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L'Avènement du Grand Monarque

L'Avènement du Grand Monarque

Révéler la Mission divine et royale de la France à travers les textes anciens.

Articles avec #maison de lorraine. les origines. catégorie

Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #MAISON DE LORRAINE. LES ORIGINES.

NICOLAS

(1470-1473).

Le jeune fils de Jean II vivait à Paris. Bien qu'on lui eût donné le nom du patron de la Lorraine, il était encore moins Lorrain d'esprit et de cœur que son père et son grand-père. On eut grand'peine à le décider à venir à Nancy prendre possession de son duché.

Il refusa de poursuivre en Catalogue l'entreprise de son père. Il n'était pas d'humeur conquérante. Il laissa aussi aux seigneurs lorrains le soin de conduire la guerre contre Thiébault de Neufchâtel qui, à la suite de son échec d'Épinal, ravageait le pays.

Les seigneurs adoptèrent pour chef le comte de Salins et commencèrent le siège de Châtel. Mais découragés par la durée de la résistance, ils firent un accommodement, sans avoir pris les ordres du duc Nicolas et même sans mettre son nom au traité. Plus tard, le jeune duc s'en étant plaint avec amertume devant la noblesse, Simonin des Armoises lui répondit avec la rude indépendance féodale: « Nous avons toujours combattu loyalement et franchement et baillé gaiement notre vie et courage pour messieurs nos ducs, mais sçavaient iceux chevaucher des premiers à l'ost. »

Nicolas cédant enfin aux instances, aux reproches et aux durs propos des Lorrains, se mit en route et le 7 août 1470 se présenta à la porte Notre-Dame pour faire son entrée solennelle. Noblesse, clergé, bourgeois et peuple allèrent au-devant de ce prince si longtemps réfractaire. La foule cria Noël ! L'entrée eut lieu suivant l'antique usage.

Nicolas s'étant arrêté, à cheval, à la tête de son cortège, le bailli s'avança et dit : « Monseigneur, très redouté et souverain seigneur, vous plaît-il faire le serment et devoir que vos prédécesseurs ont accoutume de prêter et faire, de toute ancienneté, à leur nouvelle réception et à leur première entrée en cette ville de Nancy? » Le duc répondit: « Volontiers, ami. » Le bailli dit ensuite: « Mon dit redouté souverain seigneur, vous jurez et promettez donc loyalement et en parole de prince, que vous garderez, maintiendrez et entretiendrez les trois États de ce duché, c'est assavoir les nobles, gens d'église, bourgeois et peuple en leurs anciennes franchises, liberté et usages qu'ils ont eus de vos dits prédécesseurs, et de ce baillerez vos lettres-patentes, ainsi que iceux vos prédécesseurs ont fait lors ?» Le duc répondit : « Oui, vraiment. » Et il fut alors conduit à la collégiale de Saint-Georges et, ayant racheté son cheval qui appartenait de droit aux chanoines, fut introduit dans le palais ducal.

Les Lorrains ne tinrent pas rigueur à Nicolas. De son côté, le jeune prince ravi du bon accueil de ses sujets, organisa de belles fêtes, de somptueux banquets, des réunions, des joutes et des tournois. Il fit mieux : il alla les voir chez eux et visita successivement les principales villes : Rosières, Lunéville, Saint-Dié, Raon, Bruyères, Remiremont, Arches, Épinal, Dompaire, Charmes, Châtenois, Neufchâteau, Gondreville.

Mais quelques semaines après, atteint sans doute de nostalgie, il retournait à Paris, annonçant qu'il allait préparer une expédition en Catalogne. Louis XI ne prenait point ses plans au sérieux.

Il lui promit tout ce qu'il voulut. Il s'amusa même à parler de nouveau du projet de mariage avec sa fille Anne de France, mais sans en fixer l'époque.

Nicolas se voyant joué se plaignit très haut. Charles le Téméraire qui avait l'oreille aux aguets profita de son irritation et lui fit offrir la main de sa fille, Marie de Bourgogne, s'il voulait rompre son alliance avec le roi. Le Duc accepta l'ouverture avec empressement, retourna à Nancy et communiqua la proposition à son conseil qui le pressa d'accepter.

Nicolas se rendit alors auprès du duc de Bourgogne, et le 25 mai 1472, rompant définitivement avec Louis XI, il souscrivit les termes d'une alliance offensive et défensive. Le 13 juin suivant, il échangeait avec Marie de Bourgogne une promesse de mariage. L'alliance fut effective, car la même année le duc de Lorraine accompagnait Charles dans cette sanglante irruption en Picardie qui fut signalée par les incidents dramatiques de Nesle, de Beauvais et de Rouen.

Rentré en Lorraine, il fit mine de reprendre ses projets d'expédition en Catalogne et demanda une aide aux États. Lorsqu'il eut l'argent, il n'en parla plus, mais se donna tout entier à une autre entreprise.

Comme son grand-père René Ier, il sentait combien il serait utile à la Lorraine de s'annexer la puissante et riche ville de Metz. Il n'avait pas de motifs sérieux pour lui faire la guerre. Il se borna à se plaindre de propos satiriques et injurieux tenus sur son compte par les bourgeois. Puis il s'avança avec une grosse armée. Un capitaine d'aventure faillit surprendre la cité au moyen d'un stratagème. Les vaillants Messins repoussèrent l'attaque. Nicolas recula mais pour aller rassembler de nouvelles forces. Vers le milieu de juin 1473, il avait réuni plus de vingt mille hommes et se disposait à se remettre en campagne lorsqu'il fut pris d'un malaise qui s'aggrava rapidement et l'emporta en quelques jours. Il n'avait que 25 ans. On crut généralement qu'il avait été enherbé, c'est-à-dire empoisonné avec des plantes vénéneuses. Qui avait commis le crime ? Bien des gens dirent tout haut, mais sans preuve, que Louis XI avait voulu punir la défection du Duc et son alliance avec le Téméraire.

MAISON DE LORRAINE. LES ORIGINES : NICOLAS

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #MAISON DE LORRAINE. LES ORIGINES.

JEAN II dit JEAN DE CALABRE.

(1453-1470)

Jean administrait les deux duchés au nom de son père depuis huit ans. Il fit son entrée solennelle (à Nancy, comme duc de Lorraine, le 22 mai 1453. Il n'avait pas encore tout à fait trente ans.

C'est quelques jours après, dans cette même année 1453 (29 mai), que s'écroula avec un immense retentissement, sous les coups de Mahomet II, l'empire d'Orient. Cette date ferme pour l'Europe la période historique dite du moyen âge. Un des derniers et l'un des plus brillants représentants de cet âge de transition fut le duc Jean II.

Il était un admirable chevalier, de haute stature, d'une physionomie sympathique, un caractère hardi, franc et loyal. Il résumait en lui les traits de plusieurs races, car par sa mère Isabelle il était Lorraine, et par son père il était France, Anjou, Provence et Italie. C'était avant tout un aventureux, un vrai héros de chanson de geste, trop à l'étroit entre les Vosges et la Meuse et s'échappant sans cesse de ses États pour courir des chimères.

Dès 1455, appelé en Italie par le duc de Milan et la république de Toscane, il faisait une expédition contre Alphonse d'Aragon, rejetait ce prince sur Naples et sauvait la liberté de la péninsule. Les Florentins émerveillés de cette triomphante campagne lui firent don de 70,000 florins d'or.

Il avait emmené avec lui au-delà des Alpes deux cents gentilshommes lorrains. Ils revinrent ensemble célébrer leurs faits d'armes dans des fêtes prolongées.

Il aimait Nancy et prit soin de l'agrandir. C'est lui qui fit bâtir la porte Notre-Dame, aujourd'hui de la Graffe (1463).

Mais, en 1459, il est déjà reparti pour l'Italie. Les circonstances sont favorables. Le roi Alphonse est mort ne laissant d'autre héritier que son bâtard Ferdinand. Les populations accueillent avec enthousiasme le fils de René qui est toujours pour eux Jean de Calabre. Les soldats inscrivent sur leurs bannières les mots de l'évangile : Fuit homo missus a Deo, cui nomen Johannes. Il s'avance entouré des plus braves gentilshommes de Lorraine, d'Anjou et de Provence.

D'éclatants succès fortifient ses espérances. Ferdinand, battu plusieurs fois, va succomber. Mais l'Aragonais a gagné à sa cause le pape Pie II qui redoute les Français et qui appelle contre Jean le fameux Georges Castriota ou Scanderbeg. Le héros lorrain épuisé par ses victoires mêmes, ne recevant pas de renfort, il est obligé de suspendre la lutte et revient dans son duché en 1461.

La même année, au 15 août, il assistait au sacre du nouveau roi, Louis XI son cousin. Il l'accompagna à Paris, l'entretint de ses nouveaux projets sur

Naples et lui demanda des secours. Louis XI, on le sait, n'avait pas l'esprit chimérique. Il se contenta de répondre: « J'aviserai ». Les États de Lorraine furent plus facilement entraînés. Ils votèrent une aide de 100000 livres. Jean ayant emprunté d'autres sommes et pris en passant en Provence l'avis de son père qui, malgré l'âge venant, n'était guère plus sage,

il reparut de nouveau en Italie (1462). Cette tentative ne fut pas plus heureuse que les précédentes, mais ne dissipa point son rêve qui devait rester, pendant plus de cent ans, comme une obsession magique, dans l'héritage de la maison d'Anjou.

Les chroniqueurs racontent ici une anecdote dont on voudrait bien ne pas douter parce qu'elle concorde avec le tempérament audacieux et romanesque de Jean de Calabre. Il aurait formé le dessein d'aller lui-même, sous un déguisement, enlever son rival Ferdinand au milieu de sa cour. Quinze gentilshommes travestis, en moines partent avec lui de la Provence, arrivent à Naples, sont reçus avec honneur et dévotion au palais. Ferdinand est déjà entouré et va être pris, lorsqu'on reconnaît le duc de Lorraine.

Les quinze moines s'échappent, prennent le large et, comme ils avaient de bons chevaux, sont bientôt hors d'atteinte. On ajoute que Louis XI avait secrètement averti Ferdinand.

Avant de reprendre ses tentatives sur Naples, Jean II s'occupa des affaires de France. Il prit part à la Ligue du bien public et, malgré une lettre pressante de son père, resté fidèle à Louis XI, il se joignit au comte de Charolais. L'historien Commines vante sa petite troupe composée surtout de soldats italiens « exercités en fait de guerre » et le duc lui-même « grand chief de guerre comme nul aultre ». Après la bataille de Montlhéry et le siège de Paris il figura dans cette convention, de Saint-Maur où « le roi fut mis au pillage » (1465). Comme chacun « emportait sa pièce », il obtint du roi sa renonciation à la suzeraineté sur les villes ou bourgs de Neufchâteau, Châtenois, Frouard, Montfort et Passavant. Louis XI lui donna en outre le gouvernement de la châtellenie de Vaucouleurs avec une pension de 24000 livres; lui promit 200000 écus d'or, 500 lances et 8000 archers pour l'aider à conquérir Naples et enfin, pour le combler, engagea la main de sa fille au marquis de Pont, fils du duc. La princesse avait deux ans et devint plus tard Anne de Beaujeu.

Louis XI paraissait se désintéresser tout à fait de la Lorraine. Il se désista de tous ses droits sur la ville d'Épinal qui vingt ans auparavant s'était donnée à la France pour échapper à l'évêque de Metz, et désigna comme souverain, Thiébault de Neufchâtel, maréchal de Bourgogne et déjà propriétaire de plusieurs domaines en Lorraine. Les habitants refusèrent ce nouveau maître, alléguant que Charles VII avait juré « qu'ils ne seraient jamais mis hors de sa sainte couronne». Thiébault de Neufchâtel vint les assiéger; ils résistèrent vaillamment; et le roi enfin touché de leurs instances, sans vouloir les reprendre, les laissa libres de se choisir un seigneur à leur convenance. Ils choisirent le duc de Lorraine (juillet 1466).

Jean II termina sa courte carrière dans une dernière chevauchée. Les Catalans s'étaient révoltés contre le roi d'Aragon, don Juan II. Ils s'offrirent au roi René qui s'estimant trop vieux pour se remettre en campagne, proposa son fils à sa place. L'échange accepté, Jean franchit les Pyrénées vers la fin de l'année 1468. Plus heureux qu'en Italie, il obtint des succès qu'il sut maintenir, devint maître de toute la Catalogne, et il se disposait à envahir l'Aragon lorsqu'il fut brusquement arrêté par une maladie mystérieuse, qui fit croire au poison, et enlevé à l'âge de 46 ans (13 décembre 1470).

 

MAISON DE LORRAINE. LES ORIGINES : JEAN II

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #MAISON DE LORRAINE. LES ORIGINES.

LA MAISON D'ANJOU. LA FRANCE EN LORRAINE

(Ernest Mourin 1895)

René Ier et ses deux fils, Jean de Calabre et Nicolas, sont des princes français. —Lutte contre la Bourgogne: bataille de Bulgnéville.—Guerres d'Italie et d’Aragon.

La maison d'Anjou interrompt la filiation directe de la descendance de Gérard d'Alsace. Les trois ducs qu'elle fournit, René, Jean et Nicolas, furent beaucoup aimés en Lorraine pour leurs brillantes et sympathiques qualités, mais ils ne s'incorporèrent pas à la nationalité. Ils eurent presque toujours les yeux au dehors, en France, en Anjou, en Provence, en Italie et agirent sur les bords de la Moselle et de la Meuse, un peu comme des étrangers de passage.

RENÉ Ier

(1431-1453).

René Ier avait vingt-deux ans à la mort de son beau-père Charles II. Tout aussi brave et apte aux faits de guerre que les princes lorrains, il se distinguait d'eux par des traits empreints de la douceur angevine. Il avait en outre l'esprit très cultivé, aimait et pratiquait les lettres et les arts, savait peindre et enluminer et écrivait de petits poèmes qui valaient presque ceux de son cousin, Charles d'Orléans. Bien qu'ayant vécu à Nancy et à Bar depuis sa onzième année, il n'était pas devenu Lorrain, il était resté et resta toute sa vie Français et surtout Angevin. Il a laissé peu de souvenirs en Lorraine[1]. Il n'y montra d'ailleurs que la moitié de sa physionomie, celle de sa chevaleresque jeunesse. Ce n'est que plus tard, en Anjou, puis en Provence, que ses traits historiques se fixèrent et que par sa bonté souriante, sa bonhomie, la simplicité de ses mœurs, il acquit la popularité qu'il a conservée jusqu'à nos jours.

René, déjà duc de Bar depuis 1424, prit le titre de duc de Lorraine, mais il resta entendu pour tous et pour lui-même que la souveraineté ducale appartenait à sa femme, la duchesse Isabelle.

Les deux époux firent leur entrée solennelle à Nancy au milieu des acclamations populaires. La duchesse douairière et un grand nombre de seigneurs leur firent cortège et les accompagnèrent à la Collégiale Saint-Georges. Leurs droits n'étaient contestés par personne.

Ils n'oubliaient pas cependant qu'il y avait un prétendant et, pour se garder de ses entreprises, ils attachèrent solidement à leur fortune le corps tout puissant de la noblesse. Le 30 janvier 1431, ils remirent aux gentilshommes une « Déclaration » signée de leurs deux noms, mettant à néant les innovations de Charles II qui portaient atteinte à leurs privilèges et rétablissant la chevalerie dans tous ses droits traditionnels, notamment en ce qui concernait la juridiction des Assises. Ce fut un acte peut-être habile, mais qui faisait reculer de plus de cent ans le pouvoir central.

Le prétendant était ce même Antoine de Vaudémont, le neveu et plus proche héritier de Charles II qui avait déjà revendiqué ses droits du vivant de son oncle. Il protesta de nouveau contre la délibération de la noblesse qui s'était prononcée pour les principes de l'hérédité féminine et prit le titre de duc de Lorraine.

Au mois de mars, il se présenta à une porte de Nancy avec une forte escorte et requit l'entrée.

Repoussé par les habitants, il rentra dans Vaudémont pour y préparer la guerre. De son côté, René, en tant que duc de Bar, somma le prétendant de venir lui rendre l'hommage qu'il lui devait pour son comté, sous peine de commise, c'est-à-dire de confiscation pour cause de forfaiture.

Antoine ne répondit pas à l'invitation.

La lutte s'engagea. Le comte de Vaudémont ne pouvait évidemment rien avec ses seules forces. Il s'adressa à Philippe le Bon, duc de Bourgogne. Ce prince avait des griefs personnels contre la maison d'Anjou qu'il enveloppait dans ses haines contre la faction des Armagnacs. Il gardait un vif ressentiment à René qui avait battu ses troupes à Chappes et qui d'ailleurs était le frère de Marie d'Anjou, épouse du roi Charles VII. Il embrassa donc avec empressement la cause d'Antoine, autorisa un grand nombre de gentilshommes à suivre sa bannière et ordonna au maréchal de Toulongeon, le vaincu de Chappes, de réunit le plus de forces qu'il pourrait, de se joindre au prétendant et de s'avancer vers le Barrois.

De son côté, René avait fait appel à ses vassaux et à ses amis. Il reçut des contingents de tous les côtés. Il vit venir entre autres, l'évêque de Metz, le maire de Toul avec trente cavaliers, le comte de Salm, le comte de Blamont. Des princes de l'autre côté du Rhin, Louis de Bavière, Jacques de Bade, accoururent aussi. Le roi Charles VII, son beau-frère, lui envoya l'un de ses meilleurs capitaines, le brave Barbazan avec deux cents lances et une troupe d'archers. Robert de Baudricourt vint de Vaucouleurs avec 300 cavaliers. On ne sait pas exactement le chiffre total de l'armée lorraine, caries évaluations des chroniqueurs varient de 6000 à 38 000 hommes.

Ce qui est certain, c'est que René avait de beaucoup l'avantage du nombre. Mais les soldats de Vaudémont étaient de qualité supérieure, car on y voyait 1,400 archers picards renommés, un corps anglais et une forte artillerie.

Après avoir ravagé le Barrois, le prétendant et Toulongeon se dirigèrent sur la forteresse de Vaudémont que les Lorrains assiégeaient. Puis sur la nouvelle que ces derniers s'avançaient à leur rencontre, ils s'arrêtèrent près de Châtenois (1er juillet 1431).

Là ils tinrent conseil : le comte Antoine était d'avis de ne pas reculer et d'offrir le combat sans attendre.

Le maréchal de Bourgogne, plus froid et plus expérimenté, représenta qu'il serait imprudent de risquer la partie dans des conditions si inégales, que les troupes étaient fatiguées, que le plus sage était de se retirer en Bourgogne, de s'y refaire et d'y préparer une nouvelle campagne. Comme le débat se prolongeait, il y mit fin en se prévalant de son autorité de commandant en chef et ordonna de commencer la retraite dès le lendemain, à la pointe du jour.

Le mouvement commença à l'heure dite. L'armée bourguignonne marchait depuis plusieurs heures dans la direction de la frontière lorsque l'on signala l'approche des Lorrains qui la poursuivaient. Toulongeon s'arrêta et prit ses dispositions pour le combat qu'il ne pouvait plus éviter. On était près du village de Bulgnéville, dans le Bassigny, au sud de Châtenois.

Le maréchal rangea sa petite armée dans une vaste prairie, le front sur un petit cours d'eau, le dos à la forêt de Vaudémont. Il disposa sur les deux ailes ses archers picards et anglais en leur prescrivant de planter devant eux les pieux dont ils avaient coutume de se munir, de façon à se couvrir d'une sorte de palissade.

Les cavaliers furent placés au centre avec ordre de mettre pied à terre. L'artillerie fut masquée derrière des travaux de terre improvisés à la hâte. Enfin une enceinte générale fut formée avec les chariots qui portaient les bagages, Les masses lorraines arrivaient eu tumulte, confiantes dans la supériorité de leurs forces, René, en vrai paladin, envoya un héraut d'armes au comte Antoine pour le défier et lui offrir le combat. « J'accepte, dit le prétendant. Cependant sur la demande de Barbazan et de l'évêque de Metz, les deux sages de l'armée, on délibéra. René et ses jeunes amis voulaient charger sans délai. Barbazan et le prélat étaient d'avis qu'il fallait attendre que le manque de vivres forçât l'ennemi à sortir doses retranchements soit pour livrer combat, soit pour essayer de battre en retraite. Mais les jeunes gentilshommes ne voulurent rien entendre. Ils disaient en se moquant du petit nombre des Bourguignons : « Il n'y en a pas pour nos pages ! » Ils finirent par injurier Barbazan : «Quand on a peur des feuilles, ne failli aller au bois. »

Le vieux héros éclata d'indignation, regarda ces jeunes fous en face et leur dit « qu'ils ne mettraient point la tête de leurs chevaux où serait la queue du sien » !

L'armée alors s'avança, passa le petit ruisseau, sans que les ennemis fissent un mouvement. Ils n'étaient plus qu'à une portée d'arbalète, lorsqu'un incident troubla les âmes superstitieuses. Un cerf sortit tout à coup, effaré, de la forêt, s'arrêta incertain entre lés deux armées, puis se jeta sur les Lorrains, culbuta deux ou trois soldats et disparut. Ce fut pour les gens de René un alarmant pronostic et pour les Bourguignons une promesse de victoire.

Les Lorrains abordèrent l'ennemi avec une irrésistible impétuosité. Du premier choc, ils renversèrent les chariots, emportèrent une partie de l'enceinte.

Mais en ce moment, Toulongeon démasqua ses canons et une foudroyante décharge arrêta les assaillants. En même temps, les archers picards et anglais firent pleuvoir une grêle de traits sur l'infanterie lorraine qui, composée de levées faites dans les villages et n'ayant aucune habitude de la guerre, cessa d'avancer, puis recula en désordre. Les hommes d'armes enfermés dans de lourdes armures, sur des chevaux bardés de fer, évoluaient à grand'peine, s'embarrassaient dans les obstacles accumulés par l'ennemi. Le découragement les gagna. Quelques-uns même se hâtèrent de quitter le champ de bataille et entre autres Jean d'Haussonville et le damoiseau de Commercy qui avaient insisté avec tant de jactance pour en venir aux mains « dont vint d'étranges soupçons ».

Au milieu de la confusion croissante, René et Barbazan faisaient des efforts désespérés pour arrêter la panique et rallier leurs troupes. Tout à coup Toulongeon ordonna à ses hommes d'armes de remonter à cheval et de charger. La cohue lorraine fut écrasée et rejetée sur le ruisseau. Il y eut là un dernier effort.

Beaucoup de gentilshommes périrent, Barbazan tomba lui-même percé de coups[2] . René fut le dernier à combattre.

Comme le roi Jean à Poitiers, il luttait bravement dans un cercle de fer. Ses chevaliers fidèles tombaient un à un, d'autres étaient pris comme le vaillant évêque de Metz. Enfin presque seul, le sol jonché de cadavres autour de lui, trois fois blessé, son armure bossuée, couvert de sang et de poussière, méconnaissable, il rendit son épée à un écuyer. Le comte Antoine aussitôt averti accourut, et déjà il donnait des ordres pour faire conduire le prisonnier à Joinville, lorsque survint Toulongeon qui s'empara du prince et éloigna Vaudémont en le chargeant de poursuivre les deux corps de troupes qu'emmenaient d'Haussonville et le Damoiseau.

Le maréchal entendait garder pour lui ou plutôt pour le duc de Bourgogne, la meilleure part du butin.

Certes, il y avait droit, car c'était à ses habiles dispositions, au bon emploi qu'il avait su faire de l'arme moderne et des hommes à pied, et au ferme maintien de la discipline, que le succès imprévu de la journée était dû.

Ce désastre de Bulgnéville, qui coûta la vie à plus de 2 000 Lorrains, fut mis au rang de nos catastrophes de Crécy, de Poitiers et d'Azincourt, et justement attribué aussi à l'indiscipline, à la légèreté, à la présomption de la jeune noblesse (2 juillet 1431).

Les conséquences en furent cruelles pour René, mais moins fâcheuses pour son duché qu'on aurait pu le craindre. Antoine n'y gagna rien. Lorsqu'il revint de sa poursuite sans avoir pu atteindre le Damoiseau, il apprit que René avait été dirigé vers un château de Bourgogne et que Toulongeon était parti, ramenant ses troupes dans les terres, de Philippe le Bon.

À Nancy et à Bar on se remit vite de l'émotion.

La vaillante Isabelle de Lorraine qui, après tout, était la véritable souveraine, montra beaucoup de sang-froid et d'énergie. Elle convoqua son conseil, se présenta avec ses quatre petits enfants, exposa la situation et fit appel à la fidélité des soigneurs lorrains. La noblesse reconnaissante de la « Déclaration » protesta avec unanimité de son dévouement, et déploya une grande activité. L'armée fut promptement reformée et pour prouver au prétendant qu'il n'avait pas à compter sur le découragement de ses adversaires, elle envahit le comté de Vaudémont, assiégea la capitale Vézelise et le sixième jour, sous les yeux du comte Antoine, elle l'enleva d'assaut et la mit à sac. Le prétendant se tint pour averti, signa une trêve, eut une entrevue très courtoise avec la duchesse et se borna enfin à demander que le litige fût soumis à l'arbitrage des évêques et de trois gentilshommes, désignés d'un commun accord. Ces arbitres devaient en outre former une sorte de conseil de gouvernement.

Cependant le vaincu de Bulgnéville avait été conduit à Dijon et enformé dans une tour du palais ducal qu'on appela depuis « la tour de Bar », René

n'étant reconnu que comme duc de Bar. Il ne pouvait guère compter sur la magnanimité de ce Philippe le Bon qui avait vendu Jeanne d'Arc aux Anglais et restait uni à l'étranger pour faire la guerre au chef de sa race. Le prisonnier essayait de se consoler avec ses livres et ses pinceaux, mais ne laissait pas de songer que sa captivité pouvait être longue, comme en témoignait le duc d'Orléans retenu on Angleterre depuis Azincourt, c'est-à-dire depuis seize ans. Cependant en février 1432, la duchesse Isabelle obtint que l'impitoyable geôlier allât voir son captif. Il parait que Philippe, malgré son dur égoïsme, se laissa toucher par la nature si sympathique de René, il consentit à parler de sa liberté et lui permit même de rentrer dans ses États pour y recueillir une rançon, sans toutefois en fixer le chiffre. On lui accorda un délai d'un an qui fut ensuite prolongé jusqu'en 1435.

Mais il dut remettre ses deux fils aînés en otages, et trente gentilshommes, choisis parmi les plus grands seigneurs de Lorraine, engagèrent leur foi pour son retour au jour fixé[3].

Toute la Lorraine salua avec allégresse le retour de René. Antoine de Vaudémont l'accueillit lui-même « en grand amour ». Les deux adversaires, à ce qu'il semble, avaient la même facilité de caractère et la même légèreté. Ils imaginèrent, à la surprise de bien des gens, de se rendre ensemble à la cour de Philippe le Bon et le prièrent de juger leur querelle.

Le duc de Bourgogne promit d'étudier la question et de prononcer sa sentence le plus tôt possible. En attendant, il leur suggéra un arrangement de nature à faciliter la paix définitive. Il fut convenu que René donnerait la main de sa fille aînée Yolande à Ferri de Vaudémont, fils d'Antoine.

Puis les deux princes, toujours en parfait accord, rentrèrent en Lorraine et s'occupèrent de purger le pays des routiers qui l'infestaient depuis Bulgnéville.

Le plus redoutable de tous, le damoiseau de Commercy; un vrai chef de bandits, acculé dans sa forteresse, allait succomber lorsque l'intervention officieuse du connétable Richemont le sauva.

Cependant Philippe le Bon ne se pressant pas de juger, on convint de porter la cause devant une juridiction plus haute. René et Antoine se rendirent au concile de Bâle et s'adressèrent à l'empereur Sigismond. Celui-ci, après d'interminables plaidoiries qu'il écouta avec patience, se déclara suffisamment éclairé et, par sentence solennelle prononcée devant

les pères assemblés, il adjugea le duché de Lorraine à Isabelle et conféra à René, pour et au nom de sa femme, l'investiture des fiefs relevant de l'empire.

Cette décision mécontenta naturellement Antoine, tandis que Philippe le Bon se montrait fort blessé que les deux plaideurs n'eussent pas attendu son jugement.

René paya cher son succès devant le concile. Dans les derniers jours d'avril 1435, il était à Nancy, se reposant de ses laborieuses campagnes contre les

routiers, lorsque tout à coup il entendit sonner de la trompe devant le palais ducal. C'était Toison d'Or, le héraut de Bourgogne, qui venait lui rappeler la convention et le sommer de rentrer immédiatement dans la tour de Dijon. Sans hésiter, en preux chevalier, il n'attendit pas un jour et dégagea sa parole en regagnant sa prison (1er mai 1435).

On a dit qu'il y montra une humeur indifférente à tout, sans aucun souci de ses intérêts et même de sa liberté. C'est invraisemblable. René n'avait encore que vingt-six ans; il était dans tout le feu de la jeunesse et le vaillant compagnon de la Pucelle, le héros de Chappes et de Bulgnéville n'avait pas encore assez vieilli d'aucune façon pour fermer son coeur à l'espérance et ses yeux aux perspectives que lui offrait l'avenir. Ce qu'il rapportait dans « la tour de Bar » c'étaient les nouveaux titres que la fortune, par une sorte d'ironie, accumulait sur sa tête. La mort de son frère aîné Louis III l'avait fait duc d'Anjou et comte de Provence (12 novembre 1434) et le testament de Jeanne de Sicile venait de lui transmettre les couronnes de Sicile, de Naples et de Jérusalem (2 février 1435).

La duchesse Isabelle qui avait l'ardeur et le génie entreprenant de sa race, n'hésita pas à devancer en Italie son mari prisonnier. Elle y disputa à la maison d'Aragon l'héritage de la reine Jeanne et endura sans défaillance, pendant plusieurs années, de dramatiques alternatives de succès et de revers.

Quant à René, ce ne fut qu'après de longs jours de désespérance qu'il réussit enfin à s'arracher des mains de son impitoyable ennemi. Philippe avait refusé de le comprendre dans le traité d'Arras. Puis il exigea, avec une énorme rançon, la cession du duché de Bar. René résista et protesta noblement qu'il préférait mourir en prison. Le duc de Bourgogne le fit alors transporter en Flandre pour l'avoir sous sa math et agir plus directement sur lui. Mais ce fut lui qui céda enfin et le traité de Lille (28 janvier 1437) rendit la liberté au vaincu de Bulgnéville, moyennant une rançon de 400000 écus d'or, somme énorme pour le temps, payable en plusieurs termes, le premier, 200000, devant être versé immédiatement.

Le dévouement de la noblesse qui offrit des dons considérables, les sacrifices des trois évêques, les aides que votèrent les États le mirent promptement à même de s'acquitter du premier terme.

Il retrouva à la porte de sa prison sa bonne humeur, son amour des plaisirs et des fêtes, son goût pour les tournois, les aventures, les fantaisies poétiques. Puis ayant désigné les évêques de Metz et de Toul et le sire du Châtelet pour administrer les deux duchés avec le 1concours d'un conseil de régence, il partit emmenant avec lui son futur gendre Ferri de Vaudémont et l'élite de la chevalerie lorraine, visita en passant, le roi Charles VII, son beau-frère, s'arrêta à Angers qu'il n'avait pas vu depuis son enfance, s'oublia quelque peu dans une longue route, dépensant gaiement son temps et son argent, prit possession de son comté de Provence et enfin, le 12 avril 1438, il mit à la voile pour aller conquérir son royaume de Naples. Il était désormais dans l'histoire « le bon roi René ».

Dès lors René n'appartient plus à la Lorraine.

Nous n'avons pas à le suivre dans ses brillantes campagnes en Italie où il déploya la plus rare valeur, mais où il rencontra, lui le loyal chevalier, un adversaire qui l'emporta par l'astuce et la trahison.

Il ne revint plus guère dans ses duchés de Bar et de Lorraine où le rappelaient cependant avec instance les régents aux prises avec le comte de Vaudémont et les routiers. En 1444, il était à Nancy et y faisait célébrer dans des fêtes magnifiques le mariage de sa fille Marguerite, «la grande Marguerite », la future héroïne de la guerre des Deux-Roses, avec le roi d'Angleterre Henri VI[4]. A la même époque, ne pouvant rembourser les Messins qui lui avaient prêté de fortes sommes d'argent, il leur fit la guerre de concert avec son beau-frère Charles VII qui avait dessein de s'emparer de Metz, Toul et Verdun pour « rétablir la France clam ses limites naturelles qui allaient jusqu'au fleuve du Rhin». Les deux rois assiégèrent

Metz pendant sept mois. Les bourgeois se défendirent admirablement, puis se résignèrent à payer le maintien de leurs libertés en versant 200000 écus d'or à Charles VII et en donnant décharge à René de 100000 florins de dette. En 1453, la duchesse Isabelle mourut à Angers.

René remit aussitôt le duché de Lorraine à son fils Jean de Calabre, mais il garda le duché de Bar qui lui appartenait en propre. Les deux duchés se trouvèrent de nouveau séparés, mais pour quelques années seulement.

 

[1] Ses œuvres complètes ont été publiées par Th de Quatrebarbes qui les a fait précéder d'une biographie. On a beaucoup écrit sur René Ier. Voir notamment Lecoy de la Marche, Le Roi René, et Célestin Port, Dictionnaire historique de Maine-et-Loire.

[2] Plus tard René fonda en mémoire de Barbazan une chapelle l'église de Vaucouleurs.

[3] Au nombre des trente figurent les quatre grands chevaux du Châtelet, Ligniville , Lenoncourt, Haraucourt, puis les Salm, les Haussonville, les Ludres, les Armoises, etc.

[4] Marguerite d’Anjou était née à Pont-à-Mousson le 23 mars 1429 et aurait dû être nommée Marguerite de Bar, sou père n'étant encore que duc de Bar. À la suite des tragiques péripéties de son histoire, elle se réfugia en Anjou et mourut tristement, pauvre et délaissée, au château de Dampierre près Saumur, le 20 août 1482. (Voir Louis Lallement et Dictionnaire historique de Maine-et-Loire, par Célesfin Fort.)

 

René 1er d'Anjou. Armoiries d'Anjou, de Bar et de Lorraine. René 1er d'Anjou. Armoiries d'Anjou, de Bar et de Lorraine.

René 1er d'Anjou. Armoiries d'Anjou, de Bar et de Lorraine.

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CHARLES II

(1390-1431).

Nous conservons à ce duc le numéro d'ordre qu'il est d'usage de lui donner. Nous nous bornons à faire remarquer que pour retrouver Charles Ier, il faut remonter, contre toute raison, à Charles de Lorraine, frère du roi Lothaire et compétiteur de Hugues Capet, qui fut duc de la Basse-Lorraine et non de la Mosellane.

Le duc Charles avait vingt-cinq ans. Il apportait sur le trône ducal un juste renom de bravoure. A dix-sept ans, il avait combattu avec son père à Roosebeke, à côté du roi Charles VI et du connétable de Clisson.

Il avait été élevé à la cour de Philippe le Hardi, fils de Jean, qui s'était conduit héroïquement à la bataille de Poitiers et que son père, dans l'aveuglement de sa tendresse, avait investi du duché de Bourgogne, à l'extinction de la première maison de ce nom, en 1363. Il eut ainsi occasion de se lier dès l’enfance avec Jean sans Peur, né quelques années après lui. C'est là ce qui explique en partie la politique de son règne, presque toujours antifrançaise et contraire aux traditions de sa famille.

Charles II, peu après son avènement, donna à son frère Ferri un riche établissement. Il lui fit eu outre épouser Marguerite de Vaudémont, héritière du comté de ce nom. C'est de ce mariage que sortit la maison qui devait plus tard recueillir tout l'héritage des deux branches de Lorraine.

Il épousa lui-même Marguerite de Bavière, fille de Robert, électeur palatin, qui fut plus lard élu empereur.

Charles II était pas moins actif et remuant que les princes de sa race. Il vécut cependant en paix pondant quelques années. Il ne prit point part à la croisade française conduite en Hongrie contre les Turcs du sultan Bajazet. Ce fut le comte de Nevers (Jean sans Peur) qui fut le chef de cette expédition. Il était accompagné d'une brillante jeunesse et avait pour conseil quelques-uns des chevaliers les plus renommés de l'Europe, le sire Enguerrand de Coucy, beau-frère du duc Charles II, le maréchal de Boucicaut, le comte d'Eu, connétable de France, etc. Un grand nombre de seigneurs lorrains se joignirent aux croisés et entre autres doux fils du duc de Bar. La noblesse de France y porta son admirable vaillance et sa folle témérité, et se fit massacrer presque tout entière dans la mémorable journée de Nicopolis. Le sultan n'épargna que Jean de Nevers et vingt-quatre des plus hauts seigneurs. L'aîné des doux princes de Bar fut tué sur le champ de bataille et l'autre mourut sur la route en revenant vers la France (1396).

Charles II, s'il faut en croire les biographes, prit part à d'autres croisades moins retentissantes. Il aurait accompagné les Génois dans une entreprise contre Tunis et aurait fait une campagne en Prusse au profit des chevaliers teutoniques.

Il se mêla plus sérieusement et plus longuement aux troubles de l'empire qui suivirent la déposition de Wenceslas l'Ivrogne, et l'élection de Robert de Bavière Les pays lorrains se divisèrent. Le duc Charles naturellement soutint son beau-père, Metz et Toul embrassèrent le parti de l'empereur déchu. La guerre s'étendit bien au-delà de la frontière. Le duc d'Orléans, l’adversaire de Philippe de Bourgogne, lequel était l'ami de Charles II, ayant obtenu de Wenceslas la cession du Luxembourg forma contre le duc de Lorraine une ligue dans laquelle il entraîna le duc de Bar, l'évêque de Verdun, le comte de Salm, le damoiseau de Commercy. Le maréchal de Luxembourg commandant les forces alliées envahit le nord de la Lorraine, remonta la Moselle, passa devant Frouard et s'avança jusqu'à Nancy. Il envoya son héraut d'armes défier insolemment le Duc en l'invitant à préparer un repas dans son château pour les chefs confédérés; Charles demanda si le maréchal voulait lutter contre lui corps à corps ou s'il préférait une action générale. « Une bataille! Répondit le héraut. — En ce cas, je lui donne rendez-vous pour après-demain, outre Nancy et Champigneulles. »

A l'heure dite, les Lorrains poussant leur cri de guerre : Prény ! Prény ! abordèrent l'armée du duc d'Orléans et après une longue et sanglante lutte, la mirent en complète déroute. Le maréchal et ses amis restèrent prisonniers. Au château de Nancy, le dîner se trouva prêt, mais ce fut Charles II qui en fit les honneurs, en célébrant gaiement sa victoire. Le Duc avait fait de nombreux prisonniers et il en tira de grosses rançons. Le damoiseau de Commercy fut surtout traité avec rigueur et fut obligé de se reconnaître désormais vassal du duché de Lorraine.

Les seigneurs battus et châtiés essayèrent de prendre leur revanche l'année suivante. Mais ils furent de nouveau écrasés près de Pont-à-Mousson et la paix fut signée.

Mais qu'étaient ces obscures rencontres en Lorraine à côté des événements tragiques qui s'accomplissaient en France? Philippe le Hardi étant mort, avait été remplacé par son fils le comte de Nevers, Jean sans Peur (1404). La rivalité des deux maisons d'Orléans et de Bourgogne s'exaspéra. En 1407, le frère du roi fut assassiné, et Jean sans Peur confessa audacieusement qu'il avait commandé le meurtre ; il en fit même faire l'apologie par le moine Jean Petit.

Charles II n'avait point participé au crime, mais il ne le désapprouva point et resta étroitement uni à Jean sans Peur. Il paraît à cette époque animé d'une véritable haine contre la France, qu'il confond avec le parti des Armagnacs ou d'Orléans. En 1409 il rédigea son testament et y introduisit cette clause ; « Au cas où nous ne laisserions de notre mariage que des filles, nous voulons et ordonnons que nos exécuteurs testamentaires ne les puissent marier à homme qui soit sujet du roi de France. » Cette année-là même, par un curieux synchronisme, naissait au château d'Angers, René d'Anjou, un prince français qui devait être son gendre et son héritier.

Ce qui avait poussé Charles II à rompre l'union de sa famille avec les rois de France, ce n'étaient pas seulement ses étroites relations avec la maison de Bourgogne, c'étaient aussi des griefs personnels nés de sa querelle avec la commune de Neufchâteau.

Nous avons vit que son père Jean Ier lui avait légué un procès pendant devant le parlement de Paris. Dès la seconde année de son règne, en 1391, la Cour avait confirmé Contre lui l'arrêt donnant raison sur tous les points aux bourgeois. Elle envoya même un de ses membres pour faire exécuter l'arrêt et, devant lui, fut «bouchée, murée et estoupée la poterne qui issoit aux champs» en même temps qu'on détruisit les travaux exécutés du côté de la ville. Le Duc dissimula son ressentiment et fit même gracieuse mine aux habitants, si bien qu'en 1398, il déclarait encore, dans une séance du parlement, qu'il avait remis aux habitants « tout le mautalent et ire qu'il avait contre eux ». Mais en 1403, il alla les voir et les harangua comme avait fait son père. On transigea ; les bourgeois reconnurent que le Duc avait le droit d'établir en son château des poternes pour sortir et pour entrer, et, de son côté, le Duc leur fit remise de sept mille francs restant dus sur les dix mille promis à Jean Ier.

Mais la querelle un instant assoupie reprit bientôt avec une âpreté croissante. C'est qu'au fond il s'agissait d'autre chose que d'une poterne et de quelques taxes. Charles II reprochait, non sans raison, aux habitants de se considérer comme sujets du roi plus que comme sujets du Duc. A chaque instant, ils en référaient au suzerain. Ils comptaient sur les gens du roi pour les défendre contre leur souverain naturel.

Le Duc ne pouvant les détacher de la France, cherchait à secouer le joug de sa vassalité et prétendait que Neufchâteau relevait de l'empire et non du roi.

Irrité de l'attitude des bourgeois, il les maltraitait, les rançonnait, enlevait les plus riches, pillait leurs maisons, les enfermait dans son château ou les internait dans la Lorraine allemande. Il comptait, au milieu des troubles suscités par la démence de Charles VI, sur l'amitié du duc de Bourgogne. Il en vint à ne plus garder aucune mesure et exerça une oppression vraiment despotique sur cette malheureuse commune[1].

Le parlement de Paris s'honora par sa fermeté et ne craignit pas de frapper le duc de Lorraine, sachant bien qu'il frappait en même temps, le duc de Bourgogne.

Charles et ses officiers, complices de ses violences, furent assignés à trois reprises différentes. Ils ne daignèrent même pas répondre. Alors la Cour, jugeant par défaut, le 1er août 1412, condamna Charles II et ses officiers à remettre en liberté les bourgeois qui avaient été emprisonnés ou internés et à leur restituer tout ce qu'on leur avait enlevé. L'arrêt ajoutait, ce qui était plus grave, que tous les fiefs relevant de la couronne de Franco seraient confisqués, que les habitants de Neufchâteau cesseraient d'être Lorrains, que le duc et ses coaccusés, pour cause de félonie, seraient bannis de France. Le duc de Baretundes présidents du parlement étaient chargés de l'exécution de l'arrêt.

Charles ne s'émut pas de sa condamnation. Il vint à Paris pour braver ses juges. Il s'était entendu avec son ami Jean sans Peur qui devait le présenter au roi, en, son hôtel de Saint-Paul, à l'issue de la messe. Les gens du parlement en furent informés.

Ils se rendirent au palais. Au moment où la présentation avait lieu devant une nombreuse assemblée, ils entrèrent, à la grande surprise des ducs. Le chancelier leur demandant ce qu'ils venaient faire, l'avocat du roi, Juvénal des Ursins, s'agenouilla suivant l'usage devant le roi et exposa les faits reprochés au duc de Lorraine et requit justice. «Juvénal, dit le duc de Bourgogne embarrassé, ce n'est pas la manière de faire.»  Mais le magistrat sans se troubler répondit : «qu'il fallait faire ce que la Cour avait

ordonné, que ceux qui étaient bons et loyaux vinssent à eux, que ceux qui étaient contre eux se tirassent avec le duc de Lorraine.  Si imposante fut la courageuse attitude de Juvénal que Jean sans Peur qui « tenait le duc de Lorraine par la manche», le laissa aller et s'éloigna. Alors Charles II, abandonné de tous, «pria au Roy bien humblement qu'il lui voulus! pardonner et qu'il le serviroit loyaument». Le pauvre insensé lui pardonna tout et pardonna ses bannissements et confiscation et eut le duc rémission ».

Le duc n'en fut pas moins cruellement mortifié par cette scène. Il en garda un profond ressentiment au malheureux Charles VI et resserra ses liens avec la faction de Bourgogne.

Cependant il parut se désintéresser pendant quelque temps des affaires de Franco. Il se tournait plutôt du côté de l'Allemagne. Nous le trouvons en novembre 1414 au couronnement de Sigismond, roi des Romains. L'année suivante, il va se montrer au concile de Constance avec un brillant cortège.

Les sanglantes rivalités des Armagnacs et des Bourguignons continuent à désoler le royaume. Les Anglais en profitent et reprennent la guerre de Cent ans. Charles II ne se rend pas au camp français.

Mais la noblesse lorraine y va avec son dévouement ordinaire. Elle est présente à cette fatale bataille d'Azincourt où périrent plus de huit mille gentilshommes (25 octobre 1415). Parmi ceux qui succombèrent on trouva Edouard III, duc de Bar, et son frère le comte de Puisaye ; Ferri, comte de Vaudémont, frère de Charles II; le sire le Blâmont et une foule de chevaliers de haute lignée.

Charles reparut sur la scène avec son ami Jean sans Peur en 1417. Ils délivrèrent la reine Isabeau, enfermée à Tours par les Armagnacs, et essayèrent d'organiser avec elle un gouvernement. Le duc de Lorraine reçut même l'épée de connétable On ne voit pas qu'il en ait fait aucun usage et il ne la garda que quelques mois.

Le Duc revint en Lorraine avant la fin de 1418, à la suite du massacre des Armagnacs qui inonda Paris de sang. Nous ne savons pas ce qui s'était passé entre lui et Jean sans Peur. Il paraît certain qu'il ne le vit plus et qu'il devint plus sympathique à la cause française pour laquelle il avait jusque-là montré tant d'aversion. Le meurtre de Jean sans Peur sur le pont de Montereau (10 septembre 1419) acheva de rompre les liens qui l'attachaient aux Bourguignons. Il refusa d'adhérer au traité de Troyes, à la déchéance du dauphin et à la déclaration qui instituait Henri V d'Angleterre héritier du roi de France.

Sa grande affaire désormais, c'était d'assurer son héritage à sa fille Isabelle de Lorraine. A cette question se lia celle de la succession du duché de Bar. Ces deux questions ayant une importance extrême, il est nécessaire de s'y arrêter.

Robert, duc de Bar, avait épousé, en 1364, Marie de France, fille du roi Jean. De ce mariage naquirent Édouard III qui mourut à Azincourt, deux autres fils qui succombèrent dans la campagne de Nicopolis, un quatrième fils qui entra dans L’Église et devint le cardinal Louis, évêque de Châlons, plus tard de Toul, et enfin une fille, Yolande de Bar, qui épousa Pierre IV, roi d'Aragon, Après Azincourt, il ne resta d'autre héritier mâle que le cardinal Louis qui fut reconnu duc de Bar.

Mais Yolande, reine d'Aragon, réclama sa part de l'héritage. Cette princesse avait eu elle-même une fille, nommée aussi Yolande, qu'elle avait mariée au duc Louis d'Anjou. C'était une femme fort intelligente et avisée. Pour mettre fin au procès, elle proposa à son grand-oncle le cardinal d'adopter pour héritier son second fils, René d'Anjou, tout en conservant le duché sa vie durant. Le cardinal acquiesça à cet arrangement.

Yolande et lui étant d'accord, négocièrent le mariage de René avec Isabelle de Lorraine, fille et héritière de Charles II.

Le Duc étant longtemps resté l'ennemi de la France ou tout au moins des Armagnacs, il lui en coûtait peut-être encore de donner la main de sa fille à un prince français, contrairement à son testament de 1409. Mais son bon sens politique l'emporta sur ses répugnances. Il comprit qu'il y avait là une occasion unique de doubler l'importance de son patrimoine et de mettre fin à « cette éternelle bataille qui avait été la vie des pays lorrains (Michelet)».

Le 20 mars 1419, le cardinal et le Duc se rencontrèrent au château de Foug et signèrent les articles du traité de mariage. René n'avait encore que dix ans. Il fut convenu qu'en attendant sa majorité, il viendrait en Lorraine et serait remis à la garde et à la direction du duc Charles II.

Ce traité ne resta pas longtemps secret. Les Anglais en eurent vent et afin d'en empêcher l'exécution, ils demandèrent la main de la princesse Isabelle pour le duc de Bedford, frère du roi Henri V. Il y eut un projet de conférence dans les environs de Troyes, mais le Duc déclina l'invitation.

Le cardinal pressa la réalisation du mariage le plus possible. Sans attendre que le jeune prince fût arrivé, il réunit les États du Barrois à Saint-Mihiel et déclara solennellement faire cession à son héritier du duché de Bar, du marquisat de Pont-à-Mousson et de tous ses autres domaines (13 août 1419). L'année suivante, le mariage fut célébré à Nancy en grand appareil (14 octobre 1420).

Cependant René d'Anjou avait un compétiteur sérieux, c'était Antoine de Vaudémont, fils du comte Ferri mort à Azincourt, et par conséquent neveu de Charles II et son plus proche héritier mâle. Il n'osa point tout d'abord manifester ses prétentions ; il se contenta de faire savoir dans ses propos privés qu'il ne les abdiquait pas. Le Duc inquiet l'invita à s'expliquer et, sur ses réponses évasives, le somma impérieusement de lui envoyer des lettres de renonciation.

Puis il convoqua les États, et le 13 décembre 1425, la noblesse déclara que la Lorraine était un fief féminin et jura devant lui de reconnaître Isabelle pour dame et duchesse après la mort de son père et, à son défaut, sa soeur Catherine.

Charles ne s'en tint point là et, pour obliger Vaudémont à reconnaître le principe posé par la Chevalerie, fit envahir ses domaines par une petite armée qui s'empara de Vézelise, mais qui poursuivit vainement pendant trois ans le siège de l'inexpugnable forteresse de Vaudémont.

René d'Anjou était sorti de tutelle à Bar (en 1424) et était censé gouverner son duché, tout en laissant la haute main à son beau-père et obéissant aux directions de son grand-oncle. Il avait guerroyé pour son compte dans le comté de Vaudémont. Il suivit le Duc dans une guerre contre les Messins, allumée pour une cause futile[2], mais dans laquelle on croit voir, comme à Neufchâteau, le mauvais vouloir dont il était animé à l'égard des bourgeois. Metz était une véritable république municipale très fière de son indépendance conquise sur l'évêque et de ses richesses acquises par l'activité de son industrie et de son commerce. La lutte se prolongea pendant quatre ans avec un caractère d'animosité extraordinaire. Charles et René levèrent de véritables armées où l'on compta, dit-on, jusqu'à 10000 cavaliers et 20000 hommes d'infanterie. Les Messins de leur côté soldèrent de fortes bandes de mercenaires. Tout le pays autour de Metz et les campagnes au nord de la Lorraine furent plusieurs fois saccagées. De guerre lasse on fit la paix ; le vaincu fut en réalité le duc de Lorraine qui s'était flatté de s'emparer de la riche cité impériale.

René de Bar avait quitté son beau-père au mois de juillet 1429, attiré on France par le bruit que faisait la marche triomphale de Jeanne d'Arc. Il arriva à Reims quelques heures avant le sacre de son beau-frère le roi Charles VII. Il y assista et se joignit avec 3000 hommes, Lorrains ou Barrisiens, à l’armée française.

Quelques mois avant, le cardinal, troublé par le succès croissant des Anglais, lui avait persuadé des reconnaître Henri V et s'était rendu lui-même, pourvu de sa procuration, auprès du régent Bedford et lui avait fait hommage pour toutes les terres et seigneuries que le duc de Bar tenait de la couronne (10 mai 1429). René se dégagea de ces faiblesses de vieillard et, par une déclaration publique, datée du 3 août 1429, signifia au duc de Bedford qu'il rompait le pacte fait en son nom par son oncle et renonçait « à tous les hommaiges, foy, serments et promesses qu'il avait faicts ».

Dès lors René se conduisit en vrai prince de la fleur de lys. A la tête de ses 3 000 Lorrains, il appuya l'armée royale, et, d'accord avec le vaillant capitaine Barbazan, nommé gouverneur de la Champagne, fit une rude guerre aux Anglais, poussa des excursions en Picardie et dans l'île de France, rejoignit Jeanne d'Arc sous les murs de Paris, puis, au retour, remporta une brillante victoire à Chappes, en Champagne, sur la chevalerie bourguignonne que commandait le maréchal de Toulongeon.

Charles II ne s'engagea point de sa personne dans ces événements. Il vieillissait, la goutte l'empêchait île monter à cheval. Peut-être aussi ses souvenirs de jeunesse n'étaient-ils pas éteints: il avait été si longtemps Bourguignon de cœur avec Philippe le Hardi et surtout avec Jean sans Peur, en qui certes il ne pouvait pas deviner le grand-père de Charles le Téméraire!

Cependant il paraît certain qu'il avait changé de camp et, suivant quelques historiens, il était poussé vers la France par l'influence de la belle Alizon du May, une Française peut-être, qui «le gouvernait tout à sa volonté » (Michelet).

Dans un temps où la plupart des seigneurs, — et des plus grands, comme Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, — ne savaient ni lire ni écrire, Charles II était un lettré et lisait les auteurs latins dans leur langue originale, notamment Tive-Live et César qu'il emportait dans ses voyages et dans ses expéditions.

[1] Charles II brava ouvertement et insulta son suzerain. « Il enjoignit d'arracher les pennonecaux et escussons aux armes du roy qu'on avai tattachez en aulcuns lieux en signe de sauve-garde, les fit lier à la queue de son cheval et les traîna dans la boue. Digot, t. II, p. 519.

[2] Pour une hottée de pommes que l'abbé do Saint-Martin, abbaye située sur terre ducale, avait fait porter à Metz sans acquitter le droit de sortie.

 

MAISON DE LORRAINE. LES ORIGINES : CHARLES II.

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RAOUL

(1328-1346).

Raoul n'ayant guère plus de neuf ans, sa mère, Isabelle d'Autriche, fut investie de la mainbournie et de la régence par les États qui lui  recommandèrent de suivre « les conseils et les bons avisements » de l'évêque de Toul, Thomas de Bourlémont. Mais Isabelle n'accepta pas ce surveillant. Elle lui fit même la guerre et lui enleva sa forteresse de Liverdun qui fut démolie. En 1334, la régente remit le pouvoir à son fils qui venait d'épouser Marie de Blois, nièce de Philippe de Valois et soeur de ce comte Charles de Blois, si célèbre depuis dans les guerres de la succession de Bretagne.

Raoul reprit la querelle de sa mère avec l'évêque de Toul. Ce prélat avait relevé le fort de Liverdun et y avait mis mie garnison barrisienne. Naturellement le comte de Bar, Henri IV, soutint l'évêque. L'intervention de Philippe VI mit fin aux hostilités. Le roi de France faisait sentir de plus en plus son action de suzerain. Il se rapprocha du Barrois en achetant par voie d'échange au sire de Joinville la ville de Vaucouleurs et y entretint une garnison que nous y retrouverons au temps de Jeanne d'Arc (1334).

Raoul était bien de sa race, guerroyeur et aventureux. Inoccupé chez lui, il répondit à l'appel du pape Jean XXII et alla faire une croisade contre les Maures en Espagne. II se couvrit de gloire à la terrible bataille de Tarifa où Alphonse de Castille sauva son royaume (1340).

En 1341, il passa en Bretagne pour défendre la querelle de son beau-frère Charles de Blois contre Jean de Montfort. Les chroniqueurs ont vanté ses prouesses. Il figura dans un combat de deux cents chevaliers français contre un nombre égal de chevaliers bretons du: parti ennemi. Nous ne rentrons en Lorraine, à la suite du duc Raoul, que pour assister à ces guerres perpétuellement renaissantes contre les évêques de Metz et les seigneurs leurs alliés. Nous ne nous attarderons point à des récits monotones où, malgré l'épisode romanesque de la châtelaine de Vandières, on ne trouve aucun intérêt.

Cependant la guerre de Cent ans à laquelle la France et l'Angleterre préludaient depuis plusieurs années, était entrée dans une phase décisive. Le roi Edouard III avait débarqué en Normandie, puis s'était dirigé vers les Flandres à la tête d'une armée dont la noblesse ne soupçonnait pas la force, ignorant ce que pouvaient l'infanterie des archers et les engins de l'artillerie. Raoul avec ses Lorrains, au nombre de plus de trois cents lances, rejoignit Philippe VI près d'Abbeville. Il fut à ses côtés dans cette bataille de Crécy, l'une des journées les plus désastreuses de notre histoire (26 août 1346). Au milieu de l'épouvantable désordre causé par l'indiscipline féodale, le duc de Lorraine et ses amis, Edouard II de Bar et les comtes de Vaudémont et de Salin refusant de fuir, formèrent un groupe serré et se lancèrent d'un élan désespéré au plus épais de la mêlée. Ils percèrent jusqu'auprès du roi anglais. Mais aucun d'eux n'en revint. Le voisin de Raoul, le vieux roi de Bohême Jean de Luxembourg, ne voulut pas non plus survivre à la défaite et s'étant fait conduire au milieu de la bataille, « il férit son dernier coup d'épée » et tomba. En moins de vingt ans, c'était le second duc de Lorraine mort pour la France.

C'est le duc Raoul qui fonda, vers 1339, à Nancy la collégiale de Saint-Georges où les ducs venaient prêter serment le jour de leur entrée solennelle et où plusieurs eurent leurs sépultures (1).

(1) La collégiale comptait vingt chanoines .Leur doyen avait le titre de prévôt et jouissait de nombreux privilèges. (V.Lionnois.)

MAISON DE LORRAINE. LES ORIGINES : RAOUL.

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FERRI IV

(1312-1328).

Le XIVième siècle est l'âge héroïque de la Lorraine et du Bar. Ces belles races féodales dont les chefs sont de vrais paladins s'éloignent peu à peu de l'Allemagne à laquelle ne les rattachent ni leurs affinités ni leurs intérêts, et se sentent de plus en plus attirées vers la nation la plus chevaleresque de l'Ouest, dont elles sont après tout une portion détachée. Durant cette période, les souverains de Bar comme ceux de Lorraine deviennent les soldats de la France, la suivent et se dévouent à sa fortune jusqu'à mourir pour elle. Leur histoire intérieure manque d'intérêt.

La Lorraine n'est plus en Lorraine, elle est tout entière soit à Paris, soit sur les champs de bataille français.

Dès les premiers jours, Ferri IV fit voir qu'il ne changerait rien à la politique de ses deux derniers prédécesseurs. Il châtia vigoureusement les seigneurs qui tentaient de renouer les ligues. Les deux les plus insoumis et les plus puissants, les comtes de Dagsbourg et de Réchicourt, furent mis en pleine déroute au combat de Lorquin et n'y revinrent plus.

D'autre part, il se réconcilia avec le comte de Bar qui était prisonnier depuis la bataille de Frouard, c'est-à-dire depuis six ans, et lui rendit la liberté moyennant une forte rançon. Le comte ne lui tint pas rancune et se lia avec lui par un traité d'alliance.

Ferri avait épousé dès 1304 Isabelle d'Autriche, fille d'Albert, roi des Romains, et petite-fille de Rodolphe de Habsbourg. Ce mariage l'entraîna dans les troubles qui suivirent la mort de l'empereur Henri VII de Luxembourg (1318). Il conduisit une armée lorraine en Allemagne pour soutenir la cause de son beau-frère Frédéric d'Autriche. La guerre qui dura plusieurs années se termina par la sanglante défaite de Muhldorff où Frédéric et Ferri IV furent faits prisonniers (1322). Le Duc recouvra sa liberté par la médiation du roi de France. De retour dans ses États, il les trouva en proie à une affreuse misère, conséquence ordinaire des guerres privées, accrue par une horrible famine qui dura quatre ans et fut telle qu'on vit des malheureux détacher des gibets les corps des suppliciés pour s'en nourrir. Le Duc fit tous ses efforts pour adoucir les souffrances publiques et mettre un terme au brigandage de la soldatesque féodale.

La carrière de Ferri IV se termina tragiquement mais glorieusement dans une bataille. Philippe VI de Valois inaugurait sa dynastie par une campagne contre les Flamands. Le duc de Lorraine et le comte de Bar furent appelés, en raison de leur vassalité, à fournir leurs contingents. Ils partirent tous les deux.

Une foule de seigneurs les accompagnèrent. Les bourgeois flamands s'étaient retranchés sur une hauteur à Cassel, près de Lille. Bravement, ils défiaient le roi de France et ses bannières [1]. Ils eurent le tort de descendre trop tôt, impatients de livrer la bataille.

On en tua 13000. Mais un grand nombre de chevaliers succombèrent et parmi les morts on retrouva le corps de Ferri IV. Ce fut le premier duc lorrain qui mourut pour la France (23 août 1328).

 

[1] On sait la bravade inscrite sur leur drapeau : « Quand ce coq-el chantera, le roi trouvé ci entrera. »

MAISON DE LORRAINE. LES ORIGINES : FERRI IV.

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THIÉBAULT II

(1303-1312).

Thiébault continua son père. Comme lui il s'attacha à affaiblir la chevalerie. Plus que lui, il se sentit entraîné dans la sphère de la France.

Avant son avènement, il avait déjà reçu en dot les villes de Lorraine qui relevaient de la Champagne, c'est-à-dire désormais de la France, Neufchâteau, Châtenois, Montfort, Frouard. Son père Ferri avait ainsi échappé à l'obligation de rendre personnellement l'hommage au roi Philippe. Thiébault remplit la formalité en 1300, il fournit son contingent à l'armée française et assista à cette funeste bataille de Courtrai où les vilains et manants écrasèrent dans un fossé la chevalerie française (1302). Fait prisonnier, il se racheta au prix d'une grosse rançon.

L'année suivante, il commençait son règne et peu après il se rendait encore à l'appel de Philippe IV qui montait vers la Flandre pour prendre sa revanche de Courtrai. Cette fois les bourgeois furent cruellement battus à Mons-en-Puelle et le duc de Lorraine fut remarqué pour sa bravoure (1304).

Thiébault II accompagna le roi triomphant à Paris, puis il l'amena en Lorraine et lui donna « maintes festoiries ». Le roi semblait l'avoir pris en grande amitié et prodiguait des conseils à sa jeunesse[1]. Le Duc adopta ses maximes administratives, et visa aussi au pouvoir absolu. Pour battre plus sûrement en brèche la Chevalerie, déjà affaiblie par son père, il osa interdire les guerres privées. L'ordonnance défendait «à tous chacuns nobles, ayant chastelet ou fief, d'armer ost et faire ordre de guerroyer, sous quelque prétexte que ce soit, sans que le duc l'ait permis », ce dont furent « les gentilshommes lorrains grandement esbahis et courroucés ». Pour faire respecter une telle innovation, il fallait pouvoir l'imposer par la force. Les seigneurs irrités se liguèrent et entrèrent en campagne.

Thiébault, à la tête de ses vassaux directs, auxquels il joignit des mercenaires, livra bataille aux mécontents près de Lunéville, les vainquit, les dispersa et poursuivant énergiquement sa victoire, bannit les plus dangereux et démantela leurs châteaux.

En 1305, nous le retrouvons près de Philippe le Bel, qu'il accompagne à Lyon pour assister au couronnement du pape Clément V. Il manqua de périr pendant la cérémonie, par suite de l'écroulement d'un mur qui écrasa plusieurs gentilshommes et lui cassa une jambe et un bras.

Cette catastrophe le retint assez longtemps éloigné de ses États. Lorsqu'il y rentra, il les trouva en proie à des ravages qu'y exerçait sans résistance le comte de Vaudémont, Henri III. Ayant rassemblé à la hâte quelques soldats, il essaya de se défendre, mais fut battu deux fois à Réméréville et à Pulligny et obligé, pour en finir, de donner la main de sa soeur au vainqueur.

Il sortit avec plus d'honneur d'une guerre avec Renaud de Bar, évêque de Metz, qui refusait d'admettre le droit conféré au Duc par le pape Clément V de lever des décimes sur les biens ecclésiastiques pour aider les chevaliers hospitaliers à conquérir sur les Turcs File de Rhodes. L'évêque entraîna dans son parti son frère Edouard Ier, comte de Bar, et le comte de Salin. Ses forces étant de beaucoup supérieures, le belliqueux prélat s'empara de Lunéville et alla assiéger Frouard. Le Duc sut par d'habiles manoeuvres compenser l'avantage du nombre.

Tandis que les alliés se formaient en bataille dans une plaine au confluent de la Moselle et de la Meurthe, Thiébault s'empara d'une colline et s'y retrancha. Les Messins impatients commencèrent à gravir la hauteur ! Alors les cavaliers lorrains mirent pied à terre et firent rouler des cailloux et des rochers sur les assaillants. Déconcertés par cette avalanche, l'évêque

et ses amis reculent en désordre. Les Lorrains les suivent, reprennent l'offensive et, étant remontés à cheval, les culbutent et achèvent la déroute. Les comtes de Bar et de Salm restent prisonniers. L'évêque, plus heureux, s'échappe (1308).

Au retour d'un voyage qu'il fit en Italie, Thiébault tomba malade et se crut empoisonné (1309), mais il continua à s'occuper de ses affaires. Il faillit se brouiller avec son grand ami Philippe le Bel pour une question de monnaie soulevée par la commune de Neufchâteau. On sait que le roi de France ne se faisait aucun scrupule de falsifier les monnaies pour se créer des ressources. Les Neufchâtelois à tort ou à raison — à tort, suivant toute probabilité, — accusèrent le duc d'imiter l'indélicatesse du roi. Thiébault irrité fit arrêter les bourgeois qui le calomniaient.

Une sédition éclata. Les habitants sollicitèrent l'intervention du suzerain. Philippe aussitôt fit occuper militairement la ville, mit en liberté les prisonniers et des troupes menacèrent la Lorraine. Le Duc, trop faible pour affronter une lutte ouverte, entama des négociations.

Une autre affaire lui causa de graves soucis et il n'en vit point la fin. Nous voulons parler du procès des Templiers. Ces religieux-soldats avaient de nombreuses commanderies en Lorraine. Ils furent poursuivis comme en France, évidemment à l'instigation de Philippe IV. On manque de détails précis sur ce qui fut fait. Il parait que les enquêtes ne révélèrent aucune charge sérieuse contre les chevaliers. Leur plus grand crime était leurs richesses. Ils furent enveloppés dans le désastre qui les atteignit en France.

Après la suppression de Tordre, les chevaliers furent bannis et leurs biens distribués aux Hospitaliers et à d'autres maisons religieuses. Il est probable qu'il resta une partie des dépouilles entre les mains des seigneurs et peut-être du prince. Il semble qu'il n'y eut de violences commises que dans une seule de ces maisons. Quelques chevaliers s'étaient retirés dans la commanderie de Brouvelieures, perdue au milieu des Vosges, espérant y rester cachés. Mais une nuit la population du voisinage, ameutée on ne sait par qui, assaillit cet asile massacra les chevaliers, pilla la maison et la rasa jusqu'au sol (1313).

Le duc Thiébault ne fut pour rien dans ces violences : il était mort le 12 mai 1312.

[1] Ce qui n'empêchait pas ce roi si paternel d'agréer et de goûter très fort un mémoire dans lequel était développé un plan de conquête de la Lorraine. On procéderait par le ravage et l’incendie des campagnes. «La vie des hommes serait épargnée.... On se contenterait de leur couper une main et un pied pour ne pas précipiter leurs âmes dans l'enfer. » Voir un curieux résumé dans Digot,T II, p. 186.

 

Blason Lorraine.

Blason Lorraine.

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FERRI III

(1251-1303).

 

Les historiens, faute de documents certains, n'ont pas donné à ce long règne de plus de cinquante ans l'importance qu'il mérite. N'y trouvât-on que l'affranchissement des paysans par la loi de Beaumont qu'il aurait droit à toute notre attention. C'est l'avènement du Tiers-État ou tout au moins un mouvement en avant des masses de la population.

Ferri III n'ayant encore que douze ans, sa mère, avec l'assentiment de la noblesse, gouverna pendant quelque temps. Elle ne se signala guère qu'en entravant le mouvement d'émancipation qui devait être l'honneur de son fils. Elle aida l'évêque de Toul à écraser dans son berceau la commune que les habitants avaient formée à l'exemple des Messins.

En 1254, le jeune duc fut déclaré majeur et l'année suivante, conformément à la convention de 1250, il épousa Marguerite de Champagne.

Comme la plupart des descendants de Gérard d'Alsace, Ferri III fut un homme de guerre, de haute stature, beau, intelligent, valeureux et actif.

Mais il était mieux qu'un brillant féodal. Il était pourvu d'un vrai sens politique et appréciait les avantages de la paix. Il en donna une preuve dans une tentative peut-être prématurée, mais qui mérite d'être louée. Il conclut avec le comte de Bar, son voisin, ennemi-né des ducs de Lorraine, une alliance offensive et défensive dont l'article principal stipulait : que s'il naissait un différend entre eux, il serait réglé par une commission arbitrale composée de quatre chevaliers désignés deux par le Duc et deux par le comte de Bar. En cas de désaccord, le duc de Bourgogne trancherait le litige. On ne voit d'ailleurs nulle part que cette commission n’ait jamais fonctionné.

Il suivit dans son administration le sage programme de sa famille, qui était de saisir toutes les occasions d'agrandir le domaine ducal. De 1257 à 1301, il acquit à diverses conditions les riches salines de Rosières qui avaient jusque-là appartenu aux familles des d'Haussonville, des Beaufremont, des Rosières.

Comme ses prédécesseurs il joua un rôle dans les troubles de l'Allemagne. En 1256, Guillaume de Hollande, dont son père Mathieu avait été l'ami, étant mort, une partie des seigneurs allemands élurent roi des Romains Richard de Cornouailles, fils de Jean sans Terre et frère de Henri III. Quelques-uns repoussèrent ce choix et, s'étant réunis à Francfort, appelèrent au milieu d'eux le duc de Lorraine, bien qu'il ne fût pas du nombre des électeurs.

Il décida l'assemblée à porter ses suffrages sur Alphonse X le Sage, roi de Castille, en faisant valoir que ce prince, quelque loin d'eux qu'il fût né, était de leur race puisqu'il était petit-fils par sa mère de Philippe de Souabe, dernier fils de l'empereur Barberousse (1257). Le jeune Ferri, — il avait dix-huit ans — fut chargé par l'assemblée d'aller en personne notifier son élection à Alphonse. Celui-ci accepta et prit l'engagement de se rendre en Allemagne dans un délai de deux ans. Mais sa lutte contre les Maures et des embarras intérieurs l'empêchèrent de tenir sa promesse. Les seigneurs allemands, lassés d'attendre, et Richard de Cornouailles étant mort (1721), se décidèrent à mettre fin à l'anarchie. La diète de Francfort élut roi des Romains (1273) un seigneur d'origine alsacienne, Rodolphe de Habsbourg. Ferri III se déclara d'autant plus volontiers pour lui que ce prince se rattachait à la même souche que les descendants de Gérard d'Alsace. Ce fut la première rencontre des deux maisons qui devaient

se confondre en une seule au XVIII*siècle.

Ferri III n'eût pas mieux demandé peut-être que de vivre en paix. Mais ce n'était pas la paix, c'était la guerre qui était l'état .normal en un pareil temps. Le gouvernement ducal allait se fortifiant, mais n'était pas encore en état d'imposer l'ordre aux éléments féodaux. A partir de 1260 Ferri fut entraîné dans une série dé luttes contre divers seigneurs et particulièrement contre les évêques de Metz.

Il n'entre pas dans notre cadre de chercher la lumière dans ces mêlées confuses, qui se prolongèrent, sauf de rares interruptions, jusqu'en 1293. Ferri prit les armes successivement contre cinq évêques de Metz dont le dernier, l'indomptable Bouchard, est le type accompli du prélat guerrier, toujours la hache au poing et le casque en tête. Les évêques voisins de Liège et de Cologne, l'évêque de Strasbourg, aussi belliqueux que Bouchard, se mêlent aux batailles.

Tous les seigneurs vont à la lutte ou plutôt au pillage.

Le comte de Bar, le comte de Vaudémont, Henri Ier, un vrai chef de bandits, le comte de Linange, le comte de Salm, le comte de Luxembourg, etc., prennent parti tantôt pour, tantôt contre, changeant de bannière au gré de leurs intérêts. Si Ferri III toujours battant ou battu n'avait fait autre chose que d'échanger de ces rudes coups de lance, où il payait bravement de sa personne et dans lesquelles il perdit une main, on ne le distinguerait guère de ses prédécesseurs. Mais il mérite une place à part pour des faits de gouvernement qui révèlent une pensée plus haute.

Ferri III fut le véritable promoteur du mouvement, on peut dire de la révolution d'où sortirent l'affranchissement des masses et la formation du tiers-état. Son père Mathieu II avait donné, comme nous l'avons dit, une charte de commune à la ville de Neufchâteau. Ferry la confirma en 1257 en y ajoutant de nouvelles libertés. Peu après, de concert avec son cousin Thiébault II, comte de Bar, il résolut d'introduire en Lorraine la fameuse toi de Beaumont.

En 1182, le cardinal Guillaume, archevêque de Reims, ayant fondé la petite ville de Beaumont-en-Argonne, et voulant y attirer une population, la dota d'un certain nombre de franchises, qu'on appela la loi de Beaumont. Sans rien abandonner de ses droits de seigneur et d'évêque, il remplaça l'arbitraire et le bon plaisir par un régime qui devait garantir la liberté des personnes et la sûreté des biens [1].

Le servage qui jusque-là avait fait des habitants d'une terre féodale un bétail à la merci du maître, était aboli. Les habitants étaient constitués en une communauté qui élisait ses administrateurs sous les noms de jurés ou échevins, lesquels étaient même investis d'attributions judiciaires. Les redevances étaient limitées et déterminées «suivant les ressources et les revenus constatés. Chacun avait le droit de vendre et d'acheter librement et sûrement, sans taxes et sans entraves vexatoires. Le service militaire était dû, mais les hommes ne pouvaient être employés qu'à une distance assez courte pour qu'ils fussent à même de rentrer dans leurs foyers le soir ou le lendemain au plus tard [2].

Lorsqu'on songe à la situation misérable où les populations des campagnes surtout étaient tenues par le despotisme féodal, on voit quel immense progrès contenait la loi de Beaumont. Ferri III établit ces franchises à Nancy en 1265, puis à Mirecourt, Châtenois, Arches, Bruyères, Saint-Nicolas-de-Port, Lunéville, Gerbéviller, Amance et dans d'autres; localités plus modestes au nombre de dix-neuf. On se tromperait sans doute si l'on pensait que le sol se couvrit de petites républiques municipales.

On ne visait pas si haut; mais en assurant aux masses opprimées la dignité de la personne humaine et la sécurité du travail, Ferri III jeta les premiers et les plus solides fondements de la prospérité de la Lorraine et son nom mérite d'être honoré bien au-dessus de ceux des princes qui sont devenus plus tard et restent encore plus populaires.

Quelques seigneurs, à l'exemple du duc Ferri, donnèrent la loi de Beaumont à leurs villages, mais la noblesse, dans son ensemble, fut profondément irritée de l'atteinte portée au système qui avait jusqu'alors maintenu la population dans le servage.

Des ligues secrètes furent organisées contre un prince dont le libéralisme menaçait tout l'édifice féodal.

Un de ces complots aurait même réussi. Le chroniqueur d'Haraucourt raconte qu'un jour de l'année 1269 à 1270, le Duc s'attarda dans une partie de chasse dans la forêt qui avoisine Laxou. Comme il revenait le soir vers Nancy, il fut brusquement entouré par une troupe armée. On lui enveloppa la tête d'un voile épais, puis on l'entraîna en croisant et mêlant les chemins afin de le désorienter et on l'enferma dans le château de Maxéville qui appartenait à Andrian des Armoises, le principal auteur de la conjuration. Il y resta longtemps caché à tous les yeux, ignorant où il était et personne n'en ayant de nouvelles. Une nuit souffla une violente tempête qui enleva le toit de la tour. Un ouvrier monté pour réparer le dommage se mit à chanter une sorte de complainte populaire qui racontait la disparition du prince, parti pour chercher aventure de guerre ou d'amont. Ferri questionna le couvreur, le gagna par des promesses et lui remettant son anneau le chargea d'aller aviser la duchesse. Marguerite de Champagne se confia à un gentilhomme fidèle nommé Dillon. Ils prirent dix cavaliers, investirent la tour de Maxéville et délivrèrent le Duc [3].

Ferri III, sans se décourager, continua bravement la lutte contre la noblesse. Il lui porta même un coup terrible en attaquant l'un de ses plus criants privilèges, la juridiction des assises. La chevalerie s'était arrogé de temps immémorial le droit de juger non seulement les causes féodales, mais encore les faits de caractère civil, et formait une sorte de cour souveraine sans appel. Le Duc ordonna que désormais ses arrêts ne seraient exécutoires qu'après ratification du prince.

On ne trouve plus dans ce long règne de faits considérables à relever. Tout s'efface d'ailleurs devant le développement progressif de l'émancipation populaire. Nous devons cependant nous arrêter à un événement très grave auquel Ferri n'eut pas de part directe, mais dont il fut le témoin intéressé.

Philippe IV le Bel était roi de France depuis 1285. Il avait épousé l'année précédente la comtesse Jeanne de Champagne, petite-fille héritière de Thiétbault IV. La Champagne fut ainsi réunie à la couronne.

Le roi devenu voisin du comté de Bar ne le perdit plus de vue, guettant l'occasion de mettre

la main sur le fief. Vers 1289 il s'immisça dans une querelle survenue entre le comte et son vassal l'abbé de Beaulieu. Ferri III prit hautement fait et cause pour son cousin, mais l'approche d'une armée française l'obligea à reculer prudemment.

Un peu plus tard, le comte Thiébaut II étant mort (1294), son fils Henri III qui avait épousé Aliénor, fille d'Edouard Ier, roi d'Angleterre, se laissa pousser par son beau-père à reprendre la querelle avec Philippe le Bel et il attaqua la Champagne. Le roi tout occupé en ce moment à ses luttes contre les bourgeois flamands ne se dérangea point, mais envoya des troupes. Le malheureux Henri III fut battu, fait prisonnier et retenu en captivité jusqu'en 1301. Il n'obtint sa liberté qu'au prix d'un traité, signé à Bruges, qui, on peut le dire, tua l'indépendance du comté. Le Barrois fut coupé en deux par la ligne de la Meuse : le comte se reconnut vassal du roi de France pour toute la partie située à l'ouest du fleuve, ce qui forma le Barrois mouvant, la partie à l'est constitua le Barrois non mouvant.

Celte convention fatale qui permettait l'immixtion constante du roi dans la moitié du comté de Bar eut forcément son contrecoup en Lorraine. La France était désormais trop proche pour que les patriotes lorrains ne se sentissent pas menacés.

 

 

Ernest MOURIN (1895).



[1] Tout bourgeois possédant maison en ville et jardin dans la banlieue paiera au seigneur chaque année douze deniers. Pour les terres arables, il devra deux gerbes sur douze, c'est le gerbage; pour les prés, quatre deniers par fauchée. Le seigneur se réserve aussi les moulins et les fours banaux; il prélèvera pour droit de mouture un setier de grain sur vingt, et pour  droit de fournage un pain sur vingt-quatre.

[2] L'historien Digot donne, t. II, le texte complet de la toi de Beaumont.

[3] Est-ce une simple légende? Le fait en lui-même n'a rien d'invraisemblable dans un temps comme le XIII siècle. Digot l'admet. On entendait encore, suivant lui, chanter la complainte de Ferri au XVI siècle. La famille du Haut loiel ou du Hauloy descendait, disait-on, du couvreur Petit Jeban que Ferri III avait anobli et enrichi. M.Plister repousse l'anecdote par de fortes raisons. La Chronique d'Haraucourt n'a d'ailleurs que peu d'autorité par elle-même.

 

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MATHIEU II

(1220-1251)

 

 Mathieu II succéda à son frère Thiébault. Sa mère, la duchesse Agnès de Bar, sous prétexte qu'il était trop jeune, prétendit exercer la régence. Mais le jeune duc déclara qu'il entendait gouverner : « Maistre si-je et le serai-je », dit-il superbement.

Une autre femme réussit mieux. Ce fut la comtesse de Champagne qui vint à Nancy avec son fils Thiébault IV et lui fit épouser sans délai la riche Gertrude de Dagsbourg, veuve de Thiébault de Lorraine, tën outre, elle fit régler une question restée obscure depuis le traité d'Amance et il fut décidé que le duc de Lorraine ferait hommage au comte de Champagne pour Neufchâteau, Frouard et Châtenois. Cet enchevêtrement des fiefs se retrouvait partout et entraînait de perpétuelles difficultés.

Thiébault IV espérait tirer bon parti de son mariage, lorsqu'au bout de deux ans on s'aperçut que Gertrude de Dagsbourg était sa parente à un degré. Le mariage fut annulé et Gertrude s'en alla, grâce à sa magnifique dot, convoler en troisième noces avec le comte de Linange.

Avec Mathieu II nous restons dans la monotonie des guerres féodales. Mais nous trouvons un fait important à relever. Le 1" octobre 1231, le Duc accorda une charte communale à la ville de Neufchâteau. C'est la première que nous rencontrons dans l'histoire de Lorraine. Elle porte que chaque année le jour de la Saint-Remy (1er octobre), les bourgeois éliront treize magistrats nommés jurés.

Ceux-ci choisiront l'un d'entre eux pour être mayeur ou maire. Ils administreront la ville et formeront un tribunal jugeant en dernier ressort les procès entre habitants et les crimes ou délits commis dans la commune. Le comte de Champagne, à titre de suzerain, confirma la charte et y ajouta un article aux termes duquel les ducs de Lorraine ne pourraient faire arrêter un habitant, ni saisir ses biens sans l'autorisation du tribunal municipal: utile garantie contre l'arbitraire du seigneur.

Un vent de liberté venu de France où se développait la révolution communale, soufflait sur la Lorraine. Toutefois, Mathieu qui donnait une charte à Neufchâteau n'était point pour cela un protecteur des franchises municipales. Nous le voyons en 1232 partir en guerre, de compagnie avec le comte de Bar, contre les Messins qui avaient chassé leur évêque Jean d'Apremont et institué une sorte de république. Les bourgeois étaient vaillants et soutinrent le siège et comme ils étaient fort riches, ils parvinrent à gagner le comte de Bar qui se détacha de Mathieu II et opéra même une diversion en se jetant sur Neufchâteau dont il s'empara. Mathieu II laissa les Messins et vint livrer bataille à Henri de Bar, tout près de Nancy, à Champigneullcs. Il y courut risque de la vie. Voyant les siens plier, il prend la lance d'un soldat et à pied « sans pot ni harnois de maille » il s'élance au plus épais de la mêlée, il est enveloppé, il va périr « quand un messin soudart passa son corps avant et baillit sa vie et chut es pieds di duc criant à tout l'ost : par Dieu, gardez de verser li dict sang qu'est le sang pur de mon maître ! » Voilà le dévouement féodal. Mathieu put s'enfuir à travers la  forêt de Haye et gagna le château de Gondreville (1232).

Les Messins étaient restés en face de leur évêque.

Mathieu paraît avoir imité le comte de Bar et avoir reçu l'argent des bourgeois. Mais l'évêque finit par l'emporter et les «Citains» frappés d'excommunication cessèrent pour quelque temps la lutte, firent amende honorable et renoncèrent provisoirement à la commune.

Dans les derniers temps du règne, l'humeur batailleuse de Mathieu II semble s'être refroidie. Il S'occupe d'administration : il crée les tabellions pour la bonne rédaction et la conservation des actes ; il assure une meilleure distribution de la justice en créant des baillis avec une juridiction déterminée [1].

Il fortifie le pouvoir ducal par des acquisitions.

C'est ainsi qu'il achète les châteaux de Lunéville, de Gerbéviller et de Valfroicourt, et qu'il amène les habitants de Toul à se mettre sous sa protection en lui payant une redevance annuelle de cent livres.

Enfin il prépare u n beau règne à son fils en négociant son mariage avec la fille de son puissant voisin, Thiébault IV, comte de Champagne. Cette union, en raison de l'âge des deux fiancés, fut ajournée jusqu'en 1254.

Comme son frère Thiébault, il fut l'ami des papes contre le gibelin Frédéric II. Innocent IV ayant déposé l'empereur dans le célèbre concile de Lyon (1245), Mathieu se rendit à la diète de Wurtzbourg et son nom figura parmi ceux des électeurs qui proclamèrent roi des Romains, le landgrave Henri de Thuringe présenté par le pontife. Deux ans après, Henri de Thuringe ayant été tué au siège d'Ulm, le Duc se prononça encore en faveur du candidat de l'Église, Guillaume de Hollande, élu à la diète de Neuss (1247).

 

Ernest MOURIN (1895).



[1] La Lorraine fut divisée en trois bailliages: Nancy (Lorraine proprement dite). Les baillis étaient les officiers du Duc. Ils étaient d’épée longtemps avant d’être proposés à la justice.

 

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THIEBAULT 1er

(1213-1220)

 

Thiébault, au dire d'un chroniqueur, était le plus beau des hommes de son temps. C'est un mérite assez souvent relevé parmi les descendants de Gérard d'Alsace. Il n'était pas moins bien pourvu du côté de l'intelligence et du caractère.

Il avait épousé Gertrude, fille et unique héritière du comte de Dagsbourg, ce qui lui donna pied en Alsace. Son règne s'annonçait bien, mais il ne fut qu'une suite de mécomptes et de malheurs.

Le premier fait à retenir comme caractéristique des mœurs du temps est l'étrange histoire de l'un de ses oncles, évêque de Toul.

Mathieu était fils de Ferri de Bitche et de la princesse polonaise Ludomille. A l'âge de six ans, il fut pourvu de deux canonicats ; à seize ans il était archidiacre de la cathédrale de Toul et prévôt de Sainl-Dié ; et enfin à vingt-huit ans, malgré la vive opposition du clergé et sous la pression de la famille ducale, il fut élu évoque de Toul.

Déjà les bruits les plus fâcheux couraient sur son compte et il cachait à peine ses dérèglements. Une fois intronisé, il se donna libre carrière, traîna sa robe dans toutes les débauches, dilapida la mense épiscopale et suscita par sa perversité l'indignation générale. Les chanoines de son chapitre dénoncèrent le scandale à Rome et demandèrent la déposition du prévaricateur. Une commission d'enquête présidée par le légat du pape n'eut pas de peine à constater combien étaient fondés les griefs du clergé, mais se borna, sur la pressante intervention du duc Simon II, à ménager un rapprochement. Mathieu avait promis tout ce qu'on avait voulu. Mais il n'en continua pas moins à braver et à spolier son chapitre. Les chanoines reprirent la lutte et, publiquement, leur doyen accusa l'évêque d'avoir de nouveau aliéné vingt-deux domaines de la mense. L'évêque répondit que les vrais dilapidateurs étaient les chanoines.

Puis il fit enlever par des soldats le doyen du chapitre. On le plaça sur un âne, les pieds liés sous le ventre de l'animal et on l'amena dotant Mathieu, Celui-ci, après l'avoir injurié, le fit jeter dans un cachot. Le légal cette fois bien informé suspendit l'évêque et le frappa d'excommunication. Le prélat interdit ne tint aucun compte de la sentence, et les chanoines ayant de nouveau porté l'affaire à Rome, il envoya des mandataires pour répondre à ses accusateurs et finit par aller lui-même plaider sa cause. Il ne doutait pas que, membre d'une famille souveraine, il ne trouvât des oreilles complaisantes.

Il gagna, il est vrai, des délais. Mais Innocent III, qui faisait la loi aux rois les plus puissants, n'était pas pour s'incliner devant un duc de Lorraine. Il fit reprendre toute la procédure et rendit enfin lui-même l'arrêt définitif. Mathieu fut déposé et le chapitre invité à élire un nouvel évêque. Il choisit un prêtre des plus recommandables, nommé Renaud de Senlis.

Mathieu, dépouillé de l'épiscopat par le souverain pontife, fut alors abandonné de tous. La famille ducale même cessa de le défendre. Il se retira à Saint-Dié, mit le comble à ses déportements par un abominable inceste et enfin, poursuivi par l'horreur de tous, il se cantonna sur la montagne dite de Clermont, comme un chef de bandits et s'y livra à tous les excès pendant plusieurs années.

Il menaçait surtout de sa haine son successeur Renaud de Senlis. Ce prélat étant venu passer les fêtes de Pâques dans les abbayes de Senones, Moyen-Moutier et Étival, Mathieu lui dressa une embuscade dans un chemin étroit et difficile près du village de Bourgonce, Lorsque l'escorte se fut engagée dans le passage, des scélérats apostés l'assaillirent. Renaud fut tué d'un coup d'épieu, son cadavre dépouillé et jeté sur la route. Alors Mathieu parut à cheval, une arbalète à la main, s'assura que ses ordres étaient exécutés et après avoir longtemps contemplé avec satisfaction sa victime, s'enfuit jusqu'en Alsace auprès d'un de ses amis (1217).

Le duc Thiébault informé de ce crime, jura de le punir par la mort de l'assassin. L'année suivante, il se rendit à Saint-Dié pour les fêtes de la Pentecôte.

Mathieu l'ayant su, revint d'Alsace, se glissa secrètement dans la ville et tenta des démarches pour obtenir sa grâce. Rebuté même par les rares amis qui lui restaient, il remonta dans son repaire de Clermont et attendit une occasion. Les fêtes passées, le duc quitta Saint-Dié, se dirigeant vers le village de Nompatelize. Tout à coup il aperçut l'évêque dégradé qui s'avançait à sa rencontre. Transporté d'indignation, il cria au sire de Joinville qui l'accompagnait : «Si vous m'aimez, percez-le de votre lance ! » Mais le seigneur répondit : « Dieu me garde que je frappe un homme de si haute naissance ! »

Thiébault alors s'empare de son arme et court lui-même sur Mathieu. Le misérable tombe à genoux sur la route et demande grâce à son neveu. Mais le prince, sourd à ses prières, lui traverse la poitrine d'un coup de lance et poursuit son chemin. Le cadavre roulé dans le ruisseau fut ensuite transporté à Saint-Dié où on lui refusa la sépulture religieuse.

On le ramena à son refuge de Clermont où il fut jeté dans une fosse à loups que l'on combla de pierres (1218).

Des faits graves détournèrent souvent l'attention de Thiébault des folies monstrueuses de son oncle.

La Lorraine par sa situation même était forcément mêlée aux agitations de ses puissants voisins, l'Allemagne dont la séparaient l'Alsace et l'archevêché do Trêves, et la France dont la séparait le comté de Bar.

On se souvient que Ferri II s'était lié étroitement avec son cousin le roi de Sicile Frédéric II. Il l'avait soutenu contre Othon IV et il avait soumis l'Alsace pour son compte. Frédéric de son côté lui avait promis une indemnité de 3000 mares d'argent et lui avait remis en gage la ville de Rosheim.

Après la mort de Ferri II, le roi qui n'avait pas plus de scrupules que d'argent reprit tout simplement son gage et chassa les Lorrains. Thiébault en éprouva un vif ressentiment, rompit le pacte de sa famille avec Frédéric et entreprit de ressaisir Rosheim. Il prépare deux corps d'armée. Son lieutenant Lambyrin d'Arches prend les devants à la tête de l'infanterie avec ordre d'attendre près de la ville la cavalerie qu'il se réserve de conduire en personne. Lambyrin descend la vallée de la Brusch, s'approche de Rosheim, la trouve sans défense et brusquant l'opération s'en empare. Mais ses soldats indisciplinés pillent les maisons des bourgeois, se gorgent de vivres et de vin, tombent ivres-morts dans les caves. Les habitants, revenus de leur stupeur, surprennent les soldats appesantis et les massacrent presque tous.

Thiébault et ses hommes d'armes arrivent trop tard.

L'expédition est manquée (fin 1213).

Thiébault brouillé avec Frédéric II se rapprocha naturellement de son compétiteur Othon IV. Il suivit même cet empereur dans sa fameuse campagne contre Philippe-Auguste, que termina la bataille de Bouvines, l'une des plus glorieuses journées de notre histoire nationale (1214). Son voisin le comte de Bar, au contraire, s'était joint à l'armée française.

Thiébault attendit quelques années avant de reprendre sa revanche en Alsace. En 1218, Othon IV étant mort, Frédéric II qui n'était encore que roi des Romains, paraissait retenu en Allemagne parles soins à donnera son élection. Thiébault jugea le moment favorable. Tout à coup il traversa les Vosges, poussa sur Roshcim et reprit cette place sans combat. Puis il chercha à s'étendre. Joindre l'Alsace à la Lorraine, c'était un beau rêve, et certainement d'une excellente politique. Mais l'illusion fut courte et le réveil terrible. Frédéric était moins empêché qu'on ne l'avait supposé. Il reparut bientôt en Alsace avec des forces considérables. Thiébault rentra précipitamment en Lorraine. Les Allemands le suivirent.

Ce qui prouve que le sentiment national était encore bien faible, si même il existait, c'est que le Duc ne fut soutenu par personne. La noblesse avait désapprouvé son expédition, elle resta indifférente à ses appels.

Quelques-uns même se joignirent à Frédéric II.

Thiébault abandonné s'enferma avec une poignée de fidèles dans la forteresse d'Amance, à une petite distance au nord de Nancy. Frédéric II poussa vivement le siège, et comme si l'armée allemande n'eût pas suffi pour écraser un prince de puissance inégale, il appela à la rescousse le duc de Bourgogne, le comte de Bar et la comtesse de Champagne, Blanche de Navarre, veuve de Thibault III et tutrice de Thibault IV, qui avaient des griefs contre le duc de Lorraine. Le comte et la comtesse, chemin faisant, entrèrent à Nancy qui ne résista point et, le lendemain, incendièrent la ville avant d'aller grossir l'armée assiégeante.

Le duc de Lorraine se défendit héroïquement, mais enfin à bout de forces il demanda une capitulation honorable. Frédéric fut inflexible. Il donna l'assaut, passa au fil de l'épée toute la garnison et enferma Thiébault dans une tour qui depuis porta-son nom.

Un traité humiliant termina la sanglante campagne.

Le Duc renonça à toute réclamation sur Rosheim et sur les 3000 marcs dus à son père. Il satisfit, on ne sait à quel prix, le comte de Bar, et quant à la comtesse de Champagne qui se montra la plus exigeante, il s'engagea à ne plus intervenir dans les affaires du comté et se reconnut même son vassal pour plusieurs fiefs, de façon assez vague du reste. Pour sûreté du traité, il fut stipulé que Frédéric tiendrait mie garnison à Amance et le duc de Bourgogne une garnison à Châtenois (1218).

Thiébault avait cédé à la force, mais il ne fut pas abattu et songea virilement à réparer ses désastres.

Son premier soin fut de rebâtir sa ville de Nancy dont les ruines fumaient encore. Puis il s'occupa à rassembler de nouveaux soldats, laissa voir à tous

qu'il ne tiendrait pas longtemps compte de la convention d'Amance. Il profita de l'absence du duc de Bourgogne Eudes III qui était parti on croisade, pour chasser la garnison bourguignonne de Châtenois, Il songeait ensuite à évincer les Allemands du fort d'Amance lorsqu'il tomba dans un odieux guet-apens.

Frédéric II, inquiet de ses desseins et de son agitation, l'invita à venir le voir à Wurtzbourg pour conférer des modifications qu'on pourrait apporter au traité d'Amance. Thiébault n'eut aucun soupçon et s'empressa d'aller au rendez-vous. L'empereur le reçut à merveille et le festoya joyeusement. Le lendemain à son réveil on lui dit qu'il était prisonnier. Il fut retenu plusieurs mois.

Décidément les Lorrains n'étaient pas encore attachés à leurs ducs comme ils le furent plus tard. On ne voit pas qu'ils aient rien fait pour obtenir la délivrance de Thiébault. On se lassa même de son absence et on parla de le remplacer. Son oncle Philippe de Gerbéviller réunit les États ou pour mieux dire l'assemblée de la noblesse et demanda qu'il fût pourvu au danger de la situation par l'élection d'un nouveau duc. S'il eût été seul candidat, il aurait très probablement entraîné le conciliabule. Mais le comte de Lunéville ayant aussi élevé des prétentions, les débats se prolongèrent et l'on finit par prendre un délai de quinze jours pour la réflexion. Avant les quinze jours écoulés, arriva un message de Conrad, évêque de Metz, annonçant que Thiébault était libre et rentrait à Nancy (mai 1219).

C'était le prélat lui-même qui avait négocié la mise en liberté du prince et avait donné sa garantie pour la rançon que lui imposait l'empereur.

On dit que Thiébault revint empoisonné. Ce n'est pas invraisemblable. Ce brillant Frédéric II, qui aimait les arts et les lettres et composait de petits poèmes à ses heures, avait surtout une âme vindicative et perfide. Le Duc ne fit plus que languir tristement, sans pouvoir s'occuper des affaires publiques.

Il mourut sans enfants au commencement de l'année 1220.

 

 

Ernest MOURIN (1895).

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