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L'Avènement du Grand Monarque

L'Avènement du Grand Monarque

Révéler la Mission divine et royale de la France à travers les textes anciens.

Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

NOTRE-DAME DE ROMAY

ET LES SOUVENIRS QUI S'Y RATTACHENT

PAR

L'ABBÉ BARN

CHANOINE HONORAIRE D’AUTUN ET DE ROUEN

CURÉ-ARCHIPRÊTRE DE LA BASILIQUE

DU SACRE-COEUR DE PARAY- LE- MONIAL

NOTRE-DAME DE ROMAY

CHAPITRE I

PREMIÈRES ORIGINES

Le passé d'un pays éclaire son présent, son présent éclaire son passé : le présent et le passé peuvent aider à deviner l'avenir et le préparer.

Paray ! Romay ! Deux noms vraiment prédestinés dans la marche des siècles. Leur renommée est la plus glorieuse qu'on puisse rêver pour une cité aussi peu importante que la nôtre.

Paray, c'est le Sacré-Coeur !

Romay, c'est la Vierge Marie!

Ces deux grandes dévotions remplissent actuellement l'univers catholique. Paray est le berceau de la première — Romay est le foyer dix fois séculaire de la seconde. Pour ce double motif, on peut pronostiquer que l'avenir réservé à Paray préparé par le passé et le présent, sera des plus glorieux au point de vue catholique.

Que l'incrédulité moderne en prenne donc son parti. Quoi qu'elle, fasse, elle n'opposera jamais une digue assez formidable à ce flot toujours grandissant qui, chaque année, jette sur la paroisse hospitalière de Paray les populations chrétiennes de la France et du inonde entier.

Mais plus une contrée, est célèbre par les merveilleux événements qui s'y déroulèrent, plus le visiteur est avide de connaître les premières origines de son histoire.

Voilà pourquoi plusieurs historiens, en parlant de Paray et de Romay, ont voulu aborder la question de leurs origines et ont tenu à donner leur sentiment sur la signification de ces noms Paray et Romay.

Il est avéré que la science des étymologies a fait depuis quelque temps de sérieux progrès". Elle compte déjà des savants de première, valeur. Ils ont posé des principes, établi certaines règles d'interprétation assez sures. Cependant la vraie étymologie de beaucoup de noms propres leur échappe et reste encore à l'état de secret.

Cette science nous est peu connue et le lecteur trouvera peut-être qu'il y a témérité de notre part à nous engager sur un terrain aussi périlleux que celui-ci. Notre, excuse, la voici. Depuis que nous nous occupons d'études historiques sur notre. Paray religieux, cent fois on nous a posé celle question : Que pensez-vous des étymologies assignées aux noms de Paray et de Romay par quelques écrivains modernes ?

Sans prétendre entrer en lice avec les autres historiens de Paray, nous ferons connaître dans les deux paragraphes suivants le résultat de nos longues et consciencieuses recherches sur ce point, en laissant au lecteur le soin de former son opinion en connaissance de cause.

1

ÉTYMOLOGIE DU MOT DE PARAY

Ce mot est tout à la fois un nom de lieu, de famille et d’habitation[1]. La France compte plusieurs localités du nom de Paray. De ce nombre mentionnons seulement Paray-le-Moineau (Seine-et-Oise), arrondissement de Corbeil. Dans l'Allier, Paray-le-Frésil et Paray-sous-Briaille. En Saône-et-Loire, notre Paray-le-Monial.

La pluralité des localités du nom de Paray est déjà une raison suffisante pour se défier de toute étymologie, tirée du sol même de notre localité.

Nous avons demandé à M. l'abbé Clément, de Moulins[2] , archéologue de mérite, ce qu'il pensait de l'étymologie du nom de Paray, porté par deux communes du département de l'Allier.

Voici sa réponse :

« Ce nom vient-il du latin ou du cette? Je, le, crois « plutôt gallo-romain. Dans ce cas, j'adopterai comme « étymologie Paredum ; car on sait que la forme « latine du Moyen âge est Paredus. Dans les actes « anciens, les chartes, etc., Paray-le-Frésil est dit : « Paredus Frederici [3], XIIIe siècle, et Paray-sous-Briaille, Paredus tout simplement au XIIIe siècle, et enfin Paray au XIVe siècle. »

En Saône-et-Loire, Paredus se trouve dans un diplôme de Charles-le-Chauve, en 877, donnant à l'abbaye de Saint-Andoche la villa Paredus, située dans l'Autunois. Entre le Paredus Charolais et celui de l'Autunois y a-t-il quelque rapport? Nous l’ignorons ; mais il est certain que Paray vient de Paredum[4], passant par Pared, Pareid et Paroy en vieux style français.

Pour nous renseigner sur les Paray de Seine-et-Oise, nous avons eu recours à M. le Curé de Paray-Douaville. Il nous a informé que Paray-le-Moineau a pris, en 1845, le surnom de Paray-Douaville. Cette ville a son histoire dans le passé aussi bien que Paray-le-Monial. « Dès l'année 1179, dit M. le Curé, le pape Alexandre III ayant confirmé par une bulle, datée des Ides de, février (25 mars), la possession de l'église, de Claire-Fontaine, nous trouvons que l'église de Paray, Ecclesiam de Pireto, est tenue à un muid de vin envers l'abbaye ». Il est certain que Piretum est Paray. Puis, il ajoute : « Dans un ancien Pouillé, connu de l'évêché de Chartres et qui, selon Benjamin Guérard, lut rédigé vers le milieu du XIIIe siècle, on trouve des renseignements clairs et précis. Voici le passage qui a rapport à Paray : grand archidiaconé de Chartres, doyenné de Rochefort, Paray, Parcium, et en note, ces mots : seconde variante du nom de Paray. »

On le voit, il n'y a aucun rapport entre ces variantes Piretum[5]et Pareium de Seine-et-Oise, et Paredus et Paredum de l'Allier et de Saone-et-Loire. Notre conclusion tendrait à admettre que Paredus pourrait bien être le nom d'une propriété ou encore celui d'un propriétaire influent, dont ces deux contrées auraient emprunté le nom, comme cela se pratiquait couramment à l'époque gallo-romaine.

Les archéologues admettent que ces lettres ay viennent du latin us. Comme l'histoire de Paray n'est connue des historiens que depuis la fondation du monastère bénédictin, en 973, le nom de Paray n'est pas donné, tout d'abord au monastère fondé par le comte Lambert et saint Mayeul. Ils baptisent du nom de Vallée d'Or, Val d'Or, Orval, l'emplacement choisi par l'abbé de Cluny[6]. Survaux. super vallem, désignera le monticule qui domine le Val d'Or. Il est à croire qu'un premier monastère, construit peu de temps avant la mort de saint Mayeul, était situé entre Paray et Romay.

La charte de fondation dit que l'église fut bâtie sur le penchant de la colline, colliculum[7]. L'église, construite plus tard et consacrée en 1004, est en plaine et très près de la Bourbince. Il est encore dit, dans celle même charte, que les travaux commencèrent en 973 et qu'au bout de trois ans le monastère et l'église lurent achevés. On a lieu d'être surpris de la rapidité de construction d'un monastère, fondé pour vingt-cinq moines. Elle fut consacrée en grande pompe, cum magna gloria, sous le vocable du saint Sauveur, de la Vierge Marie et de saint Jean-Baptiste, en présence du fondateur et de sa famille, de trois évêques, d'une multitude, de clercs, moines et laïques.

Le comte Lambert dota princièrement le, monastère. Les seigneurs des environs l'imitèrent à l'envi. Le comte mourut loin des siens, le 22 février 988[8]. Il avait choisi l'église du monastère de Paray pour lieu de sa sépulture.

M. l'abbé, Ulysse Chevalier relate « que Hugues 1er fils du comte Lambert, fut sacré évêque d'Auxerre, le 5 mars 999. Peu de jours après (en mai), il unit le Cenobium, monastère de fondation encore récente, à l'abbaye de Cluny, qui avait alors à sa tête saint Odilon. Ce fut comme une nouvelle fondation ».

Nous pensons qu'à ce moment, les moines quittant le penchant de la colline, s'établirent définitivement dans le nouveau monastère, construit près de la Bourbince[9].

L'église conventuelle fut érigée en l'honneur du Seigneur Dieu, de la Bienheureuse Marie, de saint Gervais, et de saint Grat, évêque de Chalon, dont le corps avait été donné au monastère du Val d'Or par le fondateur, le comte Lambert. Il n'est plus question du saint Sauveur et de saint Jean-Baptiste, comme dans la consécration précédente. La date de cette dernière est du 9 décembre 1004.

Vers le milieu du XIe siècle, le monastère prend le nom de Paray et, peu après, celui de Val d'Or disparaît.

II

ÉTYMOLOGIE DU MOT ROMAY

Quelle que soit la véritable étymologie du nom de Romay, sa consonance exhale un parfum de Rome. Romay est un écho de la grande Rome. (M. l'abbé CUCHERAT).

Dans la plaquette Notre-Dame de Romay, publiée en 1897, nous disions : Il est difficile, pour ne pas dire impossible, d'assigner à ce nom de Romay une étymologie quelque peu acceptable. Cette persuasion ne nous a pas arrêté dans nos recherches pour pénétrer le secret de ce nom, comme nous l'avons fait pour le nom de Paray. Le fruit de notre travail depuis ce temps-là, le voici : M. l'abbé Cacherat pense que saint Mayeul, quatrième abbé de Cluny, aurait donné ce doux nom de Romay à l'emplacement des carrières découvertes pour les constructions du monastère dont il fut le fondateur spirituel. — Nous mettions en doute cette opinion sur l'origine de Romay, sous prétexte que le document sur lequel s'appuie l'auteur nous échappait. — Cependant le rapprochement suivant nous a frappé quelque peu. La fondation de notre monastère date, nous l'avons dit de 973, et c'est l'année précédente 972 que saint Mayeul, en revenant de Rome, fut arrêté par une bande de Sarrasins et retenu captif. En dépouillant notre Saint, ils lui laissèrent par mégarde le Petit Traité de l'Assomption de la Sainte Vierge, attribué à saint Jérôme. On était au 23 juillet. Le saint pria la Sainte Vierge d'obtenir de son divin Fils qu'il pût, avec ses compagnons de captivité, aller célébrer cette fête avec les chrétiens. Grâce à une rançon de mille livres pesant d'argent, fournie les Seigneurs et Frères de Cluny, Mayeul fut mis en liberté, avec tous ses compagnons de captivité. Il put célébrer la fête de l'Assomption parmi les chrétiens, ainsi qu'il l'avait demandé à Dieu[10] .

Cet événement fut-il pour quelque chose dans le choix du mystère de l'Assomption, vocable de l'église monacale et de l'oratoire, élevé non loin des carrières de Romay ? Rien ne l'indique dans les documents qui nous restent du monastère de Paray.

Romay vient du mot latin Romera[11]. Son orthographe a varié avec la suite des siècles. Il s'écrivit d'abord Romey, Romaye, quelquefois Romel ; on trouve aussi Romay en Val d'Or et présentement Romay. — Aucun pays ne s'appelle de ce nom, mais nous connaissons une famille du nom de Romay. — Aucun document, à notre connaissance, ne cite Romay avant le XIIIe siècle. Mgr Touchet, évêque d'Orléans, vint en pèlerinage à Paray en 1900, et prononça le panégyrique de la Bienheureuse Marguerite-Marie, le 17 octobre. Le lendemain, comme on parlait en sa présence de notre sanctuaire de Romay, le grand orateur fit soudain cette réflexion : Romay ! Ce mot signifie pèlerin, pèlerinage. J'ai lu il y a quelques jours seulement, que Jeanne d'Arc parlant pour Chinon, pour délivrer la ville d'Orléans, occupée par les Anglais, envoya son confesseur, sa mère et ses deux frères, afin d'implorer la protection de la Sainte Vierge pour la France, à Notre-Dame du Puy où, à l'occasion du Jubilé de 1429, l'Église Romaine avait ouvert le trésor des Indulgences en faveur des pèlerins du Puy.

C'est à partir de ce moment qu'on appela Elisabeth Romet la mère de Jeanne d'Arc. Monseigneur voulut faire le pèlerinage de Romay le surlendemain matin, à la suite des pèlerins de son diocèse, et en présence de la photographie de la Vierge de Romay, Sa Grandeur déclara qu'il n'était pas possible de la classer au-delà du XIIe siècle. Deux prêtres du diocèse d'Autun, nos amis[12] après avoir lu notre étude sur Notre-Dame de Romay, nous adressèrent leurs observations sur l'étymologie de Romay, en démontrant que Romay pourrait bien rappeler la Ville Eternelle, comme l'a écrit M. Cucherat.

Nous avons résumé les deux lettres de nos confrères dans la livraison du Pèlerin de Paray, le 1er février 1898, en ces termes : Les pèlerins qui vont à Rome sont appelés Romèens, en italien Romey. Dans la même langue, le mot Romeo signifie pèlerin et pas autre chose. Mais bientôt il s'est généralisé et on l'appliqua indistinctement à toute personne qui avait visité un des grands sanctuaires de la chrétienté. De la langue italienne, le mot est passé dans les langues espagnole et portugaise avec des modifications insignifiantes. En espagnol, le mot Romeria signifie pèlerinage de Rome. Romero, Romera se traduisent par pèlerin, pèlerine ; mais ce terme signifie pèlerin tout court ; rien d'étrange que l'italien ait pénétré jusqu'à nous, puisque la langue de Rome a toujours tracé partout.

Dans notre Brionnais, on retrouve encore des traces de ce mot Rome, appliqué aux pèlerins en général.

A environ 25 kilomètres de Romay, sur le territoire de la paroisse d'Oyé, canton de Semur-en-Brionnais, il existe un sanctuaire qui a nom Notre-Dame de Sancenay[13]. Comme Romay, Sancenay est un lieu de pèlerinage, fréquenté spécialement les jours de fête de la Sainte Vierge. La fêle de l'Assomption est le jour où le concours des pèlerins est le plus nom-breux. Nous avions appris de notre premier vicaire, M. l'abbé Girardon, natif de la paroisse d'Oyé, que dans le pays, de temps immémorial, on nomme romis et roumis les pèlerins qui viennent prier Notre-Dame de Sancenay. La chapelle, jadis seigneuriale, dépend maintenant de la paroisse d'Oyé. L'an dernier, nous avons visité en pèlerin Sancenay, et les habitants nous ont affirmé qu'ils avaient toujours appelé, ainsi que leurs ancêtres, les pèlerins de Sancenay les romis et roumis, sans s'expliquer pourquoi. De nos jours, où les pèlerinages à Rome ont repris, sous une autre forme, leur antique usage, on donne le nom de Romains aux ouvriers qui ont fait le pèlerinage, de Rome[14].

Il n'y a pas longtemps, nous eûmes l'occasion de consulter,— par l'intermédiaire de sa propre soeur, — sur l'étymologie de Romay, M. Paris, de l'Académie française, très lié avec M. d'Arbois de Jubainville, auteur d'un savant ouvrage sur les étymologies des noms propres et des noms de lieux. Voici sa réponse :

« M. le Curé de Paray a raison de croire que romi, romiage signifient pèlerin, pèlerinage [15]. On a dit d'abord Romacus, Romeaginus, du pèlerin qui allait à Rome, du pèlerinage dirigé vers Rome, puis de tout pèlerin et de fout pèlerinage. Le nom Romeo n'est, à l'origine, pas autre chose, car le mot existait en italien, en français et en provençal (Romien, Roumien); mais il me paraît très douteux que le nom de lieu Romay en vienne. Il faudrait Romiay et encore ce ne serait pas probable. Ces noms de lieux en ay, ainsi que ceux en y remontent à l’époque gallo-romaine ou mérovingienne. Ils se sont formés, comme l'a montré notre ami d'Arbois de Jubainville, de noms d'anciens propriétaires de domaines avec la terminaison actun, qui en Gaulois indique l'appartenance. Ainsi Avenay est l'ancien domaine d'un Avennus, etc. Il est bien probable que Romay, Paray, sont formés de même sur le nom d'un Romus, Parus. Pour en être très sûr, il faudrait connaître les anciennes formes de ces noms. »

Les formes du nom Romay nous sont connues. Romaye, Romey sont deux noms qui se rapprochent de Romiay. A notre sentiment, l'oratoire bénédictin tira de ce fait son nom de Romay. Aussi bien, penchant toujours pour la signification Romay, lieu de pèlerinage, nous n'insisterons pas davantage pour rallier le lecteur à cette opinion, qui nous semble assez probable après cette étude. Nous avons cherché à l'éclairer, en respectant sa liberté, suivant l'adage : Dans les choses douteuses, liberté. In dubiis libertas...

 

 

[1] Plusieurs châteaux en France se nomment Paray.[2] M. l'abbé Clément, aumônier de religieuses à Moulins, a lu au Congrès de Fribourg un rapport très remarquable sur les Vierges, du diocèse de Moulins. Son exposition de Vierges antiques lui a valu une médaille d'or. [3] M. Cucherat a traduit Paray-le-Frésil par Paray-les-Frères, en s'appuyant sur le livre 48, n° 51, des Annales Bénédictines de Mabillon où il dit qu'il y a un autre lieu du même nom que notre Paray-le-Monial, non loin de Bourbon-Lancy, dit Paray-les-Frères pour le distinguer de l'autre qui prend le surnom de Frères ou bien de Moines. [4] Les chartes et dictionnaires latins portent aussi Paroedum, Pariacum. — Dans le recueil de Pérard, on lit Pararium, Pareriacum. — En 1271, on lit : Paredus Monialis, Paray-le-Monial. [5] Piretum vient du mot grec, qui signifie feu. Etymologie inapplicable à notre Paray-le-Monial. [6] Saint Mayeul était originaire de Valensole, nom qui signifie Vallée du Soleil. — Serait-ce le souvenir de sa terre natale qui aurait valu à la vallée de la Bourbince, en latin Borbincia, le nom de Val d'Or, à raison de la richesse de ses prairies ? [7] Le lieu appelé autrefois Orval, au bas de Survaux et dénommé présentement La Vigne serait vraisemblablement ce Colliculum.[8] Introduction au Cartulaire de Paray, par Ulysse Chevalier, p. XII. [9] Ce monastère se trouvait au nord de l'église, dans le jardin de M. de Chiseuil. Vers 1700, on commença les constructions du monastère actuel et on employa pour la charpente et la boiserie les beaux chênes de la superbe futaie, plantée près du cimetière au lieu appelé encore La Forêt de Paray. Le roi Louis XIV autorisa l'exploitation de cette forêt à la condition que le cardinal Emmanuel-Théodose de Bouillon, doyen de Paray, donnerait 40 arbres de 1re classe pour la marine française.[10] Histoire de saint Mayol, abbé de Cluny par l'abbé L.-J. Ogerdias, chanoine honoraire, curé de Souvigny, p. 79 et suivantes. [11] Carte du duché de Bourgogne, 1763, par MM. Camus et Montigny.[12] M. Trichard, aumônier du Prieuré de Charolles, chanoine honoraire, et M. l'abbé Clément, professeur d'histoire au Petit Séminaire d'Autun, décède depuis.[13] M. Cucherat, dans son Romay et Sancenay ; - Mâcon, imprimerie Protat, 1861, — consacre plusieurs pages à ce sanctuaire.[14] Lettre de M. Léon Harmel à un industriel. — Val-des-Bois, le 8 août 1898.[15] Au moment où nous transcrivons la lettre de M. Gaston Paris, nous recevons la nouvelle de sa mort à Cannes, le 5 mars 1903.

 

http://lieuxsacres.canalblog.com/archives/2012/07/31/24811011.html 1ère et seconde photos. 3ième et 4ième © Rhonan de Bar.
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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #MARTYRS DE FRANCE

Sainte Geneviève

(422/23-512)

Le fils de Mérovée, Childéric, servait alors dans les armées romaines comme auxiliaire ; les Franks et lui étaient pour les Romains des alliés indispensables, mais terribles, dont le naissant empire et la jeune puissance allaient bientôt peser dans la balance du monde bien plus lourdement que la gloire passée et le nom antique des Césars. Il arrivait souvent que, pendant ses expéditions, Childéric s'arrêtait à Paris ; on lui parla de Geneviève, et quoique païen, le roi des Franks témoignait un grand respect pour les vertus de la sainte. Un jour même, au moment où il allait faire exécuter une sentence de mort contre plusieurs condamnés, Geneviève se présenta inopinément à ses yeux, se jeta à ses pieds et lui demanda la grâce des coupables. Childéric ne put la lui refuser, et Geneviève rentra dans Paris, menant à sa suite les captifs qu'elle venait de délivrer. On ajoute que les portes de la ville s'étaient ouvertes miraculeusement devant ses pas, au moment où elle se disposait à aller implorer la clémence du roi , au nom d'un Dieu qu'il ne connaissait pas , mais qu'il révérait en voyant les vertus de ses serviteurs.

Clovis succéda à Childéric, et fidèle aux desseins des chefs barbares, ses ancêtres, il voulut étendre ses possessions du côté de la Seine. Il s'empara de Soissons, et de là se porta vers Paris, qu'occupaient encore les troupes romaines. La ville était alors renfermée toute entière dans l'île de la Cité et défendue par des murailles et des tours. Clovis désespéra de la prendre d'assaut, mais il la bloqua étroitement, l'enveloppant comme dans un réseau d'ennemis. Bientôt les vivres devinrent rares, la famine se fit sentir : des femmes pâles et languissantes, des guerrier» fléchissant sous le poids des armes, des enfants expirant sur le sein tari de leurs mères remplissaient les rues et les places publiques de la ville. Geneviève, qui, durant les calamités, ne quittait presque pas le pied des autels, sentit à la vue des malheurs de ses concitoyens, s'animer ce pieu* courage, celle énergie patriotique et sainte dont le Ciel avait allumé la flamme sacrée en son âme. Une seule ressource restait à la ville assiégée: elle possédait quelques nefs qui, dirigées par des hommes intrépides, pouvaient rapporter des vivres aux habitants de Paris et les sauver ou de l'agonie de la faim, ou des fureurs du roi barbare. Mais qui osera entreprendre ce périlleux voyage? Geneviève se présente, et ses paroles portent l'espérance dans tous les cœurs. Elle s'embarque, menant avec elle quelques personnes dévouées, parmi lesquelles l'histoire cite un prêtre nommé Bessus ; onze barques suivent la sienne, et cette petite flottille remonte la Seine jusqu'à la ville d'Arcis. Là, on fit d'amples provisions. Voulant les augmenter encore, Geneviève alla jusqu'à Troyes, où elle reçut également d'abondants secours pour son peuple affligé. Mais la vierge, à son tour, répandit autour d'elle, en ce saint voyage, les grâces dont le Seigneur l'avait rendue dépositaire ; elle guérit les malades et les aveugles par la vertu de ses prières et du signe de la Croix ; ce fut comme un échange, où les peuples donnaient leurs biens aux amis, aux compatriotes souffrants de Geneviève, et où Geneviève répandait sur les peuples les dons surnaturels dont elle était enrichie. Pleine de joie, elle reprit sa route vers Paris; sur le point d'y rentrer, la tempête assaillit la petite flotte, et lui fit courir le plus grand danger. Les passagers se croyaient au moment de périr, quand Geneviève se mit en prières, forte de sa confiance et de sa foi.... Une heure après, les barques chargées de blé entraient dans Paris, pendant que les prêtres elle peuple chantaient le cantique de l'Exode : Le Seigneur est ma force et ma louange; il a été mon salut.

Geneviève s'occupa aussitôt à distribuer les vivres qu'elle avait apportés. Aux uns elle donnait du blé, aux plus pauvres et aux plus affamés du pain, et elle éprouvait une telle angoisse de cœur en entendant quelqu'un se plaindre de la faim, qu'elle allait chercher au four les pains que ses compagnes avaient fait cuire pour l'usage de leur maison. Les vierges s'inquiétaient alors, mais la joie et la confiance renaissaient en leur âme, quand elles entendaient les pauvres vanter la charité de Geneviève et montrer les pains frais qu'elle venait de leur donner. Lorsqu'elle distribuait ses dons, Geneviève semblait rayonnante de joie; ses yeux se remplissaient de douces larmes, et l'on voyait que cette âme céleste, après avoir renoncé à tout, goûtait encore une félicité secrète dans le bonheur des autres.

Le blocus de la ville durait depuis quatre ans, lorsque Clovis reçut la nouvelle d'une invasion, faite par les Tongriens ou Tongres, sur le territoire des Franks-Saliens. Ces Tongres, qui sont maintenant les habitants du pays de Liège, étaient chrétiens, et par conséquent amis dos habitants de Paris; ils mutaient, par leur brusque entreprise, faire diversion et forcer le roi des Franks à lever le siège. Clovis les attaqua avec sa vigueur ordinaire, les battit en plusieurs rencontres, s'empara de la ville de Tongres (an 191), joignit ce nouvel état à ses conquêtes, et revint vers Paris, qu'il continua à resserrer étroitement. Mais Paris, la ville des Denis et des Eleuthère, Paris, depuis si longtemps chrétienne, ne voulait pas reconnaître un maître païen, et en voyant les qualités de Clovis, ses vertus militaires, la générosité qui éclatait souvent en ses actions, toute l'Eglise des Gaules formait des vœux afin que le fier Sicambre courbât la tête sous le joug de Jésus-Christ. Geneviève priait avec ardeur, affligée par les maux de ses concitoyens, par ceux de la sainte Eglise, que désolait alors l'hérésie d'Arius, les irruptions des barbares, et les guerres sanglantes des peuples chrétiens.

Bientôt une circonstance favorable vint présenter aux Chrétiens quelques lueurs d'espoir. Le jeune roi frank n'était pas marié; on apprit tout-à-coup dans les villes et les bourgades, et dans le sein même de la ville assiégée, qu'il avait fait porter son anneau à la princesse Clotilde, fille de Çhilpéric roi de Bourgogne. Captive dans la maison de son oncle, de Gondebaud, le meurtrier de sa famille, Clotilde avait conservé, au milieu d'une cour tout arienne, les principes de la foi catholique, et, guidée par l'esprit de Dieu, elle avait donné au roi païen sa foi de fiancée, se souvenant que la femme fidèle sanctifie l'époux infidèle, et se sentant appelée sans doute à une haute et magnifique mission. Elle avait été reçue à Soissons avec une pompe, royale; Clovis l'avait épousée par le sol et le denier, lui assignant, en témoignage d'amour, un riche apanage. Dès ce moment, la jeune reine acquit un grand ascendant sur l'esprit de son époux; elle obtint môme la permission de faire baptiser ses premiers nés; néanmoins, pendant plusieurs années, son pouvoir n'alla pas plus loin. Clovis ne voulait pas abandonner le culte de ses ancêtres; mais la prière de deux saintes se liguait contre lui. Clotilde priait comme épouse et comme mère; Geneviève priait au nom de toute l'Eglise de Dieu, et leurs prières furent exaucées.

Les Allemands, de concert avec les Suèves, les Doyens et d'autres petits peuples, se jetèrent sur les états de Clovis, et commencèrent à les ravager. Clovis se joignit à Sigebert, son parent, chef ou roi des Franks Ripuaires, réunit quelques légions romaines et marcha contre les alliés Allemands, qui formaient une armée de plus de cent mille hommes. Il les rencontra à Tolbiac (an 496) aujourd'hui Tulpich, dans le duché de Juliers. Le combat s'engagea et se soutint avec force de part et d'autre. Cependant les troupes de Clovis plient; Gaulois, Romains, Franks eux-mêmes semblent reculer devant la farouche armée des Allemands... Un moment encore, et Clovis va perdre le fruit de tant de conquêtes... Un moment encore, et l'avenir si brillant, ouvert devant sa race, va se fermer pour jamais... Clovis hésite; mais Clotilde et Geneviève prient pour lui; il lève les mains au ciel :

«Dieu de Clotilde, s'écrie-t-il, donne-moi la victoire, et je me ferai chrétien ! »

Le Dieu de Clotilde l'a entendu; Clovis fut victorieux, et le royaume de France fut fondé.

Geneviève allait recueillir le fruit de ses travaux, car tous les historiens l'ont pensé: les larmes et les prières de la pieuse vierge n'avaient pas moins contribué à la conversion du roi que les exhortations de Clotilde. On apprit par toutes les Gaules que Clovis se faisait instruire des vérités du christianisme par l'évoque de Reims, saint Remy. Le moment du baptême arriva, et la nuit de Noël de l'an 496 vit cette auguste cérémonie. Remy tenait par la main, comme un fils bienaimé, le jeune roi barbare, nouvelle conquête du Christ; il le conduisit vers l'église dédiée à Saint-Martin , et qui, entre tous les sanctuaires de la ville de Reims, avait été choisie à cause de la dévotion des Gaules au saint évêque de Tours Cette église était ornée avec une étonnante splendeur; une profusion de lampes et de candélabres ressuscitaient la lumière du jour; des guirlandes couraient en festons sur les murs et formaient, sous les voûtes de pierre, des voûtes fleuries et embaumées; des miroirs d'argent éclataient au milieu des tentures de pourpre, et Clovis fut si frappé à la vue de ces magnificences, qu'il demanda au saint évêque: « Père, est-ce là le royaume du ciel que tu m'as promis?

« — Non, mon fils, répondit Remy ; c'est seulement le chemin qui y conduit. »

L'eau sainte coula sur le front du Sicambre, qui se releva chrétien et roi de France. Clotilde assistait à cette fête du ciel; elle vit son époux régénéré dans l'eau du salut, et avec lui, trois mille guerriers, l'élite des tribus franques ; elle vit, dans les jours qui succédèrent à ce beau jour, les nobles actions qu'inspirait à Clovis sa foi nouvelle: ses largesses aux pauvres, sa clémence envers les captifs, son dévouement à l'Eglise, et surtout son zèle pour la doctrine de Jésus-Christ. Elle l'entendit, au récit de la Passion du Sauveur, prononcer cette parole, où semblent se confondre l'ignorant barbare et l'ardent chrétien:

« Que n'étais-je là avec mes Franks ! »

Elle eut encore un autre sujet de joie: la ville de Paris, qui, soutenue par les exhortations de Geneviève, préférait s'ensevelir sous ses propres ruines que de se rendre à un prince païen, ouvrit ses portes à Clovis, et reconnut pour maître celui qui venait de confesser Jésus-Christ. Clovis et Clotilde entrèrent solennellement dans Paris et prirent possession de la ville où, durant quatorze siècles, leur postérité devait régner.

Photos Sainte Geneviève. Source Net.
Photos Sainte Geneviève. Source Net.
Photos Sainte Geneviève. Source Net.

Photos Sainte Geneviève. Source Net.

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #FRANCE SECRETE-HERMETIQUE

À Saint Jean...L'Évangéliste.

Aux Johannites.

Photo cathédrale Sainte Étienne de Bourges. St Jean tenant le Graal dans lequel repose un livre ouvert (Connaissance révélée) duquel sort un dragon.

SAINT JEAN L’ÉVANGÉLISTE : Fils de Zébédée et Marie Salomé. Il fut le disciple du Baptiste avant de devenir celui du Kryst. Célébré le 27 décembre. Il est l’archétype humain, l’homme dont l’essence est divine ! celui par lequel la réintégration est possible. Il est la sagesse dormante, la parole perdue, l’état adamique en gestation. Il personnifie le passage, le pont entre l’homme matériel et le PRINCIPE. Sur le plan de la Cosmogonie, St Jean détient les clefs de la Porte des Dieux.

 

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

PARAY-LE-MONIAL ET SON FONDATEUR

ÉTUDE CRITIQUE PAR

Ulysse CHEVALIER 1ère Partie.

L'élan de piété qui amène en ce moment des miniers de pèlerins au berceau de la dévotion au Sacré-Coeur, reporte instinctivement l'esprit vers les origines de Paray-le-Monial.

Comme la plupart des monastères, il eut ses Annales, rédigées par des contemporains, son Cartulaire, renfermant ses titres de propriété, de gloire et de décadence. Les originaux de ces précieux documents sont malheureusement perdus. J'ai tenté, il y a quinze ans, de les reconstituer à l'aide des épaves échappées au naufrage dans lequel tant d'archives ont sombré. Le volume, qui est fini, ne saurait paraître en temps plus opportun. Il n'en sera rien cependant,  par suite de circonstances indépendantes de la bonne volonté de fauteur, mais qui importent peu aux lecteurs.

Ceux-ci s'intéresseront davantage à l'introduction placée en de l'ouvrage; elle leur est offerte ici en primeur, sensiblement modifiée et étendue.

Les archives de Paray-Ie-Monial[1] attirèrent de bonne heure l'attention des généalogistes et des historiens. Un des premiers à les consulter fut Jean du Bouchet[2], il transcrivit de sa main 36 pièces du Cartulaire. Sa copie m'est parvenue dans un mince in-folio de la bibliothèque de feu M. P.-E. Giraud, à la suite de chartes sur l'église de Saint-Maurice de Vienne[3] cette circonstance a été le point de départ de mes recherches sur une localité bien éloignée de leur centre habituel. A la Bibliothèque nationale de Paris, le tome LXXV des copies de BALUZE[4], si fourni de documents sur la Bourgogne et le Dauphiné, me livra le texte ou t'analyse de 60 pièces tirées ex Chartulario prioratus de paredo in diocesi Aeduensi.

D'autres, en nombre approchant, se trouvent dans le tome XXXII du Monasticon Benedictinum[5] on désigne sous ce nom un recueil de documents sur l'histoire de divers monastères de l'ordre de Saint-Benoît, formé aux XVII et XVIII siècles pour servir à continuer les Annales de Mabillon et actuellement relié en 47 volumes.

Feu M.-C. Guigue, archiviste départemental du Rhône, avait eu la complaisance de me copier, dans le dépôt confié à ses soins, une douzaine de pièces transcrites ex cartulario Paredi à Cluny, en 1725, sous forme authentique[6] dans l'intérêt de la famille de Busseuil. L'ordre des temps m'amène à parler du Cabinet des chartes la formation de ce recueil demande quelques explications je les emprunte à peu près textuellement au bel ouvrage de M. Léop. DELISLE sur le Cabinet des manuscrits[7].

En 1759 Louis XV ordonna la formation d'un dépôt, dans lequel on devait réunir toutes les lois destinées à régler chaque branche de l'administration publique. Ce dépôt fut attaché au département des finances et confié à la garde de l'historiographe MOREAU[8]. On l'appelait dépôt ou bibliothèque de législation. Fixé primitivement à Versailles, il fut transféré à Paris, à la bibliothèque du roi, en 1764. Le ministre Bertin, convaincu que l'histoire est la vraie base du droit public, avait établi en 1762 un cabinet d'histoire, qui, dirigé par le même Moreau, était le corollaire et le complément du dépôt de législation. Cette nouvelle institution fut appelée le Cabinet ou le dépôt des chartes. Le ministre voulait que les savants comme les jurisconsultes et les hommes d'Etat, pussent compulser facilement les monuments diplomatiques qui étaient disséminés dans les innombrables chartriers du royaume. Pour atteindre ce but, on se proposa de réunir dans un dépôt central les inventaires détaillés des archives qui appartenaient au roi, et les copies de toutes les pièces importantes que renfermaient les archives particulières. On commença par dresser une liste générale des dépôts à consulter; puis, pour simplifier le travail des nombreux savants qui reçurent du ministre la mission de rechercher et de transcrire les chartes conservées dans les différents dépôts du royaume, on s'occupa de dresser le catalogue des pièces déjà imprimées.

Le premier volume de cette Table chronologique, commencée par Secousse et Sainte-Palaye, parut en 1760 par les soins de BRÉQUIGNY[9]. Plusieurs savants étaient à l'œuvre de transcription dès l'année 1764. Les principaux appartenaient à la congrégation de Saint-Maur, quelques-uns à celle de Saint-Vanne les uns et les autres rivalisaient de zèle et de dévouement ils tenaient à montrer qu'ils avaient droit au titre de citoyens utiles, qui devait bientôt leur être contesté. De concert avec différents savants, les uns laïques, les autres ecclésiastiques, ils fouillèrent les archives et envoyèrent à Moreau, de 1764 à 1789, 3o à 40,000 copies qui, rangées aujourd'hui par ordre chronologique, ne remplissent pas moins de 284 volumes. L'un des plus riches chartriers du royaume était celui de Cluny. Le dépouillement en fut confié à l'avocat Lambert DEBARIVE, qui consacra plus de 20 ans à ce travail et dont la mission ne fut interrompue que par la Révolution. Ce paléographe, d'une  exactitude scrupuleuse, copia en outre une grande partie du cartulaire de Paray-le-Monial qui se trouvait dès 1725, on l'a vu, dans les archives de Cluny. Ses transcriptions sont éparses dans 24 volumes de la collection Moreau (n° 11 à 276); une partie n'est entrée qu'en 1855 à la Bibliothèque nationale, où elle prit le n°215 des Cartulaires[10].

Consignées à différentes époques, les attestations de Lambert de Barive sur le Cartulaire de Paray offrent quelques variantes. Nulle part cependant, ni lui ni ses prédécesseurs n'ont formulé l'ombre d'un doute sur son authenticité.

« Quoique les premiers feuillets soient lacérés et emportés en grande partie, dit-il, on a cru devoir donner ce qui en reste, à raison de ce qu'on y trouve des dates et des faits qui ont paru mériter d'être connue. » Le « Cartulaire du prieuré des Bénédictins de Paray, ordre de Cluny, grand in-4° en parchemin, couvert de même M, se composait de «114 feuillets cotés en chiffres romains, dont plusieurs, surtout au commencement et vers la fin, sont lacérés et morcelés. L'écriture est d'environ l'an 1200, époque approchant des plus anciens cartulaires» ailleurs Lambert écrira: «Ce Cartulaire est du 12e siècle, sa fin est un peu postérieure M. Nous arriverons, en l'analysant, à préciser plus exactement la date de ses différentes parties.

Somme toute, des sources manuscrites assez diverses m'ont permis de reconstituer ce recueil diplomatique dans son ensemble et dans la plus grande partie de ses détails 212 chartes ont été retrouvées (outre un appendice de 8).

Si l'on veut bien tenir compte qu'elles sont toutes comprises entre le X et le XII siècle et qu'aucune n'avait encore été publiée, on conviendra que c'est un appoint considérable d'inédit pour l'histoire religieuse et civile du moyen âge.

Voyons si la qualité répond à la quantité.

Le codex s'ouvrait par une véritable chronique des origines du monastère c'est malheureusement la partie du monastère qui avait le plus souffert ; les renseignements qui subsistent n'en sont que plus précieux. Bien qu'ils renversent certaines données et qu'ils en rectifient d'autres, leur contenu doit être accepté comme exact M. CANATde Chizy[11] l'a prouvé péremptoirement (nous le verrons plus loin), sur le seul point contesté, contre l'auteur de l'art de vérifier les dates[12], dont M. DEMAS-LATRE a suivi avec trop de fidélité les errements dans son Trésor de chronologie[13].

Le fondateur de Paray, le comte Lambert, était fils de Robert, vicomte d'Autun[14], personnage sans célébrité qu'on rencontre, dès 915, avec Richard-le-Justicier parmi les fidèles de Charles-le-Simple ; sa mère se nommait Ingeltrude[15]. Il devint le premier comte héréditaire de Chalon-sur-Saône, en 968, à la mort de Robert de Vermandois, dont il avait épousé la fille unique, Adélaïde[16]. Son frère Robert fut aussi vicomte de Chalon[17]. Reconnaissant des bienfaits de Dieu « cogitans erga se Dei cara beneficia), Lambert songea à perpétuer sa gratitude par une fondation pieuse c'était vers 971[18]. Il s'entendit à cet effet avec l'abbé de Cluny, saint Maïeul[19]. Celui-ci jeta les yeux, dans le diocèse d'Autun[20], sur une vallée couverte de broussailles, à laquelle on donna le nom d'Orval (Aurea Vallis). Les travaux de construction commencèrent en 973 ; le noble comte fournit abondamment à la dépense[21].

L'église, bâtie sur la colline (colliculum), fut consacrée en grande pompe, en 977, sous le vocable du Saint-Sauveur, de la vierge Marie et de saint Jean-Baptiste[22], en présence du fondateur et de sa famille, de trois évêques [23] et d'une multitude de clercs, moines et laïques[24]. Lambert dota princièrement le monastère[25] ; les seigneurs des environs l'imitèrent plus tard à l'envi[26]. Le comte mourut loin des siens, le 22 février (988), après avoir ordonné de rapporter ses restes à Orval [27], qui devint le tombeau de sa famille.

Les lecteurs qui ont bien voulu me suivre jusqu'ici, ne trouveront sans doute pas mauvais que je poursuive sommairement l'histoire de Paray et des comtes de Chalon jusqu'au  siècle; nous reviendrons ensuite, et pour cause, au point de départ.

Le texte du Cartulaire ne laisse aucun doute sur l'époque de la mort du comte Lambert (988.) L'exactitude de cette date a été cependant contestée par l’Art de vérifier les dates l'auteur de cet ouvrage y a substitué arbitrairement celle de 987, entraîné par l'idée préconçue d'un second mariage de la comtesse Adélaïde avec Geoffroy Grisegonelle, comte d'Anjou, lequel mourut le 21 juillet 987. Il est bien vrai, remarque M. CANAT de Chizy[28], que ce « comte d'Anjou épousa, en secondes noces, une princesse du nom d'Adélaïde et que, de son côté, Adélaïde de Chalon se maria une deuxième fois à un seigneur du nom de Geoffroy; mais ces deux personnages n'ont rien de commun que l'identité du nom. Adélaïde de Chaton conserva le titre de comtesse jusqu'à sa mort et son mari, conformément à l'usage de ce temps, prit celui de comte, sans désignation de territoire. On croit qu'il appartenait à la maison de Semur-en-Brionnais. On ne rencontre aucun titre, soit à Cluny, soit à Paray, dans lequel Adélaïde paraisse comme donatrice, disposant du territoire comtal en qualité de comtesse de Chalon ».

Lambert eut donc pour successeur (le Cartulaire est formel à cet égard) son fils Hugues 1Er[29] , déjà chanoine d'Autun[30], au préjudice d'un autre nommé Maurice[31], resté inconnu aux historiens[32]. Orval avait ressenti les bienfaits nouveau comte avant son avènement [33]; il les multiplia[34], mais il n'est pas facile de préciser ceux qui sont antérieurs à son élévation sur le siège épiscopal d'Auxerre, où il fut sacré le 5 mars 999. Peu de jours après (en mai), il unit le coenobium de fondation encore récente à l'abbaye de Cluny, qui avait alors à sa tête saint Odilon[35].

 

[1] Paredum Monachorum, ainsi désigné, pour le distinguer de Paray-le-Fresil, Paredum Fratum,en Bourbonnais on trouve encore le nom de Paray dans l'Allier, !a Nièvre et Seine-et-Oise. [2] Né en Auvergne en 1599, historiographe de France, mort en 1684. [3] Folio 41a « Extrait d'un ancien Cartulaire du Prieuré de Pared, dont le commencement est presque consumé par le temps et par lambeaux. » [4] Célèbre érudit, né à Tulle le 24 décembre 1630, mort à Paris le 28 juil. 1718. [5] Auj. ms. lat. 12.689de la Bibl. Nat. Au f" 21 ce titre « Vita venerabllis Lamberti, prioratus de Paredo fundatoris, ex ms. Semitacero et lacinioso quantum legi potuêre excerpta maxima prologi pars avulsa est » au folio 26 cet autre «Ex Cartario Parediensi, apud d. Maletestecons(iliarium) Divioa(ensem) ». [6] En tête « Ex veteri Cartulario manuscripto monasterii Paredi,sub initio saeculi duodecimi, descripto, cui tamen posteriore(s) quoedam cartae adjectae sunt recentiore manu. » [7] Paris, 1868, gr. in-4 t. I, p. 557-66 cf. Xav. CHARMES, Le comité des travaux historiques, Paris, t886, in- t. I, p. tv et suiv. [8] Né à St-Florentin en 1717, bibliothécaire de Marie-Antoinette, mort en 1804.[9] Continuée par des membres de l’académie des inscriptions et Belles-lettres, elle forme actuellement huit volumes in-folio, dont le dernier a paru en 188o.[10] Aujourd'hui n°9884 du fonds latin. [11] Origines du prieuré de Notre-Dame de Paray-le-Monial. Chalon-sur-Saône, 1876, pet. in-8°, p. 3-20. [12] Edit. De St-Allais, 1818, t. XL p. 128-33. [13] Paris, 1889, in-folio, col 1581. [14]« Nobilissimus strenuissimusque Lambertus, filius Rotberti vicecomitis, Ingeltrudematre ortus, obtinuit comitatum Cabilonensem primus, assentante rege primoribusque Franciae: B (Cartul. ch. 2). [15] Elle figure, soit comme donatrice, soit comme témoin dans les ch.134 et 195, corroborées l'une et l'autre par la présence de son petit-fils,le comte Hugues. [16] Clarissimus cornes domnus Lambertus. S(ignum) Adetàidis uxoris ejus (ch. 165); « De comite Lamberto et uxore ejus Adeleideo. » (ch. 18o) ; S. Lamberti comitis et Adalaidis comitissae, uxoris ejus » (ch. 195-6); « Preesut Hugo. pro anima patris sui Lanberti ac matrissuse Adeleydis » (ch. 213). [17] « Rodbertus. vicecomes Cabilonensis, frater domni Lamberti comitis. vir illustris » (ch. 8) « Signum Rotberti vieecomitis (ch. comtales 165, 185, 213). [18] D'après l'achèvement en 977, septimo anno (ch. 2). [19] Chartes 2, 14, 213 et 214. [20] « In Augustudunensi pago » (ch. 213 et 214). [21] « Erogans pecuniae. maximam quantitatem » (ch. 2). [22] « Locus qui dicitur Aurea Vallis, sub nomine sancti Salvatoris dicatus necne Genitricis Dei Màtiae sanctique Johannis Baptista: » (ch. 187); « Coenobium quod Vallis Aurea dicitur, consecratum in honore Dei Omnipotentis et gloriosoe Maria : Virginis ac beati Johannis praecursoris Christi » (ch. 214-4) [23] Rodolphe de Chalon, Jean (de Mâcon) et Isard (ch. 165). [24] « Alacriter... incoepta est constructio monasterii in valle illa dumosa, in nomine Domini, anno ab Incarnatione Domini nongentesimo LXXe IIItio et ut certius crederetur Deo esse placituin, magnum calcis lapidumque supplementum repertum est ibi defossum, eatenus vieinis incognitum, quod plenius provexit opus ad eumutum. Deo volente, bonorum auctore, operis perfectio attollebatur. pautatimque die in diem augmentabatur, ita ut in septimo anno tres invitati antistites, cum ingenti clericorum, monachorum, laicorumque sexus utriusque numerosa plèbe, ipso domno comite magnifice omniaprovidente. Acta est haec consecratio anno ab Incarnatione Domini D.CCCCmo LXX. VII, cum magna gloria (ch. 2). [25] « Comes ampla dona obtutit. larga munera dédit…amptum contulit ex suis rebus. dotalitium » ( ch. 2 ). « Cap. II. Quas et quanta contulit in sacratione hujus ecctesiae. Ipsa vero die, obtulit domnus Lambertus comes magnificus vel munificus xenia multa, ornamentaque quamplura in diversis speciebus praeter  haec ampla terrarum spatia, multis in centia ecclesiam locis conja- Sanctae Mariae dictamad Capellam », soit les églises de Notre-Chapelle-au-Mans, Saint-Martin de Toulon, St-Symphorien de Marly avec le « castrum » de Mont, Saint-Nizier de Baron, Bois-Sainte-Marie, et de nombreux manses(ch. 3); III Clarissimus comes domnus Lambertus, in die sacrationis hujus loci. Obtulit Deo in hoc loco in dotalitio locum qui vocatur Mont », les églises de St-Symphorien de Marly et de Saint-Martin de Toulon, etc. (ch. 165). [26] Notons, entre autres, ceux d'Anglure, de Bourbon-Lancy, Busseuil, Chassagnes, Chaumont, Chevenizet,Cypierre, Digoin, Fautrières, La Guiche, Le Blanc, Perrigny, Saligny, Semur et Varennes on trouve encore deux vicomtes d'Auvergne et un seigneur du Forez. [27]«Cap. III. Quod longius a propriis oblit suum que corpus huc deferri jussit.  Anno ab Incarnatione Domini DCCCLCX. XXVUL quia non est in hominis potestate ejus vita, decessite mundo isdem egregius comes, octavo kalendas martii suisque ante suum obitumt testificavit ut, quia longe discesserant a propriis, tumulatio ejus corporis non alibi, sed potius esset in loco a se constructo » (ch.4). [28] Ouvrage cité, p. 14. [29] « Cap. III. Quod post ejus finem in ejus loco surrexit filius ejus Hugo » (ch.5). [30] Gallia Christiana nova, t. XII, c. 284. [31] «Cabilonensium comes domnus Hugo. et domnus Mauricius frater ejus (ch. 18o) < Domnus Hugo comes. S' Adeleidis matris suae. St Mauritii filii ejus » (ch. 193).[32] RADULPHUS GLABER Histor. lit. III, c. 2 « Praeter eum pater non habuit sobolem sexus mascu!ini" Il (BOUQUET, t. X p. 27); Historiv episcop. Autissiodor., c. 49 « Huic non par erat affinitate germanus frater, qui videlicet haereditario jure res paternas regere potuisset (ibid., p. 171). Le Cartul. mentionne leur soeur Mathilde, mariée à Geoffroy de Semur, et leur neveu Otto ou Otte-Guillaume (fils de Gerberge), qui devint comte de Nevers, puis de Bourgogne.[33] « Domnus Hugo comes dedit Dec et huic loco. S' Lamberti comitis et Adataidis comitissa » ch.195). [34] Chartes 6, 14o, 18o, 182 a 185, 193, 194et 199. [35] Ch. 213 BERNARD et BRUEL, Recueil des chartes de Cluny. T.III, p.562-6.

 

PARAY-LE-MONIAL ET SON FONDATEUR

ÉTUDE CRITIQUE PAR

Ulysse CHEVALIER 2ième Partie.

On ne saurait hésiter sur le motif qui amena cette grave décision, confirmée par un diplôme du roi de France, le pieux Robert[1] ; elle est indiquée en termes laconiques,  mais formels un certain relâchement s'était introduit dans 'la communauté (refrigescente, supercrescens iniquitas).

Ce fut comme une nouvelle fondation. Quittant la colline, les moines s'établirent sur les bords de la Bourbince et y construisirent une nouvelle église[2]. Le comte-évêque l'enrichit des reliques de saint Grat, dont ses officiers dépouillèrent te prieuré de Saint-Laurent de Chalon. Un grand concours de populations éloignées participa à cette translation, le 3 mai[3] ; la consécration eut lieu le 9 décembre 1004[4], en l'honneur de saint Gervais et de saint-Grat [5] : on estime que, de cette église du XIe siècle, il subsiste encore le narthex[6] . Il faut rapporter à ce temps la multiplication du vin opérée à Orval par saint Odilon, au témoignage de son biographe, saint Pierre Damien[7].

Hugues ne prit jamais le titre de chef de la communauté on trouve de son vivant les prieurs Andrald et Gontier.

Il eut pour successeur dans le comté de Chalon, en 1039, son neveu Thibaud de Semur [8], qui continua de favoriser l'établissement fondé par son aïeul. Trois prieurs semblent correspondre à son époque : Séguard, Girbert et Aymard. Vers 1o65, Thibaud se rendit en Espagne, sans doute à Saint-Jacques en Galice il tomba malade en chemin et mourut à Tolosa en Biscaye[9]. Suivant ses dernières volontés, son corps fut rapporté, non sans peine (cum multo labore), à Paray[10].

Il laissait pour héritier un jeune fils, Hugues II [11]. Devenu grand (egressus metas  infantiae), il voulut se rendre en pèlerinage au tombeau de saint Jacques, peut-être pour réaliser le pieux dessein de son père. Lui aussi décéda en chemin (vers 1078), et ses dispositions en faveur de Paray ne furent pas exécutées par ses successeurs. Il avait marié sa soeur Ermengarde à Humbert de Bourbon[12], proepotentem virum[13]. C'est de son temps que fut rédigée la partie primitive et principale du Cartulaire, qui devint nécessaire sous ta longue et prospère administration du prieur Hugues[14], contemporain du saint abbé de Cluny de même nom.

Le comté de Chalon tomba alors en quenouille les additions au Cartulaire n'en poursuivent pas l'histoire. On y constate cependant que la soeur aînée de Hugues II, Adélaïde, le gouverna pendant l'interrègne causé par les divisions de Guy de Thiers et de Geoffroy de Donzy ; tous deux partirent pour la croisade de 1096. On construisit à cette époque la tour de gauche du clocher de Paray ; il se produisit un accident, qui donna l'occasion à saint Hugues de rendre à la vie un jeune novice, mortellement blessé par ta chute d'une pièce de bois [15]. A une fête de saint Jean-Baptiste, le même abbé de Cluny guérit miraculeusement une femme à Paray[16]. Bernard en était prieur sous l'abbé Ponce, soit après l'an 1109. Il eut pour successeur Artaud, qui participa, probablement à !a fin de janvier 1119 à la levée de l'excommunication encourue par un certain Charles et ses complices la disparition (peut-être intentionnelle) d'un feuillet du manuscrit nous a privé des causes de cette mystérieuse affaire.

Guillaume était déjà comte de Chalon, maison ne le rencontre que sous les prieurs Burchard et Girard de Cypierre.

C'est sous ce dernier (1147-51), du temps de Pierre le Vénérable (et non au XIIe siècle), que fut reconstruite l'église qui subsiste encore[17]. Au prieur Achard succéda (peut-être après un intermédiaire) Jean, sous l'abbé Thibaud.

Ceux-ci obtinrent à Lourdon, en 118o, du comte de Chalon, Guillaume Il, qu'il renoncerait désormais à toute exaction ce fut la charte de franchises de la commune de Paray, approuvée la même année par le roi Philippe-Auguste.

La comtesse Béatrix la confirma en t so5et son fils Jean en 1228. Le duc de Bourgogne, Hugues IV, en fit de même en 1243. Le pape Alexandre IV unit, en 1255/6, le prieuré, avec toutes ses dépendances, à la mense abbatiale de Cluny[18] : les annales de Paray se terminent là.

Dans les pages qui précèdent, l'origine exclusivement chalonnaise de sa fondation semble avoir été établie par des preuves de nature à satisfaire la critique la plus exigeante rarement on arrive à être renseigné d'une manière aussi positive et aussi complète sur cette période souvent obscure, de notre histoire. Lambert, fils de Robert d'Autun et d'Ingeltrude, épouse Adélaïde de Vermandois avant 968 et devient à cette date comte de Chalon son frère Robert en est vicomte. Il fonde Paray de 973 à 977 et meurt le 22 février 988/9, laissant pour enfants Hugues, Maurice, Mathilde et Gerberge.

Des données toutes différentes tendent néanmoins à se faire jour il est utile de les examiner au moment de leur apparition, car il serait regrettable, non certes qu'elles fissent école (les savants se borneront à sourire), mais qu'elles vinssent à se propager à l'aide de cette multitude de feuilles hebdomadaires qui, à des articles de piété et aux nouvelles locales, joignent parfois des variétés qui visent à être de l'histoire. C'est dans l'une d'elles qu'on a pu lire dernièrement

« Paray-le-Monial eut pour fondateurs saint Mayeul, natif de Valensolles, et l'illustre Lambert, comte du Valentinois dont Valence est la capitale ». On trouve, en effet dans la seconde moitié du Xe siècle, un comte Lambert qui a dû gouverner le pagus Valentinensis par une heureuse coïncidence, grâce à un petit nombre de documents authentiques conservés dans les Cartulaires de St-Chaffre et de Cluny, nous pouvons dresser son arbre généalogique avec autant d'exactitude que celui de son homonyme, le comte de Chalon. Il avait pour père Gontard et pour mère Ermengarde : pro remedio patris mei Guntardi et pro matre mea Ermengarda, dit-il lui-même dans une charte de donation à l'abbaye de Cluny[19], datée du 27 juin 985, où figurent également sa femme. Falectrude (uxor mea Falectrudis) et ses fils Adémar et Lambert (pro filiis meis Ademaro atque Lanberto[20]. Pour esquiver la conséquence de ces indications formelles, on ose prétendre que « Lambert introduit le nom de sa première femme, Falctrude, DEPUIS LONGTEMPS DECEDEE, pour faire entrer son âme en participation des mérites de l'oeuvre ». II y a, en effet, les mots pro anima uxoris meae Falectrudis ; mais autant vaudrait dire que Lambert lui-même était mort, car il a dit peu avant pro remedio animae meae. Au surplus, il était aisé de voir que sa femme figure comme partie principale dans l'acte Ego Lanbertus et uxor mea Falectrudis ; enfin, s'il est besoin d'un argument encore plus concluant, ta signature de l'épouse se trouvait apposée au bas de l'acte avec celle de son mari Signum domni Lanberti et uxoris et uxoris suae Falectrudis, qui cartam istam helemosinariam scribere et firmare rogaverunt ; je ne sache pas que les morts aient qualité pour attester les actes des vivants.

Mais voici que, pour brouiller davantage l'écheveau et rendre plus inextricable l'enchevêtrement des deux comtés de Chalon et de Valence l'un dans l'autre, on imagine que cette charte de 985 concerne, non point Saint-Marcel de Sauzet[21], comme tout le monde l'a cru jusqu'ici[22], mais «Saint-Marcel de CHALON». Il n'y a pas de peine à écarter cette affirmation par une série de preuves irréfragables.

Tout d'abord, les Bénédictins de Cluny, qui devaient connaître mieux que personne la géographie de leurs possessions, avaient placé cette charte (dont l'original existe encore à la Biblioth. nation.) dans une liasse intitulée  Saint-Marcel de Sauzet [23](3); le titre de l'acte, inscrit au dos par le notaire qui l'a écrit, porte : carta Lamberti comitis de abbatia Sancti Marcelli in comitatu VALENTINENSE ; la donation a pour objet des biens, situés in comitatu Valentinensi, qui contribueront à la réédification de l'ecclesia Beati Marcelli, quae dicitur Fellinis[24].

Sa position primitive avait changé quand le comte Adémar, renouvelant la donation de son père (anima domni Lamberti comitis) en 1037, concéda à Cluny : locum Salciacum nomine, situm in episcopatu et comitatu Valentinae civitatis, consecratum in honore sancti Marcelli martyris[25] .

En voilà assez mais, avant de poursuivre la généalogie de Lambert, une conséquence inattendue se présente si la donation de 985 concerne Saint-Marcel de Chalon, son auteur n'ayant été jusqu'ici connu comme possessionné dans le Valentinois que par cet acte, il s'ensuivrait forcément que ce comte Lambert n'a jamais existé et n'a jamais pu fonder Paray-le-Monial !

Son fils Adémar, qui lui succéda à titre de comte de Valentinois, figure le 14 mars et le 1er  octobre 1011 dans deux chartes de son frère Lambert, devenu évêque de Valence, en faveur de l'abbaye de Saint-Chaffre[26]. L'acte de 1037, indiqué plus haut, nous donne les noms de sa femme, Rotilde (ou Rotelde), et de ses cinq fils Ponce, qui avait succédé à son oncle sur le siège de Valence, Hugues, Lambert, Gontard et Gérard.

Après avoir comparé ces noms, ces faits et ces dates, un seul lecteur hésitera-t-il à conclure que Lambert, comte de Chalon, et Lambert, comte de Valentinois, n'ont aucun point de commun, forment deux personnalités absolument distinctes? Je pourrais poursuivre l'examen de certaines références intéressées, de nature à donner le change sur le contenu de livres cités. A quoi bon? Toutefois les travaux historiques eux-mêmes doivent avoir leur morale. De pareilles inventions (le mot anglais. est forgeries), en plein soleil du XIXe siècle, sont nécessaires (oportet et haereses esse) pour rendre croyable le fait des fraudes pieuses commises par les gens d'Eglise et autres au moyen âge.

 

[1] Ch. 2:4; BERNARD et BRUEL, ouvr. Cité, p, 566-8. [2] RAYNALDUS Vezeliac., Vita s. Hugonis Cluniac., cap. 3, n. 21 : « vener. patrem, qui tune forte in altera ecclesia, Dei scilicet Genitricis, divino operi insistebat (Acta ss. Bolland., april. t. III, p. 652 ; éd. Palmé, p. 66o). [3] S. Grati episc. Cabilon. vita, auet. anonymo, dans PERRY, Hist de Chalon-sur-Saone, 1659, pr. , p 24, Acta ss. Bolland., octob. T . IV, p 286-8. [4] COURTEPEE, Descript. du duché de Bourgogne, réimpr., t. III, p. 53. [5] Sanctis Gervasio màrtyri et Grato praesuli  (ch. 76, 86). [6]Eug. LEFEBVRE-PONTALIS, étude historique et archéologique sur l'église de Paray-le-Monial, Autun, 1886, p. 6. [7] Acta ss. Bolland. januar. T I. p. 76. [8] « Cap. VI Quod post ejus decessum exsurrexit in toco ejus donnus Theobaldus, nepos ejus, comes Cabilonensis (ch. 7) cf. ch. 9, 96, 101, 107. 111, 14o. 184, 194. [9] Cap. VIII. « Quod Tolosae obiit » (ch. 1o). [10]  C'est la première fois que ce nom paraît dans le Cartulaire on trouve encore Orval dans un accord, qui  ne saurait être postérieur à 1o66, avec l'évêque de Nevers Hugues (ch. <4.5). Dès 877 (?) Paredus est mentionné dans une charte de Charles-le-Chauve en faveur de Saint-Andoche; mais l'éditeur a eu raison de douter de son authenticité (Biblioth de l’école de Chartres, 1839, t. p. 21o).   [11]  « Cap. VIII. Quod in ejus locum infans filius ejus Hugo successit » (ch.II); cf. ch.4o, 45, 209.[12] Le Cartulaire de Paray permis à M. CANAT de Chizy de dresser pour la première fois la généalogie de cette illustre famille à partir d'Anceau (Ansedeus) de la fin du Xe siècle au milieu du XIIe (ouvr. cité, p. 1o5-16). [13] Ch. 107. Une précieuse épave du chartrier de Cluny nous apprend que la jeune Ermengarde résidait à Busseuil quand Humbert la demanda en mariage; elle confirma, en novembre 1o83 (1084), la donation de Digoin faite par son mari (ch. 107) à Paray (BERNARD et BRUEL, Rec. cité, t. IV, p. 760-2). [14] Chartes 12, 21, 24-5, 27, 34, 46,48, 49. 53. 58, 6o-1, 66, 76, 87-8, etc. [15] Vita s. Hugonis Cluniac, auct. RAYNALDO Vezeliac., dans Acta ss. Bolland ; april. t. III, p. 652 (éd. Palmé, p. 660); Alia, auct. HILDEBERTO Cenoman., dans le même recueil, p. 641 (649); LEFEBVRE-PONTALIS., ouvrag cité, p 7. [16] Vita s. Hugonis Cluniac., auct. HUGONE monacho, dans Acta ss. Bolland ; april. t. III, p. 659(667). [17] CANAT de Chizy, p. n; LEFBVRE-PONTALIS, pp 8 et 11. [18]  Chartes 221, 222, 225, 226, 227 et 228. [19] BERNARD et BRUEL, Recueil des chartes de Cluny, t.II ,p. 735-8. Cf. MABILLON, Ann. ord. S. Bened.,lib. XLIX, n°71, et liv. t. VII, n°9o (t. p. 3o et 418 ; éd. de 1739, p. 28 et 384-5).Cette charte fut confirmée, la même année, par un diplôme de Conrad, roi de Bourgogne, accordé à la prière de a Lantbertus comes cum uxore sua Faletrude (BOUQUET, t. IX, p. 704; Gallia Christ., t. XVI, instr. C.185; BERNARD et BRUEL t., II, p. 739-40). [20] Une autre figure parmi les témoins: « S. Ricardi, Stii domni Lanberti ». [21] Saint Marcel les Sauzet, cant. De Marsanne, arrond de Montélimar (Drôme). [22] Art de vérifier les dates ; ANSELME ; Galliae Christ ; etc. [23] BERNARD et BRUEL t,., II, p. 736, note 2. [24] Sans doute Félinenes, cant. De Bourdeaux, arrond. De Die(Drôme). On estime que les ruines subsistantes en ce lieu, non loin de Pont-de-Barret, appartiennent au monastère primitif, transféré ensuite près de Sauzet, au village actuel de Saint-Marcel. [25] MABILLON, Acta ss. ord. S. Bened., saec.VI, pars p. 656 ; BERNARD et BRUEL t.,IV, p. 122-3.Cf. MABILLON, Ann., t. III.P.418 (384-5). [26] CHEVALIER, Cartul. de l'abb. de St-Chaffre, p. 14. (2e éd. p. 1o5-7).

 

En la Saint Dagobert II, roi martyr, mort le 23 décembre 679 en Arphays.

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Publié dans : #EN FAVEUR DE LA MONARCHIE

Prince Charles-Emmanuel de Bourbon-Parme

Dans quelle société française voulons-nous vivre?

 

Dans quelle société française voulons nous vivre ?
L'envie de partager un amour lucide pour la France a constitué le fil conducteur des thèmes abordés par Charles-Emmanuel de Bourbon-Parme. L'auteur redonne également du sens à la fierté d'être français. Ses pages offrent une envie neuve de s'investir davantage dans la vie publique ! Préserver nos valeurs devient un enjeu brûlant en 2016.. Les échéances de 2017 ne supporterons pas le manque de courage que l'on observe actuellement ! La doxa officielle étouffe toute réflexion et toute initiative novatrice.
Ne faut-il pas s'en affranchir ? Charles-Emmanuel de Bourbon-Parme lance ainsi une initiative optimiste et tonique à se libérer des chaînes et des violences qui compromettent l'avenir de notre pays. Ecrit entre 2014 et janvier 2016, n'est-il pas temps de rechercher un nouveau modèle politique ? N'est-ce pas urgent ? Ses propositions ouvrent un débat d'intelligence et de volonté. Or là où s'exprime une volonté s'ouvre toujours un chemin.

 

20.00€

351 pages
21 x 15 cm
Imprimé en 2016
Broché sur : http://www.editions-lacour.com/le.bon.sens.au.pouvoir-14-8526.php?PHPSESSID=d75df0ad2d764703cb4847a63cc47b0a

Demain, l'avenir de la France.

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Publié dans : #POÉSIES

VERSAILLES.

 

Ô CROISÉE DES GUETS, AVANT QUE NE SURGISSE EN MON SEIN L’AURORE, QUE LE SOLEIL NE CARESSE MES AILES,

SOUS LES EAUX GÉMELLAIRES, PRINCIPIELLES ET SUBMERGEANTES, RECOUVRANT DE LUMIÈRE LES CATAFALQUES DE L’OMBRE,

AVANT QUE NE SE LÈVE LE JOUR, QUE ROI NE SOIT, DÉJÀ SUR MOI, VEILLE L’ANTIQUE ET PUISSANT SÉRAPHIN SAMAËL.

QUI DE SES AILES FLAMBOYANTES FAIT RESPLENDIRE EN MES MURS MÊME, LES HEURES OU RÈGNE LA PÉNOMBRE!

TOUTES D’OR DRÉSSÉES, MES PORTES DIVINEMENT COURONNÉES ET AURÉOLÉES, SE FONT LES GARDIENNES,

D’UN TRÉSOR IMMÉMORIAL, QU’AU COUCHANT SUR MES FONTAINES, LES ORS DU CIEL ME FONT SÉCULAIRE.

QUE D’AMOUR SOUS MES ÉLYTRES, QUE DE JOYAUX EN MES STATUES, FRESQUES, Ô SUBLIMES SLPENDEURS ANCIENNES,

QUE, DE LEURS YEUX SUBJUGUÉS, LES PÈLERINS AU GRÉ DES AFFRES DU TEMPS, OBSERVENT, L’AIR FUNÉRAIRE!

EN MON ÂME S’ÉVEILLENT BIEN DES PRODIGES ; Ô ARCANES CÉLESTES, STATUES OPALESCENTES, PARCELLES AQUIFÈRES,

MIRACLE DES EAUX, REFLETS DES CIEUX, PROUESSE DE GÉNIE, COMME ATHÉNA ARMÉE DU CERVEAU DE ZEUS SURGIT,

OU LATONE AU BASSIN PRIANT JUPITER, CYPARISSE REPENTANT, JARDINS DRESSÉS AU CANAL CRUCIFÈRE,

COMME LE CHAR D’APOLLON, SOUS LES OCRES DU SOLEIL FLAMBOYANT, DANS SES EAUX AGITÉES RESPLANDIT!

PALAIS VERMEILLE OU D’ORS RUTILANTS, ÉCRIN PRÉCIEUX, CHÂTEAU AUX TAINS ET AUX CRISTALS ÉTINCELANTS,

MIROIRS AU DEHORS AUTANT QU’AU-DEDANS, ORACLES SYBILLINS DES TEMPS, Ô PSYCHÉ FIGÉE SANS AMOUR.

QUI DANS VOS REFLETS AUX QUATRE SAISONS, RENVOIENT LA MÉMOIRE DES ÂGES EN AQUILANT ONDULANT,

COMME LES NYMPHES AU SEINS SI SUAVES, NAÏADES OU NÉRÉIDES, SE JOUENT DES HOMMES EN LEURS ATOURS!

QUE DE REGARDS SUR MOI POSÉS PAR TANT D’ÂMES ÉQUIENNES. QUE D’USURES RYTHMANT INLASSABLEMENT LES HEURES.

VERSAILLES, DEPUIS DEUX SIÈCLES ESPÈRE QUE REVERDISSE À LA COUR TOUTE LA FORCE DE MON ESSENCE ACHILÉENNE

MES MIROIRS PARLENT EN CETTE DEMEURE, COMME L’ASTRE DIURNE BRILLE AU CENTRE DU MONDE, APOLLON JE SUIS, OSANT M’EXTRAIRE,

POUR RENAÎTRE À TERME, LE PLUS GRAND DES ROIS FACE À VOS TRISTES ET AFFLIGEANTES HEURES CITOYENNES!

 

CC : RHONAN DE BAR.

 

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MARC DE VISSAC.

LE MONDE HÉRALDIQUE : APERCUS HISTORIQUES SUR LE MOYEN-AGE

I.

COUP-D'OEIL GENERAL SUR LA CHEVALERIE

L'Ébranlemnt qui avait suivi la dissolution de l'empire de Charlemagne n'était pas encore apaisé. Chaque jour voyait se briser le faisceau si glorieusement noué par le vainqueur des Saxons, entre les mains énervées et maladroites de successeurs, auxquels le grand monarque n'avait pu léguer avec son sang ni ses vertus, ni son génie. Le magnifique royaume des Gaules, qui avait absorbé dans son sein tout l'Occident, allait se disperser en lambeaux épars, sous l'impulsion d'un déchirement général dont le morcellement du territoire entre les fils et petits-fils de Charlemagne ne devait être que le prologue. En vain la race des Francs avait su conquérir la domination du monde sur la race de Romulus; comme le colosse romain, comme les anciennes monarchies de Cyrus et d'Alexandre, son empire s'effondrait de toutes parts, cédant à cette immuable fatalité qui place le commencement de la décadence d'une nation à l'apogée de sa grandeur. En vain le conquérant Carlovingien avait saisi dans sa main puissante vingt sceptres royaux et placé sur sa tête une couronne dont les fleurons étaient moins nombreux que les peuples qui obéissaient à ses lois. « La destinée des grands hommes ne ferait-elle en effet que de peser sur le genre humain et de l'étonner ? Leur activité si forte et si brillante n'aurait-elle aucun résultat durable? Il en coûte fort cher d'assister à ce spectacle ; la toile tombée, n'en resterait-il rien? Ne faudrait-il regarder ces chefs illustres & glorieux d'un siècle & d'un peuple que comme un fléau stérile, tout au moins comme un luxe onéreux 1

En présence d'un pouvoir qui semblait ne plus être capable de concentrer en sa personne le gouvernement social, les diverses parties de la Gaule commencèrent à revendiquer leur indépendance et leurs frontières naturelles. La société était composée de mille éléments hétérogènes : les Francs, les Goths, les Bourguignons, les Anglo-Saxons, les Normands, les Danois, les Lombards, les Allemands, les Romains dégénérés, amalgame de peuples divers, les uns conquérants, les autres conquis, et qui, quoique réunis sous un même joug, n'en avaient pas moins conservé les usages et les caractères propres à leurs races. Leurs intérêts, leurs moeurs, leurs lois, leur nationalité en un mot, comprimée pendant un moment, n'avait pu être absorbée ou assimilée par l'action du temps et laissait subsister entre eux de véritables barrières politiques. L'agglomération n'est pas l'organisation. On eut dit des tribus distinctes, n'ayant aucun rapport les unes avec les autres, étant seulement convenues de vivre sous un maître commun, autour d'un même trône. Il eut fallu pour prévenir l'écroulement plus de force et de sagesse que Dieu n'en avait accordé à la monarchie : la serre de l'aigle n'était plus en effet que la défaillante pression d'une autorité souveraine affaiblie et avilie. Au lieu d'hommes d’État et de législateurs, il n'y avait plus que des prétendants au trône, qui usaient le prestige de la royauté dans des querelles intestines et sanglantes, et ruinaient ses ressources militaires. L'unité devait forcément succomber aux blessures fratricides du rendez-vous de Fontenay2.

A la mort de Charlemagne, son empire s'étendait de l'Elbe, en Allemagne, à l'Ebre, en Espagne ; de la mer du Nord jusqu'à la Calabre, presqu'à l'extrémité de l'Italie. Après le traité de Verdun, trois royaumes étaient découpés dans ce vaste domaine : celui de France, celui de Germanie et celui d'Italie. Soixante ans plus tard, il y en avait sept3 . La désagrégation s'était faite à pas de géant. Elle ne pouvait s'arrêter sur cette pente glissante avant d'avoir abouti à l'anarchie. Les possesseurs de fiefs se déclarèrent indépendants, s'érigèrent en souverains sous le nom de ducs ou de barons et s'armèrent pour soutenir leur usurpation dans leurs donjons fortifiés, véritables acropoles inexpugnables dont ils se faisaient un rempart contre la colère de leur suzerain. L'hommage qu'ils rendaient au roi de France n'était qu'une formalité et parfois même un sujet de moquerie, car le régime féodal avait imprimé au caractère une si grande idée de fierté, que le plus mince alleutier s'estimait à l'égal d'un prince et dédaignait de faire acte de vasselage vis-à-vis du comte de Paris. La contrée était possédée par quelques milliers de leudes formant dans notre beau pays une sorte de république de seigneurs turbulents. Dans le seul royaume de France, vers la fin du IXe siècle, 29 provinces ou fragments de provinces étaient formées en petits états, gravitant dans leur orbite, ayant leurs phases, sous l'administration de leurs anciens commandants ou gouverneurs. A la fin du IXe siècle, au lieu de 29 états, il y en avait 55. Quand Hugues-Capet monta sur le trône, le domaine de la couronne n'était plus composé que de l'Ile-de-France, de l'Orléanais et d'une partie de la Picardie. Toutes ces misères intérieures appelèrent au-dehors l'invasion étrangère ; partout les ennemis du nom français se ruèrent allègrement sur les décombres de l'empire. C'est au milieu de ces ruines amoncelées que les pirates du Nord , fanatiques adorateurs d'Odin , sortirent des anses de la Norvège et des îles de la Baltique pour se précipiter dans leurs embarcations légères comme un essaim d'abeilles ou mieux comme des chiens à la curée. Leurs tentatives d'envahissement n'étaient déjà plus récentes et leurs audacieux abordages sur la côte avaient arraché des larmes à Charlemagne mourant, qui semblait entrevoir à cette heure les ravages que ces barbares feraient subir après lui à son pays. Tant qu'il avait vécu, il s'était senti assez fort pour les contenir, il était allé les chercher même jusque dans leurs repaires pour en épuiser la source et les avait brisés comme sur une enclume, mais dès que les caveaux d'Aix-la-Chapelle recelèrent l'ombre menaçante de celui qu'ils appelaient Carie au marteau, les vaincus se redressèrent vivement et le flot des barbares, qu'on eut dit versé par une main vengeresse, vint déborder dans le bassin de la France.

Et pendant que le vent du pôle faisait échouer sur les rivages de l'Océan les coques flottantes des pirates du septentrion, les Sarrazins, émigrés de l'Arabie, après avoir inondé la haute Afrique, envahi l'Espagne en chassant devant eux les Wisigoths, franchi les Pyrénées, faisaient irruption dans les îles méditéranéennes et pénétraient au milieu des Gaules, provoquant ainsi de longue main les sanglantes représailles que cette même Gaule leur ferait subir par-delà le Bosphore, en soulevant l'Europe et l'Asie, l'Occident et l'Orient, pour la guerre sainte du Christ contre Mahomet, de la croix du Sauveur contre le croissant de l'Iman.

Du fond de leurs châteaux crénelés, couronnés d'un diadème de larges mâchicoulis, perdus dans un ravin au milieu des bois ou suspendus sur l'arête escarpée d'un rocher, comme l'aire des vautours, forteresses dont les derniers vestiges échappés à la faulx du temps témoignent de la grandeur imposante, qui ne se reliaient au reste de la terre que par un étroit pont-levis hardiment jeté sur les torrents; à l'abri de leurs tours gigantesques, vedettes placées sur les hauteurs comme des sentinelles vigilantes dont les yeux étaient des meurtrières, les hauts barons assistaient sans émoi au désastre de la patrie. Citoyens épars, isolés dans leurs domaines, retranchés derrière leurs murailles, c'était à eux à s'y maintenir et à veiller sur leur sûreté et sur leur droit, sans recours possible à l'impuissante protection des pouvoirs publics. Ils rachetaient au poids de l'or la retraite momentanée des féroces envahisseurs, ces rois de la mer qui, dans leur irruption, pareils à une avalanche, balayaient tout sur leur passage et ne laissaient après eux que le désert. Si l'ennemi était sourd à leurs propositions, ils ceignaient alors l'épée du combat pour sauvegarder leur propriété et leur repos et, au milieu du carnage général, ils défendaient contre les pirates le sol qu'ils pouvaient couvrir de leur bouclier.

Au premier répit que laissait à la France l'invasion des populations sauvages du nord et du midi, recommençaient les guerres particulières, les discussions de fiefs à fiefs, de vassaux à suzerains. Le vassal rêvait l'affranchissement des privilèges, le chef militaire l'usurpation de son gouvernement, le seigneur la conquête d'une baronnie voisine, et chacun tendait de tous ses efforts, ouvertement et à main armée, vers la réalisation de ses désirs au mépris de la justice et de la tranquillité publique. Tous les moyens étaient bons s'ils pouvaient provoquer la satisfaction de leurs convoitises. Le roi seul, dont le pouvoir anéanti ne pouvait plus servir de digue a ce débordement, en était réduit à faire des voeux stériles pour le bonheur de son royaume, sans pouvoir peser d'aucune influence salutaire sur la marche des événements. Contre lui seul l'aristocratie féodale s'unissait dans une lutte commune et son antagonisme contre l'autorité monarchique n'était égalé que par son instinct d'oppression pour la liberté. Girard de Roussillon et les Quatre fils Aymon sont le panégyrique de la féodalité glorieusement rebelle à la monarchie. Singulier corps politique, pour lequel le bien public résidait dans la sauvegarde personnelle, qui se retirait presque sauvage dans ses repaires aux fossés desquels , une fois la herse baissée , venait s'arrêter le mouvement social. La société était comme une matière en ébullition à laquelle le moule seul de la souveraineté pouvait donner une forme majestueuse, en groupant toutes les forces vitales du pays autour d'un même élément conservateur et en remplaçant, dans cette cette confédération des seigneurs, les principes dissolvants de l'isolement et de l'inégalité par ceux de la fidélité et du dévouement.

Tel était l'état de la France au moment où la chevalerie prit naissance au premier soleil du XIe siècle. Elle vint épurer les idées de morale, compléter le corps social et jouer dans l'Etat, comme le dit l'auteur du Jouvencel, le rôle que les bras jouent dans le corps humain, prêts à rendre service au chef comme aux membres inférieurs, trait-d'union entre les grands feudataires et la royauté et plus tard entre la royauté et le peuple. Ses statuts constituèrent une sorte de code qui, au sein du désordre de le législation, redressa les torts, adoucit les moeurs, mit un frein aux passions, fit croître le faible en dignité, le fort en charité, établit l'équilibre des devoirs. Ils érigèrent l'honneur et la courtoisie en vertus sociales et les firent ainsi passer dans les moeurs publiques. Du plus haut échelon de la hiérarchie jusqu'au dernier, son influence moralisatrice fut immense, mais elle fut plus féconde encore en heureux résultats politiques. C'est la chevalerie qui apposa au bas du pacte d'alliance avec la royauté une signature que la noblesse française, à aucune époque de l'histoire, n'a jamais laissé protester. Forte de l'appui de cette milice par excellence, grandie par cette union, la monarchie put tenter de cicatriser les plaies de la France et de créer l'unité nationale à la place de l'oligarchie. Les actes de violence, les excès d'arbitraire qu'un pouvoir exécutif sans force était obligé de tolérer furent réprimés par des notions plus exactes d'équité et de bonne foi. C'est de cette noble création féodale, qui marquait un homme du triple sceau de l'honneur, du dévouement et du sacrifice, que date, à proprement parler, la transformation du peuple franc en nation française. Les privilèges des villes, l'affranchissement des communes, dûs à son esprit progressiste, marquent le second triomphe que la civilisation remportait sur la barbarie. Sur les débris de la société antique s'était élevé le monde féodal qui avait remplacé l'esclavage par le servage et fait cesser le honteux marché de viande humaine ainsi que les iniquités et les souffrances qui en;découlaient. Sur les bases féodales se dressa l'édifice chevaleresque ayant pour pendentif non plus le servage, mais la bourgeoisie et le tiers-état; heureuse métamorphose qui mettait le monde sur la véritable route de la moralisation. politique, qui créait des citoyens au pays au lieu de gens de poueste taillables & corvéables à merci. On commençait à ouvrir les yeux au flambeau de l'émancipation du peuple; on ne fermait plus l'oreille au retentissement des droits de l'humanité; l'esprit se pénétrait, sans la connaître, de cette belle pensée d'Homère : Que celui qui perd sa liberté perd la moitié de sa vertu. L'ordre judiciaire se transformait; on entendait parler encore des lois saxonne, salique, lombarde, gombette, wisigothe, mais ce n'était plus que le dernier frémissement d'un ordre de choses qui s'éteint; les coutumes sont la physionomie nouvelle que revêt la législation territoriale. La chevalerie protégea la société de concert avec les lois ; elle institua dans la noblesse cette fraternité et cette union qui devait faire sa force et la force du pays ; elle domina tout le moyen-âge par son influence et fit que notre patrie, même dans ses revers, ne resta jamais sans gloire. Aussi son nom est resté quelque chose de national en France et son spectre n'éveille dans la mémoire populaire que de vagues souvenirs de courage et de loyauté. C'est avec raison que l'évêque d'Auxerre, rendant hommage à un enfant de cette chevalerie, à Dugay-Trouin, le treizième preux, put s'écrier devant toute la Cour : « La renommée de la chevalerie française a volé d'un bout du monde à l'autre

On se tromperait fort si on pensait que la chevalerie naquit collective avec des lois écrites, des règlements formulés à l'avance et fut dès l'origine un corps constitué. Si, aux yeux du public, elle apparaît comme une lueur soudaine dans l'histoire, c'est que le regard n'atteint pas tous les détails de ces lointaines perspectives, c'est qu'en présence de cette période de gloire l'esprit humain est frappé comme d'un éblouissement passager, et que, prompt à saisir l'impression première, il n'envisage pas tout d'abord la transition logique et inévitable qui a présidé aux transformations opérées. Elle s'éleva lentement au contraire vivifiée par une civilisation fécondante; ce fut une semence qui grandit comme le gland confié à la terre, dont la croissance est laborieuse, mais qui devient avec le temps le plus bel ornement de la forêt. Durant de long jours, elle put conserver un cachet d'individualité.

Nous en distinguons les traces dans des poèmes et dans des œuvres littéraires d'âges très-reculés, car les productions de l'esprit sont, avant toutes choses, la pierre de touche qui marque à la postérité avec le plus de certitude le degré moral et intellectuel auquel un peuple est parvenu. L'histoire d'Antar, l'esclave noir de la tribu d'Abs, écrite ou recueillie par Asmaï le grammairien, est une véritable épopée chevaleresque dont les poétiques épisodes luttent parfois avantageusement avec les plus charmantes créations d'Homère, de Virgile ou du Tasse. Ils sont restés populaires et les Arabes du désert de Damas, d'Alep, de Bagdad, les récitent encore sous les tentes pendant les veillées- des chameliers ou durant les haltes des caravanes. La chronique du moyne de Saint-Gall est également un roman de chevalerie exaltée et guerrière plutôt qu'une biographie du grand monarque Carlovingien. Or , le premier de ces romans a été écrit sous le règne du kalife Aroun-al-Raschild et le second, 70 ans après la mort de Charlemagne. Cela nous prouve qu'à ces époques reculées l'air était déjà imprégné d'émanations chevaleresques. Nous lisons, du reste, dans la chronique du moyne Aimoinus, et c'est aujourd'hui un fait acquis à l'histoire, que le restaurateur de l'empire d'occident arma chevalier à Ratisbonne Louis le Débonnaire, son second fils, âgé de 14 ans, et déjà roi d'Aquitaine, et qu'il voulut lui ceindre l'épée avant de le conduire faire ses premières armes à la conquête de la Hongrie. Ce sont encore des types de chevalerie que Rolland et les Douze paladins, que Villaret nous représente armés de toutes pièces, portant des brodequins, de grands manteaux, ayant les cheveux et la barbe parsemés de paillettes et de poudre d'or.

Dans ces symptômes réunis d'héroïsme, d'amour et de poésie qui se manifestent avant l'avènement de la troisième race, on serait tenté de reconnaître l'influence occulte du contact de la nation franque avec les peuples qui avaient afflué dans son sein des deux points les plus extrêmes de l'horizon, car le caractère du chevalier du moyen-âge semble empreint en même temps de la nature sentimentale et rêveuse du Scandinave et de la nature galante et pleine d'ardeur que le Maure puise au soleil bleu de l'Arabie.

Cette institution qui jeta un si vif éclat sur l'époque des Capétiens et des princes de la maison de Valois, fut à l'origine une sorte d'inféodation de nobles sans domaines, de chevaliers sans avoir, « pas riches homs de deniers, mais riches de proëce, » comme dit la chronique de Senones4, n'ayant d'espoir de s'enrichir que par les prises à la guerre et par les rançons des prisonniers. Ils trouvaient dans leur vie aventureuse au service du roi le moyen d'utiliser glorieusement leur activité et la chance de parvenir aux hautes fonctions militaires et civiles, récompense des services rendus au trône et au pays. Bientôt toute l'aristocratie française, attirée par le fluide irrésistible qui se dégage de tout ce qui est grand et généreux, eut à cœur d'être admise à cette école de la noblesse; les rois et les princes s'honorèrent d'être comptés parmi ses membres; la plus illustre naissance ne donna aux citoyens aucun rang personnel, à moins qu'ils n'y eussent ajouté le grade de chevalier; on ne les considérait point comme membres de l’État tant qu'ils n'en étaient pas les soutiens.

Cette nouvelle phalange forma la militia du royaume. Le chevalier cessait de s'appartenir pour appartenir au pays. Lorsqu'un danger menaçait la France, il devait être debout et faire de sa poitrine un bouclier à l’État; c'est ainsi que de noble il devint gentilhomme, homo gentis, l'homme de la nation. Le beau titre de miles fut d'autant plus en crédit qu'il ne découlait pas de la naissance, mais supposait le mérite personnel; il était dans une si grande estime qu'il l'emportait sur celui de baron, parce qu'il laissait à la postérité un témoignage irrécusable de la vertu et de la valeur de ceux qui en avaient été honorés. Esto miles fidelis disait le doge à celui auquel le Sénat de Venise conférait la dignité de chevalier de Saint-Marc. Les rois, les ducs, les marquis, les comtes crurent relever par cette dénomination tous les autres titres dont ils étaient déjà revêtus, la regardant comme d'autant plus précieuse qu'elle contenait en elle implicitement le certificat de la noblesse des ancêtres, puisque ceux-là seuls pouvaient être créés chevaliers qui étaient nobles d'origine et d'armes, c'est-à-dire depuis trois générations de père et de mère.

Le premier chevalier du royaume était le roi de France, et presque toujours les exemples qui partirent du trône purent servir de modèle à la corporation toute entière. La chevalerie était couronnée en sa personne. L'histoire nous rend compte des solennités et des fêtes qui se célébraient à l'occasion de l'armement des princes du sang. Le souverain lui-même présidait à ces imposantes cérémonies et se réservait le privilège de ceindre l'épée, de passer le haubert, et de donner l'accolade aux plus proches héritiers de la couronne. Philippe-Auguste arma son fils Louis à Compiègne, Saint-Louis fit le même honneur à Philippe-le-Hardi, celui-ci à Philippe-le-Bel, Philippe-le-Bel à trois de ses enfants, en présence de son gendre Edouard II, roi d'Angleterre. Rye, dans son histoire métallique, rapporte une médaille sur l'un des côtés de laquelle on voit Saint-Louis donnant le collier de chevalier à ses deux neveux, fils de Robert, comte d'Artois, avec cette légende gravée sur l'autre face : Ut sitis pro incti virtutibus.

Les rois envoyaient quelquefois leurs enfants dans une Cour étrangère pour y recevoir la chevalerie des mains d'un prince voisin ou allié. Henri II d'Angleterre fut créé chevalier par David, roi d’Écosse, qui lui dépêcha à son tour son fils Macolm, pour en obtenir la même faveur. Pierre d'Aragon reçut la ceinture du pape Innocent III; Edouard Ier, d'Alfonse XI, roi de Castille; Louis XI, de Charles, duc de Bourgogne. Ils ne dédaignèrent pas quelquefois d'être armés par la main de leurs sujets ; le duc d'Anjou conféra la dignité de chevalier à Charles VI; le duc d'Alençon à Charles VII. «Je veulx, mon ami, que soye faict aujourd'huy chevalier par vos mains, parce que estes tenu & réputé le plus brave,» dît François Ier au brave Bayard, après la bataille de Marignan. Henri II la reçut des mains du maréchal de Biès. En Angleterre, Edouard IV fut admis dans l'ordre par le duc de Devonshires; Henry VII, par le duc d'Arondel; Edouard III, par le duc de Sommerset. C'est le duc de Candie qui chaussa l'éperon à Ferdinand d'Aragon.

Cette condescendance doit d'autant moins surprendre que l'habitude des campagnes, la vie des camps, les fatigues supportées en commun, la communauté de gloire et d'intérêts créaient entre les rois et la noblesse, à cette époque de guerres continuelles, des rapports constants qui les unissaient par des liens sacrés que l'estime et la confiance mutuelles resserraient insensiblement. On vit même entre les princes et leurs sujets des exemples de fraternité d'armes, sorte d'adoption militaire anciennement dénommée par les Scandinaves «mélange de sang humain, Fost-Broedalag,» qui unissait non-seulement un guerrier à un autre, mais associait encore sa famille et ses amis à la fortune du survivant et contraignait le Frater juratus à être l'ennemi des ennemis de son compagnon.

Ce fut de la part de Charles VIII un fait de fraternité d'armes qui le décida à choisir à la bataille de Fornoue neuf chevaliers auxquels il fit revêtir les déguisements royaux pour déjouer, au grand danger de leur vie, les complots qui menaçaient la sienne.

Et personne ne s'y méprend, les éloges qui s'amassent sous la plume de l'écrivain ne permettent pas de malentendu. La chevalerie dont je parle n'est pas la chevalerie errante, voyageuse, parcourant, comme autrefois Thésée, Hercule et Jason, le pays pour redresser les torts, à la recherche d'aventures propres à mettre en lumière une prouesse et des exploits inutiles, ayant toujours quelques brigands à exterminer ou quelque voeu à accomplir, déposant aux pieds de chaque dame l'expression emphatique d'un amour pur et idéal qui, pareil à celui de Ménélas, dégénérait parfois en un sentiment moins poétique. Ce ne sont pas les chevaliers de la Table ronde, compagnons du roi Artus; les chevaliers d'Amadis ou Beaux Ténébreux ; les Gallois & Galloises, sorte de pénitents d'amour se chauffant à de grands feux et se couvrant de fourrures durant les ardeurs de la canicule, puis, l'hiver, revêtant de simples cottes ou des tuniques de plaques de laiton peintes en vert et décorées de frais et gracieux paysages, de sorte que plusieurs « transissaient de pur froid & mouraient tous roydes de les leurs amyes & leurs amyes de les eux en parlant de leurs amourettes5 ;» ce ne sont pas non plus les chevaliers de la Vierge ou ceux du Soleil, héros de parodie aboutissant à don Quichotte, à Sancho et aux Panurge, qui soulèvent dans notre âme des transports d'admiration, mais bien la chevalerie militaire, faite de bravoure et d'honneur, aux principes généreux de vaillance, d'amour et de piété, conquérant Jérusalem, expulsant les Anglais, prenant sa source héroïque dans Charlemagne : Roland, Ogier, Tancrède et Renaud, s'illustrant avec les Edouard, les Richard, les Dunois, les du Guesclin, mille autres s'immortalisant avec le Chevalier sans peur.

La devise que l'histoire donne aujourd'hui à la chevalerie, « ma foy, ma dame, mon roy, » est la synthèse la plus expressive et la plus complète de son caractère et de ses mœurs Religion, amour et courage, voilà bien, en effet, la trinité d'aspirations qui se dégage de son existence et qui dessine à mes yeux l'étude de l'institution en trois époques bien distinctes et successives : l'époque religieuse, l'époque galante, l'époque militaire.

C'est certainement au souffle religieux qu'est né ce premier lien féodal ; c'est aux inspirations enthousiastes de la foi que s'est allumée cette étincelle généreuse, et le christianisme, moteur et mobile des vertus sociales qui devaient civiliser la Gaule païenne, bénit à son berceau cette milice sainte. Il s'était établi au milieu d'une société dépravée par des instincts mauvais, dégradée par l'esclavage, faussée par l'idolâtrie, avec la mission belle par-dessus toutes d'arrêter les progrès de la gangrène qui la rongeait. Du barbare la religion avait voulu faire un chrétien, pour arriver à faire un jour de l'homme un citoyen et, pour cela, elle s'était adressée à toutes ses facultés, à son cœur par ses chaleureuses exhortations, à son âme par ses ardentes croyances, à son intelligence par de merveilleuses légendes, s'adaptant aux besoins généraux, s'imposant à l'admiration de chacun par une charité ineffable. Elle dota le moyen âge de la civilisation et la civilisation seule enseigne les qualités morales; immense résultat obtenu par la théologie chrétienne sur la philosophie des anciens. L'influence de l’Église dans la société du moyen-âge et le souci qu'elle prenait du perfectionnement religieux et social sont mis en relief par ce fait caractéristique signale par un homme dont on ne peut suspecter ni l'autorité, ni les sympathies, que sous les seuls rois Carlovingiens, de Pépin à Hugues Capet, c'est-à-dire en moins de deux siècles et demi, deux cents conciles furent réunis6. Du VIe au Xe siècle, chacune des pages de nos annales est marquée au coin du christianisme, qui n'est étranger à aucune des plus importantes réformes humanitaires.

Le cachet que la religion imprima à la. chevalerie apparaît aux yeux de l'érudit le moins perspicace. On lit en effet clans les statuts de l'ordre, qui nous ont été conservés par Geoffroy de Prely, chevalier de Touraine :« Office de chevalerie est de maintenir la foi catholique, femmes vesves & orphelins & hommes non aisés & non puissants.» Le dévouement, la générosité et la vaillance, la protection du faible, la fidélité à la parole jurée et à la foi catholique sont les principales vertus qu'ils exigent de ses membres. C'est la même morale splendide dans sa naïveté qui est reproduite dans la Ballade du chevalier d'armes, tirée des poésies manuscrites d'Eustache Deschamps :

Vous qui voulez l'ordre de chevalier,

Il vous convient mener nouvelle vie,

Dévotement en oraison veiller,

Péchié fuir, orgueil & vilenie.

L'Eglise debvez deffendre

La vefve auffi, l'orphelin entreprendre,

Etre hardys & le peuple garder,

Prodoms, loyaux, fans rien de l'autruy prendre,

Ainfi fe doibt chevalier gouverner.

La pureté de ces principes témoigne de la source dont ils émanent. C'est la charité évangélique qui a inspiré ces préceptes, cette charité qui crée les sociétés comme l'égoïsme les détruit. Lucrèce-le-jeune, qui a concentré en lui plus que tous les autres l'essence de sa race, et qui mourut à la fleur de l'âge comme Pascal et les natures trop sublimes, nous laisse voir, dans son traité De natura rerum, une des causes destructives de l'antiquité, qui est l'égoïsme humain écrasant de son mépris le malheur et la souffrance. Dans des vers magnifiques, mais impossibles à notre époque, il contemple un navire englouti dans la mer au milieu de l'orage, il voit toutes les victimes se débattre désespérées pour fuir la mort qui les étreint, et il s'écrie : qu'il est doux, qu'il est agréable d'apercevoir les éléments déchaînés et les passagers luttant avec les flots, quand soi-même on a les pieds à sec et que l'on repose à l'abri de tout danger. Au sein d'une société moralisée, la conception de pareilles idées serait monstrueuse, celui qui les exprimerait serait anathème. Aussi, s'il parut étrange à la société féodale, retranchée dans son brutal égoïsme, d'entendre enseigner «qu'il importait pour ce que la chevalerie soit grande honorée & puissante qu'elle soit en secours & en ayde à ceulx qui sont dessoubs lui ; que faire tort & force à femmes vefves, et deshériter orphelins qui ont métier de gouverneur, rober & détruire le pouvre peuple qui n a point de povoir & tollir & oster à ceulx qui auraient besoing qu'on leur donnast, ne peuvent comporter avec ordre de noblesse 7,» cette doctrine du moins fut trouvée si magnifique dans ses développements, si belle dans ses résultats, que ses propagateurs furent regardés comme des prophètes. Les ministres de la religion marchèrent à la tête du mouvement régénérateur et toutes les fois que leur voix se fit entendre du haut de la chaire de saint Pierre, le monde imposa silence à ses passions et à ses tumultes et écouta. Jamais plus magique spectacle ne se déroula dans l'univers, que celui de l'émotion enthousiaste soulevée sur toute la surface de l'Europe par les paroles de Pierre l'Ermite exposant, avec l'éloquence d'un cœur exalté, les souffrances des fidèles dans la Palestine et assignant à toute la chrétienté un rendez-vous au tombeau du Christ. Ce fut un sursum corda général. Au nord et au midi, sur les rives les plus opposées, dans le donjon du noble comme dans le logis du bourgeois et la cabane du paysan, le retentissant appel de l’Église fît surgir des champions de la Croix. Depuis longtemps déjà l'esprit religieux avait établi l'usage des pèlerinages à la Terre-Sainte ; on avait vu des des caravanes nombreuses se diriger vers les lieux autrefois témoins de la passion de l'Homme-Dieu avec le même fanatisme religieux qui portait les Musulmans vers la Mecque, berceau de Mahomet et de leurs traditions. Mais cette fois ce fut l'émigration de l'Occident ; il ne semblait plus y avoir d'autre patrie que la terre arrosée du sang du Sauveur; chacun abandonnait ses biens et sa famille pour s'enrôler sous la bannière sacrée et cheminait sur la route du Saint-Sépulcre, sans tourner la tête en signe de regret vers les manoirs ou les chaumières qui abritaient les épouses et les enfants. Ce fut le plus solennel événement de l'ère chrétienne. Pendant plus de deux siècles, le signe delà Rédemption, qui brillait sur la poitrine des Croisés, les fit reconnaître au loin du Sarrazin et du barbare et son ombre fit tressaillir de terreur les infidèles.

Si la religion avait provoqué la fraternité de la noblesse de France par l'institution de la chevalerie, les Croisades créèrent la confraternité de la chevalerie de tous les peuples chrétiens.

Dans la seconde période, la foi du chevalier resta intacte, mais à côté de la religion s'éleva la galanterie, à côté du culte de Dieu le culte des dames. Au sein de la société barbare, avant son développement intellectuel, comme au sein de la société romaine, un mélange d'amour et d'indifférence, d'hommage et de dédain, s'attachait au sort de la femme, suivant qu'elle pouvait ou non attiser le feu des passions et de la sensualité. L'enfance de la jeune fille, la vieillesse de la mère de famille étaient négligées comme choses insignifiantes et sans portée. Les quelques années de leur beauté étaient les seules années de leur existence sociale. Sans éducation morale, sans instruction, la jeune vierge grandissait comme la fleur des champs qu'aucune main n'arrose et que la nature rend attrayante tout de même. Une épouse en savait assez, comme disait ce Jean V, de Bretagne, contempteur du beau sexe, «lorsqu'elle pouvait distinguer les chausses du pourpoint de son mari.» N'y a-t-il pas eu, jusqu'au vie siècle, des controverses sérieuses engagées sur le point de savoir si la plus belle moitié du genre humain avait une âme douée d'autant de perfection que la nôtre, et le concile de Mâcon , en 585, n'a-t-il pas eu à se prononcer sur ce problème ? Et cependant la femme n'est-elle pas un peu solidaire des vertus ou des vices de son époux? N'est-ce pas elle qui est appelée à graver sur la molle substance du cerveau de ses enfants ces premiers stigmates, ces premières impressions qui ne s'effacent jamais et deviennent la base de toute intelligence humaine ?

Le culte si touchant des chrétiens pour la fiancée de Nazareth, leur vénération simple et gracieuse pour la vierge Marie ne contribuèrent pas médiocrement à la réhabilitation de la femme et à son émancipation. Ce fut le choc qui fit jaillir cet immense flot de tendresse et vint animer la grande âme de la Gaule longtemps inféconde et vainement agitée. On comprit le charme de la mission de la femme sur la terre. Mais exaltés et excessifs comme les natures trop puissantes, les chevaliers du moyen-âge dépassèrent le but. Ils crurent reconnaître dans le sexe féminin quelque chose de céleste: «aliquid putant sanct um & providum incsse» et, par un sentiment qui n'était pas encore épuré, ils le placèrent trop haut dans leur enthousiasme. Non contents d'en être les vengeurs et les soutiens, ils s'en déclarèrent les adorateurs et les sigisbés, rapportant à lui toutes leurs actions, et regardant la chaîne de l'esclavage imposée par la dame de leurs pensées comme leur plus précieux attribut. L'amour de Dieu et l'amour de la créature furent leurs deux passions dominantes, leurs deux fanatismes. C'était un naïf mélange de sacré et de profane, d'exaltations mondaines et d'ostentations pieuses. L'homme qui n'aimait pas était regardé comme un être incomplet ; on se croyait sûr du salut si l'on agréait à sa belle, si l'on s'entendait à la servir loyaulment, et l'on adressait au ciel sans scrupule des supplications sincères et confiantes pour obtenir la réussite d'intrigues amoureuses.

Un magistrat, parent de madame de la Sablière, lui disait d'un ton grave : Quoi! madame, toujours de l'amour! les bêtes du moins n'ont qu'un temps. C'est vrai, monsieur, dit-elle, mais aussi ce sont des bêtes. La société du moyen âge partageait la même manière de voir que la rieuse patricienne. Ne nous montrons pas trop sévères contre les mœurs qui durent naître de cette proposition en partie double: le désir de plaire, inné dans le cœur de la femme, d'un côté; de l'autre, l'espoir d'être aimé naturel à la fatuité masculine. Si la galanterie, comme l'a dit Champion, n'est pas l'amour, mais le délicat, le léger, le perpétuel mensonge de l'amour, la coquetterie n'est pas non plus le libertinage, mais quelque chose d'identique à cette habitude féline qui consiste à se caresser à nous plutôt qu'à nous caresser, suivant la fine et spirituelle remarque de Rivarol, et à s'échapper avec agilité et souplesse sous une insistance qui friserait la brutalité. En amour, la femme réservée dit non, la femme légère dit oui, la coquette ne dit ni oui ni non. Croyons que la galanterie chevaleresque ne fut souvent qu'une naïve églogue.

Qui dit amour, dit poésie ; ce sont deux termes et deux choses indivisibles. Partout où la sensibilité est mise en jeu, l'imagination prend un vif essor et trouve, pour la traduire, les plus riches et les plus suaves images. L'amour était un trop galant costume à cette époque, pour que. les fleurs du Parnasse ne vinssent pas encore l'embellir. Si toutes les femmes étaient aimées, tous les chevaliers étaient poètes. Leurs canfons & leurs jolis lais d'amour étaient des hymnes à l'idole. Ils chantaient la ballade amoureuse et guerrière à l'exemple des meifierfenger allemands, comme autrefois les Scaldes et les Waidelotes avaient improvisé le rune sinois et la saga scandinave8. Produit d'une civilisation brillante , fille des Romains et des Arabes, fille aussi d'un ciel enchanteur! On eût dit des chants apportés par la brise du fond de l'Italie ou de la belle Andalousie, gracieuse fusion de boléros et de cavatines, harmonie perlée de Naples et de Séville. C'était le temps des Trouvères et des Troubadours, dont Pétrarque et le Dante eux-mêmes s'inspirèrent, et qui allaient chantant leurs poèmes comme le furent, dit-on, l'Iliade et l'Odyssée par les poètes ambulants des îles grecques. Les Tenfons et les Sirventes, dans lesquels on trouve un arrière goût de la poésie des peuples, anciennement groupés dans la Gaule, renouvelèrent l'ode et l'élégie antiques, et l'épopée sembla revivre dans les chansons de gestes que les Nibelungen ont reproduits de l'autre côté du Rhin.

Ce commerce assidu de la galanterie et des muses, ces deux lois suprêmes, dut avoir son code et ses principes. De là l'origine des Cours d'amour où siégeaient les dames du plus haut renom, quelquefois sous le pin, en pleine campagne, ou sous l'oranger odorant, rendant leurs sentences sur les questions raffinées et sur les doutes scrupuleux. De là aussi l'origine des collèges du gai savoir ou de la gaie science, avec leurs assauts poétiques renouvelés des Arabes. Autrefois déjà, à la grande foire de la Mecque, des concours de ce genre avaient lieu, et les poèmes couronnés étaient transcrits en lettres d'or sur du byssus, puis suspendus dans la Kaaba. Mahomet lui-même avait soutenu une lutte de gloire, un tournoi de poésie contre les poètes de la tribu des Tennémites9. Ces associations littéraires du Midi, qui avaient eu des rivales au Nord dans les puys des Trouvères, avec leurs jeux fous formel et leurs palinods, vinrent se fondre le Ier mai 1834 dans l'Académie des jeux floraux fondée par Clémence Isaure, et siégeant à Toulouse où se réunissaient tous les trobadors de l'Occitanie pour jouter et s'esbattre poétiquement. Une violette d'or et le titre de docteur en la gaie science étaient la récompense du vainqueur.

La littérature, peinture vivante et morale des hommes et de leur siècle, surtout quand elle prend la forme du roman, s'imprégnait de son côté des mœurs nouvelles et s'adoucissait sous des nuances plus courtoises. Durant plus de deux cents ans, les fabliaux et les romans ne s'étaient mus que dans deux cycles, celui de Charlemagne ou des Douze pairs et celui d'Artus ou de la Table ronde. Ce n'étaient que grands coups d'épée, exploits, faits d'armes impossibles, et Dieu sait que l'on n'en était pas avare. Quand le personnage important était mort, on passait à son fils tout aussi valeureux que lui, puis à son petit-fils, accumulant toujours prouesses sur prouesses. Il y avait tant à dire que plusieurs écrivains se mettaient successivement à l’œuvre, témoin le roman de la Rose qui, commencé par Jean de Meung, fut continué par Guillaume de Loris et d'autres, et qui, malgré ses pages innombrables et ses accroissements successifs, ne put jamais être achevé. Mais au XIIIe siècle, l'aspect commença à changer ; on abandonna peu à peu les épopées carlovingiennes , les exploits de Rolland ou des princes du Nord, et les idées de galanterie et d'amour prirent leur place. C'étaient toujours des Amadis, fils dégénérés des anciens preux, vaillants, très-vaillants encore, mais humanisés et sentimentalisés pour ainsi dire. Les exploits galants des tournois succédèrent aux exploits héroïques des combats, et les romans du Renard, de Fier-à-bras, de Lancelot-du-Lac faisaient présager ceux de L'Astrée, de la Calprenède, de Clétie, délires emphatiques d'imaginations folles se noyant dans le fleuve du Tendre. Ces ouvrages étaient répandus dans tous les châteaux, servant de catéchisme aux fils des seigneurs. Le soir, à la veillée, a sur du foyer à bancs où se réunissait la famille, on se nourrissait des histoires lamentables du châtelain de Coucy et du troubadour Cabaistaing, ou de l'histoire moins triste de la reine Pedauque largement pattée comme sont les oies, le tout entremêlé des vies de saints recueillies par les Bollandistes; on égayait la vesprée en chantant tour-à-tour des psaumes à la manière de David pénitent, et des refrains d'une muse érotique dans le goût de Melin de Saint-Gelais. Ces lectures et ces chants se prolongeaient fort tard, tandis que le vent sifflait dans les créneaux et que le cri nocturne poussé par la sentinelle, du haut du beffroi gothique, se répercutait sous les voûtes sonores.

Le culte des dames l'emporta sur toutes les tentatives de réaction ascétique rêvées par des esprits moroses, chagrins ou austères, incapables d'isoler l'extrême exaltation religieuse d'une certaine union conjugale des âmes, et dont la plus célèbre est connue sous le nom de chevalerie du Graal. Si les châtelaines, en effet, ne se contentaient pas d'être aimées tendrement, mais demandaient aussi qu'on les divertisse, elles étaient douées d'un tact trop fin et d'un esprit trop délicat pour exiger des hommes, à leur profit, l'abandon de leurs distractions privilégiées, et pour les mettre en situation d'avoir à se prononcer entre leur amour ou leurs plaisirs. L'historien de Bayard, faisant le récit du dîner que le roi Charles VIII donna au duc de Savoye à Lyon, dit qu'il y eut plusieurs propos importants tenus tant de chiens, d'oiseaux, d'armes que d'amour. Ce sont ces goûts importants que les chevaliers ressentaient pour la vénerie, pour la fauconnerie et pour les tournois, exercices qui stimulaient leur orgueil et leur luxe, contre lesquels le caprice des dames aurait pu venir se briser. Aussi se gardèrent-elles bien de les combattre, et, plus habiles tacticiennes, elles vinrent par leur présence rehausser le charme de ces divertissements , bien persuadées qu'auprès d'elles on ne s'occuperait pas exclusivement de meutes et d'émérillons, et que les questions d'écurie, de fauconnerie, d'oisellerie et de chenil céderaient insensiblement la place à la question de galanterie et de sentiment. On voyait les belles châtelaines, émouchet sur le poing, lévrier en laisse , fièrement campées sur leurs blanches haquenées, suivre de lointaines cavalcades à la poursuite d'un cerf aux abois, accompagner du regard leur faucon dans son vol hardi et quelquefois même prendre part à des chasses plus sérieuses. On en trouve la preuve sur quelques monuments funéraires où sont gravés des attributs cynégétiques chargés de rappeler la passion favorite de celles dont ils doivent conserver la mémoire. Loin de s'exclure des jeux militaires, comme les dames romaines l'étaient des jeux olympiques, elles surmontèrent le dégoût naturel à leur sexe pour les combats sanglants et vinrent elles mêmes distribuer dans les tournois les prix et la palme aux vainqueurs et encourager du regard leurs soupirants d'amour à bien faire. Chacune de ces concessions aux faiblesses de leurs seigneurs et maîtres devenait pour les dames un nouveau triomphe, augmentait leur influence et prolongeait la durée d'un règne incontesté.

Cependant la vie sérieuse manquait. Il ne pouvait suffire à un chevalier d'être brave, gai, joli & amoureux, suivant la maxime du temps ; son activité et sa grandeur d'âme demandaient un aliment pins puissant. La plupart des premières vertus de la chevalerie se corrompaient au foyer des châtelaines; elle avait par bonheur gardé en réserve sa valeur guerrière, et lorsque les Anglais eurent amené la France à deux doigts de sa perte, elle se réveilla, s'arracha sans regret aux délices des châteaux et reprit sa vieille rudesse.

Là commence la troisième période. Ce fut le beau temps, l'époque de maturité où le patriotisme opéra les mêmes merveilles qu'autrefois l'enthousiasme religieux, où le danger du pays fit naître cette pléïade d'Achilles français qui, de même qu'autrefois les héros de la Grèce et de Rome, se levèrent par un élan chevaleresque pour prévenir la ruine de la patrie ou pour s'ensevelir sous ses décombres. Ce fut le temps des âmes fortes, nourries dans le fer, pétries fous des palmes & dans lesquelles Marsfit eschole longtemps10, des hommes loyaux, vaillants et probes, dont le caractère se peint dans cette prière de Lahire, au moment du combat :« Grand Dieu ! fais aujourd'hui pour Lahire ce que tu voudrais qu'il fît pour toi, si tu étais Lahire et qu'il fût Dieu!»

La France, qui avait tant de fois promené sur le sol étranger ses armées victorieuses et conquérantes, était à son tour sous le coup de la conquête; elle allait se trouver victime d'un fléau qu'elle n'avait pas ménagé aux autres. L'invasion des insulaires se précipitait comme un torrent débordé dont aucun obstacle ne peut arrêter l'impétuosité et les ravages. Les premières hostilités entre la France et l'Angleterre, entre ces deux grandes nations sœurs et rivales, commencèrent une de ces luttes d'autant plus vives que la jalousie rend plus saignantes les blessures faites à l'amour-propre national. Du débarquement des fils d'Albion sur les côtes continentales date cet antagonisme jaloux et cette colère qui n'a pas cessé de gronder sourdement entre les deux peuples comme un volcan mal éteint. La France se rappelle avec rage que, depuis l'invasion des Normands, aucun ennemi n'avait mis le pied au cœur du pays, et que c'était encore un Normand qui, après quatre siècles, ramenait dans son sein la désolation. La diplomatie et la politique peuvent jeter sur la querelle un masque de réconciliation, le temps a pu cicatriser les plaies les plus- apparentes, mais une étincelle couve toujours dans la poitrine populaire et les flots de la Manche seraient inhabiles à l'étouffer.

Le vœu du héros fut la première scène de ce drame terrible qui allait jouer à la face de l'univers. Au printemps de l'année 1338, un banni de France, réfugié à la Cour de Londres, Robert d'Artois, pénètre un jour dans la salle de festin du roi. Il entre suivi d'un nombreux cortège et précédé de deux nobles darnoiselles , portant en grande pompe sur un plat d'argent un héron pris à la chasse par son émouchet: "Le héron., dit-il, est le plus vil & le plus couard des oiseaux; il a peur de son ombre, aussi est-ce au plus lâche des hommes que je veulx l'offrir, à Edouard, déshérité du noble pays de France dont il était l'héritier légitime, mais auquel le coeur a failli, & pour sa lâcheté il mourra privé de son royaume.» L'ambitieux Edouard, rouge de colère et de honte, frémit et jure sur sa part du paradis qu'avant que six mois soient écoulés, Philippe, le roi dès lys, le verra sur ses terres, le fer et le feu à la main.

Après lui, le comte de Salisbury, le comte d'Erby, Gauthier de Mauny, le comte de Suffolk, l'aventurier Fauquemont, Jean de Beaumont s'engagent, par des serments inviolables, à soutenir les droits de leur prince. Et comme pour rendre plus solennelles ces promesses sacrées, la reine se lève avec exaltation et dit d'une voix ferme :« Je suis enceinte, je n'en puis douter; j'ai senti remuer mon enfant, je voue donc à Dieu et à la sainte Vierge que ce précieux fruit de notre union ne sortira pas de mon sein, jusqu'à ce que vous m'ayez conduite par-delà les mers, pour accomplir votre voeu ; je mourrai ou j'accoucherai sur la terre de France11 (I).» Ce serment audacieux et téméraire, arraché à Edouard III par la soif de vengeance d'un comte français, dépossédé, persécuté et proscrit, hâta peut-être le choc des deux nations.

Chacun connaît les péripéties de cette lutte de cent ans engagée sur terre et sur mer, et il serait superflu de redire les belles appertises d'armes qui signalent ces temps malheureux à l'admiration de la postérité. Nos annales sont toutes pleines des hauts faits de héros sans nombre dont nous pourrions citer avec gloire la vie comme la mort. Le sol, hérissé de tours et de donjons, fut défendu pied à pied par les châtelains et par les armées régulières. Crécy, Poitiers, Azincourt témoignent que la chevalerie sut mourir; Orléans, Beaugency, Patay témoignent qu'elle sut vaincre. Crécy, Poitiers, Azincourt sont trois blessures par lesquelles coula le plus pur de son sang sans en épuiser les veines. Elles prouvent que si la chevalerie ignorait la guerre savante des temps modernes, elle savait au moins se dévouer pour l'indépendance de la patrie, et c'est une science qu'on a toujours estimée en France. Les nombreux ossuaires, faits avec les corps des chevaliers, firent plus pour l'union de la noblesse avec la monarchie que n'avaient fait de longues années de paix. D'éclatantes vertus civiles brillèrent au milieu de la France féodale dans ces temps d'épreuves et s'allièrent dignement aux vertus chevaleresques. On croirait lire quelquefois, en feuilletant ce livré d'honneur, une page déchirée de l'histoire des temps antiques. Le dévouement d'Eustache de Saint-Pierre ne vaut il pas l'héroïsme de Léonidas? C'est à juste titre que plusieurs de ces athlètes glorieux purent inscrire sur les écussons de leur famille cette belle devise : « Hujus domus dominus fidelitate cundos superavit Romanos, le maître de cette maison a surpassé tous les Romains en héroïsme.» Si jamais nation put craindre de périr au milieu de la tourmente, c'était la France épuisée d'hommes et d'argent, déchirée par les résistances locales et les divisions intérieures, dans ce temps affreux où le royaume était en proie à trois factions permanentes : les Bourguignons, les Armagnacs et les Anglais; où un étranger régnait à Paris, tandis que l'héritier du trône était relégué à la petite Cour de Bourges; mais la race des Charny, des Ribeaumont, des Dunois, des Xamtrailles, des du Guesclin, de Bayard, de mille autres, était une noble race et, Dieu aidant, elle put reconquérir la Normandie, la Guyenne et Bordeaux, et arracher des mains de nos ennemis toutes nos provinces.

La gloire militaire est vieille en France. Lorsque les anglais quittèrent le continent, honteusement chassés du pays où il ne conservaient plus que Calais comme pied à terre, la terre leur manqua, dit Chateaubriand, mais non la haine. Comment ne pas être saisi d'enthousiasme en présence de pareils résultats sociaux et ne pas accorder une admiration sincère à l'institution qui n'a pas désespéré du pays à l'agonie et l'a rendu à l'existence politique ? Jusqu'au moment où elle est tombée sans retour, la chevalerie a été grande et illustre ; ses traditions de gloire n'ont pas de lacune; les conquêtes des royaumes de Naples et de Milan, l'immortelle victoire de Fornoue, la journée de Marignan surnommée la bataille des géants, durant laquelle le vieux renom des bandes helvétiques, réputées jusqu'alors invincibles, vint se briser contre l'impétuosité de la gendarmerie française, prouvent qu'elle était encore jeune et pleine de force quand elle s'éteignit. Nous parlons d'une chose morte, que la louange au moins nous soit permise.

L'esprit de la chevalerie lui survécut; il sut inspirer les héros d'Arqués et d'Ivry, à cette époque où les cœurs battaient si fort; il guida les vainqueurs de Fontenay, et le souvenir de ces exploits fut peut-être pour les Thémistocles de la république un nouveau trophée de Miltiade.

Et qu'en présence de cette ardeur, on ne croie pas à une exagération volontaire ; qu'on ne nous accuse pas de chercher à établir un parallèle imprudent entre les diverses époques de notre histoire ou de vouloir imposer une critique aux temps où nous vivons. Loin de nous cette pensée ; nous ne croyons pas aux dégénérescences des peuples et nous repoussons avec énergie le système des décadences. De même, qu'au dire de Linné, plus grand philosophe naturaliste que Buffon, tout dans la nature s'accroît et s'améliore, de même les sociétés progressent en se transformant et un peuple ne peut pas dégénérer tant qu'il y a dans son sein autre chose que des hommes faibles et petits. La raison de nos transports est dans la supériorité manifeste de la société chevaleresque sur celle qu'elle était appelée à remplacer et dans la gigantesque impulsion qu'elle avait imprimée à la civilisation humaine.

Mais elle portait en elle, nous ne pouvons le dissimuler, des germes nombreux de destruction qui appelaient une ère nouvelle. Rien n'était plus susceptible de la sauvegarder que ses lois, mais il ne fallait pas confondre la spéculation avec la pratique. Sa piété, plus superficielle que profonde, attachait une plus grande importance aux pratiques extérieures et à l'observance ostensible qu'aux préceptes de l'évangile; l'esprit chrétien était moins suivi que la lettre; d'une doctrine ainsi comprise à l'irréligion il n'y avait qu'un pas, il n'y eut qu'un pas également du fanatisme chevaleresque au dédain de l'institution, le jour où l'on s'attacha plus à sa forme qu'à sa pensée, au luxe de ses costumes, à l'apparat de ses fêtes qu'à ses vieux et respectables usages. Mais son plus cruel ennemi fut le relâchement de ses mœurs, ce fut pour elle le vautour de Prométhée lui rongeant le foie sans relâche. Elle s'était placée, au point de vue de la morale, sur un terrain trop glissant, où l'impétuosité de ses passions lui ménageait une chute certaine. « La beauté des femmes, dit Mézeray12, rehaussait l'éclat des pompes féodales et au début cela eut de très-bons effets, cet aimable sexe ayant amené la politesse et la courtoisie, et inspirant la générosité aux âmes bien faites. Mais depuis que l'impureté s'y fût mêlée, et que l'exemple des plus grands eût autorisé la corruption, ce qui était autrefois une belle source d'honneur devint un sale bourbier de tous vices. » La triste expérience des peuples anciens conduit à regarder le dérèglement effréné des mœurs comme le signe précurseur d'une décomposition et d'une destruction sociales. Montesquieu et les écrivains les moins farouches s'accordent à reconnaître une des causes d'énervement de la société romaine dans les Bacchanales renouvelées des Dyonisiaques grecques, dans les Jeux Floraux et les Fêtes Eleusines, où les courtisanes paraissaient toutes nues, au dire d'Ovide et de Lactance, enfin dans l'affreuse dissolution qui accompagnait les festins et dont la description du pervigilium Priapi13 nous donne une faible idée. La luxure se donna ample carrière au moyen-âge. Elle voulut rattraper le temps perdu à la métaphysique de l'amour. Le moyne du Vigeois nous apprend qu'il a compté, à la fin du XIIIe siècle, plus de quinze cents concubines à la suite d'une armée. Joinville raconte que, pendant la seconde croisade de Saint Louis, le camp était infesté par les femmes de mauvaise vie et que le roi trouva, même à un jet de pierre de sa tente, plusieurs bordeaux que ses gens tenaient. Blanche de Castille avait embrassé un jour au pax Domini fit semper vobiscum une fille de joie qu'à la richesse de ses vêtements elle avait prise pour une personne de qualité. Aussi Louis VIII leur défendit-il de porter manteaux et ceintures d'or, par une ordonnance qui a donné lieu au proverbe : Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée. Chateaubriand rapporte que Guillaume de Poitiers avait fondé à Niort une maison de débauche sur le modèle d'une abbaye ; chaque religieuse avait une cellule et formait des vœux de plaisir ; une prieure et une abbesse gouvernaient la communauté, et les vassaux de Guillaume étaient invités à doter richement le monastère. M. Astruc, dans son savant traité des maladies vénériennes, parle des statuts établis par Jeanne de Naples, comtesse de Provence, pour le lieu public de débauche à Avignon, où la supérieure des femmes prostituées est qualifiée d'abbesse et de baillive. Ce règlement était à peu près le même que celui qui régissait la grande abbaye de Toulouse, dont parle dom Vaissette dans son histoire générale du Languedoc. — Brantôme, en parlant de l'armée que Philippe II envoya en Flandre contre les Gueux, dit qu'il y avait quatre cents courtifanes à cheval, belles & braves comme princeffes, & huit cents à pied, bien en point aussi. On voit un comte d'Armagnac épouser publiquement sa soeur. Chacun connaît les fureurs lubriques et les actes de sauvage barbarie commis dans les manoirs de Machecou, d'Ingrande et de Chantocé par Gilles de Laval, seigneur de Retz, devenu si célèbre dans la légende populaire sous le nom de Barbe-Bleue, épouvantail des imaginations juvéniles auxquelles il inspire un effroi plus terrible que celui de l'Ogre-Croquemitaine. L'histoire du Court-mantel est une des plus piquantes inventions des romanciers au moyen-âge pour donner une idée de la fidélité des femmes à cette époque. La prodigalité, qui est le corollaire du commerce assidu des femmes galantes minait les fortunes territoriales les mieux assises ; il n'est pas d'excentricité à laquelle le désir de paraître n'entraînât les chevaliers. Dans les tournois, on voyait les champions se présenter avec des vêtements ornés de paillettes d'or qui se brisaient dans la lutte sous le choc des épées et demeuraient le bénéfice des ménétriers et des baladins, comme plus tard Buckingham, à la Cour de Louis XIII, abandonnait nonchalamment les perles précieuses mal adaptées qui tombaient de son costume de cour. A un pas d'armes resté célèbre dans le Midi, près de Beaucaire, le comte d'Orange fit semer, au lieu de grains, dans la lice, trente mille pièces d'or avec le soc de la charrue comme largesse faite à la foule. La nouvelle morale était celle-ci : Chevaliers doivent prendre deftriers, ioufter, aller aux tournoyements, tenir table ronde, chaffer aux cerfs & aux conins, aux porcs-sangliers, aux lyons & autres choses semblables14. En vain les rois voulurent réglementer le faste ; le luxe et l'étalage qu'affichaient les courtisanes ruinèrent la noblesse féodale, et les poètes du temps jugeaient sainement les causes du mal. quand ils disaient :

Le loup blanc a mangié bonne chevalerie.

Je ne puis m'empêcher de considérer encore comme une des principales raisons de décadence l'abandon que fit la noblesse d'une de ses plus belles prérogatives : le droit de juger. Ce droit découlait de deux sources : la souveraineté royale et la souveraineté patrimoniale. Tout seigneur qui possédait des propres était seigneur justicier. Saint-Louis, sous le chêne de Vincennes, le baron féodal, dans la salle du conseil, étaient la double expression de la hiérarchie judiciaire. La couronne et l'épée, voilà les deux colonnes du temple de la justice, colonnes dont le couronnement était la croix, car voici ce que nous lisons dans le Conseil de Pierre de Fontaines, ami et conseiller de Saint-Louis, sur le devoir des magistrats : « Et quoique notre usage ne fasse pas apporter aux plaids la sainte image de Notre Seigneur, encore faut-il que, des yeux de ton cœur, tu la contemples toujours.» C'était une complication fort difficile que celle des lois à cette époque : le franc-aleu, le fief, l'arrière-fief, les terres nobles et non nobles, les biens de main-morte, les mouvances diverses étaient soumis à des réglementations spéciales qui tenaient en haleine les seigneurs jaloux de rester dignes de leur mission et de leur conscience. Quand, trop occupés par la guerre, les chevaliers se dessaisirent, sous Philippe-le-Bel, de l'administration de la justice, ils perdirent avec elle un de leurs plus précieux privilèges et la plus grande partie de leur influence. On créa plus tard des chevaliers ès-lois, des chevaliers lettrés pour les offices de judicature; mais ces promotions, faites en violation flagrante des règlements anciens, furent un coup fatal à l'institution. -Du jour où la chevalerie cessa d'être militaire, où il y eut une chevalerie ès-lois pour une noblesse de robe, pour des gradués et des légistes, où l'on se relâcha de la sévérité habituelle pour l'admission d'un nouveau membre, son prestige disparut et, à mesure que le titre était prodigué, la noblesse le prit en dédain et n'en voulut plus.

N'omettons pas, dans ce coup-d'oeil rétrospectif jeté sur le passé féodal, un des vices les plus fondamentaux de sa constitution, le défaut d'initiative intellectuelle, le manque de culture de l'esprit. Toute société, pour ne pas décheoir, doit se retremper constamment aux sources de l'intelligence; elle doit marcher à la tête du progrès, si elle ne veut pas être absorbée par lui ; si elle reste stationnaire, elle recule. C'est un dogme social que devraient ne pas perdre de vue ce qu'en France aujourd'hui on appelle les vieux partis. Bouder ou s'effacer n'est pas un principe politique, c'est une triste démission. On ne devient vieux parti que parce que l'on n'est plus de son époque. C'est ce que la féodalité ne comprit pas; au lieu de conduire le mouvement des idées, elle regarda comme travail mercenaire les occupations de l'esprit. Les gentilshommes refusaient même de signer à cause de leur noblesse.

Car chevaliers ont honte d'être clercs, dit le poète Eustache Deschamps. Lafontaine a finement critiqué ce dédain pour l'instruction dans le conte du Diable Papefiguere :

Je t'ai jà dit que j'étais gentilhomme, Né pour chômer & pour ne rien savoir.

Elle laissa la science se confiner dans quelques monastères. De même qu'en Egypte, dans la Chaldée, en Perse, dans l'Inde, dans la Gaule, l'instruction s'était concentrée chez les Hiérophantes, les Mages, les Gymnosophistes, les Brahmines et les Druides, de même en France les couvents et le clergé gardèrent pour eux seuls le dépôt sacré du savoir. La chevalerie oublia de prendre pour son compte le proverbe qu'elle répétait dans ses ballades et que Chartier nous a conservé : Un roi sans lettre est un âne couronné. Dans le pays de l'intelligence, le Tiers-Etat, qui profita seul de cette rosée céleste, devait forcément prendre le dessus au jeu de bascule politique.

Mille autres motifs pourraient être ajoutés à cette fatale nomenclature comme causes déterminantes de la ruine féodale, telles que l'établissement d'une police régulière, rendant sans objet la chevalerie pour la vindicte des injures individuelles ou le redressement des torts, et la création des armées permanentes nécessitée par l'indiscipline de cette milice; mais quelles que soient la valeur et l'importance de ces exhumations sociales, il n'en reste pas moins certain pour nous qu'elle succomba surtout par ses services, qui avaient rendu un nouvel ordre de choses possible. Elle ne pouvait être le dernier mot de l'histoire du monde...

À suivre...

1 GUIZOT. Histoire de la Civilisation en France, page 103. 2 Les batailles étaient des plus meurtrières. Thierry remporta en 612 une victoire sur son frère Théodebert, à Tolbiac, lieu déjà célèbre. Le meurtre fut tel des deux côtés, dit la Chronique de Fredegher, que les corps des tués, n'ayant pas assez de place pour tomber, restèrent debout, serrés les uns contre les autres, comme s'ils eussent été vivants. 3 France, Navarre, Bourgogne transjurane, Provence ou Bourgogne cisjurane, Lorraine, Allemagne, Italie. 4 Voir Dom Brial. 5 Histoire du Toidou, de Latour. C'est ce singulier usage qui a donné naissance à l'expression d'Amoureux transis. 6 GUIZOT, p. 261, Histoire de la Civilisation. 7 Symphorien Champier. Ordre de chevalerie, page 237, édition Perrin. 8 Guillaume de Machaut, dans un prologue de ses Ballades, dit que la nature lui a accordé sens, rhétorique et musique. 9 Dans le pays de Galles, il se tenait aussi, de temps à autre, de grandes luttes de chant et de poésie, appelées Eisteddfods. Il y en eut jusqu'au règne d'Elisabeth. 10 Vie de Duguesclin. 11 Plusieurs entreprises importantes, plusieurs expéditions lointaines, décidées par des chevaliers, eurent pour prélude, au moyenâge, des serments de la même nature. Le livre manuscrit de Gaces de la Bigne rapporte des Voeux du paon, et l'histoire mentionne un voeu du faisan, solennellement prononcé avant la Croisade contre les Turcs, en 1453. 12 Histoire de France sous Henri III, tome III. 3 PÉTRONE, caput XX et s. 14 Champier.

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Publié le par Rhonan de Bar
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D’OU VIENMENTLES MOINES ?

ÉTUDE HISTORIQUE

PAR

le R. P. Dom BESSE;

Bénédictin de l'abbaye de Ligugé

IV.

ASCÈTES CHRÉTIENS

 

Il importe, avant de continuer cette étude, de déterminer exactement le sens qu'il convient de donner au terme ascèse; ce sera le moyen de dire en quoi l'essence de la vie religieuse consiste.

L'ascèse parfois signifie tout cet ensemble d'exercices et de vertus par lesquels une âme lutte contre elle-même et ses tendances mauvaises pour surmonter ses défauts et atteindre un certain degré d'union avec son Créateur. Entendue dans ce sens, l'ascèse appartient à la simple vie chrétienne.

Mais nous lui donnons ici une acception moins large elle embrasse un certain nombre de vertus, dont l'Evangile ne fait pas une obligation générale de là le nom de conseils, qui leur est habituellement donné. Ceux qui en font la règle de leur vie pratiquent un christianisme plus parfait et ils réalisent en eux une ressemblance plus grande avec l'idéal divin qu'est Jésus-Christ.

Ces conseils se trouvent à la base de toute vie religieuse. La vie religieuse a pu, il est vrai, depuis le IVe siècle jusqu'à nos jours, revêtir des formes extrêmement variées et subir les phases d'une évolution qui est loin de son terme dernier.

Elle s'est divisée et subdivisée en ordres multiples chacun d'eux se ressent du caractère de son fondateur et du milieu qui l'a vu naître et grandir.

Malgré cette diversité extraordinaire, qui lui permet de répondre aux besoins des temps et des hommes, la vie religieuse a conservé et elle conservera toujours dans son but et dans ses moyens essentiels une admirable unité. Son but est la perfection de la vie chrétienne, ou l'union plus étroite avec Dieu ses moyens se réduisent à la pratique des conseils.

Du but de la vie religieuse, il n'y a rien de particulier à dire. Les conseils évangéliques, qui constituent son essence, peuvent être confondus avec l'ascèse, Ils sont au nombre de trois : pauvreté, par laquelle un homme renonce à tous ses biens et à la possibilité d'en acquérir de nouveaux et se condamne librement à. ne jouir d'aucun des avantages procurés par la richesse, tels que le bien-être dans la nourriture, l'habitation et le vêtement la chasteté, par laquelle il renonce au ménage et a ses jouissances légitimes et enfin une obéissance plus complète à la volonté de Dieu. Dans la vie cénobitique, l'obéissance a pour objet la volonté du supérieur et la règle. L'ermite, dans les premiers siècles surtout, n'avait ni supérieur ni règle sa propre conscience lui en tenait lieu l'Evangile, les Ecritures et les exemples des saints personnages, ses devanciers, lui fournissaient l'expression des divines volontés.

Il y a eu constamment, au sein de l'église, des chrétiens qui ont voué la pratique de ces conseils.

On peut suivre cette tradition depuis l'heure présente jusqu'au début du IVe siècle et à la fin du IIIe. Les ascètes que nous rencontrons à cette époque ne sont pas des individus isolés menant une existence dont ils ont eux-mêmes crée le type. Ils appartiennent à une institution qui est indépendante d'eux. C'est elle qui les a devancés et englobés. Elle existait et fonctionnait sur la terre d'Egypte, lorsque saint Antoine, le patriarche de la vie monastique, résolut d'embrasser la vie parfaite (271). Il trouva des ascètes déjà anciens, qui se réclamaient d'une tradition.

D'où venaient-ils? quel est le point initial de cette tradition ? Franchissons l'intervalle de deux siècles et demi qui nous sépare de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ, et voyons s'il a vraiment formulé les conseils de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, qui constituent l'essence de la vie religieuse.

Jésus-Christ ne s'est pas contenté de proclamer bienheureux les hommes qui ont l'esprit détaché des biens terrestres[1].

Il imposait à ceux qui voulaient le suivre la vente de tous leurs biens et un renoncement absolu.

Cette obligation pesait sur les apôtres d'une manière toute spéciale. Notre-Seigneur, dans le but de la leur rendre plus douce, leur faisait des promesses magnifiques[2]. Il recommandait, en termes délicats, la pratique de la virginité[3].

Le mariage était l'un des biens auxquels il fallait renoncer pour devenir son disciple. L'obéissance à la volonté de son Père fut de sa part l'objet de fréquentes recommandations. Si l'on ajoute à cela tout l'ensemble des prescriptions qui remplissent l'Evangile et dont la pratique se retrouve plus tard dans la vie de tous les ascètes, les enseignements du Sauveur paraissent la base de la vie religieuse et la promulgation de ses vertus fondamentales.

A-t-il fallu attendre trois siècles pour les mettre en pratique? Non, certes.

Jésus-Christ n'a rien enseigné dont il n'ait d'abord lui-même donné l'exemple. Sa virginité dépasse tout ce dont l'homme est capable. Il  fut pauvre au point de n'avoir pas même une pierre où reposer sa tête. La conformité à la volonté paternelle fut sa préoccupation constante aussi ascètes et moines de tous les siècles ont-ils pu vénérer en lui un modèle accompli. Il ne s'en est pas tenu là. Une vie érémitique et un jeûne de quarante jours l'ont prépara aux trois années de son ministère au milieu des juifs[4]. La solitude conserva toujours pour lui un charme puissant.

Comme Jean-Baptiste, il eut des disciples, qui vivaient en sa compagnie, dans le but de mieux suivre ses enseignements. On ne pouvait mériter cet honneur sans quitter fortune et famille pour mener avec lui une existence chaste et pauvre et exécuter les volontés divines. Les disciples de Jésus formaient une communauté ascétique, qui le suivait partout et dont il était le chef, on pourrait dire l'abbé. De saintes femmes les accompagnaient. Tout parmi eux était en commun. Le Maître en désignait un qui tenait la bourse et faisait face aux dépenses. Leur régime était frugal et austère.

La Cène fut le dernier acte que Jésus et les siens accomplirent ensemble avant sa mort. Dispersée un instant par la Passion, la communauté se reforma promptement. Elle se trouva sur la colline des Oliviers pour suivre du regard le Maître allant au ciel et pour recevoir sa bénédiction dernière. Elle revint ensuite attendre dans le Cénacle la descente promise de l'Esprit saint.

Cette communauté ascétique, gouvernée par les apôtres, fut le noyau du Christianisme. Les conversions, que provoqua la prédication de saint Pierre, ne tardèrent pas à la grossir considérablement.

Il y en eut trois mille dès le premier jour.

Les nouveaux frères vendaient leurs biens, dont le prix était versé dans une caisse commune. Ils habitaient ensemble des maisons consacrées à la communauté[5]. Joseph, qui reçut plus tard le nom de Barnabé, vendit de la sorte un champ, dont il donna le prix aux apôtres[6]. On connaît le châtiment que le ciel infligea à Saphire et à Ananie, en punition de leur manque de franchise [7].

Les apôtres avaient le gouvernement de cette communauté chrétienne; ils administraient ses ressources et veillaient à ce que chacun se trouvât pourvu du nécessaire. Mais les progrès de la foi, en augmentant le nombre des disciples, les mit dans l'impossibilité de suivre par eux-mêmes tous les détails de l'administration temporelle. Ils choisirent sept diacres, afin de se décharger sur eux de ce soin absorbant[8]. La multitude toujours croissante des fidèles, la pauvreté qu'ils avaient embrassée avec tant de générosité et les désordres occasionnés par la persécution ne tardèrent pas à créer une situation extrêmement pénible. Les nouveaux frères, surtout ceux qui se convertirent hors de la Judée, se cotisèrent pour leur venir en aide[9]. Le soulagement des chrétiens de Jérusalem fut longtemps un objet de vive sollicitude pour saint Paul au cours de son apostolat parmi les Gentils.

Saint Augustin et quelques-uns des organisateurs du cénobitisme ont vu dans cette Eglise primitive un type que les monastères devaient reproduire.

il ne faudrait cependant pas faire de ces  premiers chrétiens des moines semblables à ceux du IVe et du Ve siècle. Tous pratiquaient, il est vrai, une pauvreté vraiment religieuse ils vivaient soumis aux enseignements et aux ordres des saints apôtres. Mais la chasteté leur était-elle imposée? Peut-on admettre qu'elle ait été pour eux une règle générale? C'est, il semble, une chose assez invraisemblable. Cette vertu néanmoins fut très en honneur dans cette chrétienté naissante. Les apôtres la pratiquaient eux-mêmes.

Le souvenir du Sauveur et ta présence  de sa mère lui étaient une haute recommandation.

Saint Paul ne la prescrivait pas à tous mais il la présentait comme un conseil dont la pratique rend extrêmement agréable au Seigneur[10]. Sa doctrine ascétique n'a rien de commun avec celle des manichéens et des hérétiques qui condamnaient le mariage. Car si l'apôtre exalte la virginité, il ne refuse pas à l'union de l'homme et de la femme la dignité qu'elle tient du Créateur.

L'Eglise a toujours su maintenir intact cet enseignement traditionnel.

Les Eglises, fondées ailleurs par les apôtres, ne suivirent pas l'exemple de Jérusalem. Les fidèles conservaient leurs biens et restaient chacun chez soi. Cette communauté, bien que très éprouvée par les persécutions, put se maintenir jusqu'à la destruction de la ville sainte par Titus. Mais si elle n'offrit point un type invariable à toutes les chrétientés naissantes, n'y eut-il pas un peu partout des hommes et des femmes, que le désir d'honorer Jésus-Christ par une imitation plus parfaite détermina à marcher sur ses traces?

L'absence de renseignements précis sur l'organisation des Eglises primitives et sur l'état des chrétiens ne permet de citer aucun fait. Néanmoins on peut, sans témérité, affirmer que l'enseignement des apôtres répandit avec l'Evangile l'amour de la perfection chrétienne et la pratique intégrale des conseils, sur lesquels elle repose.

La tradition de l'ascèse commença avec le Christianisme.

Les ascètes furent-ils nombreux ? Quelle forme extérieure prit leur existence? Purent-ils former des communautés? Ne restèrent-ils pas plutôt enfermés dans leurs habitations privées en évitant de manifester par des signes trop visibles une profession qui, à cette époque de persécutions, aurait certainement crée pour eux un danger grave? Cette situation leur était imposée par les circonstances pénibles au milieu desquelles le Christianisme eut à se développer, il faut dans de pareilles conditions s'attendre et deviner leur présence, plutôt qu'à la constater par des témoignages évidents. N'est-ce pas, au reste, le cas de la plupart des institutions ecclésiastiques ?

Ces hommes, voués à la recherche d'une perfection plus haute, libres parce qu'ils étaient chastes et pauvres, préparés par là même à tous les dévouements, appliqués par goût et par devoir à l'étude et à la contemplation de la vérité divine, formaient au sein des Eglises une catégorie de parfaits tout désignés pour recevoir le caractère et les fonctions du sacerdoce. Préposés au gouvernement de leurs frères, ils conservaient, avec une fidélité plus grande, l'image et le sou- venir des saints apôtres. Ce ne fut pas cependant une règle absolue. De pareils choix étaient dans la nature des choses mais nous ne saurions dire dans quelle mesure les firent le clergé et les fidèles.

Les vierges, recrutés parmi les hommes et parmi les femmes, avaient dans l'Eglise de Smyrne une place assez importante pour saint que Ignace les mentionnât, en écrivant à saint Polycarpe. Cette vertu leur conférait une dignité très appréciée. Elle aurait même pu les entraîner aux séductions de la vaine gloire. Aussi le saint martyr, afin de leur épargner cette tentation, les invite-t-il à rester humbles, en songeant que leur virginité doit être l'honneur non d'un homme, mais du Créateur de la chair. La complaisance qu'ils prendraient en eux-mêmes leur causerait la mort spirituelle[11].

Le nombre des continents des deux sexes était considérable au milieu du IIe siècle. Leur vertu honorait l'Eglise et la doctrine religieuse qui l'inspirait. Aussi saint Justin est-il fier d'offrir à l'empereur Antonin le pieux (v. 150) le beau spectacle de l'innombrable multitude des chrétiens qui pratiquaient une chasteté austère. Il en connaissait beaucoup, et parmi eux des  hommes et des femmes, qui, nés de parents fidèles, avaient consacré leur corps à Dieu dès l'enfance par la virginité. D'autres, qui semblent plus nombreux, convertis au paganisme, avaient d'abord goûté aux plaisirs de la luxure[12]. Le noble célibat des ascètes chrétiens n'avait donc rien de commun avec le célibat honteux des Grecs et des Romains qui, trouvant lourds les liens du mariage, cherchaient dans la liberté un moyen de satisfaire plus à l'aise des passions brutales[13].

Ce n'était pas pour nos continents un état transitoire ils lui conservaient leur fidélité toute la vie. L'amour de Dieu et la ferme espérance de lui être unis plus étroitement par la chasteté de l'esprit et du coeur leur donnaient cette force[14].

Ils pratiquaient individuellement l'ascèse, sans quitter leur famille ni la cité, vivant ainsi dans l'église locale. On les désignait sous le nom d'ascètes, de continents, d’eunuques ou de confesseurs. Les femmes étaient nommées vierges sacrées ou simplement vierges. Vierges et confesseurs formaient, avec les veuves restées fidèles à leur viduité, après un court mariage, une aristocratie religieuse au sein de la communauté chrétienne.

Ils avaient leur place marquée à l'église et une mention spéciale dans les prières publiques. On leur prodiguait les témoignages de respect[15].

Mgr Duchesne donne sur les rites qui accompagnaient la bénédiction des vierges et la tradition du voile des détails pleins d'intérêt, mais on peut se demander si elles étaient usitées à l'époque reculée qui retient notre attention. Il faut, pour savoir avec quelque certitude quels pouvaient être la situation et le genre de vie des femmes ascètes, attendre Tertullien et saint Cyprien[16]. Et encore sont-ils loin de satisfaire une légitime curiosité.

Plusieurs sectes hérétiques affectèrent alors une allure ascétique plus ou moins caractérisée. Il faut citer les manichéens, les encratites et certains gnostiques. Ils n'eurent, que je sache, aucune influence sur le développement de l'ascèse chrétienne. Tous partaient d'un point diamétralement opposé, la condamnation comme mauvaise des choses dont ils s'abstenaient tandis que les vrais enfants de l'Eglise déclaraient bonnes toutes les créatures de Dieu. La privation volontaire qu'ils s'imposaient leur était inspirée par le seul  désir d'imiter et d'honorer Jésus-Christ. Les montanistes affectaient une vie particulièrement austère, dont leur fondateur avait donné l'exemple le premier. Tertullien s'était déjà fourvoyé dans leurs rangs lorsqu'il écrivit son traité sur le voile des vierges, son Exhortation à la chasteté, ses opuscules du manteau, de la monogamie et de pudicité, où l'on peut glaner quelques indications sur la vie ascétique.

Il était encore libre de toute erreur, lorsqu'il faisait, dans son Apologétique, une allusion délicate aux hommes qui étouffaient en eux les flammes de la luxure par la continence virginale et portaient jusqu'à une vieillesse extrême la pureté de l'enfance[17]. Beaucoup parmi eux avaient l'honneur de remplir les fonctions ecclésiastiques.

Personne n'en était plus digne[18]. La virginité puisait toute sa noblesse dans cette pensée qui reviendra fréquemment sous la plume des écrivains ecclésiastiques c'est une alliance mystique avec le Seigneur.

Ces vierges, hommes et femmes, nous l'avons dit précédemment, passaient leur vie au sein de la famille. Leur ascèse était toute privée et l'Eglise n'avait pas jugé bon, pour la mettre à l'abri ; de la soumettre aux règlements dont l'expérience montra plus tard la nécessité. Ce ne fut pas sans graves inconvénients.

Lorsque la persécution sévissait, un souffle de ferveur soulevait les âmes et les maintenait à une certaine hauteur. Il fallait aux chrétiens une provision habituelle d'héroïsme pour se tenir prêts à affronter le martyre au moment voulu de Dieu.

Cette perspective, l'isolement où la crainte les rejetait et aussi un recrutement restreint qui se faisait parmi des hommes d'élite assuraient au Christianisme une supériorité morale et facilitaient à ses enfants la pratique des vertus extraordinaires.

Dans de pareilles conditions, les ascètes sentaient autour d'eux un niveau très élevé, où leur vocation se trouvait à l'aise.

La 'paix relative dont jouirent les fidèles pendant la première moitié du me siècle compromit une situation aussi avantageuse pour les âmes. Le courage faillit les conversions perdirent en qualité ce qu'elles gagnaient par le nombre. L'atmosphère religieuse fut moins pure, et le relâchement se glissa bientôt parmi les vierges. C'était visible, surtout à Carthage. Aussi saint Cyprien crut-il devoir, dans les premiers temps de son épiscopat, leur rappeler les vertus de pauvreté, de modestie et de mortification, qui faisaient à leur virginité une parure traditionnelle[19].

A l'époque où Tertullien et saint Cyprien parlaient en Occident des vierges ou des ascètes, Clément d'Alexandrie et Origène signalaient leur présence dans les églises orientales. Ces contrées devaient être plus tard le berceau du monachisme proprement dit. Il est bien naturel que l'ascèse s'y soit développée plus qu'ailleurs. Les ascètes chrétiens dans Alexandrie se vouèrent, avant Plotin et Porphyre, à la recherche de la divine sagesse par la pratique des plus belles vertus pour obtenir l'union avec Dieu. Clément trace le portrait de ces vrais gnostiques dont la grande occupation était d'honorer le Verbe et le Père partout et toujours.

Leur vie ressemblait une fête ininterrompue; le monde leur devenait un temple. L'amour de la solitude les portait à fuir les assemblées frivoles.

Bienveillants, doux, affables, patients, austères et chastes, ils tendaient constamment à la perfection de lâchante. Pourrait-on être surpris des lumières que leur communiquait la Sagesse divine[20]? Clément songeait à ces mêmes gnostiques quand il exposait ailleurs le sens des paroles que !e Sauveur adressait au jeune homme de l'Evangile « Vas vendre tes biens, distribue le prix aux pauvres et viens à ma suite ». Ce lui fut une occasion de célébrer les avantages, de la pauvreté volontaire. Elle ouvre avec la chasteté le chemin qui conduit à la vie éternelle promise par Notre-Seigneur [21]. Ce langage pourrait, de nos jours, être tenu devant des moines et des moniales.

Origène donnait un enseignement ascétique plus caractérisé encore. Il commença lui-même par vivre en ascète. Au témoignage de saint Pamphile, de saint Grégoire le Thaumaturge et d'Eusèbe, son existence fut celle d'un gnostique, pauvre et austère. L'excès auquel le poussa la crainte de perdre la virginité montre l'estime qu'il faisait de cette vertu. Il s'exerçait au jeûne, à l'abstinence et aux veilles saintes. La contemplation de la vérité, l'étude des Ecritures et l'enseignement de la sagesse absorbaient ses journées. Un pareil homme, doué d'un tel génie, sut communiquer à ses disciples l'amour de la gnose. Ils menaient ensemble une existence qu'il ne serait pas téméraire d'appeler monastique. Le maître put donner fréquemment sa pensée sur l'ascèse et les exercices qui la doivent accompagner. Bornemann a réuni et comparé tous les textes disséminés dans ses écrits. Ils lui permettent de conclure que Origène recommandait la pratique du détachement et de la pauvreté volontaire, de la virginité, de la contemplation, de la solitude, des divers exercices ascétiques et même de la vie commune, toutes choses qui caractérisaient la vie des ascètes des trois premiers siècles et des moines de l'époque postérieure[22].

Ses enseignements montrent quelle place importante l'ascèse chrétienne s'était faite à Alexandrie.

Rappelons que cette même cité avait vu naître et grandir une communauté juive de Thérapeutes.

Et à l'époque où Clément et Origène arrivaient, le mysticisme néo-platonicien y prenait son essor. Ascètes et néo-platoniciens obéissaient à deux courants bien distincts et, s'il y eut quelque influence de l'un sur l'autre, c'est au premier que revient cet honneur.

L'ascèse se développa ailleurs que dans Alexandrie.

On la trouva florissante sur les bords du Nil, vers le milieu du ni*  siècle. Sans parler du cas isolé de saint Paul qui s'enfonça le premier dans le désert, il y avait auprès du village de saint Antoine des hommes voués à la recherche de la perfection. Les chrétiens, mus par cette pensée, vivaient isolés à une petite distance des lieux habités. C'était alors la coutume générale en

Egypte, dit saint Athanase. Les vierges avaient des monastères. Antoine y plaça sa jeune soeur.

Pour se ménager les avantages d'une formation sérieuse, il fixa lui-même son séjour auprès d'un ascète, qu'il prit pour modèle. C'était un vieillard.

Le jeune moine visitait souvent les anciens de la contrée pour mieux apprendre à leur école les règles de l'ascèse. Cela se passait en 271[23].

Lorsque saint Pakhôme voulut, après les persécutions, embrasser la vie religieuse, il chercha dans le désert le vieux solitaire Palamon, qui lui transmit les lois ascétiques il affirmait les tenir lui-même de ses anciens. Les débuts d'Antoine et de Pakhôme nous mettent donc en présence d'une tradition religieuse qui s'en va rejoindre celle dont les écrits d'Origène et de Clément conservent l'écho et se perdre avec elle dans les origines du Christianisme.

La Palestine, qui avait vu la première communauté ascétique, n'en perdit pas complètement le souvenir durant les persécutions. L'évêque de Jérusalem, Narcisse, qui déjà vivait en ascète, pour échapper aux calomnies accréditées contre sa personne, s'enfonça sur la fin du IIe siècle, dans un désert, où il passa de longues années[24]. Vers le terme du siècle suivant, un disciple d'Origène, Pamphile, prêtre de Césaree, abandonna fortune et honneur pour embrasser les exercices austères de la sainte philosophie. Parmi les chrétiens qui reçurent avec lui la palme du martyre durant la persécution de Maximin II, se trouve l'ascète Pierre Apselame[25].

Nous sommes beaucoup moins renseignés sur la présence de l'ascèse en Occident. Sulpice Sévère, en racontant la vie de saint Martin, parle des solitaires, qui vivaient dans l'Italie septentrionale, non loin de Pavie. Leur exemple inspira au jeune Martin le désir de mener lui-même la vie monastique. Il avait alors une douzaine d'années.

Ce qui nous porte à 330 environ[26].

Tels sont les faits qu'il nous a été possible de recueillir sur l'ascèse chrétienne durant les trois premiers siècles de notre histoire. S'ils nous permettent de conclure avec certitude à son existence, nous ne saurions leur emprunter les indications nécessaires pour avoir une idée précise de ce que pouvait être cette institution. Elle nous est apparue vivante surtout à l'époque voisine, de la paix de l'Eglise. Ce fut alors le commencement d'une évolution qui devait aboutir au monachisme du Ive siècle. Les lettres apocryphes de saint Clément aux Vierges des deux sexes pourraient bien être l’œuvre d’un évêque, préoccupé par cette phase nouvelle dans laquelle entrait le développement de l'ascèse[27]. Il n'y aurait aucune témérité à faire siennes les paroles suivantes de Tillemont « Les ascètes estoient ordinairement seuls ou fort peu ensemble. On en voyait rarement cinq ou six, ou dix au plus dans un mesme lieu, qui se soutenoient les uns les autres (mais sans aucune subordination) et sans autre discipline que les régles générales de la crainte de Dieu et qui ne se maintenaient ainsi qu'avec beaucoup de peine dans la piété[28]. »

Il y eut surtout pour imprimer à cette évolution son caractère un homme qui eut sur l'avenir du monachisme une influence décisive, saint Antoine.

Quand fut close l'ère des persécutions, il vit croître considérablement le nombre de ses disciples.

Ils peuplèrent les solitudes égyptiennes. Les moines, qu'il n'avait pas initiés personnellement aux exercices de l'ascèse, se réclamaient de son nom et voulaient être de ses disciples. Ce fut l'un de ses fils spirituels, saint Hilarion, qui propagea en Palestine la vie monastique.

L'admiration profonde de saint Athanase pour le patriarche des solitaires contribua beaucoup à l'extension de son influence. Aussi trouvons-nous le nom et la vie de saint Antoine au berceau du monachisme à Rome   et à Trêves. C'est cette même vie qui provoqua la vocation monastique dé saint Augustin et prépara ainsi la diffusion de la vie religieuse dans l'Afrique romaine.

Dans l'Asie Mineure, saint Basile fut le propagateur du monachisme. Mais avant de se mettre à l'œuvre, il alla recevoir les leçons des maîtres de l'ascèse en Egypte et en Palestine.

L'arianisme, en exilant les défenseurs de l'orthodoxie, provoqua un va et vient entre l'Orient et l'Occident, qui eut les conséquences les plus heureuses. Si Rome et les Gaules apprirent de la bouche d'Athanase les merveilles de la Thébaïde, Hilaire de Poitiers et Eusèbe de Verceil purent contempler de leurs yeux l'efflorescence orientale de la vie religieuse. La piété, qui poussait les Occidentaux à visiter Jérusalem et les lieux saints, leur fut une occasion nouvelle de puiser directement aux sources de la vie religieuse. Les invasions barbares accentuèrent cette émigration. Si saint Jérôme, fixé auprès de la grotte de Bethléem, se contentait de stimuler par ses lettres le zèle des Romains et des Romaines, Rufin et Cassien allèrent dire, le premier en Italie et le second en Provence, ce qu'ils avaient vu ou entendu pendant leur séjour en Palestine ou en Egypte.

La persécution ne faisait plus couler le sang des chrétiens. Il n'y avait donc plus de martyrs.

L'héroïsme cependant n'abandonnait pas la chrétienté.

Lésâmes, qui subissaient son impulsion, prirent le chemin de la solitude où les exemples de saint Antoine et de ses émules les encourageaient à s'immoler elles-mêmes par une existence faite de sacrifices.

 

V

LA VIE MONASTIQUE AU IVe SIÈCLE

 

Le IVe siècle fut pour la vie monastique une ère de diffusion et d'organisation. Il ne lui fallut pas moins de cent ans pour s'installer dans l'Empire Romain. Les chrétiens orientaux lui tirent l'accueil de beaucoup le plus empressé. Il y eut de très bonne heure autour de leurs moines une littérature abondante, qui permet de reconstituer facilement l'idée qu'ils se faisaient de l'ascèse et la manière dont ils la pratiquaient.

L'Occident se montra tout d'abord plus réservé.

Mais le même enthousiasme finit par le saisir et par lui imprimer un élan presque égal vers les exercices de l'ascèse monastique. L'Italie et la Gaule attendirent le milieu du IVe siècle et l'Afrique romaine connut les moines plus tard encore. La péninsule Ibérique et les îles de Bretagne les virent paraître vers la même époque.

Quelle fut la cause de cette lenteur ? Dans la période des origines chrétiennes, le foyer de la vie et de l'action se trouva presque toujours placé en Orient. Toujours son rayonnement demanda un temps plus ou moins long avant d'atteindre les contrées occidentales. C'était dans la nature des choses.

Là comme en Egypte et en Palestine, ce développement se fit par l'influence des grands saints, qui inaugurèrent la vie monastique. Quelles qu'aient été l'étendue et la profondeur de leur action personnelle, on les voit partout agir et parler en pleine conformité d'esprit et de doctrine avec les solitaires égyptiens. Les Pères du désert furent longtemps les maîtres, dont les enseignements avaient force de loi, et les types que l'on cherchait à imiter. Il ne faudrait pas cependant exagérer cette tendance des ascètes occidentaux à marcher sur les traces de leurs frères de l'Orient.

Au lieu de s'en tenir à une imitation servile, ils se préoccupèrent d'adapter aux exigences des moeurs et des tempéraments un genre de vie assez souple pour satisfaire les aspirations ascétiques des habitants de toutes les contrées.

En Orient comme en Occident, les moines devinrent extrêmement nombreux. Les chiffres  donnés par saint Jérôme et Pallade pour la Thébaide et par Sulpice Sévère pour les régions occidentales de la Gaule sont manifestement exagérés malgré cela, l'ensemble des renseignements que nous possédons permet d'affirmer que, une fois implantés dans un pays, les moines s'y multiplièrent très rapidement. On a tenté de nos jours de donner à ces multitudes ascétiques des explications toutes naturelles, empruntées aux  crises sociales et agricoles que traversait l'Empire on a beaucoup parlé aussi de l'influence exercée par les invasions barbares. Il est impossible de vérifier ces assertions. Mais on peut affirmer sans crainte que ces motifs ne suffisent point à expliquer ces migrations nombreuses vers la solitude, l'un des phénomènes les plus curieux de l'histoire au IVe siècle. Il y a là une poussée extraordinaire imprimée par l'Esprit de Dieu qui anime l'Eglise aux âmes généreuses. Elles s'en vont toutes à la recherche de l'union avec Dieu par la fuite du monde, la lutte contre soi-même et la pratique des enseignements de l'Evangile.

Plusieurs parmi les moines ont eu l'occasion de révéler le mobile de leur vie. Nous pouvons les croire sur parole.

Dans cette merveilleuse efflorescence du monachisme, tout ne fut pas admirable. On trouvait parfois, déguisés sous des dehors religieux, des hommes indignes, dont la conduite scandaleuse contrastait singulièrement avec la sainteté qu'ils affectaient, Il n'est pas facile de dire exactement jusqu'où allèrent ces abus déplorables, qui sont l'escorte honteuse de notre pauvre humanité.

Mais, quels qu'en aient été le nombre et la gravité, ce ne furent jamais que des faits isolés, déshonorant leurs seuls auteurs, sans atteindre une institution, entourée d'estime par les évêques et les fidèles. Les mauvais moines trouvèrent dans les moines vertueux des censeurs parfois très sévères.

Les religieux menaient pour la plupart une existence austère et sainte. Leurs vies, racontées par des biographes souvent contemporains, peuvent être rangées parmi les récits les plus édifiants. Leur influence se fait encore sentir sur l'ascèse chrétienne. Malgré la répugnance qu'ils inspiraient aux païens et à des hommes légers n'ayant de chrétien que le nom, ils eurent aux yeux du peuple un prestige avec lequel le clergé dut lui-même compter. Les prêtres et les clercs finirent par subir leur influence, en se rapprochant de leur manière de vivre dans la mesure du possible.

Il serait intéressant de suivre à travers toute l'histoire de l'Eglise cette action du monachisme sur le clergé, si cela ne nous entraînait hors du cadre qui nous est tracé par le présent travail.

Bornons-nous à dire que l'élévation d'un grand nombre de moines à la dignité épiscopale ou sacerdotale contribua beaucoup à la rendre efficace et profonde.

En Egypte, les religieux se recrutèrent surtout dans les rangs du peuple et dans les classes moyennes. L'aristocratie fournit bientôt son contingent.

La noblesse et ce que nous appellerions aujourd'hui la bourgeoisie influente donna aux solitudes de la Syrie et de la Cappadoce de nombreux ascètes. L'élite du patriciat romain embrassa le même genre de vie. Les vocations ne furent pas moins nombreuses dans les premières familles gallo-romaines.

La grande majorité des moines se contentait d'une culture intellectuelle très ordinaire. On vit néanmoins se confondre parmi eux des hommes qui avaient reçu, aux plus célèbres écoles de l'Empire, une formation littéraire et philosophique très développée. Il suffit de citer les noms de saint Basile, de saint Grégoire de Nazianze, de saint Jean Chrysostome, de saint Jérôme, de saint Augustin. Et ils ne furent pas les seuls. Le monachisme apparut comme un refuge céleste aux âmes élevées~ que soulevait de dégoût la décomposition du vieux monde païen.

On n'ajoutait pas grande importance, dans ces milieux ascétiques aux études profanes. Il n'y vint à l'idée de personne d'ouvrir des écoles pour initier la jeunesse à leur connaissance. La science de Dieu et des choses divines satisfaisait pleinement leur curiosité. Ils auraient été facilement portés à envelopper dans le même sentiment de mépris et d'horreur le culte des idoles et la littérature et la philosophie païenne.

Les chrétiens de cette époque allaient avec une grande simplicité. Ils se faisaient un idéal ascétique très large de là des variétés surprenantes et d'étranges singularités. On serait très embarrassé de formuler avec quelque précision les pensées qui animaient toutes leurs pratiques.

Il y avait des ermites et des cénobites. Toutefois les solitaires, voués à un isolement absolu, furent très rares. Cet état ne jouit pas d'un grand crédit parmi les hommes en qui on peut vénérer les maîtres de l'opinion monacale. Les dangers moraux et matériels qu'il présentait légitimaient suffisamment cette réserve prudente. Les uns ne s'éloignaient pas trop des pays habités: les autres rapprochaient assez leurs cellules pour participer dans une certaine mesure aux avantages de l'association. La demeure de l'ermite portait le nom de monastère tout aussi bien que la maison où habitaient plusieurs cénobites. C'était d'ordinaire une pauvre cabane, construite en terre, en bois ou avec des cailloux. Quelques-uns trouvèrent plus simple d'utiliser les cavernes naturelles, les grottes funéraires des anciens Egyptiens ou encore les sépulcres abandonnés dans le voisinage des villes. Il y en eut qui, jugeant superflue l'habitation la plus modeste, vécurent en plein air.

Le groupement érémitique le plus ancien et le plus important est celui qui se forma dans la basse Thébaïde autour de saint Antoine. Il est surtout connu grâce à la popularité dont jouit en Orient et en Occident la biographie du célèbre anachorète écrite par son admirateur et ami, saint Athanase. L'influence d'Antoine se fit sentir bien au-delà de ce groupe. Les principaux Patriarches de l'Egypte monacale réclamaient l'honneur d'être ses disciples. Sa doctrine, ses exemples et le prestige de son nom contribuèrent pour une part très large à préciser l'organisation de l'ascèse et à lui donner la forme monastique sous laquelle le IVe siècle nous la montre.

Son disciple, saint Hilarion, propagea la vie solitaire en Palestine. Deux mille ermites environ, dissémines des rives de la Méditerranée aux confins du désert, le vénéraient, comme un maître.

Ce ne turent pas les seuls anachorètes de la Palestine et de la Syrie.

Les groupes érémitiques de Nitrie et de Scété, en Égypte, dans le désert qui s'étend à gauche du Nil, comptèrent quelques milliers de moines.

Nous les connaissons grâce aux écrits de Pallade, de Rufin et de Cassien. Leur vie était mieux organisée que celle des disciples d'Antoine. Le désert habité par eux avait des limites déterminées.

Ceux qui avaient besoin d'une retraite absolue se retiraient plus loin. Les autres habitaient des cellules pas trop séparées ce qui leur permettait des relations charitables. Ils se réunissaient tous le  samedi et le dimanche pour assister, dans une église commune, aux offices liturgiques. Le groupe était gouverné par le sénat des anciens et administré sous leur contrôle. Les religieux que recommandaient l'âge et l'expérience recevaient le  nom d'abbé. Chacun avait d'ordinaire quelques disciples. C'était une organisation absolument originale. Elle différait beaucoup, malgré certaines ressemblances, de celle adoptée par les laures de la Palestine. Les laures étaient régies par un chef unique. Les frères habitaient seuls des cellules isolées il y avait un monastère où ils se préparaient, dans les exercices de la vie commune, à la solitude. La séparation des demeures n'était pas tellement le signe distinctif de la vie érémitique que les cénobites ne l'aient jamais adoptée. Ils ne songeaient guère, à cette époque, surtout quand ils étaient nombreux, à construire une vaste maison capable de les abriter tous. Une agglomération de cabanes leur parut généralement préférable.

Ce fut le système de construction en usage à Tabenne et dans les monastères qui suivaient la règle de saint Pakhôme. Chaque monastère formait une cité entourée de murs, distribuée en quartiers et en rues. Il y avait une église commune, un réfectoire et d'autres salles. Le monastère de Saint-Martin à Marmoutiers avait une organisation analogue, mais plus restreinte, car les moines étaient beaucoup moins nombreux.

Le groupe pakhomien est l'un des plus intéressants qui se rencontre dans l'histoire. Non seulement on y vit dès le début une règle précise, laissant fort peu de chose à l'arbitraire mais toutes ces communautés formaient entre elles une fédération ou congrégation organisée avec force et sagesse. Il y avait un supérieur général, un procureur général et des supérieurs généraux toutes choses qui offrent quelque ressemblance avec les ordres religieux modernes. L'Occident connut Tabenne par la traduction hiéronymienne de sa règle et par une version latine de la vie de son fondateur. On en retrouve plus d'une fois la trace sous la plume de saint Benoit.

Les cénobites menèrent souvent une vie commune plus étroite. Toute leur existence se passait dans une maison avec réfectoire, dortoir communs, etc. C'est le système qui prévalut dans la suite.  Il est, en particulier, à la base de la règle bénédictine et de celle de saint Basile. Les constructions ordinaires suffisaient aux besoins de ces moines au sein des villes et dans les petites localités. Cassien, saint Jérôme et divers hagiographes fournissent des renseignements sur la manière dont ces cénobites comprenaient et pratiquaient l'ascèse, sans qu'on puisse généralement déterminer avec exactitude les lieux auxquels se rapportent les détails par eux donnés. Les usages suivis en Palestine présentaient, avec ceux de l'Egypte, des différences très sensibles. On ne les retrouve nulle part mieux que dans les premiers livres des institutions de Cassien.

Saint Basile, lui, régna sur les monastères du Pont et de la Cappadoce. Il eut pour auxiliaire saint Grégoire de Nazianze. Les deux règles de saint Basile retracent exactement la physionomie des communautés d'hommes ou de femmes formées par lui. Il ne faudrait cependant pas y chercher la méthode rigoureuse et précise des règles modernes. C'est un code plutôt moral que disciplinaire, complété par les traditions monastiques générales ou locales et surtout par l'autorité du supérieur, à qui saint Basile fait la part très large.

Ces règles sont devenues, avec les additions que leur ont imposées les conciles, les empereurs byzantins et les réformateurs, la norme des monastères orientaux. Rufin les fusionna dans une version latine, qu'il destinait aux monastères de l'Occident. Fut-elle suivie intégralement quelque part, en Italie ou dans les Gaules? Il est difficile de le dire. Mais on peut affirmer que les organisateurs de la vie monastique des siècles suivants, saint Benoît en particulier, y puisèrent comme à une source très pure.

On ne saurait trop dire ce que fut, en Italie, le monachisme au IVe siècle. Il n'est resté de cette époque aucun monument qui en donne une idée exacte. Un fait néanmoins mérite d'être signalé.

Sait Eusèbe, évêque de Verceil, frappé par le grand ascendant que la pratique des vertus monastiques donnait aux moines, voulut donner ce prestige aux membres de 'son clergé les prêtres

et les clercs de son Eglise embrassèrent la vie religieuse et, dans la suite, se recrutèrent parmi les moines. C'est le premier exemple de cette union du monachisme et de la cléricature dans un diocèse. Il  sera, nous le verrons, reproduit ailleurs.

Le monachisme africain fut établi sur cette base, par saint Augustin, non pas au début de conversion, sa mais après son élévation sur le siège épiscopal d'Hippone. Il transforma vite sa maison en monastère et les clercs qui habitaient avec lui, durent tous embrasser la vie religieuse.

Ses disciples, appelés au gouvernement de diverses Eglises africaines, prescrivirent à leur clergé une vie semblable. Les monastères épiscopaux ne furent pas les seuls de cette contrée. Augustin avait d'abord fondé à Tagaste un monastère laïque. Il y en eut, en particulier, dans le voisinage de Carthage. L'évêque d'Hippone s'occupa très activement des communautés religieuses d'hommes ou de femmes. Ses écrits renferment des témoignages variés de sa sollicitude. Voici les trois plus importants. C'est, en premier lieu, une lettre qu'il écrivit à la supérieure et aux moniales d'un monastère de sa ville[29].

Les législateurs monastiques de la Provence et de la Gaule méridionale lui ont fait de larges emprunts.

On en retrouve quelques passages dans la Règle de saint Benoit. Des monastères l'ont même adoptée tout entière et en ont fait leur règle véritable.

Les discours 355 et 356 d'Augustin, qui portent le titre De vita et moribus clericorum suorum[30] , renseignent abondamment sur l'organisation de son monastère, ils ont fait faire un grand pas à la, législation monastique, par l'institution de la désappropriation complète ou du testament, qui doit précéder la profession religieuse. Son livre du Travail des moines[31] précise avec toute la force désirable l'obligation où est le religieux de gagner sa vie par un labeur assidu. C'est une doctrine sage et féconde que les fondateurs d'ordre des âges suivants se sont fidèlement transmise les uns aux autres.

Nous ne voyons pas les moines de l'Afrique romaine à travers les récits merveilleux qui abondent en Orient. Les mille détails de leur vie intime nous apparaissent beaucoup moins. Mais l'histoire nous les montre qui s'organisent et s'orientent sous l'action lumineuse de saint Augustin.

Impossible de saisir le terme vers lequel tend leur évolution. On les sent néanmoins engagés dans une voie qui, en passant par les premiers monastères provençaux, par Subiaco et le Mont-Cassin, où ils retrouveront l'action orientale, par Luxeuil, où fusionneront moines latins et moines celtes, par saint Boniface et par le puissant organisateur que fut saint Benoît d'Aniane, les mènera à Cluny et à Citeaux. Durant cette procession séculaire, le monachisme apparaît toujours semblable à lui-même. L'étonnante facilité, qui lui permet de s'enrichir et de se dépouiller afin de donner pleine satisfaction à des aspirations multiples, ne brise jamais son unité merveilleuse, qui a sa cause dans la notion si simple de la perfection évangélique, telle que la comprit l'ascèse primitive.

Enveloppée dans sa simplicité durant les trois premiers siècles, l'ascèse s'épanouit au grand air, quand sonna la fin des persécutions.

Elle s'enrichit presque aussitôt de manifestations extérieures nombreuses et variées, qui furent comme son efflorescence nécessaire. Les moines se distinguèrent davantage de la roule des chrétiens par un costume spécial leurs pratiques de pénitence et de mortification furent mieux déterminées la prière en commun ne tarda pas à être soumise à des règles fixes. Les groupes érémitiques et les cénobites furent les premiers, cela se comprend sans peine, à fixer ainsi leurs usages par la coutume et la tradition, avant qu'on ne songeât à les codifier dans des règles proprement dites.

Les moines formaient alors un état intermédiaire entre les clercs et les laïques. Il n'y avait dans leur profession rien qui les autorisât à se mêler aux fonctions cléricales. Mais, comme nous l'avons dit plus haut, les vertus qu'ils pratiquaient et la grandeur morale qu'ils acquéraient ainsi les signalaient trop à l'attention des fidèles et à leur estime pour qu'on ne conférât point à quelques-uns d'entre eux le sacerdoce ou la dignité épiscopale. Les moines clercs formèrent à Verceil et en Afrique des communautés à part.

Ailleurs ils vécurent soit dans les monastères au milieu des religieux laïques, soit auprès de l'église confiée à leur sollicitude. Us eurent ainsi à remplir toutes les fonctions inhérentes à la cléricature.

Mais quel qu'ait été le nombre des moines investis de cette dignité, la grande majorité resta laïque, et il n'y eut aucune confusion entre ce qu'on pourrait appeler l'ordre des moines et l'ordre des clercs. Chrétiens voués à la recherche de la perfection, ils ne restèrent, pas étrangers aux préoccupations religieuses de leurs contemporains.

Les grands intérêts de la foi les passionnèrent souvent. Et on les vit se mêler aux luttes doctrinales, qui désolèrent la chrétienté. Leur intervention détermina, en plus d'une circonstance, les fidèles à se prononcer en faveur de l'orthodoxie. Malheureusement, ils ne surent pas toujours discerner la vérité de l'erreur.

La propagation du Christianisme parmi les païens et les barbares, l'instruction religieuse des populations ignorantes, l'assistance des indigents, le soin des malades, la rédemption des captifs et la plupart des œuvres de miséricorde excitèrent souvent leur zèle. Il  ne faudrait point envisager tous les solitaires de cette époque primitive comme des contemplatifs, étrangers à la société et à ses besoins. Beaucoup, parmi eux, menèrent au service du prochain une vie très active.

Il leur fallait travailler afin de pourvoir aux besoins de leurs corps. L'agriculture fut naturellement leur occupation préférée. Mais le sable du désert et les rochers des montagnes, qui fournirent une retraite à tant de solitaires, ne leur donnaient pas toujours la possibilité de l'exercer.  On les voyait alors se livrer à la confection d'ustensiles, qu'ils allaient vendre aux marchés du voisin. Quelques-uns, ceux de Scété en particulier, quittaient leur solitude à l'époque des récoltes et se louaient en qualité de moissonneurs, dans la vallée du Nil, moyennant une rétribution qui leur assurait le pain de l'année.

En somme, et pour terminer, on trouve dans les écrits et dans la vie des moines du IVe siècle les principes sur lesquels repose la vie religieuse des siècles postérieurs. Aussi tous les fondateurs et réformateurs d'ordre, tous les docteurs de la vie ascétique y ont-ils puisé des maximes et des exemples appropriés à leurs desseins. Cette harmonie et cette continuité sont la manifestation la plus éclatante de la vitalité des institutions monastiques et de la confiance que leur avenir peut inspirer[32].


[1] Beati pauperes spiritu. MAT. V, 3. [2] MAT. x, 9,10,XIX,16-29.[3] Id, XIx,12. [4]  MATH. IV. [5] « Omnes etiam qui credebant erant pariter et habebant omnia communia. Possessiones et substantias vendebant et dividebant illa omnibus prout cuique opus erat »  Act. apost., II, 44, 45, Iv, 34, 35. [6] Id. V, 36, 37. [7] Id. v, 1-11.[8] Id. VI, 16. [9] Id. XI 29, 30. [10] I Cor. VII. [11] SAINT IGNACE, Epist ad Polycarpum, c. v. Pat. gr., t. IV, col. 723. [12] SAINT JUSTIN. Apologia I pro Christianis, 15. Pat. Gr., t. VI, col 350 [13] Cf. id. t. XXIX, col. 374. [14] ANTEGANORE, legatio pro Christianis, 33. Pat.gr., t. VI, col. 966. [15]  Cf. Mgr Duchesne, Origines du culte chrétien, p. 404-406 (2e éd.) [16]  Les renseignements fournis par Mgr Witpert dans sa savante étude (Die gottgeweihten Jungfrauen in den ersten Jahrhunderten der Kirche. Freiburg 1892) sont presque tous de la fin du siècle. [17] TERTULLIEM, Apologeticus, c. IX. Pat. Lat., t.I col. 327. [18] Id., Liber de exhortatione castitatis c. xIII. Pat. lat., t. II, col. 930. [19] SAINT CYPRIEN, Liber de habitu virginum. Pat. lat., t. IV, col. 439-464. [20] CLÉMENT D'ALEXANDRIE, Stromatum, lib. VII, C. VII. Pat. gr., t. tX, col. 449-472. [21] Id., Liber quis dives salvetur, col. 663-651. [22] BORNEMANN, In investiganda monachatus origine quibus de causis ration habenda sit Origenis. Goettingue, 1881. [23] S. ATHANASE,Vita S.antonii, 2,3. Pat. Gr., t. XXVI, col. 542-545. [24] ESCEBE. Historia eccles., t. VI, c. 9. Pat. gr., t. XX, col. 538.539. [25] Id. DE martyribus Palestnae, c.10,11. Ibid, col 1498.1499. [26] SULPICE SEVERE, Vita S. Martini, II, ed. Halm, 112. [27] Pat.gr., t.I, col.350-4.[28] TILLEMONT, Mémoires pour servir à l’histoire ecclésiastique des six premiers siècles, t. VII, p. 177. [29] SAINT AUGUSTIN, Epist. 211. Pat. lat., t. XXXII, col. 960-965. [30]  Pat. lat., t. XXXIX, col. 1568-1581. [31]  Pat. lat., t. XL, col, 347 et s. [32] Voici la liste de quelques ouvrages sur le monachisme du Ive siècle dont la lecture peut être recommandée : BULTEAU, Essai de l’histoire monastique en Orient (Paris’ 1678, in-8) _ TILLEMONT, Mémoires pour servir à l’histoire ecclésiastique des six premiers siècles, tommes VI à XIII. _ DOM BULTER, The Lausiac history of Palladius (Cambridge, 1898.)_ LABEUZE, Étude sur le cénobitisme Pakhomien (Louvian, 1898.)_ DOM BESSE, Les moines d’Orient (Poitiers, 1900) ; Le monachisme africain. (Ibid).

 

D'OU VIENNENT LES MOINES? DOM BESSE
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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

D’OU VIENMENT LES MOINES ?

ÉTUDE HISTORIQUE PAR

le R. P. Dom BESSE;

Bénédictin de l'abbaye de Ligugé

 

D'OÙ VIENNENT LES MOINES?

ÉTUDE HISTORIQUE

I

OPINIONS MMISES SUR LES ORIGINES DE LA VIE

MONASTIQUE

 

D'où viennent les moines ?

Il y a longtemps que cette question s'est posée pour la première fois. Dès le iv" siècle, en présence du développement extraordinaire que prit la vie monastique, on se demanda quelle pouvait bien être son origine. Les moines ne furent pas les derniers à répondre. Cassien, saint Grégoire de Nazianze, saint Sérapion, saint Nil, saint Augustin, pour m'en tenir aux principaux, la cherchèrent dans les divines Ecritures, en donnant pour auteur à cette institution Jésus-Christ lui-même.

Si quelques-uns des prophètes, Elie et Elisée en particulier, et, à une date plus rapprochée, saint Jean-Baptiste ont mené une existence qui permit de voir en eux les ancêtres des moines,

Jésus-Christ seul a formulé les principes fondamentaux sur lesquels la vie monastique repose.

Pratiquée tout d'abord par les apôtres et par les premiers chrétiens de Jérusalem, elle devint chère aux Eglises primitives, qui la transmirent fidèlement aux générations chrétiennes suivantes. C'est ainsi qu'elle se trouva pleine de vigueur et d'espérance au jour où la fin des persécutions lui permit de s'épanouir en toute liberté[1].

D'après les mêmes écrivains, la vie religieuse fut, dans les premiers temps du Christianisme, une condition commune à tous les chrétiens, prêtres et laïques. Lorsque la ferveur primitive eut perdu son énergie, les hommes, désireux de maintenir intacte cette tradition de vie sainte, durent fuir un milieu relâché ; la solitude offrit un abri favorable à leur amour de la perfection. La suite de cette étude montrera ce que ces assertions renferment de vérité. Qu'il suffise de signaler pour le moment le crédit qu'elles trouvèrent auprès des théologiens du Moyen Age. On les retrouve sous la plume de leurs successeurs, qui eurent à défendre la doctrine catholique contre les nouveautés de la Réforme[2].

Il y avait longtemps que cette opinion séculaire était compromise, lorsque Suarez et Dellarmin s'en firent les échos. Wiclef l'attaqua le premier (+1384). Les ordres religieux étaient, à son avis, une institution mauvaise et absolument condamnable il n'y avait rien de plus contraire à l'esprit de l'Evangile. Saint Antoine, saint Basile, saint Benoît et les autres patriarches monastiques s’étaient rendus coupables, en les établissant, d'une faute grave, qu'ils ont dû réparer par une pénitence sincère, sans quoi Dieu ne les eût pas admis dans le ciel. Cette erreur de Wiclef survécut aux anathèmes du concile de Constance (1418)[3].

Luther, Calvin et les réformateurs du 16ième siècle la rajeunirent. Pendant que les princes, leurs adeptes, pillaient les monastères et que les religieux, endoctrinés par leur prédication, violaient leurs engagements et prenaient femme, les centuriateurs de Magdebourg se chargèrent de montrer au nom de l'histoire que la vie religieuse n'a rien à voir avec l'Évangile. C'est une institution du 4ième siècle. Et encore, ajoutaient-ils, les moines de cette époque différaient singulièrement de leurs successeurs du Moyen Age et des temps modernes, à tel point qu'on pouvait se demander s'ils appartenaient vraiment à la même institution. Les faits allégués par les centuriateurs et leurs disciples pour appuyer leurs dires, accréditèrent leur opinion sur les origines de la vie monastique.

Quelques historiens catholiques finirent par l'accepter.

D'autres cependant, et parmi eux des hommes très autorisés tels que Tillemont, continuèrent d'affirmer l'existence des religieux avant cette époque, au temps des persécutions. L'étude des origines chrétiennes a permis d'arriver sur ce point à des conclusions scientifiques. Tout le monde reconnaît aujourd'hui qu'il y a eu, durant les trois premiers siècles, des religieux. On ne leur donne pas le nom de moines. Ce sont des confesores, des religiosi, des continentes. On les nomme plus généralement ascètes leur genre de vie est l'ascétisme ou l'ascèse, termes qui reviendront habituellement sous notre plume au cours de ce travail.

Mais ces ascètes, d'où viennent-ils eux-mêmes ? Telle est la question qui se pose de nouveau. Les historiens qui l'ont examinée présentent des solutions diverses. Les uns déclarent nettement que l'ascèse dérive de l'Evangile et qu'elle a Jésus-Christ pour fondateur. Inutile de dire que cette opinion est surtout répandue parmi les catholiques.

Les autres, sans nier l'influence de l'Evangile sur l'ascèse et sur son développement, y reconnaissent plutôt un emprunt fait par le Christianisme aux religions et aux écoles philosophiques de l'antiquité. C'est une opinion courante dans les milieux où l'on étudie les origines chrétiennes, sans avoir la moindre foi en la divinité de Jésus-Christ et en l'action que le Saint-Esprit ne cesse d'exercer sur F Eglise. Les hommes qui abordent l'étude du Christianisme, de son dogme ou de ses institutions avec cette idée préconçue, se privent d'un élément indispensable pour arriver à la connaissance de la vérité entière. Ils en sont réduits à des conjectures parfois bien invraisemblables.

Pour avoir sur l'origine historique de la vie religieuse une opinion aussi nettement établie que possible, il est tout d'abord nécessaire de soumettre à un examen consciencieux les faits que l'étude de cette question a pu jusqu'à ce jour mettre en avant. Nous chercherons donc à savoir ce qu'il faut penser des ascètes païens et de leur influence sur l'ascèse chrétienne nous étudierons ensuite les rapports qui ont existé entre l'ascèse juive et l'ascèse chrétienne, pour démontrer enfin l'origine évangélique de cette dernière.

 

II

ASCÈTES PAÏENS

 

Le Christianisme n'a point de nos jours le monopole de la vie monastique. Il y a des moines chez les musulmans, dans les Indes et dans les contrées qui ont adopté les cultes religieux de l'Hindoustan. Des moines de l'Islam, nous ne dirons qu'une chose leur institution est postérieure à la mort du prophète, et leur genre de vie est une adaptation de la vie religieuse chrétienne aux doctrines et aux pratiques du Coran et aux mœurs arabes. Les brahmes, les moines bouddhistes et les fakirs sont très nombreux dans l'Inde et dans l'Extrême Orient, où leurs couvents abondent.

Comme les règles suivies par eux ont subi dans le cours du Moyen Age une évolution manifeste, nous ne pouvons conclure des analogies qu'elles présentent avec les diverses formes du cénobitisme chrétien à une influence exercée par elles sur ce dernier. Le contraire serait plus conforme à la vérité[4].

Nous savons cependant, des témoignages indéniables l'affirment, qu'il y avait, à l'époque où vivait Notre-Seigneur et même plusieurs siècles auparavant, dans quelques religions païennes une véritable vie ascétique, avec des adhérents plus ou moins nombreux. II n'y a rien là qui puisse nous surprendre. La vie religieuse n'est pas, en effet, le privilège exclusif de la religion révélée.

Elle peut appartenir, dans une certaine mesure, à la religion naturelle. L'homme est susceptible d'avoir en lui-même une aspiration réelle vers une existence supérieure où son âme entretient avec le Créateur des relations plus intimes et contracte avec lui des liens plus étroits. Ce n'est pas, il faut le reconnaître, un sentiment général.

On le trouve seulement chez quelques natures d'élite, en qui la tare du péché originel et des déchéances dont elle est la source n'a pu complètement l'étouffer. Les erreurs et les pratiques grossières des religions fausses ou même idolâtriques lui impriment un caractère étrange qui parvient à le dénaturer, sans toutefois le détruire.

Cette aspiration partage le sort d'un certain nombre de pensées et de rites, appartenant à la religion naturelle et qui se trouvent à la base du Christianisme comme de la plupart des cultes païens. Elle se manifeste d'autant mieux que ces religions s'éloignent moins de l'idéal primitif.

Cela dit, passons à l'examen des ascètes du Paganisme, dont l'histoire a conservé le souvenir, pour voir s'ils ont véritablement exercé une influence sur les origines ou sur les développements de l'ascèse chrétienne.

Les ascètes de l'Inde sont, sans contredit, les plus intéressants et les plus anciens. Le brahmanisme et le bouddhismes font à la vie ascétique une part très large, plus large peut-être que le christianisme.

Le second apparaît surtout presque essentiellement monastique. Et ses moines ont éprouvé de bonne heure le besoin de l'apostolat.

Ce sont eux qui ont contribué à sa diffusion à travers le continent asiatique et les îles voisines.

L'ascète hindou tend à la perfection. Mais l'idée qu'il s'en fait n'a rien de commun avec celle du moine chrétien. S'il pratique la continence, il ne s'astreint par aucun voeu. Sa pauvreté est réelle il vit d'aumônes comme les mendiants. Quelques-uns se soumettent à des exercices étranges et pratiquent des pénitences extraordinaires. Or toute cette ascèse est purement extérieure l'anéantissement des facultés supérieures de l'âme en est une partie essentielle.

Inutile de chercher la moindre notion de charité chez des hommes qui sont les victimes d'un fol orgueil et d'un égoïsme insensé.

Mais une question se pose ? Quelle est l'origine de cette ascèse? Présentait die les mêmes caractères aux premiers siècles de l'ère chrétienne et dans ceux qui l'ont précédée? Il est difficile de répondre avec quelque certitude, parce que les documents dignes d'une entière confiance font défaut. Ceux qui sont parvenus jusqu'à nous, renferment un mélange déconcertant de récits légendaires où il est difficile de démêler la vérité. Que diraient certains critiques si le christianisme et ses institutions n'avaient pas de fondement historique plus solide ?

Les contemporains de Notre-Seigneur n'ignoraient pas cependant l'existence des ascètes de l'Inde. Alexandre le Grand en avait rencontré plusieurs au cours de son expédition. Ses historiens conservaient le souvenir de ces hommes extraordinaires, de leur philosophie et de leurs coutumes. Le géographe Strabon a résumé les récits de Mégasthène, d'Aristobule et d'Onésicrite[5].

Mégasthène parle longuement des Brachmanes et des Garmanes, qui formaient une secte philosophico-ascétique très estimée. Les premiers, que des oraisons spéciales préparaient à leur mission future dès le sein de leurs mères, recevaient une formation sérieuse. Arrivés à l'âge mûr, ils habitaient les bois sacrés, écoutaient de doctes dissertations, pratiquaient la continence, ne mangeaient ni viande, ni aliment qui eut passé par la chair et prenaient leur repos sur de misérables paillasses.

La mort faisait le sujet ordinaire de leurs méditations et la base de leur ascèse intérieure. La philosophie qu'ils professaient rappelait par plusieurs points celle des Grecs à laquelle ils mélangeaient des fables ridicules. Malgré leur vie pauvre, ces ascètes conservaient la propriété de leurs biens. Ils étaient, après trente-sept ans d'ascèse, libres de se retirer, de vivre comme bon leur semblait et d'épouser autant de femmes qu'ils en pouvaient désirer ce qui ne les empêchait point d'appartenir toujours à la secte des Brachmanes.

Les Garmanes ou Hyloboi habitaient eux aussi les bois, où ils erraient vêtus d'écorces d'arbres.

Ils étaient chastes et ne buvaient jamais de vin les feuilles tendres et les fruits sauvages composaient toute leur nourriture. Ils avaient des pratiques rigoureuses pour rompre leur corps à la fatigue. Les rois et le peuple les tenaient en grande estime et les consultaient dans les affaires importantes. Ils admettaient des femmes en leur compagnie. Il y avait parmi eux plusieurs catégories médecins, devins, enchanteurs, etc.

Quelques-uns s'en allaient mendiant, de ville en ville, de village en village.

Aristobule fournit de curieux détails sur deux brahmanes, qu'il rencontra auprès de Taxila.

Des disciples vivaient sous leur direction. Les habitants les comblaient d'honneurs. Ils vivaient de gâteaux confectionnés avec du miel et de la sésame que les marchands leur laissaient prendre à leur étalage. Alexandre, qui désirait les voir de près, les fit inviter à sa table. L'un d'eux accepta même de le suivre. Mais, renonçant à sa vie austère, il prit femme et eut des enfants il usait en cela des privilèges de sa secte.

Les Gymnosophistes, que Onésicrite a fait connaître, ne témoignèrent pas les mêmes égards au conquérant. Ce prince, craignant de déroger à sa dignité par une visite, leur dépêcha Onésicrite en personne. Celui-ci en trouva quinze dans une solitude. Ils ne portaient aucun vêtement. Chacun avait une posture spéciale, qu'il gardait toute la journée quelques-uns restaient exposés aux rayons brûlants d'un soleil intolérable. Ils rentraient la nuit dans la ville, après avoir passé leur journée dehors. Les femmes étaient admises à mener ce genre de vie. L'un de ces ascètes, nommé Colonus, suivit Alexandre jusqu'en Perse où il se donna la mort dans les flammes d'un bûcher, conformément aux usages de son pays.

Cet ascétisme de l'Inde a-t-il exercé une influence sur l'Eglise chrétienne des trois premiers siècles? Rien jusqu'à ce jour n'a permis de l'affirmer.

Il n'a pas influé davantage sur la civilisation grecque. La littérature de cette époque n'a conservé aucune trace qui puisse servir de base même à une simple conjecture[6]. Or, sa fécondité est connue. Les Brahmanes et les Gymnosophistes n'étaient cependant pas ignorés, surtout depuis que Strabon en avait parlé. Tertullien les connaissait certainement. Les analogies qu'ils peuvent présenter avec quelques types assez originaux du monachisme au IVe siècle constituent une ressemblance purement accidentelle, qui s'explique très aisément. Qui donc voudrait tenir sou- que les rares moines nus de l'Egypte et les Bosxoi de la Mésopotamie, hommes simples jusqu'à la rusticité, aient voulu suivre les exemples de ces philosophes ascètes de l'Orient, dont certainement ils ignoraient l'existence. L'ascète hindou est caractérisé par une tendance philosophique très accentuée il n'y a rien de semblable chez les ascètes chrétiens qui, du moins au début, n'ont aucune prétention intellectuelle de cette nature[7].

Ceux qui ont voulu établir des relations entre Syméon le stylite et les ascètes qui auraient utilisé les colonnes du temple de Hiérapolis n'ont pas été plus heureux. Syméon ne soupçonnait même pas l'existence de ces fameuses colonnes. Si les textes authentiques qui racontent sa vie étonnante ne suffisaient pas pour déconcerter les partisans de ces influences païennes, il n'y aurait qu'à leur demander comment des hommes simples et ignorants, tels que Syméon et la plupart des moines au iv" siècle, auraient-ils pu aller chercher des exemples aussi anciens et éloignés[8].

L'Egypte se prêtera-t-elle mieux à ces rapprochements ? La vallée du Nil fut, à la fin du in° siècle et surtout pendant le 4ième, la terre classique des ascètes et des moines. Comment expliquer ce fait ? M. Amélineau, qui, durant plusieurs années, se fit du monachisme égyptien une sorte de fief intellectuel, n'y voit aucune difficulté. Il y avait en Egypte des moines païens depuis longtemps et ils étaient nombreux. Ils ont passé au Christianisme. Ceux que l'on trouve installés près de leurs villages, dès les premiers temps du monachisme, ne pouvaient encore être convertis bien qu'ils aient été rangés parmi les martyrs de la Foi[9]. Pourquoi ne pouvaient-ils être chrétiens? M. Amélineau n'a pas cru bon de le dire Il se borne à les présenter comme les continua.

teurs d'ascètes plus anciens. « Il est hors de doute, dit-il, que l'Egypte antique connut des solitaires et des moines le reclus qui vivait près du Sérapéum de Memphis avait devancé d'à moins cinq siècles le célèbre Jean de Lycopolis.»

Une seule chose est hors de doute l'existence du reclus de Memphis. C'est Brunet de Presles qui l'a révélé au monde après la découverte du précieux papyrus ayant appartenu à ce temple. Il y avait là des hommes voués au service de la divinité et qui étaient astreints à la réclusion.

Une fenêtre les mettait en communication avec l'extérieur. Ils avaient un costume noir. Les devoirs du culte et la prière absorbaient leurs journées. L'administration du temple pourvoyait à leurs besoins. Les membres de leurs familles ou des serviteurs veillaient sur les biens dont ils conservaient la propriété. Leur réclusion n'était que temporaire[10].

Quelle fut la durée de cette institution ? Fut-elle locale ou commune à plusieurs sanctuaires ? On ne saurait le dire puisque la correspondance de Ptolémée, qui a fourni les renseignements donnés plus haut, n'en souffle pas un mot. Néanmoins, il y a un quart de siècle, Weingarten crut pouvoir en faire dériver tout le monachisme égyptien[11]. Cette tentative trouva d'abord quelque crédit en Allemagne, malgré les attaques qui ne lui furent pas épargnées. Mais la fortune ne lui a pas souri longtemps. On ne songe plus guère aujourd'hui à faire de saint Pakhôme un continuateur de Ptolémée de Memphis et de ses règles un emprunt à la législation sérapiste. Les sources de l'histoire monastique, que Weingarten put croire un instant reléguées parmi les récits fabuleux, sortent indemnes et réhabilitées de l'examen des critiques les plus autorisés et les reclus du Sérapéum perdent beaucoup de leur importance. Ce ne sont plus désormais que des dévots, consacrés pour un temps au culte de la Divinité, afin d'obtenir soit une guérison soit une inspiration. Nous voilà donc bien éloignés du fameux ordre sérapiste[12].

Que doit-on penser des ascètes du inonde grec et romain ? Inutile d'insister sur les Vestales. Ces filles, choisies avec le plus grand soin dans l'aristocratie romaine, vouées à l'entretien du feu sacré et à la conservation des actes publics, ne présentent d'autre caractère ascétique qu'une virginité temporaire, placée sous la sauvegarde de lois inflexibles, entourée de privilèges et d'honneurs, comblée de richesses. Le rôle joué par leur col lège dans la ville de Rome est un hommage éclatant rendu à la grandeur de cette vertu. Mais impossible de saluer en elles des précurseurs de nos vierges chrétiennes[13].

On ne peut passer la philosophie grecque sous silence. D'assez bonne heure, obéissant à des influences religieuses encore mal définies, l'école pythagoricienne associa aux conceptions cosmologiques de son fondateur, une doctrine ascétique et mystique très caractérisée. Au lieu de se renfermer dans la recherche et la possession de la vérité spéculative, elle voulut habituer l'âme tout entière à la pratique de la sagesse.

Le philosophe commençait par adopter une discipline sévère. Ses disciples s'assujettissaient tout d'abord à ses exigences. C'était le premier pas dans le chemin qui conduit à la sagesse. Les stoïciens accentuèrent encore cette tendance ascétique, en plaçant la vertu à une hauteur où la philosophie n'avait pas coutume de s'élever. Ces écoles avaient beaucoup perdu de leur prestige, lorsqu’un courant né dans Alexandrie leur rendit vigueur et jeunesse.

Les idées élaborées dans le monde trouvaient en cette ville opulente un refuge. Juifs et philosophes grecs s'y donnaient rendez-vous et mettaient parfois leur science en commun. Ce mélange des hommes et des idées eut pour résultat une vie intellectuelle intense. Cela dura plusieurs siècles. Il se fit, avant la naissance du Sauveur, sous le nom renouvelé de Pythagore, une synthèse philosophique de Platon, de Zénon et d'Aristote, où la morale eut sa place d'honneur. Elle donnait une règle de vie simple et austère exprimée par des formules précises. Les sentences de Sextius sont l'oeuvre la plus intéressante que cette école ait produite. Rufin, qui les connut, en fit une traduction latine, qu'il mit en circulation sous le nom de saint Sixte. Cette sorte de baptême littéraire les popularisa chez les moines. Saint Benoit lui-même crut pouvoir les citer dans sa règle[14].

Au siècle suivant, l'allure de la philosophie fut encore plus ascétique, et ce progrès continua pendant deux siècles. Le phrygien Épictète se signala surtout par son célèbre Manuel, que saint Nil adapta plus tard, en le paraphrasant, aux besoins spirituels des moines du Sinaï[15].

La renaissance du Platonisme, due à l'enseignement de Plotin, ne fut pas moins remarquable.

Nous n'avons pas à déterminer ici ce que l'école néo-platonicienne doit au Judaïsme ou au christianisme. Il nous suffit de dire que cette rénovation de la philosophie grecque aurait pu faire courir à la religion chrétienne un grave danger. Un mysticisme rêveur travaillait alors les esprits.

Il y eut pour les satisfaire une littérature de romans philosophiques où des rêveries pieuses bondaient. Plotin arriva fort à propos avec son néo-platonisme formé de la substance de toutes les écoles philosophiques connues jusqu'à ce jour il sut vivifier par une mystique très vive cette merveilleuse adaptation de l'hellénisme antique aux esprits du m' siècle. La philosophie était, d'après lui, une marche vers Dieu. L'union avec la divinité par la contemplation ou même par l'extase était son but. Le philosophe contemplatif s'abstenait de viande et se livrait à certains exercices de l'ascèse.

Les moines égyptiens ne sont évidemment sortis pas de cette école. Un groupe d'intellectuels, aux sentiments élevés, professaient seuls ses doctrines. Si la foi chrétienne recruta parmi eux quelques fidèles, nous n'en voyons guère qui aient embrassé la vie monastique. Les premiers solitaires, dont l'histoire ait conservé le nom, n'appartenaient pas à ces milieux. C'étaient des hommes du peuple, peu instruits pour la plupart et presque toujours ignorant le grec Comment une école philosophique de cette nature eut-elle exercé son action sur eux ? Lorsque le monachisme se fut, par la vertu de ses adeptes, imposé à l'admiration générale, des hommes éminents lui apportèrent avec leur bonne volonté une culture philosophique très développée. Ils eurent bientôt à formuler les règles morales auxquelles est soumise l'ascèse chrétienne. Pouvaient-ils ne pas mettre à profit les lumières et l'expérience incontestable de quelques-uns des maîtres du Néo-Platonisme ? Leurs écrits contiennent des emprunts ou des imitations, qu'il serait intéressant de relever, mais cette recherche nous ferait sortir du cadre qui nous est tracé.

Ne faisons pas cependant au Néo-Platonisme la part trop belle. Le mouvement rénovateur, qui agitait les esprits au 3ième siècle, ne se renferma point dans l'enceinte de ses écoles. Il fut général, entraînant les chrétiens comme les infidèles.

Pendant que l'école théologique d'Alexandrie grandissait sous cette poussée irrésistible, et donnait aux intelligences chrétiennes une satisfaction légitime, la vie monastique s'apprêtait à entraîner les coeurs droits à la recherche du vrai Dieu et à l'union avec lui par la pratique humble des plus sublimes vertus. Elle donna au christianisme ne vie que le Paganisme avait attendue vainement de Plotin, de Porphyre et de leurs disciples. Une fois maître des esprits, il eut la sagesse de s'approprier comme un vainqueur tout ce qu'il put dérober au Néo-Platonisme.

Il n'y a rien à dire des fameuses communautés druidiques, qui auraient, par leur conversion au Christianisme, donné naissance aux vastes monastères de l'Irlande et de l'Ecosse. La découverte que crut en avoir faite M. Alexandre Bertrand n'eut aucun succès. Et pour cause; ces moines druides n'ont jamais existé[16]. Quel que soit l'intérêt que présentent les ascètes américains du Mexique, du Nicaragua et du Pérou, nous n'avons pas à nous en occuper; personne ne peut, en effet, songer à en faire les ancêtres des moines chrétiens[17].

 

III

ASCÈTES JUIFS ESSÉNIENS ET THÉRAPEUTES

 

Les Juifs ne furent pas complètement étrangers aux préoccupations de la vie ascétique, durant les siècles qui précédèrent la venue de Jésus Christ.

Samuel vécut en ascète au service de l'arche. Il ne fut sans doute pas le seul. Mais nul n'a réalisé dans son existence les vertus qui caractérisent cet état au même degré que Elie et Elisée, son disciple aussi les moines ont-ils pu les vénérer comme des ancêtres. Les fils des prophètes marchèrent dans la même voie. Dans un temps beaucoup plus rapproché, Jean-Baptiste vécut en moine véritable. Sa vie fut pauvre et chaste son amour de la solitude, l'austérité de son costume et la simplicité de son régime frugal ont offert aux anachorètes des siècles suivants un modèle qu'ils n'ont pas surpassé. Comme plusieurs d'entre eux, il fit école et ses disciples suivirent ses exemples, on pourrait presque dire sa règle.

La vie commune menée par eux ne présenta rien d'insolite aux Juifs leurs contemporains. Ils connaissaient les groupes ascétiques répandus depuis assez longtemps dans les régions qui avoisinent la mer Morte. Les Esséniens y formaient une véritable colonie monastique. Ils étaient au nombre de quatre mille environ. La plupart d'entre eux ne se mariaient point. Ils menaient une vie exemplaire. Ceux qui étaient engagés dans les liens du mariage faisaient tous leurs efforts pour pratiquer les maximes de la perfection religieuse. Aux embarras des villes qui détournent l'âme de Dieu, ils préféraient la solitude des campagnes où le travail de la terre leur fournissait le moyen de pourvoir à leurs besoins. L'agriculture était leur occupation préférée. L'amour de la pauvreté les portait à ne point amasser d'argent et à éviter toutes les industries lucratives.

Ils suivaient tous le même régime austère.

Le repas qu'ils prenaient en commun avait tous les caractères d'un acte religieux. L'hospitalité, comme toutes les vertus bibliques, était en honneur parmi eux. Une épreuve de trois ans précédait l'admission dans la colonie. Les nouveaux frères s'engageaient par serment à observer la piété, la justice, l'obéissance, l'honnêteté, et à ne violer aucun des secrets de la famille ascétique.

Ils recevaient alors une robe blanche, une hache et un tablier. La prière avait dans leur vie une place importante. Elle était soumise aux prescriptions d'une règle qui déterminait tous les exercices de leurs journées. Ils avaient des maîtres, à qui une obéissance sévère les liait. Bien qu'ils insistassent principalement sur le travail, les recherches de la philosophie ne leur étaient pas interdites; mais ils s'attachaient de préférence à l'étude de la morale et de la nature.

Aimer Dieu, aimer la vertu, aimer le prochain, telles étaient leurs trois maximes fondamentales[18].

On s'est beaucoup occupé naguère de la secte des Esséniens. Après quelques écrivains rationalistes, Strauss tenta de les présenter comme les précurseurs immédiats du Christianisme. Mais cette hypothèse n'a pas trouvé grâce devant les critiques de la période suivante. Renan lui-même a dû la sacrifier. La conformité de quelques-uns de leurs usages avec ceux des premiers chrétiens n'implique pas une dépendance telle qu'ils puissent être pris pour leurs ancêtres Esséniens et Chrétiens ont puisé à une source juive commune et obéi à la loi de besoins moraux qui étaient un peu les mêmes[19].

Cette secte curieuse est-elle sortie d'un mélange d'idées orientales, grecques et juives, qui aurait eu lieu en Palestine, deux siècles avant Jésus-Christ, au temps de la domination des Antiochus ?

Faut-il y voir plutôt une création originale du pharisaïsme juridique ? Ce sont là des questions qui ne sauraient trouver place dans le cadre restreint de cette étude. Mais il nous importe de noter ici la tendance qu'elle révèle au sein du monde juif vers un idéal religieux très élevé et un groupement monastique. 11 est manifestement impossible de signaler la moindre influence exercée par ces ascètes sur les moines égyptiens et orientaux du IVe siècle ou de la fin du IIIe. Mais le spectacle édifiant de leur vie commune, pauvre, chaste et pieuse ne resta pas inaperçu des disciples du Sauveur et des premiers chrétiens de Jérusalem.

S'il ne la provoqua point, il dut préparer dans les esprits la communauté de vie que menèrent les fidèles de l'Eglise primitive.

Les lévites, qui allaient remplir à tour de rôle dans le temple leurs fonctions sacrées, étaient soumis eux-mêmes à une existence en commun dont le caractère ascétique devait frapper l'attention.

Pour préparer la tribu de Lévi à son ministère, Moyse avait eu soin d'imposer à tous ses membres des prescriptions qui en faisaient presque des moines. C'est du moins une réflexion de saint Nil[20].

Il ne faut donc pas être étonné de voir ces tendances régner jusque parmi les Juifs de la dispersion. Une communauté, formée moins d'un siècle après la naissance de Jésus-Christ, celle des Thérapeutes, nous est révélée par le livre du juif alexandrin Philon sur la vie contemplative. On a longtemps discuté pour savoir si elle se composait de juifs ou de chrétiens. Les moines du IVe siècle, dans la pensée de se trouver des précurseurs auprès des apôtres et de leurs disciples, les donnaient volontiers pour des imitateurs des premiers chrétiens de Jérusalem saint Marc, le fondateur d'Alexandrie, les aurait institués. Cette opinion s'est perpétuée durant tout le Moyen Age.

Le prince de l'érudition moderne, Tillemont, n'a pas craint de la faire sienne[21].

Mais rien, dans le traité de Philon, ne permet de croire au christianisme des Thérapeutes. Malgré cela, certains critiques, à qui répugne l'existence au Ier siècle d'une pareille communauté juive, refusent au célèbre philosophe juif la paternité du De vita contemplativa ce serait, à les croire, l'oeuvre d'un chrétien du IIIe siècle qui aurait décrit, sous un nom emprunté, la vie des communautés monastiques naissantes alors et reculé ainsi de deux cents ans leur origine. De la discussion de ces opinions est sortie une littérature assez abondante et qui ne manque pas d'intérêt [22]. Néanmoins, et c'est le sentiment qui paraît à l'heure actuelle rallier le plus de partisans, l'authenticité du livre en question est assez fortement appuyée pour que l'on puisse affirmer le judaïsme des Thérapeutes et leur existence au Ier siècle[23].

Les Thérapeutes habitaient, à quelque distance d'Alexandrie, sur les bords du lac Marea, une solitude verdoyante et fertile. Le désir de préparer leur âme à une contemplation très haute de l'Etre par excellence les poussait à quitter la ville et à fuir la société de leurs amis et de leurs parents.

Les hommes au milieu desquels ils vivaient partageaient les mêmes goûts et poursuivaient le même but. L'existence qu'ils menaient ainsi n'avait rien de terrestre. Leur régime était des plus frugal ils se contentaient de pain et d'eau quelques-uns y ajoutaient de l'hysope. Personne ne mangeait avant le coucher du soleil. Ils évitaient tout ce qui n'était pas indispensable à la conservation de la santé. Plusieurs s'imposaient des jeûnes très rigoureux et passaient deux ou trois jours et parfois une semaine entière sans prendre la moindre nourriture. Un vêtement de peau leur suffisait durant l'hiver quand arrivait l'été, ils le remplaçaient par une tunique de lin blanche, semblable à celle des esclaves.

Leur réfectoire était pauvre. Les lits sur lesquels ils s'étendaient durant le repos étaient en bois et couverts de papyrus. Les jeunes gens élevés dans la communauté faisaient le service.

Chaque ascète occupait la place que lui assignait la date de son admission. La discussion ou l'explication des passages obscurs de la Bible accompagnait leur repas, qui se terminait comme il avait commencé par la prière et le chant d'un hymne.

Il y avait un oratoire pour les exercices religieux.

Les Thérapeutes célébraient l'office matin et soir; ils employaient une grande partie des nuits à chanter les louanges du Créateur. Le septième jour de la semaine était particulièrement cher à leur piété. L'étude des divines Ecritures et de la philosophie sainte absorbait tout le temps qui n'était pas donné à la prière. C'était, on le voit, une véritable vie contemplative, tandis que la part faite au travail chez les Esséniens en faisait surtout des actifs.

La communauté des Thérapeutes était gouvernée par un président. Tous vivaient dans la pauvreté et pratiquaient la chasteté. On voyait cependant des femmes parmi eux, mais elles aussi restaient chastes. Elles occupaient au réfectoire et au dortoir le côté opposé à celui des hommes.

Les Thérapeutes du lac Marea étaient de tous les plus célèbres. Il y en avait ailleurs, en Egypte et en d'autres contrées où habitaient les Juifs[24].

Philon pouvait, avec une fierté légitime, opposer la vie noble et simple de ces ascètes, ses coreligionnaires, aux plus beaux exemples donnés par les plus illustres des philosophes païens. La Grèce et l'Inde ne présentent rien de comparable. Les Thérapeutes sont, en outre, supérieurs aux Esséniens eux-mêmes.

Mais quelle influence ont-ils exercée, sur le monachisme chrétien ? Nous ne pouvons, avec Eusèbe, Cassien et d'autres écrivains ecclésiastiques, saluer en eux les moines de l'Eglise primitive d'Alexandrie et admettre une tradition thérapeutique, qui aurait continué jusqu'à la fin du IIIe siècle. D'autre part, les moines égyptiens du IVe siècle ne leur ont emprunté aucun usage.

Si l'oeuvre de Philon n'a pas eu d'influence posthume, semble-t-il, elle manifeste un état d'âme curieux parmi les groupes juifs répandus dans le monde grec. Là, comme en Palestine, les esprits élevés tendaient à l'ascèse. Quelques hommes d'élite, sollicités par ces aspirations, abandonnaient le monde et formaient des communautés pieuses. C'est dans des milieux travaillés par ces sentiments et ces besoins que le Christianisme allait s'implanter. Il n'y avait là rien qui répugnât à sa doctrine et à sa morale. Cette doctrine et cette morale, qui sont le développement et la perfection de la loi et des prophètes et qui laissent si loin derrière elles les enseignements de la philosophie grecque, donnèrent bientôt à ces nobles tendances une satisfaction et un élan inconnus jusque-là...

A SUIVRE...

[1] CASSIEN ? Institut. I.II, ch .v, pp.20-2 éd.Halm_SAINT GRÉGOIRE DE NAZIANCE, Oratio 43, Pat.gr, t.XXXIV, col.535 _SAINT SÉRAPION, Epistola ad monachos.11. Pat.gr., tr. XL, col 778._ SAINT NIL, de exercitatione non…ica, ch.I,IV.Pat.gr.,t.LXXIX, col.719,723. [2] BELLARMIN, De controversiis christianae fidei, t. II, 1. 11, cap. VI et s., col. 3t2 et s.. éd. de Milan, 1721._SUAREZ, De statu perfectionis, I.III. Opera omnia, t. XV. 224-226, éd, de Paris, 1859. [3] Voici quelques propositions de Wiclef condamnées par les Pères du Concile Si quelqu’un entre dans un ordre religieux, mendiant ou doté, il devient inapte et impropre à l’observation des commandements de Dieu.- Les fondateurs d’ordres religieux, ont péché en les instituant. Tous les ordres ont été inventés par le diable. – Ceux qui fondent des monastères commettent un péché; ceux qui entrent sont des hommes diabolises. [4] Cf. MARQUIS DE LA MAXEDËRE, Moines et ascètes indien. Paris, 1898. [5] Géographie de SRABON, I. XV, c. LIX LXVI, t. III, p. 248-2(8. Trad. Tardieu. Paris, 1880. [6] SYLVAIN LËVI, Le Boudhisme et les Grecs.– Rev de l’hist. des religions, t. XXIII (1891), p. 36-49. [7] Voici, sur les prétendues relations du Bouddhisme avec le Christianisme, l'opinion de deux savants, qui jouissent en pareille matière d'une grande autorité : Toute ma vie, j'ai recherché par quels moyens le Bouddhisme aurait agi sur le Christianisme. Ces moyens, je ne les ai pas trouvés. » (Max Müller cité par M. de la MAZELIÈRE, dans Moines et ascètes indiens, p. 2S6). L'on a parlé d'une influence réciproque de l'Orient sur l'Occident et de l'Occident sur l'Orient. Mais, de part et d'autre, je ne sache pas une idée que le développement naturel des anciennes doctrines n'explique plus facilement qu'une pareille influence. (Deussen, cité par le même auteur). » [8] DELEHAYE, Les stylites. Compte rendu du troisième Congrès scientifique international des catholiques, cinquième section. Sciences historiques, p. 143. [9] AMÉLINEAU, Histoire des monastères de la Basse Egypte. Introduction, II, Paris, 1894. [10] BRUNET DE PRESLE. Mémoire sur le Sérapéum de Menphiss. Mem. de divers savants à l'Acad. des Inscriptions et belles-lettres, série I, t. H, p. 525 et s. [11] WEINGARTEN. Der Ursprung des Münchtums in nach constantinischen Zeitfafer. 1877. [12] PREUSCHEN, dans Jahresbericht des Gron. Ludwigs Georgs Gymnasiums. Zu Darmstadf. Ostern, 1899. [13] LAZAIRE, Etude sur les Vestales. Paris, 1890. [14] Le Sapiens verbis innotescit paucis du onzième degré d'humilité est emprunté à l'Enchiridon Sexti. [15] S. NIL,ci. P. G. t. LXXIX, col. 1286, seqq. Epicteti manuale a S. P. Nilo concisum. [16] ALEX. BEBTRAND, La religion des Gaulois, p. 417. Cf. l'article de M. GASTON BOISSIER sur cet ouvrage Journal des Savants, 1898, pp. 578.580. [17] DE HARLEY, La vie ascétique et les anciennes communautés religieuses dans le Perou. Revue des questions scientifiques 1888, t. XXIII, p. 124-137. [18] PHILON, Quod omnis probus liber. JOSEPHE, De Bello judicao,, I.II,, 8,, Antiquatum. I. XIII, 5,9, XV, 10, XVII, 1,5. PLINE, Hist nat., I.V.17, sont les principales sources. _SCHÜRER, Geschichte des Jüdischen Volkes. 2e éd ; t.II, 556-559 donne la litérature du sujet. Cf. Dom BERLIERE. Les origines du monachisme et la crituique moderne. Rev. Bénéd., t.VIII (1891), (12-19). _ REGEFFE, la secte des Esséniens. Lyon. Vitte, 1898. [19] Les moines juifs et le Christianisme. Revue des questions historiques, t. XVII (18T:)), p. 211-217; article publié pour mettre au point quelques assertions hasardées de Ferd. Delaunay, Moines et sybilles dans l’antiquité judéo-grecque, (Paris, Didier, 1874). [20] S. NIL, I. I, epist. 94. Pat. Gr., t. LXXIX, p. 123. [21] TILLEMONT. Mémoires pour servir à l’hist.eccl., etc 2. Paris, 1701, t. II. [22] Cf. DOM URSMER BERLIERE, Les Origines du monachisme et la critique moderne (Rev.bénéd., t.VIII (1891), p. 2-12). [23] CONYBEARE;, Philo. About the contemplative life ; Oxford, 1895. WENDLAND, Die Therapeuten und die paltonische Schrift vom beschaulichen Leben. Leipzig, 1896. [24] Cf. MASSÉBIEAU, Le traité de la vie contemplative et la question des Thérapeutes. Rev. De l’hist. des religions, t. XVI, pp. 170-198, 284-719.

 

D'OU VIENNENT LES MOINES? DOM BESSE
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