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L'Avènement du Grand Monarque

L'Avènement du Grand Monarque

Révéler la Mission divine et royale de la France à travers les textes anciens.

Articles avec #chateaux de france. catégorie

Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #CHÂTEAUX DE FRANCE.

LE CHÂTEAU

DE SAINT-GERMAIN EN LAYE PAR

FERDINAND DE LACOMBE.

TROISIÈME ÉDITION.

 

LE CHÂTEAU DE SAINT-GERMAIN EN LAYE.

I

PRÉLIMINAIRES.

Si le voyageur aborde Saint-Germain en Laye par la station du chemin de fer, ses yeux sont soudainement frappés par une merveille architecturale en voie d'accomplissement.

L'antique demeure de nos rois, sombre et massif édifice, non moins utile par la main des hommes que par l'action du temps, emprunte à une transformation nouvelle tout l'éclat et toute la fraîcheur de sa radieuse jeunesse.

Sous l'intelligente impulsion de l'architecte qui préside à cette riante métamorphose, M. Eugène Millet, les prosaïques pavillons qui flanquaient lourdement les angles du monument s'écroulent sous le marteau pour faire place aux tours légères du XVIe siècle. Les lignes épurées par le style de la Renaissance reprennent leurs formes correctes, et chaque partie du château puise dans cette résurrection l'harmonie du ton ravie à cet ensemble défiguré.

L'oeuvre de François 1erva resplendir, après trois cents ans, dans l'épanouissement de sa beauté première, comme le phénix qui renaît de ses cendres.

Toutefois, le château de Saint-Germain ne reprend pas la destination que lui avait assignée son royal fondateur. Il est voué au culte de la science comme le palais de Versailles, qui l'avoisine, est voué au culte des arts. Pendant que celui-ci fora revivre, par la toile ou le marbre, la série non interrompue de nos gloires et de nos grandeurs nationales, le premier reconstituera nos origines, au moyen des reliques gallo-romaines, que des fouilles persévérantes ou une transmission pieuse et séculaire lui lèguent chaque jour.

Cette pensée était digne d'une ère curieuse de science, digne surtout du prince qui l'a conçue, et qui nous fait connaître lui-même, en un beau langage, l'histoire de nos ancêtres.

Mais là ne s'arrête pas la destination du nouveau musée. En remontant le cours des âges, il rassemble tous les spécimens extraits du diluvium, qui portent l'empreinte de la main de l'homme, depuis l'époque où celui-ci ignorait les métaux, et était réduit à tailler, dans les pierres et dans les ossements des animaux, l'outillage guerrier, industriel ou domestique, nécessaire à sa vie presque sauvage.

Cette collection ouvre la période appelée par les savants l'âge de pierre. Elle est suivie des collections de l'âge de bronze et de l'âge de fer, qui auront pour but de jeter la lumière sur l'enfance des sociétés et les débuts de la civilisation humaine.

Par ses souvenirs, par son architecture, le château de Saint-Germain méritait de survivre à ses splendeurs passées, et d'y survivre noblement. Il compte, en effet, dans les séjours historiques de nos souverains, des titres plus anciens que le Louvre, Versailles ou les Tuileries. Des générations de rois l'ont traversé en y laissant des traces ineffaçables. Les uns l'ont consacré par leur naissance, les autres par leur mort, et tous y ont consommé de grands actes politiques. Enfin, quand il fut délaissé pour les magnificences de Versailles, il ne cessa point pour cela d'abriter des têtes royales. Un monarque découronné, Jacques II, y rencontra une hospitalité digne du trône, et les destinées de l'Angleterre y furent agitées après les destinées de la France.

II

LE PREMIER CHÂTEAU.

Selon quelques auteurs, la monarchie dut à Louis le Gros les loisirs de sa villégiature de Saint-Germain.

C'était vers l'an 1122. Mais l'histoire n'affirme pas que la beauté du site et la richesse des ombrages aient été les uniques motifs qui déterminèrent ce prince à y construire un château. Alors, les temps n'étaient pas bons pour le roi de France. Quand il avait lutté en vaillant chevalier contre les turbulents voisins qui enserraient le modeste héritage de la couronne il lui fallait courir sus à ses propres vassaux qui rançonnaient les villages, et détroussaient les marchands aux portes mêmes de Paris, ni plus ni moins que des héros de la Calabre. Le plus redoutable de ces coupeurs de bourses de haut lignage était le sire de Montlhéry, qui avait établi son repaire dans une tour célèbre, dont les ruines sont encore debout. Un beau jour, Louis le Gros battît le sire et s'annexa la tour. La justice était faite et le jugement bien rendu.

A une époque où le Roi était ainsi contraint de se mettre à la tête de sa police, et d'exécuter ses sentences à coups d’estoc et de taillé, un château fort, édifié sur une éminence, d'où l'on dominait une vaste étendue de terrain aux alentours de la capitale, n'avait rien de superflu pour sa sûreté et pour celle de ses sujets.

Cette villégiature armée devait lui rallier autant d'approbateurs que de partisans. On y trouvait quelque repos dans la solitude des grands bois et loin du bruit des cités ; mais le Roi et sa cour ne s'y amusaient que la main sur la garde de l'épée, à l'abri d'un double cordon de sentinelles et de guetteurs de nuit. Mieux vaut rire derrière une barbacane que de ne pas rire du tout.

Nous serions bien tentés d'offrir à nos lecteurs une description authentique de ce riant séjour hérissé de lances. Nous ne trouvons nulle part de documents certains sur cette construction.

Les écrivains qui ont traité de l'histoire de Saint-Germain en Laye, ne sont pas eux-mêmes d'accord sur le site que cette ville occupait. Les uns veulent que le château originaire ait été construit entre Rueil et le Pecq, à un endroit nommé Charlevanne ; d'autres pensent qu'il a été édifié sur le même emplacement que le château actuel. Cette opinion nous paraît plus plausible, non-seulement à cause de la position dominante sur laquelle il est assis, mais parce qu'un édifice royal, élevé entre Rueil et le Pecq aurait au moins, pendant quelques siècles, conservé des vestiges de ses fondations, et que les chartes les plus anciennes sont muettes sur ce point.

L'œuvre de Louis le Gros intimida de ses fortes murailles, pendant un peu plus de deux cents ans, les perturbateurs de la tranquillité publique. En 1346 -une année funèbre- l’année de la bataille de Crécy et de la prise de Calais, les Anglais remontèrent la Seine en faisant, comme les Normands, le désert devant eux et en semant la désolation sur leur passage. Après avoir incendié Pont-de-l'Arche, Vernon, Mantes, Meulan et Poissy, ils débouchèrent sous les murs de Paris, la torche à la main ; et le prince de Galles, qui faisait ses premières armes infligea le même sort aux villes ou bourgs de Saint-Germain en Laye, de Nanterre, de Rueil, de Boulogne, de Saint-Cloud et Neuilly.

Les murs calcinés du château de Saint-Germain s'écroulèrent dans les larges fossés. Toutefois, la flamme épargna sa chapelle, et deux tours carrées qui flanquaient deux de ses angles.

Restaurateur d'un royaume épuisé par tous les fléaux, Charles V fut aussi le restaurateur de Saint-Germain.

« Moult fit réédifier notablement le chastel de Saint-Germain en Laye », dit la Vénitienne Christine de Pisan, fille de son astrologue, dans l'histoire qu'elle nous a laissée de ce monarque.

Une citadelle, dans une aussi belle position stratégique, était encore moins une précaution de luxe en ce siècle qu'au temps de Louis lu Gros, A la guerre civile, cette fois, au souvenir de la Jacquerie, il faut ajouter la guerre étrangère, la guerre impitoyable de l'Anglais, qui du haut de ses galères, promenait sa convoitise de Cherbourg à Bordeaux. Aussi Charles V ne se contenta-t-il pas de relever Saint-Germain : en même temps qu'il fondait la bibliothèque royale, il dressait entre lui et ses ennemis les remparts de la Bastille.

Ce prince, dit-on, fit raser les derniers restes du château de Saint-Germain, réserva la chapelle et les deux tours encore debout, et fixa sa résidence dans l'une d'elles pendant les travaux de la reconstruction.

Quelle était la structure du nouvel édifice ? Nous tombons encore ici dans l'incertitude. Cependant, nous pouvons accorder quelque créance aux pages d'un manuscrit de la bibliothèque de Saint-Germain, manuscrit légué par un sieur Antoine, porte-arquebuse du roi Louis XIII.

Ce porte-arquebuse était le descendant de serviteurs attachés, d'ancienne date, au service de la couronne, dans le château même. Son témoignage, assis sur une longue tradition, et peut-être sur des documents positifs, n'est pas sans valeur.

Les détails donnés ici par Antoine remontent à une date antérieure à la restauration de Charles V.

« Devant l'incendie, du règne du roy Philippe de Valois, l'an 1346, dit-il, il y avoit fait bâtir une tour très-forte, où il logeoit souvent, revenant de ses conquestes, Le château n'étoit bâty, clans ce temps, qu'en manière de forteresse, n'y ayant aucune cimétrie, avec quelques tours aux angles d'yceluy, entouré d'un large et profond fossé revestu de pierres de taille. Son rempart étoit très-fort, où il y avoit des créneaux meurtriers et abavents, ce qui lui servoit de deffences dans ce temps que la poudre n'étoit pas encore inventée.

« Tout le circuit en étoit bien fermé, n'y ayant que trois ponts-levis pour entrer dont l'un étoit bâty d'une structure très-particulière, en manière d'une grande arcade surbaissée sur toute la longueur du fossé, où l'on passoit même à couvert dans le parc, sans être vu. Ce pont a été démoli quand on a construit le pavillon ou appartement du roy.

« Ce château ou forteresse ayant été diminué, ainsi que je le dis, par cet incendie, étant demeuré ruiné jusqu'au règne du roy Charles cinq, dit le Sage, vers l'an 1368, ayant vu que la situation de ce château étoit très-belle et fort avantageuse, tant pour une forteresse que pour une maison de plaisance, prit la résolution de le rebâtir Burles anciens fondements, et d'y ajouter encore quelques logements pour y pouvoir loger dans les saisons de l'année, c'est ce qui a fait croire à plusieurs historiens que c'est le roy Charles cinq qui a fait jeter les premiers fondements de ce château, n'ayant pas pénétré jusqu'à la source de son antiquité, de plus de deux cents ans devant le roy Charles cinq. »

Murailles épaisses et larges fossés, où clapotait l'eau ; tourelles pointues, et ponts-levis discrets, fenêtres étroites à vitraux plombés, portes ogivales, pignons ardoisés, remparts crénelés, au sommet desquels apparaissent le cimier d'un casque et la pointe d'une pertuisane ; aspect sombre et plein de défiance, tout ce qui constitue le château moyen-âge, dont tant de vestiges subsistent encore pour nous enseigner le passé  tout ; en un mot, peut offrir une idée assez exacte du séjour de plaisance de nos rois, jusqu'au moment où François Ier ceignit la couronne.

Pour compléter cette physionomie, restituons au château de Saint-Germain la vaste forêt au milieu de laquelle il surgissait, et ses abords sauvages, et sa masse imposante en un tel site, et son beffroi qui sonnait tes heures lentes dans le silence de la solitude.

Mais le monarque apparaît-il en ces lieux, secouant les ennuis de son Louvre, ou les soucis du gouvernement, nous assistons alors au réveil magique de la Belle aux bois dormant.

L'habitation féodale prend une âme. Les ponts-levis s'abaissent au passage des pourpoints dorés, des destriers et des palefrois. Les gentils pages, les écuyers à la livrée du roi sillonnent la cour d'honneur, et le trèfle de l'ogive s'illumine à la clarté des feux du soir.

Au dehors, le solde la forêt retentit sous les joyeuses chevauchées. C'est l'heure des jeux et des ris, des chants de guerre et des passes d'armes galantes sur la pelouse où flotte l’écharpe brodée par les jouvencelles. C'est l'heure du vol du faucon, des aboiements de la meute ; c'est celle où le cor du châtelain annonce aux riverains de la Seine les ébats de la chasse royale.

Ah ! les mâles amusements que ceux où la suprême ambition de la jeune noblesse consistait à remporter devant les dames les prix de l'adresse et delà valeur, et faire assaut de courtoisie.

III

CONJECTURES ISSUES DE DÉCOUVERTES RÉCENTES.

François 1er fit de Saint-Germain sa résidence favorite. Toutefois une forteresse si bien armée en guerre ne pouvait charmer longtemps un prince qui se proclamait le protecteur des lettres et des arts, et qui attirait les femmes à Sa cour pour soumettre et civiliser les farouches vassaux dont le pouvoir trop indépendant gênait l'exercice de la puissance souveraine.

A sa voix accourait cette brillante émigration italienne à la tête de laquelle marchaient le Primatice et Léonard de Vinci. C'est en empruntant à l'art italien ce qui convenait au sol gaulois, et en le fusionnant avec l'art français, que le Roi restaura ou reconstruisit Saint-Germain, le Louvre, Fontainebleau.

Des sombres murailles du château de Saint-Germain devait sortir la plus brillante des transformations.

Il fallait bien enchanter le séjour où l'on convoquait ces nombreux et hauts seigneurs loin du manoir féodal, et où l'on allait façonner cette cour et la rendre par degrés la plus chevaleresque, là plus aimable, la plus galante du monde.

Quel architecte eut la charge de ces enchantements?

Les historiens de Saint-Germain[1] ne prononcent pas son nom. Ils attribuent la direction générale des ouvrages à un seigneur Villeroi, qui ne pouvait être qu'un intendant des bâtiments do la couronne et non le maître de l'oeuvre.

Androuët du Cerceau, l'habile constructeur du pont Neuf sous Henri III et continuateur du Louvre sous Henri IV, nous a transmis, avec les dessins exacts du château de Saint-Germain produit de la Renaissance, quelques détails curieux sur sa réédification.

Dans son ouvrage intitulé les Excellents bâtiments de France, ouvrage magistral dédié à Catherine de Médicis, il raconte que « le roi François Ier y estoit si ententif qu'on ne peut presque pas dire qu'aultre que lui en fut l'architecte. »

Les affaires du royaume cependant sont choses compliquées, etjî1est permis de croire que ce prince, malgré son goût pour les arts et pour le château de Saint-Germain, n'en suivit pas les travaux pas à pas et qu'il se fit seconder par un de ses architectes en demeurant le Deus ex machina. Il en avait attiré quelques-uns d'Italie et des meilleurs, tels que le Florentin Serlio, à qui l'on doit la tour ovale du palais de Fontainebleau. Pierre Lescot et Jean Goujon étaient ses contemporains, et, sous son règne, le cardinal Du Bellay rappela de la Péninsule Philibert Delorme, qui attacha son nom aux Tuileries.

Félibien, qui publia en 1687 la vie des plus célèbres, architectes de son temps, dit que Serlio travailla au château de Saint-Germain, et nous sommes assez porté à penser qu'il en fut le principal architecte.

Le goût italien qui prédomine dans les constructions corrobore cette opinion. Félibien en tire cette déduction que « les Italiens n'y étaient pas plus savants que les Français ».

On eut la bizarre idée de donner au monument la forme d'un pentagone allongé et fort irrégulier.

« La cour n'est ni carrée, ni ronde, ni ovale, dit le manuscrit d'Antoine, mais elle est remarquable en ce sens que dans ycelle, il peut y avoir en quelque temps et à quelque heure du jour que ce soit de l'ombre et du soleil. »

Cette forme provoqua bien des commentaires. On y a voulu trouver la figure d'Un D gothique, comme un galant souvenir de Diane de Poitiers, version inadmissible, car ce n'est pas le coeur de François Ier, mais celui de son fils, Henri II, que la belle Diane captiva. Un motif plus plausible trouverait satisfaction dans le désir de multiplier les points de vue en multipliant les façades ou dans la nécessité de bâtir sur des fondations antérieures.

Ici, plusieurs avis sont en présence. Des historiens prétendent que François Ier termina les constructions inachevées de Charles V et qu'il éleva les façades d'un étage.

Androuët du Cerceau ne partage point cette manière de voir. « François Ier, dit-il, fit abattre le vieil bâtiment sans toucher néanmoins aux fondements sur lesquels il fit redresser le tout, comme on le voit aujourd'hui, et sans changer ledit fondement, ainsi qu'on peut le voir par le tour d'une assez étrange quadrature. »

Donc, d'une part, une notable partie des bâtiments eût été conservée ; de l'autre, on eût fait table rase et suivi dans la nouvelle construction le périmètre des premières fondations, étrange quadrature.

Or, la restauration qui s'opère en ce moment, les travaux consciencieux et les fouilles qu'elle nécessite, ont amené des découvertes qui contredisent ces assertions. Ces travaux sont loin d'être achevés, leur continuation jettera sans doute encore quelque lumière sur la question, mais l'état dans lequel elle se présente aujourd'hui peut se résumer en ces termes : François Ier n'a pas achevé l'oeuvre de Charles V, il ne l'a pas rasée complètement, il ne l'a pas relevée sur ses anciennes fondations.

Antoine, le porte-arquebuse, approche davantage de la vérité.

« Ce bâtiment, dit-il, fut élevé en peu de temps dans toute son étendue de la hauteur qu'il est à présent d'une tour ancienne restée, où est maintenant posée une guérite en plomb. »

En démolissant le pavillon nord-ouest, un des appendices bâti par Louis XIV et dont il est question plus loin, M. E. Millet a rencontré cette tour carrée de l'époque de Charles V, l'ancien donjon probablement, qu'il a remise au jour avec les modification qu'y avait apportées l'architecte do François Ier. Les murailles sont complètes. Elles ont 2m,50 d'épaisseur dans leur partie inférieure, c'est-à-dire jusqu'à la plus haute des deux balustrades, et 1 mètre seulement dans leur partie supérieure, dont le pourtour est d'autant plus étroit.

L'origine de ce vestige de l'antique forteresse est facilement reconnaissable à la nature de sa pierre, au revêtement extérieur, à la façon de l'ouvrier, à la coloration et à la dégradation que les matériaux doivent à leur âge.

Les parois ont conservé dans leurs bandeaux la trace des divers étages. Le dernier de ceux-ci se termine par une voûte également de l'époque de Charles V.

Sa belle forme, ses nervures hardies annoncent nettement l'architecture du XIVe siècle.

Mais voici sur cette authenticité des indices plus décisifs encore. M. E. Millet a découvert, au sommet de la tour, un créneau du même siècle, qui doit sa conservation à une circonstance assez heureuse. Au temps éloigné où y fut érigé le premier campanile, on avait appuyé la cage de l'horloge contre le mur dans lequel est taillé ce créneau. Dans ce but, on l'avait simplement bouché avec quelques pierres cimentées, en sorte que lorsque les autres créneaux furent remplacés par des balustres, celui-ci échappa à la transformation. Il est aujourd'hui rendu à sa forme primitive.

Sous les créneaux courait une corniche restée en assez bon état de conservation. Un peu plus bas s'ouvre une fenêtre de la même date et dont la destination était de mettre en communication les défenseurs delà tour dans les étages supérieurs. Enfin, on a reconnu les traces, des barbacanes qui battaient la courtine.

Des signes de reconnaissance aussi prononcés ne sauraient tromper l'oeil d'un archéologue un peu exercé. Ils ont été respectés au double titre de souvenir précieux et d'enseignement architectural.

Ils suffisent pour reconstituer dans la pensée du visiteur, l'aspect défensif de la tour, Elle surmontait de deux étages le mur crénelé qui enserrait l'édifice. Le premier de ces étages, dans lequel s'ouvraient des meurtrières, était abrité par un toit sous lequel les défenseurs échappaient à l'oeil de l'assaillant. Le deuxième, percé de créneaux, au nombre desquels comptait celui qui existe encore, était couronné par un toit pointu en forme de pyramide.

Ainsi, l'oeuvre de Charles V n'a pas péri tout entière.

Elle survit dans une tour qui dresse avec orgueil ses murs régénérés. Elle survit encore dans des vestiges souterrains devenus, par suite des fouilles récentes, des indices du plus haut intérêt pour l'archéologie.

Sous la tour que nous venons de décrire est creusée une cave qui communique avec une salle basse à parois épaisses, prolongée sous la cour du château de seize mètres environ. A l'un de ses angles sont restées intactes la base d'une tourelle et six marches évidemment destinées à communiquer avec les étages supérieurs et non point avec le sol de la cour. Un peu plus loin se dessine un escalier dont la voûte rampante, composée d'arcs superposés, existe encore. Les murs de cette salle indiquent la direction d'une construction antérieure qui reposait sur leurs vastes bases ; ils sont perpendiculaires à la façade ouest, du château, celle qui regarde l'église paroissiale, et forment un angle de 25 degrés à peu près avec la façade du nord tournée vers le parterre.

En 1864, on creusa le sol pour la pose de contreforts intérieurs à partir de l'escalier conduisant à la tour de Charles V, ainsi que pour la reprise d'un autre contre-fort sur la cour. Pendant la durée de ce travail, M. Millet rencontra deux murs du XIVe siècle, identiques par leurs matériaux à ceux de la salle basse, dans une direction exactement parallèle à ceux-ci et distants entre eux de cinq mètres. Quel usage peut-on assigner à ces murailles si elles ne sont des débris bien accentués de l'escarpe et de la contrescarpe qui bordaient le bâtiment assis sur la maçonnerie de la salle basse ?

Le 3 janvier 1865, en opérant d'autres fouilles pour augmenter l'épaisseur d'un mur de refend, à l'est de l'escalier d'honneur et à l’extrémité de la façade du nord, la pioche mit à découvert deux autres pans de muraille d'une longueur de §ix mètres environ, parallèles aux premiers et de même construction. L'un de ces pans est pourvu d'un éperon carré très-saillant qui plongeait probablement dans le fossé.

Ces vestiges se rattachent suivant toute apparence à ceux qui furent mis au jour l'année précédente. Ils n'en sont pas toutefois le prolongement direct. Ils indiquent Un retour destiné peut-être à élargir ce côté de l'enceinte et à en augmenter les points de défense, sans enlever à l'ensemble de la face du nord la direction perpendiculaire suivant laquelle elle atteignait la face de l'ouest.

Si l'on considère en outre, dans ces débris souterrains, leur parallélisme, d'une part, avec ceux des murs de la tour carrée dont ils sont comme une suite, d'autre part, avec les grands côtés de la chapelle, la portion la plus, ancienne de l'édifice, on peut en conclure que la construction antérieure à l'œuvre de François Ier affectait une forme rectangulaire. C'était la figure habituelle des forteresses du temps.

Trois côtés du rectangle sont nettement dessinés par la chapelle, la façade de l'ouest restée sur les fondations primitives et les murs souterrains.

La direction des lignes de la tour carrée corrobore cette opinion.

Le quatrième côté, eu égard aux derniers pans de mur signalés, a dû être l'objet d'une modification qui enlevait au quadrilatère sa régularité. Cette donnée est encore obscure.  Androuët du Cerceau, en attestant que François Ier renversa le vieux château-fort jusque dans ses fondements, n'a certes pas compris la chapelle dans cette exécution. Un architecte de son mérite ne pouvait se méprendre sur l'antiquité de sa construction, due suivant toute probabilité, à saint Louis, à une date antérieure même à l'édification de la Sainte-Chapelle de Paris.

La chapelle du château de Saint-Germain, gracieuse d'aspect, appartient au style ogival le plus pur. Son origine est écrite dans les nervures qui marquent les arêtes de sa voûte hardie, dans ses colonnettes à faisceaux, dans ses fenêtres gothiques d'une structure artistique et savante. Elle mesure 24 mètres de long sur 10 de large.

Elle ne porte cependant pas l'empreinte du créateur de la Sainte-Chapelle, Pierre de Montreuil. La conformité qu'elle offre, en certains points, avec les monuments gothiques de la Bourgogne et de la Champagne, semble indiquer qu'elle fut érigée d'après les plans d'un architecte appartenant à l'une ou à l'autre de ces provinces. Cette hypothèse repose sur les dessins des passages inférieurs qui la pourtournent dans l'intérieur des piles, au-dessus de l'arcature basse et sur celui des chéneaux dont le dessous est apparenta l'intérieur.

Elle présente, en outre, un fait unique ou du moins sans analogie connue dans la construction gothique.

Ses fenêtres sont rectangulaires au lieu d'être ogivales dans leur partie supérieure, de manière à laisser tout l'intervalle entre les contreforts totalement à jour, sans rien enlever à l'édifice de son caractère architectural. Les contre-forts et les arcs intérieurs qui supportent à eux seuls la toiture et les voûtes affirment le motif bourguignon.

La position de la chapelle a fait naître une nouvelle conjecture dans l'esprit de M. E. Millet, relativement à la forme pentagonale du château.

Dans l'axe de l'abside était percée la croisée principale obstruée sous Louis XIV pour l'édification d'un pavillon. Ne peut-on supposer que l'architecte delà Renaissance, afin de respecter cette fenêtre, a continué le bâtiment du sud suivant une direction oblique et imprimé cette direction à l'aile qui lui est opposée ?

Il n'avait eu garde, en effet, d'engager l'abside dans ce bâtiment, mais deux petites travées seulement pour faire le raccord, de manière à permettre à la lumière de descendre sur le choeur.

Si tel ne fut pas le motif de l'obliquité de deux ailes par rapport à la façade de l'ouest, ce fui du moins une idée heureuse que la conservation de la croisée de l'abside.

Les architectes du moyen-âge, qui joignaient au sentiment de l'art le sentiment religieux, n'eussent jamais songé à sa suppression. Jamais ils n'eussent imaginé ces autels à la romaine surchargés d'ornements, qui montent à la voûte en laissant l'abside dans l'obscurité.

Il leur paraissait plus poétique et plus digne de la majesté du sanctuaire que le soleil levant dorât l'autel de ses premiers rayons. Ce resplendissement de l'aurore à travers les vitraux gothiques, ce lever de l'astre du jour, source dévie et de lumière, inondant de ses feux naissants la table du sacrifice, jetaient dans l'âme du fidèle une sorte de pieux ravissement et lui inspiraient une pensée de gratitude pour les bienfaits du Créateur.

[1] Antoine Abel Goujon, Rolot et de Sivry.

IV

LA RENAISSANCE.

En résumé, François Ier, qui voit dans la magnificence du site de Saint-Germain et dans l'opulence de sa futaie giboyeuse tous les charmes d'une retraite royale, se décide à réédifier la résidence de ses prédécesseurs.

Mais il ne faut pas regarder cette entreprise comme un caprice de son omnipotence. Elle lui est inspirée par des sentiments et des mobiles plus relevés, par le goût des belles choses ; par l'ambition de doter ; le royaume de monuments conformes à l'esprit nouveau et par la nécessité de pousser l'humanité dans la voie du progrès sans lequel les générations s'immobilisent et s'atrophient, mobiles et sentiments qui se manifestent aujourd'hui sur le trône par les plus éclatants résultats.

Les premiers artistes, du monde vont concourir à cette transformation. Quand des architectes comme Philibert : Delorme, Pierre Lescot, Jean Bullant et Serlio auront agrandi ou relevé les demeures royales, que les pinceaux du Primatice, d'André del Sarto, de Léonard de Vinci, en auront décoré les lambris d'œuvres immortelles, que Jean Goujon y aura fait revivre le marbre, quand Bernard Palissy les aura revêtus de ses riches émaux, le Roi poëte et chevalier  y réunira la cour la plus brillante du monde et se fera un titre de gloire d'y donner l'hospitalité aux savants et aux érudits de son temps, Jean Lascaris, Michel Bruto, Alamani, Clément Marot, Ronsard, Budé et peut-être Érasme et Thomas Morus.

Le château de Saint-Germain était une forteresse quadrangulaire. François Ier jette à terre ses murs crénelés, mais respecte le donjon de Charles V et la chapelle de Louis IX, et donne à la nouvelle construction une forme pentagonale.

Sur le côté de l'ouest, dont il conserve les fondations, il élève une magnifique galerie qui répond à des besoins nouveaux, c'est la salle des fêtes et des spectacles de la Cour, — cent quarante-et-un pieds de long sur quarante de large, —c'est sans contredit la plus belle et la plus remarquable du royaume.

Sa façade est encore debout. Les briques dont elle est composée ont été masquées depuis, à une époque difficile à préciser, d'un enduit qui simule la pierre de taille. Elle surpasse en hauteur les murs du premier château, ce qui a fait dire à quelques écrivains que François Ier avait élevé d'un, étage la construction de Charles V. Celte disposition a engagé le donjon dans l'enceinte exhaussée, il est donc impossible à l'architecte actuel, en raison de la surélévation, de rendre à cet antique souvenir sa physionomie primitive.

La salle des fêtes, qu'on appelait aussi la salle de Mars est ornée d'une cheminée monumentale du XVIe siècle, de pierres et de briques rouges en parfait état de conservation. Les armés de France et la Salamandre, sculptées au-dessus du manteau, constatent l'authenticité de son Origine.

Par une erreur inexplicable, les fleurs de lys, deux et une sur l'écu de Francs, ont été dessinées une et deux sur cette cheminée par le ciseau de l'artiste.

La nécessité de cette vaste galerie fit malheureusement sacrifier la face ouest de la chapelle, contre laquelle elle fut adossée.

Voici comment ce détail vient de se révéler. En sondant cette face, l'architecte a trouvé sous la maçonnerie une admirable rosace, découpée à jour et du même style que les fenêtres.

Le sol de la cour fut exhaussé, mais, pour respecter le vaisseau de la chapelle, dont le dallage n'avait plus le même niveau, on dut y pratiquer sept marches.

Une grande partie des détails trahit une direction italienne dans les constructions et un parti pris du monarque de créer un spécimen d'architecture dont il avait trouvé le modèle au-delà des Alpes.

A l'intérieur de la cour, les murailles s'élèvent en arcs superposés et non dépourvus d'élégance. Des tourelles qui existent encore furent établies aux angles rentrants pour le service des étages.

« Le bâtiment fut élevé en peu de temps, avons-nous lu dans le manuscrit du porte-arquebuse Antoine. Les travaux en cours d'exécution ont pu confirmer cette assertion. On a reconnu qu'une portion de la cour a été bâtie en pierres de taille et l'autre en briques recouvertes de ciment. Il faut en conclure que, pressé par le temps, l'architecte a manqué de matériaux et que, pour ne point attendre l'arrivée de la pierre, il s'est contenté de briques probablement cuites sur place.

Au dehors se dressait aux angles, à part celui du donjon, une tour ronde surmontée d'une plate-forme de laquelle on pouvait, autant que le permettait la forêt, découvrir le pays environnant et suivre de l'œil la marche d'un ennemi.

L'édifice entier fut couvert d'une terrasse. C'était, en France, le premier exemple d'une telle construction.

Un développement de terrasses de 3,000 mètres environ de superficie pouvait passer, sous notre climat, pour une grande nouveauté.

Il existe encore d'autres dispositions qui ne correspondent point aux habitudes de l'époque. On a eu recours à l'emploi du fer pour maintenir l'écartement des voûtes de l'étage supérieur. Nos architectes n'avaient pas l'usage de cette méthode, qui a eu pour conséquence une certaine déviation dans les contre-forts et dans les galeries supérieures.

On a écrit que dans l'intérieur de la cour étaient scellés quatre médaillons de Bernard Palissy. Ces médaillons, déposés après la Révolution au musée des Petits-Augustins, et qui représentent des sujets allégoriques, font aujourd'hui partie des collections du Louvre. Ils proviennent incontestablement de la décoration de quelque salle du château, mais non de la cour, car ils ne s'adaptent pas aux cadres qui surmontent symétriquement les éperons à-la hauteur de l'appui de l'entre-sol et qui, seuls, eussent pu les recevoir.

Les larges fossés furent conservés. On les traversa sur deux ponts, l'un couvert, à l'angle du bâtiment qui regarde le parterre et la rivière, l'autre exclusivement réservé pour le roi et son cortège, et donnant sur la place actuelle du château. Une petite passerelle, destinée au service, se trouvait près de l'abside de la chapelle.

Une heureuse combinaison de la pierre et delà brique rouge dans les cintres des croisées, dans les pilastres et les frontons imprimait à l'édifice une physionomie méridionale des plus pittoresques. On en ceignit la base d'une ligne de mâchicoulis qui rappelait le moyen-âge et supportait une galerie couverte comme suspendue à ses flancs. On entoura la terrasse d'une balustrade découpée à jour telle qu’un diadème au royal monument. Enfin, sur cet ensemble harmonieux, on jeta à profusion les vases sculptés, les riches gargouilles, les encorbellements et les médaillons dont la ciselure perpétuait les attributs du souverain : chiffres (FF), salamandre et couronne de France.

Du côté de l'occident, une construction spéciale fut destinée aux divers services du château et au logement des troupes de garde.

Androuët du Cerceau, qui contempla cette merveille dans tout son éclat, l'a dessinée avec amour, mais il ne nous en a laissé qu'une assez aride description.

Nous y empruntons ce qui suit : « Les parements, tant en dedans qu'en dehors, sont de brique assez bien accoutrée. En aucuns corps de logis, y a quatre étages. En celui de l'entrée, y en a deux, dont le deuxième est une grande-salle. Les derniers étages sont voultés, chose grandement à considérer à cause delà largeur des membres. Vrai est qu'à chacun montant y a une grosse barre de fer traversant de l'un à l’autre avec gros crampons par dehors tenant lesdites voultes et murailles liées ensemble et fermes. Sur ces voultes et par tout le dessus du circuit du bâtiment est une terrasse de pierres de liais qui fait la couverture, lesquelles portant les unes sur les autres et descendant de degrés en degrés commencent du milieu de la voulte un peu en pente jusqu'à couvrir les murailles. Et est cette terrasse à ce que je crois la première de l'Europe par sa façon et chose digne d'être vue et considérée. » Des divers points de cette terrasse, dont la réputation devint européenne, l'œil plonge dans un horizon merveilleux et infini.

Antoine constate la complaisance que mit la nature à créer le site de Saint-Germain et révèle, à ce sujet, un moyen de télégraphie que l'ingénieuse galanterie pouvait seule imaginer : « Henri IV ayant fait allumer du feu la nuit sur l'un des côtés du haut du château, il fut vu de celui de Montceaux, qui en est éloigné d'environ quinze ou seize lieues, où était pour lors Gabrielle d'Estrées[1]. »

V

APPRÉCIATION SUR LE CHÂTEAU AU XVIe SIÈCLE.

Cet édifice, pour se défendre, ne comptait pas seulement sur ses fossés profonds, sur ses ponts-levis, sur ses tourelles, sur ses mâchicoulis et sa position dominante, il était, avec toutes ses dépendances, entouré d'une enceinte continue, percée de portes monumentales, et l'on regardait au XVIe siècle Saint-Germain en Laye comme une des bonnes forteresses du royaume.

Une carte de l’lsle de France et lieux circonvoisins gravée sous Henri IV, nous fournit la nomenclature exacte des villes fortes de la province à cette époque. Déjà Paris était bien protégé par les canons d'alentour, et voici les places de guerre dont cette cité était environnée dans le rayon le plus rapproché : Saint-Germain, Poissy, Pontoise, Mesnil, Saint- Denis, Lagny, Brie-Comte-Robert, Corbeil, Melun, Chartres, Montlhéry, Monlfort-Amaury et Neauphile. Le discours de l'Entreprise de Saint-Germain, en février 1654[2], entreprise dans laquelle la reine-mère voulut bien découvrir une conspiration, et qui aboutit à la décapitation de la Mole et de Coconnas, mentionne l'importance de cette place et nous fait connaître le personnel exact de sa garnison en cette année.

« Plusieurs, dit l'historien, ne voyoyent aucune apparence en cests entreprise qu'on disoit avoir été dressée par le duc d'Alençon et le roy de Navarre contre le roy, et ce pour diverses raisons. Premièrement, on considéroit la force et l'assiette du château de Sainct-Germain, qui est telle que trente mille hommes ne le sçauroyent prendre sans canons.

» En second lieu, il y avoit des gens de pied tant François que Suysses bien armez, en nombre deplus de quinze cens ; les archez de la garde du roy, sa garde d'Écossois, sa garde ordinaire des Suysses, la garde de la royne-môre, la bonne compagnie de gentilshommes amenés par le duc de Lorraine, ceux du cardinal de Lorraine, des ducs de Guise, d'Aumale

etaullres de ceste maison, tenue ennemie du duc d'Alençon et du roy de Navarre, faisoient nombre en tout de trois mille hommes, outre le demeurant de la cour, composé de gens au commandement de la royne-mère et de ses officiers.

» Qui croira que deux ou trois cents hommes de cheval eussent été si inconsidérés que d'avoir entrepris de venir tuer le roy et la royne sa mère avec leurs conseillers dans un chasteau si fort, si bien gardé et fortifié de gens de guerre, comme, dit-on de seigneurs, gentilhommes et soldats qu'cstoit celui de Sainct-Germain, dans un beau grand bourg ou les maisons valent tant (comme gens de guerre sçavent) contre ceux qui veulent faire invasion ou exécuter entreprise dedans ? »

VI

HENRI IV ET LE CHÂTEAUNEUF.

Ces hautes murailles pourvues de fossés, ces ponts levis qui rappelaient l'ère féodale, n'eurent pour Henri IV que de faibles charmes. Un château-fort lui paraissait plus agréable à prendre qu'à habiter. Celui de Saint-Germain, qui conservait un faux air de citadelle perdue dans les bois avec son double cordon de sentinelles et de mâchicoulis accommodés au stylé de la Renaissance, et sa cour unique, qui guettait un rayon de soleil le matin à l'orient, le soir à l'occident, avait un aspect bien sévère aux yeux d'un souverain vaillant comme Mars, mais pratique avant tout.

Que d'attraits ne présenterait pas au contraire une habitation de plain-pied sur la colline qui commande la Seine, à l'aise dans de vastes cours où circuleraient librement chevaux et carrosses. Quel agrément dans un entourage de fleurs, d'arbustes, de ruisseaux et de cascades qui s'inclineraient en pente douce jusqu'à la rivière !

Comme on respirerait à l'aise au milieu de cet immense horizon. Les tours de Notre-Dame, vibrantes encore du tocsin de la sédition, n'y apparaîtraient que juste comme il convient au dernier plan d'un beau panorama, dans un lointain brumeux.

Quels ébats prendraient les enfants de France sur les tapis verts d'une luxuriante Verdure et sous le ciel des champs, qui n'a rien de commun avec le ciel des cités. Et pour les grands, quel rire de bon aloi dans lécher oubli de la question du jour, qui, en ces temps-là, s'appelait la Ligue, la Réforme, la Faction espagnole ou la Conspiration de Biron !

Ainsi pensait Henri IV, ainsi fut-il fait selon sa volonté.

A 400 mètres du château de François Ier s'éleva une nouvelle ligne de beaux bâtiments coupés en leur centre par un portail de douze colonnes de pierres ciselées. Ils circonscrivaient une cour d'honneur hexagonale, et plusieurs autres cours. Deux ailes perpendiculaires à la façade principale s'étendaient jusqu'au point culminant de la colline du Pecq et se terminaient par deux pavillons encore debout et dont l'un, bien connu, conserve le nom de pavillon Henri IV.

Ils étaient soutenus par une terrasse monumentale, garnie de balustrades sculptées. On la quittait par deux rampes en fer à cheval pour se perdre dans des jardins et sur d'autres terrasses échelonnées en gradins jusqu'à la Seine.

Sur le versant de la colline, à la voix du prince, un monde va surgir du néant. Un génie mystérieux préside à l'enfantement d'une œuvre complexe que les contemporains ont célébrée à l'égal de la huitième merveille du monde. Suivant eux, les fabuleux jardins de Babylone ou d'Armide cessent d'être une fiction de la poésie. Ils ont pris un corps, ils existent.

Les mécaniciens les plus consommés de France et d'Italie, les jardiniers, les statuaires, l'art hydraulique, s'y disputent la palme du goût et de l'industrie.

Un président de la généralité de Lyon, Claude de Maçonnis, vient de découvrir le moyen d'élever les eaux au-dessus de leur source. Ce secret, origine de féeriques surprises, sera exploité sur une grande échelle.

Veut-on savoir à quel degré d'enthousiasme montent les récits des écrivains de l’époque ? « Henry quastrième, dit Du Chesne, a fait bâtir un nouveau chasteau sur ceste croupe do montagne pratiquée sur les flancs du rocher, plus proche de la rivière, auquel il n'a rien épargné de ce qui pouvait éclairer sa gloire et relever son honneur au haut poinct.

« L'escalier qui est à l'entrée, où sont gravées les images d'Hercule et d'un iyon, les fontaines, les ruisseaux frais et argentins qui coulent au fond des petits vallons pour rafraîchir les plantes et les fleurs des parterres, et compartiments des jardins, y sont admirables ; mais, sur tout cela, les grottes auxquelles il semble que les plus rares merveilles de la terre, ayant résolu de suborner les sens, enivrer la raison, et peu à peu dérober l'âme de ceux qui les regardent ou entendent, leur font perdre le sentiment, soit de l'oeil, soit de l'ouye. »

Il est vrai que dans une disposition savante de verdure, de fleurs, de grottes et de bassins, toute la mythologie s'agitait sous la force motrice de l'eau.

Les Tritons nageaient, Persée plongeait le dragon dans les ondes, et volait vers Andromède ; les nymphes donnaient des concerts en promenant leurs doigts de marbre sur le clavier d'un orgue, et les oiseaux répondaient à ces accords par leurs chants joyeux. Fidèle aux traditions de la Fable, Orphée faisait vibrer les cordes de sa lyre, et les animaux accouraient à cette mélodie.

Ailleurs, des décors d'un luxe inconnu jusque-là préludaient aux magnificences de l'Opéra, et des troupes d'automates lancées sur la scène offraient aux visiteurs les représentations les plus riantes ou les plus dramatiques.

Ce site enchanté, le plus beau du monde, objet d'envie et d'admiration pour les étrangers, n'était pas le seul mérite du château neuf, ainsi surnommé par opposition à son aîné, le vieux château de François Ier.

A droite et à gauche, sur l'emplacement du boulingrin et des quinconces de marronniers, se développaient, symétriques et fleuris, de vastes jardins, délices du monarque, jardins qui communiquaient de plain-pied dans les appartements. Celui de droite était la promenade favorite de la reine, celui de gauche eut les préférences de Henri IV. Protecteur de l'industrie séricicole, il y avait/ait planter une allée de mûriers blancs, destinés aux vers à soie, dont il se plaisait lui-même à faire l'éducation. D'accord avec Sully sur les sources de la richesse d'un pays, il voulait établir une magnanerie à Saint-Germain.

Ainsi, loin de la discorde et des armés, se reposait le plus populaire de nos rois. Là se passa l'enfance des dauphins, Louis XIII qui fut 'élevé dans ce paradis terrestre, Louis XIV qui y vint au monde.

Les annales du château neuf sont riches en anecdotes.

Le président Fauchet, auteur des Antiquités françaises et gauloises, se recommandait à la sollicitude du monarque.

Comme ce magistrat était pourvu d'une belle tête et d'une belle barbe, Henri IV crut faire assez pour la gloire de l'écrivain, en plaçant son image en bronze dans les jardins de Saint-Germain sous la forme d'un fleuve et en la lui montrant.

Le président avait sans doute éprouvé, comme au temps d'Homère, que la gloire ne nourrit pas l'homme de lettres, il quitta l'hôte royal en lui décochant ce trait de Parthe : »

J'ai trouvé dedans Saint-Germain

De mes longs travaux le salaire.

Le roi de bronze m’a fait faire

Tant il est courtois et humain.

S'il pouvait aussi bien de faim

Me garantir que mon image,

Ah ! Que j'aurais fait bon voyage

J'y retournerais dès demain.

Viens, Salluste, Tacite, et toi

Qui as tant honoré Padoue,

Venez ici faire la moue,

En quelque coin ainsi que moi. »

Bon prince autant qu'homme d'esprit, Henri IV riposta à cette boutade par Une pension de 600 écus et le titre d'historiographe de France.

Encore une aventure ; on ne la lira pas sans intérêt.

Il s'agit d'un incident qui mit en danger les jours de Henri IV et de la reine.

Nous en empruntons le récit à un petit ouvrage sur ce prince : Les amours du grand Alcandre, attribué à mademoiselle de Guise, fille du Balafré et de Catherine de Clèves.

« Il se présenta une occasion qui causa bien du bruit, et véritablement fut étrange. Ce fut que le roi et la reine étant allés à Saint-Germain, leur carrosse, en entrant dans le bac de Neuilly, versa dans la rivière. Ils n'avaient alors avec eux que le duc de Montpensier et la princesse de Conti. Le roi ni le duc de Montpensier ne furent point mouillés, ayant assez à temps sauté par-dessus la portière ; mais les dames burent un peu sans soif et coururent fortune. Quelques jours après, le roi étant allé voir la marquise de Verneuil, elle lui dit combien elle avait été en peine pour lui en cette chute; mais que si elle y eût été, le voyant sauvé, elle n'eût pu s'empêcher de crier : La reine boit.

C'était légèrement impertinent. Le journal de l’Étoile ajoute : « Cet accident guérit le roi d'un grand mal de dents qu'il avait, dont le danger étant passé, il s'en gaussa, disant que jamais il n'y avait trouvé meilleure recette. Au reste, qu'il avait mangé trop salé à dîner, et qu'on avait voulu le faire boire après. »

Cet événement décida la construction d'un pont à Neuilly ; Ce monument no dura que trente-cinq ans et fut remplacé par le magnifique pont que l'on voit aujourd'hui et dont la longueur est de 250 mètres. Il fut inauguré avec solennité par le roi Louis XV, qui le franchit le premier dans sa voiture.

Les splendeurs du château neuf éclairèrent à peine trois règnes ; elles dataient du commencement du XVIIe siècle. En 1660, une des terrasses qui soutenaient les jardins s'écroula, et entraîna dans sa ruine un Mercure monumental de bronze qui trônait, soutenu par quatre dauphins, au centre d'un bassin de marbre jaspé. Ce groupe, originaire de Florence, fut transporté à Versailles.

L'agrandissement du vieux château, par Louis XIV, Versailles ensuite, décidèrent la perte du château neuf.

Abandonné pour d'autres grandeurs, il tomba dans un délabrement complet. L'excès de sa beauté fut une des causes de sa décadence. L'infiltration des eaux destinées à l'ornement de ce gracieux amphithéâtre de terrasses et de jardins le conduisit à un dépérissement précoce.

En 1776, le comte d'Artois, auquel il fut cédé, le fit démolir pour le reconstruire sur de nouveaux plans. Le moment était mal choisi ; on détruisait dors, l'entreprise avorta.

Aujourd'hui il ne reste plus, de l'œuvre de Henri IV, que trois pavillons restaurés, avec quelques vestiges défigurés de ces belles terrasses —la huitième merveille du monde : —sic transit gloria mundi.

[1] Le château de Montceaux, situé à quelques kilomètres de Meaux offre encore des vestiges imposant de son ancienne beauté.[2] Mémoires de l'Etat de France sous Charles X.

VII

LE CHÂTEAU SOUS LOUIS XIV.

Élevé sous les ombrages du château neuf, Louis XIII, y termina ses jours.

Ce prince ne s'occupa du vieux château que pour en modifier la chapelle. Mais ce fut une modification malheureuse et dont l'architecte qui l'exécuta ne dut pu tirer grand honneur.

Au temps de saint Louis, on descendait dans le sanctuaire par une seule marche. Sous François Ier, l'exhaussement du sol environnant obligea d'en construire sept. Cette différence de niveau déplut à Louis XIII. Il établit une communication de plain-pied avec la cour, en élevant le sol de la chapelle, disposition qui troubla l'harmonie générale, altéra les proportions, ce que ne compensait pas l'avantage médiocre d'une entrée plus commode.

M. Millet a déblayé ce dallage pour restituer à l'édifice son développement intérieur. Sous la pierre il a rencontré l'arcature inférieure du monument avec ses colonnettes, les piles qui séparaient les travées, le fleuron-du couronnement du pignon principal et d'autres débris en grand nombre. Ces fragments, contemporains de saint Louis, étaient mélangés avec d'autres fragments de l'époque de François Ier : balustres, gargouilles et couronnes royales. La surélévation exigée par Louis XIII s’était produite au moyen de cette agrégation d'éléments hétérogènes.

Ce prince ne recula pas devant une mutilation plus regrettable encore : ce fut la destruction dos belles croisées rectangulaires semblables à celles de la cour, et illuminées par les feux du midi. Elles furent sacrifiées pour continuer le passage couvert qui contourne le premier étage du château.

Louis XIII orna l'intérieur de la chapelle avec opulence.

Il y construisit une tribune royale, répandit l'or sur les murailles, les revêtit de peintures estimées, dues au pinceau d'Aubin Voüet, et plaça au-dessus du maître-autel la Cène de Nicolas Poussin, devenue une des toiles les plus précieuses du Louvre.

Cette richesse d'ornementation-était-elle de bon goût malgré sa valeur artistique ? N'enlevait-elle pas à l'édifice sacré son caractère, en interrompant la régularité de ses lignes et en déguisant la sévérité de sa forme gothique ? C'est dans cette chapelle que fut baptisé, à l'âge de quatre ans, le dauphin, fils, de Louis XIII. A l'issue de la solennité, ce monarque, dont l'agonie commençait, reçut le jeune prince et lui demanda quel, nom on lui avait donné, — Je m'appelle Louis XIV, dit l'enfant, réponse caractérisque où perce le sentiment exagéré de la puissance, royale qui lui fera dire un jour : «L'État, c’est moi. »

Après la mort de Louis XIII, la reine régente et le jeune roi abandonnèrent Saint-Germain. Le château fut habité par Henriette d'Angleterre, veuve de

Charles Ier, fille infortunée de Henri IV, qui, au Louvre, gardait le lit faute do bois. Comme elle n'avait à Saint-Germain qu'un pied-à-terre, on démeubla les appartements.

Or, six ans plus tard, pendant la Fronde, la Cour fut forcée do s'enfuir à Saint-Germain, et madame de Motteville raconte en ses mémoires que cette invasion brusque et inattendue y fit renchérir la paille. A peine y put-on trouver des logements pour le roi et la reine. On se vit réduit à congédier les pages de lu chambre qu'on ne pouvait loger.

Un jour, Louis XIV, dont la Cour s'augmentait par la création de la maison militaire et celle d'une quantité de charges nouvelles, se trouva trop à l'étroit dans la demeure de ses pères et en ordonna le développement.

Colbert confia cette mission à Mansard, dont la réputation commençait à poindre. Les travaux durèrent de 1675 à 1582, et coûtèrent un million six cent mille livres.

Mieux eût valu, à l'exemple do Fontainebleau, élever un, deuxième château aux côtés de l'ancien, en lui imprimant ou non, le caractère de la première œuvre.

On eût pu encore développer l'édifice au moyen d'ailes symétriques qui eussent embrassé une nouvelle cour du côté de la forêt ; l'espace ne manquait pas : ni l'un ni l'autre de ces projets ne furent adoptés, et l'on se demande comment un architecte auquel la postérité doit tant de belles œuvres, déguisa avec si peu de goût la délicate création de François Ier.

Pour avoir détruit l'originalité du monument sans la remplacer, il faut supposer que Mansard n'eut pas le choix des moyens.

Voici en effet sa décision. Il abattit les élégantes tourelles qui arrondissaient les angles des hautes murailles, à l'exception du donjon, qui resta à peu près intact, et enveloppa ces angles dans cinq énormes pavillons assez, semblables à des bastions. Les façades, si bien découvertes pour ne rien perdre des beautés du site, disparurent en partie sous cette informe maçonnerie qui projetait de grandes ombres sur ses environs et noyait les appartements dans une demi-obscurité.

Il fallut sacrifier, pour arriver à l'intérieur des pavillons, de vastes salles qui leur servirent de vestibules, en sorte que l'espace gagné fut loin d’être considérable. C'est en vain que par la combinaison de la brique et de la pierre on s'efforça d'accommoder ces appendices puînés au style italien du monument primitif, on ne réussit, qu'à dénaturer un ensemble coquet, à l'écraser, sous cette quintuple masse et à rétrécir la perspective dans un arc de cercle borné.

Le passage couvert qui contournait le château disparut pour faire place à un balcon de fer dont les supports seuls sont remarquables par le travail de la serrurerie.

Un écrivain du nom de Lelaboureur, ami de madame de Scudéry, lui raconte dans un opuscule de 1669, intitulé : « Promenade de Saint-Germain en Laye, que depuis deux ans on y a construit par ordre de Colbert un magnifique balcon le long des appartements du roi et de la reine, du côté qui regarde le nord.

« Toute la Cour, dit-il, donne le nom de terrasse à ce balcon, et, en effet, il est assez large pour qu'on l'appelle ainsi. M. Lebrun, avec qui nous avions fait la partie, nous mena d'abord sur cette terrasse. La compagnie fut surprise et charmée d'une vue si accomplie, il n'y eut personne qui ne s'imaginât être transporté dans l'ancienne Assyrie ou dans l'ancienne Egypte par la machine do quelque songe, et se trouvât dans ces jardins suspendus dont on fait tant de bruit. »

Cette fameuse terrasse a disparu dans la reconstruction de la nouvelle façade. Mansard fit élargir et creuser les fossés pour recevoir la maçonnerie do ses pavillons. Les terres qu'on en tira élevèrent le sol d'environ trois pieds du côté du parterre. On les maintint par un mur de soutènement.

Le pont-levis et le pont couvert disparurent.

L'entrée d'honneur en face des bâtiments de service ne présentant pas l'espace suffisant pour la circulation et le développement du cortège royal, une autre porte fut ouverte entre les deux pavillons de la façade de l'est. Des gravures de l'époque y représentent le défilé des carrosses du roi à travers une double haie de Suisses et de Garde-Françaises dont les rangs s'élargissent en éventail. "

Des modifications successives ont altéré la physionomie de cette entrée, que l'on mura alors que le château fut attribué à la justice militaire. Néanmoins on voit encore au-dessus de la porte deux Victoires du XVIIe siècle, soutenant la couronne royale au-dessus de l'écusson de France. Ces deux derniers attributs sont restés inachevé ?

Le pavillon nord-ouest reçut le campanile de l'horloge. Renversé en 1683 par le feu du ciel, il fut rétabli et recouvert en plomb. Ce point culminant fut choisi par Cassini pour ses observations astronomiques.

En même temps que Louis XIV agrandissait ainsi le château, il y créait ou développait les dépendances : le manège, l'hôtel du Maine, le chenil, le jeu de paume, l'orangerie, la surintendance, les écuries et l'hôtel extraordinaire des guerres.

D'après un manuscrit, reproduit dans l'ouvrage de Dulaure sur les environs de Paris, il résulte que, de 1675à 1682, période de transformation du château, on dépensa, tant pour ce monument que pour ses annexes, la somme de 2,700,000 livres.

Un fait assez caractéristique, c'est qu'à peine réparé et modifié, le château fui abandonné par Louis XIV.

Le monarque rêvait d'autres splendeurs, et Versailles sortit d'un marais. Mansard y fut plus heureux qu'à Saint-Germain.

Saint-Simon apprécie en ces termes cette désertion : «Saint-Germain, lieu unique pour rassembler les merveilles de la vue, l'immense plain-pied d'une forêt toute joignante, unique encore par la beauté de ses arbres, de son terrain, do sa situation, l'avantage et la facilité des eaux de source sur celle élévation, les agréments admirables des jardins, les hauteurs des terrasses qui les unes sur les autres pouvaient aisément se conduire dans toute l'étendue qu'on aurait voulu, les charmes et les commodités de la Seine, enfin une ville toute faite et que la position entretenait par elle, môme, le roi l'abandonna pour Versailles, le plus triste et le plus ingrat de tous les lieux. »

En 1689, Jacques II, roi d'Angleterre, vint demander asile au roi de France. C'était une occasion d'utiliser Saint-Germain. On donna pour demeure au roi découronné le château restauré.

Lorsque Mansard réédifiait le vieux château, Lenôtre entreprenait la restauration des jardins. En 1676, il éleva cette admirable terrasse qui commence au pavillon Henri IV et va se perdre dans la forêt en longeant les futaies sur une étendue de2 400 mètres.

Elle doit à la- magnificence de son panorama sa réputation européenne.

François Ier avait songé au point de vue en abattant autour du château les arbres qui le masquaient.

Au nord, un jardin les remplaça. Lenôtre substitua à de modestes plates-bandes une ingénieuse combinaison de pierres et d'arbustes, de buis taillés, de bassins et de fleurs, et créa un parterre enchanteur, comme on n'en voit qu'à Versailles.

La façade du château s'harmonisa avec ces plantations. Un perron de 80 pieds de large régnait sur toute la largeur du jardin et permettait d'y descendre.

En face régnait un autre perron de 160 pieds de long surmonté de deux autres perrons de 20 pieds chacun.

Cette décoration qui ne manquait pas d'une certaine grandeur, disparut avec l'orangerie vers le milieu du XVIIIe siècle.

L'histoire de Saint-Germain en Laye consacre quelques anecdotes à Louis XIV.

Nous empruntons la suivante à Voltaire [1] :

« Le roi, qui excellait dans la danse grave, dansa dans les ballets jusqu'à 1670.Il avait alors trente-six ans. On joua devant lui à Saint-Germain la tragédie de Britannicus. Il fut frappé de ces vers :

« Pour toute ambition, pour vertu singulière,

» Il excelle à conduire un char dans la carrière,

» A disputer des prix indignes de ses mains,

» A se donner lui-même en spectacle aux Romains. »

« Dès lors, il ne dansa plus en public, et le poète réforma le monarque. »

Le 20 janvier 1681, on représenta sur la même scène, dans la grande salle des Fêtes et devant la plus noble et la plus brillante des assemblées, un ballet :  le Triomphe de l'Amour, où les femmes parurent, dit-on, pour la première fois.

Dulaure prête à Louis XIV une faiblesse dont d'autres historiens se sont faits les complaisants échos, mais qui ne mérite qu'une confiance médiocre.

Il prétend que ce souverain abandonna Saint-Germain par effroi du clocher de Saint-Denis, dont la silhouette se dressait à l'horizon. « Cette résidence, ajoute-t-il, en présentant sans cesse à sa vue le terme de sa gloire et le lieu de son tombeau, l'aurait maintenu dans des idées lugubres et affligeantes. »

Le motif peut paraître ingénieux à ceux qui ne songent qu'à glaner des originalités piquantes dans les champs moissonnés de l'histoire, mais il est puéril et indigne d'un prince qui montra dans le cours de son existence les sentiments d'un grand coeur et donna les preuves d'une énergie qui le place au-dessus des terreurs de la mort. Gomme ceux de sa race, il sut mourir en roi.

S'il délaissa Saint-Germain, c'est que Saint-Germain ne répondait plus à la splendeur du trône et aux aspirations du plus magnifique et du plus prodigue des rois de France.

VIII

LE CHÂTEAU DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.

Malgré les libéralités de Louis XIV, qui permirent à Jacques II de soutenir le luxe d'une cour princière, on peut faire dater du séjour du roi d'Angleterre à Saint-Germain- le commencement de la langueur et de la décadence du vieux château.

Ce favori disgracié descendit du faîte de la grandeur aux échelons les plus bas des misères humaines. Il eut pour dernière destination d'abriter les douleurs et le repentir du condamné.

Nous allons le suivre brièvement dans ses tristes vicissitudes.

Jusqu'au jour de la Révolution, la royauté se borna à prévenir la ruine des bâtiments dépossédés de leurs hôtes.

En 1793, on les convertit en prison provisoire pour les suspects. Le Comité de salut public de Paris examina si la cour même de l'antique palais de nos rois ne conviendrait pas à l'emplacement d'une guillotine, afin d'éviter les frais de transport des victimes et d'accélérer l'exécution des sentences.

Le 9 thermidor paralysa l'effet de cotte sollicitude touchante pour les intérêts du trésor et les arrêts de la justice, et le bourreau n'eut pas le loisir de souiller cet asile.

L'année suivante, on décréta le morcellement du parterre. Quelques parcelles de terrain furent soumissionnées et livrées à la charrue. Il eût été véritablement regrettable de ne pas nourrir les héros de l'émeute avec le blé récolté dans les jardins du tyran. Cependant le bonheur d'une telle idée, ingénieuse au point de priver les habitants de leur unique promenade, ne fut pas apprécié par le conseil général de .la commune. Il eut le mauvais goût de crier à la profanation et fut assez puissant pour l'arrêter.

Le fisc révolutionnaire se dédommagea sur les bâtiments du château, et les mit en location. Puis, le couvent des Loges, abandonné par les religieuses Augustines, fut transformé en poudrière.

En 1798, la ville de Saint-Germain fut classée au nombre des places de guerre, de la République, et le château reçut une garnison de vétérans.

Un arrêté du Premier Consul y ordonna, en 1803, l'établissement d'un hôpital pour le traitement des maladies contagieuses. Cette mesure n'eut pas de suite devant l'opposition unanime de la population.

Le 8 mars 1809, un décret impérial y organisa l'école de cavalerie dont la chute accompagna celle de l'Empire.

Deux ans après, le gouvernement racheta le couvent des Loges et ses dépendances pour en faire une maison d'éducation destinée aux orphelines de la Légion d'honneur.

En 1815, le château, qui avait servi d'ambulance au moment de l'invasion, fut occupé par un corps de troupes de 10,000 Anglais qui trouvèrent moyen de s'y loger.

Sous la Restauration, le Roi assigna Saint-Germain comme résidence à deux compagnies de ses gardes du corps, celle de Gramont et celle de Luxembourg. On caserna la première dans le château ; la deuxième, d'abord dispersée en ville, fut ensuite concentrée dans un bâtiment construit pour elle, en 1823, par le génie militaire de la maison du roi, et qui sert aujourd'hui de caserne d'infanterie. Le 11 juillet 1816, le duc de Gramont posa la première pierre du manège actuel, vaste édifice dont la charpente est construite à la manière de Philibert Delorme[2]. En 1826, la chapelle, dévastée par le vandalisme révolutionnaire, reçut une sorte de restauration assez décente pour qu'on pût y célébrer le service divin.

Charles X accorda 50,000 francs pour les réparations les plus urgentes.

En 1832, le duc d'Orléans, colonel de hussards, et le duc de Nemours, colonel d'un régiment de lanciers en garnison à Saint-Germain, offrirent un bal dans la galerie de Mars.

Depuis le règne de Louis XIV, c'était la première fois qu'un reflet des splendeurs royales illuminait le vieil édifice. Les échos joyeux de la fête retentirent encore sous les arceaux sonores des vastes salles dénudées ; la salamandre de François 1erapparut au feu des girandoles, mais cet éclat des anciens jours vécut ce que vivent les roses.

En 1836, une ordonnance royale de Louis-Philippe établissait un pénitencier militaire dans la demeure de ses ancêtres.

Les chambres des rois, des reines et des dauphins furent divisées en cellules pour y abriter les soldats flétris par le conseil de guerre.

L'évacuation du pénitencier militaire eut lieu le 10 juillet 1855. Ce fut un Napoléon qui prit sous son égide le palais des Valois et des Bourbons en le faisant passer dans les attributions de son ministre d'État.

En 1862, Sa Majesté décida sa restauration complète, et ordonna qu’il serait consacré à l'installation d'un musée gallo-romain.

Deux partis se présentaient à l'architecte : la restauration pure et simple do l'édifice tel que nous l'avait légué Mansard, c'est-à-dire avec sa lourde exubérance, ou la réédification de l'œuvre de la Renaissance.

Le premier était une amplification bâtarde, le second une reproduction exacte d'un travail qui, par son type original et artistique, posait un jalon dans son époque.

M. Millet n'hésita pas. Dans quelques années, Saint-Germain possédera le château de François Ier, entièrement relevé par des mains modernes, il est vrai ; mais du moins tel qu'il apparut à nos aïeux.

Cette physionomie native en fera un monument national et authentique, un souvenir historique d'une haute valeur, Un enseignement Unique en France pour l'archéologie.

La tâche de l'architecte n'était pas facile. Non seulement la structure originaire de l'édifice avait disparu sous l'étoffe dont Mansard l'avait habillé ; mais cette doublure elle-même avait subi de telles mutilations qu'elle était méconnaissable dans certaines de ses parties.

On ne fait pas supporter impunément à un château royal la complexe métamorphose d'une école militaire, d'une caserne et d'une prison. On ne remplace pas sans une altération inévitable, une salle de gardes par une forge, les chambres à coucher des princes par des cachots, les fossés par des préaux sans ponts. Afin d'augmenter le nombre des cellules du pénitencier, on avait dédoublé les étages ; afin de diminuer les jours, on avait entassé le moellon dans les belles fenêtres à plein-cintre. Pour isoler les prisonniers ; on avait exhaussé le mur d'enceinte et supprimé l'entrée royale. On avait, au temps de l'école de cavalerie, substitué à la galerie supérieure qui tombait en ruines, un mur d'appui grossier, et imaginé dans la cour je ne sais quel balcon qui détruisait l'accord des arcs trois ibis superposés.

La chapelle de saint Louis, ce charmant vaisseau du XIIIe siècle ; n'a conservé d'intact que sa voûte et les fenêtres qui prennent jour sur-la cour. Mansard avait eu la singulière idée de bâtir un étage sur la toiture pour éviter la solution de continuité entre les terrasses.

Si l'on ajoute à-ces désastres les outrages du temps et de la révolution ; les réparations malencontreuses ou inintelligentes, on peut se faire une idée de l’affublement dont un siècle et demi d'abandon, de démolitions ou d'additions successives, sans goût et sans discernement, avait chargé le château.

C'est en ce chaos qu'il fallait apporter la lumière.

Elle brille aujourd'hui sur les façades réédifiées, d'un éclat qui fait préjuger de son futur resplendissement. L'architecte renverse les cinq pavillons de Mansard et nous rend pierre pour pierre les cinq façades et les riantes tourelles de François Ier, avec le donjon de Charles V. Il nous rend toutes ces belles fenêtres avec leurs cintres, leurs pilastres et leurs frontons mi-partie pierre, mi-partie brique, et les arceaux multiples dont la savante superposition est l'honneur de l'édifice.

Il jette à terre le balcon en serrurerie de Mansard, remplace un toit disgracieux par une balustrade circulaire, restitue au monument son élégante ceinture de mâchicoulis et sa couronne de balustres sculptés.

Et comme on- emprunte au splendide écrin d'une femme opulente le complément de sa parure de fêtes, il répand à profusion, mais avec un goût exquis, sur cet ensemble harmonieux, les détails les plus coquets d'une ornementation d'accord avec l'art et l'histoire.

L'entrée royale, les ponts sûr les fossés reprendront leur place naturelle. Dans la cour, les médaillons aux L entrelacées, moulures en plâtre du règne de Louis XVIII, seront remplis par des peintures sur faïence émaillée, représentant les images des princes et des hommes célèbres qui ont illustré l'âge de la Renaissance.

A l'intérieur des appartements, M. Millet relève les hautes cheminées disparues, les lambris effondrés, le arceaux ruinés, il ressuscite les décorations vermoulues et les sculptures ravies par le temps, il apporte la vie et la lumière à cette masse sombre et déformée qui attendait patiemment son heure.

La chapelle sera pour lui surtout l'objet d'une étude spéciale et d'un travail consciencieux. Mais ce n'est pas celle de François Ier qu'il offrira au retour des solennités religieuses, ce sera le sanctuaire vénéré du XIIIe siècle. De même que la science avec quelques débris échappés à la corrosion terrestre reconstitue l'être effacé du globe, de même l'architecte avec les restes précieux du saint édifice, le reconstituera dans son intégrité et le surmontera d'une flèche dans le style de celle de la Sainte-Chapelle.

A ce labeur l'artiste éminent consacre ses veilles et sou talent, il fait du château de Saint-Germain une œuvre digne des premiers et glorieux fondateurs, digne de notre âge, digne de la postérité, digne enfin du prince illustre qui rend ce monument à la vérité historique.

[1]  Siècle de Louis XIV.[2] Nous recueillons dans l'Histoire de Saint-Germain, par M. Abel Goujon (1829), quelques détails intéressant sur le casernement des gardes du corps.

Ils trouvent ici une place opportune :

« Vis-à-vis du grand manège, dit cet auteur, entre l'avenue du Boulingrin et la rue de Paris, se trouve la grille de sortie des anciennes grandes écuries du roi, qui complètent aujourd'hui, sous la dénomination d’écurie des gardes du corps du roi de la compagnie de Gramont, le casernement de cette compagnie. L'entrée principale est sur la rue de la Verrerie.

« Elles sont composées de Jeux de corps de bâtiments élevés dans un vaste, l'une du   l'hôtel du Maine, l'autre formant un côté de la rue de Paris, depuis la rue de la Verrerie jusqu'à la côte. Les extrémités ont été construites en même temps que la place circulaire qui annonce l'entrée de la ville.

La distribution intérieure est en tous points vicieuse ; les pièces

Sont les unes basses, les autres élevées, les unes petites et pouvant à peine loger cinq chevaux, d'autres vastes et susceptibles d'en recevoir cinquante.

« Pendant la Révolution et jusqu'à l'installation de l'École spéciale de cavalerie du château, ces bâtiments et le jeu de paume dont on fit un manège, servirent à la troupe   en avait en garnison. Depuis cette époque, ils furent soumis à la même administration que le château dont ils étaient une dépendance.

« La grande cour est d'une utilité majeure pour la cavalerie.

Elle offre une superficie d'environ treize cents toises. En suivant la rue de la Verrerie depuis le chenil jusqu'à la rue de Paris, il n'existait autrefois que l'hôtel du Maine ; mais une portion en ayant été vendue pendant la Révolution, il n'est resté que les écuries rétablies en 1814,et une partie du terrain sur lequel on construit aux frais de la Liste civile de nouvelles écuries.

« Le jeu de paume, bâti sous Louis XIV pour l'amusement des seigneurs de la cour, a soixante pieds de long sur vingt-cinq de large. Les croisées qui l'éclairent sont à vingt-cinq pieds du sol.

Du côté du nord, il est mitoyen avec une maison occupée par le contrôleur des bâtiments royaux. Derrière était une Vaste cour de cinquante toises de long sur trente de large-Au sud, le jeu de paume s'appuyait sur une dépendance du chenil, remplacée en 1818 par une maison où sont établis les bureaux du génie militaire.

« Le jeu de paume sert actuellement de manège pour le dépôt de la compagnie des gardes du corps qui est de service, le grand manège étant réservé pour celle qui tient garnison dans la ville.»

IX

CONSIDÉRATIONS SUR LA POSITION DE SAINT-GERMAIN.

Comme point stratégique, la position de Saint-Germain fut heureusement choisie par les princes qui posèrent la première pierre du château. Cette forteresse qui commandait le cours de la Seine et dominait une étendue de terrain assez vaste pour que l'œil se perde dans des horizons infinis, c'était l'aire de l'aigle souverain de la nue.

Au pied de la colline sur laquelle se dresse le château ; le fleuve décrit une de ses nombreuses courbes dans lesquelles il semble se complaire, et il faut ou la franchir deux fois, ou en suivre les rives en passant sous Saint-Germain, pour se rendre de Mantes à Paris, à moins de tourner les coteaux de la Celle-Saint-Cloud et de gagner Versailles. Poissy, appuyé sur Saint-Germain, était donc un bon élément de défense. Ces deux places entraient utilement dans le système de protection de la capitale, et si elles n'arrêtèrent pas les Anglais lors de l'expédition du prince Noir, ce fut parce qu'on les avait dégarnies de troupes pour couvrir la monarchie sur un autre point.

En raison des circonstances, Saint-Germain ne joua jamais un rôle accentué dans la défense du pays.

Ce fut une sauvegarde pour les rois désireux de se mettre à l'abri des orages de la capitale plutôt que pour leurs sujets. Henri III y brava la Ligue, Anne d'Autriche et Louis XIV y trouvèrent un refuge contre la Fronde.

La trop grande distance qui sépare cette, ville de Paris et le voisinage du mont Valérien ne l'ont point fait entrer dans le nouveau plan de défense de la capitale et dans la combinaison des forts détachés.

Le 1er juillet 1815, une colonne prussienne de l'armée de Blücher d'environ quinze cents hommes déboucha par le bois du Vésinet et effectua le passage du pont du Pecq. Une redoute, quelques canons en batterie sur cette terrasse, auraient eu facilement raison de cette troupe.

On avait détaché pour garder ce passage un officier dont le nom n'a pas été conservé, avec vingt-cinq hommes seulement. Des vieillards se souviennent de l'avoir vu à la tête de cette poignée de gens, grave, silencieux, et de l'avoir entretenu peu de temps avant l'arrivée de l'ennemi. Il se sentait sacrifié, car l'illusion n'était pas permise. Aussi répondait-il aux objections qu'on lui faisait sur son petit nombre, par quelques mots empreints d'une froide résignation. C'était un de ces hommes qui ne raisonnent plus, une fois qu'ils ont un devoir à remplir.

Il barricada le pont le mieux qu'il put, reçut les Prussiens à coup de fusil, tint ferme tant qu'il eut un a souffle de vie, donnant l'exemple du calme au milieu des ravages de la mort, et tomba à son tour pour ne plus se relever. Après ce beau trépas, les survivants de ces vingt-cinq héros, qui avaient amplement satisfait à l'honneur, se retirèrent fièrement, soutenant la retraite avec leurs dernières cartouches, sans laisser un prisonnier, et se replièrent sur le corps d'armée du général Vandamme, qui opérait dans les environs de la Celle Saint-Cloud.

Et il n'y a pas une pierre sur les rives de la Seine pour dire au voyageur ce dévouement qui paraît d'autant plus noble qu'il était d'avance reconnu stérile !

Par un ciel limpide, la plate-forme du donjon de Charles V est un admirable observatoire.

Au nord et par-delà la maison des Loges, le château de la Muette et la forêt, le spectateur aperçoit le cours de la Seine, Confions au point où l'Oise se déverse dans le fleuve, Pontoie dans un lointain brumeux, et toute la série des bourgs et des villages compris entre cette ville et Meulan.

A l'ouest se déroulent Poissy et son riche territoire, la forêt de Marly, celle des Alluets et le pays qui s'étend jusqu'à la Mandre.

Au midi, c'est le versant des coteaux sur lesquels s'élève la Celle Saint-Cloud, et qui s'interposent, émaillés de villages suspendus à leurs flancs, entre le chemin de fer de Versailles et le cours de la Seine.

A l'est enfin, l'observateur a sous les pieds la ville de Saint-Germain, les vestiges du château neuf, le bourg du Pecq, le viaduc élancé du chemin de fer, et le lit de la Seine déroulant, au sortir de Paris, ses replis argentés. A sa droite, c'est l'aqueduc aérien de Marly, ce sont encore Louveciennes, Bougival, Rueil, Nanterre, la Malmaison et le mont Valérien couronné de bastions. A gauche, la forêt de Saint-Germain, le château de Maisons, œuvre de Mansard, Mesnil, et Carrière-sous-Bois.

En face et au second plan, les îles verdoyantes du fleuve, la forêt du Vésinet d'où s'échappe en panaches blancs la fumée des locomotives, et là campagne pittoresque semée de châteaux et de villas du Pecq à Chatou.

Dans le fond du tableau voilà Courbevoie, Asnières, Saint-Ouen, Saint-Denis, les buttes Montmartre, Paris, enfin, devant lequel se dresse l'Arc de triomphe, Paris que dominent les dômes ou les tours de ses grandioses monuments.

L'eau, les vastes plaines, les grands arbres, les clochers gothiques, une opulente végétation, la voie ferrée, le mouvement des bateaux sur le fleuve, la silhouette de la grande ville, toutes les beautés de l'art et de la nature en ce milieu, l'un des plus riches du monde, contribuent d'une façon harmonieuse à la magnificence du panorama.

X

FAITS HISTORIQUES _ MADAME DE SÉVIGNÉ

A SAINT-GERMAIN.

Quelques faits intéressants pour notre histoire sont restés gravés dans les annales de Saint-Germain en Le trépas du paladin Roland, et le désastre de la chevalerie française, dans la sombre embuscade de Roncevaux, furent, si l'on en croit les romanciers, résolus sous l'ombrage discret de ses futaies.

La tradition rapporte qu'il y avait au moyen-âge, dans la partie de la forêt qui appartient au Vésinet, une table de granit sur laquelle Ganelon de Hauteville et les conjurés signèrent le pacte sanguinaire qui vouait à la mort Roland, les douze pairs du royaume et les seigneurs des Ardennes. Cette pierre légendaire s'appelait la Table de la trahison. Elle a disparu, mais l'enceinte mystérieuse dans laquelle s'ourdit le complot renferme un carrefour appelé encore l’Étoile de la trahison.

Charlemagne, suivant le même récit, livra les coupables au bûcher sous le feuillage des chenet, témoins muets de leur terrible serment.

— A l'époque où fut édifié le premier château, celui de Louis le Gros, florissait, aux environs du royal manoir, un monastère dont le prieur se décernait superbement le titre de seigneur spirituel et temporel de Saint-Germain en Laye, de par certains privilèges octroyés par le souverain.

Comme consécration de son droit de juridiction, ce potentat mitre avait planté des fourches patibulaires à la frontière de sa paroisse ; sur la route de Poissy.

A cette nouvelle, le gardien du château des rois, un homme d'épée, outré de ce qu'un moine, fût-il prieur, s'arrogeât les attributs de la puissance souveraine, s'insurgea contre cette prétention. Il ne craignit pas, ce fort, d'entrer en lutte avec un dignitaire de l'Église. Toute escarmouche lui parut inutile.

Pour éviter la discussion qui n'était peut-être pas le plus brillant de ses avantages, il s'en fut droit à la potence qui lui portait ombrage et l'abattit sournoisement.

Grande rumeur au parlement de Paris. ~ « Cedant arma togae, s'écrièrent les juges, sire prieur, vous et vos successeurs vous aurez, malgré la colère de l'épée, le droit dépendre les vilains. » Et un bel et bon arrêt, dûment enregistré, confirma la sentence.

Le gardien du château tempêta bien un peu, mais le roi s'amusa du conflit, et le droit subsista. Toutefois les prieurs ne l'exercèrent que comme.il convient à des gens qui ont horreur du sang. Les vilains ne furent pas pendus haut et court. On n'usa qu'une seule fois du gibet, pour y attacher un larron-si justement célèbre, que tous les vilains de la contrée l'envoyèrent eux-mêmes au diable, en -s'opposant à ce qu'il allât se faire pendre ailleurs.

— Ce fut du château de Saint-Germain, qu'à la voix de saint Bernard, Louis VII, suivi de la reine Éléonore, partit pour la Terre-Sainte à la tête de 80,000 gens d'armes, dont la moitié trouvèrent une sanglante sépulture dans les plaines de l'Asie-Mineure.

Ce fut de Saint-Germain que Philippe-le-Bel, plus heureux, marcha sur les Flamands dont il triompha à Mons-en-Puelle.

Ce fut en ce même lieu que Philippe-le-Long, son fils, rédigea, en forme d'ordonnance, la déclaration fameuse des premiers États-généraux : — In terram salicam, mulieres ne succedant, —et proclama la loi salique base de l'hérédité du trône de France.

—Le coup de Jarnac, un des grands événements du règne de Henri II, s'exécuta sous les fenêtres du château de Saint-Germain, aux yeux du roi et de toute la cour réunie. C'était en 1547, dans un combat judiciaire dont François de Vivonne de la Châtaigneraie et Guy de Chabot de Montlieu, soigneur de Jarnac, donnaient le spectacle en champ clos. Montlieu, désespéré de la force de son adversaire, se couvrit la tête de son bouclier et lui trancha le jarret gauche du revers de son épée. Vivonne refusa de survivre à sa blessure » Le coup de Jarnac est devenu proverbial. L'histoire et le théâtre lui ont acquis une telle notoriété, que nous enregistrons sans autre détail cette gasconnade tragique.

Le sang répandu en ce jour eut du moins un résultat fécond. Henri II, ému jusqu'aux larmes d'avoir vu succomber si facilement le plus cher de ses favoris, interdit le combat judiciaire.

Sur le terrain de ce duel célèbre, s'est élevée de nos jours la Villa-Médicis.

— Henri IV courut à Saint-Germain de sérieux dangers. Quoiqu'il fût maître de Paris et d'une grande partie du royaume, les seigneurs qui ne lui avaient pas encore fait soumission, tels que les ducs de Mayenne et de Joyeuse, battaient la campagne jusque sous les murs de la capitale.

Un jour que le prince s'était égaré à la chasse avec quelques personnes de sa suite, dans un bois voisin du château, il y fut surpris par un officier, M. de Sourdis, qui en surveillait les alentours, avec un détachement de vingt-cinq chevaux. De loin, ce gentilhomme prit son souverain pour un ennemi et ordonna à sa troupe de lui courir sus, à bride abattue, et de faire fou à bonne portée. Les cavaliers chargèrent, le pistolet haut, et comme ils allaient presser la détente, l'un d'eux reconnut le roi et n'eut que le temps de pousser une exclamation qui arrêta leur fougue.

M. de Sourdis, plus ému quo Henri IV de cet incident, en lut quitte pour la peur. Mais il embrassa les genoux du monarque, en le suppliant de se mieux garder à l'avenir. Pourquoi le roi ne se souvint-il pas toujours de la prophétique supplication de M. de Sourdis ?

Le 22 novembre 1594, on se saisit, à Saint-Germain, de huit voleurs venus avec l'intention avouée de tuer le roi. Ce fut un gentilhomme de la maison, nommé Darquion, qui fit cette découverte. Leur procès marcha rondement. On les envoya tout bottés au gibet, et, à défaut de bourreau, ils furent pendus aux torches par les gens de M. de Vitry, capitaine des gardes.

Les registres de l'église Saint-Germain, dont Henri IV était le paroissien, ont conservé dans leurs pages la mémoire de sa fin déplorable.

Voici en quels termes le quatre-vingt-treizième acte de 1610, enregistre ce funèbre événement.

« Le 14 may 1610, environ sur les quatre heures et demie après midi, fut frappé malheureusement Henry quastrième du nom, roy de France et de Navarre, étant dans son carrosse, d'un couteau, par un malheureux que l'on dit estre d'Angoulesme, ce 'qui fut faist dans ta rue do la Ferronnerie, à Paris, du quel coup il mourut incontinent. »

—Un astrologue avait prédit, en 1564, à Catherine de Médicis, qu'un Saint-Germain la verrait mourir.

Il n'en fallait pas plus pour tenir en éveil une femme aussi docile aux oracles de Ruggieri. Dès lors elle évita avec grand soin non-seulement Saint-Germain en Laye, mais tous les lieux qui portaient ce nom, et toutes les églises ou paroisses instituées sous le vocable du saint. Elle abandonna son château du Louvre, parce qu'il dépendait de Saint-Germain l'Auxerrois, et en fit bâtir un autre près de Saint-Eustache, au lieu-où fut édifiée depuis la Halle au blé. Mais quand elle mourut en 1589, les esprits, superstitieux comme elle, annoncèrent que la reine avait, malgré ses précautions, accompli sa destinée parce qu'elle fut assistée à sa dernière heure par Laurent de Saint-Germain, évoque de Nazareth.

— Marie de Médicis au contraire, avait une grande prédilection pour Saint-Germain. Elle en parlait un jour au maréchal de Bassompierre et pour exprimer tout ce qu’elle rencontrait d'agréable en ce séjour, elle ajoutait : « Quand j'y suis j'ai un pied à Saint-Germain et l'autre à Paris. » Le galant, Bassompierre se rappelant que le village de Nanterre est entre ces deux villes, lui répondit : « En ce cas, madame, je voudrais être à Nanterre. »

— En 1535, le duc de Saint-Simon, grand-maître des eaux et forêts, aïeul de l'auteur des Mémoires, fit placer sur la route de Conflans une inscription lapidaire qui avait pris le nom de Pierre de Saint-Simon,

Ce petit monument commémoratif, renversé sous la révolution, fut relevé sous Louis-Philippe.

Son but était de rappeler au voyageur « les victoires du pieux monarque, Louis treizième du nom, roi de France et de Navarre. »

— Henri II et Charles IX sont nés au vieux château, Louis XIII est mort dans le château neuf. Une des grandes gloires de la ville de Saint-Germain est d'avoir vu naître en celui-ci le roi Louis XIV, le 5 septembre 1638.

Au rétablissement des armoiries, le conseil municipal obtint de Louis XVIII, par décision royale du 19 juillet 1820, que les armes de la ville seraient : d'azur au berceau semé de fleurs de lis d'or, d'or, accompagné au Deuxième point, en chef, d'une fleur de lis aussi d'or, et en pointe cette date : 5 septembre1638, de même.

Louis XIV naquit le jour où Louis XIII perdait une bataille en Espagne, ce qui fit dire que la Fortune était trop occupée à Saint-Germain, pour songer à nos armées d'au-delà des monts.

Ouvrons encore une fois les registres de la paroisse, et nous y trouverons cet acte qui vaut la peine d'être lu :

« Le cinquième jour de septembre 1638, naquit, à onze heures et quart du matin, monseigneur le » dauphin, fils premier né de très-chrestien et très-puissant monarque Louis treiziesme de ce nom, roy de France et de Navarre et de très-religieuse et très-illustre princesse Anne d'Autriche, sa très-chaste et fidelle épouse, et fut incontinent après le mesme jour ondoyé par révérend père en Dieu, monseigneur Dominique Séguier, évesque de Meaux, et grand aumosnier de Sa Majesté avec les eaux baptismales de la paroisse de Saint-Germain en Laye, baillées et livrées par M. Cagny, prestre curé de la dicte paroisse. Signé : Bailly, vicaire

Cette naissance fut annoncée aux habitants de Paris par les quarante pièces de canon de la Bastille et les trois cents boîtes de l'Arsenal. Nous trouvons une esquisse des réjouissances dont elle fut l'objet dans ces vers d'un rimeur du temps :

« Au milieu du Pont-Neuf,

» Près du cheval de bronze.

» Depuis huit jusqu'à neuf,

» Depuis dix jusqu'à onze,

» On fit un si grand feu

» Qu'on eut beaucoup de peine,

» En sauvant la Samaritaine

» D'empêcher de brûler la Seine. »

Un quatrain, digne d'un poète pour qui Phébus paraît sourd et Pégase rétif, accompagna, vers le même temps, une gravure, rare aujourd'hui, représentant le château neuf. Le dessinateur, habile homme, était Israël Sylvestre. Son collaborateur s'exprimait ainsi :

« Je suis ce Saint-Germain dont la voix de l'histoire

» Dira malgré le temps des louanges sans fin.

» Je suis le non pareil, mais ma plus grande gloire

» Me vient d'avoir vu naistre un illustre dauphin. »

Louis XIV avait peu de goût pour sa résidence de Paris, dont le souvenir s'alliait dans sa mémoire aux tristes journées de la Fronde. Aussi, dès qu'il put manifester sa volonté, alla-t-il habiter Saint-Germain.

On peut rattacher à ce séjour la première partie du drame passionné dont mademoiselle de la Vallière fut l'héroïne. En 1661, lorsque celte femme célèbre partagea l'affection du roi, elle demeurait, avec les autres filles d'honneur, dans les combles du château, et la tradition raconte que leur gouvernante sévit obligée de faire griller leurs fenêtres auxquelles on arrivait par la terrasse.

« Ce fut à Saint-Germain, dit M. Philarète Chasles dans l'Histoire des villes de France, que mademoiselle de la Vallière se retira pour pleurer sa faute, quand elle eut perdu l'espoir de ranimer l'amour de Louis XIV. Elle chercha des consolations dans la bienfaisance et la prière. Un hasard bizarre lui fit prendre la résolution de quitter le monde. On rapporte qu'un village de Saint-Germain ayant été incendié, mademoiselle de la Vallière fit venir le curé pour lui remettre des secours. Ce prêtre était celui qui, dans son enfance, l'avait instruite des matières de religion. Sa vue lui fit faire un retour sur sa vie passée, elle se jeta à ses pieds et lui demanda conseil. Ce fut à la suite de cette entrevue qu'elle se réfugia aux Carmélites et prit le voile en 4675. »

Les lettres de madame de Sévigné, à sa fille, madame de Grignan, sont pleines du souvenir de Saint-Germain.

« Je ne sais aucune nouvelle, lui écrit-elle le 11 mars 1671, le roi se porte fort bien, il va de Versailles à Saint-Germain et de Saint-Germain à Versailles. Tout est comme il était. » —et quelques jours après —« Je revins hier de Saint-Germain, j'étais avec madame d'Arpajon. Le nombre de ceux qui me demandèrent de vos nouvelles est aussi grand que celui de tous ceux qui composent la cour. Je pense qu'il est bon de distinguer la reine qui fit un pas vers moi et me demanda des nouvelles de ma fille sur son aventure du Rhône Je ne dois pas oublier M. le Dauphin et Mademoiselle qui m'ont parlé de vous…

Les coiffures hurluberlu m'ont fort divertie, il y en a que l'on voudrait souffleter. La Choiseul ressemblait, comme dit Ninon, à un printemps d'hôtellerie comme deux gouttes d'eau. »

Cette coiffure fut un des grands événements de la résidence royale de Saint-Germain. La reine, qui commença par en rire, se détermina à l'adopter comme les femmes à la mode de sa cour.

Voici, pour les dames qui jetteront les yeux sur ce livre, la description qu'en donne madame de Sévigné à madame de Grignan.

« Imaginez-vous une tête partagée à la paysanne jusqu'à deux doigts du bourrelet, on coupe les cheveux de chaque côté d'étage en étage, dont on fait deux grosses boucles rondes et négligées, qui ne viennent pas plus bas qu'un doigt au-dessus de l'oreille ; cela fait quelque chose de fort jeune et de fort joli et comme deux bouquets de cheveux de chaque côté. Il ne faut pas couper les cheveux trop courts ; car, comme il faut les friser naturellement, les boucles qui en emportent beaucoup ont attrapé plusieurs dames, dont l'exemple doit faire trembler les autres, On met les rubans comme à l'ordinaire, et une grosse boucle nouée entre le bourrelet et la coiffure ; quelquefois on la laisse traîner jusqu'à la gorge. »

Madame de la Troche ajoute quelques lignes à cette lettre, pour décider madame de Grignan à adopter cette grande mode. « Madame, dit-elle, vous serez ravissante, tout ce que je crains c'est que vous n'ayez regret à vos cheveux. Pour vous fortifier, je vous apprends que la reine et tout ce qu'il y a de filles et de femmes qui se coiffent à Saint-Germain, achevèrent hier de les faire couper par La Vienne, car c'est lui et mademoiselle de la Borde qui ont fait toutes les exécutions.

Madame de Crussol vint lundi à Saint-Germain coiffée à la mode, elle alla au coucher de la reine et lui dit : Ahl madame, votre Majesté a donc pris notre coiffure ? Votre coiffure ! lui répondit la reine, je vous assure que je n'ai pas voulu prendre votre coiffure, je me suis fait couper les cheveux parce que le roi les trouve mieux ; mais ce n'est point pour prendre votre coiffure. —On fut un peu surpris du ton avec lequel la reine lui parla. Mais voyez un peu où madame de Crussol allait prendre que c'était sa coiffure, parce que c'est celle de madame de Montespan, de madame de Nevers, delà petite de Thianges et de deux ou trois autres beautés charmantes, qui l'ont hasardée les premières. »

Madame de Sévigné continue : « Après tout, nous ne vous conseillons pas de faire couper vos beaux cheveux. Et pour qui, bon Dieu ? Cette mode durera peu, elle est mortelle pour les dents. Taponnez-vous seulement par grosses boucles comme vous faisiez quelquefois. »

En décembre 1673, madame de Sévigné raconte un autre voyage à Saint-Germain.

« Je viens de Saint-Germain, ou j'ai été deux jours entiers avec madame de Coulanges et M. de la Rochefoucauld ; nous logions chez lui. Nous fîmes le soir notre cour à la reine, qui me dit bien des choses obligeantes pour vous : mais s'il fallait vous dire tous les bonjours, tous les compliments d'hommes et de femmes vieux et jeunes qui m'accablèrent et me parlèrent de vous, ce serait quasi nommer toute la cour, je n'ai rien vu de pareil ! Et comment se porte madame de Grignan ? Quand reviendra-t-elle ? Et ceci et cela : enfin représentez-vous que chacun, n'ayant rien à faire et ne disant un mot, me faisait répondre à vingt personnes à la fois. J'ai dîné avec madame de Louvois, il y avait presse à qui nous en donnerait.

Je voulais revenir hier ; on nous arrêta d'autorité pour souper chez M. de Marsillac, dans son appartement enchanté avec madame de Thianges, madame Scarron, M. le duc, M. de la Rochefoucauld, M. de Vivonne et une musique céleste. Ce matin nous sommes revenues. »

Le roi donnait de belles fêtes au château, malgré l'exiguïté des appartements. « Mademoiselle de Blois, écrit madame de Sévigné (17 janvier 1680) est donc madame la princesse de Conti, elle fut fiancée lundi

en grande cérémonie, hier mariée à la face du soleil, dans la chapelle do Saint-Germain : un grand festin comme la veille ; l’après dîner, une comédie, et le soir couchés et leurs chemises données par le roi et la reine L'habit de M. le prince de Conti était inestimable, c'était une broderie de diamants fort gros, qui suivait les compartiments d'un velouté noir sur un fond couleur de paille... M. le duc, madame la duchesse et mademoiselle de Bourbon avaient trois habits garnis de pierreries différentes pour les trois jours, mais j'oubliais le meilleur, c'est que l'épée de M. le prince était garnie de diamants. La doublure du manteau du prince de Conti était de satin noir, piqué de diamants comme de la moucheture. La princesse était romanesquement belle, et parée, et contente. »

Louis XIV conclut en 1679 le traité de Nimègue au château de Saint-Germain et y confirma les ordonnances de ses prédécesseurs sur le duel. Il y médita la prise de Gand dont il ouvrit le siège en personne ; enfin, avant d'occuper Versailles, il y accepta les célèbres décisions de l'assemblée du clergé de France, relatives à l'église Gallicane et dont Bossuet fut l'inspirateur.

Ces décisions furent l'objet de nombreuses réunions sous les ombrages des jardins de Saint-Germain et y attirèrent les plus illustres prélats du royaume. En sortant de l'une de ces assemblées l'archevêque de Reims, frère de. M. de Louvois eut une mésaventure qui fournit à madame de Sévigné, l'occasion de peindre un joli tableau avec la plume la plus spirituelle (5 février 1674).

« L'archevêque de Reims revenait hier fort vite de Saint-Germain, c'était comme un tourbillon ; il croit être bien grand seigneur, mais ses gens le croient encore plus que lui. Ils passaient au travers de Nanterre, tra, tra, tra ; ils rencontrent un homme à cheval, gare, gare ! Ce pauvre homme veut se ranger son cheval ne veut pas ; et enfin le carrosse et les six chevaux renversent cul par-dessus tête, le pauvre homme et le cheval, et passent pardessus et si bien pardessus, que le carrosse en fut versé et renversé ; en même temps l'homme et le cheval au lieu de s'amusera être roués et estropiés, se relèvent miraculeusement, remontent l'un sur l'autre, et s'enfuient et courent encore, pendant que les laquais de l'archevêque et le cocher, et l'archevêque même se mettait à crier: Arrête, arrête ce coquin, qu'on lui donne cent coups! L'archevêque en racontant ceci disait : Si j'avais tenu ce maraud-là, je lui aurais rompu les bras, et coupé les oreilles. »

Lorsque Jacques II, souverain de la couronne d'Angleterre, s'abrita avec la reine Marie d'Este, son épouse, sous l'hospitalité de la France, Louis XIV le reçut au château de Saint-Germain avec une magnificence dont lui seul alors possédait le secret.

« Le roi, écrit madame de Sévigné (10 janvier 1689) fait pour ces majestés anglaises des choses toutes divines, car n'est-ce point être l'image du Tout-Puissant, que de soutenir un roi chassé, trahi, abandonné comme il l'est ? La belle âme du roi se plaît à jouer ce grand rôle. Il fut au-devant de la reine avec toute sa maison et cent carrosses à six chevaux. Quand il aperçut le carrosse du prince de Galles, il descendit et l'embrassa tendrement, puis il courut au-devant de la reine qui était descendue, il la salua, lui parla quelque temps, se mit à sa droite dans son carrosse, lui présenta MONSEIGNEUR et MONSIEUR, qui furent aussi dans le carrosse, et la mena à Saint-Germain, où elle se trouva toute servie comme la reine, de toutes sortes de hardes, parmi lesquelles était une cassette très-riche avec six mille louis d'or. Le lendemain, le roi d'Angleterre devait arriver, le roi l'attendait à Saint-Germain, où il arriva tard parce qu'il venait de Versailles, enfin le roi alla au bout de la salle des gardes, au-devant de lui ; le roi d'Angleterre se baissa fort comme il eut voulu embrasser ses genoux, le roi l'en empêcha et l'embrassa à trois ou quatre reprises très-cordialement.

Ils se parlèrent bas un quart d’heure ; le roi lui présenta MONSEIGNEUR, MONSIEUR, les princes du sang et le cardinal de Bonzi ; ille conduisit à l'appartement de la reine qui eut peine à retenir ses larmes. Après une conversation de quelques instants, Sa Majesté les mena chez le prince de Galles, où ils furent encore quelque temps à causer et les y laissa ne voulant point être reconduit, et disant au roi : « Voici votre maison, quand j'y viendrai, vous m'en ferez les honneurs, et je vous les ferai quand vous viendrez à Versailles. » Le lendemain qui était hier, madame la Dauphine y alla et toute la cour. Je ne sais comme on aura réglé les chaises des princesses, car elles en curent à la reine d'Espagne ; et la reine mère d'Angleterre était traitée comme fille de France, je vous manderai ce détail. Le roi envoya dix mille louis d'or au roi d'Angleterre : ce dernier paraît vieilli et fatigué, la reine maigre et des yeux qui ont pleuré, mais beaux et noirs ; un beau teint un peu pâle, la bouche grande, de belles dents, une belle taille et bien de l'esprit, tout cela compose une personne qui plaît fort. »

Cette hospitalité si complètement royale était le moindre des services que Louis XIV, allait rendre au prince fugitif.

En guerre avec l'Empire, l'Espagne, l'Angleterre, la Hollande, la Savoie et presque toute l'Italie, le roi trouva le moyen d'armer pour Jacques II treize vaisseaux de premier rang. En allant lui faire ses adieux à Saint-Germain, Louis XIV lui offrit sa cuirasse comme dernier présent et lui dit en l'embrassant : « Ce que je peux vous souhaiter de mieux, mon frère, c'est ne jamais vous revoir. » Ce vœu ne fut point exaucé. Battu sur terre à la Boyne, en Irlande, et sur mer à la Hogue, Jacques II revit la France et Louis XIV. Il conserva un semblant de cour au château de Saint-Germain, son dernier asile et y mourut en 1701.

Au commencement de ce siècle, la dynastie des souverains d'Angleterre songea à rendre hommage à la mémoire de Jacques II. Un monument lui fut élevé dans l’église paroissiale de Saint-Germain, en face du château, par les soins du prince régent d'Angleterre, depuis roi sous le nom de Georges IV.

— En 1641, le duc Charles de Lorraine prêta serment dans la chapelle du château, à l'occasion du traité qu'il venait de contracter avec le roi.

Dépouillé deux fois de ses États pour s'être mis en hostilité contre la France, une première fois par Louis XIII, une deuxième fois par Louis XIV, ce prince mourut en 1675, sans enfant, et institua Louis XIV son héritier.

Un bel esprit du temps, nommé Pavillon, consacra à sa mémoire l'épitaphe suivante :

Ci-git un pauvre duc sans terres,

Qui fut jusqu'à ses derniers jours

Peu fidèle dans ses amours

Et moins fidèle dans ses guerres.

Il donna librement sa foi

Tour à tour à chaque couronne,

Il se fit une étrange loi.

Du ne la garder à personne.

Il se vit toujours maltraité

Par sa faute et par son caprice ;

On le détrôna par justice,

On l'enterra par charité.

— La forêt de Saint-Germain possède aux bords de la Seine les restes curieux d'une fortification passagère, élevée en 1670, pour servir à l'instruction militaire du grand dauphin.

La futaie à cette époque n'ombrageait pas ces ouvrages, cène fut que sous Louis XV qu'on étendit le reboisement jusqu'à la rivière.

Le tracé de cette ligne de retranchement en terre décrit sur la rive gauche un arc de cercle de quatre kilomètres environ qui commence au village de la Frette et se termine vis-à-vis du port d'Herblay. Le cours de la Seine, qui baigne ces deux localités, peut être considéré comme la corde de l'arc.

Ce spécimen de fortification est une masse couvrante de deux à trois mètres d'épaulement, de la forme d'une enceinte bastionnée avec des bastions, des redans et des lunettes.

Derrière la ligne se dressent des tertres dominants qui figuraient sans doute des cavaliers.

Le fossé est tourné du côté de Saint-Germain. Le système enveloppait donc une sorte de camp retranché d'une superficie considérable, avec la Seine pour base défensive. On doit supposer que les troupes destinées à s'y établir communiquaient avec la rive droite par des ponts de bateaux.

Cette construction militaire tire son nom de fort Saint-Sébastien, d'une chapelle voisine placée sous l'invocation de ce saint.

Les portions de parapets et de fossés qui touchent à la rivière ont été seules nivelées, afin d'ouvrir un passage aux tirés de la couronne situés dans cette région.

Quand l'Empereur chasse à Saint-Germain, Sa Majesté et ses invités déjeunent sous un pavillon construit dans les fortifications que couronnent encore parfois la fumée de la poudre.

XI

L'ÉCOLE DE CAVALERIE.

L'École militaire de Saint-Germain fut le premier établissement fondé en France, dans le but spécial de former de jeunes officiers pour les régiments de cavalerie.

La monarchie des Bourbons avait créé l'École militaire à Paris. Elle y faisait élever cinq cents enfants appartenant à la noblesse peu fortunée, dont les pères étaient au service de l'État. Pour répondre avec magnificence à l'exécution de cette généreuse pensée, elle avait doté l'institution de revenus inaliénables et emprunté au génie de Soufflot le plan d'un palais digne de la grandeur de l'œuvre. Ce palais, l'une des beautés architecturales de Paris, s'appelle encore l'Ecole militaire.

A leur sortie de la maison, ces jeunes gentilshommes étaient distribués dans toutes les armes, suivant leur mérite et leur aptitude, dans le corps royal du l'artillerie, dans celui des ingénieurs, dans l'infanterie, la cavalerie et las dragons.

L'avènement d'un pouvoir fort et régulier amena le rétablissement des écoles du gouvernement renversées par la révolution. L'Empereur organisa, sur des bases libérales, une école militaire à Fontainebleau et la transféra ensuite à Saint-Cyr où elle s'est constituée définitivement. Jusqu'en 1809, cette pépinière d'officiers fournit des sous-lieutenants à la cavalerie.

Il y avait alors à Versailles, dans les bâtiments de la Grande-Écurie, consacrés autrefois au manège de la maison du Roi, une école d'instruction de troupes à cheval. Créée en 1793, sous le nom d'École nationale d'équitation, elle avait eu pour objet de combler les vides désastreux laissés dans les cadres des régiments de cavalerie par l'émigration des officiers et la désorganisation de l'armée. Cet établissement, bien commandé par le colonel Maurice, possédait des instructeurs de talent et des écuyers, tels que Coupé et Jardin, qui ont laissé le souvenir le plus honorable dans l'enseignement hippique. Il admettait des officiers, des sous-officiers et des brigadiers de chaque corps qui venaient retremper leur instruction au foyer de la vraie lumière.

L'École militaire de Saint-Cyr et l'École d'équitation de Versailles, malgré les résultats satisfaisants qu'elles pouvaient présenter, ne répondaient point aux Vues de l'Empereur sur la cavalerie. Elève lui-même des écoles militaires, ce puissant organisateur jugeait qu'entre les jeunes gens qui aspiraient à l'épaulette dans l'infanterie et la cavalerie, une séparation était indispensable non-seulement au point de vue des ressources plus considérables que cette division procurait à l'armée, mais encore en raison de la différence des études particulières à chaque arme.

Mais en créant une école spéciale à la cavalerie, il la voulait peuplée d'une jeunesse héritière des familles les plus élevées par l'éclat du nom et delà fortune dans les cent quinze départements de l'Empire.

Dans une lettre écrite le 31 décembre 1808, au ministre de la police, duc d'Otrante, il se plaignait en termes assez vifs de ce que les émigrés enlevaient leurs enfants à la conscription en les retenant dans une coupable et fâcheuse oisiveté. Il lui demandait la liste des familles qui persistaient dans une abstention qu'il regardait comme peu patriotique, et, il ajoutait que chacun se devait, dans l'apaisement des passions, aux efforts de la génération présente pour assurer le bien-être de la génération future.

Dans sa pensée, la nouvelle fondation devenait une sorte d'académie aristocratique à laquelle il convierait les fils de grande maison. Il espérait les y attirer, quel que fût le milieu politique dans lequel ils grandissaient, par d'autres mobiles encore que par le goût des armes, qui se transmet comme un héritage d'honneur au sein des familles patriciennes.

Ces mobiles étaient le sentiment commun du devoir et l'amour du pays aux prises avec les armées étrangères. Le décret de constitution de l'école de cavalerie de Saint-Germain parut le 8 mars 1809, au milieu des préparatifs de la campagne de Wagram.

Le nombre des bataillons et des escadrons s'augmentait à l'aide de nouvelles levées, la garde impériale prenait un plus grand développement et trois cents sous-lieutenants étaient tirés de l'École de Saint-Cyr, pour concourir à cette formation. Ces jeunes gens, dont un onzième seulement était accordé à la cavalerie, ne suffisaient point à l'extension progressive des troupes à cheval. Le moment devenait donc favorable à la fondation d'une école spéciale dans les conditions où l'Empereur la concevait.

Un autre motif encore plaidait en faveur de l'institution.

La cavalerie du premier Empire était, sur le sol ennemi, d'une incomparable qualité ; ses dernières campagnes suffisaient pour immortaliser sa gloire, mais l'éducation des officiers, si ardents à la conduire au feu, ne se montrait pas à la hauteur de leur bravoure.

Or l'épaulette est exigeante. Elle n'a de force et de prestige, dans la sphère de son action, que par l'éclat des qualités qu'elle révèle en celui qui la porte.

Elle plaît au soldat par la distinction de la personne et de l'esprit, elle lui inspire delà confiance par la supériorité du savoir et de l'intelligence plus encore que par la valeur. Et quand elle s'est emparée à ce point de ceux qu'elle dirige, il lui est facile de remplir le premier, le plus beau de ses devoirs, c'est-à-dire de les éclairer sur la sollicitude qui les entoure, et de leur inculquer ainsi le respect de la discipline et l'amour du prince, sources les plus fécondes du courage et de l'abnégation militaires.

La fondation d'une école de cavalerie arrêtée en principe, le ministre de la guerre, Clarke, comte d'Hunebourg, fut chargé de passer aux moyens d'exécution.

Depuis un siècle, le château de Saint-Germain, cette ancienne résidence de nos rois, restait désert. Un aussi vaste édifice, d'aspect monumental, situé dans une position salubre à quelques kilomètres de Paris, de l'École de Saint-Cyr et de l'École d'équitation de Versailles offrait une perspective avantageuse à l'installation projetée.

Les murailles abandonnées depuis la mort de Jacques Il étaient, il est vrai, dans un grand état de délabrement, et la cour bien peu spacieuse pour les mouvements d'un nombreux personnel. L'édifice ne renfermait ni écuries, ni manège, ni aucune de ces constructions accessoires indispensables à une agglomération de chevaux, mais ses abords affectés au domaine de l'Élu offraient d'utiles ressources.

Le jeu de paume, bâti sous Louis XIV, transformé aujourd'hui en salle de spectacle pouvait servir provisoirement de manège couvert, malgré ses dimensions restreintes.

Près du jeu de paume, le long delà rue de la Verrerie, s'élevait l'ancien hôtel du Maine, dont il était facile de disposer, pour y loger des chevaux, des palefreniers, des fourrages. Au midi de cet hôtel, divers bâtiments inoccupés recevraient le même emploi. Le sol qui séparait l'hôtel du Maine de la rue de Paris et de l'avenue du Boulingrin, sol sur lequel a été édifié le quartier de cavalerie actuel, s'étendait dans d'assez vastes proportions pour permettre d'y établir une carrière et diverses constructions. Au-delà enfin de l'hôtel du Maine et la rue de Paris, il y avait un fort beau bâtiment, appelé les Grandes-Écuries, succursale des établissements militaires de Versailles, et que l'on détournerait de son usage avec d'autant moins de difficulté que la nouvelle institution allait diminuer l'importance de l'Ecole d'équitation des troupes à cheval.

Le château de Saint-Germain, sans être exempt de reproches avait un grand mérite en de telles conditions.

Il pouvait en fort peu de temps être approprié à la destination que lui assignait l'Empereur.

Le colonel du génie de Montfort eut l'ordre de procéder à l'appropriation. Il demandait 160,000 francs pour les premières dépenses, l'Empereur en accorda 300,000. En outre, ce dernier mit à la disposition du ministre de la guerre le parterre limité par la façade du nord, le mur de la terrasse et la forêt pour en faire un champ d'exercice. Il lui concéda encore le terrain non aliéné en avant de la façade de l'est, et l'autorisa à acquérir celui qui y faisait suite, afin d'y placer un jour le manège.

Rien ne s'opposait dès lors à la promulgation du décret constitutif. En voici la teneur :

Au palais des Tuileries, le 8 mars 1807.

Napoléon, Empereur des Français, Roi d'Italie et protecteur, de la Confédération du Rhin,

Avons décrété et décrétons ce qui suit.

ART. 1er. Il sera formé une École militaire qui sera établie dans le château de Saint-Germain.

ART. 2. Cette École portera le nom d'École militaire spéciale de cavalerie ; il n'y sera admis que des jeunes gens pensionnaires qui se destinent au service de la cavalerie. Ils devront être âgés de plus de seize ans. La durée de leurs exercices à l'École sera de trois ou quatre ans.

Cette École sera organisée pour recevoir 600 élèves.

Des écuries seront préparées pour 400 chevaux.

ART. 3. Les élèves panseront eux-mêmes leurs chevaux : ils iront au manège, à des écoles d'instruction analogues à celles d'Alfort et de Charenton, à une école de ferrage, et en général seront instruits de tout ce qui concerne le détail de la cavalerie.

ART. 4. Il y aura deux espèces de chevaux : des chevaux de manège et des chevaux d'escadron. 100 seront destinés au manège et 400 à l'escadron.

Aussitôt qu'un élève aura fait son cours de manège et reçu la première instruction, il lui sera donné un cheval qu'il pansera lui-même, et pendant le temps qu'il sera à l'escadron, il apprendra l'exercice et les manœuvres d'infanterie.

Notre intention est de tirer tous les ans de l'École de Saint-Germain 150 élèves pour remplir les emplois de sous-lieutenants, vacants dans nos régiments de cavalerie.

ART. 5. Chaque élève de l'École militaire de cavalerie payera 2,400 francs de pension.

ART. 6. Le château de Saint-Germain sera mis à la disposition de notre ministre de la guerre, qui y fera faire les réparations et arrangements nécessaires sur les fonds du casernement, de manière qu'au 1er juin prochain les élèves puissent entrer à l'École.

ART. 7. Notre ministre delà guerre est chargé de l'exécution du présent décret.

 

A exécuter.                                                        Signé : NAPOLÉON.

Le ministre de la guerre,                                              Par l'Empereur,

Signé : Ce d'HUNEBOURG.                           Le ministre secrétaire d'État,

                                                                             Signé : Hugues B. MARET.

Un mois après avoir apposé sa signature au bas de ce décret, le 10 avril, l'Empereur quittait les Tuileries pour se rendre sur le Danube. Ce ne fut qu'après être entré une seconde fois en triomphateur dans la capitale de la monarchie autrichienne, qu'il eut le loisir de reporter ses regards vers l'École de cavalerie.

Il fallait en organiser les éléments. L'Empereur signa sur le sol étranger le décret qui règle cette organisation. Ce document est daté du camp impérial de Schönbrunn, le 17 mai 1809, quatre jours après l'occupation de Vienne.

Il établissait ainsi qu'il suit la composition de l'état-major et du personnel en sous-ordre de l'École :

Un général de brigade commandant ; un colonel commandant en second, directeur des études; un administrateur comptable; deux chefs d'escadrons, deux adjudants, lieutenants de cavalerie; deux capitaines d'infanterie ; un lieutenant d'artillerie ; un quartier-maître trésorier ; quatre professeurs de mathématiques ; quatre d'histoire et de géographie ; trois de dessin de figures, de paysages, de cartes ; un de fortification ; deux de belles-lettres; deux d'administration militaire ; deux écuyers ; deux sous-écuyers ; deux- professeurs d'art vétérinaire ; deux maîtres d'escrime ; un médecin ; un chirurgien ; un aumônier-bibliothécaire.

Étaient attachés à la maison : deux artistes vétérinaires, un maître tailleur, un maître sellier, un maître culottier, un maître bottier, un armurier éperonnier, des piqueurs, des palefreniers, des maréchaux-ferrants, six trompettes et un brigadier trompette.

Les élèves étaient partagés en deux escadrons : chaque escadron en trois compagnies de cent élèves chacune, en y comprenant les cadres de sous- officiers et de brigadiers, dont les galons devenaient une récompense pour les plus méritants.

L'enseignement était le même qu'à l'École de Saint-Cyr, et ce qui concernait les mathématiques, les belles-lettres, l'histoire, la géographie, le dessin et l'administration militaire, la fortification, l'escrime, la natation, etc.

L'état-major devait insister sur les connaissances nécessaires à un officier |de troupes à cheval, sur l'hippiatrique, les exercices et les manœuvres de cavalerie, d'infanterie et d'artillerie légère.

Dans le but de rendre complète l'étude de cette dernière arme, l'Empereur affectait à l'établissement deux pièces de canon et deux obusiers attelés.

L'administration était réglée provisoirement sur celle de l'Ecole de Saint-Cyr.

Outre le prix de la pension, celui du trousseau était fixé à 700 fr. Un certain nombre de bourses devaient être accordées à des élèves du Prytanée de la Flèche et des lycées, fils de militaires.

La limite d'âge assignée aux candidats se renfermait entre seize et dix-huit ans. Leur examen d'admission se passait au chef-lieu de chaque département devant un jury nommé par le préfet, et les matières sur lesquelles on les interrogeait avaient beaucoup d'analogie avec celles du programme d'admission de l'École de Saint-Cyr. Elles comprenaient la langue française, la connaissance de la langue latine basée sur le cours de la classe de troisième, l'arithmétique et la géométrie jusqu'aux solides.

Le soin que l'Empereur prit lui-même de régler tous ces détails, malgré les préoccupations de la gigantesque campagne qui devait aboutir au coup de foudre de Wagram, indique toute l'importance qu'il attachait à cette institution, l'espoir qu'il fondait sur elle, et la mesure des services qu'il attendait de sa cavalerie pendant la guerre, puisqu'il voulait tirer tous les ans de Saint-Germain cent cinquante sous-lieutenants, le triple environ de ce que fournit aujourd'hui à cette arme l'École spéciale militaire.

Un séjour de trois ou quatre années, dans une telle école, attestait en outre la volonté d'inculquer à ces jeunes officiers l'instruction la plus solide, et le chiffre élevé de la pension, celle de ne les puiser qu'au sein des familles opulentes de l'Empire, et par ce moyen d'assurer autant que possible leur bonne composition. Une lettre du 11 décembre 1809, adressée par le ministre de la guerre au général commandant l'école, lettre relative au choix des élèves, insiste sur ce point que la fortune est nécessaire pour servir dans les troupes à cheval.

L'état-major de l'école ne put être nommé que le 8 août, à la fin de la campagne de 1809, à laquelle avait pris part le ministre de la guerre lui-même, et d'où il revint avec le titre de duc de Feltre. Le commandement de l'école fut confié au général de brigade Clément de la Roncière, et le commandement en second au colonel Brunet, ex-colonel du 24e chasseurs[1]. L'administrateur comptable était M. Ménard, l'aumônier-bibliothécaire, l'abbé Langlet, et le quartier-maître trésorier, M. Petit.

MM. Simon, capitaine d'infanterie, et Dutertre, écuyer, provenaient de l'École de Saint-Cyr. Un certain nombre de professeurs avaient été aussi empruntés à cette école, à celle de Metz et au Prytanée de la Flèche, afin que le personnel enseignant apportât immédiatement dans sa mission l'expérience nécessaire à l'éducation des élèves.

Le traitement du général s'élevait, en y comprenant les frais de représentation, à 27,000 fr. et celui du colonel à 9,500 dont 4,000 comme directeur des études.

Ceux des officiers et des professeurs variaient de 2,400 à 4,000 fr.

Le premier décret d'admission des élèves porte la date du 17 septembre 1809. Il comprend 45 candidats dont 10 venus de l'École de Saint-Cyr. Le deuxième décret est du 30 septembre suivant. De grandes familles de France, de Hollande, de Belgique et d'Italie répondaient aux vues de l'Empereur, et les contrôles de l'École ont enregistré leurs noms dont un grand nombre appartient à l'histoire.

Le 11 octobre, 36 chevaux de manège estimés à 19,100 fr, 18 palefreniers, un surveillant et un maréchal-ferrant quittaient l'École d'équitation de Versailles, pour prendre place dans les bâtiments de celle de Saint-Germain ; c'est donc aux premiers jours d'octobre qu'il faut rapporter l'ouverture de rétablissement et le début des études. Le 1er janvier 1810, l'Ecole ne possédait encore que 68 élèves pensionnaires et 32 chevaux de manège ; mais le 19 novembre de la même année, le nombre des élèves est déjà porté à 130 et celui des chevaux à 125, dont 95 de manège et 30 d'escadrons.

Les cinq ailes du château et leurs pavillons avaient été jugés suffisants pour recevoir l'état-major et 600 élèves ; voici quelle fut la distribution des appartements.

Dans l'aile ou courtine du midi, on établit les logements d'officiers, la salle du conseil, la bibliothèque et les bureaux. Les façades et les pavillons qui avaient vue sur le parterre furent consacrés aux dortoirs ou chambres des élèves. Le pavillon du nord contenait à lui seul cinq grandes chambres au

rez-de-chaussée prenant jour sur le parterre par quatorze croisées, et les classes au premier étage.

Un petit appartement, garni de cheminées de marbres et de panneaux dorés ; dans le pavillon de l'ouest, et que la tradition locale désigne comme celui de Mlle de la Vallière, fut attribué aux sœurs infirmières.

Cette tradition est complètement erronée. Les pavillons furent construits par Mansard après 1675, époque à laquelle Mlle de la Vallière prit le voile aux Carmélites de Chaillot.

La cour intérieure, trop restreinte, ne pouvait convenir aux promenades des élèves ! On en créa une à l'extérieur, sur le parterre ; elle était close de murs avec une tourelle à chaque angle, et pour y arriver on jeta un léger pont en charpente sur le fossé qui la séparait de la façade du nord.

La grande galerie- des fêtes ou salle de Mars demeurait sans emploi. Elle tombait en ruines et la pluie y pénétrait par toutes les Fenêtres. On l'utilisa comme salle d'exercices ou de récréation quand il faisait mauvais temps.

L'hôtel du Maine, destiné d'abord aux maîtres ouvriers et aux trompettes, n'était pas habitable. On en fit des magasins et on logea au château ouvriers et trompettes.

Dans les bâtiments qui l'avoisinaient et qui prirent le nom d'écuries du manège, on plaça les palfreniers, les chevaux, la forge et les magasins. Ces écuries pouvaient contenir 178 chevaux et durent suffire au service pendant toute la durée do l'établissement, car il résulte du relevé des contrôles que de 1809 à 1814, il ne disposa que do 110 chevaux de manège, dont 102 provenant de l'école de Versailles et 8 de Saint-Cyr, et de 58 chevaux d'escadrons ; en tout 168 chevaux.

Avec les premiers fonds, on avait mis ces locaux dans un état satisfaisant, réparé les toitures, consolidé les balcons, et refait à neuf les ravalements intérieurs, qui avaient exigé à eux seuls une dépense de 40,000 fr.

Dans la chapelle il ne restait que la boiserie du chœur. Le conseil d'administration de l'École, à peine constitué, tourna un regard ému vers celte portion si profondément mutilée du vieil édifice. Dans une délibération du 27 octobre 1809, il exprima le vœu de sa restauration et le désir de la rendre au culte. En portant jusqu'au, ministre delà guerre l'expression d'un sentiment si légitime, le conseil s'appuyait sur les termes du décret du camp de Schönbrunn, qui statuait qu'un aumônier serait attaché à l'École.

D'autres préoccupations ne permirent point de prendre cette demande en considération ; néanmoins les élèves furent conduits chaque dimanche à la messe dans la chapelle, malgré son état de délabrement.

Le 6 septembre, le général de Clarke règle leur uniforme : la grande tenue consiste en un schako à tresses blanches, orné d'un plumet ; un habit bleu à revers blancs, avec collet, parements, pattes écarlates et doublures en serge de même nuance ; veste ou gilet de drap blanc, culotte de peau blanche, boites à l'écuyères, avec éperons bronzés. Le bouton de métal blanc, estampillé d'une aigle, porte cette légende : Ecole militaire de cavalerie. Le manteau est en drap blanc.

La petite tenue comprend un surtout bleu, sans revers, et une culotte de même couleur. L'armement et l'équipement se composent d'un fusil et d'un sabre de dragons, avec ceinturon et dragonne, d'une paire de pistolets, d'une giberne-banderolle et de gants crispins[2].

Quelques mois plus tard, le 18 février 1810, le ministre modifie presque complètement cet uniforme qui ne participait point assez de celui de la cavalerie. Au lieu du schako les élèves coiffent le casque de dragon, l'habit bleu fait place à un habit vert, avec collet, revers, parements do la même couleur, mais bordés d'un liséré blanc, doublures rouges, poches en long, bordées d'un liséré rouge. Le revers qui s'ouvre laisse voir le gilet blanc. Le reste de la tenue est conservé, Le changement de couleur du fond de l'habit entraîne celui de la petite tenue, qui fut confectionnée en drap vert.

A cheval, cet uniforme martial et plein d'élégance devait parer à ravir ces fiers adolescents que les triomphes de l'Empire rendaient de bonne heure, amoureux de la gloire et des armes.

La simplicité de leurs repas se rapprochait peut-être trop de celle des camps, car ils étaient subordonnés au pain de munition et réduits à la soupe, à un plat de bœuf et à un plat de légumes avec une demi-bouteille de vin matin.et soir. Ils mangeaient dans des gamelles d'étain, non pas réunis, mais dans leurs chambres, et les seuls objets qui pussent leur rappeler le luxe et l'aisance dans laquelle ils avaient grandi, étaient une timballe et un couvert d'argent compris dans leur trousseau.

L'instruction militaire et l'équitation étaient l'objet des plus grands soins à l'École, et les élèves s'y dévouaient avec goût[3].

Depuis que le général de Melfort avait fait adopter une ordonnance de Manoeuvre pour la cavalerie, depuis surtout que les officiers français s'étaient trouvés en face des escadrons du grand Frédéric ; ils s'étaient piqués d'amour-propre et étaient devenus à leur tour manœuvriers.

Le 1ervendémiaire an XIII (23 septembre 1804) apparut une ordonnance à la rédaction de laquelle contribua l'état-major de l'école d'équitation de Versailles.

Elle avait introduit de sensibles améliorations dans les vieilles méthodes refondues en 1788, et rendu les régiments plus mobiles. La cavalerie en fit une vaste application dans les grandes guerres de l'Empire.

Ce fut la plus belle époque de cette armée, et cette ordonnance suffit à l'exécution des mouvements qui, devant l'ennemi, ont consacré sa réputation.

Quanta l'équitation proprement dite, elle était à son apogée ; La Guérinière, d'Abzac, Mottin de la Balme, d'Auvergne, de Bohan avaient paru avec éclat. Le Traité d'équitation de ce dernier était devenu la règle la plus parfaite des régiments et des écoles. Cet officier de haut mérite, qui avait pratiqué l'équitation militaire sur le champ de bataille, n'ignorait rien de ce qu'il fallait allier de hardiesse à la position académique si accomplie à la fin du siècle dernier. Sa méthode est claire, ses préceptes faciles dans leur application, et les hommes érudits, qui écrivirent le Cours d'équitation militaire à l'usage de l'école de Saumur, en se bornant à développer d'aussi remarquables principes, rendent l'hommage le plus digne à leur prédécesseur et à leur maître, le baron de Bohan.

Tels étaient les enseignements que recevaient les élèves de l'école de cavalerie de Saint-Germain. La plupart d'entre eux se sont souvenus, dans leur glorieuse existence militaire, des traditions dont avait été nourrie leur jeunesse.

Le manège dans lequel ils prenaient la leçon d'équitation ne pouvait contenir que 15 ou 18 cavaliers à la fois ; leurs exercices et leurs manœuvres trouvaient dans la promenade du parterre, mise à leur disposition tout le terrain nécessaire à la pratique extérieure du travail.

Mais ils se laissaient trop étourdir par l'écho du canon qui traversait la frontière, ils étaient trop peu maîtres de l'ardeur juvénile qui entraînait leurs imaginations sur nos champs de bataille pour se livrer complaisamment à d'autres études qu'à des études militaires. Les annales de l'École ont conservé la mémoire de cette indifférence dont s'émut l'Empereur, et que peut seule excuser la fougue de la jeunesse exaltée par un état de guerre en permanence.

L'artillerie était un des exercices qui leur présentaient le plus d'attraits ; ils possédaient des bouches à feu ; mais pas de polygone. Au commencement de 1812 ; le général de la Roncière en demanda au ministre de la guerre l'établissement dans la forêt. L'emplacement qu'il choisissait à cet usage était l'ancienne route de Pontoise qui part de celle des Loges et va aboutir à l'endroit appelé la Mare aux canes, en rasant de chaque côté dix ou douze mètres de taillis.

Le duc de Feltre ne s'y opposa point ; il dut, cependant, en référer au prince de Neufchatel, grand veneur, qui répondit à sa proposition par la lettre Suivante :

Paris,29février1812.

« Monsieur le duc, je reçois votre lettre relative au polygone à établir dans la forêt de Saint-Germain.  Rien ne peut faire plus de tort, tant au plaisir de l'Empereur qu'à la conservation de la forêt ; que » l'établissement d'un polygone dans son enceinte. J'ai cru devoir faire, à ce sujet, un rapport à l'Empereur. Sa Majesté n'a pas encore prononcé, et je dois, par conséquent, m'opposer à l'établissement du polygone jusqu'à nouvel ordre, par le tort que cela ferait à la forêt. Je renouvelle à Votre Excellence l'assurance de ma plus haute considération.

Prince WAGRAM DE NEUFCHATEL. »

La question resta indécise et le ministre de la guerre statua que, jusqu'à nouvel ordre, on se bornerait à l'exercice à blanc du canon dans le parterre.

Le nombre des candidats qui se présentaient aux examens d'admission était loin cependant de répondre aux espérances de l'Empereur. En 1811, la moyenne des élèves n'était que de 155, et au 1er janvier 1812 les chiffres s'élevaient seulement à 182.

Au commencement de cette année, quelques désordres se manifestèrent, dans l'intérieur de l'établissement. Un certain mécontentement régnait parmi les élèves, l'éducation morale souffrait, la discipline se relâchait, et des familles alarmées firent entendre des plaintes qui trouvèrent accès jusqu'au souverain.

Voici la lettre qu'il écrivit à ce sujet, le 3 avril 1812, au ministre de la guerre :

« Monsieur le duc de Feltre, il me revient toutes » sortes de plaintes sur l'école de Saint-Germain. Ces plaintes ont le très-mauvais effet de dissuader les familles riches d'y envoyer leurs enfants. On m'assure que le pain est très-mauvais, la nourriture insuffisante, l'éducation très-dure, l'instruction nulle, hormis pour le militaire. Faites-moi un rapport sur le régime de cette école. Le pain doit y être très-bon, la nourriture abondante, l'éducation supérieure à celle de l'école de la Flèche et paternelle, l'instruction variée ; on y doit enseigner le dessin, la musique, l'histoire, la géographie, la littérature. Cette école ne remplit pas mon attente. Elle est destinée à recevoir les enfants des familles les plus riches de France, et on les en éloigne. Cette-école jouit du plus mauvais renom dans le public.

» Sur ce, etc., NAPOLÉON »

Cette lettre, à travers laquelle perce un vif mécontentement, était l'éclair précurseur de l'orage. Le 14 avril, dans l'après-midi, l'Empereur arriva à l'improviste à l'école.

 

[1] Le général Brunet-Denon, neveu du savant Denon, est mort à Paris en 1866.Une note qui nous est communiquée par un habitant de Saint-Germain, contemporain de l'École de cavalerie, nous apprend que le colonel et le général étaient amputés chacun d'un bras, ce qui faisait dire qu'ils avaient une paire de bras pour deux. [2] D'après une note d'un ancien élève de l'école, la première tenue, quoique ordonnée, ne fut pas mise en usage.  [3] Parmi les écuyers ou officiers instructeurs de l'école de cavalerie de Saint-Germain, il y a lieu de rappeler ici les noms de MM.Sourbier, capitaine, faisant fonction d'officier supérieur, et devenu maréchal-des-logis aux gardes du corps, puis major à sa formation, du 1er cuirassier de la garde royale ; Desophé, écuyer, commandant, dont le fils, colonel de cavalerie, fut amputé en Russie ; et Cordier, capitaine, qui devint plus tard écuyer commandant du manège de saumur, et fut l’un des rédacteurs du Cours d'équitation militaire à l'usage des corps de troupes à cheval, M. le colonel Cordier, son fils, est mort, il y a peu de temps, commandant en second de l'école de Saumur.

XII

LA VISITE DE L'EMPEREUR A L'ÉCOLE DE CAVALERIE.

— DISSOLUTION DE L'ÉCOLE.

Une visite de cette nature, quoique sans apparat, causa une grande surprise et un grand émoi dans l'établissement. Le général et son état-major se portèrent en hâte au-devant de Sa Majesté, qui annonça l'intention d'inspecter en détail une maison contre laquelle s'élevaient au dehors des préventions hostiles à ses vues, et où il montrait la volonté de faire l'éducation de jeunes hommes suivant les besoins nouveaux.

Les élèves étaient dans leurs salles, en petite tenue, occupés à leurs travaux journaliers. En pénétrant dans les classes, l'Empereur manifesta son étonnement de ce que les professeurs étaient vêtus d'habits de différentes couleurs, et ne portaient pas d'uniforme comme à l'ancienne École militaire. La petite tenue des élèves, fort simple, fut au contraire loin de lui déplaire. Il leur fit donner l'ordre de monter à cheval.

A la salle de visite, son mécontentement commença.

Cette pièce, située sous la voûte-sombre du au rez-de-chaussée de la façade de l'ouest, lui parut inconvenante et mesquine. Il remarqua qu'elle devait causer aux familles une impression défavorable, et prescrivit de transformer en salle de visite la salle d'escrime, plus spacieuse et plus éclairée. Aux cuisines, on préparait le dîner. Il goûta le pain de munition, et le déclara mauvais[1]. Les aliments de l'ordinaire ne lui parurent satisfaisants ni comme préparation, ni comme composition. Il entendait que le pain ne différât en rien de celui qu'on mangeait sur les meilleures tables, et que les élèves en eussent à discrétion. Les gamelles de fer battu ou d'étain, prêtes à recevoir les repas, le choquèrent ; il observa que leur aspect, malgré toute la propreté possible, déplairait à l'oeil des mères, qu'il était indigne que des enfants de grande maison mangeassent à la gamelle, dans des ustensiles dédaignés des artisans, et qu'il fallait immédiatement substituer à cette indigente ferblanterie une vaisselle de faïence simple, mais décente[2].

Sa surprise redoubla quand il apprit que les élèves n'avaient pas de réfectoire et mangeaient dans leurs chambres. Il ordonna d'établir un réfectoire soit au rez-de-chaussée de leur quartier, soit dans la salle de Mars, dont on usait pour faire l'exercice pendant le mauvais temps, et d'y garnir les tables de nappes et de serviettes.

Le souverain se reportait sans doute à l'époque de ses jeunes années, où, sorti de Brienne, il faisait partie de la compagnie des cadets genstilshommes détachés à l'école militaire de Paris. Il se souvenait qu'alors ses camarades et lui y étaient bien nourris, bien servis, traités comme des officiers, et sa sollicitude exigeait que ce régime convenable dont il entretenait à Sainte-Hélène les compagnons de sa captivité, fût aussi le partage de la jeunesse d'élite à laquelle il avait rendu l'enseignement des écoles militaires.

L'impression éprouvée par l'Empereur à la révélation inattendue de ces imperfections, accrut sa mauvaise humeur, lorsqu'en sortant par la porte du midi il s'aperçut que les élèves, pour se rendre au manège, demeuraient en communication avec la rue. Il interdit cette correspondance qui pouvait dégénérer en abus ; nuire aux études, et voulut que le passage de l'École au manège fût limité par un mur d'enceinte décrivant une ligne, de l'angle sud-ouest de la contrescarpe du fossé à l'entrée de la rue de la Verrerie.

Il remarqua que le manège avait à peu près les dimensions de celui de Saint-Cloud, attribué aux pages et aux écuyers de sa maison, et qu'il pouvait provisoirement suffire à l'instruction hippique.

La vue des écuries ne lui inspira pas le même sentiment.

Ces écuries, en effet, au nombre de six, étaient fort divisées, étroites, mal aérées, les unes dans les dépendances de l'hôtel du Maine, les autres sur le terrain circonscrit entre la rue de Paris, l'avenue du Boulingrin, la rue de la Verrerie et la rue Henri IV, terrain actuellement occupé par le quartier de cavalerie, Un de ces locaux donnait placée à quatre-vingts chevaux, les cinq autres ne pouvaient en contenir que de quatre à seize. L'Empereur exprima le désir de les remplacer par une vaste et belle construction pour trois cents chevaux, d'une surveillance commode, d'un service facile et d'une architecture en harmonie avec l’importance de l'École, l'espérance qu'il fondait en elle et le relief qu'il jugeait indispensable de lui imprimer.

Les élèves montèrent ensuite à cheval. Ils témoignaient d'un goût prononcé pour les exercices équestres ; leurs maîtres, héritiers des bonnes méthodes dont heureusement l'école1de Versailles avait entre tenu le culte pendant la Révolution, leur en avaient inculqué les solides principes ; ils étaient bien placés à cheval, ils possédaient dans le maniement des armes la dextérité de la jeunesse intelligente. Ils manœuvrèrent avec cet amour-propre qui.se développe d'une façon incroyable dans nos écoles militaires, sous le regard d'un personnage illustre, électrise les cœur et conduit à la perfection par l'accord des volontés. L'Empereur fut content de cette instruction. Pour manifester sa satisfaction aux élèves, il accorda la sous-lieutenance à ceux de l'âge de vingt ans qui avaient deux années de présence à l'école, ainsi qu'à ceux qui y comptaient quinze mois, à la condition qu'ils y demeureraient encore trois mois. Cette mesure, accueillie avec enthousiasme et gratitude, enlevait cinquante-trois jeunes gens à l'établissement et en ajournait quarante ; mais leur degré d'instruction ne permit d'accorder l'épaulette à ces derniers qu'au mois de janvier 1814.

Cette courte inspection suffit au rapide jugement de l'Empereur. En quelques instants il avait apprécié l'institution naissante. Lorsqu'il quitta le général et son état-major, il résuma son sentiment en quelques mots : « L'École, leur dit-il, ne répondait nullement à son attente ; il fallait qu'elle devînt le plus bel établissement du monde[3]. »

 

Le peu de développement des travaux exécutés dans le château, le manque d'espace à ses abords, l'insuffisance des terrains d'exercice, l'avaient frappé non moins que les défectuosités du régime intérieur.

Afin de rester à l'aise dans l'accomplissement des desseins qu'il méditait en faveur de l'École, il décréta ce jour même la réunion du palais de Saint-Germain au domaine de la couronne.

Jusque-là les plans adoptés pour l'acquisition d'un champ de Mars étaient restés à l'état de projet d'une réalisation problématique ; l'Empereur leva toutes les difficultés en accordant à son école, pour faire une carrière, la totalité du parterre et du quinconce du château, dont il disposait dès lors comme propriété de la couronne, et il ordonna à l'intendant du domaine de clore cette carrière d'une palissade de bois.

Le procès-verbal de cession du château par le département de la guerre atteste le délabrement des grands appartements laissés sans emploi dans les façades de l'ouest et du nord, quoique depuis trois ans il eût été dépensé575,441 francs pour les réparations de l'édifice. Ce document a conservé aussi les noms exclusivement militaires, attribués à quelques-uns des locaux. Le grand escalier en face du parterre s'appelait alors l'escalier du Mont Saint-Bernard, et celui qui conduisait à l'appartement des soeurs infirmières, l'escalier de Fontenoy.

L'état-major de l'École, composé d'officiers d'un mérite reconnu, ne pouvait demeurer entièrement responsable des imperfections signalées par l'Empereur, car il avait été prescrit que l'administration de la maison serait provisoirement empruntée à celle de Saint-Cyr, et aucune décision n'avait annulé cet ordre.

Il s'ensuivait que l'alimentation des élèves, les règles de police et de discipline et la plupart des cours d'études ne différaient en rien de ce qui se pratiquait à Saint-Cyr. Le tableau du service journalier, très-exigeant pour le travail ; très-sommaire en ce qui concernait les récréations, avait été calqué sur celui de l'école qui servait de base et de modèle.

Quant au moral des élèves, il subissait l'influence d'un temps où les préoccupations belliqueuses et les aspirations vers une liberté prématurée tenaient trop de place dans des esprits ; rigoureusement voués à l'étude.

Quelques mois, néanmoins, après la journée passée par l'Empereur à Saint-Germain, le général de la Roncière était relevé de ses fonctions par le général Maupoint de Vandeuil. Mais comme ce dernier servait à l'armée d'Espagne sous les ordres du maréchal Suchet, le duc de Feltre confia le commandement par intérim de l’École de cavalerie au général Bellavène, qui avait montré une remarquable aptitude dans le même emploi à l'école de Saint-Cyr.

Le premier soin du général Bellavène fut d'exécuter, autant que le permettaient les circonstances, les ordres les plus urgents émanés de la volonté impériale. L'architecte du château, M. Lepère, demandait 104,000 francs pour les transformations à opérer à l'intérieur et pour la clôture de la carrière. Mais la campagne do 1812 était décidée et les ressources de la Couronne s'épuisaient. On commença la construction des réfectoires, au rez-de-chaussée de la façade du nord, à droite et à gauche de l'escalier du Mont Saint-Bernard ; comme elle ne pouvait être terminée avant l'hiver, on installa une salle à manger provisoire dans le salon de Mars, ouvert à tous les vents et dont la voûte s'effondrait. Les élèves y prirent leur premier repas le 15 août 1812, sur des tables couvertes d'un service de linge de cretonne et de faïence de Rouen[4] . Ils acclamèrent l'empereur avec le feu qui embrasait leurs jeunes âmes ; c'était l'avant-veille de l'entrée des Français à Smolensk. Le régime alimentaire était amélioré. Le repas du malin se composait de soupe, de bœuf bouilli et d'un plat de légumes ; celui du soir, d'un rôti ou ragoût à raison d'un quart de kilogramme de viande par élève, d'un plat de légumes ou d'oeufs et d'une salade.

Chacun avait une demi-bouteille de vin de Bourgogne au repas et du pain blanc do qualité supérieure à discrétion.

Quelques élèves, les plus anciens probablement, obtinrent des chambres séparées avec des rideaux à leurs lits.

Une autre tolérance vint apporter un grand adoucissement à la sévérité des règlements de la maison et une grande joie aux familles. Celles-ci, qui ne pouvaient communiquer avec leurs enfants que le dimanche, purent les demander chaque jour de la semaine à la salle des visites.

Malgré toutes les améliorations en projet, le général Bellavène ne considérait pas le château de Saint-Germain comme bien approprié à sa destination. Sa correspondance avec le ministre de la guerre témoigne sans détour de ce sentiment. Il demandait qu'on cherchât, pour y transférer l'institution, un vaste collège ou une abbaye disponible et, en homme pratique, il exprimait le voeu qu'on ajournât les grandes dépenses prescrites ou consenties par l'Empereur tant qu'on n'aurait pas résolu l'indispensable problème de réunir directement le manège et les écuries aux bâtiments du château.

Le Parterre où se faisait l'exercice à cheval, terrain défectueux, impraticable en temps de pluie, ne convenait pas, selon lui, à une école de cavalerie, par le retard qu'une telle insuffisance apportait au travail. Le général proposait de dépaver la grande cour des écuries de manège, de la sabler et d'y établir la carrière, dont le sol eût été solide en tout temps.

Parmi les considérations d'un autre ordre qui lui Remblaient nuire aux études, il plaçait en première ligné les admissions successives des élèves, qui avaient lieu non point à des époques fixes, mais dans le cours de l'année et qui contrariaient la marche régulière des cours. Il observait qu'un séjour de trois ou quatre années à l'École était trop long pour l'élève.

Les circonstances de guerre l'abrégeaient, il est vrai[5], mais il n'en était pas moins rendu obligatoire par le décret constitutif et une telle perspective décourageait des jeunes gens ambitieux de se rendre aux armées.

Le commandement du général Bellavène porta ses fruits. Les familles se montrèrent plus rassurées et l'école entra dans une voie prospère.

Le général Maupoint, précédé d'une excellente réputation, arriva d'Espagne, et fut reconnu dans son emploi le 2 décembre 1812.

Sous la direction du général Bellavène, le chiffre des élèves était monté à 200 ; il fut, au 1er janvier 1813, de 213, nombre le plus élevé que présentent les situations journalières. A cette même époque, l'établissement possédait154 chevaux dont 97 de manège et 54 d'escadron.

En 1812, selon les ordres de l'Empereur, l'intendant des bâtiments de la couronne avait commencé sur le Parterre la clôture de la carrière qui devait être de bois et non de pierre, de crainte de nuire à l'ensemble de l'édifice.

Le plan de cette clôture embrassait dans le Parterre un quinconce d'arbres qui fournissait un peu d'ombrage et laissait libre la grande allée qui conduit, par la porte de Noailles, de la ville à la terrasse.

Il comprenait quatre portes dans la palissade : une près du château, du côté do la terrasse ; la seconde en face, du côté de la ville ; la troisième qui s'ouvrait sur la route des Loges ; et la quatrième sur la place de Noailles.

On dépensait pour cet objet 20,000 francs. Déjà le quart de la clôture était debout, le bois nécessaire aux trois autres côtés débité et prêt à être dressé, lorsque les habitants de Saint-Germain s'émurent de ce travail menaçant pour leur promenade favorite.

Les propriétaires notables, le clergé, les fonctionnaires et les autorités de la ville adressèrent, le 21 mai 1813, la lettre suivante au ministre de la guerre :

« A S. Exe. Monseigneur le duc de Feltre, ministre secrétaire d'Etat de la guerre.

» MONSEIGNEUR,

» Les habitants delà ville de Saint-Germain en Laye, informés qu'ils sont à la veille de perdre une partie de la belle promenade du Parterre, ont l'honneur d'exposer à Votre Excellence que ce jardin est leur unique ressource et que les en priver, c'est anéantir la valeur de toutes leurs propriétés.

» Sa Majesté impériale et royale, touchée de leurs très-humbles représentations, a daigné, par l'intercession de la reine Hortense, leur en assurer la conservation.

» La ville de Saint-Germain ne peut se flatter de recouvrer son ancienne existence que par l'attrait de sa situation et c'est surtout la belle promenade du Parterre conduisant à la terrasse qui détermine beaucoup de personnes à venir se fixer dans cette ville.

» La clôture provisoire projetée dans le Parterre n'ayant pour objet que d'y former une enceinte pour l'exercice des élèves de l'École, les habitants osent prendre la liberté de Vous observer, Monseigneur, que les évolutions peuvent avoir lieu- sans clôture, comme elles s'y font journellement, et que si Votre Excellence le jugeait à propos, rien ne serait plus facile d'assurer la parfaite tranquillité de ces évolutions en plaçant dans le Parterre, toutes les fois  qu'elles auraient lieu, un détachement de la garde nationale de Saint-Germain, qui veillerait à ce que le public ne traversât pas l'espace parcouru par les élèves ni ne s'approchât d'eux en aucune manière.

Cette surveillance delà garde nationale, qui serait rigoureusement observée et à laquelle on ajouterait la précaution de fermer les grilles du Parterre, équivaudrait à la clôture et en épargnerait les frais. Ce moyen, adopté par Votre Excellence, serait un bienfait pour la ville de Saint-Germain d'autant plus précieux qu'il en résulterait pour elle la conservation de ses propriétés et l’accroissement de sa population. »

Pleins de confiance en la bonté de Votre Excellence, les habitants conserveront avec la plus vive reconnaissance le souvenir de ce bienfait. »

Suivent trois pages de signatures des personnes les plus considérables de la ville.

La pétition eut un plein succès. On suspendit les travaux de clôture, et on dressa le devis des terrains à acquérir pour établir une carrière sur un autre emplacement. Ce devis montait à 600,000 francs, et resta sur le papier.

Dès cette époque, du reste, l'établissement souffrit des revers de nos armes et des sacrifices imposés au trésor public. Les améliorations, les achats d'immeubles, tout fut suspendu. Préoccupé de réorganiser ses légions et de sauver la monarchie, l'Empereur ne pouvait songer à son école de cavalerie que pour y puiser de nouveaux officiers.


[1] En 1812, le pain de munition était loin d'égaler en qualité celui que mangent aujourd'hui nos soldats. Il était fabriqué en Farine de méteil de trois quarts froment et un quart seigle, avec extraction du son à 15 pour 100 de la farine brute, ce qui lui Donnai tune couleur noirâtre.

En1822, une ordonnance royale prescrivit la fabrication de ce Pain avec des farines de pur froment, blutées à 10 pour 100 d'extraction de son. En 1846, le blutage se fit à 15 pour 100. Enfin, un décret impérial du 30 juillet 1853 a ordonné que les farines provenant de blé tendre, employées à la fabrication du pain de troupe seraient blutées au taux d'extraction de 20 kilogrammes de son pour 100 kilogrammes de farine brute, ce qui a rendu ce pain d'une qualité supérieure et presque blanc. [2] La note de l'élève déjà cité plus haut témoigne qu'avant la Visite de l'Empereur, la nourriture était non moins détestable que le Liquide qui l'accompagnait. Les élèves prenaient leurs repas debout, Dans la chambrée, autour d'une table circulaire, et mangeaient à la gamelle en y plongeant alternativement leurs cuillers, comme cela se pratiquait alors dans l'armée.  [3]  Lettre du général de la Roncière au ministre de la guerre, 15 avril 1812. [4] La facture du linge et de la vaisselle de table s'élève à 2073fr. Elle comprend 80 nappes à21fr. 50c. l'une, soit : 1720f. 60 plats de faïence de Rouen à 1 fr. ; 48 id. creux à 1 fr. 50 c. ; 800 assiettes à 3 fr.73c. la douzaine, des carafes, salières etc.  [5] Les élèves ne demeurèrent jamais trois ans dans l’École.

Le 1er octobre 1813, l'institution ne possédait plus que 146 élèves.

Au 1erjanvier 1814, elle en comptait 156, dont 28 boursiers, et 153 chevaux.

Enfin, au 1er juillet suivant, elle était réduite à 76 élèves, dont 25 boursiers. Il n'y avait plus dans les écuries que 79 chevaux du manège et 12 d'escadron.

En cette année néfaste, l'École, restreinte à la pension des élèves, manquait des ressources nécessaires à son entretien. Sa détressé devint extrême ; les fournisseurs refusaient à la maison la continuation de leur crédit, et la caisse vide de l'Ecole fut sur le point de refuser des appointements aux officiers et aux fonctionnaires. Le ministre de la guerre se vit contraint de répondre par un secours d'urgence aux sollicitations pressantes du conseil d'administration.

Enthousiastes de l'Empire, les élèves ne purent accueillir avec indifférence les événements du mois de mars 1814. La chute de l'Empereur les jeta dans la consternation. Le 30 mars, au moment où le canon de Montmartre leur apprit que Paris tentait généreusement de faire face à toutes les forces de l'invasion, ils invoquèrent avec énergie le devoir sacré de prendre part à la lutte, et de verser leur sang pour la défende commune.

Les chefs résistèrent à leur patriotique injonction, parce qu'une armée ennemie s'interposait entre Saint-Germain et la capitale, et qu'ils ne se reconnaissaient pas le droit de sacrifier celte précieuse jeunesse, dont ils répondaient devant le souverain et devant les familles.

Peu s'en fallut que, sourds à tous les arguments, les élèves ne méconnussent les ordres du général, et que l'ardeur virile qui échauffait ces jeunes tôles ne les poussât à la sédition. Renfermés dans l'enceinte du château dont on avait verrouillé les portes, ils s'irritèrent contre les rigueurs d'une inflexible mais prudente décision, et dans leur colère ils brisèrent les vitres, dont les éclats volèrent dans les fossés[1].

Il est des devoirs douloureux à remplir. Les officiers de l'École de cavalerie le connurent dans cette pénible circonstance en maintenant leur ferme attitude jusqu'à la fin de cette funeste journée.

Le 1er août de la même année, une ordonnance royale supprima l'École do cavalerie dé Saint-Germain en Laye. Cette ordonnance décidait que les élèves seraient versés à celle de Saint-Cyr pour y jouir des avantages attachés à leur position. Les chevaux du manège passèrent aux écuries du roi et ceux d'escadron au dépôt central de cavalerie.

Le 1er mars 1815, une nouvelle école de cavalerie fut ouverte à Saumur dans l'ancien quartier des carabiniers, et put continuer presque sans interruption l'enseignement équestre dans l'armée.

L'Ecole de Saint-Germain avait eu cinq années d'existence, non sans distinction ; elle fût parvenue à de hautes destinées, si l'Empereur n'eût abdiqué le pouvoir.

Pendant ces cinq années, 558 numéros matricules prirent rang sur les contrôles de l'établissement. De ces numéros, il faut en retrancher 60 environ affectés à des jeunes gens qui ne rejoignirent pas l'institution ou optèrent pour d'autres écoles. Quelques-uns, enregistrés comme élèves pensionnaires, devinrent ensuite entretenus ou boursiers sous un autre numéro, en sorte qu'en réalité le chiffre des élèves n'atteignit pas 500. Le numéro matricule 1 appartient à l'élève Foubert provenant de Saint-Cyr qui ne rejoignit pas, et le n° 558 à l'élève Sciamanna.

Trois cent seize élèves sortirent de l'École de Saint-Germain revêtus de l'épaulette de sous-lieutenant, les autres rentrèrent dans leurs familles ou furent dirigés sur Saint-Cyr à l'époque du licenciement.

Voici la date des diverses promotions avec le nombre des élèves promus :

Du 29 juin 1810h la fin de l'année. 6 s.-lieut.

Du 20 juillet 1811                   12

Du 31 juillet 1811                   1

Du H mars 1812                     4

Du 15 mars 1812                    2

Du24 avril 1812                     47[2]

Du 24 septembre 1812           6

Du 28 janvier 1813                7

Du 30 janvier 1813                105

Du 18 mars 1813                    20

Du 8 décembre 1813              2

Du 19 février 1814                 30

De lévrier à mars 1814          2

Du 30 mars 1814                   67

Promotions isolées d'avril en juillet

1814                                        4

Du 14 juillet 1814                   1

Total . . . . 316 s.-lieut.

La date des sorties était aussi peu régulière que celle des admissions, comme l'indique ce tableau. Le premier élève promu officier fut M. de Clermont-Tonnerre, nommé au 13° régiment de cuirassiers le 20 juin 1810, et le dernier M. Saint-Firmin, nommé le 14 juillet 1814, à la veille du licenciement.

Parmi ces jeunes gens, un grand nombre étaient issus de familles auxquelles s'attachait une célébrité d'origine déjà ancienne ; d'autres ne durent qu'à la distinction de leurs travaux dans les hautes sphères de l'armée ou do l'administration les splendeurs de leur propre lustre ; ils en ont fait rejaillir l'honneur sur l'institution qui leur ouvrit l'accès d'une si belle carrière.

Dans la liste des élèves, nous avons remarqué les noms de MM. de Ravignan, devenu officier supérieur ; Pellion, général de division ; Bonafous-Murat, aide de camp et neveu du roi Murât ; de Mailly, lieutenant-colonel, aide de camp du duc de Bordeaux ; de Chalendar, devenu général de division ; Despérais du Neuilly, général de brigade ; d'Oultremont, tué à l'ennemi en 1814 ; Rodriguez de Vosta Yoega, de Rétimont, d'Hoene, Stienhuysse, d'Hann, aide de camp du roi des Belges, ces cinq derniers appartenant à la Belgique; Spinola à l'Italie ; de Clermont-Tonnerre, de Maupeou, de Cauvigny, de Suleau, ancien préfet ; Worms de Romilly, sous-intendant militaire ; de Bois-le-Comte, général de division; de Bauffremont, lieutenant-colonel, aide de camp du duc de Bordeaux; Rilliet, général de division ; de Barbançois, sénateur ; de Morell, général de brigade ; Passy, ministre des finances ; Berryer, général de brigade ; de Cossé-Brissac, lieutenant-colonel aide de camp du duc de Bordeaux ; de la Rochefoucauld, de Lusignan, de Vincent, ancien préfet du Rhône, sénateur ; de Mornay, Jacqueminot, d'Oullenbourg, lieutenant-colonel; Martin de la Bastide, de Saint-Sauveur, Dervieu-Duvillars, officier supérieur ; de Chavanes, d'Andigné de Mayneuf, de Montesquiou, Molitor, fils du maréchal, Scherer, fils du général, Maupoint de Vaudeuil, fils du commandant de l'École, les trois frères de Chiseuil, Allier, ancien capitaine et député, sculpteur d'un très-grand mérite ; Lacrosse, ancien ministre, sénateur.

Au-dessus de ces individualités brillantes, plane une des plus pures et des plus glorieuses illustrations de notre pays.

L'élève Regnaud de Saint-Jean-d'Angély, entré à l'école de Saint-Germain, sous le numéro matricule 295, et nommé sous-lieutenant à la grande armée le 21 septembre 1812, est devenu maréchal de France et commande aujourd'hui la garde impériale.

Fils d'un homme dont le nom brille en caractères éclatants dans le panthéon historique du premier Empire, et dont un bronze immortel consacre la mémoire vénérée au sein de sa cité natale, orgueilleuse d'une telle origine, le maréchal Regnaud de Saint-Jean-d'Angély a soutenu avec autorité la grandeur de l'héritage paternel.

Dévoué à son prince et à son pays, fidèle à ses convictions et au culte de l'honneur qui environna son berceau, il a porté son épée, du jour où il l'a tenue, sur tous les rivages rendus célèbres en ce siècle par nos grandes guerres, et il a mérité que la voix du souverain proclamât sur le champ de bataille de Magenta, qu'il s'était couvert de gloire.

Une école militaire qui a formé de tels hommes au métier des armes, peut fièrement revendiquer sa place dans l'histoire de nos institutions, quelle qu'ait été la courte durée de son existence.


[1] Note de M.Bellavoine, ancien maire du Pecq, témoin oculaire de ce fait.[2] Les cinquante-trois élèves nommé sous-lieutenants les 24 Avril et 21 septembre 1812, furent ceux qui durent leur promotion anticipée à la visite de l’Empereur.

XIII

LE PÉNITENCIER MILITAIRE.

Le roi Charles X, alors qu'il s'appelait le comte d'Artois, nourrissait sur Saint-Germain des desseins dignes de l'éclat du rang suprême. La Restauration cependant ne trouva ni les ressources ni le loisir nécessaire à leur réalisation. A peine put-elle consacrer quelques sommes au casernement des gardes du corps établis dans le château et aux réparations les plus urgentes de la chapelle.

Le monument était encore une fois livré à sa morne solitude lorsque, sous le gouvernement de Juillet, une idée généreuse et féconde, la création des pénitenciers militaires, attira sur lui l'attention du département de la guerre.

Cette fondation, due au maréchal Soult, ministre de la guerre, tendait à faire participer l'armée eu bienfait de la grande et libérale institution moderne qui a pour but d'améliorer le moral et le sort à venir des détenus, par l'obligation du recueillement et du travail[1] . Elle fut consacrée par une ordonnance royale de 1832, et au mois de janvier suivant, notre premier pénitencier militaire fut installé dans les bâtiments de l'ancien collège Montaigu, déjà affecté à une prison et situé entre la maison d'éducation do

Sainte-Barbe et le Panthéon.

La population militaire dévolue aux pénitenciers n'est pas composée de criminels endurcis par le temps ni rendus incorrigibles par les mauvaises passions, mais bien de soldats qui doivent subir une peine d'emprisonnement de six mois au moins, par suite de condamnation ou de commutation d'une peine plus forte.

Le régime auquel ils sont soumis, imité de celui des maisons centrales de correction, consiste dans la réclusion cellulaire pendant la nuit et dans l'application durant le jour à des travaux rétribués exécutés dans des ateliers intérieurs communs, sous une surveillance constante et l'obligation d'un silence absolu.

En certains cas, le régime pénitentiaire peut être aggravé par la réclusion diurne et nocturne dans les cellules de correction.

Le produit du travail des détenus est destiné en partie à former une masse qui doit pourvoir aux dépenses générales de l'établissement ; le surplus leur est personnellement attribué pour leur composer une masse individuelle d'épargnes.

L'instruction primaire et l'assistance religieuse forment encore une des bases du régime habituel des pénitenciers militaires dont tous les agents doivent atteindre par une action incessante la réforme morale des détenus.

Il est passé avec des fabricants ou entrepreneurs des marchés qui ont pour objet l'établissement d'ateliers de travaux industriels dans l'intérieur du pénitencier.

Les détenus qui n'ont aucune profession manuelle sont soumis à un apprentissage qui peut devenir un jour pour eux une source de bien-être.

Il était utile d'entrer dans ces détails pour faire comprendre que l'essai du régime pénitentiaire, avec les modifications nécessitées par l'état militaire des personnes, devait donner à la prison de Montaigu les plus heureux résultats. Mais à peine ces résultats se produisaient-ils que les architectes déclarèrent que cet édifice cinq fois séculaire chancelait sur ses assises et menaçait ses habitants. Cette antique construction d'ailleurs était vouée à une démolition prochaine par les plans d'amélioration et d'embellissement des abords du Panthéon[2]. Il fallait déplacer le foyer de l'œuvre nouvelle sous peine d'en perdre les avantagés acquis.

Le château de Saint-Germain parut propre à cette substitution. Le choix n'était sans doute pas heureux au point de vue de la grandeur des souvenirs qui se rattachent au royal monument. On lui enlevait son caractère originaire, on le ravissait par une claustration légale à l'art et à la science, mais le temps pressait et le manque absolu de local ne permettait pas d'alternative.

Une commission envoyée à Saint-Germain jugea, après un examen approfondi, que, par son isolement, sa situation, sa solidité et ses principales distributions, le château convenait à la destination qu'on lui assignait, autant que cette convenance pouvait se rencontrer dans un bâtiment qui n'était pas spécial à cette affectation. Il appartenait en ce moment au domaine de l'État et se trouvait dans les attributions du ministre des finances. Le 17 juillet 1833, une ordonnance royale le plaça dans celles du ministre de la guerre.

L'examen du génie militaire lit reconnaître que l'abandon dans lequel on laissait le monument depuis de longues années le conduisait à un délabrement précoce qui faisait d'une année à l'autre d'effrayants et rapides progrès. C'était surtout la charpente qui souffrait de ce défaut d'entretien ; les poutres, les solives, la toiture tombaient en ruines.

Un devis estimatif porta les dépenses d'appropriation à 306,150 francs et celles des grosses réparations à 149,600 francs, ce qui donnait un total de 455,750 francs. Dans ce devis, la construction des cellules était évaluée à 150,000 francs.

Moyennant ces dépenses, le pénitencier pouvait soumettre au système cellulaire 537 détenus, dont 45 au régime de correction. Pour établir un si grand nombre de cellules, on sépara horizontalement par le milieu une partie des étages, c'est-à-dire que d'un étage on en fît deux, et on isola les prisonniers par de fortes cloisons. La cellule avait 2m, 30 de longueur sur lm 80 de largeur.

On conserva le rez-de-chaussée du château pour les ateliers de travail, les cuisines, les réfectoires, la salle de bains, le parloir, le corps de garde et les bureaux.

Suivant le désir manifesté par le roi, les pavillons des appartements royaux furent respectés et dévolus uniquement au culte-imposant du passé.

Les fossés servirent de promenoirs. Afin de les dissimuler à l'extérieur, un mur de huit pieds masquait l'entre-sol du côté de la ville, en sorte que du fond du fossé au couronnement de ce mur, l'élévation atteignait environ 10 mètres. Toute communication avec le dehors devenait impraticable.

L'entrée, monumentale de Louis XIV, qui s'ouvre sur la façade méridionale, fut murée, le pont supprimé et on ne laissa d'autre issue au pénitencier que la grande porte qui fait face à l'église.

La contrescarpe, dont le revêtement en maçonnerie roulait dans les fossés, fut relevée en pierres détaille. Au commencement de l'année 1836, ces divers travaux étaient terminés, et au mois d'avril le pénitencier de Montaigu put être transféré à Saint-Germain.

La direction en fut confiée au général Boileau, maréchal de camp, qui fa conserva jusqu'en 1839 où elle passa aux mains du lieutenant-colonel d'état-major Brès.

En 1837, l'établissement ne contenait que 75 détenus.

Le rapport d'inspection générale de cette année constate que l'architecte avait tiré un heureux parti du château en l'affectant à sa destination, que les travaux d'appropriation avaient été dirigés avec intelligence, que les, détenus étaient bien nourris et traités avec bienveillance. On reprochait aux ateliers du rez-de-chaussée d'être trop étroits et mal éclairés.

C'est cette absence de lumière sous les voûtes sombres du monument qui avait déjà frappé l'empereur Napoléon Ier, en 1812 ; lorsque dans la visite à l'école de cavalerie, il ordonnait le déplacement du parloir situé au rez-de-chaussée.

Peu à peu, le personnel du pénitencier s'augmenta, les ateliers de travail s'organisèrent, et voici quelle était sa situation à l'époque de son plus grand développement.

Le personnel des fonctionnaires comprenait : Un officier supérieur commandant, un capitaine commandant en second, un lieutenant, un sous-lieutenant, un agent comptable quatre sous-officiers adjoints au comptable, et vingt et un adjudants ou surveillants.

Les condamnés étaient ainsi divisés :

Au service intérieur               11 employés.

Chaussonniers                       96

Brossiers                                115

Serruriers                               48 Cordonniers. .... *73 —

Boutonniers                           38

Tailleurs                                 56

Cuisiniers                               4

Total                    441 employés.

59 détenus manquaient au complet[3] (1).

Les cours de l'école primaire étaient suivis par 321 élèves.

Enfin, on comptait 502 cellules ordinaires garnies de la demi-fourniture de l'administration des lits militaires, substituée au hamac, 5 cellules de correction et 35 cellules ténébreuses sans mobilier et pourvues seulement de paille.

La journée était bien employée au pénitencier militaire de Saint-Germain. Un observateur contemporain nous en a laissé le récit ; nous lui emprunterons quelques passages que le lecteur lui saura gré de nous avoir transmis sur cette maison qui n'est plus[4] :

« A six heures du matin, en hiver, un tambour choisi parmi les prisonniers bat la diane, signal du réveil ; les sous-officiers surveillants prennent les clefs de leur division respective, et vont ouvrir les cellules. Chaque détenu nettoie sa demeure nocturne, plie ses couvertures et le sac de campement dans lequel il couche; les ablutions corporelles ont lieu dans les corridors, du 1eroctobre au 1er avril, et le reste de l'année dans la cour ; tous ces détails d'une propreté parfaite sont scrupuleusement surveillés et s'exécutent en silence.

» Environ un quart d'heure après, les détenus descendent en ordre ; dans la cour ; l'appel a lieu delà même manière et avec les mêmes batteries que dans la ligne, les hommes sont formés en bataille sur trois rangs et inspectés. La distribution de pain se fait immédiatement.

Aussitôt après, au commandement de l'adjudant de semaine, tous les détenus sont conduits en ordre et à son de caisse à leurs ateliers. Chacun d'eux prend la place qui lui est assignée et se met à l'œuvre ; à l'exception d'explications données à haute voix parles contre-maîtres, un silence complet règne partout ; rompre ce silence est un cas de punition.

» A huit heures, visite du chirurgien-major. Les malades dont l'état exige cette translation sont envoyés à l'hôpital du lieu ; là, dans une salle consignée, ils reçoivent, comme tous les autres malades, ces soins touchants que l'on rencontre partout où se trouvent les dignes soeurs de charité.

» A onze heures du matin, un roulement donne le signal du repas, les hommes sortent des ateliers en ordre et se forment en bataille ; au commandement de l'adjudant, ils entrent au réfectoire, tous s'arrêtent devant leur place accoutumée et se tiennent debout ; à un coup de baguette, tout le monde s'assied et le repas commence.

» Les rations sont individuelles ; elles consistent pour le repas du malin, les mardi, jeudi et dimanche, en une soupe grasse et une portion de viande désossée pesant 92 grammes, et pour le repas du soir, les mêmes jours, en une soupe aux légumes. Les autres jours de la semaine, les détenus reçoivent pour le repas du matin une soupe aux légumes, et pour le repas du soir une portion de légumes assaisonnés.

Les détenus qui se conduisent bien peuvent améliorer cette nourriture à leurs frais.

» A onze heures et demie, un nouveau coup de baguette annonce la fin du repas ; les hommes, silencieux, se lèvent, sortent en ordre et vont au préau de la récréation. Pendant que leurs camarades causent ou lisent des livres d'instruction appartenant à l'établissement, ceux qui sont illettrés vont assister à un cours d'enseignement mutuel.

» A midi et demi, après l'appel, les travaux recommencent et se prolongent jusqu'à sept heures. Le souper ne dure qu'un quart d'heure, la retraite se bat et à huit heures un roulement annonce le coucher.

Chaque homme emporte dans sa cellule son bidon rempli d'eau ; les portes sont fermées et les clefs rapportées à un poste intérieur, où elles restent sous la responsabilité de deux surveillants de garde. Pendant la nuit, un officier de service fait, dans l'intérieur, trois rondes pour s'assurer s'il n'y a plus d'hommes malades ou de tentatives d'évasion, et le commandant d'une garde de vingt-six hommes, placée au pénitencier, est chargé des rondes extérieures.

» L'été n'apporte à ce régime d'autre changement que d'avancer l'heure de la diane et de prolonger d'une heure la journée d'atelier, qui se trouve ainsi portée à onze heures de travail.

» Le dimanche est un jour plus spécialement consacré aux travaux de propreté. Ce jour-là, chaque homme descend dans les préaux son sommier, son sac de campement, sa couverture et son oreiller pour les battre ; les cellules sont frottées, les portes et les serrures nettoyées à fond. Après une première inspection des sous-officiers, les prisonniers, dans leur tenue la meilleure, vont assister à la messe dans la chapelle où Louis XIV fut baptisé. Du haut de cette chaire qu'ont occupée les plus grands orateurs chrétiens, un aumônier leur fait une instruction religieuse.

» Ces touchantes allocutions ne sont pas les seuls moyens que l'on emploie pour fortifier dans le cœur des prévenus le désir de leur régénération morale ; le commandant seconde puissamment tous les sentiments qui peuvent ramener au bien ces jeunes citoyens.

Un registre de moralité est établi avec un soin scrupuleux et présente un compte ouvert à chaque homme, enregistrant exactement les progrès successifs dans la conduite et le travail, ainsi que les punitions et les motifs de punition. A deux époques de l'année, nu 1er mai et dans le mois de novembre, le commandant examine les titres que peut avoir chaque détenu à la clémence royale, mais cette faveur ne peut s'étendre qu'à ceux qui ont au moins subi la moitié de leur captivité, les lettres de grâce qui remettent ou réduisent la peine sont lues à la grande, revue du dimanche, à midi, en présence de tous les détenus formant le carré. C'est là un beau jour pour tous et pour ceux qui sont rendus à l'armée, à leur famille, et pour ceux à qui la délivrance de leurs amis semble dire : méritez, espérez. »


[1] Il existe actuellement quatre pénitenciers militaires en France : au fort de Vauves, à Metz, à Besançon, à Avignon et trois dans nos possessions d'Afrique dont deux à Alger et un à Douera.  [2] Le collège de Montaigu, édifié en 1314 par l’archevêque chancelier de Montaigu, a été démoli en 1814. [3] Situation du 22 juillet 1854. [4] Illustration du 27 janvier 1844.

A ces détails, nous ajouterons que chaque malade non hospitalisé occupait une cellule dite d'infirmerie, où la nourriture et les remèdes prescrits par l'officier de santé lui étaient apportés.

Le pain, le chauffage, l'éclairage, le couchage et l'habillement qui se rapprochait beaucoup de la tenue militaire étaient fournis par les établissements de ces services.

Les jours fériés, les détenus pouvaient être visités par les personnes qui en avaient obtenu la permission du commandant, et ces visites avaient lieu dans un parloir commun divisé en deux parties par une grille double.

Dans le but de stimuler sans cesse la pensée des prisonniers vers un retour au bien, des sentences morales étaient écrites en, gros caractères sur les murs, dans les cours, préaux, réfectoires, ateliers, corridors et dans la salle d'enseignement mutuel.

Parmi ces inscriptions, qui disparaissent chaque jour dans les travaux de restauration, nous avons recueilli les suivantes :

« Quiconque enfreint la loi n'est pas digne de vivre. »

« Tout citoyen doit servir son pays. Quiconque s'y refuse doit y être forcé. »

« L'homme le plus coupable est celui qui justifie son crime en accusant la société qui le condamne. »

Dans la chapelle :

« L'oubli de la religion conduit à l'oubli des devoirs de l'homme. »

« L'insensé seul peut dire en son coeur, il n'y a pas de Dieu. »

Dans un atelier :

« Le travail du corps délivre des peines de l'esprit. »

Dans le préau d'un fossé :

« Point de probité possible avec la passion du jeu, on commence par être dupe, on finit par être fripon. »

Sous la corniche enfin de la salle de Mars :

« On peut ne pas rougir de ses fautes quand on a tout fait pour les réparer.»

« Renoncer à l'estime des hommes, c'est se contraindre à l'infamie. » -

Si ces maximes religieuses ou philosophiques portaient avec elles l'heureux privilège d'inspirer de plus généreux sentiments à des hommes qui avaient oublié leurs devoirs en un jour d'égarement, certains esprits rebelles refusaient de s'y soumettre ou de les comprendre. Un témoignage en est resté tracé de leurs mains sur les murs qui tombent en ce moment.

Des inscriptions au crayon ou au charbon désignent, dans ce grand nombre de détenus, des hommes, d'un orgueil insensé, aigris sans doute par les rigueurs de la claustration et dont l'âme entrait en révolte contre leurs chefs ou la société.

A côté de ces tristes mais rares souvenirs de la captivité, les prisonniers en ont légué aux cloisons de leurs cellules un très-grand nombre qui impriment à ces ruines l'aspect le plus original.

Ce sont des dessins au charbon, des peintures à l'huile, de simples fresques à la colle et des sculptures taillées dans la muraille. Ces étranges compositions, dues au loisir de la prison, révèlent chez quelques-uns des artistes improvisés qui en furent les auteurs, sinon un talent inné, au moins un goût prononcé pour ce genre de travail.

Les uns, rêvant les splendeurs d'un salon luxueux, s'étaient servis du pinceau pour figurer sur les murs blanchis à la chaux de leurs pauvres demeures des allégories chaudement encadrées dans des panneaux multicolores.

D'autres, plus modestes, empruntaient leurs modèles aux réminiscences de la nature et embellissaient leurs réduits de paysages au fusain ou de guirlandes de fleurs.

Il s'en trouvait encore qui, pour satisfaire leurs illusions, décoraient les lambris de leurs cellules d'ornements de salle à manger et d'attributs culinaires.

La sculpture avait rencontré dans l'un des détenus un interprète plus habile que la peinture. C'était un soldat assez indiscipliné qui se refusait au travail manuel de la maison et que l'on avait enfermé dans une cellule de correction.

Cette cellule, située dans le pavillon du sud, prenait jour par une fenêtre dont les embrasures datant du château de la Renaissance s'ouvraient dans île larges proportions. La pierre profonde de ces deux embrasures avait été pour lui le prétexte et le moyen de l'établissement d'un véritable musée de sculpture. Il y travailla sans doute deux années, car l'une des embrasures porte l'inscription : Exposition de 1845, et l'autre Exposition de 1846.

La pierre fut attaquée par lui sur toute sa surface environ, d'abord avec un simple couteau, ensuite avec un ciseau et un maillet que la tolérante administration de la maison ne lui refusa point. Sur ces murs, il s'exerçait à tous les genres : bustes, fleurs ; allégories, trophées, ornements. Il ne se bornait pas au bas-relief, il creusait la pierre avec assez de patience pour en faire sortir une figure entière. C'est ainsi qu'en cette solitude d'où un travail persévérant sut chasser l'oisiveté, il a taillé une statuette de, la Saône appuyée sur son urne, une vierge, une chapelle gothique et d'autres œuvres qui ne sont pas dénuées de mérite. Dans cette réunion d'objets divers, il n'avait point oublié la clef qui le tenait sous les verrous, il la sculpta de grandeur naturelle et entoura son musée d'une chaine de pierre empruntée à la muraille. Une inscription gravée en relief témoigne que le prisonnier n'abandonna pas ce travail des longues journées de la captivité sans un certain regret et qu'il avait la conscience de la fragilité de son oeuvre.

Comme il ne pouvait écrire avec le poste : Exegi momentum perenius oere, il recommanda ses sculptures au visiteur par ces simples mots : 

« Qui touche, casse. »

A la révolution de février 1848, le pénitencier de Saint-Germain fut complètement désorganisé. Une bande d'insurgés en ouvrit les portes aux détenus. La liberté à laquelle ceux-ci n'étaient pas préparés ne leur apporta pas la joie habituelle d'un pareil bienfait.

Sans asile, sans moyens d'existence, beaucoup regrettèrent cette inutile violation de la loi qui, en toute autre circonstance, eût entouré leur départ d'une indispensable protection.

Plus disciplinés que la foule triomphante qui avait rompu leurs liens, ils rejoignirent les corps auxquels ils appartenaient ou se remirent eux-mêmes entre les mains de l'autorité militaire qui les dirigea sur d'autres pénitenciers. Un encombrement fâcheux pour ces établissements fut le seul résultat obtenu par l'acte irréfléchi d'une multitude violente.

Après les événements du mois de juin de la même année, le pouvoir exécutif affecta le château de Saint-Germain à l'incarcération des insurgés pris dans ces néfastes journées, mais ce projet ne reçut pas son exécution, et quelques mois plus tard le monument fut rendu à sa destination.

Voici quels ont été les commandants du pénitencier depuis son origine jusqu'au jour où il fut fermé.

Dès le début, c'est-à-dire de 1836à 1839, l'établissement fut sous la direction de M. le général Boileau, maréchal de camp. M. Brès, lieutenant-colonel d'état-major, lui succéda. Vinrent ensuite aux dates ci-après : MM. Bain-Boudonville, lieutenant-colonel d'état-major, 19 septembre 1846 ; Leroux, lieutenant-colonel d'état-major, 10 mai 1848 ; Courtois d'Hurbal,

Lieutenant-colonel d'état-major, 10 septembre 1848 ; Tïsseuil, chef d'escadron d'état-major, 30 novembre 1850 ; Gaulard de Sandrax, chef d'escadron d'état-major, 10 avril 1852 ; Darquier, chef d'escadron d'état-major, 3 décembre 1854 jusqu'au 4juillet 1855.

L'établissement d'une prison militaire dans la demeure de nos rois n'avait jamais obtenu l'assentiment de la population de Saint-Germain.

Le 28 juin 1840, une pétition revêtue de 386 signatures et appuyée par le conseil municipal fut présentée au roi Louis-Philippe. Elle demandait l'évacuation du pénitencier.

La délibération des magistrats municipaux, annexée à la pétition, était conçue en ces termes :

« M. le président donne lecture au conseil d'une demande qui lui a été adressée en communication le 24 janvier par M. Gallois, propriétaire du pavillon Henri IV.

» Cette demande contient l'expression des regrets qu'éprouve M. Gallois de voir l'antique château de Saint-Germain transformé en pénitencier et l'extrême désir qu'il aurait de le voir rendu à une destination plus convenable, et plus digne des beaux souvenirs qui s'y rattachent. Le conseil déclare qu'il partage à cet égard les sentiments de M. Gallois ainsi que ses

voeux, et qu'il appuie d'avance toutes les demandes qu'il pourrait faire dans ce sens auprès du roi ou de ses ministres, persuadé qu'il ne pourrait en résulter pour la ville de Saint-Germain que de très-grands avantages.

» Fait en séance le 8 février 1840. »

Le gouvernement saisi de cette importante question ne crut pas devoir souscrire aux vœux des habitants de Saint-Germain, parce qu'on avait consacré 500,000 fr. à l'installation du pénitencier et qu'il ne pensait pas qu'un tel sacrifice dût rester stérile. D'un autre côté, l'évacuation de l'établissement eût jeté dans l'embarras le ministre de la guerre qui déclarait n'avoir pas d'autre local à la disposition des condamnés.

On ne put néanmoins s'empêcher de constater dans les hautes régions administratives que l'appui du conseil municipal de Saint-Germain, prêté en de telles circonstances à un si grand nombre de signataires, constituait un fait grave dont il y avait lieu de se préoccuper pour l'avenir.

Il était réservé à l'initiative impériale de donner aux vœux des habitants et aux souvenirs de l'histoire une légitime satisfaction.

Dès 1853, on agita la suppression du pénitencier et on nomma une commission pour en étudier le déplacement.

Le voyage de la reine d'Angleterre en France précipita le dénouement de la question. La reine ayant manifesté leo désir de visiter le dernier asile de Jacques II, l'évacuation immédiate du château fut ordonnée et op transféra l'établissement à Alger.

Les détenus quittèrent Saint-Germain le 10 juillet 1855 au nombre de 347 avec les destinations suivantes :

82 furent graciés et rendus à leurs corps.

60 furent transportés à la prison de Saint-François-d'Aire.

53 au pénitencier de Metz.

30 au pénitencier de Besançon.

122 au pénitencier d'Alger.

Total. 347

Ce départ s'accomplit dans le plus grand ordre.

« Les détenus, dit un récit du temps, marchaient vers l'embarcadère du chemin de fer, deux à deux, accouplés par une légère chaîne de fer attachée aux poignets. Tous ces hommes, revêtus de l'uniforme gris des prisons militaires, portaient leurs sacs, et plusieurs y avaient joint les outils de leur profession, des masques, des fleurets, des boites à instruments de musique ; l'un d'eux même avait fixé derrière son dos un charmant rosier en fleurs, probablement cultivé pendant sa captivité[1]. »

A dater de ce moment, le château retourna au domaine de la couronne. Le département de la guerre en lit la cession le 17 juillet au ministère d'Etat et lui abandonna entre autres objets mobiliers six flambeaux d'église et deux tableaux donnés à la chapelle par- la reine Marie-Amélie.


[1] Industriel de Saint-Germain du 14 juillet 1855.

XIV

LE MUSÉE.

Nous voici au terme des vicissitudes du château de Saint-Germain. A l'heure où nous écrivons ces dernières lignes de son histoire, la façade de l'est et celle du nord ont repris leur splendeur native. C'est dans l'aile [du nord, dont l'intérieur s'harmonise avec le stylo de la Renaissance, que s'étalent aux yeux du visiteur les premiers éléments d'un musée qui, dans quelques années, renfermera d'incalculables richesses et où l'observateur pourra étudier les moeurs et les usages de nos aïeux, depuis le jour où notre sol a reçu la visite de l'homme jusqu'au temps de Charlemagne[1].

La période gallo-romaine y sera représentée de la façon la plus étendue, afin que nous puissions y déchiffrer l'histoire de ces fiers ancêtres qui, en Italie, jetaient dans la balance leur épée victorieuse, et dans la Gaule s'ensevelissaient sous les ruines d'Alesia.

Rez-de-chaussée. — Le rez-de-chaussée de la façade occupée du monument est déjà consacré aux oeuvres de cette période. Il contient les moulages des médaillons de l'arc de Constantin à Rome, dus à la munificence impériale. Ces médaillons, qui ont deux mètres de diamètre, ainsi que d'autres bas-reliefs d'une dimension beaucoup plus colossale, faisaient primitivement partie d'un arc triomphal élevé à la gloire de Trajan.

La première salle du rez-de-chaussée comprend les sujets suivants :

Sacrifice à Apollon, — Sacrifice à Mars, — Sacrifice à Sylvain, — Sacrifice à Diane. Départ pour la Chasse ; — Chasse à l'Ours, — Retour de la Chasse. Retour de Trajan à Rome après la guerre des Daces, — Parthenaspates reconnu roi des Parthes par Trajan.

Deuxième et troisième salles : Trajan chez les Daces, Trajan ordonne la continuation de la Voie Appiènne, — Trajan apprend d'un transfuge dace que le Docébale a voulu le faire assassiner, — Trajan fait distribuer des vivres au peuple, — Parthamasiris, roi d'Arménie, demande la couronne à Trajan, — Trajan harangue les cohortes, —Trajan sacrifie aux dieux un porc, un bélier, un taureau, — Trajan chez les Daces.

Ce dernier moulage a 5 mètres de long sur 3 mètres de hauteur.

Dans ces deux salles se trouvent encore les objets ci-après, offerts par l'empereur : une statue d'Auguste trouvée, en 1863, dans les ruines de la villa de Livie, près de Rome ; une machine de guerre antique ; une catapulte de fer et de bois de grand module exécutée d'après les proportions fournies par Héron et Philon ; une catapulte de petit module, id ; une catapulte propre à lancer la flèche ou la pierre, exécutée d'après une représentation de la colonne Trajane, et une pierre sépulcrale de Julia Paullina, trouvée à Bourges en 1764.

Après avoir parcouru le rez-de-chaussée, on monte à l'entresol par l'escalier d'honneur, si correctement restauré, en rencontrant dans les corridors ou sur les paliers diverses pierres sépulcrales et entre autres celles de Pantanus, signifer de la Ve cohorte asturienne.

Entresol. —L'entresol ouvert depuis le 1er juin 1868 comprend quatre salles.

La première est consacrée aux bas-reliefs gallo-romains et renferme une série très-intéressante d'autels voués aux divinités gauloises, à la déesse Lahe, au dieu Sex arbor à la Mère des dieux etc... ainsi qu'une remarquable collection de pierres tombales.

Ces pierres sur lesquelles on représentait l'image du défunt avec les attributs de sa profession offrent une idée exacte du costume et des usages de nos ancêtres. On y reconnaît le maçon avec sa truelle à la main, le verrier avec sa pince et son creuset, le marchand de boissons avec son amphore qui verse le liquide, le soldat avec ses armes. Tous ont le torquès ou collier, la saye, ce vêtement national qui est aujourd'hui la blouse de l'atelier et des campagnes, la ceinture bouclée et quelques-uns le manteau.

Des pierres tumulaires sculptées à la mémoire de soldats ou de chefs présentent des bas-reliefs d'une belle composition, telles que celle de Favoleus soldat de la 14e légion et du cavalier Ubien Albanus.

Aux murailles sont appendus les fragments moulés de la colonne Trajane qui fournissent des documents à notre histoire, et aux coutumes de l'époque.

Enfin au milieu de la salle se dresse la statue d'un soldat gaulois, moulage du musée d'Avignon qui est un type de l'habillement et de l'équipement des guerriers qui résistèrent à César. Le grand manteau laisse le cou et une partie de la poitrine à découvert, l'épée à deux tranchants et à poignée avec pommeau est placée à droite, suivant l'usage celtique, l'armelle, est au bras droit, le bouclier ovale sur lequel tombent quelques franges du manteau, couvre l'homme aux trois quarts.

Ce bouclier, tel que Polybe le décrit est orné au centre d'un umbo de bronze qui en faisait la force, car, en général, le corps de l'arme défensive était de matière légère, osier ou cuir.

La deuxième salle de l'entresol ouverte le 1er août 1868, l'une des plus saisissantes et des plus instructives est destinée à l'histoire de la conquête des Gaules. L'Empereur en a fait lui-même les frais avec la sollicitude de l'historien de cette mémorable phase de nos annales. Cette partie du musée est le meilleur commentaire des commentaires de César, car elle met sous les yeux tout ce qui touche au récit sobre mais complet de ce grand capitaine sur sa guerre des Gaules.

Au centre se développent le plan en relief d'Alesia ou succomba Vercingétorix le dernier champion de la liberté gauloise, et la défense du camp de César sur le terrain ou celui-ci assiégea cette place. Puis voici le plan d'Avaricum (Bourges) avec le détail des attaques, les reproductions en miniature des camps romains, les machines de guerre du temps, les boulets de pierre et autres engins retirés des fossés d'Alesia et enfin une réduction du célèbre pont en bois sur lequel le vainqueur de Pompée passa le Rhin.

Autour de ces souvenirs sont suspendus en nombre considérable, les armes offensives ou défensives découvertes dans les fouilles d'Alesia, casques, glaives, lances, boucliers et jusqu'à des fers de cheval en usage en ces siècles. Ce sont des sortes de sandales qui ne laissent aucune incertitude sur l'antiquité de la ferrure dans les Gaules.

Les troisième et quatrième salles encore incomplètes appartiennent à l'anthropologie, c'est-à-dire à l'étude de l'homme dans ces âges reculés et à l'histoire naturelle appliquée à l'archéologie gallo-romaine.

A la sortie de l'entresol on franchit les marches qui conduisent au 1er étage et l'on rencontre sur le palier un très-joli autel voué à Hercule.

Premier étage. — Les trois premières salles de cet étage sont dévolues à l'époque ànté-historique, âge de la pierre. Elles renferment les collections offertes par le roi de Danemark, par MM. Boucher de Perthes, Lartet et Christy, et les dons de MM. de Breuvery, maire de Saint-Germain et Ph. Beaune, ancien attaché au musée.

Pendant la durée de ses fonctions, M. Beaune a pensé, à l'inspection de la collection de M. Boucher de Perthes que par similitude géologique, des fouilles, analogues à celles de la Picardie pouvaient être opérées à Saint-Germain et offrir les mômes résultats.

Cette heureuse idée a été le point de départ de ses découvertes qui prouvent jusqu'à l'évidence au point de vue topographique que le sol de Saint-Germain était habité par l'homme au moment du grand cataclysme qui amena l'immersion du globe.

Voici l'énumération faite par M. Beaune avec toute l'autorité de sa position, des objets les plus intéressants classés dans les premier et deuxième étages de l'aile nord du château.

« Dans la première salle, tous les produits des alluvions quaternaires, c'est-à-dire les collections de silex travaillés que l'on trouve mêlés aux ossements des animaux dont l'espèce est éteinte : l’Elephas primigenius,

le rhinocéros à narines cloisonnées , le grand hippopotame, le cerf d'Islande, l'ours des cavernes, etc. ; puis les brèches ossifères des cavernes de la Dordogne avec les débris du renne, de l'aurochs, du bouquetin de toutes ces races puissantes qui ont reculé devant l'invasion de l'homme ; les ossements ciselés, gravés, creusés, façonnés aux usages domestiques ou hiératiques par la main humaine ; la précieuse collection d'armes en silex offerte à l'Empereur par le roi de Danemark, le résultat des fouilles pratiquées dans les sablières du bassin de la Seine, et dans l'ordre des temps, le choix inimitable des objets découverts dans la Somme, par M. Boucher de Perthes, le père de l'archéologie antédiluvienne.

« La seconde salle est consacrée aux monuments sépulcraux mégalithiques.

Ici s'écrira l'histoire des rudes populations qui ont élevé les dolmens et les allées couvertes à l'ouest, au nord, au midi, partout où la terre a été arrosée du sang généreux de nos pères.

La civilisation commence à poindre, l'industrie de l'homme se développe, déjà il sait polir la pierre et ébranler ces masses rocheuses qui effrayent l'œil aux champs de Karnac ; il a découvert le secret de tailler le dur silex, et en l'ajustant dans un bois de cerf fendu, de s'en faire une arme meurtrière ; il fait sécher l'argile au soleil et invente l'art du potier ; il aiguise des os, et d'une arête de poisson fabrique une aiguille.

» Tous ces objets, qui intéressent toujours l'industriel et l'historien, sont classés par groupes selon leurs diverses provenances. En face des vitrines qui les renferment, on a placé la reproduction au vingtième des principaux

Dolmens de la même époque, sous lesquels ta plupart de ces débris ont été découverts.

« Le grand Tumulus-Dolmen de Gavrinis occupe à lui seul, quoique en réduction, la troisième salle. Qui déchiffrera les mystérieux caractères gravés sur le granit de ses parois intérieures ? Qui nous donnera la clef de ces hiéroglyphes, dont les enlacements étranges rappellent les primitives sculptures de l'Inde ou l'art plus grossier encore des décorateurs de Manitous en Amérique ?

« Après avoir donné un coup d'œil à la quatrième salle où sont réunies les inscriptions gauloises et les médailles de la même époque ; après en avoir admiré l'ameublement que l'on croirait l'œuvre d'une corporation d'ouvriers du XVIe siècle, pénétrons au second étage d'abord, au milieu des habitations lacustres. »

A la description de M. Beaune ajoutons quelques observations complémentaires sur les collections du premier étage.

La première salle est celle de la pierre travaillée par éclat, et appelée par les Anglais archéolithiques, c'est-à-dire des objets ou instruments en pierre dégrossie au moyen d'autres pierres avec une adresse que les contrefacteurs modernes n'ont pu atteindre.

Ce sont des haches, des marteaux, des scies, des couteaux, des pointes de lance ou de flèches, etc. Quelques haches ou marteaux ont été trouvés dans les tourbières munis de leurs manches en os ou en bois.

Les ossements d'animaux exposés dans cette pièce sont ceux d'espèces éteintes aujourd'hui, mais dont l'homme est le contemporain. Le mammouth y est représenté par divers vestiges et par une gigantesque défense.

La deuxième salle est celle de la pierre polie, ou néolithique, c'est-à-dire celle d'instruments en pierre dure de toutes variétés, travaillés avec une grande perfection. Presque tous ont été trouvés dans les dolmens, nécropoles souterraines de nos ancêtres, et indiquent d'une façon marquée les progrès de l'art et de l'industrie chez l'homme primitif, auquel le métal était inconnu. Ces dolmens ou allées couvertes ont été moulés à l'échelle du vingtième, par M. Maitre, avec un rare talent.

L'âge de la pierre polie est la période qui correspond à celle des animaux domestiques dont l'espèce n'est pas éteinte, mais qui, tels que le chamois, ont fui l'homme et nos régions pour se réfugier dans des retraites inaccessibles.

Les fragments qui tapissent la troisième salle sont les moulures de grandeur naturelle des pierres du fameux dolmen de Gavr'inis.

La quatrième salle est une des plus riches du musée.

Non-seulement elle renferme les monnaies de l'époque gallo-romaine, mais encore des bijoux de grande valeur, des bagues, des boucles d'oreille, des bracelets en or massif. Le visiteur ne la traversera pas sans s'arrêter devant un des plus beaux spécimens de l'orfèvrerie de cette époque, un vase en argent, trouvé dans les fossés d'Alesia, et sur les contours duquel l'artiste a ciselé une branche de myrte d'une charmante exécution.

Dans la salle qui suit, c'est-à-dire dans l'intérieur même du donjon restauré, on a ouvert, depuis 1868, une exposition provisoire d'objets gallo-romains, qui devront trouver place un jour dans les autres salons.

Ce sont des statuettes en terre cuite et en bronze, des vases de toute espèce, en terre, en métal, en verre ; des sucriers, des lampes funéraires, des colliers, des épingles à cheveux, des coins à frapper les monnaies, le sanglier gaulois, des armes grecques et latines des outils de toutes professions, des jouets d'enfants, et parmi ceux-ci de petits coqs en pierre, qui sont en ligne directe les ancêtres des coqs en sucre de nos étalages forains.

Dans un tableau se montrent des lambeaux d'étoffes romaines découvertes dans les tombeaux de Maizière, et sous une vitrine remarquablement fournie tous les instruments qui composaient la trousse d'un médecin oculiste.

A droite, en entrant, on a placé une armoire mérovingienne d'un travail authentique, et qui renferme avec des bijoux, des urnes, des poteries et des armes du temps, la redoutable francisque de nos pères.

Deuxième étage (salles 5 et 6). — Nous voici au milieu des objets enlevés aux habitations lacustres, c'est-à-dire aux terrains ensevelis aujourd'hui sous les eaux douces.

(Salles 5 et 6.) « Ici, nous dit M. Beaune, l'âge de pierre n'a pas épuisé ses productions, car voici encore les haches de silex, les dards, les couteaux, les outils, les instruments d'os, d'écaillé, d'arêtes, de bois dur à moitié dégrossi.

» Nous touchons à l'ère du bronze, dont les vestiges, d'abord clairsemés, se pressent et s'accumulent dans la galerie voisine. La pierre cède le pas au métal : les épées, les colliers, les haches creuses, à gaine, à oreillettes, à un ou deux tranchants, les larges poignards ont succédé aux armes de jet et aux casse-têtes du sauvage ; plus nous nous rapprochons des temps historiques et plus ces débris arrachés aux lacs de l'Helvétie deviennent variés et nombreux.

L'airain n'a pas seulement triomphé des siècles, mais avec lui les ustensiles les plus fragiles, les plus humbles et les plus éphémères témoins de la vie domestique : fragments de tissus et de vêtements laineux, filets, engins de pêche et de chasse, menus objets de toilette féminine et jusqu'à des échantillons miraculeusement conservés de l'alimentation humaine : grains d'orge, de froment, de millet, fruits du chêne druidique, noisettes vieilles de plus de trois mille ans.

(Salle 7). » Les temps s'avancent et l'homme se perfectionne. Ouvrons une porte et nous sommes dans la Gaule de Brennus, que les pédagogues de notre crédule enfance nous faisaient incolore, congelée, et qui nous apparaît aujourd'hui radieuse, échauffée de l'amour de la patrie. Comptez si vous pouvez les torques, les armillaires, les umbones, les casques, les bracelets[2] (1), les glaives, les coutelas, les fragments de boucliers, de ceintures, de flèches, et à côté de ces terribles instruments de guerre, les instruments plus utiles et plus féconds de la paix.

« La scène change, et, quoique nous ayons à peine franchi trois ou quatre siècles, nous nous sentons déjà sur un sol cultivé et plus raffermi, au milieu de peuplades plus stables et mieux connues de nous.

N'assiste-t-on pas vraiment à la première exposition de l'industrie nationale, car la plupart de ces objets, oeuvres patientes de nos ancêtres, portent, dans leurs formes diverses, l'individualité des tribus disséminées sur le sol celtique, le cachet, la signature des fabricants.

» Pour fonder le musée gallo-romain, il n'a pas fallu seulement rassembler une collection, il a fallu créer une science. Cette science nous livre aujourd'hui une partie de ses secrets. »

Là s'arrête le musée gallo-romain appelé à prendre dans peu de temps un grand et riche développement.

Dans le cours de l'année 1869, les vastes salles en état de restauration, depuis l'escalier d'honneur jusqu'à l'angle Nord-Est du château, seront livrées à son administration et, dans ce local qui doublera l'étendue du musée, prendront place de nouveaux trésors archéologiques.

Tel est aujourd'hui le château de Saint-Germain-en-Laye. Nulle résidence royale n'a éprouvé de phases plus variées en son existence. Tour à tour forteresse, château de plaisance, asile de rois proscrits, maison à louer, école militaire, caserne, prison, il était réservé à sa bonne fortune de rajeunir en quelques années de trois siècles et d'abriter sous ses voûtes silencieuses les souvenirs du passage de nos ancêtres à travers les âges les plus lointains de l'histoire.

A l'honneur du règne actuel, cet édifice aujourd'hui tient ouvertes les premières pages de ce livre magnifique dont les feuillets, riches de grands enseignements, sont épars dans tous nos musées, et font connaître à la postérité attentive et émue les efforts successifs et persévérants des sociétés humaines pour atteindre ce but suprême : le perfectionnement de la civilisation.

FIN.

 

[1] La curieuse collection d'objets qui représentaient en, 1807, à l'Exposition du Champ de Mars, l’époque a été-historique de la Gaule de nos ancêtres, a fait retour au Musée de Saint-Germain.[2]  Quelques-uns de ces bracelets en or massif ont une très-grande valeur.

Crédits photos 1.2.3.4 Wikipédia. Crédit photo 5 Google Maps.
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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #CHÂTEAUX DE FRANCE.

CHAPITRE DEUXIÈME

TRANSFORMATIONS SUCCESSIVES DU CHÂTEAU

Depuis la première construction connue jusqu'à nos jours, le château a subi huit transformations successives : 1° Hospitium de Louis le Jeune (détruit) ; 2° Manoir de Philippe Auguste, remanié par saint Louis (détruit) ; 3° Château de Philippe VI et de Charles V (donjon et enceinte existants) ; 4° Château Louis XI (démoli en 1610) ; 5° Château Louis XIII (englobé dans le Pavillon du Roi) ; 6° Château Louis XIV (Pavillon du Roi et de la Reine) ; 70 Arsenal (1808) ; 8° Fort (1840).

Hospitium de Louis le Jeune. — Le premier château ne consistait qu'en un simple rendez-vous de chasse. Il est probable qu'il a été le noyau des constructions ultérieures. Mais aucun vestige archéologique ne confirme cette hypothèse.

Manoir de Philippe Auguste. — En ce qui concerne les travaux de Philippe Auguste, les renseignements sont encore fort vagues. L'abbé de Laval a retrouvé vers 1882 dans des fouilles effectuées près du lavoir, à 35 mètres environ ouest de la Tour du Diable, des restes de substructions paraissant appartenir à -ce second château ou manoir, ce qui nous fixe sur son emplacement. Mais en quoi consistaient ses bâtiments ? L'historiographe nous affirme qu'ils étaient de style roman. Son opinion ne s'appuye malheureusement sur rien.

Remaniements de saint Louis. — Saint Louis transforma ces premières constructions en leur adjoignant un donjon, une salle d'assemblée et la chapelle Saint-Martin. Les vestiges de ce château ont disparu en 1 808, mais son tracé peut être rétabli à l'aide d'un plan de Le Vau de 1654 (Bibl. de la V. de Paris). En examinant ce document avec attention, on voit que les bâtiments situés dans le quart nord-est de la grande cour (logements des chanoines au XVIIIe siècle), affectaient une forme irrégulière, qu'ils contenaient une cour à peu près carrée, enfin que leurs murs extérieurs, tracés en lignes brisées, n'étaient d'équerre avec aucune des grandes directions de l'enceinte principale.

Les tours rondes réparties sur leurs fronts étaient les limites des courtines. Le donjon se trouvait en a (voir le plan d'après Le Vau en tête du volume). La fortification était rudimentaire.

Château de Philippe VI et de Charles V. — Les bâtiments de saint Louis, incommodes, trop exigus, durent paraître insuffisants à Philippe VI, et, si nous en croyons la teneur d'une inscription placée autrefois sur le Châtelet [1], ce roi fit commencer le donjon (1337). Les désastres de la guerre anglaise arrêtèrent les travaux. La construction n'en était encore qu'aux fondations, quand Jean II monta sur le trône. Ce roi rappela les ouvriers vers 136o, mais, à sa mort, le gros oeuvre n'était guère achevé que jusqu'au troisième étage.

Charles V, ce « saige artiste, savant architecteur » comme le qualifie Christine de Pisan, reprit le projet de ses prédécesseurs (1364) et l'amplifia, conservant la grosse tour, mais l'englobant dans une grande enceinte rectangulaire destinée à enserrer une véritable ville. Là, devait être « establie en beaux manoirs la demeure de plusieurs seigneurs, chevaliers et autres ses mieux aimés, et chacun y assenerait rente à vie selon leurs personnes ; celui lieu eut été franc de toutes servitudes, sans aucune charge par le temps avenir, ne redevance demander[2] ». Le manoir de saint Louis fut conservé, et même remis en état, car de 1365 à 1367, on refit toute la couverture, on adjoignit des salles de bains à plusieurs appartements, enfin on répara divers dallages, entre autres celui de la chapelle Saint-Martin, antérieurement constitué par des carreaux de plâtre.

L'histoire ne nous a pas conservé le nom de l'architecte du nouveau château. On sait qu'en 1373 les travaux étaient confiés à Guillaume d'Arondel, mais ce n'était qu'un sous-ordre, un maître tailleur de pierres. Il est fort probable que le roi élabora les plans avec Raymond du Temple, son maître des œuvres favori, et un grand nombre d'auteurs admettent que ce fut ce dernier qui se chargea de leur exécution.

Le château étant en plaine, le tracé de ses remparts pouvait être indépendant du terrain et affecta la forme d'un grand parallélogramme, long de 375 mètres et large de 175, mesures prises du revêtement extérieur d'une escarpe à celui opposé.

Mais par suite de la nécessité d'englober le donjon commencé et le manoir de saint Louis dans l'enceinte, sans trop augmenter le corps de place, le premier de ces monuments ne se trouva pas au centre d'un des grands côtés. Des fossés profonds de 12 mètres[3], larges de 22 mètres sur les grands côtés de l'enceinte, et de 28 mètres sur les petits côtés, enserrent tout le corps de place auquel ils servent d'obstacles, tout en le protégeant contre la mine. Ils sont distincts de ceux du donjon profonds de 14 mètres et larges de 22 mètres. Tous étaient pleins d'eau primitivement[4]2 et étaient alimentés par une dérivation du ru Orgueilleux, et par diverses sources captées au pied du plateau de Fontenay-sous-Bois.

Neuf tours barlongues, sans compter le donjon, sont réparties sur les remparts, une à chaque angle, trois sur le grand côté est, une sur le milieu des petits côtés. Avant d'être arasées à hauteur des courtines[5], toutes avaient une hauteur de 42 mètres au-dessus du sol de la cour, et de 54 mètres au-dessus du fond du fossé. Elles dominaient les courtines de 27 mètres ; elles avaient donc un très grand commandement : d'une part, sur les chemins de ronde auxquels on ne pouvait accéder que de leur premier étage, et, d'autre part, sur la campagne.

Seule, la tour d'entrée du côté de Vincennes a conservé sa hauteur et nous donne une idée des dispositions des tours détruites. Leurs murs, à la base, s'amortissent sur une sorte de risberme en pierre; sur ce talus à fruit considérable prennent appui de gros contreforts montant jusqu'à la corniche percée de longs mâchicoulis et surmontée d'un mur crénelé. Elles possédaient au-dessus du rez-de-chaussé voûté, deux étages planchéiés[6] reliés par un escalier à vis montant directement de la cour jusqu'à la plate-forme constituée par une voûte recouverte d'un épais blindage[7]2. Des latrines semblent avoir existé à tous leurs étages, comme on le voit dans la tour principale. De grands magasins voûtés occupaient leur sous-sol. Toute leur organisation était faite en vue de leur indépendance, car chacune constituait une sorte de citadelle particulière en même temps qu'un bastion rudimentaire.

Entre les tours, les courtines basses étaient couronnées par un chemin de ronde avec créneaux et mâchicoulis. En leur milieu une échauguette barlongue contribuait au flanquement. Cette précaution était judicieuse, car les carreaux d'arbalète avaient un effet utile jusqu'à 60 mètres environ, et les fronts étaient un peu longs par rapporta cette portée : 68 mètres en moyenne, sauf entre la tour du Roi (angle sud-ouest et l'escarpe du donjon, où l'on compte 110 mètres) et entre la tour de Paris (angle nord-ouest) et l'escarpe nord du donjon, où l'on compte 145 mètres. Nous verrons plus loin les dispositions ingénieuses qui furent prises pour parer aux inconvénients du développement excessif de ces deux faces.

On entrait dans le château par deux portes principales percées dans les tours situées au milieu des petits côtés, la porte du côté nord possédant un passage de piétons accolé au passage charretier.

On accédait à ces portes par un pont fixe en pierre, constitué par deux arches en tiers-point, prolongé par un pont-levis avec bras. Sous la tour, au milieu du front est, s'ouvrait également une porte, ou plutôt une grande poterne, car elle n'avait qu'un pont-levis à bascule, retombant sur une passerelle légère établie sur des piles de maçonnerie.

Lorsqu'on examine les anciens plans, on voit que les fossés du donjon faisaient des trouées dangereuses dans le corps de place[8]. Cette faute étonne de la part de constructeurs ayant donné de si grandes preuves de connaissances militaires dans les autres parties du château. En réalité, elle n'est qu'apparente : le château était primitivement couvert par une première enceinte constituée par un chemin de ronde, et un mur crénelé courant au-dessus des contrescarpes. L'épaisseur anormale de cette contrescarpe le prouve. Cette première enceinte était renforcée en avant des portes par de petits châtelets comme le montre une vue cavalière de Du Cerceau.

L'allongement des courtines adjacentes au donjon était voulu, nécessaire : voulu parce que le donjon par suite de son plus grand commandement assurait à plus grande distance la protection des fronts voisins du corps de place, et possédait un éperon se terminant par deux échauguettes jumelées constituant une plate-forme destinée à recevoir des machines de jet pouvant tirer dans la direction nord, c'est-à-dire celle du rempart qui avait le plus besoin d'être protégé[9] 1 ; nécessaire, parce que des tours plus rapprochées de la chemise du donjon eussent dominé celle-ci, et constitué par conséquent un danger pour ses défenseurs.

Comme l'on peut en juger d'après ces quelques aperçus, la fortification de Vincennes avait été parfaitement étudiée. Sa valeur défensive était accrue par des dispositions accessoires non moins judicieuses. Les tours principales possédaient des monte-charges, pour les munitions. Toutes, nous l'avons dit, avaient leurs magasins propres pour armes, approvisionnements divers. En dehors de ces magasins particuliers, il existait dans la cour de grands silos comme dépôts de vivres[10].

L'eau était amenée au château par des conduits souterrains, mais tout était prévu pour que la garnison ne pût en être privée en cas de siège : des puits et des citernes auraient pu, si la canalisation extérieure avait été coupée, suffire aux besoins des défenseurs. Ces puits se trouvaient : deux jumelés, mis en communication entre eux par un canal établi en sous-sol dans la tour nord-est de l'enceinte: un dans l'ancien château de saint Louis ; un en avant du donjon, et un dans le donjon lui-même. Dans la braie de la grosse tour se trouvait encore, dit-on, une citerne.

De tels détails d'organisation montrent, comme le fait très justement remarquer Viollet-le-Duc, que Vincennes est une c< forteresse type ». La conception des courtines allongées, basses, réservées aux arbalétriers; des plates-formes élevées, destinées aux grands engins, trébuchets ou mangonneaux, mis à l'abri du tir à la volée des machines des assaillants par suite de leur commandement; des tours considérées non pas comme de simples points d'appui du rempart, mais bien comme des organes de flanquement, était une innovation.

Malheureusement, cette innovation arrivait à une époque de transition, en cet instant précis, qui, suivant les théories de Courajod, marque la fin du moyen âge et le commencement des temps modernes. Cet essai ne fut suivi d'aucun autre, les progrès rapides de l'artillerie à feu ayant obligé les constructeurs militaires à chercher d'autres solutions pour résoudre l'éternel problème de la défense des places.

Château Louis XI. — Louis XI se fit bâtir un corps de logis dans l'angle sud-ouest de la grande cour. Nous ne connaissons cette construction que par une gravure de Boisseau, d'ailleurs peu exacte.

Elle parait de dimensions assez restreintes. En longueur elle s'étendait de la tour du Roi (angle sud-ouest) jusqu'au 2/3 de la courtine reliant cette tour à l'enceinte du donjon. Sa largeur ne pourrait être appréciable sur une vue, mais elle nous est indiquée, à défaut de plan, par un document des archives du Génie de Vincennes : dans un mémoire relatif aux travaux de 1818 dans le pavillon du Roi on lit que, lors de la démolition de la corniche de la chambre à coucher de Louis XIV, exécutée cette même année, la façade de cette habitation fut découverte. Derrière les lambris du XVIIe siècle, les baies des anciennes fenêtres apparurent, avec leurs sculptures, dans le mur qui partage en deux ce pavillon dans sa longueur. Le corps de logis Louis XI n'avait donc que la moitié de la largeur du pavillon actuel.

Ce bâtiment était déjà délabré en 1539. Poncet de la Grave nous apprend en effet que François Ier, fut obligé d'y faire exécuter de grosses réparations pour y recevoir Charles-Quint[11]1. L'empereur n'y vint pas, mais les travaux eurent lieu. Ils furent même poursuivis, car, en 1543, ils étaient « sous l'inspection et ordonnance de Messire Hérault, capitaine du Bois de Vincennes et Philippe Hulin, capitaine de la bastille Saint-Antoine, à Paris ». Enfin, nous savons par une lettre de Catherine de Médicis, qu'en 1552 le Primatice, alors surintendant des bâtiments termina la décoration des appartements.

Château Louis XIII. — Le château ne fut qu'un agrandissement du corps de logis Louis XI. La première pierre de cette nouvelle construction fut posée le 17 août 1610 en présence de toute la Cour.

L'architecte qui dirigea les travaux ne nous est pas connu. Israël Silvestre a laissé une vue de ce bâtiment ; celle-ci n'offre que des indications sans grande valeur, mais il existe à la bibliothèque de la Ville de Paris, dans les cartons des plans dits de Colbert, un plan détaillé des appartements du premier étage[12].

Château Louis XIV. - Lorsque Mazarin, triomphant de ses ennemis, revint définitivement d'exil et devint gouverneur de Vincennes, nous avons dit qu'il chargea Colbert de la transformation complète de la résidence royale. Le Vau obtint l'adjudication des travaux, bien qu'il fut en concurrence avec François Mansart et Le Muet. Il soumit au ministre quatre projets successifs. Dans le dernier, qui fut approuvé, le pavillon Louis XIII, doublé et exhaussé, était réservé au roi. Un bâtiment symétrique, élevé contre la partie sud de la courtine Est du château de Charles V, servait d'habitation à la Reine-mère et au cardinal (pavillon de la Reine).

LE CHÂTEAU EN 1666 (D'après la gravure de Brissart).

Ces deux corps de logis étaient reliés par des colonnades rustiques, l'une, celle du sud, constituée par l'ancien rempart troué de larges baies, découronné de son chemin de ronde ; l'autre, par des arcades neuves.

Au milieu de ces deux colonnades, deux arcs de triomphe formaient des portes monumentales.

L'arc de triomphe de la porte du parc avait comme massif l'ancienne tour du centre du petit côté sud du château, arasée au niveau de la courtine ; sa façade, ornée de statues antiques, était un simple placage. Toute la partie nord de l'ancienne cour fut réservée aux communs, aux écuries. L'ancien logis du gouverneur, attenant au côté nord de la Sainte-Chapelle, fut conservé, ainsi qu'un grand nombre de bâtiments du manoir de saint Louis aménagés comme maisons canoniales.

Arsenal 1808. — Lorsque l'empereur résolut en 1808 d'utiliser le château comme arsenal, le délabrement était complet. Les réparations exécutées à cette époque rendirent utilisables quelques locaux, mais tous les travaux entrepris causèrent, au point de vue de l'art, des dommages irréparables au monument. La destruction systématique des tours commença, sous prétexte qu'il eut été trop cher de les réparer. Les baies du rempart sud furent bouchées, des flèches en maçonnerie élevées devant les portes nord et sud; les communs, c'est-à-dire ce qui restait de l'ancien château de saint Louis, démolis, la Sainte-Chapelle transformée en salle d'armes.

LE CHÂTEAU VERS 1799 (D'après une lithographie du temps).

Seul, le pavillon de la Reine fut remis en état pour servir de logement à un colonel de la Garde. Mais les appartements du Roi, dont l'ornementation avait disparu en grande partie au XVIIIe siècle, d'abord lorsque le bâtiment avait été aménagé pour recevoir l'école des Cadets, ensuite lorsqu'il servit de prison aux femmes de mauvaise vie, furent transformés en chambrées.

En 1818, le grand abreuvoir disparut, ainsi que les écuries. Une grande salle d'armes fut construite (1819). La Sainte-Chapelle fut rendue au culte vers la même époque. En 1822, les boiseries des appartements d'Anne d'Autriche furent enlevées et portées au Louvre.

Fort en 1840. — La transformation du vieux château en fort moderne eut des conséquences encore plus funestes. Les fossés du donjon furent comblés du côté de la grande cour; la colonnade de Le Vau, qui séparait la grande cour du château de la cour dite du Donjon, fut démolie avec son arc de triomphe. Des casemates vinrent cacher les remparts de Raymond du Temple, et noyer le grand arc de triomphe dont la base des colonnes apparaît seule sous la voûte d'entrée de la porte du Bois, et quelques motifs architectoniques sont encore visibles dans les salles du premier étage. En 1852, le tombeau du duc d'Enghien, érigé en 1823 dans le chœur de la Sainte-Chapelle, fut transporté dans l'oratoire nord de cette chapelle, et d'ailleurs complètement modifié. En 1860, des fresques de Philippe de Champaigne et de Borzone furent retrouvées dans le pavillon du Roi. Elles devaient être conservées avec soin, mais ont été perdues depuis.

Pendant cette période, la Sainte-Chapelle fut entièrement restaurée (1852-1888), ainsi que la tour de Paris qui s'était éboulée partiellement en 1857. Le donjon a été réparé extérieurement.

 

[1] Voir page suivante.[2] CHRISTINE DE PISAN. Le livre des faits et bonnes mœurs du sage roi Charles. Nouvelle édition. Paris, 1836, chap. XI p. 76.[3] Ils ont été comblés en partie il y a une trentaine d’années.[4] Ils ont été asséchés au début du règne de Louis XIII.[5] Ces tours ont été démolies de 1808 à 1819. [6] Viollet-le-Duc - dans son Dictionnaire d'architecture, t. IX, p. 106dit : « trois étages voûtés. » C'est une erreur car la tour principale nous montre qu'il y avait au moins deux étages planchéiés.[7] Ces plates-formes ne paraissent pas avoir été construites pour porter du canon, les murs qui les supportent étant trop faibles. Elles n'étaient destinées qu'aux grands engins nervobalistiques, qui, dans la seconde moitié du XIVe siècle, étaient encore préférés aux bouches à feu trop rudimentaires.[8] 1 Ces brèches ont disparu en 1840. Elles ont été bouchées par des casemates barrant le fossé primitif, qui a d'ailleurs été comblé du côté de la cour du château.[9] Il y a lieu de remarquer d'ailleurs que ce rempart a deux échauguettes de flanquement.[10] 2 Un de ces silos existe encore au sud de la Sainte-Chapelle : son orifice se trouve dans le prolongement de la façade nord du pavillon de la Reine, à 15 mètres environ de l'angle nord-ouest de ce pavillon. Longtemps oublié, il a été découvert sous Louis-Philippe et nettoyé.[11] 1 Poncet de la Grave. Histoire de Vincennes, t. I, p. 234.[12]  Plans et devis du château de Vincennes, Bibl. de la Ville de Paris, n° 129M. -

 

Château de Vincennes aujourd'hui. Photos : source web
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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #CHÂTEAUX DE FRANCE.

V1

ENTRÉE DU CHÂTEAU DU CÔTÉ DU POLYGONE (A droite tour dans laquelle a été jugé le duc d'Enghien).

CHAPITRE PREMIER.
HISTOIRE SOMMAIRE

A l'époque celtique, une vaste forêt couvrait tout le plateau compris entre les hauteurs dites * actuellement de Montreuil, la Marne, la Seine, et les marais situés au Nord de Lutèce. Les Romains, après la conquête du pays, auraient remplacé le culte du dieu gaulois Teutatès par celui de Sylvain.

Qu'il y ait eu dans les parages de Vincennes un temple consacré à cette divinité, c'est probable, car une inscription trouvée au XVIIIe siècle dans les décombres d'une tour de l'abbaye de Saint Maur-des-Fossés nous apprend qu'un monument, ainsi qualifié, fut restauré sous Marc-Aurèle. Mais l'indication de son existence ne nous renseigne pas sur son emplacement.

Le premier document nous permettant de sortir du domaine de l'hypothèse est un titre de l'abbaye de Saint-Maur-des-Fossés daté de 847, qui fait mention de la forêt de Vilcena, appartenant à la paroisse de Fontenay. En 980, 1037 et 1075 des chartes nous révèlent que cette forêt est devenue la propriété de la Couronne. Dans une bulle d'Eugène III de 1147, elle est appelée Vulcenia.

Ces anciens noms de Vilcena, Vilcenna, ou Vulcenia, se transformeront en Vicenne et Vincennes.

On n'entend parler pour la première fois de constructions qu'en 1162 : Louis VII (1113-1189) avait dans la forêt un rendez-vous de chasse, un hospitium. Philippe Auguste (1180-1223) agrandit cette première habitation qui devient un manoir au milieu d'un parc, le roi ayant fait enclore le bois d'une haute muraille, afin, nous dit Rigord, d'y conserver les daims, cerfs et autres animaux semblables qu'Henri Il d'Angleterre lui avait envoyés comme cadeau.

Saint Louis (1226-1270) affectionne le séjour « du Bois ». Le souvenir de la justice qu'il rendait sous les grands chênes est populaire : « maintes fois il advint qu'en été le bon roi allait s'asseoir au bois après sa messe, et s'accostait à un chêne, et nous faisait asseoir autour de lui, dit Joinville.

Et tous ceux, qui avaient affaire, venaient lui parler sans empêchement d'huissiers ou d'autres gens. Et alors il leur demandait de sa propre bouche : « Y a-t-il quelqu'un qui ait sa partie ? » et ceux qui avaient leur partie se levaient. Et alors il disait : « Taisez-vous et l'on vous expédiera l'un après l'autre. »

Le pieux monarque fait construire une chapelle dédiée à Saint-Martin pour recevoir une épine de la sainte Couronne, que lui avait vendue Baudouin II de Courtenay (1248). Il réside souvent dans le manoir avec toute sa Cour; il y assemble le Parlement en 1252 et 1253 ; il y passe une partie de l'année 1255, et c'est de là qu'il part en 1270 pour sa funeste expédition de Tunis où il trouve la mort.

Philippe III (1270-1285) a la même prédilection que son père pour le « Bois », dont la solitude cadre avec son caractère mélancolique. Il épouse dans la chapelle Saint-Martin, Marie, sœur du duc Jean de Brabant (1274), et y reçoit le même jour l'hommage d'Edouard Ier, roi d'Angleterre. Un peu plus d'un an après, un drame, dont les origines sont assez obscures, jette pour la première fois une ombre de tristesse sur la résidence de plaisance : Louis, fils aîné du roi, issu d'un premier mariage de celui-ci avec Isabelle d'Aragon, meurt subitement. La rumeur publique accuse la jeune reine d'avoir empoisonné l'héritier présomptif, On prétend même que cette marâtre a formé le projet de se défaire des trois autres enfants du premier lit, afin de réserver l'accès au trône à sa propre lignée.

Elle se défend, et elle accuse Pierre de la Brosse, ancien barbier de saint Louis devenu grand chambellan de Philippe III et l'homme le plus important de la Cour, d'avoir propagé ces calomnies. Elle en appelle au jugement de Dieu. Son frère, le duc de Brabant, se porte garant de son honneur, et comme aucun chevalier n'ose relever son défi, le favori est déclaré coupable et pendu.

A la suite de ce scandale, le manoir retrouve son calme. Le roi en augmente considérablement le parc (1274-1275).

Philippe IV, le Bel (1285-1314) conserve les mêmes goûts que ses prédécesseurs pour Vincennes, où sa présence est constatée en 1285, 86, 89, 90 et 95. Il y épouse, le 2 mars 1294, Jeanne de Bourgogne, fille aînée d'Othon IV, comte Palatin, et de Mahaut, comte d'Artois. A cette époque le château avait pris de l'importance : dans une sentence de l'évêque de Paris, Simon, il est en effet question d'une nouvelle dépendance, la basse-cour de la Pissotte.

Le 2 août 1364, Jehanne, reine de France et de Navarre, comtesse de Champagne et de Brie, meurt à Vincennes. Son corps est inhumé au Cordeliers à Paris. Le Parlement se réunit au manoir en 1305 et 1314.

Sous Louis X le Hutin (1314-1316), un nouveau drame se passe « au Bois ». Enguerrand de Marigny, surintendant des finances de Philippe le Bel, ce roi connu dans l'histoire sous le nom de faux monnayeur, se croyant encore nécessaire et tout-puissant sous son successeur, ose s'attaquer en plein conseil à Charles de Valois, qui se pose en chef des barons de France. Pour se venger l'oncle du roi réclame les comptes du règne précédent, et n'ayant pu convaincre le ministre de malversation, l'accuse de maléfices et de magie.

Enguerrand est condamné sur ce chef et pendu.

Quelques années plus tard, dans ce même château où avait été prononcé l'arrêt abominable, ce même Charles de Valois, atteint d'une maladie de langueur et frissonnant au souvenir du jugement inique qu'il avait provoqué, demande et obtient la révision du procès de son ancien ennemi.

Le 2 juin 1316, Louis X, qui, en secondes noces, avait épousé Clémence de Hongrie, se sentant gravement malade, fait à Vincennes son testament.

Il confirme à la reine le douaire de 25.000 livres de rente qu'il lui avait spécifié par contrat de mariage, et y ajoute « la jouissance de sa maison de Vincennes ». Il meurt au château deux jours après. Son corps, d'abord exposé dans la chapelle Saint-Martin, est porté à Saint-Denis. Peu après, la reine met au monde à Vincennes un fils, Jean I, qui ne vit que quelques mois.

Philippe V, son successeur, reprend le château à Clémence, en lui donnant en échange la tour du Temple et la maison de Nesles (1317). Il meurt à Vincennes le 2 janvier 1322.Son frère, Charles IV, dit le Bel, proclamé roi dans le manoir, révoque au commencement de son règne toutes les aliénations antérieures du domaine royal. Il rétablit ainsi le bois de Vincennes dans son intégrité. Il meurt au château le 31 janvier 1328, laissant la reine avec des espérances; le 1er avril suivant, cette princesse y donne le jour à une fille appelée Blanche, et Philippe de Valois, est proclamé roi en vertu de la loi salique.

Philippe VI (1328-1350) conserve la même prédilection que ses devanciers pour la résidence du « Bois ». Aimant le faste, il y convie la noblesse de toute l'Europe, en sorte que « ce séjour est réputé le plus chevaleresque du monde ». On doit signaler sous son règne, les grandes fêtes célébrées à l'occasion du mariage de Béatrice de Bourbon avec Jean de Luxembourg dans la chapelle Saint-Martin (1334); et, comme événements marquants, la réunion de trois grandes assemblées du clergé (1329- 1332) ; celle, en 1336, du Parlement dans laquelle Robert d'Artois est déclaré traître et félon, — cet arrêt fut une des principales causes de la guerre dite de Cent ans. Enfin la visite, en 1343, de Humbert II, au cours de laquelle le dauphin du Viennois fait donation de tous ses Etats à Philippe d'Orléans, fils puîné du roi. On sait que Charles V porta, le premier, le titre de Dauphin. Les dauphins, qu'on voit actuellement sculptés sur la porte du Châtelet, sur celle de l'escalier accolé à ce bâtiment, et sur diverses clés de voûte du donjon, rappellent ce souvenir.

V2

Élévation du donjon. Prise au sud-ouest.

Philippe VI fait commencer les fondations du donjon. Les travaux abandonnés sont repris par Jean II (1361-1364), et achevés par Charles V (1364-1373)[1]. Ce roi fait sa résidence favorite de Vincennes. Il y met une partie de ses richesses artistiques et de son trésor, qu'il partage entre le Louvre, Melun et Saint-Germain[2]. Il y donne en 1378 de grandes fêtes en l'honneur de l'empereur Charles IV d'Allemagne. Mais cette réception cause de grandes fatigues à la reine Jeanne de Bourbon qui met au monde avant terme, dans le donjon, une fille, Catherine (4 février 1378); elle meurt deux jours après. Le souverain, qui l'appelait « le soleil de son royaume » est très affecté par cette perte. Il continue cependant à s'occuper de toutes les questions politiques avec la même activité et il fait reconnaître le pape Clément VII au lieu d'Urbain VI dans une assemblée notable tenue au château. Il s'éteint à Beauté, près de Nogent-sur-Marne (6 septembre 1380), ne laissant qu'un fils mineur. Ses frères, le duc d'Anjou, le duc de Berry et le duc de Bourgogne se disputent la régence, et dilapident les trésors amassés dans le château. Pendant cette période, la Cour paraît souvent à Vincennes. En 1400, les travaux de la Sainte-Chapelle sont continués et bientôt abandonnés. Charles VI est fou; il ne poursuit aucune idée. Cependant, en 1417, il sort de sa torpeur. Il cherche à mettre un terme aux scandales causés par la conduite d'Isabeau de Bavière : sur son ordre, le sire de Bois Bourdon est arrêté dans le parc et jeté dans la Seine, cousu dans un sac. Ce réveil d'autorité est de courte durée.

V3

LE DONJON VERS 1450 Reproduction d'une miniature de Jean Foucquet. Livre d'heures d'Etienne Chevalier.

Le malheureux prince retombe sous la tutelle de son entourage, qui l'endort dans des fêtes continuelles à Vincennes pendant que la guerre désole le royaume. En 1420, un inventaire de Guillaume Lamy nous montre que tous les appartements sont vides : ils semblent même avoir subi les horreurs d'un sac. C'est que le traité de Troyes, qui a reconnu à Henri V le titre de roi de France, a donné le château au souverain anglais. Celui-ci le remeuble pour l'habiter et y meurt (1422).

[1] Voir suivante.[2] C'est par douze douzaines que l'on comptait les assiettes d'or enrichies de pierreries du grand ménage de Charles V. Les collections d'objets d'art du même métal, de bijoux, de camées, d'étoffes précieuses enfermées dans le donjon à cette époque, nous sont connues par un inventaire de 1879 ; elles avaient une valeur considérable.

 

Henri VI d'Angleterre vient plusieurs fois à Vincennes pendant sa minorité. Si le château lui est momentanément repris par le commandeur de Giresmes et Denis de Chailli (1429), il y rentre en 1430, et il en part le 15 décembre pour se faire sacrer à Notre-Dame de Paris.

Deux ans plus tard Jacques de Chabannes « eschielle le donjon », pour le compte de Charles VII et s'en empare malgré la résistance désespérée de la garnison. Après une dernière tentative infructueuse des Anglais, la place reste aux Français, et, en i445, le comte de Tancarville en est gouverneur.

Les habitants de Montreuil lui demandent de ne plus faire le guet, « les ennemis étant éloignés de plus de 16 lieues ». Vincennes redevient une maison de plaisance : le roi se plaît à y retrouver Agnès Sorel. Celle-ci y a un fils, mais elle habitait ordinairement le château de Beauté, où elle meurt en 1450.

Il faut noter, en 1461, une visite d'ambassadeurs florentins : le château cause leur admiration, surtout « la chambre du Roi, dont tous les ornements sont rehaussés d'or et les murs couverts de boiseries ». Ils vantent ses fortifications, « ses neuf hautes tours ». C'est d'ailleurs à Vincennes que Louis XI trouve un abri en 1465, pour résister aux attaques des ducs de Berry et de Bretagne, qui, réunis au comte de Charolais, se sont avancés jusqu'à Charenton. L'armée royale et celle des seigneurs restent onze mois en présence.

Le roi ne revient plus à Vincennes. Il nomme Olivier le Daim, concierge du château, et le charge d'y recevoir les ambassadeurs d'Aragon (1474).

Charles VIII se contente de chasser dans le parc, notamment en 1484. Sa femme, Anne de Bretagne, réside au château pendant l'année 1495; elle possédait en propre un jardin à proximité.

Louis XII, dans les débuts de son règne (1498), visite à plusieurs reprises la forteresse. Puis il en reste dix ans éloigné. En 15o8, gravement malade, il pense que la salubrité du « Bois » lui rendra la santé : il y passe plusieurs mois. Il y revient une dernière fois en juin et juillet 1514, à la suite des fêtes du mariage de François, comte d'Angoulême, avec Claude de France (18 mai).

François Ier prescrit d'exécuter un certain nombre de travaux à Vincennes : entre autres, l'achèvement de la Sainte-Chapelle, l'agrandissement du pavillon Louis XI. En 154o, il y est installé avec toute la Cour, et y reçoit les ambassadeurs du Grand Turc. On l'y retrouve en 1547 : il crée, à ce voyage, la paroisse de la Pissotte [1].

Sous Henri II (1547-1549), le bois est entièrement coupé, puis replanté, (1551), la Sainte-Chapelle inaugurée (1552), la translation à Vincennes du chapitre de l'ordre de Saint-Michel effectuée, (1555). En 1556, le roi reçoit les plénipotentiaires de Philippe II, envoyés pour traiter de la paix, François II (1559-156o) ne paraît pas à Vincennes, contrairement à son frère Charles IX (1560-1574), qui affectionne cette résidence. Celui-ci y signe les préliminaires de la paix de Longjumeau (1568). Six ans après, la poitrine malade, il vient s'enfermer dans le donjon, dans l'espoir qu'en fuyant le Louvre où tout lui rappelle les sinistres journées de la Saint-Barthélemy, il échappera aux remords, et retrouvera le calme. Il y meurt dans les bras d'une vieille nourrice huguenote, tandis que le roi de Navarre et Condé, arrêtés par ordre de Catherine de Médicis qui a pris le pouvoir, sont emprisonnés aux étages supérieurs de la Tour. :

Henri III (i574-i589), fait de Vincennes son lieu de retraite favori. Il s'y enferme lorsqu'il veut se reposer des soucis de la politique. Il en ouvre cependant les grands appartements à l'occasion du mariage de Louis de Nogaret de la Valette, duc d'Epernon, avec Marguerite de Foix (23 août 1387).

De grandes fêtes sont célébrées à ce moment. Puis, le bruit des armes trouble le calme revenu dans le logis royal : les ligueurs s'en emparent. En vain le capitaine Saint-Martin y rentre-t-il : il y est bloqué pendant quinze mois par les Parisiens. Obligé de se rendre à Beaulieu, celui-ci, nommé gouverneur par la Ligue, s'y maintient jusqu'au 28 mai 1594, époque à laquelle il se soumet à Henri IV. :

Ce roi entre solennellement à Vincennes. Pendant son règne, il vient souvent au château, mais sans y séjourner. Gabrielle d'Estrée met au monde dans le pavillon Louis XI un fils, César de Vendôme (1595). L'année suivante, dans ce même logis, le cardinal Alexandre de Médicis, en qualité de légat, apporte au souverain l'absolution du pape.

Louis XIII passe la plus grande partie de sa jeunesse à Vincennes, dans un pavillon dont la première pierre avait été posée en 1610, mais qui ne fut terminé qu'en 1617. Sous son règne, le donjon, qui avait commencé à recevoir des prisonniers sous Louis XI, devient véritablement prison d'Etat.

On peut citer parmi les prisonniers les plus marquants de cette époque : Henri II, prince de Condé, arrêté le 16 septembre 1616. La princesse, sa femme est autorisée à partager sa captivité. Le prince n'est rendu à la liberté que le 20 novembre 1619.

Le maréchal d'Ornano (1626), décédé dans sa prison ; Marie de Gonzague, fille du duc de Nevers, qui avait voulu épouser Gaston d'Orléans ; Le duc de Puylaurens (1635), mort au donjon; L’abbé de Saint-Cyran (1638-1643), un des fondateurs de Port-Royal ; Jean de Wert (1638) ; Les généraux espagnols Lamboy, Mercy et Landron.

Pendant toute la première partie de la régence d'Anne d'Autriche, l'histoire du château n'est encore intéressante que par des détentions de prisonniers illustres. François de Vendôme, duc de Beaufort, plus connu sous le nom de roi des Halles, est mis au donjon en 1643. Son évasion, grâce à la connivence d'un garde, nommé Vaugrimaud, est restée célèbre (1649). Le gouverneur du château, Chavigny, accusé d'avoir manqué de vigilance, est emprisonné à sa place. Puis, les portes de la vieille tour se referment successivement sur le président Charton et sur trois des principaux frondeurs : le Grand Condé, le prince de Conti, et le duc de Longueville. On sait que parmi ces derniers, seul, le prince de Condé conserva tout son sang-froid. « Il chantait, jurait et priait Dieu ; jouait tantôt du violon, tantôt du volant. » Son frère et son beau-frère étaient fort abattus : le prince de Conti, surtout, se croyait perdu ; il avait réclamé une Imitation de Jésus-Christ. En apprenant la chose, Condé s'emporta : « Ce qu'il me faut, à moi, dit-il, c'est une Imitation de M. de Beaufort. » Cependant il s'ennuyait, et, ne sachant comment dépenser son activité, il se prit de passion pour le jardinage. On connaît les vers que le souvenir de cette occupation inspira à Mme de Scudéry :

En voyant ces œillets qu'un illustre guerrier

Arrosa de sa main qui gagnait des batailles,

Souviens-toi qu'Apollon a bâti des murailles,

Et ne t'étonne plus de voir Mars jardinier.

Le prince riait, d'ailleurs, de son talent nouveau. « Aurais-tu jamais cru, dit-il un jour à son chirurgien, que ma femme ferait la guerre pendant que j'arroserais des plantes ». La duchesse avait en effet soulevé la Guyenne. Ce soulèvement ayant causé une grande émotion dans la capitale, on jugea prudent de transférer les prisonniers au Havre (165o).

Le cardinal de Retz leur succède (19 décembre 1652). Il est mis au deuxième étage du donjon, « dans une chambre grande comme une église » écrit-il dans ses Mémoires. Lui aussi, essaye de tout pour combattre l'ennui : il forme des projets d'évasion, élève des pigeons dans une tour, compose des livres : Consolation de Théologie, Partus Vincennarum, etc. En 1654, il est transféré à Nantes d'où il s'échappe le 8 août.

L'année 1652 est marquée par un événement minime en apparence, mais ayant une très grande importance pour notre histoire : Léon de Bouthillier, marquis de Chavigny, gouverneur de Vincennes, meurt (11 octobre). Colbert, intendant de Mazarin, pousse aussitôt son maître à prendre sa place, « ne serait-ce que pour avoir un lieu où mettre à l'abri ses riches collections en cas d'émeute. »

Le cardinal obtient cette succession. Il ne songe, dès lors, qu'à embellir sa résidence. Il charge l'architecte Le Vau de transformer la forteresse féodale en château moderne. Les remparts de Raymond du Temple sont changés en « galeries rustiques » sur le front sud ; des arcs de triomphe s'élèvent, et servent de portes à une cour d'honneur entre deux gros pavillons que le ministre réserve l'un au roi, l'autre à la reine-mère et à lui.

Philippe de Champaigne, Michel Dorigny, Baptiste, le Borzone, le Manchole, sont appelés pour décorer les nouveaux appartements. L'habitation royale doit être aussi somptueuse que possible : il faut que le roi s'y plaise, et, pour charmer ses yeux, la Marne, détournée à Chelles, doit former des canaux dans le parc.

Cependant, ces travaux avancent lentement. Les grands corps de logis, désignés aujourd'hui sous les noms de Pavillon du Roi et Pavillon de la Reine (on devrait dire Pavillon de la Reine-mère), sont à peine logeables quand Louis XIV épouse Marie-Thérèse. On y travaille jour et nuit pour permettre au jeune souverain d'y amener la reine à son retour des Pyrénées. La période des fêtes commence : dans ce milieu de jeunesse, dans ce printemps de gloire, tout est prétexte à divertissements. Pourtant, dans le Pavillon de la Reine, le cardinal Mazarin agonise. Mais il met une coquetterie, qui n'est pas dépourvue de grandeur, à cacher ses douleurs et ses appréhensions. Il ne veut se montrer que « la barbe faite, étant propre et de bonne mine, avec une simarre de couleur feu, et sa calotte sur sa tête ». C'est dans son fauteuil qu'il attend la mort, prenant congé de chacun, distribuant des diamants au Roi, à la Reine, à la Reine-mère, à Monsieur, n'oubliant aucun de ses amis, aucun de ses serviteurs, signant jusqu'au dernier moment les dépêches de l'État, et ne tremblant que lorsqu'il reste seul en face de ses souffrances « qui le font hurler » dit Mme de Motteville. Il s'éteint le 9 mars 1661 entre deux heures et trois heures du matin.

V4

SALLE DES GARDES DE LA REINE-MÈRE. PAVILLON DE LA REINE.

Le Roi aussitôt prévenu, se lève sous le coup d'une profonde émotion ; il pleure un instant, puis, se ressaisissant, appelle auprès de lui ses ministres : le chancelier Le Tellier, Foucquet, de Lionne. Il leur signifie qu'ils n'auront plus d'autre maître que lui. C'est son premier acte d'autorité.

Le 11 mars, la dépouille mortelle du cardinal est portée dans la Sainte-Chapelle « où un service est célébré sans grandes cérémonies ». — Au mois d'août suivant, la Cour part pour Fontainebleau.

L'idylle du jeune roi et de Louise de La Vallière commence aussitôt. Elle a son épilogue à Vincennes. C'est dans le Pavillon du Roi que Marie-Thérèse apprend l'infidélité de son royal époux (1663) ; que le souverain avoue publiquement sa passion (juillet 1663) ; et que, reconnaissant ses torts avec une aisance toute princière, il promet à la reine qu'à trente ans, il cesserait de faire le galant. Il ne réclamait que quatre années d'indulgence !

Le 17 octobre 1666, Louise met au monde l'enfant, qui portera le nom de Mlle de Blois, dans une des chambres des grands appartements de ce même pavillon, celle dans laquelle sera enfermé plus tard le duc d'Enghien. Après son rétablissement, elle quitte Vincennes pour ne plus y revenir; son étoile a pâli, celle de la marquise de Montespan se lève.

La fin des amours du Roi avec Mlle de La Vallière marque également celle de la résidence royale. La Cour revient encore pendant l'année 1667 à Vincennes, mais se fixe décidément à Versailles à partir de 1668. Les grands appartements sont démeublés.

Un demi-siècle s'écoule ainsi : le grand Roi, sur le point de mourir, se rappelle le château dans lequel s'étaient déroulées les plus belles années de sa jeunesse. Il mande auprès de lui le duc d'Orléans, lui parle du Bois dont « l'air est si bon » et lui ordonne d'y conduire le jeune Roi, son successeur, « aussitôt que toutes les cérémonies relatives à ses obsèques seront finies à Versailles. »

Huit jours après il meurt. Louis XV et toute la Cour prennent effectivement le chemin de Vincennes (8 septembre 1715), mais ils n'y restent que soixante-douze jours. Ni le Régent, ni le duc de Saint-Simon, n'ont pu se faire à l'idée d'un tel changement dans leurs habitudes !

Les grands appartements sont de nouveau fermés. Ils s'ouvrent une dernière fois pour la reine douairière d'Espagne, veuve de Louis Ier, qui y habite de 1725 à 1727. Puis, complètement abandonnés, ils sont concédés à différents particuliers en même temps, d'ailleurs, que d'autres locaux du château. C'est ainsi qu'en 1738 les deux frères Giles et Robert Dubois, s'étant enfuis de Chantilly en emportant les secrets de sa manufacture de porcelaine, obtiennent du gouverneur l'autorisation de monter un atelier dans la tour du Diable, avec l'appui financier d'Orry de Fulvy, conseiller d'Etat. Leur tentative, ayant échoué, est reprise par Charles Adam (1745), qui constitue une société, et s'installe dans les anciennes cuisines du Pavillon de la Reine, et dans le manège. Charles Adam cède ses droits, en 1762, à Éloy Brichard. Le Roi, sur les conseils de la marquise de Pompadour, entre dans l'affaire, dont les produits reçoivent le nom de porcelaines de France. A partir de ce moment, les commandes affluent. Les ateliers, devenus trop exigus, sont transférés à Sèvres (1755). Telles sont les origines de la manufacture nationale de Sèvres.

Les locaux abandonnés par Eloy Brichard sont concédés aux frères Hannong, pour y fabriquer des faïences (1766-1788).

En 1753, le Pavillon du Roi est aménagé par Gabriel pour l'École des Cadets, en attendant l'achèvement de l'Hôtel du Champ-de-Mars, construit spécialement pour eux.

 

[1] La ville de Vincennes s'est appelée bourg de la Pissotte jusqu'à la Révolution.

Avec de telles utilisations, les bâtiments négligés tombent en ruine. L'intendant Collet finit par demander 3oo.ooo livres pour les remettre en état (1777). Le Roi refuse, estimant que le château « n'est bon qu'à démolir ou à utiliser pour des services publics ». C'est dans cet esprit d'économie qu'il aliène l'Esplanade et la Basse-Cour (1781), qu'il supprime par extinction les chanoines de la Sainte-Chapelle (1784), enfin qu'il ferme la prison d'État, dont les derniers prisonniers sont transférés à la Bastille.

Depuis les Princes de Condé, les hôtes les plus illustres de la Grosse-Tour avaient été : Foucquet (1662) ; la Voisin avec un certain nombre de ses complices, dont l'abbé Guibourg (1679) ; Mme Guyon (1695) ; un grand nombre de Jansénistes, dont le père Gerberon (1707) ; Crébillon fils (1734) ; Diderot (1749) ! Le marquis de Mirabeau (1761) ; Le Prévot de Beaumont (1769) ; le marquis de Sade (1777) ; et enfin Mirabeau (1777-1780).

Gabriel Honoré, comte de Mirabeau, avait été enfermé en vertu d'une lettre de cachet ; il avait été ainsi soustrait à la juridiction du Parlement de Grasse qui le poursuivait pour coups et blessures envers le marquis de Villeneuve-Mouans, et à celle du Parlement de Pontarlier, qui l'avait condamné à mort pour crimes de rapt et de séduction à l'égard de Sophie de Monnier. Il déploya dans sa prison une activité cérébrale prodigieuse, écrivant ses fameuses Lettres à Sophie, des tragédies, des livres licencieux, enfin, un ouvrage sur les Lettres de Cachet. La publication de ce dernier écrit eut un retentissement considérable : ce fut, en dehors de la raison d'économie dont nous avons parlé plus haut, la cause déterminante de la suppression de la prison d'Etat.

Le donjon inutilisé est alors occupé par une boulangerie philanthropique, puis par une manufacture de plaquettes de fusil, sous la direction de Gribeauval.

Lorsque la révolution survient, l'ancienne résidence royale est dans un tel état de délabrement que l'Assemblée Nationale en prescrit la vente, à charge par l'acquéreur de tout démolir. L'adjudication échoue heureusement. Afin de tirer quelques revenus du domaine, le parc est loué à l'abbé Nodin, comme jardin botanique. Les chanoines survivants, et les particuliers logeant dans les grands appartements divisés en petits logements, sont astreints à payer un loyer. La Sainte-Chapelle est transformée en salle d'assemblée primaire ; le donjon, est mis à la disposition de la commune de Paris pour servir d'annexe aux prisons de la ville reconnues insuffisantes.

Les clubs révolutionnaires s'émeuvent des travaux effectués en vue de cette utilisation, et, le 28 février 1791, les habitants du faubourg Saint-Antoine se portent sur Vincennes. Ils pénètrent dans le château, et commencent à détruire le donjon qui n'est sauvé que grâce à l'intervention du général La Fayette.

Après cette échauffourée, les réparations sont interrompues ; le château est livré au Département de la Guerre, le donjon transformé en poudrière, le Pavillon du Roi en prison de femmes de mauvaise vie.

En 1804, la place est commandée par un chef de bataillon, nommé Harel. Il occupe un logement aménagé dans le massif de l'arc-de-triomphe de Le Vau (tour du Bois). Le 20 mars, vers 5 heures du soir, une chaise de poste escortée de gendarmes et paraissant venir de loin, à en juger par la boue dont elle est couverte, s'arrête devant la porte de ce bâtiment. Un jeune homme, tenant un petit chien dans les bras, en descend. Il est reçu par le gouverneur, qui a été prévenu de son arrivée. Réal, le chef de la police consulaire, l'a annoncé sous le nom de Plessis. Sa présence à Vincennes doit être ignorée de tous. Sa détention, d'ailleurs, sera courte. On le croit un complice de Georges Cadoudal. Il sera jugé dans la nuit, et sa condamnation est certaine, Bonaparte voulant un exemple.

Sa fosse est déjà creusée au fond du fossé, près d'un petit mur qui cache un dépôt d'ordures. Sa chambre seule n'est pas encore prête, les mesures prises à son égard ayant été trop hâtives.

Le malheureux ignore saris doute l'horreur de sa situation, car son regard est calme, assuré. A peine remarque-t-on sur ses traits l'empreinte d'une évidente fatigue, tant la noblesse de son visage, de son attitude, en impose. Le vieux jacobin Harel est embarrassé en face de son prisonnier qu'il ne sait où conduire. Il l'invite presque respectueusement à monter se chauffer chez lui, offre qui est acceptée avec reconnaissance, et il le guide avec le lieutenant de gendarmerie Noirot vers l'unique chambre à feu qu'il possède au premier étage de son logement. C'est une grande salle délabrée, prenant jour sur le parc. Au fond, s'ouvre une alcôve grillée, devant laquelle un paravent est déplié pour cacher Mme Harel alitée, souffrante. Les trois hommes causent: la voix de Plessis douce et posée frappe la malade. Elle ne se trompe pas, ce prisonnier, ce Plessis, c'est son frère de lait, Henri de Bourbon, duc d'Enghien, petit-fils du prince de Condé arrêté le 15 mars à Ettenheim, en territoire badois et arrivant directement de Strasbourg.

Reconnu, il reste dans la chambre de Harel jusque vers les six heures du soir. Il est alors conduit dans la pièce qu'on lui avait meublée à la hâte. Il y soupe et se couche. Réveillé à 9 heures, pour subir un interrogatoire du capitaine Dautancourt, il passe à 11 heures devant un conseil de guerre présidé par le général Hulin. Pas de défenseur, quelques questions auxquelles il répond d'une voix assurée, reconnaissant qu'il a porté les armes en soldat, qu'il est à la solde de l'Angleterre parce qu'il n'a pas d'autre moyen d'existence, mais niant toute participation à un complot parce qu'indigne de lui. Puis, la sentence prononcée hors de sa présence : la mort à l'unanimité sans que le président du conseil sache quel article du code citer parce qu'il n'a pas de code ; le recours en grâce refusé, Savary s'opposant à tout retard; seize gendarmes, l'arme chargée, attendant depuis minuit au pied du pavillon de la Reine. Harel va chercher le condamné et lui enjoint de le suivre sans autre explication. Ce n'est qu'en arrivant à la porte de la tour du Diable, que l'infortuné comprend. Cent mètres à marcher dans l'obscurité, le long des remparts humides de pluie, et il se trouve en face du peloton d'exécution. Un adjudant lui lit le jugement en s'éclairant d'une lanterne. Pas de prêtre ; le duc s'agenouille, récite une courte prière, remet une mèche de ses cheveux à Noirot, pour la princesse de Rohan vers laquelle se reportent ses plus chères pensées. Puis on lui attache la lanterne sur la poitrine. Savary, du haut du fossé, s'impatiente de toutes ces longueurs. Il fait signe à l'adjudant qui baisse son épée. Une sourde détonation retentit. Le dernier des Condé tombe pour ne plus se relever.

Le cadavre est jeté tout habillé dans la fosse.

Une légère surélévation des terres, due au foisonnement, révèle pendant quelque temps la place de la sépulture. Puis, le temps nivelle le sol. En 1816, on fit des fouilles méthodiques pour retrouver le corps. Les restes exhumés, mis dans un cercueil, reposent actuellement dans l'oratoire Nord de la Sainte-Chapelle. Une colonne marque, dans le fond du fossé, le lieu de l'exécution.

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LE FOSSÉ SUD DU CHÂTEAU ET LE TOMBEAU DU DUC D'ENGHIEN EN 1819.

(D'après un dessin lithographié de F. A. Pernot).

Quatre ans après ce drame, Napoléon prescrit de transformer le vieux château en arsenal; d'importantes mais hâtives réparations sont faites ; la Sainte-Chapelle est transformée en salle d'armes.

Le donjon redevient prison d'Etat (1808-1814). Les principaux prisonniers de cette période sont : les deux Polignac, le marquis de Puivert ; des diplomates et généraux étrangers, dont Palafox; le baron de Kolli; le célèbre financier Ouvrard, enfin un certain nombre d'ecclésiastiques ayant pris parti pour Pie VII, parmi lesquels les cardinaux di Pietro, Oppizoni, Gabrielli, l'abbé d'Astros, Mgr de Boulogne. On trouve dans le donjon un certain nombre de peintures et d'inscriptions pieuses dues à ce dernier prélat.

En 1812, l'Empereur donne plus d'extension à son premier projet. Il charge le génie d'aménager des casernes pour 1.000 hommes, une salle d'armes pour 10.000 fusils, de rechercher un emplacement pour le muséum d'artillerie, d'établir des magasins susceptibles de contenir 100.000 livres de poudre, d'élever des hangars pour quelques milliers de voitures, enfin de créer des forges et des ateliers pour les ouvriers en bois.

Daumesnil est nommé directeur du nouvel arsenal. Il n'avait alors que trente-six ans. Ses états de service mentionnaient 22 campagnes, 8 drapeaux pris à l'ennemi, 4 généraux faits prisonniers. Ses actions d'éclat ne se comptaient plus. A la bataille d'Arcole il avait couvert Bonaparte de son corps ; à Aboukir, il s'était emparé d'une des queues du capitan Pacha. Sa bravoure, en un temps où l'héroïsme était monnaie courante, se citait, proverbiale : vingt-trois blessures l'attestaient. A Wagram, en chargeant avec un régiment de la Garde qu'il commandait, il avait eu la jambe emportée par un boulet.

Avec un tel homme, l'arsenal prend un développement qu'on ne pouvait même prévoir. Aussi peut-il fournir la presque totalité du matériel nécessaire à la campagne de 1814.

Lors de la bataille de Paris, dernière étape d'une longue mais glorieuse agonie, c'est le canon de Vincennes qui fait entendre la dernière protestation de la France vaincue. Le matériel confié à la garde du général « à la jambe de bois » est sauvé. Mais Louis XVIII ne sait pas reconnaître un tel dévouement. Le héros est nommé à Condé; il accepte ce poste à la frontière. On lui envoie le brevet de chevalier de Saint-Louis ; il refuse.

Le marquis de Puivert lui succède. Fort honnête homme, mais ancien émigré, il n'a aucun prestige sur de vieilles troupes qui ont conservé le culte du drapeau tricolore. Aussi, est-il abandonné de tous, lorsqu'il veut défendre la place au retour de l'Empereur, et doit-il capituler.

Daumesnil est rappelé. Il est à son poste lorsque les alliés, après Waterloo, reparaissent sous les murs du château. Un parlementaire prussien le somme de se rendre. Il reçoit cette réponse : « Rendez-moi ma jambe et je vous rendrai Vincennes. » Le maréchal Blücher s'irrite ; il menace de donner l'assaut à la « bicoque » - — « Essayez, dit le général à son envoyé. Je vous promets de faire tout sauter, et, si je saute, nous sauterons ensemble.

Seulement je ne vous garantis pas que je ne vous égratignerai pas en l'air. » A bout d'argument, on lui propose un million : « Mon refus, s'écrie-t-il dans son indignation, servira de dot à mon fils. »

Les alliés n'osent mettre leurs menaces à exécution : ils se contentent de bloquer la place. Au bout de soixante-douze jours, ils se retirent. Vincennes est sauvé une seconde fois, mais Daumesnil prend sa retraite.

Le marquis de Puivert redevient gouverneur (1815-1830). Sous son gouvernement on continue la démolition des tours commencée en 1808, les restes du duc d'Enghien sont exhumés (1816) ; l'explosion d'un magasin à poudre cause de grands dégâts (1819). Daumesnil reprend ses anciennes fonctions (i83o).

Il trouve encore le moyen d'être utile à son pays, en préservant de la fureur populaire les ministres de Charles X, signataires des ordonnances : le prince de Polignac, MM. de Chantelauze, de Guernon-Ranville, de Peyronnet, confiés à sa garde.

Mais, atteint du choléra il meurt dans son appartement du pavillon de la Reine (1832). La place de gouverneur est alors supprimée.

Depuis cette époque, peu de grands événements sont à mentionner. On doit toutefois rappeler les suivants : en 1840 le vieux château est transformé en fort de seconde ligne de la place de Paris; de 1842 à 1848 le duc de Montpensier commande l'artillerie et occupe les anciens appartements d'Anne d'Autriche dans le pavillon de la Reine restauré à son intention. A la suite de l'émeute de 1849, Barbès et Raspail sont enfermés au donjon. Lors du coup d'Etat de 1851, un convoi de députés de l'opposition, parmi lesquels on trouve Odilon Barrot, le marquis de Talhouët, le duc de Luynes, Berryer, est dirigé sur Vincennes. Les députés, logés dans les appartements du général commandant d'armes, ne couchent qu'une nuit au château.

Sous l'Empire, le vieux fort ne joue aucun rôle.

On ne peut que signaler : une visite du roi de Portugal (1855) ; l'effondrement des voûtes de la tour principale qui fait 17 victimes (1857).

Pendant la guerre de 1870 le général Ribourt établit son quartier général à Vincennes, qui reçoit quelques boulets le 23 janvier 1871. Après le siège, le colonel Faltot occupe la place pour le compte de la Commune. Il capitule d'ailleurs à la première sommation du général Vinoy (28 mai 1871).

Le 22 juillet suivant, le vieux fort, qu'avaient épargné la guerre et l'insurrection, est bouleversé par l'explosion d'un dépôt de munitions.

Après ces heures tragiques, Vincennes n'a pour ainsi dire plus d'histoire. Il ne reste à noter que la création d'une direction d'artillerie (1871), la visite du roi de Siam (1898), celle du shah de Perse (1900); d'Edouard VII, roi d'Angleterre et de Victor-Emmanuel II, roi d'Italie (1903); d'Alphonse XIII, roi d'Espagne (1905).

V7


LE CHÂTEAU VERS. 1610 (D'après la gravure d'Israël Silvestre.)

Château de Vincennes aujourd'hui. Photos : Source web.
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ACHILLE DEVILLE.

NOTICE SUR LE CHATEAU D'ARQUES LA BATAILLE.

 

Le château d'Arques, malgré les outrages que lui a fait subir le temps, et plus encore la main des hommes, est resté un des monuments les plus importants de la Normandie, comme il en est un des plus célèbres. Ses ruines, encore si imposantes, si majestueuses, attestent sa grandeur passée. Les événements historiques dont il fut le théâtre ou le témoin, et le combat à jamais mémorable livré sous ses murs par Henri IV, lui assurent une renommée qui ne périra pas.

On sait, par les historiens normands, que le château d'Arques fut construit vers le milieu du XIe siècle, sous le duc Guillaume, nommé depuis le Conquérant, par Guillaume d'Arques, oncle paternel de ce prince.

Guillaume d'Arques avait reçu de son neveu, à titre féodal, le pays de Talou, dont la ville d'Arques était le chef-lieu. Ce seigneur, plein d'ambition, et qui, soutenu par son frère Mauger , archevêque de Rouen, rêvait, pour usurper sa place, la déchéance du duc Guillaume, qu'il ne nommait que le Bâtard, fit élever à grands frais , comme place d'armes et de sûreté, sur la colline qui domine Arques, le château dont les ruines la couronnent encore.

En considérant leur étendue, en relevant par la pensée ces murailles, ces tours, en plongeant dans ces immenses fossés, on se fait une juste idée de la puissance et de la richesse du comte d'Arqués. On assure qu'il exécuta, en un très petit nombre d'années, cet ouvrage immense.

A peine était-il terminé, que Guillaume d'Arques commença à lever la tête et à ourdir des trames contre le duc Guillaume. Celui-ci, pour en prévenir l'explosion, mit la main sur le château d'Arqués ; mais la garnison qu'il y avait placée se laissa séduire ; le comte d'Arques ne tarda pas à rentrer dans sa forteresse, fier et triomphant. Guillaume-le-Bâtard, avec son impétuosité ordinaire, l'y suivit ; mais, n'osant l'y attaquer de vive force, tant cette citadelle lui parut redoutable, il se contenta d'en former le blocus.

Le roi de France Henri Ier, qui voyait d'un œil jaloux la renommée naissante du duc Guillaume, excité d'ailleurs par l'archevêque de Rouen, frère de Guillaume d'Arques, et par quelques seigneurs normands, mit une armée en campagne, pénétra jusqu'au château d'Arques, et y fit entrer des secours en hommes et en munitions. Enguerrand, comte de Ponthieu, qui commandait l'avant-garde du roi de France, avait trouvé la mort sous les lances normandes, au pied des remparts d'Arqués.

Après que le roi de France se fut retiré, le duc Guillaume resserra les lignes du blocus, et s'y établit en personne. Guillaume d'Arques, réduit par la famine, se vit bientôt contraint d'ouvrir les portes de son château et de se rendre à discrétion. Le duc Guillaume lui laissa la vie sauve, mais le chassa de la Normandie (année 1053.) Le frère du comte d'Arques, Mauger, fut peu après expulsé de son siège archiépiscopal, et alla mourir, comme celui-ci, en exil.

Le château resta dans les mains du duc Guillaume t qui ne cessa d'y entretenir une forte garnison. Son fils, Robert n'appréciant pas l'importance de cette citadelle, l'abandonna avec le comté d'Arques, à Hélie de Saint-Saëns, en lui faisant épouser une fille qu'il avait eue d'une courtisane.

Hélie de Saint-Saëns en fut, peu de temps après, chassé, ainsi que son pupille Guillaume Cliton, fils du duc Robert, par Henri Ier, dernier des fils de Guillaume-le-Conquérant, qui venait de réunir la Normandie à la couronne d'Angleterre.

Le comte de Flandre, Baudouin, qui avait épousé la querelle du jeune Guillaume Cliton à l'instigation d'Hélie de Saint-Saëns, voulut s'emparer du château d'Arques ; il rencontra la mort sous ses murs (année 1118).

Débarrassé de son ennemi, Henri 1er ajouta de nouvelles fortifications au château.

La trahison devait en ouvrir les portes au roi Étienne, qui disputait le duché de Normandie à Geoffroy Plantagenet, gendre et successeur de Henri Ier. La province tout entière ne tarda pas à reconnaître la loi de l'heureux Geoffroy. De tous les châteaux normands, Arques se rendit le dernier (1145).

A près de trente années de là, en 1173, le comte de Boulogne, qui avait pris le parti de Henri-le-Jeune, révolté contre son père Henri II, fut blessé à mort devant le château d'Arques. Cette citadelle était fatale aux ennemis de la Normandie.

Richard Cœur-de-Lion venait de monter sur le trône.

Après avoir rempli l'Orient du bruit de sa valeur, il languissait dans les fers. Son rival, Philippe-Auguste, profilant de sa captivité, s'était fait livrer le château d’Arques. Richard Cœur-de-Lion, ayant brisé ses chaînes, voulut le reprendre il échoua, malgré ses efforts et son bouillant courage.

Un traité de paix, conclu avec le monarque français, l'année suivante (1196), remit le château d'Arques dans les mains de Richard Cœur-de-Lion. Tant qu'il vécut, la bannière de Normandie y flotta droite et fière.

Son frère, Jean-Sans-Terre, ne sut pas le défendre.

Si Philippe-Auguste, qui avait investi la place, s'en éloigna après un siège meurtrier (1202), Jean Sans Terre ne peut en revendiquer l'honneur : Philippe-Auguste courait au secours du jeune Arthur de Bretagne, neveu et héritier déchu de Richard Cœur-de-Lion.

La sœur d'Arthur languissait, de son côté, prisonnière dans le château d'Arques r elle ne devait en sortir que pour aller mourir dans un château fort d'Angleterre.

Jean-Sans-Terre, au lieu de prendre les armes, s'enfuit lâchement. La Normandie est conquise par Philippe-Auguste, et rentre, après une séparation de trois siècles-, dans le domaine de la monarchie française. Les historiens normands ont noté avec orgueil que le château d'Arques ouvrit le dernier ses portes aux Français (1204).

Le château d'Arques ne joue qu'un faible rôle sous la domination française ; il s'efface avec la Normandie, désormais muette et sans gloire. En 1273, Philippe-le-Hardi le visite. Philippe de Valois, le roi Jean, Charles V, y font faire quelques travaux.

Le sol normand allait de nouveau porter des bataillons armés. En 1419, les Anglais descendent en Normandie, et rangent cette province sous leur obéissance; ils devaient la garder trente années consécutives. Le château d'Arques subit la loi commune, En 1449, les Anglais sont chassés par Charles VII, aidé de ses preux capitaines, les Dunois, les Lahire, les Brézé. Le duc de Sommerset, qui venait de capituler dans Rouen, s'engage à remettre entre les mains du roi de France la forteresse d'Arqués, que la garnison de Dieppe serrait de près pour Charles VII. Arques redevint français.

Il faut franchir près d'un siècle et demi pour retrouver le nom d'Arques dans nos annales. Il y va briller d'un nouvel éclat.

Le parti de la Ligue était en possession du château d'Arques. Le gouverneur de Dieppe, Aymar de Chattes, qui tenait pour le parti royal, désespérant de le reprendre par force, eut recours à la ruse. Des soldats, déguisés en matelots dieppois ; et cachant leurs armes sous leurs amples vêtements, se présentent au château pour y vendre du poisson ; ils sont introduits. Égorger les sentinelles, désarmer la garnison surprise, fut l'affaire de quelques instants : le château d'Arqués avait changé de maître.

Henri III venait d'être assassiné dans Saint-Cloud (1589) ; Henri IV lève le siège de Paris, et, suivi d'un petit nombre de soldats, se retire en Normandie.

Il entre dans Dieppe, pour y attendre les secours que la reine d'Angleterre, Elisabeth, lui avait promis. Le duc de Mayenne, à la tête d'une armée de trente mille hommes, se mit à sa poursuite. Parti de la ville d'Eu, dont il s'était emparé, il se porte sur Arques, de l'autre côté de la vallée, résolu de forcer ce passage et de marcher sur Henri IV, pour l'acculer dans Dieppe et s'emparer de sa personne.

Henri IV, qui sentait l'importance du château d'Arques dans les événements qui allaient se passer, l'avait armé de plusieurs pièces d'artillerie, et y avait placé des canonniers dieppois. Ils y firent bon service.

On était au 21 septembre de l'année 1589. L'armée de Henri IV, qui se composait de 7500 hommes, occupait le terrain qui s'étend du bourg d'Archelles à Martin-Église, ayant à sa droite la forêt d'Arques, à sa gauche la rivière.

C'est dans cet étroit espace que se livra ce combat à jamais mémorable où Henri IV gagna sa couronne et une gloire immortelle. Les trente mille hommes de Mayenne furent mis en fuite.

Le château avait décidé le gain de la bataille, en envoyant, vers la fin de la journée, dans les rangs pressés de l'ennemi, plusieurs volées de canon, qui produisirent un merveilleux effet, dit Sully, qui combattait aux côtés de Henri IV.

Le soir même de la bataille, Henri IV, dit l'historien du château d'Arques, écrivit, du château, à Grillon, ce billet devenu fameux : « Pends-toi, brave Grillon, nous avons combattu à Arques, et tu n'y étais pas. »

C'est en mémoire de ce brillant fait d'armes, de ce grand événement historique, que le propriétaire actuel du château d'Arques a fait placer, sur une de ses murailles, aux yeux de tous, l'image de Henri IV, monté sur son cheval de combat, l'épée en main, le panache blanc en tête, tel que, le jour de la bataille, il chargeait glorieusement l'ennemi. La France et la Victoire lui jettent une palme immortelle. Ce beau bas-relief est dû au ciseau de M. Gayrard.

La bataille d'Arques marque les derniers jours de gloire du château qui lui donna son nom. A peine s'il reparaît, depuis lors, dans notre histoire. En 1648, Anne d'Autriche y conduit son jeune fils Louis XIV.

Sous la Restauration, une autre femme, la duchesse de Berry, vient visiter ses ruines avec amour. Long-temps auparavant, délaissé, oublié même, le château d'Arques, quoiqu'ayant encore un gouverneur en titre, mais plus de soldats, allait dépérissant, tombant de toutes parts. En 1753, on commence à en arracher les pierres ; c'est une vaste carrière à laquelle tout le monde vient puiser.

Notre première révolution fit plus. Les ruines du château d'Arques sont mises à l'encan, par l'Etat, en 1793. Un habitant du pays se les fait adjuger pour la somme de 8300 livres. Revendues par lui, elles allaient être adjugées de nouveau, en 1836, et livrées à la Bande Noire, lorsque madame Reiset, veuve de M. J. Reiset, ancien receveur général du département de la Seine-Inférieure, voulant conserver ce monument historique à la France, en fit l'acquisition, et le mit sous la sauvegarde d'un de ses fils, qui se fait un devoir religieux de conserver pur et intact ce noble dépôt. Pour compléter les notions historiques qui se rattachent au château d'Arques, explorons ses ruines.

Sachons les interroger ; elles nous révèleront la pensée qui présida à leur construction.

Celui qui fut chargé, dans le XIème siècle, par Guillaume d'Arques, de l'érection de son château (l'histoire ne nous a pas conservé son nom), était un homme très habile et très versé dans son art. Il suffit, pour s'en convaincre, d'examiner l'assiette de cette forteresse.

C'est sur une langue de terre escarpée de trois côtés et dominant au loin la ville et la vallée d'Arques, qu'il la plaça. Non content de cette disposition, il creusa, en avant des murailles, dans tout le périmètre de l'enceinte fortifiée, un large et profond fossé; de sorte que l'assiégeant, après avoir péniblement gravi la colline, ne trouvait aucun espace pour asseoir son attaque, et pour s'abriter lui-même contre les traits des assiégés.

Le château, à cette époque; n'embrassait pas tout le terrain qui est circonscrit par les ruines. La portion qui fait corps avec les deux tours de l'entrée actuelle, et ces tours elles-mêmes, appartiennent à une construction postérieure de plusieurs siècles, et rentrent dans tout un autre système de fortification. On les attribue à François Ier. Le château du XIe siècle ne se prolongeait pas jusque-là; il se composait d'une seule enceinte, encore de nos jours parfaitement visible et distincte, qui affecte la forme elliptique, avec ses tours, son donjon et sa porte, autrement dite poterne, qu'on rencontre après avoir franchi la première entrée.

Dans la partie la plus reculée, et en même temps la plus élevée de cette enceinte, se dressait le donjon, accompagnement obligé des forteresses normandes. Il n'était pas, à l'exemple des citadelles de nos villes de guerre modernes, en dehors de la place, mais à l'intérieur, de sorte qu'il fallait de toute nécessité s'emparer de tous les autres ouvrages avant de pouvoir même attaquer ce dernier refuge, ce palladium de la défense.

Le donjon du château d'Arques, bien qu'entièrement dépouillé de ses pierres de revêtement, conserve un aspect imposant et grandiose, qu'il doit à la masse et à la force de ses murailles. Il était divisé en deux parties. Les deux salles intérieures servaient de magasins d'armes et de provisions ; celles des étages supérieurs, de logement pour les hommes d'armes, pour le capitaine du château, et pour le souverain lorsqu'il venait visiter Arques. Un escalier étroit, déguisé avec art, y donnait accès ; un seul homme pouvait défendre cette entrée sombre et mystérieuse.

Un puits creusé à une énorme profondeur, qui subsiste encore, était destiné au service des défenseurs du donjon. Il existait, dans l'enceinte, un second puits pour la garnison du château.

La masse entière du donjon remonte au XIe siècle ; quelques divisions intérieures furent seules remaniées plus tard.

Après le donjon, la portion encore subsistante du château de Guillaume d'Arques, la plus remarquable, est la porte, ou poterne, dont nous avons parlé plus haut. Elle se compose d'un massif percé de trois arcades successives, qui, jadis, étaient garnies de herses en fer. Au-dessus était le logement des chevaliers chargés de la défense de la porte.

C'est au-dessus d'une de ces arcades, celle qui regarde le donjon, que le propriétaire actuel du château a fait placer le bas-relief représentant Henri IV à cheval. Au bas, il a fait graver ces mots :

HENRI IV VAINQUEUR AU COMBAT D'ARQUES,

LE 21 SEPTEMBRE 1589.

Au pied de la poterne se dessine l'entrée d'une galerie souterraine creusée dans la marne, qui se prolongeait, originairement, sous le château du XIe siècle, et en suivait le tracé. Elle se trouve aujourd'hui interrompue et obstruée sur plusieurs points. D'après une vieille tradition, qui ne mérite aucune croyance, ce souterrain établissait une communication entre le château d’Arques et la ville de Dieppe. La portion du château faisant corps avancé, due à François 1er, que nous avons traversée pour arriver à l'enceinte du XIe siècle, est flanquée, à ses quatre angles, d'énormes tours construites en brique et en pierre. Les deux premières défendaient la porte d'entrée les deux plus en arrière, qui se rattachent à l'enceinte primitive, ont des formes plus colossales encore.

Celle qui regarde la vallée a reçu le nom de Tour du Boulet, du projectile en pierre qui est engagé dans sa muraille.

Dans les temps anciens, une très vaste enceinte entourée de murs, dont on suit le tracé, et qui descend vers la vallée, se reliait au château, et lui servait comme de camp retranché. On la connaissait alors sous le nom de Baile du château, que les gens du pays ont traduit depuis par celui de Bel, de ville du Bel. Trois portes en pierre y donnaient accès.

Il ne faut pas quitter le château d'Arques sans en faire le tour extérieurement; celui qui n'aura pas fait cette excursion, en suivant la crête des fossés, n'emportera qu'une idée incomplète de la vieille citadelle normande, il ne la connaitra pas. Que le visiteur, après avoir mesuré de l’œil cette immense excavation qui l'enveloppe de toutes parts, après avoir contemplé ces longues courtines, ces tours ébréchées et couvertes de lierre attachées à leurs flancs, ces piles gigantesques du pont de secours, fendues et déversées, reporte ses regards sur cette large et riante vallée d'Arques, sur cette forêt lointaine, sur cette ville de Dieppe qui se dessine à l'horizon ayant l'Océan pour rideau, et qu'il dise si jamais plus beau spectacle a frappé ses regards !

 

CHÂTEAU D'ARQUES LA BATAILLE. ACHILLE DEVILLE.
CHÂTEAU D'ARQUES LA BATAILLE. ACHILLE DEVILLE.

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NOTICE SUR LE CHÂTEAU

D'ANCY-LE-FRANC.

I.

HÂTONS-NOUS de décrire ces vastes et nobles demeures, ces somptueuses habitations, contemporaines de moeurs, d'habitudes, d'idées si différentes de celles qui régissent notre société nouvelle: hâtons-nous! Aujourd'hui, c'est déjà bien tard; demain, il ne sera plus temps. La hache de 89 a renversé les châteaux; l'industrie déblaie sans relâche le terrain qu'ils occupaient avec orgueil, pour y placer ses manufactures et ses usines.

Ainsi, dans quelques années, les ruines mêmes de ces constructions si belles, si expressives, si nationales, auront disparu, et le poète et l'antiquaire les chercheront inutilement sur le sol.

Nos regrets sont sans amertume cependant; la piété historique que nous avons vouée à ces témoignages de tant de force et de tant de gloire n'est pas un fanatisme aveugle. Si, à l'aspect de ces monuments, la puissance et la richesse de ceux qui les élevèrent nous apparaissent, nous avouons, sans qu'il en coûte à nos sympathies, que cette puissance, ces richesses, frappées d'immobilité pendant une succession non interrompue de générations privilégiées, pouvaient seules permettre et conseiller de semblables établissements. La mobilité, la division incessante des fortunes s'opposeraient invinciblement à ce que, dans le siècle où nous vivons, on construisît de ces demeures souveraines, dont la démolition suivrait de si près l'achèvement. Et combien les goûts, les habitudes positives de la génération présente, s'accommoderaient peu de ces galeries aux proportions gigantesques! La cour d'honneur attendrait longtemps les équipages armoriés, la salle des gardes ses hallebardiers, et le château son seigneur suzerain.

Vénérons comme héritage du passé, respectons comme pages historiques, aimons comme révélations toutes parfumées de poésie, ces quelques beaux châteaux de France encore debout; mais disons-nous que leur place ne serait nulle part aussi dignement que dans notre respect et dans notre amour. Sans faire le procès au passé, rappelons-nous à quelles conditions s'élevaient ces édifices. De grandes, de profondes altérations sociales en étaient le prix. Quand on compare les misérables chaumières des classes inférieures au temps dont nous parlons, avec les demeures des habitants des campagnes à l'époque où nous vivons, on regrette beaucoup moins ces vastes, ces splendides manoirs. Si le paysage, privé d'un vieux bâtiment couronné de tourelles, perd de sa valeur, le coeur du moins est satisfait de ce bienêtre qui se manifeste et s'étend de jour en jour.

L'effet est moins pittoresque sans doute; mais le tableau, pour n'être pas aussi brillant, n'en atteste pas moins un progrès véritable vers le bonheur.

La société n'aurait-elle que la littérature pour expression ? N'a-t-elle pas un interprète aussi fidèle des moeurs d'une époque dans ces monuments, ceints de murs ou hérissés de créneaux? Pétris avec du fer ou des pierres, ou ruisselants de dorures, selon que le souverain se nomme Charles VII ou François Ier; selon que le seigneur

du lieu est un Montmorency qui ne connaît que la grande bataille, ou un Fouquet qui n'aime que le plaisir; nids d'aigles ou palais de fées, ces châteaux ne sont-ils pas aussi une date impérissable, une langue éloquente, une expression complète, magnifique et intelligible à tous?

Un rapide examen met cette vérité dans tout son jour. Au XVe siècle, il n'est déjà plus question de bâtir de ces châteaux forts où les grands feudataires de la couronne se retiraient pour y régner et se défendre. On répare alors à peine ces citadelles, que des hôtes turbulents ne tarderont pas à déserter. De nouvelles formes architecturales sont nécessitées par les graves changements survenus aux institutions et par ceux qu'éprouvent les arts. La Renaissance va fleurir. Si l'on parcourt la France, on remarque que les châteaux les plus curieux se construisirent entre le commencement du XVIe siècle et le milieu du XVIIe. Passé cette dernière époque, il ne s'en éleva plus. C'est qu'en effet, si vers 1500 il n'y a déjà plus qu'un Roi de France, il reste encore du moins des grands seigneurs dont la richesse a survécu à la puissance. Richelieu vient achever l'oeuvre de Louis XI, et bientôt Louis XIV concentre toute la force et toute la volonté dans la royauté, en appelant à Versailles la .haute noblesse. Il n'y a plus qu'un château : Versailles; il n'y a plus qu'un seigneur : Louis XIV[1]. Les travaux des palais de Versailles, de Trianon, de Marly et de quelques autres encore, se poursuivent sous le long règne du grand Roi, formidable expression de la monarchie absolue.

Sous son successeur, il n'y a plus même de grands seigneurs, dans la plus faible acception de ce mot. Ils ont fait place à des courtisans titrés, plus ou moins comblés des faveurs de la cour, mais sans indépendance, et n'ayant aucune existence considérable qui leur soit propre. D'ailleurs, de graves modifications s'aperçoivent dans la constitution sociale. Les gens de finance ont surgi et sont venus se mêler à la plus haute noblesse. A l'amour d'une représentation digne et sévère, au sérieux et presque à la gravité dans les plaisirs, caractère distinctif du dernier règne, a succédé le besoin d'une vie affranchie d'étiquette, exempte de toute gêne importune; les hautes classes veulent des jouissances sans frein : on ne construit plus de vastes châteaux, mais l'on bâtit, son décore de petites maisons. Et comme les manoirs grandioses des siècles précédents n'offrent désormais que des distributions en désaccord avec les goûts de leurs possesseurs, l'art s'applique à les rendre habitables à des hôtes qui n'ont plus rien de commun avec leurs aïeux. La salle des gardes se transforme en une salle de spectacle. Dans les galeries aux proportions solennelles, on pratique des entresols ; l'austère mobilier subit pareillement cette révolution fatale; le chêne fait place au frêle palissandre; les tableaux de l'école italienne, dont le goût avait été répandu en France par les Médicis, sont chassés par les fantaisies spirituelles de Watteau. On dirait que trois siècles se sont écoulés en moins de quatre-vingts ans !

II.

Le château d'Ancy-le-Franc date de cette époque que nous avons indiquée comme celle qui vit la France se couvrir de ces superbes manoirs, objet d'éternelle admiration. Il remonte presqu'au règne de François Ier, de ce Roi dont le nom demeure à jamais inséparable de la Renaissance des beaux-arts, du goût et de l'élégance. Projeté durant son règne, Ancy-le-Franc fut commencé en 1555 sous Henri II, par les ordres d'Antoine de Clermont, dans la maison duquel était passé le comté de Tonnerre, jusque-là tenu en grand fief [2]. Ce fut sur les dessins du Primatice d'abord, et sur ceux de Serlio plus tard, que s'éleva ce magnifique et imposant édifice, achevé seulement en 1622. On comprend comment un espace de temps si considérable ait pu être nécessaire pour bâtir et décorer complètement cette gigantesque demeure, lorsque Chambord, palais favori de François Ier et de Henri II, ne fut terminé que sous Louis XIV.

Le caractère du château d'Ancy-le-Franc est le type de la régularité la plus parfaite. Le style de l'architecture est majestueux ; le développement de ses quatre façades, entièrement uniformes, est singulièrement imposant. Toutes les parties du monument offrent entre elles un tel accord, une harmonie si complète dans leurs détails, qu'il est difficile de se défendre d'un sentiment de surprise et d'admiration à la vue de ce grand ensemble.

La conservation de l'édifice étonne; et si elle atteste sa solidité primitive, elle témoigne des soins constants dont il n'a cessé d'être l'objet depuis son achèvement. Les ornements intérieurs, toutes ces peintures à fresque si précieuses, qui étaient la décoration obligée des salles et des galeries à cette époque, sont l'ouvrage de Nicolo Dellabate, artiste chéri du Primatice, le même qui peignit, sous François I", la galerie de Fontainebleau ; d'autres sont dues à Meynassier, moins célèbre, mais doué d'un incontestable talent. Un peu plus tard nous nous arrêterons dans celles des pièces du château où se retrouvent les peintures les plus dignes d'attention.

Soixante-sept ans, avons-nous dit, s'écoulèrent entre le commencement des travaux et l'achèvement complet de l'édifice; mais on conçoit facilement qu'il fut habitable bien longtemps avant 1622. C'est qu'en effet l'achèvement complet indique seulement le moment où furent terminées cette foule de décorations intérieures, tout à fait distinctes d'une construction proprement dite.

Néanmoins, nous regardons comme impossible que Henri II, lorsqu'il vint dans le Tonnerrois, ait pu déjà logera Ancy-le-Franc. Aucune circonstance historique ne permet d'affirmer que Henri III y ait été reçu. Mais Henri IV s'y est certainement arrêté plusieurs fois, et notamment en 1691, alors qu'il accourut pour dégager le comte Henri de Clermont, qui se trouvait enveloppé par les troupes de la Ligue. On sait d'ailleurs que ce seigneur resta invariablement attaché à la cause du Béarnais, et que par suite son comte devint plusieurs fois le théâtre de la guerre. Henri IV, avec raison, le considérait donc comme l'un de ses plus fermes appuis, et il tenait à lui donner des marques de sa reconnaissance. Une date précise est assignée à la présence de Louis XIII à Ancy-le-Franc: c'est le 3o avril i63o que Charles-Henri de Clermont l'y reçut.

Un dernier sourire de la fortune était réservé à cette maison de Clermont-Tonnerre si longtemps riche et puissante, mais déjà déchue, lorsque le 21 juin 1674, le comte François compta l'un de ces jours qui laissaient alors, dans la mémoire d'un serviteur dévoué, un souvenir ineffaçable. Il reçut Louis XIV qui, pour la seconde fois, venait de conquérir la Franche-Comté[3].

Ce n'était pas une faveur ordinaire qu'une visite de Louis XIV. Il prodiguait peu sa présence, qui était toujours une marque de distinction dont le souvenir glorieux se perpétuait dans les familles. La pierre où il avait posé le pied, le fauteuil dans lequel il s'était assis, le mot qui s'était échappé de ses lèvres, recevaient une consécration inaltérable dans la mémoire de ses hôtes. Si l'on ne peut se mettre à la hauteur de tant d'enthousiasme, à l'heure où nous vivons, on reconnaîtra cependant que cette adoration pour l'unité politique personnifiée en Louis XIV n'a jamais été surpassée par l'attachement qu'ont porté les hommes aux institutions. Le Roi était à l'apogée de sa gloire quand il parut à Ancy-Le-Franc. Le succès n'avait cessé de couronner ses armes, et toutes ces infortunes répétées qui l'attendaient au déclin de son règne, ne pouvaient pas même être pressenties. Séparons-nous un moment de nos idées actuelles; reportons-nous en 1674, c'est-à-dire au temps où la royauté jetait le plus d'éclat; rappelons-nous, surtout, que Louis XIV était, littéralement parlant, l'objet d'un culte, et nous comprendrons peut-être la réception vraiment royale qui attendait le souverain dans ce superbe château d'Ancy-le-Franc. Tout fut digne et somptueux.

La demeure du comte était peuplée d'hommes considérables, parmi lesquels se remarquaient Vauban, déjà célèbre, quoiqu'à peine brigadier des armées de S. M., puis le marquis de Louvois qui, par ses sages dispositions, avait droit de revendiquer

une part de la gloire que donnait à son maître cette utile et définitive conquête de la Franche-Comté; le marquis de Louvois, dont le crédit et la faveur grandissaient, aujourd'hui l'hôte du comte de Clermont-Tonnerre, et à qui la fortune réservât de devenir bientôt l'heureux possesseur d'Ancy-le-Franc.

Tout fut noble, digne et même somptueux dans la réception ménagée par le grand seigneur. Mais tout aussi se rapportait au Roi. Ce n'était pas le comte François, habile courtisan, qui eût voulu, après les fêtes si célèbres de Vaux, ne pas s'effacer. L'exemple à jamais terrible de l'imprudent Fouquet était devenu un puissant enseignement. Avec un tel maître le faste devait conserver une prudente mesure. Il fallait, au milieu même de prodigalités extrêmes, éviter qu'un seul instant Louis XIV crût à la pensée d'une rivalité.

Malheur au courtisan qui eût pu lui trop rappeler Versailles !

Louis XIV, avant de s'éloigner d'Ancy-Le-Franc, témoigna qu'il était satisfait; et quand le comte le devança à Tonnerre pour lui présenter les clefs de la ville, le Roi s'empressa de les lui renvoyer, en lui disant qu'il les trouvait en trop bonnes mains pour ne pas les lui laisser....

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[1] Voici quelle idée Louis XIV se faisait de son pouvoir. *Celui qui a donné des Rois aux hommes, a voulu qu'on les respectât comme ses lieutenants, se réservant à lui seul le droit d'examiner leur conduite. Sa volonté est que quiconque est né sujet, obéisse sans discernement. » (Mémoires et Instructions de Louis XIV pour le Dauphin, tome II, page 336), édition de 18x61 des Oeuvres de Louis XIV. Et ailleurs (page 429) : « Il me semble qu'on m'ôte de ma «gloire, quand sans moi on en peut avoir. » Puis aussi (même volume, page 92) : «Tout ce qui se trouve dans l'étendue de nos États, de quelque nature qu'il soit, nous appartient à même titre. Les deniers qui sont dans notre cassette, ceux qui demeurent entre les mains des trésoriers, et ceux que nous laissons dans le commerce de nos peuples, doivent être par nous également ménagés. »

[2] Antoine de Clermont, IIIe du nom, grand maître des eaux et forêts et lieutenant général, était l'aîné des treize enfants issus du mariage de Bernardin de Clermont et de Anne de Husson, comtesse de Tonnerre. Quoique l'aîné, il n'eut point le comté de Tonnerre ; il se contenta des terres d'Ancy-le-Franc, de Chassignelles, de Griselles, de Laignes et de Crusy. Il y avait dans cette dernière une coutume connue sous le nom du GIST de Crusy, qui constituait bien l'une des plus bizarres servitudes qui se pussent voir à cette époque. Elle est vraiment trop curieuse pour la passer sous silence. La voici : les Tonnerrois nouveaux mariés étaient obligés d'aller coucher la première nuit de leurs noces à Cruzy, sans quoi ils ne pouvaient jamais obtenir le droit de bourgeoisie dans leur ville. Cependant, l'aïeul maternel d'Antoine de Clermont, Charles de Husson, comte de Tonnerre, avait consenti, dès 1492, à ne pas conserver cette portion passablement gaie de ses droits seigneuriaux; il prit pitié du repos des jeunes ménages, et voulut bien ne point obscurcir cette charmante lune de miel, que le voyage de Crusy devait, ce nous semble, un peu gâter. Une redevance remplaça donc pour le châtelain ce singulier privilège de ses devanciers. En conséquence, il fut stipulé que chaque chef de famille tonnerrois payerait à perpétuité, le jour de la Saint-Remy, pour la première année de bourgeoisie, une somme de dix sous huit deniers, les autres années vingt deniers, pour le feu entier, et moitié de ces sommes pour le demi-feu. En bonne conscience, il eût été difficile d'en être quitte à meilleur marché. L'excellent temps!

[3] Un peu avant son arrivée, le Roi, cédant à un désir pieux, mû par le besoin de remercier le ciel de ses victoires, alla s'agenouiller dans l'abbaye du Puits-d'Orbe, célèbre par le séjour de St.-François de Sales. Ce monastère était situé à peu de distance d'Ancy-le-Franc, et du château on en découvre encore -les vestiges. Un autre souvenir se retrouve non loin de ce lieu, c'est un vieux chêne qui abrita Henri IV, au temps où, par une suite d'épreuves et de combats, il dut successivement conquérir les diverses provinces de son royaume. La tradition a laissé à cet arbre le nom de Roi de Navarre, et dans la contrée il est resté en honneur. La mémoire du Béarnais ne cessa jamais de le protéger; et c'est ainsi qu'il a survécu même à la grande tourmente de 1793.

 

Gravure ancienne et vue actuelle du château. Gravure ancienne et vue actuelle du château. Gravure ancienne et vue actuelle du château.

Gravure ancienne et vue actuelle du château.

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VERSAILLES. LES JARDINS. Pierre de Nolhac.

LA PROMENADE DE VERSAILLES AU XXe SIÈCLE

(Deuxième extrait.)

La grande façade développe ici sa longueur de quatre cent quinze mètres (qui atteint six cent soixante-dix mètres avec les façades en retour). La monotonie de cette immense bâtisse est rompue par les avant-corps, formés de colonnes que surmontent cent deux statues, par les sculptures en relief qui encadrent les fenêtres cintrées du premier étage, par les clefs des arcades du rez-de-chaussée, enfin par les trophées et les vases de pierre couronnant la balustrade de l'attique, qui avaient été détruits lors des restaurations du premier Empire et qui viennent d'être heureusement rétablis sur le corps central du Château.

Quatre bronzes d'après l'antique, posés contre le mur, sont d'assez belles fontes françaises, un peu noires, qui furent les premiers essais des frères Keller pour Versailles; ces figures, Bacchus, Apollon, Antinous et Silène, annoncent les merveilles de bronze du Parterre d'Eau, tandis que les deux grands vases de marbre, placés aux angles de la même terrasse, semblent continuer, au seuil des jardins, la sculpture décorative répandue si abondamment sur les façades.

Le premier fut sculpté par Coyzevox. Le pied svelte et puissant soutient une coupe ouvragée de feuilles d'acanthe; les deux anses sont formées de têtes de faunes grimaçants, à la longue barbe tressée. Le haut vaisseau porte un bas-relief imité d'une peinture de la Galerie des Glaces. Les scènes qu'il retrace furent d'une actualité glorieuse ; elles représentent la prééminence de la France reconnue par l'Espagne, après la défaite des Turcs par nos armes en Hongrie (1664). D'un côté, des guerriers enturbanés sont mis en déroute par Hercule et par la France, sous la fière apparence d'une femme casquée. De l'autre, se dresse la même figure, devant laquelle s'incline une autre femme, l'Espagne, avec le lion à ses pieds. Tel est le vase de la Guerre.

Celui de la Paix est de même forme et de même élévation ; le bas-relief seulement diffère. C'est une allégorie des traités d'Aix-la-Chapelle (1668) et de Nimègue (1678-79). Le jeune Louis XIV, couronné .d'olivier, est assis sur un trône; près de lui, se tient debout Hercule, le demi-dieu qui fut une de ses images olympiennes ; une Victoire suspend des trophées à un palmier. Un autre groupe est formé de Renommées portant des branches d'olivier. Les femmes aux longs corps gracieux s'enlacent, enroulées dans les plis de leur vêtement à l'antique ; l'une d'elles tient un caducée et indique ces mots inscrits sur une tablette : Pace in leges sims confecta Neomagi, 1679. Ce vase est de Jean-Baptiste Tubi, sculpteur romain, devenu de bonne heure sujet du roi de France et l'un des meilleurs maîtres qu'il ait employés à son service.

Les bronzes maintenant déploient devant nous leur magnificence. Le long de la margelle des deux vastes bassins, la merveilleuse matière, patinée par le temps, étale ses œuvres de grâce et de majesté. Elles valent qu'on les examine à loisir, car elles forment, par leur réunion ingénieuse, le plus important ensemble de ce genre qui existe dans le monde. Ces deux bassins sont décorés chacun de quatre statues couchées, figures de fleuves et de rivières de France, de quatre groupes de nymphes et de quatre groupes d'enfants debout aux coins de la pièce d'eau.

Sauf ces derniers, chacun porte le nom de l'artiste qui l'a modelé et aussi la signature des fondeurs du Roi, les frères Keller, et la date de la fonte dans les ateliers de l'Arsenal de Paris.

La plus ancienne date de 1687, la plus récente de 1690.

Par ces indications, l'étude de ce grand ouvrage est singulièrement simplifiée. Au reste, dès le premier regard, on se rend compte que les sculpteurs qui créèrent les modèles de cire subordonnèrent exacte- ment leur travail à la conception de l'ensemble. Nous savons, en effet, que l'invention et la disposition des figures du parc appartenaient de droit à un ordonnateur général, le Premier Peintre du Roi, Charles Le Brun.

Les croquis destinés aux sculpteurs étaient de sa main ; il les soumettait au Roi, et les remettait, avec son approbation, aux artistes chargés d'exécuter, après une maquette préalable, le modèle définitif. On a conservé un certain nombre de ces dessins, au crayon et au lavis, et l'illustration de ce livre présente quelques-uns de ces intéressants documents.

Nous n'avons retrouvé aucun des croquis originaux qui servirent à composer la décoration du Parterre d'Eau; mais il est certain que, sur ce point comme sur tous les autres, le Premier Peintre donna ses projets.

Non seulement il désigna les sujets et imposa les attitudes des figures, mais encore il évita aux artistes toute hésitation dans le choix des accessoires et des symboles. De cette façon fut assurée l'unité - d'exécution de la magnifique assemblée de bronze qu'on rêvait et qui devait être consacrée aux fleuves et rivières du royaume.

Ainsi guidé et comme maîtrisé, il semblerait que chaque sculpteur ne dût réaliser qu'une œuvre impersonnelle concourant simplement à l'harmonie générale; mais il n'en est rien. Tout en obéissant à une loi rigoureuse, chacun reste lui-même en ses manifestations d'artiste ; et tout d'abord Coyzevox dans sa puissance et Tubi dans sa souplesse sont hors de pair ; on sait distinguer en leurs œuvres l'élégant Magnier de l'expressif Le Gros, et c'est à peine si l'on est tenté de confondre entre elles celles des maîtres secondaires, tels que Le Hongre, Raon et Regnaudin.

C'est Thomas Regnaudin, le sculpteur de Moulins, que nous rencontrons d'abord, au pied du vase de la Paix, avec ses deux figures couchées de la Loire et du Loiret. Le fleuve de la Loire est représenté par un vieillard robuste et souriant, couronné de fleurs de roseaux et tenant une corne d'abondance, qui dit la richesse du pays arrosé. Une écrevisse et de beaux légumes de France, melon, concombre, asperges, sont épars sur le sol. La double source qui jaillit d'un rocher, symbolise apparemment les deux cours égaux de la Loire et de l'Allier.

Le corps du Fleuve est nu et majestueux dans sa raideur; sa longue barbe bouclée caresse sa poitrine; ses jambes sont croisées ; le regard semble chercher au loin, alors que, près de lui, un petit génie soufflant dans un coquillage montre ses ailes impatientes.

Sur le même plan, la rivière du Loiret a la même beauté puissante, un peu lourde, mais non sans noblesse. Cette femme, au profil si grave, a des fleurs dans ses cheveux tressés; la draperie qui l'enveloppe laisse à nu sa généreuse poitrine et ses jambes allongées ; elle s'appuie sur une urne renversée d'où l'eau s'écoule, pendant qu'un Amour lui présente une corne chargée de fruits. L'urne est énorme, pour rappeler les fameuses « Sources », dont la seconde, le « Bouillon », jaillit en 1672. Un serpent, une grenouille, des pommes de pin ont été modelés dans la cire avec le soin réaliste d'un Bernard Palissy.

Derrière les grands bronzes, et après la courbe de chaque angle du bassin, se dressent trois bambins enlacés, potelés et vivants, les mains pleines de fleurs, d'oiseaux, de coquillages ou de miroirs. Un coup d'œil suffit à nous assurer que toute cette grâce enfantine est bien celle du XVIIe siècle, et n'a rien de la joliesse maniérée qu'offriront les mêmes jeux d'amours au XVIIIe. Nous passons aussi devant les deux Nymphes couchées, qu'accompagne un Amour, pour rejoindre à l'autre extrémité du bassin les magnifiques figures de Tubi, le Rhône et la Saône.

Le fleuve est un dieu des eaux, au visage sévère sous sa couronne de feuillage; son corps, de vigueur nerveuse, a pris une pose abandonnée; ses jambes se croisent; il s'appuie d'une main sur le rocher, d'où la source jaillit ; dans l'autre main est un aviron soulevé par un petit Triton souriant qui semble questionner le vieillard. Le bronze verdi a, sous la lumière, une chaleur admirable.

La Saône, au corps élégant, aux formes amples, au mouvement aisé, est couchée sur le côté droit. Des grappes de raisins lui font une ceinture; elle repose sur des épis et des pampres épars; son sein rond se penche sur une urne d'où l'eau s'écoule. La déesse, couronnée de fleurs et de pampres, sourit au Rhône, qui la regarde. Le petit Amour qui lui fait compagnie s'amuse à presser des raisins. C'est une claire et charmante personnification de l'heureuse Bourgogne aux vins renommés.

 

JEUX D’ENFANTS, par C. VAN CLEVE. Groupe de bronze, en Parterre d’Eau, fondé en 1690.

NYMPHE ET AMOUR, par RAON. Groupe de bronze, au Parterre d’Eau, fondu par les frères Keller en 1668.

NYMPHE ET AMOUR, par LE GROS Groupe de bronze, au Parterre d’Eau, fondu par les frères Relier en 1688.

LE FLEUVE LA LOIRE,par REGNAUDIN. Groupe de bronze, au Parterre d'Eau, fondu par les frères Keller en 1689.

LE FLEUVE LA GARONNE, par COYZEVOX (l686) Groupe de bronze, au Parterre d'Eau, fondu par les frères Keller en 1688.

LA RIVIÈRE LA DORDOGNE, par COYZEVOX Groupe de bronze, au Parterre d'Eau, fondu par les frères Keller en 1688.

ANTOINE COYZEVOX, SCULPTEUR DU ROI (1640-1720) Peinture de Gilles Allou.

JEUX D’ENFANTS. Groupe de bronze, au Parterre d'Eau, fondu en 1690.

NYMPHE ET AMOUR, par LE GROS. Groupe de bronze, au Parterre d’Eau, fondu par les frères Keller en 1688.

LA RIVIÈRE LE LOIRET, par REGNAUDIN Groupe de bronze, ait Parterre d'Eau, fondu par les frères Seller en 1689

LA RIVIÈRE LA SAÔNE, par J.-B. TUBI Groupe de bronze, au Parterre d'Eau, fondu par les frères Keller (sans date).

 

 

LES JARDINS DE VERSAILLES. PIERRE DE NOLHAC.
LES JARDINS DE VERSAILLES. PIERRE DE NOLHAC.
LES JARDINS DE VERSAILLES. PIERRE DE NOLHAC.
LES JARDINS DE VERSAILLES. PIERRE DE NOLHAC.
LES JARDINS DE VERSAILLES. PIERRE DE NOLHAC.
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LES JARDINS DE VERSAILLES

Pierre de Nolhac.

Avec ses souvenirs impérissables, son décor royal encore debout, avec son château, ses terrasses, ses marbres et ses fontaines, Versailles n'est qu'une harmonie. Tout s'y présente dans l'unité majestueuse d'une œuvre d'art accomplie; la construction, l'ornementation, le détail le plus modeste et l'ensemble le plus grandiose, tout obéit à la même pensée, la réalise, l'exalte et l'impose.

L'enchantement d'un passé, que cette forte conception révèle, saisit l'imagination dès que les grilles des jardins sont franchies. Pour que l'impression soit complète et ineffaçable, on devrait choisir, pour cette visite, un jour de solitude, au moment du printemps, alors que lès parterres de Le Nôtre se rajeunissent par la profusion des fleurs nouvelles, ou plutôt vers la fin de l'automne, quand, dans les allées désertes, les pas soulèvent avec les feuilles mortes une jonchée de souvenirs.

Au déclin de la saison, la maison de nos rois, alors abandonnée des foules, prend une force d'évocation plus souveraine, et les coulées d'or et de cuivre qui chamarrent les hauts feuillages s'accordent avec le rappel des splendeurs d'autrefois. L'âme la moins ornée, la pensée la moins vive est émue par la puissance d'un tel décor de tristesse et de beauté. Car ce n'est point en vain que ce parc de novembre, en sa somptuosité désolée, célèbre chaque année une commémoration magnifique de la royauté.

L'illusion devient maîtresse en ce lieu de fastueuse mélancolie ; on y sent revivre ceux qui l'animèrent, personnages de gloire, de noblesse, d'intrigue et d'amour; et c'est là surtout qu'on arrive à comprendre l'esprit de la monarchie française, dont ils furent l'orgueil, la parure ou le soutien. Versailles donnera des sensations plus profondes et plus rares à qui cherchera à le mieux connaître, à qui consentira à y vivre quelque temps, pour en pénétrer peu à peu le lent secret.

L'homme de loisir avisé, qui a pu réaliser ce rêve, nous dira comment le charme opère, comment il le subit tout d'abord, puis le goûte davantage à mesure qu'il le sent plus familier, et enfin comment il s'y livre avec un enthousiasme reconnaissant. Ce n'est pas qu'il y ait en cette ville une plus riche accumulation de souvenirs historiques qu'en tel autre lieu illustre; mais l'œuvre qui les con centre et les fait revivre dispose d'une force vraiment évocatrice, parce qu'elle ne disperse point l'émotion. Bien que l'art de Versailles soit un des plus vastes et des plus variés, toutes ses manifestations s'assemblent et se juxtaposent suivant les mêmes règles interprétées par des maîtres divers; elles obéissent aux lois d'équilibre et de noblesse qui sont les lois même de ce génie français, dont elles offrent une des parfaites images.

La création de Louis XIV, à peine retouchée et ornée par le XVIIIe siècle, et dont le siècle dernier n'a altéré que des détails, est sous nos yeux encore presque intacte et presque vivante.

Sous l'incantation de la pensée, aisément ressuscitent les scènes d'autrefois. L'escalier de Mansart nous conduit au seuil des appartements du Grand Roi ; voici l'antichambre de l'Œil-de Bœuf ; qui semble pleine encore de la rumeur des courtisans, du mouvement d'une cour impatiente de plaire au maître. Traversons la Chambre de parade, qui fut comme le centre de la monarchie et où mourut celui qui, par l'éclat unique de sa fortune, avait ébloui le monde. En suivant la Grande Galerie et les appartements de marbre et d'or, nous arrivons à la Chapelle où se célébrèrent les unions royales, les mariages princiers, les baptêmes des dauphins et aussi les pompeuses funérailles. De l'autre côté du Château, nous parcourons les appartements de la Reine et la chambre somptueuse où, pendant trois règnes, naquirent les Enfants de France. Et dans l'intimité des cours intérieures, inconnues du public d'aujourd'hui comme de celui de jadis, que de cabinets, de pièces secrètes, de passages et de réduits aux boiseries merveilleuses, où les reines devinrent de simples femmes, où Louis XV et Louis XVI se livrèrent à leurs divertissements, à leurs plaisirs si différents, où toutes les anecdotes de l'ancien régime prennent leur explication, pour qui sait patiemment identifier les emplacements et préciser les lieux.

Et maintenant que nous descendons dans les Jardins, il faut peu d'effort pour reprendre les promenades royales, se figurer qu'on suit Louis XIV, Monseigneur, Madame la duchesse de Bourgogne, alors que la longue file des « roulettes » se déroule LA REINE MARIE LECZINSKA Peinture de J. -B. Vanloo sur les pentes de Latone et sur les allées du Tapis Vert, pendant que les eaux glorieuses et délivrées jettent, sur les margelles de marbre, leur pluie jaillissante.

S'il est tel coin retire du parc de Versailles où le goût du temps de Louis XVI a fait quelques transformations « à l'anglaise », si l'on y revoit surtout les dames de Marie-Antoinette, avec les chapeaux de bergères et les robes de linon, Versailles garde avant tout la marque de son créateur dans les lignes intactes du Grand Siècle.

Les marbres et les bronzes sont encore à la place que leur désigna Charles Le Brun, où les ont vus Racine et Boileau ; les eaux ont perdu peu de chose de ces effets singuliers dont s'enchanta Madame de Sévigné ; les blanches marches, où grandissent çà et là, d'année en année, les taches roses, sont encore celles que balayait la traîne de Madame de Montespan, conduisant la promenade de la Cour.

Ces degrés, ces pièces liquides, ces parterres, ces larges perspectives ouvertes sur la plaine lointaine ou sur les bois de la colline, ce décor de fleurs, d'eau et de pierre, cet enchantement du regard et de la pensée, c'est encore l'œuvre ancienne qui rappelle à la postérité, autour du Versailles de Mansart, le nom de Le Nôtre. Dédaigné comme une grandeur morte, oublié longtemps par ceux-là même qui eussent dû en tenir le respect éveillé, méprisé aussi par tant d'artistes français déracinés de leur tradition, Versailles a repris, depuis peu d'années, la place d'exception et de gloire qu'à d'autres titres les siècles monarchiques lui avaient conférée.

Des peintres et des sculpteurs modernes s'intéressent passionnément à ce qu'il peut donner d'inspiration, de motifs et de modèles; des poètes, émus par la grâce fanée du parc endormi, célèbrent le charme de ses quatre saisons; un public toujours renouvelé de visiteurs proclame à voix haute l'admiration de ses découvertes, tandis qu'une petite église de dévots plus discrets sait à quels jours et à quelles heures célébrer le mieux son culte paisible.

Nous mesurons aujourd'hui, après l'avoir trop méconnu, ce qui manquerait au patrimoine de la nation et au témoignage de son génie, si Versailles eût été détruit. Ô Palais, horizon suprême des terrasses! Un peu de vos beautés coule dans notre sang.

Ainsi parlent, avec Albert Samain, tous ceux des nôtres qui expriment ou dirigent la sensibilité contemporaine. L'impertinence des vers d'Alfred de Musset sur « l'ennuyeux parc de Versailles » nous choque moins que son inintelligence, ne nous attriste; car il n'est pas de beauté plus émouvante que celle de ces architectures, où se composent avec tant d'harmonie les jeux de la lumière, de la verdure et des eaux. Nous y associons la sculpture qui les décore et qui représente, en sa maturité, cet art qui fut toujours un art de France. La convention pompeuse de la peinture de l'époque, l'esthétique impérieuse et tout italienne du grand ordonnateur Le Brun, n'ont eu presque nulle prise sur la robuste originalité de nos sculpteurs. Soumis aux nécessités d'un ensemble décoratif, ils ont su garder dans l'exécution les qualités de leur race et faire passer en leurs nobles figures souplesse et vérité. A ces vieux maîtres, prodigues de chefs-d'œuvre et pour lesquels nous avons été si ingrats, ce livre voudrait avant tout rendre hommage.

Telles sont les leçons faciles et fortes que donne Versailles. A quelques pas de Paris, la ville la plus agitée et la plus bruyante, les grands ombrages ouvrent un refuge de silence et de recueillement.

C'est un abri pour les amoureux du rêve et aussi un lieu d'élection pour les chercheurs de beauté. Celui qui a une fois pénétré Versailles ne se lasse donc pas d'y revenir. C'est un ensemble incomparable qu'offrent, sans jamais l'épuiser, à la joie de son esprit, au plaisir de ses yeux, ce château qui, par sa structure même, est l'image éloquente de la monarchie; ces jardins qu'une volonté singulièrement forte a fait surgir du terrain le plus ingrat ; ce parc, aux lointaines percées, où semble sonner encore l'hallali des chasses royales, et ces larges surfaces d'eau vivante qui reflètent, depuis deux siècles et demi, le ciel changeant et léger de l'Ile-de-France.

(Fig 1) LE ROI LOUIS XIV. Peinture de Charles Le Brun (1619-1690)

(Fig 2) NYMPHE ET AMOUR, par Philippe Magnier. Groupe de bronze, au Parterre d'Eau, fondu par les frères Keller, en 1690.

(Fig 3) LOUIS XIV EN PROMENADE DANS LES JARDINS DE VERSAILLES Détail d’un tableau de P.-D. Martin, représentant la fontaine de l’Obélisque.

(Fig 4) LE BOSQUET DU THÉÂTRE D’EAU, aujourd'hui détruit. Estampe de J.Rigaud. PLAN DU BOSQUET DU THÉÂTRE D’EAU. Tiré d’un album ayant appartenu au Roi Louis XIV.

(Fig 5) ANDRÉ LE NOTRE, ARCHITECTE DU ROI (1613-1700) Peinture de Carlo Maratta.

(Fig 6) NEPTUNE ET AMPHITRITE Groupe de plomb du Bassin de Neptune, exécuté par Sigisbert Adam en 1740.

(Fig 7) LA REINE MARIE LECZINSKA. Peinture de J.-B. Vanloo.

(Fig 8) FONTAINE DE DIANE. Groupe d'animaux de bronze, par Van Clive

(Fig 9) LA REINE MARIE-ANTOINETTE ET LOUIS XVI EN PROMENADE DANS LES JARDINS DE VERSAILLES. Détail d'une peinture de Hubert Robert.

(Fig 10) PROJET POUR UNE FONTAINE DE PLOMB (AUJOURD'HUI DÉTRUITE) DU BOSQUET DU THÉATRE D'EAU.  Dessin de Charles Le Brun.

 

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Figures 1 à 10.

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chateau chantilly panoramique 1

CHÂTEAU DE CHANTILLY.

PAR LOUIS TARSOT.

 

DESCRIPTION


 Lorsqu'on arrive à Chantilly, les écuries frappent d'abord les regards, un peu au détriment du château. Leur immense façade, le pavillon central, avec sa coupole, son portique, son fronton aux superbes reliefs; la rotonde aux proportions romaines, appelleraient un monument comme le Louvre ou Versailles. L'intérieur du palais équestre est en tout digne du dehors.

 

Les-Palais-de-Fontainebleau--Chantilly._02-002.jpgGALERIE DES CERFS.


 C'est une énorme galerie voûtée, haute comme une cathédrale, coupée par un dôme massif sous lequel se dressent de riches trophées de chasse, puissamment sculptés dans la pierre et rehaussés de couleurs d'un effet original.

Des bassins, alimentés par des eaux jaillissantes, en garnissent la base. Cent soixante-dix chevaux peuvent s'aligner à l'aise dans les stalles ménagées sur deux rangs dans les deux ailes. La rotonde, dont nous avons parlé plus haut, forme un manège découvert peut-être unique au monde.

Vers l'extrémité des écuries, la pelouse des courses s'incline subitement jusqu'au canal, qui la sépare du château et du parc. Un pont jeté sur ce canal conduit à une grille flanquée de deux pavillons du dix-septième siècle. A gauche s'élèvent le Châtelet et le château neuf; à droite, sur une terrasse, le château d'Enghien; en face, une rampe en pente douce aboutit à une plate-forme au milieu de laquelle se dresse la statue du connétable Anne de Montmorency, par Paul Dubois.

Un pont relie cette plate-forme a l'entrée du château.

Cette entrée est formée d'une galerie à jour avec portique central surmonté d'un dôme, orné d'écussons, de vases et de lions sculptés. A gauche se dresse la chapelle, délicieux édifice inspiré par les monuments analogues du seizième siècle, couronné de fines plomberies dorées et d'une statue de saint Louis, et qui doit au château d'Ecouen ses merveilleux vitraux, son autel et ses délicates boiseries. Un cippe, placé derrière l'autel, renferme les coeurs des princes de Condé.

Au fond de la cour d'honneur, d'aspect très élégant, un vestibule conduit au grand escalier, de forme elliptique, dont la magnifique rampe en fer forgé, œuvre des frères Moreau, rappelle les meilleurs morceaux des maîtres français du siècle dernier. Par cet escalier on accède aux appartements du Châtelet, au salon des Chasses, à la bibliothèque, aux boudoirs décorés de peintures, souvent reproduites, représentant des scènes de genre, dont les rôles sont joués par des singes et des guenons, galamment costumés en marquis et en marquises. Viennent ensuite les appartements du duc d'Aumale et la belle galerie où le prince de Condé avait fait retracer ses hauts faits. C'est dans le Châtelet que se trouve le trophée de Rocroy, glorieux faisceau de drapeaux auquel le duc d'Aumale a ménagé une place d'honneur.

En haut du grand escalier, un perron  intérieur donne accès dans la galerie des Cerfs, tendue de tapisseries des Gobelins qui reproduisent la série des chasses de l'empereur Maximilien. Baudry a peint dans cette galerie quelques dessus de portes et un remarquable saint Hubert. C'est encore à Baudry que  l'on doit les compositions de la rotonde qui termine la galerie de peinture.

Une série de cinq salles renferme les trésors artistiques de Chantilly, tableaux, dessins et estampes. Il y a dans la collection des morceaux de premier ordre : deux Raphaël: la Vierge d' Orléans et les Trois Grâces; deux Poussin: le Massacre des Innocents et Thésée retrouvant le corps de son père. Signalons encore : le Songe de Vénus, par Antoine Carrache; les Foscari, de Delacroix, et la Stratonice, d'Ingres. Il faudrait citer tout le catalogue. C'est la plus belle collection particulière qui soit en France. Ne la quittons pas sans admirer les vitraux qui décorent la galerie de Psyché. Ils étaient autrefois au château d'Ecouen, et Raphaël en a dessiné les cartons. Les sujets sont tous empruntés à la fable de Psyché.

Revenons à la plate-forme du Connétable et descendons aux jardins par ces vastes escaliers ornés de niches, de statues et de vasques où l'eau ruisselle la nuit et le jour. Devant nous s'étend, avec ses blanches statues et ses bassins d'eau vive, le parterre, encadré de deux allées de platanes; plus loin, la pelouse du Vertugadin, dominée par une statue équestre du grand Condé. A gauche, le jardin anglais attire les promeneurs par ses vastes prairies coupée  de nappes d'eau et semées de grands arbres; à droite, l'enclos du Hameau présente un dédale de sentiers et de ruisseaux perdus dans le feuillage, au milieu duquel se cachent les chaumières d'un village d'opéra comique; le long de cet enclos, derrière le château d'Enghien, le parc de Sylvie ouvre ses allées aux parois rectilignes, taillées à même le taillis et tapissées d'une mousse épaisse, où des troupes de paons familiers laissent nonchalamment traîner leurs queues éblouissantes. Versailles seul, en France, surpasse cette harmonieuse agglomération de jardins, de bosquets et de parterres.

 Les-Palais-de-Fontainebleau--Chantilly._06.jpg

   CHATEAU DE LA REINE BLANCHE.


 Une vaste forêt enveloppe ce parc digne d'une maison royale. Elle est parfaitement aménagée pour la chasse et commode pour la promenade. Douze allées aboutissent au carrefour central. Tout auprès, au fond d'un étroit vallon dominé par de belles futaies de hêtres et de chênes et par le viaduc du chemin de fer, les étangs de Comelle étalent leur nappe sinueuse, coupée de chaussées aux talus verdoyants. Sur l'une de ces chaussées s'élève le château de la reine Blanche de Navarre, femme de Philippe de Valois. Ces étangs, ce château et les bois qui les enserrent forment un site fait à souhait pour le plaisir des yeux. Les grandes chasses s'encadrent à merveille dans ce décor romantique. Lorsqu'au temps du grand Condé Louis XIV courut le cerf au clair de lune, au bord des étangs de Comelle, ne dut-il pas garder de cette nuit un vif et charmant souvenir ?

 

FIN.

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CHÂTEAU DE CHANTILLY

PAR LOUIS TARSOT.

DEUXIÈME EXTRAIT.

Les Palais de Fontainebleau, Chantilly. 04

CHÂTEAU DE CHANTILLY. VU DU PARC.

C'est ce que le duc d'Aumale a voulu rappeler en plaçant leurs statues dans Je parterre, entre autres celles de La Bruyère et de Bossuet. Tous les deux, en effet, furent des familiers de la maison de Condé. Le premier, précepteur du fils aîné du prince, passa de longues années dans la familiarité du maître, heureux d'observer de ses yeux perçants le défilé des courtisans et des gens de lettres,  de saisir leurs ridicules et leurs secrets intérêts, d'épier sur leurs visages la joie, la crainte, l'envie, enfin de découvrir les hommes réels sous les masques des acteurs qui paradaient devant lui. C'est a Chantilly qu'est né le livre immortel des Caractères.

Bossuet venait souvent visiter à Chantilly La Bruyère, son ami, et le grand Condé retenait volontiers l'illustre prélat. De longues causeries s'engageaient sous l'ombrage des quinconces, et les plus hautes questions de la littérature, de la philosophie et de la religion étaient abordées tour à tour. « On voyait, dit Bossuet dans son oraison funèbre, le grand Condé à Chantilly comme à la tête de ses armées, toujours grand dans l'action et dans le repos. On le voyait s'entretenir avec ses amis, dans ces superbes allées, au bruit de ces eaux jaillissantes qui ne se taisaient ni jour ni nuit. » Parfois Racine et Boileau venaient se mêler à ces entretiens et donner la repartie à La Bruyère. Dès longtemps, ces deux écrivains étaient les protégés de Condé. Lorsqu'après la représentation de Phèdre, le grand tragique avait failli être, ainsi que Boileau, la victime d'une cabale puissante, Monsieur le prince s'était déclaré « prêt à venger comme siennes les insultes qu'on s'aviserait de faire à deux hommes d'esprit qu'il aimait et prenait sous sa protection ». Et ces deux hommes d'esprit lui en avaient gardé une profonde reconnaissance. Boileau ne se lassait pas de célébrer

 

Condé, dont le seul nom fait tomber les murailles,

Force les escadrons et gagne les batailles.

 

Et lorsque Racine s’irritait contre ses détracteurs, il lui répondait que ses vers n'avaient rien à craindre de leurs critiques,

 

Pourvu qu'ils puissent plaire au plus puissant des rois,

Qu'à Chantilly Condé les souffre quelquefois.

 

L'éloge était aussi délicat pour le poète que pour le prince, aussi juste que délicat, quoique Boileau, dans les discussions littéraires, ne fût pas toujours de l'avis de Condé. On raconte même qu'en se promenant un jour dans le parc, le prince s'emporta contre le satirique, qui l'avait contredit avec obstination : « Désormais, Monseigneur, dit Boileau avec vivacité, je serai toujours de votre avis quand vous aurez tort. » Condé sourit. Il était désarmé. L'illustre capitaine meurt à Fontainebleau en 1686.

Son fils Henri-Jules établit définitivement à Chantilly la résidence de la famille. Il détruit le vieux château que son père avait conservé malgré ses apparences gothiques, et le remplace par un palais dont le plan reproduit d'ailleurs celui du vieil édifice. Il fait tout pour continuer les royales traditions du grand Condé, et quand il reçoit, en 1698, Louis XIV qui se rend au camp de Compiègne, il déploie une magnificence restée fameuse. Cependant il ne put soutenir le haut renom de Chantilly. C'était un prince instruit et spirituel, mais son humeur bizarre et brusque effrayait ses hôtes.

Louis-Henri de Bourbon, qui fut premier ministre immédiatement après la régence du duc d'Orléans, rendit au château tout son éclat. Il avait triplé la fortune des Condé en s'associant aux spéculations de Law, et tenait à Chantilly une cour digne d'un souverain, où régnait la célèbre marquise de Prie, sa maîtresse.

Ce prince avait le dessein de reconstruire le château sur un plan colossal, dont il n'a fait exécuter que ces écuries légendaires, incontestablement plus grandioses que celles des maisons royales. Lorsque le jeune roi Louis XV honora d'une visite son premier ministre, ne dut-il pas, en présence de ce luxe étonnant, éprouver ce sentiment de mauvaise humeur jadis ressenti à Vaux par Louis XIV, et qui précipita la chute de Fouquet? Quelques mois après, le duc de Bourbon était disgracié et consigné à Chantilly, où son exil n'eut d'ailleurs rien de bien pénible. Il y mourut en 1746. Louis-Joseph de Bourbon, son fils, continua de résider à Chantilly.

 

Les-Palais-de-Fontainebleau--Chantilly._01-001.jpg

ENTRÉE DES ÉCURIES

 

C'était un prince aimable, spirituel et brave. Louis XV et Louis XVI l'eurent en grande estime et virent sans déplaisir la cour dont il s'entourait à Chantilly rivaliser avec celle de Versailles pour la magnificence et le nombre. Sous lui s'élevèrent le château d'Enghien et un petit hameau dans le goût de celui de Trianon. Aucun prince étranger ne fût venu en France sans visiter le prince de Condé, et chaque visite était l'occasion de fêtes splendides. Ce n'étaient que chasses, festins, bals et comédies. Le théâtre de Chantilly était remarquable par son architecture et sa décoration. Le fond de la scène, en s'ouvrant à volonté, laissait voir une cascade naturelle ornée d'une figure de nymphe. Par un ingénieux appareil, on pouvait amener jusqu'à cette cascade huit nappes d'eau d'un effet magique qui, combinées avec les décors, produisaient une impression aussi agréable que surprenante.

Les rois de Danemark et de Suède, l'empereur Joseph II, le comte du Nord, depuis Paul Ier, vinrent tour à tour visiter Chantilly. D'après une tradition contestable, mais ancienne, le prince de Condé eut un soir la fantaisie d'offrir un souper au comte du Nord, sous la grande coupole des écuries, splendidement décorée et séparée des deux ailes par d'immenses draperies.

Au dessert, le prince de Condé demanda à son hôte où il croyait être: « Dans le plus somptueux salon de votre palais, » aurait répondu le comte. A ces mots les tapisseries s'écartèrent, et le futur czar aperçut avec stupéfaction les chevaux du prince dans leurs stalles indéfiniment alignées. Partout ailleurs qu'à Chantilly la plaisanterie eût été de mauvais goût. La Révolution fut impitoyable pour cette belle résidence.

Le grand château fut rasé; le parc transformé en terrains de rapport; les écuries reçurent un régiment de cavalerie. Un hasard inexplicable laissa subsister le château d'Enghien et le Châtelet, ce bijou de la Renaissance. Mais dans quel état les retrouva le

prince de Coudé lorsqu'il revint d'exil, après la chute de Napoléon! La reine Hortense, qui avait reçu Chantilly dans son apanage, n'y fit aucune réparation.

Pourtant le prince voulut, en souvenir du temps passé, recevoir dans son château l'empereur Alexandre. Quel contraste avec les fêtes données au comte du Nord!

Il pleuvait: le czar fut obligé de s'abriter sous un parapluie en parcourant les salles et les galeries du Châtelet. Le prince ordonna quelques travaux que son fils fit continuer après sa mort (1818). Le dernier des Condé, qui vivait retiré à Chantilly, restaura et agrandit le Châtelet, rétablit quelques parties des parterres et du parc, nettoya les canaux et construisit une terrasse sur les soubassements du grand château détruit. Chantilly était habitable quand il mourut, en 1830.

Son héritage entier échut au duc d'Aumale, fils du roi Louis-Philippe. Ce prince avait résolu de rendre à Chantilly sa primitive splendeur; mais la Révolution de 1848 ajourna la réalisation de ses projets. Ses biens furent confisqués en 1852, comme ceux de tous les membres de sa famille, et le domaine des Condé fut adjugé pour onze millions aux banquiers anglais Coutts et Cie. Enfin, par un décret rendu en 1872 par M. Thiers, sur l'invitation de l'Assemblée nationale, Chantilly a été rendu au duc d'Aumale. Depuis 1876, on a entrepris, non pas la restauration, mais la reconstruction de ce château célèbre. M. H. Daumet, architecte, membre de l'Institut, a élevé, sur le tracé même du manoir féodal, une délicieuse résidence qui, sauf quelques détails, supporte bien le voisinage du Châtelet de Jean Bullant. Le parc a retrouvé sa correction du grand siècle, ses fleurs et ses statues. N'avait-il pas gardé ses belles eaux et ses ombrages séculaires? Le Chantilly du duc d'Aumale  se présente aussi bien que celui des Condé. On ne saurait assez dignement apprécier la générosité du prince qui a fait don à l'Institut de France de ce magnifique palais et des incomparables collections artistiques et littéraires qu'il abrite...

 

À suivre...

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CHÄTEAU DE CHANTILLY. VUE GÉNÉRALE.

CHANTILLY

PAR LOUIS TARSOT.

HISTOIRE

 

Parmi les châteaux français qui n'ont point été bâtis ou possédés par nos rois, Chantilly se place au premier rang. Cette résidence a gardé à travers les siècles un renom de luxe princier et de noble hospitalité qui s'est perpétué jusqu'à nos jours, et que le dernier possesseur, le duc d'Aumale, s'est fait un devoir de justifier. Au dix-septième et au dix-huitième siècle, les familiers de la maison comparaient volontiers Chantilly à Versailles, et cette ambitieuse comparaison n'étonnait pas ceux qui  avaient eu l'honneur d'être les hôtes des princes de Condé.

Trois noms résument l'histoire du château de Chantilly : ceux du connétable de Montmorency, qui l'a transformé; du grand Condé, qui l'a rempli de sa gloire; du duc d'Aumale, qui l'a restauré. Et pourtant,

bien avant Anne de Montmorency, un manoir s'élevait au milieu des étangs alimentés par les eaux de la Nonette, et l'origine de ce manoir se perd dans la nuit du moyen âge. Il appartint tour à tour aux seigneurs de Senlis, aux familles de Laval et d'Orgemont.

C'était une place très forte qui subit plus d'une fois les assauts des Anglais et des Bourguignons, et quand à la fin du seizième siècle le mariage de Marguerite d'Orgemont avec Jean II de Montmorency la fit passer à de nouveaux maîtres, ses vieilles murailles portaient plus d'une noble cicatrice.

Les seigneurs de la maison de Montmorency ne paraissent pas s'être occupés particulièrement de Chantilly avant 1522, époque où le grand connétable fit ériger en châtellenie cette terre où il était né. En même temps, il transformait les cours et les appartements du vieux château, auquel il conserva extérieurement l'aspect d'une forteresse ; mais, le trouvant trop étroit, il fit bâtir par Jean Bullant le Châtelet, placé sur une île voisine et réuni par un pont-levis aux constructions primitives. Des bosquets et des parterres furent plantés et dessinés; les futaies de la forêt ouvrirent aux chasseurs des routes cavalières, et lorsque Charles-Quint, traversant la France, reçut la fastueuse hospitalité du connétable, il put lui dire sans flatterie que son château rivalisait, sinon pour la grandeur, du moins pour le luxe et les commodités, avec les plus belles habitations royales. Ce n'était pas un mince éloge dans la bouche d'un homme qui venait de visiter Chambord et Fontainebleau.

Pendant toute la fin du seizième siècle, Chantilly fut avec Écouen la résidence habituelle des ducs de  Montmorency. Le connétable, en disgrâce, l'habita souvent pendant les dernières années du règne de François Ier. Le dauphin, depuis Henri II, venait en secret demander des conseils à l'illustre exilé qui, vers la fin de sa vie, reçut dans ce même château le jeune roi Charles IX et la régente Catherine de Médicis.

 Ses fils François et Henri héritèrent de son affection pour Chantilly. Henri y donna de superbes fêtes à l'occasion d'une visite d'Henri IV, qui lui avait confié, en 1595, l'épée de connétable. En cette même année,  était né dans ce château le dernier duc de Montmorency, l'infortuné Henri, maréchal de France, qui osa se révolter contre Richelieu, et, vaincu à Castelnaudary, fut jugé et décapité à Toulouse en 1632.

Cette mort tragique fit passer le domaine de Chantilly entre les mains de Charlotte de Montmorency, soeur du maréchal et femme d'Henri II, prince de Condé. Cette princesse avait été d'une surprenante beauté, et cette beauté fit tant d'impression sur Henri IV que, pour préserver son honneur, le prince de Condé dut s'enfuir à Bruxelles avec sa femme.

Pendant plus de la moitié du dix-septième siècle, l'histoire de Chantilly ne se distingue pas de celle des autres résidences princières. Ce beau séjour voit arriver pendant les mois d'été les Montmorency ou, plus tard, les Condé, avec leur suite presque royale. On reçoit grande compagnie, on se promène dans les bosquets et les parterres, sur les canaux peuplés de carpes familières; on chasse surtout, car la chasse est le passetemps favori des grands seigneurs du temps. Mais à partir de 1632, le château prend une animation inaccoutumée. Une brillante jeunesse l'emplit de ses jeux et de ses éclats de rire. Les yeux sont éblouis par les grâces naissantes d'Anne-Geneviève de Bourbon, la future duchesse de Longueville. Le duc d'Enghien, qui sera bientôt le grand Condé, étonne par les brusques saillies de son esprit impétueux et prime-sautier.

La grande époque de Chantilly va commencer.

En 1646, le duc d'Enghien devient prince de Condé. Pendant les quatre années qui suivent, dans l'intervalle de ses victoires, il fait à Chantilly de fréquents séjours. Les familiers de l'hôtel de Rambouillet, les Voiture et les Sarrasin sont ses hôtes ordinaires; Mlle de Scudéry le peint avec complaisance sous les traits du grand Cyrus. Il aime d'un amour chevaleresque Mlle du Vigean, et cette noble fille, qui partage sa passion, s'enferme dans un cloître pour n'y pas succomber.

En ces courtes années, Chantilly apparaît comme le refuge du bel esprit et des sentiments délicats. Soudain la Fronde éclate.

 

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STATUE D’ANNE DE MONTMORENCY

PAR M.PAUL DUBOIS.

 

Condé s'y jette corps et âme à la suite de la duchesse de Longueville. En 1650, il est emprisonné à Vincennes; en 1653, il passe dans le camp des Espagnols. Chantilly ne le reverra plus avant une quinzaine d'années. 

Pendant ce temps, la cour paraît avoir considéré ce château comme une résidence royale. En 1656, Mazarin s'y installa pour attendre la reine Christine de Suède, qui allait à Compiègne visiter Anne d'Autriche et Louis XIV. Il dîna avec cette princesse. Le roi et Monsieur arrivèrent à Chantilly comme de simples particuliers. Mazarin les présenta à la reine comme deux gentilshommes des plus qualifiés de France.

Christine les reconnut pour avoir vu leurs portraits au Louvre, et répondit qu'ils lui paraissaient être nés pour porter des couronnes. Alors le roi, sans feindre plus longtemps, s'excusa de la recevoir trop simplement dans ses états. La reine de Suède le remercia et, ajoute Mme de Motteville, « le roi, quoique timide en ce temps-là, et nullement savant, s'accommoda si bien de cette princesse hardie, savante et fière, que, dès ce premier instant, ils demeurèrent ensemble avec agrément et liberté de part et d'autre ».

A sa rentrée en France, en 1660, après la paix des Pyrénées, Condé, encore suspect, est relégué dans son gouvernement de Bourgogne. Louis XIV veut tenir quelque temps loin de sa cour ce prince orgueilleux qui lui a disputé la couronne. Après la conquête de la Franche-Comté, il lui permet enfin le séjour de Chantilly. Condé, vieilli avant l'âge, revoit avec joie ces beaux lieux témoins des meilleurs jours de sa jeunesse.

Grâce à l'habile administration de son intendant Gourville, il peut désormais sortir sans trouver dans son antichambre une double haie de créanciers.

Il va jouir en paix de sa fortune et la consacrer avec amour aux embellissements de Chantilly. De son temps, les bâtiments du château ne reçoivent que d'insignifiantes modifications, toutes relatives à l'amélioration des dispositions intérieures. Il fait peindre cependant, dans une galerie du petit Châtelet, une suite de tableaux représentant les principales scènes de sa vie. Mais les jardins et les parterres sont l'objet de sa prédilection.

Louis XIV consent à prêter Le Nôtre pour les travaux de Chantilly. L'illustre jardinier combine un plan à la fois grandiose et original. Il transforme la terrasse qui réunit le château aux bosquets de Sylvie; il trace le vaste parterre orné de pièces d'eau qui s'étend jusqu'au grand canal de la Nonette, et, pour compléter la perspective, il dessine sur la colline opposée la belle pelouse du Vertugadin. C'est alors qu'on est en droit de comparer Chantilly à Versailles, encore inachevé, et dont les eaux, amenées à grand' peine de la Seine et de l'Eure, ne valent pas les belles sources qui alimentent le parc du grand Condé. Tous ces travaux sont exécutés en quelques années avec une rapidité merveilleuse, et, en 1671, Chantilly est tout prêt pour recevoir le grand roi.

A cette date, en effet, la réconciliation est complète entre Louis XIV et son cousin, jadis rebelle, devenu le plus fidèle des sujets et le plus soumis des courtisans. Pour la sceller, le roi consent à visiter Chantilly.

C'est toujours à Mmede Sévigné qu'il faut revenir pour les détails de cette réception fameuse. Dès le 17 avril, elle écrit à sa fille: « Jamais il ne s'est fait tant de dépenses au triomphe des empereurs qu'il n'y en aura là; rien ne coûte; on reçoit toutes les belles imaginations, sans regarder à l'argent. On croit que Monsieur le prince n'en sera pas quitte pour quarante mille écus ; il faut quatre repas; il y aura vingt-cinq tables servies à cinq services, sans compter une infinité d'autres qui surviendront : nourrir tout, c'est nourrir la France et la loger; tout est meublé; de petits endroits qui ne servaient qu'à mettre des arrosoirs deviennent des chambres de courtisans. Il y aura pour mille écus de jonquilles; jugez à proportion! »

Le 24 avril, la marquise reprend sa narration : « Le roi arriva hier au soir à Chantilly; il courut un cerf au clair de la lune; les lanternes firent des merveilles; le feu d'artifice fut un peu effacé par la clarté de notre amie, mais enfin le soir, le souper, le jeu, tout alla à merveille. Le temps qu'il a fait aujourd'hui nous faisait espérer une suite digne d'un si agréable commencement. Mais voici ce que j'apprends en entrant ici, dont je ne puis me remettre et qui fait que je ne sais plus ce que je vous mande: c'est qu'enfin Vatel, le grand Vatel, maître d'hôtel de M. Fouquet, présentement à Monsieur le prince, voyant que ce matin, à huit heures, la marée n'était pas arrivée, n'a pu soutenir l'affront dont il a cru qu'il allait être accablé, et, en un mot, il s'est poignardé. Vous pouvez penser l'horrible désordre qu'un si terrible accident a causé dans cette fête. Songez que la marée est peut-être arrivée comme il expirait. Je n'en sais pas davantage présentement. Je pense que vous trouvez que c'est assez. »

 Les Palais de Fontainebleau, Chantilly. 02

   CHATEAU DE CHANTILLY, VU DU PARC.

 

Le 26 avril, Mlle de Sévigné a reçu de nouveaux détails qu'elle communique encore à sa fille: « Le roi, écrit-elle, arriva jeudi au soir; la promenade, la collation dans un lieu tapissé de jonquilles, tout cela fut à souhait. On soupa. Il y eut quelques tables où le rôti manqua, à cause de plusieurs dîners à quoi l'on ne s'était point attendu. Cela saisit Vatel; il dit plusieurs fois: « Je suis perdu d'honneur ! voilà un affront que « je ne supporterai pas. » Il dit à Gourville: « La tête me tourne, il y a douze nuits que je n'ai dormi; aidez-moi à donner des ordres. » Gourville le soulagea en ce qu'il put. Le rôti qui avait manqué, non pas à la table du roi, mais aux vingt-cinquièmes, lui revenait toujours à l'esprit. Gourville le dit à Monsieur  le prince. Monsieur le prince alla jusque dans la chambre de Vatel et lui dit: « Vatel, tout va bien; rien n'était si beau que le souper du roi. » Il répondit : « Monseigneur, votre bonté m'achève. Je sais que le « rôti a manqué à deux tables. — Point du tout, dit  Monsieur le prince, ne vous fâchez pas: tout va  bien. » Minuit vint. Le feu d'artifice ne réussit pas; il fut couvert d'un nuage; il coûtait seize mille francs. A quatre heures du matin, Vatel s'en va partout. Il trouve tout endormi, il rencontre un petit pourvoyeur qui lui apportait seulement deux charges de marée; il lui demanda: « Est-ce là tout? — Oui, Monsieur. » Il ne savait pas que Vatel avait envoyé à tous les ports de mer. Vatel attend quelque temps; les autres pourvoyeurs ne vinrent point; sa tête s'échauffait ; il crut qu'il n'y aurait point d'autre marée; il trouve Gourville, et lui dit: « Monsieur, je ne survivrai pas à cet affront-ci. » Gourville se moqua de lui. Vatel monte à sa chambre, met son épée contre la porte et se la passe au travers du coeur; mais ce ne fut qu'au troisième coup, car il s'en donna deux qui n'étaient pas mortels. Il tombe mort. La marée cependant arrive de tous côtés; on cherche Vatel pour la distribuer; on va à sa chambre, on heurte, on enfonce la porte, on le trouve noyé dans son sang; on court à Monsieur le prince, qui fut au désespoir. Il le dit au roi fort tristement.

On dit que c'était à force d'avoir de l'honneur à sa manière; on le loua fort; on loua et l'on blâma son courage. Le roi dit qu'il y avait cinq ans qu'il retardait de venir à Chantilly, parce qu'il comprenait l'excès de cet embarras. Il dit à Monsieur le prince qu'il ne devait avoir que deux tables et ne point se  charger de tout; il jura qu'il ne souffrirait plus que Monsieur le prince en usât ainsi; mais c'était trop tard pour le pauvre Vatel. Cependant Gourville tâche de réparer la perte de Vatel; elle le fut: on dîna très bien, on fit collation, on soupa, on se promena, on joua, on fut à la chasse; tout était parfumé de jonquilles, tout était enchanté. » De Vatel il n'était plus question. Cependant cet accident fut cause que le roi ne voulut plus désormais de ces réceptions somptueuses, trop lourdes pour un sujet, fût-il prince du sang.

 

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TROPHÉE DE ROCROY

 

Mme de Sévigné évalue à cinquante mille écus, somme énorme pour le temps, la dépense de cette fête. Il ne paraît pas que le grand Condé en ait été gêné: ce qui prouve que dès lors sa fortune était singulièrement rétablie. Au reste, il menait à Chantilly une existence royale et tenait une véritable cour, où s'honoraient d'être admis ceux que l'on renommait le plus à Paris et à Versailles. Il avait conservé de sa jeunesse un goût très vif des choses de l'esprit, et aimait à s'entourer des grands écrivains de son temps...

 

À suivre...

 

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