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L'Avènement du Grand Monarque

L'Avènement du Grand Monarque

Révéler la Mission divine et royale de la France à travers les textes anciens.

Articles avec #etudes historiques sur lieux saints catégorie

Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

PREFACE

 

Le lecteur trouvera dans ce volume l'histoire complète et détaillée des tombeaux de la royale église de Saint-Denis. Toutefois, je ne veux point tromper sa bonne foi : le présent volume n'est pas une réédition du travail que j'ai publié, d'abord en 1866 chez Rouquette, sous ce titre : Extraction des cercueils royaux à Saint-Denis en 1793, puis encore en 1868 et sous le même titre, mais avec de nombreuses additions, à la librairie Hachette. Je me suis aujourd'hui borné à habiller de neuf les quelques exemplaires de cette dernière édition qui me restaient, en y ajoutant divers documents nouveaux, que je publie pour la première fois.

Ces documents figurent dans un supplément annexé à ce volume et lui donnent une petite physionomie d'actualité qui a son intérêt. Je veux parler d'abord du récit de l'abbé Testory, qui doit trouver sa place, à la honte de nos  ennemis, dans toutes les histoires futures de l'abbaye de Saint-Denis. Ce récit est une pièce précieuse; qui vient se joindre, hélas! à tant d'autres pour montrer à quels barbares nous avons eu affaire, combien nous avons dû supporter d'humiliations et de destructions, et surtout combien les merveilles de notre belle France ont excité de jalousies chez nos inexorables vainqueurs. Car c'est la jalousie seule qui a pu les pousser à «vandaliser » des monuments comme ceux que renferme la basilique de Saint-Denis. Au point de vue de l'attaque et de la victoire, de quelle utilité pratique pouvait bien leur être la démolition de nos tombeaux séculaires, et comment s'expliquer autrement la destruction de nos colonnes et de nos statues? La somme des gracieusetés prussiennes, dont la France doit toujours garder le souvenir, à propos de cette cruelle lutte, se trouve ainsi accrue de la déposition irréfragable d'un témoin oculaire.

Je signale encore au lecteur, comme une relation d'un haut intérêt historique, les détails que je lui donne sur la mort, et surtout sur la découverte du cercueil du cardinal de Retz.

Ce supplément complète l'histoire de l'église de Saint-Denis et de ses tombeaux. D'ailleurs, cette histoire pourrait être modifiée un peu tous les jours. Aujourd'hui la basilique a encore un caveau vide qui ne s'ouvrira peut-être jamais : le caveau impérial est fermé; quel César futur y viendra dormir un jour?... Mais j'oublie que chez nous les rois ne meurent plus sur le trône, et que maintenant nous ne voulons même plus de roi !... Cette belle et admirable basilique verra-t-elle jamais le renouvellement des splendides cérémonies qui l'ont illustrée jadis ? ou bien son histoire est-elle subitement terminée? Son histoire, c'est celle de la monarchie tout entière, celle de nos grandeurs et de nos abaissements; c'est aussi l'histoire de l'humanité et elle offre l'exemple le plus terrible qui lui ait encore été donné du néant et des grandeurs de ce monde. Ces rois, ces reines, ces princes, si grands, si puissants, si glorieux, qui semblaient devoir dormir là leur éternel et dernier sommeil... en un jour de démence publique leurs royales cendres ont été jetées au vent, et ce qui restait de leurs corps augustes a été brûlé dans de la chaux. Et sur ces restes profanés et dispersés, une populace ivre vint danser la Carmagnole et jurer qu'elle n'aurait jamais plus de tyrans. Et pourtant elle en a eu bien d'autres, et de bien grands, pleins de force, de grandeur et de génie, et de bien ignobles aussi, choisis jusque dans son sein ! Saint-Denis!

Ce  « cimetière des tyrans», disait encore Marat, qui a exercé, lui aussi, son genre de royauté sur cette même populace, et qui, comme les rois qu'il avait tant conspués, passa à son tour du Panthéon à l'égout !

 

GEORGES D'HEYLLI.

Février 1872.

 

Après cette préface de l'auteur, le lecteur peut retrouver l'ensemble de l'ouvrage de Georges d'Helly :

LES

 

 TOMBES ROYALES

 

DE SAINT-DENIS

 

HISTOIRE ET NOMENCLATURE DES TOMBEAUX.

EXTRACTION DES CERCUEILS ROYAUX EN I793

CE QU'ILS CONTENAIENT.

LES PRUSSIENS DANS LA BASILIQUE EN 187I.

 

en format PDF qui devait paraitre aux Éditions Lacour et qui n'a pas vu le jour. Je m'excuse par avance des éventuelles erreurs qui pourraient résulter de la retouche du texte effectuer par mes soins. Je vous en souhaite une bonne lecture et une bonne découverte.

Rhonan de Bar. 10 Mai 2020

 

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

L'ÉGLISE PAROISSIALE

DE

SAINT-GERMAIN-EN-LAYE

 

Saint-Germain-en-Laye, nommé d'abord Lida, ensuite Ledia, Leia, Germanopolis Ledia, enfin Montagne-du-Bon-Air en 1793, était autrefois une ville essentiellement religieuse : Outre les églises de la Paroisse, de Saint-Léger, de Saint-Eloi ou des Recollets, elle avait les chapelles de Sainte-Radegonde, du Château-Vieux, du Château-Neuf, du Prieuré ou Saint-Nom de Jésus, de Saint-Michel, de la Muette, des Vieillards, de la Charité, des Ursulines, de la congrégation des hommes et des femmes, de Saint-Thomas de Villeneuve, de Saint-Fiacre, de Saint-Sébastien et de Saint-Remi. Çà et là -s'élevaient des croix qui ont disparu depuis la Révolution française. — Nous citerons entre autres la croix du Marché, au pied de laquelle se trouvait le carcan public[1], la croix Dauphine sur la place qui en conserve le nom, la croix de la Mission dans la rue de la Grande-Fontaine, la croix de la Paroisse et celle de Filliacum-Curtis (Fillancourt).

Dans notre antique et belle forêt plusieurs chênes étaient ornés de petites  statues de saints : tels étaient les chênes de Sainte-Barbe, de Saint-Joseph, de Sainte-Anne, de Saint-Hubert, de Saint-Léger, de Saint-Yves, de Sainte-Honorine, de la Vierge et de Sainte-Geneviève. Ce fut aussi sous l'influence d'un esprit éminemment chrétien, que furent fondés l'Hôtel-Dieu(1225), dans un emplacement voisin de la Gour-Larcher (rue de Paris, entre les numéros 40 et 42), l'hospice de la Charité en 1670,entre la rue de Poissy et la rue aux Vaches (maintenant rue de la République), l'hôpital des Vieillards, en 1678,dans la vallée de Fillancourt et l'Ecole des frères, en 1745; ces derniers installes d'abord dans une maison appartenant à la Fabrique, furent cinq ans après transférés rue de Pontoise, dans l'hôtel de la Chancellerie.

Une étude sérieuse de tous ces pieux et vénérés souvenirs fournirait matière à un livre qui ne serait pas moins attrayant qu'instructif. Amateur des vieilles gloires de notre patrie adoptive, un jour, s'il plaît à Dieu, malgré l'insuffisance de nos ressources, nous essayerons d'accomplir cette oeuvre intéressante. Aujourd'hui, c'est à notre église paroissiale et à ses dépendances que nous dédions la présente notice. Ce monument, dont l'origine remonte au commencement du XIe siècle, a subi de nombreuses transformations ; nous aurons soin de les faire connaître aussi exactement que possible ; puis, après quelques mots sur l'ancien Prieuré, nous consacrerons un chapitre spécial aux prêtres. Qui ont exercé les fonctions curiales dans notre cité depuis le XVe siècle, jusqu'à nos jours. Nous avons pensé qu'il était convenable, disons mieux, qu'il était juste, de perpétuer la douce mémoire de ceux qui furent nos pères dans la foi chrétienne. Colligite fragmenta ne pereant. « Recueillez les fragments afin qu'ils ne périssent pas. »

 

I

Église primitive —brûlée par les Anglais, elle est rebâtie sous le règne de Charles V, dit le Sage ; agrandissement, cloches, chapelles, cimetière, fontaine de Charles IX.

 

A l'endroit où s'élève aujourd'hui notre église paroissiale, il y avait dès le principe une humble chapelle sous le vocable de Saint-Gilles, patron d'un grand nombre de monastères ; elle dépendait-alors d'un village qui a joui d'une certaine réputation jusqu'en 1793/mais dont il ne reste guère plus que le souvenir, Saint- Léger-des-Bois ou en Laye[2].

A la place de cette antique chapelle, un roi de France que sa dévotion a rendu célèbre, Robert-le-Pieux, fit édifier, vers l'an 1020, une église qu'il dédia à saint Vincent et à saint Germain. Il existe plusieurs saints du nom de Vincent, mais ici, et les historiens sont unanimes sur ce point, il s'agit de Vincent diacre, Espagnol de naissance et l'un des plus illustres confesseurs de la foi. Quant à saint Germain, est-ce l'évêque d'Auxerre, contemporain de sainte Geneviève, ou bien l’évêque de Paris, grand aumônier du roi Childebert ? D'après un auteur qui écrivait en 1647, ce serait l'évêque d'Auxerre[3].

Nous lisons aussi dans un martyrologe portant la date de 1686, et composé spécialement pour notre église paroissiale. «On garde dans cette église un morceau du crâne de saint Germain apporté de la ville d'Auxerre par Robert, roi de France, lequel pour réparer les torts, griefs et dommages faits à l'église d'Auxerre, pendant le siège qu'il avait mis devant cette ville, apporta ladite relique et fonda cette église à l'honneur de saint Germain en la forêt de Laye[4] ».

Dans le cas où cette opinion serait réellement établie, la fête patronale de notre cité devrait avoir lieu le 31 juillet et non pas le 28 mai, comme cela se pratique habituellement.

Selon d'autres historiens, parmi lesquels nous remarquons le savant abbé Leboeuf, le patron titulaire de notre paroisse serait, au contraire, St Germain, évêque de Paris[5].

Ce dernier sentiment, que nous trouvons également dans un « Propre » de l'an 1769, nous semble mieux fondé. Déjà, sous le règne de Robert-le-Pieux, voulait-on indiquer l'évêque d'Auxerre, on ajoutait l’épithète : « Antissiodorensis » tandis que l'on disait tout simplement saint Germain, lorsqu'il était question de l’évêque de Paris ; mais, faute de preuves concluantes, nous laissons aux érudits le soin de trancher la controverse.

Robert-le-Pieux enrichit notre église de bienfaits et de privilèges, qui furent confirmés par ses successeurs, comme l'attestent plusieurs lettres patentes dont nous possédons des copies parfaitement authentiques.

Voici en quels termes débute une charte donnée par Louis-VI, dit le Gros, l'an de grâce 1124 : Universa bénéficia quae antecessores nostri Francorum reges ecclesiae Beati Vincentii et Sancti Germani de Leia, videlicet Robertus rex qui ecclesiam ipsam a fundamento fundavit et Henricus rex ipsiu & filius et Philippus pater noster conlulerunt, concedimus et firmamus.[6] « Nous accordons et  confirmons tous les bienfaits qui ont été concédés à l'église de Saint-Vincent et de Saint-Germain-en-Laye par les rois, nos prédécesseurs, savoir : Robert, fondateur de cette église, Henri, son fils et Philippe, notre père». En quoi consistaient ces bienfaits ? C'étaient diverses donations, parmi lesquelles figurent la terre de Fillancourt, l'autel d'Orgeval-en-Pincerais, celui de Boran-en-Beauvoisis et l'église de Sainte-Marie, dans l'Ile-de-France ; c'était aussi le droit de percevoir la dîme sur les terrains d'Auvert, de Montfort, de Triel et de Charlevanne [7].

Cette église, que Robert-le-Pieux avait entourée d'un monastère dont nous parlerons plus loin, était restée depuis son origine dans une indépendance absolue de tout Ordinaire, quand Imbert, évoque de Paris, obtint qu'elle fût mise sous son autorité  ; mais bientôt ayant reconnu le peu d'importance d'une concession qu'il avait d'abord ardemment sollicitée, il en abandonna sans peine le gouvernement spirituel aux bénédictins de Colombes (diocèse de Chartres)lesquels en avaient déjà la possession temporelle ; ceux-ci se chargèrent définitivement de son administration vers 1090, après que Philippe Ier, roi de France, eût fait reconstruire en partie les bâtiments du monastère.

Lorsque St-Germain-en-Laye devint résidence royale et, par conséquent, localité importante, on vit un autre évoque de Paris, Maurice de Sully, soutenir, contrairement aux bénédictins de Colombes, que l'église et le monastère étaient sous quelques sa juridiction, attendu, disait-il, qu'ils se trouvaient situés dans son diocèse et que depuis longtemps, il avait préposé un prêtre aux habitants du lieu. Deux chanoines, désignés pour arbitres, mirent fin à ce débat par une transaction signée l'an de grâce 1163, le 13 des calendes de mai.

Voici les principales conditions qui furent  stipulées entre les deux parties : « Si l'église de St-Germain avait besoin d'une nouvelle consécration, elle serait faite par l'évêque de Paris ; à celui-ci appartiendrait également le droit de donner la tonsure et de conférer les ordres sacrés à ceux de la ville qui voudraient se consacrer à Dieu ; l'abbé de Colombes recevrait dudit pontife les pouvoirs spirituels et la charge d'âmes ; il pourrait, s'il le voulait, charger des fonctions curiales, dans ladite église, ceux des curés voisins relevant du diocèse de Paris, soit celui d'Aupec, soit celui de Mareil ; il ne devait être soumis ni au droit de visite, ni au droit de synode, mais en signe de respect et de  soumission, il ferait hommage d'un besan à chaque évoque de Paris, l'année de son élévation à l'épiscopat[8]

A partir de cette époque, notre église ne porte plus dans les anciens titres le vocable de Saint-Vincent, mais uniquement celui de Saint-Germain ; elle fut incendiée par les Anglais en 1346, sous la conduite du Prince-Noir, quelques jours avant la fameuse bataille de Crécy ; reconstruite pendant le règne de Charles V, celui-là même qui, selon Christine de Pisan, fist moult reidifier le Castel de Saint-Germain, on y éleva deux clochers d'inégale hauteur et aux flèches très élancées. Les rois François Ier, Henri II et Charles IX déléguèrent sur les coupes des forêts de Laye et de Marly les fonds nécessaires à ses réparations annuelles. En 1586, deux chapelles (Saint-Michel, Saint-Pierre et Saint-Paul) y furent bâties aux frais de messire et vénérable Dominique Boullard, curé de la paroisse ; Henri de Bourbon, prince de Condé, lui donna de superbes ornements le jour où en présence de toute la maison royale, (23janvier 1596), il y fit sa profession de foi catholique ; en 1610, elle s'enrichit des reliques de Saint-Victor pape et de Saint-Honoré, évêque[9]. Au milieu du chœur apparaissait une belle châsse où étaient conservés plusieurs ossements de Saint-Clément et de Saint-Charles Borromée[10].

En mars 1632, durant la fête d'un de ces grands pardons que l'on nomme Jubilé, on vit se presser dans son enceinte une foule considérable  de prêtres et de pontifes, parmi lesquels figuraient les cardinaux de Lion et de Richelieu ; elle reçut de la reine Anne d'Autriche un grand soleil en vermeil paré de riches émeraudes ; Louis XIII à qui elle était redevable d'une magnifique croix tout en cristal, y vint en 1638,entouré des princes et des seigneurs de la cour, rendre à CELUI de qui émane toute puissance, de solennelles actions de grâces, pour la victoire remportée sur les Impériaux devant la ville de Rhinfeld ; on remplaça en 1660 ses deux clochers par une tour fort basse, mais très solide ; son campanille renfermait alors quatre cloches : là première portait le nom de Marie, à cause de la chapelle de la Vierge ; la seconde due aux libéralités de Jean de la Salle, capitaine du Roi, s'appelait Jérémie ; on nommait la troisième Catherine[11] et la quatrième Marguerite pour rappeler la mémoire de deux princesses, dont l'une était sœur et l'autre fille de Henri II.

Le premier novembre 1670, Hardouin de Péréfixe, archevêque de Paris, après un vif démêlé avec Monseigneur de Chartres, vint prendre possession de notre église paroissiale par un service solennel où parut toute la Cour [12]. Louis XIV lui témoignait une affection particulière : nous lisons dans les auteurs contemporains qu'il lui accorda plus de cent mille francs et que maintes fois il y présenta le pain bénit avec une magnificence vraiment royale. En 1677, on y construisit un portail surmonté de deux frontons triangulaires et dont le plus grand était intercepté par une rosace. Quelques années après, cet édifice étant insuffisant à contenir le nombre toujours croissant des fidèles, on résolut de l'agrandir en prenant sur la cour du prieuré le terrain qui serait nécessaire. Messire Jacques Desoleux, alors prieur, fut obligé d'en céder 23toises de long sur 4 de large pour placer la sacristie et les salles destinées aux catéchismes ; mais comme il ne pouvait en aliéner les fonds, il fut passé entre lui et les marguilliers, Antoine, porte-arquebuse du roi, et François Ferrand, seigneur de Fillancourt, un acte par lequel la paroisse s'engageait à faire célébrer tous les ans une grand'messe à l'intention du prieur, quel qu'il fût, et à lui payer une redevance annuelle de six sols ; au moyen de cet accord, on put faire travailler à la démolition d'un ancien bas-côté dont les arcades et les piliers se trouvaient minés par les eaux. Le 12 septembre1681, vers quatre heures, une grande partie du chœur et de  la grande nef s'écroula pendant l'office ; mais heureusement il n'y eut personne de blessé ; Colbert se transporta sur les lieux pour vérifier l'état des bâtiments et sur le compte qu'il en rendit, Louis XIV ordonna une reconstruction générale.

Dans cette église, dont le célèbre artiste Israël Silvestre nous a laissé une gravure, reposaient les cendres de Jacques Hecquet, de Boullard et de Claude Benoist, curés de la paroisse ; outre le maître autel, elle avait les chapelles de St-Roch, de St-Sébastien, de St-Michel, des apôtres Pierre et Paul, de St-Firmin, de St-Glaude, de St- Crespin, de St-Fiacre, de St-Nicolas et de l'Annonciation. Celle-ci avait été fondée en 1598 aux frais de Louis Alberti[13].

C'était auprès de l'église (place actuelle de la paroisse) que se trouvait le premier cimetière public de Saint-Germain. Dans ces âges de foi, nos pères n'avaient pas songé, sous prétexte de salubrité, à transporter leurs chers défunts loin des habitations ; mais ils aimaient à les posséder au milieu d'eux. Et pourquoi cela ? Ils pensaient sans doute que la vue des tombeaux, salutaire pour eux-mêmes, devait l'être également pour les morts, en rappelant ces derniers à leur souvenir, quand l'heure de la prière les appelait au Temple.

On voyait aussi sur cette même place une pyramide en pierre, aux armes de

France, surmontée d'un globe qui portait une couronne royale. Le pied de la colonne était environné d'un bassin auquel on arrivait par trois marches circulaires et qui recevait les eaux d'une fontaine perpétuelle ; dans plusieurs grandes circonstances, la fontaine jeta du vin.

Ce monument encore debout en 1807 avait été bâti en mémoire de la naissance de Charles-Maximilien, plus tard Charles IX.

 

[1] On appelait carcan un cercle de fer au moyen duquel l'exécuteur des hautes œuvres fixait par le cou, à un poteau, celui était convaincu d'avoir commis certains crimes. [2] Précis historique de Saint-Germain-en-Laye (1848), par MM. Rolot et de Sivry, page 92. [3] ANDRÉ DUCHESNE, Antiquités des Villes de France, page 219. [4] JACQUES ANTOINE, Marguillier, porte-arquebuse de Louis XIV, ouvrage manuscrit, conservé dans les archives de la Fabrique.

[5] Histoire du diocèse de Paris, tome 7, page 211. [6] Voir DOM MARTENE. Amplissima Collectio scriptorum veterum, tome 1 ; Antoine l'Aîné, Histoire des Antiquités de Saint-Germain- en-Laye et des environs, ouvrage manuscrit dont notre bibliothèque municipale possède une copie.[7] Charlevanne, ainsi nommé d'une vanne ou pêcherie, dont l'origine remonte à Charles Martel, était situé sur les bords de la Seine, près Rueil ; voir la preuve de ce fait dans l'Histoire de Saint-Germain-en-Laye, par GOUJON, page 314. Charlevanne ne fut donc pas le nom primitif de notre cité, comme l'ont prétendu bien à tort auteurs. [8]Voir pour les détails : Gallia Christiania, tome VIII, colonne 1254 et aux Preuves, colonnes 388, charte LXIV ; Antoine l'aîné, ouvrage déjà cité. Le besan, monnaie de Byzance ou de Constantinople représentait sept francs d'aujourd'hui. [9] Voir dans les archives de la un Fabrique procès-verbal relatif à ces reliques.

[10] Ce dernier était le patron du clergé de la Paroisse, voir Propre de 1769, page. 129, 4 novembre. [11] Cette troisième cloche s'étant sera refondue cassée et bénite en 1739. Voici quelle en était la suscription : « L'an 1730, je lus nommée Louise par Louis Quinze, roi de France et de Navarre et par la reine Marie-Félicité de Leczinska, son épouse. » [12] L'évêque de Chartres prétendait que la cure de Saint-Germain ressortissait de son diocèse ; mais il fut débouté de ses prétentions par un arrêt du Conseil d'Etat. Voir à ce sujet Gallia Christiana, tome VII colonne 183 ; Antoine l'aîné, Antiquités de Saint-Germain. [13] On trouve un plan de cette église dans, le martyrologe manuscrit de l'Eglise paroissiale de Saint-Germain-en-Laye. Par Jacques Antoine, marguillier.

II

Reconstruction de l’Église sous les auspices de Louis XIV. — Première pierre, feu de joie, façade. — Projets d'agrandissement sous Louis XV, médailles. État de l’Église au moment de sa démolition en 1824.

 

La première pierre du nouvel édifice lut posée par le duc de Noailles, chargé de représenter Louis XIV. Au jambage d'une petite porte qui menait au Prieuré, on déposa trois médailles, dont deux en argent aux effigies du roi et de la reine ; dans la troisième qui était en plomb furent gravés les titres du duc de Noailles et les noms des marguilliers, Antoine et Ferrand, avec l'inscription suivante : Cette église a été rebâtie du règne et des bienfaits de Louis XIV, dit Le Grand, en 1682[1]. Ce fut Hardouin--Mansard, architecte de la couronne, qui dirigea les travaux ; on les poussa avec une telle activité qu'ils furent achevés dans l'espace d'une année. Le10avril 1683, veille des Rameaux, l'archevêque de Paris, Monseigneur François de Champvallon, vint consacrer le nouveau temple, et les habitants, en reconnaissance des bontés de Louis XIV, arrêtèrent qu'on fêterait tous les ans l'anniversaire de sa naissance (5 septembre), par une procession autour de la ville, qui serait suivie d'un Te Deum et d'un feu de joie. Après le décès du roi, un service des morts devait remplacer la procession. Cet hommage fut rendu notoire par une épigraphe sur un marbre blanc que l'on plaça dans le choeur de l'Eglise. A ce sujet, l'archevêque de Paris fit un mandement dans lequel il exhortait les paroissiens à se rendre exactement à cette cérémonie qu'il célébra lui-même, pour la première fois, en présence du clergé et du marquis de Montchevreuil, gouverneur de St-Germain. Jacques II, roi d'Angleterre et la reine, son épouse, Marie d'Esté, n'oublièrent jamais, pendant leur séjour dans notre ville, d'assister à cette fête. C'étaient eux-mêmes qui 'allumaient le feu[2].

La façade de cette église se composait de deux parties distinctes : le clocher et le portail. Le clocher, à forme rectangulaire, était armé de deux contreforts entre lesquels on remarquait une porte à cintre surbaissé et couronnée d'un attique supporté par deux consoles. Une plaque encastrée dans un chambranle ornementé faisait connaître l'époque où le bâtiment avait été construit. Le campanille ouvert d'arcades ayant chacune quatre abat-sons se terminait par une balustrade dont les angles étaient ornés de Vases en forme d'urne funéraire.

Le portail présentait aussi, du moins dans sa partie basse, la surface d'un rectangle ; au centre s'ouvrait une grande porte à laquelle on montait par neuf marches que séparait un palier intermédiaire ; dans l'imposte deux dauphins soutenaient un écusson timbré de la couronne royale ; on voyait ensuite deux anges, un lis à la main, tourner leurs regards vers l'effigie de sainte Véronique, au-dessous de laquelle on avait gravé la face de l'Homme-

Dieu ; les statues de saint Germain et de la Sainte Vierge surmontaient deux petites portes bâtardes presque à niveau du sol ; ces statues étaient couronnées d'arcades et de macarons ; au-dessus de l'entablement était un acrotère avec un oculus qui avait à droite et à gauche des attributs héraldiques. Dans le tympan rayonnait un soleil ; assis sur le fronton, deux anges, aux ailes éployées, se trouvaient séparés par une croix latine.

On peut voir, dans le martyrologe de Jacques Antoine, un plan de cette église en 1682 ; soixante-quatre ans après, Louis XV ordonna de lui donner de plus amples proportions et pour assurer l'exécution de ses ordres, il assigna par un édit du 20 juillet 1746 certaines sommes annuelles qui, s'étant accumulées, formèrent, au bout de 18ans, un capital assez élevé pour pouvoir commencer les travaux ; de tous les plans qui avaient été présentés, on adopta celui de M. Nicolas Potain, parce qu'il offrait au clergé et à la ville une foule d'avantages notables. Ce fut le duc d'Ayen qui posa au nom du roi la première pierre, le 20 novembre 1766, dans le quatrième pilier à gauche, quand on entrait par le grand portail ; on mit dans cette pierre, enfermées dans un coffre de bois de cèdre, six médailles d'égale grandeur : une en or du poids de six jouis de 24livres deux en argent valant chacune 9 livres et trois de bronze ; elles portaient d'un côté : Lud. XV, rex christianiss, et de l'autre : Pietas Augusta novi sancti Germani templi primum lapidem posuit anno M.DCCLXVI [3].

Cette première pierre fut bénite par messire Jérôme Legrand, curé de la paroisse ; la justice qui assista en robe à cette cérémonie était composée de MM. Claude Jouanin, lieutenant ; Plouvyé, Duchateau, Blondeau, Panniers, procureurs ; Parizot, greffier ; Séjourné, huissier et premier audiencier ; Mathieu Bataille, Jacques Cordier, huissiers priseurs et Lemoine, huissier de police ; on y remarquait aussi MM. Potain, architecte, Leroux, Foulon, Sandrier et Gaudron, entrepreneurs[4].

Les travaux se poursuivirent assez activement jusqu'en 1787, année où l'intendant du roi invita l'architecte à réduire ses premiers plans par mesure d'économie.

Cette réduction opérée, on adjugea l'entreprise aux frères Sandrier, moyennant la somme de 359.400 livres, qui devait leur être payée au fur et à mesure de l'avancement des travaux, à la charge par eux de les avoir terminés dans l'espace de trois ans ; mais les versements n'étant effectués qu'à de grandes distances et par acomptes insuffisants, les sieurs Sandrier se virent forcés de ralentir les travaux, lesquels allaient être entièrement suspendus par les événements de la Révolution française. Le 21août 1816, le conseil municipal demanda l'allocation annuelle de la somme de 15.148fr. 51cent., à l'effet de reprendre les constructions abandonnées.

A cette époque, notre église était partagée en deux grandes nefs ; égales et voûtées ; celle du choeur et celle de la Vierge. On entrait dans la première par la porte principale, tournée alors sur la place de la paroisse. Là étaient l'orgue, placé dans une tribune-de-bois que supportaient deux colonnettes de fer, le banc de l'oeuvre surmonté d'un Christ, un grand aigle qui servait de-pupitre et la chaire donnée par Louis XIV en 1681[5].

Des colonnes corinthiennes dont le soubassement portait les chiffres entrelacés d'Anne d'Autriche et de Louis XIII, ornementaient le retable du Maître-Autel [6].

Un porche sombre, percé sous le clocher, donnait accès à la nef de la Vierge, qui était séparée de celle du choeur par trois arceaux reposant sur des piliers carrés ; l'autel était orné de colonnes couronnées d'un fronton circulaire ; au bas delà nef se trouvaient les fonts baptismaux et une porte qui communiquait avec la chapelle du Prieuré, au moyen d'une galerie couverte [7].

Avant la Révolution, cette église était richement pourvue d'ornements de toute espèce, comme le prouve l'inventaire qui en fut fait en 1743 ; dans son enceinte avaient eu leur sépulture Louis Lenormand, sieur de Beaumont et gouverneur de Saint-Germain, Ramsay, chevalier baronnet d'Ecosse, le duc d'Orléans, second fils du roi Henri IV, messires François Converset et Pierre Cagny. Ces deux derniers avaient été curés de la Paroisse.

Là aussi furent placés quelques restes de Jacques II, roi d'Angleterre, de sa femme Marie d'Esté et de leur fille Marie-Louise.

[1] On a dit parfois que ces médailles avaient été retrouvées en 1824 ; c'est erreur. Les médailles retrouvées en une constataient la 1824 sous Louis pose de la première pierre dessous XV, comme nous le disons ci-dessous. [2] Voir l'abbé Leboeuf Diocèse de Paris, t. VII. Paris, p. 223 ; Mercure de Septembre, 1695 ; Goujon, Hist. de St-Germain, p. 315 ; Rolot et de Sivry, Précis, p. 195. [3] Ces médailles ont été retrouvées en 1824 ; celle en or est à la bibliothèque municipale ; elle s'était égarée, on vient de la remettre à sa place : les cinq autres avaient été déposées dans le trésor de la Fabrique ; il n'en reste plus que deux, une en argent et l'autre en bronze. [4] Nap. Laurent, dans l'Industriel de Saint-Germain-en-Laye, 1868, 5 décembre, page 195. [5] Cette chaire actuelle se trouve dans l'église. [6] Elles ornent aujourd'hui l'autel de la chapelle Sainte-Anne. [7] Pour plus de détails voir Rolot et Sivry.

III

Église actuelle : Façade, clocher, orgue, sanctuaire, Notre-Dame-de-Bon-Retour, peintures d'Amaury Duval.

 

Une loi du 21 juillet 1824 ayant autorisé la ville à faire un emprunt de quatre cent mille francs et à s'imposer extraordinairement pendant douze années, les constructions de l'église furent reprises et conduites sous la direction de M. Moutier, architecte et de M. Malpièce, vérificateur expert, mais avec de grandes modifications dans les données primitives de M. Nicolas Potain[1] . Monseigneur l'évêque de Versailles consacra le nouvel édifice le 2 décembre 1827. Quelques années après, d'énormes vices de construction donnèrent lieu à un grand procès contre MM. Moutier et Malpièce[2]. La ville Payant perdu fut contrainte de faire à ses propres frais la restauration générale d'un monument pour l'édification duquel elle s'était déjà imposé de bien lourds sacrifices Les travaux commencés en 1849, sous les ordres de M.Nicolle, architecte, furent confiés aux entrepreneurs et artistes suivants : Blard, maçonnerie ; Bayonne , charpente ; Lerenard, serrurerie ; Féry, menuiserie ; Monduit, plomberie ; Blanchin, peinture ; Sauzin, aîné, Delafontaine et Oltin, sculpture ; Amaury Duvaly. Peinture monumentale (fresques) ; Gornuelle, vitraux.

La façade de l'église est précédée d'un vaste perron en pierre, élevé de neuf marches et entouré d'une grille de fer due à la piété de madame Oger, née Lecomte. Sur ce perron s'élève un portique soutenu par six colonnes, dont quatre de face et une de chaque retour ; le plafond en plates-bandes forme des caissons qui produisent un bel aspect, entablement est couronné d'un fronton triangulaire dans lequel apparaît sculptée en bas-relief la Religion assise sur un trône ; à l'un de ses côtés sont la Foi, l'Espérance, la Charité, et à l'autre saint Mathieu, saint Marc, saint Luc et saint Jean avec leurs attributs : L'homme, le lion, le bœuf et l'aigle[3]. Au-dessus de la porte principale on lit ces mots : D.O.M. SVB.INV. S. GERMANI. « Au Dieu très bon, très grand, sous l'invocation de saint Germain ».

Le clocher se trouve à l'extrémité de l'église : C'est une tour carrée reposant sur quatre piliers réunis au moyen d'une double voûte d'arête et formant un petit porche auquel on arrive par un perron de 13marches[4]. Le campanille a des pilastres surmontés d'arcades à jour et couronnées d'un entablement. Le toit est à quatre plans inclinés ; on y remarque à la partie inférieure un cordon d'antéfixes renfermant chacune une croix grecque pâtée ; autour du cadran de l'horloge sont les douze signes du zodiaque en bas-relief avec quatre têtes d'ange soigneusement sculptées. Nous lisons au-dessus delà frise : AEDIFICA VIT CIVITAS SANCTI GERMANI. ANNOM DCCCXXVII « Construit par la ville de Saint-Germain, l'an 1827. « Sur la face nord, à un mètre environ du sol, est cette inscription : Ville de Saint-Germain - en - Laye. Nivellement, repère central 66 m. au-dessus de zéro de l'échelle du pont de la Tournelle. Le zéro de l'échelle du pont de la Tournelle à Paris est à 26m.25c. au-dessus du niveau de la mer.

Bâtie sur un plan en forme de croix, l'église se compose d'une grande nef flanquée de deux côtés latéraux ; le fond est demi-circulaire; il n'y a pas ici de voûte, mais un plafond formant des caissons renforcés : C'est un lointain écho des riches plafonds que l'on admire dans plusieurs basiliques de la Ville Eternelle ; à droite et à gauche de la grande porte, on apercevait en 1817deux belles statues en pierre représentant saint Pierre et saint Paul ; vers 1855, elles furent transportées sous le portique de la chapelle Sainte-Anne où nous regrettons de ne plus les voir ; que sont-elles devenues?

Nous l'ignorons. Le grand orgue, œuvre de Clicquot, le plus célèbre facteur du XVIIIe siècle a subi en 1852 une métamorphose qui le place au nombre des meilleurs instruments dont s'honore la capitale ; il a quarante jeux et quatre claviers dont un de pédales ; ajoutons qu'il possède plusieurs jeux des vieilles orgues, tels que tierce, quarte, quinte et nazard.

A gauche, entre deux colonnes, est la chaire que supporte un superbe lion doré ; elle avait d'abord été faite pour la chapelle du château de Versailles ; le maréchal Anne-Jules de Noailles l'obtint de Louis XIV et les marguilliers François Ferrand et Jean Antoine la firent transporter à Saint-Germain en 1681 ; il est probable, dit un historien moderne, que plusieurs des illustres orateurs du XVIIe siècle y sont montés pour faire entendre ces voix puissantes dont l'écho est arrivé jusqu'à nous.

Dans l'ancienne église, la chaire était appliquée contre le mur gauche qui formait un des-côtés de la rue de la Paroisse ; son escalier était d'une grande richesse, on l'a remplacé par un tambour sans valeur ; les peintures primitives qui faisaient admirablement ressortir tout le fini du travail, ont également disparu. Au milieu apparaissait un écusson portant les armes de France aux trois fleurs de lys avec deux coqs gaulois pour supports ; on lui a substitué, en 1830, une croix rayonnante surmontée d'une corbeille de fruits et de fleuri[5]. Nous n'approuvons pas ces changements que nous taxerions volontiers de vandalisme.

L'orgue du choeur, remarquable par la puissance et la variété de ses timbres, possède dix jeux et deux claviers ; il sort de la maison renommée du facteur Cavaillé-Coll. Quant au grand orgue dont nous avons parlé précédemment, qui passe communément pour être l'œuvre de Clicquot, il serait, d'après M. Arthur Coquard, contemporain de Louis XIV ; commencé en 1698, il aurait été complété en 1709.

Dans quelle mesure les Clicquot qui sont très postérieurs y ont-ils mis la main ?

C'est un point ajoute M.Coquard que nous que nous n'avons su élucider[6].

Les stalles proviennent de l'ancien hôpital des vieillards dans la vallée de Fillancourt. Le sanctuaire se trouve séparé du choeur par une balustrade en marbre à hauteur d'appui ; la grille de communion, d'un beau travail, était jadis dans la chapelle du Château-Vieux de Saint-Germain. Revêtu de marbre et de jaspe, le maître-autel est d'une forme noble et sévère. Les candélabres à branches que nous y remarquons, à droite et à gauche, tenus par deux anges, sont une donation de Notre-Dame-des-Victoires.

Autrefois, la partie circulaire était fermée par une grille de fer couronnée de fleurs de lys ; nous y voyons aujourd'hui neuf colonnes ioniques sur lesquelles repose une demi-coupole dont nous parlerons plus loin[7].

Quelques auteurs ont écrit que notre église était orientée. Plût à Dieu qu'ils eussent dit vrai, mais ils se trompent.

Une église est orientée lorsque son chevet regarde le levant ; lorsque, pendant la célébration des saints mystères, nous avons le visage tourné vers ces plages d'où nous vient la lumière, image du Christ, la lumière par excellence. Dans cette disposition de nos temples, il y a un magnifique symbolisme que les architectes du moyen-âge avaient soin de ne pas oublier. Or, ici, quand le prêtre est à l'autel, ce n'est pas vers l'endroit où le soleil se lève, mais c'est au contraire vers l'occident que nous tournons les regards.

A gauche du sanctuaire, dans les bas-côtés, il est une statue de la Vierge tenant dans ses bras l'enfant Jésus ; trouvée sur la place du Château, lors des fouilles pour la construction de la nouvelle église, elle fut déposée dans un jardin du voisinage, où elle resta environ cinquante ans, exposée aux intempéries des saisons, jusqu'au jour où le curé de la paroisse, le vénérable M.Collignon, la fit transportée dans l'ancienne sacristie[8] (1835).

C'est par les soins de notre dernier et regretté pasteur, M.Louis Chauvel, qu'elle fut placée, le 25mars 1868,à l'endroit où elle reçoit aujourd'hui nos pieux hommages ; il y eut à cette occasion une cérémonie très émouvante, suivie du chant d'un cantique dont voici le début:

 

Ah ! la voilà La Madone chérie,

Qui si longtemps à nos yeux se voila

Elle revient dans sa chère patrie

Et nous crions d'une voix attendrie

Ah ! la voilà.

 

Cette statue, un des plus purs spécimens de la statuaire catholique au moyen-âge, remonte au 13e siècle ; le bloc de marbre où elle fut taillée était sorti des carrières.de Mesnil-le-Roy et tiré du banc royal. Quelques-unes de ses parties, qui avaient clé endommagées, furent rétablies dans leur état primitif par M. Dagand, d'après les indications de M.Millet, l'habile architecte si connu dans notre cité. C'estau pinceau de M.Desouches qu'est due l'ornementation[9](1).On invoque cette statue sous le titre de Notre-Dame de Bon-Retour. Un bref du Saint-Père, daté de Rome, 5 mars 1869, contresigné par le cardinal Paracciani Clarelli, approuve le vocable et accorde à cette dévotion des grâces spirituelles, entre autres une indulgence plénière à tous ceux qui, vraiment pénitents, après avoir confessé leurs fautes et s'être nourris du pain eucharistique, vénéreront dévotement la susdite statue, le jour de l'Annonciation de la Bienheureuse et Immaculée Vierge-Marie, ou l'un des sept jours suivants, au choix de chacun[10].

Les peintures à fresques sont l'œuvre de M Amaury Duval, un des premiers élèves du célèbre Ingres. Voici, en commençant par la droite, une description sommaire de celles qui décorent la nef, le chœur et la demi-coupole du sanctuaire.

Au-dessus de l'entablement de la nef entre les croisées, nous apercevons six grands tableaux portant les titres suivants : Merces, Misericordia, Redemptio, Humilitas, Caritas, Verbum ; ils sont accompagnés de petits cadres avec des figures qui viennent compléter la signification du sujet principal. Dans tous ces, tableaux on a gravé des textes empruntés aux Saintes Ecritures, mais que l'œil distingue bien difficilement ; afin qu'ils ne restent plus lettre morte pour le commun des fidèles, nous avons eu la précaution de les reproduire et de les interpréter.

1° Merces (récompense). Le père de famille distribue un égal salaire aux ouvriers qui ont travaillé dans sa vigne.

Comme l'un d'eux blâme sa manière d'agir, Amice, lui dit-il, non fado tibi injuriam, nonne ex denario convenisti mecum ?

St Matthieu, chapitre XX, verset 13. « Mon ami, je ne te fais point d'injure ; n’étais-tu pas convenu avec moi d'un denier[11]

La figure d'un jeune homme drapé en bleu dans le premier plan témoigne au contraire sa joie et son étonnement.

Derrière le père de famille, un ouvrier satisfait de son salaire paraît s'inquiéter fort peu de cette générosité ; à gauche est un homme d'âge mûr plongé dans la réflexion. Ce sujet est tiré de la Parabole : Les Ouvriers dans la Vigne. Le père de famille, c'est Dieu ; par la vigne il faut entendre l'église, c'est-à-dire la société des disciples du Christ. Les ouvriers ce sont les hommes qui sont appelés à travailler à l'œuvre du salut.

Madeleine, pénitente, celle dont il a été dit qu'il lui sera beaucoup pardonné, parce qu'elle avait beaucoup aimé. Ubi abundavit delictum, superabundavit gratia Epître de St Paul aux Romains,V. 20.

«Là où il y a eu abondance de péché, il y a eu aussi abondance de grâce. »

3°La femme qui a retrouvé sa drachme. Congratulamini mihi quia inteni drachmam quam perdideram. St Luc XV,9. « Réjouissez-vous, car j'ai trouvé la drachme que j'avais perdue. »

Misericordia. Groupe de onze personnes. C'est le retour de l'enfant prodigue ; il se jette aux pieds de son père qui lui ouvre les bras avec tendresse et commande à ses serviteurs de lui apporter ses premiers habits ainsi que ses anciens ornements. Comme l'aîné manifestait un certain mécontentement, il est bien juste, lui répond son père, que je témoigne ma joie : Perierat et inventus est, S. Luc. XV. 24«Mon fils était perdu et il est retrouvé.»

5° Le Bon Pasteur. Plein de joie, il place sur ses épaules la brebis égarée qu'il vient enfin de retrouver : Cum invenerit eam, imponitin humeros suos gaudens, S. Luc XV.5.

Le Centurion. A la vue des prodiges qui s'opèrent à la mort du Christ, il s'écrie : Vere filius Dei erat iste, S. Mat. XXVII.54. « Certainement cet homme était fils de Dieu. » D'après une respectable tradition, ce centurion s'appelait Longin ou Longis ; il reçut en Cappadoce la palme du martyre et les Grecs célèbrent sa fête le 16 octobre.

7° Redemptio. Jésus meurt sur la croix. Tradidit semetipsum pronobis, épitre de S.Paul aux Ephésiens.V. 2. « il s'est livré lui-même pour nous. » Quatre anges reçoivent dans des coupes le sang qui découle des mains mutilées du Sauveur. Au pied de la Croix est un admirable groupe de huit personnes parmi lesquelles nous remarquons le disciple bien aimé, Saint-Jean ; il soutient la Vierge qui vient de s'évanouir.

8° Le bon larron. Domine memento mei S. Luc. XXIII. 42. « Seigneur, souvenez-vous de moi. « Il paraît qu'autrefois les Juifs croyaient s'assurer l'entrée du Paradis, en assistant à la mort d'un juste, et en se recommandant à ses prières.

Aujourd'hui encore, l'Israélite sur son lit de mort adresse à Dieu cette demande : « Quand je mourrai, pensez à moi dans la Vie Eternelle, afin que j'aie part au jardin de l'Eden. » Le bon larron est honoré à Rome sous le nom de Saint Dima.

Saint Pierre. Tibi dabo clavesregni coelorum, S. Math. XVI. 19. « Je te donnerai les clefs du royaume des Cieux.» Vient ensuite le texte suivant : Dedit semetipsum pro nobis ut nos redimeret ab omni iniquitate. « Il s'est donné lui-même pour nous, afin qu'il nous délivrât de toute iniquité.»

10° Humilitas. Ce n'est pas la Cène, comme nous l'avons entendu dire quelquefois ; le sujet est emprunté à la parabole du Christ sur ceux qui ont été invités. Ne prenez pas la première place, mais bien la dernière afin que le maître vous dise : Amice, ascende superius, S. Luc. XIV.10 « Ami, montez plus haut. »

11° Le Publicain. Deux hommes allaient au temple pour prier ; l'un était Pharisien, c'est-à-dire du nombre de ces sages qui faisaient profession d'une très haute vertu ; l'autre était Publicain. C'est ce dernier qui est justifié par l'humilité de sa prière : Deus, propitius esto mihi, S. Luc XVIII. 13. « Mon Dieu, soyez-moi propice. »

12° Veuve donnant son obole. «Celui qui donne au pauvre ne connaîtra pas  d'indigence. » Qui dat pauperi non indigebit, proverbes, XXVIII.verset 27.

13° Caritas, groupe de neuf personnes. Un homme venant de Jérusalem tombe entre les mains de voleurs qui le laissent à demi-mort. Passent un lévite et un prêtre sans être touchés de son infortune ; sur ces entrefaites arrive un Samaritain qui le relève et le place sur son cheval : Samaritanus autem misericordia motus est, S. Luc X. 33«Mais le Samaritain fut ému de compassion.»

14° La glaneuse. Allusion à la bonté de Booz qui commande à ses moissonneurs de laisser tomber à dessein plusieurs épis, afin que Buth puisse les ramasser : Nesciat sinistra tua quid faciat dexteratua, S. Mathieu VI. 3. «Que votre main gauche ne sache pas ce que fait votre droite. »

15° Un guerrier. Il remet l'épée dans le fourreau ; « Bienheureux les pacifiques. » Beati pacifici, S.Mat.V; 9.

16° Verbum. C'est le Sermon sur la montagne. L'homme Dieu, au milieu de ses apôtres, résume toute la doctrine de l'Evangile et proclame les huit béatitudes. Docebat eos clicens, S. Mat.V. 2. « Il les enseignait, en disant. »

17° Une femme. Son nom n'est pas arrivé jusqu'à nous ; elle venait de s'écrier : Heureuses les entrailles qui vous ont porté, quand Jésus lui répondit : « Bien plus heureux sont ceux qui écoutent la parole de Dieu ». Beati qui audiunt verbum Dei, Saint-Luc, XI, 28.

18° Le Bon Semeur. Semen est verbum Dei, Saint-Luc, VIII, 11. «La semence est la parole de Dieu. » Nous lisons ensuite ces mots ; Fides ex auditu, auditus autem per verbum Dei, Saint-Paul aux Romains. X. 27. «La foi vient de l'ouïe ; or l'on entend par la parole de Dieu » Sur l'arc-doubleau qui est devant nous, on remarque deux anges, dont l'un dans l'attitude de la douleur présente la croix à l'adoration des hommes, tandis que l'autre, aux traits graves et majestueux, client à la main le livre des Saintes Ecritures.

Dans le choeur, entre les demi-rosaces, sont représentés les évangélistes et leurs attributs, puis quatre anges avec la trompette, la balance, le glaive et la palme.

Sur la demi-coupole du sanctuaire, le Christ dans sa gloire, appelle les bénis de son père à venir prendre possession du royaume préparé pour eux dès la constitution du monde : Venite, Benedicti Patris mei, possidete paratum vobis regnum a constitutione mundi. On voit à sa droite : saint Louis, roi, saint Joseph, saint Jacques le mineur (Humilitas), sainte Fr. De Chantal, sainte Elisabeth de Hongrie, saint Martin (Caritas), sainte Geneviève, sainte Marthe, saint Germain (Fides); et à sa gauche : le bon larron, Madeleine, Marie d'Egypte (Poenitentia), le Centurion, saint Paul, saint Augustin. (Gratia), saint Etienne, saint Laurent et saint Denys (Martyrium). Au-dessus de la tête de saint Laurent, apparaissait, il y a quelques années, la trace d'un obus que les Prussiens avaient lancé sur notre cité le 28 septembre 1870.

On a dit au sujet de ces peintures : Si l'on peut en regretter la tonalité un peu sourde, le dessin et la composition font un grand honneur à M. Amaury-Duval[12].

 

[1] On ne conservait guère que la colonnade de la nef et les premières fondations. [2] Voir à ce sujet Pièces relatives à l'église Saint-Germain, par M. de Breuvery, maire ; on peut les consulter soit à la Fabrique, soit à la Bibliothèque municipale. 

[3] Ces sculptures sont l'œuvre de M. Ramey fils. [4] La grille de fer qui enferme ce perron séparait dans l'ancienne église le chœur de la nef. [5] Voir MM. Rolot et de Sivry, précis historique, page 50. [6] Voir journal le Monde 1er novembre 1888. [7] Dès le principe, il y avait seulement cinq colonnes ; les autres ont été ajoutées beaucoup plus tard : Notes fournies par le vénérable frère François Xavier. [8] Cette sacristie est aujourd'hui une dépendance de la chapelle Sainte-Anne. [9] Voir Notice sur Notre-Dame de Bon-Retour, par M.Devrais, ancien vicaire de la paroisse. [10] Ce bref est affiché dans plusieurs endroits de l'église. [11] Le denier alors usité chez les Juifs valait environ 10 sous de notre monnaie. [12] M. Amaury-Duval est décédé en 1885 ; il avait envoyé à l'Exposition Universelle 1855 les quatre cartons de peintures qui ont pour titre : Redemptio, Verbum, Misericordia, Humilitas.

 

IV

Sacristie — Chapelles — Ancien

Prieuré.

 

La sacristie actuelle n'a été terminée qu'en 1845 ; voici les principaux objets que l'on y conserve :

1° Deux christs en ivoire, d'un travail vraiment digne de remarque ; l'un, dont la croix d'ébène massif, renferme une parcelle de la vraie croix, sert à l'église pour l'adoration du Vendredi saint. D'après une note qui nous a été fournie par un de nos anciens vicaires, aujourd'hui curé du Vésinet, M. l'abbé Bergonier, sa Sainteté Pie VII aurait eu ce Christ à son usage, pendant sa captivité à Fontainebleau (1812).

2° Un médaillon avec une parcelle du manteau de saint Joseph et d'un os de saint Louis de Gonzague ; le titre qui atteste leur authenticité est daté de Rome 18 octobre 1804. C'est un don de M.Dubusc, ancien secrétaire en chef de notre Hôtel de Ville.

3° Un reliquaire d'argent de forme ovale et fermé par un verre de cristal ;  il contient une parcelle de la vraie croix, du  voile de la sainte Vierge et quelques restes de saint Pierre, de saint Paul, de sainte Anne et de Philippe de Néri. (Authentique datée de Versailles, 2 décembre 1829.)

4° Plusieurs ossements dans un reliquaire, mais dépourvus de toute date authentique. Ne serait-il pas utile de jeter sur ce point quelque lumière ? Nous soumettons la question aux autorités compétentes.

5° Sept reliquaires dont six en métal doré ; ils renferment des parcelles de saint Laurent, diacre et martyr, de saint Jean-Baptiste, de saint Louis, roi de France, de saint Philippe, apôtre, de saint Denys évêque et martyr, de saint Jacques le Majeur, de saint Martin, évêque de Tours, de saint François-de-Sales, de saint Germain, évêque d'Auxerre, et de saint Charles Borromée. (Don de M. Albert Vasserot, ancien architecte des hospices civils de Paris, décédé dans notre cité, rue de Pontoise, n° 21.)

6° Plusieurs tableaux, entre autres ceux qui représentent Louis XIII, Anne d'Autriche, Saül évoquant l'ombre de Samuel, Elie jetant son manteau à Elysée, l'Annonciation, la Nativité et les quatre parties du monde en adoration devant le Sacré-Coeur. Notre église possédait autrefois les sept sacrements de Poussin, dont quatre entre les croisées de la nef et les autres dans l'hémicycle du chevet. Nous n'avons pu savoir ce qu'ils étaient devenus.

Six chapelles ouvrent sur les bas-côtés ; nous en ferons la visite en commençant par la droite, quand on entre dans l'église (porte principale). Nous disons la droite pour nous conformer au langage ordinaire des-architectes ; ce serait, au contraire, la gauche, si nous suivions les enseignements de la liturgie chrétienne.

1° La première chapelle renferme un mausolée qui a été bâti à la mémoire de Jacques II, par le prince régent d'Angleterre, depuis roi sous le nom de Georges IV[1]. Ce mausolée, tout en marbre blanc, est couronné d'un fronton triangulaire dont les angles et le sommet sont ornés de motifs symboliques. On lit sur l'architrave : Regio cineri pietas regia, c'est-à-dire ; A la cendrée d'un roi, la piété royale. Entre les pilastres qui soutiennent l'architrave est une table d'où se dégagent en bas-relief les armes de la Grande-Bretagne ; l'écu est surmonté de la couronne royale et entouré de l'Ordre de la Jarretière avec ces mots : Honi soit qui mal y pense ; il a pour supports à droite un léopard et à gauche une licorne colletée et enchaînée ; suit la devise : Dieu et mon droit. Au-dessous est gravée en lettres d'or l'inscription suivante :

 

Ferale quisquis hoc monumentum suspicis

Rerum humanarum vices meditare.

Magnusin prosperis, in adversis major

Jacobus II Anglorum rex

Insignes aerumnas dolendaque fata

Pio placidoque obitu exsolvit

In hac urbe

Die XVI septembris anni MDCCI

Et nobiles quaedam corporis ejus partes

Hic reconditae asservantur

 

« Qui que vous soyez, à la vue de ce monument funèbre, méditez les vicissitudes humaines ; grand dans la prospérité, plus grand encore dans les revers, Jacques II, roi d'Angleterre, voit finir ses malheurs insignes et ses tristes destinées, par une mort pieuse et paisible, dans cette ville, le seizième jour de septembre 1701 ; ici sont conservées « quelques-unes des parties les plus nobles de son corps[2]».

Le soubassement du tombeau est décoré de deux urnes en demi-relief et flanqué de deux petits autels funéraires. Celui de gauche porte ces trois hexamètres :

Qui prius augusta gestabat fronte coronam,

Exigua nunc pulvereus requiescit in urna;

Quid solium, quid alta juvant? Terit omnia lethum.

 

« Le prince qui naguère ceignait d'une couronne son front auguste, repose maintenant vile poussière dans cette petite urne ; à quoi sert un trône? A quoi servent les grandeurs ? La mort broie tout. »

On lit sur l'autel de droite :

 

Verum laus fidei ac morum haud peritura manebit ;

Tu quoque,summe Deus, regem quem regius hospes

Infaustum excepit, tecum regnare jubebis[3]

 

« Mais le renom de sa foi et de ses moeurs restera impérissable ; vous  aussi, Dieu tout puissant, vous ferez régner avec vous ce même prince qu'un  hôte royal accueillit dans son infortune[4]».

 

Les murailles de cette chapelle sont parsemées des attributs héraldiques de la couronne d'Angleterre, le lion, le léopard, la licorne, le J couronné et le blason royal. A la voûte est une belle peinture qui représente saint Georges à cheval et perçant de sa lance un dragon ailé. On la doit à l'habile pinceau de M.Amaury-Duval.

2° Chapelle Saint-Charles Borromée— Archevêque de Milan au XVIe siècle, ce saint était autrefois, comme nous l'avons déjà fait observer, le patron du clergé de la paroisse. —Dans le tableau de l'autel il est représenté parcourant, pendant la peste, les rues de sa ville épiscopale, la croix à la main, les pieds nus et la corde au cou[5].

3° Chapelle Saint-Joseph. Elle a été construite par les soins de M. le curé

Louis Chauvel. Au-dessus de l'autel est une Sainte Famille que l'on doit au pinceau d'une artiste qui a laissé au milieu de nous les meilleurs souvenirs, Mme de Lacroix. Un cartouche que soutiennent deux anges avec ces mots : Ite ad Joseph, couronne le retable. A la voûte, une fresque d'Amaury-Duval nous montre le Christ dans la maison de Simon le pharisien, Madeleine se jette à ses pieds qu'elle oint de ses parfums et essuie de ses cheveux.

Entre cette chapelle et la suivante étaient jadis les statues de deux évangélistes.

4° Chapelle du Sacré-Coeur. A droite est un tableau où le bon pasteur tend les mains vers la brebis égarée[6] ; à gauche, dans un magnifique vitrail, Nôtre Seigneur découvre son divin coeur à la Bienheureuse Marguerite-Marie [7](2). De chaque côté de l'autel se trouve un joli reliquaire avec des authentiques qui portent les noms suivants : saint Sulpice, saint Louis, roi de France, saint Vincent, martyr, saint Hyacinthe, sainte Placide, sainte Valentine, saint Basile, martyr, saint Eugène, saint Félix, martyr, sainte Juste, saint Bon martyr, saint Just, sainte Anne, sainte Félicité, sainte Blanche, saint Justin, sainte Modeste, saint Donat, martyr, sainte Victoire, saint Sévère. Les colonnes corinthiennes du retable proviennent de l'ancienne chapelle de la vierge ; la frise porte ces mots : cor Jesu miserere nobis.—Ex corde scisso ecclesia Christo jugata nascitur[8]. En face de cette chapelle, auprès de quelques marbres ex voto, se trouve une véritable effigie du visage sacré de Notre Seigneur: Vera effigies sacri vultus Domini Nostri Jesu Christi.

Un diplôme daté du 18 novembre 1887 nous apprend que cette effigie est très religieusement conservée et honorée à Rome, dans la sacro-sainte basilique de Saint-Pierre au Vatican : Quae Romae in sacro sancta basilica S. Petto in Vaticano religïosïssime asservatur et colitur.

5° Chapelle de la Sainte-Vierge.— Elle occupe l'emplacement de l’ancienne sacristie.

Son autel est privilégié, altare priviligiatum, c'est-à-dire que l'âme du défûnt, pour laquelle on y célèbre la messe, reçoit la grâce d'une indulgence plénière ; le bref du pape qui accorde cette faveur insigne est daté de l'an 1841. Au-dessus de l'autel, dans une niche cintrée, la Vierge tient dans ses bras l’Enfant Jésus.

Du côté de l’Epître nous remarquons deux tableaux : Un crucifiement, œuvre de M. Ansiaux et l'Institution du Rosaire par St-Dominique, fondateur de l'ordre des Frères prêcheurs. A gauche, un vitrail nouvellement inauguré présente, dans sa partie supérieure l'ange Gabriel, un lys à la main, annonçant à Marie qu'elle deviendra

la mère de Dieu : Ave Maria. Au-dessous sont Notre-Dame-de-Bon-Retour

et le véritable portrait de notre dernier pasteur avec ces mots : «Né en 1810, ordonné en 1834, à la mémoire de M.l'abbé Louis Chauvel, curé en 1859, décédé en 1894.» Une fresque représentant la Vierge entourée d'anges décore la voûte en demi-coupole.

6° Chapelle St-Vincent-de-Paul.— Ce saint prêtre méritait bien un souvenir dans notre église. C'est lui en personne qui, l'an 1643, installa dans notre ville les soeurs de charité. Dans le tableau du retable il est représenté exposant devant les dames de la Cour la malheureuse situation des enfants trouvés. La femme que l'on aperçoit dans le premier plan est Mme Legras, née de Marillac ; restée veuve elle se donna tout entière au service des malades et des pauvres[9].

7° Chapelle St-Louis.—C'est encore une fondation de l'abbé Louis Chauvel. Le tableau qui orne le retable figure la translation de la Couronne d'épines, que St-Louis, pendant sa résidence au château de St-Germain, avait obtenue de l'empereur de Constantinople ; il la porta lui-même depuis Sens jusqu'à Paris, pieds nus et la tête découverte. La fête de ce pieux monarque, que l'on célébrait dans notre cité, sur le parterre, le 25 août, a été supprimée en 1893, afin de donner plus d'éclat à l'antique fête des Loges [10].

8° Chapelle des Fonts baptismaux.— On y remarque une vasque ovale qui semble très ancienne ; elle est ornée d'une guirlande en pierre sculptée ; derrière ce bassin, on aperçoit, dans une niche cintrée, le Baptême du Christ par St-Jean-Baptiste. Celui-ci tient d'une main une coquille et de l'autre une croix enroulée d'une banderole avec ces mots : Ecce Agnus Dei. En 1848 on y voyait sainte Anne faisant lire la Sainte Vierge.

A l'église paroissiale se trouve contiguë la chapelle Sainte-Anne, que l'on appelle aussi chapelle basse ou du Prieur ; elle était autrefois sous le vocable du Saint Nom de Jésus[11]. Son entrée principale, qui donne sur la place du Château, présente un joli portail de quatre colonnes doriques. Cette chapelle a subi, en 1865, d'importantes réparations[12] ; le chœur fut séparé de la nef par un arc doubleau qui repose sur deux piliers où l'on voit deux reliquaires dont l'Un renferme quelques restes de sainte Anne. La porte du tabernacle est décorée d'un Christ en relief qu'accompagnent les quatre évangélistes[13]. Le retable envieux chêne a deux colonnes corinthiennes cannelées, dont le soubassement porte les chiffres entrelacés de Louis XIII et de sa royale Epouse[14].Une belle statue, de grandeur naturelle, représente sainte Anne faisant lire la sainte Vierge ; elle fut bénite le 16 janvier 1866 et les prières usitées dans ces circonstances furent suivies du chant d'un cantique composé par le-R. P. –Mansion et mis en musique par le neveu de ce dernier. Au-dessus de l'autel, un tableau figure l'apparition du Christ à Emmaüs ; c'est l'œuvre de M. Couverchel, un des premiers élèves d'Horace Vernet ; il a choisi le moment où les deux disciples reconnaissent Notre-Seigneur à la fraction du pain ; le disciple de gauche, Cléophas, est plongé dans un recueillement d'adoration, tandis que celui de droite, dont le nom n'est pas venu jusqu'à nous, exprime, par son attitude, un profond étonnement.

Jadis, il y avait à la place de cette toile un Père Eternel, à la barbe blonde, une main appuyée sur le globe terrestre avec ces mots : Fiat terra et terra facta est[15]. Du côté de l'évangile, une statue en pierre, représentant la Vierge et l'Enfant Jésus, mérite une mention particulière ; elle se trouvait primitivement dans l'Ecole des Frères, alors rue des Bûcherons, n°9. Comment était-elle venue en ce lieu ? On l'ignore. Les Frères l'apportèrent plus tard dans le bâtiment occupé aujourd'hui par l'Ecole Communale, rue de la Salle ; c'est de là que, par les soins de M. l'abbé Chauvel, elle fut transférée dans la chapelle Sainte-Anne. On a dit qu'elle était aussi précieuse que la statue de Notre-Dame de Bon-Retour. Les traces de peinture que l'on y avait remarquées semblaient lui donner une très ancienne origine[16].

Outre l'apparition du Christ à Emmaus, on voit dans cette chapelle les tableaux suivants : Résurrection de Lazare, par Laire ; Le Bon Samaritain de Comeiras ; La Juive Esther aux pieds d'Assuerus, qui passe pour une copie de Rembrandt Van-Ryn, peintre célèbre né en Hollande en 1606 ; Baptême du Christ par saint Jean-Baptiste ; Madeleine pénitente ; Sainte Famille et une Déposition du Christ au tombeau, copie fort remarquable d'une toile de Michel-Ange de Caravage[17], dont l'original est au Vatican. Cette dernière copie écrivaient en 1848 MM.Rolot et de Sivry, venait de la Maison des missionnaires du Mont Valérien où elle avait été déposée par Mgr Forbin Janson, évêque de Nancy.

La chapelle Sainte-Anne, avons-nous dit, s'appelait également chapelle du Prieur ; c'est en effet un dernier vestige du monastère que les Bénédictins de Colombes érigèrent en prieuré vers 1090 ; il avait eu pour fondateur Robert-le-Pieux, comme nous l'apprend une charte datée de l'an 1073, et dont voici le début : Ego Philippus, gratia dei, Francorum rex, notificare volo tam praesentibus quam aetali posterum quatenus avus noster Robertus rex in honorem Dei et sancti Germani apud silvam quai Leia vocatur quoddam construxit monasterium[18].

«Moi, Philippe, par la grâce de Dieu, roi des Francs, je veux qu'il soit notifié aux générations présentes et futures, que le roi Robert, notre aïeul, a fondé un monastère dans la forêt de Laye en l'honneur de Dieu et de Saint-Germain. »

Louis VI, dit le Gros, lui fit diverses donations en 1122 : Il se disposait à bâtir une forteresse à Charlevanne, près Rueil, quand les religieux de notre prieuré lui députèrent un de leurs moines, Robert, pour l'informer que cette dernière localité, la plus belle partie de leurs revenus, leur avait été concédée par les rois ses prédécesseurs ; Louis VI leur répondit que loin d'avoir l'intention de révoquer les privilèges dont ils pouvaient jouir, sa piété le portait au contraire à les confirmer et même à les accroître ; en conséquence, il leur abandonna Charlevanne avec son église, en échange du terrain dont il avait besoin pour construire son château qu'il résolut, dès lors, de faire élever dans notre ville ; il ordonna au moine Robert de déposer l'acte de donation sur l'autel de Saint Germain, tant en son nom qu'en celui de sa royal épouse, Adélaïde :

Proecepit monacho ut poneret hoc donum super altare sancti Germani ex sua parte necnon ex regina Adeladis. A ces libéralités il ajouta, quelquetemps après, un muid de grain sur le moulin bâti par Barthélémy de Fourqueux, le chauffage sur la forêt, et le droit de pâture pour cent porcs. C'est aussi de Louis-le-Gros que le prieur obtint le droit d'infliger aux coupables les châtiments encourus par les lois ; à partir de ce moment, il prit le titre de Seigneur de Saint-Germain, et, pour preuve de sa juridiction, il fit dresser des fourches patibulaires sur l'ancienne route de Poissy, dans un endroit appelé Clos-Victor [19].

Vers 1140, Nivelon, surnommé Paganus de Thorate donna à notre prieuré un muid de blé apud Stagnum (Etang-la-Ville) quand il quitta les vanités du

Siècle pour se retirer dans le couvent de Marly[20]. Il fut statué en 1163 qu'il serait compris désormais dans le diocèse de Paris ; un de ses moines devait célébrer chaque jour la messe et les vêpres dans la chapelle que Philippe-Auguste avait fondée dans le château de Saint-Germain, sous l'invocation de la Bienheureuse Vierge Marie[21]. Saint Louis le déchargea en 1228 de l'obligation où il avait été jusque-là de fournir un certain nombre de lits complets pour le roi et les gens de sa suite. Vers 1547, ses bâtiments subirent de grandes transformations[22].

Lorsqu'il fut réuni à la paroisse en 1693, il se trouvait limité par le château et ses dépendances, par les rues des Bûcherons, de la Surintendance des Louviers, du Vieux-Marché, de Paris, du Poteau-Juré et du Vieil-Abreuvoir ; un mémoire écrit en 1682 porte qu'il y avait plus de 250 maisons dans la justice de ce prieuré ; dans les anciens documents il est désigné sous le nom d'abbatiola.

Le premier prieur dont les annales locales ont conservé le souvenir, s'appelait Ulric ; il fut envoyé, vers 1090, à Saint-Germain, par les Bénédictins de Colombes[23] .

 

 

[1] Le 26janvier 1857, l'ambassade d'Angleterre versa à la ville de St-Germain-en-Laye, 1,255fr. ; donnés par la Reine Victoria pour la restauration de cette chapelle. [2] Ces restes de Jacques II furent transférés ici en 1827 auparavant, ils reposaient dans une ancienne chapelle qui fut démolie en  1824, quand on construisit le clocher actuel. Voir dans La Liberté de Seine-et-Oise, Notre Notice sur Jacques II. [3] Ces inscriptions ont été composées par M. L’abbé Collignon, curé de la paroisse, décédé en 1843.  [4] Allusion à la généreuse hospitalité que Louis XIV accorda à ce monarque exilé : il mit à sa disposition le château de Saint-Germain. [5] Ce tableau, œuvre de M.Garnier, a été donné à l'église par Mme Oger. [6] On attribue ce tableau à M. Tournier. [7] Marguerite-Marie, dont le nom de famille était Alacoque, naquit en 1647, dans le Charollais, au hameau de Lhautecour, diocèse d'Autun. [8] Ces dernières paroles dont le sens est que l'Eglise a pris naissance dans le cœur de Jésus, sont tirées de l'Office du sacré-coeur. Hymne des Matines, 3e strophe. [9] Ce tableau a pour auteur Mlle Boucharlat. Jenny Boucharlat. [10] Voir brochure sur les Loges, 1893, par M.M. Dulon et Corti.[11] Nous lisons dans un Propre de l'an 1769: « Office du saint Nom de Jésus, titulaire de la Compagnie de Charité, établie dans l'église de Saint-Germain-en-Laye dont la fête se célèbre le 2e dimanche après l’Epiphanie.» [12] C'est alors qu'elle fut placée sous le vocable de sainte Anne. [13] Ces figures sont l'œuvre de M. Dagand. [14] Elles proviennent du Maître-Autel de l'ancienne église. [15] Ce vieux tableau est aujourd'hui dans la salle de la Maîtrise. [16] Renseignements fournis par le vénérable Frère François-Xavier. [17] Michel-Ange Caravage, que l'on nomme aussi Amerigi, naquit dans le Milanais en 1590. [18] Voir cette charte dans le manuscrit d'Antoine : Recueil des Antiquités de l'Eglise royale, du château de Saint-Germain-en-Laye et des lieux dépendant de son gouvernement. [19] Sous le règne de Louis XIV, ces instruments de supplice seront transférés, près de Fourqueux ; le nom de Chemin de Justice resté au terrain qui longe la Maison Verte indique la voie que l'on suivait pour s'y rendre. [20] L'abbé Leboeuf, Diocèse de Paris, tome VIII, page 243.

[21] On lit en effet dans une charte donnée par Philippe-Auguste 1223: Capella nostra quam in honore Beatae-Virginis in domo nostra Sancti Germani in Laia fundavimus. (Archives nationales, J, 461. n°10).C'est donc à tort que l'on attribue à saint Louis la fondation de cette chapelle. [22] Ils furent destinés aux offices et communs du château. [23] L'abbé Leboeut, Hist. Du Diocèse de Paris, tom.VII, p. 212.

 

L'ÉGLISE PAROISSIALE DE SAINT-GERMAIN-EN-LAYE. J. DULON
L'ÉGLISE PAROISSIALE DE SAINT-GERMAIN-EN-LAYE. J. DULON

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

1 L'ABBAYE D'AIGUEBELLE

LA FONDATION.

Ce fut à la mi-Juin 1137, que douze moines partis du Monastère Cistercien de Morimond, sous la conduite de Dom Guillaume Leuzon, arrivaient au désert de Derzas, pour y installer un nouveau monastère de leur ordre.

Le fait et la date sont confirmés par une Charte Lapidaire que l'on peut voir encore à Aiguebelle, et qui est ainsi conçue :

« VI KAL JULLI ANNO AB INCARN M. C. XXX

VIJ DEDIT GONTARDUS LUPI DOMINUS ROCHEFORTIS

LOCUM ISTUM ARBATIAE MORIMONDI AD ABBATIAN

IBIDEN CONSTRUEDAM IN HONOREM BEATAE MARIAE »

Ce lieu, que Gontard le Loup, Seigneur de Rochefort donnait aux moines de Morimond, 13e fille de Citeaux, était un vallon âpre, sauvage, impénétrable, tout couvert de ronces,, de buissons et d'épais taillis qui lui avait valu ce nom de DERZAS ; ses flancs étaient hérissés de rochers escarpés, et de collines à pic, déchirées par de nombreux éboulements. Trois ruisseaux l'arrosaient : le Ranc, la Flammanche qui se jetait dans la Vence, laquelle allait au sortir du vallon, joindre ses eaux à celles de la Berre.

En somme, ce désert était pour plaire aux Cisterciens, amis de ha solitude et des sites sauvages, et qui, allaient y installer un nouveau monastère. Mais il est à supposer, toutefois, que la dotation de Derzas à l'illustre Abbé de Clairveaux, Bernard, remontait à quelques années, car, lorsque les moines de Morimond y arrivèrent, déjà la nouvelle Abbaye commençait à sortir de terre. Ils n'apportaient pour tout bagages, nous apprend la Chronique, qu'un Missel, un Bréviaire, les Livres pour les Chants de l'Office, la Sainte-Règle et la « Charte de Charité » qui régissait leur ordre !,....

Cette nouvelle Abbaye, en ce XIIe Siècle, était telle, en somme, qu'on peut la voir aujourd'hui ; d'ailleurs, certaines parties ne datent-elles pas de cette lointaine époque ?  Elle se composait d'une Eglise, orientée, et dans le pur style Cistercien qui bannissait tout ornement ; un cloître accoté à l'Eglise et qu'entouraient la Salle du Chapitre, le Réfectoire, le Chauffoir, le Dortoir, l'Infirmerie et le Scriptorium.

Alors les douze moines se mirent à l'œuvre. Selon la règle de Cîteaux, ils devaient partager leur temps entre la prière et le travail manuel, et afin de n'avoir aucun contact avec le monde, ne vivre que du produit de leur labeur. Aussi, bientôt, l'affreux Derzas perdit de son horreur ... les ronces et les broussailles furent arrachées, le terrain défriché, et une abondante et utile végétation apparut dans cet horrible vallon tout égayé par le murmure des eaux de ses trois torrents, qui lui valut enfin le nom sous lequel il devait être désormais connu : Aiguebelle.

L'AGE D'OR.

La jeune Abbaye d'Aiguebelle allait désormais connaître une prospérité incomparable et qui ne dura pas moins de deux cents ans. A peine née, elle était devenue le centre religieux le plus important du Diocèse de- St-Paul des Tricastins, fier de posséder un monastère Cistercien !..

De toutes parts on accourait pour suivre la bienheureuse règle sous la crosse paternelle et vénérable de Dom Guillaume Lauzon, son premier Abbé. La Noblesse, le Clergé, la Bourgeoisie fournissaient dés religieux de chœur et le peuple comme les artisans augmentaient chaque jour le nombre des Frères Convers !

Dix ans après sa fondation, en 1147, Aiguebelle était si florissante, que Saint-Bernard, le grand Abbé de Clairvaux, revenant du Languedoc, s'arrêtait dans le vallon sacré, pour y bénir ses nouveaux Frères, comme l'indique une inscription que l'on peut lire dans l'Eglise :

Hic Deum adora

Hic Belmardum honora

Qui, locum istum

Illustrauit proespntia.

La légende veut même que St-Bernard, lors de son passage, excommunia les pies qui dévoraient les récoltes des Saints Religieux et qu'il obligea le Denion a remplacer la roue de son char que sa malice avait brisé !..

D'ailleurs le nombre des Moines et des Convers devenait si considérable, que l'on fut contraint d'essaimer !..

Pourtant le domaine d'Aiguebelle s'était agrandi depuis la première donation de Gontard le Loup, Seigneur de Rochefort !.. Le Seigneur de Valaurie - lui avait déjà cédé sa terre de St-Nizier ; puis ce furent le moulin de Ramas, le Ruinel, St-Pancrace, Montjoyer, Citelles, qui peu à peu augmentaient le domaine primitif!.. Mais sous l'Abbatiat de Dom Alberic Boyer, qui avait succédé à Dom Guillaume Lauzon, on dut fonder à Pierrelatte, N. D. du Frayssinet, qui n'eut a vrai dire, qu'une existence bien éphémère !.. Pillée en 1200 par les Albigeois, elle fut bien reconstruite, mais pour être abandonnée en 1228, ou elle n'était plus qu'une grange exploitée par quelques Frères Convers !.. Encore debout aujourd'hui, Frayssinet montre ses vieux murs en grand appareil, d'un aspect fort imposant !..

II n'en fut pas de même, heureusement, de la seconde fille d'Aiguebelle, cette Abbaye du Val-Honnête ou de Féniers, en Auvergne, qui subsista jusqu’à 1828 Elle avait été également fondée par Dom Alberic pour recueillir le trop plein d'Aiguebelle !..

La puissance des Abbés d'Aiguebelle, en ces deux premiers siècles de leur existence, n'était pas moins grande au spirituel qu'au temporel ! S'ils étaient désormais reconnus comme Seigneurs de Derzas et d'Espeluche leur influence religieuse s'étendait de tous cotes !. C'est ainsi que les Bénédictins de Pigiers, à Valaurie, échangeaient leur froc noir contre la robe blanche des Cisterciennes ; l'Abbaye des Filles de Boucher se soumettait a la juridiction d'Aiguebelle ; les Moniales de Bonlieu acceptaient la règle d'Aiguebelle augmentant ainsi sa singulière puissance !..

Et cependant quelques affreux désastres étaient venus désoler cet âge d'or !.. En 1196, sous l'Abbatiat de Dom Elzar, qui avait succédé à Dom Alberic, le Comte de Toulouse s'en vint piller les Abbayes de Pigiers, de Bouchet et de Frayssinet !.. Le Saint Abbé, la tourmente passée, put les reconstruire, et l'on peut dire que jusqu'au XIVe Siècle, Aiguebelle jouit d'une prospérité sans précédent !...

Hélas la décadence allait se faire sentir !...

LA DÉCADENCE[1].

L'Auteur de l’lmitation, parlant des Moines de Cîteaux, dit : « Ils sortent rarement ; ils vivent retirés ; ils sont nourris très pauvrement et grossièrement vêtus ; ils travaillent beaucoup, parlent peu, veillent longtemps, se lèvent matin, font de longues prières, de fréquentes lectures et observent en tout une exacte discipline ».

Ainsi, certainement vivaient les Moines d'Aiguebelle !

Mais cela allait changer !

Peu à peu les Religieux s'écartaient du but primitif de leur vocation et abandonnaient la vie purement contemplative pour se mêler plus intimement a l'activité extérieure !..

La sévère règle commence à leur peser, et ils oublient cette Charte de Charité, qui était le fondement de leur ordre ! Les Papes s'en alarment mais en vain Au relâchement de la règle primitive s'ajoute l'esprit de lucre, si contraire à celui de pauvreté !.. Ils sont trop riches, trop puissants et ne veulent plus se priver des biens de la Terre qu'ils possèdent en trop d'abondance !..

L'Abbé, puissant Seigneur, agit comme tous les Seigneurs de l’Époque !.. La crosse de bois est désormais trop dorée, et ce ne sera plus la houlette qui retiendra le troupeau indiscipline et gagne par le  mal du Siècle !

D'ailleurs l'Abbaye se vide.... Le nombre des religieux décline avec rapidité.... Ceux qui restent ne sont plus les Cisterciens, modèles de sainteté de la première heure !.. La table est mieux servie... le froc est plus élégant.... Mais l’église ne retentit plus des louanges du Seigneur... On oublie de se lever pour chanter Matines.... La règle Cistercienne a vécu !...

A cette décadence intérieure, il est bon, toutefois, d'ajouter la guerre, les ravages des Grandes Compagnies qui dévastaient le Royaume, et s'attaquaient surtout, comme de juste, aux grasses et riches Abbayes. Et surtout, dans nos Pays, les rapines et dévastations du trop célèbre Ravmond de Turenne !...

Ce gentilhomme, si tristement fameux, faisait la guerre à la fois à Louis II d'Anjou qui -lui avait confisque ses domaines, et au Pape qui n'avait pas voulu lui faire fendre justice !

Au Pape sans Rome,

Au Roi sans couronne,

Au Prince sans terre,

A ces trois feray la Guerre !

Terrible guerre qui ne dura pas moins de dix ans, et au cours de laquelle, Raymond, a la tête des débris des Grandes Compagnies qu'il avait pu rassemblé, ravagea la Provence, le Comtat Venaissin et le Tricastin !..

Ce n'est pas que parfois il ne rencontra pas quelques résistances... C'est ainsi que dans notre Pays, à Salles, il fut arrêté par la courageuse défense des deux frères nobles, Milet et Isnard d'Audifred. De même, Grignan était bien trop fortifie et trop bravement défendu pour que Turenne osât s'y attaquer, surtout après son échec de Salles. II porta plus loin sa fureur !

Pourtant, trois ans après l'affaire de Salles, les Raymonds, comme on appelait les soldats de Turenne, purent pénétrer par escalade dans le castel de Grignan et s'emparer du Seigneur lui-même !.

C'est alors que Charles VI ordonna a tous ses féaux et fidèles sujets de courir sus aux rebelles, de les chasser du castel et de délivrer le Seigneur!

Et Aiguebelle, en somme, la plus riche Seigneurie du Terroir, si, grâce à son isolement et à sa solitude avait-pu échapper aux dévastations du ter-- rible Turenne, n'en dut pas moins obéir aux ordres du Roi et contribuer à la défense commune par des vivres, de l'argent et des munitions en même temps que par des hommes choisis parmi les meilleurs de ses vassaux et équipés a ses frais !..

Ces excès de dépenses épuisèrent les ressources de I' Abbaye, et si l'on y joint l'inondation de la Vence et de la Berre en 1402, qui dévastèrent tout le Pays, on comprendra que la prospérité d' Aiguebelle était bien compromise !...

Au commencement du XVième siècle, Aiguebelle - ne comptait plus que quatre ou cinq religieux et Convers, incapables de cultiver le domaine, et commença alors 1'heure des aliénations !..

D'ailleurs, la Commende allait arriver qui devait achever J’œuvre de la décadence !..

LA COMMENDE.

II est bien évident que la richesse territoriale des Monastères ne pouvait qu'exciter l'envie de la Noblesse, comme aussi du Cierge Séculier !.. Et les uns comme les autres n'eurent de cesse qu'ils ne s'en furent emparées !...

Le Pape se prêta d'ailleurs, il faut le dire, à cette sorte de spoliation et le Roy lui-même, François Ier, y aida grandement.

Ce fut exactement en 1515 que l’affaire fut à jamais conclue !... A partir de cette époque, les Abbés ne furent plus élus par la Communauté, comme l'avait toujours voulu la règle, mais nommés par le Roi, avec l’approbation pontificale !...

Ces Abbés ne furent plus des Moines, mais des Séculiers et bien souvent même des Laïcs, à qui le Roy, par amitié ou en récompense de leur service, remettait les riches bénéfices des Abbayes et le droit d'en user à leur volonté

C’est ce que l'on appela les Abbés Commendataires !

Cet état de choses devait durer jusqu’à la Révolution.

II est bien certain que ces Messieurs Commendataires se souciaient fort peu de la vie régulière et des exercices religieux ordonnes par la règle !.. Comme ils prenaient les trois-quarts des revenus des Abbayes, c'est à peine s'ils laissaient aux Religieux de quoi ne pas mourir de faim ! Quant aux bâtiments, par esprit de lucre, ils les laissaient tomber en ruines, et ne se gênaient nullement, afin de faire de l'argent, de vendre les domaines monastiques !...

A vrai dire, Aiguebelle n'eut pas trop a souffrir - - de ses trois premiers Abbes Commendataires, qui furent Jacques de Vesc, Jean d'Urre et Adrien de BazenHHlÍ.

Jacques de Vesc était fort riche, son revenu comprenant outre Aiguebelle, le prieuré d'Espeluche, le Dovennat de Montélimar, le Ganoriat de Saint Paul des Tricastins, et le prieuré des Roches, près Viviers: aussi ne présuma-t-il pas trop son Abbaye. Quant à Jean d'Urre, il avait exactement neuf ans quand une bulle pontificale le fit Abbé d'Aiguebelle, et il était déjà Chanoine de Valence, Prieur du Bourg St-Andéol, Doyen de St-Genis de Laudun et Vicaire de Die !... Aussi, pourvu d'aussi riches prébendes, ce trop jeune Abbé ne pouvait trop pressurer son Abbaye ! Pour ce qui est du troisième, Dom Adrien de Bazemont, il eut certes d'autres soucis, car c'est sous son Abbatiat qu'eurent lieu les terribles ravages que l'on attribue généralement au Baron des Adrets, alors qu'ils ne furent l’œuvre que de ses farouches lieutenants, Montbrun, Blacons et autres !...

En cette année 1562, et tandis que le baron des Adrets courait vers Orange pour venger la mort du Capitaine Parpaille, des hordes Huguenotes envahissaient le Tricastin, pillant les maisons, rançonnant les châteaux et brulant les Églises !...

La cruauté des Protestants s'abat sur Bolleme,

Valréas, Salles, Grignan, Valaurie ; puis ils s'attaquent aux divers couvents de la région, les Prieurés de Donzère, de Sarcon, des Tourettes, les granges du Frayssinet, de Barret, de Prélacourt, qu'ils détruisirent et enfin ils se présentent aux portes d'Aiguebelle !...

Alors leur fureur dévastatrice s'accroit ; ils se ruent sur le vieux Moustier ; brulent les ateliers, enlèvent les toitures des dortoirs, brisent les colonnettes du cloitre, et ne s'arrêtent que lorsqu'un 0rdre du Baron les rappelle à Montélimar !... Mais derrière eux ils ne laissent que des ruines !... Seuls sont encore debout la Salle. Capitulaire, le Réfectoire, la cuisine et une partie de L’Église !...

Dom Adrien de Bazemont eut fort à faire pour restaurer le malheureux monastère, et encore ne le-fit-il qu'en hypothéquant les biens que l'Abbaye possédait à Roussas, à Combemaure et en quelques autres lieux !...

Aussi l’antique Abbaye, vieille déjà de quatre siècles ne fit-elle que péricliter sous les Onze Abbés Commendataires qui suivirent, et qui d'ailleurs s’occupaient plus ou moins de leur charge. II v en eut certes quelques-uns de sympathiques au religieux ; mais combien d'autres ne daignaient me-me pas leur adresser la parole, ne voulant avoir de rapport qu'avec le Père Prieur !...

Malheureux Prieurs, nommes, eux, par le Supérieur Régulier, l'Abbé de Morimond, et qui devaient sauvegarder les droits et les privilèges de l'Ordre! ' Et comment pouvaient-ils veiller à l'entretien du couvent et à l'intégrité du domaine, alors que les Abbés ne cherchaient qu'a les dilapider à leur profit !...

Tout allait de mal en pis !... On ne trouvait, à Aiguebelle, que deux et même un seul Religieux vu la pauvreté d'icelle, disent les documents de l'époque !....

Et cela allait durer jusqu'à la Révolution, qui allait sonner la fin du Saint Monastère !...

 

[1] Pour nous être rendus dernièrement sur les lieux, nous notons que la décadence ici décrite est désormais révolue. Le tocsin résonne à nouveau. Les chants s’élèvent vers les voûtes. 

LA TOURMENTE.

La nuit du 4 Aout 1789, on avait aboli tous les Privilèges, et le 2 Novembre l’Assemblée Nationale mit tous les Biens Ecclésiastiques à la disposition de la Nation.

C’est ainsi que la Municipalité de Réauville reçut l’ordre d'en cadastrer les biens monastiques d'Aiguebelle, et dut signifier à l'Abbé, Dom de Reynier, d'avoir à quitter l'Abbaye, lui et ses moines.

Il n'y en avait plus que trois : Dom Guerin, Prieur, Dom Seguin, économe, et Dom Dumont.

Ce dernier se retira et accepta la pension du Gouvernement ; Dom Guerin 1'imita et se retira dans sa famille ; seul Dom Seguin demeura, et ne quitta sa chère Abbaye et n'en remit les clefs que sur sommation de l'autorité !...

La Municipalité de Réauville procéda à l'inventaire des meubles et immeubles, puis ne s'occupa plus de rien...

Mais c'est alors que survinrent les pillards, tout heureux de cette proie que nul ne gardait, et qui dévastèrent tout, enlevant les portes et les fenêtres, emportant les meubles qu'ils pouvaient trouver, faisant main basse sur tout ce qui leur agréait ou leur paraissait avoir quelque valeur, arrachant tout ce qui était a leur portée ou à leur convenance !....

Cependant, de tout le domaine, le Gouvernement ne s'était réservé que la forêt ; les terres et les bâtiments avaient bien été mis en vente, mais nul acheteur ne s'était présenté... Et ce ne fut que en _ 1810, la Tourmente passée, que l'on finit par adjuger tout le domaine monastique à Jean, Joseph Petit, propriétaire a Allan, pour la somme de vingt-deux mille neuf cent francs...

Celui-ci, tout aussitôt, le revendit par parcelles à divers particuliers....

Aiguebelle n'était plus.... L'antique Abbaye fondée au XIIe siècle était redevenue un désert !... Le sanctuaire abandonne restait a jamais muet !...

L'ordre de Cîteaux, lui-même, n'était plus qu'un souvenir !...

Mais Aiguebelle ne pouvait pas mourir, et l’heure de sa résurrection allait sonner !...

LA RÉSURRECTION.

En effet, vingt-cinq ans après sa dévastation, des Moines revenaient à Aiguebelle et allaient lui faire connaitre une splendeur, plus éclatante encore que celle des deux premiers siècles de son existence !

Mais ce n'étaient plus des Cisterciens !...

Des anciens Moines il n'était plus question ; on ne savait même ce qu'ils étaient devenus ; les nouveaux venus arrivaient sous la conduite de Dom Etienne Malmy, prieur de la Trappe de la Val-Sainte : c'étaient des Trappistes !..

A la vérité, les Trappistes sont des Cisterciens !.. La Trap-Dieu, plus tard Maison-Dieu, Trap voulant dire Maison, avait été fondée à Mortagne en 1120, et peuplée par des moines de l’ordre de Savigny. Mais en 1140 l'Abbé de la Trappe de Mortagne, ami de Saint-Bernard, avait demandé d'être admis dans la grande famille cistercienne ainsi que les trente-deux monastères de sa dépendance. Sa demande ayant été acceptée par le Souverain Pontife, la Trappe fut agréée a Cîteaux, sous la direction de l’Abbé de Clairvaux !...

Mais au XVIIe siècle, comme tous les monastères, la Trappe était tombée dans le relâchement le plus complet, et il ne fallut rien de moins que le zèle et la piété du célèbre Abbé de Rance, pour remettre de 1'ordre dans les choses et soumettre les Trappistes à l'étroite observance de la règle de St-Bernard.

Quand arriva la tourmente révolutionnaire, les ordres religieux durent se disperser et disparaître Mais les Trappistes, sous la sage houlette de Dom Augustin de Lestrange, qui avait senti venir 1'orage, avaient heureusement pris les devants et avaient fondé un autre monastère en Suisse, la Val-Sainte.

Et c’est de la que, en 1815 ils arrivaient a Aiguebelle pour ressusciter 1'ancienne Abbaye.

Ce ne fut pas sans peine !...

Le Père Bernard Bouisse était, parti le premier, en éclaireur, à la recherche de quelque vieux monastère que l’on put acheter, et tour à tour, il avait visité Cîteaux, Clairvaux, Morimond, Senanque, Boniveaux, Léoncel, quand il arriva a Aiguebelle qui lui plut particulièrement !...

C’était là que les Trappistes allaient s'installer !,.

Le 16 Novembre 1815, par acte passe devant Maitre Marcon, Notaire à Grignan, le Père Bouisset achetait l’antique Abbaye, c'est-à-dire les bâtiments, les terres bordant la Vence depuis le Vallon de la Solitude jusqu'à l'extrémité du Lignol, l'aire ancienne, l’ermitage et la vigne vieille, le tout pour La somme de 22.000 francs.

Il ne s’agissait plus que de les trouver !... Heureusement, il y avait, en Avignon, patrie du Père Bernard, un excellent homme, le Comte de Broutet, que l’on appelait le Père des Pauvres et encore le Bourru bienfaisant. Et ce fut lui qui voulut bien fournir 1'argent pour l'achat d'Aiguebelle !...

Ce fut en décembre 1815 que, sous la conduite du Père Louis de Gonzague, les Trappistes de la Val-Sainte arrivèrent a Aiguebelle !...

Hélas ! Dans quel état ils trouvèrent cette Abbaye ou ils allaient vivre !....

Le Réfectoire et le chapitre étaient transformés en écurie ; le chauffoir était devenu une cave ; dans les cloitres s'amoncelaient les fumiers ; quant à l’Église, le pavé en avait disparu, une bergerie occupait le vaisseau, le presbytère avait dû abriter les bœufs et les vaches !... Un plancher établi sur les chapiteaux supportait le foin, le bras gauche du transept était privé de sa toiture et quant au bras droit, il avait servi de poulailler et l'on y voyait un perchoir à poules !...

Seules les cuisines et une salle à manger subsistaient et c'est là que les nouveaux moines s'installèrent !....

Le 27 janvier, arriva enfin Dom Étienne Malmy, qui devait être le premier Abbé de cette nouvelle Trappe, et qui en fut le restaurateur !...

Tout aussitôt les Trappistes s'étaient mis à l'œuvre : en peu de temps les bâtiments avaient été relevés, les terrains défrichés, une laiterie, une menuiserie, une forge, puis un moulin avaient été construits, et quelques années après, le Visiteur Général de 1'Ordre, dans son rapport au Pape Léon XII, disait en propres termes : « J'ai vu Aiguebelle....l'édifice et quelques terres adjacentes ont été rachetées, par des bienfaiteurs pour y placer des religieux de la Trappe.... Ils suivent les règlements de la Val-Sainte, sont à peu près quatre vingts, moitié de chœur, moitié de convers. La maison est grande et spacieuse, c'est la troisième de la réforme, en importance.... ».

Aiguebelle était véritablement ressuscitée !...

L’ÉPANOUISSEMENT.

En 1837, Dom Étienne venait d'entrer dans sa quatre-vingt treizième année ; il s'estima trop âgé pour pouvoir diriger utilement la Communauté et donna sa démission.

Ce fut son prieur, Dom Orsise Caravon qui fut élu Abbé.

Sous cet heureux Abbatiat, le Trappe ne fit que s'accroitre ; en 1840 elle comptait plus de deux cents _ - Religieux ; le moment était venu, sans nul doute, d'essaimer, et ce fut en 1843, que la Trappe d'Aiguebelle fonda sa première fille, qui fut l’Abbaye de Staoueli, en Algérie !...

D’autre part, la prospérité du monastère était devenue telle que Dom Orsise put racheter l’ancien prieuré de Sarson, devenu la Grange St-Bernard.

Sans être un grand intellectuel, ce pieux Abbé n’en était pas moins un ami des Livres, et c’est sous son Abbatiat que commença à s’organiser la belle bibliothèque d’Aiguebelle et que l’on y rassembla tous les documents qui devaient servir plus tard à écrire l’histoire de cette Abbaye.

A Dom Orsise succéda, en 1852. Dom Bonaventure Chareyron, qui fonda l’Abbaye Notre-Dame des Neiges, en Vivarais, en même temps qu’il installait à Maubec, non loin d’Aiguebelle, le couvent des Trappistes.

Dom Bonaventure ne devait pas garder longtemps la crosse, car il s’éteignit en 1854 après seulement deux ans d’un Abbatiat assez fécond !...

Dom Gabriel Monbet, Prieur de Notre-Dame des Neiges, fut nommé Abbé, et son premier souci fut de restaurer l’Église Abbatiale. Le mur de façade reprit son ancienne place et de ce fait le vaisseau retrouva sa primitive longueur. De plus, il fit édifier une tribune dominant les trois nefs et un élégant jubé soutenu par quatre colonnes Toscanes. Enfin, il construisit un clocher monumental, en pierre, portant la croix à plus de trente-cinq mètres de hauteur, et y installa deux cloches !...

L’Église ayant enfin retrouvé sa primitive apparence, le zèle de Dom Gabriel se porta sur les bâtiments réguliers. Il restaura le chapitre des Frères, la grande salle qui avait été le chauffoir devint une salle de Lecture, il rendit sa primitive destination au chapitre des Moines, restaura le cloître en changeant la toiture par une terrasse qui fut le solarium, en même temps qu’il aménageait le caveau des Abbés qui reçut le reste de Dom Etienne et de Dom Bonaventure, enfin, il éleva un beffroi sur le  portail d'entrée, avec une armature de fer contenant un carillon.

Mais ce n'était pas tout, car sur le plateau désert dominant le monastère, au Nord-Ouest. Il fit construire la magnifique hostellerie, avec sa chapelle dédiée a Sainte-Anne et enfin c'est lui qui commença la construction d'un grand bâtiment de plus de trente mètres de hauteur, qui fut tour à tour minoterie, chocolaterie, filature, et qui, ses temps derniers, diminue de trois étages, est devenu 1'actuelle distillerie ou s’élabore cette onctueuse Liqueur d'Aiguebelle, dont on devait la formule au pieux Père Jean.

Enfin, c'est encore Dom Gabriel qui confia au Père Hugues Séjalon le soin d'écrire et de publier les Annales d'Aiguebelle, dont les deux gros volumes, d'ailleurs introuvables, ou à peu près aujourd'hui, sont l'ouvrage le plus précieux sur l'histoire de la vieille Abbaye.

Dom Gabriel étant mort en 1882, ce fut Dom Marie Abric qui lui succéda.

On lui doit l'orgue d'accompagnement de L’Église Abbatiale.

Au temporel, puissamment aidé par le Père Jean Baptiste Chotard, mort Abbé de Sept-Fonts, la petite industrie du chocolat reçut une telle impulsion que bientôt le Chocolat d'Aiguebelle fut connu et apprécié dans le monde entier. Mais les deux cents Quvriers qui y travaillaient, donnant à l’Abbaye une trop grande apparence de cité industrielle, la chocolaterie fut transférée à Donzère, et, depuis, il faut le dire, elle est passée en d'autres mains.

Mais, le grand évènement de l’Abbatiat de Dom Marie fut assurément le retour des Trappistes à la règle de Saint Benoit, de la Charte de Charité et des Us de Cîteaux, ce qui fait que l'on peut dire que le 14 Octobre 1892, la restauration complète de l'ordre de Cîteaux était entièrement réalisée !...

Dom Marie eut aussi, hélas ! La douleur de voir la Grande Guerre !... Trente et un religieux furent mobilisés ; quatre tombèrent au champ d'honneur! 24 Citations, 6 Médailles militaires, 14 croix de guerre témoignent du patriotisme des nouveaux Cisterciens !....

En 1922, la santé de Dom Gabriel fut gravement atteinte, il offrit sa démission au chapitre général qui 1'accepta. S'étant demis de ses pouvoirs, il vécut encore huit ans dans ce monastère dont il avait été l'Abbé durant quarante-deux ans. Le «Grand Père» comme on le nommait filialement, s'éteignit le 24 Avril 1931.

Actuellement[1], l'Abbé d'Aiguebelle, est Dom Bernard Delauze, un enfant du monastère, peut-on dire, car il est né à Réauville.

Son œuvre de prédilection est la restauration complète de l'antique Abbaye, à qui il veut rendre sa figure du XIIe siècle.

II a fait gratter tous les enduis recouvrant les murs et fait réapparaître les pierres dans leur nudité, ce qui est assurément plus conforme à 1'architecture Cistercienne.

Enfin, Dom Bernard a eu la grande joie, il y a un mois, de présider ces merveilleuses fêtes du Huitième centenaire de l'illustre et chère Abbaye Tricastine. Et, ce fut à l'occasion de ces Fêtes qu'un Bref de Sa Sainteté a érigé L’Église Abbatiale en Basilique mineure !...

Telle est, rapidement contée, l'histoire de l'Abbaye d'Aiguebelle, que le Tricastin s'honore de voir fleurir si magnifiquement dans son antique Terroir!

Rodolphe BRINGER.

Voir également le site consacré à l'Abbaye : https://abbaye-aiguebelle.cef.fr/presentation-historique

[1] 1937

Photos © Rhonan de Bar.
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NOTES SUR NOTRE-DAME DE LÉONCEL

D'APRÈS ULYSSE CHEVALIER 1869.

L'abbaye de Léoncel[1] fut la quatrième fille de Bonnevaux, de l’ordre de Cîteaax ; saint Jean, premier supérieur de ce monastère, puis évêque de Valence, et saint Amédée d'Hauterive, futur évêque de Lausanne, y amenèrent une colonie de religieux le 23 août 1137. Cinquante ans s'écoulèrent avant que la construction de l’église (basilica) fut terminée : la dédicace s'en fit solennellement, le 11 mai 1188, par l’archevêque de Vienne Robert, assisté de son homonyme évêque de Die; l’autel principal fut consacré à la  Sainte-Vierge suivant l’usage général de Citeaux, et & saint Jean-Baptiste[2]. La dépendance de l'abbaye resta longtemps incertaine entre les évêques de Valence et de Die.

Dès sa naissance, cette abbaye reçut de nombreuses marques de sympathie et fut l'objet de bienfaits particuliers de la part des puissances religieuses et féodales dont l'autorité pouvait la couvrir d'une protection plus ou moins efficace. Les papes Innocent II, Eugène III, Alexandre III, Luce III, Clément III, Innocent III et leurs successeurs à partir du XIIIième siècle, l'empereur Frédéric Barberousse, saint Louis roi de France et son frère Alphonse comte de Poitou, les évêques de Valence Eustache, saint Jean, Bernard. Eudes, Falques, Humbert, etc., l’archevêque de Vienne Robert, les comtes de Provence Raimond et Sanche, Hugues duc de Bourgogne, les Aimar et les Guillaume comtes de Valentinois, Flotte dame de Royans et comtesse de Valentinois, Albert de La Tour-du-Pin, les seigneurs d'Alixan, de Brion, de Chabeuil, de Chateaudouble, de Châteauneuf-d ’Isère, de Clérieu, de Curson, d'Estables, d'Eurre, d'Eygluy, de Flandènes, de Gigors, de Larnage, de Marches, de Mirabel, de Montclar, de La Motte, de Quint, de Rochefort, de Roussillon, du Royans, de Suze, de Tournon, du Trièves, en un mot tous ceux qui, dans les environs, visaient à une certaine indépendance, tinrent à honneur de gratifier l'abbaye naissante d'amples privilèges. Pour donner une idée des richesses paléographiques accumulées par les ans dans le chartrier des moines de Léoncel, il suffira de dire qu'au commencement du XVIième siècle, il comprenait 689 actes en parchemin[3]. Ces pièces furent conservées avec un soin religieux, et Peiresc dut à sa réputation européenne la faveur d'obtenir, en 1633, la communication de onze titres importants, dont nous avons été très-heureux de retrouver ta copie et la description parmi ses papiers, à la bibliothèque de Carpentras. Les archives de l'abbaye furent de nouveau inventoriées au milieu du siècle dernier il ne manquait que peu de numéros, d'ailleurs sans importance d'autres, précédemment omis, furent retrouvés. La Révolution fit transférer tous les titres de Léoncel à Valence, chef-lieu du district un récolement, opéré en 1819, ne constata encore que des pertes minimes. C'est à un regrettable défaut de surveillance qu'on doit attribuer, peu d'années après, la soustraction de pièces d'un grand intérêt : hâtons-nous d'ajouter qu'il nous a presque toujours été permis de suppléer à l'absence des originaux, soit par les copies de Peiresc, soit par la transcription assez exacte d'un moine qui releva les principales chartes de son monastère.

Pour les descriptions architecturales, voyez le site suivant : http://abbaye-leoncel-vercors.com/2018/07/14/architecture-de-labbaye/

Les Photos qui accompagnent le texte ci-dessus sont exclusivement de l'auteur.

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[1] D'abord Fons Lionnae, puis Lioncellum et ses variantes. [2] Acte extrait d'un ms de 1322. MANRIQUE. Annal. Cisterc., I, 332-3 [3] Inventaire original dressé à cette époque.

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L'ÉGLISE COLLÉGIALE DE N.-D. DU CHÂTEAU DE LOCHES

PREMIÈRE PARTIE

HISTOIRE DE LA COLLÉGIALE (EXTRAIT)

CHAPITRE IV

Dévastation et pillage de la collégiale pendant la Révolution. — Réouverture de l'église de Notre-Dame sous le vocable de saint Ours.

1792 - 1862

Le temps était venu où cette église vénérable, qui comptait plus de huit cents ans d'existence, allait être indignement profanée; son glorieux passé ne devait pas la préserver des outrages des révolutionnaires! L'église Notre-Dame du château de Loches était un temple consacré au vrai Dieu, un temple fondé, enrichi, visité par des princes et des rois; elle devait, pour ces raisons, porter les marques de la haine que les hommes de la Révolution avaient pour Dieu et son culte, pour les rois et les grands.

Après avoir exigé de tous les prêtres catholiques un serment que leur conscience leur interdisait de prêter et qui devint le signal de sanglantes persécutions, les chefs avancés de la Révolution conçurent le projet d'anéantir en France la religion catholique. Des ordres furent donnés pour le pillage de toutes les églises, et les comités révolutionnaires, établis dans les quatorze mille communes de la république, s'acquittèrent en impies de cette impie commission.

Partout on ne rencontrait que bûchers où brûlaient les livres d'église, les chaires, les confessionnaux, les ornements sacrés: les tableaux, les reliques des saints, et l'on voyait autour de ce feu la populace ivre de vin et d'impiété danser en blasphémant le Dieu de ses pères! On mutila les statues des saints, on brisa les croix, on enleva le fer des grilles, on fondit les cloches, on abattit même quelques clochers, sous le ridicule prétexte que par leur élévation ils blessaient l'égalité républicaine.

Qui pourrait énumérer les églises qui furent détruites en ces temps malheureux? Parmi celles qui restèrent debout après leur profanation, les unes furent converties en magasins ou en écuries, les autres servirent au culte nouveau que les hommes du jour voulurent substituer au culte du vrai Dieu, et devinrent les temples de la Raison.

Cette nouvelle Divinité eut des statues vivantes, et ce fut sous les traits d'infâmes prostituées, qui se plaçaient sur l'autel, qu'elle reçut l'encens et les hommages d'un peuple en délire!

Dans ces jours de funeste mémoire, les chants sacrés, qui depuis huit siècles retentissaient quotidiennement sous les voûtes de Notre-Dame de Loches, vinrent à cesser ; le divin Sacrifice ne fut plus offert sur ses autels dépouillés ; les prêtres fidèles qui la desservaient furent obligés de fuir la persécution et la mort.

Enfin, une horde sauvage et impie fit irruption dans cette église autrefois si respectée; elle venait, le blasphème à la bouche, piller l'antique sanctuaire de Marie. En un instant les croix furent renversées et foulées aux pieds, les images et les statues des saints furent déchirées et brisées, les orgues elles-mêmes furent mises en pièces ; les vases sacrés et les ornements précieux que possédait la collégiale furent enlevés.

C'est alors que disparurent pour toujours le très-beau reliquaire d'argent doré, en forme d'église, renfermant un autre reliquaire composé d'une agathe précieuse montée sur vermeil et qui contenait la ceinture de la sainte Vierge ; Les châsses des corps de saint Hermeland et de saint Baud couvertes d'argent, avec figures relevées en bosse et dorées pour la plupart ; Une colombe d'argent doré suspendue autrefois au-dessus du grand autel et dans laquelle avait reposé le très saint Sacrement;

Une belle croix d'or, ornée de pierres et de perles précieuses, qui contenait des reliques de la vraie Croix ;

Une statue d'argent doré de la sainte Vierge tenant J'enfant Jésus entre ses bras;

Une petite statue d'argent doré de sainte Marie Madeleine, contenant quelques reliques de cette illustre pénitente ;

Plusieurs autres reliquaires en argent, de différentes formes, dans lesquels étaient renfermées des reliques de saint Paul, de saint Matthieu, de saint Barthélemi, de saint Martin, de saint Grégoire, de saint Gilles, de saint Biaise et de saint Malo ;

Un superbe livre des saints Évangiles[1] recouvert d'argent doré, enrichi d'un très-beau crucifix au pied duquel se trouvaient représentés la sainte Vierge et saint Jean, en argent doré relevé en bosse.

Enfin, une grande croix de procession en argent massif, des chandeliers, des encensoirs, des burettes, un bénitier, des lampes, des calices en argent, deux très-beaux calices en vermeil, devinrent la proie des patriotes sacrilèges et voleurs.

Ils n'oublièrent pas non plus de mettre la main sur les belles cloches de l'église Notre-Dame; ils descendirent, pour les briser, les deux grosses cloches placées dans le clocher qui surmonte la tribune, et les quatre moyennes que renfermait l'autre clocher.

Après avoir tout pillé, tout dévasté, les révolutionnaires se retirèrent chargés de leur riche butin. Ils épargnèrent le monument, qu'ils voulaient transformer en un temple de la Raison, mais ils eurent soin d'en faire disparaître tout ce qui pouvait rappeler sa destination primitive.

Que de mutilations ils lui firent subir!

Quand vous entrez dans cette antique église du château de Loches, vous trouvez sous le porche magnifique qui la précède des traces ineffaçables de la fureur révolutionnaire.

Le portail qui met le porche en communication avec l'église vous apparait affreusement mutilé. Les statues des saints, des anges, de la Vierge Marie, qui le décoraient, ont été frappées par le marteau de ces nouveaux vandales. Tout ce qui faisait saillie, les têtes, les bras, ont été abattus ; des nombreuses statues qui décoraient le portail et le porche, il ne reste plus que d'informes débris!

Dieu permit que cette oeuvre de destruction restât inachevée pour montrer aux générations futures combien sont tristes les fruits que produit l'impiété.

Quand les églises furent rendues au culte catholique, ce dut être pour les démolisseurs un châtiment terrible que ces restes mutilés échappés à leur fureur et disant éloquemment à tous ceux qui s'arrêtaient devant eux : « Voilà l'ouvrage de ces fiers révolutionnaires qui, ne pouvant s'attaquer à Dieu lui-même, dont ils voulaient détruire le culte ici-bas, déversèrent leur haine sacrilège sur ses temples et ses images, sur celles de la Vierge et des saints. »

Jusqu'à l'époque du Concordat de 1802, l'église collégiale servit de lieu de réunion pour les fêtes décadaires.

Enfin, à ce moment Dieu mit un terme aux épreuves du catholicisme en France. Le général Bonaparte, étant devenu premier consul, et par la même chef de l'État, rétablit dans notre pays l'exercice du culte catholique, de concert avec le souverain Pontife Pie VII. La France entière accueillit avec des transports de joie cette restauration religieuse ; les efforts que l'impiété avait faits pour étouffer en France la religion n'avaient servi qu'à procurer à cette religion divine un éclatant triomphe.

Quoique rendue au culte, l'église collégiale et royale du château de Loches ne devait pas revoir son brillant passé ; elle était pour jamais privée de son nombreux clergé, de ses douze chanoines, de ses chapelains, de ses clercs, de ses riches possessions; elle devait cependant avoir encore un bel avenir, car l'église de Saint-Ours ayant été détruite pendant la tourmente révolutionnaire, la collégiale devint l'église paroissiale de Loches, sous le vocable de saint Ours, le glorieux patron de la ville.

On n'oublia pas toutefois à Loches que la nouvelle église paroissiale avait été primitivement dédiée à la sainte Mère de Dieu. Il semble même que la divine Providence ait voulu que la sainte Vierge fût, à partir de cette époque, honorée plus encore qu'autrefois dans l'église du château. En effet, avec la ceinture de la Vierge sauvée comme par miracle, lors du pillage de 1793, on y vénère une statue antique de Marie, connue sous le nom de Notre-Dame de Beautertre.

Aussi le peuple de la ville et des campagnes vient-il avec empressement, à différentes époques de l'année, rendre ses hommages à la Reine des cieux, dans son antique sanctuaire du château, attiré qu'il y est par le désir de vénérer la ceinture de l'auguste Vierge et la statue de Notre-Dame de Beautertre.

Après avoir esquissé à grands traits l'histoire de l'antique église du château de Loches, nous allons, dans le chapitre suivant, en donner une description scientifique détaillée. Nous essaierons de faire connaître quelle était la forme de l'église construite par Geoffroy Grisegonelle, ce qui a pu en être conservé quand Thomas Pactius entreprit de la reconstruire; nous étudierons ensuite dans tous ses détails ce magnifique monument élevé à la gloire de la Reine des cieux par le généreux prieur du chapitre collégial et royal; enfin nous dirons les importants travaux que l'on a entrepris depuis une vingtaine d'années pour rendre à la vieille collégiale son cachet primitif et pour l'embellir en la restaurant selon les règles de l'art chrétien.

 

[1] C'était peut-être le même évangéliaire que Thomas Pactius avait donné à la collégiale avec d'autres manuscrits précieux. —chron. ecclesiae B.M. de Lochis.

L'ÉGLISE COLLÉGIALE DE N.-D. DU CHÂTEAU DE LOCHES

PREMIÈRE PARTIE

HISTOIRE DE LA COLLÉGIALE (EXTRAIT)

CHAPITRE V

Description de l'église du château de Loches.- Différentes transformations de ce monument. — Inscriptions tumulaires. — Restauration de M. l'abbé Nogret.

L'église du château de Loches, telle que nous la voyons actuellement, présente deux styles principaux : l'un qui appartient à l'architecture romane primordiale, et qui ne s'observe que dans les parties de l'église de Geoffroy Grisegonelle conservées par Thomas Pactius ; l'autre qui appartient à l'architecture romane tertiaire ou de transition, et qui consiste dans un mélange des formes romanes et des formes byzantines. C'est ce style de transition entre l'architecture romane et l'architecture ogivale que Thomas Pactius voulut appliquer dans la reconstruction de sa collégiale; il le fit avec le plus grand succès.

« Ainsi le temple est précédé d'un vestibule ou pronaos ; la toiture est en pierres plates, comme dans l'Orient; les anciennes voûtes romanes qui pesaient sur la prière, font place à des pyramides évidées comme des coupoles; les arceaux sont plus hardis, les colonnes plus hautes; partout enfin se trouve un élancement inconnu jusqu'alors à l'architecture et qui prend l'art byzantin comme expression, avant d'adopter définitivement l'ogive.

A l'extérieur, Notre-Dame de Loches frappe surtout par un caractère étrange et original. Deux clochers pyramidaux, de forme octogone, couronnent la façade et le transept; autour d'eux s'élèvent des clochetons, des tourelles, et dans l'espace qui les sépare vous apercevez les deux cônes des douves (dômes ou voûtes) semblables à deux autres pyramides.

Sans doute ces coupoles, ces campaniles, sont loin d'avoir (malgré leur hauteur, qui atteint pour les plus élevées à 40 mètres) la légèreté et l'élégance des flèches de l'art ogival, mais elles sont plus loin encore de la pesanteur massive des tours carrées de l'art roman. Ce qui agrandit surtout l'impression, c'est leur nombre, c'est cette suite non interrompue d'élévations qui nulle part ne laissent place à la ligne horizontale, dans la disposition des combles, et qui montent, comme les nuées de l'encens, vers le ciel [2]

Dans une intéressante étude sur l'ancienne collégiale du château de Loches, M. l'abbé Baunier a parfaitement indiqué, selon nous, ce qui doit être regardé comme ayant fait partie de l'ancienne construction du comte d'Anjou et ce qui doit être regardé comme l'oeuvre de Thomas Pactius.

Nous allons faire de nombreuses citations de son beau travail.

Quelle était d'abord la forme de l'église de Geoffroy Grisegonelle?

Celle à peu près de l'église actuelle, moins les bas-côtés, qui furent ajoutés plus tard. Elle se composait d'une nef terminée par un rond-point et de deux transepts formant, avec la nef et son rond-point, une croix latine.

Deux chapelles s'ouvraient sur le côté Est de ces deux transepts.

Les deux clochers terminaient, comme aujourd'hui, la nef de l'église à ses deux extrémités.

Quoiqu'il soit assez difficile de désigner d'une manière précise ce qui peut être resté de l'église de Geoffroy, voici, dit M. Baunier, les parties que nous croyons lui appartenir : « Les deux arceaux sous lesquels on passe en entrant dans l'église, soutenus par quatre demi-colonnes cylindriques, courtes et basses, sans renflement au milieu, au chapiteau orné d'animaux et de feuillages; « La tribune formée par le sommet de la tour quadrangulaire qui la domine et qui devait se terminer par une plate-forme, car à cette époque on ne savait pas encore marier le toit octogone aux tours quadrangulaires ; « La partie basse des murs de la grande nef et plusieurs autres parties de mur répandues çà et là; La pesanteur des colonnes d'entrée, l'appareil formé de pierres irrégulières séparées les unes des autres par une couche de ciment ou mortier assez épaisse et saillante, tout cela semble retracer la grossière construction de cette époque. »

L'oeuvre de Thomas Pactius comprend une grande partie de ce que nous voyons maintenant. Les trois chapelles circulaires de l'abside et leurs trois fenêtres à doubles colonnes cylindriques, les arcades ogivales de la grande nef, les colonnes et les contreforts qui leur servent d'appui et qui s'élèvent jusqu'au comble de l'édifice, les voûtes pyramidales soutenues par ces arcades et ces colonnes dont nous venons de parler, les grosses colonnes cylindriques qui mettent le choeur en communication avec la nef et les transepts, un cordon en dentelures qui circule autour de la nef, paraissent avoir été construits, sinon en entier, du moins en très-grande partie par le prieur du chapitre.

Les deux colonnes de l'entrée du choeur sont coupées au milieu de leur hauteur et terminées en cul-de-lampe par un groupe qui présente quelque particularité. Il offre des personnages grotesques que leur attitude pénible et leur face grimaçante, leur tunique serrée et leurs formes hideuses semblent faire reconnaître pour des serfs. Ces corps paraissent soutenir avec d'horribles grimaces le poids du saint édifice.

La tour quadrangulaire avec ses quatre clochetons, placée sur le milieu des deux transepts, ainsi que le toit octogone qui la surmonte; les deux tourelles rondes réunies par une saillie et qui, placées à l'un des angles de la tour, renferment l'escalier qui y conduit; le toit octogone, appuyé sur une base de même forme, qui repose sur la tour de l'ouest, semblent par leur forme et leur construction avoir pris naissance au 11ième siècle.

Mais l'ouvrage le plus intéressant de cette époque, c'est le portique de la collégiale. Il est carré et comprend la largeur de l'église. L'on avait coutume d'installer sous ce porche le doyen du chapitre, qui prenait le nom de prieur.

Voici, d'après les archives de l'ancienne collégiale, comment les chanoines procédaient à l'installation du prieur.

Celui que le roi avait élevé à la dignité de prieur du chapitre de la collégiale Notre-Dame de Loches venait d'abord à la salle capitulaire présenter aux chanoines ses lettres de nomination; il se rendait ensuite sous le porche de l'église.

Les chanoines, revêtus de chapes de soie, allaient processionnellement rejoindre le nouveau prieur à l'entrée de la collégiale et recevaient le serment qu'il prêtait debout. Le prieur prenait ensuite un surplis et une chape de soie, puis le chantre entonnait une antienne à la sainte Vierge, et la procession revenait à l'église au son de toutes les cloches.

Le chantre, à l'arrivée au choeur, faisait asseoir le nouveau prieur dans la stalle qui lui était destinée, et quand l'antienne était terminée et l'oraison chantée, tous se rendaient à la salle du chapitre. Là encore, le chantre donnait la première place au prieur, et tous les chanoines l'admettaient au baiser de paix.

On voit sur les voussures de la porte qui introduit dans l'église deux rangs en relief de figures grotesques et monstrueuses, corps humains surmontés de têtes d'animaux, têtes d'hommes égarées sur des corps de bêtes, figures tantôt grimaçantes, tantôt ouvrant une gueule immense, etc. Au-dessus de ces figures grotesques, sont les statues des bienheureux qui ont combattu pour le Christ.

Elles sont placées circulairement le long du cintre de la porte de l'église. Des deux côtés sont d'autres statues de saints de grandeur naturelle, tenant au mur, offrant de longs bustes, une sorte de roideur et d'absence de mouvement; à leurs pieds, on voit une tète ouverte d'une manière horrible.

Le vandalisme révolutionnaire a détruit en partie ce précieux travail.

Dans tous ces monstres et ces grotesques, nous voyons une personnification des esprits de ténèbres, car le démon joue un grand rôle dans les créations du moyen-âge. « Les artistes, dit M. Paul Lamarche, protestèrent de leur haine contre lui en accumulant dans sa personne tous les types de la méchanceté et de la bassesse; ils empruntèrent au règne animal les formes les plus hideuses; la nature ne leur suffisant pas, ils inventèrent de monstrueuses combinaisons; chaque trait ajouté à l'opprobre du maudit fut de leur part un acte de piété. »

Aux angles du portique, le long des corniches, en regard des statues des bienheureux, on voit des animaux hideux : une tête qui grince des dents, image de ceux qui ne connaissent ni espérance ni repentir; plus loin, deux lions en fureur, symbole de la colère; deux hiboux, l'un à tète d'homme, l'autre à tête de femme, figure de la volupté. Un cavalier à la physionomie inquiète semble personnifier l'avarice. Chacune de ces créations traduit énergiquement le dicton populaire et chrétien: « Laid comme le péché mortel. »

A un autre angle du même portique, on distingue plusieurs colombes, symbole de la vertu; deux d'entre elles boivent dans un vase à deux anses, élevé à la hauteur de leurs têtes; deux autres semblent becqueter des feuilles d'arbre.

Au-dessus des corniches, aux angles les plus rapprochés de l'entrée de l'église, étaient autrefois des anges gardiens sculptés en relief; on voit encore la forme de leurs ailes; ils ont entièrement disparu sous le marteau des révolutionnaires.

Aux deux autres angles, du côté de la porte principale de sortie, on voit qu'il y avait des statues; on ne peut savoir ce qu'elles représentaient, car elles ont été enlevées à  l'époque de la Révolution.

Il est des personnes qui, ne voyant dans les grotesques de la porte de l'ancienne collégiale de Notre-Dame de Loches qu'un sujet de scandale pour la piété chrétienne, voudraient précipiter des murs tant de figures monstrueuses, si mal placées, leur paraît-il, à l'entrée du saint lieu. Quant à nous, nous voyons ici une idée spirituelle et religieuse rappelant bien les siècles de foi qui ont produit toutes ces créations.

En contemplant tour à tour l'image du péché et de la vertu, ne se rappelle-t-on pas cette leçon que nous donne l'Esprit-Saint par la bouche du roi-prophète: Declina a malo et fac bonum, détournez-vous du mal et faites le bien.

Ce lion rugissant rappelle au chrétien qu'il doit joindre la prière à la vigilance, s'il ne veut pas devenir la proie d'un ennemi cruel et terrible. L'union de ces deux colombes dit qu'il faut que les bons s'unissent par les liens d'une étroite charité pour lutter plus victorieusement contre les efforts des méchants.

La figure du Christ et celles de la Vierge, des saints et des anges qui s'offrent aux regards des fidèles quand ils pénètrent dans l'église, leur donnent ce consolant enseignement : Si la vie de tout homme, mais surtout du chrétien, istun combat continuel, si à chaque instant, pour ainsi dire, il faut qu'il lutte contre le démon et contre ses passions, représentés par ces monstres hideux qui entourent la porte de l'église, il doit se sentir grandement encouragé à la pensée qu'il a pour témoins de ses combats Jésus-Christ, le Saint des saints, les bienheureux déjà en possession de la gloire céleste, et les anges, ministres des volontés du Très-Haut, gardiens et protecteurs de l'homme.

On ignore qui a fait construire les deux parties de l'église ajoutées au nord et au midi. La chapelle de gothique flamboyant, qui est dans l'épaisseur du mur de la nef du côté gauche, a été fondée en 1442 par Georges, seigneur de Préaux, en Touraine, et de la Charprais. Un mausolée était autrefois élevé dans cette chapelle; tout autour étaient représentés douze chanoines, l'aumusse sur la tête; le doyen était coiffé d'une mitre, ainsi que le chantre, dont le bâton, fait presque comme une canne, se terminait par une petite pomme [3].

On voyait, avant la Révolution, dans l'église collégiale plusieurs chapelles et un grand nombre d'autels qui nuisaient peut-être à la régularité du saint édifice, mais qui étaient nécessaires, à cette époque, aux chanoines et chapelains pour la célébration quotidienne du saint sacrifice de la Messe.

Dans le transept du côté sud de l'église se trouvait la chapelle de saint Pierre, devenue plus tard chapelle de Notre-Dame de Délivrance; plus bas, s'ouvraient les chapelles réunies de Saint-Nicolas et de Sainte-Marguerite, entièrement isolées du reste de l'église; la salle du Chapitre venait du même côté, après ces deux chapelles.

Dans le transept du côté nord, se trouvait la chapelle de la Communion, actuellement chapelle de Notre-Dame de Beautertre; puis venait la chapelle de Saint-René, chapelle gothique, que l'on voit encore, mais qui n'a plus d'autel. De ce même côté, parallèlement à la salle du Chapitre, se trouvait la chapelle de Saint-Jean, grande et belle chapelle gothique, dont on ne sait plus l'origine et qui forme actuellement la majeure partie de la nef latérale de ce côté.

Dans la nef principale de l'église il y avait quatre autels; deux étaient situés au bas et à l'entrée du choeur: c'étaient à droite l'autel de la sainte Vierge et à gauche celui du Crucifix. Le chapelain de l'autel du Crucifix, devant lequel se faisaient les services funèbres des employés de l'église et les autres fonctions curiales, portait le nom de curé du Chapitre.

Les deux autres autels placés presque au milieu de la nef, mais adossés aux murs, étaient celui de Saint-Louis, à droite, et à gauche celui de Saint-Hermeland.

Voici quelques-unes des inscriptions que l'on voyait

autrefois dans l'église collégiale, et dont plusieurs ont été conservées ou replacées :

1° En mil quatre-cent soixante-sept, funda maistre Loys Furet, chanoine en l'église de céans, une anniversaire pour luy et des sians, au jour et feste de saint Loys. Dieu leur octroyé paradis.

2° Cy d'avant git le corps de vénérable discret maitre François Marcadet, en son vivant pbr. chantre et chapelain ordinaire du roy, chantre et chanoine de l'église de céans, curé de Notre-Dame de Courgon, qui décedda le 16e jour de jueillet 1556. Priez Dieu pour son âme.

3° Au bas de la porte du choeur, il y avait une tombe garnie de lames de cuivre et de larmes de bronze; elle était à fleur de terre et on y lisait l'inscription suivante :

Sous ce pieux édifice dolent

Si gist le corps de messire Roland

De Lescouët, trez liai chevalier

En son vivant, chambellan, conseiller

Du roi des Francs, et grand veneur de France;

De Montargis baillifde grand'prudence,

Maître des eaux et forêts de Touraine;

De Loches fust général capitaine

Et de Bourgoin; moult vaillant et expert.

Seigneur aussi estoit de Héripert

Et de Kemblec, voire de Grillemont,

Qui trespassa, comme tous vivants font,

Le jour mortelle dixiesme de décembre

Mil et cinq cents, de ce suis je remembre;

Et puis luy mort fust mis soubs cette lame.

Priez Dieu qu'il daigne avoir son âme.

4° Près de la chapelle de Sainte-Barbe dans la nef, on lisait l'épitaphe suivante, surmontée des armes de Polastron de la Hillière, d'argent, au lion de sable, armé, lampassé de gueules[4] :

Cy gist le coeur de hault et

puissant seignr Messire Jean

Gabriel de la Hylliere, chevallier

seigneur de Grillemont, sergent

major au régiment des gardes

et commandant pour sa Majesté

es villes et chasteau de Loches

et Beaulieu : le corps duquel

repose en l'eglise des Perres

Minimes de Mongogé : il deceda

le dernier iour d'aoust 1630,

soubz le regne de Louis xiii.

Priez Dieu pour son âme.

Cy gist le coeur de la Hylliere,

Non: il est logé dans le ciel,

Qui rempli d'une humeur guerriere,

N'eut onques de peur ny de fiel.

Lorsque M. Nogret prit possession de son église paroissiale, il la trouva dans un état qui laissait fort à désirer.

.[2]  La Touraine, article Loches.[3] On peut voir le dessin de ce magnifique mausolée, à jamais regrettable, dans le tome 1er, fol. 186, des Tombeaux et Épitaphes des Églises de France, coll. Gaignières, à la biblioth. Bodléienne d'Oxford.[4] Biblioth. Bodlèienne d'Oxford, Tombeaux et Épitaphes des Églises de France, tome Ier, fol. 46. — Nous devons la communication de cette note à l'obligeance de M. l'abbé C. Chevalier.

L'oeuvre de Thomas Pactius était en effet fort dégradée; les voûtes et les clochers ne présentaient plus assez de solidité; les murs étaient minés par l'humidité dans leur partie inférieure; puis, des réparations anciennes faites sans aucun goût, avaient ôté à l'église son cachet monumental, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur. Ainsi, par exemple, les voûtes pyramidales avaient été extérieurement recouvertes d'ardoises, la belle fenêtre du milieu du sanctuaire avait été masquée par des décorations d'un malheureux effet. M. le curé Nogret voulut rendre à l'ancienne collégiale son cachet primitif et faire disparaître les ravages de toute sorte qu'elle avait dû subir. Grâce au bienveillant concours d'une amitié puissante qui intéressa le Gouvernement à son oeuvre de restauration, M. le Curé put se féliciter d'un succès complet. La restauration du monument sacré fut faite avec beaucoup d'habileté, sous la direction de l'architecte M. Verdier, et sous l'inspection de M. Baillargé. On peut dire que l'église a été reprise en sous-oeuvre presque en son entier, depuis la partie inférieure des murs jusqu'au sommet des clochers.

L'oeil n'est plus choqué à l'extérieur par cette couverture d'ardoise qui ôtait toute grâce aux pyramides et les rendait si pesantes. A l'intérieur tout est remis à neuf: on ne pourrait croire que ce monument sacré a vu passer près de neuf siècles; le sanctuaire étincelle de clarté depuis que les trois fenêtres, qui en sont le plus bel ornement, ont été entièrement dégagées. La lumière, se jouant à travers les vitraux peints qui décorent les fenêtres, se répand dans tout l'édifice, après avoir emprunté aux verrières leurs teintes d'or et d'azur.

La fenêtre du milieu a été ornée d'un beau vitrail qui représente la Reine du ciel, couronne en tête, sceptre en main, tenant son divin Fils entre ses bras. (Cette verrière provient de la manufacture de vitraux peints de Tours, dirigée par l'habile M. Lobin.) Les deux autres fenêtres sont garnies de mosaïques d'un bel effet, dues au goût intelligent de M. le marquis de Bridieu.

On a su tirer un très-bon parti des chapelles latérales qui s'étaient trouvées annexées à différentes époques à l'église collégiale. Primitivement, comme nous l'avons déjà dit, cette église n'avait qu'une nef terminée par le sanctuaire, et deux transepts formant avec la nef une croix latine. Les chapelles que l'on éleva plus tard de chaque côté de la nef furent pendant longtemps tout à fait isolées de l'église. Celles du nord furent converties en nef latérale, à une époque déjà reculée. Des arcades percées dans l'épaisseur du mur les ont mises en communication avec l'église proprement dite ; cependant elles n'ont été complètement restaurées que depuis l'année 1857.

La nef latérale du midi existe depuis fort peu de temps.

Elle a été faite presque en son entier; elle sert pour les catéchismes des enfants de la paroisse.

En l'année 1839, on a découvert sous l'église une crypte ou chapelle souterraine, dédiée à saint Martin, évêque de Tours et patron du diocèse. Cette chapelle avait été entièrement comblée de terre, en 1793, lorsque les hommes de  la Révolution transformèrent Notre-Dame en temple décadaire.

Voici la description qu'en a donnée M. de Pierres, qui en fit la découverte avec M. le curé Nogret :

« Après un long travail, nous pûmes descendre sous la voûte très-bien conservée de cette crypte assez moderne, car nous remarquâmes aux deux extrémités des voussures, à droite et à gauche de l'autel, les armes de France, à fleurs de lis oblongues, écartelées avec deux dauphins, ce qui nous fit penser que Louis XI avait dû en être le fondateur.

« Nous trouvâmes un modeste autel de pierre, en forme de tombeau; une seule marche le mettait au-dessus du niveau des dalles de la chapelle; la place de la pierre sacrée était parfaitement marquée. Des peintures à fresque, dans un état de destruction presque complet, ornaient la voûte entière, les parois de la chapelle, et nous ont paru représenter les guerres de saint Martin. Au bas de l'escalier, à gauche, en face de l'autel, le saint évêque de Tours était figuré en costume épiscopal, et au-dessus de sa tête étaient écrits ces mots, très-lisibles encore, Sanctus Murtinus. »

Cette chapelle fut restaurée aux frais de M. le curé Nogret ; on y a déposé les ossements de quelques prêtres attachés au service de la collégiale avant la Révolution. Ces ossements avaient été trouvés dans les fouilles que l'on fit autour de l'église, lorsqu'on entreprit sa restauration. On descend à la crypte par un escalier auprès de la sacristie, et qui conduit également au clocher assis sur le choeur.

Le clocher qui surmonte la tribune à l'entrée de l'église a été garni, par les soins de M. le curé Nogret, de trois cloches qui produisent un magnifique effet lorsqu'elles sont mises en branle aux jours des grandes solennités.

On trouve dans l'église du château de Loches quelques tableaux remarquables, entre autres:

1° Un tableau représentant l'Assomption de la sainte Vierge; il est signé de David Téniers Junior, et il porte le millésime de 1663. Les personnages qui entourent le tombeau, qu'abandonne la sainte Mère de Dieu pour s'élever vers les cieux, sont historiques; on reconnaît parfaitement en eux les principaux seigneurs de la cour de France, de l'époque de la Fronde;

2° Une scène de la Passion. On apporte à la sainte Vierge, après le crucifiement, la couronne d'épines que les Juifs avaient placée sur la tête du Sauveur, et les clous qui avaient attaché ses pieds et ses mains à la croix ; à cette vue, la Mère des Douleurs tombe en défaillance ; saint Jean et sainte Marie Madeleine, ces fidèles amis de Jésus, la soutiennent et prennent part à sa douleur.

Ce tableau, dû à la munificence de l'État, a valu à son auteur, le peintre Dauphin, la médaille d'or, vers 1840.

3° Un autre tableau qui représente Jésus-Christ chargé de sa croix et marchant vers le Calvaire ;

4° L'entrevue de saint Ours avec Silarius, ce comte Goth, grand ami d'Alaric, et qui veut à tout prix devenir possesseur du moulin du saint abbé. Silarius, ne pouvant amener saint Ours à lui céder son moulin, lui fait des menaces, mais l'homme de Dieu lui montre le ciel sans s'émouvoir, comme pour indiquer au barbare que c'est de là qu'il attend du secours[5].

Telle est, dans son ensemble, l'ancienne église collégiale du château royal de Loches, maintenant église paroissiale de Saint-Ours. Tous ceux qui la visitent sont frappés de son architecture originale et gracieuse; tous admirent ses élégantes pyramides, ses clochers à jour, et le savant la regarde comme un magnifique monument de l'art chrétien.

Aussi a-t-elle été classée par M. de Caumont, très habile archéologue, parmi les plus beaux monuments de l'architecture romano-byzantine tertiaire.

[5]  Gregor. Turon., Vitae Patrum, cap. XVIII, 2.

Photos : https://www.patrimoine-histoire.fr/Patrimoine/Loches/Loches-Collegiale-Saint-Ours.htm
Photos : https://www.patrimoine-histoire.fr/Patrimoine/Loches/Loches-Collegiale-Saint-Ours.htm
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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

L'ÉGLISE COLLÉGIALE DE N.-D. DU CHÂTEAU DE LOCHES

PREMIÈRE PARTIE

HISTOIRE DE LA COLLÉGIALE (EXTRAIT)

CHAPITRE II

Restauration de Thomas Pactius.— Siège de Loches. — Dreux de Mello. — Visites  princières.— Agnès Sorel.

1160-1300

Deux siècles ne s'étaient pas encore écoulés depuis la construction de l'église du château de Loches, que déjà elle menaçait de tomber en ruine. Mais heureusement pour le monument sacré, le chapitre de Notre-Dame avait à cette époque en son prieur un homme plein de zèle et de piété, qui pouvait s'appliquer les paroles de David :

« J'aime, ô mon Dieu, la décoration de votre maison et le lieu que vous avez choisi parmi nous pour votre demeure.»

Cet homme s'appelait Thomas Pactius.

En 1160, Thomas Pactius, nous dit une vieille chronique, s'aperçutque le ciel du milieu de l'église, formé de solives peintes et consumées parle temps, menaçait ruine.

D'autres dégradations plus ou moins considérables compromettaient également la construction de Geoffroy Grisegonelle.

Le prieur du chapitre ne se dissimula pas qu'il ne suffirait point de faire quelques réparations ordinaires pour consolider et restaurer l'église collégiale, mais qu'il s'agissait d'une reconstruction presque complète. Toutefois il ne s'effraya pas des travaux considérables qu'il lui faudrait exécuter; bien plus, il ne voulut pas S'en tenir à une simple réparation; tout en conservant de l'église de Geoffroy ce qui pouvait être conservé, il voulut mettre à profit dans l'oeuvre magnifique qu'il allait entreprendre, les immenses progrès que l'architecture religieuse avait faits depuis deux siècles.

Avec les croisades, en effet, un genre nouveau d'architecture avait pris naissance en France. Les croisés, en traversant les riches contrées de l'Asie, avaient vu de superbes églises, dont les formes élancées, les coupoles élégantes, fendant majestueusement les airs, contrastaient singulièrement avec les églises d'Europe, aux formes lourdes et massives. Ils voulurent à leur retour essayer de ce genre d'architecture dans leurs monuments sacrés. On vit donc dès ce moment l'ogive se mélanger au plein cintre, mais ce mélange se fit timidement; le plein-cintre ne cessa pas encore de dominer en maître dans les constructions religieuses de l'époque; les formes byzantines se montrèrent cependant et donnèrent plus de grâce et de majesté aux édifices sacrés.

C'est ce mélange, ce style de transition entre l'architecture romane et l'architecture ogivale, que Thomas Pactius adopta pour son église.

Se mettant donc à l'oeuvre avec un zèle au-dessus de tout éloge, il fit enlever, nous dit la chronique déjà citée, les solives peintes et consumées par le temps qui formaient le ciel du milieu de l'église, il couvrit l'espace compris entre les deux clochers d'une façon merveilleuse, c'est-à-dire par deux petites tours que nous appelons douves (dubas) ou dômes. Il fit également construire les arcs de pierre et les colonnes qui soutiennent les douves, partie de son argent, car il était riche, partie de celui que donnèrent dans ce but les nouveaux chanoines, à leur réception[1].

Quand nous donnerons au chapitre cinquième de notre travailla description de l'église du château, telle que nous la voyons maintenant, nous essaierons de montrer ce qu'était cette église lorsque Geoffroy Grisegonelle la fit construire, et ce qu'elle devint quand le prieur Thomas Pactius l'eut restaurée, embellie, agrandie. Contentons-nous de dire en ce moment, que, grâce aux soins de l'intelligent chanoine, l'antique collégiale de Loches passe à bon droit pour l'une des plus belles églises que le XIIe siècle nous ait laissées.

Lorsque la Touraine, jusque-là soumise aux comtes d'Anjou et aux rois d'Angleterre en leur qualité de comtes d'Anjou, redevint française par son annexion à la couronne de France, en 1204-1205, la collégiale de Loches courut un grand danger. A cette époque, le gouverneur du château de Loches était Girard d'Athée, entièrement dévoué au roi d'Angleterre, Jean Sans-Terre. Sommé par le roi de France, Philippe-Auguste, de remettre entre ses mains l'importante forteresse, Girard d'Athée refusa d'obéir, et, comme il connaissait la force de la place dont il avait le commandement, il n'hésita pas à courir les chances d'un siège conduit par le roi de France en personne. Pendant, un an Philippe-Auguste fit entourer le château ; sa forte armée ne cessa chaque jour de cette année de lancer ses traits contre les assiégés, de battre avec de puissantes machines les hautes murailles de ce vieux château qui osait faire résistance. Les fortifications durent céder devant une attaque si prolongée; les murs s'écroulaient avec fracas, et cependant les assiégeants ne pensaient point à se rendre; ils luttaient avec une extrême énergie pour maintenir sur les tours ébranlées du château la bannière d'Angleterre.

Enfin vers Pâques de l'année 1205, le roi Philippe-Auguste, entouré de troupes fraîches, donna lui-même le signal de l'assaut, et après une dernière lutte sur les remparts avec les assiégés, les gens du roi pénétraient avec lui dans la place, et les étendards de France flottaient bientôt après sur le donjon[2]. Dans l'enceinte du château, l'église seule se dressait intacte au milieu des ruines qui l'entouraient; par une faveur spéciale de la Providence, elle n'avait pas eu à souffrir d'un siège poursuivi et soutenu si vigoureusement.

Avec le 13ième siècle commence pour l'église collégiale une brillante époque. Les rois, les princes, les seigneurs se montrent généreux envers elle; ils viennent s'agenouiller avec la foi qui régnait au moyen-âge, dans cette église consacrée à la très-haute et très-puissante Reine du ciel et de la terre; ils viennent avec la plus profonde dévotion révérer la précieuse relique de la ceinture de Marie; ils ne quittent pas cet auguste sanctuaire sans y laisser des preuves de leur générosité.

Dreux de Mello, à qui le roi Philippe-Auguste avait concédé la ville et le château de Loches, ainsi que leurs dépendances, en fief et hommage-lige, devint un des principaux bienfaiteurs de l'église collégiale et de son chapitre.

En juillet 1223, il donna et concéda à l'église du château de Loches:

1° Tout le bois nécessaire, tant pour le chauffage des chanoines et chapelains que pour la réparation de leurs maisons et moulins. Ce bois devait être pris dans la forêt de Boisoger, qui s'étendait depuis l'arche de Cornillé jusqu'au pont de Saint-Pierre de Perrusson, en longueur, et depuis la croix de Dolus jusqu'à la Jonchère, en largeur;

2° L'exemption de tout droit de terrage et vinage, sur toutes les terres et vignes situées dans les terrages et vinages de Loches, dont le chapitre jouissait à l'époque de la donation, ou qu'il pourrait acquérir par la suite;

3° Il exempta de taille de guerre et de tous autres subsides celui qui portait le dragon aux processions ainsi que ses enfants. Dans les processions on portait autrefois des figures de dragons pour représenter le diable ou l'hérésie dont l'Église triomphe. On le portait au bout d'une perche, et un enfant avait une lanterne où était un cierge pour rallumer le feu qui était en la gueule du dragon, s'il venait à s'éteindre[3];

Il concéda encore au chapitre le droit de justice, de péage, de vente et de toutes les coutumes, depuis Primes sonnantes, la veille de l'Assomption de la sainte Vierge, jusqu'à la même heure du lendemain dudit jour de l'Assomption ;

5° Il donna aussi la moitié du même droit, depuis la veille de saint Michel, Primes sonnantes, jusqu'à la même heure du lendemain de cette fête ;

6° Enfin, il reconnut et ratifia le droit de haute et basse justice dont jouissait le chapitre.

En juillet 1239, Dreux de Mello concéda encore à la collégiale une rente de cent sous, assignée sur la forêt de Loches, pour la fondation de son anniversaire et de celui d'Elisabeth, sa femme [4].

Sur la demande du Chapitre, le roi saint Louis, par des lettres-patentes, datées de Loudun et données en octobre 1255, approuva la fondation de Dreux de Mello.

Si un simple seigneur se montra si généreux envers Notre-Dame de Loches, que ne firent pas pour elle les rois très-chrétiens et les princes du sang royal qui passèrent souvent à Loches et y séjournèrent quelque temps?

Le 4 octobre 1261, la ville de Loches eut l'honneur de recevoir dans ses murs le fils de Blanche de Castille, le roi de France saint Louis. Le pieux monarque voulut payer le tribut de ses hommages à la Mère de Dieu en son église royale du château, et nous pouvons croire qu'il vénéra la ceinture de la sainte Vierge avec la ferveur et la dévotion d'un saint. C'est probablement à cette époque que le vertueux roi fit à l'église Notre-Dame la rente annuelle de deux livres tournois, affectée sur le domaine, pour un annuaire de sa mère, inscrite dans les archives du Chapitre.

Après saint Louis, l'église du château fut visitée par Philippe-le-Bel, son indigne petit-fils; par Jean II, si malheureux dans ses guerres avec les Anglais, dont il devint le prisonnier; par Charles VII, qui résida assez longtemps à Loches; par Louis XI, si dévôt à Marie, et qui, pour la faire honorer de tous ses sujets, ordonna de sonner chaque jour l'Angelus le matin, à midi et au soir, dans toute l'étendue de son royaume; par Charles VIII, Louis XII et la reine Anne, duchesse de Bretagne. François 1er et son rival Charles-Quint, empereur d'Allemagne, Henri II et Catherine de Médicis, sa femme, Charles IX et Henri III, quand il n'était encore que duc d'Anjou, passèrent quelque temps au château royal de Loches, entendirent la messe dans son église collégiale et usèrent du droit que leur donnait leur naissance ou leur rang pour faire exposer à leur vénération la ceinture de la Mère de Dieu.

D'après le Cartulaire de l'église collégiale, voici la réception faite par les chanoines de Notre-Dame au dauphin Charles (depuis Charles VII), les 5 et 6 novembre1418 : a Le samedi cinq novembre 4418, sur les quatre heures de l'après-midi, le seigneur Charles, dauphin de Vienne et duc de Touraine, fils unique de notre roi, vint pour la première fois à son château de Loches, accompagné d'une suite nombreuse.

« Voulant recevoir dignement le dauphin, en sa qualité d'abbé de notre église, et remplir ainsi notre devoir, après en avoir délibéré entre nous, suivant les antiques statuts de notre église, nous nous sommes rendus processionnellement, en chape de soie, avec la croix, le livre des évangiles et l'eau bénite, au-devant du prince jusqu'aux barrières situées devant la porte du château.

« Après une courte attente, le dauphin arriva; le prieur lui présenta la croix et le livre des évangiles, qu'il baisa avec une grande dévotion et révérence, mais comme l'heure était avancée, ledit seigneur ne s'arrêta pas à l'église.

« Le lendemain matin, à huit heures, nous nous rendîmes sous le porche de notre église, dans le même ordre que la veille; le prieur portait la sainte croix dans ses mains. A l'arrivée du dauphin, le prieur lui donna l'eau bénite, lui fit baiser la croix, puis se mettant à genoux, il lui exposa le cérémonial avec lequel nous allions le recevoir comme abbé de cette église. Au nom du Chapitre et pour l'honneur de Dieu et de la susdite église, le prieur supplia le prince d'observer et d'accomplir les statuts de l'église, dans la cérémonie de sa réception comme notre abbé. Ledit seigneur répondit avec bienveillance qu'il était prêt à observer ces statuts. Alors le prieur mit sur les épaules du prince d'abord le surplis, ensuite une chape de soie, et sur sa tête le bonnet ecclésiastique.

« Puis au milieu des chants du choeur, au son de l'orgue, au bruit des cloches, le duc, notre abbé, entouré d'un grand nombre de seigneurs qui composaient sa suite, fit son entrée solennelle dans notre église, et entendit avec dévotion la grand'messe, dans le lieu qu'on lui avait préparé.

« Quand la messe fut terminée, le dauphin vénéra et baisa la ceinture de la bienheureuse vierge Marie[5]

A partir de Charles IX, les rois et les princes ne vinrent plus à Loches aussi fréquemment que par le passé; toutefois les chroniques mentionnent que le 14 décembre 1700, le duc d'Anjou, petit-fils de Louis XIV, passa dans cette ville en allant prendre possession du trône d'Espagne; qu'il s'y arrêta avec une suite nombreuse, que le lendemain de leur arrivée à Loches, le roi et les princes qui l'accompagnaient entendirent la messe à l'église collégiale, et qu'après la messe les chanoines leur montrèrent la ceinture de la sainte Vierge.

Les archives de l'ancien chapitre nous ont appris que Philippe-le-Bel ratifia par lettres-patentes les privilèges et immunités dont jouissait la collégiale; que Jean II, encore prince royal, donna à l'église Notre-Dame 60 livres tournois de rente annuelle et perpétuelle, pour la fondation d'une messe, dite du roi, et d'un service des morts pour lui, les rois et les ducs ses prédécesseurs. Quand il fut parvenu à la couronne, il confirma ce don, en 13a0. La messe du roi était dite chaque lundi par un chanoine; après cette messe, il était distribué 13 sous à chaque chanoine assistant et 8 sous à chaque chapelain.

Charles VI, Charles VII, Louis XI, Charles VIII, Louis XII, François Ier, Henri II, François II, Henri III, Henri IV et Louis XIV confirmèrent aussi par lettres patentes ces mêmes privilèges et immunités. Parmi ces princes, quelques-uns ne se contentèrent pas d'une simple approbation, ils voulurent eux-mêmes donner à l'église collégiale des marques royales de leur munificence et de leur piété.

Charles VII témoigna constamment une affection particulière pour Loches et la collégiale de cette ville; il voulut même que ses chanoines ne pussent être mis en cause devant aucuns juges que ceux du présidial de Tours. Quelques années après, il accorda encore au chapitre le privilège de garde gardienne, tant pour ses membres que pour ses familiers, hommes et femmes, et autres serviteurs. Ce privilège consistait en ce que la connaissance des causes de ceux qui en jouissaient était attribuée aux juges royaux, avec exemption de la juridiction des seigneurs.

Les chanoines de Loches déclinèrent la juridiction du présidial de Tours par une supplique qu'ils présentèrent à Charles VII : ce monarque leur accorda le privilège d'avoir leurs causes commises au Parlement, tant en demande qu'en défense. Ce privilège leur fut accordé aux charges et conditions de faire annuellement deux services solennels pour lui et ses prédécesseurs, l'un le lendemain de la mi-août, et l'autre le lendemain de la fête de saint Hermeland. Ces services se nommaient messes des privilèges.

Louis XI donna de son côté à l'église collégiale une somme de 6,000 livres.

Enfin François Ier ajouta encore aux dons de ses prédécesseurs.

Outre l'exemption des tailles et autres subsides dont jouissaient l'huissier portant le dragon aux processions et ses enfants, le monarque stipula la même faveur à l'égard du valet chargé de faire les communes affaires de l'église, et des deux charpentiers des moulins banaux et des moulins de Corbery[6]. Cette exemption de tailles fut aussi étendue aux bâtonniers du chapitre, en quelque endroit qu'ils fissent leur résidence.

Parmi les domaines seigneuriaux qui appartenaient au chapitre de Loches, nous devons mentionner: le fief du Chapitre, à Nouans; le fief de la Lardière, à Saint-Senoch; le fief de Rondeaux, à Saint-Jean-sur-Indre; le fief de Brouillart, à Genillé; le fief du Chapitre, à Francueil, qui fut vendu en 1515 moyennant cent livres, à Thomas Bohier, seigneur de Chenonceau ; etc., etc. Les fiefs de la Lande et de la Follaine, à Azay-sur-Indre, relevaient à foi et hommage du Chapitre de Loches.

Une femme célèbre dans l'histoire par son patriotisme, et, il faut le dire, par le triste rang qu'elle occupait à la cour de Charles VII, Agnès Sorel, qui habita longtemps le château de Loches, et qui, nous l'espérons pour elle, racheta les fautes de sa vie par sa charité envers les pauvres et par sa mort chrétienne, fit présent à la collégiale d'une croix d'or destinée à renfermer le morceau de la vraie Croix donné à Notre-Dame par Foulques Nerra.

Les archives du Chapitre mentionnent aussi le don, fait par Agnès, d'une statue d'argent doré de sainte Marie-Madeleine, autour de laquelle était écrit: « En l'honneur et révérence de sainte Marie-Madeleine, noble damoiselle Mademoiselle de Beauté a donné cest image en ceste église du chasteau de Loches, auquel image est enfermée une coste et des cheveux de la dicte sainte, l'an 1444. »

Elle donna encore un bénitier d'argent, et plus tard, en reconnaissance de ce que les chanoines avaient acquiescé à son désir d'être inhumée dans leur église, elle fit à Notre-Dame un dernier présent de 2,000 écus d'or.

Voici comment un vieux chroniqueur, Alain Chartier, raconte les derniers moments d'Agnès Sorel, atteinte subitement d'un mal qui la conduisit en six heures au tombeau : « Elle eut moult belle contrition et repentance de ses péchés, et lui souvenoit souvent de Marie Égyptienne qui fut grand'Pl'cheresse, et invoquoit Dieu dévotement et la vierge Marie à son aide, et comme vraye catholique, après la réception de ses sacrements, demanda ses heures pour dire les vers de saint Bernard qu'elle avait escript de sa propre main, puis trespassa. »

Le corps d'Agnès fut inhumé dans le choeur de la collégiale.

Son tombeau en marbre noir était élevé au milieu de cette partie de l'église; il avait 2 mètres 67 centimètres de long, sur 1 mètre de large et 83 centimètres de hauteur. Sur la table était la statue d'Agnès, représentée couchée, les mains jointes, la tête appuyée sur un oreiller, le tout en marbre; on voyait de chaque côté un ange, placés l'un et l'autre derrière une couronne ducale taillée à cinq faces et creusée pour recevoir la partie supérieure de la tête de la statue d'Agnès; à ses pieds étaient deux agneaux, symbole de la douceur de son caractère [7].

Entre toutes les inscriptions gravées sur le monument funèbre on lisait celle-ci: « Cy-git noble damoiselle Agnès Seurelle, en son vivant dame de Beautté, de Roquesserieu, d'Issouldun, et de Vernon-sur-Seine, piteuse envers toutes  gens et qui largement donnoit de ses biens aux églises et aux pauvres; laquelle trespassa le neuvième jour de février, l'an de grâce mil-quatre-cent-quarante-neuf. Priez Dieu pour l'âme d'elle.Amen.»

Comme ce tombeau gênait beaucoup pour le service du choeur, les chanoines obtinrent de Louis XVI, en 1777, l'autorisation de le faire placer en une autre partie de l'église. Il fut mis dans un des côtés de la nef ; il y resta jusqu'en l'année 1794. A cette époque les révolutionnaires le firent disparaître de l'église; enfin en 1809 un préfet d'Indre-et-Loire, M. Lambert, en entreprit la restauration, et par ses soins il fut placé là où il est aujourd'hui, dans la tour du château de Loches qui porte le nom d'Agnès.

Afin de mettre un peu de suite dans notre récit, nous avons groupé ensemble plusieurs faits qui se rattachaient à l'histoire de Notre-Dame de Loches, sans tenir un compte rigoureux de l'ordre chronologique; nous allons reprendre cet ordre, autant qu'il nous sera possible, pour continuer l'histoire de l'église collégiale, depuis le commencement du XIVe siècle jusqu'à la révolution française...

 


[1] Chronicon ecclesiae beatae Mariae de Lochis. — Thomas Pactius mourut le 27 avril 1168, d'après l'obituaire de la collégiale de Loches.[2] (1) Guillaume le Breton, Philippidos, lib. VIII.[3] Dufour, Dictionn. de l'arrondissement de Loches.[4] Archives du chapitre.[5] D.Housseau, 3828, 3829.[6] Les quatre moulins et la tour de Corbery avaient été donnés à la collégiale par Thomas Pactius. — Chron. ecclesiæ B. AI. De Lochis.[7] Tablettes chronologiques de la ville de Loches.

 

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L'ÉGLISE COLLÉGIALE  DE N.-D. DU CHATEAU DE LOCHES

PREMIÈRE PARTIE

HISTOIRE DE LA COLLÉGIALE (EXTRAIT)

CHAPITRE PREMIER

Fondation de Geoffroy Grisegonelle. — L'an mille. — Dons de Foulques Nerra. — Translation de saint Baud.

962-1160.

Un des plus anciens historiens de la France, le moine Jean, connu sous le nom de l'Anonyme de Marmoutier, qui vivait dans la seconde moitié du 12ième siècle, rapporte que, vers l'an 372, l'illustre évêque de Tours, saint Martin, convertit à la vraie foi le peuple de Loches, encore plongé dans les ténèbres de l'idolâtrie.

On ne sait en quel lieu les nouveaux chrétiens de Loches se réunirent pour assister à la célébration des saints mystères, depuis l'époque de leur conversion jusque vers le milieu du 5ième siècle; ce qu'il y a de certain, c'est que vers l'an 450 ou 455, le cinquième évêque de Tours, saint Eustache, fit construire une église sous l'invocation de sainte Marie-Madeleine, sur le coteau de Loches, dans l'emplacement du château[1].

Cette église subsista jusqu'au temps de Geoffroy, dit Grisegonelle (du nom de son vêtement gris ou brun), comte d'Anjou et seigneur de Loches, qui, dans la seconde moitié du Xe siècle, fit élever à la place de l'église primitive une nouvelle église plus vaste et plus belle[2].

Il est nécessaire, pour l'intérêt de notre récit, de se reporter à ce temps de l'histoire où la piété de Geoffroy éleva sa belle église en l'honneur de la très-sainte Vierge.

Nous pourrons ainsi comprendre que le comte d'Anjou, en la construisant, faisait autant un acte d'amour et d'espérance qu'un acte de foi et de piété.

Au 10ième siècle, les peuples, sur une fausse interprétation de l'Apocalypse, croyaient que la fin du monde arriverait avec l'an 1000. Dans l'attente d'une catastrophe si terrible, les affaires languissaient, les intérêts matériels étaient négligés, et vers la fin du siècle les travaux de la campagne eux-mêmes étaient abandonnés comme inutiles.

Il n'est pas étonnant que cette époque ait été stérile en monuments religieux: aussi les églises qui datent de la fin du 10ième siècle sont-elles excessivement rares.

Pourquoi, disait-on alors, entreprendre d'élever au Seigneur des temples magnifiques, puisque le monde touche à sa fin? A peine seraient-ils construits qu'ils disparaîtraient dans l'embrasement général qui dévorera la terre et tout ce qu'elle contient!

Souvent les évêques et les savants écrivains de l'Église cherchèrent à combattre cette croyance si générale de la fin prochaine du monde. Malgré tous les avertissements, l'opinion populaire, fortement impressionnée, refusait de se rendre, et plus on approchait de l'an 1000, plus les terreurs redoublaient.

L'attente générale du dernier jour produisit cependant de bons résultats: souvent elle apaisa des querelles, mit fin à des inimitiés sanglantes et réprima des projets de vengeance; elle fit pénétrer plus profondément la foi et la piété dans le coeur presque indomptable de ces seigneurs, toujours prêts à batailler au gré de leurs caprices et de leurs passions, et de ces gens du peuple à la nature rude et quelque peu sauvage.

La pensée que tout homme serait appelé bientôt à rendre compte de ses actes au juge suprême, empêcha bien des injustices et bien des brigandages. Le droit de chacun, du pauvre et du faible, de celui qui ne pouvait opposer que son bon droit à la force, aussi bien que du riche tout puissant, fut plus respecté. Beaucoup de hauts et puissants seigneurs, qui jusque-là s'étaient jetés sur les biens d'église comme sur une riche proie, sentirent le remords de leurs méfaits, et, dans l'intention de réparer leurs injustices, on les vit rendre avec une généreuse prodigalité les biens qu'ils avaient enlevés.

Entraîné par ce courant religieux, Geoffroy Grisegonelle, comte d'Anjou et seigneur de Loches, entreprit vers l'an 962, le pèlerinage de Rome. Et comme gage de son repentir sincère, à son retour en France il ne se contentait pas d'offrir à Dieu et à son Église des terres fertiles, des forêts magnifiques, il fit ce que nul seigneur, découragé par la croyance à la fin prochaine du monde, n'osait plus faire, il construisit, à grands frais, dans l'enceinte même du château de Loches, une très-belle église en l'honneur de la sainte Vierge Marie.

La charte donnée par le comte Geoffroy, à l'occasion de la fondation de l'église du château, a pu survivre à la ruine de tant de monuments précieux que renfermaient les archives du chapitre et qui disparurent pendant la Révolution.

Nous avons eu entre les mains une copie très-ancienne de cette charte écrite en latin. Il nous a semblé que cette pièce intéressante méritait d'être connue, c'est pour cela que nous en faisons ici un résumé exact[3].

Le comte d'Anjou, après avoir invoqué la très-sainte Trinité, annonce qu'il veut, par cette charte, faire connaître à ses successeurs et à tous les fidèles enfants de l'Église, les motifs qui l'ont amené à rebâtir, en l'honneur de la sainte Vierge Marie, l'église du château de Loches, dédiée autrefois à sainte Marie-Madeleine.

Entrant immédiatement en matière, il parle du voyage qu'il fit à Rome en 962, accompagné d'une suite nombreuse.

Geoffroy Grisegonelle avoue humblement qu'il s'était rendu à Rome pour y demander à Dieu le pardon des péchés de toute sorte qu'il avait commis pendant sa vie. A son arrivée dans la ville sainte, il fut admis en la présence du souverain Pontife Jean, qui lui fit un accueil honorable.

Pendant cinq jours consécutifs, le pape reçut en audience intime Geoffroy et sa suite. Il leur parlait à tous avec beaucoup de bonté et de force, comme il convient à un vrai pasteur des âmes, empruntant souvent le langage des divines Écritures, ainsi qu'il avait coutume de le faire, selon la remarque de Geoffroy.

Pour les disposer au repentir et au pardon de leurs fautes, le zélé Pontife les engagea à passer le sixième jour ainsi que le septième, dans le jeûne, la prière, les veilles, et à faire en même temps d'abondantes aumônes.

Dans son exhortation paternelle à la pénitence et aux œuvres de miséricorde, il leur cita ces paroles des Livres saints : « On se servira pour vous de la mesure dont vous vous serez servi pour les autres.» Et celles-ci: « Celui qui sème avec parcimonie fera une médiocre récolte, tandis que celui qui sème avec abondance moissonnera abondamment. »

Encouragés par ces pieux discours, le comte d'Anjou et les siens accomplirent, autant et aussi bien que cela leur fut possible, les actes de religion et de pénitence que leur avait prescrits le souverain Pontife.

Enfin, huit jours après l'arrivée à Rome de Geoffroy, le Pape entendit, dans la basilique de Saint-Pierre, la confession du comte d'Anjou, qui ne pouvait retenir ses larmes au souvenir de ses péchés. Le Pontife, de son côté, pleurait aussi. En ce moment, le Pape, comme inspiré du Ciel, dit à son illustre pénitent que pour obtenir de Dieu le pardon de ses péchés, le salut de l'âme de son père, et pour procurer à ses successeurs le temps de faire pénitence, il lui ordonnait de construire une église en l'honneur de la Vierge Marie, et d'y établir à perpétuité, en mémoire des douze apôtres, douze chanoines qui devraient célébrer chaque jour les divins mystères, chanter l'office et prier pour le repos des âmes de Foulques, de ses successeurs et des bienfaiteurs de l'église.

Le comte d'Anjou accepta cet ordre du pape avec une parfaite soumission et une grande joie.

Voyant que Geoffroy promettait de mettre le plus promptement possible à exécution les ordres qu'il venait de lui donner, le souverain Pontife prononça l'anathème contre tous ceux qui empêcheraient le comte de tenir sa promesse, ou qui oseraient piller les biens de la future église, ou la priver de son éclat premier. Quatre-vingt-deux évêques ou prélats entouraient le Pontife Jean en cet instant solennel et prononcèrent avec lui l'anathème.

Après avoir reçu une dernière fois la bénédiction apostolique, Geoffroy revint en son pays; il rapportait à l'adresse du roi Lothaire et à celle de l'archevêque de Tours, Hardouin, des lettres du Pape qui avait voulu faire connaître lui-même au roi et à l'archevêque les intentions du comte d'Anjou. L'archevêque de Tours, ayant reconnu pour authentiques ces lettres pontificales, engagea le comte à aller trouver, dans la ville de Laon, le roi Lothaire et à lui demander l'autorisation de construire au plus tôt son église. Le roi lui donna toute permission, et afin que nul ne pût le contester, il munit de son sceau l'acte qui mentionnait l'autorisation royale.

Mais quel lieu le comte d'Anjou va-t-il choisir pour y élever son église? Quelques-uns de ses braves hommes d'armes du pays de Loches, l'engagèrent à reconstruire l'église presque en ruine du château-fort de ce petit pays.

Geoffroy suivit leur conseil; il fit commencer immédiatement les travaux de construction, qui se poursuivirent avec la plus grande activité; et sur les ruines de la chapelle dédiée à sainte Marie-Madeleine, s'éleva en peu de temps une belle et vaste église sous le vocable de la Mère de Dieu.

Mais ne voulant pas que le culte de sainte Madeleine fut abandonné, quoique l'église cessât de porter le nom de l'illustre pénitente, Geoffroy ordonna que la fête de cette sainte fût célébrée, comme par le passé, avec une grande solennité, chaque année, dans la nouvelle église du château.

Après tous ces intéressants détails, la charte dit que le comte d'Anjou donna à son église le corps de saint Hermeland; puis elle fait connaître les biens et privilèges dont l'enrichit le puissant et religieux fondateur.

Cette charte est signée de Geoffroy, de ses deux fils Foulques et Maurice, de l'archevêque de Tours, Hardouin, et de plusieurs autres personnages importants.

C'était en 962 que le comte d'Anjou avait fait son voyage de Rome, et en 905, l'archevêque Hardouin consacrait solennellement la nouvelle église du château de Loches.

Quelques années plus tard, le comte d'Anjou donnait encore à sa chère église de Loches un précieux gage de son affection; il la faisait dépositaire d'une moitié de la ceinture de la très-sainte Vierge, apportée de Constantinople au temps de Charles-le-Chauve, et gardée précieusement dans la chapelle royale, jusqu'au jour où la reine de France, Emma, femme du roi Lothaire, la fit remettre au vaillant Geoffroy Grisegonelle[4].

Nous entrerons plus loin dans de plus grands détails sur cette précieuse relique; nous parlerons aussi plus longuement de saint Hermeland, devenu l'un des patrons de l'église collégiale.

Foulques Nerra, fils et successeur de Geoffroy Grisegonelle*, porta aussi le plus grand intérêt à l'église du château de Loches.

Pour témoigner à tous qu'il voulait, comme son père, être le bienfaiteur de la collégiale, ce prince fit placer sur un pilastre du sanctuaire, en 990, la statue de son père et la sienne. Ces statues représentaient les deux comtes dans l'humble attitude de la prière, agenouillés dévotement ; elles subsistèrent jusqu'en 1792; à cette époque elles furent brisées par les révolutionnaires.

Foulques Nerra, dont le nom est connu dans l'histoire, et qui résumait en lui le type du chevalier batailleur du moyen-âge et parfois celui du chevalier chrétien, se montrait le plus brave de tous sur le champ de bataille et dans les aventures périlleuses. Il eut souvent à se reprocher des actes de cruauté; pour les expier il entreprenait fréquemment des pèlerinages. Trois fois il se rendit à Jérusalem, ce qui lui fit donner le surnom de Jérosolomytain. Afin d'obtenir de Dieu le pardon de toutes ses fautes, il fit construire plusieurs abbayes, entre autres celle de Beaulieu, près de Loches, en 1007. Il plaça l'église du monastère sous le vocable de la sainte Trinité et des anges, et y déposa un morceau de la vraie Croix, qu'il avait rapporté de Jérusalem, ainsi qu'un fragment de la pierre du saint Sépulcre qu'il avait arraché avec ses dents [5].

Ses générosités en faveur de l'abbaye de Beaulieu ne lui firent, pas oublier Notre-Dame de Loches, car nous le voyons dans l'année 1034 donner au chapitre de la collégiale un morceau de la vraie Croix qu'il avait rapporté d'un nouveau voyage à Jérusalem[6].

En l'année 1086 une cérémonie imposante eut lieu à Notre-Dame du château de Loches, à l'occasion de la translation solennelle des reliques de saint Baud, ancien évêque de Tours. Après sa mort, le saint pontife avait été enseveli dans l'église de Saint-Martin de Tours; mais quand on lui rendit un culte public, son corps fut placé avec honneur dans l'église de Verneuil, petite bourgade située à deux lieues de Loches, et dont saint Baud avait été seigneur [7].

Le corps du saint évêque resta à Verneuil jusque vers la fin du XIe siècle; mais à cette époque la guerre promenait ses ravages dans nos belles contrées, comme dans le reste du pays de France; les églises étaient souvent pillées et les reliques des saints profanées. Les reliques de saint Baud pouvaient subir le même sort; c'est ce dont voulut les préserver, en 1086, le chanoine Ervenarus, prieur du chapitre de Loches, et en même temps seigneur de Verneuil.

L'enceinte fortifiée du château de Loches mettait son église à l'abri du pillage et de l'incendie; Ervenarus prit donc la résolution de déposer dans ce saint asile le corps du bienheureux évêque de Tours. Pour cet effet, il obtint le consentement de Foulques Réchin, comte d'Anjou et seigneur de Loches, et celui de Raoul, archevêque de Tours.

A partir du jour où se fit la translation solennelle, dans l'église du château, des reliques de saint Baud, ce saint pontife fut honoré comme l'un des patrons de l'église collégiale.

Jusqu'à l'époque de la grande Révolution, de chaque côté du maître-autel dédié à la sainte Vierge, principale patronne de la collégiale, on apercevait dans des châsses précieuses, couvertes d'argent, avec figures relevées en bosse et dorées, les corps entiers de saint Baud et de saint Hermeland, patrons secondaires de l'église.

N'oublions pas de dire que les souverains Pontifes avaient plusieurs fois, depuis sa fondation, témoigné leurs bienveillantes faveurs à l'église collégiale de Notre-Dame de Loches. Par une bulle spéciale, Jean XIII lui accorda le privilège de relever directement de la cour de Rome. Cette faveur fut plus tard ratifiée et confirmée par les souverains Pontifes Innocent II, Jean XXII et Innocent VI. Innocent II prononça même la peine d'excommunication contre ceux qui oseraient attenter aux droits et privilèges du chapitre de la collégiale. Comme marque de sa dépendance immédiate du Saint-Siège, l'église de Loches payait anciennement, chaque année, à l'église de Rome, cinq sous qui étaient employés en achat d'huile, pour brûler devant le tombeau de saint Pierre...

 


[1] Gregor. Turon., Historia Francorum, lib. x, cap. XXXI, 5. [2] Chroniques de Touraine, publiées par André Salmon: Chronicon Turonense abbrevialiim, 185. Tours, Société Archéologique de Touraine, 1834.[3] Biblioth. Impér., collection ms. de D. Housseau, I, chartes 186, 487.[4] Chroniques d'Anjou, publiées par MM. P. Marchegay et A. Salmon: Gesfa consulum Andegavorum, 86, 87; — Historia comitum Andegavensium,325. Paris, Renouard, 1856. [5]  Chronicon Turonense magnum, p. 118. — Chron. de gestis consul. Andegavor., 96-103. -Histor. Comit. Andegav., 329. — Raoul Glaber, lib.II, cap. iv.-D. Housseau, 337, 357.[6] En revenant d'un troisième pèlerinage en Terre-Sainte, Foulques Nerra mourut à Metz. Son corps fut rapporté en Touraine, et inhumé dans l'église de l'abbaye de Beaulieu, près de la porte de la sacristie, dans la croisée à droite. On peut voir le dessin de ce magnifique monument et le texte des épitaphes plus modernes qui l'accompagnaient, dans le tome Ier, ff. 170-171, des Tombeaux et Épitaphes des églises de France, provenant de la collection Gaignières, déposé aujourd'hui à la Biblioth. Bodléienne d'Oxford.[7]  Chron. Petri filii Bechini, 23. — Chrono Turon. Magnum 81.-Chron. Archiepisc. Turon. , 209.- Maan, Ecclesia Titronensis,

 

Photos : https://www.patrimoine-histoire.fr/Patrimoine/Loches/Loches-Collegiale-Saint-Ours.htm
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NOTRE-DAME DE ROMAY

ET LES SOUVENIRS QUI S'Y RATTACHENT

PAR

L'ABBÈ BARN

CHANOINE HONORAIRE D’AUTUN ET DE ROUEN

CURÉ-ARCHIPRÊTRE DE LA BASILIQUE

DU SACRE-COEUR DE PARAY- LE- MONIAL

NOTRE-DAME DE ROMAY

CHAPITRE IV

I

FONDATIONS A LA CHAPELLE DE ROMAY

Doux monuments restent debout, nous l'avons vu, pour attester la liante antiquité du culte en l'honneur de la Sainte Vierge à Romay : la chapelle, dont, la construction la plus ancienne rappelle le XIe ou le XIIe siècle et la Madone actuelle que les iconographes les plus compétents nous autorisent à dater du XIIIe.

A côté de ces témoins lapidaires, il en est d'autres, non moins affirmatifs du grand renom qui s'attache à ce lieu de prédilection. Ce sont quelques documents relatifs à des fondations de messes, soustraits par hasard aux injures du temps et à la fureur des révolutions. La paroisse de Para y se signale pendant une période d'environ six siècles, par la multiplicité de ses fondations religieuses de toutes sortes, depuis les premières fondations du Mépart de Notre-Dame, jusqu'à la suppression du culte catholique, en 1792 comme le prouvent une foule d'actes notariés[1]. On rencontre très fréquemment, dans les testaments des fondations de messes à l'église paroissiale de Notre-Dame et de son annexe Saint-Nicolas, à la chapelle de l'hôpital, à l'église des Bénédictins et aux antres chapelles ; fondations de messes et de prières pour les Trépassés; fondations de processions dans la ville avec stations aux chapelles des Communautés religieuses; fondations enfin en faveur des Confréries du Saint-Sacrement, du Rosaire, de Sainte-Anne et de Saint-Eloi.

La plus remarquable est celle des Confrères du Saint-Sacrement, faite le 4 avril 1664, en l'église Saint-Nicolas, pour la procession du jeudi absolu[2] moyennant une rente annuelle et perpétuelle de six livres tournois à la charge des choses suivantes : savoir « que, les sieurs curé, prêtres et sociétaires seront tenus de faire une procession autour de la  ville, revêtus de chappes, un cierge allumé en main ; et en cet ordre, suivis des confrères du Saint-Sacrement, faire station en toutes les églises de la ville, desquelles sera exposé le Saint-Sacrement et pendant la procession, les sieurs curé et sociétaires chanteront à haute voix le psaume Miserere mei, Deas, secundum magnam misericordiam tuam et le reste avec tel verset et répons qu'ils adviseront bon estre; et en chacune des stations, une antienne en l'honneur du Saint Sacrement de l'autel, la procession « commençant à sept heures du soir immédiatement ; « le tout pour obtenir, par les confrères et autres assistants à la procession, miséricorde de leurs péchés « par le mérite de la Passion de notre Sauveur[3]. » Suivent les signatures de dix-neuf officiers et confrères du Saint-Sacrement et six signatures de prêtres sociétaires. Pour ce qui regarde Romay, l'histoire et la tradition sont muettes sur l'exercice du culte dans la chapelle jusqu'aux deux tiers du XVIe siècle. Mais alors, un document, tombé entre les mains de M. Cucherat au moment où il allait être détruit, nous révèle l'existence de fondations de messes à Romay aussi bien qu'à Paray.

« J'ai sous les yeux, dit M. Cucherat  un parchemin du 1l novembre 1575, qui fonde des messes à la chapelle de Romay. » — Il donne ensuite, dans le style et l'orthographe du temps, la partie importante de cet acte authentique, dont voici les passages les plus intéressants pour l'histoire du sanctuaire de Romay :

« Par devant Sébastien Chassepot de Paray, notaire royal et présents les témoins souscrits, maître Jehan Quarré, prêtre, curé de l'église parochiale  de Notre-Dame de Paray — (viennent les noms de six prêtres « du Mépart)... tant en leur nom que pour et au nom des autres vénérables absents pour lesquels ils se font fort et promettent de les faire consentir, d'une part,  et  honorable femme. Mathie Mangonneaud, veuve de Jean Bouillet du Faubourg, d'autre part, sans contrainte, font entre eux les fondations, dotations,  promesses, obligations et autres choses cy-après écrites, savoir est que les vénérables et leurs successeurs en ladite église, pour toujours, et généralement promettent à Mathie Mangonneaud, présente, stipulante, et acceptante, pour elle et les siens de dire et célébrer chacun pour et à l'intention de ladite Mathie et de son dit feu mari pour le remède et salut de leurs âmes et de leurs parents et amis vivants et trépassés chaque samedi de chaque semaine, depuis le premier samedi du mois de mars, jusqu'au samedi  prochain après la Notre-Dame de septembre, en la chapelle de Romay, une grand'messe de Notre-Dame, où seront tenus d'assister cinq prêtres associés, celui qui dira la messe et quatre pour répondre à ladite messe..... Notez qu'elle transporte et revêt aux vénérables prêtres et qu'elle leur a livré la somme de six vingt, quatre livres, seize sols huit deniers, que les vénérables placeront en rentes à gens solvables, afin de servir au divin service pour payer chaque fois à celui qui dira la grand-messe à Romay, deux sols tournois et pour chaque chantre douze  deniers et rien quand les vénérables manqueront de dire et faire le divin service, lesquelles distributions seront alors données aux pauvres. » Une telle fondation, unique dans son genre, donne la plus haute idée de la piété envers Notre-Dame de Romay de la part, de la digne fondatrice et des prêtres qui l'acceptent, lorsqu'on sait que la chapelle est à deux kilomètres de Paray et que l'abord en était alors assez difficile. Il est à présumer que ces samedis-là, les paroissiens de Paray et autres lieux environnants remplissaient la chapelle ; car il devait certainement entrer dans les intentions de la fondatrice de développer de plus en plus, à Paray et dans la contrée, la dévotion à la bonne Dame de Romay, comme le prouve le choix du jour et celui du lieu.

Voici que nous trouvons dans un acte public une autre fondation non moins intéressant»; et non moins ancienne. Vers 1584, la fête de sainte Anne, mère de la Sainte Vierge, qui jusqu'alors, n'était célébrée que dans les églises particulières, fut étendue à l'Église universelle. Les habitants de la ville d'Apt, où repose le corps de sainte Anne, établirent une confrérie en son honneur dès le milieu du XVIe siècle ; et.pendant les guerres de religion, ils durent à la protection de sainte Anne d'échapper à deux reprises aux pillages et aux dévastations des huguenots et particulièrement à la fureur du terrible baron des Adrets. Ce serait vers cette époque, ou peu de temps après, que fut établie, dans l'église Saint-Nicolas, la Confrérie de Sainte-Anne, pour-la paroisse de. Paray, d'après le témoignage de M. Barriquand, ancien curé de Saint-Vincent-les-Bragny, près Paray. Cet ecclésiastique a eu entre les mains, pendant plusieurs années, le registre de cette Confrérie, dont nous avons parlé. Il le tenait de M. Farges, ancien curé de Paray. à titre d'héritier de sa bibliothèque[4]. Il le prêta à M. Cacherat, avec recommandation de le remettre aux archives de la paroisse, après l'avoir consulté. A la mort de M. Cucherat, on ne l'a pas retrouvé, malgré toutes les réclamations et recherches que nous avons faites dans sa bibliothèque.

Dès l'origine, cette Confrérie organisée en corporation et formée des menuisiers, des tisserands et des canabassiers[5] bien qu'elle soit fondée à l'église paroissiale, témoigne de sa prédilection pour la chapelle de Romay et elle se continue jusqu'à la Révolution. Un conflit s'éleva, sous l'administration de M. Jean-EIéonor Bouillet, entre les prêtres sociétaires et les confrères de Sainte-Anne. C'est à celle circonstance que nous devons la révélation de la fondation qui nous occupe. Les prêtres de Saint-Nicolas se plaignaient que les charges des fondations de la Confrérie étaient très peu récompensées. Ces confrères répondaient que, de temps immémorial, les prédécesseurs des réclamants avaient accepté ces charges par plusieurs contrats en leur possession, sans-compter ceux qui s'étaient perdus par le temps et le changement des officiers de la Confrérie. L'affaire était pendante en l'officialité d'Autun depuis quelque temps; Elle donna raison aux curé et sociétaires. Pour éviter les frais d'un procès long et coûteux, les confrères consentent à augmenter la rente annuelle et « obligent, (c'est-à-dire engagent) hypothécairement, à cet effet, tous les biens présens et advenirs de ladite Confrérie, moyennant quoi, les sieurs curé et sociétaires seront tenus à l'aire dire, et célébrer les services, messes et autres oeuvres pieuses cy-après exprimés pour le salut des âmes des confrères île Sainte-Anne.  Diront les vigiles des morts et les vêpres ci complies, tout consécutif et à haute voix, en la chapelle de Notre-Dame de Romet, la veille du jour de sainte Anne, et après ils diront le Libera me. Le lendemain, jour de la fête de sainte Anne, ils psalmodieront les Matines et chanteront le Te Deum et Laudes et, à haute voix, une grand'messe des défunts à diacre et sous-diacre, en l'église Saint-Nicolas, et la prose propre, ensuite de quoi, ils psalmodieront Prime, Tierce, Sexte et None ; le même jour de sainte Anne feront la procession de l'église de Saint-Nicolas à la chapelle de Romet, où étant arrivés, ils y célébreront une grand'messe du jour à diacre et sous-diacre, revêtus de tuniques de damas de couleur verte, appartenant à ladite Confrérie, avec une chasuble de la même couleur. Le même jour de la fête diront les vêpres et complies à haute voix et un Libera me pour les défunts à la fois, (tous) aussi dans ladite chapelle de Romet, et le lendemain de la fête, ils diront en l'église paroissiale de Notre-Dame (du cimetière) un nocturne des Morts et Laudes, avec une grand'messe de Requiem, etc., « etc. »

L'acte du 14 septembre porte la signature de M. Bouillet, curé, et de onze prêtres sociétaires, d'une part, et de quatorze confrères de Sainte-Anne, d'autre part. Les uns et les autres signent, tant en leur nom qu'au nom des absents.

Par cette fondation, on peut juger de l'antiquité de la Confrérie et de sa dévotion à Notre-Dame de Romay, puisqu'il est dit que les fondations sont établies de temps immémorial.

Ces fondations n'étaient pas les seules et les messes particulières devaient être nombreuses. Ce qui expliquerait, peut-être, la création de l'ermitage de, Romay, avec autorisation épiscopale, à la demande des autorités administratives. Le service établi à la chapelle de Romay fut confié, non pas à un prêtre de Paray, mais à un religieux. D'abord tout alla bien. Ensuite survint l'ère des difficultés. L'ermite habitait un petit logement contigu à la chapelle. Mlle Etienne Belriant, veuve de M. Pierre Quarré, revendiqua devant la justice la jouissance de, l'habitation et du jardin au Frère Fournier, canne de la ville et du couvent de Chalon-sur-Saône, successeur de défunt. P. Penin, religieux bénédictin. Dans une déclaration sous seing privé du 12 février 1668, l'ermite reconnaît que la résidence, qu'il fait dans la maison, joignant ensemble un jardin, lui a été accordée, par M. Pierre Quarré, parent du précédent, prêtre sociétaire au Mépart de Paray, pourquoi et moyennant quoi, il s'engage à dire par année quatorze messes à voix basse pro defunctis pour les membres de la famille[6].

L'ermite n'avait pas cette fondation à sa charge, on le devine bien. Avec un service régulier comme celui-ci, la population catholique devait se porter à Romay avec d'autant plus d'empressement que les calvinistes s'acharnaient à combattre le culte de la Sainte Vierge par leurs critiques et leurs moqueries stupides.

Une pièce, découverte aux archives de Saône-et-Loire, par M. P. Muguet, curé-archiprêtre de Sully, nous permet de suivre jusqu'en 1791 la dernière trace des fondations de messes à Romay. Voici ce que nous écrit M. le chanoine Muguet, le. 4 novembre 1896 : « En mai 1791, une certaine tolérance, de courte durée, fut laissée aux prêtres insermentés. Dans les paroisses ayant, plusieurs églises ou chapelles, une chapelle leur fut désignée pour célébrer la messe, administrer les sacrements à leurs adhérents et faire les fonctions de Vrai pasteur. Seulement cette église ou chapelle, devait porter une inscription indiquant sa destination particulière. A Paray, la chapelle, laissée au culte catholique romain fut celle des Ursulines (présentement la chapelle des religieuses du Saint-Sacrement. Voici l’inscription placée sur le frontispice : Eglise pour les catholiques, apostoliques, romains. »

On appelait : non conformistes, les vrais catholiques.

Dans les communes n'ayant qu'une église, la liberté fut donnée aux non conformistes de célébrer la messe en celle église, mais seulement une messe basse, non sonnée et à l'heure consentie par le curé intrus. Les chapelles de Romay et de Saint-Roch furent fermées et l’église de Saint-Nicolas devint l'église de M. Verneau et de ses adeptes. Or, l'abbé Delucenay. vicaire de Paray, après avoir refusé de prêter le serment sacrilège, demanda l'ouverture de la chapelle de Romay, ainsi que de la chapelle de Saint-Roch, pour y célébrer des messes fondées, lie digne prêtres d'une famille très honorable et très chrétienne de Paray, voulait remplir jusqu'au bout les charges de messes qui lui incombaient.

Voici la pièce qui fait connaître la demande de M. Delucenay :

District de Charolles, du 2 août 1791, séance du matin.

« Vu le mémoire présenté en premier lieu au Directoire du département de Saône-et-Loire de la part du sieur Jacques Lucenay[7], ci-devant vicaire à Paray, et ensuite renvoyé au Directoire de ce district par celui dudit département, d'après l'arrêté de celui-ci en date du 28 juillet dernier, ledit mémoire aux fins de faire, ordonner l'ouverture de la chapelle de Romay et de, celle de Saint-Roch, si toutefois elles sont considérées comme oratoires nationaux, ainsi que l'ouverture des portes de l'église principale et paroissiale de Paray dont on lui refuse, l'entrée. Les administrateurs composant le Directoire du district de Charolles, le procureur syndic, ouï, arrêtent que ledit mémoire sera communiqué tant à MM. les officiers municipaux de Paray qu'à M. Verneau, curé dudit lieu, à l'effet, de fournir leurs observations et réponses sur icelui pour icelles être rapportées au Directoire et être donné tel avis qu'il appartiendra sur la pétition du sieur Jacques Lucenav. »

Quel fut le sort de celle démarche? Les archives de la municipalité n'en font point mention. C'était, alors le règne, de l'arbitraire. Il est probable qu'elle n’eut pas de suite. Bientôt, toutes les fondations quotidiennes, hebdomadaires, annuelles et perpétuelles disparurent pour toujours.

Dieu, qui récompense la plus petite de nos bonnes actions, aura tenu compte aux pieux fondateurs de leurs intentions en leur appliquant à eux et à leur famille, les mérites des sacrifices accomplis par toutes, leurs œuvres religieuses.

Depuis le-Concordat, de nouvelles fondations, autorisées et protégées par l'Etat ont été faites par les familles, animées d'un profond sentiment de loi à l'efficacité du saint sacrifice de la messe. On se demande avec inquiétude, en ce moment, si un nouvel orage ne les détruira pas un jour ou l'autre. Quoi qu'il arrive, nous avons la certitude que la Providence saura y pourvoir.

 

[1] Autrefois, un notaire était spécialement chargé des actes ecclésiastiques. Il se nommait notaire royal et apostolique. [2] Le Jeudi-Saint se nommait alors jeudi absolu jeudi blanc ou encore le grand jeudi.[3] Nous découvrons là les premières processions aux flambeaux, que les pèlerins du Sacré-Cœur pratiquent fréquemment à Paray, à notre époque.[4] M. Farges l'avait découvert dans une maison de Paray. La mère de famille qui le possédait, voyant que M. le Curé attachait du prix à ce manuscrit illisible pour elle, le lui donna de grand cœur ; mais, comme cette femme n'était pas riche, M. Farges lui fit accepter cinq francs. En quittant Paray, il ne s'en dessaisit point, et l'emporta à Saint-Laurent-en-Brionnais, son nouveau poste.[5] Ganabassior, marchand de chanvre, ou de toile de chanvre; vieux mot encore usité à Lyon (Larousse illustré).[6] Notice historique et généalogique sur la famille Quarré, de Bourgogne, pages 131 et 132. — Lyon, imprimerie X. Jevain, 1893. — Cet ouvrage, très bien documenté, nous fut donné par l'auteur II. Quarré de Verneuil, grâce à la bienveillante entremise de Mlle Hedwige Quarré de Verneuil.[7] (1) La haine pour la particule était telle que le demandeur qui se nommait Delucenay, tout d'un mot, est désigné sous le nom Lucenay, par altération de son vrai nom Delucenay, sans séparation de la particule.


II

DOCUMENTS RELATIFS A ROMAY

En dehors des fondations de messes respectées par le temps, les documents intéressant l'histoire de Romay et de son sanctuaire sont assez rares. Toutefois nous pouvons en grouper quelques-uns sous le titre ci-dessus.

Romay, village situé sur les confins dos communes de Paray et de Volesvres, dépendait jadis de la seigneurie de Paray laquelle appartenait à l'abbaye de Cluny ainsi que l'attestent les archives de plusieurs familles de ce pays. Les actes antérieurs au cadastre parcellaire du commencement du siècle dernier portent que la chapelle de Romay est située sur la commune, de Volesvres. Depuis ce temps-là le registre cadastral délimite les doux territoires par le chemin tendant de Bord, hameau de Volesvres, au moulin de Romay, sur la Bourbince. La chapelle et les deux domaines, échus en héritage à Mlle de Carmoy, épouse de M. le marquis de Marguerie, font seuls partie de Paray-le-Monial. Tout le groupe de maisons de gauche est de Volesvres. Au Moyen âge, le système féodal reconnaissait à une terre deux propriétaires, l'un possédant le domaine éminent, nul en pratique, et l'autre ayant le domaine utile. On sait aussi qu'il y avait alors des domaines, des bois, etc., relevant des seigneuries, sans appartenir aux seigneurs.

Ceci établi, étudions ces témoins du passé. Le premier document relatif à la seigneurie de Paray remonte à 1197. C'est un règlement fait par l'abbé de Cluny. Il contient les émoluments et les charges de la prévôté de Paray. Romay avait sa prévôté à part comme on peut en juger par ces lignes extraites de la Généalogie de la famille Quarté, page 134 : le 6 janvier 1625, le R. P. Dom d'Arbonze, abbé de Cluny, s'appuie sur le terrier de la Prévôté de Romey, page 6 pour déclarer que la maison joignant la chapelle de Romay appartient à Denis Quarré, comme bâtie par ses auteurs. Dès, lors cessèrent les réclamations des habitants de Paray. La chapelle seule restait leur propriété.

Comment cette chapelle, construite en la terre seigneuriale de l'abbaye de Cluny, passa-t.-elle dans la suite aux habitants? Etait-ce par une vente en règle, ou par une donation absolue ou conditionnelle ? Question embarrassante pour l'historien. Le fait existe réellement, comme le prouvent plusieurs procès entre, les habitants de Paray et la famille Quarré, mais rien de, plus. Toutefois, nous constatons que les prêtres du Mépart apparaissent en pleine jouissance du sanctuaire, qu'ils y célèbrent la messe, qu'ils y reçoivent des abjurations de calvinistes et qu'ils bénissent la cloche, etc., de 1575 à 1600.

L'acte de cession de la chapelle par les Bénédictins à la ville de Paray est introuvable. Pour faire un peu de lumière sur ce point obscur, force nous est de procéder d'abord par raisonnement et ensuite par analogie. Au lecteur le soin d'accepter ou de rejeter une opinion toute personnelle.

A un moment donné, les carrières de Romay, qui avaient fourni de la pierre pour les grandes constructions des moines et pour les habitations groupées autour du monastère, s'épuisèrent entièrement et lurent à peu près abandonnées. Les moines architectes, constructeurs, sculpteurs et le reste, devinrent alors de vrais ermites et s'enfermèrent entièrement dans la solitude, du cloître pour se livrer à la prière et au travail intellectuel.

L'oratoire de Romay perdait, donc pour les Bénédictins de Paray sa raison d'être. On ne pouvait songer cependant à le détruire. De là vint tout naturellement l'idée d'en faire don aux habitants, comme dans la suite, on donna la chapelle, de. Saint-Roch à l'administration de la ville. Les habitants, en acceptant cette donation, durent prendre certains engagements pour l'entretien de la chapelle et la continuation du service religieux. Il est à présumer qu'ils se réservèrent certains droits sur les fondations et les revenus. La preuve se trouve dans la déclaration de M. Bouillet, curé de Paray. Il découvrit, en prenant possession de la chapelle, que le revenu en était considérable, mais qu'il n'en jouissait pas parce qu'il était absorbé par les familiers du sieur Buez, abbé de Cluny.

Lorsque le service de la chapelle passe aux ermites successifs, c'est à la demande des habitants administrant la ville de Paray et avec l'autorisation de Mgr l'Evêque d'Autun.

Après quelques années, des démêlés sérieux éclatent entre les propriétaires voisins de la chapelle et l'ermite. Il est manifeste qu'on cherche, à l'éloigner. Faut-il voir dans le conflit l'influence des Mépartistes ? Peut-être cette ingérence étrangère finit-elle par porter ombrage au Mépart. Une scène peu édifiante de pugilat entre l'ermite et un prêtre du Mépart le ferait supposer. Le fait nous est révélé par un procès-verbal de visite épiscopale où l'Evêque d'Autun s'informe si le prêtre agresseur s'est fait relever de l'excommunication encourue en frappant l'ermite de Romay. Au contraire, les administrateurs, appréciant les services de l'ermite, adressent, vers 1668 à l’autorité diocésaine, une requête tout en faveur du pauvre ermite battu. On peut lire, aux Archives de Macon, cette requête des échevins et de quelques bourgeois de Paray à Mgr l'Evêque d'Autun, à l'effet d'obtenir que le R. P. Isaac de saint Jean-Baptiste, prêtre religieux, profès de l'Ordre des Carmes de Chalon-sur-Saône, desservant la chapelle de Romay et y résidant, avec la permission de Mgr l'Evêque d'Autan, soit maintenu dans cette fonction.

Notre opinion sur la cession de la chapelle aux habitants de Paray par les Bénédictins s'appuie encore d'un autre exemple qu'il nous a été donne de découvrir récemment.

Un prieur claustral de Paray, Dom Vivien, mû de pitié par la fréquence des maladies contagieuses qui désolaient la ville et les environs de Paray, fit construire une chapelle aux lieu et place de la Croix-de-Boulery. Il mourut sans qu'elle fût livrée au culte. Elle échut à Monseigneur le prince de Conty, abbé, chef et supérieur général de l'abbaye et de tout l'Ordre de Cluny.

Les syndic et échevins de Paray, connaissant la dévotion des habitants à Messieurs saint Sébastien et saint Roch, depuis plusieurs années, adressèrent, en 1660, une requête à dom Rousset, prieur de Paray, en vue d'obtenir la chapelle qui était échue, aux Bénédictins de Paray par suite de la remise faite par le prince de Conty. Claude Rousset, prieur, y consentit, à condition que les syndic et échevins feraient une fondation en l'honneur de saint Sébastien et de saint Roch, ce que ceux-ci acceptèrent et exécutèrent. La fondation consistait à célébrer une messe à liante voix, avec diacre et sous-diacre le jour de la fête de saint Sébastien, 22 janvier, et le jour de la fête de saint Roch, 16 août.

Les administrateurs proposèrent la fondation aux prêtres sociétaires. Ils tombèrent d'accord sur la rente à fournir chaque-année aux sieurs curé et sociétaires, à la charge, par ces derniers, de faire une procession autour de la ville et de là à la chapelle, par le chemin le plus commode, et de célébrer la messe dans les conditions arrêtées. Et lorsque la rivière sera débordée et que les chemins seront impraticables, le service religieux se fera à l'autel de saint. Sébastien, en l'église Saint-Nicolas.

Du fait de la donation de celle chapelle aux habitants de Paray, dans la personne du syndic et des échevins, pour y fonder à perpétuité et y maintenir à jamais le service religieux, nous concluons par analogie, jusqu'à preuve du contraire, que l'oratoire du Val d'Or fut transmis par les Bénédictins, de, cette façon, aux administrateurs de la ville de, Paray, afin de pourvoir au culte, de concert avec Mgr l'Evêque d'Autun, mais sous bénéfice de certaines réserves sur les renies et fondations de cette chapelle.

Deux grandes causes vinrent entamer successivement, les revenus du prieuré de Paray. Premièrement, les dépenses incalculables de l'agrandissement de l'église au XIVe siècle ; deuxièmement, le pillage de l'église et du monastère par les huguenots au XVIe siècle.

Dès lors, les Bénédictins cédèrent à des propriétaires voisins une partie de leurs immeubles pour faire face aux dépenses, La terre de Romay apparaît séparée de la seigneurie de Cluny au commencement du XVIe siècle. Elle est constituée en fief noble. Les acquéreurs prennent d'abord le titre de sieurs de Romay et dans la suite, celui de seigneurs de Romay, sans réclamation des abbés de Cluny, seigneurs de Paray.

Pierre Quarré, sieur de Romay, troisième du nom, cinquième fils de Pierre Quarré de Château-Regnault et de Jeanne de Thésut, est qualifié de bourgeois de Paray dans les titres de 1470. Il acheta le fief noble de Romay près Paray, de Roubert de Villaines[1], ainsi qu'il appert du bail passé le 12 février 1525, par Jehan et Pierre Quarré, ses fils, à Guillaume Ravoulet, par acte reçu par Barthélémy Jacquand, prêtre, notaire public de la ville de Paray. Pierre Quarré fait successivement des acquêts à Romay, tels que la moitié d'une grange et d'une pièce de terre, sise au finage de Romay. Ses fils, Jehan et Pierre Quarré frères, passent bail à Antoine Pommier et Jeannette sa femme, de leurs grangeries de Romey et Mareschal [2], se réservant les tours, murs et aisances joignant à icelles qui fut du meix de Romey, provenant de Roubert de Villaines, Claudine Quarré, dame de Romey, épouse de François Bouillet de l'Heurtière ou Loretière, hameau de Saint-Vincent-lès-Bragny. Dans le partage de ses biens, ses enfants relâchèrent le domaine de Romey, la vigne et les dépendances, à Claudine Quarré, leur mère, pour ses biens propres, droits et avantages patrimoniaux, par acte du 16 octobre 1646 devant Chanfray, notaire à Paray. Dans ces documents, tirés de la Notice historique et généalogique de la famille Quarré, il n'est plus question des Bénédictins.

Pour ne laisser perdre aucune tradition du culte de Marie à Paray et à Romay, nous reproduisons l'extrait suivant d'une délibération administrative « 1641-1642, délivrance faite par les échevins des réparations du pont de Bord sur la Bourbince et de la construction de celui qu'il est besoin de faire sur les fossés qui sont proches de l'arbre de la Vierge, sur la levée de Romay ». Que faut-il entendre par ces mots? Cet arbre avait, donc une certaine importance pour être mentionné dans une pièce administrative très authentique. La tradition orale dont nous recueillons les derniers échos va nous l'apprendre. Légende ou histoire, elle mérite de fixer l'attention. On désignait anciennement sous le nom de levée de Romay, le monticule parlant de l'étang du Prince[3] et se poursuivant jusqu'à Survaux. Le chemin, transformé en une route de Charolles[4], était bordé par de larges fossés et deux lignes d'arbres. L'un d’eux laissait voir, dans l'épaisseur de son écorce la forma très exacte d'une statuette dans une niche. Le phénomène était si frappant aux veux de tous, qu'on voyait les moins croyants se déranger pour le constater et en exprimer leur étonnement.

Dans tous les alentours, il n'était question que de l'arbre de la Vierge. En allant à Romay, les habitants de Paray faisaient station au pied de l'arbre. Les mères et les enfants s'agenouillaient au pied de la statuette pour y prier. On rapporte que la forme, de la niche et de la statuette n'était pas encore entièrement déprimée, lorsque l'arbre vint à périr de vétusté. Si, en 1641-1642, l'arbre s'appelait déjà l'arbre de la Vierge, on est en droit de conclure que le fait remonte plus haut. C'était l'époque où disparut la vieille statue de pierre de la chapelle de Romay enfouie en terre, pour la soustraire à l'impiété. Or, la Vierge formée dans cet arbre était assurément, un attrait qui dut entretenir la pieuse promenade, du dimanche et des fêtes à la chapelle de Romay[5].

Voilà comment, grâce au récit des vieillards, l'arbre de la Vierge, cité plus haut, a cessé d'être une énigme pour nous.

 

[1] Villaines, hameau de Volesvres.[2] Maréchal, hameau de Saint-Vincent, est un ancien fief de la baronnie de Digoine. Cette terre appartient à la famille Beluze-Magnin, ayant un pied-à-terre à Paray.[3] La maison de Mme Crastes est bâtie sur l'emplacement de cet étang. [4] Cette route, rectifiée depuis, n'est plus qu'un simple chemin dit de Survaux.[5] Depuis la réouverture de la chapelle en 1811, tes habitants de Paray. en se rendant à la chapelle, faisaient encore une station à l'arbre de la Vierge, rapporte la tradition.


NOTRE-DAME DE ROMAY
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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

NOTRE-DAME DE ROMAY

ET LES SOUVENIRS QUI S'Y RATTACHENT

PAR L'ABBÉ BARN

CHANOINE HONORAIRE D’AUTUN ET DE ROUEN

CURÉ-ARCHIPRÊTRE DE LA BASILIQUE

DU SACRE-COEUR DE PARAY- LE- MONIAL

NOTRE-DAME DE ROMAY

CHAPITRE III

LES STATUES DE LA SAINTE VIERGE A PARAY

Paroisse de Paray. Paroisse de Marie.

Le culte de Marie, en grand honneur chez nos ancêtres, les chrétiens des premiers temps, a laissé parmi nous des traces profondes. C'est à chaque pas qu'on les retrouve en fouillant le passé de la paroisse de Paray. Nous avons déjà nommé la rue Notre-Dame-du-Cimetière. — Voici au centre de la cité la rue Dame-Dieu, c'est-à-dire Notre-Dame, Mère de Dieu[1], aboutissant au célèbre monastère de la Visitation.

Mais il ne reste pas seulement des noms, des souvenirs et, des églises. Il y a encore d'autres monuments de pierre que celui de la Madone de Romay. Ces statues ont leur histoire. En décrire les plus remarquables s'impose à un historien, désireux de faire la pleine lumière sur la loi du vieux Paray.

I

La première de ces vieilles Madones de Paray à signaler se rattache à l'histoire de Romay. C'est la représentation de la Vierge-Mère. Elle n'a pas assurément la valeur artistique et mystique de la vraie Madone; mais la considérer comme sa soeur n'a rien d'invraisemblable. Cette statue, en pierre de Romay, ayant la grandeur de la première, fut tirée de l'oubli, il y a plus d'un siècle, dans des circonstances singulières. Un charpentier, nommé Joly, travaillait avec plusieurs autres ouvriers au village de Romay, près du moulin. Après le repas du milieu du jour, ils se reposaient sur le bord de la Bourbince. Tout à coup. Joly aperçut à travers l'onde tranquille une masse informe ayant l'apparence d'un corps humain, et aussitôt il appelle sur cet objet l'attention de, ses compagnons de travail. « Je veux savoir ce qu'il en est », dit-il, et il se précipite dans l'eau, peu profonde à cet endroit. Son pied heurte une pierre taillée. Il la soulève et s'écrie : « C'est une Sainte Vierge, je l'emporterai à ma femme, ce soir. Ah ! quelle va être contente ! » De fait, Jeanne-Marie Colin, femme Joly, était une fort bonne chrétienne. Elle fut très enchantée de cette découverte et donna, avec le plus grand bonheur, asile dans sa maison à la statue. Comme la Madone de Romay était habillée en tout temps, elle façonna avec goût des vêtements à sa bonne Vierge. Le socle de la statue se trouvant rongé, par un long séjour dans l'eau, sans doute, Joly en prépara un en bois dans lequel il l'incrusta solidement pour permettre au bloc de garder la position verticale.

Avant de poursuivre ce récit, exprimons notre opinion sur cette statue.

Elle a dû remplacer la Madone des moines, enfouie en terre à l'époque, de l'invasion des Calvinistes, appelés les Huguenots, par mépris, dans plusieurs régions. Elle est demeurée dans la chapelle après la découverte providentielle de l'ancienne et y resta vraisemblablement jusqu'à la Révolution. Les nouveaux iconoclastes de 1793 n'en firent aucun cas. Ils se contentèrent d'emmener la plus vénérée à Paray, tandis qu'un voisin quelconque de la chapelle, pour la soustraire à la profanation, la cachait dans la rivière.

Jeanne-Marie Joly avait la plus grande vénération pour sa Sainte Vierge et elle s'efforçait de la communiquer à ses voisines[2].

La femme Joly perdit successivement son mari et sa tille unique, Jeanne Joly, épouse de Jean Larue. La fille de ce dernier se maria à Digoin et elle emmena sa grand'mère avec elle et la soigna très bien jusqu'à sa mort, lin quittant Paray pour habiter Digoin, Jeanne-Marie emportait avec elle son trésor, c'est-à-dire sa vénérée statue. Placée sur une commode, la Vierge, apparaissait vêtue d'une robe blanche et d'un voile de tulle blanc, garni d'une, riche dentelle. Les petites filles du quartier de la Grève de la Loire, se faisaient une joie enfantine d'offrir les plus belles fleurs à la Sainte Vierge de la tante Joly, et venaient souvent, sur le soir s'agenouiller auprès de la Sainte Vierge, pour réciter une prière. A la mort de cette pieuse chrétienne, arrivée le 13 mars 1853, à l'âge de 83 ans, la statue resta quelque temps à sa place. Un jour elle, tomba à terre et se brisa. Les fragments épars prirent le chemin du grenier et y demeurèrent plusieurs années sans honneur et sans prière[3]. Une soeur de Jean Larue. Mlle Louise Larue, après avoir séjourné longtemps à Paris, revint en Charolais et fut reçue chez sa nièce, à Digoin. Cette personne, ne voyant plus la Vierge, de famille, s'enquit de ce qu'elle était devenue. On lui apprit l'accident. Aussitôt elle s'empressa de la remettre en bon état et de la placer dans, sa chambre. Mlle Larue est revenue à Paray pour y finir ses jours. Elle, a rapporté sa chère statue avec elle et met tout son bonheur à redire à qui veut l'entendre, l'histoire intéressante de la Madone. Nous lui avons demandé de nous permettre de la faire photographier sur place. Elle a bien voulu autoriser la reproduction. Cette Vierge-Mère porte le diadème à pointes. L'Enfant-Jésus est sur le bras droit et la Vierge tient, de la main gauche, l'extrémité du pied droit. Le pied gauche est pendant et l'attitude est celle d'un enfant effrayé, qui se cramponne au vêtement maternel. Le galbe de ce groupe manque absolument de grâce. Cela tient à ce que les pieds sont perdus dans le piédestal rapporté et aussi à l'inhabileté de l'ouvrier. On nous fait espérer qu'un jour elle reprendra son rang au sanctuaire de Romay. Nous lui donnerions, volontiers, telle qu'elle est, une place d'honneur dans la chapelle.

II

STATUE DE LA FAMILLE DAMAS-DIGOINE

Le pieux usage de revêtir d'un insigne religieux les façades de maisons, les frontons des portes d'entrée, les angles de rues ainsi que les places publiques a été établi à Paray par les Bénédictins [4]. On s’est servi de sept bornes, transformées en croix dans la suite, pour marquer les limites d'affranchissement de la ville de Paray.

Il y avait autrefois une grande croix à l'extrémité du pont du moulin des Moines, du côté de l'Hôtel de la Poste. Les anciens actes citent plusieurs autres croix ; la croix de Notre-Dame, près le cimetière, la croix placée sur le chemin de la Villeneuve, la croix de Bouléry et la croix de pierre qui donna son nom au quartier situé en dehors des fossés[5].

Souvent l'insigne religieux est une statue de la Sainte Vierge. Le protestantisme, dans son horreur pour les images, non seulement n'a pas découragé les catholiques, mais il a provoqué ces démonstrations chrétiennes. Lorsque l'habitation d'un catholique, était juxtaposée à celle d'un calviniste, il n'était pas rare de voir le catholique arborer un signe, chrétien quelconque[6]. Le monument le plus caractéristique on ce sens est la Vierge que l'on voit à l'angle de la maison des Damas-Digoine, donnant sur la rue Billet[7] et sur la rue Brice-Baudron maison veuve Muet-Morin. La Madone s encadre dans une niche gothique à pinacle. L’écusson est effacé ; mais il n'y a pas de doute sur son origine, puisqu'on retrouve les armes des Damas sur la plaque de la cheminée de la cuisine. Cet élégant monument rappelle le style de la chapelle sépulcrale de la famille de Damas, transformée en chapelle de la Sainte Vierge. La construction de l'une et de l'autre est du XVe siècle. La Vierge de Mme Muet est de cette époque. Le dessin, la coiffure, la couronne et surtout la nudité de l'Enfant-Jésus n'appartiennent pas au Moyen Age. Ce sont des caractéristiques qui marquent la fin du XVe et le commencement du XVIe siècle.

Dès le XIIe siècle, affirme M. Georges Roliault de Fleury, la Vierge, comme à Bernet, est souvent représentée avec une pomme en main. Nouvelle Eve, elle l'offre à Jésus, en souvenir du Paradis terrestre, rappelé dans le mystère de la Rédemption.

Au moment de la Révolution française, la maison de Damas-Digoine était occupée par M. Naulin, père, de M. Naulin, chanoine honoraire d'Autun, ancien curé-provicaire et archiprêtre de Saint-Pierre de Mâcon, de vénérée mémoire. Pour éviter que la statue, ne fût profanée à la place qu’elle occupait, M. Naulin la fît descendre dans son magasin. Un jour, un habitant de Saint-Yan se présente pour faire un achat. Il aperçoit la Madone et entrant en fureur à la vue de celle Sainte Vierge, il tire de sa poche son couteau et en donne un coup si violent sur la figure qu'il enlève une partie du nez de la statue. On voit encore la marque du coup de couteau.

En s'en retournant chez lui, il rencontra un chien qui le mordit au nez et le blessa gravement là où il avait frappé lui-même la Vierge. Le récit ajoute qu'il mourut peu de jours après des suites de cette morsure, en punition de cet acte d'impiété envers la Vierge Marie [8].

La Vierge a repris sa place et quelques coups de pinceau dissimulent un peu le coup reçu au nez. L'écusson se voit encore, mais on a fait disparaître les armes qu'il portait. Ce petit monument que Mme veuve Muet-Morin, propriétaire, garde religieusement, a le don d'attirer l'attention des pèlerins. Quelquefois ils s'agenouillent, sans respect humain, à ses pieds pour lui adresser une prière, comme cela se pratique encore à Rome, et dans les pays foncièrement catholiques. Chaque fois qu'une procession passe dans cette rue, on entoure la niche de guirlandes et on dépose des fleurs aux pieds de la Vierge. Ces actes publies de dévotion envers la Sainte Vierge sont bien acceptés et, édifient notre population si dévote à Marie dans sa très grande majorité.

Dans la famille Sauteret et Gourgaud, habitant rue du Perrier, on conserve religieusement une vieille, statue de la Sainte Vierge, en faïence de Nevers. Elle, vient de l'église Saint-Nicolas. Les amateurs l'apprécient et estiment qu'elle remonte à deux siècles. La famille ne manque pas non plus de l'exposer à une, fenêtre de la maison, chaque fois qu'à l'occasion d'une grande solennité ou d'une procession extraordinaire, la ville se met en fête en décorant les maisons.

Notre antique basilique n'a pas conservé la Vierge de l'église bénédictine. La statue qui se voit dans la niche centrale du beau retable de pierre est en plâtre durci. Elle manque de caractère religieux. Cependant, les plis des vêtements sont très soignés. Ce qui la distingue de toutes les autres statues de la ville de Paray, c'est une représentation de notre mère Eve, apparaissant au bas du vêtement de Marie et mordant sur la pomme pour rappeler le péché originel. Près du vieux Saint-Nicolas, un bel édifice du style de la Renaissance, la maison Jayet, qui sert de mairie, attire l'attention des visiteurs. Autrefois, parmi les riches sculptures, on voyait une statue de la Sainte Vierge entre deux anges, que le marteau révolutionnaire a fait disparaître. Il y a là une preuve de plus à ajouter à celles que M. Georges Bonnet a apportées dans un des chapitres de sa brochure publiée en 1893, sous ce titre : « Notes pour servir à l'Histoire du Charolais », pour démontrer que la maison Jayet n'est pas l'oeuvre d'un protestant. Dans l'intérieur de la ville, çà et là  plusieurs maisons particulières sont encore ornées d'une statuette de la Mère du Ciel[9]. En un temps où l'impiété porte le front si haut, il serait à désirer que celle pratique devînt, plus générale dans la cité de Marie et du Sacré-Coeur. Quelle édification ce serait pour les pèlerins de l'avenir, de rencontrer ici une statue de Marie, là, une statue du Sacré-Coeur, au coin des rues et, aux façades des maisons de nos fervents catholiques de toutes les classes, depuis la modeste habitation de l'ouvrier, resté chrétien, jusqu'à ces belles habitations modernes que l'on voit sortir de terre, comme par enchantement depuis que d'immenses foules de pèlerins accourent ici.

On ne craint pas, à Paray, d'emprunter à la religion des noms et des emblèmes sacrés, comme enseignes de négoce. Pourquoi ne nous distinguerions-nous pas des adeptes des sociétés secrètes, par des statues de pierre, de bois ou de marbre, en l'honneur de Notre-Seigneur, ou bien de sa Sainte Mère ? Arrière donc le respect humain !

 

[1] Les laïcisateurs de la Révolution, acharnés à effacer tous les souvenirs de notre sainte religion, lui donnèrent le nom de rue des Droits-de-l'homme. Le peuple de Paray ne prit pas au sérieux ce changement de nom. Il continua et continue à dire la rue Dame-Dieu. On a pensé que ce nom avait été donné à cette rue en souvenir de la Madone de Romay, cachée chez Catherine Roulier, qui habitait cette rue. Nous croyons que ce nom est plus ancien. [2] Elle habitait la maison basse, située à l'extrémité de la rue de la Visitation et faisant partie de la maison de M. Villedey de Croze. [3] Nous tenons ces détails de deux personnes de Paray, dont les souvenirs d'enfance ont gardé, dans un âge avancé, toute leur fraîcheur, Mme veuve Du Vernay, d'une part, et Mme veuve Bonnevay, décédée depuis quelques années. [4] La maison de M. Léon Lempereur, sur la place Guignault, ancienne maison des moines de Paray, présente plusieurs inscriptions de sentences de l'Évangile. [5] La croix de pierre fut ainsi appelée parce qu'elle remplaça une croix de bois très ancienne. Au moment du changement du nom des rues, pendant la Révolution, ce quartier s'appela le Faubourg du Sommeil. [6] En voici un exemple récent. L'an dernier, en démolissant la maison Douhéret, voisine de l'ancienne maison des protestants Gravier, on découvrit des pierres portant une inscription que nous avons lue facilement. Sur le sommet d'un fronton de porte d'entrée est gravé le monogramme du Christ, surmonté de la croix. Au-dessous, on lit ces mots : In te, Domine, speravi, non confundar in oeternum, 1666 : et un peu plus bas : A. Poncet. C. Hérisson. Ces noms appartenaient à deux familles catholiques de Paray. [7] Ce nom rappelle le souvenir du docteur Billet, qui soigna la bienheureuse Marguerite-Marie dans sa dernière maladie.[8] Plusieurs personnes dignes de foi relatent le fait. Nous nommerons Mlle Henriette Fauconnet, qui le tient de Mme Thomas, nièce de M. Naulin, propriétaire de la statue, et Mme veuve Muet-Morin, propriétaire actuelle de la maison ayant appartenu à la famille de Damas-Digoine.[9] Rue du Perrier, maison Fauconnet, dans une niche ouverte sur la façade, on voit une statue en bois de saint Nicolas, patron de l'église paroissiale.


 

NOTRE-DAME DE ROMAY.
NOTRE-DAME DE ROMAY.
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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

NOTRE-DAME DE ROMAY ET LES SOUVENIRS

QUI S'Y RATTACHENT

PAR

L'ABBÉ BARN

CHANOINE HONORAIRE D’AUTUN ET DE ROUEN

CURÉ-ARCHIPRÊTRE DE LA BASILIQUE

DU SACRE-COEUR DE PARAY- LE- MONIAL

NOTRE-DAME DE ROMAY

 

CHAPITRE II

LA CHAPELLE ET LA MADONE DE ROMAY

Il est ordonné aux Frères qui travaillent en dehors de monastère d'accomplir « l'OEuvre de Dieu. » Règle de saint Benoît (Chapitre L).

Cette petite chapelle, prémices du monastère, aura l'immortelle durée d'un monument d'airain [1].

I

LA CHAPELLE

Avant de porter à travers le monde catholique le beau nom de Cité du Sacré-Coeur, Paray fut depuis son origine chrétienne la Cité de Marie. Celle-ci a préparé celle-là. La première église, dont la chapelle actuelle du cimetière formait l'abside et le choeur, fut placée sous le vocable de la Sainte -Vierge, sous le titre de Notre-Dame, et dans la suite Notre-Dame-lez-Paray. La petite ruelle partant du vieux Saint-

Nicolas pour aboutir au cimetière porte encore le nom de rue Notre-Dame. Celle première paroisse a pré-existé au monastère du Val d'Or (973). La date de la fondation de cette première église est entièrement ignorée des historiens, mais plusieurs noms, portés par les lieux avoisinant l'église, tels que Saint-Léger, ancienne paroisse, la fontaine de Saint-Martin, rappelleraient les siècles où ces deux saints jouissaient d'une grande popularité, et le nom des Grénetières, dans un pays de broussailles qu'était cette contrée à l'arrivée des moines, indiquerait que Notre-Dame, comme paroisse, remonte bien au-delà du Xe siècle.

Le second sanctuaire en l'honneur de la Sainte Vierge est celui de, Romay. Il est assis au fond du Val d'Or, sur le territoire de Paray, à deux kilomètres de la ville. Aux alentours de la chapelle, derrière le petit village de Romay, on aperçoit un monticule présentant des plis de terrains très accentués. C'est là qu'une tradition constante et très bien motivée place les carrières qui ont fourni la pierre et la chaux pour-ies constructions du monastère, de l'église de Paray et de la plupart des anciennes constructions de la ville. M. Canat de Chizy[2] cite, charte 2, le Cartulaire de Paray, où il est dit qu'aux premiers coups de pioche, Dieu, pour montrer qu'il approuvait les projets[3], permit qu'on rencontrât un dépôt considérable de pierre et de chaux, inconnu aux habitants de la contrée, lequel profita largement à l'avancement des bâtisses.

Avec M. Cucherat, nous regardons colle découverte de pierre et do chaux comme légendaire. Il n'y a pas de pierre ni de chaux sur le territoire de Paray, niais simplement du sable. Sur le monticule de Romay, on découvrit de la pierre calcaire, mêlée de silex, propre à faire de la chaux. La Bourbince fournissait abondamment le sable. Ces matériaux sur place permirent de hâter les constructions. C'est ainsi qu'il faut entendre ce dépôt considérable de pierre et de chaux et ne pas croire à l'existence de constructions d'une antiquité purement imaginaire dont on n'a jamais découvert la moindre trace nulle part.

Les habitants de Paray se transmettent de génération en génération la vieille légende des deux boeufs conduisant, sans guide, par l'ancien chemin dit les rues de Romay, toute la pierre employée à la construction de la grande église des Moines, légende en opposition formelle avec l'affirmation de M. Canat de Chizy, que les carrières de Romay ont été abandonnées de bonne heure, parce qu'elles ne fournissaient qu'un calcaire mêlé de silex. En réalité, notre monument bénédictin tout entier, dans sa partie la plus ancienne qui date de la fin du Xe siècle, et dans sa grande restauration que l'auteur de l'Introduction au Cartulaire du prieuré de Paray, M. Ulysse Chevalier, fait remonter à 1447-51[4], est entièrement bâti avec la pierre de Romay. Au contraire, le monastère qui démeure encore debout, commencé vers 1700 et terminé vers 1740, est bâti en pierre de Saint-Vincent-lès-Bragny.

L'ouverture des carrières de Romay par les Bénédictins de l'Ordre de Cluny, pour la construction d'une église et d'un monastère, entraînait nécessairement l'érection d'un oratoire non loin des chantiers d'exploitation de la pierre mureuse et de la pierre de taille par des ouvriers du pays, sous la direction des religieux. L'oratoire est prescrit par le chapitre L de la règle de saint Benoît et il est ordonné qu'il sera construit à une certaine distance du chantier de travail, pour que le bruit ne trouble pas le recueillement des Frères dans l'accomplissement de l'Œuvre de Dieu, c'est-à-dire la récitation du saint office.

Telles sont l'origine et la raison d'être de la chapelle de Romay. L'oratoire primitif s'élevait tout proche d'une fontaine que la tradition a, de tout temps, considérée comme miraculeuse.

La façade d'entrée regarde le couchant. Autrefois, elle était de style roman pur et percée d'une porte, abritée par un avant-toit sous lequel on voyait une statue de sainte Agathe, en pierre grossièrement taillée[5]. Une rosace ou oeil-de-boeuf s'ouvre au-dessus. Enfin elle se terminait par un pignon coupé à son sommet pour recevoir un gracieux campanile, supportant une cloche dont nous ferons plus loin l'historique.

On pénètre dans la chapelle par un perron de trois marches. Du seuil de ce petit édifice, la vue d'ensemble plairait assez à l'oeil, n'était le faux jour que donne la grande fenêtre ogivale du fond, disproportionnée à l'exiguïté du sanctuaire.

La chapelle fut vendue à la Révolution. L'acte de vente porte cette délimitation : « Le bâtiment a quarante-deux pieds de long sur vingt-cinq de large. Il est limité au matin par le verger de la citoyenne veuve Julien, née Guinet [6], au midi par les bâtiments du domaine du sieur Carmoy, au levant par le petit bâtiment, adossé au mur de la chapelle, mitoyen avec elle ; au soir par la fontaine de Romay, le chemin de la grande route du Canal entre deux ».

En inspectant le pourtour de ce petit monument, on observe du premier coup d'oeil qu'il n'a pas été bâti d'un seul jet et qu'il a subi plusieurs modifications. La baie démesurée du fond de l'abside, dont nous parlons ci-dessus, a été percée après coup, sans doute pour donner du jour. Elle est gothique, à double meneau, au lieu d'être romane comme le reste[7]. On retrouve, adossés au mur méridional, des contreforts énormément massifs. Ils rappellent bien ceux de l'église de Grandvaux. élevée par les moines de Paray au XIIe siècle. Une fenêtre murée près du contrefort de droite donne une idée du caractère de l'édifice avant tous les remaniements dont il porte les traces. Un arc de cercle repose sur les pieds droits ; cette fenêtre parait très ancienne. Il est fort regrettable que l'architecte. M. Lavenant, de Paris, dans la restauration qu'il a exécutée aux frais de Mlle de Semnaize, ne se soit pas inspiré de l'idéal du premier constructeur, au lieu de ce mélange si peu harmonieux de roman et de gothique, blâmé par le public connaisseur.

L'intérieur est moins disparate que l'extérieur. De gracieuses peintures modernes ornent les murs. Le regard cherche d'abord la Madone. Elle apparaît à l'arrière du maître-autel en beau marbre blanc, toujours cachée sous une robe et un manteau plus ou moins riches, selon le rite des fêtes de la Sainte Vierge. C'est là cette Vierge vénérée dont nous allons faire l'histoire.

A droite, près de la balustrade en fer forgé, on remarque une petite chapelle en l'honneur de sainte Anne, érigée par les confrères de Sainte-Anne en 1735, date qui se lit encore à gauche : « Tronc de Romay, 1735. » L'autel est aussi en marbre blanc. Un tableau représentant sainte Anne, donnant à la Sainte Vierge une leçon de lecture, est dû au pinceau de M. Malard, peintre de Paray[8], lequel serait aussi l'auteur du saint Jean-Baptiste de la chapelle des fonts baptismaux de la basilique de Paray. L'ancien maître-autel était en bois et le tableau donné en ex-voto par les Dames de Paray[9]  fut placé derrière l'autel, en face de la grande baie ogivale, pour atténuer le faux jour qu'elle répand sur la Madone et sur l'autel. Tous les ex-voto qui tapissaient les murs de la chapelle avant la Révolution de 93 ont disparu. Depuis sa réouverture, les personnes pieuses en ont offert un grand nombre ; mais ces objets ne se signalent en général ni par Part, ni par le bon goût.

A partir des pèlerinages au Sacré-Coeur, la chapelle de Romay reste quelque peu dans l'oubli. C'est à peine si les pèlerins du Sacré-Coeur soupçonnent l'antiquité et la renommée de ce modeste sanctuaire. On pourrait croire que la Sainte Vierge tient à s'effacer pour ne rien enlever aux grands triomphes du Sacré-Coeur. Au reste, Romay était peu abordable.

Le chemin nommé les rues de Romay, mal entretenu, ne présentait pas une promenade agréable aux étrangers. Depuis bien longtemps, la population réclamait un chemin plus commode et plus agréable. Après bien des négociations, en 1883, sous l'administration de M. Berger, maire de Paray, M. de Marguerie, propriétaire des domaines de Romay, consentit à un traité sur les bases suivantes : la ville céda une partie de l'ancien chemin allant de Paray à Romay, sur la rive droite de la Bourbince, et le propriétaire fit abandon du terrain nécessaire pour ouvrir une avenue en face de la chapelle et donna en surplus une indemnité, de 1,500 francs, qui fut employée à couvrir une partie de la dépense du chemin. Il fut stipulé dans l'acte que la propriété de la fontaine n'est pas comprise dans l'échange ci-dessus. Celle transaction donna pleine et entière satisfaction au peuple de Paray. Et depuis, le mouvement vers Romay va toujours grandissant les dimanches et les fêtes de la Sainte Vierge.

Quelle promenade gracieuse ! quelle douce vallée ! quelle souriante nature offre le Val d'Or, sillonné de trois voies ferrées ! Bien pieux aussi est l'antique sanctuaire ! On prie avec confiance la Madone des anciens âges, et on revient de cet humble pèlerinage l'âme tout embaumée d'un parfum de joie qui n'est pas de cette terre.

A partir de ce moment, le sanctuaire de Romay fut appelé à recevoir la visite d'un plus grand nombre de pèlerins du Sacré-Coeur. Dès lors, on comprit bien que des réparations s'imposaient. Extérieurement, la façade, restaurée en 1844, se dégradait. M. Alexandre de Verneuil la fit réparer à ses frais. L'intérieur laissait fort à désirer comme ordre et propreté. Un appel à la générosité de la paroisse en faveur du sanctuaire est bien accueilli dans la population ; les souscriptions arrivent et on commence des travaux de peinture qui donnent comme une vie nouvelle à tout l'ensemble de la chapelle.

Nous lisons dans le Pèlerin de Paray, à la date du 15 octobre 1885 :

« La chapelle de Romay, si célèbre et tant vénérée dans la région, vient d'être décorée de peintures, grâce au zèle de M. le Curé de Paray et à la munificence publique. L'ornementation sobre de détails, mais de bon goût, est due au pinceau de M. Ferdinand Dessalles, de Marcigny. Nous sommes heureux de lui exprimer nos remerciements. Plus que jamais, les pèlerins du Sacré-Coeur aimeront à faire la pieuse excursion de Romay. M. le Curé eut l'idée de célébrer cet embellissement du sanctuaire par une fête solennelle. Il obtint de S. G.Mgr Boyer, évêque de Clermont, enfant de Paray, un diadème et une robe qui arrivèrent la veille de l'Assomption. Mgr Perraud, évêque d'Autun, accorda un couronnement épiscopal à la Vierge, sans pouvoir se procurer la satisfaction de présider la cérémonie. La fête en fut fixée au 6 octobre 1885, et elle a été très solennelle. Mgr Dubuis, évêque de Galveston, présidait, entouré de M. le Curé de Charlieu, de plusieurs archiprêtres du Charolais et de tous les ecclésiastiques du voisinage de Paray. Le pèlerinage de la paroisse de Lourdes, venu pour honorer le Sacré-Coeur, fut très touché à la vue des honneurs qu'on rendait à la Sainte Vierge à Paray-le-Monial. Dans l'après-midi, une belle procession s'organisa au sortir de la basilique, pour se diriger vers Romay. A mesure qu'arrivent les files pressées des fidèles, elles se massent devant la façade de la chapelle et tout alentour, pour entendre le discours de M. l'abbé Gillot, chapelain-missionnaire de la basilique du Sacré-Coeur. L'orateur considère la fête de ce jour comme la fête de la sainte espérance : « Nous trouvons tous à Romay, premièrement une Mère qui nous aime, deuxièmement une Mère qui nous bénit. Il énumère ensuite les dons de Notre-Dame de Romay à ceux qui viennent l'nvoquer ici pour obtenir la grâce du baptême à nombre d'cnfants mort-nés, la guérison des malades, la cessation des fléaux et calamités publiques et la conversion des pécheurs au lit de mort ». Le Pèlerin de Paray, en terminant la relation de cette touchante fête, s'écrie : « Honneur aux paroissiens de Paray, qui savent si bien témoigner leur amour et leur reconnaissance à Marie ! Merci au généreux prélat, illustre enfant de Paray, qui a noblement enrichi notre bonne Dame par l'offrande d'un diadème et d'un manteau et dont l'absence a été bien regrettée ! Merci enfin au zélé pasteur qui a eu l'heureuse inspiration de celle fête ! »

Ajoutons que la population parodienne donna, par sa présence et par la décoration des rues, des maisons et des places publiques, le plus grand lustre à cette solennité. C'était comme le prélude de toutes les belles fêtes qui attestent de la façon la plus expressive la touchante dévotion de Paray envers Notre-Dame de Romay.

Aussi bien, tout le monde s'accorde à reconnaître que la chapelle est trop petite pour recevoir les foules qui s'y rendent en pèlerinage au temps où de tous les points de la France et de l'étranger les pèlerins du Sacré-Coeur affluent à Paray-le-Monial. Un des charmes du pèlerinage est, depuis quelques années, une procession à la chapelle de Notre-Dame, avec accompagnement de prières et de chants en l'honneur de Marie. Lorsque 150 pèlerins ont pénétré dans la chapelle, elle est archicomble. Le reste est condamné à rester dehors pendant la prédication et le salut du Saint-Sacrement.

Plusieurs difficultés semblent s'opposer en ce moment à l'exécution d'un agrandissement. Patience! Notre-Dame à son heure. Ce n'est pas en vain qu'elle attire à son sanctuaire mieux connu les pèlerins du Coeur de son bien-aimé Fils. Le jour viendra où la vive reconnaissance de la France lèvera tous les obstacles et du fond du Val d'Or émergera non plus une simple chapelle, mais une église surmontée, d'un superbe campanile, garni de cloches, saluant chaque pèlerinage en l'honneur de Notre-Dame de Romay.

II

LA MADONE DE ROMAY

Avant d'entrer en matière sur l'âge de notre statue ou icône sacrée, nous déclarons que nous n’ eussions pas donné autant d'importance à cette question, si, près de nous, n'avait pas surgi tout à coup une opinion d'une exagération inouïe sur son antiquité.

Pour la contredire, nous nous appuyons sur des autorités d'une valeur incontestable. Elles viennent corroborer une ancienne opinion, simplement énoncée dans notre brochure de 1897, et nous permettent de la produire au grandjour dans cette histoire du sanctuaire vénéré ; car nous savons combien en notre temps tout le monde s'intéresse aux questions d'âge des monuments, des figures et des représentations divines et humaines. Avant tout, donnons une description technique cl esthétique de la statue, dénommée par la foi populaire : Notre-Dame de Romay.

C'est un groupe en pierre extraite dos carrières du lieu même. Sa hauteur est de 70 centimètres, et son poids d'environ 50 kilos. La Vierge est debout et porte l'Enfant Jésus sur le bras droit, tandis que, de la main gauche, elle tient délicatement les pieds du divin Enfant. Celui-ci, en vêtement court et simple, tient entre les mains une pomme, fruit du Paradis terrestre. Le front de la Madone est orné d'un diadème, émoussé par l'âge, et dont il ne reste plus que le bandeau, rehaussé d'une imitation de pierreries. La Vierge est vêtue de la robe ou tunique et du manteau royal dont la bordure, très régulièrement sculptée, a un caractère roman, au dire des savants iconographes qui font pleine autorité pour nous. Dans notre notice de 1897, nous nous rangions pour l'âge de la Madone à l'opinion de M. Cucherat, optant pour le XIIe siècle [10], sans la discuter autrement.

M. Rohault de Fleury, actuellement secrétaire du Voeu national de Montmartre, visitait Para y le 27 septembre 1876. M. Cucherat le conduisit à Romay. Il examina avec soin le groupe dévêtu et l'attribua au XIIe siècle, en ajoutant qu'il considérait cette icône comme l'une des Madones les plus curieuses de cette époque reculée. Plus tard, pour appuyer l'opinion émise dans notre premier travail, l’idée nous vint de lui écrire, en lui envoyant une photographie de la Madone charolaise. Notre lettre tomba entre les mains de M. Georges Rohault de Fleury, son frère, continuateur des travaux de son père sur l'iconographie mariale. A la date du 8 juillet 1896, il nous écrivait : « Je dois dire que je n'ai pas de réponse bien explicite à vous faire sur la question d'âge de ce monument que vous désirez connaître ». Cela se comprend. Il n'avait alors qu'un simple croquis au crayon, tracé bien à la hâte par son frère dans sa visite à Romay.

Il ajoute : « Nous l'avons daté du XIIe siècle dans notre recueil; mais je dois dire aussi que c'est un maximum chronologique — à s'en rapporter à la rudesse du dessin, à son exécution sommaire, aux défauts de proportions, on se croirait d'abord devant une oeuvre romane, mais un examen attentif fait baisser l'estimation. Il faut se persuader d'abord que les Madones figurées debout sont très rares au XIe et XIIe siècle. Ce n'est qu'au XIIIe siècle je ne parle pas dans tout cela des byzantines que les artistes ont eu l'idée de la figurer debout. Il me semble que les caractéristiques, que le costume et l'ornementation peuvent nous offrir concordent avec une date entre le XIIe et le XIIIe siècle. »

En 1897, parut une notice ayant pour titre : « Le Triomphe de Notre-Dame de Romay. » Il y est dit que les rapports les mieux étudiés de la Société Archéologique d'Arles et du Musée Egyptien ont reconnu dans l'icône de Romay une oeuvre de facture très originale, portant des caractères qui tiennent à la fois de l'Occident et de l'Orient et dont la date doit être placée entre le n' et le ive siècle.

Il est assez dans nos habitudes de nous incliner devant l'autorité des savants. Je suppose que cette opinion parvienne à entrer dans le domaine de la vérité, nous serions enchanté, tout le premier, de posséder une des plus anciennes Madones de la chrétienté. La question méritait donc une étude très approfondie. Nous l'avons abordée, sans parti pris et sans nous départir du respect que nous professons pour les partisans de l'antiquité si merveilleuse de notre groupe de Romay. A cet effet, nous nous adressâmes pour la seconde fois à l'éminent iconographe qui, à la suite de son père, s'est fait une spécialité des icônes de la Sainte Vierge, M. Georges Rohault de Fleury.

En même temps, il recevait de notre part la photographie du groupe, prise par M. Tillon. photographe de Clermont, un estampage de l'inscription gravée sur le socle, relevée avec le plus grand soin par le statuaire Boutte et enfin la notice : « Le Triomphe de Notre-Dame de Romay. » Voici sa réponse : « On ne peut vous dire autre chose que ce que j'ai eu l'honneur de vous exposer. Cette statue constitue incontestablement pour moi une oeuvre du XIIe au XIIIe siècle. C'est déjà une noblesse bien ancienne et les documents sur lesquels on voudrait se baser me paraissent infiniment peu fondés. J'ai vu une quantité de Madones grecques, marquées du sigle Mu et theta qui ne convient pas ici[11]. » M. Rohault de Fleury, aussi savant que modeste, envoya nos pièces à Mgr Xavier de Montaut qui lui répondit de se reporter à ce qu'il avait écrit dans un article publié en 1895 par la Revue de l'Art, chrétien, sous ce titre : « La Vierge de Paray ». Il y est dit : « Réfutons d'abord les théories émises. Nous ne connaissons les Vierges du IIIe siècle que par les catacombes romaines. Or il n'y a pas à faire le moindre rapprochement entre elles et la Vierge de Paray. Comparez la statuette avec les Madones antiques du IXe et du XIIe siècle, la dissemblance vous sautera aux yeux; bien plus, je ne vois ni chandelier (flambeau), ni lettres grecques, pas plus qu'un style gréco-byzantin, et je ne parviens pas à saisir l'idée symbolique sous aucune forme, et encore moins à y voir l'application de certains passages de l'Evangéliste (saint Jean), appropriés à la réfutation d'hérétiques qui ne sont pas ici en cause[12]. La vérité simple, la voici : Cette Vierge est complètement française. Elle ne remonte pas au-delà du commencement du XVIe siècle. Elle peut être contemporaine du règne de Louis XII (1498-1515). La broderie du manteau n'a pas une saveur antique. L'Enfant Jésus est assis sur le bras droit. A une époque antérieure, on l'eût placé sur le bras gauche, car la droite eut été occupée par une fleur de lis. Sur le socle saillissent deux lettres parfaitement latines que M. Pallusta lit : A et B, initiales du sculpteur sans aucun doute. Je ne suis pas sur ce point d'accord avec mon docte ami. A mon avis, ce sont plutôt celles du donateur. La figure séparative nous l'apprend, c'était un prieur qui a apposé comme signe de sa dignité le bourdon (bâton de pèlerin) à double pomme. M. Pallusta, dont les décisions font autorité, estime la statue d'un quinzième siècle avancé. Nous sommes donc bien près de nous entendre, une quinzaine d'années de plus et l'accord est parfait. J'espère que je ne serai pas contredit. » M. Robault de Fleury réplique à cela : « Mgr Barbier est plus formel que moi et fait descendre la Madone au règne de Louis XII. Je ne puis la croire d'une époque si tardive, parce que les Madones du XIVe et du XVe siècle offrent généralement un mouvement de touche que je ne trouve pas ici. Il me semble qu'elle a des caractères suffisants pour être attribuée au XIIIe siècle. »

Avant de fixer définitivement notre jugement, nous avons fait appel en dernier lieu aux connaissances archéologiques de M. Lefebvre-Pontalis, bibliothécaire du Comité des travaux historiques et scientifiques, membre correspondant de la Société Eduenne et auteur d'une étude historique et archéologique d'une grande valeur sur l'église de Paray. M. Morin-Lauvernier, photographe à Paray, a été chargé par nous de prendre la photographie de la Madone. Une reproduction très fidèle lui a été adressée en même temps que notre plaquette « Notre-Dame de Romay », avec prière de nous donner son avis sur l'âge approximatif de cette Vierge. Nous reproduisons en entier la lettre qu'il a bien voulu nous écrire :

« Je ne connaissais pas la statue de Romay, mais grâce à la reproduction photographique, je n'hésite pas à l'attribuer au XIIIe siècle. Les Vierges de l'époque romane sont toujours représentées assises, avec l'Enfant Jésus sur leurs genoux, comme la Vierge en bois, conservée à Saint-Denis, qui provient de Saint-Martin-des-Champs. Cette façon de figurer la Vierge persiste encore pendant le XIIIe siècle, comme le prouve une remarquable statue de bois conservée à Taverny (Seine-et-Oise). Mais, à cette époque, on vit apparaître le type de la Vierge debout, tenant l'Enfant Jésus dans ses bras, comme au portail de droite dans la façade de la cathédrale d'Amiens. Ce qui distingue les Vierges de cette époque, c'est qu'elles n'ont pas le déhanchement gracieux des Vierges du XIVe siècle. Elles conservent encore la pose raide et hiératique des Vierges romanes. Si la statue de Romay était du XIIe siècle, ses vêtements seraient plissés au petit fer et gaufrés comme ceux des statues du portail royal de Chartres. Il me semble impossible, au point de vue iconographique, d'attribuer la Vierge à une époque antérieure au XIIIe siècle. J'ajouterai qu'elle est plus remarquable par son ancienneté que par sa valeur artistique. C'est l'oeuvre d'un ouvrier du pays qui n'avait pas travaillé sous la direction d'un maître éminent, mais la naïveté de l'expression des deux figures ne manque pas de charme ».

En présence de telles autorités, nous optons, sans hésiter, pour la date du XIIIe siècle, et Son Eminence le cardinal Perraud, notre évêque, nous a autorisé à faire graver cette date sur un marbre placé dans la chapelle de la Madone. Pour ce qui nous concerne, nous pouvons affirmer que le diadème de la statue ne porte aucune trace d'une fleur de lis et qu'une des deux lettres, gravées sur le socle, a paru indéchiffrable  à M. Cacherat et au statuaire Boutte, reproduisant le groupe placé sous la grotte qui abrite la fontaine miraculeuse. Tout en laissant à chacun le droit de choisir telle ou telle opinion, nous conclurons par cette affirmation : Noire Madone de Romay est tout à la fois française, bénédictine et cluniste et c'est là la raison qui nous a guidé en ornant le diadème du couronnement des armes de l'abbaye de Cluny, dont Paray était une des quatre filles : De gueules aux deux clés traversées par une épée à poignée d'or et à lame d'argent. Ce n'est qu'après coup qu'un de nos amis [13] nous présenta le sceau du doyenné de Paray, reproduit sur cire, où figure en chef l'Agneau vainqueur au-dessus du blason de Cluny avec celle inscription: Sceau du doyenné de Paray, de l'Ordre de Cluny [14].

Une tradition constante autorise à regarder la statue actuelle comme étant bien celle qui fut enfouie en terre au milieu du XVIe siècle, pendant les guerres religieuses entre les huguenots et les catholiques de Paray...

À suivre...

 

[1] Poèmes du Charollais, p. 233. - Marie Suttin.[2] Origine du Prieuré de Notre-Dame de Paray, page 6.[3] Intercederetur Deo esse placitum. [4] C’est sous le prieur de Paray, Girard de Gypierre, du temps de Pierre le Vénérable (et non au XIIIe siècle, que fut agrandie l'église qui subsiste encore, pp. xv et xvi. — Voir Canal de Chizy, p. 12. — Lefèvre-Pontalis, pp. 8 et 11. [5] Témoignage de Mlle Marie Prost, sacristine de Romay, née en 1831. [6]  Guinet de Villorbenne.[7]  Dans une niche profonde et obscure du sanctuaire, servant de crédence, on distingue, à l'aide d'une lumière, un bas-relief, grossièrement sculpté. Il représente deux burettes posées sur un plateau sous lequel est figuré un flambeau cannelé et disposé en sautoir sous le plateau. Cette sculpture doit appartenir à l'abside primitive. [8] La toile de sainte Anne est, paraît-il, la reproduction d'un tableau d'un peintre italien.[9] Au bas du tableau, ou lit : Voué par les Dames de Paray à Notre-Dame de Bon-Secours pour le salut de la France, 1815. [10] Romay et Sancenay. 1861. [11] Ces lettres grecques sont les initiales de deux mots qui signifient Mère de Dieu.[12] Le savant archéologue tait allusion ici aux assertions de l'auteur du Triomphe de Notre-Dame de Romay. [13] M. G. Bonnet, de Paray, très documenté sur l'histoire de cette ville.[14]  (2) Sigillum decanatus parodiensis or Jinis cluniacensis.

 

NOTRE-DAME DE ROMAY
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