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L'Avènement du Grand Monarque

L'Avènement du Grand Monarque

Révéler la Mission divine et royale de la France à travers les textes anciens.

Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ARCHEOLOGIE CHRETIENNE

L'Iconographie emblématique de Jésus-Christ

LE DAUPHIN - LE CRUSTACÉ

I — LE DAUPHIN.

Nous avons examiné, dans la précédente étude, le symbolisme dont l'ancien art chrétien dota la représentation du Poisson figuré sous la forme la plus ordinaire, sans désignation d'espèce.

Ainsi présenté, il est, peut-on dire, le poisson anonyme.

Il nous est apparu, d'abord chez les païens, comme un symbole de la fécondité humaine, don mystérieux et magnifique de la Divinité, et nous avons vu la transposition de ce symbolisme à l'union mystique du Sauveur et de son Église ; nous avons vu surtout comment, par l'acrostiche heureux formé des lettres du mot grec ictus, « poisson », l'Église des premiers siècles cacha le Nom divin de son fondateur sous le nom et l'image du Poisson tout en proclamant, par ce nom et par cette image, qu'il est « le Fils de Dieu » et le « Sauveur ».

La figuration du Poisson devint donc alors doublement symbolique : elle fut un emblème du Christ par son dessin, et elle fut un « symbole », au sens théologique du mot, à titre de « profession de foi » en la divine origine et en la mission rédemptrice de Jésus-Christ.

Et nous avons reconnu comment s'attacha à l'image du Poisson, l'idée de l'intégrale pureté du Christ ; comment, sous la figure de la Trinacria pisciforme fut symbolisé le mystère du Dieu-Trinité et son activité créatrice et continue ; comment enfin l'emblème du Poisson fut appliqué au chrétien fidèle.

Tous ces caractères, toutes ces significations, l'image du Dauphin les a possédés ; et, parfois, dans les représentations de l'art primitif elle semble n'en pas comporter d'autres ; cependant, quasi toujours, quand elle figure Jésus-Christ, elle dit, Le Dauphin, le Crustacé ainsi que nous allons le voir, beaucoup plus que la simple représentation indéterminée du poisson ordinaire.

Le Dauphin dans l'art préchrétien.

La représentation préchrétienne du Dauphin n'a jamais atteint une expansion aussi générale que celle du Poisson anonyme ; elle est née et s'est développée dans les contrées riveraines du bassin nord-oriental de la Méditerranée et dans le Pont-Euxin — notre Mer Noire actuelle —, notamment en Asie-Mineure, en Grèce et en Italie.

Les navigateurs de ces pays considéraient le dauphin qu'ils voyaient souvent autour de leurs navires, comme un animal de bon augure, comme un compagnon de route sympathique, et bientôt ils en vinrent à le regarder comme « l'ami du marin ». Les poètes s'emparèrent de l'idée et composèrent sur le dauphin, comme « ami des hommes », de très gracieuses fictions. On lui prêta des qualités merveilleuses d'intelligence, presque de divination, d'ingéniosité, d'adresse, de vélocité, d'attachement, de dévouement ; il eut tous les dons de l'intelligence et du coeur.

On lui attribua de merveilleux sauvetages : qui ne connaît la jolie légende d'Arion, le talentueux joueur de luth que ses compagnons, jaloux et cupides, jetèrent à la mer en lui permettant toutefois de jouer avant de mourir et pendant même qu'on le précipitait ; accourus aux charmes de ses accords, les dauphins méditerranéens l'accueillirent et le portèrent, sain et sauf, jusque chez le roi Périande, sur les côtes de Lycaonie[1].

Et la légende du jeune Méliceste qui, poursuivi par un père tyrannique et furieux, se jeta dans la mer, mais qu'un dauphin sauva pour en faire un dieu marin.

Pline[2]  et Aristote[3], nous disent sérieusement que les dauphins des rives surveillent avec amour et vigilance les jeunes baigneurs pour leur éviter de mortelles surprises, et qu'ils rapportent dans les ports les corps de ceux dont ils n'ont pu empêcher la perte.

Saint François de Sales s'est fait l'écho délicieusement naïf de ces tant vieilles fictions quand il a dit du dauphin : « Divers Autheurs en ont écrit des choses admirables, comme ce qu'ils disent de ce Dauphin lequel aimoit si éperduement un jeune enfant qu'il avoit veu par plusieurs fois sur le bord de la mer que, cet enfant estant mort, le Dauphin mourut luymesme de déplaisir.[4]»

Aussi les Anciens, dit-on, considéraient comme un crime contre les lois de l'amitié de retenir ceux que le hasard faisaient tomber dans leurs filets, et les relâchaient avec précaution.[5] (1).

Cette vénération pour le poisson ami explique les milliers de représentations païennes que nous trouvons de lui sur lès monuments et les objets d'art les plus divers, d'autant, qu'un symbolisme très ancien en faisait aussi l'emblème de la Mer et de l'Eau en même temps— nous le verrons plus loin— que le véhicule des âmes heureuses. Aussi, nombreuses, en Grèce surtout, furent les villes antiques qui placèrent le Dauphin, à titre tutélaire et religieux, sur leurs monnaies : Argos, Sagonte, (Fig. 1), Catane, Messine[6], etc.. Sur celles, si belles,  de Tarente, nous voyons Taras, fils de Posseïdon— le Neptune des Latins (Fig. 2) — chevauchant un dauphin, ou bien monté en amazone sur son dos, et tenant le trident paternel.[7].

De tous les poissons adorés, ou admirés et aimés des Anciens, le dauphin tenait donc incontestablement dans leur sympathie la première et la plus grande place.

Le Dauphin dans l'art chrétien primitif.

Il semble donc que le Dauphin aurait dû être le premier poisson choisi par le symbolisme chrétien pour servir d'emblème au Christ Jésus, et cependant il n'en fut rien : ce n'a guère été, à Rome tout au moins, qu'à la fin du 2e siècle ou au début  du IIIe que son image entra dans l'iconographie du Sauveur[8], (4) ; alors que, depuis bien longtemps déjà, le poisson vulgaire était partout présenté aux yeux et à l'intelligence des fidèles initiés à son mystère.

Et cette constation a tellement étonné que d'aucun se sont  demandé si le Poisson primitivement choisi comme emblème chrétien n'a point été le Dauphin dont la représentation se serait vite altérée et déformée en poisson commun, «opinion plus spécieuse que fondée », dit avec raison Dom Leclercq.

Il me semble pourtant que cette apparition du Dauphin; postérieure à celle du simple poisson peut cependant s'expliquer : c'est que l'acrostiche qui servit de « mot de passe», de mot de ralliement aux premiers fidèles soumis à la « discipline du secret » n'a pas été tiré du nom du dauphin, mais du mot « poisson », pris comme terme général, en grec : ictus ; le terme général appelait donc la forme la plus commune, et non celle spéciale à l'espèce dauphin. Et cette forme a prévalu pendant un certain temps.

Cependant l'heure de son entrée dans la faune sacrée des chrétiens sonna pour le Dauphin. Ainsi que nous l'avons vu, elle le trouva riche de sens déjà bien des fois séculaires et si précieux qu'ils firent oublier que, dans l'une des fables les plus inconvenantes de la mythologie gréco-romaine, on voit Neptune se transformer en dauphin pour enlever la nymphe Mélantho, comme Jupiter par ailleurs se transforme en cygne pour séduire Léda. Les sornettes païennes, qui ne sont souvent du reste que des allégories déformées par le temps, n'ont pas en réalité gêné nos pères au point qu'on a bien voulu dire : les ont-elles empêché de représenter le divin charmeur des âmes sous les traits assez énigmatiques d'Orphée ? et les caresses d'Eros et de Psyché n'ont-elles pas été peintes par eux sur les parois des Catacombes comme l'image de la tendresse du Christ pour l'Ame fidèle ?

Le Dauphin, emblème du Christ ami.

Il n'est pas besoin de textes anciens pour pouvoir assurer que les premiers symbolistes qui choisirent le Dauphin en tant qu'emblème de Jésus-Christ n'oublièrent point que ce poisson, dans les idées générales de leur temps, était regardé comme l'ami de l'homme. Comment la pensée du grand amour qui a poussé jusqu'au sacrifice suprême Celui qui « ayant aimé les siens les aima jusqu'à la fin[9], »  1) ne leur serait-elle pas venue de suite ?

Le Dauphin fut donc l'hiéroglyphe indiqué du Christ-Ami, du Grand-Ami ; et de Lui au chrétien les rapports sont les mêmes que dans le livre du bienheureux Raymond Lulle, L'Ami et l'Aimé.

Des représentations antiques étranges allaient jusqu'à se prêter à des représentations plus inattendues : Ne disait-on pas que les dauphins aimaient tant les hommes que certains d'entre eux en arrivaient à prendre des allures et des formes de nageurs humains. Dans Athènes même, le moment choragique de Lysicrate nous montre encore ces bizarres figurations. (Fig. 3).

Ne pouvaient-elles pas être prises pour l'emblème de Celui qui, par amour pour nous, s'est revêtu de notre chair et de nos formes pour vivre de notre vie et nous sauver par Toblation d'un corps semblable à notre corps ?

Je figure ici, d'après les érudits travaux du R. P. Delattre[10], une lampe chrétienne des premiers siècles : Des ornements qui ressemblent à la feuille de convolvulus de l'art épigraphique romain, ou à des coeurs, y forment l'entourage du Dauphin symbolique, (Fig. 4), ce qui rappelle le coeur  figuré, au-dessus du Dauphin, aussi, sur l'épitaphe d'Amanos que signale Aringhi[11], et qui n'est pas en désaccord avec cette épigraphe gravée sur une image du Dauphin : PIGNVS AMORIS HABES[12].

Si la lampe de Carthage porte réellement un coeur, et une couronne de coeurs, à côté et autour du Dauphin-Christ, elle pourrait ouvrir à l'iconographie christique des horizons bien insoupçonnés... J'y reviendrai sans doute plus tard, si Dieu me prête son aide et la vie.

Le Dauphin, emblème du Christ-Sauveur.

En même temps qu'ils adorèrent en Jésus-Christ l'auteur et la source de toute vie, nos pères dans la Foi le proclamèrent, sous la figure du Poisson, le sauveur généreux des âmes. Ce symbolisme devait donc tout naturellement les amener à choisir bientôt, de préférence à celle du poisson  commun, l'image du dauphin, poisson sauveteur dans les légendes de leurs ancêtres et de leurs contemporains : Une inscription tracée sur l'une des parois de la catacombe de St Corneille, à Rome, doit être interprétée ainsi : « Le Poisson est le sauveur des naufragés[13]. N'est-ce point là tout à la fois l'évocation des fabuleux sauvetages d'Arion, de Mélicerte et autres ? et, aussi, un confiant appel aux âmes tombées sous les bourrasques de la vie pour qu'elles espèrent et demandent l'assistance du Poisson secourable ?

Un Poisson commun, emblème certain du Christ, reproduit dans le précédent chapitre porte sur lui-même l'inscription grecque : COTHP, Soter, qui signifie « Sauveur » ; avec la représentation du Dauphin point n'était besoin d'explication écrite ; pour un fidèle des Catacombes ou des chrétientés contemporaines, comme un peu plus tard pour celles d'Abyssinie et celles d'Irlande, la figure du Dauphin suffisait à évoquer l'efficacité rédemptrice de la mort douloureuse de Jésus-Christ.

Le Dauphin, emblème du Christ guide et conducteur des Ames.

Les antiques fictions païennes qui furent la base du symbolisme chrétien du Dauphin, et qui, dans ce que j'ose appeler la vocation des emblèmes du Christ, me paraissent être jeu certain de l'action providentielle, ces fables, dis-je, nous présentent le Dauphin non seulement comme sauveur des naufragés, mais encore comme un guide  bénévole et sûr pour les vaisseaux, leur indiquant la direction des ports quand une tempête se préparait sournoisement dans les bas-fonds de mers. On lui attribuait une extraordinaire puissance de vélocité[14] qu'il mettait volontiers au service de ceux qu'il aimait, de Taras, par exemple ; et ces imaginations conduisirent les poètes à taire de lui le guide des âmes heureuses vers les Champs Elyséens : « chez les Grecs et les Romains, dit le commandeur de Rossi, les dauphins à la nage ont été le symbole de la transmigration des âmes vers les Iles Fortunées [15]». C'est pourquoi les païens sculptaient souvent son image sur leurs tombeaux.

Comment les chrétiens n'auraient-ils pas vu en lui Celui qui, après les avoir sauvées, conduit les âmes saintes vers la patrie de la vie heureuse ? son image n'était-elle point un rappel visuel à l'espérance, à la confiance, pour cette âme humaine dont Massillon dira plus tard que « son fonds même est l'inquiétude ». Cette espérance et cette confiance en un pilote sûr, en un conducteur d'une inégalable maîtrise, n'est-ce pas elles qu'exprime cette inscription gravée sur le corps même d'un dauphin symbolique (Fig. 5) que cite Dom Leclercq : SPES IN DEO[16].

Et je crois cette espérance présente, aussi, sous l’image si fréquente du Dauphin couché sur l'Ancre mystique ; (Fig. 6) ; car, en faisant de l'Ancre nautique l'image de la Croix rédemptrice les premiers symbolistes se sont bien gardés d'éteindre son vieux sens d'emblème de l'Espérance. O crux ave, spes unica, chantera plus tard saint Fortunat de Poitiers[17], en unissant sans doute les deux pensées de la Croix et de l'Ancre qui, la veille encore, n'étaient qu'un même emblème du Sauveur. C'est aussi à titre de guide, en même temps que de soutien, qu'un Dauphin-Christ nous apparaît portant, au-dessus des flots, son Église figurée par la barque emblématique[18]. (Fig. 7)

 

 

 

[1] Cf. Ovide, et le grec Athénée, XIII, 30.[2] Pline - Ep. IX, 33. [3] Aristote. Hist. anim. IX, 48. [4] Les vrais entretiens spirituels de saint François de Sales. Édit. de Fr. Léonard. Paris 1665, p. 79. [5] Cf. Demoustier. Lettres à Emilie sur la Mythologie, LXXV. [6] Cf. D. H. Leclercq, in Diction, d'archéolog. Chré U V. Dauphin T. IV. vol. I, col. 283-295. [7] Cf. Ménard L. : Hist. des Grecs T. I, p. 265.[8] Revue Numism. ser. T. xx, 1916, p. 30 et. P 30 et pl II 13 et 14. [9] Saint Jean, Evangile, XIII, 1. [10] R. P. Delattre, Lampes chrétiennes de Carthage, in Revue de l'Art chrétien, ann. 1890, p. 135 n° 11.[11]Aringhi n, 327. Cf. Martigny, Diction, des Antiq. Chrét. p. 202, 2« col. [12]Ibid., Martigny. [13] Cf. de Rossi ; traduct. Martigny in Ballet. d'Archéologie chrét., ann. 1870, p. 67. [14] Dom Leclercq et Martigny., ouvr. Cit. [15] De Rossi. Bullet. d'Arch. chrétienne 1870, p. 65. [16] D. Leclercq. Dict. T. IV., vol.I., col. 291. [17] E. Fortunat: Hymne Vexilla Régis podeunt—VIe siècle. [18] Cf. de Rossi, Bullet. Arch. chrit., ann. 1870, p. 108, PI. IV, n°12.

Le Dauphin et la Lumière.

Un symbolisme dont l'idée mère semble perdue dans l'oubli rattachait, bien avant l'ère chrétienne, le Dauphin à l'idée de la lumière : car des lampadaires qui n'ont rien de spécifiquement chrétien — sur les peintures de Pompéï, par exemple— portent sa représentation ou sont entièrement faits à son image. Le Christianisme accepta ce rapprochement de la lumière et du Dauphin en mettant peut-être en relation sa qualité de guide des âmes dans les voies périlleuses et l'idée de la clarté qui permet d'éviter les écueils ?

Nombreuses sont les lampes chrétiennes des premiers temps qui sont ornées de la figure du Dauphin. On fit même pour les premières basiliques chrétiennes des luminaires en couronnes formés de dauphins allongés et groupés en disposition rayonnante ; ils portaient de petits vases à huile pourvus de mèches combustibles et éclairantes, comme celles des lampes.

Constantin le Grand offrit aux églises plusieurs couronnes lumineuses de ce genre[1]. Une stèle funéraire des premiers siècles nous montre un fidèle en prière dans l'attitude des orants, debout entre deux candélabres qui, au lieu de lumières, portent un Dauphin[2].

Quel qu'ait été le point de départ de ce symbolisme il ne pouvait qu'être agréable à la jeune Église d'en faire au Christ l'application ; c'était presque l'illustration du premier chapitre de l'Évangile de saint Jean qui salue Jésus comme la Vraie Lumière, et de tant d'autres passages des Livres de la nouvelle Loi.

Le Dauphin, emblème du Christ combattant.

A la fin du précédent chapitre nous avons vu le monstrueux poisson de la Bible, Léviathan, emblème de Satan, combattu par les anges. Ici, avec le symbole du Dauphin, nous allons voir le poulpe, le polype des bas-fonds, autre image du prince des enfers ténébreux, combattu par le Christ lui-même.

La famille des Polypes, des Pieuvres de toutes tailles avec leurs longues et souples tentacules qui enlacent leurs proies comme autant de serpents pour les paralyser et les étouffer, fournit une image allégorique vraiment suggestive de Satan et de son oeuvre de mort ; aussi la symbolique chrétienne s'est-elle séparée ici de celles des antiques civilisations qui ont au contraire associé le poulpe à des idées très hautes[3].

Le merveilleux anneau pastoral de l'évêque Adhémar d'Angoulême (Fig. 8.) nous met en présence du triomphe du Dauphin-Christ sur la Pieuvre-Satan.

Ce pontife, dont l'épiscopat dura de 1070 à 1101, portait au doigt une superbe agathe antique sur laquelle, avec une parfaite maîtrise d'exécution, un lapidaire a gravé l'image du Dauphin s'enroulant au Trident, figure emblématique du Christ sur la croix. Entre ses dents serrées, le divin Poisson broie la tête de la pieuvre dont les tentacules s'abaissent en battant l'eau. C’est le triomphe du Christ sur Satan ; Je ne vois pas bien les raisons qui pourraient justifier un doute à ce sujet.[4] .

Edmond LeBlant[5], et le commandeur de Rossi[6]  ont attribué l'exécution de cette superbe intaille l'un au VIe siècle, et l'autre au IVe ; plus hardiment Dom Leclercq la date de la fin des Antonins, c'est-à-dire vers l'an 200 de notre ère, et c'est, de beaucoup, l'opinion la plus vraisemblable.

Près du Dauphin d'Adhémar d'Angoulême nage un petit poisson évoquant le passage de Tertulien qui appelle les fidèles « de petits poissons selon le grand Poisson », Jésus-Christ[7].

Le Dauphin, image du Chrétien fidèle.

Je ne puis que rappeler ici ce que j'ai dit, au chapitre précédent, du Poisson comme symbole du fidèle sur nos plus anciens monuments. Avec la même signification on y voit partout les Dauphins emblématiques nageant vers l'Ancre, vers la Croix, vers le Pain ou le Vase eucharistiques, et ces allégories n'ont nullement besoin d'être expliquées tant elles parlent clairement par elles-mêmes.

Une seule idée émerge parmi quelques autres qui ont été émises au sujet du Dauphin-fidèle ; c'est que les .anciens en auraient fait le hiéroglyphe de la fidélité conjugale, symbolisme auquel les Chrétiens ne pouvaient faire qu'un très bon accueil en se souvenant notamment des préceptes de saint Paul en divers passages de ses Epîtres. Aussi quand, sur les monuments chrétiens, des troupes de dauphins s'ébattent en des flots écumants, ou bien nagent paisiblement, nous les y voyons quasi toujours groupés par deux : Ainsi nous les montre le sarcophage de Valéria Latobia[8], et ceux de Rome et de Salustius que reproduit Marucchi[9].

***

L'héraldique religieuse ou nobiliaire de la seconde partie du Moyen-âge n'a pas retenu le Dauphin comme un emblème du Seigneur Jésus-Christ ; nous l'y trouvons seulement comme « armoiries parlantes » des Delphins, seigneurs souverains du Dauphiné et de ceux d'Auvergne, comme meubles, aussi, des blasons des comtés de Forez et de plusieurs maisons seigneuriales, mais sans que rien permette de lui attribuer un caractère sacré.

Je ne me souviens que d'un blason, de langue germanique, je crois, où le Dauphin paraît avec la tête entourée du nimbe de   la sainteté.

II. — LE CRUSTACÉ.

Le Crustacé, emblème de l'invulnérabilité du Christ.

Si l'idée de représenter le Christ-combattant par l'image du paisible et doux Dauphin a pu venir, comme le prouve la bague d'Adhémar d'Angoulême, aux symbolistes de l'époque romaine, comment leur pensée ne se serait-elle pas tournée, dans la même intention vers les poissons armés, vers les crustacés surtout que la nature a pourvu d'armes offensives et défensives ? Ils n'étaient point, du reste, des inconnus où des négligés dans l'art antique, car nous les voyons figurer sur l'or des plus belles monnaies, celles de Métya[10], d'Agrigente[11], et d'Himéria de Sicile[12], par exemple, avec parfois, un visage humain.

Ces poissons cuirassés ne faisaient-ils pas penser à ces guerriers pesamment défendus par des armures complètes, les cataphractaires antiques, dont Lampride[13]. Tacite[14] et autres auteurs anciens nous décrivent l'équipement ?

D'autre part, où trouver un emblème plus parfait de l'invulnérabilité du Christ, l'éternel victorieux qui poursuit le mal jusque dans les plus ténébreux abîmes, jusque dans les profondeurs, bien insondables, aussi, de l'âme humaine ?

Une pierre fine célèbre de la collection Foggini (Fig. 9) reproduite notamment par de Rossi[15] et par les Bénédictins de Famborough[16] représente le Crustacé symbolique et guerrier emportant dans sa bouche la Pieuvre satanique dont les tentacules fouettent l'eau et s'affaissent impuissantes. Au-dessous de lui, les mots : IXOY COTHP, Ictu Soter, le « Poisson Sauveur » !

Et près de lui, le poisson fidèle nage en confiance, protégé par son invulnérable et victorieux sauveur. Le corps du Crustacé, garni de la carapace lamellée qui ressemble à la cuirasse « lorica » spéciale aux légionnaires romains[17], se termine par la queue horizontale particulière à ce genre de poissons.

Un camée du même temps que l'intaille Foggini, qui se trouve sous le n° 145 au Cabinet des Médailles, (Fig. 10), porte aussi aussi la figure d'un crustacé qui tient entre ses dents un poisson serpentiforme, plutôt un congre qu'un poulpe. Sur ce camée, comme sur la gemme Foggini, le poisson fidèle nage en paix, auprès de son protecteur.

Enfin une améthyste qui faisait, en 1702, partie de la collection Capello, (Fig. 11), et qu'a reproduit Gori[18],  montre un animal assez mal représenté qui, en raison de ses pattes latérales, ne peut être qu'un crustacé schématique, car l'inscription : IXO l’abrégé d'Ictus, nous précise que c'est un poisson et non pas un insecte. Tout porte à penser que vraisemblablement le soin qu'il a eu de le dire décèle chez le graveur l'intention de figurer le Poisson mystérieux et divin.

Cette améthiste Capello autorise, je crois, à regarder comme possible la représentation du Crustacé sur l'un au moins des anneaux barbares—Ve siècle ou VIe — trouvés dans la province de Namur (Fig. 12) et publiés par M. Deloche[19].

Comme sur la gemme Capello, le dessin schématique est réduit à un corps oblong précédé d'une tête globulaire et pourvu de pattes latérales. Il est à remarquer d'autre part qu'en grande majorité les sujets figurés sur la bijouterie des temps mérovingiens, en France et ailleurs ont pour point de départ une idée religieuse.

De cette même époque je cite, en terminant, une fibule de bronze qui affecte la forme d'un crustacé de l'espèce des décapodes, écrevisse ou langouste ; (Fig. 13) elle paraît devoir être classée chronologiquement entre les pierres fines gravées, d'art romain précitées, et l'anneau de Namur, et semble leur être apparentée : On sait que le Poisson, dérivé de l'Ictus chrétien primitif était en faveur sous forme de fibule chez les Goths ; c'est même grâce à l'art barbare apporté en Occident par eux que l'emblème du Poisson-Christ, abandonné à Rome après la paix de Constantin, en 314, reprit sa vogue dans l'ancienne Gaule pendant plusieurs siècles encore.

Les crustacés n'ont guère été représentés, sinon comme figures d'ordre astronomique, dans l'iconographie des pays occidentaux durant le Moyen-Age, ni dans leur héraldique nobiliaire, sauf de rares exceptions, en Allemagne par exemple[20] ; et ces représentations sont assurément d'ordre tout profane.

(Loudun Vienne). L. CHARBONNEAU-LASSAY.

 


[1] Cf. Du Cange Gloss. lat. Dauphin. [2] Diction. d'Archéol. chrét, T. IV, vol. I, col. 294. 

[3] Des vases grecs d'époque classique nous montrent le poulpe associé au .dauphin sous le trépied de Delphes sur lequel siège Apollon, ou bien encore sous  les pieds des coursiers du char solaire (cf. Lenormant et de Witte, Elite des monuments céramographiques, II, pl. VI, et CXII, A.). Chez les Mycéniens il était certainement en possession d'un caractère sacré, ce qui explique la présence de ses représentations dans le mobilier funéraire : le quatrième tombeau de l'Acropole de Mycènes a donné quarante-trois polypes en or dont les tentacules étaient repliées symboliquement en spirales. (Cf. Schliernann. Mycènes p. 350, fig. 42). [4] (Ici le symbolisme du Dauphin rejoint ceux de l'Aigle, du Lion, du Cerf, de l'Ibis, de la Cigogne et autres animaux que l'iconographie chrétienne nous présentent comme adversaires victorieux du serpent et Dom Leclercq (Loc. cit.,. col. 290), cite, après de Rossi, un sceau antique orné d'un Dauphin qui dévore un serpent emblématique. Le même de Rossi a fait état d'une lettre de Mgr. Cousseau dans laquelle le savant évêque d'Angoulême lui disait reconnaître sur la bague de son lointain prédécesseur Adhémar « le Dauphin en tant qu'emblème du Sauveur subjugant le polype emblème de Satan ». (Bullet. d'Archéol. chrét, 1871, p. 85.)[5] Ed. LeBlant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule, T. u, p. 427. [6] De Rossi, Bullct. d'Archéol. chrét, 1870, p. 77.  [7] Tertulien. Traité du Baptême, Ch.I. [8] Bottari T . XX., ap. Martigny loc. cit., p. 202. [9] Marucchi, monnument, del Museo Pio-Lateranense, 1911. PI. VIII, IX et XLVIII. [10] Revue Numismatique 4e sér. T. XVII, 1913, PI. II, n°202. [11] Ibid, T. XXII, PI. VII. et A. de Barthélémy. Nouveau Manuel de Numism. ancienne. Ed. Roret, PI. VIII, n° 265. [12] A. de Barthélémy Op. cit. PI. I, n° 8. [13] Lampride, Alexandre Severi, 56. [14] Tacite, Hist. I, 79. [15]De Rossi, Roma sotter. T. II, 333 et Bullet. d'Archéol. chrét. 1870, p. 83, Pl. IV., et 1871, p. 85. [16]Dom Leclercq. Manuel d'Archéol. chrét. T. II, p. 379 n° 288., et Dict. d'Archéol. chrét. T. VI. vol. I, col. 823. [17] Cf. Ant. Rien. Dict. des Antiquités grecques et romaines, p. 250 et 358. [18] Gori, Trésor des Gemmes. T. II, p. 272.  [19] M. Deloche, Etude histor. et archéol. sur les anneaux des premiers siècles du Moyen-âge, p. 115 n° XCIX. [20] Cf La Colombière. La Science Héroïque, p 337. Fig 43 et 45.

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