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L'Avènement du Grand Monarque

L'Avènement du Grand Monarque

Révéler la Mission divine et royale de la France à travers les textes anciens.

Publié le par Rhonan de Bar
Victoire de France par Jean-Marc Nattier.
Victoire de France par Jean-Marc Nattier.

Victoire de France est la quatrième fille de Louis XV et de Marie Leszczynska. Née le 11 mai 1733 à Versailles. Morte le 7 juin 1799 à Trieste (Italie).

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #CHEVALERIE

HISTOIRE DE LA CHEVALERIE.

DEUXIÈME PARTIE.

COUP D'OEIL GÉNÉRAL SUR LA CHEVALERIE A SON ÉPOQUE DE COMPLÈTE FORMATION : CÉRÉMONIES, MOEURS, USAGES. (XIIIeSIÈCLE.)

CHAPITRE VII.

  1. La chevalerie complète. — II. Éducation chevaleresque : le page, l'écuyer. — III. Armement du chevalier. — IV. Devoirs du chevalier.

I.

La chevalerie est complète au 13ième siècle. Esprit religieux, tempéré par un généreux esprit d'humanité, esprit amoureux et galant, empire des dames, esprit de vaillance et de point d'honneur, rite, règle morale, fêtes, tournois, étiquette, romans de chevalerie, tout cela existe, est rassemblé, épanoui, et forme un ensemble brillant qui mérite véritablement le nom de chevalerie. Vous ne voyez plus le chevalier batailleur du 11ième siècle, homme grossier, sans principe moral et sans culture extérieure. Vous ne voyez plus le chevalier féroce de la première croisade, sans autres sentiments que celui de sa force et celui d'une piété farouche et haineuse. Vous ne voyez plus le chevalier troubadour, galant, impie, ne faisant que l'amour, chantant, courant le monde.

Toutes ces figures, qui ont passé successivement sous nos yeux, se sont rapprochées, touchées, confondues, comme dans un songe, et transformées en une figure nouvelle, le chevalier du 13ième siècle, le chevalier complet. Car c'est ainsi que les choses humaines changent à chaque instant d'aspect et composent incessamment des types plus parfaits.

Il faut donc s'arrêter au 13ième siècle pour examiner la chevalerie, et parce qu'elle est complète alors, et parce qu'elle commence à s'altérer ensuite. Bientôt elle va s'imiter elle-même, se raffiner à dessein, tomber dans l'affectation et l'extravagance. Certes, elle sera grande et sérieuse jusqu'à la fin avec les hommes sérieux ; mais trop de fois elle deviendra jeu, spectacle, fantaisie bizarre. C'est le sort de tout ce qui végète en ce monde où tout végète, plantes, animaux, hommes, sociétés, moeurs, institutions, de n'arriver à la maturité que pour passer bientôt à la décomposition, de naître et mourir sans cesse.

II.

Il faut bien se figurer que les chevaliers étaient l'aristocratie au moyen âge; Il fallait, au 13ième siècle, quatre quartiers de noblesse pour être fait chevalier ; plus tard on fut moins exigeant. Il n'y avait point de rapport entre les titres féodaux et le titre de chevalier. Les premiers marquaient une puissance politique, le second une simple dignité militaire et sociale. Les ducs, les comtes, tous les possesseurs de fiefs, tous les riches hommes, comme on les appelait, recherchaient et acquéraient la chevalerie ; les cadets, les déshérités de la noblesse féodale l'obtenaient également. Elle rassemblait sous le même nom les puissants et les faibles, les riches et les pauvres, et mettait de l'égalité au moins dans l'aristocratie.

Le chevalier n'était pas seulement un soldat : c'était un gentilhomme qui tenait son rang dans le camp et dans le château, dans les combats et dans les fêtes, en face de l'ennemi et auprès des dames.

C'était à la fois l'aristocratie de l'armée et la haute société du monde féodal. Il était plus encore : un protecteur du faible, de la religion, un gardien de la paix publique. On verra un peu plus loin toute l'étendue de ses obligations.

L'éducation chevaleresque devait donc former à la fois un soldat, un galant homme et, si je l'ose dire, un magistrat. Nous formons dans nos lycées des hommes plus éclairés et plus instruits; nous n'y formons ni des hommes de société ni des hommes de guerre. L'éducation chevaleresque avait une tâche plus vaste.

Elle ne séquestrait pas l'enfant. A peine retiré des mains des femmes à l'âge de sept ans, et confié à celles des hommes, il devenait page et commençait parla pratique même son éducation. Il servait à table, versait à boire, exerçait ainsi ses mains à l'adresse, son corps aux mouvements gracieux et aux bonnes manières, ses lèvres à l'aisance, à l'agrément, à la convenance parfaite du langage, son esprit à l'attention, à l'empressement de rendre service. Attaché à quelque personnage de distinction, homme ou femme, il accompagnait son maître ou sa maîtresse, portait leurs messages. Qu'on ne dise point que c'était une éducation de laquais. Cette domesticité de noble à noble n'avait rien d'humiliant. Le jeune page était comme en famille ; c'était comme s'il eût servi son père ou quelqu'un des siens. D'ailleurs on ne bornait point là son éducation. On prenait grand soin de lui enseigner la décence, les bonnes moeurs, le respect de la chevalerie et des preux, l'amour de Dieu et des dames.

Des simulacres enfantins des tournois le préparaient aux luttes sérieuses d'un âge plus avancé. Il passait ainsi sept années, attendant avec impatience ses quatorze ans pour sortir de pages et porter le beau nom d'écuyer.

Devenir écuyer, c'était en quelque sorte devenir homme. C'était la toge, comme disait Tacite de la framée des jeunes Germains. L'écuyer recevait l'épée : c'était son insigne. On ne lui mettait pas entre les mains de quoi donner la mort sans lui faire comprendre par une certaine solennité l'usage sérieux qu'il en devait faire. Son père et sa mère, cierge en main, le conduisaient à l'autel. Le prêtre y prenait l'épée et la ceinture, les bénissait et les attachait au côté du jeune homme.

L'écuyer débutait par des services peu différents de ceux du page; c'étaient les services de la salle à manger et du salon. Il était écuyer tranchant, comme Joinville qui, dans sa jeunesse, à la cour de saint Louis, tranchait devant le roi de Navarre; ou bien écuyer d'échansonnerie, de paneterie ; ou bien il était chargé de dresser les tables, de donner à laver à la fin du repas, d'enlever les tables, de préparer la salle pour le bal, de faire les honneurs. Ici l'écuyer était à la fois acteur et serviteur.

Il dansait avec les demoiselles de la suite des hautes dames, et, dès que la fatigue suspendait la danse, il courait chercher les rafraîchissements.

Aujourd'hui un cavalier fait quelques pas pour enlever sur le plateau qui circule une glace qu'il apporte à sa danseuse. L'écuyer faisait bien davantage. C'était lui-même qui portait par toute la salle les épices, les dragées, les confitures, le vin au miel qu'on appelait claré, le piment, le vin cuit, l'hypocras, enfin tous les toniques rafraîchissements dont nos pères faisaient usage. Je pense que ces rafraîchissements pouvaient avoir un peu plus de saveur présentés par un jeune et bel écuyer que par un domestique, et ce n'était peut-être pas l'épisode le moins piquant du bal. Un service supérieur à celui-là, et plus noble dans l'opinion du temps, était celui de l'écurie. Des écuyers habiles et éprouvés tenaient école et enseignaient aux écuyers plus jeunes l'art de soigner et de dresser les chevaux. Cet art était fort important.

Dans les tournois, dans les combats singuliers, la plus légère faute du cheval pouvait compromettre toute la justesse du coup de lance et toute l'adresse du cavalier.

L'écuyer entretenait les armes de son maître en bon et bel état, lui tenait l'étrier quand il montait à cheval, portait les diverses pièces de son armure, menait derrière lui les chevaux de bataille ou de rechange. Un chevalier n'avait pas toujours le corps chargé de sa lourde armure. Il la quittait ordinairement quand il entrait dans une église ou dans une noble maison. Souvent même il se rendait au combat avec un simple chaperon sur la tête et son seul haubergeon sur le corps. Ses écuyers portaient derrière lui, l'un son heaume, l'autre son écu, d'autres ses brassards, ses gantelets, sa lance, son pennon, son épée : arrivés en présence de l'ennemi, tous se réunissaient autour de lui, lui ajustaient les diverses pièces de son armure et lui mettaient en main les armes offensives.

Ils ne le quittaient pas dans le combat, tenaient tout prêts derrière lui un cheval frais, de nouvelles armes, l'aidaient à se relever s'il tombait, paraient les coups dont il était menacé.

Après ces divers services, l'écuyer arrivait enfin à celui qui était le plus estimé de tous, parce qu'il le rapprochait plus intimement de la personne même du seigneur ; et mieux valait, ce semble, soigner le seigneur que soigner ses chevaux. L'écuyer de corps était appelé écuyer d'honneur. Il accompagnait son maître dans sa chambre, l'habillait et le déshabillait. Au combat il portait sa bannière et poussait son cri de guerre. J'ai dit son maître, et maître était le mot consacré. C'était une domesticité dérivée des moeurs de la Germanie et changée par le changement des moeurs. Le compagnon rie déshabillait point son chef, qui ne quittait guère ses vêtements grossiers, et ne le couchait pas, faute de lit. Mais de la forêt germaine au luxueux château seigneurial du 13ième siècle, la distance était grande : le moyen âge était fort bien couché. Il inventa les grands, hauts, larges et bons lits qu'on ne voit plus que dans les musées. Pour les vêtements, ils étaient encore amples au temps de saint Louis; mais, cinquante ans plus tard, ils devinrent si justes et si compliqués qu'il était bon d'être aidé pour s'en défaire ou pour les mettre. Et qui eût voulu laisser aux valets le soin délicat de la personne du seigneur? On a vu se conserver jusque dans les cours modernes cette domesticité de la noblesse, mais avec d'autant plus de servilité que les mœurs s'en éloignaient davantage.

L'écuyer de quatorze ans, tout fier de porter l'épée encore lourde pour sa main, n'était qu'un apprenti. Mais l'écuyer de corps était accompli; il ne lui restait plus qu'à voyager pour compléter l'éducation chevaleresque. Permission obtenue, il se rendait dans les cours des pays éloignés, attentif à suivre partout les tournois, à observer les armes, les manières de combattre, les usages. C'était une étude sérieuse. L'écuyer diligent prenait des notes sur ses tablettes. Après cela, le noviciat de la chevalerie était terminé pour lui : les chevaliers le considéraient presque à l'égal d'un d'entre eux. Il était digne de devenir chevalier lui-même. Mais souvent il éloignait volontairement cet honneur, soit à cause de la dépense, soit pour attendre quelque occasion solennelle ; les plus pieux ne se croyaient pas dignes avant d'avoir combattu les infidèles; quelques-uns, conscience ou timidité, redoutaient d'aborder un rôle plus difficile que celui d'écuyer : car, comme dit un vieux livre de chevalerie, « vaut mieux être bon écuyer que un pauvre chevalier. »

III.

Sept ans poupon, sept ans page, sept ans écuyer, et le jeune noble était majeur; le bourgeois, à quatorze ans. Cette grande différence montre combien la profession de chevalier était jugée exiger plus de force et de sens que les humbles professions du peuple. On pouvait donc devenir chevalier à vingt et un ans. On vit dès l'origine quelques rares exceptions, et des chevaliers de dix-sept ou même de quinze ans; c'est qu'un développement précoce du corps et de l'esprit, peut-être quelques actions héroïques, les en rendaient dignes.

Dans la décadence de la chevalerie, on fit sans aucune raison des chevaliers de huit ans. Quant aux souverains et aux princes du sang, on pense bien qu'ils n'avaient que la peine de naître : ceux-là gagnaient la chevalerie sur les fonts de baptême. On faisait toucher à la petite main du petit être inerte une épée nue, et voilà un chevalier. Du Guesclin fit ainsi chevalier le duc d'Orléans, frère de Charles VI.

C'était une belle cérémonie que l'ordination d'un chevalier. A celle-là était réservé tout l'éclat, toute la pompe; à celle-là tout l'appareil, toute la minutie des rites, toute la rigueur des préceptes. L'Église ne consacrait pas seule le chevalier, comme l'écuyer; mais elle avait les prémices de cette consécration. La prise d'armes du chevalier commençait comme une prise de froc monacal. Par cette intervention dans un acte aussi important, l'Église se flattait de dominer l'esprit de la société militaire.

On doit reconnaître que, si elle cessa bientôt de le dominer, elle avait contribué beaucoup à l'élever.

Voici le postulant, un beau jeune homme, dans la force de l'âge, vigoureux, en belle chair et bonne santé. Il faut mortifier un peu cette chair : d'abord des jeûnes rigoureux, des nuits passées en prière dans la vaste et sombre église, ou dans la chapelle du château, en compagnie de ses parrains et d'un prêtre : c'est la veille des armes. Là son esprit se recueille, s'isole du monde, se prépare aux pensées sérieuses. Après cette retraite et cette pénitence, il se confesse, il communie. La purification des sacrements ne suffit point, on veut encore y ajouter des symboles visibles de pureté ; on lui fait prendre un bain, on le revêt d'habits blancs : double toilette du corps et de l'âme. Mortifié, confessé, lavé, voilà, ce semble, les espiègleries du page ou les méfaits de l'écuyer suffisamment effacés. Il est bon maintenant de lui renouveler un peu son catéchisme, car il faut que le chevalier sache bien ses devoirs de chrétien et qu'il ait présents à l'esprit les dogmes qu'il doit défendre. On ne lui épargne point les sermons, on lui explique les principaux articles de la foi et de la morale chrétienne. Après cela la préparation est complète : il prend son épée, la pend à son cou, se rend à l'église, et se présente à l'autel après la messe chantée; le prêtre célébrant prend l'épée, l'épée déjà bénie autrefois quand l'écuyer la reçut : mais depuis, qui sait les péchés qu'elle a commis ? il la bénit encore et la lui rend.

Le postulant a fini avec l'Église; maintenant c'est à la société laïque et militaire qu'il va demander une autre consécration. Le seigneur, assis dans sa chaire, l'attend, en grande réunion, soit dans l'église, soit dans la cour ou la grande salle du château. Le postulant le va trouver à pas lents et graves, les mains jointes, l'attitude recueillie, l'épée toujours pendue au cou. Arrivé devant le seigneur, il s'agenouille. « A quelle intention, lui demande

celui-ci, souhaitez-vous d'obtenir la chevalerie ? Si c'était pour être riche, vous reposer et vous faire honneur à vous-même plutôt qu'à la chevalerie, vous en seriez indigne et seriez à l'ordre de la chevalerie ce que le clerc simoniaque est à la prélature. » Il répond qu'il ne cherche ni la richesse, ni le repos, ni un vain éclat, mais qu'il travaillera à honorer la chevalerie. On lui lit un Serment en vingt-six articles, il les jure, et le seigneur lui accorde la chevalerie. Aussitôt un chevalier, plusieurs même s'approchent de lui. Ils lui attachent les éperons, en commençant par la gauche, ils lui passent le haubert, lui ajustent la cuirasse, les brassards, les gantelets, enfin lui ceignent l'épée.

Il se laisse faire, toujours à genoux, levant vers le ciel ses mains et ses yeux corporels et spirituels.

Alors le seigneur se lève de son siège et, prononçant ces paroles : « Au nom de Dieu, de saint Michel et de saint Georges, je te fais chevalier, » il lui donne trois coups du plat de son épée sur les épaules ou sur le cou. C'est la colée ou accolade. Quelquefois un léger coup de la paume de la main sur la joue remplaçait le coup de l'épée : c'était la paulmée. Les paroles pouvaient varier aussi, et le postulant désigner le saint de sa dévotion particulière.

Par la vertu de l'accolade, le chevalier est créé, adoubé (adopté). On lui donne le heaume, l'écu, la lance, qu'il peut porter désormais, et on lui amène son cheval. Il s'y élance et le fait caracoler avec la joie naïve de ce jeune héros de roman qu'Alexandre vient d'armer chevalier. « Adonc regarde haut et bas, et lui est advis que c'est belle chose d'un homme quand il est armé. Il prend son heaume, son écu, saute sur son cheval, se dresse et s'affermit sur ses étriers, se rassemble dans ses armes et se met à brandir sa lance autour de sa tête, souhaitant de tout son coeur d'avoir quelqu'un avec qui jouter. » -

Après avoir témoigné sa joie et son orgueil par une brillante parade, le nouveau chevalier doit chevaucher parmi la ville, se montrer à tous, pour que chacun sache qu'il est chevalier et désormais obligé de défendre et maintenir l'honneur de la chevalerie.

La cérémonie tout à fait achevée, les fêtes commencent à la cour du seigneur ; grands festins, joutes, tournois, tous les divertissements des fêtes de chevalerie ; grande distribution de présents : le seigneur ne s'y doit point épargner : riches robes, manteaux fourrés, armes, joyaux, tout le monde, chevaliers et écuyers conviés à la fête, se pare de ses largesses. Le nouveau chevalier aussi serait honni s'il ne se montrait pas en ce jour aussi généreux qu'il peut l'être. Il doit bien faire des cadeaux, lui qui vient de recevoir le magnifique cadeau de la chevalerie.

L'ordination du chevalier était à elle seule le sujet d'une fête brillante. Mais ordinairement elle recevait encore un bien plus grand éclat de la circonstance solennelle que le futur chevalier avait soin de choisir. C'était quelque grande fête de l'Église, surtout la Pentecôte, quelque grande solennité de la cour, publication de paix ou trêve, sacre ou couronnement des rois, naissance, baptême, fiançailles, mariages des princes ; on choisissait encore volontiers le jour où quelque prince recevait la chevalerie. Philippe, fils de Philippe le Bel, fit chevalier, à la Pentecôte, ses trois fils, et ceux-ci firent aussitôt quatre cents chevaliers. Ce fut une grande fête, comme on le pense bien, et par la solennité religieuse, et par la qualité des trois principaux impétrants, et par le nombre des autres. Le chevalier aimait à dater sa chevalerie de quelque journée importante. C'est pour la même raison qu'on faisait beaucoup de chevaliers sur les champs de bataille.

Là toute la cérémonie se bornait à l'accolade. On en fit quatre cent soixante-sept avant celle de Rosebecque, cinq cents avant celle d'Azincourt. Mais je ne crois pas que cet usage ou au moins cette prodigalité se rencontre au 13ième siècle. Il y avait quelques inconvénients à faire des chevaliers avant la bataille. Deux armées se trouvèrent un jour en présence. Le combat étant retardé, on fit par passetemps des chevaliers ; puis le combat n'eut pas lieu et l'on se sépara sans avoir fait autre chose. Un lièvre passa devant le front de l'armée française : les chevaliers de ce jour furent appelés chevaliers du lièvre. Brantôme, au 16ième siècle, était aussi d'avis qu'il valait mieux donner la chevalerie après qu'avant le combat ; car tel recevait alors l'accolade qui ensuite « s'enfuyait à bon escient de la bataille.... et voilà une chevalerie et une accolade bien employées. »

IV.

Le bruit des fêtes dissipé, le chevalier se trouvait en présence de ses devoirs : Chevaliers en ce monde-cy Ne peuvent vivre sans soucy.

C'était une sorte de magistrature publique dont on venait de l'investir, et même une sorte de sacerdoce. Les écrivains ecclésiastiques qui ont écrit sur la chevalerie aiment à comparer l'ordre de la chevalerie avec celui de la prêtrise, les ornements du prêtre à l'autel avec les armes du chevalier. Ils comparent aussi la société à un corps dont l'Église est la tête, les chevaliers les bras, et les artisans les membres inférieurs. Les bras doivent défendre la tête, d'où ils tirent leur influence, et les membres inférieurs, qui leur donnent la nourriture.

A la messe, pendant l'évangile, le chevalier tenait son épée nue, la pointe en haut, prêt à défendre par le fer le livre et la doctrine. Ces mêmes écrivains exigent des chevaliers sept Vertus dont trois théologales : foi, espérance et charité, et quatre cardinales : justice, prudence, force et tempérance. Un romancier plus mondain exige à son tour largesse et courtoisie : pour lui ce sont les vertus principales, les deux ailes de la chevalerie.

Voici quelques vers d'Eustache Deschamps, poète du 14ième siècle, qui résument avec concision tous les devoirs de la chevalerie :

Vous qui voulez l'ordre de chevalier,

Il vous convient mener nouvelle vie,

Dévotement en oraison veiller,

Péché fuir, orgueil et vilainie ;

L'Église devez défendre,

La veuve, aussi l'orphelin entreprendre (protéger) ;

Être hardis et le peuple garder,

Prud'hommes loyaux, sans rien de l'autrui prendre :

Ainsi se doit chevalier gouverner.

Humble coeur ait, toujours doit travailler

Et poursuivre faits de chevalerie,

Guerre loyale ; être grand voyagier,

Tournois suivre, et jouter pour sa mie.

Il doit à tout honneur tendre

Pour qu'on ne puisse en lui blâme reprendre,

Ni lâcheté en ses oeuvres trouver ;

Et entre tous se doit tenir le moindre :

Ainsi se doit chevalier gouverner.

Il doit aimer son seigneur droiturier,

Et dessus tout garder sa seigneurie;

Largesse avoir, •être vrai justicier;

Des prud'hommes suivre la compagnie,

Leurs dits ouïr et apprendre,

Et des vaillants les prouesses comprendre,

Afin qu'il puisse les grands faits achever,

Comme jadis fit le roi Alexandre :

Ainsi se doit chevalier gouverner.

Admirables commandements de la chevalerie ! Honneur à ce vieux et mâle langage dont chaque vers trace un devoir, non pas seulement d'honnêteté, mais de vertu militante et infatigable, de protection des faibles, de recherche constante de l'honneur et de la gloire légitime, de noble galanterie, de libéralité, de modestie, de loyauté, de fidélité, d'étude des bonnes moeurs, d'empressement à s'instruire. C'est dans ce moule que furent jetées ces vieilles maximes héroïques dont l'accent retentit encore trois siècles plus tard dans le grand écho de Corneille :

Fais ce que dois, advienne que pourra.

Et cette autre, à la fois de loyauté dans le combat et de modestie dans la victoire :

Un chevalier, n'en doutez pas,

Doit férir haut et parler bas.

Et cet admirable cri des hérauts d'armes dans les tournois en l'honneur des vainqueurs :

Honneur aux fils des preux !

Non pas honneur aux preux! car, dit un vieux livre, « nul chevalier ne peut être jugé preux si ce n'est après le trépassement. Nul n'est si bon chevalier au monde qu'il ne puisse faire une faute, voire si grande, que tous les biens qu'il aura faits devant seront annihilés. »

Preux était un noble adjectif ; le preux n'était pas seulement le vaillant, c'était celui qui remplissait tous les devoirs de la chevalerie.

C'est par cette belle règle de conduite et ces principes élevés que se formèrent ces types de chevaliers dont la France s'est honorée depuis le 13ième siècle jusqu'au 16ième.

On est émerveillé de voir apparaître une telle beauté morale au milieu de la barbarie féodale. Qui donc dompta et adoucit le féroce batailleur? Qui, de la belle féodale, fit un chevalier? Deux grandes puissances du temps : l'Église et les dames. Nous avons assez parlé de l'Église; parlons des dames.

CHAPITRE VIII

Les dames. — L'amour. — Le mieux de tout bien.

Les femmes, qu'on appelle la plus belle moitié du genre humain, ont toujours obtenu l'amour, quelquefois l'obéissance des hommes. La dure antiquité païenne ne s'était guère laissé séduire. Elle avait joui de la femme par le droit du plus fort, sans lui rien céder. La bonté d'âme des peuples germaniques, la douceur de l'Évangile, un état politique différent, ouvrirent à la pauvre opprimée une carrière qu'elle parcourut bientôt en triomphe.

La loi salique est la seule des lois barbares qui exclue la femme de quelque partie de l'héritage paternel. On en a fait, une très-fausse application au trône de France. Dans tous les autres codes barbares, la fille succède, à défaut des fils, à tous les biens paternels. Quand ces biens, avec le régime féodal, devinrent des fiefs, l'héritière reçut avec la terre les titres, la puissance militaire, les droits de justice. De telles héritières étaient respectées

comme une puissance et courtisées comme une fortune. Éléonore de Guyenne épousa le roi de France et le roi d'Angleterre. Elle aurait épousé, si elle eût voulu, tous les rois de l'Europe. Les Sarrasins s'étonnèrent quand leur prisonnier, Louis IX, traitant pour sa rançon, leur demanda d'écrire d'abord à la reine. Il leur dit que c'était bien raison qu'il fît ainsi, puisqu'elle était « sa dame et sa compagne. »

Héritière féodale, châtelaine, compagne et égale du seigneur, associée à son existence et à ses titres, duchesse s'il était duc, comtesse s'il était comte, et même chevaleresse (equitissa, militissa) s'il était simplement chevalier, la femme tenait un noble rang dans la société féodale.

Elle obtint de bonne heure davantage : sa faiblesse gracieuse lui valut une déférence qu'on est assez surpris de trouver d'abord dans les cloîtres.

A Fontevrault, plus tard au Paraclet, et dans la plupart des lieux où se trouvèrent réunis un couvent d'hommes et un couvent de femmes, les femmes avaient la supériorité sur les hommes, et l'abbesse sur l'abbé, au moins pour les choses temporelles. La charte de Bigorre, dès 1097, favorisait une dame autant qu'une église ou un monastère : celui qui se réfugiait auprès d'elle était en sûreté pour sa personne, à la condition de restituer le dommage.

Cette nouvelle situation de la femme rendit l'amour de l'homme plus respectueux; le mysticisme chrétien le rendit plus idéal. C'est au commencement du 12ième siècle qu'Héloïse et Abélard s'aimèrent. Tout le monde sait comment ils s'aimèrent, avec quel dévouement audacieux, avec quelle délicatesse profonde et quelle rare noblesse de sentiments. Abélard offre à Héloïse la réparation du mariage : Héloïse la refuse. Elle veut demeurer amante et non devenir épouse, afin que son amour soit toujours un libre don de son âme, et non une nécessité de l'union conjugale. Ce désintéressement étrange, ce sacrifice suprême, c'est l'héroïsme de l'amour féminin. A cette hauteur, On est dans le sublime. On est tout surpris de voir jusqu'où atteignit le plus délicat des sentiments humains au commencement du XII° siècle, en ces temps barbares. Héloïse et Abélard n'appartiennent point, il est vrai, au monde chevaleresque; ils vivent à l'ombre de l'église et du cloître, dans les travaux les plus purs de la pensée. Mais ces deux mondes, celui qui méditait et celui qui combattait, n'étaient pas si complétement séparés. Abélard, sans aller plus loin, n'était-il pas, par sa naissance, noble et destiné à porter les armes, si son grand esprit n'eût dédaigné ce métier brutal ? Il était l'aîné de sa famille ; il se fit le cadet, et il se jeta dans ces superbes luttes de la parole - et de la pensée, si supérieures aux combats de la lance et de l'épée.

L'amour, animé d'une tendresse si sublime dans l'obscure retraite des bords de la Seine, s'inspirait, à la même époque, dans le monde chevaleresque et brillant du midi de la France, des plus nobles pensées. Les troubadours l'ennoblirent en le chantant. Ils ne le représentèrent pas seulement comme un plaisir, mais comme le ressort de l'âme et le mobile des belles actions. « Quiconque veut aimer, disait déjà Guillaume de Poitiers, doit

être prêt à servir tout le monde ; il doit savoir faire de nobles actions et se garder de parler bassement en cour. » Cette théorie se répandit et se compléta.

Un siècle après, Raimbaud de Vaqueiras l'exprimait admirablement par ses vers et par toute sa vie.

Ce troubadour, né près d'Orange en Provence, était fils d'un vieux chevalier pauvre et idiot ; il laissa le triste héritage paternel, et se lança à la cour brillante de Boniface, marquis de Montferrat.

Il y fut fait chevalier. Bientôt il s'éprit de la soeur du marquis. Elle n'était pas mariée et, portait ce nom de Béatrix, si commun dans ces contrées, mais depuis environné par Dante des rayons de la gloire céleste. Raimbaud célébrait sa Béatrix dans de tendres chants; il l'appelait, par quelque allusion que j'ignore, son beau chevalier.

Pourtant il n'osait lui avouer son amour. Il imagina d'explorer, par une voie détournée, l'esprit de la princesse, et de chercher à reconnaître d'avance l'accueil qu'il en pouvait espérer. Il lui de manda un entretien, des conseils dans une situation difficile. Quand ils furent seuls, il lui confia qu'il aimait une grande dame de la cour, une sévère beauté, qui le tenait, sans le savoir, dans une dure souffrance; car il n'avait pas encore osé lui parler, et pourtant il se sentait mourir. Que devait-il faire? Parler, et affronter une réponse redoutable, ou se taire, et mourir dans le silence?

« Bien convient-il, Raimbaud, lui répondit Béatrix d'une voix douce et rassurante, que tout fidèle ami qui aime une noble dame craigne de lui montrer son amour. Mais plutôt que de mourir, je lui conseille de parler et de prier la dame de le prendre pour serviteur et pour ami. Et je vous assure bien que, si elle est sage et courtoise, elle ne tiendra pas la demande à mal ni à déshonneur, et qu'au contraire elle n'en estimera que davantage celui qui l'aura faite. Je vous conseille donc de dire à la dame que vous aimez ce que ressent votre cœur, et le désir que vous avez d'elle, et de la prier de vous prendre pour son chevalier. Tel que vous êtes, il n'y a dame au monde qui ne vous retînt volontiers pour chevalier et pour serviteur. »

Béatrix parlait pour elle-même, et le savait bien.

Fidèle à sa promesse indirecte, elle adopta Raimbaud pour son chevalier. Cette union de coeur, si gracieusement nouée, ne dura pas : je ne sais à qui fui la faute, mais Raimbaud fut inconsolable.

Un regret mélancolique anime toutes ses chansons, et les dernières de sa vie parlent encore de son beau chevalier. Il choisit bien d'abord une autre dame : elle fut infidèle au bout d'un an ! Ainsi maltraité par l'amour, un chevalier n'était qu'un matelot sans étoile. Raimbaud chercha des distractions, un but, dans les travaux de la vie chevaleresque. « Ma dame et mon amour ont beau m'avoir faussé leur foi et mis à leur ban, s'écrie-t-il, ne croyez pas que je renonce aux entreprises glorieuses et que j'en laisse déchoir mon honneur. Galoper, trotter, sauter, courir, les veilles, les peines et les fatigues, vont être désormais mon passe-temps. Armé de bois, de fer, d'acier, je braverai chaleur et froidure; les forêts et les sentiers seront ma demeure ; les sirventes et les descorts mes chants d'amour, et je maintiendrai les faibles contre les forts. Néanmoins.... « Oh! la chose difficile en chevalerie que de se passer d'amour! Raimbaud ne peut se faire à cette idée qui le tourmente sans relâche. « Néanmoins.... ce serait un honneur pour moi de trouver une noble dame", belle, avenante et de haut prix, qui ne se fit pas un plaisir de mon mal, qui ne fût point volage, ni crédule aux médisants, et ne se fît pas prier trop longtemps; je m'accorderais volontiers à l'aimer, s'il lui plaisait... » Entendez-vous ses griefs discrètement exprimés? Mais il triomphe enfin, il brusque, il rompt avec l'amour. « Ma raison surmonte enfin la folie qui m'a possédé tout un an, pour une infidèle de coeur

bas. La gloire me plaît tant qu'elle suffit pour me donner de la joie et dissiper mon chagrin en dépit d'amour, de ma dame et de mon faible coeur : je suis affranchi de tous les trois, et j'apprendrai à noblement agir sans eux. J'apprendrai à bien servir en guerre, parmi les empereurs et les rois, à faire parler de ma bravoure, à bien faire de la lance et de l'épée. Vers Montferrat, vers Forcalquier, je vivrai de guerre, comme un chef de bande. Puisqu'il ne me revient aucun bien de l'amour, je m'en dégage, et que le tort en soit à lui. » A la profondeur des regrets et du dépit du chevalier, mesurez celle de sa déchéance, telle qu'il la ressentait dans son âme. Renoncer à l'amour!... c'est sagesse, disent à leurs fils les pères vénérables. O anciens de ce temps-ci, vous ne l'entendez point comme les anciens de ce temps-là ! Renoncer à l'amour, pour tout chevalier, vieux comme jeune, c'était folie, et la sagesse était dans l'amour.

Qui ne sait que l'homme trouve toujours une théorie prêle pour se justifier? Ainsi fait Raimbaud.

Il imagine un paradoxe, oui, un paradoxe antichevaleresque, et le voici : « Un homme peut bien, s'il veut s'en donner la peine, être heureux et monter en prix, sans amour : il n'a qu'à se garder de bassesse et mettre tout son pouvoir à bien faire. »

Mais il sent si bien la témérité, la fausseté de ce qu'il avance, qu'il y revient aussitôt et confesse enfin la vertu de l'amour dans cette strophe remarquable : «Toutefois, si je renonce à l'amour, je renonce, je le sais, au mieux de tout bien. L'amour améliore les meilleurs et peut donner de la valeur aux plus mauvais. D'un lâche, il peut faire un brave; d'un grossier, un homme gracieux et courtois ; il fait monter maint pauvre en puissance. »

Jeté dans la quatrième croisade, à la suite du marquis de Montferrat, qui devint roi de Thessalonique, comblé par lui de terres et de richesses, il se sentait toujours chevalier imparfait, parce qu'il n'avait, plus d'amour. Il voyait bien chaque jour de belles armures, de bons hommes d'armes, des machines de guerre, des combats, des sièges ; il entendait crouler tours et murailles ; il courait par tout sur son beau destrier,- en belle armure, cherchant combats et prouesses et s'avançant en pouvoir et en honneur: mais tout cela n'était rien.

« C'en est fait; j'ai perdu mon beau chevalier! Ah! je me sentais bien plus puissant quand j'aimais et j'étais aimé, quand mon coeur était exalté d'amour! »

Veut-on savoir comment finit le désolé Raimbaud ?

Il fut tué dans un combat contre les Turcs ou les Bulgares, et termina sa triste existence bien loin des lieux où avait commencé son malheur.

On ne saurait trouver ailleurs une plus parfaite expression des sentiments de la chevalerie sur l'amour. L'antiquité, par ses traditions, ses poètes, avait méprisé l'amour de la femme, comme la femme elle-même. Hercule, aux pieds d'Omphale, prend la quenouille; Pâris, le ravisseur d'Hélène, n'est qu'un homme de peu de valeur ; Énée ne s'arrête au rivage de Carthage que par une malédiction de Junon. Même dans l'histoire, le sort d'Antoine et de Cléopâtre était devenu comme un apologue qui prouvait les funestes effets de l'amour sur la vertu de l'homme. L'homme, en aimant la femme, devenait femme, perdait sa virilité et sa vertu. Et voici maintenant que le moyen âge honore l'amour de la femme comme la femme elle-même. Cet amour devient un sentiment qui ennoblit l'homme au lieu de l'avilir, le transforme en bien, le transfigure par une sorte de magie, exalte et élève ses forces au-dessus de l'ordinaire. Sans l'amour, il n'est ni méchant ni bon, il n'est rien; il est comme mort. L'amour le conduit au mieux de tout bien, suivant la belle expression du poète, l'anime du feu sacré et de cette noble exaltation que les Provençaux appelaient le joy ; on disait qu'un chevalier devait être joyeux, c'est-à-dire exalté, héroïque. Le joy est le

masculin de la gioia, la joie, la gaieté, qui est aussi un épanouissement de l'âme. « J'entends par joie, dit Spinoza, une passion par laquelle l'âme passe à une perfection plus grande, et par tristesse une passion par laquelle l'âme passe à une moindre perfection. » Voilà les troubadours d'accord avec le plus rigoureux des philosophes.

CHAPITRE IX.

De la pureté de l'amour chevaleresque.

Cet amour, père des nobles actions, devait, selon les bonnes règles de la chevalerie, demeurer un amour pur. Ce n'était autre chose qu'une vassalité, un hommage à la manière féodale. Seulement le suzerain était une femme ; les titres de suzeraineté, la beauté et la grâce; le fief, l'amour; et les services, des actes d'héroïsme et de courtoisie. La cérémonie de cet hommage était tout à fait semblable à celle de l'hommage féodal. Le chevalier se mettait à genoux devant sa dame, plaçait ses mains dans les siennes, et se déclarait ainsi son chevalier; elle, de son côté, s'avouait la dame du chevalier et lui donnait son amour. Quelquefois aussi l'amour chevaleresque prenait la forme, non moins chaste, d'un voeu monastique. Au milieu du 13ième siècle, cent chevaliers se tonsurèrent pour la comtesse de Rodez.

Le chevalier exigeant n'entend rien à l'amour, si j'en crois un troubadour. Ce n'est plus amour, ce qui tourne à la réalité. C'est assez qu'un ami ait de sa dame anneaux et cordons, il doit s'estimer l'égal du roi de Castille. Belle théorie, beau troubadour ! L'avez-vous bien pratiquée ? Je ne le pense pas, car vous avez composé, ou, si ce n'est vous, c'est quelqu'un des vôtres, certain chant bien joli, mais d'un usage bien profane. Quand un chevalier passe la nuit dans les bras de sa maîtresse, il laisse au pied de la tour un ami dévoué qui guette la venue du jour et lui chante l’aubade à la première aube. L'ami veille au pied de la tour et prie Dieu et le fils de Marie de protéger son compagnon en adultère : «Roi de gloire, vraie lumière, Dieu puissant, secourez, s'il vous plaît, fidèlement mon compagnon; je ne l'ai pas vu depuis la nuit tombée, et voici bientôt l'aube. Beau compagnon, dormez-vous encore? C'est assez dormir.... J'ai vu, grande et claire à l'orient, l'étoile qui amène le jour. J'entends gazouiller l'oiseau qui va cherchant le jour par le bocage et j'ai peur que le jaloux ne vous surprenne, car voici bientôt l'aube. Beau compagnon, mettez la tête à la petite fenêtre, regardez le ciel et les étoiles qui s'effacent.... » Longtemps le guetteur chante en vain. Enfin il est entendu, et une douce voix murmure dans le silence : « Ah ! plût à Dieu que la nuit n'eût pas de fin, et que la guette ne vît ni jour ni aube! mon ami ne s'éloignerait pas de moi. O Dieu! ô Dieu! que l'aube vient vite! Beau doux ami, encore un jeu d'amour dans ce jardin où chantent les oiseaux !... 0 Dieu ! ô Dieu! que l'aube vient vite! »

CHAPITRE X.

L'amour chevaleresque et le mariage.

Amour et mariage étaient considérés comme deux choses, non-seulement distinctes, mais contradictoires. Le mari qui eût voulu être le chevalier de sa femme eût fait une sottise, une chose inutile, sans objet et même contraire à l'honneur, suivant un troubadour. Car, dit-il, la bonté ni de l'un ni de l'autre ne pourrait s'en accroître ; il n'en résulterait pour eux rien de plus que ce qui existait déjà. Faveurs d'amour peuvent se mettre à haut prix; faveurs d'épouse sont exigibles et ne s'appellent plus faveurs.

Une noble dame mariée était courtisée par deux chevaliers ; elle préféra l'un d'eux et le prit pour son chevalier, promettant à l'autre de le prendre à son tour, si le premier venait à mourir ou était infidèle : il n'était pas permis à une dame d'avoir deux chevaliers. Ce fut l'époux qui mourut, et le chevalier de la dame devint son époux. L'autre se présenta et rappela la promesse. « Quoi! Lui dit la dame, n'ai .je pas toujours mon chevalier

Il n'y voulut point entendre. « Ce n'est plus voire chevalier, lui disait-il ; c'est votre époux. On ne peut être à la fois époux et chevalier de la même dame. Il meurt comme chevalier de sa dame, celui qui devient son époux. » Le cas était litigieux : il fut porté à Éléonore de Guyenne, qui avait une grande réputation d'habileté à juger les procès d'amour; elle donna raison au plaignant, et obligea la dame de le nommer son chevalier.

Si le mariage est une nécessité sociale et l'amour une nécessité naturelle, et si pourtant ils ne peuvent se confondre, il faut trouver moyen de les faire vivre l'un à côté de l'autre : nos ancêtres y avaient réussi. A l'union grave, tranquille, indissoluble, consacrée par l'Église, la société chevaleresque adjoignait ou opposait une autre union passionnée, volontaire et libre. Les deux sexes étaient unis par deux liens différents : celui de la loi et celui de l'amour, toujours séparés. C'étaient comme deux mariages d'espèces diverses : l'un pour engendrer des enfants, l'autre de belles actions. La contrefaçon chevaleresque du mariage avait le plus grand succès en dépit de l'Église, parce qu'elle était d'accord avec les passions. L'Église et l'époux défendaient le mariage consacré ; la société chevaleresque prenait fait et cause pour l'amour. On en a déjà vu plus d'un exemple. En voici un célèbre qui flotte entre l'histoire et la légende.

Guillaume de Cabestaing était le plus charmant des pages, le mieux appris, le plus courtois, enfin une promesse du plus accompli chevalier. Il devint écuyer au service de Raimond, seigneur du château de Roussillon. Un jour de belle humeur et d'aveuglement conjugal, ce seigneur voulut faire une galanterie à sa femme, et lui donna Guillaume comme écuyer d'honneur. La dame était jeune et belle : elle fut touchée du présent. La vue du bel écuyer troublait Marguerite; la vue de Marguerite troublait le bel écuyer. Il célébrait dans des chansons une châtelaine qu'il n'osait nommer. Un jour il rencontra Marguerite au détour d'une allée, tomba à ses pieds, avoua tout. Marguerite s'évanouit sur un banc de gazon : en rouvrant les yeux elle vit le bel enfant à genoux près d'elle, confus et pleurant son extrême audace; enivrée, elle l'attira sur ses lèvres, et Guillaume, la prenant pour sa dame, lui jura un pur et éternel amour. Si le serment fut gardé de tout point, je ne sais. Un jour, des propos médisants arrivent à l'oreille de Raimond; la colère s'empare de lui, il monte à cheval et court vers un de ses domaines où Guillaume s'exerçait à la chasse au faucon.

« Le nom de la dame que tu aimes ? lui crie-t-il du plus loin qu'il l'aperçoit.

–Seigneur, vous savez que les lois de la chevalerie ordonnent que l'on ne cache rien à sa dame et que jamais on ne parle d'elle.

– Son nom ! » répond Raimond en fureur en portant la main à son épée.

Forcé de parler, l'écuyer nomme Agnès, soeur de Marguerite. Raimond, douteux, le mène chez Agnès. Celle-ci s'étonne d'abord, puis devine l'embarras de Guillaume et s'avoue sa dame. Le jaloux était joué, tout allait bien. Marguerite perdit tout par un excès d'amour. Elle fut jalouse d'Agnès, et lui envia ce court instant où Guillaume l'avait nommée sa dame. Elle exigea des chansons où elle fût elle-même clairement désignée par son nom de Marguerite. Ces chansons tombent aux mains de Raimond. Il feint d'ignorer, il emmène Guillaume en chasse, tout seul avec lui, dans une forêt voisine. Le ciel est sombre, la forêt est sombre, le chevalier est sombre. Il chevauche en silence, vite, longtemps, dans des lieux déserts : Guillaume le suit. Tout à coup il se retourne, et, d'une voix tonnante : « Traître et déloyal écuyer, s'écrie-t-il, tu as attenté à l'honneur de ton seigneur légitime ! voici ton châtiment; » et il lui plonge son épée dans le sein. Puis il lui coupe la tête, l'éventre et lui retire le foie; il rentre : « Prépare, dit-il au cuisinier, ce foie de sauvagine; c'est le mets favori de ma femme. » La dame prend son repas ; l'époux la suit des yeux avec une joie féroce. Quand elle a fini :

« Comment avez-vous trouvé ce gibier, madame ?

— Excellent, monseigneur.

— Je le crois bien, dit le barbare en montrant la tête livide du pauvre écuyer, car c'est ce que vous avez le mieux aimé.

— Oui, excellent, reprend Marguerite, folle de douleur, et ce mets est si délicieux que je n'en veux plus manger d'autre.»

Elle s'élance par la fenêtre et tombe morte au pied des murs.

Un cri d'horreur s'éleva dans tout le Midi. Seigneurs, chevaliers, dames et damoiselles crièrent vengeance contre le monstre qui avait violé toutes les lois de la chevalerie par un acte d'épouvantable férocité. Alfonse, roi d'Aragon et comte de Provence, fit arrêter Raimond, son vassal, comme félon et traître, ravagea ses terres, incendia son château et fit réunir dans un même et somptueux tombeau les restes de la belle Marguerite, dame de Roussillon, et ceux du bel écuyer Guillaume de Cabestaing.

Les Grecs se sont coalisés pour Ménélas ; les chevaliers auraient pris les armes pour Paris, à condition que Paris eût été bon chevalier!

 

Saint Matthias 2016.

HISTOIRE DE LA CHEVALERIE. J.LIBERT
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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #CHEVALERIE

HISTOIRE

DE LA CHEVALERIE.

PREMIÈRE PARTIE.

NAISSANCE DE LA CHEVALERIE. — ÉPOQUE RELIGIEUSE DE LA CHEVALERIE. — CHEVALERIE PROVENÇALE.

(XIe, XIIe ET XIIIe SIÈCLES.)

CHAPITRE I.

Origines. — Les Germains.

            Tout le monde sait à peu près ce que c'est que la chevalerie ; mais personne ne sait bien comment elle a pris naissance. C'est un point d'histoire encore obscur. Est-elle fille de l'Europe ou de l'Asie? Les romans arabes ont fasciné quelques savants, ils voient la chevalerie sortir du désert. Il n'est peut-être pas besoin d'un examen bien approfondi de ces romans pour reconnaître qu'ils se trompent. Suivons le bon sens : il indique l'Europe, où la chevalerie est devenue quelque chose de complet, tandis que la meilleure volonté du monde n'en pourrait trouver ailleurs que des rudiments forts grossiers et forts douteux. Quand une institution atteint son plus complet développement dans un lieu et dans une race, il est probable que c'est là qu'elle est née ; car c'est là qu'elle a dû rencontrer le plus de circonstances favorables pour naître comme pour se développer. Ce pays, pour la chevalerie, c'est l'Europe, et cette race, la germanique. C'est donc en Europe et chez les anciens Germains qu'il faut chercher les germes primordiaux du développement moral et social qui, mille ans plus tard, s'est produit sous le nom de chevalerie. Nous avons des anciens Germains un portrait de maître, de Tacite. Il suffit d'y jeter les yeux pour y reconnaître tout de suite des traits de mœurs et de caractère dont on sait, dont on verra bientôt que les analogues se retrouvent dans la chevalerie : l'habitude d'être toujours en armes ; la solennité avec laquelle on en revêt le jeune homme comme du signe de sa virilité et de son avènement civique ; son empressement à chercher un chef illustre qui le mène aux aventures ; la formation de la bande ; les expéditions lointaines ; la noble émulation du chef et des compagnons ; le libre engagement de ceux-ci , suivi de l'inviolable devoir de mourir avec lui ; les chevaux, les framées, les banquets qu'il leur donne sous le feuillage; l'amour passionné de la guerre, seule occupation de ce monde, délicieuse espérance pour le Walhalla; l'isolement dans le combat, la fougue frénétique, l'impatience de toute discipline, au point que les Cattes, voulant imiter un jour celle des Romains, ne conçurent d'autre moyen qu'une chaîne de fer serrant leur premier rang ; l'estime et la préoccupation de soi-même; l'horreur des coups et le droit de frapper l'homme libre refusé au chef ; l'horreur de l'infamie jusqu'à se tuer pour s'y soustraire; le respect de la parole donnée jusqu'à se vendre ; la passion des jeux aléatoires jusqu'à se jouer soi-même; de l'emportement; de la générosité, même pour les esclaves ; de la générosité et du respect pour les femmes. Ce dernier trait est capital et il y faut insister. La femme, dans les sociétés grecque et romaine, si elle n'était pas tout à fait une esclave, n'était guère qu'une domestique sans gages attachée au logis et donnant des enfants légitimes. Au contraire, il est avéré que la femme du Germain était l'égale de son époux, sa compagne à la vie et à la mort; elle le suivait à la guerre, se tenait debout sur les chariots derrière la mêlée, le renvoyant au combat par la honte s'il venait à fuir, l'exhortant, l'enflammant par la vue de ses enfants et d'elle-même, ardente, les cheveux épars, le sein découvert, prête à partager sa captivité ou sa mort. Plus d'une fois les femmes germaines rétablirent le combat et rendirent leurs époux victorieux. Après la lutte, elles pansaient avec dévouement et avec amour des blessures reçues sous leurs yeux et reçues pour elles : car rien ne causait aux Germains une plus profonde douleur que de voir leurs femmes captives, et rien ne les touchait plus que leurs éloges. L'insouciance des époux lais sait aux femmes tout le soin des affaires domestiques. Il y a plus : l'assemblée publique les appelait souvent dans son sein pour obtenir leurs avis ; elle écoutait leurs voix comme des voix inspirées. Ces hommes, dont l'esprit déréglé par des alternatives continuelles de fureur, d'orgie et d'oisiveté, était souvent troublé, croyaient voir dans le sang-froid et le bon sens de leurs femmes une sorte de sainteté et de providence. Si quelques-unes partageaient l'esprit enthousiaste de la race, c'était un enthousiasme si supérieur à celui du sang et de l'orgie, que les Germains, se sentant vaincus, leur vouaient un culte : telles furent les Veleda, les Aurinia et beaucoup d'autres.

            C'était là, s'il est permis de s'exprimer ainsi, une assez belle barbarie. Cette barbarie devint hideuse après l'invasion de l'empire romain. Vengeance, cupidité, orgie, tous les mauvais instincts furent déchaînés. Les vices d'une civilisation décrépite s'accouplèrent à ceux de l'état barbare. On ne vit que perfidies, trahisons, basses tyrannies. La première chose que les conquérants apprirent des vaincus, ce fut le mépris de la femme dans l'intérêt de la débauche. Son sort fut déplorable sous les Mérovingiens.

            Après cette période, durant laquelle les barbares semblèrent avoir dégénéré, il en vint une autre où ils parurent avoir été travestis. Ce fut lorsque quelques-uns de leurs chefs, d'un grand esprit, principalement Charlemagne, essayèrent de refaire un empire romain. Chacun sait que Charlemagne n'est devenu le roi des chevaliers que dans l'imagination populaire, au 11ième et au 12ième siècle. Il n'y a sur Roland, pour mille volumes de fantaisies inspirées depuis par son nom, qu'une ligne d'histoire contemporaine.

            Enfin Charlemagne mourut.

 

CHAPITRE II.

Féodalité. — Premiers rudiments de la chevalerie.

 

            Après sa mort, les peuples germains sortirent brusquement de la voie où il les avait poussés et qui n'était pas la leur. Ils rentrèrent en possession de l'indépendance de leurs aïeux. 11s en firent à la vérité le plus mauvais usage, et ce fut du sein de l'anarchie et des plus profonds malheurs que sortit ce régime de guerre et de sang qu'on a appelé féodal. Ce régime, si inférieur par l'idée à celui que Charlemagne avait voulu établir, lui était supérieur par la réalité : il convenait au temps et aux hommes ; en un mot, il était possible. Si mauvais qu'il fût, d'ailleurs, il comportait une certaine amélioration qui se produisit en effet plus tard, et qui fut justement la chevalerie.

            Pour comprendre toute l'étendue de cette amélioration, il faut jeter un rapide coup d'oeil sur l'état de la société au moment de la formation féodale. On y verra d'ailleurs apparaître les premiers rudiments de la chevalerie.

            Il n'y avait plus de roi, ou il n'y en avait plus qu'une ombre. Les méridionaux pensaient vivre « sous le règne de Dieu. » Si je l'ose dire, Dieu régnait bien mal, car jamais les peuples ne furent plus malheureux. Plus de grand pouvoir public, de grandes armées publiques pour défendre le territoire contre les ravageurs venus du Nord.

          Que peuvent les hommes seuls ? Quelques-uns résistèrent vaillamment. Presque partout on fuyait les bords des fleuves, devenus les chemins du meurtre et du pillage. A défaut d'armée, on imagina de bâtir des forteresses. Les hauteurs se couvrirent de châteaux forts, d'épais donjons; quand on n'eut plus à se défendre contre les pirates, on continua d'en construire contre le voisin. La France, qui n'avait guère que quelques forteresses romaines en ruine, compta dès lors les châteaux forts par milliers. Dans un temps où il n'y avait guère de machines de siège, un donjon était inexpugnable : tube énorme d'épaisse maçonnerie, dressé tout debout en un lieu choisi, sans autre jour que de longues fentes, passage des flèches, et une porte étroite, passage des hommes ; porte élevée souvent fort au-dessus du sol et praticable seulement avec une échelle. Si elle était au niveau du sol, un fossé la défendait, et l'on ne traversait le fossé que sur un point étroit et en zigzag, sans pouvoir éviter de prêter le flanc. Un homme qui avait un donjon' et de quoi soudoyer quelques soldats pouvait tout braver.

            C'est ainsi que l'indépendance rentra dans les moeurs des peuples germains, modifiées d'ailleurs, comme on le voit, par le changement de lieu, de temps, d'état politique, et par les événements de plusieurs siècles.

            Longtemps le donjon ne fut qu'un repaire de malfaiteurs. Brigandages, routes interceptées, incendies sans nombre, combats sans autre cause que la cupidité et sans autre loi que la force, voilà sous quelles couleurs les chroniqueurs contemporains nous peignent cette époque. L'étal de guerre était si profondément enraciné dans les moeurs, que deux ou trois cents ans plus tard les sages coutumes de Beaumanoir étaient encore obligées de reconnaître à tout gentilhomme le droit de guerroyer. Elles réduisirent au quatrième degré de parenté la solidarité des querelles; mais, au commencement, tous les parents de deux hommes qui se querellaient étaient impliqués, et même tous ceux qui se trouvaient présents.

            Il y avait au pays de Sens, vers le commencement du 11ième siècle, une famille noble dont la prospérité excitait l'envie des seigneurs du voisinage.

            L'acquisition d'une nouvelle terre mit le comble à leur haineuse jalousie, et l'un d'eux, quand la vendange de ce domaine fut mûre, s'y précipita avec ses hommes d'armes pour en disputer la récolte aux légitimes propriétaires. Combien dura cette querelle, qui d'abord semble comique? Trente ans et plus, et onze membres de la famille attaquée y perdirent la vie ; sans doute la famille des agresseurs ne fit pas de moindres pertes. Voilà un exemple de ce qui se passait partout, et j'ai cité à dessein ce trait à cause de l'obscurité des personnages et de l'exiguïté du débat. On en ajouterait aisément beaucoup d'autres.

            Dans ce désordre universel se forma et se consolida lentement la  hiérarchie féodale, qui le régla un peu. Certaines obligations lièrent le vassal au seigneur, mais assez légères pour ne point diminuer sensiblement l'indépendance de chacun. Ainsi les vingt, trente ou quarante jours que le vassal devait aux querelles de son seigneur lui laissaient onze mois pour les siennes ; il en restait dix au vavasseur, et ainsi de suite. Ainsi les obligations pécuniaires n'étaient point de véritables impôts, mais de simples aides dans les circonstances les plus importantes de la vie du seigneur ou de celle de sa famille. Ainsi encore le vassal pouvait renoncer l'obéissance due au seigneur, si celui-ci lui manquait de justice. Le seigneur était donc, du moins à l'égard de ses vassaux nobles, et réserve faite des vilains et des serfs, un peu le chef de bande de la Germanie et un peu un chef de famille.

            Ce double titre désignait le seigneur au vassal quand celui-ci, ou quand son fils, ou quelqu'un des siens voulait recevoir ses premières armes d'une main respectée. Cette cérémonie n'était jamais tombée tout à fait en désuétude. Charlemagne fit venir d'Aquitaine son fils Louis pour lui donner solennellement l'épée. Louis le Débonnaire la ceignit à son tour à Charles le Chauve. Cette cérémonie, ne pouvant plus se faire, comme au temps de Tacite, dans des assemblées publiques qui n'existaient plus, devait être naturellement transportée, comme la justice, comme le ban militaire, à la cour du seigneur tenant sa cour plénière, son tinel. Le rite compliqué de l'hommage et de l'investiture féodale lui fut appliqué, et son importance s'accrut chaque jour. Le seigneur se plut à acquérir de nouveaux droits au respect et au dévouement du vassal. Le vassal fut ravi d'attirer l'attention sur son entrée dans la carrière des armes par une scène où le seigneur et lui étaient les acteurs en présence d'une foule nombreuse.

            Simple encore et toute militaire au 11ième siècle, la cérémonie de l'armement avait pourtant assez d'importance pour être un signe d'aristocratie militaire. Le titre acquis était, dans l'idiome vulgaire, celui de chevalier. Il y a aujourd'hui une grande différence entre un chevalier et un cavalier : on voit beaucoup de chevaliers qui ne sont jamais montés à cheval et beaucoup de cavaliers qui sont très-peu chevaliers. Dans l'origine, chevalier voulait dire simplement homme de cheval; puis le mot s'anoblit et ne fut plus appliqué qu'à ces guerriers choisis et consacrés qui formaient la cavalerie par excellence.    Ils n'étaient pas toute la cavalerie d'une armée : le chapelain de Godefroy de Bouillon, qui a vu et raconté la première croisade, distingue déjà parfaitement les chevaliers (milites, il écrit en latin) de ceux qui, sans porter ce titre, étaient pourtant à cheval. Quant à l'infanterie, elle ne recrutait plus que les vilains, les communiers.

            Le noble guerrier était inséparable de son cheval et ne combattait jamais à pied qu'en une nécessité. En guerre, en paix, il chevauchait toujours : on ne pouvait pas mieux appliquer le nom de chevalier.

            Ce nom fut, je pense, dans le principe, donné avec les premières armes. Plus tard, par cet esprit hiérarchique qui envahit au moyen âge les institutions et les moeurs, le vassal ne reçut plus avec l'épée que le simple titre d'écuyer. Celui de chevalier, désormais plus haut, fut réservé pour les guerriers éprouvés et se donna avec la lance.

            Un trait qui reparut vivement alors dans le caractère des Germains, quand la cupidité et les passions basses commencèrent à se modérer, ce fut ce farouche orgueil et cette fougue emportée qui les poussaient à un perpétuel emploi de leur épée sans aucun but ni noble ni vil, pour le seul plaisir d'exercer leur force exubérante et de rendre leur nom terrible. Il semblait qu'ils voulussent faire descendre sur la terre le Walhalla chassé des cieux ; ils s'enivraient de provocations et de défis ; ces hommes du Nord semblaient toujours avoir sur les lèvres le moi de Médée, femme scythe, ce moi héroïque, souvent insensé, qui aime à braver le monde pour se sentir supérieur à lui. Quand les chefs de la première croisade parurent, pour prêter hommage, devant le trône d'Alexis, empereur de            Constantinople, eux debout sous leurs armures de fer et leurs cottes d'armes brillantes , lui assis dans la pourpre et l'or, un certain Robert, comte de Paris, sortant de la foule et montant les degrés du trône , vint s'asseoir sans façon auprès du monarque de l'Orient. Baudoin de Flandre, qui était un seigneur de beaucoup d'éducation, le tira par le bras, l'engageant à plus de convenance et au respect des usages du pays. « Vraiment, répondit le chevalier, voilà un plaisant rustre, qui est assis pendant que tant d'illustres capitaines sont de bout.» L'empereur se fit expliquer ces paroles et ne dit mot ; après la cérémonie, il retint Robert et l'interrogea sur sa naissance et son pays. Je ne sais si l'insolent chevalier prit pour un cartel la curiosité d'Alexis : « Je suis, répondit-il bravement, je suis Français, de la noblesse la plus illustre. Je ne sais qu'une chose, c'est que dans mon pays on voit près d'une église une place où se rendent tous ceux qui veulent signaler leur valeur. J'y suis allé souvent sans que personne ait osé se présenter devant moi. »

            On se battait alors devant les églises ; on y danse aujourd'hui : cela vaut mieux. C'était partout comme au pays de Robert ; une place, un carrefour étaient le rendez-vous connu des vaillants hommes de la contrée. Tel qui, en se levant le matin, avait fantaisie d'acquérir de la gloire ce jour-là, s'en allait sous son armure et sur son grand cheval s'y poser en faction. Les chevaliers qui passaient étaient provoqués : les uns acceptaient, les autres refusaient le défi, selon leur valeur et la réputation du provocateur.

            De ces défis aux tournois, il n'y a qu'un pas. Au lieu de combattre dans la solitude ou devant des manants attroupés, on devait préférer de combattre devant une société choisie et sous les yeux de juges compétents. D'ailleurs à toute société naissante il faut des fêtes. Le seigneur terrien du 11ième siècle ne pouvait faire moins pour ses chevaliers que le chef germain pour ses compagnons. Il devait quelques divertissements à ses vassaux. Une société guerrière veut des fêtes guerrières. Les Germains en avaient toujours eu. Dans les forêts de la Germanie, les jeunes guerriers donnaient à tous le spectacle de leur adresse en sautant nus par-dessus des épées nues. C'était un simple tour de force. On trouve au 9ième siècle la trace de fêtes militaires un peu plus savantes. Après la bataille de Fontanet, Charles le Chauve et Louis de Germanie se donnèrent le spectacle d'un combat simulé : les deux armées alliées et le peuple du voisinage formaient un vaste cercle ; deux troupes égales marchèrent l'une contre l'autre ; l'une prit la fuite, l'autre la poursuivit ; les deux rois, à cheval avec leur troupe favorite, se chargèrent en agitant leurs lances et leurs javelots. On admira, comme un rare exemple de politesse et de douceur, qu'il n'y eût ni un coup porté, ni une injure prononcée. Ce fut un divertissement militaire et point un combat. Nos soldats font ainsi la petite guerre. Ce n'était pas encore le tournoi.

            Les hommes du 11ième siècle, affranchis de la discipline romaine qui pesait sur les sujets des Carlovingiens, rendus à toute l'irrégularité, à tout le caprice, à toute la violence de moeurs des Germains primitifs, ne se fussent point contentés d'un spectacle si pâle. Il leur fallait de plus sérieuses images de la guerre, où ne manquât ni le danger, ni le sang, ni l'orgueil de la victoire. Il paraît que les tournois consistèrent d'abord dans les combats à la foule.

            Deux troupes égales engageaient une lutte confuse, une mêlée qui flottait et tournoyait dans l'arène : d'où le nom de tournoi. Ce mode fut conservé ; mais généralement les combats d'un petit nombre contre un petit nombre et, mieux encore, d'un contre un, furent préférés. On était plus en vue dans le combat singulier, et la victoire n'était pas partagée. Les tournois existaient sans doute depuis longtemps, lorsque Geoffroy de Preuilly, seigneur de Touraine, en donna les règles en 1066. Il passe ordinairement pour les avoir fondés. Allemands, laissez-lui cette gloire. Le tournoi ne devint un trait des mœurs de l'Europe qu'après qu'il eut subi les règles de l'ingénieux seigneur de Touraine. Ces règles distinguaient déjà trois exercices, le pas d'armes, la joute, le tournoi proprement dit. Elles donnèrent à un spectacle toujours féroce plus d'ordre, de diversité et d'élégance. Cinquante ans après, tout l'Occident raffolait des tournois. Un siècle et demi plus tard, les Français en portèrent l'usage dans l'empire grec. Le tournoi à la mode de France eut toujours une sorte d'excellence chez les autres peuples. Des chroniqueurs l'appellent même combat gaulois.

CHAPITRE III.

Chevalerie religieuse. — Première croisade.

            La chevalerie naissait en Occident. Déjà elle avait des fêtes. Tout à coup un grand mouvement religieux la conduisit en Orient. Il satisfit ce besoin d'aventures qui devait être un de ses traits caractéristiques. Les chevaliers n'étaient encore, à vrai dire, que des batailleurs féroces. La croisade eut deux bons effets : le premier fut d'élever leurs pensées, de marquer à leurs entreprises un but plus noble ; le second fut de les arracher tous aux habitudes étroites du manoir, et de leur donner cette riche et féconde éducation des voyages, si propre à détruire les préjugés et à éclairer les esprits.

            Une étrange émotion religieuse régnait dans le peuple depuis plus d'un siècle. Elle se manifestait par des bruits d'une grandiose absurdité, comme ceux qu'enfante ou adopte l'imagination populaire : tantôt le monde allait périr en l'an 1000, et tout chrétien faisait sa dernière prière ; tantôt c'était l'antechrist, qui, à la fin de ce même siècle, dont on n'avait pas espéré de voir le commencement, devait arriver de l'Orient. Le peuple naïf se leva pour aller repousser le maudit au pays ténébreux de Gog et de Magog. Les porteurs de lances furent un peu moins empressés. Ils faisaient bien des donations à l'Église, mais en expiation; plus d'un se retirait dans les cloîtres, mais à la fin d'une vie usée dans le brigandage. Ils aimaient mieux se repentir de leurs fautes que de ne les pas commettre. La puissance du mouvement les entraîna. Voyons-les sur cette nouvelle scène. Nous retrouverons la plupart du temps les mêmes hommes, mettant leur valeur toute barbare au service d'une cause pieuse; nous en trouverons pourtant aussi de meilleurs.

            Les chefs chrétiens commencent la croisade,-devant les murs de Nicée, en faisant couper et lancer dans la ville par les machines mille têtes d'ennemis morts. Ils la terminent dans les murs de Jérusalem par un épouvantable massacre. Leurs coups d'épée sont admirables et hideux. Robert de Normandie, devant Antioche, fend à un Turc casque, tête et dents, jusqu'à la poitrine, « aussi aisément qu'un boucher coupe en deux un agneau. » Exploit de boucher, en effet. Mais Robert fait mieux; il ajoute ces paroles encore plus atroces que son coup d'épée : « Païen ! je dévoue ton âme féroce aux démons de l'enfer ! » Godefroy de Bouillon a l'âme trop haute pour maudire ; il se borne à faire voler une foule de têtes. Il coupe par le milieu du corps un Turc qui s'est approché trop près; le tronc tombe, les jambes restent, le cheval se sauve à travers l'armée avec la moitié de son cavalier. Que dire de ce coup, sinon que l'empereur Conrad en fit voir, à la seconde croisade, une variante trop remarquable pour qu'on puisse se retenir de la citer ? Certain Turc rôdait autour de lui dans la bataille. Or, Conrad avait pris justement ce jour-là son épée la meilleure entre les meilleures. Il lève ce fer redoutable et l'abaisse avec tant de force et d'adresse qu'entamant le corps entre l'épaule gauche et le cou, il fendit en écharpe le tronc dans toute sa longueur jusqu'au flanc droit. La cuirasse, la clavicule, les six côtes y passèrent. Les jambes, la moitié du tronc, l'épaule et le bras gauche du Turc restèrent à cheval; l'autre moitié du tronc, l'épaule droite et la tête tombèrent à terre en un bloc.

            On renvoie aux romans ces grands coups d'épée; mais tous les historiens du temps les racontent en détail. Ils racontent aussi mille sottises. Mais ils ne pouvaient guère être trompés sur ces exploits, fidèlement recueillis dans la mémoire des guerriers qui les avaient vus. Celui de Conrad a pour autorité Suger lui-même, un grand ministre, probablement doué de sens et bien informé. De puissantes armes offensives et des bras constamment exercés à frapper expliquent tout. Qu'elle est primitive, grossière, brutale, cette manière de combattre !

            C'était le temps. Ces hommes étaient féroces et pieux. Le dogme triomphait, point la doctrine évangélique; la foi, point la morale. L'humanité était respectée comme la chasteté : les courtisanes remplissaient le camp; un archidiacre qui se récréait avec l'une d'elles sous un bocage fut sur pris et tué par les Turcs. Un moine eut une vision et Dieu lui dit : « La vapeur de vos orgies est montée jusqu'au ciel. »

            Un jour pourtant l'un de ces pourfendeurs se promenait dans un bois ; il ne chassait pas, il se promenait : plaisir surprenant pour de tels hommes. Celui-ci était Godefroy de Bouillon : bras de fer, âme rêveuse et mystique. Un pauvre homme, qui venait de faire du bois, accourt tout haletant, poursuivi par un ours énorme. Godefroy va droit à l'ours. Son cheval, déchiré par la griffe de la bête, tombe sous lui; il se relève à pied, tire son épée; l'ours le saisit, le déchire, l'étouffe; Godefroy périssait, mais un dernier effort dégage son épée et il la plonge dans le flanc de la bête. Il tomba lui-même, presque mourant, auprès du vaincu. On le reporta au camp, où le bûcheron avait donné l'alarme. Sa vie, longtemps en danger, fut sauvée. L'armée témoigna par sa joie son affection pour ce chef et peut-être son admiration pour un trait où l'Évangile était pratiqué.

            On vit plus tard le même Godefroy refuser la couronne de Jérusalem, pour ne pas porter une couronne d'or là où le Christ en avait porté une d'épines. Il y avait en lui du chevalier et du moine.

            Ce sont neuf chevaliers de sa suite qui ont fondé l'ordre du Temple.

       Les chevaliers du Temple étaient des gentils hommes, qui, tout en restant guerriers, s'imposèrent la vie monastique, ajoutant aux trois voeux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, celui de combattre les infidèles. Le chef du chapitre, en recevant chacun d'eux, lui disait : « Les règles de l'ordre sont sévères; vous vous exposez à de grandes peines, à d'imminents dangers ; quand vous voudrez dormir, il faudra que vous veilliez ; il faudra supporter les fatigues quand voudrez-vous reposer ; souffrir la soif et la faim quand vous voudrez boire et manger ; passer dans un pays quand vous voudrez rester dans un autre. » Le récipiendaire disait : « Je jure de consacrer mes discours, mes forces et ma vie à défendre la croyance de l'unité de Dieu et des mystères de la foi. Quand les Sarrasins envahiront les terres des chrétiens, je passerai les mers pour délivrer mes frères. Tant que mes ennemis ne seront que trois contre moi, je les combattrai et ne prendrai point la fuite. A ces obligations fut ensuite ajoutée celle de veiller à la sûreté des chemins et de protéger les pèlerins contre les attaques des brigands.

            Avant l'ordre des Templiers avait été fondé celui des chevaliers hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Ceux-ci avaient des devoirs plus humbles encore et moins éclatants : accueillir, soigner, escorter les pèlerins qui venaient à Jérusalem.

          Leur origine, antérieure à la Croisade, différait de celle des chevaliers du Temple. Les frères hospitaliers de Saint-Jean étaient d'abord de simples moines bénédictins : ces moines s'armaient pour escorter les pèlerins. C'est d'un côté des guerriers qui se font moines, de l'autre des moines qui se font guerriers. Toute différence s'effaça après la Croisade, et les Hospitaliers de Saint-Jean, devenus plus tard chevaliers de Rhodes, puis chevaliers de Malte, n'eurent plus alors d'autre attribution que de combattre les infidèles et de servir de rempart à la chrétienté. Leur existence fut longue et honorable.

            Celle des Templiers fut plus courte. Les pauvres chevaliers, comme ils s'appelaient eux-mêmes à l'origine, se perdirent par la richesse et l'orgueil.

            Au début, deux Templiers n'avaient qu'un cheval : trente ans après, un Templier avait trois chevaux.

            Le sceau de l'ordre conserva seul le souvenir de la simplicité primitive : on y voyait un cheval monté  par deux cavaliers. Un article du règlement des Templiers leur laissait, en leur qualité de chevaliers, le droit d'avoir des maisons, des terres et des hommes selon la coutume des bénéfices et des fiefs astreints au service militaire. Voilà les graves concessions qu'il fallut faire aux nobles de tous les pays qui s'empressèrent d'entrer dans l'ordre du Temple. C'est sans doute parce qu'il n'était point disposé à les faire, que saint Bernard refusa d'être le législateur de l'ordre. Il prévoyait que les habitudes du gentilhomme et du soldat corrompraient celles du moine. Les éloges qu'il donna par la suite aux chevaliers du Temple étaient mêlés d'avertissements : il les sollicitait de ne point imiter les coutumes efféminées des chevaliers du siècle, de ne pas porter comme eux des vêtements amples, des cheveux longs et flottants.

            Je n'ai point à parler des ordres de chevalerie ; mais l'influence de ceux-ci sur la chevalerie séculière a été trop considérable pour négliger de l'indiquer. Le sentiment qui avait porté des gentils hommes à échanger une vie brillante, belliqueuse et indépendante pour une vie de privations et d'obéissance, les avait conduits trop loin. La règle et ses rigueurs étaient de trop pour eux. Il n'en résulta que les mauvais effets qui attirèrent sur leurs têtes le terrible châtiment que tout le monde sait. On peut considérer la nouvelle chevalerie séculière du 12ième siècle comme un compromis entre l'ancienne chevalerie séculière du 11ième et la chevalerie monastique. Cette nouvelle chevalerie emprunta aux Templiers tout ce qui, dans leur esprit ou leurs obligations, pouvait s'accommoder avec la vie libre.

            Du voeu d'obéissance au chef de l'ordre il ne resta rien, puisque la chevalerie du siècle n'était plus un ordre. Le vêtement uniforme fut également délaissé pour la même raison. Du voeu de chasteté, il resta une interdiction de rechercher le commerce de la femme autrement qu'en mariage; du voeu de pauvreté, une obligation, non de repousser la fortune, mais de lui préférer toujours le devoir. L'obligation d'aller combattre les infidèles et de défendre partout la foi catholique, subsista, mais moins absolue.

            Celles de ne point reculer devant plusieurs ennemis, de veiller à la sûreté des routes, de protéger les pèlerins, de réprimer les brigands, furent également adoptées en se modifiant. Enfin ces avertissements sévères que reçoit le nouveau chevalier, ce serment qu'il prête, on les retrouvera aussi un peu plus tard dans les cérémonies de la chevalerie laïque.

            Voici ce qu'on peut dire de la chevalerie de la première croisade : il y avait de la foi et de la piété chez tous ; de la férocité chez le plus grand nombre; de la charité chez quelques-uns. L'esprit était véritablement religieux, et plus religieux qu'il ne fut jamais depuis. Il le fut jusqu'à devenir monastique, et cette chevalerie cloîtrée laissa plus tard son empreinte sur celle qui ne l'était pas.

CHAPITRE IV.

Chevalerie mondaine. — Troubadours. — Troisième croisade.

            La chevalerie, nous dit-on, est venue de l'Orient. — Au contraire, elle y est allée, comme on vient de le voir. — Mais elle y est allée pieuse, grossière et brutale, elle en est revenue brillante, fastueuse et galante. — Il y a là quelque vérité ; toutefois ce n'est point l'Orient qui changea la chevalerie, elle se changea elle-même dans le voyage ; la chevalerie du Nord mise en contact avec celle du Midi, apprit d'elle bien des choses; la Garonne humanisa la Seine.

            Une des premières fois qu'une rencontre semblable se fit, ce fut sous le bon roi Robert. Il épousa Constance d'Aquitaine, et à la suite de cette princesse arrivèrent des chevaliers vêtus et accommodés d'une façon toute nouvelle pour les hommes du Nord. Les gens graves, les bonnes gens que toute nouveauté effraye, les honnêtes moines chroniqueurs jetèrent des cris d'alarme. O douleur ! Des mentons rasés comme ceux des histrions ! Des  cheveux coupés à moitié de la tête! Des vêtements difformes et des moeurs pareilles aux vêtements ! Des allures légères ! De la frivolité, de la turbulence, point de bonne foi! O douleur ! Cette race des Francs, naguère la plus honnête de toutes, et celle des Bourguignons, qui marchait de pair, les voilà envahies, corrompues. C'est une fureur.

            L'homme craignant Dieu, qui voudrait la contenir, serait traité d'insensé. Voilà bien du bruit pour une nouvelle mode. Mais que de choses pas sent dans le pli d'un vêtement et que de réflexions à faire sur une coupe de cheveux ! Quand Pierre le Grand voulut civiliser les Russes il leur fit raser le menton, et il y a des barbes de vieux boyards dans les fondations de l'empire russe.

            La seconde rencontre se fit à la croisade. Les chevaliers du Nord furent moins étonnés cette fois à la vue de ceux du Midi : ils continuèrent à se laisser éblouir et pénétrer davantage par leurs moeurs brillantes. Pourtant le sentiment religieux de l'expédition dominait tout. Mais la troisième rencontre fut décisive. Comme son aïeul, Louis VII demanda à l'Aquitaine une séduisante épouse : ce fut la belle, la savante, la légère Éléonore. Il l'emmena avec lui à la seconde croisade. Éléonore partit entourée de troubadours. Elle trouva à Antioche un prince aimable qui la courtisa, de brillantes dames comme elle qu'elle éclipsa, un ciel ardent, un pays ravissant, des fêtes somptueuses, des festins, des amusements de toutes sortes, de jeunes Turcs fort beaux, mille séductions ; elle s'y livra avec trop de complaisance, et, partie en croisade avec son époux, elle le trompa sur le chemin même de Jérusalem.

            Un beau climat, l'influence plus marquée de la civilisation romaine, la facilité des caractères méridionaux avaient favorisé le midi de la France d'une culture précoce. Des Alpes à l'Atlantique, dans la Provence, le Languedoc, l'Aquitaine, le Poitou, le Limousin, florissait une société brillante, courtoise, galante, plus occupée de ses passions que de sa foi.

            L'âme de cette société, c'étaient les troubadours, les poètes du temps. Ils couraient de Poitiers à Toulouse, de Toulouse à Valence. Ils étaient chevaliers, et les chevaliers étaient troubadours. Ils combattaient et ils chantaient tout ensemble, ne séparant pas la parole de l'action. Ils chantaient la guerre dans des vers sonores comme l'airain, ils chantaient l'amour dans des vers doux comme un gazouillement d'oiseau. La guerre, l'amour; l'amour, la guerre : entre ces deux choses enivrantes se partageait leur vie. Si quelque moine fanatique déclamait sur les misères de Jérusalem, et si le peuple accouru en foule criait : Dieu le veut ! je crois volontiers qu'ils en étaient importunés, si toutefois ils n'étouffaient pas un sourire railleur.

            Ce ne fut certes pas autrement que Guillaume de Poitiers accueillit la première croisade. Seigneur de la Gascogne, de l'Aquitaine, du Poitou, du Limousin, du Berri, de l'Auvergne, brave et actif, dans toute la force de la jeunesse, Guillaume, au lieu de prendre la croix, resta chez lui. C'était un impie qui ne croyait à rien et faisait ses délices de se quereller avec les évêques et les légats. Trois ans, après la croisade pourtant, il s'avisa d'aller en terre sainte. Trente mille combattants se rassemblèrent à Limoges et il y joignit un cortége de- quoi ?– de trente mille femmes, sainte Vierge! surtout un beau choix de jeunes filles. Ce mauvais sujet eut le sort qu'il méritait : les Turcs le maltraitèrent sur l'Halys, et il revint de sa croisade battu et excommunié. Les troubadours, qui ont gardé longtemps son souvenir, ont dit de lui : « Il sut bien trouver, bien chanter, et courut longtemps le monde pour tromper les dames. » C'est le père, le premier protecteur des troubadours.S'il trompa les dames, ce fut bien mal. Il n'en fut pas moins un des premiers à professer, à pratiquer l'amour qui relève l'âme, qui oblige à de nobles actions.

            Le Limousin, alors de brillante renommée, vit naître vers ce temps Bernard de Ventadour, un des troubadours les plus célèbres. Il vint à la cour du vicomte Ebles III, l'un des successeurs de Guillaume, aima la vicomtesse et sut la toucher. Le vicomte en ferma sa femme. Bernard désolé s'éloigna pour apaiser le jaloux. Il porta ses pas en Normandie.

Pourquoi, poètes du Midi, fuir au pays des brouillards ? C'est que l'astre de l'Aquitaine, la reine des troubadours était là. Éléonore avait changé d'époux.

            Elle n'avait changé ni ses goûts ni ses moeurs. Bernard lui adressa ses chants et elle l'aima. Plus tard on le trouve à la cour de Raymond V, et plus tard encore, à la fin du siècle, chartreux à Dalon en Limousin.

            Vers le même temps, Bertrand de Born sonnait la trompette de la guerre civile entre le roi d'Angle terre et ses fils : conduite impie qui lui a marqué sa place dans l'enfer de Dante. Ce n'était point toute fois le méchant plaisir de voir les hommes se haïr et se nuire, ce n'était pas davantage un intérêt privé qui le dirigeait, mais c'était une passion furieuse pour la poésie des combats : pourvu qu'il vît des casques brisés, des lances rompues, l'air enflammé de l'éclat des armes, le sang vermeil répandu ; pourvu qu'il entendît le choc des cuirasses, et la terre gémir, et les guerriers crier : « Alerte ! Alerte !» il était ravi. Que ce fût d'ailleurs guerre sainte ou guerre profane, il ne s'en souciait. Il savait cependant adoucir sa voix pour chanter sa dame.

            Un instinct généreux portait ces vaillants troubadours, coeurs enthousiastes, à soutenir le faible contre le fort. Ce fut l'un des traits de la chevalerie provençale au 12ième siècle. Rien ne choquait ces caractères impétueux comme les abus d'autorité con jugale ou paternelle, et toutes ces tyrannies domestiques qui, sous la protection de quelque loi, contrarient la liberté du coeur et les inclinations naturelles : la loi n'était pas pour retenir des hommes qui respectaient tout au plus la religion. Boson d'Anguilar mourait d'amour pour la jeune Isaldina Adhémar, dont les parents lui refusaient la main.

            Le marquis de Montferrat, Boniface, son seigneur et son ami, n'hésite pas : il part la nuit avec une troupe de chevaliers, enlève la belle du château de Malaspina et l'amène, avec la vie, à son ami désespéré. Pierre de Maënzac s'éprend de la femme de Bernard de Tiercy. Elle l'aime et il l'enlève; mais il n'a pas, pauvre chevalier, de château pour abriter cette précieuse proie. Il va demander secours au dauphin d'Auvergne, bien disposé pour lui et aussi bon en amour qu'en guerre. Le dauphin recueille la dame ; l'époux réclame ; la guerre éclate; on se bat; l'Église s'en mêle, et l'évêque de Clermont prend parti pour l'époux. Mais le dauphin est vainqueur, et Maënzac reste en possession de sa maîtresse.

            L'annonce de la troisième croisade causa assez de rumeur dans le monde des troubadours, brillant alors de tout son éclat. C'était en effet le temps de Giraud de Borneil, de Raimbaud de Vaqueiras, dont on lira plus loin le touchant et fidèle amour, de Pierre Cardinal, de Pierre Vidal, de Folquet de Marseille, etc. Tous se mirent à chanter la croisade, et l'on peut dire que c'était leur croisade, car un roi-troubadour en était le héros : Richard Coeur de Lion, le fils d'Éléonore, vrai rejeton du sang et de l'esprit aquitain égaré dans la sombre famille des rois d'Angleterre. Richard était brillant au combat, il chantait comme les troubadours, il était impie comme eux. Nature mobile, il pleura à la vue de Jérusalem où il ne pouvait pas entrer, et il recevait les présents de Saladin ; il recevait même, si l'on en croit un bruit, le salaire secret de l'échec que les croisés essuyèrent devant Saint-Jean-d'Acre. Il mourut plus tard ayant sur les lèvres une satire contre les moines.

            De tous les chants des troubadours pour la croisade, il n'en est pas un où des pensées toutes mon daines ne balancent la pensée de la croisade même.

L'un prend la croix par désespoir d'amour ; l'autre par espoir d'amour. Pierre Vidal donne un baiser à la comtesse de Marseille pendant son sommeil : il faut que l'audacieux quitte la Provence : l'occasion s'offrant, il part pour la troisième croisade. Péguilain plante son épée dans le corps du mari de sa dame : la prudence lui conseille de s'exiler; et,  quelque temps après, il suit en terre sainte le marquis de Monferrat. Gaucelm Faidit déclare qu'il ne partira pas pour la croisade avant de s'être réconcilié avec sa dame : il ne veut pas emporter un poids si lourd sur sa conscience. Au reste, ce n'est point sans crève-coeur qu'il quitte ce gentil Limousin, ce pays si agréable, cette société charmante des seigneurs du voisinage, des belles dames cour toises, distinguées en mérite. Il en demande pardon à Dieu, mais il ne saurait taire ses regrets.

            Pour Peyrols, c'est une calamité publique que cette nécessité où sont réduits tant de chevaliers de se séparer de leurs amies; n'osant en faire le reproche à Dieu, il querelle Saladin. « Pourtant, maints amants se sépareront en pleurant de leurs amies, qui, si ce n'eût été Saladin, resteraient gais et heureux dans ces pays ! » Ceux-là partent cependant, quoique de mauvaise humeur. Mais Bertrand de Born ne part pas du tout. Il avait bien songé d'abord à se croiser, mais les lenteurs des comtes, des ducs, des princes et des rois l'ont rebuté. « Et puis, ajoute-t-il, et puis j'ai vu ma belle et blonde dame ! et j'ai perdu tout courage de partir. Sans quoi, j'aurais fait la traversée il y a plus d'un an. »

           Ces malheureux troubadours sont impies jusque dans leur piété; et, même quand ils prêchent la croisade, un saint se boucherait les oreilles. En voici un qui trouve que c'est folie et grande folie pour tout preux baron de ne pas secourir la croix et le saint tombeau, puisque avec les belles armures, avec la gloire, avec la courtoisie, avec tout ce qui est avenant et honorable, on peut obtenir la jouissance du paradis. Voyez-vous cela ! manquer une occasion de gagner tous les biens de ce monde avec le paradis par-dessus le marché ! de faire son chemin ici-bas et là-haut! de faire l'oeuvre de Satan sans que Dieu ait rien à dire ! Quelle folie de manquer une si belle occasion !

               Sous cette influence se fit la troisième croisade.

              On songea au plaisir. Les princes se firent suivre de leurs équipages de pêche et de chasse.  Un faucon du roi de France s'échappe; toute l'armée se met en mouvement pour le chercher : cela rappelle l'oiseau d'Alcibiade. Le faucon était allé chez les Turcs ; Saladin le rendit pour une rançon qui valait celle de plusieurs chevaliers. Au moment le plus critique de la croisade, les croisés se couronnaient de fleurs, ornaient leur cou de colliers précieux, leurs poignets de riches bracelets qui retenaient leurs larges manches, et s'occupaient autant de festins que de guerre. Dans les trêves, les chevaliers chrétiens et les guerriers sarrasins se réunissaient dans des tournois où ils joutaient courtoisement. Les chevaliers dansaient; les ménestrels chrétiens faisaient danser aussi les mécréants. Il y eut des négociations pour marier la veuve de Guillaume de Sicile et le frère de Saladin : ils eussent régné conjointement sur la population mixte de Jérusalem. Les imans et les évêques s'opposèrent à ce mariage qui eût pu réconcilier les deux religions. On sait que Saladin se fit faire chevalier par son prisonnier, Hugues de Tabarie. Cette anecdote, vraie ou fausse, est le su jet du roman de l'Ordène de chevalerie. Elle prouve au moins en quelle estime était la chevalerie occidentale chez les musulmans. A côté de cette belle tolérance et de cette politesse de moeurs qui semblaient gagner à la fois l'Orient et l'Occident, paraissent encore quelques traits de la férocité du 11ième siècle. Richard fait égorger deux mille sept cents prisonniers musulmans ; il coupe les têtes de ses ennemis vaincus et les rapporte au camp par trentaines; un émir le défie, il le fend par un seul coup en écharpe, à la manière de Conrad.

            Voilà où en étaient les esprits et les moeurs. A part quelques traces de la rudesse primitive, c'était déjà l'éclat, la grâce, l'humanité d'une époque civilisée. C'est à la société provençale que revient la gloire de ce changement. Elle adoucit les hommes en faisant plus petite place à la piété et plus grande à l'amour, en détournant une partie de son culte de Dieu vers la femme. J'y reviendrai un peu plus loin.

CHAPITRE V.

Guerre des Albigeois. — La chevalerie du Midi détruite par celle du Nord. — Capta cepit.

            La galanterie et la légèreté religieuse des Provençaux gagnaient les chevaliers du Nord.  L'Église observait avec anxiété et colère le progrès de la contagion. On verra plus loin comment elle s'efforça de retenir ou de ramener à la dévotion, par de pieux écrits et des romans religieux, les esprits de la société chevaleresque. Mais cette manière de combattre l'erreur lui réussit peu et ne lui suffit pas.

            Comme elle en pouvait employer une autre, elle l'employa. Ce que n'avaient pu faire les bons livres, elle pensa que l'épée le ferait bien. Elle employa à cette répression ceux-là même que le mal gagnait déjà et qu'elle y voulait soustraire, c'est-à-dire cette chevalerie du Nord encore docile à sa voix. Quoique cette chevalerie eût commencée à subir l'influence de celle du Midi, elle ne l'aimait pas, elle la jalousait ; il n'y avait pas de sympathie entre les caractères froids et les caractères vifs de ces deux régions de la France.     Deux mots magiques retentirent : Croisade ! Hérésie ! Aussitôt la chevalerie se leva dans tout le Nord. Elle s'avança vers le Midi, sombre, prête à faire tout le mal dont on lui donnait licence, éprouvant ou affectant la piété de la croisade, mélange de fanatiques et d'aventuriers.

            De leur côté, les chevaliers provençaux se levèrent dans le Languedoc, le Toulousain, le Béarn, la Gascogne. lls accoururent sous les bannières des comtes de Foix, de Comminges, des vicomtes de Béarn, de Carcassonne, et vinrent se grouper au tour de Raymond VI, comte de Toulouse, le plus puissant seigneur du Midi et le chef de la résistance.

Rien n'était plus brillant que cette réunion : tout ce qu'il y avait de vaillant, de jeune, d'ardent, de passionné pour le salut de la patrie provençale, était là dans toute la richesse des armures, dans toute l'impatience du combat.

            Les croisés avaient pour eux leur sang-froid, leur fanatisme, leur prudence, leur perfidie, leur cruauté, leur cupidité même. Les Provençaux avaient contre eux leur fougue, leur insouciance généreuse, leur loyauté, leur mépris du danger, leur dédain de la prudence et de la vie. Les croisés retinrent, contre tout droit des gens, le vicomte Roger de Trencavel, venu de Carcassonne à leur camp pour une conférence sous la foi du serment. Ils commirent des crimes qui leur préparaient le succès; leurs adversaires firent des fautes qui, sans atteindre leur honneur, les perdirent.

            Simon de Montfort, assiégé avec peu de monde dans Castelnaudary par une armée nombreuse, appelle à lui Bouchard de Marly. Raymond Roger, qui l'assiège, se retourne contre Bouchard ; deux fois ses chevaliers mettent en fuite ceux du seigneur de Marly. Mais ils s'abandonnent follement à la poursuite, ils n'aperçoivent pas derrière eux Montfort, qui sort de la place avec tous ses hommes d'armes. Surpris en désordre, pressés entre deux armées, ils prennent la fuite ; Raymond Roger est entraîné malgré lui : il avait tué les quatre fils de Bouchard de Marly, et son épée venait de se briser dans sa main. Tandis que la belle armée de Raymond VI fuyait en désordre, Simon rentrait pieds nus dans la ville, et faisait chanter un Te Deum.

            Aucune action de cette longue guerre ne mit autant en évidence la légèreté des chevaliers du Midi que celle même qui décida de leur sort. Les chevaliers français étaient peu à peu remontés vers le Nord avec leur butin; d'autres s'étaient établis; d'autres avaient péri. Au contraire, toutes les forces de la nationalité méridionale étaient enfin rassemblées. Pierre II, roi d'Aragon, venait de se déclarer. Ses Aragonais, ses Catalans étaient les véritables frères des Provençaux et des Languedociens ; ils parlaient la même langue, comme ils parlent aujourd'hui le même putois.

            Castillans et Français n'étaient pour les uns et les autres que des étrangers. Pierre II résista aux prières du pape, affronta l'accusation d'hérésie et conduisit mille lances catalanes et aragonaises au secours du comte de Toulouse. A son approche, Raymond fit crier partout à son de trompe que tous gens armés eussent à se réunir sous sa bannière unie à celle du roi d'Aragon. Une multitude immense accourut : Aragonais, Provençaux, Gascons s'accueillirent avec transports. On marcha sur Muret, place forte à quatre lieues de Toulouse, et ce ne fut dans le camp que joies et fêtes continuelles.

           Il y avait quatre ans que Simon de Montfort s'était laissé enfermer dans Castelnaudary : « il se laissait maintenant enfermer dans Muret. Mais, connaissant mieux la chevalerie du Midi, il doutait d'autant moins du succès. Il était résolu, avec sa faible troupe, de sortir de la place et de livrer bataille. Quoi ! lui dit un clerc, ne craignez-vous point de confier à ce petit nombre de défenseurs le succès de la cause sainte? » Simon, sans rien dire, tira de son aumônière une lettre et la remit au clerc.

          C'était un billet du roi d'Aragon tombé entre ses mains : il était adressé à une dame de Toulouse.

            Pierre, parmi divers propos galants, assurait à la belle que c'était uniquement pour l'amour d'elle qu'il venait chasser, les Français du pays. « Eh bien ! reprit Montfort quand le moine eut achevé de lire, dois-je craindre un roi qui marche contre Dieu pour une courtisane ?» Les croisés passèrent la nuit avant la bataille à prier, se confesser, communier ; les Provençaux la passèrent en joie ; Pierre, dans les bras d'une maîtresse. Au moment d'engager la bataille, l'évêque de Comminges, la croix en main, donna la bénédiction aux chevaliers croisés, en promettant à ceux qui périraient la récompense des martyrs. Las d'attendre l'attaque, retardée par ces pratiques dévotes, les Provençaux étaient assis et mangeaient. Il n'y avait qu'une tête sage parmi tant de têtes folles. Raymond VI avait vu à Castelnaudary la force irrésistible de la chevalerie française. Il était d'avis de ne s'y point exposer. Il proposa dans le conseil de planter des palissades, d'attendre l'ennemi et de le cribler de traits ; on en aurait ensuite bon compte. Des cris d'indignation s'élevèrent; les chevaliers aragonais protestèrent qu'ils n'étaient pas venus pour cette besogne, qu'il n'y avait dans un tel avis que lâcheté et renardise. Ils n'en furent que plus impatients de combattre hors de toute discipline. On dit que Montfort laissa son infanterie dans la place et poussa le mépris jusqu'à ne faire sortir que huit cents hommes d'armes contre cent mille hommes.

            L'événement le justifia. Ceux de Toulouse, ceux de Foix se précipitèrent en avant à la première attaque, sans écouter ni roi ni comte : ils furent culbutés. La gendarmerie française alla droit aux Aragonais ; le choc fut si violent qu'on crut entendre toute une forêt tomber sous la hache. Tous les efforts des croisés étaient dirigés contre la personne de Pierre; trois chevaliers français avaient juré de ne s'attacher qu'à lui jusqu'à ce qu'il fût mort. Pierre avait changé d'armes et de couleurs avec un de ses gens. Celui-ci fut assailli et renversé. « Ce n'est pas le roi, s'écria le comte de Rouci, ce n'est pas le roi, car il est meilleur chevalier. — Non, répondit Pierre, ce n'est pas le roi, mais le voici ; » et il fondit sur le Français en criant : « Aragon! Aragon! » Il s'était trahi et tomba percé de coups.       Cette nouvelle terrible vola par toute l'armée dans ce cri : « Le roi Peyre est mort! » Ce fut le signal de la déroute; tous, grands et petits, se précipitèrent pêle-mêle vers la Garonne, qui en garda un bon nombre dans ses eaux. Un soldat vint dire à Simon que le corps du roi était retrouvé. Simon s'approcha, descendit de cheval, versa sur lui d'étranges larmes; puis, ôtant cuissards et bottines, il rentra pieds nus dans la ville et rejoignit dans l'église saint Dominique et les moines, qui, pendant la bataille, n'avaient cessé de pousser vers le Seigneur de si grands cris, qu'on les prenait pour des hurlements.

            Ce jour ne fut pas le dernier, mais il fut le jour fatal de la chevalerie provençale. Elle lit encore de beaux exploits, mais sans espoir. Il suffit d'avoir montré ses brillantes qualités et ses brillants défauts. La bataille de Muret fait penser à celle de Crécy. Ce fut, en effet, la vengeance des chevaliers provençaux : qualités et défauts, ils léguèrent tout à la chevalerie française ; en mourant sous ses coups, ils lui imposèrent leur héritage. C'est un phénomène qu'on rencontre plusieurs fois dans l'histoire. Imaginez un homme qui en déteste un autre : il hait son caractère, ses idées, ses moeurs, sa figure, sa voix; il le tue.            Quel est son châtiment? Il devient semblable à celui qu'il a tué : caractère, idées, mœurs, figure, voix, il lui prend tout ; c'est le mort qui est vivant et c'est le meurtrier qui périt. Il se grise avec le fond de la bouteille qu'il a brisée. Voilà un enchaînement de faits bien ingénieux, quoique réel, et bien consolant.

CHAPITRE VI.

Dernières croisades.- Décadence complète de l'esprit religieux chez les chevaliers.

            Il n'y a qu'une vraie croisade, la première, qui seule réussit. Les autres sont des imitations de plus en plus fausses : c'est ce qui les fit toutes échouer. Les sentiments forts divers et de moins en moins religieux de la chevalerie française se montrent d'une manière curieuse dans cette expédition presque contemporaine de la guerre des Albigeois, qui conserve le nom de quatrième croisade, quoiqu'elle le mérite si peu. Les chevaliers qui la firent eurent une intention de croisade; leur piété eut juste assez de force pour leur faire prendre la croix et faire la moitié du chemin vers la Palestine. Supposez une fusée lancée avec trop peu de poudre : elle s'arrête et tombe au milieu de sa course. Les croisés du 11ième siècle, avec tant de sujets de se plaindre des Grecs, avaient repoussé loin d'eux l'idée de s'emparer de Constantinople; ils ne voulaient, ne cherchaient que Jérusalem. Ceux du 13ième, qui n'avaient rien à reprocher aux Grecs, se laissèrent gagner par cette idée et l'exécutèrent. Ils furent tentés en route, et le tentateur, ce fut Venise : mais la foi solide repousse la tentation.

            Ces braves étaient partis la croix sur la poitrine ; mais d'abord ils se trouvèrent trop pauvres pour payer aux Vénitiens le prix convenu pour leur passage. Ils n'en pouvaient donner que la moitié. Cela fit honneur aux chefs de vouloir tout payer, car ils pouvaient alléguer l'absence d'un grand nombre de seigneurs embarqués à d'autres ports. Mais on voit bien que la plupart des croisés entendaient que la croisade ne leur coûtât rien et leur rapportât beaucoup. L'idée de conquêtes à faire en terre sainte était si bien répandue, que les Vénitiens stipulèrent qu'ils en auraient leur part. Nul pourtant ne songeait encore à séparer l'objet lucratif de l'objet religieux, et à déserter la croisade pour un coup de main ; on y fut amené peu à peu.

            On paye de ses bras quand on n'a pas d'argent.

          Les Vénitiens tenaient les croisés comme un créancier adroit tient un débiteur honnête et embarrassé ; ils leur proposèrent une œuvre équivoque, qui va lait mieux pour leur république que les cinquante mille marcs qui manquaient. Il s'agissait de prendre Zara à l'empereur de Constantinople. Le pape opposa des défenses formelles. C'était, disait-il, la guerre entre des chrétiens. Les subtils marchands de Venise, alléguant que Zara leur avait appartenu, prétendaient qu'il n'était pas de guerre plus sainte que celle qui la leur rendrait.          A quoi des chevaliers pouvaient-ils plus justement employer leur valeur qu'à replacer des rebelles sous l'autorité légitime; qu'à châtier des pirates, des brigands?

          Les consciences les plus naïves adoptèrent ces raisons et crurent faire oeuvre pie en prenant Zara pour le compte des Vénitiens. Elles pensèrent par-là se bien préparer à la croisade.

         Tout à coup arriva, comme dit Villehardouin dans un langage qui fait un peu penser à celui de don Quichotte, « une grande merveille, une aven ture inespérée, et la plus étrange dont on ait ouï parler. » Ce rêve, tant de fois rêvé par le chevalier de la Manche, de princes injustement détrônés à rétablir sur le trône1, fut alors une réalité. Le jeune Alexis, fils d'Isaac, empereur de Constantinople, que son frère venait de renverser et de jeter en prison, vint demander aux croisés le secours de leur épée pour une cause si juste. Ce fut encore un spécieux prétexte pour se détourner une seconde fois du but de la croisade : rien qu'un prétexte, car ni les avertissements ni la colère du pape ne manquèrent aux croisés; une partie d'entre eux même refusa d'aller plus loin et retourna en Europe : dans le nombre fut Simon de Montfort, qui alla s'employer ailleurs à une expédition qu'il crut moins coupable et qui l'était bien davantage. On fit voile vers Constantinople : à la hauteur du cap Malée, la flotte rencontra deux vaisseaux qui ramenaient de terre sainte des pèlerins flamands.

            Un de ces pèlerins sauta de son navire sur un navire de la flotte, et, comme ses compagnons voulaient lui faire passer son bagage : « Gardez, leur dit-il, gardez ; je vous laisse tout : me voici avec des gens qui vont conquérir des royaumes. » Celui-là disait le vrai mot.

            Débarqués devant Constantinople, les croisés reçurent de l'usurpateur une ambassade menaçante.

            « Beau sire, répondirent-ils à l'ambassadeur, votre seigneur s'étonne que nous soyons entrés dans ses États ; nous ne sommes point dans ses États, cette terre n'est point à lui, il la tient à tort, il a péché contre Dieu et contre raison. Celui à qui elle appartient, le voici parmi nous sur cette chaire : c'est son neveu, fils de son frère, l'empereur lsaac. S'il voulait se livrer à la merci de son neveu et lui rendre la couronne et l'empire, nous le prierions de lui pardonner et de le mettre en état de vivre richement. Quant à vous, beau sire, votre message est accompli : ne soyez pas si hardi que de revenir. »

            Ce discours était peu courtois : on sent que les mœurs et le langage des chevaliers étaient rudes encore ; mais il était chevaleresque par son objet.

C'était un devoir de chevalerie de rétablir les héritiers légitimes et de renverser les usurpateurs.

            Peu de jours après, les croisés s'approchèrent des murailles; le doge Dandolo et le marquis de Montferrat tenaient chacun par une main le fils d'Isaac : « Seigneurs grecs, criaient-ils, voici votre seigneur naturel; en cela, il n'y a point de doute. » Les Grecs, qui écoutaient du haut des remparts, répondirent en pillant le quartier des Francs. La guerre éclata. La valeur des chevaliers de l'Occident se montra dans sa terrible majesté : les hommes efféminés d'Orient croyaient voir « des anges exterminateurs, des statues de bronze.» Les croisés n'étaient que vingt mille : ils attaquaient une ville immense qui comptait 200 000 hommes sous les armes. Ils triomphèrent, et l'usurpateur fut renversé.

            Mais Isaac et son fils avaient promis à leurs vengeurs 400 000 marcs d'argent, et ils ne les payaient que de mauvaises raisons. Les croisés leur envoyèrent Conon de Béthune, un des chevaliers les plus sages et les plus habiles à parler, qui tint ce fier langage : « Les barons d'Occident vous ont sommé maintes fois, et, de par eux, nous vous sommons devant vos barons d'exécuter le traité qui est entre vous et eux. Si vous le faites, ils seront contents; si vous ne le faites, sachez que dès cet instant ils ne vous tiennent plus ni pour seigneur ni pour ami ; mais ils vous poursuivront partout et de toutes les manières qu'ils pourront. Ils vous man dent toutefois qu'il ne vous attaqueront jamais, ni vos sujets, avant de vous avoir défié. Car ils ne firent jamais de trahison, et dans leur pays ce n'est pas l'usage d'en faire. Vous avez bien entendu ce que nous vous avons dit : vous vous déciderez pour le parti qui vous plaira. » Les Grecs furent stupéfaits de l'audace de ce langage : ils disaient que personne encore n'avait été assez hardi pour tenir à l'empereur de pareils discours jusque dans son palais. Au mauvais visage que leur fit l'empereur et aux murmures des Grecs, les ambassadeurs se jugèrent fort heureux de pouvoir revenir au camp, sains et saufs. Tandis qu'Isaac et Alexis amusaient les croisés par leurs artifices, Murzuphle les renversa tous les deux et les fit périr. Les croisés eussent pu s'en réjouir comme du châtiment de leur mauvaise foi; mais, outre qu'ils voyaient leur gage disparaître avec les deux princes, ils avaient horreur d'un double crime. Dans leurs idées féodales et chevaleresques, la terre ne devait point appartenir aux gens félons et cruels. «Dites, demande Villehardouin, dites si des gens qui se traitent les uns les autres avec tant de cruauté méritent de terre tenir.» Ils se disposèrent donc une seconde fois à prendre Constantinople sur un nouvel usurpateur; mais pour qui, n'y ayant pas d'héritiers légitimes ? Pour eux-mêmes, se jugeant plus dignes que les princes grecs de terre tenir.

         Le siège fut plus rude que la première fois : les Grecs étaient plus animés, le second usurpateur était plus habile que le premier. Les croisés furent repoussés et tellement saisis d'effroi, qu'un grand nombre d'entre eux eussent voulu que les vents les emportassent au-delà de l'Archipel. Mais Villehardouin traite ceux-là de lâches ; il était de ceux qui voulaient pousser l'entreprise jusqu'au bout, et qui, dans leur mépris pour les Grecs, étaient prêts à les dépouiller sans scrupule. Ils finirent par l'emporter, et Constantinople fut pillée comme le devaient être les héritiers de l'empire romain par les descendants des barbares. Sainte-Sophie ne fut pas plus profanée deux siècles et demi plus tard par Mahomet II qu'elle ne le fut alors. Mais c'était la tourbe qui se conduisait ainsi ; les chefs et les principaux chevaliers voulaient qu'on respectât l'humanité. Villehardouin a quelques mots touchants sur le sort des femmes et des enfants ; le marquis de Montferrat était invoqué dans les rues comme un saint et un protecteur. Ils mirent un certain ordre dans le partage de l'argent, qui s'élevait à cent mille marcs : un sergent à cheval eut autant que deux sergents à pied, et un chevalier autant que deux sergents à cheval. Le comte de Saint-Pol fit pendre, l'écu au cou, un de ses chevaliers qui tenta de détourner quelque chose de la masse.

            Ce partage d'argent fut suivi du partage des terres, et alors fut fondé en Orient cet empire latin féodal, qui fut sitôt ébranlé par la discorde et la guerre étrangère, et qui dura si peu.

           Ceux qui firent cette expédition furent au début des croisés, au milieu des redresseurs de torts, et à la fin des aventuriers. Ils appartenaient presque tous à la chevalerie du Nord ; la chevalerie du Midi s'abstint : elle avait eu naguère sa croisade avec Richard Coeur de Lion. Qu'on remarque la différence : autant la troisième croisade offre de traits gracieux et qui plaisent à l'esprit, autant la quatrième est sérieuse et âpre ; la guerre des Albigeois ne l'est pas davantage, quoique bien plus cruelle. Les hommes qui, presque à la même époque, détruisirent l'empire grec et la civilisation provençale, sont bien des hommes du même pays, du Nord ; mais le moment est venu où ces hommes, aussi âpres au gain qu'à la foi, vont subir la métamorphose que j'ai annoncée.

            L'Église avait si peu réussi à ranimer l'esprit religieux par la croisade contre les Albigeois, que les dominicains, qui l'avaient prêchée, furent par tout méprisés et hués lorsqu'ils voulurent ensuite prêcher la croisade en Palestine. On avait enfin ouvert les yeux sur les horreurs auxquelles ils avaient entraîné tant de monde. Les troubadours continuaient de se moquer ; Blacas, l'un d'eux, l'une des plus illustres familles de Provence, chantait :

J'aime son bel œil noir,

Et ferai pénitence

Entre mer et Durance,

Auprès de son manoir.

            Le fameux troubadour couronné, Thibaut IV, comte de Champagne, obligé de renoncer à l'amour de sa royale dame, Blanche de Castille, se voua à la Vierge :

Quand dame perds,

Dame me soit aidant.

            ll lui fallait toujours une dame : celle de la terre l'envoyait à la croisade; il espérait que celle des cieux l'y protégerait. Mais il lui fallait aussi des croisés, et il eut bien de la peine à en trouver. Le dépit féodal lui en amena : les plus grands seigneurs, tout chagrins de l'avantage que venait de remporter la royauté, portèrent en Orient leur désappointement et leur mauvaise humeur : c'étaient le duc de Bretagne, le comte de Bar, le duc de Bourgogne, et tous leurs chevaliers avec eux. Ils s'en allèrent en Palestine faire des razzias de boeufs, de moutons, de chameaux, de buffles et d'ânes. Le duc de Bretagne et ses chevaliers en firent une si belle sur le territoire de Damas, que le duc de Bourgogne et le comte de Bar en crevaient d'envie. Les voilà en quête d'une fortune semblable, et ils avisent les riches pâturages de Gaza. Thibaut les prier et leur commande de rester au camp. Ils répondent qu'ils sont venus pour guerroyer les infidèles, et cheminent toute la nuit afin d'arriver aux pâturages avant les mécréants encornés. Il est bon de déjeuner au matin quand on a marché toute la nuit. Au point du jour la troupe s'arrêta dans un défilé : les riches hommes firent étendre les nappes et se mirent à manger les poules, les chapons, les viandes cuites qu'ils avaient fait apporter, sans oublier le vin en bouteilles et en barils. Ils attendirent ainsi que les bêtes fussent envoyées aux champs et que les gens fussent au labourage. Il ne vint ni gens ni bêtes, mais le gouverneur de Gaza avec une armée turque. Les chevaliers enfonçaient dans le sable jusqu'aux genoux, et ils étaient un contre treize. Le comte de Joppé les suppliait de se retirer : les comtes de Bar et de Montfort déclarèrent qu'au lieu de reculer, ils iraient en avant. Ils sortirent du défilé pour charger l'ennemi, furent cernés et succombèrent en faisant merveilles d'armes. Le comte de Bar disparut sans qu'on sût jamais ce qu'il était devenu. Montfort fut fait prisonnier, conduit en Egypte et offert en spectacle au peuple du Caire. Montfort, Amaury de Montfort, le fils même de l'exécuteur des Albigeois, était un des chefs de cette expédition bouffonne, plus digne du fabliau que de l'histoire ! Quelle belle vengeance pour les Provençaux !

            Voilà pourtant la génération que Louis IX en traîna à la croisade. Ce fut une violence qu'il fit à son siècle. Il fallut qu'un même homme, chose rare, fût à la fois roi redouté, saint vénéré et bienfaiteur de ses peuples, pour que son zèle fit de l'effet sur des hommes si tièdes. Il fallut aussi qu'il fût en état de payer la croisade : la plupart des chefs de l'armée étaient à la solde du trésor royal. Un malin troubadour (il y en avait encore) décoche sur les chevaliers de l'époque ces traits piquants : « Je ne puis partir, dit l'un, sans une solde du roi; je suis malade, dit un autre ; si je n'avais des enfants, rien ne me retiendrait ici, assure un troisième. O chevaliers, vous avez peur de la mort ! » Non, les chevaliers n'avaient pas peur de la mort. Mais nul ne se souciait plus guère de croisade ; le pape tout le premier, qui retint pour ses affaires de Lombardie les chevaliers hollandais prêts à rejoindre Louis IX.

            Le roi fut profondément indigné. Ses barons et ses chevaliers le furent comme lui et le suivirent de meilleur coeur. Beaucoup, imitant sa piété, se préparèrent au grand voyage comme à la mort, par de dévotes pratiques ; d'autres, d'une façon un peu plus moderne : le sire de Joinville passa toute la semaine avant son départ à faire fêtes et banquets avec son frère de Vauquelour et tous les riches hommes du pays, tous bons convives ; quand ils avaient bien bu et bien mangé, ils disaient chanson les uns après les autres. Je dis que ceci est moderne pour le temps : chanter gaiement en quittant la patrie et en marchant au danger, cela marque plus de fermeté d'âme, plus de force contre la mélancolie et les appréhensions, moins d'abattement, de terreurs, de superstition. Les chevaliers pleurent toujours dans Villehardouin : ils rivalisent avec le pieux Énée. Ils pleurent moins dans Joinville. Dans Froissart, ils ne pleurent plus du tout. C'est la philosophie du caractère français qui commence à poindre.

           Gaiement, tristement, on s'embarqua, et voilà l'expédition qui aborde au rivage de Damiette. Louis IX se jette le premier dans les flots comme un simple chevalier de la croix. Tous l'imitent et le rivage est balayé de la multitude des musulmans. C'était bien combattu pour la croix, mais point pour la croix seule. L'ardeur des chevaliers français s'était assez échauffée aux riches peintures que les évêques leur avaient tracées des trésors de Damiette. Ils n'y trouvèrent qu'un maigre lot de six mille livres tournois.

           Ils murmurèrent tout haut. Ils avaient projeté de faire bonne chère en Orient : ils n'y voulurent pas renoncer. La chevalerie française semblait ne plus vouloir affronter la mort sans avoir joui de la vie.

            L'argent du roi fut dissipé en galas et festins. Le pauvre saint homme vit de bien vilaines choses : à un jet de pierre de sa tente, des femmes se prostituaient. Grands et petits barons réclamaient, dans la direction et l'administration de l'armée, les droits de l'isolement féodal. Ils pensaient faire pièce au roi. Robert d'Artois, son frère, était un des plus turbulents et des plus arrogants de toute cette chevalerie. L'avenir d'une telle armée était marqué.

            On s'avance au bord du canal de l'Aschmoun.

            Après de longues recherches, on trouve un gué.

            Robert d'Artois court avec l'avant-garde pour le franchir. Le roi ne peut le retenir, et lui fait promettre du moins d'attendre le gros de l'armée. Robert promet tout, passe le gué, voit fuir trois cents musulmans devant lui et se jette à la poursuite. Les grands maîtres des chevaliers du Temple et de l'Hôpital le conjurent de s'arrêter, il les appelle traîtres qui conspirent avec les Turcs. « Certes, lui répondent ces sages guerriers, c'est pour trahir l'Église chrétienne que nous avons quitté famille et patrie et que nous vivons en terre étrangère dans les fatigues et les périls ! » Après cette plainte amère, ils ordonnent à leurs chevaliers d'apprêter leurs armes et de déployer la bannière du combat. Salisbury présente à son tour ses remontrances, Robert l'interrompt : « Les timides conseils, s'écrie-t-il, ne sont point faits pour nous. » Pendant ces débats, le vieux gouverneur du prince, Foucault de Nesle, aussi fougueux que son élève et, de plus, sourd, ne sachant pourquoi on n'allait pas de l'avant, se démenait et criait à tue-tête : Ores à eux, ores à eux!

            Ce signal ordinaire de combat crié avec obstination finit par échauffer les oreilles de tout le monde ; on s'anima, on se mit en mouvement et, la fougue chevaleresque l'emportant enfin sur la sagesse militaire, voilà l'avant-garde du comte d'Artois qui, séparée de l'armée par deux lieues de distance, se précipite en avant bride abattue et se jette dans Mansourah à la suite des musulmans fugitifs. Bientôt elle s'y trouve enfermée, cernée par une multitude ennemie qui a reconnu le petit nombre des assaillants. La défense de ces quinze cents chevaliers fut superbe : de dix heures du matin à trois heures du soir, ils combattirent; Robert d'Artois résista longtemps dans une maison où il s'était enfermé et périt en brave chevalier ; de même Salisbury, Raoul de Coucy, deux cents quatre-vingts chevaliers du Temple et presque tous les autres.

            En voyant la folie et le danger du comte d'Artois, les corps de l'armée les plus proches du canal l'avaient franchi au plus vite. Le duc de Bretagne, Guy de Malvoisin, le sire de Joinville passèrent d'abord avec les plus braves chevaliers.

            Pour réparer une imprudence, ils en commirent une autre; à son tour, séparée de l'armée, en présence des musulmans qui étaient revenus en foule dans la plaine, animés par le beau coup de filet qu'ils venaient de faire, pressée, harcelée, coupée par tronçons, cette seconde avant-garde se défendait avec autant de valeur que de confusion.

            On ne voyait dans toute la plaine que des troupes éparses de chevaliers, ici vainqueurs, là vaincus, poursuivant de ce côté, fuyant de cet autre. Ces braves gens étaient perdus aussi, quand tout à coup, du côté de l'Aschmoun, éclate comme une tempête de trompettes, clairons et cors. Ils regardent : c'est enfin le roi et l'armée. Louis s'arrêta sur un haut chemin avec tous ses gens d'armes pour leur adresser quelques paroles. Jamais, dit Joinville, je ne vis si bel homme armé. Il paraissait dépasser des épaules tous ceux qui l'entouraient. Il avait sur sa tête son heaume élégant et doré, dans sa main droite une épée d'Allemagne. Ce beau profil de chevalier, détaché sur un ciel bleu d'Orient, eût semblé à un homme plus superstitieux que le sénéchal quelque apparition de saint Michel ou de saint Georges. La délibération ne fut pas longue : le roi et les siens se précipitèrent au plus fort de la mêlée, qui devint merveilleuse. Jamais au voyage d'outre-mer on ne vit de si beaux faits d'armes de part et d'autre; car nul ne se servait de l'arc, de l'arbalète ou autre arme de jet : on ne faisait que frapper, soit avec la masse d'armes, soit avec l'épée ou la lance. Nul n'égalait le roi. Là où il y avait presse et péril, il se jetait au milieu, frappant ci de la masse, là de l'épée, les plus beaux coups du monde, et déployant une valeur et une force qui semblaient doublées par la puissance de Dieu. Six Turcs s'attachèrent à lui, saisirent la bride de son cheval et voulaient l'emmener de force; mais il s'évertua si bien et se mit à frapper de si grand courage sur ces six Turcs, qu'il se dégagea à lui tout seul.

          Le but du roi était Mansourah. Mais les musulmans paraissent se porter vers le canal et menacent d'envelopper l'armée. Le roi ordonne la retraite. A peine l'ordre est donné, Imbert de Beaujeu accourt de Mansourah : Robert va périr.

            A cette nouvelle, Louis change d'avis, il veut délivrer son frère ; mais déjà le mouvement de la retraite a commencé, l'oriflamme marche vers l'Aschmoun et les croisés la suivent. Le sort de Robert fut alors décidé. On eut de ses nouvelles par le duc de Bourgogne et ses chevaliers, qui avaient poussé jusqu'aux murs mêmes de Mansourah. Ils avaient entendu du dehors les cris et le bruit du combat désespéré que livrait la troupe du comte d'Artois ; ils n'avaient pu ni escalader le mur ni enfoncer les portes qui les séparaient de leurs malheureux compagnons d'armes. Ils revenaient tous blessés, criblés de flèches, la douleur et la rage dans le coeur. Le duc vomissait le sang à gros bouillons ; son cheval n'avait plus ni bride ni harnais. Il n'en écartait pas moins rudement les Sarrasins qui prétendaient empêcher sa retraite, et leur en voyait des moqueries avec des coups de lance.

            Quelques jours après, l'armée chrétienne, affaiblie par de brillants combats et ravagée par la peste, faisait retraite péniblement, partie sur le Nil, partie le long du fleuve. Presque tous blessés, en proie à d'affreuses maladies, la plupart sans armes et sans chevaux, harcelés par d'innombrables ennemis, les chevaliers français montraient encore dans des actions isolées leur brillante valeur. Il y en avait huit attachés à la personne du roi, tous bons et vaillants, qui avaient gagné maintes fois le prix d'armes tant deçà qu'outre mer : on les appelait les bons chevaliers. Dans le désordre de la retraite, il n'en resta qu'un seul auprès de lui; mais il en valait plusieurs : c'était messire Geoffroy de Sargines. Le roi lui rendit plus tard ce témoignage, qu'il le défendait ainsi qu'un bon serviteur défend des mouches la coupe de son maître. Chaque fois que les Sarrasins approchaient, il tombait sur eux à coups d'épée, frappant du tranchant et de la pointe, et les chassait d'auprès du roi. C'est ainsi que Louis IX put arriver au village de Kasel. Le danger n'y était guère moins grand. Ce fut cette fois messire Gaultier de Châtillon qui protégea le monarque presque mourant. Ce brave chevalier se tenait dans la rue où était la maison du roi, l'épée nue au poing.

            Quand les Turcs paraissaient, il fondait sur eux, les culbutait, les mettait en fuite et revenait à son poste, tout hérissé des flèches qu'ils lui avaient lancées en fuyant. Il ôtait ses armes, retirait les flèches, et s'armait derechef pour recommencer.

            On le vit plusieurs fois s'élever sur ses étriers en criant : « Haï Châtillon, chevaliers! Et où sont mes prudes hommes ? » Mais pas un n'arrivait. Peu de temps après , un chevalier rencontra des Sarrasins qui emmenaient un cheval tout couvert de sang ; ils lui dirent que le plus brave chevalier de l'Occident venait d'avoir la tête abattue , étant sur son cheval, et que c'était son sang dont l'animal était inondé. Ainsi était mort Gaultier de Châtillon.

            Toute cette valeur ne sauva ni le roi ni l'armée de la captivité ou de la destruction. De deux mille huit cents chevaliers que Louis IX avait emmenés à la croisade, il ne lui en resta pas cent. Le résultat moral fut si loin de balancer les pertes, que ceux qui survécurent revinrent le blasphème sur les lèvres. Ils accusaient Dieu d'injustice et ne voulaient plus le servir.        Louis IX était le seul qui ne fût point encore rebuté. Seul, il conservait la foi ardente et âpre d'un chevalier du 11ième siècle ou d'un dominicain. On sait ce vieux chevalier qui disputait un jour devant lui avec un juif sur la virginité de la sainte Vierge et qui, à bout d'arguments, frappa le juif au visage avec son gantelet de fer. L'abbé de Cluny, qui était présent, le blâma de cette violence. Saint Louis, plus rigoureux que le prêtre, le blâma aussi, non d'avoir frappé, mais de n'avoir pas frappé assez. « Le laïque, dit-il, qui entend médire de la foi chrétienne, la doit défendre à bonne épée tranchante et en frapper les médisants et mécréants au travers du corps tant qu'elle y pourra entrer. » Ni Joinville, qui aimait mieux avoir trente péchés mortels sur la conscience qu'un peu de lèpre sur le corps, ni aucun des chevaliers vivant alors dans le siècle n'eût dit cette parole.

           On discuta dans le conseil si le roi devait partir avant d'avoir délivré les prisonniers chrétiens ; ce fut Joinville qui s'y opposa : « Ils ne s'en iront jamais, dit-il, si le roi s'en va, et je me souviens des paroles que me dit messire de Bollaincourt mon cousin : « Vous allez outre-mer, mais prenez garde au revenir ; nul chevalier, ni pauvre, ni riche, ne peut retourner sans être honni s'il laisse entre les mains des Sarrasins le menu peuple en  quelle compagnie il est allé. »

            La veille de la bataille de Mansourah, en pleine terre d'Égypte, sous la bannière même de  la croisade, six chevaliers du sire de Joinville assistaient à la messe des morts pour un de leurs compagnons qui venait de trépasser. Ils causaient à si haute voix qu'on n'entendait plus le prêtre qui disait la messe.

           Joinville voulut les rappeler à la convenance, ils se mirent tous à rire et lui répondirent qu'ils s'occupaient de remarier la femme de messire Hugues de Landricourt, qui était là dans la bière. Ne dirait-on pas six marquis poudrés du 16ième siècle ? Ces deux derniers traits expriment assez bien l'esprit de la chevalerie d'alors. Elle a de l'humanité, du courage et de l'esprit, mais peu de ferveur religieuse. Nous arriverons bientôt à la chevalerie de Froissart...

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

EXTRAITS DE LA MONOGRAPHIE

DE LA CATHÉDRALE DE CHARTRES.

PAUL DURAND,

EXPLICATION DES PLANCHES.

PLANCHE 3.

(Planche II de la table in-folio.)

PLAN A LA HAUTEUR DES GALERIES.

Après les détails dans lesquels nous venons d'entrer au sujet de la planche précédente, nous aurons peu de chose à dire sur ce second plan.

Ce qui frappe au premier coup d'œil, c'est la forme si visible de la croix, résultant de la rencontre de la nef et du chœur avec les transepts. L'intention symbolique étant connue et certaine, nous n'avons pas à en parler.

Les contours de cette croix sont accompagnés dans toute leur étendue par un triforium ou petite galerie garnie de colonnettes, supportant des arcs en ogive et formant une décoration élégante tout autour de l'intérieur du monument. Au moyen de cette galerie, fort étroite du reste, on peut suivre avec sécurité le contour de la nef, des transepts et du chœur, parties qui sont toutes de la même époque.

Ce triforium s'arrête à la grande façade Ouest, à l'extrémité de la nef, du côté de l'Ouest. Là se trouve, à la même hauteur, la grande rose occidentale, devant laquelle la galerie fait défaut, et l'on ne peut passer d'un clocher à l'autre.

Nous trouvons sur cette planche l'indication des nervures des voûtes hautes, qui n'ont point été indiquées dans la planche précédente. Nous reconnaissons que la nef est formée de neuf travées, puis d'un carré central, ensuite du chœur à quatre travées et d'un rond-point; enfin des transepts, ayant chacun trois travées.

En dehors de ces parties, nous voyons le dessus des toits situés au-dessous de ce plan. Les bas-côtés de la nef et la première portion du chœur sont simples et à une seule pente.

Les chapelles et la seconde portion des bas-côtés du chœur sont recouverts de toits, dont plusieurs sont de forme pyramidale.

Enfin, l'on domine la toiture des deux porches latéraux, celle de la sacristie et celle de la chapelle de Saint-Piat.

Les contreforts et les arcs-boutants, tranchés par les sections faites à une hauteur déterminée, ne paraissent point ici avec le volume considérable qu'ils nous ont montré plus bas.

Cette même planche nous permet de saisir la disposition et l'emplacement des huit tours et des clochers qui accompagnent le vaisseau de la cathédrale. On en- voit ici la section qui, à chacune des tours, interrompt l'indication des pentes des toits, des bas-côtés et des chapelles. En voici l’énumération : Les deux grands clochers à la façade occidentale; leurs dimensions sont bien plus considérables que celles des six autres tours, comme le plan le fait bien comprendre ; Deux tours à l'extrémité du transept Sud ; Deux tours à l'extrémité du transept Nord ; Et enfin deux tours placées sur les deux flancs du chœur.

Ces tours nombreuses, si elles eussent toutes été terminées et surmontées de flèches pyramidales, eussent produit un effet merveilleux. Elles n'avaient pas pour unique but la décoration ou l'embellissement du monument. Dans l'intention du constructeur, elles avaient une véritable fonction d'utilité : c'était de fournir, par des masses résistantes, des points d'appui robustes qui venaient renforcer les contreforts et les arcs-boutants. La hauteur considérable où s'élèvent les voûtes de la cathédrale et leur immense largeur réclamaient des moyens énergiques et d'une grande puissance pour résister à leur poussée considérable.

En ceci, comme en tant d'autres points, il faut reconnaître combien, à cette époque reculée, la science de l'art de bâtir était perfectionnée en France, et combien la disposition savante de ces différents membres d'un monument avait pour résultat d'obtenir une solidité durable et un aspect satisfaisant pour la vue. Ces deux conditions ne sont jamais séparées dans les œuvres du moyen âge comme dans celles de l'antiquité ; en est-il de même dans les œuvres modernes.


PLANCHE 4

GRAND PORTAIL.

La porte d'un édifice est, de toutes ses parties extérieures, la plus importante. C'est dans sa construction, - dans sa disposition et dans sa décoration que l'architecte met en œuvre toutes les ressources de la science et de l'art. C'est là que se trouvent toujours les inscriptions capitales; c'est là que la sculpture et la peinture déploient toutes leurs richesses et captivent notre attention pour nous plaire et pour nous instruire. Le nom même de façade donné à l'ensemble d'un portail exprime bien l'idée que l'on attache à cet ensemble de constructions ; car, de même que la face d'un personnage exprime et représente à elle seule ce personnage tout entier parce que c'est sur le visage que se peignent les passions et le caractère de chaque individu, de même sur la façade d'un monument nous trouvons de suite des indications et des avertissements, sorte de préparation nécessaire à quiconque va pénétrer dans son intérieur.

La grandeur et la beauté d'une porte ont donc été, de tout temps et en tout pays, l'indice de l'usage et de l'importance du monument auquel elle donne accès. Le moyen âge en ceci, principalement en France, nous offre des exemples d'une incomparable beauté. Cette époque, vraiment extraordinaire, a produit à son origine des ouvrages qui l'emportent sur tout ce que nous connaissons des œuvres, justement vantées, de l'antiquité profane, grecque ou romaine. Il nous semble permis d'affirmer que, dans le monde occidental, rien ne saurait entrer en comparaison avec les portails des cathédrales de Paris, de Reims ou d'Amiens.

Lorsque, par un faible effort de notre esprit, l'on se représente ces belles constructions, telles que les avaient conçues leurs auteurs et avant qu'elles n'eussent subi les outrages du temps et les injures, encore plus funestes, de la main des hommes, notre imagination ne peut rien se figurer de plus splendide et de plus magnifique que ces belles pages d'architecture avec leurs innombrables statues et leurs décorations, répandues avec abondance et profusion sur d'immenses surfaces.

La cathédrale de Chartres n'est pas de celles qui frappent la vue par la magnificence et la splendeur de leur grand portail; ce sont les deux porches latéraux qui exciteront notre admiration. Ici, la façade occidentale forme comme un hors-d'œuvre à l'ensemble si harmonieux et si homogène que le 13ième siècle a produit. L'incendie qui avait dévoré la précédente cathédrale (celle du 11ième et 12ième siècle) n'avait point endommagé la façade primitive; elle était encore en place, accompagnée des deux clochers : l'un était entièrement achevé depuis une vingtaine d'années seulement et devait être fort admiré; le second était privé d'une flèche terminale. Quelque goût que l'on eût pour la nouveauté, on ne pouvait pas raisonnablement penser à refaire à neuf, au moins immédiatement, des constructions aussi énormes, et le maître des œuvres songea plutôt aux moyens de souder ces portions de l'ancienne église à celle dont il avait conçu le plan et qu'on devait désirer voir s'élever au plus tôt.

Quelles que soient les raisons qui nous aient conservé ces portions de l'église du 12ième siècle, nous devons nous en féliciter, car nous trouvons là des détails très précieux et pleins d'intérêt pour l'histoire de l'art et du symbolisme à ces époques reculées. Le public et surtout les antiquaires trouvent ici des compensations et sont amplement dédommagés; ils ne songent pas, en présence de tels objets d'étude, à s'affliger de la disparate qui existe entre le frontispice de la cathédrale et le reste du monument.

Examinons sommairement, en les énumérant, les différentes parties que reproduit cette gravure d'ensemble. D'autres planches nous donneront des détails; nous pourrons les examiner alors avec plus de facilité, La façade entière peut se diviser en trois parties : une médiane, et deux latérales formées par les clochers.

Les trois grandes portes que nous voyons au milieu, et les trois hautes fenêtres qui les surmontent, faisaient partie de la façade de l'église du 12ième siècle. Il faut savoir tout d'abord que cette façade, beaucoup moins élevée que celle qui existe aujourd'hui, n'était pas alors au nu des faces antérieures des clochers. Elle était reportée en arrière de toute l'épaisseur de ces clochers, c'est-à-dire d'une dizaine de mètres.

Entre ces deux clochers se trouvait à rez-de-chaussée un porche profond, s'ouvrant au dehors par trois arcades à jour, semblable aux porches de Vézelay, de Saint-Benoît-sur-Loire, de Paray-le-Monial et d'autres églises du 11ième  et du 12ième siècle. C'est au fond de ce vestibule, et à l'abri des intempéries atmosphériques, que s'ouvraient les trois belles portes, entourées de statues, de bas-reliefs et d'ornements sans nombre, aujourd'hui pâles et décolorés, mais apparaissant autrefois resplendissants d'or et enluminés des couleurs les plus vives et les plus harmonieuses. Des traces nombreuses en sont encore visibles.

Lorsque l'on peut examiner le monument sur place, on reconnaît avec évidence comment cette portion de façade a été transportée de sa première place à celle qu'elle occupe aujourd'hui. Les assises de pierre ne se suivent pas avec exactitude et n'ont aucune liaison avec les clochers; on retrouve à l'intérieur de l'église, sur les clochers, les mêmes moulures et les mêmes ressauts qu'à l'extérieur.

Au-dessus des trois portes règne une corniche supportée par des modillons sculptés suivant le style du XIIe siècle; ce sont des têtes humaines ou des animaux fantastiques.

Sur cette corniche reposent les bases de deux faisceaux de colonnettes engagées, qui encadrent les trois fenêtres placées au-dessus des portes.

De plus, de chaque côté de la fenêtre du milieu, il y a aussi des pilastres et des colonnettes qui supportent des groupes de sculptures à leur partie supérieure. D'un côté, on voit un lion dévorant une tête humaine qu'il tient entre ses griffes; de l'autre côté, il ne reste plus qu'une énorme tête de taureau. Ce sont des imitations, lourdes et grossières de ces représentations si fréquentes en Italie à la porte des églises, mais rares en France. La tradition et l'usage vont s'affaiblissant; ils existent cependant encore ici, et rappellent à notre esprit l'avertissement de l'apôtre saint Pierre : Sobrii estote et vigilate quia adversarius vester Diabolus lanquam leo rugiens circuit, quœrens quem devoret, avertissement que les Offices de l'Eglise nous rappellent souvent et sous des formules variées.

Les trois grandes fenêtres nous montrent aujourd'hui de grandes surfaces, sans aucune division ni aucun compartiment. Ordinairement, à cette époque, l'armature en fer qui supporte les panneaux est placée en dehors et forme une sorte de décoration, ôtant à une grande superficie la nudité qu'on peut blâmer ici. Nous attribuons cette imperfection à quelque restauration inintelligente faite autrefois à ces fenêtres : le démon de la restauration a passé par là.

C'est à cette hauteur que se termine la partie de la façade appartenant au 12ième siècle. Avant de nous élever plus haut, remarquons la suite des claveaux qui, de chaque côté, se voient près des clochers. Ce n'est pas, comme on pourrait le penser, le commencement d'inclinaison du pignon primitif; il devait être un peu plus haut. C'est plutôt, pensons-nous, un arc de décharge destiné à reporter en dehors, contre la masse des clochers, le poids des constructions supérieures et à protéger les arcs formant le haut des fenêtres.

Au-dessus du bandeau ou corniche qui est au-dessus devait être le pignon de la façade primitive, qui laissait ainsi dégagée de toute construction la portion des clochers placée à cette hauteur. Qu'on se figure combien le - clocher vieux, ainsi isolé, devait paraître élancé et élégant.

A la place de ce pignon primitif on a placé une grande rose, destinée à éclairer la nef de la nouvelle cathédrale, dont la hauteur surpasse de beaucoup celle de l'église du XIIe siècle, soit que celle-ci eût une voûte en pierre, soit, ce qui est plus probable, qu'elle fût surmontée, comme l'église de Saint-Remy à Reims et d'autres églises contemporaines, d'une voûte en bois.

Nous aurons à nous occuper plus loin de cette rose, œuvre du commencement du 13ième siècle, en examinant la planche IX sur laquelle sont réunis les détails de son architecture et de sa sculpture. Nous ferons ici quelques remarques seulement. Ces immenses fenêtres circulaires qui se voient aux extrémités des nefs de nos grandes églises en sont un des plus beaux ornements. Celle-ci peut être mise au-dessus de tout ce .que nous montrent nos monuments du moyen âge. Nulle part on n'en voit une aussi robuste, aussi ferme, et décorée avec-autant de gout; nulle part on n'en voit une offrant, comme celle-ci, les conditions de solidité et de durée aussi savamment et aussi artistement combinées.

Ce ne sont pas de ces meneaux grêles et délicats qui nous surprennent par leur élégance et leur légèreté; c'est une réunion de petites ouvertures , richement brodées sur les bords, dont l'ensemble forme à l'extérieur une immense décoration, circonscrite dans un grand cercle de moulures et de feuillage sculpté, tandis qu'à l'intérieur les vitraux qui garnissent ces ouvertures semblent, par un effet d'optique, ne former qu'une seule fenêtre.

Il faut noter que le centre de cette rose n'est pas exactement au-dessus de la porte principale. Il est reporté, d'une manière fort appréciable à la vue, sur le côté gauche; on ne saurait expliquer la cause de cette irrégularité.

Au-dessus de la rose règne une corniche formée par des fleurons qui datait du 14ième siècle. Depuis peu d'années, on les a refaits complètement en se conformant au motif existant. Cette corniche supporte en encorbellement une balustrade derrière laquelle est un passage qui, à cette hauteur, met en communication les deux clochers. Au-dessus de ce passage se trouve la galerie des Rois. Cette rangée de statues est un accessoire important et, pour ainsi dire, obligé des portails des grandes cathédrales. Elle se compose ici de seize statues, placées chacune sous une arcature ogivale et trilobée reposant sur des colonnes. Il faut convenir qu'ici l'effet est loin d'égaler celui de la galerie des Rois de l'église Notre-Dame à Paris. Nos statues paraissent placées à une trop grande hauteur; elles cachent une partie du pignon supérieur et coupent d'une manière disgracieuse la base du grand triangle ou pignon qui termine ordinairement les façades des églises du moyen âge. Ces statues royales ont suscité bien des discussions et des controverses. Quels sont les rois qu'elles représentent? Les archéologues ne sont pas d'accord pour répondre à cette question. Pour les uns, ce sont des rois de France; pour les autres, ce sont des rois de l'ancien Testament, ancêtres de Jésus-Christ. On a souvent cité le passage d'un manuscrit du 13ième siècle dans lequel un paysan, prenant la parole en regardant les rois de la cathédrale de Paris : ce Voilà, dit-il, Pépin, voilà Charlemagne"; mais on peut supposer qu'il faut prendre ces paroles dans un sens ironique et qu'on a voulu rappeler une erreur populaire.

Le roi terrassant un lion serait alors David, et le roi tenant une croix serait Salomon prophétisant le supplice du Sauveur, et non Pépin le Bref ou Philippe Auguste.

Il nous semble que nous trouvons à Chartres même, dans la cathédrale, une représentation iconographique qui doit nous faire regarder ces statues comme des rois de Juda. La grande rose septentrionale nous montre peints sur verre douze de ces rois; leurs noms écrits auprès d'eux ne laissent à cet égard aucune incertitude, aucun doute possible. Ces rois, solennellement rangés en cercle, entourent dans les espaces célestes Jésus-Christ enfant, reposant sur les genoux de sa sainte mère, la Vierge Marie.

Ne devons-nous pas voir dans cette galerie seize rois de Juda, formant un cortège d'honneur auprès de Jésus-Christ et de la Sainte Vierge, qui sont placés au-dessus d'eux, sous un édicule, renfermant aussi deux anges?

Il faut noter que, parmi ces statues, la septième (en commençant par la gauche) est moderne. Un accident avait fait disparaître celle qui se trouvait là. Or, entre les mains de ce nouveau roi on a mis un rouleau sur lequel on lit : CAPITULARIA, donnant à entendre que la statue représentait Charlemagne, la restauration voulant consacrer l'opinion qui voit ici les rois de France. Cette restitution pourra, dans l'avenir, être une cause d'erreur pour les antiquaires, ce qui est certainement regrettable.

Puisque je suis en train de censurer les restaurations, j'ajouterai quelque chose encore à ce propos. La statue de la Sainte Vierge portant l'Enfant Jésus, et les deux anges qui les accompagnent, et dont nous venons de parler, sont aussi une œuvre moderne. Ces statues étaient dans un tel état de destruction qu'il fallut, dans ces dernières années, les refaire à neuf. Il faut convenir que ce travail a été fait avec grand soin et par un artiste de talent. Je me permettrai seulement de demander pourquoi l'on a mis des flambeaux entre les mains des anges au lieu des encensoirs que tenaient les statues anciennes ? Il y avait ici une particularité qu'il faut consigner dans notre travail. Ces encensoirs étaient en cuivre, et leurs cordons formés par de fines tiges de fer. On trouvait là un exemple de l'association du métal et de la pierre dans la sculpture, association que les artistes contemporains pourraient considérer et imiter utilement. -Aux meilleures époques de l'antiquité, et aussi assez fréquemment au moyen âge, ce procédé était employé. Certains détails, certains accessoires des statues ou des bas-reliefs présentent une grande fragilité et se cassent facilement s'ils sont exécutés en pierre ou en marbre; l'emploi du métal permet d'exécuter ces parties avec légèreté et solidité. Pourquoi l'art moderne n'admet-il point cette ressource ingénieuse ? L'exemple que nous donnent les âges précédents ne pourrait-il pas être imité?

La pointe du pignon de cette façade supporte une grande statue de Christ. Il est debout, enveloppé d'une simple draperie, qui laisse apercevoir la plaie de son côté. Les mains ouvertes et étendues montrent la trace des clous dont elles furent transpercées. Lorsque l'on considère cette belle et simple figure du Sauveur, la mémoire vous rappelle une strophe de la Prose que l'on chantait il y a peu d'années dans nos églises le jour de l'Ascension, avant le regrettable changement de liturgie, cause de l'anéantissement de nombreuses traditions antiques dans les églises de France. Le sculpteur du XIVe siècle qui avait exécuté cette statue avait probablement présente à l'esprit cette strophe, que nous transcrivons ici :

Patri monstrat assidue

Quœ dura tulit vulnera,

Et sic pacis perpetuae

Nobis exorat fœdera.

Après avoir examiné la partie médiane de la planche IV, nous allons porter nos regards sur les clochers qui l'accompagnent. A droite, ou du côté méridional, est le clocher vieux. C'est une des plus belles productions de l'architecture du 12ième siècle, et parmi les nombreux clochers se terminant par une flèche en pierre, c'est incontestablement celui de France qui occupe le premier rang.

Depuis sa base, qui repose sur un soubassement garni de moulures d'une exécution fort remarquable, jusqu'au sommet de la pyramide, 011 peut suivre une gradation de décorations qui accompagnent avec goût et avec intelligence la construction et la disposition de l'intérieur.

L'étage inférieur, ou rez-de-chaussée, contient une vaste salle, dans laquelle prend naissance un des deux escaliers descendant dans l'église souterraine. On entre dans ce vestibule par une porte située du côté du Midi et par deux autres situées côté du Nord. A l'extérieur, sur la face occidentale, sont deux petites fenêtres et deux arcades aveugles s'élevant assez haut et indiquant au dehors la hauteur de cette salle.

L'escalier dans sa partie supérieure est en hors-d'œuvre du côté Est.

Au-dessus de la corniche, ornée de modillons, est le sol d'un premier étage où se trouve encore une grande salle, dont la hauteur s'élève jusqu'à la seconde corniche accompagnée, comme la première, d'une rangée de modillons ou de corbeaux. Sur sa face extérieure nous remarquons deux fenêtres encadrées dans des arcades supportées par des colonnettes avec leurs chapiteaux; au-dessus, sont des arcades appliquées contre un mur plein, et dont la destination est d'orner avec simplicité une grande surface dont la nudité n'aurait rien de satisfaisant pour la vue.

Depuis le sol, que supporte la voûte de cette salle, jusqu'au sommet de la flèche, l'intérieur de ce clocher est entièrement vide. Avant les restaurations qui ont été faites après l'incendie de 18 36, l'œil étonné plongeait dans les profondeurs-de ce cône immense sans rencontrer aucun arrêt, aucun obstacle, aucun point saillant. Les parties inférieures étaient éclairées par les fenêtres basses et par les grandes lucarnes situées au-dessus; mais, toute la partie haute dans l'intérieur de la grande pyramide étant dans l'obscurité, on restait frappé d'étonnement par l'aspect fantastique de cette immense construction. Depuis l'incendie de 1836, un plancher en fer et en poterie, établi au bas de la pyramide, s'oppose à ce coup d'œil extraordinaire.

Si nous examinons l'extérieur de ces parties élevées, nous ne pouvons qu'admirer l'ingénieuse disposition des fenêtres et de leurs accessoires.

Des lucarnes, surmontées de pyramidions et de gâbles percés à jour, s'élèvent plus haut et accompagnent avec grâce la base de la grande pyramide.

Les faces de cette pyramide sont décorées d'écaillés et de gros cordons, fort saillants, interrompus de distance en distance par des têtes de monstres dévorants; ils se terminent à leur partie supérieure par des fleurons en forme de lis. Les angles sont aussi garnis de ces cordons, sur lesquels la lumière est comme accrochée, ce qui produit un effet des plus heureux pour la vue.

La sculpture des chapiteaux, des animaux fantastiques et des ornements les plus originaux, tout à fait remarquable, mérite d'attirer l'attention.

Nous sommes ici en présence d'une des merveilles de l'architecture française au 12ième siècle, et nous devons tous admirer sans réserve ces beautés extérieures; pour l'homme de l'art et pour le théoricien pouvant se rendre compte des difficultés de construction et d'exécution qui se sont rencontrées pendant, qu'on élevait dans les airs cette flèche gigantesque, l'étonnement et l'admiration ne peuvent se lasser dans leur contemplation.

La solidité de ce clocher n'est pas moins surprenante que sa beauté.

Voici près de huit siècles qu'il affronte les injures destructives des intempéries, si violentes dans ces régions élevées de l'atmosphère, et pendant ce laps de temps il a subi les épreuves de deux incendies effroyables sans être ébranlé.

Lorsqu'on regarde attentivement sa partie supérieure, on aperçoit au sommet des indices d'une restauration qui ne semble pas fort ancienne. La pierre n'est pas de la même couleur et les écailles ne sont pas d'un travail aussi soigné que dans la partie inférieure de la pyramide. Nous avons pu nous convaincre de ce fait, et nous pouvons en donner la date. Après l'incendie de 1836, on fit faire à l'intérieur de cette flèche des échafaudages afin d'examiner si la construction n'avait pas subi quelque avarie. J'eus la curiosité de monter sur ces échafaudages, et arrivé presque au sommet, à la hauteur où se trouve, du côté de l'Est, une petite fenêtre et où commence l'échelle de fer qui va de ce point au pied de la croix, j'ai pu copier l'inscription suivante, gravée sur une des pierres qui font partie de la construction : -

M. DE. MONTIGNI.

ABBÉ - D'IGNI - ET DOYEN-DE-CETTE ÉGLISE –

M'A - POSÉE LE 5 JUILLET .1753.

Je n'ai pu avoir la mesure exacte de la partie du clocher refaite à cette époque; on peut l'évaluer à environ 12 mètres.

Nous n'avons pas mentionné au rez-de-chaussée de ce clocher une statue d'ange, tenant un cadran solaire, parce qu'elle appartient autant à la face Sud qu'à celle du couchant. La statue est du 12ième siècle, mais le cadran a été refait au 16ième. Il ne faut pas le passer sous silence.

Du côté gauche de la façade, ou au Nord, s'élève le clocher neuf.

La salle du rez-de-chaussée, comme celle du clocher que nous venons de décrire, sert aussi de vestibule et contient un des deux grands escaliers par où l'on descend dans les cryptes, ainsi que nous l'avons dit ailleurs. Les deux étages inférieurs sont contemporains du clocher vieux et les dispositions en sont pareilles. La décoration des fenêtres et des arcades qui les entourent est semblable aussi, quoique moins riche et moins élégante.

A la hauteur de la galerie des Rois; la tour reste carrée, mais la date de la construction n'est plus la même; à partir de ce- niveau jusqu'à l'arc de la grande fenêtre que nous voyons ici, c'est une œuvre du 14ième siècle. Puis, le sommet de cette fenêtre et le haut de ce même étage ont été exécutés au 14ième siècle et font partie de la flèche qui termine ce clocher. Précédemment, un clocher en bois, recouvert de plomb, occupait ce sommet du clocher Nord. Il fut dévoré par un incendie en i5o6, comme cela se lit encore sur une table de pierre placée à l'intérieur, sur laquelle est gravée une inscription de huit vers.

C'est sur le sol qui recouvre la voûte de cet étage ou de cette salle que prend naissance la flèche du clocher neuf[1]. A cet endroit et derrière la seconde balustrade elle a pour bases ou pour points d'appui huit piliers, qui déterminent sa forme octogonale et que renforcent quatre autres piliers, un à chaque angle de la tour. Chacun de ces quatre piliers angulaires reçoit deux arcs-boutants, qui vont en remontant s'appliquer contre la grande flèche et affermissent sa base. La flèche, depuis cet endroit jusqu'au sommet, est construite avec une extrême élégance, et toutes ses surfaces, fort compliquées, sont couvertes de sculptures à jour d'une extrême délicatesse. Au milieu de ces petites pyramides, de ces clochetons et de ces pinacles, où les motifs d'architecture les plus variés sont répandus à profusion, on remarquera que l'élément hagiographique n'est pas absent et qu'il vient là, comme dans toutes les productions du moyen âge, apporter la vie et la pensée.

Chacun des quatre piliers angulaires dont nous venons de parler abrite, sous des dais très finement sculptés, trois statues de saints : ce sont les Apôtres, accompagnés des signes caractéristiques qui les font reconnaître. Toutefois, il y a ici une infraction à la nomenclature habituelle; car, parmi les personnages figurés, on reconnaît saint Jean-Baptiste à son agneau et à la légende ecce agnus Dei qu'il tient en main. 'Saint Jean étant l'un des grands patrons de la cathédrale, on l'a mis à cet endroit à la place de l'un des douze Apôtres; il remplace saint Jude. Aux pieds de chaque saint, il y a les écussons portant les armoiries, fort mutilées aujourd'hui, d'un donateur.

Ce n'est pas tout. Si vous élevez votre regard un peu plus haut, vous pourrez distinguer, sur cette planche IV, la statue de Jésus-Christ, complétant cette assemblée sacrée. Cette statue est placée sur le gable à jour qui surmonte l'arcade du milieu. Le Sauveur est représenté bénissant de la main droite, et de la gauche tenant le globe du monde. Sur ce globe est implantée une croix en fer, garnie de pointes sur lesquelles on peut assujettir des cierges. Il est peu probable que le vent, qui règne toujours avec violence à cette hauteur, ait jamais permis d'y faire une illumination durable. Les pieds du Christ écrasent un démon, dont la figure énergique et violente est sculptée à cette place. Sur le soubassement de cette statue, à sa partie postérieure, on lit, écrite en beaux et grands caractères gothiques, cette inscription :

1513 Jehan de Beauce macon qui a faict ce clocher m'a faict faire

Que n'avons-nous pu trouver aussi en quelque coin la signature du maître des œuvres, de l'architecte de la grande cathédrale du 13ième siècle?

Malgré ce qui a été avancé au sujet de cette prétendue humilité si fort admirée chez les artistes du moyen âge, je suis convaincu, pour ma part, qu'il y a ici erreur et exagération. En aucun temps, en aucun pays, un homme de génie et de talent ne s'est soustrait aux justes éloges que ses œuvres méritaient. Que ces hommes aient donné des preuves de désintéressement, on ne peut en douter; car, pour eux, les richesses de ce monde n'étaient point ce qu'ils enviaient le plus : ils en faisaient bien souvent le sacrifice avec générosité; ce dont ils étaient avares, c'était de la gloire et des louanges, prœter laudem nullius avari. Ces louanges et cette honorable réputation, on en était aussi désireux au moyen âge que dans l'antiquité, et plus que de nos jours, où l'on met le profit en première ligne. Nous accordons volontiers que parmi ces artistes la vertu d'humilité et d'abnégation fut pratiquée par eux : mais comment leurs contemporains ne les ont-ils loués et célébrés? Dès les temps les plus anciens nous voyons Moïse inscrire dans les livres saints et nous transmettre avec de magnifiques éloges les noms des artistes Beséléel et Ooliab, qui travaillèrent à la construction du tabernacle et de ses accessoires. L'Italie du moyen âge nous a conservé avec un soin jaloux beaucoup de noms de ses artistes et nous les cite avec orgueil. Comment expliquer que nous n'avions de notre moyen âge, et surtout de la belle époque des 12ième et 13ième siècles, le nom de presque aucun de ces hommes de génie qui ont produit alors tant de chefs-d'œuvre dans tous les genres. Par quelle inexplicable fatalité la France a-t-elle laissé tomber dans le gouffre ténébreux de l'oubli le souvenir de ses artistes et de ses poètes, à la plus belle période de sa gloire! Voilà un sujet d'études et de méditations bien digne d'occuper les philosophes, et je ne puis douter que ces questions ne soient éclaircies quand on daignera s'en occuper.

Achevons cependant notre description, en nous élevant dans les plus hautes parties du clocher neuf.

L'étage qui se trouve à la même hauteur que la statue du Christ est un chef-d'œuvre d'élégance et de légèreté qui séduit les regards ; le mérite de cette construction a d'autres avantages que de plaire aux yeux. La science et l'art qui ont inventé et exécuté cette œuvre satisfont notre esprit et augmentent notre admiration. Cette planche, et d'autres que nous verrons plus loin, permettent de se rendre compte des combinaisons et des moyens employés par Jean de Beauce dans cette création de son génie. Toutefois, il nous semble indispensable, si l'on veut en connaître tout le mérite, de venir faire cette étude sur place, en présence du monument lui-même.

L'étage où nous sommes contient une salle octogonale, dont la voûte en pierre a pu arrêter l'incendie de 1836 et l'empêcher d'atteindre le beffroi auquel est suspendu le timbre de l'horloge. Il y a dans cette salle une grande cheminée, dont le tuyau, disposé avec intelligence, traverse les sculptures et les ornements supérieurs, sans se dissimuler et sans nuire aux décorations environnantes. Une cheminée est indispensable en cet endroit, car c'est là que se tiennent les guetteurs; ils sont exposés pendant les longues nuits d'hiver à la rigueur du froid et du vent, qui ne seraient pas supportables sans le secours d'un peu de feu. En 1674, la négligence de ces hommes occasionna un incendie dont on a voulu conserver le souvenir dans l'inscription suivante, fixée au mur :

OB VINDICATAM SINGULARI DEI MUNERE

ET A FLAMMIS ILLEASAM HANC PYRAMIDEM

ANNO 1674 NOVEMB. 15 PER INCURIAM VIGILU

HIC EXCITATO AC STATIM EXTINCTO INCENDIO

TANTI BENEFICII MEMORES SOLEMNI POMPA

GRATIIS DEO PRIUS PERSOLUTIS DECANU

ET CAPITULUM CARNOTENSE HOC POSTERI

TATI MONUMENTUM POSUERE

On a aussi gravé, au-dessus d'une des deux portes de cette salle, cette pensée que contient le psaume CXXVI (verset 1), et dont le sens est bien applicable à ceux qui occupent ce poste d'observation :

NISI DOMINUS CUSTODIERIT

CIVITATEM FRUSTRA

VIGILAT QUI CUSTODIT EAM

Au-dessus de cette salle est le dernier étage, formé par une lanterne ou galerie à jour, dans laquelle est une charpente supportant le timbre de l'horloge. C'est une belle cloche, pesant environ 5,ooo kilogrammes, et dont la circonférence dépasse six mètres.

Le nom du fondeur : Petrus Savyet, me fecit. On voit entre les vers, des ornements, tels que des monogrammes de Jésus et de Marie, les armes de France, des dauphins, et la tunique de Notre-Dame, telle qu'elle fut adoptée au XVe siècle pour les armes du Chapitre.

Cette inscription ne nous donne pas seulement la date de la cloche; elle fait allusion à un fait historique, l'entrevue du Camp du drap d'or entre François Ier et Henri VIII; elle nous apprend le nom du fondeur et se pare d'ornements royaux et ecclésiastiques.

C'est au-dessus de cette lanterne à jour que commence la flèche aiguë qui s'élance dans les airs avec élégance et légèreté. Ses faces sont recouvertes d'imbrications à nervures comme des feuilles, et les angles sont renforcés par des cordons, d'où sortent de distance en distance des expansions végétales, en forme d& crochets recourbés, qui ôtent à cette pyramide l'uniformité de la ligne droite.

La pointe extrême de ce clocher ayant été ébranlée et fort endommagée par un violent ouragan le 12 octobre 1690, on fut obligé de la refaire à neuf, ainsi que nous l'apprend Sablon, l'un des historiens de la cathédrale. En 1691, cette pointe du clocher fut rétablie, en pierre de Vernon, sous la conduite de Claude Auger, artiste lyonnais, qui l'éleva de 41 pieds plus haut qu'elle n'était, et, pour affermir davantage son ouvrage, il reprit et reposa les assises à plus de 20 pieds au-dessous de la fracture. Le même artiste fit exécuter un support en cuivre pour la croix qui est au sommet du clocher. Autour de ce support, des serpents s'entrelacent et forment une garniture à jour. Sur le renflement de ce support il y a, d'un côté, une Vierge assise sur des nuages, portant l'Enfant Jésus sur ses genoux : le relief est assez peu saillant; du côté opposé on lit l'inscription suivante :

OLIM LIGNEA TECTA PLUMBO DE COELO TACTA DEFLAGRAVIT ANNO M DVI VIGILANTIA VASTINI DES FVGERAIS SVCCENTORIS

ARTE JOANNIS DE BELSIA M D XVII AD SEXPEDAS LXII OPERE LAPIDEO EDVCTA STETIT AD ANNVM M D C LXXXX QVO VENTORVM

VI CVRVATA AC PCENE DISJECTA SED INSEQVENTI ANNO M DC LXXXXI PARI MENSE DIE PROPE PARI QVATVOR PEDIBVS ALTIOR OPERE

MVNITIORI REFECTA JVSSV CAPITVLI D. HENRICO GOAVLT DECANO CVRA ROBERTI DE SALORNAY CANONICI ARTE CLAVDI AVGÉ LVGDVNENSIS

CONFERENTE IN SVMPTVS MILLE LIBRAS PHILIP. GOVPIL CLERICO FABRICAE SACRVM NVBIBVS CVLMEN INFERT QVOD FAXIT DEVS ESSE DIVTVRNVM.

IGNACE GABOIS FONDEVR

Cette inscription est formée de cinq lignes superposées. Les caractères sont en relief, excepté la signature du fondeur, qui est gravée en creux. Après avoir ici examine étage par étage les dispositions et la construction de ces deux clochers, et après avoir passé plusieurs années à leur pied, je demande la permission de résumer en peu de mots l'impression qu'ils produisent sur notre esprit.

Premièrement : ces deux clochers, d'époques fort différentes, sont chacun dans leur genre une démonstration manifeste de la supériorité de Fart français au moyen âge sur celui des autres pays. Strasbourg, Vienne, Anvers, ont des flèches beaucoup plus élevées que celle de Chartres, on ne peut le nier; en Angleterre et en Suisse, on voit des clochers tout à jour et d'une légèreté de sculpture extraordinaire. Cela n'est pas contestable; mais sous le rapport du bon gout et du bon sens nous ne connaissons rien qui 1'emporte sur les œuvres françaises, dont la cathédrale de Chartres nous donne des exemples si précieux.

Secondement: le clocher du 12ième siècle, œuvre simple, robuste et inébranlable, rappelle à notre pensée la puissance épiscopale et ecclésiastique aux époques où cette puissance était si grande et si respectée, aux époques où les sciences, les lettres et les arts étaient cultivés avec ardeur et désintéressement dans les écoles et dans les monastères. Le monde traversait en ce moment ce qu'on pourrait appeler la phase de l'autorité et de la théocratie. Les hommes de ces temps héroïques, étaient soulevés et emportés par un enthousiasme qui leur a fait produire des merveilles en tout genre. C'est le siècle des grands poèmes, des grands monuments et des Croisades !

Le clocher du 15ième siècle, construction élégante et légère, mais fragile, nous transporte à ce moment brillant où toutes les connaissances humaines, s'émancipant et secouant le joug de toute autorité, ont produit des œuvres élégantes et légères aussi, comme les monuments contemporains, dont le charme et la grâce captivent et enchantent ceux qui les voient; mais elles ne présentent plus les mêmes conditions de stabilité et de durée. Le monde s'est transformé; il se vante de renaître. Les traditions antiques sont abandonnées; elles tombent dans le dédain et l'oubli. En pratique, en réalité elles ont cessé d'exister, quoiqu'en théorie elles conservent une apparence de vie ; mais ce n'est qu'une vie factice, et seulement un sujet d'occupation et de discussion pour les savants et les érudits.

Pour nous, hommes du 19ième siècle, faut-il se réjouir de cette évolution dans les habitudes humaines, ou faut-il en gémir ? C'est une question à laquelle je ne me permettrai pas de répondre ! Je laisse à nos maîtres la tâche de prononcer un jugement. Mais tous, nous sommes obligés de méditer sur ces questions intéressantes.

Il nous reste à examiner sur cette planche, avant de la quitter, les deux parties que l'on aperçoit de chaque côté des clochers : ce sont les extrémités des transepts qui se projettent en dehors du corps de la cathédrale.

A chacun de ces deux côtes, nous voyons une des tours non terminées qui flanquent les portails latéraux. Le parti de décoration adopté par l'architecte n'est pas identique, comme l'examen le fait reconnaître.

Plus au dehors sont les profils des deux porches latéraux, pour lesquels aussi la variété de composition existe pareillement. Le porche du Midi est orné de statues et de clochetons sur sa partie supérieure : cela n'a jamais existé du côté du Nord ; il est vrai que ce dernier n'est pas terminé.

Au sujet de ces deux porches, nous ferons deux remarques : 1° Par une exception fort rare (je n'en connais pas d'autre exemple dans l'architecture du moyen âge) on trouve en ces deux constructions, si remarquables à tous égards, l'emploi de la plate-bande remplaçant 1'arc en plein cintre ou l'arc en ogive; 2° Le contrefort qui s'élève jusqu'au haut de l'édifice est en porte-à-faux et s'interrompt au niveau du toit des deux porches. Par ce système d'allégement, la lourde masse de ces contreforts se trouvant supprimée en approchant du sol, les sculptures avoisinant les portes prennent une expansion et une importance que rien ne vient arrêter.

Du côté du Sud, on aperçoit au pied du clocher vieux la statue d’une auge, surmontée d'un dais et soutenant un cadran solaire: nous en avons fait mention plus haut.

Du côté du Nord, est un petit édicule refait au 16ième siècle, contenant, comme nous l'avons dit, le mouvement de l'horloge. Tout à fait à gauche on aperçoit le bâtiment de la sacristie, dont on voit une des deux fenêtres.

N'oublions pas de mentionner, tant à droite qu'à gauche, deux de ces petites portes signalées dans notre description de la crypte, lesquelles sont percées au bas dans le massif des contreforts. Enfin, par une dernière observation, nous signalerons la crête qui couronne le haut du toit dans cette planche et dans d'autres de ce même ouvrage; c'est une chose projetée et non exécutée...

 

[1] C'est-à-dire sans séjour. —  Les cloches de la cathédrale sont aujourd'hui à cet étage.

 

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EXTRAITS DE LA MONOGRAPHIE

DE LA CATHÉDRALE DE CHARTRES.

PAUL DURAND.

EXPLICATION DES PLANCHES

PLANCHE 2.

(Indiquée comme planche I dans la table in-folio.)

PLAN AU-DESSUS DU SOL.

Cette planche nous fait voir d'un seul coup d'œil la disposition complète de la cathédrale. Quoique ce plan soit facile à comprendre et s'indique lui-même à la simple vue, nous devons cependant faire quelques remarques et donner plusieurs explications.

Et d'abord, le titre gravé au bas de la gravure nous indique que ce plan n'est pas pris au niveau du sol, comme on le fait ordinairement, mais un peu plus haut. Il en résulte que, la base des murs n'étant pas marquée en noir, il faut une certaine attention pour distinguer la place des portes de celle des fenêtres. Nous aurons soin tout à l'heure de donner- cette indication d'une manière exacte.

Au premier abord, l'unité de ce plan nous paraît parfaite et nous donne la preuve qu'un seul architecte en est l'auteur. Sauf les additions peu importantes que nous mentionnerons plus loin, la disposition symétrique de toutes les parties tracées sur le sol semble indiquer que rien n'a gêné le maître de l'œuvre dans ses conceptions grandioses. Il n'en est pas cependant tout à fait ainsi, et nous devons, dès à présent, faire une remarque qu'il ne faudra pas oublier quand nous parlerons de la façade occidentale. L'incendie de 1194, après lequel fut commencée l'église actuelle, avait laissé subsister des parties importantes de la cathédrale antérieure; la crypte tout entière avait été épargnée par le feu, ainsi qu'une portion considérable de la façade occidentale, à savoir les trois portes principales, la partie inférieure du clocher neuf et le clocher vieux, depuis la base jusqu'au sommet.

Au lieu d'avoir le champ parfaitement libre pour s'étendre suivant la liberté de sa pensée, l'architecte du 13ième siècle se trouvait donc enserré dans un espace déterminé, dans lequel il devait se circonscrire. C'était une sorte de problème proposé à la science et à la sagacité de l'artiste.

On verra plus loin comment ce problème a été résolu.

L'ensemble de l'édifice est tourné vers le levant, non pas cependant d'une manière parfaitement exacte; il s'incline de 45 degrés vers le nord et regarde la limite que le soleil atteint au solstice d'été. Un usage fort ancien prescrivait cette orientation des églises que les règlements ecclésiastiques ont sanctionné. Il ne faudra pas perdre de vue cette mention de l'orientation, parce que nous emploierons fréquemment, dans nos explications, les diverses appellations des points cardinaux, afin que le lecteur puisse facilement comprendre nos indications. Du reste, l'orientation des églises n'a jamais été assujettie à une précision absolue.

Puisque nous parlons de cette direction des églises, faisons encore une autre observation. On sait que, dans un grand nombre d'édifices religieux, l'axe du chœur n'est pas la prolongation exacte de l'axe de la nef et que le chevet semble s'infléchir d'une manière plus ou moins appréciable (vers le nord le plus souvent). On a voulu voir dans cette disposition l'expression d'une idée symbolique, et l'on a pensé que les architectes du moyen âge voulaient représenter par-là l'inclinaison de la tête du Sauveur au moment de sa mort sur la croix.

Quelques auteurs modernes ont d'autre part attribué cette inclinaison à l'imperfection des moyens scientifiques employés à ces époques reculées. Ils ont pensé que, ces grands édifices étant souvent commencés à la fois par les deux extrémités, il se produisait quelque erreur dans le tracé du monument sur le terrain et que, les deux parties de la construction venant à se rapprocher et à se rejoindre, les axes ne se raccordaient pas suivant, une ligne parfaitement droite, mais formaient un angle plus ou moins prononcé. Cependant il faut remarquer :

1° Qu'il serait injuste d'accuser d'impuissance les architectes du moyen âge; ils ont donné assez de preuves de leur science, ils ont résolu des problèmes bien autrement compliqués et difficiles que, celui de tracer d'une manière exacte sur le sol l'assiette d'un monument;

2° Que les idées symboliques étaient singulièrement en faveur et qu'elles étaient suivies même en beaucoup de points dont les textes anciens ne font pas mention;

3° Enfin que dans plusieurs églises dont les dimensions ne sont pas considérables, comme, par exemple, celle du Blanc (Indre), où le travail des entrepreneurs était certainement peu compliqué, on observe cette singulière particularité de construction. L'inclinaison du chevet nous semble montrer là avec évidence l'intention formelle du constructeur d'agir ainsi de propos délibéré. La cathédrale de Chartres ne s'est pas soustraite à cet usage, qu'il soit intentionnel ou non. Les mesures, relevées avec un soin minutieux et rigoureux, ont montré que le chœur s'infléchit d'une manière très faible; car ce n'est que d'environ un mètre que l'axe du chœur s'éloigne de la ligne droite.

Jetons maintenant un coup d'œil sur l'ensemble de ce plan; examinons ses dispositions.

Suivant l'usage à peu près général de cette époque, il dessine sur le sol la forme d'une croix s'étendant de l'ouest vers l'est. De chaque côté du pied de cette croix, sont les substructions massives qui servent de base aux deux grands clochers. Du côté du sud, c'est le clocher vieux; du côté du nord, le clocher neuf; ils contiennent, comme l'indication le fait voir, l'entrée des deux escaliers descendant dans l'église souterraine. C'est entre eux que se trouve l'entrée principale de la cathédrale, formée par trois portes, donnant toutes les trois dans la nef centrale, disposition remarquable et même unique. Vient ensuite la grande nef, accompagnée d'un bas-côté simple, lequel se pour tourne le long des deux transepts, puis le chœur, autour duquel le bas-côté est double, et enfin le chevet de l'église, entouré par sept chapelles. La cathédrale du 11ième siècle ne devait en avoir que trois, comme la crypte primitive et comme les églises, voisines de Chartres, Saint-Père-en-Vallée, Saint-Cheron et Saint-Martin-au- Val. Ce nombre de trois chapelles à l'apside se rencontre presque toujours aux 11ième et 12ième  siècles; on pense qu'il avait rapport à la Sainte Trinité. Un peu plus tard, comme ici et dans un grand nombre d'églises, c'était le nombre sept qui était suivi, tant pour les chapelles des apsides que pour les fenêtres hautes du chœur; il symbolisait les sept esprits de Dieu, entourant la tête du Sauveur comme on le voit dans les représentations de l'arbre de Jessé.

Notons encore en passant, au sujet des chapelles absidales, qu'on en trouve quelquefois neuf, autre nombre mystique, et qu'enfin dans la cathédrale du Mans il y en a douze, en l'honneur des douze apôtres.

Les églises, pendant les premiers siècles, n'avaient pas de bas-côtés autour du chœur; ils apparaissent seulement vers le 10ième siècle, et ils ne sont plus rares au 11ième. Du reste, au XIIIe siècle, où les bas-côtés prennent plus d'ampleur, ils sont rarement doubles dans tout le pourtour du sanctuaire, comme nous le voyons ici. On peut penser que le maître des œuvres, voulant permettre à la foule nombreuse des pèlerins de circuler facilement dans cette enceinte, a, pour cette raison, diminué la grandeur des chapelles. Au 14ième siècle, lors de la construction de la chapelle de Saint-Piat, une des sept chapelles fut supprimée pour faire place à l'escalier qui y conduit.

La nef et le chœur ont seize mètres de largeur; cette dimension surpasse celle des plus grandes églises du moyen âge. Le chœur, sous le rapport de sa longueur, l'emporte aussi sur les autres cathédrales, et l'on n'a jamais été ici dans la nécessité d'empiéter sur le transept et sur la nef pour augmenter le chœur, ainsi que cela s'est fait dans plusieurs églises cathédrales et abbatiales.

A peu près au milieu de la nef on voit un labyrinthe, dont les circonvolutions en méandres en pierre noire se dessinent sur le sol de l'église. Son développement est de près de 3oo mètres; les Chartrains le nomment la lieue, le vulgaire lui donnant une dimension exagérée.

Ce labyrinthe et celui de la Collégiale de Saint-Quentin, beaucoup plus moderne, sont les rares exemples subsistant encore aujourd'hui d'un usage ancien sur lequel on n'est renseigné par aucun document contemporain. On croit généralement que cela avait rapport au pèlerinage de Terre-Sainte, si en vogue aux siècles des Croisades. D'autres renseignements les font regarder comme se rapportant aux maîtres des œuvres de l'édifice où ils se trouvent; leur adresse et leur science étaient assimilées aux talents merveilleux de Dédale. La pierre qui forme le centre de ce labyrinthe offrait une représentation qui nous eut peut-être livré un secret bien précieux; malheureusement, une Mutilation regrettable a effacé à tout jamais ce renseignement. Sur cette pierre était scellée une plaque de métal, en cuivre probablement, sur laquelle était figuré un personnage. D'après les clous de scellement et des contours indécis, cependant encore visibles, on peut, en y faisant bien attention, distinguer la silhouette d'un cavalier sur sa monture et se présentant devant un objet aujourd'hui méconnaissable, que je suis porté à regarder comme une porte. Est-ce le maître des œuvres arrivant au but désiré de l'achèvement de ses travaux? N'est-ce pas plutôt le pèlerin chrétien arrivant comme un voyageur devant la porte de la Jérusalem terrestre, image de la Jérusalem céleste?

Les voûtes qui recouvrent cette immense surface de la cathédrale reposent sur les points d'appui que lui fournissent les murs, renforcés par d'énormes contreforts, et sur cinquante-deux piliers isolés qui s'élèvent dans l'enceinte de l'église.

Ces piliers isolés affectent différentes formes et différents diamètres, suivant les parties qu'ils ont à supporter. Au centre de la croisée, il y en a quatre très volumineux qui semblent formés par un faisceau de colonnettes soudées entre elles et formant un massif unique; elles s'élèvent d'un seul jet jusqu'à la voûte et permettent de supposer, vu la masse considérable qu'elles contribuent à former, qu'elles auraient pu servir de base à une lanterne ou coupole s'élevant au milieu de l'édifice. Les piliers de la nef, ceux des transepts et une partie de ceux du chœur sont composés alternativement d'une colonne ronde, flanquée de quatre piliers engagés, de forme octogonale, et d'un pilier octogonal flanqué de quatre colonnes de forme cylindrique. A l'extrémité orientale du chœur les piliers sont uniques et continuent leur alternance octogonale et cylindrique. On remarquera que la rangée de supports qui forme les bas-côtés du chœur est interrompue de chaque côté par deux piliers, de - forme et de dimensions pareilles à ceux de la nef et d'une partie du chœur. Ces piliers supplémentaires sont destinés à soutenir les tours qui, du côté du Nord et du Midi, flanquent le chœur de la cathédrale.

Nous avons dit que ces piliers, soit isolés, soit composés, étaient disposés suivant le système d'alternance ; or il faut savoir que, soit pour la forme, soit pour la couleur, ce mode est une suite des habitudes de l'architecture romane.

Pour ce qui est de la sculpture des chapiteaux et des bases, des moulures, ainsi que pour tous les détails que nous offrent partout les divers membres de l'architecture, le vaisseau intérieur de la cathédrale de Chartres est entièrement de la même époque, c'est-à-dire de la première moitié du 13ième siècle. Les chapiteaux sont peu variés; ce sont des feuilles recourbées en forme de crochets et, quoiqu'ils soient tous variés, on ne s'aperçoit pas à première vue de leur différence. Combien la sculpture du 11ième et du 12ième siècle était-elle plus riche, plus variée et plus vivante! Les animaux fantastiques et l'élément humain tenaient alors une grande place dans la décoration monumentale Il y a cependant une chose où la sculpture chartraine du VIIIe siècle l'emporte de beaucoup sur celle des autres cathédrales : ce sont les clefs de voûte.

Quoique exécutée en pierre de Berchère, pierre fort dure et peu facile à travailler, chacune des clefs de voûte est ici très remarquable, et la grande clef qui reçoit le faisceau réuni des nervures du chœur à son extrémité Est est un vrai chef-d'œuvre. On remarquera de plus que c'est là seulement que s'est réfugiée la dernière trace de polychromie dans notre cathédrale; ces clefs, et une petite partie de la nervure, sont peintes et dorées avec un goût qui semble perdu aujourd'hui.

Le chœur a été entouré au 16ième siècle par une clôture en pierre, commencée par Jean de Beauce, architecte du clocher neuf. Il eût produit là aussi une autre merveille de goût, de finesse et de délicatesse s'il eût pu finir ce qu'il avait entrepris. Après lui cette clôture fut continuée jusqu'à une époque où, le style gothique n'étant plus en usage, on ne put lui donner la même originalité, ni pour l'architecture ni pour la statuaire. Cette clôture du chœur contient dans son intérieur une suite de chambrettes et de chapelles, aujourd'hui abandonnées; elles sont remplies de détails sculptés avec une extrême délicatesse. Il était impossible d’indiquer sur le plan ces petits réduits; la dimension de la gravure ne le permettait pas.

Nous avons dit plus haut que l'entrée principale de la cathédrale se trouve entre les deux clochers. Nous avons fait remarquer, en parlant de la façade occidentale, que les trois portes étaient primitivement en retraite de toute l'épaisseur des clochers ; c'est après la seconde travée actuelle que se trouve cet emplacement. L'ancien porche à jour ayant été détruit, on avança la nef vers l'Ouest, augmentant ainsi de deux travées la longueur de l'église. Néanmoins la face interne de chacun des clochers, se trouvant maintenant dans l'intérieur de l'église, ne put être appropriée d'une manière semblable aux autres parties de la nef. Il y a là une disparate qu'il eût été impossible de faire disparaître sans causer de grands dommages à ces faces de clochers; le moyen âge a renoncé à corriger cette irrégularité, et probablement les temps modernes en feront autant.

On voit sur le plan du clocher neuf (Nord) une porte percée dans son côté Nord; le clocher Sud en a une pareille dans sa paroi Sud, que la gravure n'a pas reproduite, parce qu'étant murée aujourd'hui elle a échappé au dessinateur. La partie basse, ou le rez-de-chaussée des deux clochers, servait primitivement de vestibule. Ce n'est que depuis une trentaine d'années qu'on y a établi des chapelles.

A l'extrémité et à l'extérieur de chacun des transepts il y a un vaste porche, dont nous aurons occasion de parler un peu plus loin. Contentons-nous de faire remarquer qu'ils donnent accès dans l'église, chacun par trois grandes portes. En avant de ces portes, on voit la base des piliers et des colonnettes qui supportent les arcades formant ces vastes portiques, l'une des choses les plus remarquables de la cathédrale de Chartres; plus en avant encore est l'indication de leur emmarchement.

Outre ces grandes et belles portes, qui livrent passage au public lorsqu'il pénètre dans ce monument, il y en a d'autres qui servent au service privé de l'église. En voici l'énumération : La porte de la sacristie;

Une petite porte, plus à l'Est, conduisant à une sacristie accessoire et de petites dimensions, portant le nom de chapelle des Sourds; Deux petites portes basses, percées dans le mur du chevet et conduisant, l'une dans le palais épiscopal et l'autre dans la bibliothèque du Chapitre, par de petites galeries pratiquées avec science et avec goût dans l'épaisseur du mur.

Enfin, deux portes ont été percées au 14ième siècle pour aller, l'une à la chapelle de Saint-Piat, au premier étage de cette construction, l'autre dans la salle capitulaire, occupant le rez-de-chaussée de ce même édifice; celle-ci est aujourd'hui murée.

Outre ces différentes portes qui desservent l'église, il y en a neuf pour des escaliers conduisant aux parties supérieures de l'église, aux galeries et aux combles.

Nous ferons remarquer, en terminant l'examen de cette planche, que les années et les siècles ont fort peu modifié la simplicité primitive de ce vaste monument.

Du côté du Nord, on a ajouté une sacristie au 14ième siècle. Elle est formée d'une grande et haute salle à deux travées, éclairée par de larges fenêtres à meneaux découpés avec élégance dans leur partie supérieure.

Du côté de l'Est, au commencement du 14ième siècle, les chanoines firent élever la chapelle de Saint-Piat, édifice considérable et à deux étages, qui contient la salle capitulaire au rez-de-chaussée et une chapelle au premier étage.

Enfin, du côté du Sud, est la chapelle de Vendôme, qui fut construite en 1413 par Louis de Bourbon, comte de Vendôme, pour accomplir un vœu qu'il avait fait à la Sainte Vierge. Boulliard prétend que sa statue et celle de sa femme étaient contre le mur en face de l'autel ; la description qu'il nous fait de ces sculptures nous fait penser qu'il faut entendre par là les deux statues de ce comte et de Blanche de Roucy, sa femme, qui se voient encore aujourd'hui contre la face extérieure de cette chapelle.

Cette chapelle a été construite, entre deux contreforts, en hors-d’œuvre de la cathédrale.

Le petit édifice que nous voyons indiqué au Nord au pied du clocher neuf contient le mouvement de l'horloge. Sa base est du 16ième siècle, et la partie supérieure, formant premier étage, date du commencement du 16ième siècle.

Les grandes et profondes citernes qui occupaient presque tous les angles rentrants de ce plan de l'église, et qui se voient sur les plans anciens, ont toutes été supprimées, à cause des infiltrations qui se produisaient dans la crypte et dans les substructions de l'édifice...

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EXTRAITS DE LA MONOGRAPHIE

DE LA CATHÉDRALE DE CHARTRES.

PAUL DURAND

EXPLICATION DES PLANCHES.

PLANCHE 1.

PLAN DE LA CRYPTE.

Quoique dans la table in-folio des planches ce plan soit indiqué sous le n° II, nous croyons devoir commencer par lui notre description, parce qu'il représente le fondement sur lequel repose tout l'édifice, et parce que ces parties inférieures et souterraines, plus anciennes que l'église haute, ont eu une grande influence sur les dispositions de celle-ci. C'est là, en effet, que se trouvent des restes considérables des fondations de la cathédrale antérieure à celle qui existe aujourd'hui et dont nous avons à nous occuper; c'est là que l'on peut étudier diverses questions d'antiquité et de construction qui ont déjà exercé la sagacité des antiquaires, et qui cependant sont restées obscures. Longtemps encore, probablement, les archéologues seront embarrassés pour expliquer certaines difficultés sur lesquelles on est loin d'être d'accord[1].

Il est à regretter que ce plan ne porte aucun signe, aucune marque, ni chiffres ni lettres, qui puissent servir de points de repère à celui qui l'examine ou à celui qui veut le décrire. Faute de ce secours, il nous sera difficile de nous faire comprendre facilement ; nous serons obligés de revenir à plusieurs reprises sur les mêmes points et d'entrer dans de fastidieuses explications. Que le lecteur veuille bien nous pardonner ces redites indispensables.

Jetons d'abord un coup d'œil général sur l'ensemble de cette planche.

Les parties blanches indiquent les vides, et les parties teintées celles remplies par des maçonneries ou par le terrain. Il sera bon de faire cet examen, en ayant en même temps sous les yeux la planche II, ou le plan au niveau du sol.

Il est indispensable, avant tout, de bien se représenter la forme de la crypte du 11ième siècle, parce que son plan a déterminé d'abord celui de l'église supérieure bâtie à cette époque, et, plus tard, a eu une grande influence sur celui de l'église du 13ième siècle.

Or, si nous faisons abstraction des constructions postérieures qui ont modifié cette église primitive, voici ce que nous trouvons : 1 ° Deux galeries latérales, partant des deux clochers situés à l'ouest; — 2° trois chapelles absidales, à l'est; les quatre autres sont du 13ième siècle; — 3° deux transepts; — 4° le martyrium ou confession, à l'extrémité orientale du terre-plein occupant le milieu de l'église; il est antérieur au XIe siècle.

Les deux massifs latéraux que l'on voit de chaque côté sont formés par les substructions des transepts de l'église du 13ième siècle ; comme ils n'existaient pas dans l'origine, aucune fenêtre de la crypte ne se trouvait obstruée, et l'intérieur de ce monument était .éclairé dans toutes ses parties, d'autant plus que le terrain avoisinant l'église s'est exhaussé par la suite des siècles.

Tel est, en résumé, l'ensemble de cette crypte, la plus grande que l'on trouve en France. Nous allons maintenant la suivre dans toute son étendue, ajoutant chemin faisant quelques réflexions sur les endroits intéressants et sur les particularités que nous rencontrerons.

L'escalier, d'une vingtaine de marches, partant au-dessous du clocher neuf (côté du nord), nous introduit dans la longue galerie qui suit le côté nord de l'église. A chaque travée, nous remarquerons des voûtes d'arêtes, sans nervures, reposant sur des pilastres engagés, fort peu saillants, terminés à leur partie supérieure par un tailloir extrêmement simple. Les fenêtres sont petites et en plein cintre. Ces caractères nous font reconnaître une construction du 11ième siècle, et sont conformes avec les documents historiques qui nous apprennent que l'évêque Fulbert fit bâtir cette crypte immédiatement après l'incendie de 1020.

La partie de cette galerie située au bas des marches est l'end roit désigné, dans les anciennes descriptions et sur les anciens plans, de la manière suivante : Lieux où demeurent les sœurs pour la garde des saints lieux.

Suivant l'historien Boulliard, « c'estoieit au commencement des hommes ecclésiastiques qui gardoient ce S. Lieu- lesquels couchoient  et levoient dans icelui et demeuroient en de petites chambres qui sont encores à l'entrée de la Grotte. Du depuis y furent mises des filles dévotes qui s'appeloient les filles des SS. Lieux-forts. A présent (1609) y a une seule fille, ou veuve dévote, qui a des servantes soubs elle, et gardent assiduellement ensemble les dicts - SS. Lieux, faisant leur perpétuelle résidence ès dictes chambrettes, dressées à cet effet. Elle est vulgairement nommée la Dame des SS. Lieux-fats, ou des Grottes, et a un fort beau revenu de fondation pour sa nourriture et entretenement. Aussi est-elle tenüe d'avoir le soing des orne mens de la dicte chapelle de Nostre-Dame, de fournir de tous ornermens, pour célébrer la messe, à tous les prebstres, quels qu'ils soient, qui vont chanter au dict lieu, de leur bailler pain et vin, et autres choses nécessaires à ce divin service. Je trouve par les anciennes chartres que les dictes personnes estoient commises à la garde des dictes Grottes aussi pour autres occasions, sçavoir : pour y recevoir les pellerins et malades qui y alloient en dévotion, comme on y ha toujours abordé de tous les coings du monde. Et, tant pour cette cause qu'autres jà dessus dictes, la dicte Grotte auroit été qualiifée l'hospital du S. Lieu-fort, comme appert par un tiltre du 3 octobre 1403, auquel sont nommées les sœurs du dict hospital en cette sorte : Perrine la Martinelle, Maistresse, Jehanne Laffîdée, Laurence la Verrière et Julliote la Herbert relie, sœurs de l'hospital du S. Lieu-fort, en l'église de Chartres. Cet hospital étoit pour recevoir les malades du feu sacré, qui couroit fort en ce temps-là, que l'on appeloit la maladie des ardents. Ces malades estoient retenus durant neuf jours pour faire leurs dévoctions, puis ils s'en retournoient guéris. »

Nous avons cité ces passages pour montrer l'importance que l'on attachait au sanctuaire de Notre-Dame-sous-terre, dont nous approchons. Il faut remarquer que les anciens auteurs emploient toujours l'expression de Grotte quand ils parlent de ce sanctuaire, ce qui est l'indice de traditions suivant lesquelles l'emplacement de la cathédrale était occupé par des grottes remontant à l'époque druidique. On ne trouve aujourd'hui aucun vestige de cette église souterraine.

Ces appartements, où demeuraient les sœurs pour la garde des saints lieux, étaient construits en bois ; ils se composaient d'une cellule à gauche et de six autres à droite. Il ne reste aujourd'hui presque rien de ces petites chambres, indiquées dans les auteurs anciens et figurées sur les vieux plans de la cathédrale, si ce n'est un système assez singulier de serrures et de petits guichets pratiqués dans les panneaux de la porte placée au bas de l'escalier, et qui indique qu'on ne pouvait pénétrer dans l'église souterraine, de ce côté, sans la permission de ces gardiennes.

Continuant à suivre notre route, nous passons devant les cinq fenêtres qui sont à gauche, en face desquelles sont des murs pleins, sans aucun ornement architectural. Dans l'une des premières travées, M. Lassus fit pratiquer une excavation horizontale d'environ deux mètres, s'enfonçant sous le sol de la nef de l'église haute ; on reconnut que c'était un massif de terre sans aucune construction ni excavation souterraine.

Après les cinq fenêtres dont nous venons de parler se trouve (à la sixième travée) une grande arcade ou porte, qui, avant le 13ième siècle, devait être une des entrées latérales de la crypte. Aujourd'hui, cette porte donne dans un corridor voûté, qui règne sous un des bas-côtés du transept nord de l'église haute et aboutit à un Escalier menant au dehors. Il faut remarquer que cet escalier est pratiqué dans l'épaisseur d'un contrefort, vice de construction qui est atténué par l'extrême résistance et par la dureté de la pierre dont la cathédrale est construite.

Après cette arcade on rencontrait, avant 185o, une grille et une porte en bois qui, au 17ième siècle, formaient la limite ouest de l'espace consacré dans la crypte au pèlerinage de Notre-Dame-sous-terre.

Les trois travées suivantes, la septième, la huitième et la neuvième, ont leurs fenêtres obstruées par l’emmarchement du porche septentrional; on aperçoit leurs contours sous l'enduit de maçonnerie et sous les peintures qui les recouvrent. Derrière la troisième de ces fenêtres bouchées il existe un corridor semblable à celui dont nous avons parlé un peu plus haut ; il est sans usage, et forme un souterrain ou une cave à l'usage de l'église.

L'endroit où nous arrivons ensuite n'a rien de particulier ni de remarquable sous le rapport de l'architecture. C'est à un autre point de vue qu'il mérite de fixer l'attention ; il a été pendant plusieurs siècles le point le plus important de l'église souterraine, parce que c'est là que se trouvaient le sanctuaire et l'autel du pèlerinage de Notre-Dame de Chartres, dont la statue était placée en ce lieu.

Remarquons d'abord que la dixième travée a subi une grande modification. Il y avait précédemment à cette place une fenêtre semblable aux autres; au 17ième siècle, le mur fut largement ouvert pour former une communication avec le dehors et donner accès au sanctuaire de Notre-Dame-sous-terre. Les architectes .qui firent ce changement laissèrent visible le haut de l'ancienne fenêtre. Plus bas, et sur les côtés, ils disposèrent la maçonnerie de manière à imiter une grotte taillée dans un rocher, afin de rappeler et de maintenir l'idée et le souvenir de la grotte druidique, dont on ne trouve cependant aujourd'hui aucun vestige dans la crypte, ainsi que nous l'avons dit.

En face de cette porte, et faisant aussi partie de la dixième travée, il y a un renfoncement pratiqué dans le terre-plein central : c'est la chapelle des Saints-Forts, Savinien, Potentien et leurs compagnons, premiers apôtres du christianisme dans cette partie des Gaules.

C'est dans la onzième travée que se trouvaient le sanctuaire et l'autel de l'antique pèlerinage de Notre-Dame de Chartres. Une tradition, dont l'origine se perd dans la nuit des temps, faisait remonter la statue de la Sainte Vierge tenant le divin Enfant sur ses genoux à l'époque druidique. Elle était accompagnée de la célèbre inscription : VIRGINI PARITVRAE rappelant la prophétie d'Isaïe : Ecce virgo concipiet et pariet filium. Pareille tradition existait en Orient : sur le mont Carmel, pays voisin de la Phénicie, il y avait, avant l'ère chrétienne, un antique sanctuaire dédié à la vierge qui devait enfanter et avec la même inscription.

Tout l'espace compris entre la septième et la onzième travée avait été orné avec beaucoup de luxe en l'année 1690. L'autel avait été refait et accompagné d'une balustrade en marbre, les murs revêtus de plaques de marbres variés et les voûtes enrichies de peintures, où, au milieu de rinceaux sur fond d'or, on voit encore des médaillons où sont représentées des scènes de l'ancien et du nouveau Testament.

Deux artistes chartrains, Nicolas Pauvert et Pierre de la Ronce, avaient exécuté les peintures, qui existent encore, quoique fort détériorées.

Quant aux marbres et aux autels de la Sainte Vierge et des Saints-Forts, ils ont été détruits à la fin du dernier siècle; mais la piété des Chartrains s'occupe depuis plusieurs années à rétablir ces lieux dans leur première splendeur.

Le musée de Chartres possède une ancienne et rare gravure du commencement du 16ième siècle qui donne une idée de l'ensemble de la décoration du sanctuaire de Notre-Dame-sous-terre tel qu'il était à cette époque.

Nous avons dit que la onzième travée contenait le sanctuaire et l'autel du pèlerinage. Le passage et la circulation auraient donc été interceptés si l'on n'eût pratiqué un couloir en perçant les murs sur le côté, comme nous le voyons sur cette planche. Nous suivrons ce passage, qui se courbe autour de l'autel et nous permet de passer derrière le mur transversal (non marqué sur notre planche) et de pénétrer dans la douzième travée.

Celle-ci, placée, comme nous venons de le dire, derrière le siège vénéré du pèlerinage, est aujourd'hui complètement obscure, parce que les constructions de la grande église du XIIIe siècle ont obstrué toutes les fenêtres. Cet endroit, et celui qui y correspond du côté du midi, ont subi de tels changements et de telles modifications, qu'il est fort difficile de se rendre compte de leur état primitif. Nous en sommes réduits à faire des suppositions, sans pouvoir rien établir de certain.

L'examen de ces parties, fait sur place, conduit à penser qu'il y avait ici un transept se reproduisant à l'étage supérieur dans la cathédrale du XIe siècle. Aujourd'hui cette partie carrée, dans laquelle est pris le corridor recourbé dont nous parlions tout à l'heure, est aménagée en caves et en magasins pour le service de l'église; il y a là aussi un réduit fort petit, entouré de murs qui lui sont propres, où sont percées des fenêtres garnies de barreaux de fer comme le cachot d'une prison.

Immédiatement après, à gauche, est une porte qui dans l'origine conduisait au dehors. Aujourd'hui, l'escalier que nous trouvons là conduit à d'autres caves et à des réduits du 14ième siècle, situés sous la grande sacristie, et à un second escalier menant à cette sacristie et au couloir par lequel elle communique avec la cathédrale.

Mais reprenons notre excursion sous terre. Nous voici arrivés maintenant à la partie semi-circulaire formant l'apside de la crypte.

La première chapelle, que nous rencontrons à gauche, est sous le vocable de sainte Véronique; elle sert aujourd'hui de sacristie pour le service de la crypte. C'est une adjonction construite au XIIIe siècle. Elle se trouve placée entre ce que nous regardons comme un ancien transept du XIe siècle et la chapelle suivante, qui est de cette même époque.

Les fenêtres sont grandes et en ogives; la voûte est renforcée par de grosses nervures carrées. Sur cette voûte et sur les murs sont des vestiges de peintures du 13ième  et du 14ième  siècle; elles sont fort détériorées, et les sujets ne peuvent plus se comprendre. On voit des hommes conduisant des chevaux encore assez visibles; sur des bandeaux tracés horizontalement on peut aussi distinguer des chevrons et des zigzags; sur les nervures, des cercles entrelacés; sur les voûtes, un semis de grandes fleurs de lis et de tours de Castille, et, au-dessus de l'endroit où se trouvait l'autel, un buste de Jésus-Christ bénissant, entre deux anges thuriféraires.

En face de cette chapelle, sur la droite du chemin que nous parcourons, il y a une porte par laquelle on descend dans une petite crypte plus basse et plus profondément enfoncée sous le sol.

Il faut examiner attentivement cet endroit. Il est très intéressant pour les archéologues, car c'est là que se trouvent les constructions les plus anciennes delà cathédrale, et tout porte à croire que plusieurs des murs de ce souterrain ont fait partie de substructions gallo-romaines appartenant à l'ancienne enceinte de la cité des Carnutes. Sur une portion notable de ces murs, la construction est en petit appareil accompagnée de bandes horizontales de briques larges et épaisses.

Ce caveau a été bien probablement le martyrium ou la confession des cathédrales qui ont précédé celle du 11ième siècle. Nous allons donner un aperçu des particularités qu'on y rencontre.

Il faut savoir d'abord que la porte par où nous venons de passer n'existait pas dans l'origine. On descendait dans cette petite crypte par l'escalier que l'on voit sur la droite de la gravure et qui communiquait avec le sanctuaire de l'église supérieure. Cet escalier et la porte que l'on rencontre vers le milieu de son parcours paraissent du 13ième siècle.

Il fut supprimé et muré dans sa partie supérieure lors des changements que subit le chœur de la cathédrale à la fin du siècle dernier. Au bas de cet escalier, à gauche, le pilier engagé dans le mur offre tous les signes d'une construction romane primitive; à sa partie supérieure est un tailloir orné de moulures feuilletées comme on en trouve dans les monuments du vine au 10ième siècle. Ce pilastre engagé, les deux piliers carrés isolés qui supportent la voûte, et la grosse colonne engagée qui est au milieu contre le mur ouest, sont attribués à une époque antérieure au 11ième siècle. On y remarque, en effet, un caractère architectonique qui n'existe qu'à cette époque. C'est une brique, quelquefois deux, placées verticalement çà et là dans l'appareil entre deux pierres de taille et accompagnées de joints fort épais. M. Alfred Ramé [2]a démontré que ces briques ainsi disposées n'avaient jamais été observées dans une construction postérieure ou antérieure au 10ième siècle, et que cette particularité, rapprochée de la forme particulière du tailloir, donnait ainsi la date précise de l'époque où avaient été construits les monuments qui offraient ce signe caractéristique.

Le mur plan devant lequel est la grosse colonne engagée est une construction gallo-romaine. II est formé d'une maçonnerie de moellons noyés dans du mortier, interrompue de distance en distance par des bandes de briques s'étendant horizontalement; cette construction peut remonter au 5ième ou au 6ième siècle.

Dans le mur circulaire qui est en face, du côté de l'est, sont creusées de grandes et profondes niches ou arcades en plein cintre, semblables à celles que l'on rencontre dans tous les monuments des époques primitives ; ce sont probablement des arcs de décharge.

Les voûtes et la partie supérieure des différents piliers de ce caveau ont été refaites à neuf et surhaussées dans le siècle dernier afin de leur donner une solidité capable de supporter le poids du nouvel autel et du groupe colossal de l'Assomption, placés dans le nouveau chœur de la cathédrale. Peut-être avant cette époque les piliers étaient-ils ornés à leur partie supérieure de sculptures, ou au moins de moulures, qui eussent pu nous fournir une indication précisant une époque d'une manière certaine. Ce caveau central, avons-nous dit, était le martyrium des cathédrales primitives détruites par les incendies ou par d'autres causes de ruine; mais cette ancienne destination était depuis longtemps tombée en désuétude, car la plupart des auteurs nomment cet endroit le Trésor.

De ce caveau central on passe, en allant à droite, dans un autre un peu plus petit, et l'on aperçoit en face, sur le côté ouest, un parement de mur où le petit appareil romain et les bandes horizontales de briques se montrent parfaitement conservés, ainsi que nous l'avons dit plus haut. C'est le seul endroit de la ville de Chartres où l'on voie ce système de construction, qui nous fait remonter peut-être jusqu'au 6ième siècle. Dans ce même caveau il y a une fosse où l'on ne peut descendre qu'à l'aide d'une échelle. C'était une cachette, où l'on pouvait, pendant les sièges ou les troubles si fréquents au moyen âge, déposer avec sécurité la Sainte-Châsse et les autres reliquaires précieux qui faisaient la richesse de la cathédrale et composaient le trésor de Notre-Dame. Cette fosse était alors recouverte d'une dalle, et l'entrée étroite qui nous introduit ici étant murée, il était bien difficile de pénétrer en cet endroit. Ce caveau communique aujourd'hui avec la crypte de Fulbert par la porte que nous avons prise pour y entrer, laquelle est située en face de la chapelle de Sainte-Véronique. Cette porte n'existait pas dans l'origine; les caveaux que nous venons de quitter n'étaient accessibles que par l'entrée donnant dans le sanctuaire de l’église haute.

Quand cette entrée fut supprimée par suite des travaux qui ont modifié le chœur, on perça grossièrement, par une trouée dans la muraille, le mur d'enceinte du martyrium afin de pouvoir y accéder; ce n'est que depuis quelques années, lorsque l'on fit ici une chapelle dédiée à saint Lubin, que l'on régularisa l'ouverture, que l'on plaça des marches et qu'on y adapta une grille qui puisse se fermer; mais, ne l'oublions pas, c'est une disposition entièrement moderne.

Reprenant la galerie circulaire, que nous avons quittée pour visiter le martyrium, nous trouvons après la chapelle de Sainte-Véronique (13ième siècle) une seconde chapelle dont la forme est différente. Elle est allongée, voûtée en berceau et terminée en cul-de-four; c'est une construction du 11ième siècle. Ses fenêtres sont petites et en plein cintre.

Au fond de cette chapelle, à gauche, il y a une très petite fenêtre qui est d'une époque antérieure; auprès on voit des briques debout dans les joints : c'est un reste d'une église antérieure. Les murs offraient, d'un côté, des scènes de pèlerins presque entièrement effacées et, de l'autre, des assises de pierre tracées en ocre rouge; on les a rétablies semblables il y a peu de temps, ainsi que les semis de fleurs sur la voûte, telles qu'on les voit sur la planche LXXII. Cette chapelle est aujourd'hui dédiée à saint Joseph.

La troisième chapelle, dite de Saint-Fulbert, est de celles ajoutées au 13ième siècle. Sa forme est polygonale; elle ne présente rien de particulier.

La quatrième chapelle, dédiée à saint Jean-Baptiste, est la chapelle qui se trouve dans l'axe de l'église; elle est du XIe siècle et semblable à celle de Saint-Joseph, dont nous avons parlé précédemment, et à celle de Sainte-Anne, que nous verrons tout à l'heure. Ce sont les trois chapelles faisant partie de la construction primitive; leur forme suffit sur le plan pour les caractériser et les faire reconnaître.

Entre la chapelle de Saint-Jean et la suivante on voit, au-delà de la cathédrale et plus à l'est, les parties inférieures de la chapelle de Saint-Piat, dont nous parlerons ailleurs.

La cinquième chapelle, dite de Saint-Yves, est du 13ième siècle, comme nous le reconnaissons à ses fenêtres en ogives, aux nervures de sa voûte et à sa disposition sur notre plan.

- La sixième est celle de Sainte-Anne; elle remonte au 11ième siècle, comme nous l'avons dit il y a un instant. C'est une des chapelles primitives.

La septième chapelle est la dernière de la partie absidale ; elle est du 13ième siècle, ainsi que nous le montrent ses fenêtres en ogives et ses autres accessoires de cette époque. Dans le coin, à droite en entrant, on trouve quelques vestiges d'une construction du 10ième siècle.

Ici finit la partie semi-circulaire de la crypte, et nous retrouvons, comme du côté opposé, une galerie droite, que nous allons aussi parcourir.

La première chose que nous rencontrons à gauche est une des entrées de l'église souterraine du côté méridional. La porte extérieure est ornée d'une arcade avec une décoration 'dans le style du 11ième au 12ième  siècle. Elle est accompagnée de deux colonnettes avec chapiteaux richement sculptés, surmontés d'un tore et d'une moulure garnie de dents de scie.


Vient ensuite un espace carré ayant formé, comme nous l'avons dit en parlant de l'autre côté, un transept primitif. Aujourd'hui, c'est la chapelle de Saint-Martin.

On a déposé dans cette chapelle les fragments de sculpture de l'ancien Jubé, détruit pendant le siècle dernier. Ce sont de précieux échantillons de l'art au 13ième siècle. Nous verrons plus loin (pl. XXXVII) les dessins et reproductions de plusieurs de ces fragments de la sculpture française au XIIIe siècle.

C'est dans cette chapelle aussi que se trouve un sarcophage mérovingien dans lequel avait été inhumé le corps de Chalétric, évêque de Chartres, mort au 6ième siècle (en 567).

On lit sur le couvercle du sarcophage une des plus anciennes inscriptions chrétiennes qui soient dans cette partie des Gaules :

+ HIC REQVIESCIT CHALESTRICVS EPISCOPVS CVIVS DVLCIS MEMORIA PRIDIE HONA; OCTOBRIS VITAM TRANSPORTAVIT IN COELIS

et sur laquelle on peut voir M. Edmond Le Blant, Inscriptions chrétiennes - de la Gaule avant le VIIIe siècle, I, p. 304 à 307.

Lors de la démolition de l'église de Saint-Nicolas-au-Cloître, portant aussi le nom de Saint-Serge et Saint-Bacche, on trouva sous le maître autel ce précieux et antique monument. Après avoir occupé divers emplacements, il fut déposé ici il y a une quinzaine d'années.

Continuant notre exploration, nous rencontrons plus loin, du même côté gauche, une chapelle carrée, disposée dans un endroit remanié à une époque assez rapprochée. C'est aujourd'hui la chapelle de Saint-Nicolas. Elle est en correspondance de symétrie avec l'escalier du côté du nord.

En face, sur le côté droit, dans le renfoncement qui pénètre dans le massif central, est la chapelle de Saint-Clément, où se trouve la peinture reproduite en chromolithographie sur la planche LXXI.

En cet endroit, nous rencontrons une barrière formée par une grille et par une porte en bois du temps de Louis XIII. Nous ne savons à quelle occasion elle a été placée là, car elle gêne la circulation dans les cérémonies qui se font sous terre.

Après cette porte il y a, à gauche, une piscine en pierre où l'on jette l'eau qui a servi à laver les linges de l'église. Au-dessus est une peinture à fresque du 12ième au 13ième siècle représentant la Nativité du Sauveur; Jésus-Christ, la Sainte Vierge et saint Joseph remplissent le tableau. Une petite draperie orne et complète cette peinture -dans le soubassement.

Viennent ensuite les fenêtres de l'église primitive, qui ont été bouchées par la construction du porche méridional. La première donne sur un souterrain dans lequel on accède par le dehors. La troisième est fort curieuse : c'est encore un de ces échantillons où les signes caractéristiques du 10ième siècle se manifestent à la vue. On remarquera qu'elle n'est pas de la même forme que les autres; elle est beaucoup plus petite et très étroite. Nous rencontrons plus loin, à gauche, une porte qui, comme du côté nord, entre dans un, corridor sortant au dehors par une porte pratiquée aussi dans l'épaisseur du contrefort, comme nous pouvons le remarquer sur le plan que nous avons sous les yeux. C'est la quatrième qui ait cette disposition. Le reste de cette galerie, semblable à celle du nord, présente à notre observation une belle cuve baptismale du 11ième au 12ième siècle. Elle est flanquée de quatre colonnettes surmontées de chapiteaux variés et très élégants. Des bancs en maçonnerie sont disposés le long des murs.

L'escalier où nous arrivons, au bout de cette galerie, tout à fait à l'ouest, débouche au bas du vieux clocher. En résumé, si nous examinons d'un coup d'œil cette belle crypte, nous reconnaîtrons qu'elle a la forme d'un fer à cheval allongé, formé par les deux galeries se réunissant du côté de l'est par une partie courbe; elle est accompagnée, avons-nous dit, de chapelles et de transepts, mais le noyau ou massif central est plein et ne contient pas de traces d'une ancienne nef.



[1] Avant d'entrer en matière, et pour rendre citerai pas à chaque endroit qu'ils ont éclairci justice à qui de droit, je dois faire connaître et expliqué; mais je préviens d'une manière dès à présent que les auteurs modernes qui générale ceux qui voudraient approfondir les m'ont été le plus utiles dans ce travail sont choses qu'ils trouveront dans les travaux de M. l'abbé Bulteau et M. Ad. Lecocq. Je ne les ces auteurs les meilleurs renseignements. [2] Voir Bulletin monumental de M. de Caumont ; année 1860.

 

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Publié le par Rhonan de Bar
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SAR J. PELADAN

LA DÉCADENCE LATINE : ÉTHOPÉE

LE DERNIER BOURBON

II

AME DE FONCTIONNAIRE

Le fonctionnaire est-il un homme ?

— « Pourquoi ne faites-vous pas un roman sur les moeurs politiques ? vous auriez des documents humains curieux et multiples, avec cette élection monarchique. »

Ainsi, après le dîner, entre les bouffées de cigarette, Palude, préfet de Typhonia, s'adressait à Nergal.

C'était un homme correct, un peu professoral d'aspect et croyant à sa dignité.

— « Un roman politique, moi, je ne le lirais pas », s'exclama la préfète, très jolie femme, de mise élégante, blonde et élancée.

— « A la vérité, cela est trop difficile puisque personne ne l'a tenté. Le Député d'Arcis ne me réfute pas. Un collectif a une histoire, l'individu seul a un roman : il faudrait donc raconter une ambition.

Voyez les Employés, la plus terre à terre des études de Balzac : elle tient sur Rabourdin et sa femme, héros et héroïne d'honnêteté. Mais le véritable héros politique, s'il n'est pas l'agitateur le Rienzi, le chevalier — l'O'Connel —, est l'homme d'Etat.

Vous souvenez-vous de Z. Marcas, cette brève nouvelle de Balzac ? sans doute le plus grand des romanciers avait d'abord conçu un livre entier ; il n'a pu manier le sujet jusqu'au point esthétique. Le sentiment inné de l'homme, envisage comme inintéressant tout ce qui n'est pas humainement général.

Supposez Marcas amoureux, travaillant à conquérir par la politique une fiancée; voilà le roman. La politique n'est qu'un moyen, une forme véhiculante des idées les plus diverses. Chaque fois que j'ai rencontré un politicien c'est-à-dire un homme d'administration ou de gouvernement, j'ai trouvé un quelconque. Action ou geste ne prennent leur signification que du mobile. Or la politique considérée intrinsèquement s'appellera l'art ou la science du fait; et le fait en soi n'appartient qu'à la vie phénoménale.

Tel qu'on le pratique aujourd'hui le politicisme, semble jouer des intérêts personnels avec des cartes collectives, rien de plus. »

— « Vous ne connaissez pas le pays où vous êtes, cet Enclos-Rey où l'enfant confond en sa prière.

Dieu et le Roy, Henri V et le Pape, ni ces loges maçonniques où des ouvriers naïfs qui n'ont jamais lu que le journal jurent de venger Jacques de Molay.

Au-dessous de ces deux fanatismes, il y a encore l'obscur idéal de justice qui s'agite au coeur du peuple. »

— « Le peuple veut l'égalité qui est la négation de la justice. »

— « C'est sa façon de la comprendre. »

— « Dites plutôt que c'est l'hypocrisie de son espoir, il y a deux choses à différencier chez le peuple : ses besoins qui sont respectables, ses notions qui ne valent pas même le rire. Au lieu de se cantonner dans la réclamation de ses besoins, il veut l'illusion de participer au pouvoir, d'en faire partie, et les illusions de tout temps se sont payées très cher; il veut être l'Etat et il redevient le corvéable. Je gage que votre portier n'échangerait pas son bulletin de vote, son trente-six millionième de pouvoir pour plusieurs louis, — et moi j'offre tous mes droits de citoyen à qui sera assez niais pour les ramasser. »

— « Vous êtes un réfractaire intellectuel, et la société agit par enrégimentement régulier. »

— « Non, je suis un Esprit, et le peuple est une âme; esprit j'ai percé les fantasmagories sociales, et j'ai prudemment transporté ma sensibilité hors de l'atteinte des événements; j'ai mon au-delà de Religion, de Philosophie, de Magie ; sans cela, je m'élancerais comme les autres à la curée des contingences et des réalités. Or vous avez fermé toutes les baies, le peuple ne voit plus le ciel, ne sent plus les souffles bienfaisants d'aucune idéalité ; il se rabat sur les satisfactions immédiates, et comme on ne peut pas les lui donner, il se révolte, et survient le désordre inévitable, fatal. La démocratie est semblable au maire d'une ville qui dirait à ses administrés : « Citoyens, vous êtes trois mille, je n'en puis nourrir que trois cents : que les dégourdis se montrent et passent sur les autres. » Alors, ceux parvenus à s'attabler, forcés de défendre leur part contre les deux mille sept cents évincés, n'auront aucune paix ni aucune pitié; et la table sans cesse au moment d'être renversée, ne sera réconfortante pour personne. La bourgeoisie est attablée depuis un siècle, le peuple envahit la salle, et n'ayant pas assez de place, il renverse la table et même  l'édifice. La vraie question ainsi se pose : comment nommer celui qui excite et débride des appétits qu'il sait ne pouvoir satisfaire ? un inconscient ou un méchant.

Or, qui donc depuis Robespierre jusqu'à Ferry a été assez niais pour croire possible la satisfaction  de tous les appétits déchaînés? L'histoire, envisagée à perte de vue, enseigne que l'équilibre des Etats se base non pas sur une impossible répartition des biens, mais sur la renonciation volontaire d'une partie des ayants-droit; cette renonciation aux biens matériels ne s'obtient que par la culture de l'au-delà dans les âmes. Or, votre démocratie a ramené violemment le regard humain vers la terre : il la bouleversera. »

— « Considérations d'écrivain ! La France se divise en deux partis, ceux qui vivent du gouvernement et le maintiennent, ceux qui n'en vivent pas et qui l'attaquent.

Or la République étant la forme politique la plus « loterie pour tous », la plus propre à la multiplicité des emplois, est mieux appuyée que la Monarchie, donne satisfaction à un plus grand nombre et permet à n'importe qui de rêver les hauts emplois, comme avant on rêvait le Paradis. »

— « Avec cette constatation — car on ne peut pas appeler cela une théorie — quelle est votre opinion politique ? »

— « Mon traitement, mon logement, la situation prépondérante, où je suis. »

— « Votre opinion, c'est votre intérêt ? »

— « Croyez-vous que personne au monde en ait d'autre ?»

— « OElohil Ghuibor... »

— « OElohil Ghuibor n'est pas un citoyen, c'est un Saint-Bernard échoué parmi des butors, c'est un revenant du plus lointain passé : il est aux doctrines modernes identique à une armure du XIIIe siècle en face du fusil Lebel, c'est un homme de musée. Oui, on devrait le montrer et l'expliquer : « voici un cerveau du temps de Saint-Louis... » Au reste, vous ne voyez que des théories dans la politique ! vous, ne tenez jamais compte de l'administration. Vous la jugez sans aucune valeur... Oh ! je le sais; mais s'il vous fallait administrer un département, vous verriez qu'il y a là l'exercice de facultés spéciales et nécessaires, quelle que soit la nature du pouvoir central... Eh bien, la politique, c'est de l'administration centrale, et en grand, voilà tout. »

— «Vous faites de la théorie comme M. Jourdain, mais vous en faites, mon cher préfet, chaque fois que vous agissez en forme administrative. Si l'art vient à passer, vous l'appliquerez dans votre département et vous agirez comme athée et persécuteur. »

'— « Non, le persécuteur est celui qui oppose sa passion à une autre passion ; or, je suis indifférent aux événements tant qu'ils ne me lèsent pas, persuadé que l'inextricable réseau des petites causes voile toujours la vraie cause à notre esprit. Voulez-vous une définition de la politique? l'art du meilleur parti de toute circonstance publique à un but privé. »

— « Vous vous calomniez ; la politique pourrait s'appeler l'éthique collective; et raisonnant du miscrocosme au macrocosme, c'est-à-dire de l'homme à l'humanité locale et ethnique : cet art ou cette science, à votre choix, sera la meilleure panification de la vie pour le plus grand nombre. Or de même que l'homme s'élève par sa préférence des mobiles héroïques, ainsi la nation sera grande suivant qu'elle poursuivra des objectifs plus hauts. »

« Tout gouvernement s'impossibilise sans une religion d'Etat, ou pour ne pas exclure notre temps de la démonstration — sans athéisme d'Etat. Ce qui constitue un peuple, c'est sa morale, qui elle-même  se reflète dans son culte. La constitution du pays dépend de la religion comme le caractère de l'individu se subordonne à sa philosophie: peuple sans religion, peuple sans morale, partant sans moeurs,  partant sans devoirs. Le tribunal et la gendarmerie deviennent aussitôt la loi du plus fort et non du plus juste. Il n'y a alors ni bons ni méchants, mais vainqueurs et vaincus ; la civilisation s'obscurcit, une barbarie commence d'un moindre avenir que la horde d'Attila. »

— « Théocratie, alors? » s'écria Paludé.

— « Eh ! croyez-vous donc qu'il y ait jamais eu d'autre civilisation que la théocratie? Les cinq mille ans de l'histoire orientale et les dix-huit siècles qui précédèrent le nôtre prouvent que nous tournons actuellement, prétendus positivistes, le dos à l'expérience.

Ce qui permet aux Latins de se traîner, encore un peu, c'est un reste de vieilles et excellentes moeurs qui survivent, quoique affaiblies, à l'écroulement des institutions. Oh ! on a trouvé la sape invincible en son effet : l'instruction laïque et obligatoire.

On y ajoute l'usurpation de la femme aux emplois masculins c'est-à-dire l'opération de déclassement sur tout le peuple, et l'autonomie domestique de la femme. Quiconque lit peu et mal est un prochain révolté, et ces femmes qui envahissent les administrations ruineront l'équilibre antique du foyer; ce ne sera plus l'épouse, mais l'associée de l'homme. Un salut nous reste : la raréfaction des naissances. Les cours boursouflaient l'orgueil du Roi et l'appelaient Soleil; les collèges électoraux fomentent l'infatuation du peuple et le nomment souverain. Le courtisan d'aujourd'hui se prosterne devant une chambrée d'ouvriers qui exigent de pires bassesses que le monarque d'autrefois. Les contributions directes ou indirectes ne prennent-elles plus que la dîme? Quelle corvée de jadis équivaut au service militaire? Quelle loi plus féroce que celle sur le vagabondage ?

Le pauvre faisait partie de l'ancien monde, il y avait sa place; devant nos lois c'est un criminel. Seulement l'âme humaine paraît tellement faite que le poids du joug ne lui pèse plus, dès que ce joug pèse sur l'épaule générale; les Français se laisseraient couper les oreilles sans mot dire, s'ils étaient sûrs de les voir absentes des têtes concitoyennes. »

— « Vous êtes assommants l'un et l'autre, « s'écria la préfète ; » je voudrais oublier un instant que je suis femme de fonctionnaire. »

— « Ma chère, » dit l'époux, « vous l'oubliez aisément et si l'art vient à passer et à s'exécuter, je suis certain que mes agents vous trouveront dans

l'autre camp. »

— « Ce qui vous servira aux yeux des catholiques, mon cher, ne faites donc pas l'hypocrite! »

— « N'est-ce pas curieux», reprit M. Palude en s'adressant à Nergal, « que moi, sceptique endurci, je sois fils d'une paysanne de Provence, qui heureusement ne lit pas les journaux; sans quoi j'aurais quelque jour sa malédiction, tant elle est religieuse et monarchiste. »

— « Ah ! laissez votre politique ; de grâce revenons aux choses intéressantes. Si captivée que j'aie été par la course de taureaux, ces obsèques fabuleuses, dix mille personnes accompagnant à la gare le cercueil de El Cocolo l'histrion, me stupéfient, ils n'en auraient pas fait autant pour Fléchier, Sigalon... »

— « Ni pour Fabre d'Olivet qui fut de leur zone.»

— « Le Typhonien naît ennemi de toute intelligence, il grandit en haine de la beauté et de la science, et si Dante avait eu Typhonia pour Ravenne, les enfants l'eussent assommé à coups de pierre. Quand Pradier, ce sous-Praxitèle, passait en veste de velours bleu, on le huait. Il y a bien de la canaille en France; aucune plus méchante, plus féroce, plus sauvage que la canaille typhonienne. »

— « Vous avez vécu parmi eux ; si élevé à Lyon ou à Lille, vous en diriez autant des Lyonnais et des Lillois. »

« Voulez-vous ma théorie? » reprit le préfet. « Il n'y a pas de principe, il n'y a que des faits et un seul englobe toute civilisation : la régularité. Un pays n'est pas bien ou mal gouverné parce qu'il se trouve en monarchie ou en république, mais suivant qu'il est administré avec soin. Le débat des idées, des doctrines, ne concerne que le papier et l'imprimeur, du moins pour notre race et notre temps ; l'honnêteté du fonctionnaire identique, à celle du soldat, s'appelle la consigne. Le pouvoir central décrète-t-il l'expulsion des religieux, je l'exécute ; s'il décrétait un mois après leur rentrée triomphale, je l'exécuterais semblablement.

Le bras ne délibère pas, il obéit à la tête et ainsi accomplit son devoir de bras. »

— « Autant dire, » s'écria Nergal, « que l'humanité se divise en administrée et administrante d'un côté, et quelques cerveaux indépendants qui méprisent à l'écart. »

— « Ceux-là, mon cher Nergal, ne comptent pas pour leur temps ; l'avenir seul bénéficie du génie présent. »

— " Hein ? quelle âme celle du fonctionnaire, » fit la préfète en offrant une tasse de thé au romancier qui conclut :

— « Le monde latin a été décapité par l'égalitarisme, et la France n'est plus que poumons et ventre, sans tête. »

LE DERNIER BOURBON. J.PELADAN
LE DERNIER BOURBON. J.PELADANLE DERNIER BOURBON. J.PELADAN

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Publié le par Rhonan de Bar
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SAR J. PELADAN

LA DÉCADENCE LATINE : ÉTHOPÉE

LE DERNIER BOURBON

AVEC UN ARGUMENT.

ARGUMENT

Sur la couverture du Vice Suprême furent annoncés, en 1884, l'Oarystis parisien et l'Enclos Rey.

Le premier est devenu à l'exécution : A Coeur perdu.

Voici le second sous le titre du Dernier Bourbon.

La XIIe persécution contre les chrétiens, si curieuse par les formes semblablement légales de l'attentat et de la résistance, a été la première et la plus forte impression sociale de l'éthopoète.

Nul doute que l'Enclos Rey ou le Dernier Bourbon écrit à l'époque où le fut Vice Suprême (81-82), n'eût vibré d'un tout autre accent que le roman d'aujourd'hui.

Les spectateurs de ces scènes indicibles, les ont presque oubliées, leur indignation est morte, l'habitude opère même sur le plus vif souvenir. L'auteur n'a pas oublié, certes, mais trop d'autres abominations, trop d'infamies se sont succédé, pour qu'il retrouve maintenant le primesaut fanatique et indigné.

Tant que vécut son auguste père, le chevalier Adrien Péladan, le Sar ne pouvait dire, sans le blesser, la vérité et son mépris sur le comte de Chambord ; il devait aussi garder la marche qu'il s'était assignée, et peindre sa fresque en suivant les cartons.

Il y a très peu de fantaisie ou d'invention propre dans le Dernier Bourbon ; les faits, les personnages, les noms eux-mêmes à part une douzaine sont  exacts.

En lisant les épreuves, il a paru que les personnages étaient insuffisamment modelés, mais en bonne foi, ce flou n'est-il pas la caractéristique des médiocres militants, des Huss, des Lapert, des gentilshommes et des avocats de province.

Chatironner d'un trait ressenti, modeler, motiver, particulariser un Mérodack, un Nébo, un Samas, l'art le commande; mais le quelconque, devient caricatural, s'il est minutieusement traité.

César Birotteau est une création admirable, seulement on appelle ce procédé : l'héroïsation.

Homais ne ressemble pas plus au voltairien commun que le dragon tué par saint Georges ne ressemble au caïman.

Il y a un ennui indicible à créer de vaines ou méchantes gens, semblable à celui de les fréquenter.

Est-ce une aristie de l'homme ?

Homère de Balzac sut réaliser Louis Lambert et Camusot, Séraphita un ange et les notaires du Contrat de mariage. Voici des arguments pour ceux

qui ont voulu enterrer la décadence latine, sous l'Amphithéâtre des sciences mortes, et qui maintenant vantent le théâtre de la Rose+Croix pour nier l'Amphithéâtre.

Une oeuvre ne se défend que par une autre oeuvre.

La preuve de la puissance littéraire, sera toujours la variété.

Le goût de l'auteur ou son impéritie l'éloignent des peintures banales et des types courants; ne doit-il pas, sagement s'interdire les occasions de péché esthétique.

Il n'a plus à donner que la Lamentation d'Itou où le lyrisme domine et la Vertu suprême qui fait pendant au Vice suprême, pour avoir tenu la promesse des quatorze romans.

L'éthopée finira ainsi ; non pas la Décadence latine, qui se continuera sous une nouvelle forme, l'oestrie.

Donner une esthétique avant l'oeuvre qui la manifeste serait oiseux : on indiquera seulement la bifurcation de l'oeuvre.

Considérant d'abord Balzac, comme le plus grand et le vrai maître de ce temps, Le Sar l'a suivi; il ne lui appartient ni de se louer, ni de se blâmer.

Wagner lui est apparu plus grand que Balzac ; il l'a suivi encore.

Au temps de juger Babylone et La Promethéïde, Orphée, Le Mystère du Graal, Sémir amis, le Fils des Etoiles.

L'auteur croit avoir trouvé une forme d'art, qui permet d'inscrire encore LA DÉCADENCE LATINE. — XVe volume sans mentir à l'œuvre accomplie, ni rééditer les défauts déjà vus.

Puisse-il rencontrer quelquefois la même honnêteté de lettres qu'il a toujours manifestée.

 

SAR PELADAN.

LA DÉCADENCE LATINE : ÉTHOPÉE

DOUZIÈME ROMAN

LE DERNIER BOURBON[1]

I.

AU-DESSOUS DES BÊTES

 

"Il y a, dans l'espèce humaine, des, individus aussi inférieurs aux autres que le corps l'est à l'âme et que la bête l'est à l'homme" (ARISTOTE).

 

C'était un de ces dimanches de juillet où la cessation du travail quotidien et le feu de l'atmosphère se combinent pour créer en Languedoc, quelques heures d'Orient.

Un ciel sans nuance, sans nuage, étendait son dur outremer, comme un immense vélum neuf, au-dessus de la ville, éblouissante et torpide.

Du pavé aux murs, la lumière réverbérée jaillissait; et des formes harassées de chiens haletaient dans l'ombre courte et oblique des porches.

Une heure après midi sonnait successivement aux horloges, heure de sieste et de digestion lente au plus frais des maisons. Cependant, de minute en minute de petites gens endimanchées, ouvriers et commis, surgissaient, prenant tous la même direction, gais, animés, malgré la dissolvante chaleur. Ils s'interpelaient, criards et gesticulants, et dans leur patois hurlaient « Vivent les boeufs ! »

Au tour de ville, ceinture de boulevard qui entoure Typhonia[2], chaque rue versait de nouveaux groupes, des femmes âgées, des vieillards conduisant des enfants par la main, des familles entières, des pensionnats. On eut dit la bestiale foule d'une fête nationale allant à des revues ou à des régates.

Du côté de la gare, un flot de gens à gibecières à jumelles en bandoulière, tout un train venait augmenter le défilé et s'y fondre, et les Typhoniens se

rengorgeaient fiers de voir l'étranger accouru. Cette houle humaine vint battre les grilles de l'énorme amphithéâtre : comme si les vingt mille places du mauvais lieu romain ne devaient pas suffire à l'empressement des Barbares.

A l'écart, un jeune homme brun, vêtu de blanc, regardait, appuyé aux grilles, comme s'il dénombrait les arrivants, et par instant, sans quitter la foule des yeux, il mâchait quelques mots de violente humeur, au grand ennui de son compagnon, plus jeune et visiblement sympathique à ce peuple.

— « On ne pourrait rien tirer de cette canaille, rien, entends-tu Marestan [3]» disait le contemplateur.

— « Tu te trompes : leurs passions sont violentes mais ils prennent, à ce que tu appelles des barbaries, une combattivité qu'ils emploient noblement à l'occasion…... Ce peuple-là a saisi le fusil, quand la municipalité protestante faisait enlever les croix de mission.... Chaque lieu a ses coutumes ; et tu ne sais pas encore le dramatique poignant, la plastique admirable de ces courses.

— « Tu n'es qu'un poète ou qu'une femme : tu vibres au lieu de penser, provençal, patriote de clocher, presque aussi détestable que le citoyen de

frontière ».

Celui qui biffait si aisément de dédain la notion de patrie et se révélait penseur, au cours d'une conversation banale ressemblait à un oriental. Malgré la douceur de ses grands yeux aux paupières lentes, son visage encadré de cheveux noirs et d'une barbe déjà abondante accusait un âge différent au moral des vingt-cinq ans physiques. La catégorisation primordiale d'un être ressort de sa faculté abstractive. Cette foule représentait pour le comtempteur des nationalités non pas un accident pittoresque, mais un douteux moyen de réaliser une idée. Il pesait en esprit

l'application des forces inconscientes qui grouillaient là, devant lui ; comme un ingénieur devant une chute d'eau, un confluent de rivière, estimerait le dynamisme, son application et son transfert.

L'interlocuteur, presque imberbe, présentait l'extériorité du rêveur, soumis aux continences, s'élevant sur le plan esthétique, sans atteindre la région sereine du concept : pour lui la vie devait représenter des émotions plus ou moins nobles.

— « Que faire de cette race qui concilie la messe et le cirque, à la fois païenne et chrétienne ; j'ai vu ce matin, à la grand'messe, plusieurs de ceux-là qui attendent, l'ouverture du jeu sanguinaire.

« Ah ! le catholicisme a oublié, dans sa charité, l'animal. Sept siècles plus tôt, Siddartha avait dit à son disciple : « Ne tue ni ne blesse aucun être vivant » .

— « Tu oublies ton dessein qui n'est pas de douceur, il te faut des soldats, il te faut des courages et des brutalités, » répliqua le Provençal.

— « Je ne peux pas être entendu de ces êtres ; les habitudes de ma pensée m'éloignent trop de l'expression qui leur convient. »

— « La plus grande difficulté est autre ; tu n'aurais aucun prestige à leurs yeux : tu n'es ni riche, ni titré: ce peuple-là, comme tous les peuples, n'écoute en politique que ceux qui, ayant bien mené leurs intérêts, lui paraissent habiles ou les descendants des anciens seigneurs. »

— « Le Brahme ne doit jamais paraître parmi l'action; il conçoit, il dirige, il inspire; mais il parle par le bras du Kchatrya, quand la parole ne traite pas du Divin. »

— « Ni le prince de Courtenay[4], ni Balthazar des Baux ne voient dans la politique autre chose qu'une obligation de race. Ils vont au cercle royaliste, en temps de paix comme ils prennent du service en temps de guerre, pour l'honneur de leur nom ; ils deviennent députés comme officiers, par ressouvenir éloigné du rôle ancestral ; aucun ne voit plus loin que l'éclat ranimé de son blason; Frosdorff les fascine non pas le Vatican: ce sont gendarmes du roi et non chevaliers de l'Eglise.

« A Typhonia, un seul te comprendra, OElohil Ghuibor ! Celui-là, voix clamante dans le désert monarchique est un auguste illuminé, respecté mais écarté du parti, éloquent comme un nabi, vertueux comme un moine, implacable comme un dogme, sublime pour qui le regarde en spectateur, ingénu pour ceux qui penseraient le suivre ; mystique de l'autel et du trône, enfermé dans les formules des de Maistre, des Bonald, des Saint-Bonnet. »

— « Ne m'as-tu pas dit qu'il était affilié au Temple? »

— « Oui, il appartient à la néo-Templerie des Genoude, des Lourdoueix, qui échoua par la pusillanimité du clergé et la mauvaise volonté de la comtesse de Chambord. »

— « Pourquoi les derniers Roses-Croix ne se sont-ils pas unis aux Templiers ? Simon Brugal reste seul, n'est-ce pas, avec le Docteur Phégor, de la branche de Toulouse, qui comptait, il y a trente ans, les vicomtes de Lapasse, les Arcade d'Orient, les Aroux, les Antares, les Brugal? »

— « Les Roses-Croix étaient gnostiques, alchimistes; leur recherche de la vérité inquiétait le catholicisme littéral et strict des Templiers. Les deux courants ne pouvaient se fondre qu'entre les mains d'un Grand Maître capable de balancer équitablement les libertés rosicruciennes, l'individualisme qui les inspire et les obligations templières.

« Le Temple présente les qualités et défauts de la Compagnie de Jésus, il prend sa puissance du collectif ; La Rose-Croix met sa force dans l'individu.

— «Au fond, interrompit Mérodack[5], l'un se subordonne à l'Eglise et l'autre s'associe seulement. Le Templier apparaît exclusivement moderne et chrétien : le Rose-Croix date de plus loin, il complique ou complète la notion de reliquats orientaux. Ils sont aussi différents que le prêtre l'est du Mage. La pensée du premier borne son expérience à l'évolution évangélique ; le second pèse sa décision d'une façon  osmique, oecuménique il fait la preuve du présent par l'équation du passé. Tout principe religieux s'inspire de la démocratie et tout principe philosophique de l'Aristie. L'équilibre du monde repose  entier sur une simple formule; le prêtre simple exécutif du mage, son incontestable supérieur.

« Un prêtre peut être patriote, partial, puisqu'il officie la sensibilité dans sa plus haute orientation; le Mage qui épouserait les passions locales ne mériterait que le poison justicier.

« La propagation de la Foi ne se mêle-t-elle pas ignomineusement à ces vilenies nommées intérêts coloniaux? Un Lavigerie apparaît agent français, il prétend apporter la vérité, et il n'amène avec lui que la servitude. Derrière le missionnaire, il y a le soldat voleur et tueur et l'Eucharistie, ô profanation ! s'enveloppe du drapeau. La conversion d'un Hindou coûte en moyenne vingt-cinq mille francs à l'Angleterre, et ne représente pour elle qu'une hypocrisie nécessaire, à son goût de respectabily. Le Mage dévoué non à un pays, à une race mais à la Justice

incrééé barrerait la route à Lavigerie comme au clergymann, au nom de la seule doctrine des honnêtes gens, l'humanisme. Quiconque préfère quelqu'un ou quelque chose ou soi-même à la justice, est un méchant.»

On ouvrait les grilles et une clameur soulagée s'exhala de la foule, suffoquée sous le soleil. Des poussées violentes suivies de cris, de jurons se produisaient.

Les Typhoniens appellent esquichade le fait d'écraser quelqu'un en l'acculant à un mur, et la perfection de ce jeu consiste à agir sur une grappe

humaine, à la renverser ou l'aplatir à l'instar de capucins de cartes. Quand il y a des femmes et des enfants en jeu, leur barbarie exulte, aux pleurs et aux cris.

— « Pourquoi se bousculent-ils? craignent-ils de manquer de place? » demanda Merodack.

— « Ils veulent tous les places d'ombre, » répondit Marestan; « quand la course commence, les deux tiers de l'hémicycle sont de la pierre ardente et il y a des insolations et des apoplexies. »

— « Puisse mourir ainsi, sans confession, quiconque se plaît à l'infamie espagnole ! » — « Eh ! prends garde et vois ! » dit Marestan, en montrant à l'écart de la foule, entouré d'un état-major bruyant de félibres, Frédéric Mistral, ce comte de Provence, plus légitime que ceux du passé puisqu'il incarne l'âme de sa terre et plus coupable aussi de pactiser avec les infamies de sa race.

— « Encore un patriote, encore un que déforme la passion locale, moins illogique que celui qui épouse la géographie politique, mais encore inférieur. Ce poète catholique qui dédie un poème à l'ange Gabriel n'ignore pas qu'il est en état d'excommunication majeure ; mais le provençal obscurcit en lui le chrétien.

Toute passion contraire à la justice, est un vice; et la passion du sol et de la race s'élève à la négation de toute justice.

« J'ai vu un colonel qui avouait avoir brûlé vifs six cents femmes et enfants, dans les gorges de la Chiffa. Devant mon indignation, il dit seulement :

« C'était pour la Patrie ! »

 « Ainsi la Patrie transfigure en une vertu le plus grand crime. »

— « Mais la religion », s'écria Marestan, « que tu défends par-dessus tout, n'engendre-t-elle pas ces mêmes horreurs ? la plupart des guerres ne sont-elles pas nées de la foi ? Le catholicisme a jeté les statues païennes dans le Tibre et ensanglanté l'Espagne et les Flandres. Torquemada te dirait simplement :

« C'était pour la Foi ! »

— « Crois-tu que j'estime complète en son expression la religion qui n'enseigne pas la douceur envers les animaux ? Saint-Grégoire, l'iconoclaste, a été un barbare au même titre qu'Omar; mais si tu cherches

où s'allume la torche qui brûla la bibliothèque d'Alexandrie, comme celle des auto-da-fé, tu verras le foyer d'enfer : la patrie arabe, la patrie espagnole, toujours la patrie, c'est-à-dire l'Antéchrist. »

— «Mais que veux-tu mettre à la place de la nation ?»

— " L'Humanité ! vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà ! Qu'on cesse de laisser Pascal aux mains des lycéens si on veut leur enseigner que la définition du bien, c'est nommer son pays et que l'imbécillité commence à la frontière.

« L'Etat est libre-penseur ! Eh bien ! Je pense que la qualité de Français ne signifie rien devant la raison, non plus que la qualification étrangère: contre l'éternelle vérité, il n'y a pas de drapeau ni de latitude.

J'appelle vertu et mérite, ce qui vaut ce nom pour tous, toujours et partout ; et, vice et délit, ce qui paraît tel à l'universalité intelligente. L'homme qui viole, s'appelle un monstre, qu'il soit uhlan, horse-guard ou zouave. Voler au Palais d'Eté un bijou sera une gloire et voler un pain, par défaillance, déshonneur! »

— « Voilà Samas[6] », s'exclama Marestan, et il alla à un très jeune homme, qui lisait le nez sur son livre.

— « Merodack, voilà un de tes frères » !

Samas leva son beau regard sur Merodack et celui-ci,

séduit et charmé par le rayonnement de cette intelligence :

— « Avec de tels yeux on a une belle âme ! »

— « Il faut éteindre ceci, pour sauver cela » dit le jeune homme d'une voix sombre.

— « Comment ?» fit Merodack n'osant comprendre.

Alors, simplement, Samas sortit de sa poche ses lunettes aux verres épais, aux verres d'aveugle.

— « Je passe le conseil de révision dans six mois » ! Merodack pâlit et tendant ses deux mains :

— « Eteignez donc l'éclat que Dieu mit dans vos paupières mais restez pur, restez libre pour le jour où vous verrez se ternir aussi jusqu'à disparaître ces couleurs homicides que les peuples agitent au-dessus de leur déraison. »

— « Quel espoir de triomphe ?»

— « La Toute-Puissance du Verbe par qui toute chose a été, est et sera. »

— « Ex Deo natus es », dit Samas répliquant à

l'évocation de la plus grande page évangélique.

« Fuit homo missus a ipso, cui nomen erat Merodack » fit Marestan.

— «Vous allez au... » et Samas montre les arènes à Merodack.

— « Comme le savant va une fois, aux cérémonies des sauvages, pour sonder leur âme et éclairer sa pensée. »

— « Je plains vos yeux, à mon tour... Moi, je suis ici pour m'abîmer la vue. Je profite de la réverbération... Vous voyez ce colonel qui passe... il a refusé

à un de ses hommes de le laisser suivre l'enterrement de son père... il est du reste commandeur de la Légion d'Honneur... Mieux vaut être aveugle n'est-ce pas, que de ne pouvoir suivre le cercueil d'un père... A vous revoir avec des yeux d'aveugle, seigneur, à vous revoir, avec des yeux d'aveugle. »

Et Samas s'éloigna, le visage enfoui dans son livre, détruisant ses yeux pour sauver sa vie !

— « Je gage » dit Mérodack après un silence, « que Samas est un cerveau. »

— Et une érudition ; il a fait un traité sur la Balistique des anciens et un commentaire sur la Poliocertique de Polybe pour les donner à signer à des

colonels, en cas de danger. »

— «.Pro Patria » serait donc la devise infernale », murmura Mérodack.

— « Non, » dit Marestan, « c'est une devise comme les autres, qui devient infernale lorsqu'on l'impose à des êtres supérieurs. Galilée eût été mis à la torture sans une double hernie. Les Espagnols au Nouveau-Monde, criaient : « Pro Christo », accumulant leurs infamies. Le méfait ne réside pas dans l'idée patriotique mais dans l'idée égalitaire. Tu démontreras mieux que le devoir social ne saurait être le même pour tous que de nier la solidarité de race et de lieu. Tu ressembles au passant qui s'interpose entre le bâton de Sganarelle et les épaules de Martine.

La Martine nationale se tournera contre toi en disant :« Eh! s'il me plaît d'être battue ! » Or, tu interrogerais cette foule, sans trouver peut-être un seul qui pensât comme toi, comme Samas. »

— «La caste, voilà donc l'équation de l'homme touchant à l'ange, en face de l'homme avoisinant la bête. »

Bruyants, les Typhoniens s'engouffraient dans les vomitoires colossaux, escaladant les marches raides cherchant d'une précinction à l'autre, les places que le soleil quitterait bientôt ; car déjà tout l'orient de l'amphithéâtre fourmillait, de chapeaux de paille et de manches de chemises éclatante, les vestes déjà quittées ; la canaille humaine prenait ses aises, se sentant chez elle.

Mérodack et Marestan guettaient maintenant devant le vomitoire qui sert de passage aux autorités. Les gens des premières places, les gens à un louis qui viennent en retard à OEdipe ou à la Walkyrie arrivaient déjà, une heure avant la course, les femmes en toilettes claires très voyantes, les hommes portant des jumelles.

— « La préfète » indiqua Marestan au passage d'une très jolie femme à l'allure vive.

— « Et celui qui l'accompagne et qui a l'air peu enthousiaste?»

— « C'est Nergal [7], le romancier: je crois qu'ils vivent ensemble un roman, car l'auteur des Plaintes vaines, est déjà venu séjourner à la Préfecture. »

Les généraux en grande tenue, leurs femmes en gants blancs, défilaient comme à une parade; les autorités par couples, avec leurs filles, se succédaient.

— « La course de taureaux doit toucher à quelque immonde luxure : sans cela comment expliquer la présence de tant de femmes? »

— « Elles admirent le courage », fit Marestan.

— « Elles n'admirent qu'avec leurs sens», répliqua l'autre.

— « Les voici tous deux, les chefs royalistes, » s'écria Marestan; « le grand blond, Courtenay; l'autre, qui ressemble à un Arabe, Balthazar des Baux. »

Ils présentaient les signes extérieurs de la race, le port de tête, l'oeil mi-clos sur le regard tombant de haut, le geste lent; tous deux semblaient moralement las et gênés sous le manteau du passé qui les écrasait. L'un eût pu prétendre au trône de France, les Courtenay descendant du sixième fils de Louis-le-Gros; l'autre, pouvait se souvenir d'avoir marché bannière déployée, des Alpes au Rhône, et de Vienne à la Méditerranée, pendant onze siècles, à travers ses soixante-dix-neuf châteaux.

— « Que d'histoire en deux hommes, » s'écria Mérodack respectueux. »

Derrière les princes, de haute stature et maigres, se hâtait un gros homme trapu, rouge, suant, semblable au Sancho suivant des Don Quichotte.

— « Ce Falstaff est un mystique », dit Marestan,

« un mystique pratique né dans cet Enclos Rey, le dernier boulevard de la Légitimité où Blanc de Saint-Bonnet serait compris s'il pouvait y être lu a conçu très jeune l'idée de restaurer la monarchie, et à cette fin il est devenu riche, il est devenu banquier. D'une grande force de travail, sans autre passion que celle du Roy, il espère jeter des millions, comme une épée de brenn dans la balance du Destin français. Il déjeune d'olives et dîne d'un anchois ; mais il lui faut voir des gentilhommes, ces monnaies de roi. C'est lui qui défraye ici les élections, la propagande, en ce temps extraordinaire et démocratique, où la moindre élection coûte le revenu d'un million. Celui-ci te comprendrait mieux qu'un autre : quel économe pour un ordre de Templiers? Il m'aime car je l'ai appelé un jour, « argentier du roy » et cette appellation archaïque l'a transporté.

Le trompette de ville sonna et les deux amis gagnèrent les gradins supérieurs. Dix-huit mille civilisés au moins s'étagaient dans le vieil édifice et cent mille francs étaient entrés dans la bourse des tenanciers de ce mauvais lieu. Le matador recevait quinze mille francs pour lui et son quadrille; il en retenait les deux tiers à lui seul. Les taureaux venaient des

manades d'un duc d'Espagne; il y avait seize chevaux pour les quatre picadors. Tous ces renseignements odieux étaient proférés autour des jeunes gens.

— « Ecoute », dit tout à coup Marestan.

Et un homme taillé en hercule, d'une voix qu'il avait peine à modérer, d'une voix pour réunion publique, soufflait à l'oreille d'un vieux beau corseté, sanglé, à la moustache pointue et cirée d'impérialiste :

— « Nul ne sait comme cette course sera drôle.

Parmi les huit taureaux, un crèvera le matador.

Voyez-vous, presque accoudée sur le mur du podium, en mantille, cette véritable Espagnole à éventail rouge? C'est une ancienne maîtresse de El Cocolo qui vient voir mourir son amant infidèle. »

— « El Cocolo n'a jamais été blessé. »

— « El Cocolo, comme tout ce qu'il y a d'épées ou de manteaux en Espagne n'a encore combattu que des taureaux neufs n'ayant jamais couru... Or, la Dona en question a obtenu, au prix ses charmes, qu'un manadier habituât le taureau à la muleta. »

— « En ce cas », dit l'interlocuteur, « El Cocolo est perdu. »

— « Je vais aller au café d'en face torcher un récit de sa mort et de sa vie, et nous vendons ce soir avec notre programme d'élection, au dos. Hein? suis-je un homme d'Etat? »

Et le duc de Nîmes cambra sa taille, fit tournoyer sa badine et descendit de la précinction aussi vite que ses sous-pieds trop tendus le lui permettaient.

Mérodack n'avait pas compris.

— « Le taureau qui a couru, fut-ce une fois », expliqua Marestan, « ne se lance plus sur le manteau et fond sur l'homme : ce qui prouve un fameux travail de réflexion pour un animal. Aussi jamais le toréador n'accepte de travailler avec une bête initiée pourrai-je dire. »

— « Lâcheté ! » s'écria Mérodack.

L'alguazil à cheval entrait dans l'arène suivi des picadors, puis venaient El Cocolo et son quadrille.

Ils ne semblaient pas ces jeunes chevaliers sans cuirasse dont parle Florian, mais des clowns d'un cirque sinistre.

— « Regarde la seule chose qui te plaira ici. »

Le matador jurait de tuer le taureau dans les règles ou de mourir; et, d'un élégant mouvement lançait en manière finale son bonnet dans la tribune des autorités, adroitement, sur les genoux de la préfète.

L'alguazil jeta à El Cocolo la clé symbolique du toril, le trompette de ville sonna, les chulos remontèrent au milieu de l'arène. Un grand silence se fit;

un battant étroit venait de s'ouvrir à côté de la porte qui avait livré passage aux cruels histrions et, tout à coup, un splendide animal aux cornes terribles se précipita dans la vaste arène, puis s'arrêta brusquement aveuglé par le soleil ; il leva sa tête énorme vers cette foule attentive, et inquiet, écorchant le sol de ses sabots, il mugit et brusque se retournant, il

s'élança vers le toril.

Une huée immense striée de sifflets éclata.

L'animal sentit qu'il était pris en un. piège; il fit face à ses ennemis ; des étoffes voyantes s'agitaient vers lui, il baissa la tête et se précipita ; ses cornes frappèrent le vide; alors, furieusement, il fit le tour de l'arène, cherchant une issue. Derrière les planches, les toréadors l'injuriaient.

Soudain, deux pointes de fer ensanglantèrent son garrot : vainement il secoua les banderilles, pandeloques géantes ; elles étaient à fusées, éclatèrent, l'écorchant, mettant sa chair à nu. Sans répit, les loques éclatantes tournoyaient autour de lui; et ses élans inutiles lui faiblissaient le jarret. Cependant, malgré les capes que les chulos jetaient devant lui, évitant la lance des picadors, de sa terrible corne il crevait les chevaux; et vite des toréadors avec un gros bouchon de paille, revulsaient les entrailles jaillissantes; et le cavalier, une dernière fois, piquait sa monture agonisante ; au nouveau coup de corne les entrailles se dévidaient et on voyait le noble animal s'y embarrasser comme dans des liens et tomber.

Alors le public délirait d'acclamations : " Bravo Toro ! »

Mérodack était livide; un tremblement remuait ses lèvres pâlies ; Marestan regardait, fasciné. De nouvelles banderilles hérissaient le cou du sublime animal dont la robe se zébrait des coulées de sang.

— « La Mort! la Mort ! » hurla la foule.

El Cocolo commença son travail ; la muleta rouge à la main, l'épée tenue de l'autre derrière le dos comme une canne, il fit passer et repasser l'étoffe éclatante devant le taureau ahuri, augmentant son vertige un quart d'heure durant, et puis, triomphalement, il planta la lourde épée au défaut de l'épaule, à la bonne place : l'animal tomba à genoux, foudroyé.

Alors, l'homme continua à remuer la muleta devant ses yeux expirants,

— « La Croix! la Croix! ô Sacrilège! » mâchonnait Mérodack et il montrait du doigt l'épée plantée dans la nuque brune et dont la garde étincelante, sous la lumière, formait le signe rédempteur. Déjà les 'cigares, les chapeaux, les mouchoirs volaient dans l'arène. Si ces dix-huit mille chrétiens avaient pu jeter leur âme, ils l'eussent fait.

Près de lui, Mérodack voyait des femmes qui se pâmaient, la gorge haletante, l'oeil révulsé, au paroxysme de la jouissance.

— « Le rut de la mort ! oh ! j'ignorais cela ! » fit-il.

Deux chevaux arrivaient attelés à une claie, on y attacha le taureau qui fut traîné dans la poussière la corne étalée labourant le sol ; puis les quatre chevaux furent ainsi traînés, semblables à de pauvres baudruches peintes et derrière eux, les entrailles faisaient un sillage régulier dans la poussière.

— « Sept fois encore, ils subiront ce spectacle de sauvages : je te laisse avec ces brutes, je vais me cacher dans un coin ; je reviendrai pour la revanche,

du taureau,» s'écria Mérodack.

Arrivé à l'étage jadis destiné aux esclaves, il s'assit et prenant sa tête dans ses mains, il voulut chasser l'impression hideuse et réfléchir, mais l'énervement saccadait sa pensée ; il eut souhaité une armée, cruel à son tour, pour chasser ces cannibales. Si un voeu ardent fait de tout l'être, peut surcharger la fatalité d'un événement et y participer, il envoya au Cocolo un fluide de péril et de mort.

Son admiration pour Mistral, son amitié pour Marestan, et le mystérieux espoir pour lequel il était venu peser ce que valait ce peuple Typhonien, tout sombrait dans un mépris aigu de l'occitanien.

Ah ! comme à ce moment il admirait la constance d'âme des Manou, des Boudha, de tous ceux qui entreprirent la bonification de l'homme ; comme il sentait, évidente, la divinité de Jésus! et en face le paganisme éternel, la réclamation de l'instinct initial et mauvais, pire que celui de la brute.

Encadré par l'arcade où il s'était réfugié, s'étendait un mur morne, et à une lucarne, une face humaine regardait le ciel : c'était la maison d'arrêt. Un sourire intérieur d'une ironie navrée lui plissa l'âme.

Qu'avait pu faire ce prisonnier qui égalât le crime des dix-huit mille scélérats de l'Amphithéâtre? Quelque contrebandier, un vagabond, le voleur d'une mince somme, un malheureux, sans doute, si poussé par la vie qu'il avait été irresponsable ! Qu'était-ce ce délit auprès du sadisme et de la bestialité ? Le premier président, avec sa femme et ses filles, assistait à la torture des taureaux, honorable, honoré.

Longtemps il égrena le chapelet d'écœurantes pensées.

Le soleil disparu, il pensa que le moment de la dernière course était venu, et il descendit à la percinction la plus proche.

Un taureau noir s'élançait du toril, d'un bond éventrant le seizième et dernier cheval, chargeant le picador désarçonné, recevant deux banderilles, mais encornant la cuisse du chulo, et arrivant jusqu'à la tribune d'honneur, l'ébranler d'un coup, un coup terrible, vengeur, conscient, sans souci des capes, courant sus à l'homme. En un clin d'ceil, tout le quadrille fut derrière les barrières.

Mérodack, palpitant de vengeance, projetait toute sa force, s'identifiait au taureau et croyait lui prêter son âme.

Devant la retraite inquiète de ces hommes, El Cocolo essaya de jouer de la cape : le taureau se dérobait, réfléchi ; on eût dit qu'il évitait de se lasser.

Quelques sifflets éclatèrent, le public sentait les histrions désorientés. Vainement El Cocolo criait : «La bête a déjà couru: je refuse,» Le sifflet se

doubla de huées : ce peuple ivre de sang versé n'entendait rien. Le quadrille se consultait; planté comme un bronze au milieu de l'arène, le taureau attendait et cette posture lui valut un tonnerre de bravos. Enfin les manieurs de cape se hasardèrent, à chaque instant forcés de sauter la barrière sous la poursuite lucide de l'animal. Le combat devenait égal : seize hommes contré une bête !

Les cannes et les ombrelles volaient à leur tour sur le quadrille à chaque passe manquée. Soudain une clameur d'effroi ; un banderillero gisait la poitrine trouée, perdant son sang abondamment; et comme la bête s'acharnait, tous s'élancèrent pour dégager le blessé. Le taureau noir renversa encore un homme et le ramassant d'un coup de corne l'envoya en l'air, rouler sans connaissance. Sept heures avaient sonné ; l'arène s'assombrissait, l'assistance crispée et morne retournait sa férocité sur les Espagnols, les envoûtant.

Mérodack, portant le nom d'un dieu Kaldéen, se réclamant d'une race où le taureau ailé à face humaine représente le suprême symbole, pouvait se passionner pour l'animal; mais le public, lui aussi, envoyait inconsciemment sa force à la bête. Sept taureaux, seize chevaux, trois toreros blessés, cette hécatombe demandait un couronnement. Dans l'âme du spectateur, un désir s'élevait de la force de dix-huit mille hommes-dynamisme : la mort de l'espada.

Celui-ci se comprit condamné, aussi nettement que le gladiateur interrogeant le pouce des Vestales; parmi les cris, il distinguait les injures et les fouettantes expressions de la maja penchée sur le mur du podium et vociférante. Son ancienne maîtresse lui parut un mauvais génie implacable. Il ordonna à son quadrille de sauter la barrière et sans un regard à la Maja, derrière lui, il s'avança seul l'épée d'une main, la muleta de l'autre vers l'animal: celui-ci mugit formidablement et attendit, refusant de s'élancer. La pourpre fouettait son mufle sans qu'il bougeât. On entendit alors El Cocolo s'écrier :

— « Ce n'est pas un taureau, c'est le diable ! »

L'animal en effet semblait deviner toutes les ruses et les déjouait ; désorienté, El Cocolo résolut d'attaquer.

Il leva l'épée, pointa, fléchissant sur les jarrets pour prendre un élan et, merveilleusement rapide, il planta l'épée dans le dos de la bête ; mais celle-ci, blessée seulement, renversa son adversaire, et avant que les chulos accourus pussent le dégager,  a terrible corne plongeait comme une pertuisane dans la poitrine du matador.

L'animal ne s'acharna pas, comme sûr du coup porté ; il redressa sa tête, et on vit l'épée à moitié hors de son flanc qui vacillait déchirant les chairs. Il laissa relever le cadavre de El Cocolo ; mugissant de douleur mais retenant ses forces. L'estocade du fameux matador était mauvaise selon la tauromachie, et à part les femmes qui crièrent, le public s'émut peu. Sitôt, la seconde espada se présenta, profitant de ce que l'animal était près de la barrière, il s'y cramponna pour le frapper. L'estocade n'atteignit que les côtes ; l'animal perdait du sang mais, encore redoutable, se fouettant violemment, de sa queue. Les compétents en la matière hurlaient d'indignation, ce procédé s'éloignant encore plus de la règle que celui de El Cocolo. Le même homme revint avec une troisième épée et tandis que tout le quadrille agitait ses capes éclatantes comme des papillons démesurés autour du taureau noir, il reçut le taureau agacé sur sa lame qui s'enfonça en plein poitrail. Alors la bête secouant les trois épées fichées dans sa chair, courut vers le toril, refusant de prolonger le combat.

L'énervement atteignait un paroxysme incroyable ; tout le monde était debout vociférant, les trois quarts de huit heures sonnaient; d'une extrémité à l'autre de l'arène, on ne voyait plus. Alors un Espagnol vint par derrière et avec un poignard, d'un seul coup, il tua la vaillante bête qui tomba sur les genoux et rendit son âme de héros en un mugissement plus qu'humain.

Et comme Mérodack chancelant d'horreur se détournait, il vit deux prêtres, en costume sacerdotal, qui buvaient cette agonie de leurs yeux de brutes thyphoniennes...

 

[1] Dans l'économie de l'éthopée, la Dernier Bourbon postérieur, à l'Androgyne est antérieur au Vice Suprême et aux quatorze autres. [2]  V. Typhonia, XI Roman de l'éthopée. [3]  V. Vice Suprême. [4] (I) V. Vice Suprême. [5] (I) V, Vice Suprême, A Cœur Perdu [6] V. L'Androgyne. [7] V. Istar et l'Initiation Sentimentale, V et III de l'Ethopée.

 

LE DERNIER BOURBON. J.PELADAN

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

SOUVENIRS D’UNE VISITE À L’ABBAYE DE SAINT-ANTOINE.

M. VICTOR ADVIELLE.

« Où sont, colonnes éternelles

Les mains qui taillèrent vos flancs ?

Caveaux, répondez ! Où sont-elles ?... »

A De Lamartine.

Nous croyons être utile aux nombreux touristes qui visitent, chaque année, l'église de Saint-Antoine et le trésor qu’elle renferme, en livrant à l'impression la notice qu’on va lire. Nous avons résumé les faits aussi brièvement que possible, afin qu’on pût, en un instant, connaître l'histoire de l'ordre illustre des Antonins et celle du monument qu’ils ont élevé. Pour les étrangers surtout et les touristes, nous avons écrit ces lignes, dans l'espoir qu’elles aideront à propager dans d’autres contrées de la France, la connaissance d’un monument qualifié de Merveille du Dauphiné, par un célèbre archéologue, et à rappeler le souvenir d’un ordre éminemment charitable, que protégèrent hautement les papes, les rois de France et un grand nombre de princes et de Seigneurs puissants

HISTOIRE.

Une sainte légende précède l’origine de l'abbaye de Saint-Antoine. Vers le milieu du XIe siècle, Guillaume, surnommé le Cornu, seigneur de Châteauneuf de l’Albenc, avait résolu de se rendre en Palestine, pour s'agenouiller devant le tombeau du Sauveur. Les préparatifs du voyage étaient faits, quand Guillaume, atteint d’une fièvre, succombe après plusieurs jours de souffrance, laissant à son fils Jocelin le soin d'accomplir son vœu. Mais on était à une époque où la réalisation des serments les plus sacrés devenait souvent impossible. Jocelin, cependant, plein d'amour comme son père pour tout ce qui rappelait la terre sainte, se disposait à partir, lorsqu’un cri de guerre se fit entendre : la Bourgogne allait lutter contre l’Hélvétie! Jocelin se mit à la tête de ses vassaux, rejoignit le gros de l’armée et combattit avec tant de vaillance, que, pliant sous le nombre, il fut laissé pour mort sur le champ de bataille.

Le soir de cette terrible journée, ses compagnons le découvrirent, dépouillé de son armure, couvert de blessures et ne donnant plus aucun signe de vie. On le transporta dans une chapelle voisine et on se préparait à célébrer ses funérailles. Mais, ajoute la légende, quelle ne fut pas la surprise des gens d’armes du baron Jocelin, quand, le lendemain matin, ils s'aperçurent que leur seigneur était revenu à la vie. Ils le questionnèrent, et Jocelin raconta que, dans une vision qu’il avait eue, saint Antoine, après l’avoir retiré des mains des démons qui l’entrainaient en enfer pour n'avoir pas accompli le vœu de son père et lui avoir touché les plaies, lui avait dit:

« Je te guéris par la volonté de Dieu ; pars, mon fils, sans retard, pour la ville sainte et ne rentre pas à Châteauneuf sans avoir recueilli les ossements de ton a libérateur. »

La même année (1070), Jocelin partit, accompagné de nombreux pèlerins. Dans sa route, ayant eu occasion de rendre un signalé service à Romain Diogène, dans la guerre qu’il soutenait contre un terrible rival, l’empereur d'Orient ne crut pouvoir mieux faire pour récompenser la valeur de la légion dauphinoise, que de remettre à son chef les reliques du bienheureux saint Antoine. Jocelin était donc dégagé de ses serments, puisqu'il avait réalisé le vœu de son père expirant !...

Jocelin revint en France, chargé de son précieux trésor. Les miracles qui s’opérèrent par la suite dans le lieu où avaient été primitivement déposées les reliques de saint Antoine, portèrent le riche seigneur de Châteauneuf à ériger au saint ermite de la Thébaïde un temple digne de son nom. Alors (1080) furent jetés les fondements de la Maison de l’Aumône, dans sa ville de la Motte, qui, plus tard, prit le nom de Saint-Antoine. Les successeurs de Jocelin conservèrent une profonde dévotion pour les reliques de Saint-Antoine et contribuèrent puissamment à l’édification de la basilique qui les renfermait.

A cette époque, des maladies terribles, qu’on désignait sous des noms différents, vinrent affliger l’humanité: c’était la peste, le mal des ardents, le feu Saint-Antoine, le feu sacré, etc... Les Dauphinois se souvenant des miracles produits par l’intercession de saint Antoine, redoublèrent de ferveur; les pèlerinages devinrent plus fréquents, et bientôt, le petit oratoire [1] qui abritait les reliques de ce bienheureux anachorète, ne fut plus assez grand pour contenir les nombreux malades qui venaient s'agenouiller devant elles. Les historiens du monastère placent ici une belle et naïve légende, que les bornes restreintes de cette notice nous empêchent de citer en entier. Nous nous bornerons à dire qu'un noble pèlerin, Gaston, seigneur de la Valloire, eut une vision dans laquelle saint Antoine lui apparut, lui ordonna de vendre ses biens et de les consacrer au soulagement des malades et des infirmes. Gaston communiqua à Gérin, son fils. les ordres qu’il avait reçus de l’envoyé de Dieu; tous deux vendirent leurs châteaux et leurs terres, et, devant les reliques de saint Antoine, firent le serment de se consacrer jusqu’à la mort à soigner les malades atteints du feu sacré. Huit personnages distingués s'adjoignirent peu de temps après aux travaux de Gaston et de Gérin, et commencèrent ainsi l’ordre des Antonins.

La Maison de l’Aumône ne fit, dès ce moment, que prospérer : le nombre des religieux que Gaston avait appelés de l’abbaye de Montmajour, pour leur confier la direction spirituelle de l’établissement, s'accrut aussi considérablement; les largesses des seigneurs et les donations de terres avaient enrichi la communauté, qui, sous l'abbé Etienne (1120-1151), put construire un second hôpital et envoyer plusieurs religieux fonder des maisons de leur ordre dans les pays étrangers. De sorte que, moins d’un siècle après sa création, l’ordre de Saint-Antoine était déjà représenté dans diverses parties de l’Europe [2].

Cependant l’esprit du mal vint troubler la tranquillité du monastère et fomenter des dissentions entre le prieur et le grand maître, chef des hospitaliers, au sujet de certains droits et prérogatives. Pour les apaiser, l’illustre pontife Innocent III envoya à Saint-Antoine le savant évêque de Tournay, Etienne, avec mission de réprimer les abus existants et de poser en un corps de doctrine les devoirs ct les obligations respectifs des membres de la société antonienne. Cette sage réforme (1202) produisit les plus heureux fruits. Sous l’administration paternelle et éclairée de Falques, le 1er des grands maîtres de ce nom, la renommée de la puissante abbaye de Saiut-Antoinz se répandit au loin et des hospitaliers allèrent fonder des couvents de leur ordre, en Angleterre, en Hongrie, à Constantinople et sur plusieurs points du globe. Le pape Honorius III voulut même témoigner à Falques toute la satisfaction qu’il éprouvait de voir ainsi prospérer l’abbaye de Saint-Antoine et lui envoya, à cet effet, une bulle par laquelle il plaçait les Hospitaliers sous la protection particulière du Saint-Siège. C’était rendre un éclatant hommage à des hommes qui, par leur courageuse conduite à soigner les pestiférés, avaient donné au monde l’exemple du plus sublime dévouement.

Les années qui suivirent furent marquées par de douloureuses épreuves. Nous avons raconté plus haut les dissentions qui s'étaient élevées entre les Hospitaliers et les Bénédictins. Ces querelles se renouvelèrent, mais cette fois, on ne peut y voir d'autre motif que l’ambition des deux partis et l’intention bien arrêtée de la part des premiers (quoique cachée dans leurs actes), de se soustraire à la dépendance de l’abbaye de Montmajour. En 1285, à l’occasion de l'achat du château de la Motte-Saint-Didier fuit par le grand maître, Aymond de Montagny, sans l’assentiment du prieur et de la communauté des Bénédictins, les rivales jalousies recommencèrent avec plus de fureur. On en vint aux armes; les châtelains du voisinage et leurs vassaux se mêlèrent dans l’affaire ; le sang coula... Tout faisait craindre de bien grands malheurs, quand un ordre exprès du Dauphin Humbert 1er prescrivit de suspendre les hostilités et d'attendre la décision qu’il allait provoquer de son tribunal établi à Romans. Le 25 mars 1292 il était jugé : qu’Aymon de Montagny demeurait maître unique du château qu’il avait acquis, de la seigneurerie, du prieuré, de ses dépendances et de l’église de Saint-Antoine. Cinq ans après, à la suite de nouveaux démêlés et de protestations émanées de l’abbé Etienne, une bulle du pape Boniface VIII intervint, qui ordonna que Saint-Antoine serait rayé de la liste des prieurés dépendant de l’abbaye de Montmajour, et que, pour indemniser cette dernière, une rente de 1,500 florins d’or lui serait servie chaque année.

C’en était donc fait de ces divisions monacales et les Bénédictins devaient succomber et laisser la place aux Hospitaliers, les seuls vrais fondateurs du monastère[3]. La Maison de l’Aumône fut, dès ce jour et par une clause de la bulle précitée, érigée en abbaye, les frères soumis à la règle de Saint-Augustin et désignés sous le nom de Frères de l’Hôpital. On peut voir au sujet des modifications apportées alors dans l’organisation et la discipline du monastère, la curieuse bulle du pape Boniface VIII, donnée à Orvietto, le 10 juin 1297 [4].

Mais ce n'était pas assez d'avoir mis fin aux longues querelles surgies à l’instigation de l’ennemi du genre humain, (Bulle précitée), il fallait encore assurer l'avenir du monastère par des mesures qui ne passent être éludées, ni donner prise à la critique et aux chicanes. Le 15 avril 1298, les maîtres de chaque commanderie dépendant de l'abbaye de Saint-Antoine, se réuniront dans l’une des salles de ce monastère, pour examiner et discuter les points de législation intérieure qui devaient former les nouvelles constitutions de l’ordre et rappeler les saintes intentions des fondateurs. Ces constitutions reçurent la sanction pontificale et furent suivies pendant près de deux siècles : les modifications qu’on y apporta dans la suite n’en affectèrent en rien l’esprit. Ce ne fut qu’à l’époque des troubles religieux qu’une reforme générale devint indispensable pour empêcher la chute du monastère et qu’on dut, des lors, toucher sensiblement aux règles établies.

En l’année 1565, le roi Charles-le-Sage, la reine son épouse et un cortège nombreux dc princes, d’évêques et de seigneurs, vinrent en pèlerinage à Saint-Antoine; ils y restèrent deux jours et laissèrent une forte somme d'argent comme souvenir de leur passage.

L’année suivante, fut conclu dans l’abbaye de Saint-Antoine le mariage de Philippe-le-Hardi, duc de Bourgogne, fils du roi Jean, avec Elisabeth de Hongrie. Philippe, le roi de Bohème, et plusieurs princes allemands qu’il avait emmenés à sa suite, assistèrent à cette conférence.

Sous l'abbé Bertrand Mitte, vers 1580, l'abbaye reçut également la visite de Jean Galéas, due de Milan, qui lit don d’un riche reliquaire et de plusieurs milliers de florins.

A la fin de l'année 1117, ou au commencement de l’année suivante, le saint pontife Martin V se rendit à Saint-Antoine, accompagné d’un grand nombre de pères qui avaient assisté au concile de Constance; le but principal de leur visite fut l’accomplissement d'un vœu fait en temps de peste, par la ville de Constance, au grand faiseur de miracles.

Jean-François Pic, prince de la Mirandole, neveu du célèbre linguiste de ce nom, vint aussi en dévotion à l'abbaye de Saint-Antoine et composa à cette occasion un petit poème dans le goût oriental[5].

L'abbaye dc Saint-Antoine jouissait depuis plusieurs siècles d’une paix à peu près continue, quand des dissidents s’élevèrent entre elle et Montmajour (1489) à l’occasion du payement de la rente de 1,500 florins d’or, constituée au profit de ce dernier [monastère par le pape Boniface VIII. Antoine de Brion, ayant résolu de briser la dernière chaîne qui tenait le monastère sous la dépendance des Bénédictins, venait de refuser de se rédimer et de réclamer la fusion de l’abbaye de Montmajour dans celle de Saint-Antoine. Bien qu’ils reconnussent leur infériorité et que l’abbaye de Montmajour fut tombée en commende, les religieux bénédictins ne perdirent pas courage, entrèrent résolument dans la lutte et portèrent leurs remontrances aux pieds du Saint-Siège; puis, profitant des difficultés qui surgissaient de toutes parts, ils soutinrent, dans le seul espoir, pensons-nous, de déplacer la question, que les reliques du pieux ermite d’Egypte reposaient dans leur monastère. Enfin, pour donner plus de force encore à leurs assertions , ils firent garder par des hommes armés l’édifice qui renfermait les prétendues reliques et renouvelèrent leurs protestations contre la mesure que, dans l’intervalle de ces débats, le pape Honorius VIII avait prise pour dispenser les Antonins du payement de la moitié des 4,500 florins d’or dont ils étaient tenus envers les Bénédictins de Montmajour. - Il fallut toute la prudence et l’énergie du souverain pontife pour arrêter les effets d’une opposition à laquelle avaient pris part la ville d’Arles, un archevêque et plusieurs seigneurs languedociens et provençaux...

La cour de Rome s’était avec raison emparée de cette affaire. L'examen de la question fut minutieux et le résultat des conférences se fit longtemps attendre. Enfin, il fut constaté par les légats envoyés par le pape, en présence de deux ambassadeurs du roi Charles VIII et d’une assemblée fort nombreuse, composée de seigneurs de distinction, que l'abbaye de Saint-Antoine pouvait seule prétendre à la possession des reliques du bienheureux ermite de la Thébaïde[6]. Le pape Innocent III approuva cette décision, condamna, comme supposées, les reliques dont les Artésiens faisaient tant de bruit et ordonna la fusion de l’abbaye de Montmajour dans celle de Saint-Antoine. Qu’on ne croit pas que les ordres du souverain pontife furent de suite exécutés et que les religieux de Montmajour s’y soumirent, - leur haine contre les Antonins ne fit que redoubler ; on parla de violences, d’exactions, bientôt on recourut aux armes, et, sans les ordres impératifs et les formidables menaces du roi Charles VIII, l’étendard de la révolte était arboré dans toutes les provinces du midi de la France.

Sous l’abbé Théodore Mitte (11495-1503), l’abbaye jouit enfin d’une parfaite tranquillité; la victoire sur les Bénédictins de Montmajour la mit plus en honneur auprès des princes étrangers, de la cour de Rome et des hauts seigneurs du royaume. Mais cette situation favorable ne devait être que passagère ct bientôt nous verrons pour l'abbaye de Saint-Antoine se dérouler une suite d’épreuves non moins longues et plus terribles encore.

Les doctrines de Luther et de Calvin avaient remué le monde et pénétré jusqu'au sein même du catholique Dauphiné. On vit alors ce riche pays, naguère si paisible, devenir l’un des théâtres principaux sur lesquels les partis religieux exercèrent leur fureur; tour-à-tour au pouvoir des catholiques, des religionnaires et des calvinistes, il fut en proie à de continuelles dissensions et essuya les haineuses représailles des chefs des divers partis. Les tableaux que nous ont laissés les chroniqueurs de cette malheureuse époque nous représentent les habitants du Dauphiné livrés aux horreurs de la guerre civile et à tous les maux qu’elle engendre. A cette époque, apparaît aussi le cruel et fanatique baron des Adrets, qu’un historien a justement qualifié d’homme le plus féroce de son siècle. L’abbaye de Saint-Antoine, par son importance et ses richesses, ne pouvait manquer d'attirer l’attention de ce sectaire. Le 21 juin 1562, une bande détachée de son armée se rendit à Saint-Antoine, et réussit, par la ruse de l’un des chefs, de Frize, à se faire ouvrir les portes qui donnaient accès dans l’enclos du monastère. Alors commencèrent des scènes de carnage: les religieux furent chassés de leur demeure, les bâtiments conventuels livrés aux flammes, les sanctuaires violés, les reliquaires mis en pièces, les objets précieux, les tombes, les statues de la façade impitoyablement brisées. L’église elle-même ne fut préservée de la destruction que sur l’observation faite par de Frize , qu’elle pourrait leur servir.

Des Adrets partit aussitôt après ce triomphe, rejoignit son armée et se dirigea sur Grenoble, semant sur son passage la terreur et la désolation. Les Antonins ne rentrèrent dans leur abbaye que six mois plus tard. Des Adrets avait alors perdu tout crédit auprès du prince de Condé et des généraux calvinistes effrayés eux-mêmes de ses cruautés; Vienne était au pouvoir des catholiques, les populations désiraient le rétablissement du culte de leurs pères : on devait donc espérer que les hostilités cesseraient enfin. - Pendant quatre ans, aucun événement ne vint troubler la tranquillité des bons religieux Antonins, qui, confiants dans l’avenir, avaient repris, du moins ceux qui étaient revenus, leurs travaux apostoliques et leur mission de dévouement. Mais le 8 septembre 1566, la ville de Saint-Marcellin, attaquée à l’improviste par des forces supérieures, dut capituler et subir de nouveau le joug des réformés: de Saint-Marcellin à Saint-Antoine il n’y avait qu’un pas. Le souvenir des précédents pillages était encore trop récent pour ne pas exciter la convoitise des pillards huguenots. Un jour de mars 1567, une troupe assez nombreuse de soldats arrivèrent à Saint-Antoine, s'emparèrent des religieux, les renfermèrent et ne leur rendirent la liberté qu’après avoir tiré de chacun d’eux une rançon considérable. Les résultats de cette fatale journée achevèrent la ruine du monastère. Cette fois, rien ne fut épargné : un immense bûcher fut élevé avec les titres et les papiers de l’abbaye et les statues qui avaient échappé à la colère du baron des Adrets; les vitraux volèrent en éclats, les reliquaires furent impitoyablement brisés, les ornements sacerdotaux mis en pièces; enfin, pour ajouter à leurs iniquités, les soldats Huguenots jetèrent à la voirie les cendres de toute une génération d’Antonins. Le même jour, le respectable et vertueux Charles d’Arzag, périt pendant qu’il célébrait le saint sacrifice de la Messe, frappé d'un coup de hallebarde par un soldat Huguenot. La place où fut renversé ce généreux martyr est indiquée par un marbre blanc au pied de l’autel majeur.

Les Antonins ne purent rentrer dans leur abbaye que quelques années plus tard. Ils la firent réparer, mais ce ne fut qu'en 1620 que l’on peut dire que réellement l’abbaye était sortie de ses ruines. Pendant cette période de temps, les soldats de l’hérésie revinrent encore piller le monastère, et une fois même, leur chef, le féroce Duverdet, mit à mort, avec une barbarie révoltante, quatre religieux Antonins qu’il avait emmenés à sa suite !... Ces jours de deuil, ces jours de sanglante mémoire n'avaient que trop duré !... Que restait-il de la splendeur de l’antique abbaye? Après la sixième invasion, dit l’un des annalistes, « l’église ressemblait à une écurie, le monastère à un désert, les hôpitaux à des chaumières ravagées, où  aucun était maître. »

Il fallut bien des années pour ramener l’ordre et la discipline parmi les religieux rentrés au monastère. Sans l’abbé Antoine Tholosain, que le ciel semble avoir choisi pour accomplir cette divine mission, c'en était fait de l’ordre illustre des Antonins. Mais que de peines, que d'embarras ce bon abbé eut-il-à supporter? Que de révoltes et d’oppositions; que de conspirations ourdies dans le silence des cloitres contre la vie même du réformateur! L'abbé Tholosain mourut (12 juillet 1615) sans avoir, à la vérité, réalisé les réformes qu’il voulait opérer; mais il les facilita à son successeur, Pierre Sancjan, qui, au milieu d'entraves sans nombre, parvint à introduire d’importantes améliorations dans la discipline du monastère confié à ses soins.

Malgré l’activité de ces derniers abbés, tout semblait concourir à précipiter la décadence de l’abbaye : le nombre des novices diminuait sensiblement, la religion était moins ferme dans les cœurs, l’esprit philosophique s’insinuait dans les masses. Le fameux édit de 1768, œuvre digne de son auteur, l’archevéque de Toulouse, Léoménie de Brienne, acheva la ruine de l’ordre fondé par Jocelin. L'abbaye de Saint-Antoine ne pouvant, aux termes de cet édit, justifier d’un personnel de 20 religieux, fut englobée dans la mesure générale qui supprima tant d’illustres maisons. En vain opposa-t-on l’antique origine et les services rendus par la communauté; rien ne put, pas même les humbles remontrances présentées par le clergé de France à l'assemblée générale de 1780, motiver une exception en faveur de l’ordre des Antonins. Abattus et découragés, les religieux Antonins s’incorporèrent, non sans difficulté, aux chevaliers de Malte Quelque temps après, des membres de cette dernière corporation prirent possession de l’abbaye de Saint Antoine; mais leur séjour n’y fut pas de longue durée: en 1787, des dames chanoinesses du même ordre, vinrent les remplacer jusqu’au jour où éclata cet orage politique qui devait, d’un seul coup, changer les destinées de la France et des ordres monastiques.

Telle fut la fin de la célèbre et illustre abbaye de Saint-Antoine, qui, pendant sept siècles, brilla d’un si vif éclat par la charité, la vertu et la science de plusieurs de ses membres. Les derniers Antonins restèrent fidèles à leur Dieu et à leurs croyances, et plusieurs d’entre eux périrent sur l’échafaud révolutionnaire.

ARCHÉOLOGIE

Des preuves irrécusables fixent l’âge de la basilique antonienne au XIe siècle[7]. M. l’abbe Dassy, qui a fait de ce monument une étude approfondie, était contrairement à l'avis émis par un célèbre archéologue, (M. de Montalembert) que « l'église de Saint-Antoine est la même qui fut fondée en 1080, consacrée par le pape Calixte II en 1119 ; qu’elle a été agrandie, terminée longtemps après, mais jamais rebâtie. » Nous nous rangeons du côté de ce savant ecclésiastique et, nous appuyant sur l’histoire qui, toujours, doit être l’œil de l’archéologie, nous pensons comme lui: que cet édifice est l’un des premiers monuments de style ogival qui aient été construits en France.

S'il fallait entrer dans le détail des formes architectoniques, caractériser les parties de l’édifice qui appartiennent aux différents siècles, signaler les beautés que présente l’ensemble du monument, la tâche que nous imposerait ce travail dépasserait les limites d’une simple notice. Nous nous bornerons donc à recommander aux touristes de porter leur attention sur le portail principal, enrichi de figures et d’ornements variés, d’une grande richesse; sur le portail plus petit, situé du côté méridional de l’édifice, sur les ornements de quelques chapiteaux et les moulures et feuillages, dont plusieurs sont d’une grande beauté. A l’angle de la 3ième travée méridionale extérieure, près du grand comble, un angle délicatement ciselé, tient en main un cartouche sur lequel est figuré le symbole de la corporation.

L’église de Saint-Antoine est bâtie sur une éminence fort élevée; on y accède de deux côtés, mais le plus souvent par un escalier de 35 marches qui conduit à un large perron que soutient une muraille de construction cyclopéenne. L'église se compose d’une grande nef, de deux collatéraux, de seize chapelles et d‘autres dépendances. Deux rangs de tribunes règnent autour de la grande nef et donnent à l’édifice un caractère des plus imposants. Du haut de ces ouvertures, l’œil plonge dans la vieille basilique, aujourd’hui souvent déserte, autrefois retentissante des chants des vénérables Antonins. En présence de cette grandeur passée, aux souvenirs que réveillent ces murs de huit siècles, l’âme se sent émue, une vague inquiétude s’empare du spectateur et lui fait entrevoir le néant des choses humaines !...

Les bâtiments conventuels, convertis depuis la révolution en établissements industriels et publics, datent du 17ième siècle et sont séparés des murs d’enceinte du monastère par une cour de 133 mètres de longueur.

Avant de parler des richesses que possède encore, après tant de bouleversements, l’église de Saint-Antoine, il nous semble nécessaire de jeter un coup d’œil en arrière. L’un des plus savants hommes qu'ait produits le monastère, l’abbé Etienne Galland, voyant que l’abbaye ne recevait plus de novices, résolut de la régénérer, en appelant dans son sein, des religieux, qui, comme ceux de l’ordre des Bénédictins, se fussent plus particulièrement voués à l’étude. Il réunit à grands frais des objets d’une haute valeur artistique, se proposait de compléter ses collections au moyen d'achats successifs et de former ainsi un musée qui put servir utilement au but qu’il se proposait. La louable entreprise de ce bon religieux ne fut pas malheureusement couronnée de succès.

Lors de la suppression du monastère en 1775, le médailler, le musée de l’abbaye furent donnés à la bibliothèque de Grenoble et servirent de premier fonds au cabinet des Antiques. Quant aux tableaux, dont plusieurs étaient d'excellentes reproductions des chefs-d’œuvre des grands maîtres, ils ne parvinrent qu’en partie à leur destination: une main infidèle en détourne plusieurs dans le trajet de Saint-Antoine à Grenoble.

Plus tard, la cupidité de quelques-uns, le prétendu patriotisme de quelques autres, l'ignorance enfin des derniers venus, aidèrent au dépouillement de la basilique de Saint-Antoine. Malgré ces enlèvements successifs, il reste encore dans le trésor de l’église un certain nombre d’objets précieux préservés de la destruction pendant les guerres de religion ou à l’époque révolutionnaire. C'est ici le lieu de signaler la courageuse conduite de M. Glandut, qui, maire de Saint-Antoine en 1793, parvint à sauver des mains des Vandales, la belle fierté de Saint-Antoine et les curieux reliquaires qui font aujourd’hui la principale richesse de l’église.

Depuis quelques années les pérégrinations ont redoublé à Saint-Antoine: chaque jour de nombreux touristes, parcourant la contrée, viennent s’agenouiller sur les dalles antiques et maudire la main dévastatrice qui a passé par-là. C’est pour ces derniers, avons-nous dit en tête de cette notice, que nous avons recueilli les faits qu’on vient de lire; c’est pour eux également que nous énumèrerons brièvement les objets sur lesquels, après tant de vicissitudes, ils peuvent encore jeter les yeux.

DANS L’ÉGLISE

Les chapelles, autrefois ornées d’élégants mausolées que la fureur des huguenots et l’insouciance de quelques Pères Antonins ont anéanties; on distingue encore sur les murailles de plusieurs d’entre elles, des traces de peintures à fresque représentant l’ange Gabriel, le Christ en croix et la figure colossale de saint Christophe. Les fenêtres de ces chapelles ont conservé les débris des riches vitraux qui les décoraient jadis. - Plusieurs pierres tumulaires des XIV‘, XV’ siècles, etc. - L'autel majeur en marbre noir et en bronze, exécuté en 1667, par Mimerel, sculpteur lyonnais; les statues et les ornements qui le décoraient, ont été enlevés en partie à une époque de dévastation, et sont depuis, pour la plupart, passés dans le creuset du fondeur. Une ouverture grillée, pratiquée dans l’un des côtés de ce mausolée, permet de voir un remarquable morceau d’orfèvrerie qui renferme les précieuses reliques de saint Antoine d’Egypte. Ce reliquaire, en bois de pommier imitant l’ébène, orné de plaques d’argent travaillées au marteau, fut donné à l’abbaye, en 1648, par Jean du Vache, seigneur de Châteauneuf, président en la cour des comptes du Dauphiné. - Les boiseries de chêne qui entourent le chœur et forment 100 stalles: œuvre du sculpteur lyonnais, Jacques Hanard, qui les exécuta en 1650. - Les grands tableaux du chœur, dont sont de Marc Chabry, peintre et sculpteur lyonnais du 17° siècle. - Celui du père Manière, antonin de l'abbaye, représentant le cortège des Saints autour de Jésus en croix. - Enfin, les caveaux où repose une longue génération d’Antonins. Les corps les mieux conserves se trouvent dans un caveau situé près de la principale porte d'entrée de l’église: l’endroit par lequel on y descend, est indiqué par une dalle numérotée IIII.

DANS LA GRANDE SACRISTIE

Un grand nombre de chasses ct de reliquaires, en bois de diverses essences, enrichis de plaques d'argent, de sculptures en ivoire et de pierres précieuses. Cet ossuaire n'a pas son égal en France. - Un morceau de l’étoffe de moire d'or tendre, sur laquelle reposa, depuis sa canonisation jusqu'en 1705, le corps de saint François de Sales. - Plusieurs christs, dont un, en ivoire, magnifique de travail et d'expression. - La Tentation de saint Antoine, tableau d'après celui de David Téniers. - La Madeleine repentante, peinture sur cuivre, d’un maître italien. - Plusieurs autres tableaux de diverses écoles. - 10 pièces de tapisserie de laine, exécutées en 1623, par Léonard de Niallay, maître tapissier de la ville d'Aubusson. - 5 tapis turcs ou persans, etc., etc.

DANS LA PETITE SACRISTIE

La boiserie de chêne, à ornements délicats, qui revêt les murs. -- Des ornements sacerdotaux, en velours, à broderies or et soie, dont plusieurs d’un travail achevé, paraissant remonter au 17e siècle. Les crédences, qui les renferment, méritent quelque attention par leur disposition et la délicatesse du travail. - Un grand nombre de livres de chant, manuscrits in-folio, du XVIII‘ siècle, dont la couverture en cuir conserve encore les armoiries, en cuivre repoussé, qui furent données à l'abbaye de Saint-Antoine par l’empereur Maximilien. - 28 hallebardes et plusieurs fusils anciens de gros calibre, dont on se sert encore, chaque année, à la procession des reliques. Enfin, à l’une des fenêtres, un vitrail historié de la fin du XVIIe siècle.

Il y aurait de l'ingratitude à clore cette notice sans mentionner les noms de deux hommes auxquels l'archéologie et l'histoire doivent un tribut de reconnaissance: l'un, M. Bouvarel, avec un désintéressement qui l'honore, a recueilli, classé avec soin et inventorié les débris des vieilles archives de l'abbaye; l'autre, M. Vicat, veille depuis 50 ans, avec un culte religieux et un amour passionné à la conservation des objets composant l’ancien trésor de l’église.

 

[1] En attendant la construction de la grande église, un petit oratoire fut élevé sur l’emplacement qu’occupe aujourd’hui l’autel majeur, pour recevoir provisoirement les reliques de Saint-Antoine. [2] L’abbaye de Saint-Antoine comptait en 1472, 42 commanderies générales et 160 subalternes ? –En 1775, lors de sa réunion à l’ordre de Malte, elle ne possédait plus que 12 maisons ? [3] Il nous paraît utile de présenter en quelques mots la cause de cette désunion. L'abbaye de Saint-Antoine était dirigée par deux corps religieux, d'origine et de caractère différents: les FRERES HOSPITALIERS de la MAISON DE L’AUMONE, dont la mission consistait à soigner les malades atteints du feu sacré, et les BENECITINS , tirés de la maison de Montmajour, près d'Arles, qui administraient le spirituel de l’abbaye et dirigeaient les travaux artistiques de l’église fondée par Jocelin. Les haines que produisit le contact de ces deux autorités puissantes, rivales l’une de l’autre, amena les événements qui surgirent à la fin du XIIe siècle, dont l’issue fut le renvoi des Bénédictins dans leur maison-mère de Montmajour et l’indépendance complète des Hospitaliers qui purent, dès ce jour, administrer les sacrements tout en restant chargés du soin des malades. - Les annales Antoniennes nous ont conservé le nom d'un célèbre chirurgien du grand hôpital qui a écrit vers 1710 des mémoires restés manuscrits, et dont les cures merveilleuses, dit l'auteur d’un manuscrit que nous avons sous les yeux, ont tenu du prodige et causé l’admiration de la province du Dauphine. » [4] L'original de cette pièce est conservé à la bibliothèque publique de la ville de Grenoble. [5]  Nous ajouterons encore quelques noms de hauts personnages qui, dans les années suivantes, se rendirent à l’abbaye de Saint-Antoine. Le prince Jacques de Bourbon, roi de Hongrie, de Jérusalem et de Sicile - les ducs de Savoie Philippe et Charles ; - Charles VII le Victorieux; - le roi, Louis XI1, qui fut d'une prodigalité excessive à l’égard de l’abbaye; - le bon roi René, comte de Provence, son épouse et un grand nombre de seigneurs : - Raymond, comte de Toulouse, patriarches des Albigeois, hérétique, mort excommunié ; - Le roi Charles VIII et son épouse, Anne de Bretagne ; - l’infortuné Zizim, frère et rival de Bajazet; - un ambassadeur extraordinaire de Maximilien 1er empereur d’Allemagne, qui vint, de la part de ce souverain, présenter à l’abbé Théodore Mitte, la décoration des armes impériales et offrir de riches présents au monastère; - le 24 novembre 1533, François 1er et toute sa cour; - sous l’abbé Danton, les bénédictins Dom Martène et Dom Durand, qui relatèrent dans leur propre voyage littéraire ce qu’ils avaient vu et admiré. Les papes Grégoire IX, Boniface VIII, le dauphin de Viennois Guigues VII, les empereurs Maximilien et Sigismond se plurent particulièrement à placer sous leur protection immédiate l’abbaye de Saint-Antoine et à lui accorder des immunités et des bénéfices importants. [6] Les prétentions de la ville d'Arles se sont réveillées de nos jours, mais un savant ecclésiastique, M l’abbé Dassy, a soutenu victorieusement la question d'authenticité des reliques conservées dans l’église de Saint-Antoine. -Ces prétentions, qui subsistent toujours, ne peuvent que faire taxer les Arlésiens d'aveuglement ou de mauvaise foi.  [7] Quand nous disons que l’église de Saint-Antoine date du XIe siècle, nous entendons parler seulement de quelques assises de pierres : car, à n'en pas douter, les fenêtres du chœur accusent logive du XIIIe siècle. Dans son intéressant itinéraire des Chemins de fer du Dauphiné, en cours de publication, le savant professeur d'histoire de la faculté des lettres de Grenoble, M. Antonin Macé, est d'un avis contraires celui de M. l’abbé Dassy et au nôtre. Il y aurait là toute une polémique à entreprendre. et l’espace nous manque pour la hasarder. Nous recommandons aux savants les remarquables écrits de M. l’abbé Dassy, sur l’église de Saint-Antoine et sur les reliques qui y sont conservées.

 

ABBAYE SAINT-ANTOINE. PHOTOS RHONAN DE BAR.
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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #CHEVALERIE

MARC DE VISSAC.

LE MONDE HÉRALDIQUE. APERÇUS HISTORIQUES

SUR LE MOYEN-AGE

PREFACE

LE Monde Héraldique est né avec la Chevalerie ; il est mort avec la Révolution de 1793 qui a transformé plus encore les idées que les choses & qui, par les changements décisifs quelle a introduits dans nos mœurs, dans nos institutions, dans notre économie sociale, est appelée à devenir avec le temps dans notre histoire la véritable ligne de démarcation du moyen-âge & de l'âge moderne.

Comme le système qui l'avait créé, il s'étayait sur un principe que de nouvelles tendances politiques ont réformé, sur des croyances que la nation a cru devoir abjurer, sur une hiérarchie et sur des privilèges que l'égalité a nivelés, conséquence & produit du régime gouvernemental, il devait forcément subir les mêmes vicissitudes que ce régime & s'écrouler avec l'édifice féodal qui lui servait de pivot. Du jour où l'ancien ordre de choses succomba sous la sape révolutionnaire, le monde héraldique, qui était, bien assez vieux pour s' éteindre, devint le monde du passé et la postérité commença pour lui. De ce jour aussi, dans notre pays à l'âme inquiète & agitée, on se mit à tâter successivement de la souveraineté de chacun des éléments qui concourent à la vie d'une société ; les expériences n'ont pas toujours été heureuses, mais le passé est l'enseignement du présent, & l'avenir nous réserve peut-être de meilleurs résultats. Nous en sommes aujourd'hui à l'évolution démocratique; gardons-nous de la juger avant de pouvoir juger ses œuvres; souhaitons seulement que notre époque, fi tourmentée, laisse des témoins aussi multipliés & aussi majestueux de son passage que le temps de nos pères.

En présentant au public quelques essais sur la période féodale & héraldique de notre histoire, nous n'avons donc pas la prétention de lui offrir le plat du jour, l'actualité à la mode — quoique l'histoire du pays soit toujours une actualité & que l'ignorance des annales de sa patrie nous semble être une espèce d'enfance perpétuelle — ; notre but est seulement de faire poser sans prétention devant le lecteur une époque morte, à moitié ensevelie dans le linceul de l'oubli, & dont l'étude nous captive & nous paraît des plus attrayantes, je fais bien que la chute du régime politique n'a pu entraîner avec elle la chute du principe aristocratique qui était un de ses éléments. La noblesse, en effet, n'est pas morte et rien ne le prouve mieux que les attaques dont on l'assaille tous les jours. Elle est sortie vivifiée du bain de sang de l'échafaud révolutionnaire & ce nouveau baptême lui a donné une consécration nouvelle. Dépossédée de ses anciens privilèges, qui servaient de point de mire aux théories égalitaires et de thème favori aux adeptes du socialisme, mise ainsi à l'abri des bourrasques populaires, elle est devenue plus forte, s'est implantée dans notre fol par des racines vivaces &, sous sa nouvelle incarnation, s'est infusée dans nos mœurs. Ne revendiquant plus que les seules prérogatives qui dérivent du mérite personnel & d'une longue tradition de gloire et d'honneur, le patriciat actuel sera, comme jadis, une des fiertés de la France, tant que la vieille aristocratie joindra à la noblesse de race celle, plus haute encore, qui s'acquiert par la vertu et que la nouvelle se composera de toutes les illustrations du pays «nobilis quasi noscibilis » d'où « nobilitas quasi noscibilitas» et fera ainsi ses propres ancêtres. Mais nous avons cru, dans la publication actuelle, ne pas devoir envisager fous leur aspect moderne ces vestiges qui ont survécu à l'ancien monde héraldique & nous nous sommes tenu en garde contre les appréciations & les solutions de l'ordre politique qui pouvaient se dégager du sujet que nous traitons, non pas qu'elles nous laissent indifférent, bien au contraire, mais parce que nous les avons jugées inopportunes & déplacées. Nous ne voulons pas faire, en effet, de notre thèse une question de légitimité, mais bien une question d'antiquité; nous ne cherchons pas à résoudre un problème d'économie sociale, mais bien un point d'archéologie & d'histoire. C'est, nous le répétons, une excursion de touriste vers quelques-uns des plus beaux sites du moyen-âge, une esquisse légère des principaux traits d'un tableau séduisant, une peinture de mœurs, qui ne doit soulever ni amertume, ni susceptibilité d'aucun genre, parce que nous en avons retranché soigneusement toute allusion, toute assimilation, tout parallèle irritant entre des époques qui se sont succédées, mais qui ne peuvent pas se ressembler.

Les ouvrages abondent sur la civilisation féodale; mais, pour puiser à des sources vraiment saines & impartiales & se faire une idée exacte de la physionomie du pays durant la curieuse période chevaleresque, on est obligé de remonter aux documents fournis par les mémorialistes & par les annalistes anciens. La plupart des auteurs modernes n'ont envisagé la matière qu'à travers le prisme trompeur de leurs passions politiques ; à côté de deux ou trois admirateurs fanatiques & enthousiastes qui se livrent sur cette brillante époque à une apologie immodérée, on trouve des centaines de détracteurs systématiques & de mauvaise foi qui la dénaturent à, plaisir. Vers la fin du siècle dernier surtout, on s'efforça, pour ainsi dire, de la méconnaître. De même qu'on ne voulait plus de la religion de nos dieux, on se montrait incrédule à leur gloire, on se raidissait contre leur prestige.

Cette croisade contre le moyen-âge eut pour premiers chefs les anti-monarchistes de 1793, qui espéraient, en jetant le discrédit ou l'injure sur les hommes, discréditer en même temps le régime qui les avait produits. Lorsque les Girondins, du haut des tréteaux de leur Tribunal sanguinaire, décrétaient l'assassinat politique, ils espéraient, en frappant leurs victimes, frapper au coeur l'institution toute entière ; ils ne se lassaient pas à leur terrible besogne devant les têtes sans cesse renaissantes de l'hydre immortelle; ils auraient voulu étouffer le passé & proscrire le souvenir des morts comme ils proscrivaient le nom même des vivants; ils se croyaient appelés à recommencer l'histoire de l'humanité, & l'an I de la République leur semblait devoir être l'an I de la gloire nationale. Mais le glas funèbre qu'ils sonnaient sur la royauté & sur l'ancien régime ne pouvait rendre la postérité sourde à la voix du souvenir, car il n'est pas au pouvoir des hommes d'effacer du livre de la nature les traits glorieux & caractéristiques du génie d'une nation, non plus que les silhouettes héroïques burinées fur les tablettes de l'histoire. En dépit de toutes les tentatives, l'âme de la France resta noblement ouverte à tout ce qui a été grand & généreux, & répugna à l'ingratitude et à l'oubli.

Mais ce que n'avait pu faire la Terreur, une nouvelle école, dite historique, tenta de l'opérer. Ce que le billot n'avait pu flétrir, elle tenta de le flétrir par le mensonge, par la calomnie, cette arme de dom Basile, dont il reste toujours quelque chose. Après la guillotine des martyrs, le coup de pied du pitre. Sous la plume de ses adeptes, les héros se transformaient en saltimbanques & en grotesques; chaque vertu, chaque gloire subissait tour-à-tour quelque éclaboussure. Ce fut une sorte de Jacquerie littéraire dirigée, suivant les règles, contre toutes les illustrations, par les ribauds & par la taupinaille de la publicité. La réforme qu'elle voulait amener dans l'esprit public, elle l'appela une ère de rénovation durant laquelle l'ignorance et la routine devaient livrer leur dernier combat. Cette nouvelle école historique consistait à dénigrer tout ce qui, durant longtemps, avait inspiré le respect & l'admiration, à calomnier les morts, à ravaler le passé, à avilir les célébrités, à dégrader le mérite; triste science qui n'éclaire que par de fausses lueurs & qui veut bâtir sur des ruines. Le paradoxe, l'ironie & la fausseté, tantôt grossière, tantôt ingénieuse, étaient les travestissements dont ils affublaient les épisodes de l'histoire, pour en faire des scènes de bouffonnerie & de carnaval. De même que Tarquin-le-Superbe ne fauchait que les plus hauts épis, de même il suffisait d'être grand & illustre pour être en butte à leurs morsures.

Dans l'Inde, les enfants mangeaient autrefois les pères trépassés, eux s'efforçaient de dévorer leur réputation & leur gloire; en Chine, on anoblissait les ancêtres, eux ne cherchaient qu'à les dégrader.

Louis XII & Henri IV eux-mêmes, devant lesquels l'insulte semblait devoir reculer, ne trouvaient pas grâce à leurs yeux & leur mémoire était ternie par un souffle empesté. La victime du 21 janvier n'était pour eux qu'un assassin vulgaire ; ils dressaient devant son auréole de martyr le squelette du serrurier Gamain, que la Terreur troubla mentalement, au point de lui faire accuser son illustre apprenti de lui avoir versé de sa main royale un poison criminel1. Tout ce qu'ils consentaient à admirer du moyen-âge étaient quelques potiches, quelques faïences, quelques meubles contournés ; le reste n'était propre qu'à attirer leur mépris & leurs outrages.

Un des premiers créateurs de cette secte désastreuse fut M. Dulaure, qui s'intitulait citoyen de Paris. Ce républicain fanatique, qui avait voté la mort de Louis XVI « fans sursis et sans appel » avait pris pour pierres d'achoppement les trois pierres angulaires de l'ancien édifice social : les Prêtres, les Rois & les Nobles, qu'il appelait les trois plaies du genre humain. Il traînait la religion fur la claie avec un rire infernal, & répandait sur ses ministres la bave méphistophélique de son cynisme ; il bafouait, lui, le rhéteur du peuple, la royauté qui, de tout temps, fut l'auxiliaire du peuple dont elle était le patron-né, peignant même ceux de ses représentants qui ont le plus illustré leur époque, sous les traits de tyrans farouches, de suppôts de l'enfer, de sangsues gorgées de la sueur du peuple. Il s'évertuait à salir les plus belles pages du livre d'or de la noblesse de France en l'appelant, suivant une expression de Machiavel qu'il s'appropriait, une vermine qui carie insensiblement la liberté. A l'entendre, les nobles n'avaient été que les occupeurs de sales emplois, des brigands, des criminels gangrenés & faisandés, des voleurs de grands chemins, des parjures, les plus grands ennemis du trône. Il poussait le courage jusqu'à publier cet amas d'injures & d'invectives contre l'aristocratie française au pied même de l'échafaud, alors que son ennemie était terrassée, ne songeant plus, dans son ivresse, au rôle odieux qu'il remplissait. Fier de ce que la tourmente révolutionnaire effaçait de son souffle de précieux sillons & brisait les blasons rayonnants, respectés par les siècles & par les tempêtes, il embouchait la trompette & sonnait le carnage.

Et les pages fangeuses qu'il accumule de la forte contre les illustrations les plus respectables, il les décore du nom d'histoire; il ose dire qu'il a compris la féodalité & que la postérité la juge par sa bouche. — Ah! celui-là n'a pas le cœur français qui souille ainsi nos annales!

Telle n'est pas notre manière d'envisager l'histoire. Elle doit être, pour nous & pour tout écrivain qui se respecte, comme une glace bien pure & bien unie qui représente au naturel les grands hommes et les grandes choses. Le blason des chevaliers ne nous éblouit pas ; quand ils mouraient pour la patrie, on voyait leur âme, on ne voyait pas leur écusson. Nous n'avons à nous livrer ni à un panégyrique, ni à une apothéose; les morts sont morts et le flambeau de Promothée lui-même ne rallumerait pas les rayons d'une gloire éphémère éteinte sans retour. Il faut se borner à laisser aux faits leur éloquence. L'impartialité & la bonne foi sont les deux fils qui doivent guider le narrateur dans le dédale du passé & qui demandent à ne jamais être coupés. C'est d'elles, en effet, que l'on peut dire, en paraphrasant ce que l'on a dit de la sagesse : « per me veritas regnat et rerum judices justa decernunt

Mon but est moins de faire aimer la chevalerie que de la faire connaître; mais je ne me cache pas que, pour esquisser dignement ce grand établissement politique & militaire dont l'histoire est nécessairement liée à celle de la noblesse & de la milice, française, il faudrait un opérateur plus habile. Aussi de cet immense palais d'honneur, je ne montrerai aujourd'hui que le parterre et n'y ferai remarquer que quelques fleurs. Peut-être un jour, si leur éclat a assez de charmes pour attirer le lecteur, parcourrons-nous ensemble l'édifice entier.

Les quelques fragments que je détache aujourd'hui de l'histoire générale de l'institution héraldique sont présentés sous forme de petites monographies qui ont, à mes yeux, le double avantage : pour le lecteur, de grouper plus commodément fur un sujet les matières disséminées quelquefois d'une manière confuse dans de gros livres, souvent aussi ennuyeux que rares, & de faire un tout plus compact & plus homogène; pour l'auteur, celui de profiter largement des recherches faites avant lui, de prendre de toutes les mains, de condenser et de coordonner les sources, de les épurer & de les compléter les unes par les autres, de les lier entre elles par des réflexions propres à prévenir une ennuyeuse uniformité & de créer ainsi, des travaux de chacun, une œuvre, non pas originale & personnelle, mais nouvelle & sérieusement élaborée.

Il nous a paru nouveau & intéressant de nous écarter un peu des sentiers battus par les écrivains, nos devanciers, qui abordent le moyen- âge fans regarder en arrière & développent ses institutions sans faire connaître les diverses transmissions sociales opérées d'un peuple à l'autre qui les ont engendrées, qui leur serviraient de généalogie & nous initieraient ainsi à leur première origine. Il nous a semblé que plusieurs apparitions de l'époque chevaleresque n'étaient que des résurrections ou des imitations lointaines, que ce qui passait pour un enfantement féodal n'était souvent qu'une incarnation nouvelle, une espèce de métempsychose de notions & d'établissements anciens, que la chrysalide, en un mot, avait dû subir avant d'être, des transformations nombreuses. En réfléchissant au calcul désespérant du mathématicien anglais, Hooke, qui fixe à trois milliards environ le nombre des idées dont l'esprit humain est susceptible, calcul dont je me garderais bien d'assumer la responsabilité, nous avons été amené à conclure que, depuis des milliers d'années déjà, il n'y a plus rien de nouveau sous le soleil, & nous n'avons pas été surpris de retrouver dans les créations Grecques, Latines & Orientales, les premiers germes de nos progrès & les étincelles qui devaient allumer les feux de notre civilisation. Nous avons donc, à côté de l'histoire des institutions, placé l'histoire des idées sur lesquelles elles reposent, en remontant jusqu'à leur source étymologique & historique, en en suivant les progrès & les variations jusqu'à leur perfection, en en marquant la décadence & la chute jusqu'à leur extinction, reliant ainsi au passé les établissements du moyen-âge par les monuments de l'antiquité parvenus jusqu'à nous.

Les classiques anciens, les interprètes de l'Orient, les compilateurs monastiques, les légendaires des siècles à demi barbares, les plus anciens chroniqueurs de la monarchie franque pouvaient seuls nous rendre possible cette tâche & ce n'était qu'en les mettant à contribution que nous pouvions espérer de reproduire la photographie exacte des temps & des choses. Aussi, si le tableau offre quelque intérêt, l'auteur ne s'en approprie ni la gloire, ni le mérite & n'a d'autre prétention que de prouver qu'il a su rechercher. Il reporte, comme il le doit, les éloges sur les érudits consciencieux qui ont accumulé laborieusement les matériaux dont il a usé largement &, pour rendre hommage à ces illustres collaborateurs, qui font ses maîtres, il a cru devoir placer en tête de chaque volume l'indication des principaux ouvrages qui lui ont servi de guides & d'autorités. Cette nomenclature lui permettra d'ailleurs de réduire à des proportions convenables les fastidieuses annotations provoquées par chaque phrase & par chaque assertion dans un ouvrage de cette nature et le dispensera de placer en face du texte principal un autre texte justificatif de même importance, contenant les renvois, les pièces à l'appui, les citations de passage, les indications de sources qui rendent le tableau trop décousu & semblent répandre sur la narration une forte de langueur.

Ce premier cahier sur l'institution héraldique fera suivi immédiatement d'un second volume sur le Blason que quelques esprits chagrins, élevés pour la plupart à l'école du bourgeois- Gentilhomme de Molière dont la race ne s'éteindra jamais, considèrent comme un attentat contre les droits de l'homme & du citoyen, tandis qu'il est comme un flambeau indispensable pour l'histoire. Après l'étude de la chevalerie, de ses usages, de ses costumes, de ses préceptes, de ses jeux, de ses mœurs si souvent contraires à sa morale, de sa galanterie fameuse, de son désir de briller & de s'isoler, l'étude de sa langue, l'initiation à son idiome, à ses symboles, à ses lois, à ses devises, à ses prérogatives nobiliaires. En dehors du lien général de l'histoire, ce font deux études qui se rattachent naturellement l'une à l'autre & qui se complètent l'une par l'autre : Ce sont deux aspects différents d'une même chose &, pour ceux qui se plaisent à étudier curieusement le moyen -âge, pour l'archéologue, pour l'antiquaire, ils deviennent deux instruments d'investigation précieux & indispensables.

Tel quel, nous livrons avec confiance au public ce premier essai. Puisse le lecteur ordinaire y trouver l'amusement qu'il cherche toujours & l'érudit le délassement légitime auquel il a droit.

COUP-D'OEIL GÉNÉRAL SUR LA CHEVALERIE.

I.

COUP-D'OEIL GENERAL

SUR LA CHEVALERIE

L'ÉBRANLEMENT qui avait suivi la dissolution de l'empire de Charlemagne n'était pas encore apaisé. Chaque jour voyait se briser le faisceau si glorieusement noué par le vainqueur des Saxons, entre les mains énervées et maladroites de successeurs, auxquels le grand monarque n'avait pu léguer avec son sang ni ses vertus, ni son génie. Le magnifique royaume des Gaules, qui avait absorbé dans son sein tout l'Occident, allait se disperser en lambeaux épars, sous l'impulsion d'un déchirement général dont le morcellement du territoire entre les fils et petits-fils de Charlemagne ne devait être que le prologue. En vain la race des Francs avait su conquérir la domination du monde sur la race de Romulus; comme le colosse romain, comme les anciennes monarchies de Cyrus et d'Alexandre, son empire s'effondrait de toutes parts, cédant à cette immuable fatalité qui place le commencement de la décadence d'une nation à l'apogée de sa grandeur. En vain le conquérant Carlovingien avait saisi dans sa main puissante vingt sceptres royaux et placé sur sa tête une couronne dont les fleurons étaient moins nombreux que les peuples qui obéissaient à ses lois. « La destinée des grands hommes ne ferait-elle en effet que de peser sur le genre humain et de l'étonner ? Leur activité si forte et si brillante n'aurait-elle aucun résultat durable? Il en coûte fort cher d'assister à ce spectacle ; la toile tombée, n'en resterait-il rien? Ne faudrait-il regarder ces chefs illustres & glorieux d'un siècle & d'un peuple que comme un fléau stérile, tout au moins comme un luxe onéreux 2

En présence d'un pouvoir qui semblait ne plus être capable de concentrer en sa personne le gouvernement social, les diverses parties de la Gaule commencèrent à revendiquer leur indépendance et leurs frontières naturelles. La société était composée de mille éléments hétérogènes : les Francs, les Goths, les Bourguignons, les Anglo-Saxons, les Normands, les Danois, les Lombards, les Allemands, les Romains dégénérés, amalgame de peuples divers, les uns conquérants, les autres conquis, et qui, quoique réunis sous un même joug, n'en avaient pas moins conservé les usages et les caractères propres à leurs races. Leurs intérêts, leurs moeurs, leurs lois, leur nationalité en un mot, comprimée pendant un moment, n'avait pu être absorbée ou assimilée par l'action du temps et laissait subsister entre eux de véritables barrières politiques. L'agglomération n'est pas l'organisation. On eut dit des tribus distinctes, n'ayant aucun rapport les unes avec les autres, étant seulement convenues de vivre sous un maître commun, autour d'un même trône. Il eut fallu pour prévenir l'écroulement plus de force et de sagesse que Dieu n'en avait accordé à la monarchie : la serre de l'aigle n'était plus en effet que la défaillante pression d'une autorité souveraine affaiblie et avilie. Au lieu d'hommes d’État et de législateurs, il n'y avait plus que des prétendants au trône, qui usaient le prestige de la royauté dans des querelles intestines et sanglantes, et ruinaient ses ressources militaires. L'unité devait forcément succomber aux blessures fratricides du rendez-vous de Fontenay3.

A la mort de Charlemagne, son empire s'étendait de l'Elbe, en Allemagne, à l'Ebre, en Espagne ; de la mer du Nord jusqu'à la Calabre, presqu'à l'extrémité de l'Italie. Après le traité de Verdun, trois royaumes étaient découpés dans ce vaste domaine : celui de France, celui de Germanie et celui d'Italie. Soixante ans plus tard, il y en avait sept4 (I). La désagrégation s'était faite à pas de géant. Elle ne pouvait s'arrêter sur cette pente glissante avant d'avoir abouti à l'anarchie. Les possesseurs de fiefs se déclarèrent indépendants, s'érigèrent en souverains sous le nom de ducs ou de barons et s'armèrent pour soutenir leur usurpation dans leurs donjons fortifiés, véritables acropoles inexpugnables dont ils se faisaient un rempart contre la colère de leur suzerain. L'hommage qu'ils rendaient au roi de France n'était qu'une formalité et parfois même un sujet de moquerie, car le régime féodal avait imprimé au caractère une si grande idée de fierté, que le plus mince alleutier s'estimait à l'égal d'un prince et dédaignait de faire acte de vasselage vis-à-vis du comte de Paris. La contrée était possédée par quelques milliers de leudes formant dans notre beau pays une sorte de république de seigneurs turbulents. Dans le seul royaume de France, vers la fin du IXe siècle, 29 provinces ou fragments de provinces étaient formées en petits états, gravitant dans leur orbite, ayant leurs phases, sous l'administration de leurs anciens commandants ou gouverneurs. A la fin du IXe siècle, au lieu de 29 états, il y en avait 55. Quand Hugues-Capet monta sur le trône, le domaine de la couronne n'était plus composé que de l'Ile-de-France, de l'Orléanais et d'une partie de la Picardie. Toutes ces misères intérieures appelèrent au-dehors l'invasion étrangère ; partout les ennemis du nom français se ruèrent allègrement sur les décombres de l'empire. C'est au milieu de ces ruines amoncelées que les pirates du Nord , fanatiques adorateurs d'Odin , sortirent des anses de la Norvège et des îles de la Baltique pour se précipiter dans leurs embarcations légères comme un essaim d'abeilles ou mieux comme des chiens à la curée. Leurs tentatives d'envahissement n'étaient déjà plus récentes et leurs audacieux abordages sur la côte avaient arraché des larmes à Charlemagne mourant, qui semblait entrevoir à cette heure les ravages que ces barbares feraient subir après lui à son pays. Tant qu'il avait vécu, il s'était senti assez fort pour les contenir, il était allé les chercher même jusque dans leurs repaires pour en épuiser la source et les avait brisés comme sur une enclume, mais dès que les caveaux d'Aix-la-Chapelle recelèrent l'ombre menaçante de celui qu'ils appelaient Carie au marteau, les vaincus se redressèrent vivement et le flot des barbares, qu'on eut dit versé par une main vengeresse, vint déborder dans le bassin de la France.

Et pendant que le vent du pôle faisait échouer sur les rivages de l'Océan les coques flottantes des pirates du septentrion, les Sarrazins, émigrés de l'Arabie, après avoir inondé la haute Afrique, envahi l'Espagne en chassant devant eux les Wisigoths, franchi les Pyrénées, faisaient irruption dans les îles méditéranéennes et pénétraient au milieu des Gaules, provoquant ainsi de longue main les sanglantes représailles que cette même Gaule leur ferait subir par-delà le Bosphore, en soulevant l'Europe et l'Asie, l'Occident et l'Orient, pour la guerre sainte du Christ contre Mahomet, de la croix du Sauveur contre le croissant de l'Iman.

Du fond de leurs châteaux crénelés, couronnés d'un diadème de larges mâchicoulis, perdus dans un ravin au milieu des bois ou suspendus sur l'arête escarpée d'un rocher, comme l'aire des vautours, forteresses dont les derniers vestiges échappés à la faulx du temps témoignent de la grandeur imposante, qui ne se reliaient au reste de la terre que par un étroit pont-levis hardiment jeté sur les torrents; à l'abri de leurs tours gigantesques, vedettes placées sur les hauteurs comme des sentinelles vigilantes dont les yeux étaient des meurtrières, les hauts barons assistaient sans émoi au désastre de la patrie. Citoyens épars, isolés dans leurs domaines, retranchés derrière leurs murailles, c'était à eux à s'y maintenir et à veiller sur leur sûreté et sur leur droit, sans recours possible à l'impuissante protection des pouvoirs publics. Ils rachetaient au poids de l'or la retraite momentanée des féroces envahisseurs, ces rois de la mer qui, dans leur irruption, pareils à une avalanche, balayaient tout sur leur passage et ne laissaient après eux que le désert. Si l'ennemi était sourd à leurs propositions, ils ceignaient alors l'épée du combat pour sauvegarder leur propriété et leur repos et, au milieu du carnage général, ils défendaient contre les pirates le sol qu'ils pouvaient couvrir de leur bouclier.

Au premier répit que laissait à la France l'invasion des populations sauvages du nord et du midi, recommençaient les guerres particulières, les discussions de fiefs à fiefs, de vassaux à suzerains. Le vassal rêvait l'affranchissement des privilèges, le chef militaire l'usurpation de son gouvernement, le seigneur la conquête d'une baronnie voisine, et chacun tendait de tous ses efforts, ouvertement et à main armée, vers la réalisation de ses désirs au mépris de la justice et de la tranquillité publique. Tous les moyens étaient bons s'ils pouvaient provoquer la satisfaction de leurs convoitises. Le roi seul, dont le pouvoir anéanti ne pouvait plus servir de digue a ce débordement, en était réduit à faire des voeux stériles pour le bonheur de son royaume, sans pouvoir peser d'aucune influence salutaire sur la marche des événements. Contre lui seul l'aristocratie féodale s'unissait dans une lutte commune et son antagonisme contre l'autorité monarchique n'était égalé que par son instinct d'oppression pour la liberté. Girard de Roussillon et les Quatre fils Aymon sont le panégyrique de la féodalité glorieusement rebelle à la monarchie. Singulier corps politique, pour lequel le bien public résidait dans la sauvegarde personnelle, qui se retirait presque sauvage dans ses repaires aux fossés desquels , une fois la herse baissée , venait s'arrêter le mouvement social. La société était comme une matière en ébullition à laquelle le moule seul de la souveraineté pouvait donner une forme majestueuse, en groupant toutes les forces vitales du pays autour d'un même élément conservateur et en remplaçant, dans cette cette confédération des seigneurs, les principes dissolvants de l'isolement et de l'inégalité par ceux de la fidélité et du dévouement.

Tel était l'état de la France au moment où la chevalerie prit naissance au premier soleil du XIe siècle. Elle vint épurer les idées de morale, compléter le corps social et jouer dans l'Etat, comme le dit l'auteur du Jouvencel, le rôle que les bras jouent dans le corps humain, prêts à rendre service au chef comme aux membres inférieurs, trait-d'union entre les grands feudataires et la royauté et plus tard entre la royauté et le peuple. Ses statuts constituèrent une sorte de code qui, au sein du désordre de le législation, redressa les torts, adoucit les moeurs, mit un frein aux passions, fit croître le faible en dignité, le fort en charité, établit l'équilibre des devoirs. Ils érigèrent l'honneur et la courtoisie en vertus sociales et les firent ainsi passer dans les moeurs publiques. Du plus haut échelon de la hiérarchie jusqu'au dernier, son influence moralisatrice fut immense, mais elle fut plus féconde encore en heureux résultats politiques. C'est la chevalerie qui apposa au bas du pacte d'alliance avec la royauté une signature que la noblesse française, à aucune époque de l'histoire, n'a jamais laissé protester. Forte de l'appui de cette milice par excellence, grandie par cette union, la monarchie put tenter de cicatriser les plaies de la France et de créer l'unité nationale à la place de l'oligarchie. Les actes de violence, les excès d'arbitraire qu'un pouvoir exécutif sans force était obligé de tolérer furent réprimés par des notions plus exactes d'équité et de bonne foi. C'est de cette noble création féodale, qui marquait un homme du triple sceau de l'honneur, du dévouement et du sacrifice, que date, à proprement parler, la transformation du peuple franc en nation française. Les privilèges des villes, l'affranchissement des communes, dûs à son esprit progressiste, marquent le second triomphe que la civilisation remportait sur la barbarie. Sur les débris de la société antique s'était élevé le monde féodal qui avait remplacé l'esclavage par le servage et fait cesser le honteux marché de viande humaine ainsi que les iniquités et les souffrances qui en;découlaient. Sur les bases féodales se dressa l'édifice chevaleresque ayant pour pendentif non plus le servage, mais la bourgeoisie et le tiers-état; heureuse métamorphose qui mettait le monde sur la véritable route de la moralisation. politique, qui créait des citoyens au pays au lieu de gens de poueste taillables & corvéables à merci. On commençait à ouvrir les yeux au flambeau de l'émancipation du peuple; on ne fermait plus l'oreille au retentissement des droits de l'humanité; l'esprit se pénétrait, sans la connaître, de cette belle pensée d'Homère : Que celui qui perd sa liberté perd la moitié de sa vertu. L'ordre judiciaire se transformait; on entendait parler encore des lois saxonne, salique, lombarde, gombette, wisigothe, mais ce n'était plus que le dernier frémissement d'un ordre de choses qui s'éteint; les coutumes sont la physionomie nouvelle que revêt la législation territoriale. La chevalerie protégea la société de concert avec les lois ; elle institua dans la noblesse cette fraternité et cette union qui devait faire sa force et la force du pays ; elle domina tout le moyen-âge par son influence et fit que notre patrie, même dans ses revers, ne resta jamais sans gloire. Aussi son nom est resté quelque chose de national en France et son spectre n'éveille dans la mémoire populaire que de vagues souvenirs de courage et de loyauté. C'est avec raison que l'évêque d'Auxerre, rendant hommage à un enfant de cette chevalerie, à Dugay-Trouin, le treizième preux, put s'écrier devant toute la Cour : « La renommée de la chevalerie française a volé d'un bout du monde à l'autre.»

On se tromperait fort si on pensait que la chevalerie naquit collective avec des lois écrites, des règlements formulés à l'avance et fut dès l'origine un corps constitué. Si, aux yeux du public, elle apparaît comme une lueur soudaine dans l'histoire, c'est que le regard n'atteint pas tous les détails de ces lointaines perspectives, c'est qu'en présence de cette période de gloire l'esprit humain est frappé comme d'un éblouissement passager, et que, prompt à saisir l'impression première, il n'envisage pas tout d'abord la transition logique et inévitable qui a présidé aux transformations opérées. Elle s'éleva lentement au contraire vivifiée par une civilisation fécondante; ce fut une semence qui grandit comme le gland confié à la terre, dont la croissance est laborieuse, mais qui devient avec le temps le plus bel ornement de la forêt. Durant de long jours, elle put conserver un cachet d'individualité.

Nous en distinguons les traces dans des poèmes et dans des œuvres littéraires d'âges très-reculés, car les productions de l'esprit sont, avant toutes choses, la pierre de touche qui marque à la postérité avec le plus de certitude le degré moral et intellectuel auquel un peuple est parvenu. L'histoire d'Antar, l'esclave noir de la tribu d'Abs, écrite ou recueillie par Asmaï le grammairien, est une véritable épopée chevaleresque dont les poétiques épisodes luttent parfois avantageusement avec les plus charmantes créations d'Homère, de Virgile ou du Tasse. Ils sont restés populaires et les Arabes du désert de Damas, d'Alep, de Bagdad, les récitent encore sous les tentes pendant les veillées- des chameliers ou durant les haltes des caravanes. La chronique du moyne de Saint-Gall est également un roman de chevalerie exaltée et guerrière plutôt qu'une biographie du grand monarque Carlovingien. Or , le premier de ces romans a été écrit sous le règne du kalife Aroun-al-Raschild et le second, 70 ans après la mort de Charlemagne. Cela nous prouve qu'à ces époques reculées l'air était déjà imprégné d'émanations chevaleresques. Nous lisons, du reste, dans la chronique du moyne Aimoinus, et c'est aujourd'hui un fait acquis à l'histoire, que le restaurateur de l'empire d'occident arma chevalier à Ratisbonne Louis le Débonnaire, son second fils, âgé de 14 ans, et déjà roi d'Aquitaine, et qu'il voulut lui ceindre l'épée avant de le conduire faire ses premières armes à la conquête de la Hongrie. Ce sont encore des types de chevalerie que Rolland et les Douze paladins, que Villaret nous représente armés de toutes pièces, portant des brodequins, de grands manteaux, ayant les cheveux et la barbe parsemés de paillettes et de poudre d'or.

Dans ces symptômes réunis d'héroïsme, d'amour et de poésie qui se manifestent avant l'avènement de la troisième race, on serait tenté de reconnaître l'influence occulte du contact de la nation franque avec les peuples qui avaient afflué dans son sein des deux points les plus extrêmes de l'horizon, car le caractère du chevalier du moyen-âge semble empreint en même temps de la nature sentimentale et rêveuse du Scandinave et de la nature galante et pleine d'ardeur que le Maure puise au soleil bleu de l'Arabie.

Cette institution qui jeta un si vif éclat sur l'époque des Capétiens et des princes de la maison de Valois, fut à l'origine une sorte d'inféodation de nobles sans domaines, de chevaliers sans avoir, « pas riches homs de deniers, mais riches de proëce, » comme dit la chronique de Senones5, n'ayant d'espoir de s'enrichir que par les prises à la guerre et par les rançons des prisonniers. Ils trouvaient dans leur vie aventureuse au service du roi le moyen d'utiliser glorieusement leur activité et la chance de parvenir aux hautes fonctions militaires et civiles, récompense des services rendus au trône et au pays. Bientôt toute l'aristocratie française, attirée par le fluide irrésistible qui se dégage de tout ce qui est grand et généreux, eut à cœur d'être admise à cette école de la noblesse; les rois et les princes s'honorèrent d'être comptés parmi ses membres; la plus illustre naissance ne donna aux citoyens aucun rang personnel, à moins qu'ils n'y eussent ajouté le grade de chevalier; on ne les considérait point comme membres de l’État tant qu'ils n'en étaient pas les soutiens.

Cette nouvelle phalange forma la militia du royaume. Le chevalier cessait de s'appartenir pour appartenir au pays. Lorsqu'un danger menaçait la France, il devait être debout et faire de sa poitrine un bouclier à l’État; c'est ainsi que de noble il devint gentilhomme, homo gentis, l'homme de la nation. Le beau titre de miles fut d'autant plus en crédit qu'il ne découlait pas de la naissance, mais supposait le mérite personnel; il était dans une si grande estime qu'il l'emportait sur celui de baron, parce qu'il laissait à la postérité un témoignage irrécusable de la vertu et de la valeur de ceux qui en avaient été honorés. Esto miles fidelis disait le doge à celui auquel le Sénat de Venise conférait la dignité de chevalier de Saint-Marc. Les rois, les ducs, les marquis, les comtes crurent relever par cette dénomination tous les autres titres dont ils étaient déjà revêtus, la regardant comme d'autant plus précieuse qu'elle contenait en elle implicitement le certificat de la noblesse des ancêtres, puisque ceux-là seuls pouvaient être créés chevaliers qui étaient nobles d'origine et d'armes, c'est-à-dire depuis trois générations de père et de mère.

Le premier chevalier du royaume était le roi de France, et presque toujours les exemples qui partirent du trône purent servir de modèle à la corporation toute entière. La chevalerie était couronnée en sa personne. L'histoire nous rend compte des solennités et des fêtes qui se célébraient à l'occasion de l'armement des princes du sang. Le souverain lui-même présidait à ces imposantes cérémonies et se réservait le privilège de ceindre l'épée, de passer le haubert, et de donner l'accolade aux plus proches héritiers de la couronne. Philippe-Auguste arma son fils Louis à Compiègne, Saint-Louis fit le même honneur à Philippe-le-Hardi, celui-ci à Philippe-le-Bel, Philippe-le-Bel à trois de ses enfants, en présence de son gendre Edouard II, roi d'Angleterre. Rye, dans son histoire métallique, rapporte une médaille sur l'un des côtés de laquelle on voit Saint-Louis donnant le collier de chevalier à ses deux neveux, fils de Robert, comte d'Artois, avec cette légende gravée sur l'autre face : Ut sitis pro incti virtutibus.

Les rois envoyaient quelquefois leurs enfants dans une Cour étrangère pour y recevoir la chevalerie des mains d'un prince voisin ou allié. Henri II d'Angleterre fut créé chevalier par David, roi d’Écosse, qui lui dépêcha à son tour son fils Macolm, pour en obtenir la même faveur. Pierre d'Aragon reçut la ceinture du pape Innocent III; Edouard Ier, d'Alfonse XI, roi de Castille; Louis XI, de Charles, duc de Bourgogne. Ils ne dédaignèrent pas quelquefois d'être armés par la main de leurs sujets ; le duc d'Anjou conféra la dignité de chevalier à Charles VI; le duc d'Alençon à Charles VII. «Je veulx, mon ami, que soye faict aujourd'huy chevalier par vos mains, parce que estes tenu & réputé le plus brave,» dît François Ier au brave Bayard, après la bataille de Marignan. Henri II la reçut des mains du maréchal de Biès. En Angleterre, Edouard IV fut admis dans l'ordre par le duc de Devonshires; Henry VII, par le duc d'Arondel; Edouard III, par le duc de Sommerset. C'est le duc de Candie qui chaussa l'éperon à Ferdinand d'Aragon.

Cette condescendance doit d'autant moins surprendre que l'habitude des campagnes, la vie des camps, les fatigues supportées en commun, la communauté de gloire et d'intérêts créaient entre les rois et la noblesse, à cette époque de guerres continuelles, des rapports constants qui les unissaient par des liens sacrés que l'estime et la confiance mutuelles resserraient insensiblement. On vit même entre les princes et leurs sujets des exemples de fraternité d'armes, sorte d'adoption militaire anciennement dénommée par les Scandinaves «mélange de sang humain, Fost-Broedalag,» qui unissait non-seulement un guerrier à un autre, mais associait encore sa famille et ses amis à la fortune du survivant et contraignait le Frater juratus à être l'ennemi des ennemis de son compagnon.

Ce fut de la part de Charles VIII un fait de fraternité d'armes qui le décida à choisir à la bataille de Fornoue neuf chevaliers auxquels il fit revêtir les déguisements royaux pour déjouer, au grand danger de leur vie, les complots qui menaçaient la sienne.

Et personne ne s'y méprend, les éloges qui s'amassent sous la plume de l'écrivain ne permettent pas de malentendu. La chevalerie dont je parle n'est pas la chevalerie errante, voyageuse, parcourant, comme autrefois Thésée, Hercule et Jason, le pays pour redresser les torts, à la recherche d'aventures propres à mettre en lumière une prouesse et des exploits inutiles, ayant toujours quelques brigands à exterminer ou quelque voeu à accomplir, déposant aux pieds de chaque dame l'expression emphatique d'un amour pur et idéal qui, pareil à celui de Ménélas, dégénérait parfois en un sentiment moins poétique. Ce ne sont pas les chevaliers de la Table ronde, compagnons du roi Artus; les chevaliers d'Amadis ou Beaux Ténébreux ; les Gallois & Galloises, sorte de pénitents d'amour se chauffant à de grands feux et se couvrant de fourrures durant les ardeurs de la canicule, puis, l'hiver, revêtant de simples cottes ou des tuniques de plaques de laiton peintes en vert et décorées de frais et gracieux paysages, de sorte que plusieurs « transissaient de pur froid & mouraient tous roydes de les leurs amyes & leurs amyes de les eux en parlant de leurs amourettes6 ;» ce ne sont pas non plus les chevaliers de la Vierge ou ceux du Soleil, héros de parodie aboutissant à don Quichotte, à Sancho et aux Panurge, qui soulèvent dans notre âme des transports d'admiration, mais bien la chevalerie militaire, faite de bravoure et d'honneur, aux principes généreux de vaillance, d'amour et de piété, conquérant Jérusalem, expulsant les Anglais, prenant sa source héroïque dans Charlemagne : Roland, Ogier, Tancrède et Renaud, s'illustrant avec les Edouard, les Richard, les Dunois, les du Guesclin, mille autres s'immortalisant avec le Chevalier sans peur.

La devise que l'histoire donne aujourd'hui à la chevalerie, « ma foy, ma dame, mon roy, » est la synthèse la plus expressive et la plus complète de son caractère et de ses mœurs Religion, amour et courage, voilà bien, en effet, la trinité d'aspirations qui se dégage de son existence et qui dessine à mes yeux l'étude de l'institution en trois époques bien distinctes et successives : l'époque religieuse, l'époque galante, l'époque militaire.

C'est certainement au souffle religieux qu'est né ce premier lien féodal ; c'est aux inspirations enthousiastes de la foi que s'est allumée cette étincelle généreuse, et le christianisme, moteur et mobile des vertus sociales qui devaient civiliser la Gaule païenne, bénit à son berceau cette milice sainte. Il s'était établi au milieu d'une société dépravée par des instincts mauvais, dégradée par l'esclavage, faussée par l'idolâtrie, avec la mission belle par-dessus toutes d'arrêter les progrès de la gangrène qui la rongeait. Du barbare la religion avait voulu faire un chrétien, pour arriver à faire un jour de l'homme un citoyen et, pour cela, elle s'était adressée à toutes ses facultés, à son cœur par ses chaleureuses exhortations, à son âme par ses ardentes croyances, à son intelligence par de merveilleuses légendes, s'adaptant aux besoins généraux, s'imposant à l'admiration de chacun par une charité ineffable. Elle dota le moyen âge de la civilisation et la civilisation seule enseigne les qualités morales; immense résultat obtenu par la théologie chrétienne sur la philosophie des anciens. L'influence de l’Église dans la société du moyen-âge et le souci qu'elle prenait du perfectionnement religieux et social sont mis en relief par ce fait caractéristique signale par un homme dont on ne peut suspecter ni l'autorité, ni les sympathies, que sous les seuls rois Carlovingiens, de Pépin à Hugues Capet, c'est-à-dire en moins de deux siècles et demi, deux cents conciles furent réunis7. Du VIe au Xe siècle, chacune des pages de nos annales est marquée au coin du christianisme, qui n'est étranger à aucune des plus importantes réformes humanitaires.

Le cachet que la religion imprima à la. chevalerie apparaît aux yeux de l'érudit le moins perspicace. On lit en effet clans les statuts de l'ordre, qui nous ont été conservés par Geoffroy de Prely, chevalier de Touraine :« Office de chevalerie est de maintenir la foi catholique, femmes vesves & orphelins & hommes non aisés & non puissants.» Le dévouement, la générosité et la vaillance, la protection du faible, la fidélité à la parole jurée et à la foi catholique sont les principales vertus qu'ils exigent de ses membres. C'est la même morale splendide dans sa naïveté qui est reproduite dans la Ballade du chevalier d'armes, tirée des poésies manuscrites d'Eustache Deschamps :

Vous qui voulez l'ordre de chevalier,

Il vous convient mener nouvelle vie,

Dévotement en oraison veiller,

Péchié fuir, orgueil & vilenie.

L'Eglise debvez deffendre

La vefve auffi, l'orphelin entreprendre,

Etre hardys & le peuple garder,

Prodoms, loyaux, fans rien de l'autruy prendre,

Ainfi fe doibt chevalier gouverner.

La pureté de ces principes témoigne de la source dont ils émanent. C'est la charité évangélique qui a inspiré ces préceptes, cette charité qui crée les sociétés comme l'égoïsme les détruit. Lucrèce-le-jeune, qui a concentré en lui plus que tous les autres l'essence de sa race, et qui mourut à la fleur de l'âge comme Pascal et les natures trop sublimes, nous laisse voir, dans son traité De natura rerum, une des causes destructives de l'antiquité, qui est l'égoïsme humain écrasant de son mépris le malheur et la souffrance. Dans des vers magnifiques, mais impossibles à notre époque, il contemple un navire englouti dans la mer au milieu de l'orage, il voit toutes les victimes se débattre désespérées pour fuir la mort qui les étreint, et il s'écrie : qu'il est doux, qu'il est agréable d'apercevoir les éléments déchaînés et les passagers luttant avec les flots, quand soi-même on a les pieds à sec et que l'on repose à l'abri de tout danger. Au sein d'une société moralisée, la conception de pareilles idées serait monstrueuse, celui qui les exprimerait serait anathème. Aussi, s'il parut étrange à la société féodale, retranchée dans son brutal égoïsme, d'entendre enseigner «qu'il importait pour ce que la chevalerie soit grande honorée & puissante qu'elle soit en secours & en ayde à ceulx qui sont dessoubs lui ; que faire tort & force à femmes vefves, et deshériter orphelins qui ont métier de gouverneur, rober & détruire le pouvre peuple qui n a point de povoir & tollir & oster à ceulx qui auraient besoing qu'on leur donnast, ne peuvent comporter avec ordre de noblesse 8,» cette doctrine du moins fut trouvée si magnifique dans ses développements, si belle dans ses résultats, que ses propagateurs furent regardés comme des prophètes. Les ministres de la religion marchèrent à la tête du mouvement régénérateur et toutes les fois que leur voix se fit entendre du haut de la chaire de saint Pierre, le monde imposa silence à ses passions et à ses tumultes et écouta. Jamais plus magique spectacle ne se déroula dans l'univers, que celui de l'émotion enthousiaste soulevée sur toute la surface de l'Europe par les paroles de Pierre l'Ermite exposant, avec l'éloquence d'un cœur exalté, les souffrances des fidèles dans la Palestine et assignant à toute la chrétienté un rendez-vous au tombeau du Christ. Ce fut un sursum corda général. Au nord et au midi, sur les rives les plus opposées, dans le donjon du noble comme dans le logis du bourgeois et la cabane du paysan, le retentissant appel de l’Église fît surgir des champions de la Croix. Depuis longtemps déjà l'esprit religieux avait établi l'usage des pèlerinages à la Terre-Sainte ; on avait vu des des caravanes nombreuses se diriger vers les lieux autrefois témoins de la passion de l'Homme-Dieu avec le même fanatisme religieux qui portait les Musulmans vers la Mecque, berceau de Mahomet et de leurs traditions. Mais cette fois ce fut l'émigration de l'Occident ; il ne semblait plus y avoir d'autre patrie que la terre arrosée du sang du Sauveur; chacun abandonnait ses biens et sa famille pour s'enrôler sous la bannière sacrée et cheminait sur la route du Saint-Sépulcre, sans tourner la tête en signe de regret vers les manoirs ou les chaumières qui abritaient les épouses et les enfants. Ce fut le plus solennel événement de l'ère chrétienne. Pendant plus de deux siècles, le signe delà Rédemption, qui brillait sur la poitrine des Croisés, les fit reconnaître au loin du Sarrazin et du barbare et son ombre fit tressaillir de terreur les infidèles.

Si la religion avait provoqué la fraternité de la noblesse de France par l'institution de la chevalerie, les Croisades créèrent la confraternité de la chevalerie de tous les peuples chrétiens.

Dans la seconde période, la foi du chevalier resta intacte, mais à côté de la religion s'éleva la galanterie, à côté du culte de Dieu le culte des dames. Au sein de la société barbare, avant son développement intellectuel, comme au sein de la société romaine, un mélange d'amour et d'indifférence, d'hommage et de dédain, s'attachait au sort de la femme, suivant qu'elle pouvait ou non attiser le feu des passions et de la sensualité. L'enfance de la jeune fille, la vieillesse de la mère de famille étaient négligées comme choses insignifiantes et sans portée. Les quelques années de leur beauté étaient les seules années de leur existence sociale. Sans éducation morale, sans instruction, la jeune vierge grandissait comme la fleur des champs qu'aucune main n'arrose et que la nature rend attrayante tout de même. Une épouse en savait assez, comme disait ce Jean V, de Bretagne, contempteur du beau sexe, «lorsqu'elle pouvait distinguer les chausses du pourpoint de son mari.» N'y a-t-il pas eu, jusqu'au vie siècle, des controverses sérieuses engagées sur le point de savoir si la plus belle moitié du genre humain avait une âme douée d'autant de perfection que la nôtre, et le concile de Mâcon , en 585 , n'a-t-il pas eu à se prononcer sur ce problème ? Et cependant la femme n'est-elle pas un peu solidaire des vertus ou des vices de son époux? N'est-ce pas elle qui est appelée à graver sur la molle substance du cerveau de ses enfants ces premiers stigmates, ces premières impressions qui ne s'effacent jamais et deviennent la base de toute intelligence humaine ?

Le culte si touchant des chrétiens pour la fiancée de Nazareth, leur vénération simple et gracieuse pour la vierge Marie ne contribuèrent pas médiocrement à la réhabilitation de la femme et à son émancipation. Ce fut le choc qui fit jaillir cet immense flot de tendresse et vint animer la grande âme de la Gaule longtemps inféconde et vainement agitée. On comprit le charme de la mission de la femme sur la terre. Mais exaltés et excessifs comme les natures trop puissantes, les chevaliers du moyen-âge dépassèrent le but. Ils crurent reconnaître dans le sexe féminin quelque chose de céleste: «aliquid putant sanct um & providum incsse» et, par un sentiment qui n'était pas encore épuré, ils le placèrent trop haut dans leur enthousiasme. Non contents d'en être les vengeurs et les soutiens, ils s'en déclarèrent les adorateurs et les sigisbés, rapportant à lui toutes leurs actions, et regardant la chaîne de l'esclavage imposée par la dame de leurs pensées comme leur plus précieux attribut. L'amour de Dieu et l'amour de la créature furent leurs deux passions dominantes, leurs deux fanatismes. C'était un naïf mélange de sacré et de profane, d'exaltations mondaines et d'ostentations pieuses. L'homme qui n'aimait pas était regardé comme un être incomplet ; on se croyait sûr du salut si l'on agréait à sa belle, si l'on s'entendait à la servir loyaulment, et l'on adressait au ciel sans scrupule des supplications sincères et confiantes pour obtenir la réussite d'intrigues amoureuses.

Un magistrat, parent de madame de la Sablière, lui disait d'un ton grave : Quoi! madame, toujours de l'amour! les bêtes du moins n'ont qu'un temps. C'est vrai, monsieur, dit-elle, mais aussi ce sont des bêtes. La société du moyen âge partageait la même manière de voir que la rieuse patricienne. Ne nous montrons pas trop sévères contre les mœurs qui durent naître de cette proposition en partie double: le désir de plaire, inné dans le cœur de la femme, d'un côté; de l'autre, l'espoir d'être aimé naturel à la fatuité masculine. Si la galanterie, comme l'a dit Champion, n'est pas l'amour, mais le délicat, le léger, le perpétuel mensonge de l'amour, la coquetterie n'est pas non plus le libertinage, mais quelque chose d'identique à cette habitude féline qui consiste à se caresser à nous plutôt qu'à nous caresser, suivant la fine et spirituelle remarque de Rivarol, et à s'échapper avec agilité et souplesse sous une insistance qui friserait la brutalité. En amour, la femme réservée dit non, la femme légère dit oui, la coquette ne dit ni oui ni non. Croyons que la galanterie chevaleresque ne fut souvent qu'une naïve églogue.

Qui dit amour, dit poésie ; ce sont deux termes et deux choses indivisibles. Partout où la sensibilité est mise en jeu, l'imagination prend un vif essor et trouve, pour la traduire, les plus riches et les plus suaves images. L'amour était un trop galant costume à cette époque, pour que. les fleurs du Parnasse ne vinssent pas encore l'embellir. Si toutes les femmes étaient aimées, tous les chevaliers étaient poètes. Leurs canfons & leurs jolis lais d'amour étaient des hymnes à l'idole. Ils chantaient la ballade amoureuse et guerrière à l'exemple des meifierfenger allemands, comme autrefois les Scaldes et les Waidelotes avaient improvisé le rune sinois et la saga scandinave9. Produit d'une civilisation brillante , fille des Romains et des Arabes, fille aussi d'un ciel enchanteur! On eût dit des chants apportés par la brise du fond de l'Italie ou de la belle Andalousie, gracieuse fusion de boléros et de cavatines, harmonie perlée de Naples et de Séville. C'était le temps des Trouvères et des Troubadours, dont Pétrarque et le Dante eux-mêmes s'inspirèrent, et qui allaient chantant leurs poèmes comme le furent, dit-on, l'Iliade et l'Odyssée par les poètes ambulants des îles grecques. Les Tenfons et les Sirventes, dans lesquels on trouve un arrière goût de la poésie des peuples, anciennement groupés dans la Gaule, renouvelèrent l'ode et l'élégie antiques, et l'épopée sembla revivre dans les chansons de gestes que les Nibelungen ont reproduits de l'autre côté du Rhin.

Ce commerce assidu de la galanterie et des muses, ces deux lois suprêmes, dut avoir son code et ses principes. De là l'origine des Cours d'amour où siégeaient les dames du plus haut renom, quelquefois sous le pin, en pleine campagne, ou sous l'oranger odorant, rendant leurs sentences sur les questions raffinées et sur les doutes scrupuleux. De là aussi l'origine des collèges du gai savoir ou de la gaie science, avec leurs assauts poétiques renouvelés des Arabes. Autrefois déjà, à la grande foire de la Mecque, des concours de ce genre avaient lieu, et les poèmes couronnés étaient transcrits en lettres d'or sur du byssus, puis suspendus dans la Kaaba. Mahomet lui-même avait soutenu une lutte de gloire, un tournoi de poésie contre les poètes de la tribu des Tennémites10. Ces associations littéraires du Midi, qui avaient eu des rivales au Nord dans les puys des Trouvères, avec leurs jeux fous formel et leurs palinods, vinrent se fondre le Ier mai 1834 dans l'Académie des jeux floraux fondée par Clémence Isaure, et siégeant à Toulouse où se réunissaient tous les trobadors de l'Occitanie pour jouter et s'esbattre poétiquement. Une violette d'or et le titre de docteur en la gaie science étaient la récompense du vainqueur.

La littérature, peinture vivante et morale des hommes et de leur siècle, surtout quand elle prend la forme du roman, s'imprégnait de son côté des mœurs nouvelles et s'adoucissait sous des nuances plus courtoises. Durant plus de deux cents ans, les fabliaux et les romans ne s'étaient mus que dans deux cycles, celui de Charlemagne ou des Douze pairs et celui d'Artus ou de la Table ronde. Ce n'étaient que grands coups d'épée, exploits, faits d'armes impossibles, et Dieu sait que l'on n'en était pas avare. Quand le personnage important était mort, on passait à son fils tout aussi valeureux que lui, puis à son petit-fils, accumulant toujours prouesses sur prouesses. Il y avait tant à dire que plusieurs écrivains se mettaient successivement à l’œuvre, témoin le roman de la Rose qui, commencé par Jean de Meung, fut continué par Guillaume de Loris et d'autres, et qui, malgré ses pages innombrables et ses accroissements successifs, ne put jamais être achevé. Mais au XIIIe siècle, l'aspect commença à changer ; on abandonna peu à peu les épopées carlovingiennes , les exploits de Rolland ou des princes du Nord, et les idées de galanterie et d'amour prirent leur place. C'étaient toujours des Amadis, fils dégénérés des anciens preux, vaillants, très-vaillants encore, mais humanisés et sentimentalisés pour ainsi dire. Les exploits galants des tournois succédèrent aux exploits héroïques des combats, et les romans du Renard, de Fier-à-bras, de Lancelot-du-Lac faisaient présager ceux de L'Astrée, de la Calprenède, de Clétie, délires emphatiques d'imaginations folles se noyant dans le fleuve du Tendre. Ces ouvrages étaient répandus dans tous les châteaux, servant de catéchisme aux fils des seigneurs. Le soir, à la veillée, a sur du foyer à bancs où se réunissait la famille, on se nourrissait des histoires lamentables du châtelain de Coucy et du troubadour Cabaistaing, ou de l'histoire moins triste de la reine Pedauque largement pattée comme sont les oies, le tout entremêlé des vies de saints recueillies par les Bollandistes; on égayait la vesprée en chantant tour-à-tour des psaumes à la manière de David pénitent, et des refrains d'une muse érotique dans le goût de Melin de Saint-Gelais. Ces lectures et ces chants se prolongeaient fort tard, tandis que le vent sifflait dans les créneaux et que le cri nocturne poussé par la sentinelle, du haut du beffroi gothique, se répercutait sous les voûtes sonores.

Le culte des dames l'emporta sur toutes les tentatives de réaction ascétique rêvées par des esprits moroses, chagrins ou austères, incapables d'isoler l'extrême exaltation religieuse d'une certaine union conjugale des âmes, et dont la plus célèbre est connue sous le nom de chevalerie du Graal. Si les châtelaines, en effet, ne se contentaient pas d'être aimées tendrement, mais demandaient aussi qu'on les divertisse, elles étaient douées d'un tact trop fin et d'un esprit trop délicat pour exiger des hommes, à leur profit, l'abandon de leurs distractions privilégiées, et pour les mettre en situation d'avoir à se prononcer entre leur amour ou leurs plaisirs. L'historien de Bayard, faisant le récit du dîner que le roi Charles VIII donna au duc de Savoye à Lyon, dit qu'il y eut plusieurs propos importants tenus tant de chiens, d'oiseaux, d'armes que d'amour. Ce sont ces goûts importants que les chevaliers ressentaient pour la vénerie, pour la fauconnerie et pour les tournois, exercices qui stimulaient leur orgueil et leur luxe, contre lesquels le caprice des dames aurait pu venir se briser. Aussi se gardèrent-elles bien de les combattre, et, plus habiles tacticiennes, elles vinrent par leur présence rehausser le charme de ces divertissements , bien persuadées qu'auprès d'elles on ne s'occuperait pas exclusivement de meutes et d'émérillons, et que les questions d'écurie, de fauconnerie, d'oisellerie et de chenil céderaient insensiblement la place à la question de galanterie et de sentiment. On voyait les belles châtelaines, émouchet sur le poing, lévrier en laisse , fièrement campées sur leurs blanches haquenées, suivre de lointaines cavalcades à la poursuite d'un cerf aux abois, accompagner du regard leur faucon dans son vol hardi et quelquefois même prendre part à des chasses plus sérieuses. On en trouve la preuve sur quelques monuments funéraires où sont gravés des attributs cynégétiques chargés de rappeler la passion favorite de celles dont ils doivent conserver la mémoire. Loin de s'exclure des jeux militaires, comme les dames romaines l'étaient des jeux olympiques, elles surmontèrent le dégoût naturel à leur sexe pour les combats sanglants et vinrent elles mêmes distribuer dans les tournois les prix et la palme aux vainqueurs et encourager du regard leurs soupirants d'amour à bien faire. Chacune de ces concessions aux faiblesses de leurs seigneurs et maîtres devenait pour les dames un nouveau triomphe, augmentait leur influence et prolongeait la durée d'un règne incontesté.

Cependant la vie sérieuse manquait. Il ne pouvait suffire à un chevalier d'être brave, gai, joli & amoureux, suivant la maxime du temps ; son activité et sa grandeur d'âme demandaient un aliment pins puissant. La plupart des premières vertus de la chevalerie se corrompaient au foyer des châtelaines; elle avait par bonheur gardé en réserve sa valeur guerrière, et lorsque les Anglais eurent amené la France à deux doigts de sa perte, elle se réveilla, s'arracha sans regret aux délices des châteaux et reprit sa vieille rudesse.

Là commence la troisième période. Ce fut le beau temps, l'époque de maturité où le patriotisme opéra les mêmes merveilles qu'autrefois l'enthousiasme religieux, où le danger du pays fit naître cette pléïade d'Achilles français qui, de même qu'autrefois les héros de la Grèce et de Rome, se levèrent par un élan chevaleresque pour prévenir la ruine de la patrie ou pour s'ensevelir sous ses décombres. Ce fut le temps des âmes fortes, nourries dans le fer, pétries fous des palmes & dans lesquelles Marsfit eschole longtemps11, des hommes loyaux, vaillants et probes, dont le caractère se peint dans cette prière de Lahire, au moment du combat :« Grand Dieu ! fais aujourd'hui pour Lahire ce que tu voudrais qu'il fît pour toi, si tu étais Lahire et qu'il fût Dieu!»

La France, qui avait tant de fois promené sur le sol étranger ses armées victorieuses et conquérantes, était à son tour sous le coup de la conquête; elle allait se trouver victime d'un fléau qu'elle n'avait pas ménagé aux autres. L'invasion des insulaires se précipitait comme un torrent débordé dont aucun obstacle ne peut arrêter l'impétuosité et les ravages. Les premières hostilités entre la France et l'Angleterre, entre ces deux grandes nations sœurs et rivales, commencèrent une de ces luttes d'autant plus vives que la jalousie rend plus saignantes les blessures faites à l'amour-propre national. Du débarquement des fils d'Albion sur les côtes continentales date cet antagonisme jaloux et cette colère qui n'a pas cessé de gronder sourdement entre les deux peuples comme un volcan mal éteint. La France se rappelle avec rage que, depuis l'invasion des Normands, aucun ennemi n'avait mis le pied au cœur du pays, et que c'était encore un Normand qui, après quatre siècles, ramenait dans son sein la désolation. La diplomatie et la politique peuvent jeter sur la querelle un masque de réconciliation, le temps a pu cicatriser les plaies les plus- apparentes, mais une étincelle couve toujours dans la poitrine populaire et les flots de la Manche seraient inhabiles à l'étouffer.

Le vœu du héros fut la première scène de ce drame terrible qui allait jouer à la face de l'univers. Au printemps de l'année 1338, un banni de France, réfugié à la Cour de Londres, Robert d'Artois, pénètre un jour dans la salle de festin du roi. Il entre suivi d'un nombreux cortège et précédé de deux nobles darnoiselles , portant en grande pompe sur un plat d'argent un héron pris à la chasse par son émouchet:" Le héron., dit-il, est le plus vil & le plus couard des oiseaux; il a peur de son ombre, aussi est-ce au plus lâche des hommes que je veulx l'offrir, à Edouard, déshérité du noble pays de France dont il était l'héritier légitime, mais auquel le coeur a failli, & pour sa lâcheté il mourra privé de son royaume.» L'ambitieux Edouard, rouge de colère et de honte, frémit et jure sur sa part du paradis qu'avant que six mois soient écoulés, Philippe, le roi dès lys, le verra sur ses terres, le fer et le feu à la main.

Après lui, le comte de Salisbury, le comte d'Erby, Gauthier de Mauny, le comte de Suffolk, l'aventurier Fauquemont, Jean de Beaumont s'engagent, par des serments inviolables, à soutenir les droits de leur prince. Et comme pour rendre plus solennelles ces promesses sacrées, la reine se lève avec exaltation et dit d'une voix ferme :« Je suis enceinte, je n'en puis douter; j'ai senti remuer mon enfant, je voue donc à Dieu et à la sainte Vierge que ce précieux fruit de notre union ne sortira pas de mon sein, jusqu'à ce que vous m'ayez conduite par-delà les mers, pour accomplir votre voeu ; je mourrai ou j'accoucherai sur la terre de France12 (I).» Ce serment audacieux et téméraire, arraché à Edouard III par la soif de vengeance d'un comte français, dépossédé, persécuté et proscrit, hâta peut-être le choc des deux nations.

Chacun connaît les péripéties de cette lutte de cent ans engagée sur terre et sur mer, et il serait superflu de redire les belles appertises d'armes qui signalent ces temps malheureux à l'admiration de la postérité. Nos annales sont toutes pleines des hauts faits de héros sans nombre dont nous pourrions citer avec gloire la vie comme la mort. Le sol, hérissé de tours et de donjons, fut défendu pied à pied par les châtelains et par les armées régulières. Crécy, Poitiers, Azincourt témoignent que la chevalerie sut mourir; Orléans, Beaugency, Patay témoignent qu'elle sut vaincre. Crécy, Poitiers, Azincourt sont trois blessures par lesquelles coula le plus pur de son sang sans en épuiser les veines. Elles prouvent que si la chevalerie ignorait la guerre savante des temps modernes, elle savait au moins se dévouer pour l'indépendance de la patrie, et c'est une science qu'on a toujours estimée en France. Les nombreux ossuaires, faits avec les corps des chevaliers, firent plus pour l'union de la noblesse avec la monarchie que n'avaient fait de longues années de paix. D'éclatantes vertus civiles brillèrent au milieu de la France féodale dans ces temps d'épreuves et s'allièrent dignement aux vertus chevaleresques. On croirait lire quelquefois, en feuilletant ce livré d'honneur, une page déchirée de l'histoire des temps antiques. Le dévouement d'Eustache de Saint-Pierre ne vaut il pas l'héroïsme de Léonidas? C'est à juste titre que plusieurs de ces athlètes glorieux purent inscrire sur les écussons de leur famille cette belle devise : « Hujus domus dominus fidelitate cundos superavit Romanos, le maître de cette maison a surpassé tous les Romains en héroïsme.» Si jamais nation put craindre de périr au milieu de la tourmente, c'était la France épuisée d'hommes et d'argent, déchirée par les résistances locales et les divisions intérieures, dans ce temps affreux où le royaume était en proie à trois factions permanentes : les Bourguignons, les Armagnacs et les Anglais; où un étranger régnait à Paris, tandis que l'héritier du trône était relégué à la petite Cour de Bourges; mais la race des Charny, des Ribeaumont, des Dunois, des Xamtrailles, des du Guesclin, de Bayard, de mille autres, était une noble race et, Dieu aidant, elle put reconquérir la Normandie, la Guyenne et Bordeaux, et arracher des mains de nos ennemis toutes nos provinces.

La gloire militaire est vieille en France. Lorsque les anglais quittèrent le continent, honteusement chassés du pays où il ne conservaient plus que Calais comme pied à terre, la terre leur manqua, dit Chateaubriand, mais non la haine. Comment ne pas être saisi d'enthousiasme en présence de pareils résultats sociaux et ne pas accorder une admiration sincère à l'institution qui n'a pas désespéré du pays à l'agonie et l'a rendu à l'existence politique ? Jusqu'au moment où elle est tombée sans retour, la chevalerie a été grande et illustre ; ses traditions de gloire n'ont pas de lacune; les conquêtes des royaumes de Naples et de Milan, l'immortelle victoire de Fornoue, la journée de Marignan surnommée la bataille des géants, durant laquelle le vieux renom des bandes helvétiques, réputées jusqu'alors invincibles, vint se briser contre l'impétuosité de la gendarmerie française, prouvent qu'elle était encore jeune et pleine de force quand elle s'éteignit. Nous parlons d'une chose morte, que la louange au moins nous soit permise.

L'esprit de la chevalerie lui survécut; il sut inspirer les héros d'Arqués et d'Ivry, à cette époque où les cœurs battaient si fort; il guida les vainqueurs de Fontenay, et le souvenir de ces exploits fut peut-être pour les Thémistocles de la république un nouveau trophée de Miltiade.

Et qu'en présence de cette ardeur, on ne croie pas à une exagération volontaire ; qu'on ne nous accuse pas de chercher à établir un parallèle imprudent entre les diverses époques de notre histoire ou de vouloir imposer une critique aux temps où nous vivons. Loin de nous cette pensée ; nous ne croyons pas aux dégénérescences des peuples et nous repoussons avec énergie le système des décadences. De même, qu'au dire de Linné, plus grand philosophe naturaliste que Buffon, tout dans la nature s'accroît et s'améliore, de même les sociétés progressent en se transformant et un peuple ne peut pas dégénérer tant qu'il y a dans son sein autre chose que des hommes faibles et petits. La raison de nos transports est dans la supériorité manifeste de la société chevaleresque sur celle qu'elle était appelée à remplacer et dans la gigantesque impulsion qu'elle avait imprimée à la civilisation humaine.

Mais elle portait en elle, nous ne pouvons le dissimuler, des germes nombreux de destruction qui appelaient une ère nouvelle. Rien n'était plus susceptible de la sauvegarder que ses lois, mais il ne fallait pas confondre la spéculation avec la pratique. Sa piété, plus superficielle que profonde, attachait une plus grande importance aux pratiques extérieures et à l'observance ostensible qu'aux préceptes de l'évangile; l'esprit chrétien était moins suivi que la lettre; d'une doctrine ainsi comprise à l'irréligion il n'y avait qu'un pas, il n'y eut qu'un pas également du fanatisme chevaleresque au dédain de l'institution, le jour où l'on s'attacha plus à sa forme qu'à sa pensée, au luxe de ses costumes, à l'apparat de ses fêtes qu'à ses vieux et respectables usages. Mais son plus cruel ennemi fut le relâchement de ses mœurs, ce fut pour elle le vautour de Prométhée lui rongeant le foie sans relâche. Elle s'était placée, au point de vue de la morale, sur un terrain trop glissant, où l'impétuosité de ses passions lui ménageait une chute certaine. « La beauté des femmes, dit Mézeray13, rehaussait l'éclat des pompes féodales et au début cela eut de très-bons effets, cet aimable sexe ayant amené la politesse et la courtoisie, et inspirant la générosité aux âmes bien faites. Mais depuis que l'impureté s'y fût mêlée, et que l'exemple des plus grands eût autorisé la corruption, ce qui était autrefois une belle source d'honneur devint un sale bourbier de tous vices. » La triste expérience des peuples anciens conduit à regarder le dérèglement effréné des mœurs comme le signe précurseur d'une décomposition et d'une destruction sociales. Montesquieu et les écrivains les moins farouches s'accordent à reconnaître une des causes d'énervement de la société romaine dans les Bacchanales renouvelées des Dyonisiaques grecques, dans les Jeux Floraux et les Fêtes Eleusines, où les courtisanes paraissaient toutes nues, au dire d'Ovide et de Lactance, enfin dans l'affreuse dissolution qui accompagnait les festins et dont la description du pervigilium Priapi14 nous donne une faible idée. La luxure se donna ample carrière au moyen-âge. Elle voulut rattraper le temps perdu à la métaphysique de l'amour. Le moyne du Vigeois nous apprend qu'il a compté, à la fin du XIIIe siècle, plus de quinze cents concubines à la suite d'une armée. Joinville raconte que, pendant la seconde croisade de Saint Louis, le camp était infesté par les femmes de mauvaise vie et que le roi trouva, même à un jet de pierre de sa tente, plusieurs bordeaux que ses gens tenaient. Blanche de Castille avait embrassé un jour au pax Domini fit semper vobiscum une fille de joie qu'à la richesse de ses vêtements elle avait prise pour une personne de qualité. Aussi Louis VIII leur défendit-il de porter manteaux et ceintures d'or, par une ordonnance qui a donné lieu au proverbe : Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée. Chateaubriand rapporte que Guillaume de Poitiers avait fondé à Niort une maison de débauche sur le modèle d'une abbaye ; chaque religieuse avait une cellule et formait des vœux de plaisir ; une prieure et une abbesse gouvernaient la communauté, et les vassaux de Guillaume étaient invités à doter richement le monastère. M. Astruc, dans son savant traité des maladies vénériennes, parle des statuts établis par Jeanne de Naples, comtesse de Provence, pour le lieu public de débauche à Avignon, où la supérieure des femmes prostituées est qualifiée d'abbesse et de baillive. Ce règlement était à peu près le même que celui qui régissait la grande abbaye de Toulouse, dont parle dom Vaissette dans son histoire générale du Languedoc. — Brantôme, en parlant de l'armée que Philippe II envoya en Flandre contre les Gueux, dit qu'il y avait quatre cents courtifanes à cheval, belles & braves comme princeffes, & huit cents à pied, bien en point aussi. On voit un comte d'Armagnac épouser publiquement sa soeur. Chacun connaît les fureurs lubriques et les actes de sauvage barbarie commis dans les manoirs de Machecou, d'Ingrande et de Chantocé par Gilles de Laval, seigneur de Retz, devenu si célèbre dans la légende populaire sous le nom de Barbe-Bleue, épouvantail des imaginations juvéniles auxquelles il inspire un effroi plus terrible que celui de l'Ogre-Croquemitaine. L'histoire du Court-mantel est une des plus piquantes inventions des romanciers au moyen-âge pour donner une idée de la fidélité des femmes à cette époque. La prodigalité, qui est le corollaire du commerce assidu des femmes galantes minait les fortunes territoriales les mieux assises ; il n'est pas d'excentricité à laquelle le désir de paraître n'entraînât les chevaliers. Dans les tournois, on voyait les champions se présenter avec des vêtements ornés de paillettes d'or qui se brisaient dans la lutte sous le choc des épées et demeuraient le bénéfice des ménétriers et des baladins, comme plus tard Buckingham, à la Cour de Louis XIII, abandonnait nonchalamment les perles précieuses mal adaptées qui tombaient de son costume de cour. A un pas d'armes resté célèbre dans le Midi, près de Beaucaire, le comte d'Orange fit semer, au lieu de grains, dans la lice, trente mille pièces d'or avec le soc de la charrue comme largesse faite à la foule. La nouvelle morale était celle-ci : Chevaliers doivent prendre deftriers, ioufter, aller aux tournoyements, tenir table ronde, chaffer aux cerfs & aux conins, aux porcs-sangliers, aux lyons & autres choses semblables15. En vain les rois voulurent réglementer le faste ; le luxe et l'étalage qu'affichaient les courtisanes ruinèrent la noblesse féodale, et les poètes du temps jugeaient sainement les causes du mal. quand ils disaient :

Le loup blanc a mangié bonne chevalerie.

Je ne puis m'empêcher de considérer encore comme une des principales raisons de décadence l'abandon que fit la noblesse d'une de ses plus belles prérogatives : le droit de juger. Ce droit découlait de deux sources : la souveraineté royale et la souveraineté patrimoniale. Tout seigneur qui possédait des propres était seigneur justicier. Saint-Louis, sous le chêne de Vincennes, le baron féodal, dans la salle du conseil, étaient la double expression de la hiérarchie judiciaire. La couronne et l'épée, voilà les deux colonnes du temple de la justice, colonnes dont le couronnement était la croix, car voici ce que nous lisons dans le Conseil de Pierre de Fontaines, ami et conseiller de Saint-Louis, sur le devoir des magistrats : « Et quoique notre usage ne fasse pas apporter aux plaids la sainte image de Notre Seigneur, encore faut-il que, des yeux de ton cœur, tu la contemples toujours.» C'était une complication fort difficile que celle des lois à cette époque : le franc-aleu, le fief, l'arrière-fief, les terres nobles et non nobles, les biens de main-morte, les mouvances diverses étaient soumis à des réglementations spéciales qui tenaient en haleine les seigneurs jaloux de rester dignes de leur mission et de leur conscience. Quand, trop occupés par la guerre, les chevaliers se dessaisirent, sous Philippe-le-Bel, de l'administration de la justice, ils perdirent avec elle un de leurs plus précieux privilèges et la plus grande partie de leur influence. On créa plus tard des chevaliers ès-lois, des chevaliers lettrés pour les offices de judicature; mais ces promotions, faites en violation flagrante des règlements anciens, furent un coup fatal à l'institution. -Du jour où la chevalerie cessa d'être militaire, où il y eut une chevalerie ès-lois pour une noblesse de robe, pour des gradués et des légistes, où l'on se relâcha de la sévérité habituelle pour l'admission d'un nouveau membre, son prestige disparut et, à mesure que le titre était prodigué, la noblesse le prit en dédain et n'en voulut plus.

N'omettons pas, dans ce coup-d'oeil rétrospectif jeté sur le passé féodal, un des vices les plus fondamentaux de sa constitution, le défaut d'initiative intellectuelle, le manque de culture de l'esprit. Toute société, pour ne pas déchoir, doit se retremper constamment aux sources de l'intelligence; elle doit marcher à la tête du progrès, si elle ne veut pas être absorbée par lui ; si elle reste stationnaire, elle recule. C'est un dogme social que devraient ne pas perdre de vue ce qu'en France aujourd'hui on appelle les vieux partis. Bouder ou s'effacer n'est pas un principe politique, c'est une triste démission. On ne devient vieux parti que parce que l'on n'est plus de son époque. C'est ce que la féodalité ne comprit pas; au lieu de conduire le mouvement des idées, elle regarda comme travail mercenaire les occupations de l'esprit. Les gentilshommes refusaient même de signer à cause de leur noblesse.

Car chevaliers ont honte d'être clercs, dit le poète Eustache Deschamps. Lafontaine a finement critiqué ce dédain pour l'instruction dans le conte du Diable Papefiguere :

Je t'ai jà dit que j'étais gentilhomme, Né pour chômer & pour ne rien savoir.

Elle laissa la science se confiner dans quelques monastères. De même qu'en Egypte, dans la Chaldée, en Perse, dans l'Inde, dans la Gaule, l'instruction s'était concentrée chez les Hiérophantes, les Mages, les Gymnosophistes, les Brahmines et les Druides, de même en France les couvents et le clergé gardèrent pour eux seuls le dépôt sacré du savoir. La chevalerie oublia de prendre pour son compte le proverbe qu'elle répétait dans ses ballades et que Chartier nous a conservé : Un roi sans lettre est un âne couronné. Dans le pays de l'intelligence, le Tiers-Etat, qui profita seul de cette rosée céleste, devait forcément prendre le dessus au jeu de bascule politique.

Mille autres motifs pourraient être ajoutés à cette fatale nomenclature comme causes déterminantes de la ruine féodale, telles que l'établissement d'une police régulière, rendant sans objet la chevalerie pour la vindicte des injures individuelles ou le redressement des torts, et la création des armées permanentes nécessitée par l'indiscipline de cette milice; mais quelles que soient la valeur et l'importance de ces exhumations sociales, il n'en reste pas moins certain pour nous qu'elle succomba surtout par ses services, qui avaient rendu un nouvel ordre de choses possible. Elle ne pouvait être le dernier mot de l'histoire du monde.

1 Cette école historique existe encore de nos jours & ronge fans cesse le corps social. La gloire de Napoléon, qui a cependant le privilège d'être plus récente & en tant de points indiscutable, commence à servir de nourriture à ce chancre insatiable. 2 GUIZOT. Histoire de la Civilisation en France, page 103. 3 Les batailles étaient des plus meurtrières. Thierry remporta en 612 une victoire sur son frère Théodebert, à Tolbiac, lieu déjà célèbre. Le meurtre fut tel des deux côtés, dit la Chronique de Fredegher, que les corps des tués, n'ayant pas assez de place pour tomber, restèrent debout, serrés les uns contre les autres, comme s'ils eussent été vivants. 4 France, Navarre, Bourgogne transjurane, Provence ou Bourgogne cisjurane, Lorraine, Allemagne, Italie. 5 Voir Dom Brial. 6 Histoire du Toidou, de Latour. C'est ce singulier usage qui a donné naissance à l'expression d'Amoureux transis. 7 GUIZOT, p. 261, Histoire de la Civilisation. 8 Symphorien Champier. Ordre de chevalerie, page 237, édition Perrin. 9 Guillaume de Machaut, dans un prologue de ses Ballades, dit que la nature lui a accordé sens, rhétorique et musique. 10 Dans le pays de Galles, il se tenait aussi, de temps à autre, de grandes luttes de chant et de poésie, appelées Eisteddfods. Il y en eut jusqu'au règne d'Elisabeth. 11 Vie de Duguesclin. 12 Plusieurs entreprises importantes, plusieurs expéditions lointaines, décidées par des chevaliers, eurent pour prélude, au moyenâge, des serments de la même nature. Le livre manuscrit de Gaces de la Bigne rapporte des Voeux du paon, et l'histoire mentionne un voeu du faisan, solennellement prononcé avant la Croisade contre les Turcs, en 1453. 13 Histoire de France sous Henri III, tome III. 14 PÉTRONE, caput XX et s. 15 Champier.

LE MONDE HÉRALDIQUE. MARC DE VISSAC.LE MONDE HÉRALDIQUE. MARC DE VISSAC.
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