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L'Avènement du Grand Monarque

L'Avènement du Grand Monarque

Révéler la Mission divine et royale de la France à travers les textes anciens.

Publié le par Rhonan de Bar

VII.

ÉVOLUTIONS DE L'ICONOGRAPHIE CHRÉTIENNE DU V AU IXe SIÈCLE.

L'ordre historique cependant, depuis le Ve et le VIe siècle, s'était non-seulement de plus en plus propagé, quant à la distribution des faits de l'ancien et du nouveau Testament ; mais on avait vu les légendes des Saints occuper sur quelques monuments une place considérable, tandis que les faits de l'Écriture sainte étaient, sur d'autres encore, plus ou moins représentés selon l'esprit primitif.

Ainsi, au IXe siècle, sur le parement d'autel en argent de Saint-Ambroise, à Milan, les bas-reliefs de la face antérieure sont consacrés à l'histoire évangélique, tandis que, sur la face postérieure, toute l'histoire du saint docteur est distribuée en douze compartiments[1]. Nous constatons par cet exemple qu'il s'était accompli sur un autre point une évolution considérable dans la marche de l'iconographie chrétienne.

Dans l'antiquité primitive, la vénération pour les Saints n'était certes pas moindre ; à certains égards, elle était, s'il est possible, plus grande encore ; mais alors cette idée, comme toutes les autres, tendait à se généraliser.

Il semble, par exemple, qu'en représentant saint Laurent la tête ornée du monogramme sacré, ou assis entre saint Pierre et saint Paul[2], on avait en vue, en général, l'excellence du martyre, dont il était un type privilégié. On en peut dire autant de sainte Agnès, considérée comme un type de la virginité qui fleurit dans l'Eglise, lorsque, sur divers fonds de verre, elle était aussi représentée entre saint Pierre et saint Paul[3]. La médaille en bronze, qui a été l'objet des commentaires de M. de Rossi, et qui portait sur chacune de ses faces la légende SUCESSA VIVAS, inscrite tour à tour au-dessus de la scène où saint Laurent est martyrisé, et au-dessus de son tombeau, donne lieu à la même observation; et de plus, elle offre une des plus anciens exemples qui soient venus jusqu'à nous, d'une représentation de martyre où soit donné le spectacle du supplice [4], M. dé Rossi l'attribue au Ve siècle.

Tant qu'avaient duré les persécutions, l'idée du martyre n'était offerte aux fidèles que sous une couleur de triomphe, la palme en était le signe : les trois Hébreux en prière dans la fournaise, Daniel élevant de même les bras au ciel entre les lions paisiblement couchés à ses pieds : voilà sous quelles images l'assistance divine leur était toujours présente, sous quelles images ils envisageaient ce qu'ils étaient journellement exposés à souffrir. Mais, au IVe siècle, il n'est pas douteux qu'on ait commencé à représenter les martyrs chrétiens aux prises avec les tourments. Saint Basile exaltait le prix de l'art qui fait revivre les combats des martyrs, et il s'avouait vaincu par la peinture[5]. Ailleurs, voyant combien elle excite à les imiter, il ne craint pas de l'égaler à l'éloquence [6]. Saint Asterius, évêque d'Amasée, se complaît à rappeler les impressions qu'à produites sur lui une peinture représentant le martyre de sainte Euphémie. « L'art lui-même, quand il le veut, peut se mettre en colère, » s'écrie-t-il, au souvenir de ce juge à l'air haineux et méchant, qu'il a vu y figurer ; il suit les combats de l'héroïne, et quand il se la rappelle au milieu des flammes, insensible à la douleur et triomphante, on voit que lui-même il triomphe avec elle [7].

Prudence, à son tour, comparant la peinture à l'histoire, dans plusieurs de ses hymnes, exalte la vivacité d'action avec laquelle il lui voit célébrer les martyrs[8].

C'était aussi le tableau d'un martyre, celui de saint Etienne, qui avait surtout le don d'émouvoir saint Augustin, et de produire en son âme les plus douces impressions[9].

Sur les sarcophages, cependant, on continua à mettre beaucoup de réserve dans la représentation du martyre. Nous en apercevons une raison qui serait bien belle : ces monuments étant des tombeaux, ne voulait-on pas tout spécialement continuer d'y faire dominer les idées de vie qui étaient entrées si avant dans l'esprit des premiers chrétiens ? Quand il s'agissait plutôt de célébrer les martyrs, on pouvait aimer à les montrer au milieu des combats dont ils étaient sortis victorieux sur les sarcophages, pour rappeler la Passion de Notre-Seigneur, on se contente de le mettre en présence de Pilate ; pour- rappeler le martyre de saint Pierre, de le représenter-au milieu de deux gardes qui l'emmènent. Hors de ce sujet, ceux qui se rapportent à quelque autre martyre sont très-rares, et ils ont ordinairement quelques rapports avec lui. Ainsi, sur un sarcophage du musée de Latran, en regard de saint Pierre, ainsi emmené, on voit saint Paul au moment où il va être décapité[10]. Sur quelques-uns des sarcophages du Midi de la France, qui pourraient appartenir, au VIe siècle, on rencontre le martyre de saint Etienne, succinctement représenté, et de telle sorte que, placé entre deux personnages qui lèvent les mains, prêts à le lapider, il ressemble beaucoup à saint Pierre entre ses deux satellites, comme s'il ne s'agissait que de faire subir une transformation à la même idée. Toutes ces représentations sont traitées de la manière non-seulement la plus propre à écarter la crainte, mais encore à exciter la confiance bien préférablement à la compassion.

Il devait en être généralement ainsi, même de ces peintures de martyres que nous font connaître les Pères. La composition du martyre de saint Laurent sur la médaille de Sucessa autorise à le croire : le saint est sur le gril, mats la figure qui domine dans la composition est celle d'une Orante représentant son âme, sur la tête de laquelle la main divine suspend une couronne. Là où il souffre, il est surmonté du monogramme sacré, pour dire que ses souffrances sont en union avec celles du Sauveur ; là où son âme triomphe, elle est accompagnée de l'Alpha et de l'Omega, c'est-à-dire de Jésus-Christ encore, son principe et sa fin. La pensée du triomphe domine, dans l'art chrétien, pendant toute la première période du moyen âge. Après avoir, évité jusqu'au VIe siècle, d'attacher le Sauveur à la croix, longtemps encore on entendit, sinon la donner toujours, comme le trophée de ses victoires et le trône de sa gloire, tout au moins la présenter comme l'instrument souverainement efficace de notre Salut. La pensée de se servir du crucifix pour nous attendrir sur les souffrances de Jésus, pour provoquer chez nous la componction et les larmes, est le propre d'une toute autre tendance de l'ascétisme : où, entré dans la phase des affections plus sensibles, il s'engagera, entraînant l'art avec lui, sur la pente des temps modernes. Cette tendance ne se manifeste pas d'une manière bien décidée avant la fin du XIe siècle, et nous aurons à dire quelle part y prit saint François d'Assise. Jusque-là, ce fut par degrés insensibles que l'art descendit du ton de dignité qu'il s'était imposé, ne l'abaissant parfois un peu plus que pour le reprendre bientôt après avec plus de rigidité.

Selon que Ton remonte vers l'antiquité chrétienne, l'art se fait remarquer par plus ou moins de simplicité dans ses moyens d’expression, dans ses procédés de composition : le symbolisme des temps primitifs, attaché aux faits eux-mêmes, ne demande pas qu'on invente aucune nouvelle figure pour rendre les idées. S'il se sert de figures allégoriques, elles sont depuis longtemps usuelles et empruntées aux courants les plus épurés, issus de l'iconographie payenne ; puis elles lui viennent directement des saintes Ecritures ; telles sont : l'agneau, le Bon Pasteur, les quatre fleuves, les animaux évangéliques, les vingt-quatre vieillards. Vers la fin du ix° siècle, il se manifeste un autre tour d'idées dans la création des deux figures contraires de l'Eglise et de la Synagogue : l'Eglise est personnifiée dans l'Apocalypse ; l'une des principales missions des Orantes, si multipliées dans l'art chrétien primitif, était de la figurer. Elle était plus spécialement représentée par Suzanne, inaccessible, dans sa prière continue, aux criminelles suggestions des vieillards. Il n'en est pas moins vrai que sous ces figures où elle est représentée en opposition avec la Synagogue, on voit poindre un cycle tout à fait distinct, quoiqu'il ne sont pas sans liaison avec ce qui précède.

Plus anciennement, pour dire que l'Eglise s'était recrutée parmi les Juifs et les Gentils, on mettait en regard les deux cités, Jérusalem et Bethléem : ECCLESIA EX CIRCVMCISIONE, ECCLESIA EX GENTIBUS, « l'Eglise préparée par la Circoncision, et l'Eglise tirée de la Gentilité, » comme il est dit dans l'ancienne mosaïque de Sainte-Sabine, à Rome, où elles sont personnifiées par deux figures de femme, portant chacune un livre à la main[11] . Dans le nouveau cycle de l'art, ce ne sont plus les Juifs convertis que l'on se propose de représenter sous la figure de la Synagogue, mais bien au contraire ceux qui, restés Juifs, et refusant de recueillir les fruits de la promesse qui leur était spécialement adressée, sont devenus le type de l'endurcissement et de l'obstination, par lesquels l'on se soustrait au bienfait évangélique.

La figure opposée de l'Eglise se distingue des représentations, qui lui avaient été précédemment consacrées, dans le sens qui distingue précisément la direction nouvelle de l'iconographie chrétienne. Au lieu de demeurer toujours dans une attitude et des situations uniformes, elle sera mise successivement en scène, dans les conditions jugées diversement propres à exprimer tout ce que l'artiste voudra dire de son prototype Observation justifiée par ce seul fait que, représentée près du Christ, en croix, elle recueille le sang qui jaillit de son côté, car cette manière de la faire agir n'est calquée, ni sur les descriptions de la sainte Ecriture, ni sur la marche antérieure de l'art ; elle s'y rattache légitimement, mais seulement par les racines.

En même temps l'on voit naître toute une série de procédés analogues qui, insensiblement, changeront la physionomie de l'iconographie chrétienne. Et en l'observant hors de ses périodes de transition à des époques aussi distinctes que le sont, par exemple, le IVe et le Ve siècle, d'une part, le XIIIe siècle de l'autre, il n'y a plus aucune incertitude, et l'on reconnaît évidemment que, nonobstant une filiation, non douteuse, d'une période à l'autre, elles offrent entre elles dé profondes différences. Appliquant aux arts figurés les termes employés, chez nous, pour désigner aux époques correspondantes les systèmes de l'architecture, c'est-à-dire de l'art fondamental, nous dirons que l'on passe graduellement de la période latine à la période romane, et de celle-ci à la période ogivale ; et que les changements de tons se tranchent vivement, si l'on compare, sans intermédiaire, les périodes extrêmes.

C’est, en effet, ce que nous nous proposons surtout de faire, car il ne s'agit pas ici, pour nous, d'écrire une histoire complète de l'art chrétien et d'en suivre toutes les vicissitudes, mais seulement d'en esquisser, à grands traits, les phases principales, et cela, dans le seul but de préparer nos lecteurs à comprendre à quels points de vue divers et sous combien de formes variées on a pu représenter les sujets les plus constamment appelés à entretenir la piété des fidèles, à enflammer le génie des artistes ; à devenir ainsi le plus précieux ornement de nos édifices religieux.

Quelles que soient les limites dans lesquelles nous avons dû nous restreindre, nous ne franchissons pas d'un bond les six ou sept siècles écoulés entre les deux époques que nous voulons mettre principalement en regard, et avant d'aborder le XIIIe siècle, nous devons dire un mot du style artistique qui s'était formé dans l'intervalle et jeter un coup d'œil rapide sur les événements qui, pendant le même espace de temps, sont venus entraver ou favoriser la marche de l'art.

 

[1] 2. Ferrario, Monum. di San Ambrogio, in-fol. Milano, 1824, p. 116. [2] Garucci, Vetriornati, pl. XX fig. 1.  [3] 2. Id., p. XXI.  [4] Bulletin d'Archéol. chrét., 1869, mai-juin. Nous reproduirons cette médaille. [5] Œuvres de saint Basile, Sermon sur saint Barlaam. [6] Id. Sermon sur les quarante martyrs.  [7] 6. Collect. des Conciles, T. XIX, 2e concile de Nicée, Actio IV, p. 221 [8] Prud., Hymn. de saint Cassien, de saint Hippolyte. [9] August. contra Faustum, Lib. XXII, cap. LXXIII. [10] Nous publierons ce sarcophage. [11] Ciampini. Vetera Monimenta. Rome. 1690. T I. Pl XLVIII. Cette mosaïque était du Ve siècle.

VIII.

STYLE BYZANTIN.

A son début, l'art Chrétien, calqué quant au style, sur la manière régnante dans le milieu social, où il avait pris naissance n'a pas une originalité qui lui soit propre, et l'on dirait qu'il attendait d'être libre pour, l'acquérir. Affranchi par la conversion de Constantin, il semble, que bientôt après il se soit cherché lui-même ; Il vint un temps où il prit, en effet, même sous le rapport extérieur, une physionomie qui le distingue et l'éloigné sensiblement des monuments de l'antiquité païenne. Le style qui se forma, de la sorte, a pris le nom de byzantin, elle nom est bien loin d'exprimer l'idée d'une perfection plastique ; mais ne jugeons pas seulement du style byzantin par ses côtés faibles, et voyons à quelles circonstances en revient la responsabilité. Faisons observer aussi que ce nom n'indiquera qu'il tire son origine de la cité où Constantin transporta le siège politique de l'empire ; mais il lui a été donné, parce que ce fut à Byzance, devenue Constantinople, que l'art, déjà imprégné des tendances qui caractériseront ce style, trouva son principal refuge lors des dislocations qui ne tardèrent pas à atteindre l'empire d'Occident.

Le style byzantin, originairement, nous paraît provenir d'un effort de l'art pour réagir contre les allures trop molles de la manière antique, dégénérée, et pour mettre les formes et les attitudes en rapport avec des aspirations de dignité, de grandeur. Mais cet effort se ressent de la situation. Depuis qu'il n'y a plus de danger à se dire chrétien, beaucoup en ont pris le nom sans en prendre l'esprit. Rome ne s'est pas laissée assez christianiser dans ses éléments sociaux pour les préserver d'une décadence continue. Voilà les barbares qui pressent et pénètrent de toutes parts cette civilisation décrépite. Ils sont destinés providentiellement à la renouveler, mais non sans la faire passer par les phases d'un âpre enfantement, et, une certaine mesure d'énergique barbarie se mêlant à tout, l'art en subit l'empreinte.

Au IVe siècle, grâce à l'impulsion d'un mouvement ascendant qui, sous cette forme, fut de courte durée, il avait, dans la mosaïque de Sainte Pudentienne[1] allié la dignité au naturel, à l'aisance. Il n'avait pas craint, pour leur donner plus de vie, de varier, avec un certain pittoresque, les expressions et les attitudes des apôtres, rangés autour du Christ. C'est peut-être au point que l'intensité de leurs sentiments en fut diminuée, si on la compare à l'élan uniforme, parce qu'il est unanime, qui enlève les vingt-quatre vieillards des compositions postérieures, dans le sentiment de son exaltation.

La sécheresse, la roideur, la disproportion, l'aspect hagard des visages, dans le stylo byzantin, tiennent à l'inhabileté des artistes, dans l'état semi barbare de la société, mais non sans faire entrevoir le caractère de beauté, vraiment supérieure, qu'ils voudraient poursuivre.

Au milieu des craquements de l'empire en dissolution, toutes les fois qu'il renaissait, quelque part, une période momentanée d'ordre et de paix, on y voyait refleurir l'art chrétien. Mais il était incessamment arrêté dans sa marche, sinon quant à la spontanéité des idées, du moins quant aux études, dont le prolongement est nécessaire, pour obtenir de la régularité et de la souplesse dans l'exécution.

L'empire d'Orient conservait son autonomie. Dans une étendue de provinces, vastes encore, l'élément barbare s'y infiltrait, mais n'y dominait pas. Mais aussi, incessamment livré à des révolutions de palais, où le pouvoir se transmettait par la fraude et la violence, sans acquérir aucune fixité héréditaire, s'il offrait un refuge aux beaux-arts, il ne leur assurait pas ordinairement le calme et la protection éclairée dont ils ont besoin pour fleurir. Les prospérités du règne de Justinien et sa protection ouvrirent une voie, où il leur fut donné de se relever avec plus de succès. Ce fut ainsi, à Byzance, qu'on se préserva le mieux et le plus longtemps des' défauts mêmes, considérés trop facilement comme traits caractéristiques du style auquel cette ville a donné son nom.

Toutes les fois que l'art trouvait à se relever de son infériorité d'exécution, il cherchait à le faire, en recourant à l'antique[2], pour y chercher des modèles ; mais il les imita de telle sorte, toutefois, qu'il conserva son caractère profondément distinct. Le type byzantin s’améliore ; mais il se reconnaît toujours, avec sa majestueuse fixité, un peu rude. Rien ne met mieux à même d'en juger que les réparations de l'architecte Fossati, qui ont rendu le jour aux mosaïques de Sainte-Sophie, à Constantinople. Les Turcs, qui au temps de la conquête, au lieu de les détruire, s'étaient heureusement contentés de les masquer sous un épais badigeon , étaient en 1847 , lors des réparations dont nous venons de parler, quelque peu gagnés à l'esprit plus éclairé du reste de l'Europe; à cet esprit qui sait apprécier, au point de vue de l'art et de l'histoire, des monuments étrangers et contraires à nos croyances ; esprit mêlé, il faut en convenir, dans les régions où s'opère le contact, d'une dose plus ou moins forte d'indifférence dogmatique. Ils ont donc souffert que ces belles productions de l'art du vie siècle, demeurent à découvert[3]. D'ailleurs, elles ne sont pas tellement isolées dans les qualités qui les distinguent, qu'on ne retrouve des qualités analogues, dans les meilleures des œuvres de l'art byzantin, dans tous les genres, en d'autres lieux et à des époques très-différentes.

On doit à cet art des ivoires sculptés d'un sérieux mérite. Nous n'en voudrions, pour preuve, que le beau diptyque du musée chrétien au Vatican, représentant Notre-Seigneur sur son trône, accompagné de deux anges, de la sainte Vierge, de saint Jean-Baptiste, et, sur deux rangées, d'un grand nombre d'autres saints[4], et la tablette, aussi en ivoire, de la Bibliothèque nationale, à Paris, qui représente le Christ couronnant l'impératrice Eudoxie et son mari, l'empereur Romain Diogène[5] 3. Ces exemples nous font descendre aux Xe et XIe siècles ; mais, par là-même, ils prouvent mieux la persistance, au sein du foyer artistique, des éléments propres à caractériser le style qui, considéré parmi les traits communs aux différentes écoles et aux différents âges, régna presque généralement dans le monde chrétien du Ve au XIIIe siècle.

Si l'on veut d'ailleurs une moyenne entre les oeuvres qui participent du style byzantin, sans pour cela être considérées comme produites par des artistes venus de Constantinople, la mosaïque exécutée à Rome, au VIIe siècle, dans l'oratoire de Saint-Venance, attenant au baptistère de Saint-Jean-de-Latran, nous en offre un heureux exemple, et nous en publions la partie centrale. Si on la met en regard des peintures primitives des Catacombes, on verra comment elles s'en éloignent, dans la figure en buste de Notre-Seigneur, placée à son "sommet entre deux anges, comparée aux figures du Bon-Pasteur. Oh verra aussi par où elles y tiennent, dans la figure de la sainte Vierge, représentée en Orante au-dessous, comparée aux Orantes des premiers, siècles, (PI. VII).

Il est faux que jamais, pendant le long règne du style byzantin, aucune école se soit fait un système du laid, par un esprit d'ascétisme mal entendu, principalement pour représenter Notre-Seigneur Jésus-Christ, sur le fondement de la prophétie d'Isaïe, qui annonce ses humiliations et ses opprobres. Les oeuvres capables d'entretenir une telle pensée, le doivent à la rudesse des mains auxquelles elles étaient confiées. Elles cherchaient à faire beau, à leur manière ; si elles n'y ont pas réussi, c'est, de leur part, pure impuissance. Le système byzantin bien entendu n'exclut aucune tentative pour se retremper, soit par l'imitation de la nature, soit par l'étude des bons modèles plastiques ; mais à la condition d'une direction dans les choix, parfaitement conforme au but mâle et élevé qu'il se proposé.

C'est directement de la nature que notre art national, au XIIIe siècle, emprunta, sous le rapport du style des figures, ce qui le distingue du style byzantin proprement dit, et cependant il s'en sépara d'autant moins, que, toujours en liaisons intimes avec l'architecture, ces figures conservèrent une fixité monumentale, en rapport avec l'austérité des formes consacrées dans les âges précédents.

On voit comment ce n'est pas, dans l'art chrétien, le style le plus primitif qui, en se perpétuant, a jamais pris une teinte d'archaïsme. Il semblerait plutôt que ce style conserva toujours, dans son aspect, quelque chose de jeune et de transitoire. Le style qui lui succéda, au contraire, prolongea longtemps son règne, et il eut le temps de vieillir. Prenant naissance alors que toutes les forcés vives de la société, devenue chrétienne, avaient à lutter contre le flot toujours renaissant de la barbarie, il s'imposa d'autant mieux que, pendant toute la durée de ces luttes, jusqu'à l'enfantement de la civilisation, moderne, il y eut longtemps, hors du sein de l'Église, auquel il était lié lui-même comme un fils à sa mère , impossibilité d'entretenir aucun autre foyer de culture intellectuelle ou artistique; C'est pourquoi il fut aussi tout hiératique, bien plus quelle style primitif, auquel nous le comparons.

On n'oubliera pas qu'il s'agit du style en ce moment, et non plus des idées exprimées. Leur portée dogmatique et la signification toute religieuse des compositions de l'art atteignirent, au contraire, avant l'apparition du style byzantin, un tel degré de profondeur et d'élévation, que, sous les formés qui le distinguent, il a été impossible de les rendre plus exclusivement chrétiennes. 

PL. VII.  MOSAÏQUE DE SAINT VENANCE. (VIIIe siècle. Partie centrale)


 

[1]  Labarte, Histoire des arts industriels. Paris, 1864, T.'II, Planches, pl. CXVIII [2] 2. Arts industriels, T. 1, Texte, p. 30 et suiv. [3] Arts industriels, Texte, T. I, p. 34 ; Planches, T. II, pl. CXVIII. [4] Gori, Thésaurus veter. dyptiq., in-fol. Florence, 1769, T. III, pl. XXIV [5] 3. Annales arch., T. XVIII, p. 197. Cet ivoire a été longtemps à Besançon ; il avait été publié fort imparfaitement par Chiflei, De Linteis sepulcralibus Christi, p. 62, et un peu moins mal par Gori, Op. cit., T. III, pl. I.

 

 

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ARCHEOLOGIE CHRETIENNE

V.

L’ART DANS LES BASILIQUES.

La direction première de l'iconographie chrétienne fut motivée par la situation du christianisme. Le christianisme était obligé de se cacher ; la pensée chrétienne se voilait aussi dans l'art qu'elle enfantait ; et cependant, sous ces voiles, elle se concentrait et prenait une intensité qu'elle a rarement atteinte et n'a jamais dépassée depuis.

La pensée mère qui domine ce cycle primitif de l'art chrétien, c'est le mystère de la rédemption attaché par-dessus tout à la personne du Souverain Rédempteur considéré expressément comme tel et servant de terme à un culte d'amour et de parfaite confiance. C'est vers cette personne sacrée, représentée sous de douces images ou voilée sous de mystérieux symboles, souvent indiquée seulement par un signe, quelquefois plus mystérieusement sous-entendu, que viennent converger toutes les figures, toutes les idées, toutes les affections. D'autre part, c'est de Notre-Seigneur Jésus-Christ que tout procède dans, ces représentations , et on y exprime ce qu'il est, ce que nous sommes, ce que nous pouvons .être en lui, par lui, pour lui, et avec lui, tout ce qu'il nous a donné : sa doctrine, sa grâce, ses sacrements, tous les moyens de sanctification qui tendent au salut, le salut même.

La figure du Sauveur cependant, selon qu'on la considère avant ou après l'époque décisive qui partage en deux périodes l'ère primitive de l'art chrétien, apparaît principalement avec un caractère de paix avant la conversion de Constantin, et principalement avec un caractère de triomphe après ce grand événement.

Pendant la première période, l'état des chrétiens était, il est vrai, un état de guerre, mais d'une guerre où ils se défendaient en recevant la mort sans jamais la donner. D'ailleurs leur divin Chef était venu en ce monde pour apporter la paix et, assurés de l'avoir reçue, ils voulaient que l'on vît surtout en lui le Prince de la paix. Tandis qu'il était si fortement combattu, c'était sous l'image pacifique du Bon Pasteur qu'ils aimaient à le représenter, et l'on peut dire que l'iconographie tout entière des Catacombes conserve une teinte pastorale.

Dès lors la pensée dû triomphe ne leur était pas étrangère : nous n'en voulons pour preuves que les palmes inscrites sur les tombes comme témoignages du martyre. Mais le signal pour le célébrer plus hautement fut donné du ciel par l'annonce de cette victoire, que le premier empereur chrétien ne devait remporter que pour y faire participer l'Église tout entière : Voici le signe de la victoire ! In hoc signo vinces ; et le signe, c'était le nom même de Jésus-Christ, associé avec l'image de la croix, dans ce chrisme dont l'usage aussitôt devint général. Il fut entendu que Constantin, vainqueur, c'était Jésus-Christ qui avait vaincu ; que Constantin seul empereur, c'était Jésus-Christ qui régnait : Christus vincit, régnat, imperat.

Alors, dans les représentations de l'art, l'image du Christ triomphant prit le pas sur toute autre figure. On la mit, préférablement à toute autre, au point culminant, au centre d'honneur de tous les monuments peints ou sculptés ; mais, nulle part ailleurs, elle ne trouva une place plus digne d'elle qu'au sommet de la voûte absidiale dans les nouvelles basiliques chrétiennes.

L'édifice matériel destiné à contenir l'assemblée des fidèles est la figure de cette assemblée même sous l'autorité de ses pasteurs, l'image de la cité sainte, de l'Église sur laquelle régner c'est avoir l'empire définitif et universel. Représenter le Christ trônant dans la gloire au sommet de cet édifice, au-dessus de l'autel, en vue de l'assemblée tout entière, c'était l'exalter autant que l'art est capable de le faire.

Rien n'indique mieux le changement de ton que tendit à prendre alors l'iconographie chrétienne, que la large part donnée aussitôt dans les compositions, étalées en de semblable lieux, aux grandes images de l'Apocalypse. A la retombée de la voûte absidiale (vu le système de construction adopté pour ces monuments,) se joignait, comme espace offert au développement des idées de gloire et de royauté qu'il s'agissait d'exprimer, le champ laissé libre sur le mur perpendiculaire qui donne entrée de la nef dans le sanctuaire.

Ces deux espaces susceptibles d'être embrassés d'un même coup d'oeil purent être considérés comme ne faisant qu'un, et ce fut le second qui bientôt fut réservé de préférence pour les symboles apocalyptiques, principalement pour les quatre animaux évangéliques et les vingt-quatre vieillards : ils saluaient le Fils de Dieu, que l'on voyait un peu plus loin au milieu de sa cour, c'est-à-dire des Apôtres et des saints (pl. IV[1]).

Il ne s'agissait nullement de rendre le livre inspiré de saint Jean, même en saisissant au travers de ses merveilleuses complications quelques-, uns des caractères principaux, choisis pour en offrir le résumé. Des pensées et des tentatives de ce genre viendront en d'autres temps ; mais alors, on se contentait plutôt de lui emprunter quelques-uns de ses éléments le mieux en rapport avec l'idée du triomphe et de la pire idée que l'on voulait exprimer pour elle-même. De là leur, combinaison avec d'autres éléments de composition qui ne se rapportent pas à la marche suivie par le saint évangéliste, ou ne peuvent s'y rapporter que très-indirectement.

Nous parlons d'une impulsion donnée dès le IVe siècle. En effet, dans la mosaïque de Sainte-Pudentienne, dont les meilleures études contemporaines, celles de M. de Rossi surtout, ont ramené l'exécution à cette époque, les figures des quatre animaux représentées sur la voûte absidiale elle-même planent au-dessus de la scène où le Sauveur apparaît entouré de ses disciples ; et dans les mosaïques de Saint-Paul-hors-les-Murs, dont l'origine se rapporte au Ve siècle et au grand Pape saint Léon, on voit autour de l'arc triomphal, dit arc de Placidie, se dessiner les vingt-quatre vieillards et les quatre animaux acclamant le Dieu Sauveur, dont la figure domine toute la scène. Cependant nous descendons jusqu'au VIe siècle pour, observer un monument qui nous montre dans toute, sa conservation et avec tout son développement un ensemble de composition qui réponde aux conditions que nous venons d'exprimer.

La petite église de Saint-Cosme et Saint-Damien à Rome nous offrira ce type. Formée de la réunion de diverses constructions antiques, parmi lesquelles on compte le temple de Romulus et Rémus, elle mérite d'attirer l'attention sous bien des rapports, mais ce sont surtout ses mosaïques qui nous ont ramené plus d'une fois près de ses autels, trop souvent solitaires. Comme exécution, ces mosaïques sentent complètement la décadence ; mais c'était surtout des idées que nous avions à leur demander. Le Sauveur s'y montre en pied, élevé sur les nuages du ciel ; il lève la main droite pour annoncer toute vérité et donner toute bénédiction ; de la gauche il tient le volume de la loi nouvelle, de la doctrine vivifiante donnée à son Église ; et, au-dessus de sa tête, au milieu de cercles irisés, la main du Père céleste tient suspendue une splendide couronne. A ses côtés sont les princes des apôtres, saint Pierre et saint Paul ; on les reconnaît à leurs types : le premier est à gauche, par des raisons encore mystérieuses, qui ne nous paraissent pas être sans rapports avec le livre même de la loi évangélique tenu de ce côté, et dont saint Pierre, comme unique chef de l'Église, a reçu le dépôt. Le second est à droite, non sans quelque corrélation probable avec l'éclat de sa conversion et la fécondité de ses prédications ; tous les deux représentent l'Église ou dans son principe d'autorité ou dans quelques-unes de ses prérogatives[2]. Viennent ensuite les titulaires du sanctuaire particulier, saint Cosme et saint Damien, présentés au Sauveur par saint Pierre et saint Paul, et pouvant rappeler, avec saint Théodore qui figure à leur suite, aussi pour quelque raison particulière, toute l'assemblée des élus.

 

T. 1  PL.IV. MOSAIQUE DE ST COME ET ST DAMIEN ; (VIe siècle)

La série des personnages rangés immédiatement à la suite du Sauveur est terminée par le pape Félix IV, auteur de la mosaïque, et au-dessus de lui s'élève le palmier et le phénix, double emblème de la résurrection[3].

Au-dessous de cet ensemble de composition, une autre série de figures emblématiques viennent en développer le sens : une large bande azurée rappelle, sous le nom de Jourdain qui lui est donné, tout le mystère des eaux régénératrices. L'on voit ensuite, au milieu, l'Agneau divin sur la montagne, d'où s'écoulent les quatre fleuves du paradis terrestre, figures des quatre évangélistes. Les douze brebis qui s'avancent à droite et à gauche représentent soit les douze apôtres, soit les douze tribus d'Israël, image de la généralité du peuple fidèle, ou plutôt elles se rapportent à l'une et à l'autre de ces deux idées ; puis les deux cités, Jérusalem et Bethléem, la cité des Juifs et la cité des Gentils, en souvenir des mages, pour dire que l'Eglise s'est recrutée chez les uns et chez les autres.

Enfin, comme complément de ces deux séries, apparaît la troisième, tout apocalyptique. Elle les surmonte, étant rangée tout autour de l'arc triomphal. Elle comprend les vingt-quatre vieillards[4] 3 avec leurs couronnes à la main, les quatre animaux, les sept candélabres, quatre anges représentant toute la milice céleste, et, au point culminait}, qui est aussi le centre général, une nouvelle figure de l'Agneau. Au bas de la mosaïque absidiale, il était debout sur la montagne ; maintenant il est couché sur l'autel, tanguant occisus ; sous l'apparence de la mort eucharistique, non seulement il est vivant ! mais il vivifie, et la mort même, rappelée dans de pareilles circonstances, fait souvenir qu'il a triomphé d'elle, qu'il a triomphé par elle.

Ces représentations répétées de Notre Seigneur, où, dans un même ensemble de composition, il apparaît soit en personne, soit en figure, permettent de l'envisager presque simultanément sous les aspects les plus variés, et de dire, avec une très-grande largeur, tout ce que l'on doit penser de lui, tout ce qu'on peut en attendre. Fortement enraciné dans l'art pendant les hautes époques, ce procède iconographique se maintint pendant tout le moyen âge et dans toutes sortes de monuments.

Une croix, une médaille, un dyptique, vous montreront le Sauveur, ou l'un de ses symboles, son monogramme, sa croix, tous signes qui pour le représenter ont iconographiquement la même valeur que son image, non-seulement à la fois sur leurs deux faces, sur leurs diverses feuilles, mais en haut, en bas, au milieu de la même face, de la même feuille, tour à tour victime, hostie, docteur, roi, seigneur et souverain juge: ici crucifié , immédiatement au-dessus, sur le champ même de la croix, il reparaîtra vainqueur. Sur chacun de ces aspects, si l'espace le permettait, on verrait s'étaler des accessoires en rapport avec la signification du sujet.

On le verra aussi enfant, dans les bras de sa sainte mère ; mais, selon l'esprit du temps, ce sera aussitôt pour s'attacher aux idées générales d'incarnation, d'avènement, de maternité divine, rendues dans un sentiment de dignité, bien plutôt que pour entrer encore dans la phase des tendres affections.

Marie est associée à Jésus dans l'oeuvre de la rédemption. Ce qu'il est venu nous apporter en se faisant homme, elle l'a reçu dans sa plénitude, et non pas seulement pour elle, mais pour nous le communiquer. L'image de Marie, ce n'est plus Jésus sous l'une de ses faces, mais elle nous représente tous les dons de ce divin Sauveur, sous un point de vue qui lui est particulier ; et Marie, à ce titre, sans même porter actuellement son divin Enfant entre ses bras, représentée par exemple en Orante, c'est-à-dire en union parfaite avec Dieu, remplit dans l'iconographie chrétienne un rôle fort analogue à celui de la répétition d'une figure de Jésus lui-même.

De l'image de la Mère de Dieu aux figures propres à représenter l'Eglise, dans le système iconographique dont nous parlons, il n'y â qu'un pas : nous dirions même souvent à peine une nuance.- L'Eglise, autant que Marie, a recula plénitude des dons divins, puisque dans son sein elle possède Marie; elle est l'Epouse et le corps mystique du Sauveur; d'où il résulte que des représentations se rapportant directement à l'Eglise et, par elle, à son divin Auteur, ont pu aussi être substituées aux propres images de Notre-Seigneur, sans changer l'ordre des idées ; et la progression dans ce genre pourra aller sans beaucoup d'efforts jusqu'à lui substituer, dans certains cas, saint Pierre, son représentant comme chef visible de l'Eglise.

Il ne faut ensuite qu'une légère évolution de la pensée pour nous amener aux martyrs, aux saints patrons que l'on voit figurer à leur tour à la partie centrale de certains monuments, dès les hautes époques[5]. Eux-mêmes ils y représentent l'Eglise à quelques égards ou plutôt à titre particulier et local, c'est-à-dire qu'alors même l'intention particulière est absorbée par une idée générale : idée générale qui, sous des formes diverses, revient toujours foncièrement à l'idée du Sauveur, ou à ce qui dérive immédiatement de lui, à ce qui met en participation avec lui, ses grâces, sa doctrine, son Eglise. Et alors il n'y eut peut-être pas de monument figuré dont la composition, bien comprise, ne doive se rapporter à une idée dominante, à une image centrale, exprimée ou sous-entendue, qui, dans sa généralité, ne revienne en quelque manière à Jésus-Christ, la source première, l'objet définitif, auquel tout en effet doit revenir et dont l'on doit tout attendre.

[1] La mosaïque de Saint-Cosme et Saint-Damien, donnée comme spécimen, a été tronquée par des réparations ; on ne voit que les bras de deux des vingt-quatre vieillards. Nous en donnons deux empruntés à la mosaïque de Sainte-Praxède, qui est conçue dans le même système (pl. IV, fig. 3).  [2]  Ces questions ont été, de la part de l'auteur l'objet d'études spéciales, qui reparaîtront dans le cours de cet ouvrage, avec de nouveaux éclaircissements. [3] Dans cette mosaïque le palmier est répété de l'autre côté, mais le phénix ne l'est pas ; et le palmier lui-même, s'il n'est représenté qu'une fois sur d'autres monuments, l'est toujours du côté droit. [4] La série tronquée à Saints-Cosme-et-Damien est restée complète à Saint-Paul, à Sainte Praxède, etc…[5]  Garrucci, Vetri ornati di figure in oro. Roma, 1858, pl. XX, XXI, XXII.

VI.

L'ORDRE DES FAITS ET L'ORDRE DES IDÉES.

La décoration des nouvelles basiliques donna lieu à un autre genre de composition qui est trop dans la nature pour avoir dû tarder à se produire sous la main des chrétiens, après qu'ils avaient cessé d'être aussi rigoureusement astreints à la loi du mystère, dont une domination hostile leur avait fait une nécessité. Nous voulons parler des compositions purement historiques, où les faits sont rangés selon l'ordre qui leur est propre.

Qui ne serait pas un peu familiarisé avec les antiquités chrétiennes s'étonnerait qu'on ait jamais pu, pour des faits de cette nature, accorder la préférence à un autre ordre de représentation ; mais on s'aperçoit bientôt, quand on étudie les temps les plus primitifs, que tous les faits représentés y sont rangés uniquement selon l'ordre des idées; et cet  ordre fut longtemps préféré encore en des séries entières de monuments, tels que les sarcophages, après les exemples du contraire, qui furent donnés dans les basiliques au IVe et au Ve siècle.

Au Ve siècle, saint Paulin fit représenter, dans les basiliques de Noie, celle qu’il fit construire et celle qui avait été plus anciennement dédiée à saint Félix : ici, l'histoire du Nouveau Testament ; là, les récits de Moïse, dos livres de Josué et de Ruth[1] '. Au Ve siècle, Sainte-Marie-Majeure, à Rome, fut ornée, sur les murs latéraux, dans toute la longueur de la nef, d'une série de tableaux en mosaïque, représentant toute l'histoire de l'Ancien Testament, à partir d'Abraham, et, en face des fidèles, tout autour de l'arc triomphal, furent représentés, en l'honneur de la Mère de Dieu, les traits principaux de l'enfance du Sauveur.

On n'avait pas néanmoins, indépendamment du monogramme sacré compris dans la bordure, renoncé à faire figurer, au sommet de cet arc, une représentation d'un caractère tout synthétique. Elle se rapporte, sinon à la personne du Sauveur directement, du moins à l'efficacité de son perpétuel sacrifice, au mystère résolu par sa divine intervention : vous y voyez le livre aux sept sceaux, reposant sur l'autel, la croix qui se dresse au-dessus, les apôtres saint Pierre et saint Paul se tenant à ses côtés pour représenter l'Eglise, et les quatre animaux planant sur l'ensemble de la composition. Notez, en outre, que les figures symboliques des deux Cités terminent, de chaque côté, la série des représentations historiques, et que ces représentations, ainsi encadrées, portent elles-mêmes, comme nous le verrons dans la suite, une forte empreinte de synthèse.

Le caractère purement narratif n'en est que plus sensible dans les tableaux bibliques de la nef. Ces tableaux sont conçus et enchaînés, les personnages y sont groupés à la manière des bas-reliefs de la colonne Trajane ; et, nonobstant la grande infériorité du dessin, ceux-ci, jusqu'à un certain point, doivent leur avoir servi de modèle.

Le VIe siècle, dans l'église de Saint-Apollinaire-le-Neuf, à Ravenne, nous a aussi légué une série de tableaux en mosaïque, où un choix de traits évangéliques occupe, dans la longueur de la nef, la partie supérieure des murs latéraux, plutôt dans l'ordre du récit que dans celui des idées.

PARTIE DE SARCOPHAGE. Au Musée de Latran. IVe ou Ve siècle.

Dans les monuments où l'on suit cet ordre tout didactique, on se borne communément à un certain nombre de faits consacrés par une pratique iconographique Continue, pour signifier les mystères que l'on entend ainsi représenter [2]. Ces faits sont, dans l'Ancien-Testament, outre ceux que nous avons rencontrés dans les descriptions précédentes , Daniel dans la fosse aux lions, le sacrifice d'Abraham, Adam et Eve, ou condamnés ou recevant les divines promesses; Noé dans l'arche et le retour de la colombe ; Moïse recevant les tables de la loi ; les jeunes Hébreux dans la fournaise, ou refusant d'adorer la statue de Nabuchodonosor; le passage de la mer Rouge, la création de la première femme, Daniel empoisonnant le dragon, Caïn et Abel faisant leurs offrandes, Moïse se déchaussant, Elie enlevé, Suzanne résistant aux suggestions des vieillards. Dans le Nouveau Testament ce sont : la guérison du paralytique, l'adoration des mages, la guérison de l'hémoroïsse, la comparution de Jésus devant Pilate, son entrée à Jérusalem ; sa Nativité, la Samaritaine, et, par-dessus tout, la prédiction du reniement de saint Pierre, représentée isolément ou associée avec deux sujets complémentaires : son arrestation, et l'eau qu'il fait jaillir du rocher sous la figure de Moïse. Cette énumération n'est pas complète. Nous ne pensons même pas qu'aucun sujet évangélique ou biblique fût exclu expressément du genre d'association dont nous parlons. Nous sommes persuadés, au contraire, qu'aucun fait rapporté dans les saintes Écritures ne se refusant à de semblables interprétations, il n'en est aucun qui n'ait pu figurer s'il n'a figuré réellement une ou plusieurs fois, au gré des artistes, dans le cycle qu'elles servent à caractériser.  

Ces sujets inusités n'en portent pas moins un caractère d'exception, comparativement à la pratique habituelle qui, s'attachant aux termes plus constamment employés dans le langage iconographique, était assurée, par là même, de se faire plus immédiatement et plus universellement comprendre.

Les exceptions deviennent plus fréquentes à mesure que l'on descend de la cime des hautes époques. On s'en aperçoit surtout en portant ses observations sur les sarcophages répandus dans les provinces méridionales de nos anciennes Gaules. Et cependant, tel était l'empire de la tradition sur les sculpteurs de ces monuments funéraires, que le trait essentiel de l'association des groupes, selon l'ordre des idées, continua de s'y maintenir tant qu'ils furent en usage, ou du moins tant qu'ils furent en vogue.

La transition de la manière que nous appelons symbolique ou didactique à la manière narrative se montre beaucoup plus tôt sur les diptyques chrétiens et autres menus monuments sculptés en métal ou en ivoire dans des conditions analogues. Les plus anciens qui nous soient parvenus sont composés, sans réserve, conformément à la première de ces manières : telles sont les tablettes en ivoire, couvertures d'évangéliaire qui probablement appartenaient au monastère de Saint-Michel de Muriano, près de Venise, lorsque Gori les a publiées[3]; et les boîtes à eulogies, ou ciboires primitifs, que l'on peut observer, soit dans les planches supplémentaires ajoutées au recueil de cet auteur[4], soit au musée de Cluny qui en possède deux. (N° 385,386.)

Le Christ triomphant assis sur un trône, le volume sacré à la main, occupe le centre de la tablette de Muriano, entre saint Pierre et saint Paul ; il est accompagné par derrière de deux figures imberbes, qui pourraient représenter deux autres apôtres, qui sont plutôt les archanges saint Michel et saint Gabriel. Au-dessus de lui, la croix triomphante elle-même, renfermée dans une couronne est soulevée par deux anges suspendus sur leurs ailes entre deux autres anges debout, comme pour former sa garde. La croix reparaît entre les mains de ceux-ci portée en guise de lance, avec un globe, en guise de bouclier. Plus immédiatement au-dessous de la composition centrale et compris dans le même encadrement, on voit les trois jeunes Israélites dans la fournaise, et un ange plongeant la croix dans les flammes pour les rendre impuissantes à leur nuire. Sur les côtés, quatre compartiments sont consacrés à la guérison de l'aveugle, à la délivrance du possédé, à la résurrection de Lazare et à la guérison du paralytique. Notre-Seigneur y apparaît presque constamment dans une position identique, la croix à la main. Enfin, Jonas est doublement représenté dans la zone inférieure, tour à tour jeté en proie au monstre marin et mis en présence d'un ange qui a présidé à sa délivrance.

BOITE A EULOGIE EN IVOIRE. Musée de Cluny. Ve ou VIe Siècle.

On voit que la pensée d'ensemble dans ce monument est de représenter le triomphe du Christ par la croix, en tant que la croix est le principe et le signe de sa gloire, le principe et le signe de notre salut, de notre régénération ; et les faits sont associés en conséquence, sans nul égard pour l'ordre de leur production.

De même, sur l'une des boîtes d'ivoire du musée de Cluny comme sur l'une de celles du supplément de Gori[5], on voit la guérison du paralytique, celle de l'aveugle et la résurrection de Lazare, associés saris nul autre ordre que celui de leurs significations (Pl . VI).

L'absence du nimbe sur ces monuments concourt avec d’autres signés à prouver leur antiquité. L'intervention angélique, le développement donné à l'intervention de la croix, tendent, au contraire, à les faire juger moins anciens. Sans prétendre assigner leur date, nous ne serions pas étonnés qu'ils pussent remonter à la fin du Ve siècle ; mais nous les croirions plutôt du VIe, et s'ils vont au-delà, c'est qu'ils ont été copiés sur des types plus anciens, de telle sorte qu'ils se posent avec une antériorité de principe, sinon avec une antériorité de fait, en regard des autres monuments du même genre que nous voulons leur comparer.

M. Federico Odorici a publié, en 1845, une boîte en ivoire, du musée de Brescia, et destinée à servir de reliquaire[6]. Elle mérita l'attention de l'Académie, en France, et fut considérée par M. Raoul Rochette, alors son secrétaire, comme l'un des monuments les plus précieux qu'il ait pu découvrir. Pour nous, le motif que nous ayons de nous y attacher tient surtout à l'agencement des sujets et au système mixte qu'il présente entre l'ordre des faits et l'ordre des idées.

Bien que ce reliquaire soit démonté, on reconnaît facilement la position destinée à chacune des cinq plaques d'ivoire qui le composaient, et pour l'objet que nous nous proposons, il suffira de décrire celle qui en formait la face, et d'indiquer quelques-uns des sujets sculptés sur les autres tablettes.  

La composition centrale représente Notre-Seigneur dans Je temple, au milieu des docteurs, mais nullement dans les conditions historiques du fait. Il est imberbe, comme toutes les fois qu'il est figuré sur ce petit monument, et du reste pleinement adulte. Puis, laissant les docteurs derrière lui, il est posé en avant et déploie aux regards des fidèles, un long volume pour dire qu'il les initie aux mystères de la doctrine évangélique. Il reparaît en buste entre saint Pierre, saint Paul et deux autres apôtres, dans la frise, supérieure, où ils occupent chacun le champ d'un, écusson. circulaire ; les autres apôtres sont rangés de même sur le surplus des plaques qui formaient le tour du reliquaire. De chaque côté de la composition centrale on voit, d'une part, la guérison de l'hémoroïsse, de l'autre, le Bon Pasteur défendant sa bergerie contre un loup, puis allant à la poursuite de la brebis égarée. Le premier sujet est accosté, dans un compartiment, du poisson symbolique, principe de toute guérison ; le second, d'une figure de coq, emblème de la vigilance pastorale, figure répétée de la composition voisine placée sur le couvercle et représentant le reniement de saint Pierre. Ces deux figures du poisson et du coq sont placées dans un encadrement qui, régnant tout autour des trois scènes principales, donne place, dans le haut, au-dessous de la frise supérieure, à deux figures de Jonas, englouti et délivré, et dans le, bas, à l'histoire de Suzanne, d'abord représentée eu Orante entre les deux vieillards, puis emmenée devant Daniel, enfin à Daniel lui-même dans la fosse aux lions.

Bien qu'il y ait quelque suite historique dans l'enchaînement de ces trois derniers groupes, on ne peut méconnaître que l'agencement général de ces sujets est tout didactique. Suzanne, d'ailleurs, figure de l'Eglise, comme nous le verrons plus amplement dans la suite, est en corrélation avec une Orante isolée et une tour qui la représentent également sur l'autre face : l'Orante mise en regard de Daniel qui empoisonne le dragon ; la tour, de Judas qui s'est pendu. Sur l'un des bouts, l'emploi du même système est encore rendu plus évident par l'association de la guérisôn de l'aveugle et de la résurrection de Lazare.

Sur le couvercle, au contraire, les scènes de l'arrestation au jardin des Olives, du reniement de saint Pierre, de la comparution devant Anne et Caïphe, ensuite devant Pilate, forment une série entièrement conforme à la succession des faits ; mais de telle sorte cependant que cette série ne soit que le développement, de la scène de la comparution devant Pilate, fort usitée sur les sarcophages, où elle est employée dans le système, sans mélange de l'association des faits selon l'ordre des idées.

Sur les deux tablettes de la belle couverture d'évangéliaire, en ivoire, avec figures centrales émaillées, qui, conservées à Milan, ont été moulées par la Société d'Arundel (4e classe, n° 4) et paraissent appartenir à la fin du VIe siècle, il y a encore combinaison des deux systèmes. Les figures centrales, celle de la croix sur une face, celle de l'agneau sur l'autre, sont également représentées avec la pensée du triomphe. Les figures des quatre évangélistes et de leur quatre emblèmes apparaissent, ceux-ci aux angles supérieurs, ceux-là aux angles inférieurs des deux plaques; la nativité de Notre-Seigneur, au sommet de l'une, répond à l'adoration des mages qui occupe le sommet de l'autre; le massacre des Innocents et Joseph en présence de ses frères, menaçant de faire retenir Benjamin avant de se faire reconnaître, se correspondent de même dans les compartiments inférieurs, correspondance qui semble se rattacher aux paroles de l'Évangile, attribuant à Rachel la douleur des mères dont Hérode fait massacrer les enfants.

Les compositions, latérales, au nombre de six sur chaque tablette, s'ordonnent ensuite selon une marche qui leur est propre. L'Annonciation, l'apparition de l'étoile aux mages, le baptême de Notre-Seigneur, son entrée à Jérusalem, sa comparution devant un de ses juges l'annonce de sa résurrection par un ange à l'une des saintes femmes, se voient d'une part. La rencontre des deux aveugles de Jéricho, la guérison du paralytique et la résurrection de Lazare, reprennent de l'autre, suivies' d'une scène d'interprétation douteuse, où un personnage, assis, vu de profil sur un globe, s'adresse à trois autres, peut-être pour les juger ; puis viennent un repas et une distribution de couronnes par Notre-Seigneur, encore assis sur un globe.

Cette manière de reprendre à part, en dehors de la première série de l'histoire évangélique, les miracles du Sauveur dont la représentation était la plus usitée dans le système de l'association des idées d'illumination, de renouvellement, d'appel à une nouvelle vie revient sensiblement au système didactique. Et ces images de béatitude et de récompenses finales donnent encore plus de corps à cette pensée.

On en retrouve des traces en des monuments bien postérieurs. Nous citerons un fragment des fresques découvertes il y a peu d'années, parmi les restes de l'ancienne église de Saint-Clément [7] à Rome, enfouis au XIIIe siècle sous l'église actuelle, fresques attribuées par le R. P. Mullooly, prieur des Dominicains anglais de Saint-Clément, au VIIIe siècle, réputées plus modernes par d'autres interprètes, mais de telle sorte qu'on puisse difficilement les faire descendre au xi°. Nous avons fait publier, dans les

Annales archéologiques[8], le fragment dont nous parlons. Il représente le crucifiement, et au retour d'angle du mur voisin, dans des compartiments contigus, la descente aux limbes et les saintes femmes au tombeau après la résurrection, afin de ne pas séparer l'idée de la délivrance et celle du sacrifice ; puis dans un compartiment inférieur, le miracle de Cana leur est associé. D'où on peut conclure qu'un autre espace semblable, laissé au-dessous du crucifiement, où il ne reste que des débris informes de peintures, était rempli d'une manière analogue, c'est-à-dire par, un sujet évangélique, lié, comme le miracle de Cana lui-même, selon l'ordre des idées, avec le sacrifice de la croix, et usité comme lui pour exprimer l'effusion de la grâce et en général les résultats de la rédemption.

[1] Sancti Paulini Opera. Ed. Migne, Vità, col. 98, 100 ; Poemata, col. 663, 668, [2] Dans cet ordre d'idées, nous verrons les jeunes Hébreux, refusant d'adorer la statue de Nabuchodonosor, se lier, par des rapports très-étroits, avec l'adoration des Mages ; Adam et Eve recevant l'épi et la brebis, signes du travail, auquel ils sont condamnés ; Caïn et Abel offrant les mêmes emblèmes comme matière de leurs sacrifices, rappellent bien plus les mystères eucharistiques que la situation propre aux acteurs. Caïn généralement porte une gerbe ou un épi de blé sur le sarcophage du musée de Latran, que nous donnons dans sa plus grande partie (pl V) ; il tient une grappe de raisin. On remarquera qu'Eve est rapprochée de la femme portant un livre qui, au centre du monument, représente l'Eglise. De l'autre côté, l'on voit successivement la guérison du paralytique, celle de l’aveugle-né, le miracle de Cana et la résurrection de Lazare.

Ce monument, au point de vue de l'exécution, est un assez bon spécimen de la sculpture des IV et Ve siècles. [3] Thes, vet. dipt. T. III, Pl. VIII.  [4] À la fin du Thes. vet. dipt. : Mon. sacr. eburnea, pl. XXIV, XXV.)  [5] Mon. sac. eb., pl. XXIV. On remarquera que les mêmes sujets se suivent sur le sarcophage précédent (pl. V). [6] Monumenti Cristiani di Brescia, in-fol. Brescia, 1845. [7] S. Clément and his Basilim, in-8°. Rome, 1869. [8] Annales archéologiques, T. XXVI, novembre, décembre 1869.

 

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ARCHEOLOGIE CHRETIENNE

LE BON PASTEUR.  Fin du 1er siècle.

INTRODUCTION.

I

L'ART BIBLIQUE ET L'ART CHRÉTIEN.

Le premier temple de Dieu fut le temple de la nature ; Dieu lui-même en fut l'architecte. Dans ce temple le sanctuaire est partout ; il a pour colonnes les grands arbres, et les rochers pour autels ; les fleurs des champs en sont la parure ; le soleil et tous les astres l'éclairant de mille et mille flambeaux.

Lorsque la noble simplicité du culte patriarcat ne suffît plus aux besoins des générations accumulées, Dieu voulut bien que la main de l'homme lui élevât un temple. Il fit plus, il lui promit d'y habiter ; et, jusque-là seul artiste, il se chargea d'ouvrir la première école où l'art fut enseigné selon toute la grandeur de sa légitime mission. Il ne dédaigna même pas d'en être le premier maître.

« Voici », dit le Seigneur à Moïse, « Béséléel, fils d'Uri, fils de Hur de la tribu de Juda ; je l'ai rempli de l'esprit de Dieu, de sagesse, d'intelligence, de science pour concevoir ou exécuter tout ouvrage qui peut se faire en or, en argent, en airain, en marbres, avec des pierres précieuses, et toutes sortes de bois. Je lui ai associé Ooliab, fils d'Achisamech, de la tribu de Dan ; je les ai instruits de tout ce qu'ils devaient savoir ; j'ai mis dans leur coeur tout ce qu'il faut posséder pour faire les ouvrages que je t'ai commandés : le tabernacle de l'alliance, l'arche du témoignage, le propitiatoire, tous les vases sacrés, les autels, le candélabre, les vêtements sacerdotaux [1] »

Béséléel et Ooliab, guidés par l'inspiration divine, accomplirent avec une perfection qui a mérité les louanges de l'Esprit-Saint l'oeuvre qui leur était confiée. L'art, élevé dès lors à une si haute dignité, ne devait cependant prendre, ni dans ce premier temple du vrai Dieu, ni dans le temple de Salomon qui lui succéda, les développements auxquels il était appelé dans les églises chrétiennes.

Dieu unique, dans un temps où les hommes voulaient se faire autant de dieux qu'ils avaient de temples, qu'ils se fabriquaient d'images, il voulut n'avoir qu'un seul temple, et n'y avoir pas d'image.

Dieu invisible, il voulut dans ce temple, à la place qu'il avait choisie pour y habiter spécialement, par un privilège ineffable, et précisément parce qu'il se l'était réservée, qu'aucune image n'y manifestât sa présence sur les lames d'or du propitiatoire.  

C'est un besoin cependant de notre nature de nous représenter sous des formes sensibles les choses qui, accessibles à notre intelligence, ne le sont pas à notre vue.

Dieu tient compte de tous nos besoins. Dans l'ancienne loi elle-même, il eut égard à celui-ci : on le voit par les figures de chérubins qui, placées au-dessus de l'arche, l'ombrageaient de leurs ailes ; par les figures du même genre qui, en grand nombre, ornèrent le temple de Salomon. Avec un peuple aussi enclin que l'étaient les Juifs à suivre la pente générale qui entraînait tous les hommes vers l'idolâtrie, Dieu trouva prudent de ne pas permettre de multiplier parmi eux les images, indépendamment de la défense absolue de représenter la divinité sous des formes visibles. Il voulait cependant que son peuple le sentît près de lui, et, afin d'en être plus facilement compris, à défaut de ces images peintes ou sculptées, il ne lui épargna pas les figures de langage : lui-même il a des yeux, il entend comme s'il avait des oreilles, il parle comme s'il avait une bouche, son bras se lève, sa main s'appesantit. Dans les visions de ses prophètes, ces figures prennent une apparence corporelle, et il se montre à eux comme un majestueux vieillard.

La poésie des livres saints contient les germes d'un art qui l'aurait emporté, s'il lui eût été loisible de se développer, sur les chefs-d'oeuvre de l'art grec, de toute la supériorité qu'eurent Moïse et David sur Homère et Pindare.

Ce que les Juifs ne firent pas, les chrétiens, leurs héritiers, étaient destinés à le faire. Disciples d'un Dieu fait homme, pour eux devaient être enlevées toutes les entraves qui, sous l'empire de l'ancienne loi, avaient tenu l'art enchaîné. Il leur appartenait de faire jaillir du sein des livres sacrés, selon l'expression de Joseph de Maistre, un-beau céleste, destiné à faire pâlir tout ce que la Grèce avait enfanté de plus idéal.

Avant d'aborder l'étude des règles et des représentations consacrées par l'usage, qui doivent servir à diriger Fart chrétien, nous avons jugé utile d'offrir un résumé historique de ses développements et de ses vicissitudes. On ne saurait, en effet, avancer dans cette étude sans reconnaître bientôt que la manière d'entendre ces règles et ces représentations à singulièrement varié suivant les temps.

L'art chrétien eut d'abord à se dégager des errements de l'art tout imprégné de paganisme, au sein duquel il prit naissance, comme l'Eglise au milieu des Gentils. Il eut aussi alors besoin de cacher, du moins aux profanes, les pensées ineffables qu'il avait cependant mission d'exprimer : pensées dévie, de salut, de délivrance, qui l'alimentent tout entier pendant ses premières périodes. Ces pensées conservent une couleur de douceur et de paix que nous pourrons appeler pastorale, et qui, en effet, a pour type l'image du Bon Pasteur pendant l'ère tout entière des persécutions. Après la conversion de Constantin, elles prennent un ton de victoire, de triomphe, qui trouve sa plus haute et sa plus habituelle expression dans l'image du Christ triomphant.

Un trait commun aussi à ces premières périodes, c'est la prédominance des idées sur les sentiments ; des vérités fondamentales sur leurs applications. Cette sorte de suprématie ne leur est sérieusement disputée qu'au coeur du moyen âge. Au XIIIe siècle, à cette époque de vie et d'épanouissement, la pensée se concentre moins et s'épanche beaucoup plus ; la sève chrétienne est vive, abondante ; ses produits sont plus variés ; l'imagination s'y mêle davantage. Puis, l'on veut moins admirer, pour songer un peu plus à s'attendrir ; c'est le moment où le Christ souffrant, le crucifix conçu dans le sentiment de la douleur, deviendra le type caractéristique de l'art chrétien. A celte époque de transition le passé et l'avenir se donnent la main : le passé est un ancêtre consulté, écouté avec un souverain respect ; et voilà déjà l'avenir qui demande à prendre son essor, à s'élancer avec une vie pleine d'indépendance.

Deux enfants, si on peut le dire, naquirent bientôt, au sein de l'art, du travail des esprits : le naturalisme et le mysticisme. Liés d'abord par des rapports intimes, ou plutôt entremêlés en des oeuvres qui leur furent longtemps plus ou moins communes, ils ne commencèrent à se séparer qu'aux approches de la Renaissance. Leur séparation, consommée alors, a été trop jugée d'après ce qu'elle fut depuis. Dans la nature il y a les affections et les sensations : le naturalisme tendait à faire descendre l'art dans la région trop humaine de celles-ci, le mysticisme le relevait sur les sommets où s'idéalisent celles-là, dans un atmosphère tout divin.

L'affaiblissement de la foi et l'affranchissement des traditions coïncidèrent, au XVIe siècle, avec le plus parfait développement de l'art sous le rapport purement plastique. L'art put faire des oeuvres chrétiennes, et les revêtir de tout l'éclat qu'il avait acquis ; mais il n'était plus l'art chrétien. Tandis que, dans les régions supérieures de l'art, la poursuite trop exclusive des satisfactions sensuelles ou seulement de l'imitation naturelle aboutit à ce résultat ; les sentiments de la piété chrétienne arrivent facilement, dans les régions inférieures, à n'avoir plus pour expression qu'une imagerie alambiquée, sans naturel et sans goût.

L'art chrétien avait besoin de se relever.il s'est relevé de nos jours, et il s'est soutenu avec l'appui des études archéologiques. Nous obéissons nous-mêmes au mouvement que nous constatons, en essayant d'éclairer sa marche.

Telle est, en peu de mots, l'histoire des évolutions de l'art chrétien. Les proportions de notre travail ne nous permettent pas de les approfondir ; mais nous recueillerons quelque lumière sur chacune d'elles, pour bien apprécier les oeuvres, qui leur appartiennent, et que nous devons rencontrer dans le cours de ces études.

II.

ORIGINE DE L'ART CHRÉTIEN.

Réduits aux seules conjectures sur l'origine de l'art chrétien, nous dirions : les premiers chrétiens, même dès les temps apostoliques, peignirent et sculptèrent, ils le firent par cela seul qu'il ne leur était pas défendu de le faire ; ils le firent parce que l'usage des images, conforme à notre nature, s'adapte on ne peut mieux à la religion d'un Dieu fait homme. Dès lors que nous ne nous mettons pas sur le terrain delà controverse avec ceux qui n'acceptent pas les décisions de l'Eglise, il nous suffit de ces décisions mêmes ; et, puisqu'il est de foi que l'usage des images, loin d'être contraire à l'essence du christianisme, est utile aux chrétiens, comment croirions-nous, sans preuve positive, qu'ils se soient jamais absolument privés de leurs secours ?

Le plus ancien des peintres chrétiens, si l'on en croit des traditions admises dans le concile même où fut tranchée la question de la légitimité des images et du culte qu'on leur rend, aurait été saint Luc. Saint Luc était médecin ; mais un médecin de profession peut parfaitement avoir, comme amateur, quelque talent en peinture ; et la supériorité de son intelligence, accoutumée à recevoir les inspirations du Saint-Esprit, a pu suppléer à ce qui aurait manqué à son savoir artistique. Rien donc ne s'oppose à ce que le saint évangéliste soit, en effet, l'auteur d'un ou de plusieurs portraits de la Mère de Dieu, dont seraient provenues, par voie d'imitation, les meilleures des antiques imagés qui portent son nom. Ces images sont empreintes d'ailleurs d'un cachet de beauté peu remarqué de la plupart des hommes, garce que l'élévation du type et la saveur extraordinaire de l'expression n'y sont pas assez mises en relief parla vigueur du pinceau ; mais selon nous, et nous espérons pouvoir justifier cette pensée, il n'est pas de modèles plus convenables pour apprendre à peindre Marie d'une manière digne d'elle, autant, du moins, qu'il appartient à notre infirmité de le faire.

Sans prétendre déterminer la valeur des traditions qui s'attachent aussi à Nicodème, nous ne les repousserons pas non plus ; et il ne nous paraît nullement invraisemblable que le saint docteur qui, d'abord, disciple timide et caché du Sauveur, se montra plus tard si courageux quand il fallut l'embaumer et l'ensevelir, ait employé à le représenter sur la croix une certaine pratique de la sculpture qu'il aurait cultivée comme amusement. Tout ce que nous pourrons recueillir relativement au Santo Volto de Lucques, qu’on lui attribue, est plus favorable que contraire à ces traditions.

Ce n'est point cependant par les images de ce genre, encore moins par celles qui, formées miraculeusement, ne seraient pas dues à la main des hommes, que nous ferons commencer l'histoire de l'art -chrétien dont nous nous proposons de tracer un aperçu. Les traditions qui se rapportent à ces images ont à nos yeux une grande importance/et nous y reviendrons ; mais nous pouvons prendre comme point de départ une base incontestable. Aux termes de la critique la plus rigoureuse, on peut affirmer que, parmi les peintures chrétiennes des Catacombes, il en est qui remontent certainement au commencement du second siècle de notre ère, et probablement même au premier.

Déjà d'Agincourt avait établi, par la seule comparaison des styles, que diverses peinturées chrétiennes étaient contemporaines de celles des thermes de Titus et du sépulcre des Nasons[2] '. Mais nous nous prévalons surtout des nouvelles découvertes de M. le chevalier de Rossi ; de l'ensemble de preuves, vraiment décisives, qui résultent chez lui de l'étude combinée des caractères iconographiques, de l’épigraphie et de la succession des foui lies, pour assurer cette antiquité aux premières peintures des Catacombes ; notamment aux deux chambres sépulcrales de la crypte de sainte Lucine, rattachée aujourd'hui au cimetière de Saint Calixte [3]'.

Il n'était pas dans la nature des choses humaines que cet art naissant acquît instantanément sa perfection ; mais dès ses premiers essais, on y voit jaillir une supériorité de pensée qui l'élève bien au-dessus de tout ce qu'il était possible d'exécuter ou de concevoir sous l'empire du paganisme.

Pour établir cette supériorité, il n'est pas besoin de rabaisser l'art antique. Cet art fut véritablement grand par la perfection des formes, et plus encore par l'élévation des idées. Au service même des passions, il conserva presque toujours une empreinte de noblesse et de retenue qui mérita de passer au service de la vérité et de la vertu, lorsque l'art chrétien recueillit son héritage. Entre les deux, en effet, les rapports de filiation ne sont pas douteux ; mais ce ne fut pas au moyen des chefs-d’œuvres de la Grèce que le lien s'établit. Appelé à tout régénérer, le christianisme ne rattacha même pas l'art qu'il allait fonder aux sommités de l'art contemporain : il le prit plus bas pour l'élever plus haut.

L'art chrétien eut à subir d'abord toutes les conditions sociales où se trouvaient les fidèles eux-mêmes. Gentils convertis, renouvelés selon l'homme intérieur par la grâce du baptême, ils continuèrent, en toutes les choses Où la conscience n'était pas directement engagée, à vivre conformément aux usages au sein desquels ils avaient vécu jusque-là. Leurs artistes, quant aux formes, aux couleurs, à la manière et au style, ne devaient pas, à leur point de départ, se distinguer, ou, du moins, ne pouvaient se distinguer que faiblement des écoles qu'ils venaient de quitter. On a cru pendant longtemps que les chrétiens s'étaient principalement recrutés dans les*" classes inférieures de la société, parmi les déshérités de ce monde. Aujourd'hui, au contraire, on ne peut douter, après les étude de M. le chevalier de Rossi, qu'un grand nombre de familles patriciennes du plus haut parage n'aient été à Rome, dès le principe, conquises à la foi; et ce fut sous le puissant patronage des Pudens, des Cornéliens, des Céciliens, des Flaviens, même de la famille impériale, à la faveur de leur situation territoriale et de leurs privilèges sociaux, que l'Eglise dut, en grande partie, de pouvoir vivre au milieu des persécutions, de s'asseoir puissamment, sur le sol, et d'y prendre dès lors une organisation d'une consistance extraordinaire. On ne voit point cependant qu'elle ait compté aussitôt dans ses rangs quelque artiste de renom. Ces hommes à grands succès, enivrés des applaudissements, accoutumés aux jouissances, mal disposés à embrasser une vie d'humilité et d'abnégation, étaient, plus que d'autres, rivés aux vieilles superstitions, occupés qu'ils avaient été en forgeant des dieux, à trouver la fortune et la gloire ; dans l'art même où, une fois chrétiens, ils ne devaient plus avoir en perspective que la ruine ou la mort.

Aucun compromis, en ce temps, n'était possible entre les disciples de Jésus-Christ et une mythologie foncièrement impure, qui, alors même qu'elle ne favorisait pas l'idolâtrie, couvrait d'un voile religieux cette sorte de culte que l'on rend au démon par la corruption des moeurs.

En fait, parmi les nouveaux convertis, l'on compte de grands écrivains, des orateurs, des savants, des philosophes : on ne cite aucun chrétien du même temps qui ait mérité d'avoir un nom dans les arts.

Quelques martyrs sont connus pour avoir été artistes ; mais on ne dit point qu'ils aient été artistes distingués ; on ne voit point surtout qu'ils l'aient été au profit de leur nouvelle croyance ; il semblerait plutôt qu'ils lui ont fait le sacrifice de leur talent et de leur vie.

[1] Exod, XXXI, 2. [2]  D'Agincourt, Hist de l'art par les monuments, 6 vol. grand in-fol. Paris, 1823, T.II, p. 20. T. III, p. t. T. V, Peinture, Pl. VI. [3] Rossi, Roma sotterranea, gr. In-4°. Roma, 1864, T. 1, p, 346, Pl. IX et suiv.

III

COMMENT L'ART CHRÉTIEN SE DÉGAGE DE L'ART DU PAGANISME.

Au moment où le christianisme s'introduisait dans le monde pour le renouveler, l'art était entré dans une période pratique, abondante et' facile, jugée aujourd'hui inférieure, l'antiquité étant mieux connue, à la sève vigoureuse, au génie créateur qui caractérise l'époque de Phidias.

Nous avons admiré, nous admirons toujours l'Apollon du Belvédère, le Laocoon. Là, nous ne voyons pas seulement la noblesse un peu théâtrale de la pose, la grâce et la souplesse du modelé ; ici l'habile tension des muscles, l'horreur d'un sombre désespoir : nous y voyons, d'une part, une élévation surhumaine, de l'autre, sinon le sentiment et l'idée de la vertu, tels que l'éducation chrétienne nous les a fait comprendre, du moins quelque chose de grand par la dignité dans le supplice. Et, dans leur nudité, les plus belles Vénus du même temps n'ont-elles pas vraiment une pudeur dont sont bien éloignées leurs imitations modernes ?

Pour apprécier cependant le niveau religieux et moral auquel s'est élevé l'art antique de la Grèce au siècle de Périclès, ou ne peut plus s'en tenir à ces oeuvres dont Rome fut peuplée postérieurement au siècle d'Auguste, oeuvres, non de décadence, mais d'un art à son dernier terme d'épanouissement. Dans sa phase la plus grande, nouvellement dégagé de l'enfance, l'art antique alliait, sans parti pris, plus d'énergie juvénile à la plénitude de sa virilité. Moins sobre de mouvement dans l'action, il était plus hiératique quant à l'idée ; et, dire qu’alors ses Vénus étaient vêtues, n'est-ce pas faire comprendre suffisamment dans quelles régions il avait recherché le beau ?

Né en Grèce dans les temples, comme il est né partout, l'art s'y était élevé, autant que pouvaient le permettre les ombres du paganisme, à la conception la plus haute dé la perfection et de la grandeur dans les images de la divinité : formes accomplies, noble modération de mouvement et d'impression, sobriété dans les détails, puissante concentration quant au trait décisif : voilà encore ce que l'on observe dans les meilleurs des marbres, même aux époques postérieures qui peuplent en si grand nombre nos musées, tant fut profonde l'impression primitive.

Il ne nous est rien parvenu des chefs-d'oeuvre de la peinture antique qui nous permette d'en juger au même degré. Cependant les témoignages de sa perfection ne nous manquent pas ; et les peintures murales d'un ordre secondaire que l'antiquité romaine nous a transmises en très grand nombre, et qui en sont probablement des imitations, nous en peuvent faire connaître la manière.

Les grands peintres de la belle époque grecque avaient généralement peint sur bois des tableaux de petite ou de moyenne dimension destinés à être offerts et suspendus dans les temples.

Lorsqu'ils en sortirent par la conquête pour venir s'accumuler à Rome dans les riches demeures des patriciens, ces chefs d'œuvre de l'art perdirent de leur caractère sacré pour devenir des objets d'ostentation et de luxe.

Bientôt, au lieu de suspendre des tableaux le long des murs, on trouva plus simple de peindre les murs eux-mêmes, et la peinture devint presque uniquement un moyen de décoration : Pline le déplorait.

C'est cependant à cet usage que nous devons tout ce qui nous est parvenu de la peinture des anciens. Tandis que leurs tableaux ont disparu sans retour, les murs de Pompéi sont encore tapissés de peintures. Leur profusion dans une ville de second ou de troisième ordre tout au plus, nous donne à comprendre quelle dut être la vogue obtenue alors par ce genre de luxe. A défaut même de ces importantes découvertes les spécimens n'en seraient pas d'une grande rareté. On en retrouve des débris partout où s'étendit l'empire romain. Il y a peu d'années jusque sur les bords de la petite rivière dont notre Vendée a tiré son nom, on a découvert, dans les ruines d'une antique villa gallo-romaine, les restes de peintures, et le tombeau d'une femme peintre, ensevelie avec tous les ustensiles de sa profession[1].

Œuvres de praticiens qui voulaient aller vite autant qu'ils tenaient à bien faire, ces peintures toutes décoratives ont souvent une touche aussi lâche que facile, dont on ne se ferait pas une idée si on les jugeait, par exemple, d'après les gravures de Bartholi ; et aucune d'elles ne justifie mieux cette observation que la plus célèbre-de toutes, connue sous le nom de Noces Aldobrandines, si l'on considère l'original, et non ses imitations. Mais, sous cette exécution rapide, on reconnaît, en général, et dans la fameuse composition dont nous parlons, tout particulièrement, une telle grandeur de style, une si sérieuse élévation d'idées, que, très probablement, lorsque ces peintures ont été faites, des modèles, en tout points supérieurs, n'étaient pas éloignés. Ils ont dû être imités, sinon copiés ; il a suffi de raffermir les lignes des copies qui nous restent, de leur donner plus de correction, pour les mettre en état de soutenir le parallèle avec les plus beaux marbres antiques : n'est-ce pas la preuve que, par ce moyen, on s'est effectivement rapproché du caractère qui appartenait aux véritables originaux ?

De même il n'est pas improbable que les premiers chrétiens aient eu des tableaux sur bois d'un mérite supérieur à tout ce qui nous est parvenu de leurs oeuvres, et que tous ces tableaux aient péri sans retour, comme tous les monuments du même genre de l'antiquité payenne ; Mais, sans nous arrêter à des conjectures qui seraient sans objet, nous devons d'autant mieux nous en tenir, pour apprécier leurs premiers essais dans les arts, aux peintures, des catacombes, que nous y trouverons éminemment ce qui leur donne tant de valeur : la supériorité de la pensée.

Considérées dans leur physionomie superficielle, on voit que ces peintures procèdent directement, quant au style et au mode d'exécution, des écoles de peintres décorateurs dont nous venons de parler. Dans leurs dispositions elles s'assimilent, à s'y méprendre, avec l'agencement des arabesques et des scènes mythologiques en usage pour décorer l'intérieur d'un tombeau payen, ou une salle d'établissement thermal. Les sujets purement chrétiens eux-mêmes y sont choisis et rendus avec une telle réserve qu'il faut en pénétrer le sens pour en saisir toute la portée, et, pour le pénétrer, il fallait d'avance être chrétien.

Mais, pour les initiés, quelle supériorité dans la pensée chrétienne ! Elle est incommensurable de, pensée à pensée, partout où l'on en voit une dans les représentations payennes ; et chez les chrétiens elle est plus grande encore peut-être, si l'on considère le rôle bien déterminé fait à la pensée dans leurs représentations. Les scènes mythologiques et héroïques, dans l'art antique, n'étaient pas assurément de pure fantaisie ni jetées aux yeux uniquement pour les amuser. Sous ce rapport et sous bien d’autres, elles étaient moralement au-dessus de nos arts modernes, quand ils se séparent du christianisme. Mais comment, au milieu des fluctuations de l'esprit humain, auraient-elles exprimé avec précision ce que nul ne savait penser fixité, ce que nul ne pouvait croire comme lui étant enseigné avec certitude ? Du vrai au faux, du bien au mal, la pensée dans l’art, jusque-là, demeurait flottante.  

Le chrétien croit et il sait ; il sait d'où il vient, où il va ; il sait ce qu’il est, ce qu'il veut. A l'origine, même du christianisme, la situation apparaissait bien plus tranchée qu'elle ne l'a été depuis, entre les ombres d'où sortaient les fidèles et la lumière où ils venaient d'entrer. L'idée du salut et de la régénération, l'idée d'une vie nouvelle dominait toutes les pensées du chrétien. Non-seulement il avait en vue cette vie nouvelle qui consiste dans un usage mieux réglé des choses de ce monde ; mais surtout cette autre vie qui, acquise par le baptême, se continue sans interruption pendant toute l'éternité : la vie de la grâce, en un mot, dont la vie de la gloire qui en est le complément, ne lui paraissait point séparée. La mort n'étant plus qu'une porte ouverte pour mener de l'une à l'autre sans solution de continuité, était volontiers passée sous silence, et l'observation que nous en faisons est d'autant plus remarquable que les monuments sur lesquels elle s'appuie sont tous des tombeaux.

Les  sujets les plus anciennement adoptés et les plus constamment maintenus, dans l'art chrétien pendant toute la période primitive sont le Bon Pasteur portant sur ses épaules la brebis égarée, et la femme en prière, debout, les bras étendus et levés, connue sous le nom d'Orante.

Ces deux sujets avaient, plus qu'aucun autre, l’avantage de pouvoir passer facilement inaperçus ou incompris aux yeux des profanes, à une époque où les fidèles étaient tenus de s'envelopper des voiles du mystère.

11 n'est pas sans exemple que l'on trouve, parmi les scènes pastorales en usage sur les monuments profanes, un berger chargé d'un chevreau, d'une manière qui n'est pas sans rapport extérieur avec le su jet tout chrétien du Bon Pasteur. D'un autre côté, aux quatre angles d'une voûte des thermes de Titus (reproduite par d'Agincourt[2] et rapprochée de diverses peintures contemporaines des Catacombes, précisément pour mettre en évidence leur similitude, quant au mode d'exécution), l'on voit quatre figures de nymphes ou de femmes, toutes de fantaisie, qui ont beaucoup d'analogie avec les Orantes chrétiennes. Levant les bras pour soutenir des guirlandes, elles ressemblent surtout aux deux Orantes entremêlées de deux Bons Pasteurs, que l'on voit également aux quatre angles.de la voûte, dans le cubiculum de la crypte de sainte Lucine[3].

PL. I.  VOUTE CRYPTE SAINTE LUCINE

Considérez d'ailleurs l'ensemble de ce pieux monument : qu'y verrez-vous ensuite ? Quatre Génies représentant les quatre saisons, légèrement jetés entre les figures des angles ; puis uniquement des fleurs, des oiseaux, des arabesques, des têtes de fantaisie, dont l'intention, s'il y en a une, ne va pas au-delà, en dehors de leur emploi tout décoratif, d'une pensée générale de grâce et de fraîcheur ; tout cela s’agençant autour d'une figure centrale du Bon Pasteur.

Dans la position correspondante, la Voûte des thermes de Titus montre la figuré d'un beau jeune homme, élevant d'une de ses mains une corne d'abondance ; il soutient de chacune d'elles les extrémités d'une draperie qui ondule gracieusement derrière lui sans rien dissimuler de sa nudité ; autour de lui rayonnent, outre les quatre figures de nymphes debout dans les angles, quatre autres figures de femmes, demi-assises, demi couchées avec non moins dé grâce, dans les compartiments intermédiaires, où elles correspondent aux génies des quatre saisons delà peinturé chrétienne : elles portent pour attributs un vase, un thyrse ou un sceptre, un miroir et une flèche. Que ce soient des bacchantes ou qu'elles se rapportent à d'autres allégories, on ne peut nier qu'elles n'aient dans leur attitude rien que de convenable, et l'on peut croire qu'elles expriment cette juste modération dans les jouissances qui constituait la vertu, selon le système d'Epicure[4]. Elles concourent, dans tous les cas, avec la figure principale, et tous les accessoires qui les entourent, à représenter la vie temporelle et sensuelle sous ses couleurs les plus riantes. Et que pourrait-on de mieux, après l'avoir envisagée ainsi, que d'oublier sa fin prochaine, ou de souhaiter-voir la vie renaître toujours la même ?

Que ces pensées sont loin de celles des chrétiens ! Ici, au milieu aussi d'un riant entourage, que ne dit pas cette simple, chaste et touchante image de la brebis perdue et recouvrée ! L'humanité s'était égarée loin des sources de la vie ; le divin Pasteur la porte sur ses épaules et l'y ramène : idée de renouvellement et de, paix, avec laquelle s'associe parfaitement le souvenir allégorique des saisons, car là est le rétablissement de l'ordre dans la nature ; là, est la vie encore ; non plus la vie d'illusions, dont les douceurs si fugitives glissent des fleurs d'une sage jouissance, aux fanges du vice insatiable ; mais la vie véritable, la vie pure et qui ne doit pas finir. Et voulez-vous savoir en (moi elle consiste ? Voyez les autres figures, liées par des rapports si étroits avec celle du Bon Pasteur, que leur association est pour ainsi dire toujours sous-entendue quand elle n'est pas formellement exprimée : ces Orantes ont, avons-nous dit, quelque ressemblance avec les figures de femmes qui, dans la peinture des thermes de Titus, soulèvent les bras pour soutenir des guirlandes ; mais au fond quelle différence t Non-seulement elles prient, mais elles sont en quelque sorte la prière même et l'union avec Dieu personnifiées. Et si vous étudiez quels sont les emblèmes associés le plus volontiers aux figures d'Orante, vous verrez que ce sont la colombe et l'olivier, qui correspondent aux brebis et aux palmiers, attribués au Bon Pasteur. L'âme est réconciliée avec Dieu, elle est rentrée en paix avec lui, elle lui est unie, et l'union avec Dieu... c'est la vie.

La mort était entrée dans le monde par la faute de la première femme. L'Orante, c'est la nouvelle Eve ; comme Jésus, personnifié sous la figure du Bon Pasteur, est le nouvel Adam. Elle est la femme, l'épouse, par excellence, et, en conséquence, tour à tour la Très-Sainte Vierge, l'Eglise personnifiée, la vierge chrétienne en général, ou une vierge chrétienne vouée à Dieu, prise en particulier,' ou l'âme chrétienne prise plus généralement encore ? Ces diverses significations sont applicables préférablement les unes aux autres, suivant les points de vue "auxquels l'Orante est considérée, points de vue quelquefois déterminés par les termes mêmes de la représentation ; mais souvent aussi laissés dans une sorte d'indécision, qui permet à l'esprit, dans un même moment, de les choisir à son gré, do s'en tenir à ce qu'ils ont de commun, ou de s'attacher à ce qui les distingue.

Ces figures du Bon Pasteur et de l'Orante, pouvant être prises pour une profession de foi, pour une exhortation, pour un mot d'ordre, pour une invocation, on comprend qu'elles aient été répétées dans une même composition, comme les invocations d'une litanie. L'image de la miséricorde divine, représentée par le Bon Pasteur, équivalant à ces mots : Miserere nobis ; l'Orante peut, jusqu'à un certain point, correspondre à ceux-ci : Ora pro nobis ; surtout si on la considère comme représentant la Sainte Vierge d'une manière plus spéciale.

PL .II FIGURES DES CATACOMBES,

1 : Orante. 2 : Peinture du temps de Titus. 3 à 5 : Peintures du cimetière de Calixte. 6 à 9 : Figures gravées sur les Tituli.

La répétition seule des figures d'Orantes pourrait s'entendre, et doit s'entend re dans certains cas, de la commémoration personnelle de plusieurs vierges, de plusieurs saintes réputées en union avec Dieu ; mais celle du Bon Pasteur ne pouvant se plier à une pareille interprétation, leur répétition simultanée a évidemment ou la signification proposée, ou une signification analogue.

Si nous voulons maintenant nous rendre compte du caractère de ces peintures sous le rapport des formes et de la touche, nous verrons qu'il s'accuse précisément dans les figures d'Orantes. Sous leur facture rapide et négligée, on reconnaît une main formée à une école pleine encore du bon style de l'antiquité ; et dans leurs formes élancées, leur dessin presque vaporeux, joint à leur tenue si chaste, est-ce une illusion de voir, comme élément nouveau, un parfum de pureté et un certain élan qui tend à spiritualiser l'art ? (Pl II, fig. 1).

 

[1]  B. Fillon, Description de la villa et du tombeau d'une femme artiste, br, in-4°. Fontenay, 1849.  [2] D'Agincourt, Peintures, T. V, pl. VI, (Voir notre Pl. II, fig. 2.) [3] De Rossi, Roma sotterranea, T. I, pl x. (Voir notre pl. II.) Nous donnons (pl. I) séparément l'un des Bons Pasteurs, d'après un dessin original de M. Charles Descemet.  [4] 2. Les esprits étaient alors tournés à tel point vers cette sorte de morale que tous les livres trouvés à Pompéi et déchiffrés avec tant de sollicitude, d'adresse et de persévérance dans l'espoir de retrouver quelques-uns des ouvrages perdus de la haute littérature grecque ou romaine, n'ont offert jusqu'ici que des traités de ce genre. Ce n'est pas l'épicuréisme tirant ses dernières conséquences, mais luttant infructueusement pour les éviter.

. IV.

L'ART DANS LES CATACOMBES.

Nous nous sommes volontiers arrêté à l'étude de cette simple voûte d'une cellule funéraire, non-seulement parce que ses peintures sont de celles dont l'ancienneté primordiale est le mieux démontrée ; mais encore parce qu'elle nous rend, on ne peut mieux, l'esprit qui continua de régner dans l'iconographie chrétienne pendant toute sa période primitive. Les fidèles étaient autorisés à se servir librement de tous les emblèmes, de toutes les formules allégoriques, delà partie même la plus saine de la mythologie en usage dans les écoles où leurs artistes avaient dû chercher des maîtres, à la condition que tous ces moyens d'expression fussent susceptibles au moins d'une interprétation indifférente, exempts de toute empreinte superstitieuse, et -le toute teinte d'idolâtrie. Ils y recoururent volontiers, non-seulement parce qu'ils y trouvaient des motifs de décoration, mais parce qu'ils surent y attacher des significations toujours bonnes, souvent élevées. Les saisons, par exemple, neleur rappelaient les vicissitudes de la vie présente que pour mieux les attacher à cette vie où les fleurs du printemps doivent pour toujours s'associer aux moissons de l'été et aux fruits de l'automne, où l'hiver n'est plus que la saison du repos et des récompenses éternelles. En effet, cette saison dernière est figurée par des guirlandes de laurier au sommet d'un arcosolium du cimetière de Prétextât, où des guirlandes de roses, d'épis et de vignes représentent les trois autres saisons[1]. .

La récolte des olives, les vendanges dirigeaient l'esprit vers des pensées analogues. Un repas rappelait la table eucharistique et le festin des noces célestes ; un combat, une chasse symbolisaient les péripéties qui mènent au triomphe, au milieu des épreuves et des dangers de la vie présente. Ulysse, attaché au mât de son vaisseau pour résister aux séductions des sirènes, disait comment, attaché à la croix, on résiste à celles de ce monde ; Orphée surtout, charmant les bêtes féroces par les accords de sa lyre, devenait une image saisissante du Sauveur ramenant les hommes dans les voies de la justice et de leur véritable destinée. Cependant, au début des études que nous essayons de poursuivre la singulière impression produite par la rencontre de ces sortes de sujets dans les monuments chrétiens avait fait exagérer la place qu'ils avaient tenue dans notre iconographie primitive, et M. Raoul Rochette, dans son Tableau des Catacombes, avait glissé sur cette pente comme il ne serait plus permis de le faire aujourd'hui.

Nous ne parlerons pas de certaines peintures qui étonnaient bien plus par leur mélanges de paganisme, parce qu'on les croyait chrétiennes ; car il est démontré qu'elles étaient purement payennes. On s'y était mépris, les trouvant dans le voisinage de tel ou tel cimetière chrétien. Des percées faites d'une fouille souterraine à une autre, qui originairement en était complètement distincte et séparée, avaient causé celte erreur. On est en droit de croire, au contraire, que le christianisme provoqua une réaction au sein de certaines sectes payennes, et amena de leur part des efforts pour se reconstituer d'une manière plus rationnelle, en faisant quelques emprunts aux vérités contre lesquelles elles voulaient se défendre : de là le syncrétisme phrygien, et les peintures représentant l'apothéose de Vibia, dont le génie semble un bon ange, associé dans son ministère à celui de Mercure, pour la conduire au tribunal de Pluton et de Proserpine, et au festin des joies immortelles[2].

Quant aux sujets mixtes véritablement adoptés par les chrétiens, il est essentiel de relever d'importantes distinctions faites par M. de Rossi. Pour les sarcophages sculptés dans les ateliers publics, ils se contentèrent, jusqu'à Constantin, de fixer leurs choix conformément aux règles ci-dessus établies. Après le triomphe du christianisme, par un effet de l'habitude, les sarcophages en porphyre de sainte Hélène et de sainte Constance sont encore conçus dans le même système, représentant des chasses et des scènes de récolte ; mais bientôt après on ne représenta presque plus sur ces monuments que des sujets absolument chrétiens, comme dans les peintures des Catacombes. Et dans celles-ci, les sujets allégoriques et mythologiques adaptés à la pensée chrétienne ne figurent en tout temps que dans une très-faible proportion. Nous n'avons rencontré aucun des sujets de cette sorte dans le cercle de nos observations, au-delà de cinq à six fois ; nous avons trouvé, au contraire, en abondance, les scènes de la Résurrection de Lazare, de la multiplication des pains, de Moïse faisant jaillir Peau du rocher, de Jonas dans les différentes circonstances de son histoire, etc., etc. De part et d'autre, d'ailleurs, ce sont des idées de renouvellement, de délivrance, de manifestation, de glorification, d'union fraternelle, de nourriture vivifiante, de joie dans l'abondance finale, de salut enfin, qui se reproduisent sous toutes les formes.

Observons les figures qui, dans les deux plus anciennes chambres funéraires de la crypte de Sainte-Lucine, viennent accompagner sur les murs latéraux les sujets principaux du bon Pasteur, et des Orantes qui occupent les voûtes : ici, c'est la corbeille de pain portée sur un poisson, (pl. II, fig. 3), et laissant apercevoir à travers le treillage, parmi les pains, un verre devin, image frappante de l'Eucharistie ; le poisson était devenu, comme on le sait, l'emblème de Notre-Seigneur Jésus-Christ à raison de l'anagramme bien connu IXCTUS poisson, formé avec les premières lettres des mots grecs qui signifient Jésus-Christ, Fils de Dieu, sauveur. Cet emblème se combinait avec le souvenir des eaux du baptême et toutes les significations mystérieuses attachées soit à cet élément, soit au poisson lui-même. Plus loin sont deux brebis groupées près d'un vase de lait (pl. II fig. 4), mises en parallèle avec un autre groupe formé de deux oiseaux (pl, II, fig. 5) en présence d'un arbre, sur un sol jonché de fleurs ; double image des grâces de la vie présente et des joies de la vie future : deux explications non arbitraires, mais puisées par M. de Rossi dans l'étude comparative des monuments analogues. Voici encore Jonas, représenté sous la figure d'un homme nu, rapproché seulement (dans deux compartiments superposés), d'un monstre fantastique. On ne peut cependant s'empêcher de reconnaître le prophète, pour peu qu'on ait quelque connaissance du fréquent emploi que les chrétiens ont fait de ces symboles de la résurrection. La grâce vivifiante du baptême est ici rappelée directement par le baptême de Notre Seigneur, par lequel il sanctifia les eaux destinées à devenir la matière du sacrement de la régénération, et préluda à son établissement. La représentation d'ailleurs est réduite à sa plus simple expression : un homme nu est aidé par un autre personnage à sortir de l'eau, où il était plongé, et un oiseau vole négligemment au-dessus. Vu le lieu et l'entourage, rien de plus clair pour un chrétien, et cependant rien qui fût intelligible, si l'initiation faisait défaut.

Si nous nous attachons à des peintures un peu postérieures (à l'une de celles, par exemple, que d'Agincourt a rapprochées de la voûte des thermes de Titus dont nous avons parlé), nous observons sur une voûte, autour de la figure centrale du bon Pasteur, Job qui attend son rédempteur, sachant qu'il est vivant; Lazare sortant du tombeau à la voix du Sauveur ; Moïse faisant jaillir du rocher une eau vivifiante ; Jésus posant la main sur la tête d'un enfant pour le bénir ou plutôt de l'aveugle né pour lui rendre la vue : c'est-à-dire qu'à l'homme il n'était resté qu'un tas d'ordures pour s'y asseoir, et que le divin Rédempteur lui rend le double de ce qu'il avait perdu ; il était mort et en putréfaction, le Sauveur le rappelle à la vie et à la santé. Pour entretenir cette vie, du sein même de ce Dieu fait homme, à la parole de ses ministres, jaillissent avec surabondance les grâces des sacrements ; car il est la pierre dont Moïse ne frappa que la figure ; il est la lumière qui guérit de tout aveuglement, aussi bien que la voie par laquelle l'homme, redevenu petit enfant, doit recommencer sa vie.

Que le chrétien désormais vive ou qu'il meure, que lui importe ? Les supplices assureront son triomphe, et nulle part mieux que sur sa tombe ne seront à leur place les images de la vie !

Qui ne comprend pas combien la sublime réalité de ces pensées élevait, du premier jet, l'art chrétien au-dessus de tout ce que les Grecs enfantèrent de plus parfait, n'est apte à saisir que la superficie de l'art.

Que la forme vienne à se dégager des liens où la retient la double étreinte de la décadence et de la pauvreté ; vienne une civilisation toute chrétienne ou la science et le génie se forment à l'ombre de l'Evangile, et travaillent à son service ; et vous verrez naître des types plus divins, des oeuvres plus parfaites que ne purent jamais en connaître ou le Capitole ou le Parthénon. Les sujets que nous venons de décrire, compris comme ils l'étaient, contenaient le germe d'un art si sublime que par aucune de nos paroles nous ne saurions en rien dire de trop. Mais la civilisation chrétienne, l'art qui en dérive, ne triomphent jamais définitivement en ce monde, des éléments de mort et d'altération incessamment renouvelés contre lesquels ils ont toujours à lutter. Ils luttent d'abord contre une décadence et une corruption résultant d'un ramollissement sensuel, qui certes ne sont pas de leur fait ; puis contre une barbarie qu'ils n'ont pas amenée ; et quand, par mille efforts, ils arrivent au moment de se dégager de ses restes, il renaîtra un paganisme moderne, contre lequel il faudra se détendre de nouveau. Pour juger de la sublimité de l'art chrétien, on est réduit, le plus souvent, à ne considérer que ses aspirations !

Dans les Catacombes, sous le rapport de l'exécution, la décadence suit son cours ; la pensée se maintient à son premier degré d'élévation, et le mode de composition demeure également toujours foncièrement le même[3]. On voit en quoi il consistait : les sujets y sont rendus d'une manière que nous croyons pouvoir appeler hiéroglyphique, (en expliquant, comme nous allons le faire, cette expression,) et associés selon l'ordre des idées, et non selon celui des faits.

Quand nous nous servons du terme d'hiéroglyphe, nous sommes bien éloignés de l'entendre dans le sens strict d'une assimilation avec l'écriture égyptienne et ses signes purement graphiques, incapables de s'élever jusqu'au caractère de l'art. Dans le système dont nous parlons ; on ne se contente pas d'un signe, on représente une action, mais une action résumée sous une forme sommaire et, jusqu'à un certain point, conventionnelle. Ainsi, s'agit-il de mettre en scène la Multiplication des pains, le miracle de Cana, deux des sujets en vogue dans ce cycle de l'art, il sera suffisant de représenter un personnage debout entre deux autres, qui lui présentent des pains et des poissons, ou, simplement, au milieu d'une rangée de corbeilles de pains, souvent au nombre de sept ou de douze, quelquefois en nombre indéterminé, si l'espace manque, au milieu d'un certain nombre de vases; l'artiste représentera de plus le personnage commandant quelque chose relativement à ces objets.

Dans ces conditions il y a place pour l'art, quant aux formes plastiques, quand aussi à l'expression, autant qu'elle doit correspondre à la situation prise dans sa généralité ; mais on ne voit point qu'on ait voulu aller jusqu'à exprimer aucun caractère personnel. L'action ainsi rendue rappelle le fait ; au fait est attachée l'idée, et les faits sont groupés en raison des idées qui s'y rattachent : les faits de l'ancien Testament entremêlés avec les faits évangéliques, les uns et les autres au même titre, d'après leur signification, mais non pas précisément comme dans un autre cours de pensées iconographiques, où l'on oppose les figures à leur réalisation.

Ce système, que nous ferons mieux comprendre à mesure que nous en rencontrerons des applications dans le cours de nos études, passa des peintures des Catacombes aux sculptures des sarcophages, quand celles-ci, au quatrième siècle, purent être traitées sans restriction selon l'esprit chrétien. Il fut même appliqué aux fonds de verre à figures dorées, aux diptyques, et à tous les autres genres de monuments figurés, où il se maintint jusqu'aux septième et huitième siècles. Toutefois il ne régna pas sans partage durant toute cette période, puisque, dès le cinquième siècle au moins, nous verrons se produire parallèlement d'autres genres, nous pourrions dire d'autres cycles de compositions, comme conséquence de l'affranchissement de l'Eglise.

[1] t. De Rossi, Bull. d'Arch. chrét., 1863, p, 3.  [2]Mélanges d'Archéologie, article du R. P. Garucci, T.IV, p. 1. [3] M. le comte Desbassayns de Richemont, dans ses Nouvelles Éludes sur les Catacombes (in-8°, Paris, 1870), vient d'établir d'une manière convaincante, d'après les travaux de M. de Rossi, l'ordre de succession et de développement des sujets chrétiens pendant les trois premiers siècles de notre ère. Tout en reconnaissant la vérité de ces modifications, nous croyons pouvoir laisser subsister les termes généraux dont nous nous étions servis avant d'avoir approfondi ce détail, comme nous avons pu le faire depuis.

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ARCHEOLOGIE CHRETIENNE

L'Iconographie emblématique de Jésus-Christ

LE DAUPHIN - LE CRUSTACÉ

I — LE DAUPHIN.

Nous avons examiné, dans la précédente étude, le symbolisme dont l'ancien art chrétien dota la représentation du Poisson figuré sous la forme la plus ordinaire, sans désignation d'espèce.

Ainsi présenté, il est, peut-on dire, le poisson anonyme.

Il nous est apparu, d'abord chez les païens, comme un symbole de la fécondité humaine, don mystérieux et magnifique de la Divinité, et nous avons vu la transposition de ce symbolisme à l'union mystique du Sauveur et de son Église ; nous avons vu surtout comment, par l'acrostiche heureux formé des lettres du mot grec ictus, « poisson », l'Église des premiers siècles cacha le Nom divin de son fondateur sous le nom et l'image du Poisson tout en proclamant, par ce nom et par cette image, qu'il est « le Fils de Dieu » et le « Sauveur ».

La figuration du Poisson devint donc alors doublement symbolique : elle fut un emblème du Christ par son dessin, et elle fut un « symbole », au sens théologique du mot, à titre de « profession de foi » en la divine origine et en la mission rédemptrice de Jésus-Christ.

Et nous avons reconnu comment s'attacha à l'image du Poisson, l'idée de l'intégrale pureté du Christ ; comment, sous la figure de la Trinacria pisciforme fut symbolisé le mystère du Dieu-Trinité et son activité créatrice et continue ; comment enfin l'emblème du Poisson fut appliqué au chrétien fidèle.

Tous ces caractères, toutes ces significations, l'image du Dauphin les a possédés ; et, parfois, dans les représentations de l'art primitif elle semble n'en pas comporter d'autres ; cependant, quasi toujours, quand elle figure Jésus-Christ, elle dit, Le Dauphin, le Crustacé ainsi que nous allons le voir, beaucoup plus que la simple représentation indéterminée du poisson ordinaire.

Le Dauphin dans l'art préchrétien.

La représentation préchrétienne du Dauphin n'a jamais atteint une expansion aussi générale que celle du Poisson anonyme ; elle est née et s'est développée dans les contrées riveraines du bassin nord-oriental de la Méditerranée et dans le Pont-Euxin — notre Mer Noire actuelle —, notamment en Asie-Mineure, en Grèce et en Italie.

Les navigateurs de ces pays considéraient le dauphin qu'ils voyaient souvent autour de leurs navires, comme un animal de bon augure, comme un compagnon de route sympathique, et bientôt ils en vinrent à le regarder comme « l'ami du marin ». Les poètes s'emparèrent de l'idée et composèrent sur le dauphin, comme « ami des hommes », de très gracieuses fictions. On lui prêta des qualités merveilleuses d'intelligence, presque de divination, d'ingéniosité, d'adresse, de vélocité, d'attachement, de dévouement ; il eut tous les dons de l'intelligence et du coeur.

On lui attribua de merveilleux sauvetages : qui ne connaît la jolie légende d'Arion, le talentueux joueur de luth que ses compagnons, jaloux et cupides, jetèrent à la mer en lui permettant toutefois de jouer avant de mourir et pendant même qu'on le précipitait ; accourus aux charmes de ses accords, les dauphins méditerranéens l'accueillirent et le portèrent, sain et sauf, jusque chez le roi Périande, sur les côtes de Lycaonie[1].

Et la légende du jeune Méliceste qui, poursuivi par un père tyrannique et furieux, se jeta dans la mer, mais qu'un dauphin sauva pour en faire un dieu marin.

Pline[2]  et Aristote[3], nous disent sérieusement que les dauphins des rives surveillent avec amour et vigilance les jeunes baigneurs pour leur éviter de mortelles surprises, et qu'ils rapportent dans les ports les corps de ceux dont ils n'ont pu empêcher la perte.

Saint François de Sales s'est fait l'écho délicieusement naïf de ces tant vieilles fictions quand il a dit du dauphin : « Divers Autheurs en ont écrit des choses admirables, comme ce qu'ils disent de ce Dauphin lequel aimoit si éperduement un jeune enfant qu'il avoit veu par plusieurs fois sur le bord de la mer que, cet enfant estant mort, le Dauphin mourut luymesme de déplaisir.[4]»

Aussi les Anciens, dit-on, considéraient comme un crime contre les lois de l'amitié de retenir ceux que le hasard faisaient tomber dans leurs filets, et les relâchaient avec précaution.[5] (1).

Cette vénération pour le poisson ami explique les milliers de représentations païennes que nous trouvons de lui sur lès monuments et les objets d'art les plus divers, d'autant, qu'un symbolisme très ancien en faisait aussi l'emblème de la Mer et de l'Eau en même temps— nous le verrons plus loin— que le véhicule des âmes heureuses. Aussi, nombreuses, en Grèce surtout, furent les villes antiques qui placèrent le Dauphin, à titre tutélaire et religieux, sur leurs monnaies : Argos, Sagonte, (Fig. 1), Catane, Messine[6], etc.. Sur celles, si belles,  de Tarente, nous voyons Taras, fils de Posseïdon— le Neptune des Latins (Fig. 2) — chevauchant un dauphin, ou bien monté en amazone sur son dos, et tenant le trident paternel.[7].

De tous les poissons adorés, ou admirés et aimés des Anciens, le dauphin tenait donc incontestablement dans leur sympathie la première et la plus grande place.

Le Dauphin dans l'art chrétien primitif.

Il semble donc que le Dauphin aurait dû être le premier poisson choisi par le symbolisme chrétien pour servir d'emblème au Christ Jésus, et cependant il n'en fut rien : ce n'a guère été, à Rome tout au moins, qu'à la fin du 2e siècle ou au début  du IIIe que son image entra dans l'iconographie du Sauveur[8], (4) ; alors que, depuis bien longtemps déjà, le poisson vulgaire était partout présenté aux yeux et à l'intelligence des fidèles initiés à son mystère.

Et cette constation a tellement étonné que d'aucun se sont  demandé si le Poisson primitivement choisi comme emblème chrétien n'a point été le Dauphin dont la représentation se serait vite altérée et déformée en poisson commun, «opinion plus spécieuse que fondée », dit avec raison Dom Leclercq.

Il me semble pourtant que cette apparition du Dauphin; postérieure à celle du simple poisson peut cependant s'expliquer : c'est que l'acrostiche qui servit de « mot de passe», de mot de ralliement aux premiers fidèles soumis à la « discipline du secret » n'a pas été tiré du nom du dauphin, mais du mot « poisson », pris comme terme général, en grec : ictus ; le terme général appelait donc la forme la plus commune, et non celle spéciale à l'espèce dauphin. Et cette forme a prévalu pendant un certain temps.

Cependant l'heure de son entrée dans la faune sacrée des chrétiens sonna pour le Dauphin. Ainsi que nous l'avons vu, elle le trouva riche de sens déjà bien des fois séculaires et si précieux qu'ils firent oublier que, dans l'une des fables les plus inconvenantes de la mythologie gréco-romaine, on voit Neptune se transformer en dauphin pour enlever la nymphe Mélantho, comme Jupiter par ailleurs se transforme en cygne pour séduire Léda. Les sornettes païennes, qui ne sont souvent du reste que des allégories déformées par le temps, n'ont pas en réalité gêné nos pères au point qu'on a bien voulu dire : les ont-elles empêché de représenter le divin charmeur des âmes sous les traits assez énigmatiques d'Orphée ? et les caresses d'Eros et de Psyché n'ont-elles pas été peintes par eux sur les parois des Catacombes comme l'image de la tendresse du Christ pour l'Ame fidèle ?

Le Dauphin, emblème du Christ ami.

Il n'est pas besoin de textes anciens pour pouvoir assurer que les premiers symbolistes qui choisirent le Dauphin en tant qu'emblème de Jésus-Christ n'oublièrent point que ce poisson, dans les idées générales de leur temps, était regardé comme l'ami de l'homme. Comment la pensée du grand amour qui a poussé jusqu'au sacrifice suprême Celui qui « ayant aimé les siens les aima jusqu'à la fin[9], »  1) ne leur serait-elle pas venue de suite ?

Le Dauphin fut donc l'hiéroglyphe indiqué du Christ-Ami, du Grand-Ami ; et de Lui au chrétien les rapports sont les mêmes que dans le livre du bienheureux Raymond Lulle, L'Ami et l'Aimé.

Des représentations antiques étranges allaient jusqu'à se prêter à des représentations plus inattendues : Ne disait-on pas que les dauphins aimaient tant les hommes que certains d'entre eux en arrivaient à prendre des allures et des formes de nageurs humains. Dans Athènes même, le moment choragique de Lysicrate nous montre encore ces bizarres figurations. (Fig. 3).

Ne pouvaient-elles pas être prises pour l'emblème de Celui qui, par amour pour nous, s'est revêtu de notre chair et de nos formes pour vivre de notre vie et nous sauver par Toblation d'un corps semblable à notre corps ?

Je figure ici, d'après les érudits travaux du R. P. Delattre[10], une lampe chrétienne des premiers siècles : Des ornements qui ressemblent à la feuille de convolvulus de l'art épigraphique romain, ou à des coeurs, y forment l'entourage du Dauphin symbolique, (Fig. 4), ce qui rappelle le coeur  figuré, au-dessus du Dauphin, aussi, sur l'épitaphe d'Amanos que signale Aringhi[11], et qui n'est pas en désaccord avec cette épigraphe gravée sur une image du Dauphin : PIGNVS AMORIS HABES[12].

Si la lampe de Carthage porte réellement un coeur, et une couronne de coeurs, à côté et autour du Dauphin-Christ, elle pourrait ouvrir à l'iconographie christique des horizons bien insoupçonnés... J'y reviendrai sans doute plus tard, si Dieu me prête son aide et la vie.

Le Dauphin, emblème du Christ-Sauveur.

En même temps qu'ils adorèrent en Jésus-Christ l'auteur et la source de toute vie, nos pères dans la Foi le proclamèrent, sous la figure du Poisson, le sauveur généreux des âmes. Ce symbolisme devait donc tout naturellement les amener à choisir bientôt, de préférence à celle du poisson  commun, l'image du dauphin, poisson sauveteur dans les légendes de leurs ancêtres et de leurs contemporains : Une inscription tracée sur l'une des parois de la catacombe de St Corneille, à Rome, doit être interprétée ainsi : « Le Poisson est le sauveur des naufragés[13]. N'est-ce point là tout à la fois l'évocation des fabuleux sauvetages d'Arion, de Mélicerte et autres ? et, aussi, un confiant appel aux âmes tombées sous les bourrasques de la vie pour qu'elles espèrent et demandent l'assistance du Poisson secourable ?

Un Poisson commun, emblème certain du Christ, reproduit dans le précédent chapitre porte sur lui-même l'inscription grecque : COTHP, Soter, qui signifie « Sauveur » ; avec la représentation du Dauphin point n'était besoin d'explication écrite ; pour un fidèle des Catacombes ou des chrétientés contemporaines, comme un peu plus tard pour celles d'Abyssinie et celles d'Irlande, la figure du Dauphin suffisait à évoquer l'efficacité rédemptrice de la mort douloureuse de Jésus-Christ.

Le Dauphin, emblème du Christ guide et conducteur des Ames.

Les antiques fictions païennes qui furent la base du symbolisme chrétien du Dauphin, et qui, dans ce que j'ose appeler la vocation des emblèmes du Christ, me paraissent être jeu certain de l'action providentielle, ces fables, dis-je, nous présentent le Dauphin non seulement comme sauveur des naufragés, mais encore comme un guide  bénévole et sûr pour les vaisseaux, leur indiquant la direction des ports quand une tempête se préparait sournoisement dans les bas-fonds de mers. On lui attribuait une extraordinaire puissance de vélocité[14] qu'il mettait volontiers au service de ceux qu'il aimait, de Taras, par exemple ; et ces imaginations conduisirent les poètes à taire de lui le guide des âmes heureuses vers les Champs Elyséens : « chez les Grecs et les Romains, dit le commandeur de Rossi, les dauphins à la nage ont été le symbole de la transmigration des âmes vers les Iles Fortunées [15]». C'est pourquoi les païens sculptaient souvent son image sur leurs tombeaux.

Comment les chrétiens n'auraient-ils pas vu en lui Celui qui, après les avoir sauvées, conduit les âmes saintes vers la patrie de la vie heureuse ? son image n'était-elle point un rappel visuel à l'espérance, à la confiance, pour cette âme humaine dont Massillon dira plus tard que « son fonds même est l'inquiétude ». Cette espérance et cette confiance en un pilote sûr, en un conducteur d'une inégalable maîtrise, n'est-ce pas elles qu'exprime cette inscription gravée sur le corps même d'un dauphin symbolique (Fig. 5) que cite Dom Leclercq : SPES IN DEO[16].

Et je crois cette espérance présente, aussi, sous l’image si fréquente du Dauphin couché sur l'Ancre mystique ; (Fig. 6) ; car, en faisant de l'Ancre nautique l'image de la Croix rédemptrice les premiers symbolistes se sont bien gardés d'éteindre son vieux sens d'emblème de l'Espérance. O crux ave, spes unica, chantera plus tard saint Fortunat de Poitiers[17], en unissant sans doute les deux pensées de la Croix et de l'Ancre qui, la veille encore, n'étaient qu'un même emblème du Sauveur. C'est aussi à titre de guide, en même temps que de soutien, qu'un Dauphin-Christ nous apparaît portant, au-dessus des flots, son Église figurée par la barque emblématique[18]. (Fig. 7)

 

 

 

[1] Cf. Ovide, et le grec Athénée, XIII, 30.[2] Pline - Ep. IX, 33. [3] Aristote. Hist. anim. IX, 48. [4] Les vrais entretiens spirituels de saint François de Sales. Édit. de Fr. Léonard. Paris 1665, p. 79. [5] Cf. Demoustier. Lettres à Emilie sur la Mythologie, LXXV. [6] Cf. D. H. Leclercq, in Diction, d'archéolog. Chré U V. Dauphin T. IV. vol. I, col. 283-295. [7] Cf. Ménard L. : Hist. des Grecs T. I, p. 265.[8] Revue Numism. ser. T. xx, 1916, p. 30 et. P 30 et pl II 13 et 14. [9] Saint Jean, Evangile, XIII, 1. [10] R. P. Delattre, Lampes chrétiennes de Carthage, in Revue de l'Art chrétien, ann. 1890, p. 135 n° 11.[11]Aringhi n, 327. Cf. Martigny, Diction, des Antiq. Chrét. p. 202, 2« col. [12]Ibid., Martigny. [13] Cf. de Rossi ; traduct. Martigny in Ballet. d'Archéologie chrét., ann. 1870, p. 67. [14] Dom Leclercq et Martigny., ouvr. Cit. [15] De Rossi. Bullet. d'Arch. chrétienne 1870, p. 65. [16] D. Leclercq. Dict. T. IV., vol.I., col. 291. [17] E. Fortunat: Hymne Vexilla Régis podeunt—VIe siècle. [18] Cf. de Rossi, Bullet. Arch. chrit., ann. 1870, p. 108, PI. IV, n°12.

Le Dauphin et la Lumière.

Un symbolisme dont l'idée mère semble perdue dans l'oubli rattachait, bien avant l'ère chrétienne, le Dauphin à l'idée de la lumière : car des lampadaires qui n'ont rien de spécifiquement chrétien — sur les peintures de Pompéï, par exemple— portent sa représentation ou sont entièrement faits à son image. Le Christianisme accepta ce rapprochement de la lumière et du Dauphin en mettant peut-être en relation sa qualité de guide des âmes dans les voies périlleuses et l'idée de la clarté qui permet d'éviter les écueils ?

Nombreuses sont les lampes chrétiennes des premiers temps qui sont ornées de la figure du Dauphin. On fit même pour les premières basiliques chrétiennes des luminaires en couronnes formés de dauphins allongés et groupés en disposition rayonnante ; ils portaient de petits vases à huile pourvus de mèches combustibles et éclairantes, comme celles des lampes.

Constantin le Grand offrit aux églises plusieurs couronnes lumineuses de ce genre[1]. Une stèle funéraire des premiers siècles nous montre un fidèle en prière dans l'attitude des orants, debout entre deux candélabres qui, au lieu de lumières, portent un Dauphin[2].

Quel qu'ait été le point de départ de ce symbolisme il ne pouvait qu'être agréable à la jeune Église d'en faire au Christ l'application ; c'était presque l'illustration du premier chapitre de l'Évangile de saint Jean qui salue Jésus comme la Vraie Lumière, et de tant d'autres passages des Livres de la nouvelle Loi.

Le Dauphin, emblème du Christ combattant.

A la fin du précédent chapitre nous avons vu le monstrueux poisson de la Bible, Léviathan, emblème de Satan, combattu par les anges. Ici, avec le symbole du Dauphin, nous allons voir le poulpe, le polype des bas-fonds, autre image du prince des enfers ténébreux, combattu par le Christ lui-même.

La famille des Polypes, des Pieuvres de toutes tailles avec leurs longues et souples tentacules qui enlacent leurs proies comme autant de serpents pour les paralyser et les étouffer, fournit une image allégorique vraiment suggestive de Satan et de son oeuvre de mort ; aussi la symbolique chrétienne s'est-elle séparée ici de celles des antiques civilisations qui ont au contraire associé le poulpe à des idées très hautes[3].

Le merveilleux anneau pastoral de l'évêque Adhémar d'Angoulême (Fig. 8.) nous met en présence du triomphe du Dauphin-Christ sur la Pieuvre-Satan.

Ce pontife, dont l'épiscopat dura de 1070 à 1101, portait au doigt une superbe agathe antique sur laquelle, avec une parfaite maîtrise d'exécution, un lapidaire a gravé l'image du Dauphin s'enroulant au Trident, figure emblématique du Christ sur la croix. Entre ses dents serrées, le divin Poisson broie la tête de la pieuvre dont les tentacules s'abaissent en battant l'eau. C’est le triomphe du Christ sur Satan ; Je ne vois pas bien les raisons qui pourraient justifier un doute à ce sujet.[4] .

Edmond LeBlant[5], et le commandeur de Rossi[6]  ont attribué l'exécution de cette superbe intaille l'un au VIe siècle, et l'autre au IVe ; plus hardiment Dom Leclercq la date de la fin des Antonins, c'est-à-dire vers l'an 200 de notre ère, et c'est, de beaucoup, l'opinion la plus vraisemblable.

Près du Dauphin d'Adhémar d'Angoulême nage un petit poisson évoquant le passage de Tertulien qui appelle les fidèles « de petits poissons selon le grand Poisson », Jésus-Christ[7].

Le Dauphin, image du Chrétien fidèle.

Je ne puis que rappeler ici ce que j'ai dit, au chapitre précédent, du Poisson comme symbole du fidèle sur nos plus anciens monuments. Avec la même signification on y voit partout les Dauphins emblématiques nageant vers l'Ancre, vers la Croix, vers le Pain ou le Vase eucharistiques, et ces allégories n'ont nullement besoin d'être expliquées tant elles parlent clairement par elles-mêmes.

Une seule idée émerge parmi quelques autres qui ont été émises au sujet du Dauphin-fidèle ; c'est que les .anciens en auraient fait le hiéroglyphe de la fidélité conjugale, symbolisme auquel les Chrétiens ne pouvaient faire qu'un très bon accueil en se souvenant notamment des préceptes de saint Paul en divers passages de ses Epîtres. Aussi quand, sur les monuments chrétiens, des troupes de dauphins s'ébattent en des flots écumants, ou bien nagent paisiblement, nous les y voyons quasi toujours groupés par deux : Ainsi nous les montre le sarcophage de Valéria Latobia[8], et ceux de Rome et de Salustius que reproduit Marucchi[9].

***

L'héraldique religieuse ou nobiliaire de la seconde partie du Moyen-âge n'a pas retenu le Dauphin comme un emblème du Seigneur Jésus-Christ ; nous l'y trouvons seulement comme « armoiries parlantes » des Delphins, seigneurs souverains du Dauphiné et de ceux d'Auvergne, comme meubles, aussi, des blasons des comtés de Forez et de plusieurs maisons seigneuriales, mais sans que rien permette de lui attribuer un caractère sacré.

Je ne me souviens que d'un blason, de langue germanique, je crois, où le Dauphin paraît avec la tête entourée du nimbe de   la sainteté.

II. — LE CRUSTACÉ.

Le Crustacé, emblème de l'invulnérabilité du Christ.

Si l'idée de représenter le Christ-combattant par l'image du paisible et doux Dauphin a pu venir, comme le prouve la bague d'Adhémar d'Angoulême, aux symbolistes de l'époque romaine, comment leur pensée ne se serait-elle pas tournée, dans la même intention vers les poissons armés, vers les crustacés surtout que la nature a pourvu d'armes offensives et défensives ? Ils n'étaient point, du reste, des inconnus où des négligés dans l'art antique, car nous les voyons figurer sur l'or des plus belles monnaies, celles de Métya[10], d'Agrigente[11], et d'Himéria de Sicile[12], par exemple, avec parfois, un visage humain.

Ces poissons cuirassés ne faisaient-ils pas penser à ces guerriers pesamment défendus par des armures complètes, les cataphractaires antiques, dont Lampride[13]. Tacite[14] et autres auteurs anciens nous décrivent l'équipement ?

D'autre part, où trouver un emblème plus parfait de l'invulnérabilité du Christ, l'éternel victorieux qui poursuit le mal jusque dans les plus ténébreux abîmes, jusque dans les profondeurs, bien insondables, aussi, de l'âme humaine ?

Une pierre fine célèbre de la collection Foggini (Fig. 9) reproduite notamment par de Rossi[15] et par les Bénédictins de Famborough[16] représente le Crustacé symbolique et guerrier emportant dans sa bouche la Pieuvre satanique dont les tentacules fouettent l'eau et s'affaissent impuissantes. Au-dessous de lui, les mots : IXOY COTHP, Ictu Soter, le « Poisson Sauveur » !

Et près de lui, le poisson fidèle nage en confiance, protégé par son invulnérable et victorieux sauveur. Le corps du Crustacé, garni de la carapace lamellée qui ressemble à la cuirasse « lorica » spéciale aux légionnaires romains[17], se termine par la queue horizontale particulière à ce genre de poissons.

Un camée du même temps que l'intaille Foggini, qui se trouve sous le n° 145 au Cabinet des Médailles, (Fig. 10), porte aussi aussi la figure d'un crustacé qui tient entre ses dents un poisson serpentiforme, plutôt un congre qu'un poulpe. Sur ce camée, comme sur la gemme Foggini, le poisson fidèle nage en paix, auprès de son protecteur.

Enfin une améthyste qui faisait, en 1702, partie de la collection Capello, (Fig. 11), et qu'a reproduit Gori[18],  montre un animal assez mal représenté qui, en raison de ses pattes latérales, ne peut être qu'un crustacé schématique, car l'inscription : IXO l’abrégé d'Ictus, nous précise que c'est un poisson et non pas un insecte. Tout porte à penser que vraisemblablement le soin qu'il a eu de le dire décèle chez le graveur l'intention de figurer le Poisson mystérieux et divin.

Cette améthiste Capello autorise, je crois, à regarder comme possible la représentation du Crustacé sur l'un au moins des anneaux barbares—Ve siècle ou VIe — trouvés dans la province de Namur (Fig. 12) et publiés par M. Deloche[19].

Comme sur la gemme Capello, le dessin schématique est réduit à un corps oblong précédé d'une tête globulaire et pourvu de pattes latérales. Il est à remarquer d'autre part qu'en grande majorité les sujets figurés sur la bijouterie des temps mérovingiens, en France et ailleurs ont pour point de départ une idée religieuse.

De cette même époque je cite, en terminant, une fibule de bronze qui affecte la forme d'un crustacé de l'espèce des décapodes, écrevisse ou langouste ; (Fig. 13) elle paraît devoir être classée chronologiquement entre les pierres fines gravées, d'art romain précitées, et l'anneau de Namur, et semble leur être apparentée : On sait que le Poisson, dérivé de l'Ictus chrétien primitif était en faveur sous forme de fibule chez les Goths ; c'est même grâce à l'art barbare apporté en Occident par eux que l'emblème du Poisson-Christ, abandonné à Rome après la paix de Constantin, en 314, reprit sa vogue dans l'ancienne Gaule pendant plusieurs siècles encore.

Les crustacés n'ont guère été représentés, sinon comme figures d'ordre astronomique, dans l'iconographie des pays occidentaux durant le Moyen-Age, ni dans leur héraldique nobiliaire, sauf de rares exceptions, en Allemagne par exemple[20] ; et ces représentations sont assurément d'ordre tout profane.

(Loudun Vienne). L. CHARBONNEAU-LASSAY.

 


[1] Cf. Du Cange Gloss. lat. Dauphin. [2] Diction. d'Archéol. chrét, T. IV, vol. I, col. 294. 

[3] Des vases grecs d'époque classique nous montrent le poulpe associé au .dauphin sous le trépied de Delphes sur lequel siège Apollon, ou bien encore sous  les pieds des coursiers du char solaire (cf. Lenormant et de Witte, Elite des monuments céramographiques, II, pl. VI, et CXII, A.). Chez les Mycéniens il était certainement en possession d'un caractère sacré, ce qui explique la présence de ses représentations dans le mobilier funéraire : le quatrième tombeau de l'Acropole de Mycènes a donné quarante-trois polypes en or dont les tentacules étaient repliées symboliquement en spirales. (Cf. Schliernann. Mycènes p. 350, fig. 42). [4] (Ici le symbolisme du Dauphin rejoint ceux de l'Aigle, du Lion, du Cerf, de l'Ibis, de la Cigogne et autres animaux que l'iconographie chrétienne nous présentent comme adversaires victorieux du serpent et Dom Leclercq (Loc. cit.,. col. 290), cite, après de Rossi, un sceau antique orné d'un Dauphin qui dévore un serpent emblématique. Le même de Rossi a fait état d'une lettre de Mgr. Cousseau dans laquelle le savant évêque d'Angoulême lui disait reconnaître sur la bague de son lointain prédécesseur Adhémar « le Dauphin en tant qu'emblème du Sauveur subjugant le polype emblème de Satan ». (Bullet. d'Archéol. chrét, 1871, p. 85.)[5] Ed. LeBlant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule, T. u, p. 427. [6] De Rossi, Bullct. d'Archéol. chrét, 1870, p. 77.  [7] Tertulien. Traité du Baptême, Ch.I. [8] Bottari T . XX., ap. Martigny loc. cit., p. 202. [9] Marucchi, monnument, del Museo Pio-Lateranense, 1911. PI. VIII, IX et XLVIII. [10] Revue Numismatique 4e sér. T. XVII, 1913, PI. II, n°202. [11] Ibid, T. XXII, PI. VII. et A. de Barthélémy. Nouveau Manuel de Numism. ancienne. Ed. Roret, PI. VIII, n° 265. [12] A. de Barthélémy Op. cit. PI. I, n° 8. [13] Lampride, Alexandre Severi, 56. [14] Tacite, Hist. I, 79. [15]De Rossi, Roma sotter. T. II, 333 et Bullet. d'Archéol. chrét. 1870, p. 83, Pl. IV., et 1871, p. 85. [16]Dom Leclercq. Manuel d'Archéol. chrét. T. II, p. 379 n° 288., et Dict. d'Archéol. chrét. T. VI. vol. I, col. 823. [17] Cf. Ant. Rien. Dict. des Antiquités grecques et romaines, p. 250 et 358. [18] Gori, Trésor des Gemmes. T. II, p. 272.  [19] M. Deloche, Etude histor. et archéol. sur les anneaux des premiers siècles du Moyen-âge, p. 115 n° XCIX. [20] Cf La Colombière. La Science Héroïque, p 337. Fig 43 et 45.

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HISTOIRE DES DUCS DE GUISE.

COUP D’ŒIL HISTORIQUE SUR LA MAISON DE LORRAINE,

855 — 1496.

Possédée durant l'espace de sept siècles, en souveraineté héréditaire, par la famille de Gérard d'Alsace qui produisit la branche des célèbres ducs de Guise, la Lorraine, important objet de convoitise politique, nous apparaît déjà, auparavant, pendant près de deux cents ans, à l'état de véritable brandon de discorde entre la France et l'Allemagne.

Elle fut donc, s'il est suffisamment sérieux d'en exprimer ici la remarque, le digne et symbolique berceau d'une maison que sa grandeur, son haut mérite, son ambition ont rendue si utile, puis si redoutable pour la couronne de France, par conséquent si saillante dans l'histoire ; et, avant d'entrer en matière, on ne saurait se dispenser de passer une rapide revue des principaux événements qui se rattachent à la suite des souverains de ce pays. On s'initiera par-là, pour ainsi dire, aux souvenirs, aux regrets, aux prétentions, aux mobiles des grands hommes qui l'ont le sujet de cet ouvrage; et, en l'étudiant dès son germe, on reconnaîtra mieux chez eux la réalité d'un caractère particulier, vigoureux, supérieur, dont le développement s'est opéré avec un si vif et si dangereux éclat.

Rappelons-nous d'abord qu'après la mort de Lothaire (29 septembre 855), l'empire, au milieu des troubles et des malheurs dont ce prince avait été cause, subissait un affaiblissement accru encore par le partage entre les trois héritiers : Louis, qui reçut la couronne impériale et celle d'Italie; Charles, investi de la Provence ; et Lothaire II, devenu souverain du royaume d'Austrasie. La domination de celui-ci embrassait le pays situé entre la Meuse, et le Rhin, à l'exception de Mayence, de Worms, de Spire et de quelques autres villes cédées précédemment, par une sorte d'équilibre, à Louis de Germanie. Tout le territoire qu'avait possédé son père, entre l'Escaut et la Meuse, les comtés environnants, le Hainaut, le Cambrésis et la Franche-Comté entrèrent aussi dans la part de Lothaire qui y réunit encore Genève, Lausanne, Sion dans le Valais; et cette étendue de pays s'appela dès lors royaume de Lothaire (Lotharingia, Lother-regn). C'est donc bien, comme on le voit, de Lothaire II, et nullement de l'empereur

Lothaire, que la Lorraine, portion restreinte de ces contrées, tient le nom qu'elle a toujours porté depuis, quoique dans les débats historiques auxquels a donné lieu le problème de l'antique origine de la maison de Lorraine on ait voulu établir l'opinion hasardée qu'un duché de Lorraine existait longtemps même avant le règne des Carlovingiens[1].

Le roi de Lorraine prit premièrement parti pour Charles le Chauve dans les querelles qui survinrent à la suite du récent fractionnement de l'empire; puis, ayant conçu des soupçons contre ce prince, il se ligua bientôt avec l'empereur et même il lui céda l'Alsace. La cause de celte rupture et de cette cession paraît avoir résidé moins dans des calculs politiques que dans le soin des intérêts d'une passion coupable et dans le dessein de leur ménager un appui. Lothaire, en effet, voulait répudier Teutberge, soeur de Hubert, duc d'une grande partie de la Bourgogne transjurane, sous le prétexte faux d'un inceste commis par cette princesse avec son frère, avant qu'elle eût été mariée. Quoique justifiée par l'épreuve de l'eau bouillante, Teutberge céda bientôt elle-même à un sentiment de crainte, avoua le crime dont elle était innocente, et Lothaire, profitant de cette faiblesse pour réaliser ses voeux, épousa publiquement Valdrade, l'une de ses maîtresses, nièce de Gonthier, archevêque de Cologne. Mais le pape Nicolas 1er s'était refusé à reconnaître un tel mariage, et avait prononcé l'excommunication contre le roi qui, conservant Valdrade auprès de lui, partit pour l'Italie avec l'espoir d'obtenir plus facilement son absolution de la condescendance d'Adrien II, successeur de Nicolas, et mourut à Plaisance sans postérité légitime (6 août 869).

De Valdrade cependant il laissait un fils nommé Hugues. Par un traité fait à Francfort, et dont les conditions sont inconnues, le roi de Germanie avait rendu l'Alsace à Lothaire dont il la tenait depuis six ou sept ans, et accordé à Hugues l'investiture de ce duché.

La succession de Lothaire devint aussitôt une source de rivalités entre l'empereur son frère et ses oncles les rois de France et de Germanie. En ce moment, l'empereur se trouvait occupé à repousser la menace d'invasion des Sarrasins en Italie, de sorte que Charles le Chauve, livré à la sécurité, put aisément pénétrer dans la Lorraine, se faire élire roi et sacrer à Metz. Mais une convention, prix du concert que venait, en cette occasion, de lui prêter Louis le Germanique, assigna peu après à chacun de ces deux princes une part du royaume : à Charles, échurent les villes de Cologne, d'Utrecht, de Strasbourg, de Bâle et presque tout le territoire contenu entre le Rhin et la Meuse, tandis que Louis conserva le Hainaut, le Cambrésis, Toul, Verdun, une portion de la Frise, de la basse Lorraine et des Pays-Bas. En vain l'empereur voulut-il élever des réclamations contre ces arrangements pris sans sa participation et qui devinrent la principale cause des luttes continuellement renouvelées depuis entre la France et l'Allemagne.

Dès la mort de Louis le Germanique (876), Charles le Chauve, sous prétexte que le traité fait avec son frère avait expiré en même temps que lui, prétendit s'emparer de la Lorraine allemande; mais l'armée avec laquelle il l'envahit fut défaite par celle de Louis III, roi de Saxe, à la bataille d'Andernach dans le pays de Trèves.

Vers la fin de ce neuvième siècle, les incursions et les ravages des Danois, appelés Normands, si experts dans l'art de pénétrer partout en remontant le cours des rivières, s'étendirent dans les Ardennes, sur les provinces situées entre le Rhin, la Moselle et la Meuse, sur Trèves, Cologne, Aix-la-Chapelle, jusqu'à Metz, et ne s'arrêtèrent que devant la supériorité des troupes du roi de Germanie et qu'à la mort, en Frise, du redoutable Rodolphe, chef de ces barbares.

Charles le Chauve, en descendant au tombeau (877), livra à son tour carrière, entre Louis le Bègue et ses cousins, à de nouvelles querelles qui s'aplanirent pourtant par le maintien de l'état de choses antérieur : de manière que le roi de France hérita de la Lorraine telle que l'avait possédée son père, et que Louis de Germanie conserva la partie qui lui avait déjà été dévolue; il ne s'en contenta toutefois que jusqu'à la mort de Louis le Bègue, après laquelle, profitant de la faiblesse des enfants de ce prince, et s'étayant du prétexte de l'illégitimité de leur naissance, il s'empara de la Lorraine, à l'instigation de Gozlin, abbé de Saint-Denis, et de Conrad, comte de Paris.

L'abbé Hugues, fils de Lothaire II et de Valdrade, céda bien alors à la tentation de contester, les armes à la main, en qualité d'héritier de son père, ce royaume à Louis; mais son audace ne le conduisit qu'à une prompte captivité.

Après Louis III, son frère Charles le Gros succéda (août 882) aux royaumes de Saxe et de Lorraine, et réunit par là tout le patrimoine de Louis le Germanique à la plus grande partie de celui de l'empereur Lothaire.

La ville de Metz et la plupart des seigneurs lorrains, croyant Charles le Gros hors d'état de les secourir efficacement contre les Normands, offrirent au roi de France d'adjoindre leur pays à sa couronne. Le conseil de ce prince jugea toutefois qu'une telle acquisition ne pouvait se faire qu'à titre trop onéreux, et allégua le respect des traités pour voiler le vrai motif de son refus, fondé en réalité sur l'imminence d'une invasion générale de la part des Normands et sur l'inconvénient de diviser, en ce cas, les forces du royaume ou de s'attirer une querelle avec l'empereur.

Ces peuples continuaient cependant leurs déprédations dans la Lorraine, et le roi de France fournit du moins contre eux un secours conduit par le comte Théodoric. Charles le Gros, de son côté, tint bloqués dans leurs retranchements les deux rois Godefroy et Sigefroy, puis soudain se mit à négocier, au moment où il allait les faire prisonniers, et acheta la paix au prix de deux mille quatre cents livres d'argent, en outre de la cession de la Frise occidentale. Ce traité honteux indigna toute l'Allemagne; et le roi de France, auquel il était particulièrement préjudiciable, envoya, dans un accès d'irritation, réclamer brusquement à l'empereur la partie de la Lorraine qu'avaient possédée les monarques ses prédécesseurs. On juge facilement qu'une telle demande fut fort mal accueillie.

Le roi normand Godefroy, converti au christianisme, avait épousé Gisèle, fille de Lothaire II et soeur de Hugues le Bâtard. Ce dernier conçut alors de nouveau le dessein de soutenir ses prétentions sur la Lorraine et attira plusieurs seigneurs dans son parti. Mais, sur ces entrefaites, la mort de Carloman (884) avait rendu Charles le Gros maître de la France comme de l'empire. Il s'empara par ruse de la personne de Hugues, auquel il fit crever les yeux, et qui mourut peu après. Son beau-frère Godefroy avait été tué traîtreusement dans une conférence par Éverard, seigneur frison, et cette perfidie ne fit que rallumer la fureur des Normands et leur fournir un excellent prétexte pour rompre la paix. Se livrant aussitôt à d'horribles ravages en Lorraine et en France, ils prirent, pillèrent Pontoise et vinrent, par terre et par eau, mettre au nombre de quarante mille, sous le commandement de Sigefroy, le siège devant Paris (885).

Le comte Eudes, depuis élevé au trône, et l'évêque Gozlin lui-même, soutinrent les habitants non moins par l'exemple et les efforts de leur courage que par des exhortations. Les Normands livrèrent trois furieux assauts. L'empereur cependant se contentait d'envoyer des secours de Francfort d'où il ne bougeait pas. Le comte Henri, qui les commandait, eut d'abord le bonheur de pénétrer jusque dans la ville ; mais peu après, en une autre occasion, il fut enveloppé, saisi et tué par les ennemis. La nouvelle de sa mort décida enfin Charles le Gros à accourir lui-même avec une autre armée rassemblée à la hâte. Il parut (novembre 886) sur le mont de Mars (Montmartre) après un an de la durée du siège ; mais, intimidé par la contenance opiniâtrement résolue des Normands, il n'osa tenter une dernière attaque, et, cédant à son funeste penchant pour la négociation, il conclut avec eux une paix ignominieuse qui lui aliéna l'esprit de tous les peuples. Méprisé en France, d'où il s'était éloigné, il se vit bientôt renversé du trône impérial par une révolte générale en Allemagne et remplacé par son neveu Arnoul, fils naturel de Carloman, roi de Bavière.

Arnoul n'avait pourtant pas droit à la qualité de prince, et toutes ces couronnes revenaient régulièrement à Charles, fils de Louis le Bègue, seul descendant en ligne directe de Charlemagne; mais celui-ci, exclu sous prétexte de sa jeunesse, ne succéda même pas alors au trône de France.

Le nouvel empereur, reconnu en trois jours par l'Allemagne entière, devint en même temps roi de Lorraine et ne cessa de l'être jusque vers la fin de sa vie.

Divers compétiteurs surgirent néanmoins : Bérenger, duc de Frioul, petit-fils de Louis le Débonnaire, par sa mère Gisèle, se fit proclamer par une partie considérable de l'Italie; Guy, duc de Spolète, arrière-petit-fils du même empereur, également par sa mère, fille de Pépin, roi d'Aquitaine, marcha droit à Rome, où il s'était ménagé de puissants partisans, mit sur sa tête la couronne impériale, celle de France, vint à Metz, puis, grâce à des intelligences avec Fouques, archevêque de Reims, son parent, s'avança jusqu'à Langres, et y fut sacré roi de Lorraine, des mains de l'évêque Geilon. Forcé bientôt, par la répugnance des peuples, à repasser les Alpes, il alla se venger sur Bérenger qu'il vainquit en deux batailles et auquel il arracha son sceptre si précaire.

Charles le Gros ayant succombé au chagrin et à l'inquiétude (891), Eudes, fils du fameux Robert le Fort, fut élu roi de France par la plus grande partie des seigneurs et du peuple dont ses éminents services lui avaient acquis la faveur. Il abandonna la Lorraine à l'empereur Arnoul, après avoir pris des mesures pour que la protection prêtée d'abord par celui-ci au prince Charles, fils de Louis le Bègue, ne pût avoir de danger à son propre égard. D'ailleurs, ainsi que Eudes l'avait prévu, Arnoul eut bientôt à résister à Zwentebold, duc de Moravie, auquel, pour le gagner, il avait précédemment, mais en vain, cédé la Bohême. L'attention de l'empereur était attirée aussi par l'état des affaires en Italie où il se rendit pour la délivrer de Guy de Spolète. Eudes, au lieu de l’avoir à redouter comme ennemi, dut donc songer plutôt à le faire habillement concourir à ses intérêts.

Dans une diète générale tenue à Worms (895), Arnoul fit reconnaître pour roi de Lorraine, non sans quelque difficulté, son fils naturel Zwentebold que le duc de Moravie avait tenu sur les fonts de baptême, et ce nouveau souverain conçut aussitôt le projet d'appuyer les droits du prince Charles, afin d'entretenir la guerre civile en France : il ne faisait que se montrer docile sur ce point aux intentions secrètes de son père.

Charles fut bientôt rétabli sur le trône (898), principale ment à la faveur des conseils et de la prudente conduite de Fouques, archevêque de Reims ; mais l'empereur Arnoul étant mort, son fils légitime Louis, âgé seulement de sept ans, lui succéda, et se vit, la même année (900), reconnu roi par la plupart des seigneurs lorrains que les violences et les débauches de Zwentebold avaient exaspérés. Zwentebold périt dans un combat sur les bords de la Meuse, en cherchant à relever son parti ou, selon certains historiens, assassiné par ses propres sujets.

La branche allemande, dont la ligne directe et légitime avait été déjà interrompue par Arnoul, eut cette fois un règne aussi passager que peu prospère. Les Hongrois, venus de la Scythie, s'avançant par l'Autriche et la Bavière, taillèrent en pièces l'armée du jeune Louis, dévastèrent la Lorraine et la Hollande (910), et contraignirent ce prince à leur accorder un tribut annuel. Il mourut (911) sans avoir été marié, et fut le dernier des Carlovingiens qui régnèrent en Allemagne. Depuis quelques années la France avait eu à subir les plus rudes attaques de la part des Normands, sous la conduite de Rollon. Leurs invasions écrasaient tellement le pays que de toutes parts Charles le Simple fut sollicité de faire la paix. Il la conclut donc, mais aux conditions les plus humiliantes. Le calme, acheté si chèrement, lui permit du moins de chercher un dédommagement dans l'acquisition de la Lorraine, où les seigneurs du pays l'appelèrent aussitôt après la mort de Louis.

Vers ces temps-là, dans ce royaume et dans la Germanie, aussi bien qu'en France, les gouvernements et comtés avaient commencé à devenir héréditaires. Les comtés de Toul, de Verdun, des Ardennes, de Namur, de Hainaut, de Limbourg, qui faisaient partie de la Lorraine, s'étaient établis sur un pied d'indépendance féconde en troubles et en révolutions. Aussi Charles le Simple n'accrut-il pas sa puissance par la réunion de cette couronne à celle qu'il portait déjà. Faible rejeton de la race de Charlemagne, incapable de soutenir le poids d'un gouvernement si difficile dans un pays continuellement exposé aux agitations et aux démembrements, il sentit le besoin du secours d'un ministre, et lit choix de Raynier (Raguiner), seigneur sur les bords de Moselle, qui, banni par le roi Zwentebold, s'était attaché à la France. Ce personnage, souche de la maison de Hesse et héros de l'antique Roman du renard (Reinecke-Fuchs), devint donc le premier duc-bénéficiaire de la Lorraine que jusqu'à sa mort (916) il gouverna fidèlement pour Charles le Simple; et son fils Gislebert obtint après lui l'investiture de sa succession.

La révolte et les attaques de Robert le Fort et du duc Raoul de Bourgogne ne firent qu'ajouter de plus grandes difficultés encore à celles que Charles rencontrait pour se maintenir en Lorraine. Forcé de s'y retirer par les succès de ses ennemis, il attendait là des secours promis par l'empereur, et pour les obtenir plus sûrement, il céda à Henri Ier tous ses droits sur ce pays (921 ou 923.)

Charles le Simple ayant terminé sa triste carrière dans la captivité (928), la Lorraine cessa d'être un royaume, et les seigneurs se soumirent à la suzeraineté de Raoul de Bourgogne déjà en possession de la couronne de France. Mais ces provinces furent disputées à Raoul par le roi de Germanie qu'appuyaient alors les trames de Rotgaire, archevêque de Trèves, ainsi que celles de Gislebert, désireux de s'affermir comme duc de Lorraine et prêt à rendre hommage à celui des deux souverains qui consentirait à lui accorder cette dignité.

Ce dernier avait d'abord affecté le zèle pour Raoul contre Charles, puis, ne trouvant pas le duc de Bourgogne suffisamment favorable à ses intentions, s'était tourné du côté de Henri Ier. L'empereur, hors d'état de résister aux forces de Raoul, convint d'une trêve avec lui et repassa le Rhin. Gislebert, le plus ambitieux et le plus inconstant des hommes, révolté dans la suite contre Othon son beau-frère, offrit la souveraineté du duché de Lorraine à Louis d'Outremer. Des hostilités éclatèrent en conséquence entre les deux princes, et le duc Gislebert, dans la guerre excitée par ses caprices, perdit la vie en se noyant dans le Rhin qu'il voulait traverser sur son cheval, à la nage, après un combat malheureux (939).

Vainement Louis d'Outremer essaya, et en épousant la veuve de Gislebert, la duchesse Gerberge, soeur d'Othon Ier, et par des efforts de valeur et d'activité, de conserver la Lorraine que l'empereur lui enleva bientôt pour la laisser à son neveu Henri, fils de Gislebert, encore tout enfant. La régence fut donnée, avec le titre de duc, à Othon, comte de Verdun, et après sa mort, qui suivit de près celle de son pupille (943 ou 944), le choix impérial accorda la Lorraine à Conrad le Sage, duc de la France rhénane, qui épousa Luitgarde, fille unique d'Othon Ier. Conrad commanda l'armée envoyée par l'empereur au secours de Louis d'Outremer contre Hugues le Grand, comte de Paris, et destinée à appuyer la sentence du pape au sujet de la nomination d'un archevêque de Reims. Plus tard (953), s'étant insurgé contre son beau-père, il fut destitué du duché de Lorraine et remplacé par Brunon, archevêque de Cologne, frère d'Othon Ier.

Ce pays, en l'espace de cent ans, avait donc fréquemment changé de maîtres : il s'était vu soumis tantôt aux rois de France, tantôt aux empereurs, réuni sous le même sceptre, puis cédé partiellement ou en totalité, par les rois de Germanie, à ceux de France et réciproquement. Sa couronne royale s'était brisée dans la chute de Charles le Simple. Les révolutions continuelles, l'anarchie croissante amenèrent un démembrement inévitable qui s'opéra sous l'administration et d'après les vues prudentes de Brunon.

La Lorraine, très étendue dans l'origine, s'était considérablement resserrée lorsque la Suisse, la Franche-Comté, la Tarentaise, quelques villes encore et d'autres territoires en avaient été détachés pour former le royaume de Bourgogne, après la mort de l'empereur Charles le Gros. De nombreux seigneurs s'y étaient établis, maîtres absolus, chacun dans son canton, et pourtant restaient soumis à la suzeraineté de l'empereur ou à celle du roi de France; les ducs mêmes qui la gouvernèrent depuis Raynier n'avaient cessé d'être des vassaux, aussi bien que le duc de France, le duc d'Aquitaine, le duc de Bourgogne. Elle allait maintenant être partagée en basse Lorraine ou Ripuaire et en haute Lorraine ou Mosellane, comprise entre le Rhin et la Moselle jusqu'à la Meuse, bornée par l'Alsace, le Luxembourg, la Bourgogne, la Champagne, et en un mot se composant à peu près du territoire qui a porté de puis exclusivement le nom de Lorraine.

Brunon, qui le premier prit le titre d'archiduc, à cause de la suprématie qu'il exerçait, s'adjoignit (959), comme duc de la haute Lorraine, Frédéric, comte de Bar, beau-frère de Hugues Capet, pour satisfaire aux exigences des Lorrains-Mosellans, peuples très aguerris qui voulaient un duc porte espée, et il donna le commandement militaire de la basse au comte Godefroy des Ardennes.

L'archevêché de Trèves et les trois évêchés de Metz, de Toul et de Verdun se constituèrent aussi dès lors en souverainetés indépendantes qui, de même que quelques autres domaines seigneuriaux ou ecclésiastiques, furent comme séparés de la Lorraine.

Le roi de France, Lothaire, à l'instigation de Raynier, comte de Hainaut, et de Lambert, comte de Louvain, dépossédés par Brunon, avait songé sérieusement à faire revivre ses droits sur cette province, puis il les céda à son frère Charles, qui, par héritage de sa mère Gerberge, veuve du duc Gislebert, y était déjà propriétaire de divers biens.

Par une sage combinaison politique, Othon II offrit le duché de basse Lorraine au prince Charles (977), sous la condition de le tenir et de rendre hommage comme mouvant de la couronne de Germanie. L'empereur avait subtilement calculé qu'une pareille proposition séduirait un prince qui, au fait, privé de toute part dans l'héritage du royaume de France, était simplement sujet et vassal du roi son frère. Charles, en acceptant ce présent funeste, se brouilla avec Lothaire, indisposa contre lui-même toute la France, et prépara ainsi de ses propres mains, pour Hugues Capet, les moyens de lui ravir, dix ans plus tard, la couronne à laquelle il aurait eu un légitime droit, après son neveu, Louis le Fainéant, mort sans enfants, « si dans la seconde race, dit le père Daniel, on s'étoit crû astreint à la loi et à la coutume qui s'observoit sous la première pour la succession. » Un reste d'attachement pour le sang de Charlemagne ne pouvait effectivement prévaloir contre la répugnance inspirée aux Français par un prince de leur nation volontairement humilié sous la suzeraineté d'un monarque étranger.

Lothaire, mécontent d'une convention effectuée sans qu'il y fût intervenu, fondit sur la Lorraine, reçut à Metz l'hommage d'un grand nombre de seigneurs, pénétra brusquement dans Aix-la-Chapelle d'où il fit fuir l'empereur, et ravagea tout le pays sous ses pas. Othon, ayant rassemblé une armée, usa de représailles envers la Champagne et parut en vue de Paris.

Il n'y put demeurer que trois jours : effrayé par les forces du roi, qui venait de lui couper le retour, il décampa et se posta derrière la Meuse. L'année suivante (980), la paix se fit entre eux, à condition que la possession de la Lorraine demeurerait à l'empereur qui reconnaîtrait toutefois les droits de la couronne de France sur ce pays et ne le tiendrait que comme bénéficiaire du roi.

Après avoir lutté vainement, quelques années plus tard, les armes à la main, pour enlever la couronne à Hugues Capet, le duc Charles , trahi et livré à son ennemi , mourut prisonnier (993) ; et son fils Othon a été le dernier duc particulier de la basse Lorraine qui dès lors se confondit, même de nom, avec le duché de Brabant. Ce fut à l'exclusion des deux sœurs d'Othon, Gerberge, épouse de Lambert, comte de Louvain, et Hermengarde, mariée à Albert, comte de Namur, qu'avec l'appui de l'empereur Henri II, Godefroy, comte de Verdun, neveu de Bonne, fille de Ricuin et épouse de Charles de Lorraine, par conséquent cousin germain d'Othon, adopté par lui, fit tomber cette province en sa possession. Il la transmit à son frère, Gothelon le Grand, qui réunit encore, pendant quelques moments, les deux Lorraines. La basse seule passa à Godefroy le Bossu, fils de Gothelon, et, après sa mort (1076), au fils de sa soeur Ide, à l'illustre Godefroy de Bouillon. Celui-ci, en partant pour la première croisade pendant le cours de laquelle il devint roi de Jérusalem (1099), renonça au duché de basse Lorraine en faveur de Henri, comte de Limbourg, qui fut déposé peu après. Godefroy le Barbu, comte de Lorraine, descendant de Gerberge, le posséda ensuite (1106) et le transmit à ses héritiers.

Les empereurs, ne voyant dans l'ancien royaume de Lorraine qu'un perpétuel sujet de troubles, ne prétendirent plus le conserver à titre immédiat, et se bornèrent à y établir des ducs particuliers, dévoués à leur autorité et capables de maintenir une barrière entre la France et l'Allemagne. Les premiers de ceux-ci n'eurent qu'un pouvoir viager, égal seulement à celui de simples gouverneurs. Tels furent dans la haute Lorraine, désormais la seule proprement dite et contenue, à partir de cette époque, dans ses limites modernes, Thierry, puis son fils Frédéric, aïeul de la célèbre comtesse Mathilde, après la mort duquel (1027) cette province resta sans duc particulier et fut réunie ensuite à la basse Lorraine, ainsi qu'on l'a vu plus haut, sous l'autorité de Gothelon.

Lorsque ce prince eut cessé d'exister (1044), le démembrement, effectué déjà entre Charles le Chauve et Louis le Germanique, renouvelé sous l'archiduc Brunon (vers 960), fut consommé, pour la dernière fois, par l'empereur Henri III, et la Lorraine demeura reconnue fief de la couronne d'Allemagne.

Ainsi s'était éteinte la famille de Charlemagne, ou du moins fut-elle alors confondue en d'autres sans leur communiquer son éclat. Plus tard on sera dans le cas de voir comment des prétentions, qui se rapportent au sujet principal de cet ouvrage, cherchèrent à la ressusciter par le moyen de fictions généalogiques, et à s'en faire un point d'appui, aux temps des troubles religieux de la France.

Voici donc l'instant où la Lorraine, sortie de tant de vicissitudes, devient souveraineté héréditaire de l'illustre race dont sont issus les Guises, de cette antique famille destinée, en s'unissant sept siècles après avec la descendante de Rodolphe de Habsbourg , à ceindre une couronne impériale et à recevoir[2] 1 la Toscane en échange des duchés de Lorraine et de Bar, cédés viagèrement au beau-père de Louis XV, au roi déchu de Pologne, Stanislas Leczinski, sous la condition qu'après lui ils appartiendraient enfin irrévocablement à la France...

 

[1] Richard Vasbourg, Antiquités de la Gaule Belgique. [2] Par le traité de Vienne, du 18 novembre 1738. Déjà, en 1662, Charles IV de Lorraine, privé de postérité légitime, avait voulu transmettre ses duchés à Louis XIV. Ce monarque s'amusait à la foire de Saint-Germain lorsqu'on lui apporta l'acte qui consacrait une aussi importante acquisition, et dit en le recevant «qu'il n'y avoit point de bijou à la foire qui valût celui qu'il venoit de gagner. Tous les membres collatéraux de la maison de Lorraine devaient, par compensation, obtenir le rang de princes du sang en France avec droit de succession à la couronne en cas d'extinction de la maison de Bourbon. Mais l'opposition du parlement empêcha la signature et l'exécution de ce traité, dont les clauses, éblouissantes aux yeux des princes lorrains, avaient effacé, sous l'appât de chances invraisemblables, la considération de leurs réels intérêts de grandeur et de puissance. Voir Les Mémoires de Beauvau, pages 211, 212.

 

...Nulle généalogie peut-être n'a donné matière à plus de conjectures que celle de la maison de Lorraine. Non contents de voir se perdre son origine dans la nuit des temps, selon l'expression consacrée, certains auteurs ont prétendu la retrouver presque dans les nuages de la fable. C'est ainsi que le plus aventureux d'entre eux a écrit : « L'an de la création du monde 4020, selon Eusèbe, environ 1179 ans avant l'incarnation de Jésus-Christ, Troie, la grande habitation de la noblesse, fut destruicte par les Grecs, et le roy Prian, ses trentes enfans les uns tuéz lès autres égaréz en divers lieux, entre lesquelz Francus fils d'Hector et Hélennes son petit frère furent poursuivis. Avec OEnéas et Anthénor ils se transtportèrent en diverses régions pour habiter OEnéas à Rome où il espousa Lamine fille du roy latin, Anthénor à Padoue et au territoire où il fonda la ville de Venise, Hélennes en Pirrye dicte à présent Albanie, et Francus en la basse Scithie et Pannonie qu'on dict à présent Hongrie dont ils s'appelèrent Seithes. Lors tous les pays de Loraine et Barroys s'appeloient Gaule belgique compris sous la monarchie des Gaules dont Rémus restoit Roy ennemis des Romains qui donna sa fille en mariage audict Francus par l'entremise de Mosellane prince Troyen cousin germain de Francus qui lui donna pour récompense le gouvernement de la Gaule belgique soubz ledict Rémus, laquelle il nomma Mosellane supérieure et du costét du Barrois Mosellane inférieure puis furent dictes l'Austrie mosellanique depuis Austrasie par un prince Austrasius qui y commanda soubz Louis premier Roy chrestien et après Leuire et finalement Loraine par Lotaire. Du mariage de Francus descendirent 40 Roys et deux Ducs qui régnèrent successivement sur les lignes Troyennes qui avoient suivy Francus jusques à Pharamont. Des 40 Roys et deux Ducs y en eust seize qui régnèrent en Pannonie dicte Hongrie environ 729 ans avant la nativité de nostre Seigneur 440 ans ; auquel temps ces princes et Roys descendirent et conquestèrent la Suaxonie et Ménapie, dicte après Gueldres, et sur ces provinces le reste desdicts quarante Roys et deux Ducs régnèrent soubz le nom de Sicambriens, du vaillant prince Sicambre qui édifia la cité de Cicambre qu'on dict après Bude en Hongrie et soubz ce nom firent la  guerre aux Romains jusqucs au temps de Jules Coesar qu'ils furent appelés Germains et Francs d'où fut dicte François ou Francfort et Germanie en deçà et delà le Rhin. Ils régnèrent environ 800 ans jusques au règne dudict Pharamont et de Marcomire son père duc de Franconie, prince troyen qui fut  environ l'an du salut 370, auquel temps le tiran Caroner Roy des Vandales ruina Metz, tout le pays de Loraine et subjugua les Gaules dont enfin il fut chassé par lesdicts princes troyens qui en lurent seigneurs à Tours »

La suite du discours et la table qui l'accompagne ont pour objet de démontrer que, tirant leur origine de la famille royale de Troie, les Guises, « les seigneurs de Joinville sont issuz de Charlemagne, empereur des Romains et Roy des François[1]. »

Une autre version, assez curieuse encore, et beaucoup plus empreinte de vraisemblance, établit[2] :

« Qu'Erchinoald est la tige indubitable de la maison d'Alsace, d'où descendent tous ceux de la maison de Lorraine et Autriche jusques à présent, et qu'il estoit parent de Dagobert Roy de France et de Saint-Vandrille abbé de Fontenelles, comme il se voit en la cronique de Frédégaire nombre 84. Parce qu'Ega cousin du Roy Dagobert avoit épousé en premières nopces la fille d'Arnould duc d'Austrasie, dont on ne scait le nom; laquelle estoit soeur du grand Saint-Arnoud duquel je ferai descendre la maison illustre de Bourbon, et cest Arnould estant fils d'Angelin qui avoit épousé Blitikte fille du Roy Clotaire Ier il s'ensuit que le Roy Dagobert et la femme d'Ega estoîent cousins au quatrième degré.

De la maison d'Alsace :

Ega premier conseiller du Roy Dagobert, puis maire du palais sous Clovis II, épousa en premières nopces N. fille d'Arnoud de laquelle il eut un fils, Erchinoald maire du palais de France soubs le règne de «Clovis II en 647. Il achepta des pirates Sainte-Baltide ou Baudour, Angloise de nation, vendue avec d'autres à cause de leur beauté et la voyant fort vertueuse il la fit épouser à Clovis II. Après quelque temps il mourut n'ayant qu'un fils, Leudebic autrement Landregesile maire du palais de France sous Childéric II et sous Thierry, roy de France épousa N. de Bourgongne. Eubroin son compétiteur le fit tuer en 718. N'eut qu'un fils, Adalric ou Athic qui fut fait duc d'Allemagne par le crédit de son père en 666 et épousa Berchuinde dont il eut six enfants,

« 1° Etichon ou Etic, comte de Boisy et d'Ettenheim, mort environ l'an 750, eut deux enfants,

« 1° Albéric, comte en Alsace, mort environ 780, eut quatre enfants,

« 1° Ebrard, comte en Alsace, mort en 820, eut un fils,

« Ebrard II, comte d'Alsace, mort l'an 880, épousa Adalinde de laquelle il eut

« Huges ou Hugues, comte d'Alsace, mort environ l'an 962, qui épousa Hildegarde de laquelle il eut trois enfants,

« 1° Ebrard III, comte d'Alsace, mort environ 980, eut deux enfants,

« 1° Albert ou Adelbert, comte-marchis en Alsace, mort en 1034, eut deux femmes.

« Enfants d'Albert : 1° Gérard Ier, comte-marchis en Alsace, mort en 1046, épousa Gisèle, eut quatre enfants; 2° Albert duc de la Lorraine Mosellane, en 1046, épousa Intte ou Itte de laquelle il eut deux enfants : le premier, Sivard, comte de Metz, mort sans hoirs avant son père, et le deuxième, Mathilde, épousa Folmart, comte de Lunéville.

« C'est icy que les ainéz de la maison d'Alsace ont quittez le nom de cointe d'Alsace pour prendre celluy de duc de Lorraine. »

Effectivement l'empereur Henri III, convaincu de la nécessité de fixer d'une manière plus solide et plus calme le gouvernement de la Lorraine, en investit (1044), à titre de duché héréditaire, Albert d'Alsace qui, peu de temps après, fut tué (1047) dans une escarmouche contre Godefroy, duc de la basse Lorraine. Henri, de sa propre autorité, lui donna pour successeur son neveu[3], dit-on, Gérard II, fils de Gérard Ier, véritable souche de la maison de Lorraine et vingt-cinquième aïeul de l'empereur François Ier, époux de Marie-Thérèse.

Le père et le grand-père de Gérard avaient porté le double titre de comte-marchis en Alsace, très probablement à cause de leur possession du pays situé entre le comté de Trèves et celui de Metz, limitrophe de la France et de l'Allemagne ; lui-même le prit donc en Lorraine. Il eut pour épouse Hadvide, fille d'Albert Ier, comte de Namur, et d'Hermengarde de Lorraine, qui, par son père, Charles de France, duc de la basse Lorraine, était petite-fille du roi Louis d'Outremer : filiation importante à noter puisqu'elle fait passer, par les femmes seulement il est vrai, du sang de Charlemagne dans les veines de la maison de Lorraine, et qu'on voulut plus tard, par une interprétation hyperbolique, essayer d'en induire des droits imaginaires.

Gérard, prince entreprenant et résolu, rencontra, dès le début, de graves difficultés à faire reconnaître ses lois et payer des impôts par les seigneurs indépendants qui abondaient dans son duché. Il s'y rendit odieux à la noblesse par ses tentatives d'autorité, eut, en conséquence, des guerres tenir, et se vit aussi disputer ses États par Godefroy le Hardi venu de la basse Lorraine. Il se maintint, grâce à une valeur et à une sagesse dignes de servir d'exemple à tous ses successeurs ; mais pourtant, fait prisonnier, il passa une année dans la captivité. L'intervention du pape Léon IX, ancien évêque de Toul, son cousin, qui lui était très attaché, obligea Godefroy à lui rendre la liberté et à déposer les armes.

Gérard mourut en 1070 et fut enterré dans l'église de l'abbaye de Remiremont. On soupçonna que ses jours avaient été abrégés par le poison.

Avant le douzième siècle, sur l'emplacement actuel de la ville de Nancy, il n'existait qu'un château ; les premiers ducs faisaient leur résidence à Chatenoys, bourg situé entre Neufchâteau et Mirecourt, et dont le prieuré fut fondé par Hadvide de Namur [4] (1069).

Aussitôt après la mort de Gérard d'Alsace, sa descendance se divisa en deux lignes : de son second fils, Gérard, sortit la première branche de Vaudémont qui, à la dixième génération, s'éteignit dans la famille des seigneurs de Joinville ; Thiern, l'ainé, hérita de la Lorraine.

La suite de ces souverains, remarquables, presque sans exception, par l'élan et par l'énergie de leur caractère, en montre, la plupart, ne conservant l'autorité qu'à force de valeur et de résolution, ardents à soutenir des luttes continuelles soit contre le comte de Bar, soit contre d'autres seigneurs, contre l'évêque ou les bourgeois de Metz, quelques-uns occupés, avec grandeur et succès, à améliorer le sort de leurs peuples par de sages lois, par de généreuses institutions, d'autres frappés de l'excommunication de Rome, attachés à la cause de l'empire, mais plus souvent encore se signalant par leurs exploits, répandant leur sang sur les champs de bataille , dévoués au service de la France vers laquelle ils semblent constamment incliner jusqu'à ce qu'ils aient établi leur complète indépendance des empereurs.

Thierry dut d'abord faire la guerre pour réprimer l'insubordination des seigneurs, puis, ayant embrassé le parti de Henri IV dans ses querellés avec Grégoire VII, il se vit atteint, ainsi que ses États, par les foudres lancées du Vatican contre l'empereur. Il fut aussi obligé de combattre son frère Gérard de Vaudémont qui, mécontent du partage fait entre eux, l'avait attaqué et voulait le dépouiller ; mais Henri IV accommoda ce différend en érigeant en comté la seigneurie de Vaudémont. Thierry éprouva encore des difficultés multipliées de la part des évêques et des églises : ce qui n'empêcha pas qu'imbu de l'esprit de dévotion chevaleresque de son temps, il ne voulût prendre la croix pour aller dans la terre sainte. L'affaiblissement de sa santé ne lui permit point de réaliser ce projet, et, par une clause de son testament, il ordonna que ses funérailles fussent faites à la manière de la noblesse française, dont il descendait par les femmes.

D'un des petits-fils de Thierry se forma la branche de Fleurange, qui se soutint pendant peu de générations seulement.

Simon 1er, qu'il avait eu de Gertrude de Flandre, régna, après lui (1155) sur la Lorraine. 11 eut pour épouse Adélaïde, soeur de Lothaire, duc de Saxe et empereur: La ville de Nancy commençait à peine à se former : il y bâtit et y habita un château. Lothaire, son beau-frère, s'étant rendu en Italie, il l'y accompagna et combattit avec lui dans la guerre contre Roger, roi de Sicile. Certaines traditions rapportent qu'il prit la croix pour aller secourir Foulques, duc d'Anjou, roi de Jérusalem, et qu'au retour il tomba malade : ce qui est avéré, c'est qu'il mourut à Venise (1139).

Sa femme, princesse très mondaine, qui entretenait une liaison coupable avec un comte de Salm, fut convertie, dit-on, par l'effet presque miraculeux d'une simple parole que lui adressa saint Bernard, traversant alors la Lorraine.

Simon Ier eut pour successeur son fils Mathieu 1er qui, grand bienfaiteur des églises, encourut pourtant l'excommunication comme coupable d'avoir empiété sur les propriétés de ses voisins pendant qu'ils étaient à la croisade. Ce fut avec lui que Dreux ou Drogon échangea (1155) la ville naissante de Nancy, que possédait celui-ci, contre Rosières-aux-Salines et d'autres terres. Mathieu s'était engagé d'abord dans le schisme de Victor III contre le pape Alexandre III, mais il revint bientôt à d'autres sentiments ; et ce dernier pontife ayant déclaré dans un concile que tous les chrétiens devaient être exempts de la servitude, les affranchissements commencèrent vers cette époque en Lorraine où les peuples, non au temps de la conquête, mais par suite des usurpations et des violences des seigneurs, étaient devenus presque serfs et attachés à la glèbe.

Le duché, après la mort de Mathieu Ier (1176), fut gouverné par son fils Simon II, prince rempli de sagesse, qui s'appliqua à rendre la justice et fit, dit-on, sur la fin de son règne, recueillir toutes les anciennes lois. Il expulsa les Juifs, prohiba les farces et les comédies représentées en public, contint les excès du luxe, modéra la licence des troupes et aima mieux faire des concessions à son frère Ferry de Bitche, qui se croyait lésé dans son partage, que de se mettre en guerre contre lui.

La prudence et l'équité de Simon lui avaient acquis une réputation telle qu'il était fréquemment choisi pour arbitre dans les affaires les plus importantes. Vertueux et philosophe, ce prince, dégoûté du trône, se retira (1205) à l'abbaye de Stultzbroon où il acheva sa vie loin du monde et des soucis du gouvernement (1207).

Ici s'élève entre les historiens une difficulté non résolue touchant l'ordre appliqué alors dans la succession au duché de Lorraine. Il s'agit de décider si Ferry de Bitche, frère de Simon II qui ne laissait pas d'enfants et par conséquent héritier légitime, mentionné souvent d'ailleurs avec la qualité de duc[5], a en effet régné sous ce titre, ou si le duché de Lorraine passa directement des mains de Simon II à celles de son neveu Ferry ou Frédéric 1er. Cette dernière opinion est toutefois la plus probable et la plus généralement adoptée.

Ferry 1er doit donc avoir commencé à régner en 1206, du vivant de son père et de son oncle. Le comte de Bar ayant d'abord commis des ravages sur ses terres, il voulut exercer des représailles contre celles de ce seigneur, mais malheureusement il l'ut, ainsi que ses deux frères, l'ait prisonnier par lui. Ferry s'empara plus tard de Haguenau pour l'empereur, auquel il avait offert son secours, et reçut en récompense de cet important service la possession de la petite ville de Rosheim en Alsace. Plus favorisé en cette guerre étrangère que lorsqu'il avait eu à défendre ses propres États, il rentra triomphant dans sa capitale. Traversant Saint-Dié, il fut touché des misères de cette ville, dont une grande partie avait été consumée par les flammes en 1155, et envoya pour la repeupler cinquante familles prises parmi ses sujets. Ce prince avait eu aussi à combattre Henri, comte de Salm, dans le but d'obliger ce dernier à la restitution de biens enlevés par lui au monastère de Senones dont l'historien dom Calmet a été abbé dans la suite.

Ferry mourut en 1213, laissant la Lorraine à son fils Thiébaut ou Thibaut Ier, le plus beau, dit-on, des princes de son temps.

Thiébaut alla porter le secours de son bras à l'empereur Othon IV, combattit en héros sous ses drapeaux et reçut une blessure à la bataille de Bouvines. Tous les auteurs remarquent comme un avantage précieux pour les Lorrains guidés par Thiébaut qu'ils parlaient également français et allemand.

Ce prince lit une tentative funeste pour recouvrer la ville de Rosheim dont l'empereur s'était emparé à la mort du duc Ferry, sous prétexte qu'elle n'avait été l'objet que d'un présent personnel et viager. Frédéric le retint alors auprès de lui, et quand l'intervention de l'évêque de Metz lui eut procuré la faculté de retourner librement dans ses États, l'empereur le fit suivre par une adroite courtisane qui s'insinua dans son esprit, profita de son intimité pour lui faire boire du vin empoisonné et disparut aussitôt. Le duc succomba à cette perfidie? (1220).

Il ne laissait point d'enfants, et sa succession revint à son frère Mathieu.

Les commencements de ce nouveau règne furent consacrés à l'arrangement de différentes affaires domestiques, ainsi qu'à la répression des soulèvements du violent Hugues, comte de Lunéville, et de plusieurs seigneurs lorrains. Mathieu II fit un traité avec l'évêque de Metz, puis, comme presque tous ses prédécesseurs, soutint la guerre contre son importun voisin le comte de Bar, dont il dévasta les Étals pour se venger des ravages précédemment commis dans les siens par ce dernier : telle était, presqu'à chaque génération, la marche habituelle des rapports entre ces deux souverains dont les sujets payaient ainsi les frais d'une constante rivalité. Mathieu finit pointant par conclure la paix avec le comte.

Vers cette époque les chevaliers Teutons, forcés de quitter Acre, vinrent se fixer à Marbourg, en Hesse, et les oppressions auxquelles ils se trouvèrent exposés excitèrent dans la suite l’intérêt de plusieurs des ducs de Lorraine empressés de leur d'efficaces secours.

Mathieu II se montra toujours vaillant, religieux, sévère observateur de la justice. Il aurait même poussé jusqu'à l'excès le culte de cette vertu s'il était vrai qu'au début de son règne il eût, ainsi que le rapporte le père Saleur, dans sa Clef ducale, fait écorcher vif un gouverneur qui avait prévariqué dans sa charge.

Par un privilège attaché à leur qualité de marchis, les ducs de Lorraine jouissaient de tout temps du droit d'assigner le champ de bataille ainsi que de présider aux duels qui avaient lieu dans le pays situé entre la Meuse et le Rhin, et Mathieu II sut maintenir avec énergie cette prérogative contre les efforts du comte de Bar pour y porter atteinte.

Ferry II, son fils, qui posséda le duché après lui (1881), signala son avènement par des actes d'équité et gouverna constamment avec sagesse et talent. C'est de son règne que datent, en général, les affranchissements en Lorraine, à cause de ceux qu'il accorda entre autres aux villes de Neufchâteau, Chatenoys, Bruyères, Frouard, Arches, Montfort, Nancy, Lunéville, en les dotant de lois stables et en les soustrayant à la domination absolue de leurs seigneurs qui jusque-là en exigeaient « des tailles et des services, et y faisaient le haut et le « bas, le plus et le moins. »

Ferry II, député en Espagne auprès d'Alphonse de Castille pour lui offrir la couronne impériale de la part des électeurs, reçut à genoux, des mains de ce prince% l'investiture des fiefs qu'il tenait de l'empire et cinq étendards, emblèmes d'un égal nombre de dignités ou d'attributions, savoir : celles de grand sénéchal, de représentant de l'empereur dans les duels des nobles entre le Rhin et la Meuse, de comte de Remiremont, de marchis ou grand voyer de l'empire dans toute la Lorraine, enfin pour la l'égale qui appartenait à l'empereur dans les abbayes de Saint-Pierre et de Saint-Martin de Metz et dont celui-ci gratifiait le duc.

Dans une guerre que Ferry avait déclarée aux Messins, il fut vaincu à Moresberg (1280). Des différends survenus entre plusieurs princes durent leur aplanissement à ses efforts.

Les privilèges judiciaires, militaires et honorifiques qui distinguèrent le corps de la chevalerie du reste de la noblesse lorraine furent institués par lui. Ses monnaies paraissent être les plus anciennes de toutes celles des ducs de Lorraine. Il avait reçu (1298) de l'empereur Albert le droit d'en frapper.

Sa vie se termina le 31 décembre 1303, et le trône fut occupé alors par son fils aîné, Thiébaud II.

Celui-ci, avant son avènement, avait déjà vaillamment se couru Albert d'Autriche contre Adolphe de Nassau (1298), à Gelheim, où le dernier fut tué. 11 signala son début comme souverain par un acte de vigueur contre les nobles de ses États en les réduisant à la condition de simples sujets. Thiébaut II fit preuve de courage à la bataille de Mons-en-Puelle (1304) ; puis, par l'influence qu'il s'était acquise et dans un esprit de conciliation doublement louable chez un guerrier aussi entre prenant, il prépara la paix entre le roi de France et les Flamands.

Une assemblée des États, tenue à Colombey vers 1306, décida que les fils ou filles du fils aîné d'un duc de Lorraine, décédé avant son père, hériteraient du duché à l' exclusion des frères du dernier souverain et des autres héritiers quels qu'ils fussent. De vives contestations résultèrent plus tard de ce droit de succession établi ainsi dans la ligne directe, même féminine.

Le roi Philippe le Bel s'étant rendu en Lorraine y fut reçu magnifiquement par le duc Thiébaut qui le reconduisit à Paris et l'accompagna jusqu'à Lyon où ce monarque allait assister au couronnement du pape Clément V. En dépit de relations aussi amicales et de services précédemment rendus à la France, Thiébaut n'eut pas moins à soutenir de vives querelles avec cette puissance, au sujet de la ville de Neufchâteau qu'elle protégeait d'une manière inquiétante pour lui. Attaqué par l'évêque de Metz, il l'avait vaincu; il avait fait prisonniers les comtes de Bar et de Salm; puis, dans des hostilités contre le comte de Vaudémont, il fut lui-même blessé au combat de Puligny.

Ce duc était remarquable par sa bravoure, par sa bienfaisance et par l'affection qu'il portait au soldat.

Ferry III, son fils, né en 1282, avait épousé, en 1308, Isabelle d'Autriche, fille de l'empereur Albert. Il fut surnommé le luitteur (lutteur), à cause de sa force extraordinaire et de son infatigable vaillance. Sa vie belliqueuse a été écrite par un anonyme contemporain. Des discussions s'élevèrent, particulièrement au sujet du droit de battre monnaie, entre lui et le connétable Gaucher de Châtillon, second époux de sa mère dans le domaine de laquelle était comprise la ville de Neufchâteau où se frappait la monnaie.

Sous son règne, les Templiers, recherchés en Lorraine, y furent traités beaucoup moins rigoureusement qu'en France; on se contenta de les disperser dans les monastères, pour y faire pénitence, en leur accordant une modique pension.

Le comte de Vaudémont se soumit à l'hommage envers Ferry, et celui de Bar conclut avec lui un traité d'amitié et d'alliance perpétuelle. Mais la prospérité de son gouvernement fut troublée par une famine qui désola la Lorraine et dont les effets désastreux s'accrurent encore par ceux d'une maladie pestilentielle suivie d'inondations et de tremblements de terre.

Lorsque, après la mort de Henri VII, Louis, duc de Bavière, et Frédéric le Bel, duc d'Autriche, eurent été élus tous deux empereurs par des partis différents, Ferry, combattant pour Frédéric, se vit, ainsi que ce prince et son frère, fait prisonnier à la bataille de Mühldorf. La liberté lui fut rendue par Louis de Bavière, à la demande de Charles le Bel, roi de France; et, se séparant alors de la cause de Frédéric, il s'attacha par reconnaissance au pays dont le souverain avait brisé ses fers. Bientôt il se ligua avec l'archevêque de Trèves, le roi Jean de Bohême, le comte de Luxembourg et Edouard, comte de Bar, contre la ville de Metz. Leurs forces réunies se trouvant insuffisantes pour faire le siège, ils dévastèrent les environs, et les Messins furent obligés de conclure la paix à l'avantage de ces princes coalisés (1324).

Dans le cours de la même année, le duc de Lorraine avait amené des renforts, en Guienne, à Charles le Bel contre les Anglais; et, un peu plus tard (1528), il accompagna avec le même dévoilement Philippe de Valois, marchant en Flandre pour protéger le comte de cette province menacé par une révolte de ses sujets. Ferry III l'ut tué en combattant héroïquement à la bataille de Mont-Cassel, et ce duc de Lorraine cimenta ainsi de son sang un attachement pour la France auquel son successeur devait payer de même le tribut de son courage et de sa vie.

Raoul n'était âgé que d'environ quinze ans lorsqu'il perdit son père; et, par déférence filiale, il laissa entre les mains de sa mère une régence qu'elle exerça avec sagesse. Après la mort de cette princesse (1332), il contraignit les bourgeois de Toul à le reconnaître pour leur gouverneur. Sa première femme.

Aliénor de Bar, ne lui ayant pas laissé d'enfants, il s'unit en secondes noces à Marie de Blois, fille de Guy de Châtillon, comte de Blois et de Dunois, et de Marguerite de Valois. Il en reçut, en dot, plusieurs terres considérables, entre autres la seigneurie de Guise[6], provenant de l'ancienne maison d'Anjou, et qui fournit plus tard le titre principal de cette branche cadette si célèbre de la maison de Lorraine.

Raoul eut à guerroyer contre le comte de Bar qui refusait de lui rendre hommage; mais l'intervention de Philippe de Valois apaisa la querelle.

Ce duc fut fondateur du chapitre de Saint-Georges dont le souverain était toujours, de droit, premier chanoine.

Constamment avide de gloire, il partit pour voler au secours d'Alphonse de Castiile attaqué par les Maures qui furent défaits à la bataille de Gibraltar, où Raoul commandait l'aile gauche de l'armée, puis expulsés d'Algésiras, et dont le roi, ainsi que sa femme et ses deux fils, de même que le roi de Tunis, furent faits prisonniers au moment où ils cherchaient à se réfugier sur leurs vaisseaux. Raoul avait eu la principale part aux succès de la campagne, et, de retour dans ses États, il soumit l'évêque de Metz, Adémar, qui, profitant de son absence, avait voulu s'emparer d'un château, aujourd'hui la petite ville de Château-Salins, construit par la régente Isabelle d'Autriche.

Le duc Raoul, après avoir secondé Philippe de Valois dans la guerre de Bretagne, se rendit avec l'élite de sa noblesse à l'armée du même monarque pour combattre avec lui contre les Anglais ; il fit des prodiges de valeur, mais, victime d'un sort pareil à celui de son père, il périt en héros à la journée de Crécy (1346)...

[1] Mss. de la Bibl. nation., suppl. franc. 1054, fol. 147. [2] Véritable origine de la Maison de Lorraine, par le P. Vignier, oratorien, 1649. — Origine de la très illustre Maison de Lorraine ; supplément l'histoire de la maison de Lorraine, par le P. Benoit, Toul, 1712, 1714. [3] Cette qualité de neveu, niée formellement par le P. Benoît (Origine de la très illustre Maison, etc.), a fourni un grand sujet de controverse. Voir, pour l'affirmative : Fiirstentafel der Staaten-Geschichte, J.-F. Danimberger, Regensburg, 1831. [4] « Toi, viateur scai-tu qu'icy repose?

«  Pose ton pas et lis ceste écriture ;

«  Ah ! ce n'est pas de basse créature

« Le corps; certe, comme le lieu supose;

« C'est Havois de Lorraine duchesse,

« Laquelle pleine de largesse

« Construit le cloître l'an MLXIX

« Et elle le fit tout de neuf. »

(Épitaphe très postérieure à l'époque de la mort de Hadvide de Namur.)

[5] Ainsi qu'on en trouve la preuve aux pièces justificatives fournies par D, Calmet dans son grand ouvrage. [6] Ville de Picardie, chef-lieu du petit pays nommé Tiérache, située sur l'Oise, à six lieues de Vervins, et qui était, au neuvième siècle, l'une des douze pairies du comté de Flandre. La construction du château de Guise, rebâti en 1549, datait du onzième siècle.

...La Lorraine pleura Raoul comme l'un de ses souverains les plus vaillants, « qui en son temps fut un autre Rolland et parangon des princes lorrains[1]», et la mémoire de ce duc reçut d'un poète contemporain l'hommage des vers suivants :

« Mort qui de tout prendre est engrande[2]

« Fist moult piteuse prinse et grande

« En Raoul qui marquis et duc

« Estoit, et à tous bien rendu,

« Saige, courtois et plein d'honneur,

« Sans envie et large donneur.

« A Crécy bien se déffendit,

« Toutes les batailles fendit,

« Si mourut, n'en soit reproché,

« Trouvé fut le plus aprouché

« Des Anglois. Cy en gist le corps,

« Dieu luy soit vray miséricors ! »

Il laissait de sa seconde femme un fils unique, Jean Ier, âgé de moins de sept ans, qui fut élevé près de son parrain, le dauphin de France; et, selon le voeu testamentaire de son époux, la duchesse, Marie de Blois, reçut les titres de tutrice et de régente. Son administration fut traversée par de sérieux orages, car elle eut des luttes multipliées à soutenir contre les seigneurs et contre Adémar, évêque de Metz, qui réussit finalement à conserver la possession de Château-Salins à la suite d'une guerre dévastatrice de part et d'autre, prolongée pendant plus de quatre ans.

À cette époque, la noblesse de Lorraine entretenait un luxe funeste qui, par les exactions dont il était cause, excita de la part des paysans une révolte dont beaucoup de seigneurs furent victimes. C'est aussi en 1352 que le roi des Romains, depuis Charles IV, venu à Metz avant d'avoir été couronné empereur, érigea en duchés les comtés de Luxembourg et de Bar.

Fidèle aux nobles exemples de ses pères, le duc de Lorraine, très jeune encore, prit une part active aux guerres qui occupaient la France. Il combattit à la bataille de Poitiers ; deux de ses chevaux y furent tués sous lui ; et, prisonnier comme le roi Jean, il se vit lui-même conduit en Angleterre avec ce prince. Sa captivité ne cessa que par l'effet du traité de Bretigny (1360), au prix d'une rançon de trente mille livres stipulée par sa mère.

Les chevaliers de l'ordre Teutonique étaient violemment opprimés en Prusse par le duc de Lithuanie : Jean de Lorraine marcha à leur secours, et défit complétement leur ennemi dans les plaines d'Hazeland, près de Thorn sur la Vistule. Il fut présent au sacre de Charles V, comme il l'avait été déjà à celui du père de ce roi, concourut à la guerre en Bretagne, lors de la querelle entre Charles de Blois et le jeune comte de Montfort, et, par une fatalité répétée, fut encore fait prisonnier à la bataille d'Auray. Il n'eut pas cette fois un roi, mais un héros, Duguesclin, pour compagnon d'infortune (1364).

Rendu à la liberté après le traité de Guérande (1365), il châtia, à son retour, des bandits répandus dans ses États, fut forcé de combattre le comte de Vaudémont, sénéchal de Champagne et seigneur de Joinville, puis conclut la paix avec lui.

Formé dans l'art de gouverner par son séjour en France, Jean Ier publia beaucoup de règlements utiles pour ses sujets.

A ce prince remontent aussi les premiers anoblissements en Lorraine (1382). Il commanda l'avant-garde de l'armée de Charles VI dans la guerre contre le duc de Gueldres et prépara un accommodement entre les deux adversaires. Fixé d'ordinaire à la cour de France, il s'en éloigna momentanément pour aller sévir contre une révolte des habitants de Neufchâteau, puis revint achever sa carrière à Paris où il mourut (septembre 1389) au moment de partir pour Naples avec le jeune Louis, duc d'Anjou, qui venait d'en être couronné roi à Avignon par le pape Clément VII. Sa fin ne parut pas naturelle, et la plupart des historiens de la Lorraine soupçonnent les bourgeois de Neufchâteau de l'avoir fait empoisonner par l'entremise de son secrétaire.

Son fils Charles, appelé quelquefois Charles II, afin de le distinguer de Charles de France, qui pourtant n'avait été duc que de la basse Lorraine, aima la guerre, les lettres et la musique. Il ne se séparait jamais des oeuvres de César et de Tite-Live, et les arts avaient en lui un protecteur éclairé. Avant la mort de son père, il s'était déjà signalé dans divers combats, et en 1592 il fit partie, avec le duc de Bourbon et quelques autres princes chrétiens, d'une brillante expédition en Afrique contre les barbares de Tunis. Il sut pardonner généreusement aux bourgeois de Strasbourg qui avaient pénétré dans la Lorraine et s'y étaient livrés à des dévastations. De même que le duc Jean, il s'institua le défenseur des chevaliers teutoniques et défit leurs ennemis près de Wilna. Il eut aussi, comme la plupart de ses prédécesseurs, diverses luttes intestines à soutenir.

Charles, n'ayant pas eu d'enfants mâles de sa femme Marguerite de Bavière[3], avait marié (1419) sa fille ainée Isabelle avec René d'Anjou, roi de Naples et de Sicile, comte de Provence et de Guise[4]2, neveu et héritier du cardinal Louis, évêque de Verdun, devenu duc de Bar par la mort de son frère Édouard. René était parvenu ainsi à réunir les duchés de Lorraine et de Bar, et cherchait à prendre toutes les mesures en son pouvoir pour en garantir la double et durable possession à sa fille et à sa descendance, en dépit des prétentions de son neveu, le comte de Vaudémont, qui laissait percer le dessein d'occuper après lui le trône de Lorraine. Ce jeune prince était fils de Ferry l'Audacieux, frère cadet de Charles II. Ferry, seigneur de Rumigny, avait reçu en mariage le comté de Vaudémont et la seigneurie de Joinville de sa femme Marguerite de Joinville, héritière de la première branche de Vaudémont, dont il a été l'ait mention précédemment et qui provenait d'un fils de Gérard d'Alsace. Il fut donc l'auteur d'une seconde famille de Vaudémont.

Charles II cessa d'exister le 23 janvier 1431, et, après lui, René d'Anjou et Isabelle furent reconnus pour souverains par la noblesse. Mais Antoine, comte de Vaudémont et baron de Joinville, du chef de sa mère Marguerite, soutenait que la Lorraine était un fief masculin et la réclamait, en conséquence, comme héritier de son père Ferry l'Audacieux. Il avait pour épouse Marie d'Harcourt, héritière d'Aumale, d'Elbeuf, de Mayenne, de Lillebonne, de Brionne, biens dont les noms ont été portés depuis et presque tous illustrés par divers membres de la famille des ducs de Guise.

Antoine fit valoir ses prétentions, les armes à la main, avec l'appui du duc de Bourgogne, au parti duquel il tenait. Le roi de France, au contraire, protégeait René, et ses troupes, que commandait Barbazan, gouverneur de Champagne, réunies à celles de ce prince, dévastèrent le Barrois ; mais à la bataille de Bulgnéville[5] ou de Bar, vaincu par le comte de Vaudémont et par Toulongeon, maréchal de Bourgogne, René fut blessé à la lèvre, fait prisonnier, conduit à Dijon et renfermé dans la tour de Bar[6].

Vaudémont n'avait pas toutefois su profiter de sa victoire.

Une trêve fut accordée d'abord, et, par l'effet de l'accommodement qui intervint ensuite, Ferry, fils du comte, dut épouser plus tard sa cousine lolande, fille de René et d'Isabelle, afin de ménager pour un petit-fils d'Antoine l'éventualité de rentrer ainsi du moins en possession de l'héritage de ses pères.

Pendant la captivité de René, sa femme Isabelle était allée, après la mort de Louis, roi de Naples, disputer la couronne de ce pays à Alphonse V d'Aragon ; mais elle ne remporta, dans  cette courageuse tentative, que des avantages utiles seulement à sa gloire et revint en Lorraine.

Son mari recouvra la liberté en 1437, moyennant la cession de quelques places et une rançon de deux cent mille écus fournis par la généreuse chevalerie de Lorraine, qui se cotisa pour les réunir. Il fut, en outre, convenu que le prince Jean, fils aîné de René et appelé duc de Calabre, recevrait la main de Marie de Bourbon, nièce de Philippe le Bon. À la faveur de ces arrangements, la réconciliation s'opéra entre les maisons de Bourgogne et d'Anjou.

René, de retour en Lorraine, emprunta des sommes considérables et partit pour Naples, où il ne fit que subir de nouveaux échecs. Pendant son absence, le comte de Vaudémont s'était livré derechef à ses excursions dans le duché; mais l'union de leurs enfants, en s'accomplissant alors (vers 1440), concilia ces deux princes. Constamment malheureux dans ses entreprises, René Ier remit (1452) tout pouvoir sur la Lorraine à son fils aîné, Jean, et alla achever ses jours en Provence, dans la paisible culture des lettres et des arts.

Jean II, âgé de vingt-neuf ans, apportait à la direction du gouvernement une modération, une sagesse, une valeur et une expérience exercées ou acquises dans les infortunes au milieu desquelles s'était écoulée sa jeunesse. Appelé par les Florentins, il marcha à leur secours contre Alphonse qu'il contraignit à se retirer. Il reçut ensuite du roi Charles VII le gouvernement de Gènes et profita de cette position pour tenter encore la conquête de Naples; mais bientôt trahi, abandonné, il se vit forcé de repasser en France.

Jean donna de nouvelles lettres-patentes confirmant tous les privilèges déjà accordés à l'ancienne chevalerie de Lorraine envers laquelle sa famille avait contracté de si grandes obligations. Il prit part à la ligue du bien public contre Louis XI devint ensuite le principal auteur de la paix qui s'effectua entre ce monarque et les seigneurs confédérés.

En récompense d'un service aussi important, le roi de France lui fit remise de l'hommage auquel le duc était tenu envers lui pour les villes de Neufchâteau, Châtenoys, Montfort, Frouart, et, en le comblant de dons, se l'attacha dès lors sincèrement.

Plus tard Jean alla porter la guerre en Catalogne et vit s'ouvrir Ies portes de Barcelone, dont les habitants le chéris saient et le reçurent pour leur souverain, lorsqu'il parut à la tête de vingt-cinq mille hommes. Toute cette province se sou mit bientôt à lui; mais il ne jouit pas longtemps de son triomphe, et mourut en 1470, empoisonné, à ce que l'on soupçonna, au moment où il allait pénétrer en Aragon pour faire valoir les droits incontestables à la couronne de cet État qu'il tenait d'Iolande, sa grand'mère. Un historien a dit que « pour être le premier prince de son temps, il ne manqua à Jean d'Anjou, duc de Lorraine, que d'être heureux. »

Nicolas, que son père, avant de partir pour l'Espagne, avait institué régent du duché, se trouvait à la cour de France lors qu'il fut appelé à la succession. Il semblait d'abord préférer le repos et les plaisirs de la vie privée aux charges et aux honneurs du pouvoir; mais, réclamé par l'intérêt de l'État, il ne balança plus, se rendit en Lorraine, visita toutes les villes, prit connaissance de tous les besoins et, à l'exemple de son père, confirma les privilèges de l'ancienne chevalerie. Il revint aussitôt à Paris, dont il affectionnait le séjour; mais, s'étant brouillé (1472) avec Louis XI qui lui refusait des troupes pour appuyer ses projets sur l'Aragon, il quitta la cour de ce monarque et retourna dans son propre pays. Ce fut vainement qu'il fit une tentative pour s'emparer de Metz[7] par surprise; il échoua, à cause de son indécision et de sa lenteur à secourir un de ses officiers qui avait déjà pénétré dans la ville.

Nicolas se trouvait sur le point de conclure son mariage avec Marie de Bourgogne lorsqu'il mourut (12 août 1473) d'une fièvre maligne, à Nancy. Il était un des plus beaux princes de son époque, généreux, doué de courage aussi bien que d'expérience des hommes et des affaires.

Le duché de Lorraine, qui pendant quarante-trois ans avait appartenu à la maison d'Anjou, rentra alors dans celle de Gérard d'Alsace, car, après la mort de son neveu, Iolande d'Anjou, fille de René Ier et veuve de Ferry, comte de Vaudémout, ne voulant pas renoncer au genre de vie paisible qu'elle avait adopté et convaincue que le gouvernement d'une femme ne convenait point aux Lorrains, fit aussitôt cession de tous ses droits à son fils René, en ne se réservant que ses revenus viagers.

Dès qu'il fut instruit de la mort de Nicolas, le duc de Bourgogne projeta de s'emparer de la Lorraine et trouva le moyen de se saisir, à Joinville, par l'intermédiaire d'un capitaine allemand, de la personne du nouveau duc. Louis XI, alors ami de René II, auquel il donna depuis différents sujets de méfiance et de plaintes, fit par représailles arrêter un neveu de l'empereur qui se trouvait à Paris. Un échange rendit la liberté au duc de Lorraine qui déclara la guerre à celui de Bourgogne.

Auxiliaire des Suisses, René se couvrit de gloire à Morat ; puis ayant réuni six mille volontaires, il retourna en Lorraine, reprit sa capitale aux troupes bourguignonnes qui s'en étaient emparées, et, avec l'aide de quelques nouvelles levées suisses, il défit (5 janvier 1477), très jeune encore[8], et grâce à sa constance et à son courage, ce redoutable Charles le Téméraire dont la fortune et la vie[9] rencontrèrent leur terme sous les murs de Nancy.

Le corps de ce prince ne fut retrouvé que deux jours après, et René, vêtu d'habits de deuil, voulut aller religieusement rendre hommage aux restes de son ennemi. « Biau cousin, dit-il en soulevant sa main glacée, vos âmes ait Dieu ; vous nous avez fait moult maux et douleurs. »

Vainqueur magnanime, le duc de Lorraine accorda généreusement leur pardon à ceux de ses sujets qui, pendant la guerre, avaient pris parti pour Charles, et, de toutes les confiscations, « ne retint qu'un vase de crystal où il buvait l'oubli de ses vengeances[10]. »

De nouveaux rapports d'alliance s'étaient établis, après ce triomphe, entre René II et Louis XI ; et pourtant ce monarque arracha au vieux René d'Anjou la cession, pour six ans, du duché de Bar qui ne fut restitué ensuite au duc de Lorraine que par le gouvernement d'Anne de France, dame de Beaujeu, lorsque Louis XI n'exista plus.

La renommée guerrière de René II avait engagé les Vénitiens à lui offrir (1480) le bâton de capitaine-général de leurs troupes, qu'il accepta dans l'espoir mal fondé de se créer par là un appui pour faire valoir ses prétentions sur la Provence, héritage de la maison d'Anjou. Il échoua également dans ses tentatives[11] et de conquête et de négociations pour recouvrer cette province.

En 1485, la haute noblesse du royaume de Naples, voulant secouer le joug de la maison d'Aragon, appela à la couronne le duc de Lorraine qui se préparait à partir pour l'Italie avec quelques faibles secours en volontaires et en argent reçus de la France, lorsqu'il apprit la dispersion ou la captivité de la plupart de ses partisans[12].

Sans avoir pu l'atteindre lui-même, il transmettait donc à sa famille, à ses descendants ce champ de séductions, cet objet de rêves ambitieux que les Guises particulièrement, à des époques diverses, à plusieurs reprises, devaient s'efforcer d'acquérir.

René II accompagna Charles VIII dans son expédition en Bretagne contre le duc d'Orléans, depuis Louis XII, et combattit à la bataille de Saint- Aubin-du-Cormier ; mais mécontent de ne pouvoir jamais rencontrer que des refus quand il réclamait la restitution de la Provence, il s'éloigna de la cour de France, après avoir fait une protestation conservatrice de ses droits, et retourna dans ses États où il eut à soutenir une guerre à laquelle Charles VIII avait probablement poussé la ville de Metz contre lui. Pendant le cours de ces hostilités, un officier lui demandant s'il fallait mettre le feu à un village dont on s'était emparé. « Capitaine, répondit René, quand maux voudras faire enquerre conseil de moi, et pas n'en feras. »

En récompense de la fidélité gardée envers lui par les seigneurs, lors du début orageux de son règne, René II avait confirmé tous les privilèges de la noblesse et de la chevalerie.

De nouvelles franchises lurent aussi accordées aux bourgeois de la ville de Nancy ; et, par l'un des derniers actes de sa vie, il établit la loi salique pour la succession au trône.

Courageux, entreprenant, éclairé, généreux, équitable, plein de droiture dans ses actions, de fidélité dans ses alliances, de noble bonhomie dans ses paroles, tel fut ce brillant et aventureux duc de Lorraine, résumé des vertus qui avaient signalé plusieurs de ses ancêtres, souche respectable d'où jaillit, pleine de sève, cette branche hardie et vigoureuse des Guises.

C'est ici donc qu'il faut se séparer de la ligne directe des ducs de Lorraine, aujourd'hui régnante en Autriche, en Toscane, à Modène, pour s'attacher exclusivement à l'histoire de la famille collatérale dont un fils de René II fut le chef.

Le mariage de ce prince avec Jeanne d'Harcourt, comtesse de Tancarville, n'avait point porté de fruits, et René répudia sa femme (1485) au bout de quatorze années de stérilité: une sentence de l'officialité de Toul, confirmée trois ans après par le pape, déclara nulle cette alliance. Leduc de Lorraine cependant avait épousé en secondes noces, même avant la décision de Rome, Philippe, fille d'Adolphe d'Egmont, duc de Gueldres, et de Catherine de Rourbon, soeur du sire de Beaujeu. Plus favorisé dans sa nouvelle union, il en obtint douze enfants.

Après la mort (à Bar, le 10 décembre 1508) du duc-roi, son mari, qu'elle appelait toujours son bon René, Philippe, assistée du secours de « maistre Nicolas Le Clerc, docteur en théologie, » consacra onze années à l'éducation et au soin des biens de sa famille. Au mois de mars 1306, elle avait obtenu des lettres de naturalité en France; Louis XII lui accorda aussi (et confirma même, de Milan le 5 juillet 1509), « le bail et garde » de ses enfants mineurs dont la surveillance aurait dû appartenir au roi, à raison des terres et seigneuries que ceux-ci possédaient en Normandie. Enfin, quoique nantie d'un douaire établi sur les villes et châteaux de Joinville, sur Doulevant, Rouvroy, Roche-du-Maine, Éclaron, Hatignecourt, etc.,

Philippe de Gueldres se retira au couvent des Filles-de-Sainte-Claire de Pont-à-Mousson et y fit profession, le 15 décembre 1519, en présence de ses enfants et de sa cour. Elle entra dans le cloître précédée de son plus jeune fils, âgé de douze ans, qui fondait en larmes en lui portant le cierge. Après la cérémonie, les princes, les princesses et les personnages présents s'avancèrent près de la grille du chœur pour recevoir, agenouillés et baignés de larmes, la bénédiction de Philippe qui disait ainsi au monde un adieu spontané et définitif. Dans cet austère asile, où elle devait terminer ses jours « en opinion de sainteté » à l'âge de quatre-vingt-cinq ans (le 26 février 1547), son humilité fut constamment telle que, soumise à toutes les obligations de son ordre, portant les mêmes vêtements, vivant de la même nourriture que les autres religieuses, elle signait ses lettres à ses supérieures : Votre pauvre fille et sujette soeur Philippe, humble servante de Jésus, ou sœur Philippe, pauvre ver de terre.

Pendant son séjour à la cour, cette princesse, douée d'une beauté remarquable et de la vertu la plus pure[13], avait choisi pour devise les mots: ne mi toqués, il point, placés autour d'une feuille de chardon.

Des huit fils de René II et de Philippe de Gueldres, Antoine, devenu l'aîné par la mort en bas âge des deux premiers, Louis et François, succéda au duché de Lorraine. Ses sujets l'appelaient le « bon duc, à cause, dit Brantôme, qu'il estoit un très homme de bien, prince d'honneur et de conscience, et t toutes ces belles marques se représentoient en son beau et honorable visage. »

Le cinquième, Claude, fut le premier des Guises : nous l’allons bientôt suivre au milieu des travaux et dans les progrès de sa glorieuse carrière.

De ses autres frères, l'un, jeune encore, tomba héroïquement à la bataille de Marignan ; François, âgé de dix-huit ans, périt de même à celle de Pavie ; Louis, comte de Vaudémont, victime de la peste, laissa la vie au siège de Naples en 1525 ; Jean, qui survécut, devint cardinal, acquit du crédit à la cour de France, à celle de Rome, et de la célébrité par les négociations dont nous le verrons chargé auprès de l'empereur Charles-Quint. Quant aux quatre filles de René et de Philippe, aucune d'elles ne dépassa la jeunesse.

 

[1] Ed. du Boulay, Généalogie des ducs de Lorraine. [2] Portée à, prenant en gré de faire quelque chose… [3] Fille de l'empereur Robert. [4] Cette dernière terre lui avait été donnée en apanage, ainsi que celles de Chailly et de Longjumeau, par son père Louis II, roi de Naples et de Sicile.  [5] « Ou le bon duc René fut pris,

«  Avec plusieurs de ses amis,

« Plusieurs furent morts sur la place.

« Je prie Dieu leur faire grâce,

« Mais chacun devoit bien maudire

« Ceux qui lâchement s'enfuire,

« Car pour eux endurons grand peine

« En Barrois et en Lorraine,

" Dont le bon duc étoit sire,

« Qu'aux prisonniers doint delivrance,

« Et aux trépassez allégeance,

« Et aux échapéz bon courage

« De récupérer ce dommage. » (Rimaille faite an sujet de cette bataille.)

[6] « Le duc René ayant été pris en bataille fut mené au duc de Bourgogne qui le garda fort longtemps prisonnier, tellement que se raconte de lui qu'estant expert en la peinture il peignit toute sa chambre d'oubliés d'or pour monstrer que ses parents l'avoient oublié. » (Mss. Dupuy, v. 746, Mémoire sur Guise.) [7] Et pour se venger des habitants qui s'étaient permis de dire que ce prince ne savait que danser. [8] Il n'avait que vingt-six ans. [9] «Le duc de Bourgogne fuyant prèz d'une commenderie, assez proche de Nancy, son cheval tresbucha et l'enfondra dans un ruisseau où il fut assomé ; son corps reconnu fut enterré à Nancy. » (Mss. dela Bib. nat., supplément français 1054, Histoire de Joinville, écrite en 1632.) [10] Henri Étienne, Résumé de l'Histoire de Lorraine.   11] Le vain titre de roi de Sicile et le droit de réunir dans son écusson les armes de Jérusalem, d'Aragon et d'Anjou furent tout ce qu'elles lui procurèrent. [12] Le royaume de Naples fut reconquis, en 1496, par la maison d'Aragon, après le départ de Charles VIII : «... Ainsi ne restant plus pour le recouvrement de tout le royaume que Tarente et Caïette et quelques autres places tenues par Charles de Sanguin et le mont Saint-Ange où étoit Julien de Lorraine, lequel avec une grande louange faisoit sentir sa hardiesse et sa vaillantise en tous lieux de là autour. » [13] Son mérite inspira à un poëte de l'époque les vers suivants en forme d'épitaphe de révérendissime mère en Dieu madame Philippe de Gueldres, jadis royne de Sicile et duchesse de Lorraine :

« Le corps enclos sous ceste sépulture

« Fut d'une roine en laquelle nature

« Ne s'oublia. Philippe estoit son nom,

« Du sang gueldrois portant arme et surnom,

« Laquelle fut en vertus tant civile,

« Qu'elle espousa René roy de Sicile*

« Duquel elle eut cinq magnanimes princes,

« Vrais héritiers de roiales provinces.

« Puis le roy mort, cherchant la vie heureuse

« Se feist icy vestir religieuse

« De sainte Claire, ou l'an vingt-septiesme

« Qu'elle eust l'habit, par maladie extresme

« Mort la surprint à quatre-vingt-cinq ans.

 « Son esprit soit ès hauts cieux triomphant.

(Mémoires de l’Estoile.)

*« René de Hiérusalem roy

« Qui de Cécile estoit sembkblement

« Vray héritier par constance et par loy. » (Mémoires de L’Estoile.)

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ARCHEOLOGIE CHRETIENNE

L’ICONOGRAPHIE DU CŒUR DE JÉSUS

La Plaie latérale de Jésus-Christ et les Arbres emblématiques.

Les arbres et leur symbolisme ont joué des rôles trop fréquents et trop importants dans les Livres de l'Ancien Testament pour que, dès la naissance de l'art chrétien, la jeune église n'ait pas, à son tour, avidement cherché, et amplement trouvé, dans les heureuses propriétés des arbres, les éléments de comparaisons, d'analogies, et des motifs anagogiques que, par ailleurs, les trois règnes animal, végétal et minéral lui ont fourni si abondamment.

« L'Arbre de la Science du Bien et du Mal» apparaît maintes fois dans l'art des catacombes, sur les fresques, les sarcophages, les fonds des vases et des coupes, les pierres fines gravées, etc… ; et dans nos églises occidentales des temps mérovingiens par exemple à Vertou, (diocèse de Nantes), à Pouillé (diocèse de Poitiers) il ornait, entre Adam et Eve coupables, les briques ornementales et des panneaux de pierre sculptés. «L'Arbre de Vie » du Paradis terrestre figura la Personne de Jésus-Christ dans tout l'ancien art chrétien, et fut, à ce titre, en grande faveur chez les artistes graveurs de sceaux mystiques, du XIIe siècle au XVe. « La Tige de Jessé », dont les sculpteurs et surtout les peintres verriers ont peuplé nos cathédrales, leur fut une source d'amples compositions.

Parmi ceux qui doivent leur caractère emblématique à la seule initiative chrétienne apparaissent tout d'abord les arbres dont parlent les Évangiles : le Figuier stérile ; la Vigne, dont le Christ est le cep et nous les sarments ; l’Olivier, qui devint un des emblèmes personnels de Jésus ; puis le Chêne, le Palmier, le Cèdre et le Grenadier etc.

Et pourtant la nature avec toutes ses richesses, parut trop pauvre à la pensée chrétienne du Moyen-âge pour figurer, comme il lui convenait, toutes les admirations et tous le enthousiasmes de son amour pour le Christ Jésus ; alors l'emblématique inventa des arbres fictifs, tant elle avait la sainte hantise de les représenter mystérieusement, par une plus grande somme d'hiéroglyphes ; de là l’Arbre Paradision, dans -le feuillage duquel les colombes fidèles trouvent un asile assuré, et l'Arbre des Vifs et des Morts, dont le Christ est le tronc, nous, les rameaux greffés, et nos œuvres, les fruits ; -et ces fruits apparaissent sous la forme de petites têtes d'enfants ; les unes, celles de droite, vivent et reposent ; les autres, celles de gauche, sont mortes et décharnées, parce que les premières, écloses et mûries à la lumière du soleil divin, sont les œuvres de vie ; et les secondes, qui sont nos œuvres de mort, sont nées dans l'ombre froide et sous lèvent de l'aquilon. Ainsi cet arbre nous apparait-il dans une superbe sculpture d'art ogival, à Trêves.

Avant même de parler de ces arbres imaginaires. J'aurais dû placer l'Arbre, pris en général et sans désignation d'espèce, que les premiers docteurs chrétiens ont accueilli avec son sens antique d'emblème de résurrection et dont les artistes des- catacombes ont fait, à cause de la chute et du renouvellement, annuels de son feuillage, l'image de Jésus ressuscité, principe et gage delà-future résurrection de nos corps[1]. L'Acacia cependant, plus que les autres arbres, à feuilles caduques, semble avoir ainsi représenté l’idée de résurrection dans les anciens paganismes, et le Christ ressuscité dans les églises primitives d'Orient et d’Égypte ; c'est du reste le caractère qui lui a été conservé en Occident par les sociétés hermétiques du Moyen-âge et par la Maçonnerie actuelle, leur héritière, dégénérée.

Dans l'ex-Iibris. hermétique ci-contre, l'Acacia, figure du Christ-ressuscité, a trois maîtresses racines, et trois maîtresses branches, parce que le Rédempteur est ressuscité au bout de trois jours. Il porte le Pélican gaucher qui ressuscite ses petits par l'ablution de son sang et qu'entoure le serpent-cercle, « l'ouroboros », emblème delà perpétuité du temps, de l'Impérissable ; ce que dit aussi le Sigle de «Sol et Luna », symbole consacré de glorification et d'éternité: Celui qui est ressuscité ne meurt plus.

Mais qu'il apparaisse ainsi en ressuscité, en ferment de résurrection, sous les formes du palmier, de l'acacia ou des arbres à feuilles caduques ; avec l'olivier, comme source d'onctueuse douceur et d'utile remède ; avec le chêne comme principe de robustesse; qu'il soit le cèdre et le grenadier prolifiques, qu'il soit les arbres protecteurs cités plus haut, qu'il soit l'arbre de Vie, sur lequel saint Paul veut que tout chrétien soit enté[2], qu'il soit le Rejeton de David issu de la Tige de Jessé, tout cela est bien, et notre esprit doit tout à la fois l'adorer sous le voile de ces figures et admirer l'ingéniosité de nos premiers symbolistes.

Cependant, tous les sens ainsi interprétés s'écartent du cadre des études habituelles et du programme de Regnabit. Il faut en venir à la seconde partie du Moyen-âge – et chercher dans les réserves les moins connues, je crois, de l'emblématique chrétienne pour arriver, à découvrir les heureuses allégories qu'un même amour a dédiées au Sauveur, et qui nous replacent sur notre habituel terrain.

Déjà, parmi les arbres emblématiques précédemment nommés, s'il en est, tels la Tige de Jessé, l'Arbre de Vie, l'olivier, le palmier, les arbres à feuilles caduques, qui reviennent souvent sous la plume des anciens auteurs chrétiens, il en est d'autres aussi, comme le chêne, le grenadier, l'arbre des Vifs et des Morts, dont ils ne parlent que très peu, ou point ; les sens cachés de ces végétaux superbes ne sont apparus aux iconographes que par étude comparée des monuments sculptés ou peints qui les portent.

De même, l'interprétation propre aux arbres dont il reste à parler ici n'a point occupé, ou presque pas, la littérature écrite d'autrefois, mais leurs emplois divers dans les arts religieux ou profanes, notamment dans le Blason, dans la sigillographie mystique, dans les figures ésotériques du Moyen-âge, ne laissent aucun doute possible sur les intentions qui les ont fait entrer dans l'emblématique.

Ex-libris hermétique du XVIIIe siècle  provenant de Poitiers.

Durant le premier millénaire chrétien, l'Orient qui connut ces arbres, les utilisa et prisa fort leurs produits, ne paraît pas avoir eu pour eux l'admiration que leur accorda plus tard l'âme des mystiques d'Occident. Combien parmi les Croisés ou tes pèlerins n'avaient jamais vu avant de prendre la route de Palestine, ni olives, ni grenades, ni dattes, ni les oranges dans lesquelles les clercs virent de suite les pommes d'or du Jardin des Hespérides ?... Ce fut un émerveillement pour eux, dont ils rapportèrent en nos pays d'Ouest l'expressif et naïf écho. Et quand, plus tard, des hardis voyageurs découvrirent à leur tour les arbres producteurs d'essences précieuses, ce fut alors que les pensées s'élevèrent, reconnaissantes, vers le Christ béni dont elles virent l'image et celles de ses plus inestimables dons, dans ces arbres merveilleux ; et l'imagination et la naïve crédulité du temps aidant, des arbres en tous points imaginaires naquirent encore, qu'aucun naturaliste n'a jamais connus. Par exemple Les Pommiers de l'Ancien et du nouvel Adam, que décrit le récit de John Mandeville, dont le premier porte des fruits où se voient les morsures coupables d'Adam et d'Eve, et le second des fruits nommés « pommes de Paradis » qui présentent, quand ont les coupe, de multiples images de la croix du Sauveur ; d'autres, enfin, qui contiennent de petits quadrupèdes semblables à des agneaux ! etc..

En 1268, parut en français la relation des voyages en Extrême Orient et en Egypte de l'Italien Marco Polo; puis, en 1307, celle de cet extraordinaire frère Jehan Hayton, moine arménien, ancien prince de Gorikos, en Cilicie, et de race royale, qui, après avoir exploré l'Inde et la Chine vint les décrire en un paisible monastère de Poitiers où il mourut ; après lui, le frère mineur italien Odric de Pardenone, et surtout sir John Mandeville, gentilhomme anglo-normand qui visita l'Egypte, la Syrie et l'Asie Centrale, et, vers 1360, écrivit un ouvrage sur ses différents voyages. A la fin du XIVe siècle, ces divers récits furent réunis par Flamel, sous le titre de Livre des Merveilles, et ornés de miniatures, pour la bibliothèque du duc Jehan de Berry ; ils avaient eu, les uns et les autres, grand succès à mesure qu'on les avait copiés et répandus, et l'art emblématique vit, par eux, s'enrichir ou se renforcer son ensemble de figures animales ou végétales, notamment en ce qui concernent les arbres suivants :

L'Arbre à encens produit une résine odorante qui répand par te moyen de sa combustion, un parfum pénétrant et d'une excellence telle, que toutes les religions anciennes l'ont fait brûler en des cassolettes précieuses, et tel, aussi, était le prix qu'on attachait à sa qualité, qui variait selon sa provenance, Les Arbres emblématiques que, vers l'an 1500 avant notre ère ; la reine régnante d'Egypte, Hatshopsitou, envoyait te long de la côte orientale d'Afrique une flotte vers le pays du « Pount », laquelle lui rapporta trente et un arbres à encens qui furent plantés en espalier dans le jardin royal de Thèbes, le «Jardin d'Amon»; et sans doute procuraient-ils un encens très supérieur à ceux, si' renommés pourtant, de l'Arabie et de l’Éthiopie, car la reine fit reproduire leur image par des sculptures, qui nous sont restées[3].

L'arbre à encens est une burcéracée, (le Boswellia serrata), et la résine odorante sort des blessures qu'on lui fait. Ainsi vient l'encens qui fut toujours l'emblème des prières faites à Dieu : le livre de l'Apocalypse[4]  ne dit-il pas que c'est dans les volutes de sa fumée que les prières des saints montent vers le Trône Éternel ?... Que cet arbre blessé est donc un merveilleux emblème !... » le tronc de l'arbre, dirent les mystiques, c'est le

Sauveur, le Médiateur divin ; l'encens, nos prières qui tirent de ses plaies sacrées leur puissance efficace, c'est-à-dire qui s'impreignent de la «bonne odeur de Jésus Christ » grâce à laquelle elles sont agréées du Père.

Ici vient le souvenir de ce qu'écrivit Jérémie dans la Fin des Paroles de Baruck quand, comparant, au contraire, les arbres à encens non point au Rédempteur, mais aux justes qui prient, il nous montre Baruch, prononçant cette acclamation : « Saint, saint, saint est l'encens des Arbres qui vivent : »

Les Pins, et notamment le Pin d’Alep, fournirent un autre emblème : la résine vulgaire qui est leur sève, leur sang, découle aussi du coup qui blessa leur flanc, et de cette résine sortira la lumière. Comment aux yeux de ceux qui voyaient l'image du Christ en tout, cet arbre n'aurait-il pas représenté Celui qui a dit : « Je suis la Lumière du monde qui éclaire tout homme vivant ici-bas » ? Et que peut-il signifier de plus vraisemblable sur les sceaux ecclésiastiques et mystiques, par exemple, sur celui du clerc Barthélémy Lubin, XIIIe siècle ? Le rameau de pin y figure une croix végétale ornée de deux fruits en cône, qui précisent l'espèce d'arbre à laquelle il appartient.

Mais voilà que la voix de Jérémie s'élève encore :

« N'y a-t-il plus de gomme et de résine en Galaad? Ne s'y trouve-t-il plus de médecin ? Pourquoi la fille de mon peuple n'est-elle pas guérie et pourquoi sa blessure n'est-elle pas cicatrisée ? » (Ch. VIII, v. 22).

Et plus tard :

Montez en Galaad et prenez de la résine, o Vierge, fille de l’Égypte ; mais vainement vous multiplierez les remèdes : Vous ne guérirez point!» (Ch. XLVI, V. 11).

« Sceau de Barthélémy Lubin clerc », XIIIe siècle. Provenance : Dreux, au diocèse de Chartres. Empreinte appartenant à M. l'abbé Courtaud.

De quelles gommes ou de quelles résines[5] peut-il s'agir ici ?

Plusieurs arbres du bassin oriental de la Méditerranée peuvent satisfaire à cette demande : le Mélèze et le Térébinthe, dont la sève coagulée fournit la térébentine, et le Lentisque, petit arbre qui produit une résine usitée en médecine comme tonique et fortifiant.

- Il faut aussi nommer les Acacias-gommiers d'Egypte et d'Arabie, qui donnent la gomme nilotique et la gomme arabique; le Palmier-Dragon, d'où coule une autre gomme médicinale, le Sang-dragon ; le Santal rouge des Indes, qui produit une substance analogue au sang-dragon; enfin l’Arbre à baume[6], térébinthacée d'où découle la Myrrhe, résine précieuse employée  de tous temps dans la thérapeutique, et que l'on utilise aussi parfois à la place de l'encens, bien que son parfum soit différent ;

Ce furent, avec l'or, ces deux aromates que les Mages offrirent au Roi nouveau-né.

Et tous ces remèdes qu'employa comme nous la Médecine ancienne de l'Orient, toutes ces gommes, ces résines éclairantes ou guérissantes, ces aromates et ces précieux parfums, mûris et flambés aux soleils éblouissants, de l'Equateur et de l'Ethiopie au Liban, de la Lybie au fond de la Babylonie, que tes Prêtres et tes Mages de Ninive, de Tyr, de Babylone, de Palmyre et de Jérusalem, que les hiérodules et les embaumeurs de Thèbes, de Memphis, et d'Héliopolis recherchèrent avidement, tous ces produits merveilleux coulent de l'incision que le fer fait au côté de la tige de ces arbres bénis... Aussi la symbolique du Moyen-âge prit-elle l'homme dans la pauvre misère de sa chair souffrante pour te prosterner devant le côté ouvert du Christ, le faisant remonter par ce chemin jusqu'à son Coeur, source de ses compatissantes bontés et de son Sang précieux: tes gommes efficaces ne sont-elles pas aussi, le sang de l'arbre coagulé au bord de la blessure, et leurs vertus n'ont-elles leur source première sous l'écorce visible ? Cent ans après la composition du Livre des Merveilles, on inhumait, en la chapelle du collège royal de Cambridge le chanoine prévôt Richard Hacuinblen, et, sur la dalle qui recouvrit son corps, on grava l'écusson aux Cinq-Plaies du Sauveur avec cette inscription :

Vulnera Christe tua michi dulci sint medicina!

«Tes plaies, ô Christ ! sont mon plus doux remède![7]»

Sources guérissantes pour les âmes, comme les blessures salutaires des arbres le sont pour les corps, les Plaies sacrées sont des trésors, pour la louange desquels l'emblématique médiévale ne recula devant l'acceptation d'aucune exagération, si naïve qu'elle put être ; comme l'abeille qui butine sur toutes fleurs sucrées, elle trouva son compte dans les plus étranges fictions des récits « d'oultremer ».

Que le Christ Jésus fut foyer de lumière rayonnante, qu'il fut la panacée universelle de maux de l'âme et te Médecin qui peut tout pour la santé des corps, c'était bien ; mais, quand, aux derniers siècles du Moyen-âge, tes mystiques apprirent et crurent, sur parole, que des arbres donnaient des produits encore plus précieux, si possible, ils furent dans le ravissement.

Or, voici ce qu'ils lisaient dans le livre du bon sir John Mandeville :

« Par la mer, on peut aller au royaume de Thalumape ou Thélomasse, qu'on appelle aussi Patham, et ce royaume contient bon nombre de .villes. Il y a dans cette île quatre sortes d'arbres dont l'une produit de la farine pour faire le pain, la seconde le miel, la troisième te vin, et la quatrième un dangereux poison. Voici comment ils tirent la farine de l'Arbre à pain : A certaine époque ils font une incision au tronc de l'arbre, alors, il sort une sève très épaisse qui, étant solidifiée par la chaleur est ensuite broyée et donne de la farine blanche et délicieuse ; le pain qu'on en fait n'a pas le goût du nôtre, mais il est cependant très bon. On opère de même sur l’Arbre à vin, et sur l’Arbre à huile ».

Le livre enluminé de Flamel, pour le duc de Berry, nous montre naïvement les heureux habitants de ces contrées tirant du vin de ces arbres, comme au trou de foret d'une barrique qu'il suffit de reboucher après usage, pour empêcher la perte du liquide !

L'« Arbre à pain », dont parle Mandeville, serait-il une variété de Jaquier (artocarpi) dont la meilleure, celte du jaquier à feuilles découpées, croit en Océanie ? Mandeville, qui parle de Java, et surtout Jean Hayton, l'ont pu connaître, au moins par oui-dire ; la saveur de son fruit, dont l'intérieur ressemble à de la mie de pain est assez peu différente de celle du pain de froment, avec, paraît-il, un léger goût de fond d'artichaut.

La sève de certains arbres, mélangée à de l'eau, en fait une agréable boisson, et l’« Arbre à vin » de Mandeville doit être de cette famille. Quant à « l'Arbre à huile » son nom est applicable à plusieurs variétés de palmiers qui donnent des substances grasses et oléagineuses que nous employons encore sous le nom d'huiles de palme.

« L'arbre à Miel » doit-être, en réalité, un de ces palmiers gommiers dont la sève, solidifiée sur le tronc, est toujours molle  aux lèvres de la blessure ; elle produit quand on la met en vase avec un liquide, une sorte de « gelée » analogue comme consistance, et peut-être comme couleur, au miel. Sur le sceau du moine frère Jean Béraud, deux oiseaux, image des âmes, becquètent le tronc du palmier mystique.

Quant à l'Arbre empoisonneur, il est bien connu ; c'est l'« Upas » dont la sève, très vénéneuse, contient de la strychnine,  et servait, —. si tant est qu'elle n'y sert point encore— en Cochinchine méridionale, à Sumatra et à Bornéo pour empoisonner les armes. Naturellement, cet arbre-là fut « l'arbre de Satan», l'image de l'Anti-Christ qui prend, pour perdre, la même aspect que prend le Rédempteur pour sauver.

Les indigènes du pays de Paiham recueillant le jus des « arbres à vin ». Partie d'une miniature du « Livre ; des Merveilles. »—Fin du XIV siècle.

Sera-t-on surpris que dans la paix méditative des cloîtres, où l'on écoutait avidement tes interminables récits des pèlerins et des Croisés, où, plus tard, on lisait les écrits de Marco Polo, des moines Hayton et Odric de Pardemone, et de Mandeville enfin, on se voit épris d'enthousiasme devant des arbres qui prêtaient à un aussi merveilleux symbolisme ? Des arbres qui donnaient gratuitement à l'homme par la blessure de leur flanc, le Miel dont l'Ecriture a chanté la vertu, l'Huile dont l'église sacre le front de ses Pontifes et des souverains, le front des nouveaux-nés et celui de ceux qui vont mourir ; la Farine et le Vin qui sont la vie de l'homme, et sa joie, le Pain et le Vin, qui deviennent, de par sa puissance et son Amour, le Corps et le Sang du Christ.

Sceau de Fr. Jehan Beraud. — Musée des Antiquaires de l'Ouest à Poitiers.

Comment les yeux de ces mystiques n'auraient-ils pas reconnu, en eux, l'image de cet Homme-Dieu qu'ils cherchaient partout, de « l'Auteur de tous dons parfaits » qui donne à l'homme par la blessure de son côté ouvert, et dans un jet de son Coeur, le miel et l'huile de sa doctrine, le pain et le vin de son Eucharistie.

Comprend-on maintenant toute la chaude poésie qui se lève, toute la pénétrante ferveur qui émane de cette emblématique des arbres où surgissent de prestigieuses et multiples évocations du Christ adoré, des images merveilleusement évocatrices, nées et faites de tout ce que la terre fabuleuse de l'Orient produit en réalité de plus utile, de plus délicieux, de plus éminemment précieux ; de cette emblématique où se mêlent, dans une symphonie splendide de glorification et de reconnaissance, et le pain et le vin merveilleux, l'huile et tes sucs efficaces et le miel et tes gommes guérissantes, et tes résines odorantes et lumineuses, et les parfums, entre tous parfaits, du baume, de la myrrhe et de l'encens !

Et, pour conclure, que l'on soit bien persuadé, quand, dans un motif décoratif ou sur le champ d'un blason, ou bien au centre d'un sceau ancien, apparaissent des arbres isolés[8], que, sous leur écorce et dans l'ombre de leur feuillage c'est, le plus souvent, le Seigneur Jésus-Christ qui se cache, et, avec Lui, toute la munificence de ses divines générosités.

 L. CHARBONNEAU-LASSAY.

[1] C'est ainsi que l'arbre apparaît, entre l'Alpha et l'Oméga sacrés sur l'épitaphe de Rufina, IVe siècle. Cf. Dict d'arch. chrét de Doms Cabrol et Leclerc'q. T I, vol 2. Col 2697. [2] Epitre aux Romains vi, 5.[3] Cf. Maspero : Hist. T u, p. 253 3t Alex Moret : Rois et dieux (l'Egypte, p. 8-9 PI. II gr. 2. [4] Ch. VIII, v. 3-4.[5] Ces deux noms sont pris souvent comme synonymes. Cependant en réalité les gommes sont solubles dans l'eau et les résines seulement dans les essences distillées : alcool, éther, etc. [6] C'est le Balsamodendron Myrrha, qui n'est pas à confondre avec le Baumier d'Amérique. [7] Cf. Les sources du Sauveur, in Regnabit, août 1923, p. 206. [8] Je ne parle pas ici, bien entendu, des cas où les arbres sont des « armes parlantes—», c'est-à-dire figurent un nom de personne ; par exemple un pin pour Dupin, un poirier pour un Poirier, un chêne pour un Chesneau etc.. Ce sont là des jeux de mots qui appartiennent plus au rébus qu'à la véritable emblématique.

 

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Publié le par Rhonan de Bar

Le 21 janvier 1793, certains ont cru fermer la porte!!! Mais nous avons la clef. Le Roi est en marche, à l'Homme Royal digne de le recevoir. In Memoriam. In Aeternum. Ad Libitum.

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

1 L'ABBAYE D'AIGUEBELLE

LA FONDATION.

Ce fut à la mi-Juin 1137, que douze moines partis du Monastère Cistercien de Morimond, sous la conduite de Dom Guillaume Leuzon, arrivaient au désert de Derzas, pour y installer un nouveau monastère de leur ordre.

Le fait et la date sont confirmés par une Charte Lapidaire que l'on peut voir encore à Aiguebelle, et qui est ainsi conçue :

« VI KAL JULLI ANNO AB INCARN M. C. XXX

VIJ DEDIT GONTARDUS LUPI DOMINUS ROCHEFORTIS

LOCUM ISTUM ARBATIAE MORIMONDI AD ABBATIAN

IBIDEN CONSTRUEDAM IN HONOREM BEATAE MARIAE »

Ce lieu, que Gontard le Loup, Seigneur de Rochefort donnait aux moines de Morimond, 13e fille de Citeaux, était un vallon âpre, sauvage, impénétrable, tout couvert de ronces,, de buissons et d'épais taillis qui lui avait valu ce nom de DERZAS ; ses flancs étaient hérissés de rochers escarpés, et de collines à pic, déchirées par de nombreux éboulements. Trois ruisseaux l'arrosaient : le Ranc, la Flammanche qui se jetait dans la Vence, laquelle allait au sortir du vallon, joindre ses eaux à celles de la Berre.

En somme, ce désert était pour plaire aux Cisterciens, amis de ha solitude et des sites sauvages, et qui, allaient y installer un nouveau monastère. Mais il est à supposer, toutefois, que la dotation de Derzas à l'illustre Abbé de Clairveaux, Bernard, remontait à quelques années, car, lorsque les moines de Morimond y arrivèrent, déjà la nouvelle Abbaye commençait à sortir de terre. Ils n'apportaient pour tout bagages, nous apprend la Chronique, qu'un Missel, un Bréviaire, les Livres pour les Chants de l'Office, la Sainte-Règle et la « Charte de Charité » qui régissait leur ordre !,....

Cette nouvelle Abbaye, en ce XIIe Siècle, était telle, en somme, qu'on peut la voir aujourd'hui ; d'ailleurs, certaines parties ne datent-elles pas de cette lointaine époque ?  Elle se composait d'une Eglise, orientée, et dans le pur style Cistercien qui bannissait tout ornement ; un cloître accoté à l'Eglise et qu'entouraient la Salle du Chapitre, le Réfectoire, le Chauffoir, le Dortoir, l'Infirmerie et le Scriptorium.

Alors les douze moines se mirent à l'œuvre. Selon la règle de Cîteaux, ils devaient partager leur temps entre la prière et le travail manuel, et afin de n'avoir aucun contact avec le monde, ne vivre que du produit de leur labeur. Aussi, bientôt, l'affreux Derzas perdit de son horreur ... les ronces et les broussailles furent arrachées, le terrain défriché, et une abondante et utile végétation apparut dans cet horrible vallon tout égayé par le murmure des eaux de ses trois torrents, qui lui valut enfin le nom sous lequel il devait être désormais connu : Aiguebelle.

L'AGE D'OR.

La jeune Abbaye d'Aiguebelle allait désormais connaître une prospérité incomparable et qui ne dura pas moins de deux cents ans. A peine née, elle était devenue le centre religieux le plus important du Diocèse de- St-Paul des Tricastins, fier de posséder un monastère Cistercien !..

De toutes parts on accourait pour suivre la bienheureuse règle sous la crosse paternelle et vénérable de Dom Guillaume Lauzon, son premier Abbé. La Noblesse, le Clergé, la Bourgeoisie fournissaient dés religieux de chœur et le peuple comme les artisans augmentaient chaque jour le nombre des Frères Convers !

Dix ans après sa fondation, en 1147, Aiguebelle était si florissante, que Saint-Bernard, le grand Abbé de Clairvaux, revenant du Languedoc, s'arrêtait dans le vallon sacré, pour y bénir ses nouveaux Frères, comme l'indique une inscription que l'on peut lire dans l'Eglise :

Hic Deum adora

Hic Belmardum honora

Qui, locum istum

Illustrauit proespntia.

La légende veut même que St-Bernard, lors de son passage, excommunia les pies qui dévoraient les récoltes des Saints Religieux et qu'il obligea le Denion a remplacer la roue de son char que sa malice avait brisé !..

D'ailleurs le nombre des Moines et des Convers devenait si considérable, que l'on fut contraint d'essaimer !..

Pourtant le domaine d'Aiguebelle s'était agrandi depuis la première donation de Gontard le Loup, Seigneur de Rochefort !.. Le Seigneur de Valaurie - lui avait déjà cédé sa terre de St-Nizier ; puis ce furent le moulin de Ramas, le Ruinel, St-Pancrace, Montjoyer, Citelles, qui peu à peu augmentaient le domaine primitif!.. Mais sous l'Abbatiat de Dom Alberic Boyer, qui avait succédé à Dom Guillaume Lauzon, on dut fonder à Pierrelatte, N. D. du Frayssinet, qui n'eut a vrai dire, qu'une existence bien éphémère !.. Pillée en 1200 par les Albigeois, elle fut bien reconstruite, mais pour être abandonnée en 1228, ou elle n'était plus qu'une grange exploitée par quelques Frères Convers !.. Encore debout aujourd'hui, Frayssinet montre ses vieux murs en grand appareil, d'un aspect fort imposant !..

II n'en fut pas de même, heureusement, de la seconde fille d'Aiguebelle, cette Abbaye du Val-Honnête ou de Féniers, en Auvergne, qui subsista jusqu’à 1828 Elle avait été également fondée par Dom Alberic pour recueillir le trop plein d'Aiguebelle !..

La puissance des Abbés d'Aiguebelle, en ces deux premiers siècles de leur existence, n'était pas moins grande au spirituel qu'au temporel ! S'ils étaient désormais reconnus comme Seigneurs de Derzas et d'Espeluche leur influence religieuse s'étendait de tous cotes !. C'est ainsi que les Bénédictins de Pigiers, à Valaurie, échangeaient leur froc noir contre la robe blanche des Cisterciennes ; l'Abbaye des Filles de Boucher se soumettait a la juridiction d'Aiguebelle ; les Moniales de Bonlieu acceptaient la règle d'Aiguebelle augmentant ainsi sa singulière puissance !..

Et cependant quelques affreux désastres étaient venus désoler cet âge d'or !.. En 1196, sous l'Abbatiat de Dom Elzar, qui avait succédé à Dom Alberic, le Comte de Toulouse s'en vint piller les Abbayes de Pigiers, de Bouchet et de Frayssinet !.. Le Saint Abbé, la tourmente passée, put les reconstruire, et l'on peut dire que jusqu'au XIVe Siècle, Aiguebelle jouit d'une prospérité sans précédent !...

Hélas la décadence allait se faire sentir !...

LA DÉCADENCE[1].

L'Auteur de l’lmitation, parlant des Moines de Cîteaux, dit : « Ils sortent rarement ; ils vivent retirés ; ils sont nourris très pauvrement et grossièrement vêtus ; ils travaillent beaucoup, parlent peu, veillent longtemps, se lèvent matin, font de longues prières, de fréquentes lectures et observent en tout une exacte discipline ».

Ainsi, certainement vivaient les Moines d'Aiguebelle !

Mais cela allait changer !

Peu à peu les Religieux s'écartaient du but primitif de leur vocation et abandonnaient la vie purement contemplative pour se mêler plus intimement a l'activité extérieure !..

La sévère règle commence à leur peser, et ils oublient cette Charte de Charité, qui était le fondement de leur ordre ! Les Papes s'en alarment mais en vain Au relâchement de la règle primitive s'ajoute l'esprit de lucre, si contraire à celui de pauvreté !.. Ils sont trop riches, trop puissants et ne veulent plus se priver des biens de la Terre qu'ils possèdent en trop d'abondance !..

L'Abbé, puissant Seigneur, agit comme tous les Seigneurs de l’Époque !.. La crosse de bois est désormais trop dorée, et ce ne sera plus la houlette qui retiendra le troupeau indiscipline et gagne par le  mal du Siècle !

D'ailleurs l'Abbaye se vide.... Le nombre des religieux décline avec rapidité.... Ceux qui restent ne sont plus les Cisterciens, modèles de sainteté de la première heure !.. La table est mieux servie... le froc est plus élégant.... Mais l’église ne retentit plus des louanges du Seigneur... On oublie de se lever pour chanter Matines.... La règle Cistercienne a vécu !...

A cette décadence intérieure, il est bon, toutefois, d'ajouter la guerre, les ravages des Grandes Compagnies qui dévastaient le Royaume, et s'attaquaient surtout, comme de juste, aux grasses et riches Abbayes. Et surtout, dans nos Pays, les rapines et dévastations du trop célèbre Ravmond de Turenne !...

Ce gentilhomme, si tristement fameux, faisait la guerre à la fois à Louis II d'Anjou qui -lui avait confisque ses domaines, et au Pape qui n'avait pas voulu lui faire fendre justice !

Au Pape sans Rome,

Au Roi sans couronne,

Au Prince sans terre,

A ces trois feray la Guerre !

Terrible guerre qui ne dura pas moins de dix ans, et au cours de laquelle, Raymond, a la tête des débris des Grandes Compagnies qu'il avait pu rassemblé, ravagea la Provence, le Comtat Venaissin et le Tricastin !..

Ce n'est pas que parfois il ne rencontra pas quelques résistances... C'est ainsi que dans notre Pays, à Salles, il fut arrêté par la courageuse défense des deux frères nobles, Milet et Isnard d'Audifred. De même, Grignan était bien trop fortifie et trop bravement défendu pour que Turenne osât s'y attaquer, surtout après son échec de Salles. II porta plus loin sa fureur !

Pourtant, trois ans après l'affaire de Salles, les Raymonds, comme on appelait les soldats de Turenne, purent pénétrer par escalade dans le castel de Grignan et s'emparer du Seigneur lui-même !.

C'est alors que Charles VI ordonna a tous ses féaux et fidèles sujets de courir sus aux rebelles, de les chasser du castel et de délivrer le Seigneur!

Et Aiguebelle, en somme, la plus riche Seigneurie du Terroir, si, grâce à son isolement et à sa solitude avait-pu échapper aux dévastations du ter-- rible Turenne, n'en dut pas moins obéir aux ordres du Roi et contribuer à la défense commune par des vivres, de l'argent et des munitions en même temps que par des hommes choisis parmi les meilleurs de ses vassaux et équipés a ses frais !..

Ces excès de dépenses épuisèrent les ressources de I' Abbaye, et si l'on y joint l'inondation de la Vence et de la Berre en 1402, qui dévastèrent tout le Pays, on comprendra que la prospérité d' Aiguebelle était bien compromise !...

Au commencement du XVième siècle, Aiguebelle - ne comptait plus que quatre ou cinq religieux et Convers, incapables de cultiver le domaine, et commença alors 1'heure des aliénations !..

D'ailleurs, la Commende allait arriver qui devait achever J’œuvre de la décadence !..

LA COMMENDE.

II est bien évident que la richesse territoriale des Monastères ne pouvait qu'exciter l'envie de la Noblesse, comme aussi du Cierge Séculier !.. Et les uns comme les autres n'eurent de cesse qu'ils ne s'en furent emparées !...

Le Pape se prêta d'ailleurs, il faut le dire, à cette sorte de spoliation et le Roy lui-même, François Ier, y aida grandement.

Ce fut exactement en 1515 que l’affaire fut à jamais conclue !... A partir de cette époque, les Abbés ne furent plus élus par la Communauté, comme l'avait toujours voulu la règle, mais nommés par le Roi, avec l’approbation pontificale !...

Ces Abbés ne furent plus des Moines, mais des Séculiers et bien souvent même des Laïcs, à qui le Roy, par amitié ou en récompense de leur service, remettait les riches bénéfices des Abbayes et le droit d'en user à leur volonté

C’est ce que l'on appela les Abbés Commendataires !

Cet état de choses devait durer jusqu’à la Révolution.

II est bien certain que ces Messieurs Commendataires se souciaient fort peu de la vie régulière et des exercices religieux ordonnes par la règle !.. Comme ils prenaient les trois-quarts des revenus des Abbayes, c'est à peine s'ils laissaient aux Religieux de quoi ne pas mourir de faim ! Quant aux bâtiments, par esprit de lucre, ils les laissaient tomber en ruines, et ne se gênaient nullement, afin de faire de l'argent, de vendre les domaines monastiques !...

A vrai dire, Aiguebelle n'eut pas trop a souffrir - - de ses trois premiers Abbes Commendataires, qui furent Jacques de Vesc, Jean d'Urre et Adrien de BazenHHlÍ.

Jacques de Vesc était fort riche, son revenu comprenant outre Aiguebelle, le prieuré d'Espeluche, le Dovennat de Montélimar, le Ganoriat de Saint Paul des Tricastins, et le prieuré des Roches, près Viviers: aussi ne présuma-t-il pas trop son Abbaye. Quant à Jean d'Urre, il avait exactement neuf ans quand une bulle pontificale le fit Abbé d'Aiguebelle, et il était déjà Chanoine de Valence, Prieur du Bourg St-Andéol, Doyen de St-Genis de Laudun et Vicaire de Die !... Aussi, pourvu d'aussi riches prébendes, ce trop jeune Abbé ne pouvait trop pressurer son Abbaye ! Pour ce qui est du troisième, Dom Adrien de Bazemont, il eut certes d'autres soucis, car c'est sous son Abbatiat qu'eurent lieu les terribles ravages que l'on attribue généralement au Baron des Adrets, alors qu'ils ne furent l’œuvre que de ses farouches lieutenants, Montbrun, Blacons et autres !...

En cette année 1562, et tandis que le baron des Adrets courait vers Orange pour venger la mort du Capitaine Parpaille, des hordes Huguenotes envahissaient le Tricastin, pillant les maisons, rançonnant les châteaux et brulant les Églises !...

La cruauté des Protestants s'abat sur Bolleme,

Valréas, Salles, Grignan, Valaurie ; puis ils s'attaquent aux divers couvents de la région, les Prieurés de Donzère, de Sarcon, des Tourettes, les granges du Frayssinet, de Barret, de Prélacourt, qu'ils détruisirent et enfin ils se présentent aux portes d'Aiguebelle !...

Alors leur fureur dévastatrice s'accroit ; ils se ruent sur le vieux Moustier ; brulent les ateliers, enlèvent les toitures des dortoirs, brisent les colonnettes du cloitre, et ne s'arrêtent que lorsqu'un 0rdre du Baron les rappelle à Montélimar !... Mais derrière eux ils ne laissent que des ruines !... Seuls sont encore debout la Salle. Capitulaire, le Réfectoire, la cuisine et une partie de L’Église !...

Dom Adrien de Bazemont eut fort à faire pour restaurer le malheureux monastère, et encore ne le-fit-il qu'en hypothéquant les biens que l'Abbaye possédait à Roussas, à Combemaure et en quelques autres lieux !...

Aussi l’antique Abbaye, vieille déjà de quatre siècles ne fit-elle que péricliter sous les Onze Abbés Commendataires qui suivirent, et qui d'ailleurs s’occupaient plus ou moins de leur charge. II v en eut certes quelques-uns de sympathiques au religieux ; mais combien d'autres ne daignaient me-me pas leur adresser la parole, ne voulant avoir de rapport qu'avec le Père Prieur !...

Malheureux Prieurs, nommes, eux, par le Supérieur Régulier, l'Abbé de Morimond, et qui devaient sauvegarder les droits et les privilèges de l'Ordre! ' Et comment pouvaient-ils veiller à l'entretien du couvent et à l'intégrité du domaine, alors que les Abbés ne cherchaient qu'a les dilapider à leur profit !...

Tout allait de mal en pis !... On ne trouvait, à Aiguebelle, que deux et même un seul Religieux vu la pauvreté d'icelle, disent les documents de l'époque !....

Et cela allait durer jusqu'à la Révolution, qui allait sonner la fin du Saint Monastère !...

 

[1] Pour nous être rendus dernièrement sur les lieux, nous notons que la décadence ici décrite est désormais révolue. Le tocsin résonne à nouveau. Les chants s’élèvent vers les voûtes. 

LA TOURMENTE.

La nuit du 4 Aout 1789, on avait aboli tous les Privilèges, et le 2 Novembre l’Assemblée Nationale mit tous les Biens Ecclésiastiques à la disposition de la Nation.

C’est ainsi que la Municipalité de Réauville reçut l’ordre d'en cadastrer les biens monastiques d'Aiguebelle, et dut signifier à l'Abbé, Dom de Reynier, d'avoir à quitter l'Abbaye, lui et ses moines.

Il n'y en avait plus que trois : Dom Guerin, Prieur, Dom Seguin, économe, et Dom Dumont.

Ce dernier se retira et accepta la pension du Gouvernement ; Dom Guerin 1'imita et se retira dans sa famille ; seul Dom Seguin demeura, et ne quitta sa chère Abbaye et n'en remit les clefs que sur sommation de l'autorité !...

La Municipalité de Réauville procéda à l'inventaire des meubles et immeubles, puis ne s'occupa plus de rien...

Mais c'est alors que survinrent les pillards, tout heureux de cette proie que nul ne gardait, et qui dévastèrent tout, enlevant les portes et les fenêtres, emportant les meubles qu'ils pouvaient trouver, faisant main basse sur tout ce qui leur agréait ou leur paraissait avoir quelque valeur, arrachant tout ce qui était a leur portée ou à leur convenance !....

Cependant, de tout le domaine, le Gouvernement ne s'était réservé que la forêt ; les terres et les bâtiments avaient bien été mis en vente, mais nul acheteur ne s'était présenté... Et ce ne fut que en _ 1810, la Tourmente passée, que l'on finit par adjuger tout le domaine monastique à Jean, Joseph Petit, propriétaire a Allan, pour la somme de vingt-deux mille neuf cent francs...

Celui-ci, tout aussitôt, le revendit par parcelles à divers particuliers....

Aiguebelle n'était plus.... L'antique Abbaye fondée au XIIe siècle était redevenue un désert !... Le sanctuaire abandonne restait a jamais muet !...

L'ordre de Cîteaux, lui-même, n'était plus qu'un souvenir !...

Mais Aiguebelle ne pouvait pas mourir, et l’heure de sa résurrection allait sonner !...

LA RÉSURRECTION.

En effet, vingt-cinq ans après sa dévastation, des Moines revenaient à Aiguebelle et allaient lui faire connaitre une splendeur, plus éclatante encore que celle des deux premiers siècles de son existence !

Mais ce n'étaient plus des Cisterciens !...

Des anciens Moines il n'était plus question ; on ne savait même ce qu'ils étaient devenus ; les nouveaux venus arrivaient sous la conduite de Dom Etienne Malmy, prieur de la Trappe de la Val-Sainte : c'étaient des Trappistes !..

A la vérité, les Trappistes sont des Cisterciens !.. La Trap-Dieu, plus tard Maison-Dieu, Trap voulant dire Maison, avait été fondée à Mortagne en 1120, et peuplée par des moines de l’ordre de Savigny. Mais en 1140 l'Abbé de la Trappe de Mortagne, ami de Saint-Bernard, avait demandé d'être admis dans la grande famille cistercienne ainsi que les trente-deux monastères de sa dépendance. Sa demande ayant été acceptée par le Souverain Pontife, la Trappe fut agréée a Cîteaux, sous la direction de l’Abbé de Clairvaux !...

Mais au XVIIe siècle, comme tous les monastères, la Trappe était tombée dans le relâchement le plus complet, et il ne fallut rien de moins que le zèle et la piété du célèbre Abbé de Rance, pour remettre de 1'ordre dans les choses et soumettre les Trappistes à l'étroite observance de la règle de St-Bernard.

Quand arriva la tourmente révolutionnaire, les ordres religieux durent se disperser et disparaître Mais les Trappistes, sous la sage houlette de Dom Augustin de Lestrange, qui avait senti venir 1'orage, avaient heureusement pris les devants et avaient fondé un autre monastère en Suisse, la Val-Sainte.

Et c’est de la que, en 1815 ils arrivaient a Aiguebelle pour ressusciter 1'ancienne Abbaye.

Ce ne fut pas sans peine !...

Le Père Bernard Bouisse était, parti le premier, en éclaireur, à la recherche de quelque vieux monastère que l’on put acheter, et tour à tour, il avait visité Cîteaux, Clairvaux, Morimond, Senanque, Boniveaux, Léoncel, quand il arriva a Aiguebelle qui lui plut particulièrement !...

C’était là que les Trappistes allaient s'installer !,.

Le 16 Novembre 1815, par acte passe devant Maitre Marcon, Notaire à Grignan, le Père Bouisset achetait l’antique Abbaye, c'est-à-dire les bâtiments, les terres bordant la Vence depuis le Vallon de la Solitude jusqu'à l'extrémité du Lignol, l'aire ancienne, l’ermitage et la vigne vieille, le tout pour La somme de 22.000 francs.

Il ne s’agissait plus que de les trouver !... Heureusement, il y avait, en Avignon, patrie du Père Bernard, un excellent homme, le Comte de Broutet, que l’on appelait le Père des Pauvres et encore le Bourru bienfaisant. Et ce fut lui qui voulut bien fournir 1'argent pour l'achat d'Aiguebelle !...

Ce fut en décembre 1815 que, sous la conduite du Père Louis de Gonzague, les Trappistes de la Val-Sainte arrivèrent a Aiguebelle !...

Hélas ! Dans quel état ils trouvèrent cette Abbaye ou ils allaient vivre !....

Le Réfectoire et le chapitre étaient transformés en écurie ; le chauffoir était devenu une cave ; dans les cloitres s'amoncelaient les fumiers ; quant à l’Église, le pavé en avait disparu, une bergerie occupait le vaisseau, le presbytère avait dû abriter les bœufs et les vaches !... Un plancher établi sur les chapiteaux supportait le foin, le bras gauche du transept était privé de sa toiture et quant au bras droit, il avait servi de poulailler et l'on y voyait un perchoir à poules !...

Seules les cuisines et une salle à manger subsistaient et c'est là que les nouveaux moines s'installèrent !....

Le 27 janvier, arriva enfin Dom Étienne Malmy, qui devait être le premier Abbé de cette nouvelle Trappe, et qui en fut le restaurateur !...

Tout aussitôt les Trappistes s'étaient mis à l'œuvre : en peu de temps les bâtiments avaient été relevés, les terrains défrichés, une laiterie, une menuiserie, une forge, puis un moulin avaient été construits, et quelques années après, le Visiteur Général de 1'Ordre, dans son rapport au Pape Léon XII, disait en propres termes : « J'ai vu Aiguebelle....l'édifice et quelques terres adjacentes ont été rachetées, par des bienfaiteurs pour y placer des religieux de la Trappe.... Ils suivent les règlements de la Val-Sainte, sont à peu près quatre vingts, moitié de chœur, moitié de convers. La maison est grande et spacieuse, c'est la troisième de la réforme, en importance.... ».

Aiguebelle était véritablement ressuscitée !...

L’ÉPANOUISSEMENT.

En 1837, Dom Étienne venait d'entrer dans sa quatre-vingt treizième année ; il s'estima trop âgé pour pouvoir diriger utilement la Communauté et donna sa démission.

Ce fut son prieur, Dom Orsise Caravon qui fut élu Abbé.

Sous cet heureux Abbatiat, le Trappe ne fit que s'accroitre ; en 1840 elle comptait plus de deux cents _ - Religieux ; le moment était venu, sans nul doute, d'essaimer, et ce fut en 1843, que la Trappe d'Aiguebelle fonda sa première fille, qui fut l’Abbaye de Staoueli, en Algérie !...

D’autre part, la prospérité du monastère était devenue telle que Dom Orsise put racheter l’ancien prieuré de Sarson, devenu la Grange St-Bernard.

Sans être un grand intellectuel, ce pieux Abbé n’en était pas moins un ami des Livres, et c’est sous son Abbatiat que commença à s’organiser la belle bibliothèque d’Aiguebelle et que l’on y rassembla tous les documents qui devaient servir plus tard à écrire l’histoire de cette Abbaye.

A Dom Orsise succéda, en 1852. Dom Bonaventure Chareyron, qui fonda l’Abbaye Notre-Dame des Neiges, en Vivarais, en même temps qu’il installait à Maubec, non loin d’Aiguebelle, le couvent des Trappistes.

Dom Bonaventure ne devait pas garder longtemps la crosse, car il s’éteignit en 1854 après seulement deux ans d’un Abbatiat assez fécond !...

Dom Gabriel Monbet, Prieur de Notre-Dame des Neiges, fut nommé Abbé, et son premier souci fut de restaurer l’Église Abbatiale. Le mur de façade reprit son ancienne place et de ce fait le vaisseau retrouva sa primitive longueur. De plus, il fit édifier une tribune dominant les trois nefs et un élégant jubé soutenu par quatre colonnes Toscanes. Enfin, il construisit un clocher monumental, en pierre, portant la croix à plus de trente-cinq mètres de hauteur, et y installa deux cloches !...

L’Église ayant enfin retrouvé sa primitive apparence, le zèle de Dom Gabriel se porta sur les bâtiments réguliers. Il restaura le chapitre des Frères, la grande salle qui avait été le chauffoir devint une salle de Lecture, il rendit sa primitive destination au chapitre des Moines, restaura le cloître en changeant la toiture par une terrasse qui fut le solarium, en même temps qu’il aménageait le caveau des Abbés qui reçut le reste de Dom Etienne et de Dom Bonaventure, enfin, il éleva un beffroi sur le  portail d'entrée, avec une armature de fer contenant un carillon.

Mais ce n'était pas tout, car sur le plateau désert dominant le monastère, au Nord-Ouest. Il fit construire la magnifique hostellerie, avec sa chapelle dédiée a Sainte-Anne et enfin c'est lui qui commença la construction d'un grand bâtiment de plus de trente mètres de hauteur, qui fut tour à tour minoterie, chocolaterie, filature, et qui, ses temps derniers, diminue de trois étages, est devenu 1'actuelle distillerie ou s’élabore cette onctueuse Liqueur d'Aiguebelle, dont on devait la formule au pieux Père Jean.

Enfin, c'est encore Dom Gabriel qui confia au Père Hugues Séjalon le soin d'écrire et de publier les Annales d'Aiguebelle, dont les deux gros volumes, d'ailleurs introuvables, ou à peu près aujourd'hui, sont l'ouvrage le plus précieux sur l'histoire de la vieille Abbaye.

Dom Gabriel étant mort en 1882, ce fut Dom Marie Abric qui lui succéda.

On lui doit l'orgue d'accompagnement de L’Église Abbatiale.

Au temporel, puissamment aidé par le Père Jean Baptiste Chotard, mort Abbé de Sept-Fonts, la petite industrie du chocolat reçut une telle impulsion que bientôt le Chocolat d'Aiguebelle fut connu et apprécié dans le monde entier. Mais les deux cents Quvriers qui y travaillaient, donnant à l’Abbaye une trop grande apparence de cité industrielle, la chocolaterie fut transférée à Donzère, et, depuis, il faut le dire, elle est passée en d'autres mains.

Mais, le grand évènement de l’Abbatiat de Dom Marie fut assurément le retour des Trappistes à la règle de Saint Benoit, de la Charte de Charité et des Us de Cîteaux, ce qui fait que l'on peut dire que le 14 Octobre 1892, la restauration complète de l'ordre de Cîteaux était entièrement réalisée !...

Dom Marie eut aussi, hélas ! La douleur de voir la Grande Guerre !... Trente et un religieux furent mobilisés ; quatre tombèrent au champ d'honneur! 24 Citations, 6 Médailles militaires, 14 croix de guerre témoignent du patriotisme des nouveaux Cisterciens !....

En 1922, la santé de Dom Gabriel fut gravement atteinte, il offrit sa démission au chapitre général qui 1'accepta. S'étant demis de ses pouvoirs, il vécut encore huit ans dans ce monastère dont il avait été l'Abbé durant quarante-deux ans. Le «Grand Père» comme on le nommait filialement, s'éteignit le 24 Avril 1931.

Actuellement[1], l'Abbé d'Aiguebelle, est Dom Bernard Delauze, un enfant du monastère, peut-on dire, car il est né à Réauville.

Son œuvre de prédilection est la restauration complète de l'antique Abbaye, à qui il veut rendre sa figure du XIIe siècle.

II a fait gratter tous les enduis recouvrant les murs et fait réapparaître les pierres dans leur nudité, ce qui est assurément plus conforme à 1'architecture Cistercienne.

Enfin, Dom Bernard a eu la grande joie, il y a un mois, de présider ces merveilleuses fêtes du Huitième centenaire de l'illustre et chère Abbaye Tricastine. Et, ce fut à l'occasion de ces Fêtes qu'un Bref de Sa Sainteté a érigé L’Église Abbatiale en Basilique mineure !...

Telle est, rapidement contée, l'histoire de l'Abbaye d'Aiguebelle, que le Tricastin s'honore de voir fleurir si magnifiquement dans son antique Terroir!

Rodolphe BRINGER.

Voir également le site consacré à l'Abbaye : https://abbaye-aiguebelle.cef.fr/presentation-historique

[1] 1937

Photos © Rhonan de Bar.
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NOTES SUR NOTRE-DAME DE LÉONCEL

D'APRÈS ULYSSE CHEVALIER 1869.

L'abbaye de Léoncel[1] fut la quatrième fille de Bonnevaux, de l’ordre de Cîteaax ; saint Jean, premier supérieur de ce monastère, puis évêque de Valence, et saint Amédée d'Hauterive, futur évêque de Lausanne, y amenèrent une colonie de religieux le 23 août 1137. Cinquante ans s'écoulèrent avant que la construction de l’église (basilica) fut terminée : la dédicace s'en fit solennellement, le 11 mai 1188, par l’archevêque de Vienne Robert, assisté de son homonyme évêque de Die; l’autel principal fut consacré à la  Sainte-Vierge suivant l’usage général de Citeaux, et & saint Jean-Baptiste[2]. La dépendance de l'abbaye resta longtemps incertaine entre les évêques de Valence et de Die.

Dès sa naissance, cette abbaye reçut de nombreuses marques de sympathie et fut l'objet de bienfaits particuliers de la part des puissances religieuses et féodales dont l'autorité pouvait la couvrir d'une protection plus ou moins efficace. Les papes Innocent II, Eugène III, Alexandre III, Luce III, Clément III, Innocent III et leurs successeurs à partir du XIIIième siècle, l'empereur Frédéric Barberousse, saint Louis roi de France et son frère Alphonse comte de Poitou, les évêques de Valence Eustache, saint Jean, Bernard. Eudes, Falques, Humbert, etc., l’archevêque de Vienne Robert, les comtes de Provence Raimond et Sanche, Hugues duc de Bourgogne, les Aimar et les Guillaume comtes de Valentinois, Flotte dame de Royans et comtesse de Valentinois, Albert de La Tour-du-Pin, les seigneurs d'Alixan, de Brion, de Chabeuil, de Chateaudouble, de Châteauneuf-d ’Isère, de Clérieu, de Curson, d'Estables, d'Eurre, d'Eygluy, de Flandènes, de Gigors, de Larnage, de Marches, de Mirabel, de Montclar, de La Motte, de Quint, de Rochefort, de Roussillon, du Royans, de Suze, de Tournon, du Trièves, en un mot tous ceux qui, dans les environs, visaient à une certaine indépendance, tinrent à honneur de gratifier l'abbaye naissante d'amples privilèges. Pour donner une idée des richesses paléographiques accumulées par les ans dans le chartrier des moines de Léoncel, il suffira de dire qu'au commencement du XVIième siècle, il comprenait 689 actes en parchemin[3]. Ces pièces furent conservées avec un soin religieux, et Peiresc dut à sa réputation européenne la faveur d'obtenir, en 1633, la communication de onze titres importants, dont nous avons été très-heureux de retrouver ta copie et la description parmi ses papiers, à la bibliothèque de Carpentras. Les archives de l'abbaye furent de nouveau inventoriées au milieu du siècle dernier il ne manquait que peu de numéros, d'ailleurs sans importance d'autres, précédemment omis, furent retrouvés. La Révolution fit transférer tous les titres de Léoncel à Valence, chef-lieu du district un récolement, opéré en 1819, ne constata encore que des pertes minimes. C'est à un regrettable défaut de surveillance qu'on doit attribuer, peu d'années après, la soustraction de pièces d'un grand intérêt : hâtons-nous d'ajouter qu'il nous a presque toujours été permis de suppléer à l'absence des originaux, soit par les copies de Peiresc, soit par la transcription assez exacte d'un moine qui releva les principales chartes de son monastère.

Pour les descriptions architecturales, voyez le site suivant : http://abbaye-leoncel-vercors.com/2018/07/14/architecture-de-labbaye/

Les Photos qui accompagnent le texte ci-dessus sont exclusivement de l'auteur.

© Rhonan de Bar.


[1] D'abord Fons Lionnae, puis Lioncellum et ses variantes. [2] Acte extrait d'un ms de 1322. MANRIQUE. Annal. Cisterc., I, 332-3 [3] Inventaire original dressé à cette époque.

© Photos personelles de l'auteur. Rhonan de Bar.
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