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L'Avènement du Grand Monarque

L'Avènement du Grand Monarque

Révéler la Mission divine et royale de la France à travers les textes anciens.

Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ARCHEOLOGIE CHRETIENNE

L'ICONOGRAPHIE DU CŒUR DE JÉSUS ET DES CINQ PLAIES.

LES SOURCES DU SAUVEUR

Deux choses, plus que toutes autres paraissent avoir frappé les regards et l'esprit des premiers hommes dans le spectacle du monde physique : le soleil et les sources, les sources surtout ; et le soleil n'occupa si fortement leur constante pensée que parce qu'il est lui-même la source double et splendide de deux des éléments essentiellement nécessaires aux vies terrestres : la chaleur et la lumière.

En tous pays Je pauvre sauvage qui, dans le formidable lointain des âges connut la jeunesse du monde, rechercha le voisinage heureux des sources d'où l'eau s'échappe encore toute pure, pour y établir les premiers foyers humains. Dans sa reconnaissance pour le bienfait qui lui venait d'elles, sa féconde imagination de grand enfant les peupla de génies mystérieux, et souvent leur attribua gratuitement les qualités les plus merveilleuses, comme s'il eut été impossible qu'elles ne les eussent pas toutes ! et sa main jeta en naïf hommage dans les fontaines où s'épanchait la pureté de leurs ondes, des objets divers qui lui étaient précieux.

Le demi-civilisé de nos tribus gauloises et le Gallo-romain continuèrent aux sources, à leurs divinités imaginaires, la pratique des offrandes de gratitude, et quand le Christianisme organisa dans l'Occident le culte nouveau, presque partout il consacra à des saints choisis, souvent locaux, les sources les plus renommées.

Aussi, quoi de plus naturel que de voir, dès l'époque des Catacombes romaines, les premiers artistes chrétiens symboliser sous la figure de sources généreuses le don secourable que Dieu fait à l'homme de ses diverses grâces ?

Regardez, des peintures couvrent les parois de ces salles souterraines où les restes glorieux des Martyrs ont été déposés dans la paix du Christ. Partout l'artiste y a multiplié les images de repos, de sérénité, de bonheur éternels : à l'ombre des palmiers un pasteur garde son troupeau dans un vallon fleuri ; des poissons nagent dans les eaux paisibles ; des enfants ailés cueillent des lis ; des orantes prient, les yeux et les bras levés ; des colombes, des paons, des phénix, des papillons légers volent ou se tiennent au milieu des feuillages et des fleurs, pendant que, très en place Les sources du Sauveur d'honneur, debout sur une roche ou sur un tertre gazonné, L'AGNEAU se tient debout, la tête glorieuse.

A ses pieds, du tertre qui le porte, quatre sources jaillissent et forment quatre fleuves sur lesquels des cerfs se penchent pour boire à longs traits.

L'Agneau c'est le Christ, sauveur du monde; les fleuves qui sourdent à ses pieds c'est la grâce de vie éternelle qu'il répand par les quatre Évangiles sur les quatre parties, alors seules connues, du monde racheté ; et les cerfs sont les âmes fidèles qui réalisent ce que David avait dit de lui-même : « Mon âme vous désire, ô Dieu, comme les cerfs assoiffés désirent l'eau des fontaines[1] ».

Ailleurs, autour du monticule d'où découlent les fleuves, ce sont des saints qui tendent vers l'Agneau leurs mains suppliantes, comme dans la crypte des SS. Marcellin et Pierre. Au VIe siècle, ainsi qu'il est représenté sur la grande mosaïque de la basilique des SS. Côme et Damien. C'est toute l'Église, semble-t-il, sous le symbole de douze agneaux, qui marche vers les quatre sources du rocher où s'érige l'Agneau divin.

Dans les Gaules aussi, et dans le même, temps, le symbole des sources mystiques fut en faveur. Je n'en donnerai comme exemple qu'une fort belle pierre fine gravée, de la riche collection de M. le comte Raoul de Rochebrune, un lapis-lazuli sur le bleu vif duquel l'artiste a figuré non pas l'Agneau, mais le Monogramme du Christ —le X et le P superposés— planté sur le monticule comme un drapeau triomphal. Dans la vasque d'où s'échappent les fleuves régénérateurs deux cerfs se désaltèrent avidement. Puis le thème se complète par une conclusion : parce que c'est aux sources divines et non point aux sources pernicieuses, que les cerfs s'adressent, une couronne glorieuse leur est préparée au ciel et des colombes la tiennent au-dessus de leurs têtes.

Cette superbe intaille, qui fut dans la collection Parenteau avant d'entrer dans celle de M. de Rochebrune, fut trouvée, selon toutes vraisemblances, sur les frontières méridionales des Deux-Sèvres et de la Vendée. Elle paraît attribuable au Ve siècle. Parfois, vers la même époque, ce sont un cerf et sa biche qui boivent ensemble le présent divin sous le regard de l'Agneau-Sauveur ; jamais peut-être l'iconographie n'a conçu de la vie conjugale chrétienne un plus discret, un plus digne, un plus gracieux emblème, un programme plus parfait aussi[2].

Intaille sur lapis-lazuli. Ve Siècle. Collection du Comte  de Rochebrune.

Plus tard, deux autres sources mystiques apparaissent dans le champ de l'art iconographique : De l'Agneau lui-même, frappé au coeur, un large jet de sang jaillit dans la coupe du calice posé à ses pieds; c'est la source emblématique de l'Eucharistie.

Et, dressé sur le bord de son nid, au-dessus de sa couvée qu'il purifie et ressuscite ainsi, le Pélican verse, lui aussi, le sang de sa poitrine ; là, ce n'est plus la source du don eucharistique, mais celle de la grâce purificatrice et rédemptrice.

Avec ce même sens de purification obtenue par la vertu delà plaie latérale de Jésus, le symbole du vase de terre se présente à nous "comme une image moins frappante et d'une signification plus cachée.

Dans les belles pages consacrées au Sermon de saint Bonaventure sur les bienfaits du Coeur de Jésus[3], Dom Séjouné nous a déjà parlé de cet emblème de la fiole carrée de terre cuite pourvue d'une ouverture sur le côté, dont la Glose nous dit qu'elle est l'image du Corps du Seigneur, fait de l'humanie argile, et qui, par l'ouverture de son côté, nous a versé la Vie.

Que des vases matériels de terre aient été Vraiment modelés jadis, en accord avec le texte de la Glose, dans les nombreuses abbayes médiévales où les moines faisaient oeuvre de potiers et plus encore d'artistes céramistes, ce me paraît bien vraisemblable.

Très rares sans doute sont ceux qui sont parvenus jusqu'à nous et je n'ai point encore que l'avantage désiré d'en rencontrer.

La plaie latérale de Jésus avec, cette fois, le sens de source eucharistique apparaît plus nettement dans la seconde partie du Moyen-âge, bien que figurée parfois isolément du Corps du Seigneur.

C'est ainsi que dans une miniature des- Heures de Caillaut et Martineau, peinte au XVe siècle[4], et sur laquelle, à côté du Crucifié qu'entourent les Instruments de sa Passion, la plaie de son côté est figurée à part, dans l'ouverture même d'un large calice. Et le même caractère d'emblème eucharistique (en même temps que la qualité d'armes parlantes et personnelles) doit être reconnue aussi à l'image héraldique de la même plaie sacrée du «costé» de Jésus représentée en forme de croissant sur le sceau de Jehan Coste, XVe siècle, au-dessus du calice en lequel tombe le sang qui s'en échappe.

Plaque de gant liturgique, XIIIe siècle Collection Jean Martin, de Lyon. 1902

Le Pélican sur une faïence d'Oiron. XVI' siècle.

Ces deux compositions, ne paraissent-elles pas inspirées par cet incomparable poème du Saint-Graal qui à lui seul jetât sur le monde chrétien, à la fin du règne exclusif de la beauté chrétienne dans l'art, mille fois plus de poésie que toute la horde des vieilles fictions païennes que la Renaissance eût le néfaste effet de faire pénétrer jusque dans l'art religieux de France ?

Sources aussi de régénération, les plaies divines alimentèrent également, pour la piété médiévale les « Pressoirs divins » et les impressionnantes « Fontaines de vie» où les hommes souillés se délivrent des macules mortelles du péché.

Jamais autant qu'aux trois derniers siècles du Moyen-âge, le Monde chrétien ne s'est prosterné avec plus de véhémente piété et de confiante espérance devant le sang du côté et des quatre membres de Jésus. Que voilà donc cinq sources merveilleuses, génératrices inépuisables de grâces les plus précieuses et des vertus les plus désirables ! Et les mystiques d'alors de demander à chacune d'elles un de ces dons salutaires.

Déjà nous avons dit ailleurs[5] comment, dès le XIe siècle, saint Bernard, en son Sermon pour la Nativité du Seigneur, a montré dans les plaies des membres divins les sources de « Miséricorde et de Sagesse, de Grâce et de Zèle et dans la plaie du côté sacré la source même de la Vie. D'autre part, en l'un des derniers fascicules de Regnabit[6], le R. P. Anizan nous a magnifiquement expliqué, dans une précieuse étude d'ensemble, comment les théologiens et les mystiques, depuis le XIe siècle jusqu'à nous ont compris et défini le don de vie qui flue, pour les âmes, du Coeur et du côté béants de Jésus transpercé. Voyons comment cette source du Coeur Sacré et les quatre autres qui n'en sont, pour ainsi dire que des dérivés, puisque le sang rédempteur qu'elles déversent vient de Lui, comment, dis-je, ces sources ont été figurées dans les créations artistiques de nos vieux imagiers.

Au XVe siècle l'art s'inspire plus vivement que jamais du thème des sources mystiques ; il ne le montre plus seulement par des lignes et des couleurs, il le fait crier par des paroles qui portent la pensée à sa plénitude d'expression et de précision.

Par exemple : sur un vitrail du XVe siècle, en la sacristie de l'ancienne église catholique de Sidmouth (Devonshire), devenue depuis le XVIe siècle temple réformé, un blason splendide porte les cinq-plaies de Jésus, désignées comme sources des biens spirituels.

Elles y apparaissent comme cinq blessures de pourpre oblongues, sommées de couronnes d'or, et dont le sang s'échappe en abondance.

Les Sources du Sauveur " sur l'écusson aux Cinq-Plaies de Sidmouth Church (Devonshire) - Angleterre. (XV* siècle)

Au-dessus de la plaie qui correspond à la main droite du Crucifié une inscription en cursive gothique nous dit : WEL OF WISDOM, « source de Sagesse » ; pour la plaie de la main gauche : WEL OF MERCY, « source de Miséricorde » ; pour la plaie du pied droit : WEL OF GRACE, «source de Grâce »; pour la plaie du pied gauche : WEL OF GODLY CONFORT « source du Réconfort spirituel ; et la plaie du côté, qui verse directement le sang du Coeur, est ainsi désignée: WEL OF EVERLASTING LIFE «source de l'éternelle Vie ».

Que l'on traduise le mot wel, well, par source, fontaine, ou puits, l'idée reste la même.

— Autour de Jésus crucifié, sur une miniature du XVe siècle aussi, et d'origine probablement bourguignonne ou flamande, des phylactères[7], dont j'ai noté jadis les inscriptions, reconnaissent aux plaies sacrées des dons semblables :

Pour la main droite : Source de Justice.

Pour la main gauche : Source de Sagesse. - .

Pour les deux pieds, cloués l'un sur l'autre : Sources de Force et de Prudence.

Et, pour le côté saignant: Source de Vie et de Miséricorde.

L'inspiration de demander la miséricorde en même temps que la vie à la plaie du Coeur — qui, s'il est le centre de la vie l'est aussi de la bonté— ne semble-t-elle pas très raisonnée, très logique ? la miséricorde de Dieu n'est-elle pas pour nos âmes le complément nécessaire, indispensable du don de vie spirituelle, faute duquel cette vie ne saurait résister aux mortelles atteintes de nos trop fréquentes culpabilités ?

Ces vieux artistes mystiques connaissaient les âmes comme nos anatomistes les corps!

— Si les divines blessures sont des sources d'où découle pour l'âme la vie et aussi les vertus qui, étymologiquement, sont ses «forces », elles sont également les sources des remèdes efficaces à ses débilités, à ses maladies les plus dangereuses.

C'est ce que nous affirme, comme une voix d'outre-tombe l'image de Robert Hacumblen gravée sur la lame de cuivre qui recouvre ses restes en la chapelle du Kings-Collège, à Cambridge, dont il fut le Prévôt, de 1509 à 1528. De ses mains jointes sur le camail canonial papelonné de plumes de cygne, un long phylactère se déroule vers l'image emblématique des Cinq Plaies, gravée sur blason dans le bronze ; et sur la souple banderole, qu'un souffle semble faire onduler on lit ces mots en lettres gothiques :

Tes plaies, ô Christ, sont mon plus doux remède [8].

— Mais comme si, à ses yeux, les Cinq Plaies n'étaient pas à proprement parler cinq sources distinctes, mais cinq ruisseaux alimentés par une même source commune et plus profonde, voilà qu'un autre artiste anglais sculptant, au début du XVIe s., la chaire de l'église de Camboure (Cornwall) y dit bien que les Cinq Plaies sont les fontaines de Piété et de Réconfort de Grâce et de Miséricorde, et, pour la plaie latérale, de Vie éternelle, mais s'il les a bien figurées toutes cinq sur le blason qui les porte, une seule y répand son flot, et réunit ainsi les dons de toutes.

Les Cinq Plaies, " sources de remèdes spirituels sur le cuivre funéraire de Robert Hacumblen, en  la chapelle de Kings-College à Cambridge (Angleterre). 1/2 grandeur. — (XVe siècle.)

Celle-là, ce n'est point la simple ouverture faite dans la chair par la lance, c'est l'image même du Coeur vulnéré et qui, entre les mains et les pieds percés saigne dans la coupe  ouverte du calice, comme l'Agneau « acoré » sur l'emblème plus ancien; image splendide du don eucharistique en lequel l'âme trouve tout ensemble les dons spirituels les plus précieux et le donateur le plus munificent qui puisse être.

Un peu plus tard, en 1549, — toujours en Angleterre — quand les régions de Devon, de Norfolk et d'Yorck s'insurgèrent en faveur de la foi catholique, comme plus tard, en France, les Vendéens se soulèveront contre la Convention, les insurgés prirent, comme signe de ralliement, un blason, semblable à celui de Comboure : entre les mains et les pieds percés, le Sacré-Cœur saignant dans le calice.

Pour revenir aux sources spirituelles, aux sources du Sauveur, notons comment depuis saint Bernard, au XIe siècle, jusqu'au XVIe le thème des plaies sacrées en tant que fontaines généreuses des grâces divines n'a pas changé. Relativement à la plaie du Coeur surtout il est resté invariablement le même : pour les artistes comme pour les théologiens et les mystiques c'est la source de Vie éternelle, «Wel of everlasting life ».

Tant que les artistes maintinrent les représentations symboliques des Saintes Plaies, en tant que sources ou fontaines mystiques, dans le domaine artistique des Crucifixions ou dans celui du blason, ce thème reçut, du premier de ces domaines un cachet de sainteté et du second, un caractère de noblesse qui lui gardèrent la dignité d'aspect convenable à la haute pensée qu'il interprétait. Mais, quand, après la Renaissance en laquelle sombrèrent la sobriété, la simplicité très naïve parfois et l'extraordinaire énergie d'expression du symbolisme religieux du Moyen-âge, les peintres, sculpteurs ou graveurs voulurent à leur tour, traduire le vieux thème des sources mystiques, ils se trouvèrent dans un étrange embarras et finalement, au lieu de blessures glorifiées par une héraldique vraiment royale comme sur le blason de Sidmouth, ou plus simple, comme sur celui de Cambridge, ou comme celles, les plus naturelles de toutes, du crucifix que je viens, de citer, ils se crurent obligés d'édifier des architectures, des fontaines monumentales et compliquées à l'instar des vasques marmoréennes des jardins italiens, aux saillies desquelles ils eurent le mauvais goût d'accrocher les membres coupés du Sauveur dans une disposition d'ensemble qui appelle à l'esprit des comparaisons triviales.

Les Cinq-Plates, sculpture de l’ancienne église de Comboure (Cornwall[9]).

La fontaine de grâce du graveur Frédéric Boutrais présentée ci-contre est de cette tardive et mauvaise école.

Certes, le Moyen-âge à son déclin a bien, lui aussi, comme nous l'avons vu, en France, en Angleterre, en Allemagne et ailleurs, représenté les Saintes Plaies par les figures du Cœur des mains et des pieds de Jésus séparés de son image entière,mais au moins les plaçat-il sur le bois de la croix, ou, ce qui fut beaucoup plus fréquent, et mieux encore, sur des écussons. Là, de ce seul fait, le Coeur, les mains et les pieds de Jésus devenaient des « motifs », des «meublés» d'Héraldique Sacrée, et leur présentation à l'état isolé était acceptée et consacrée par les règles précises de l'art le plus élevé, le plus choisi que l'esprit humain ait inventé pour glorifier par lui tout ce qu'il veut placer au-dessus de l'ordinaire, tout ce qu'il veut traiter « noblement ».

La fontaine de grâce, d'après une gravure de Frédéric Boutrais - XVIIe siècle

Ce que nous venons de dire n'est assurément qu'un trop bref aperçu de la façon dont les vieux imagiers chrétiens ont illustré sur le verre, la pierre, le bronze ou le vélin ce thème si suggestif des « sources du Sauveur » conçu par les plus hautes âmes, exposé par les plus saints écrivains d'alors ; il suffira peut-être cependant à montrer un peu comment les artistes contribuèrent eux aussi à orienter les âmes vers ces sources divinement précieuses, Siloés toujours vivifiantes et guérissantes, celles-là, et qui garderont éternellement leur généreuse efficacité.

L. CHARBONNEAU-LASSAY

Loudun (Vienne)

 

[1] Ps. 41, v. 2 [2] Cassette-reliquaire d'argent de l'église d'Aïn-Zirara, cf. Poinssot, in Mémoire des Antiquaires de France, ann. 1903, p. 33. [3] Regnabit, fév. 1923, p. 215. [4] Cf. Mâle : L'Art religieux de la fin du Moyen-Age en France, p. 109, fig. 56. Paris, Colin, 1922. [5] Le Coeur de Jésus, fontaine de vie et de sainteté, in Regnabit mars 1923, p. 287. [6] Regnabit de Juin 1923. La source de Vie, p. 3-26 [7] Longs rubans déroulés, comme sur l'écusson de Sidmouth, et sur lesquels sont placé se les inscriptions explicatives. [8] Je dois la connaissance de ces deux intéressants documents anglais à la très grande obligeance de Madame Edith E. Wilde, membre des Sociétés Archéologiques de Hampshire et d'Essex ; et j'en ai exécuté les gravures sur bois, la première d'après une photographie complaisamment communiquée par le Rd C. K. Woolcombe, Vicar de Sidmouth Church, la seconde d'après un très beau frottis très aimablement envoyé par M. W. P. Littlechilde, ancien clerc de chapelle au Kings-Collège de Cambridge. — Très respectueux remerciements. [9] D'après croquis aimablement communiqué par Mm« E. E. Wilde.

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ARCHEOLOGIE CHRETIENNE

L'ICONOGRAPHIE EMBLÉMATIQUE DE JÉSUS-CHRIST. LES CAPRIDÉS

 

LE CHEVREAU

I. — LE CHEVREAU DANS L'ANTIQUITÉ PAÏENNE.

Comme l'Agneau, le Chevreau fut, dès l'origine des cultes à sacrifices, chez les peuples païens comme en celui d'Israël, l'un des animaux domestiques le plus souvent offert en holocauste à la Divinité.

Et il semble même qu'on ait réuni souvent, pour être soumis indifféremment aux mêmes rites sacrificiels, les petits des chèvres, des chevreuils, et même des daims et des cerfs, c'est-à-dire les faons des petits quadrupèdes cornus et légers ; aussi bien les arts sacrés des pagnanismes pré-chrétiens ne permettent-ils pas de distinguer en leurs productions les petits de la chèvre de ceux des autres animaux qui lui ressemblent.

Nous verrons plus loin la même particularité d'assimilation dans la symbolique littéraire du Moyen-âge.

Dans les anciens cultes à mystères : celui d'Istar et de Thamouz, chez tes Assyriens, par exemple, puis dans les théories mystérieuses des Pythagoriciens, des Orphistes, et dans les rites de Dionysos, le Chevreau fut l'image du fidèle initié aux secrets enseignements. On connaît la formule consacrée dans l'Orphisme qui en témoigne, et que les Pythagoriciens adoptèrent aussi, ces mots mystérieux qui se lisent sur les deux lamelles

d'or de Thurii (IV - III0 s. av. J.-C.) : « Chevreau, je suis tombé dans le lait »; ou selon Wollgraff : « Chevreau, je me suis précipité sur le lait », c'est-à-dire sur le sein nourricier de la Divinité[1] (i). Ici, le lait, c'est assurément la doctrine cachée, issue directement des maîtres sans qu'elle soit apparue aux profanes, comme le lait passe invisiblement des mamelles maternelles dans les lèvres du faon. C'est pourquoi, dans la décoration de la basilique pythagoricienne de la Porte-Majeure, à Rome, nous voyons une bacchante debout, qui tient le Chevreau dans ses bras et le tend vers une autre femme qui écarte les voiles de sa poitrine pour lui donner son sein[2].

De même sur les peintures dionysiaques de la villa Item, à Pompéï, nous voyons une prêtresse qui allaite un faon[3] .

Est-ce en raison de particularités de ce genre ou de rites de nous inconnus et pratiqués chez les Assyriens, dans les mystères d'Istar et de Thamouz, très antérieurement au Pythagorisme et à l'Orphisme, que le Pentateuque, imposa aux Hébreux, voisins des Assyriens, ce précepte plusieurs fois répété : « Tu ne feras pas cuire le chevreau dans le lait de sa mère[4] ».

La loi de Moïse n'édicté rien de semblable relativement aux petits des autres animaux.

L'histoire religieuse du Chevreau avant notre ère nous le présente donc comme une image de l'âme qui cherche la doctrine divine, mais je n'ai vu nulle part qu'il ait été regardé comme une image directe de la Divinité.

II — LE CHEVREAU EMBLÈME DU CHRIST INCARNÉ.

Dans le Pentateuque rien de spécial n'est dit en ce qui concerne l'immolation du Chevreau ; il suit les rites indiqués pour les sacrifices du petit bétail, mais à lui comme à l'agneau, au veau, à la génisse, c'est-à-dire à toute victime non adulte, s'attacha une particulière idée d'innocence.

Et ce serait, croit-on, cette idée de pureté qui fît, au Moyen-Age, choisir la peau du chevreau, de préférence aux autres cuirs et aux tissus, pour la confection des gants pontificaux d'usage liturgique[5]  ; et qui lui valut d'entrer dans la série des emblèmes de N.-S. Jésus-Christ au titre de victime virginale.

Il y figure aussi comme image mystérieuse du Christ incarné, parce que les mystiques virent en lui l'emblème de la vie dans la chair ; aussi Pierre de Riga dit-il en substance que le Christ est devenu semblable au chevreau parce qu'il a jugé convenable de prendre chair, et que s'étant manifesté ainsi, il a droit d'être appelé : « le faon des cerfs.

« Et similes capress Christus, quia plebis Hebreae

Ortus de génère, carmen dignatur habere;

Et quia de vetere sanctorum germine natus

Extivit, hinnulus est cervorum jure vocatus[6].

III. — LE CHEVREAU EMBLÈME DU CHRIST SUBSTITUÉ A L'HOMME.

La symbolique chrétienne a toujours attaché au Chevreau, en tant qu'emblème du Christ, l'intention de lui faire représenter le mystère d'amour par lequel le Rédempteur s'est substitué à l'homme coupable pour mériter à celui-ci la clémence et les grâces du Père.

Cette idée de substitution repose sur la scène biblique que conte la Genèse en laquelle il est dit que Jacob, couvert de la peau d'un chevreau, se substitue ainsi à son frère Esau pour surprendre à son profit la suprême bénédiction de leur père Isaac, devenu aveugle[7].

Aussi, le Chevreau emblématique est-il, dit un texte du Moyen-Age, la figure du Christ expiateur substitué à nous ; du Christ qui s'est couvert de nos péchés aux yeux de son Père comme Jacob se couvrit de la peau velue du chevreau pour se substituer à son frère, et ravir ainsi les faveurs du patriarche.

Un autre texte vient à son tour prêter son aide à l'acceptation de cette emblématique : Depuis les origines chrétiennes l'Agneau immolé par les Hébreux à la première Pâque est regardé comme un emblème incontesté du Seigneur Jésus ; or, dans la première loi sur la Pâque stipulée au livre de l'Exode, Moïse permet aux Hébreux de substituer un chevreau à l'agneau pascal : « Vous prendrez soit un agneau, soit un chevreau... Vous le garderez jusqu'au quatorzième jour de ce mois, et dans tout Israël on l'immolera entre les deux soirs[8].

Dans tout le reste de cette même loi pascale le texte ne parle plus que de l'agneau; le chevreau n'est donc nommé au début que comme une victime qui peut, faute d'agneau, remplacer celui-ci ; mais en ce cas, la même vertu de préservation contre « le Destructeur » promise au sang de l'agneau pascal, l'est aussi implicitement au sang du chevreau. Et si l'un est une préfigure du Seigneur Jésus, l'autre l'est aussi.

LA CHÈVRE

Le symbolisme christique de la Chèvre dans l'art et la littérature ne procède ni du caractère de victime qu'elle a eu dans les rites mosaïques, ni du rôle religieux qui fut sien dans les paganismes préchrétiens d'Orient, notamment en ceux de l'Assyrie, de la Perse et de la Médie où elle fut l'un des animaux sacrés en raison du rôle de la Chèvre Céleste dans la mythologie de ces pays [9]. Il  repose entièrement sur les naïves croyances des anciens naturalistes grecs et romains qui prêtent à la chèvre des qualités visuelles extraordinaires.

Et ici disons dé suite qu'ils réunissent en cela la chèvre domestique avec la chèvre des montagnes, le bouquetin, l'isard et le chamois. A mesure, disaient-ils, que ces animaux s'élèvent en gravissant les plus hauts sommets ils acquièrent le privilège, non seulement de voir leur champ de vision s'élargir et s'étendre, mais encore celui de sentir croître extraordinairement en eux leur puissance, leur acuité visuelle, en sorte que nul être au monde ne saurait, à leur égal, embrasser d'un coup d'oeil les étendues les plus immenses, ni distinguer aussi parfaitement les détails.

Aussi saint Grégoire de Nysse, qui mourut vers l'an 400, présente-t-il la Chèvre comme l'emblème de la totale perfection et de l'ubiguité du regard scrutateur du Christ qui, en tant que Dieu, voit tout dans le passé, le présent et l'avenir[10]. D'autres Pères, par extension de la même idée, ont présenté la Chèvre comme l'emblème du Sauveur guérissant la cécité spirituelle des âmes[11] , et ouvrant, en ceux qu'il lui plaît de favoriser, les yeux de l'esprit sur ces merveilles dont saint Paul, après ses extases, disait que l'oeil et l'oreille de l'homme n'en peuvent aucunement percevoir les splendeurs.

Le Physiologus et les Bestiaires du Moyen-Age qui en sont dérivés, se basant toujours sur les dires de Pline et des Anciens, prirent aussi la Chèvre comme l'emblème de l'omniscience du Christ, du Sauveur qui est, dit le Bestiaire de Pierre le Picard, XIIIe siècle, « Dex et sire de toi science ».

La chèvre gravissant la montagne. D'après une miniature de la Bibliothèque de l'Arsenal (XIIe s.) cf. Cahier, Mél. Archéol. T. II, pl, XX. A. U.

Et des mystiques de la même époque firent aussi de la Chèvre, en partant du même point, la figure du Christ qui observe, des hauteurs du ciel, les actes des justes et* des méchants en vue des rémunérations et des justices futures[12].

Les moeurs des capridés qui leur font affectionner les hauts sommets valent aussi à l'animal qui les représente en symbolisme, d'être image emblématique du Christ pour d'autres raisons que celle de l'excellence de sa vue.

Ainsi Pierre Le Picard, en son Bestiaire, établit un rapprochement emblématique entre le Christ et la Chèvre en vertu du passage du Cantique de Salomon où il est dit : « Mon Bien-Aimé vient saillant sur les monts[13]», traduction un peu libre du texte hébreux qui dit exactement : « Sois semblable, mon Bien-Aimé à la gazelle, au faon des biches; sur les montagnes ravinées[14]».

Et Pierre le Picard de continuer par cette comparaison inattendue : Comme la chèvre paît sur les penchants des montagnes les herbes odoriférantes, de même notre Sire Jésus- Christ paît en la sainte Eglise, car les bonnes oeuvres et les aumônes des chrétiens fidèles « sont viande de Dieu[15];..».

Les hermétistes du Moyen-Age rapprochèrent aussi la Chèvre de la Personne de Jésus en lui appliquant le vieux sens païen, christianisé par eux; du Capricorne zodiacal qui était dans l'ésotérisme ancien la Janum coeli, la Porte du Ciel, par opposition à la Pieuvre, la Janna inferni.

Janua coeli, titre qui convient en effet merveilleusement à Celui qui ouvrit; pour les justes de l'humanité déchue et rejetée, la porte de la vie éternellement heureuse ; titre que la langue liturgique de l'Eglise fait partager au Rédempteur et à sa Mère, et que nous étudierons plus tard à propos du symbolisme de la Porte.

I.— LA CHÈVRE EMBLÈME DU CHRÉTIEN.

Dans l'art des Catacombes de Rome, la Chèvre apparaît le plus souvent dans un rôle purement décoratif, ne servant, semble-t-il, qu'à animer un paysage plus ou moins complètement désert. Mais il n'en est pas de même quand elle se  trouve avec les brebis et les béliers autour du Pasteur gardant son troupeau comme c'est le cas sur une des grandes fresques de la catacombe de Domitille, à Rome ; ou encore quand elle est représentée de chaque côté du Bon-Pasteur, comme sur une autre peinture des cryptes des saints Pierre et Marcellin[16]. Aucun doute n'est permis : la Chèvre, en ces deux occurences, est l'image du fidèle. De même sur une urne de Pesaro, qui est du Ve siècle et probablement d'utilisation baptismale, deux gazelles, et non deux cerfs comme: Martigny l'a cru[17], boivent dans une même vasque, emblème du Baptême ou de l'Eucharistie.

Pierre Le Picard en son Bestiaire fait aussi de la Chèvre l'image du fidèle quand il applique au Seigneur Jésus la parole d'Amos : « Je n'ière mie fils de prophète, mais paistre de chièvres[18]», ce que Crampon traduit plus littéralement du texte hébreux : « Je ne suis point fils de prophète, mais bouvier, et je cultive les sycomores[19]».

Les Bestiaires et les mystiques du temps de Pierre Le Picard sont mieux inspirés quand ils accordent emblématiquement à l'âme sainte, comme ils l'ont fait par ailleurs à Jésus-Christ, le privilège d'incomparable vue que les naturalistes antiques  attribuaient à la chèvre : Ainsi, disaient-ils, que la chèvre sent accroître ses facultés visuelles à mesure qu'elle s'élève plus haut sur la montagne, de même plus l'âme monte vers Dieu et plus elle se rapproche des célestes sommets par l'union spirituelle au Christ et la pratique non commune des vertus, plus elle sent augmenter en elle sa puissance de pénétration des « choses de Dieu », et ses facultés intuitives qui lui ouvrent des horizons sur les domaines que Dieu ne révèle qu'à ceux qui font effort pour s'exhausser vers lui.

Le Bon Pasteur et les Chèvres. Catacombe romaine de Domitille.

Les chèvres sur l'urne de Pesaro.

II. — LA CHÈVRE EMBLÈME DE SATAN.

La Chèvre est entrée dans le symbolisme satanique comme image du démon de l'impureté qu'elle personnifiait bien avant notre ère, en raison sans doute des crimes de bestialité auxquels on la faisait participer, et que les prescriptions mosaïques punissaient de mort chez les Hébreux[20] .

La chèvre sur sculpture de la cathédrale d'Auxerre (XIII-XIV s.)

L'art chrétien du Moyen-Age la donne souvent comme compagne ou comme monture à la personnification humaine de la Luxure : ainsi la voyons-nous sur de nombreuses représentations peintes ou sculptées des Vertus et des Vices, ou des Péchés capitaux, et sur maintes autres oeuvres d'art, par exemple sur le manuscrit français de la Bibliothèque Nationale n° 7.on, 3, 3, et sur le Livre d'Heures de Louise de Savoie, XVIe siècle, qui est à Cluny[21] .

Mais nulle part, peut-être, la Chèvre et la Luxure ne sont représentées ensemble avec autant de maîtrise qu'au transept de la cathédrale d'Auxerre, sous une console de l'extrême fin du XIIIe siècle qui est, pour cette époque, une incomparable étude de nu.

Ajoutons, pour tout dire, que la Chèvre fut, dans l'emblématique spéciale d'autrefois, l'emblème du succube ou démon femelle incarné sur terre.

LOUIS CHARBONNEAU-LASSAY.

 

[1] Cf. Jérôme Carçapino, La Basilique Pythagoricienne de la Porte Majeure,, Paris, 1927, Pl 311. [2] Cf. J. Carcopino, ouvr. cité, p. 156. [3] Cf. Rizzo, Mythes, H. III, 1, et p. 70-71. [4]Exode XXIII, 19 et XXXIV, 26. - Deutéronome, XIV. 21. [5] Cf. Mgr Barbier de Montault, Les gants pontificaux, in Buttet, Monumental, T. XLI.I, p. 461. [6] Ap. Pitra Spicilège de Solesmes, T. III, p. 34. [7] Genèse, XXVII, 1-29. [8] Exode, XII, s-6. i4 Doctrine. [9] Cf. Ch. Lenormant, in Mélanges Archeologiq., T. III, p. 129. [10] Cf. St Grégoire de Nysse, Homélie V. [11] V. Fél. d'Ayzac, La Zoologie mystique au Moyen-Age in Revue de l'Art Chretien, T. X (1866), p. 181. [12] Cf. J. Corblet, Vocabulaire des Symboles, in Revue de l'Art Chrétien, T. XVI, p. 461. [13] Salomon, Cantique des Cantiques, II, V.[14] Traduct. Crampon, La Sainte Bible, p. 866.[15] Pierre le Picard Bestiaire (Texte intégral dans Bestiaires par Ch. Cahier-S. J. -in Mélanges archéologiques, T. III, p. 218. [16] Voir Dictionn. d'Archéologie Chrétienne, T. III, vol. I, col. 1322, flg. 2791 et 2792. [17] Cf. Martigny, Gazette archéologique, T. III (r877), p. 193. [18] Amos Prophétie VII, 14. [19] Crampon, La Sainte Bible, p. 1377. [20] Lévitique, XVIII, 23 et XX, 15-16. [21] Cf. Arth. Martin, La Châsse de Saint Taurin d'Evreux, in Mélanges Archéologiques, T. II, p. 27 et 35

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ARCHEOLOGIE CHRETIENNE

L'ICONOGRAPHIE EMBLÉMATIQUE DE JÉSUS-CHRIST

LE CERF & LA BICHE

Si l'on ne regarde que le nombre limité des monuments iconographiques qui le représentent, on est autorisé à croire que le Cerf emblématique n'a joui que d'une faveur limitée chez les Chrétiens des trois premiers siècles. Cependant, même à cette époque, il fut certainement l'un des animaux symboliques acceptés, de la façon la plus certaine et la mieux définie, comme image allégorique de Notre Seigneur Jésus-Christ, et du chrétien fidèle.

À ce titre, le Commentaire du Physiologus, dit de saint Épiphane[1], consacre au Cerf un de ses vingt-six chapitres en lesquels sont greffés sur les données contestables ou non des anciens naturalistes grecs et latins des développements d'exégèse religieuse. Et les idées relatives au Cerf que le vieux monde présentait au nouveau symbolisme chrétien pouvaient admirablement servir le but didactique et anagogique que celui-ci se proposait d'atteindre.

I. — LE CERF EMBLÈME DU CHRIST COMBATTANT.

En effet, naturalistes et poètes anciens : Pline[2], Théophraste[3], Xénophon[4], Elien[5], Martial[6], Lucrèce[7] , et bien d'autres ont présenté le cerf comme l'ennemi particulier et implacable de tous les serpents qu'il poursuivrait de sa haine jusque sous terre.

En écho à cette antique croyance je reproduis ici un marbre romain du Musée de Naples [8]qui nous montre le combat du cerf contre le serpent. (Fig. I) : Sous la vigoureuse contraction du reptile qui s'enlace autour de lui le noble  animal est tombé sur ses genoux, mais il a pu saisir la tête de son ennemi et l'écrase entre ses dents ; alors, l'étreinte qui l'oppresse se relâche, il se relève victorieux: c'est ce qu'indiquent le mouvement de la patte droite de son train de devant et le flottement de la queue du serpent.

À la vérité, sur l'antagonisme de ces deux animaux les Anciens n'ont fait que transposer à notre cerf d'Europe les moeurs d'animaux orientaux d'espèces voisines de la sienne : En Afghanistan il existerait réellement une variété de cervidés ou de capridés qui font la guerre aux serpents, et même souvent les dévorent. Les Persans nomment ces animaux des pausens[9]. Les derniers Mazdéens de cette région voient dans le duel du pausen et du serpent l'image allégorique de la lutte victorieuse du Principe bon, Ormuzd, contre le Principe mauvais, Ahriman.

Et comme le pausen est souvent atteint de calculs du foie ou de la vessie, on le tue pour se les procurer comme des talismans précieux contre la morsure des serpents et des scorpions du Péïchawer.

(FIG. I). Marbre du Musée de Naples. Art romain préchrétien.

Citant ce passage de l'historien hébreu Josèphe, mort vers 95 de notre ère : « les ibis saisissent les serpents et les dévorent comme font les cerfs[10] », Boissier observé qu'une seule espèce de cervidés paraît avoir cette particularité d'appétit.

C'est, dit-il, le Chevreuil odoriférant ou Cerf musqué, qui vit en Asie. Son odeur étourdit le reptile qui ne se défend pas, ne fuit pas, et se laisse mettre à mort par son impitoyable adversaire[11].

À partir du IVe siècle surtout, tous les écrivains mystiques se sont emparés des instincts du cerf musqué et du pausen pour les concéder gratuitement à notre cerf d'Europe, et faire ainsi de lui un opportun emblème de Jésus-Christ. A citer, pour cette époque, saint Ambroise et saint Augustin ; au Ve siècle, saint Eucher de Lyon; plus tard saint Bernard, saint Bonaventure, saint Brunon d'Asti, Hugues de saint-Victor, et autres. Pour eux, le Cerf emblématique fut l'image du Christ écrasant sous son pied ou broyant dans sa bouche la tête de la puissance infernale.

Ainsi nous le montre une mosaïque de St Clément de Rome où nous voyons, au pied de la croix, le serpent qui se développe en un cercle au milieu duquel un Cerf se penche vers sa tête pour l'écraser.

Les Bestiaires, notamment, ces étranges et précieux écrits dérivés de l'antique Physiologus applaudirent à ce symbolisme attribué au Cerf, et le redirent unanimement :

« Ne devons mettre en oubliance

Le dit, ne la senefiance

Del cerf, qui estrangement ovre (opère).

Quer il menje la colovre... »,

dit le Bestiaire Divin de Guillaume le Normand (XIIe siècle) ; et il ajoute :

Autresi (ainsi) fist Nostre Seignor

Iésu Crist, nostre Sauveor

Quand les portes (puissances) d'enfer brisa,

Et le Deable défola (écrasa du pied[12]).

Les écrits spéciaux de cette époque médiévale insistent surtout sur l'ingénieux moyen qu'ils disent être employé par le Cerf pour forcer son ennemi a sortir de son ténébreux repaire :

Écoutons le Bestiaire en prose de la Bibliothèque de l'Arsenal :

« Li cers est beste de grant sens... de telle nature, se il trovast un serpent en une fosse (en son trou) il iroit et empleroit sa boce pleine d'aighe et l'espandroit el pertuis ou lé serpent seroit ens. Et lors, s'en ist le serpens por l'ésprit que il cers a en sa bouche, et le trait fors et défoule à ses pieds et ôcit. Tôt altresi nostre Sire Ihu Crist quand vit le diable abitant en l'umaine nation il espandit la fontaine de sapience en nous... ».

Par ailleurs, un écrit de même époque, mais de l'autre bout de la Chrétienté, le Bestiaire Arménien dont le P. Ch.Cahier, S. J. a publié la traduction, nous dit : « Le cerf est l'ennemi du serpent. Le serpent pour l'éviter va se cacher dans le trou d'une roche. Mais le cerf emplit d'eau sa bouche, et va dégorger dans la fente où s'est réfugié le reptile. Si le serpent, forcé dans sa retraite, vient à quitter son trou, aussitôt le cerf le met en pièces ; s'il demeure il n'échappe pas à la mort, car il est noyé. De même, notre Sauveur a tué le démon, le grand dragon, et par l'eau céleste qui avait sa source dans sa divine sagesse, et par son ineffable vertu. Le serpent invisible ne peut tenir contre une eau de cette nature, mais périt aussitôt[13]».

Le même savant jésuite fait justement remarquer que les auteurs du Moyen-âge ont appliqué au Cerf qui chasse ainsi le serpent de son trou, la parole de saint Paul[14] : « Le Seigneur Jésus exterminera l'impie par le souffle de bouche[15] ».

(FIG. II). Cerfs du Bestiaire divin de Guillaume le Normand. —

Je donne ci-contre (Fig. II) un motif tiré d'une miniature d'un manuscrit médiéval du Bestiaire Divin de Guillaume de Normandie, dans laquelle nous voyons, d'une part, un cerf jetant l'eau de sa bouche sur le trou du reptile, et, à côté, le Cerf lui brisant la tête entre ses dents.

Une autre miniature de même date, sur le manuscrit du Bestiaire de l'Arsenal nous montre le cerf qui vient d'inonder le repaire du serpent-dragon et qui s'apprête à lui briser la tête. (Fig. III)[16] (i).

Faisant ainsi du Cerf l'un des emblèmes du Christ combattant, les anciens firent de l'eau qu'il rejette de sa bouche pour relancer son adversaire, l'image allégorique de la Parole victorieuse du Sauveur, de son Verbe ; c'est pourquoi, après avoir décrit le geste du cerf, Guillaume le Normand ajoute que notre Sire, dans la suite des siècles, occira le diable félon par l'esprit qui jaillira constamment de sa bouche bienheureuse[17]... Et plusieurs des écrivains spirituels ci-dessus nommés ont commenté aussi ce rapprochement entre l'eau buccale du cerf et la divine Parole du Sauveur.

Comprend-on maintenant l'existence des nombreuses variétés d'amulettes formées des « issues » du cerf, et utilisées jadis à rencontre des venimeux serpents terrestres et du Serpent infernal ?

(FIG. III). Cerf du Bestiaire de l'Arsenal.

Au Ier siècle de notre ère, Pline conseillait gravement, comme refuge assuré contre les serpents, de dormir sur une peau de cerf, ou de s'oindre de la présure d'un faon tué dans le sein de sa mère[18].

Dans l'Inde, les anciens Brahmanes formaient avec de la corne de cerf calcinée, un conglomérat qu'ils nommaient « pierre serpentine », et qui protégeait, disaient-ils, contre les reptiles [19]; ce qui se rapproche de l'utilisation, dans le même but, des calculs de foie du pausen dont il est ci-dessus question.

Mme Félicie d'Ayzac a cité, pour la France, toute une suite d'objets de ce genre : amulettes de corne et de dents de cerf, vêtements de poil ou de cuir, drogues composées de graisse, de moelle ou de sang de cerf mêlés d'estragon, de sariette, de myrthe, etc., etc. Le tout à l'encontre de toutes bêtes venimeuses [20].

(FIG. IV). Agrafes en forme de Cerfs.Angers Poitiers bronze et grenats bronze et malachites. VI-VIII s.

Une formule magique de conjuration, et sans doute fort ancienne, tirée du traditionisme suisse[21], que cite Boissier[22] , avait le même but qu'ont bien pu viser aussi les médaillons ou bijoux anciens qui portent l'image du cerf, et dont le caractère religieux et cynégétique n'est pas apparent (Fig. IV).

II. — LE CERF ET LA LUMIÈRE.

Une conception que je crois plus ancienne en Europe que les traditions relatives à la haine du Cerf pour le serpent, mettait le premier des deux en relation avec l'idée, ou si l'on veut, avec le culte de la Lumière.

L'art pré-mycénien nous montre en effet assez souvent le cerf attelé au char solaire, et il semble, dit Déchelette[23], que la mythologie grecque ait connu le souvenir de ce privilège que le cerf partagea avec le cheval, puisqu'elle le consacra à la divine Arthémis, soeur d'Apollon, née avec lui en nie de Délos, et qui participait à sa nature.

Par ailleurs, nous savons que le faon du cerf et de la biche fut l'un des attributs d'Apollon, le dieu de lumière lui-même, et Pausanias parle de statues de ce dieu qui le montraient portant un petit faon dans sa main[24]. Vers la fin du siècle dernier, et comme pour appuyer le vieil historien grec, on découvrait à Tralles la main de bronze d'une statue d'Apollon avec, sur sa paume étendue, la statuette d'un faon couché[25] (Fig.V).

En Orient, un parallélisme certain relia le combat d'Orrnuzd et d'Ahriman à celui du Soleil et de la Nuée, au combat aussi du Pausen et du Serpent ; ce dernier animal, chtonien et ténébreux, fut dans tout le vieux monde l'hiéroglyphe de l'ombre dangereuse et des mystères souterrains.

(FIG. V). Le Faon sur la main d'Apollon Art grec ancien.

Dans la mythologie de la Grande Grèce et du monde romain nous voyons Cadmos qui tue le Serpent-dragon, puis Apollon qui met à mort le python pour lui ravir le trépied prophétique. Sur un cratère grec du Musée du Louvre, l'artiste céramiste a bien eu soin de figurer une partie du disque du soleil rayonnant au-dessus du Cadmos qui brandit son arme sur le vaincu, et ailleurs Apollon ne lâche la sienne que pour prendre dans sa main, étant vainqueur, le faon timide du cerf.

Les mêmes rapports d'idée ont-ils existé dans la primitive mystique chrétienne entre le combat du Cerf-Christ, qui est « la Lumière du Monde », et le Serpent-Satan qui fut toujours dans la pensée et dans le vocabulaire chrétien a le Prince des Ténèbres » ? Les débuts de notre symbolisme chrétien n'ont pas encore été suffisamment observés ni assez scientifiquement étudiés pour qu'il soit possible de répondre encore, avec certitude, ni oui, ni non.

 

[1] St Epiphàne, archevêque de Salamine, (310 à 403). [2] Pline, Hist. Nat. VIII, 50. [3] Théophraste; Decausis vegetationis, liv. IV, 10. [4] Xénophon, Géoponiques, XIX, 6. [5] Elien, Hist. des Animaux, XI, 9. [6] Martial, Op. XII, 29. [7]Lucrèce, Op. VI. [8] Cf. M. Albert, in Revue Archéologique, 2 Ser, T. XLII (1881) p. 93. [9] Sf. M. Karil, Les Afghans'; in Revue du Monde Catholique. T. VI (1880), 33, P. 401.[10] Josèphe, Antiquités judaïques, II. [11] Cf. Boissier, Les cerfs mangeurs de serpents, in Revue Archéolog, 4 Ser. T. IX, 1907, p. 224. [12] Le Bestiaire Divin de Guillaume, clerc de Normandie. Edit. Hippeau, p. 277-278. [13] C. Cahier Du Bestiaire in Nouveaux mélanges archéologiques. 1874, p. 136. [14] St Paul : IIe Ep. aux. Thessalonciens II. 8. [15] Cf. C. Cahier Bestiaires, in Mélanges archéol. T. III, p. 267. [16] Ibid. T. II. PI. XXII. [17] Le Bestiaire divin. Edition Hippeau, p. 27. [18] Pline. Hist. Natur. VIII, 50 et XXVIII, 42. [19] Cf. R. p. Feyjoo, Lettres érudites ; Ap. Landrin, Dict. de Minéralogie. P- 335 [20] F. d'Ayzac, Iconogr. du cerf, in Revue de l'Art chrétien, T. VIII, (1864), P 335. [21] Archives suisses des Tradit. populaires, Ann. 1908,  Liv. p 109. [22] Boissier, Revue Arcltéolog. 1908, p. 424. [23] J. Déchelette, Le culte du Soleil, aux temps préhistoriques, in Revue Archelog. T. XIII (1909), p. 314. [24] Pausanias, Voyage historique.  [25] Cf.- Institut de correspond, hellénique, séance du , 21 mai 1876, et Revue Archéol. 2 Ser. T. XXXIII (1876), p. 291.

III. — LE CERF ET LES CHASSES LÉGENDAIRES.

Toute manifestation du Christ aux hommes, toutes et chacune de ces épiphanies intimes, si fréquentes dans la vie des âmes, sont des illuminations de grâce, des dons de connaissance et de lumière spirituelles dont il favorise celles qu'il lui plaît de choisir et d'attirer plus près de Lui : Dans la « Légende dorée » de la seule hagiographie occidentale plusieurs scènes de chasse, très connues, nous montrent Jésus-Christ empruntant la forme du cerf pour se manifester ainsi à des âmes d'élite. Les plus populaires sont les chasses de saint Hubert et de saint Eustache.

Voici ce qu'un très vieux récit de France raconte sur le dernier de ces deux saints : Il était un païen nommé d'abord Placide, vertueux, du reste, et rempli de bonté pour tous les malheureux. Un jour qu'il chassait avec quelques amis, ils lancèrent ensemble une troupe de cerfs superbes. Bientôt, quittant ses compagnons, Placide se jeta éperdument à la poursuite du plus grand et du plus beau des cerfs qui s'était séparé du reste de la bande.

Et voilà qu'au bout d'une course folle le cerf s'élança soudain sur le sommet d'un rocher, et là, se retournant vers le chasseur, lui dit : « Placide, pourquoi ne pas me suivre sur les hauteurs ? Je suis le Christ qui t'aime et que tu sers sans le connaître encore : tes aumônes, ton esprit de justice me plaisent et c'est pourquoi je me suis fait Cerf magnifique pour l'attirer à moi».

— « Seigneur, si vous êtes ce Christ dont on parle tant, répondit Placide, expliquez vos paroles, et je croirai en Vous ». Et le Cerf divin répondit : « Je suis le Christ. C'est moi qui ai fait le ciel et la terre, et le soleil et la lumière et les saisons. J'ai tiré l'homme du limon terrestre, et, plus tard, pour le sauver de ses iniquités, j'ai pris chair d'homme, puis  mort en croix; et puis, après trois jours passés dans l'ombre du sépulcre, j'ai repris la vie pour toujours. Et maintenant je t'attends ; viens à moi, Placide : je suis le Christ ! ».

Et voilà qu'aux yeux ravis du bon païen, le Cerf grandit immensément et se fondit bientôt dans l'éblouissement d'une lumière intense. Et, dans cette lumière, apparaissait à son tour un homme crucifié dont les quatre membres et le Coeur saignaient...

Peu à peu, le rocher reparut dans son âpre nudité de toujours, et Placide s'en fut ; puis abandonnant tout, et jusqu'à son premier nom, se donna tout entier au Christ qui, par la voix du Cerf merveilleux, avait illuminé son âme.

La légende de la chasse de saint Hubert que rapportent Beile, Surius, Malanus et autres anciens auteurs, et que raconte si bellement la grande frise, sculptée à la fin du XVe siècle au portail de la chapelle royale du château d'Ambroise, n'est que le double de la légende de saint Eustache. Tous les artistes de l'ancienne France qui les ont voulu représenter l'une et l'autre ont placé entre les bois du cerf l'image du Crucifié divin afin de bien exprimer la substitution de l'un à l'autre.

Et ce détail rappelle qu'un jour saint Félix de Valois, voulant se désaltérer à l'eau d'une fontaine à demi-glacée, vit apparaître sur l'autre bord un beau cerf qui portait dans sa ramure une croix mi-partie rouge et mi-partie bleue. Bientôt, sous les efforts de Félix, la froide fontaine au Cerf vit naître, près d'elle, l'abbaye de Cerfroid, et la croix rouge et bleue du Cerf devint l'insigne de l'Ordre des moines Trinitaires fondé par Félix à Cerfroid pour la rédemption des captifs[1].

Dans tous ces récits, le Cerf s'affirme comme la forme empruntée par le Sauveur pour se manifester à des âmes terrestres et les éclairer sur ce qu'il attend d'elles : Les bijoux anciens qui portent une « rencontre » de cerf avec le crucifix sur le front, ou le monogramme du Christ dans sa ramure ou bien au-dessus d'elle[2] (Fig. VI) ne sont que les hiéroglyphes de ces manifestations de la lumière surnaturelle.

LE CERF ET L'HÉRÉSIE.

L’héraldiste français O'Kelly de Galway dont l'oeuvre, très inégale en ses diverses parties, prouve au moins qu'il a connu certaines traditions anciennes fort oubliées, dit que le Cerf fut, jadis, « un symbole du Sauveur basé sur la haine de cet animal contre le serpent, type de l'hérésie[3] ».

O'Kelly ne nous dit point comment l'idée d'hérésie est venue prendre place dans le symbolisme du Cerf; ne serait-ce point à cause de l'antique idée de lumière attachée à lui, et que l'hérésie, dont le serpent fut en effet l'un des emblèmes, est en réalité une ombre malfaisante jetée sur la pure lumière de la vérité doctrinale, une ombre de mort pour les âmes que le Christ, par son église, combat toujours victorieusement ?

Mamachi[4] est le plus satisfaisant quand il rappelle qu'en raison de la rapidité de la course du cerf devant les chasseurs, cet animal fut pris par les fidèles des premiers siècles comme emblème de ce qu'ils devaient croire et faire à rencontre de l'hérésie des Cataphrygiens qui soutenaient qu'un chrétien n'a pas le droit de fuir devant le martyre quand il le peut sans renier sa foi, erreur à laquelle Tertullien lui-même a prêté l'appui de son grand talent[5].

(FIG. VI). Le Cerf et le Monogramme sacré sur la tapisserie chrétienne d'Akmin (Égypte). IIIe ou IVe s.

Mais en cette occurence le Cerf n'est que l'image du chrétien prudent et non du Christ ; ajoutons aussi que le cerf sait bien souvent mourir en beauté, tête aux chiens.

LE CERF ET L'IDÉE D'ABONDANCE.

Chez les Gaulois, au temps du druidisme, le dieu Cernunnos était le mythe auquel les hommes demandaient tous les biens; et l'image de ce dieu de l'Abondance le montrait, le plus souvent, sous une forme humaine surmontée d'une forte ramure de cerf.

Ainsi voit-on Cernunnos sur un autel gaulois de Paris[6] (2), et sur une autre sculpture de Reims. A l'époque gallo-romaine, le dieu apparaît parfois avec la corne d'abondance et la patère[7]. Enfin, une stèle du Musée de Luxembourg, de cette même époque gallo-romaine où la richesse se concrétisait définitivement surtout dans le numéraire métallique[8], représente, non plus Cernunnos homme cornu, mais le Cerf lui-même, son emblème, jetant par sa bouche une pluie de pièces de monnaie (Fig. VII). On voit que l'idée avait glissé du dieu cornu à l'animal qui, d'abord ne lui prêtait que sa ramure.

Quand on sait combien les traditions celtiques ont été tenaces en notre race et dans ses coutumes, (au point qu'elles se retrouvent encore dans les nôtres), on peut se demander avec raison si les populations chrétiennes des temps mérovingiens, qui ont usé maintes fois de l'image du Cerf comme emblème du Christ, ne l'ont parfois considéré avec un regard chargé du reflet des vieilles croyances qui l'avaient promu à la fonction de distributeur des biens de ce monde. L'iconographie ancienne, qui a soulevé pour nous assez largement le pan du voile au-dessus des pensées des hommes d'autrefois, ne nous a pas encore tout montré, et nous ne tenons encore d'elle aucun document probant sur la possibilité que je me permets d'exposer ici : Ce sera peut-être son cadeau de demain.

(FIG. VII). Partie d'une sculpture gauloise du Musée du Luxembourg.

LE CERF ET LA VIE.

Le Cerf partage avec le Taureau et le Bélier l'honneur de représenter Jésus-Christ dans sa triple qualité de Père, de Chef, de Guide vigilant du troupeau chrétien composé de l'Église, son Épouse, et de leurs enfants.

Son attitude en forêt autorise en effet ce symbolisme ; il est parfait quand, en tête de sa harde de biches et de faons qui sont son amour et son sang, il va sous bois, le regard en éveil et l'oreille attentive, prêt à prévenir ceux qu'il aime au moindre danger.

LE CERF EMBLEME DES APOTRES.

Dès le IVe siècle, saint Jérôme[9] compara au Cerf, à cause de la rapidité de sa marche, non seulement saint Paul, le grand voyageur apostolique, mais tous les premiers prédicateurs de l'Evangile, et fit du cerf l'emblème de l'activité que doivent avoir tous ceux qui se consacrent aux travaux de l'apostolat.

Cette conception persista longtemps chez les auteurs spirituels ; c'est ainsi que nous la retrouvons au VII6 siècle dans Bède le Vénérable [10] et plus tard dans des oeuvres de saint Bruoon d'Asti [11] et de ses contemporains.

LE CERF EMBLÈME DE L'AME CHRÉTIENNE. — LA SOIF ARDENTE DU CERF.

Les premières paroles du Psaume XLIIe[12] imposèrent à l'antique symbolisme chrétien l'image du Cerf comme l'emblème de l'âme fidèle qui aspire vers Dieu : « Comme le cerf altéré aspire après les sources d'eau — ainsi mon âme soupire après toi, ô mon Dieu ! — Mon âme a soif du Dieu vivant ! ».

Et les artistes penchèrent les lèvres du Cerf vers les ondes du Jourdain, où Jésus reçoit le baptême de Jean, ainsi qu'on le voit sur une fresque de la catacombe romaine de Pontien[13] ; ou bien ils lé Courbèrent sur la vasque eucharistique toute remplie du sang « du Dieu vivant » (Fig. VIII[14]) ; on les inclinèrent vers les quatre sources qui jaillissent du monticule de l'Agneau, ainsi qu'on le voit sur un précieux sarcophage de Marseille [15].

Dans toutes ces œuvres de l'art chrétien des cinq premiers siècles, c'est d'abord la soif  de l'approche de Dieu par la purification baptismale que nous voyons symbolisée; puis la soif aussi, d'une 'union plus intime par la participation au Sang eucharistique. Le premier de ces deux désirs fut plus particulièrement exprimé dans la décoration des Baptistères par l'image du Cerf buvant, comme à Valence[16], à Salone[17], etc., où il est l'emblème certain du Catéchumène admis, selon son ardent désir, à la réception du baptême. Ailleurs et Surtout dans l'art médiéval d'Occident, le Cerf penché sur le vase eucharistique ou sur la source vivifiante personnifie la Dévotion et son ardent désir d'union à Dieu[18].

LES « POURSUITES» ALLÉGORIQUES DU CERF.

Un thème iconographique, d'époque mérovingienne et qui paraît avoir été plus particulièrement répandu dans la région de l’Aquitaine-Seconde ; diocèses de Poitiers, Angers, Nantes, Tours, Angoulême, Saintes et Bordeaux, nous montre la figure d'un Cerf, poursuivi par des chiens, sans chasseur, et qui fuit, vers une croix derrière laquelle se courbe la palme, récompense des victorieux (Fig. IX).

(Fig. VIII). Lampe chrétienne de Carthage. Époque romaine.

Ce sujet décore, d'ordinaire, le médaillon central de petits plateaux de terre cuite dont la fabrication semble aller du Ve siècle au VIIe; il exprime, si l'on veut, la victoire de l'âme sur le mal par la fuite des agents du péché, ou mieux encore la poursuite de l'âme chrétienne par toutes les tentations, par toutes les épreuves de la vie figurées ici en accord1 avec l'expression de David : « Mes ennemis m'ont environné comme une bande furieuse de chiens », poursuite contre laquelle il n'y a pour l'âme de sûr et victorieux refuge que dans le Christ-Sauveur figuré ici par sa croix qui conduit à la palme : « Puis, mon Bien-Aimé, dit l'Épouse du Cantique, cours et sois ainsi semblable aux jeunes cerfs sur les montagnes où croissent les baumiers [19].

Mais l'âme n'est point délaissée de Dieu pendant l'épreuve ; c'est pourquoi plusieurs représentations de la poursuite du Cerf nous montrent à côté du fugitif, soit le monogramme du Christ[20], soit la Colombe, son pacifique emblème [21], soit le Soleil divin au centre duquel rayonne le monogramme du Non sacré, X sur P, XPistos[22].

(FIG. IX). Deux «poursuites» du Cerf. Collection Parenteau.

AUTRES FIGURATIONS EMBLÉMATIQUES DU CERF-FIDÈLE.

Tout le long du cours des siècles les artistes chrétiens se sont servis du Cerf, en diverses manières pour représenter l'âme fidèle : A l'Ermitage de San-Bandelio, X-XIe siècle, le Cerf s'avance vers la roue mystérieuse du Christ-Soleil ; au-dessus de la porte de l'église abbatiale de Saint-Jouin de Marnes (Deux-Sèvres), XIIe siècle, deux Cerfs goûtent le fruit de l'Arbre de Vie ; un petit sceau du XVe siècle, mis en vente à Vichy, en 1924, portait le Cerf blessé d'une flèche partie du ciel, image de l'amour ou de la grâce de Dieu ; et ce même sujet décore également une bague mérovingienne de la collection Parenteau, à Nantes[23] ; une image peinte, du XVIIIe siècle, appartenant à M. Claude de Monti, comte de Rezé (1018) montre le cerf couché dans les fleurs, au pied d'une croix : C'est l'emblème de la tranquillité en Dieu, le plus précieux des bonheurs de ce monde !

SYMBOLISME DE LA BICHE ET DU CERF RÉUNIS :

Après l'art du paganisme qui l'avait attachée au char de Diane, le très ancien symbolisme chrétien s'est occupé de la Biche en même temps que du Cerf.

Il fit même de l'une, en même temps que l'autre, l'image du Christ combattant le Serpent maudit. Et Rhaban-Maur, au IXe siècle, en exposait la raison en se basant sur ce passage de saint Grégoire : « C'est la coutume de la Biche d'exterminer tous les serpents qu'elle rencontre et de les mettre en pièces avec ses dents [24]».

(Fig. X). Le Cerf et la Biche. Sarcophage de Ravenne (IV"-V* s.)

Réunie au Cerf, nous voyons la Biche boire avec lui au fleuve de vie qui coule aux pieds de l'Agneau divin, ainsi nous les montre une cassette d'argent trouvée dans le sol de l'église primitive d’Ain-Zizara (Tunisie), IHe-IVe siècle[25].

La même scène est interprétée sur la grande sculpture d'un très beau sarcophage de Ravenne où le couple gracieux se désaltère au liquide vivifiant d'un imposant canthare [26] (Fig. X).

Dans l'une et l'autre de ces deux pièces d'art nous lisons le plus bel emblème de la vie conjugale et chrétienne qui ait été conçu : l'époux et l'épouse puisant le réconfort à même source de foi, et demandant ensemble le bonheur au Christ, unique et vraie source de vie, de sagesse, de justice, de douceur et de paix ; le bonheur terrestre, qu'en attendant l'autre, de hautes âmes qui le veulent savent trouver en Lui, dans la vie à deux, au-dessus, et voire même à rencontre des ordinaires  cupidités et des orgueils vulgaires, et jusqu'au milieu des épreuves.

L'art du second millénaire a délaissé cet éloquent et bel emblème : l'art d'aujourd'hui s'honorerait en le reprenant.

L. CHARBONNEAU-LASSAY.

Loudun (Vienne).

 

 

[1] Cf. G. M. Zadac, in La Science Historique, 1927. P- 37,39. [2] Tapisserie d'Akmimo sur le Nil, III" IV« siècle. Cf. Dom H. Leclercq. Dict. d'Arch. chrét, T. I, vol I, col. 1052. [3] O'Kelly de Galway, Dict. de la Science du Blason, p. 115. [4] Mamachi, Origines Chrétiennes, III, c. 89. [5] Tertullien, De coron, milit. c. I. — Cf. Martigny, DM. des Antiquit. Chrét. P- 136. [6] Cf. Camille Gullian, Gallia p. 217. [7] Cf. G. Welter, Une nouvelle forme de Cernunnos. in Revue Archéolog. 4 Sér. T. XVII (1911) p. SS. [8] A Reims Cernunnos encorné de bois de cerf vide un sac de grain, autre emblème d'abondance. Cf. G. Dottin. La Religion des Celtes, p. 20. [9] St Jérôme, In Isaiam, c. XXVIII. [10] Bède, In Psalm. XXVIII. [11] St Brunon d'Asti. De novo mundo, et In Gènes. XLIX, 6. [12] Ps. 41 de la Vulgate, v. I et 2. [13] Cf. Dom Leclercq, in Diction. d'Archéolog. Chrét. T. II, vol. II, col. 3.301.[14] Cf. P. Delattre, Lampes chrétiennes de Carthage, in Revue de l'Art Chrét. ann. 1891, p. 139, n° 90. [15] Cf. Milin, Midi de la France, PI. LIX, n» 90. [16] Cf. D. Leclercq. Op. cit. [17] Cf. Mgr. Barlieu de Montault, Bibliographie, in Revue de l'Art Chrétien 1883, (tiré à part, p. 9). [18] Cf. B. de Montault, Traité d'Iconographie chrétienne, T. I. Liv. V. p. 207. [19] Salomon, Cantique des cantiques, VIII, 14.[20] Bordeaux, Cf. Camille Jullian, Inscription romaine de Bordeaux, T. II, p. 58. [21] Nantes et Rezé, cf. F. Parenteau. Catalog. Raisonné de l'Exposit. de Nantes, 1872. PI. XI ; et Inventaire Archéolog. p. 44, pl. XXI, n° 2 et 10. [22] St. Just. sur Dive M. et L. Cf. L. Ch. L. dessin inédit. [23] Parenteau, lavent. Archéolog. p. 56, PI. XVIII, n° 18. [24] Rhaban-Maur, In Hierem. Comment. VII, 14.[25] Lettre de J. P. d'Olivier à Pécrèsc, in Mém. de la Soc. des Antiq. de France. Ann. 1903, p. 35.[26] Cf. H. Leclercq. Manuel d'Archéolog. Chrét. T. II, p. 310.

 

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L'ICONOGRAPHIE EMBLÉMATIQUE DE JÉSUS-CHRIST. LE BÉLIER & LE MOUFLON

V. — LE BÉLIER, EMBLÈME DU CHRIST

FORT, PUISSANT ET TRIOMPHATEUR

La façon dont les béliers combattent en frappant du front leurs adversaires ont fait d'eux, chez les Anciens, un emblème de la force guerrière et du courage.

Pour lui comme pour le Taureau, la Licorne, le Bouc, le Rhinocéros, l'idée de force et de puissance a été attachée par le symbolisme de tous les âges, aux cornes de sa tête ; les textes sacrés, dans la Bible et les écrits des docteurs et des mystiques anciens, emploient souvent ces expressions : « la corne du méchant », « la corne du juste » en parlant du pouvoir de l'homme pour le bien ou pour le mal, et de sa mise en oeuvre ; c'est ainsi qu'il est écrit au Livre des Psaumes : « ...et omnia cornua peccatorum confringam, et exultabuntur cornua justi.[1] »

Et cette idée symbolique de force, attachée à la corne était parente, certainement, de celle qui fit que les Gaulois, comme avant eux les Grecs mycémiens, fixèrent des cornes, naturelles ou imitées, sur leur casque de combat[2].

De là aussi l'instrument de siège qu'utilisa le génie militaire antique sous le nom de bélier. C'était essentiellement une lourde poutre de bois armée à son extrémité d'une tête de bélier en fonte de fer ou en airain et suspendue par son milieu. Par un mouvement de va-et-vient on en frappait les portes ou les murs des villes assiégées afin d'en provoquer la rupture ou l'écroulement. Le bélier militaire était un instrument de succès ; mais de même, dirent les premiers mystiques chrétiens, que cet instrument ne peut procurer la victoire que fixé sur la poutre de bois et par le moyen même de ce bois, de même aussi le Sauveur ne put réaliser la Rédemption du genre humain que cloué à la croix, et n'eut que par le moyen de ce bois la victoire sur le péché, d'une part, et, d'autre part, sur la justice de Dieu.

C'est pourquoi le Bélier-Christ, ainsi victorieux, fut souvent figuré, comme l'Agneau, avec l'étendard triomphal. Ainsi le voyons nous sur une clef de voûte de la cathédrale de Troyes, XIIIe siècle, que Didron regarde comme « l'emblème de la force du Fils de Dieu [3]». C'est la force triomphante. (FIG. IO).

(FIG. IO). Le Bélier triomphant, (Cathédrale de Troyes. — XIIIe s.)

VI. — LE BÉLIER, EMBLÈME DU VERBE DE DIEU

Le Bélier, fut pris aussi comme hiéroglyphe de la voix divine, de la Parole éternelle !... parce que, dit saint Ambroise, les brebis le suivent à sa voix. Il est possible, en effet, que la docilité du troupeau à suivre la voix du bélier, chef, conducteur et père, ait fait de lui, même chez les païens anciens, l'emblème du guide des Ames vers leurs éternelles destinées ; et c'est peut-être pourquoi le même saint Ambroise dit autre part que le Bélier « est pris pour le symbole du Verbe divin, même par ceux qui ne croient pas à la venue du Messie[4] ».

Certaines figurations primitives et du Moyen-âge nous montrent parfois le Bélier-Christ tenant entre ses lèvres un rameau feuillu ; les mystiques figuraient par ce dernier emblème l'action vivifiante du Verbe divin. C'est l'image de la doctrine pénétrant avec force et amour et agissant sur les âmes comme l'atmosphère du printemps agit sur la végétation : « Folium sermo doctrinae », dit à ce sujet saint Eucher[5].

Saint Grégoire admet ce symbolisme un peu bien compliqué, mais en y voyant, de préférence, « un rameau de l'Arbre de Vie dont les feuilles ne tombent pas, parce que la Parole du Christ est impérissable[6].

Où donc ai-je vu aussi le Bélier-Christ, monté sur un rocher, la tête haute et la bouche ouverte, jetant, sans doute, à tous les horizons, l'appel aux Ames ?

VII — LE BÉLIER EMBLÈME DU CHRIST LUMIÈRE DU MONDE.

Il est incontestable que le Bélier, comme l’Agneau, a interprété dans l'iconographie emblématique cette parole de saint Jean qui, parlant de la Jérusalem céleste, dit que « l'Agneau en est la lampe[7] ». C'est ce que nous représente une lampe de bronze, à deux foyers, faite en forme de bélier debout, que Dom Leclercq a publiée[8], après Mr de Lasteyrie à qui elle appartenait[9], en y voyant aussi l'emblème du Christ-Lumière ; d'après le texte apocalyptique de saint Jean.

D'autres lampes chrétiennes des premiers siècles montrent aussi le Bélier-Christ, témoins plusieurs de celles recueillies à Carthage par le R. P. Delattre[10]. (FIG. 11).

(FIG. 11). Le Bélier sur lampe carthaginoise.

VIII. — LE BÉLIER EMBLÈME DU CHRIST RÉDEMPTEUR

Il est inutile de rappeler ici que le bélier, comme l'agneau et la brebis, fut offert en sacrifice sanglant à Dieu, et aux dieux, chez tous les peuples anciens.

En ce qui concerne les Hébreux, le Lévitique et les Nombres nous renseignent sur la liturgie sacrificielle du bélier.

Cicéron nous précise, de son côté, que dans le monde romain le sang du bélier était offert surtout aux dieux lares, protecteurs du foyer familial[11] ; le seul chenet gallo-romain de terre .Cuite en forme de bélier qui ait une inscription, porte justement ces mots : « Laribus augustus[12] ».

Rome et la Grèce qui connurent avec le culte d'Anahita-Cybèle les sacrifices tauroboliques[13], pratiquèrent de la même manière le Criobole, ou sacrifice mystérieux du bélier, qui relevait du culte proche-oriental d'Atys : l'initié, placé dans une fosse sous un plancher à claire-voie recevait sur tout son corps nu le sang du bélier qu'un sacrificateur égorgeait au-dessus de lui ; il croyait, par la vertu communicative de ce sang d'hostie, entrer en immédiate union avec la divinité à laquelle le sacrifice était offert et se rapprocher intimement d'elle.

Comme la plupart des victimes offertes dans les antiques sacrifices, le Bélier devint, chez les chrétiens, l'image du Christ victime ; et ce symbolisme se maintint jusque pendant le moyen-âge, selon le témoignage de Rhaban-Maur et de l'Anonyme de Clairvaux qui voient dans le Bélier le Verbe fait chair et immolé en sacrifice pour notre rédemption[14].

Beaucoup plus anciennement, dans la glose mystique du sacrifice d'Abraham sur le Moria, où le bélier fut substitué au fils du patriarche[15], on avait présenté l'animal sacrifié à la place d'Isaac comme la figure du Christ immolé à la place de l'humanité coupable. Déjà au 11e siècle, saint Méliton de Sardes commenta ce symbolisme[16]. Origène, à la même époque écrivait : « ...sed quomodo Christo uterque conveniat et Isaac qui non est jugulatus et aries qui jugulatus est opère pretium est noscere[17]... »

Plus tard, au IVe siècle, saint Ambroise, surtout, s'est attaché à cette interprétation mystique du célèbre sacrifice biblique[18]. Saint Augustin, son disciple, expliqua à son tour comment le bélier suspendu par les cornes aux branches du roncier est une image du Sauveur couronné d’épines[19]. Et comme écho à cette symbolique littéraire des Pères[20] dont il serait facile de citer de nombreux textes une sculpture chrétienne de cette époque gallo-romaine, qui est au musée d'Arles, représente le sacrifice d'Abraham avec le bélier suspendu par les cornes à l'arbuste épineux. L'érudit Edmond Le Blant en parle ainsi en lui appliquant les idées des Pères que je viens d'exposer brièvement : « Le sacrifice d'Abraham est, on le sait une image de la Passion ; les Pères s'accordent à l'enseigner. Le Christ, dans sa double nature leur paraît également symbolisé par le Bélier et et par Isaac, images du sacrificium cruentum et du sacrificium incruentum. Isaac conduit à la mort fut chargé du fardeau de branchages comme le Seigneur porta l'instrument de son supplice ; le buisson où fut arrêté le bélier symbolise la croix ainsi que l'explique ce passage de saint Basile de Seleucie dont un bas-relief d'Arles (FIG. XII) semble une traduction faite pour les yeux : « Vois le Bélier suspendu à la plante, comme le Christ le fut à la croix[21]. »

Ainsi donc, emblème tout à la fois du Rédempteur suspendu au bois de sa croix et couronné d'épines, d'une part, et de son double sacrifice sanglant et non sanglant d'autre part, le Bélier biblique est une des images emblématiques du Christ victime les mieux consacrées par les maîtres de la doctrine et par l'art chrétien.

(FIG. 12). Le Bélier suspendu par les cornes. Sculpture gallo-romaine d'Arles.

IX. LE BÉLIER EMBLÈME DU CHRÉTIEN

Les mêmes documents artistiques des premiers siècles nous montrent assez fréquemment le Bélier tenant la place dû fidèle chrétien, soit qu'il le figure avec la Brebis placés à droite et à gauche du Christ, soit qu'il occupe la même place au pied du monticule de l'Agneau divin. Parfois le Christ-berger garde un troupeau qui ne se compose que de béliers, et dans lequel on peut être tenté de voir les images allégoriques des chefs terrestres de l'Église, conducteurs des fidèles[22]. Ailleurs, comme du reste sur ce même sarcophage que je viens de citer en note, c'est le bélier, et non la brebis que le Bon Pasteur est allé retirer des sentiers de perdition et qu'il rapporte affectueusement sur ses épaules, scène miséricordieuse qui, malheureusement, n'est pas forcément en opposition avec l'interprétation que je viens de risquer : les sculpteurs et les peintres de nos cathédrales médiévales ont bien exprimé hardiment la même idée, sans l'ombre d'un voile allégorique.

D'autre fois les Béliers réunis en nombre quelconque représentent les Élus ; c'est ainsi que sur un très beau sarcophage romain[23] le Christ-juge siège au milieu, et de sa main droite accueille une file de huit béliers dont il regarde et caresse le premier, tandis que, de la gauche, il repousse cinq boucs dont le premier se cabre sous le geste de condamnation ; c'est la traduction artistique des derniers mots de ce passage d'Ezéchiel : « Ainsi parle Yahwéh — voici que je vais juger entre brebis et brebis, — entre les béliers et les boucs[24] ».

L'ANTITHÈSE DU BÉLIER-CHRIST, LE BOUC

L'antithèse du Bélier-Christ dans l'iconographie emblématique des âges anciens, c'est le Bouc-Satan, le Bouc pris dans le mauvais sens, car nous verrons quie, sous le rôle du Bouc Emissaire des rites hébraïques, la pensée chrétienne en a fait aussi un emblème du Christ béni.

De même que la corne du bélier fut l'image emblématique de la force agissante du Bien, de même aussi la corne du Bouc représenta l'énergie des méchants mise au service effectif du mal. Dans le satanisme et la démonologie, le Bouc est une des figures habituelles de l'Esprit mauvais ; et la puanteur infecte de cet animal est constamment regardée comme le fumet ordinaire de Satan et de ses oeuvres, en opposition à « l'arôme des vertus » et à cet ensemble de suavités idéales que la spiritualité chrétienne appelle « la bonne odeur de Jésus-Christ ».

Loudun (Vienne). L. CHARBONNEAU-LASSAY.

 

[1] Rhaban Maur, In Exod. IV, 9. [2] Cf. Schliemann, Mycènes, p. 211 et 213, fig. 213. [3] Didron, Histoire de Dieu, pp. 308 et 331. [4]  St Ambroise, Epitre LX, c. III.[5] Cf. Dom Pitra, Spicilège de Solesmes, T. III, p. 402. [6] St Grégoire, Formules spirituelles, ap. Pitra, ibid. T. II, p. 412. [7] St Jean l'Ev., Apocalypse, XXI, 23. [8] D. Leclercq, Dict. d'Arch. Chr., T. I, vol. I c. 895. [9] De Lasteyrie, Mém. Soc, des Antiq. de France. T. XXII, p. 223 ; et Garucci,Hiéroglypta, ann. 1836, p. 46, etc. [10] Delattre, Lampes chrétiennes de Carthage, in Rev. de l'Art chrétien, 1890,p. 40, n° 137. [11] Cicéron, De Lage II, 22. [12] Cf. J. Déchelette. Revue archéologique, 1898, T. XXXIII et Man. d'arch.T. II, 3 Part. p. 1401. [13] L. Ch. L., Taurus Christus in Regnabit, juin 1926, p. 40. [14] Ap. Spicilège de Solesmes, T. III, p. 24 [15] Voir Genèse XXII, 1-19.[16] S. Méliton. Fragm. in Routh., Reliq. sacra. T. I, p. 116 ; et Piper, in Bullet. Monumental. 3 ter.. T. XXVIII, 1861, p. 483.[17] Origène, Homil. VIII, in Gènes. 9.[18] S. Ambroise, De Abraham. L. I, VIII ; et Epist. ad Justum. [19] S. Augustin, Contra Fauslum XXII, 7^ et De Chitate Dei XVI, II20] Cf. Dictionn. d'archéol. chrit., T. II, v. I, col. 656, note 11.[21] Edm. Le Blant, Le sarcophage chrétien de Luc de Béarn, in Revue archéologique, 2« sér., T. XL, 1880, p. 131.[22] Ex-sarcophage de Rome, reproduit par Bottari. Routa sotterranea. II-CXLIII.[23] Voir Diction. d'Archéolog. chrét., T. II, vol. I, fig. 1469. [24] Ezechiel, Prophétie XXXIV, 17.

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L'ICONOGRAPHIE EMBLEMATIQUE DE JESUS-CHRIST

LE BÉLIER & LE MOUFLON

La représentation du Bélier fut l'un des emblèmes religieux que préférèrent les plus anciennes civilisations historiques, héritières en cela, sans doute, de celles qui les ont précédées. On pourrait écrire un volume entier sur le rôle symbolique du Bélier dans le vieux monde ; disons ici seulement en quelques lignes comment il fut envisagé chez les derniers peuples préchrétiens de l'Orient et de l'Occident.

I. — LE BÉLIER DANS LES CULTES PRÉCHRÉTIENS

Chez les Mazdéens de Perse, dans les cultes du Touran et dans le plus ancien hindouisme, le Bélier fut l'emblème et le véhicule d'Agni, l'un des deux grands principes, L'Esprit pur, en opposition avec Soma, la Matière ou plus exactement la Nature ; Agni fut le dieu du Feu ou plutôt le régent du royaume du Feu, considéré le plus souvent comme foyer de chaleur animatrice présent dans les êtres vivants [1].

D'après les livres sacrés de l'Inde, le Rig-Veda et l'Evesta notamment, Agni apparaît bien parfois comme le feu matériel, le feu du foyer et surtout celui de l'autel du sacrifice, mais plus souvent comme le feu universel, celui du soleil et des autres astres incandescents, celui des feux follets et du fouet de l'éclair ; des liens étroits qui correspondaient à des pensées profondes rattachaient pour eux ces feux divers aux idées de la purification matérielle et spirituelle, de l'action, de la force, de l'ardeur, de l'amour et de la vie.

Aujourd'hui les Hindous boudhistes ont rabaissé Agni (Akkini), le dieu du feu pur et purificateur des Anciens, au rôle prosaïque de dieu du foyer culinaire, avec deux têtes et quatre mains qui portent d'ordinaire un éventail, une torche, une cuiller et une écuelle ; mais, par un traditionnisme tenace, on figure encore actuellement ce marmiton renforcé monté sur le vieux Bélier sacré des ancêtres.

(Fig 1). Le double Bélier sur chapiteau de Persépolis, d'après L. Ménard. Hist. Des Grecs, T. II, p. 675.

(FIG. 2). Le Bélier d'Ammon sur le tombeau du pharaon Séti I, — Lefébure, Annales du Musée Guimet, ann. 1886, T. IX, pl. XLVIII.

En Égypte, dès le temps des plus anciennes dynasties pharaoniques on adorait Ammon-Râ, le Soleil agissant, sous la forme du Bélier couronné du globe ou du disque solaire (FIG, 2). Le Bélier était l'animal emblématique de Kneph, un des plus anciens aspects du dieu créateur de la vie[2], que l'on représentait généralement avec une tête de bélier (FIG. 3). Celui d'Osiris avait quatre têtes et quatre cornes, une tête et une corne pour chacun des points cardinaux[3]. Plus tard, le Bélier finit par devenir, comme l'oiseau, le représentant sensible de l'idée de survivance humaine, et par avoir le sens d'Ame[4].

(FIG. 3). Le dieu Kneph, à tête de Bélier. Temple de Ramsès II, à Antinoé, Egypte. — Gayet, Annales du Musée Guimet, 1897, 3e Part, Pl. XVI.

Les Grecs empruntèrent aux Égyptiens le symbolisme du Bélier ; leur suprême expression de la Divinité, Zeus, fuit assimilée à l'Ammon d'Égypte et figurée avec un torse d'homme à cornes de bélier ; sur les monnaies de Lysimachos Alexandre le Grand fut ainsi représenté en Zeus-Ammon[5]. Les pièces d'or de là Cyrénaïque au contraire montrent le dieu Zeus, sous forme humaine normale, drapé et-debout près d'un bélier ; et ce dernier paraît seul sur les monnaies de Thessalie et de Cephalonia[6].

En Chypre, les figurations anciennes permettent de croire que le symbolisme égypto-phénicien du Bélier fut transposé, dans les vieux cultes de cette île, au Mouflon qui s'y trouvait autrefois plus répandu que le bélier et qui s'y rencontre encore communément. Il semble bien certain que dans

les premières chrétientés chypriotes les significations emblématiques du Bélier-Christ furent aussi attribuées au Mouflon ; l'analogie frappante des caractères entre les deux animaux autorisait, en effet, ce rapprochement[7].  (FIG. 4).

En Gaule, le Bélier joua un rôle important dans le culte encore mal connu des Druides : une tête de bélier sert d'attribut au dieu à trois têtes ; c'est ainsi que nous la voyons près de la divinité tricéphale du Musée Carnavalet, à Paris ; sur une stèle, aussi, de la collection Duquenelle, à Reims, et sur deux autres stèles gauloises trouvées dans la même ville.

Une statue gauloise provenant de Sommérécourt (Haute-Marne), porte sur la tête la trace de scellement de deux cornes en métal et tient en main le Serpent à tête de bélier[8], emblème vraisemblable des idées réunies de force et de souplesse, de courage et d'habileté, d'audace et de prudence, allusion à certain pouvoir curatif que d'antiques et obscures croyances attachaient respectivement au bélier et au serpent.

(FIG. 4). Tête hiératique de mouflon, d'après une ancienne urne chypriote. (Rev. archéol. sér. T. IX, (1887), p. 78. 3888, p. 279.

Dans le culte familial des Gaulois le Bélier était le dieu du foyer : les chenets gallo-romains d'argile cuite, à l'effigie du Bélier, sont assez nombreux dans nos régions françaises de l'Ouest [9] et ailleurs[10] (FIG. 5).

Le Bélier a part aussi dans l'archéologie religieuse et pré-chrétienne de la Germanie, de l'Ibérie, de l'Italie et de l'Afrique du Nord ; c'était trop pour que cet animal marqué par tant de faveur dans tout l'ancien monde, put être négligé par les symbolistes chrétiens, aussi l'ont-ils fait entrer dans la faune hiératique du Christ avec presque tous les sens que les paganismes lui avaient attribués.

(FIG.5) Chenet gaulois à tête de bélier, d'après Déchelette, Rev. archéol., 1898.

II —LE BÉLIER, SIMPLE EMBLÈME DE LA PERSONNE DU CHRIST

Souvent le Bélier fut peint ou sculpté dans l'art chrétien primitif pour figurer emblématiquement Jésus-Christ sans que l'idée particulière et précise d'aucun de ses divers caractères y ait été attachée ; c'est Jésus, simplement.

Une terre cuite chrétienne et romaine nous montre ainsi le Bélier qui chemine en portant sur ses épaules son monogramme, XPistos, placé dans un nimbe entre l'Alpha et l'Oméga symboliques[11] (FIG. 6). Sur l'épitaphe d'Eumorphiès découverte à Rome, et qui est aujourd’hui à Strasbourg[12], le Bélier-Christ paraît entre deux Poissons-fidèles.

(Fig 6) : Le Bélier-Christ aux premiers temps chrétiens.

C’est simplement Jésus-Christ, Dieu et Homme, aussi sur une lampe très singulière de Carthage où le bélier, dont la laine et la queue sont caractéristiques, porte un buste d'homme chargé de la croix (FIG. 7). Comme en tous les êtres hybrides à demi corps humain, les Centaures, par exemple, quand ils servent d'hiéroglyphes à Jésus-Christ, le buste d'homme, « créé à l'image de Dieu[13] », est image de la Divinité du Sauveur, et le corps de quadrupède, qui relie l'être à la terre, est image de son Humanité.

III. — LE BÉLIER EMBLÈME DU CHRIST-PASTEUR

Si, comme nous l'avons vu précédemment, les textes sacrés et après eux les arts figuratifs ont fait de l'agneau l'emblème du Christ pasteur, le bélier, qui est agneau adulte, devait, plus naturellement encore, partager la même fonction : l'habitude qu'a le bélier de prendre, aux pâturages, la tête du troupeau, et celle qu'ont les brebis de marcher à sa suite, ont fait du bélier, depuis que l'homme élève des troupeaux, l'image du pasteur lui-même.

La littérature hébraïque comme celle de toutes les anciennes civilisations a usé de cette comparaison. Un seul texte en preuve : « Les princes de Sion, dit Jérémie, sont devenus comme des béliers qui ne trouvent point les bons pâturages[14]. »

D'autres prophètes assimilent aussi les conducteurs de peuples au bélier.

Dans la décoration chrétienne de la crypte de l’Ardéatine, ainsi qu'en d'autres sanctuaires romano-chrétiens, on voit parfois le Bélier porter, ainsi que l'Agneau, les attributs du berger : le bâton pastoral et le vase à traire.

Parce que le Christ est, ainsi que le bélier, le chef et le guide du troupeau, souvent les pontifes de son Église, qui est son troupeau, ont placé l'image emblématique du Bélier dans la volute de leur bâton pastoral. Je reproduis en exemple la belle crosse d'ivoire, du XIe siècle, qui passe pour être celle du pape Grégoire VII, Hildebrand, dont elle est en effet contemporaine, et que l'on conserve au monastère de Saint-Grégoire du Coelius, à Rome [15], (FIG. 8).

(FIG. 7). Le Bélier-Christ sur une lampe de Carthage.

De nombreuses autres crosses, en tous les siècles, nous présentent ainsi le Bélier ou l'Agneau combattant le Serpent ou le Dragon, double imagé du Christ et de Satan[16].

IV. — LE BÉLIER EMBLÈME DE LA PATERNITÉ MYSTIQUE DU CHRIST.

De même que certains autres animaux mâles, le taureau et le cerf par exemple, le Bélier fut aussi, pour nos pères de l'Église primitive, l'un des emblèmes de la fécondité mystique du Christ qui a dit : « Comme le Père a la Vie en soi, ainsi a-t-il été aussi donné au Fils d'avoir en Soi la Vie » ; et ailleurs : « Je suis la Vie ».

Ce n'était pas du reste une idée nouvelle aux premiers siècles chrétiens, que celle d'unir le Bélier symbolique à l'idée de la propagation de la vie : les cultes préchrétiens du bassin oriental de la Méditerranée et de l'Asie Occidentale ont admis et répandu comme des symboles du mystère de la génération chez l'Homme et chez les Animaux, des amulettes en forme de tête de bélier ou de mouflon, comme d'autres, aussi, représentant la tête du taureau[17]. Certaines de ces amulettes criocéphales, d'origine phénicienne cypriote ou mycénienne sont tellement stylisées qu'on les a prises souvent pour des représentations du poulpe, stylisées aussi à plaisir, et dont elles se rapprochent en effet, mais avec lesquelles toutes ne peuvent être confondues[18] (FIG. 9).

(Fig 8). Crosse d'ivoire, XIe siècle, du monastère de St-Grégoire, à Rome.

En Égypte la statue sacrée du Bélier, dans le temple de Mendès passait pour pouvoir procurer aux femmes la fécondité, car il était regardé comme recelant en quelque sorte l'âme d'Osiris ; son nom, Bâ, est en effet synonyme du mot « âme [19]».

L'application au Bélier-Christ de ces idées attachées au Bélier emblématique païen était chose toute simple. Le Fils, n'est-il pas, au même titre que le Père et « l'Esprit Créateur », l'auteur et le mainteneur de toutes vies physiques, la source de toute vie spirituelle dans l'Eglise et dans les âmes, de toute vie intellectuelle et instinctive chez tous les êtres vivants ?

N'oublions pas que sur- le Cercle du Zodiaque, transmis, semble-t-il, par les Chaldéens aux Phéniciens, aux Grecs, puis aux Égyptiens [20], le signe du Bélier, Aries, chevauche sur nos mois de Mars et d'Avril, et que celui du Taureau, Taurus, règne sur les mois d'Avril et de Mai, donnant ainsi, par moitiés successives, les trois mois du printemps qui sont l'époque de l'année où la vie bouillonne plus fort en toute la nature : le  sang dans les artères des animaux, la sève sous l'écorce des végétaux, et, dans l'air, les premières tiédeurs vivifiantes ; alors les graines se gonflent et germent en terre, les bourgeons crèvent leur enveloppe, les premières fleurs font éclater leurs boutons ; dans les eaux, les œufs s'accumulent autour des roseaux ou des algues, et, sur terre, les nids s'agrafent aux fourches des ramures : c'est « le temps de la merlaison », disaient jadis les vieux paysans du Poitou.

(FIG. 9).— I) Poulpe (Perrot et Chypiez, Hist. de l'Art, T. VI, p. 932. — 2) Tête de Mouflon (Chantre, Recherches anthropolog. dans le Caucase. T. II, 145 ; et Atlas, pl. LVII, fig 4.

Tout est amour, tout est vie ; et sur tout cet amour et toute cette vie dont la manifestation est autant une résurrection qu'une naissance, domine la grande fête de la Résurrection du Christ qui est amour et germe de toute vie et de toute résurrection.

De millénaires traditions accordaient aussi au sang du Bélier, et même à la râpure de ses cornes, d'étranges propriétés curatives ; même encore en notre moyen-âge, par assimilation morphologique avec la corne du bélier, le fossile qu'on appelait alors de ce nom, puis au XVIIIe siècle, « corne d'Ammon », l'ammonite actuelle de nos géologues, passait pour un efficace remède. On trouve encore le reflet de cette croyance au temps de Louis XIV[21] ; faut-il chercher en elle ou dans un rapport avec l'idée de vie —- de vie continuée au-delà de la tombe — le pourquoi de la présence de l'ammonite fossile dans le mobilier de sépultures mérovingiennes ou je l'ai constaté deux fois, notamment à Cerizay (Deux-Sèvres), en 1896, où deux petites ammonites de 13 et de 15 millimètres de diamètre, percées d'un trou central, avaient été suspendîtes au col d'un inhumé du VIe siècle ou du VIIe. Le Christ est guérisseur aussi, pour les âmes et pour les corps ; les maîtres premiers de notre symbolisme chrétien n'eurent donc pas à hésiter pour transposer à sa Personne, sous l'aspect emblématique du Bélier, les idées reçues avant eux à l'endroit des qualités prolifiques et curatives plus ou moins réelles de cet animal.

À Suivre...

Loudun (Vienne).

L. CHARBONNEAU-LASSAY.

 

[1] Cf. R. Guenon, l'Homme et son devenir d'après le Vedanta, p. 132.  [2] Cf. Maspéro, Etudes de Mythologie. T. II, p. 273-275.[3] Cf. Maspéro, Le Livre des Morts, in Revue de l'Histoire des- Religions, an. 1887, p.  278.[4]  Cf. Maspéro. Les Hypogées royaux de Thèbes, in Rev. Hist. des Religions.[5] Cf. Louis Ménard, Hist. des Grecs. T. II, p. 726. [6]  Voir A. de Barthélémy, Numismatique ancienne, Edit. Roret, pl. VIII,N° 266, 267 et. 272. — L. Ménard: Hist. des Grecs. T. I, p. 7. [7] Dans l'art égyptien les cornes du bélier rapprochent de celles du mouflon. [8] Cf. Alex Bertrand, Rev. archéologie. 3e sér,  T. IV, 1884, p. 303. [9] Cf. Baudry et Ballereau, Puits funéraires du Bernard, p. 231. — P. C. de la Croix, Notes sur des chenets gallo-romains, in Bull. Soc. Antiq. de l'Ouest, an, 1909, p. 830, etc.[10]Cf. J. Déchelette, Man. d'Archéol., T. II, 3e Part. p. 1401, et Revue Archéologie. Ann. 1898. [11] Garucci, Storia, T. VI, pl. 465. [12] Cf, Diction, d'archéol. chrétienne, Fasc. LXXVI, cal 2020, fig. 6055. [13] Genèse I, 27. [14] Jérémie, Lamentation I, 6. 86 Doctrine. [15] Cf. Mgr Barbier de Montault, La poésie liturgique au Moyen-Age, in Rev. de l'art chrétien. Mars 1857, p. 125.p. 180. 198, 237. [16] Voir Arth. Martin, Des crosses pastorales, m Mélanges Archéologiques, T. IV, p. 198, 237. [17] L. Ch. L., Vitulus Christvs, Taurus Christus, in Regnabit, juin 1926, p. 40, fig. 1 et 2.[18] Cf. Pottier, Observations sur la céramique mycénienne, in Rev. Archéolog-, 3 ser T. XXVIII, p. 17-33. [19] Cf. Lefébure, Bull, critiq. des Religions de l'Egypte, in Rev. Hist. des Relig. T. LXVII, n° 1, 1913, p. 3. [20] Abbé Moreux, La science mystérieuse des Pharaons, p. 106. [21] Voir Boccone, Recherches et observations naturelles, p. 306, (Amsterdam, 1674).

 

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L'Iconographie emblématique de Jésus-Christ

L'HIPPOCAMPE & LE PISTRIX

Par souci d'être moins incomplet dans l'étude du Poisson emblématique, et avec les justes réserves qui s'imposent à moi en face d'une figuration dont les maîtres de l'archéologie n'ont pas démontré la raison d'être dans l'art chrétien, je crois devoir parler ici de 1 image de l'Hippocampe et de celle de son antithèse imaginaire, le Pistrix.

Au naturel l'hippocampe est un poisson fort étrange avec sa tête et son encolure à profil chevalin, son corps garni de pointes qui va se diminuant et se termine en s'enroulant sur lui-même, comme la volute d'une crosse[1]. (Fig. I)

C'est un lophobranche de petite taille qui vit dans les eaux de nos côtes atlantiques, dans celles de la Méditerranée et ailleurs. Après la ponte de la femelle, l'hippocampe mâle rassemble les oeufs, les féconde, puis ne les abandonne pas ainsi que font beaucoup  d'autres poissons, mais veille jalousement sur eux jusqu'à leur éclosion.

L'allure de ses mouvements est aussi particulière que sa forme car il se tient toujours dans une position verticale; peut-être l'agitation continuelle qu'il imprime par le jeu de ses nageoires à tout son corps a-t-elle contribué à lui faire accorder, dans les pays d'Orient d'abord, la puissance médicale dont on l'a cru doué : le génie de la médecine et de la thérapeutique, dans sa forme naturelle.

(Fig 1). L'Hippocampe

Le Poisson eucharistique, l'Hippocampe et le Pistrix dans les plus anciennes traditions des Brahmanes étant issu du mouvement spiroïdal des eaux marines, d'où, d'après les Sumériens, serait aussi sorti le principe de vie ?

Quoi qu'il en soit c'est un fait que, dans tous les pays d'influence grecque, puis dans le monde latin, on eut également foi dans les vertus curatives de l'hippocampe, et Dioscorides, Galien, Pline, et les autres naturalistes anciens nous apprennent qu'on employait avec succès la poudre d'hippocampe dans la pharmacopée de leur temps. Indépendamment même des vertus curatives plus ou moins imaginaires de sa cendre, on crut même que l'étrange poisson portait en soi le don d'éloigner ou de guérir les maladies des hommes ; et c'est sans doute ce qui explique la présence de son image sur le cachet en pierre de l'oculiste romain S. Martinius Ablaptus, (Fig. II) trouvé à Vieux (Calvados[2]). Peut-être l'hippocampe, comme le dauphin fut-il mis en relation avec l'idée de la lumière[3] encore que dans les deux formules de collyre Thalasseros, c'est-à-dire formé d'éléments marins, que nous font connaître Galien[4] et Aetius[5], il n'entre pas de poudre d'hippocampe. Et ces croyances et ces pratiques expliquent que, de nos jours encore, dans tout le bassin de l'Adriatique et dans l'Archipel, le corps desséché de l'hippocampe est regardé comme un efficace talisman. A Venise on le suspend par groupe de trois dans les maisons, et cet usage remonte certainement aux plus anciennes civilisations.

(Fig. 2). L'Hippocampe stylisé du cachet de S. Martinius Ablaptus.

Dans les arts figurés les artistes grecs et romains, païens et chrétiens, n'ont pas d'ordinaire gardé à l'hippocampe la forme si curieuse dont la nature l'a doué : ils l'ont stylisé en accusant davantage sa vague ressemblance avec le cheval, en lui donnant un véritable avant-train d'équidé avec oreilles, crinière flottante et vraies jambes de cheval ; bref en ont fait un demi-cheval marin dont l’equus bipes de Pompéi est une des plus belles images. (Fig. III) C'est de aussi ce que nous voyons sur le cachet S. Martinius Ablaptus. Quelquefois l'Hippocampe a des ailes, comme le Pégase.

Mais sous cet aspect il ne doit jamais être confondu avec l’Hippogriffe qui porte une tête d’aigle. un corps de cheval et des ailes, pas plus surtout, comme c'est trop souvent le cas, avec le Pistrix dont je parlerai plus loin, créations fabuleuses qui répondent à d'autres conceptions.

(Fig 3 : L'Hippocampe stylisé de Pompéi. 1er siècle avant Jésus-Christ.)

L'Hippocampe, dans l'ancien monde grec et latin et dans les pays soumis à leur influence, fut l'un des emblèmes de temps que génie tutélaire et guérisseur, le guide des morts aussi, la monture des dieux marins ou l'entraîneur de leur char ; c'est à ces titres divers que nous le trouvons sur les de Tyr, de Biblos (Fig. V) sous les rois Elbaal et Azbaal (360 à 340 avant Jésus-Christ), sur celles de Tarente (Fig. IV) et sur les statères gaulois des Baïocasses de Normandie des Longostalètes (Fig. VII) de Narbonnaise, des carnutes de Beauce, comme celles d'Auvergne qui portent l'Hippocampe[6], à des centres de population fort éloignés de la mer, et leur cheval-poisson doit symboliser autre chose que l'élément marin ; à noter que les statères gaulois des Baïocasses (Fig. VIII) et des Carnutes (Fig. VI) représentent l'Hippocampe sous sa forme naturelle.

(Fig 4 et 5) : Monnaie de Tarente ; monnaie de Biblos.

Si le monde ancien fit de l'Hippocampe un guérisseur, il en fit aussi un guide. En diverses mythologies des rives de la Méditerranée et du Pont-Euxinil fut le conducteur du navire des morts vers les ports du repos heureux, et les Grecs l'attelèrent au char de Posseidon. Une monnaie d'argent de la Gens Crepereia nous montre le char de Neptune— le Posseidon des Latins— entraîné sur les flots par deux Hippocampes, et les monnaies des gaulois de Redon, de Chartres et de Bayeux, représentent l'Hippocampe au naturel guidant le cheval terrestre ou le cheval ailé, le Pégase grec. (Fig. VI et VIII).

(Fig 6, 7 et 8) : Monnaies gauloises des Carnutes, des Longostanènes et des Baiocasses.

L'hippocampe apparaît donc ici avec une signification allégorique semblable à celles que les anciens attribuaient, dans le temps même de sa propre vogue, au Dauphin-Christ : il est un pilote, un guide bienfaisant.

L'art chrétien de la décoration monumentale adopta l'image de l'hippocampe stylisé sur les plus anciennes fresques des Catacombes[7], et les arts mineurs, gravure, ciselure ou modelage l'utilisèrent aussi pour l'ornementation de divers objets mobiliers plus ou moins précieux. Il apparaît ensuite dans l'art chrétien des Goths et des Francs[8], (Fig. IX et X) enfin nous le trouvons dans la décoration romane de France ; il faut préciser cependant que ses représentations chrétiennes ne sont pas très fréquentées mais elles demeurent des réalités. Peut-être quelquefois, ne représentent-elles que l'élément marin ?... mais cette interprétation ne saurait tout expliquer ; il semble plus raisonnable, plus  logique de chercher la  raison de l'emploi de l'Hippocampe dans les caractères réels ou fictifs que les Anciens lui reconnaissaient, que les auteurs d'alors nous ont fait connaître et. qui avaient cours à l'époque de la formation même de l'art emblématique des Chrétiens.

(Fig 9). L’Hippocampe sur bronze mérovingien du Musée de Dijon. Revue art chrétien, 1896, p. 487.

(Fig. 10). Fibule mérovingienne en forme d'Hippocampe. Dict. Arch. chrét. T. v. vol. II. 1506.

Pourquoi nos premiers symbolistes auraient-ils négligé dans l’Hippocampe ces qualités fictives, quand ils appliquaient les mêmes fables au service, et à la représentation allégorique du Seigneur Jésus sous les images des autres animaux qui les partageaient avec lui ? La croyance antique dans la puissance curative de l'Hippocampe qui se reflète encore chez les Vénitiens, catholiques ou non, n'a-t-elle jamais évoqué dans la pensée du prêtre, du peintre des catacombes, alors qu'ils le cherchaient et le voyaient partout, le souvenir du divin Guérisseur qui parcourut en « bon Samaritain » les plaines et les collines de Judée?...

L'Hippocampe guérisseur des yeux, par exemple, n'est-il pas assimilable en tant qu'emblème, au Poisson de Tobie emblème du Christ accepté par les Pères ; et le sens  e l'Hippocampe conducteur du char des Morts vers les régions heureuses n'est-il pas le même que celui du Dauphin guide des Ames vers les Iles Fortunées[9] ?

De par ses antécédents séculaires, l'Hippocampe avait même, sur deux autres poissons emblématiques, celui de Tobie et le Dauphin, emblème reconnus du Christ, l'avantage d'atteindre à lui seul deux des idées les plus chères à l'iconographie allégorique et primitive du Sauveur, que les deux autres poissons n'exprimaient que séparément, et qui nous le font adorer comme la source de toute lumière et comme le maître de la voie du salut.

Il me semble donc parfaitement possible de regarder l'héritage païen que possédait l'Hippocampe, guérisseur et guide tutélaire, comme l'explication de sa présence dans l'ancien art chrétien et de son entrée dans l'iconographie allégorique du Sauveur.

Et cela reste en parfait accord avec l'esprit et la méthode des premiers maîtres, donc avec la vraisemblance. »

Le Pisirix, antithèse de l'Hippocampe.

Les poètes et les artistes du paganisme ont fait du Pistrix un être fabuleux qui présente des ressemblances et aussi des différences essentielles avec l'Hippocampe stylisé : leur allure générale dans les flots est la même, et elle seule est cause que nos modernes archéologues les ont quasi toujours confondus l'un avec l'autre, ou plutôt ne paraissent connaître que le seul Hippocampe.

(FIG. 11). Le Pistrix, d'après une peinture de Pompéi. (Cf. Rich. op. cit.p.490)

Le Pistrix, dont Florus[10] et Pline[11] et Virgile[12] ont parlé, n'a point la tête et l'avant du cheval, mais il est pourvu d'une tête de dragon et de longues nageoires palmées au lieu de jambes d'équidé. C'est là la règle ; les exceptions ne sont que des licences d'artistes comme il s'en est toujours produit. Au point de vue de leurs caractéristiques morales, l'Hippocampe apparaît comme un génie protecteur et bienfaisant ; le Pistrix, au contraire, est un être méchant et détestable ; il est, dans la faune fabuleuse du paganisme méditerranéen, le monstre infernal marin, et ressemble comme un frère au Leviathan des Livres sacrés des Hébreux.

Aussi, seul, l'Hippocampe se profile sur les plats des monnaies antiques, alors que le Pistrix est réservé à l'illustration des naufrages, des cataclysmes et des lieux maudits.

Parce que nos érudits modernes, — et des meilleurs — n'ont pas observé ces distinctions, ils ont dit et répété que le monstre qui, sur les fresques des catacombes ou sur les marbres de même époque dévore Jonas, est l'Hippocampe : il n'en est rien ; c'est toujours ou quasi toujours le Pistrix infernal qui s'y montre; (Fig. XII et XIII) emblème frappant, en la circonstance, des méchants servant, malgré eux, les desseins de Dieu.[13]

***

(Fig. 12 et 13). Le Pistrix et Jonas. 1°) sur fresque de la catacombe de Bonaria près Caghari ; 2°) sur un tombeau d'El-Djem, Tunisie.

Notons en terminant que jamais l'Hippocampe, pas plus que le Crustacé, n'a été employé pour figurer le fidèle ou les âmes humaines. Ce rôle, sous l'aspect pisciforme, fut attribué, chez les païens aux Néréides et aux Tritons « images des âmes traversant la mer de la vie[14] », et chez les chrétiens au Poisson commun et au Dauphin.

Mais sous les aspects divers du Poisson commun, du Dauphin, du Crustacé, du Christ-Pêcheur et de ses engins, du Poisson eucharistique et vraisemblablement aussi de l'Hippocampe, le Sauveur nous est apparu, mystérieusement enveloppé, mais avec toutes ses divines qualités de Père, de Rédempteur, d'Ami, de Chef et de Guide, de Nourricier, avec tous ses charmes, toutes ses promesses et tous ses dons divins.

(Loudun Vienne). L. CHARBONNEAU-LASSAY.

 

[1] La gravure que j'en donne représente, en demi-grandeur réelle, un hippocampe desséché de la collection de M. le comte J. du Fort, d'après dessin de M. Henri du Fort. [2] Cf. Héron de Villefosse et H. Thédenat, Note sur quelq. cachets d'oculistes romains in Bulletin Monumental, 1882, p. 7 et 13. [3] V. Regnabit. Janvier 1927, p. 149. [4] Galien, Therap. L. IV, C. VIII. [5] Aetius, Telrabiblos, n, serin. IV, c. CX. [6] Cf. Adrien Blanchet, Traité des Monnaies Gauloises. [7] Dom Leclercq, Diction. d'Archéol. chrét. ; fasc. LXVI, col. 2084.[8] Cf. Chabeuf, Rev. de l'Art chrétien, 1896, p. 487.— Dict. d'Archéol. chrét. T. V. v. II, col. 1506. [9] Voir de Rossi, Bull. d'Archéol. chrét. 1870, p. 65. [10] Florus, III, 5, 16. [11] Pline, Histoire Naturelle IX, 2. [12] Virgile. Eneide III., 427.

 

[13] Voir gravures dans Dict. d'Archéol. chrét. T. II, Vol. I, col. 229, 358, 1006, 1148.— T. IV, Vol. II, col. 2610, etc…

[14] Dom Leclercq, Ouvrage cité, T. I, vol. I, col. 1478.

 

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L'Iconographie emblématique de Jésus-Christ

LE POISSON EUCHARISTIQUE

Dans une première étude sur le Poisson considéré comme emblème historique de Jésus-Christ, fils de Dieu et Sauveur », nous avons vu, sur l'inscription funéraire de Pectorios d'Autun, ces mots, dont le sens mystérieux est pour nous très clair : « Reçois l'aliment, doux comme le miel, du Sauveur des saints : manges avec délices, tenant le Poisson dans tes mains, et rassasies toi avec le Poisson». L'épitaphe de l'évêque Abercius de Phrygie, qui est, comme celle de Pectorios, du IIIe siècle, dit à son tour ; « La Foi me conduisait partout. Partout elle m'a servi en nourriture un Poisson de source, très grand, très pur, péché par une Vierge sainte : Elle le donnait à manger aux amis[1]... »

Ces textes présentent donc nettement le Poisson, comme terme désignant, dans le vocabulaire mystérieux des chrétiens, le Christ Eucharistique ; terme accepté en Orient et en Occident avec la même signification, et, de plus, représenté par les arts figuratifs d'alors en une multitude de compositions : parfois le Poisson porte les pains sur son dos au-dessus d'une mer tempétueuse ; ou bien il présente dans sa bouche le pain ou le raisin

ailleurs, entre la coupe et le pain, il attend sur un plat d'être distribué comme eux en nourriture ; il impose sa forme ou son image à des objets liturgiques d'usage eucharistique, etc.. Voici le Christ-poisson portant la corbeille ou ciste eucharistique, d'après une fresque de la catacombe romaine de Lucile, qui, vraisemblablement, date du IIe siècle. (Fig.1).

(FIG 1.) - Le Poisson portant l'Eucharistie. Fresque de la catacombe de Lucile. - IIe siècle.

Le Poisson en tant qu'aliment liturgique dans les cultes préchrétiens.

Quand on étudie les cultes antérieurs à notre ère, on ne peut se défendre d'un étonnement très grand : Nous y voyons en effet que tous les grands dogmes de notre foi chrétienne ont été pour ainsi dire préfigurés par des croyances, par des usages religieux, par des formes matérielles emblématiques ou rituelles ; et ce sont ces surprenantes constatations qui ont amené des érudits éminents et très indépendants, dont les œuvres

ne sont pas spécifiquement religieuses, tels, par exemple, que Louis Ménard[2] et Alexandre Moret[3], à considérer comme une sorte de «préchristianisme» certaines manifestations religieuses d'ordre dogmatique ou liturgique, chez de très anciens peuples de la Gentilité.

Pour le chrétien qui étudie, ces faits s'expliquent, si surprenants qu'ils soient au premier coup d'oeil : c'est l'action providentielle préparant de loin, même chez les Gentils, la venue de ce Christ qui devait sauver tous les Justes de la terre, et faire d'eux tous son Peuple.

L'Eucharistie, comme tous nos grands mystères, la Trinité, le Verbe Créateur, l'Incarnation dans le sein d'une vierge, la Résurrection, semble bien, aussi, sous la forme de l'épi, du grain de blé, du vin et du poisson, avoir eu sa part dans cette action préparatoire de la main divine.

Certains cultes d'Asie, longtemps avant la naissance de Jésus, célébraient les mystères du Poisson divin selon des rites spéciaux, du Poisson sacrifié qui était solennellement consommé en nourriture, et qui ressuscitait ensuite.

Quelques écrivains sont partis de ces faits certains que les études d'archéologie orientale confirment tous les jours, pour prétendre que la représentation de Jésus-Christ sous les apparences d'un poisson proviendrait, non de l'acrostiche célèbre IXOYC, ictus poisson, (Jésus, fils de Dieu et Sauveur[4]), mais d'un emprunt fait par l'Église primitive aux cultes asiatiques.

Dans son ouvrage Cultes, Mythes et Religions, le savant israélite Salomon Reinach leur répond : Non : « Assurément, dit-il, aucun homme raisonnable ne voudrait chercher l'origine du Christianisme dans le culte sacrificiel du poisson mais ce culte existait en Syrie ; il était bien antérieur au Christianisme et il est sûr, de toute certitude historique, que nous l'y retrouvons, comme nous retrouvons aussi les survivances de deux autres cultes zoomorphiques, celui de la colombe et celui de l'agneau ».

Le culte du poisson sacrifié et consommé nous est en effet attesté par des monuments indiscutables de Syrie, d'Assyrie, de Mésopotamie et de Chaldée :

(FIG. 2). Le Poisson sacrifié. — Bas-relief de Nimroud.

Un bas-relief de Nimroud (Fig. II) nous montre, placé «sous l'image d'Hu, symbole assyrien du Dieu suprême, sous le Croissant lunaire, symbole de Lin, et sous l'Étoile d'Istar, la déesse d'amour et de fécondité, le Poisson, sacrifié, et déposé au pied de l'autel. Et l'on voit, d'un côté, Oannès ou son prêtre à lui assimilé, et de l'autre côté un personnage ailé, peut-être le sacrificateur, car derrière lui se trouve une épée nue.

Et sur une pierre fine gravée, du Musée Britannique, (Fig. III) le Poisson se voit aussi, mais étendu sur l'autel, et surmonté encore de l'Étoile et du Croissant ; de chaque côté sont assis, pour le repas rituel, un homme dont la tête semble être en contact avec l'emblème d'Ilu, et une femme qui tient levé, comme celui qui lui fait face, une coupe sans pied ; un troisième personnage, qui porte un objet indéterminable, semble aider à la cérémonie.

(Fig. 3). Repas liturgique assyrien. - Cylindre gravé du Musée Britannique.

A remarquer aussi sur ces deux documents[5], et bien que ce soit étranger au sujet que nous étudions, la présence des sept globes mystérieux.

Faut-il rapprocher de ces rites asiatiques, où le Poisson devenait nourriture divine, l'usage dont j'ai déjà parlé, et suivant lequel chaque égyptien mangeait religieusement, devant la porte de sa maison et le neuvième jour de chaque mois, un poisson rôti [6]?

Il semble que non ; mais au fond nous n'en savons rien, ne connaissant pas le point de départ certain de la coutume égyptienne.

Des cérémonies analogues à celles d'Assyrie et de Chaldée, dont la manducation du Poisson était l'acte essentiel, ont été pratiquées de même dans l'Asie Mineure et en Chypre, croit-on.

Tous ces rites tendaient à même fin : à une union intime de l'homme purifié et de la divinité par voie d'incorporation de la chair du Poisson ; à une participation plus ou moins définie avec la nature et les qualités du Poisson sacré.

Les conquêtes et la paix romaines firent connaître ces liturgies païennes du dieu-poisson dans tout l'immense empire des Césars, comme elles y propagèrent celles d'Athys et de Mithra, à la veille du jour où l'Eucharistie allait devenir sur terre le ressort central et la vie même de la religion chrétienne.

 

[1] Cf. Regnabit Xbre 1926, p. 33. — Je crois superflu de surcharger ces pages de citations des anciens docteurs antérieurs ou postérieurs aux documents si expressifs des Pectorios et d'Abercius qui imposent la conviction. [2] L. Ménard : Histoire des Grecs, 2 vol. Paris, Delagrave, .1893. [3] A. Moret : Mystères égyptiens. Paris, Colin, 1923. [4] Cf. Regnabit. Décembre 1926, p. 30. [5] Cf. J. Menant. Glyptique orientale et voir aussi : A de Longpérier in Bullet. archeol. de l'Athoeneum français, 1855 p. 100, et 1856, p. 96. [6] Plutarque. Isis et Osiris, VII.

Le Poisson et les repas eucharistiques dans l'Eglise primitive.

Les scènes de banquet sont nombreuses dans les peintures des Catacombes. Ce sont des compositions artistiques représentant la Sainte Cène, la consécration des espèces eucharistiques, les agapes ou repas religieux et amicaux des fidèles, et le céleste festin des Elus. Et quand l'Église eut enfin sa place au grand soleil, les mosaïques, les sculptures et les peintures des premières - basiliques répétèrent ces mêmes sujets, sans en changer le genre artistique.

On y voit presque toujours sur une table centrale, avec les pains et les coupes de vin, le Poisson couché dans un plat. Sa présence est évidemment une allusion à ce repas que Jésus, après sa résurrection, fit partager à sept de ses disciples qui péchaient au bord du lac de Tibériade : Quand ils l'approchèrent ils virent, dit saint Jean[1], des charbons allumés sur le sable du rivage, un poisson posé dessus, et un pain mis auprès. Et Jésus leur dit : « Venez et mangez », et prenant le pain il leur en donna ; et il fit de même du poisson[2] ».

C'est de ce fait seul que le Poisson a reçu sa signification eucharistique.[3] Et c'est bien cet épisode évangélique des sept disciples favorisés qui fut le plus en faveur dans la composition des banquets mystiques de l'art chrétien primitif ; la catacombe de saint Callixte en contient à elle seule plusieurs représentations[4].

Le Poisson apparaît également au centre de la table, et devant le Sauveur, sur une Cène en mosaïque du VIe siècle, en la basilique de saint Apollinaire-Neuf, à Ravenne. L'Église d'Abou-Sargah (St-Serge) au Vieux-Caire, qui est du VIIe siècle ou du VIIIe, garde une épaisse porte en bois sculpté où la Sainte Cène est aussi représentée : les douze, entourent une table oblongue dont Jésus occupe le haut-bout et qui porte douze pains sur ses bords ; au milieu se trouve un grand poisson que le Sauveur prend pour le distribuer à ses convives[5].

Cette présence du Poisson sous la main de Jésus pendant la Cène rappelle sa présence, aussi, sur une table en trépied du cimetière souterrain de Saint-Corneille, où nous le voyons dans un plat, à côté d'un pain.[6]  « Près de cet autel un personnage debout, vêtu du seul pallium qui laisse à nu le bras et le flanc droits, impose les mains sur ces offrandes ; et de l'autre côté une femme également debout lève les bras au ciel. (Fig. IV) Celui qui ne verrait pas là, dit M. de Rossi, la consécration eucharistique serait complètement aveugle... Nous avons ici un ascète, ou pour mieux dire un prêtre vêtu du pallium à la manière de philosophes, et imposant les mains, geste auquel il est impossible, en égard surtout à la nature des objets déposés sur la table, d'assigner un autre sens que celui de la consécration [7]».

Et sur un autre document des catacombes une main s'étend également, vers un poisson et un pain dans un geste qui peut-être aussi bien une imposition de la main qu'un acte de préhension[8]. (Fig. V).

Le Poisson rôti et donne en aliment s est présente souvent aussi dans la bouche ou sous la plume des premiers docteurs : « Le Sauveur, dit saint Prosper d'Aquitaine, est le Poisson préparé (littéralement « le poisson cuit, » de coctus) en sa Passion pour une nourriture qui est notre lumière de tous les jours » ; et l'Anonyme africain du Ve siècle dont l'ouvrage [9] fait suite à celui de saint Prosper dit également, en faisant allusion à l'épisode du lac de Tibériade que le Christ est « le grand Poisson qui, sur le rivage a nourri lui-même ses disciples, et s'est offert Poisson (ictus) au monde entier. »

(FIG. 4). Le Poisson sur l'autel ; peinture des Catacombes.

(FIG. 5). Le Poisson et le Pain sur l'autel ; peinture des Catacombes.

Saint Augustin, plus formel, ajoute : « Le Seigneur fit à ses sept disciples un repas composé du poisson qu'ils avaient vu posé sur des charbons embrasés et de pain. Le poisson ainsi rôti, c'est le Christ[10] ».

La présence du Poisson s'explique aussi sur la table céleste du festin des Élus, puisque l'Ictus, c'est le Christ, nourriture éternelle dont s'alimentent les commensaux de la table céleste, et il peut y voisiner avec le « Pain des Anges » et le Vin dont Jésus a dit qu'il le boirait à nouveau lui-même dans le royaume de son Père[11].

Il est bien évident que la multiplicité de ces figurations du Poisson eucharistique dans l'art primitif chrétien devait entretenir les fidèles dans une disposition mentale qui nécessairement élevait leurs pensées vers le Sauveur, l'« Ictus divin », à chaque fois que, sur la table rituelle des agapes ou sur la table familiale de la demeure privée, le poisson se présentait comme aliment ; et leurs esprits se trouvaient, tout naturellement aussi, incités à l'acte mental que la spiritualité chrétienne appelle la « communion spirituelle ». L'art monumental n'était pas du reste le seul à s'orner du divin emblème : des vases, des objets divers d'usage eucharistique en sont aussi décorés. Je reproduis en exemple une cuiller eucharistique trouvée à Soché, en Thivars (Eure-et-Loir), (Fig, VI) nous y voyons le Poisson représenté dans le creux de la coupelle[12].

(FIG. 6). La cuiller eucharistique de Soché en Thivars. Epoque gallo-romaine.

De grands plats, portant la même image, ont été aussi recueillis en divers lieux depuis un siècle, auquel certains savants ont cru pouvoir reconnaître également l'attribution eucharistique qui paraît certaine pour les cuillers. Je reproduis l'un d'eux qui fut trouvé à Soulosse (Vosges) ; il est en cuivre argenté et date du ne siècle ou du me. (Fig. VII) Un plat semblable fut aussi recueilli à Appleshaw Angleterre[13]. — Des réserves s'imposent

cependant quand à l'emploi eucharistique de ces plats, car, les anciens usaient aussi, avant l'ère chrétienne de plats à poisson décorés de même façon ainsi que l'ont prouvé les découvertes de Pompéi.[14]

Mais la certitude nous est acquise sur le caractère mystique du Poisson quand il se présente en compagnie du pain sacré, comme, par exemple, sur un plomb du Musée Sainte-Anne, de Jérusalem[15], trouvé à Tyr (Fig. VIII) ou bien avec le Vase de vin comme sur une lampe antique que je reproduis également ci-contre[16]. (Fig. IX).

Et ces documents peuvent être rapprochés des Poissons de la catacombe romaine de Saint-Callixte [17] qui portent dans leur bouche l'un le pain et l'autre le raisin eucharistique. (Fig. X).

 

(FIG. 7). Plat de Solimaniaca IIe - IIIe siècle.

(FIG. 8). Bulle de plomb, provenant de Tyr.

(FIG. 9). Lampe antique portant le Poisson et le Vase eucharistique.

(FIG. 10). Poissons eucharistiques de la catacombe de Saint-Callixte à Rome.

Il arrive parfois que le pain sacramentel ainsi porté par le Poisson est opposé au fruit fatal du Paradis terrestre, dont il affecte la forme globulaire, et que tient un autre animal. C'est ainsi qu'une lampe de bronze en nacelle, d'art romain, est pourvue d'une proue faite d'un Dauphin qui porte le « Pain vivant » alors qu'à la poupe, et pris ici comme emblème de l'Esprit mauvais, un griffon se dresse, tenant dans son bec d'aigle le fruit maudit[18].  C'est le duel entre le Christ, nouvel Adam, et l'Esprit infernal qui fit tomber en faute l'ancien Adam, duel symbolisé par l'opposition du Pain de Vie au fruit de mort : « cette interprétation est certainement hors de doute[19] ».

Il est permis de voir le même symbolique sur une agrafe romaine en bronze trouvée à Angers[20]. (3) On y voit un Dauphin qui tient en bouche un objet globulaire ; son corps se retrousse en arrière et se termine par une autre forme animale du genre serpent, un anguis quelconque qui porte ainsi que le Dauphin un objet semblable. (Fig. XI) Une grafe similaire aurait été trouvée à Cherchell, en Algérie[21]. Nacelle et agrafes, relèvent certainement de l'art chrétien, et servent la même idée.

(FIG. 11). L'agrife gallo-romaine d'Angers, Collection F. Parenteau.

Le Poisson, emblème du fidèle, et l'Eucharistie.

De très nombreux documents d'art, objets mobiliers ou décorations monumentales, rapprochent le Poisson fidèle du pain, du raisin, de la corbeille ou du vase eucharistiques. C'est ainsi que sur une précieuse sculpture de Syracuse deux poissons nagent vers un canthare sacramentel[22]. Le même motif se voit aussi à Reims sur un des plus anciens chapiteaux chrétiens  des Gaules[23]. Enfin, un marbre de Modène porte cinq pains eucharistiques marqués de la croix vers lesquels, s'avancent  deux poissons ; au-dessus du tout le ciseau du lapicide a gravé le mot grec SYNTROPHION, « le banquet en commun ». (Fig. XII).

Et ce banquet, caractérisé par les pains d'autel, n'est pas l'agape, mais la manducation sacramentelle du pain.

(FIG. 12). Poissons fidèles allant vers l'Eucharistie. Marbre de Modène.

Le Poisson eucharistique dans l'art du Moyen-âge.

La seconde partie du Moyen-âge conserva, sans en user beaucoup cependant, le bel emblème du Poisson eucharistique.

En France nous le trouvons dans l'ornementation sculptée de quelques églises romanes du XIe siècle et du XIIe. L'église de Saint-Nectaire d'Auvergne, par exemple, en offre un intéressant exemple : l'un de ses chapiteaux représente la Cène où le Sauveur et quatre  de ses apôtres sont assis devant une table sur laquelle se trouvent un Poisson et des pains.

Un vitrail du XIIe siècle aussi, dans la cathédrale de Chartres représente le même repas : à la droite du Seigneur sont trois apôtres, dont saint Jean qui repose sur la poitrine de l'Ami divin ; trois autres sont à sa gauche ; devant, Judas, assis très bas, touche de la main le Poisson servi sur un plat au milieu de la table, en face de Jésus[24]. Et ainsi en bien d'autres lieux.

Il ne faudrait pas confondre avec ces documents d'ordre eucharistique une médaille médiévale qui eut vogue dans le centre de la France et sur laquelle figurent cinq pains et deux poissons. Cette pièce n'est relative qu'au culte de saint Martial que les Limousins ont prétendu avoir été ce jeune homme qui portait deux poissons avec cinq pains d'orge, avec quoi le Sauveur put rassasier cinq mille hommes en Galilée[25]. Cette médaille fut l'oeuvre d'une confrérie pieuse de Limoges, en l'honneur du patron de la cité[26].

(Loudun Vienne). L. CHARBONNEAU-LASSAY.

 

[1] Saint Jean, Evangile, XXI, 9. [2] lbid., 12, 13. [3] Cf. Abbé Martigny Dictionn. des Antiquit. chrét. p. 245. [4] lbid., p.246.— Dom Leclercq, Manuel d'Arch chrét. p. 546. — L. Lefort Chronolog. des peintures des Catacombes, in Revue archéolog. T. XL, 1880, p. 214.[5] D. Leclercq, Dictionn. d'Archèol.chrétienne. T.. n, vol. II, col. 1561, et grav. 1843. Le Poisson eucharistique, l'Hippocampe et le Pistrix 339.[6] Cf. G. C. Broussolle, Théorie de la Messe ; fig. 42, p. 134. [7] Abbé Martigny, Ouvrage cité, p. 246. [8] Cf. V. Davin, La Capella Greca, in Revue de l'Art chrétien, T. xxv, p. 177, pl. XI. [9] De promissionibus et proedictionibus Dei. [10] Saint Augustin, Tract, XII, ad in Joann. [11] (2) Evangiles. Saint Matthieu XXVI, 29.— Saint Marc XIV, 25. — Saint Luc XXII, 18. [12] H. Leclercq. Dict. d'Arch. chrét. T.III, vol.II, col. 3175, grav. 3451 et 3453. [13] Cf. Revue de l'Art chrétien. Ann. 1907, p. 265. The archoeologia T. LVI, p. 12.[14] Cf. A. Rich, Dict., des Antiquités grecques et romaines, p. 280. [15] R. P. Decloedt, Plombs du Musée Biblique; in Revue Numismatique 4e Séné, T. XVIII, (1894) p. 445, et PI. XI, n°24. [16] D'après A. Parmentier, Album Historique 2e Livr, p. 28. [17] Gravure d'après R. Biliard : La Vigne dans l'antiquité p. 235. [18] Cf. De Rossi Bull. d'Archéol. chrét. 1868, Nov.-déc. 1870, p. 72-73. [19] D. Leclercq, ouvrage cité, T. IV, vol. I, col. 293. [20] Cf. Fort. Parenteau, Inventaire archéologique P.l 14 et p. 33. [21] lbid., p. 34. [22] Cf. de Rossi Bull. d'Archéolog. chrét. ; 1877, pl. X. [23] V. Bulletin Monumental. T. LXIX, (1905) p. 224. [24] Cf. E. Mâle, L'Art religieux du XIIe siècle en France ; p. 111, fig. 99. [25] Saint Jean, Evangile ; VI, 1-15. [26] Cf. M. Ardant, chapelets, médailles et panonceaux des confréries de Pénitents de Limoges, in Revue de l'Art Chrétien, an. 1858, p. 147.

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TRAITÉ PRATIQUE DE LA CONSTRUCTION DES ÉGLISES... XAVIER BARBIER DE MONTAULT. 1878

CHAPITRE IX

LA PREMIÈRE PIERRE

1. Quand le plan de l'église est tracé sur le papier et approuvé, on le dessine sur le sol, afin que l'évêque ou le prêtre puisse en bénir les fondements[1]. Une croix de bois est plantée à l'endroit où s’élèvera l'autel[2].

2. On procède alors à la bénédiction et imposition solennelle de la première pierre. En 1121, Calixte II envoya la première pierre à l'église Saint-Pierre d'Aversa, qui allait être commencée.

Cette pierre est un bloc carré[3], d'environ un pied de largeur par chaque côté. A la partie supérieure se grave une inscription commémorative, à moins qu'on ne préfère pratiquer au milieu une cavité, clans laquelle on place un procès-verbal, écrit sur parchemin et scellé dans un tube de cristal : la cavité serait ensuite fermée par un couvercle cimenté. Il est encore d'usage d'ajouter à l'acte officiel de la pose des médailles de dévotion et des monnaies du temps pour préciser la date.

On pourrait graver régulièrement sur chacune des faces les trois croix que l'officiant doit y tracer de front avec un couteau[4].

3. La pierre ainsi préparée se place dans les fondations, à l'angle droit de l'abside, du côté de l'évangile[5]. C'est, en effet, une pierre angulaire et elle représente le Christ [6]dont l'Ecriture a dit : « Factus est in caput anguli[7] »

4. À la feuille de parchemin, on substituera avec avantage une lame de plomb, le cuivre s'oxydant trop promptement.

Aux archives de Bénévent, j'ai copié l'inscription suivante, qui a été ainsi gravée et qui peut servir de modèle ; elle donne la date, le vocable de l'église et le nom de l'évêque qui fait la fonction :

Die XVIII maii : Ego Seraphinus miseratione divina S. R. E. presbyter cardinalis Gincius, S. Metrop. Ecclesiee Beneventanae archiepiscopus, prirnarium hune lapidem benedixi et imposui ad constructionem hit jus ecclesiae in honorem Dei ac B. F. M. atque SS. Michaelis arcliangeli et Joseph confessoris[8]  anno Domini MDCCXXXV,  indictione XIII, pontificatus mei Beneventani et ordinationis mae anno II.

On la compléterait avantageusement en y ajoutant le nom de l'architecte.

Voici l'inscription qu'Amanieu d'Armagnac posa, en 1288, dans les fondements de sa cathédrale d'Auch :

+ AMANEVVS : DE : A

RMANIACO ARCHIE

PS : AUXITANUS | III

C : ME : POSUIT ! + A0 :

: M0 ; C° C ; : L° XXX

V° III :

Au-dessous est une croix entre un lion emprunté aux armes et une crosse.

5. Cette inscription devant demeurer cachée, souvent on en ajoute une seconde, dans l'église, à l'endroit même où fut placée la première pierre. En voici un exemple, fourni par l'église du Divin amour, à Rome :

BENEDICTO XIII PONT. OPT. MAX,

QVOD

PATERNAM DIVAE CECILIAE DOMVM

IN EIVSDEM VIRGINIS ET MARTIIRIS HONOREM

ET DIVII BASII DICATAM

INIVRIA TEMPORVM PENE COLLAPSAM

IACTO SOLENNITER PRIMO LAPIDE

DIE XXV IVLII ANNO MDGGXXIX

A FVNDAMENTIS RESTITVERIT

ET DEIPARAE MARIAE SACRAM QVOQVE

IN POSTERVM ESSE IVSSERIT

6. On place encore solennellement une première pierre dans des circonstances mémorables, comme l'érection delà colonne du Concile. La Correspondance de Rome a ainsi rendu compte de la cérémonie du 14 octobre 1869, qui pont servir de règle en pareille occurrence :

« Un trou très-profond avait été creusé pour recevoir la première pierre, et au-dessus de ce trou avait été élevé uu pavillon de draperies portant ces- deux inscriptions : Pie IX. Te. Deus. Fovcat. Tucatur. Sospitet et In. Memoriam. Concilii aecumenici. S. Em le cardinal Berardi, revêtu des ornements pontificaux, a accompli la cérémonie selon le Cérémonial. La pierre ayant été bénite, on y a renfermé le procès-verbal rédigé en ces termes, sur parchemin : An. MDCCCLXIX. Pridic idus octobris. Ego loseph, lituli SS. Marcellini et Petri, S. II E. Presbyter Cardinalis Berardi, de mandato,  SSmi Domini nostri Pii Papae. IX, hunc lapidem auspicalem benedixi marmorae columnae B. Petro Apostolorum Principi dicatae erigendae in memoriam Concilii Oecumenici pro die octava decembris ejusdem anni indicti. À ce parchemin était jointe une cassette contenant la série des monnaies pontificales on or, argent et bronze, frappées dans le courant de l’année, ainsi qu'une médaille sur laquelle ou voit d'un côté la colonne monumentale se dressant devant la façade de l'église de S. Pierre in Montorio, avec ces légendes : Fundamenti eius in montibus sanctis et Beato Petro Àp. Princ, et de l'autre une inscription commémorative. Quelques-unes des personnes présentes y ont ajouté d'autres médailles. Puis, des croix ayant été gravées sur la pierre, on l'a descendue au fond du trou, et la récitation des prières prescrites a mis fin à la cérémonie. Alors, toutes les personnes présentes se sont approchées du trou et y ont jeté du mortier pour fixer la pierre. »

Citons un autre exemple, encore emprunté à Rome.

Sa Sainteté ayant ordonné d'ériger, devant la basilique de S. Laurent-hors-les-murs, un monolithe de granit oriental surmonté de la statue de S. Laurent, la pose delà première pierre de ce monument eut lieu en 1864. S. G Mgr Marinelli, sacriste de Sa Sainteté, donna la bénédiction prescrite par le pontifical, en présence de M. Spagna, économe de l'oeuvre, et de l'architecte Vespignani, chargé de la direction des travaux de restauration de la basilique. La légende suivante, écrite sur parchemin, fut déposée, avec quelques pièces de monnaie récemment frappées, dans une cavité de la pierre : Cum Basylica Sancto Laurentio Martyri dicata, tanta vetustate, et tot religionis monumentis commendata esset, doleretque in deterrimam conditionem coniectam ex temporum antiquitate et iniuria, id fuit munificentissimo Pontifici Pio PA-PAE IX studiosissimum propositum, ut et vetera opera in lucem vindicarct, et totam aedem sacram suo decori restitueret. Quare tectum undique apta ingentique contignatione refecit ; parietes restauravit, et fenestris instruxit ; vetustiorem, a Constantino Magno primitus excitatam, partem, terra et ruderibus obstructam, integritati pristinae restituit ; maius altare fulcivit ; porticum a latere in sacrarium vertit ; sacellum Eucharistiae extruxit ; pavimentum marmoribus stravit ; porticum a fronte, cum picturis vetustate evanescentibus, reparavit ; solo ante Basylicam late producto, planitiem ad prospectum comparavit, opera et studio architecti Virginii Vespignani, comitis et equitis, cui hoc tantum muus ipsius SUMMI PONTIFICIS iussu concreditum est. Quorum apprime admirabilium operum, ut memoria in aevum extaret,  idcirco columna hmc in honorem Divi Laurentii Martyris erecta est, cuius fastigio aeneum inclyti Martyris simidacrum impositum. Statuit autem ipse SUMMUS PONTIFEX diem hanc, hora undecima ante meridiem, ut per lllustrissimum ac Reverendissimum Franciscum Marinelli, ex Ordine Erem. S. Augustini, Porphiriensem Episcopum, Antistitem rei sacrae praepositum, adstante architecto, et Joachimo Spagna, équie torquato, ex intimis SUMMI PONTIFICIS cubiculariis, horum operum oeconomo Pontificia auctoritate designato, primus lapis benedictus, una cum hac memoria exemplari ins-criptionis de his operibus testantis, et numismatibus novissime excusis in capsula plumbea reposuit, ad aetemam Divi Nominis gloriam, et beati Lanrentii honorem collocareturt, ut reapse collocatus est. Kal. Febr. anno Salutis MDCCCLXIV.

F . FRANCISCUS, EP. PORPHYRIEN.

CHAPITRE X : LA MACONNERIE

1. On bâtit en moellons, en briques ou en pierres.

Les briques et les moellons exigent un enduit, La pierre de taille, au contraire, régulièrement appareillée, produit d'elle-même son effet, qui est réellement monumental.

2. Les matériaux employés seront de bonne qualité et la maçonnerie faite avec soin, à l'aide d'un ciment bien préparé, offrira la solidité et la durée qu'on désire avant tout.

Il est de tradition qu'on fait entrer dans la nouvelle construction les matériaux de l'église qu'on remplace, s'ils ne sont pas salpêtres. On leur doit cet honneur, puisqu'ils ont été sanctifiés par les prières et les rites de l'Église et aussi afin d'éviter qu'ils servent à des usages profanes.

3. En Italie, tout ce qui, en fait de décor peint ou sculpté, survit à un édifice détruit, se conserve précieusement comme un témoin du passé. On l'incruste dans les murs du vestibule, de la sacristie ou du cloître (à Rome, sainte Marie in Trastevere, saint Georges in Velabro, saint Eustache, etc,) et l'on forme ainsi à peu de frais un musée local des plus intéressants pour l'histoire et l'art. Il serait barbare de briser tous ces débris, qui pourront encore trouver place dans un musée diocésain.

4. Les murs se composent d'un soubassement en saillie et en pierre dure, qui forme la base du monument ; d'un rez-de-chaussée, limité par un cordon de séparation avec l'étage supérieur; d'un étage de fenêtres et enfin d'une corniche sur laquelle pose la toiture.

Au pied de la muraille, il convient de paver ou daller le sol, mais en glacis, de façon à en écarter l'humidité, quand il pleut. Au moyen d'une rigole, on facilitera l'écoulement des eaux qu'il faut absolument diriger en dehors de l'édifice.

Si l'église est dominée par les terres, Benoît XIII prescrit, avec beaucoup de sens, de creuser tout autour un fossé, en sorte que l'intérieur soit au-dessus du niveau de l'eau. En cas d'humidité persistante, on devrait drainer le pavage.

5. Le même pape défend de planter des arbres trop près des murs, car leurs racines entament la maçonnerie et leurs branches dérangent la toiture que les feuilles en tombant salissent, à l'automne. De plus, s'ils sont touffus, ils occasionnent au-dedans une fraîcheur préjudiciable.

6. La construction est encore gravement endommagée par les dépôts de gravois et de matériaux, qu'on ne doit, sous aucun prétexte, y laisser séjourner. Il convient encore moins d'y établir des urinoirs, même avec de l'eau courante ou d'y laisser faire des ordures. La maison de Dieu commande ce respect qu'on observe même dans Tordre purement civil. On l'obtiendra sûrement en entourant d'une grille toute la partie exposée aux outrages du public, comme on Ta fait à sainte Clotilde de Paris et pour embellir ce terrain vague, on y plantera quelques fleurs.

7. Le parement intérieur de pierres de taille n'a pas besoin d'être retouché ; tout au plus peut-on passer les joints en couleur, pour les mettre en relief. Le moyen-âge les peignait en rouge.

Si un crépi est nécessaire, qu'on ne le blanchisse pas simplement à la chaux, mais qu'on lui donne une teinte mate et douce, qu'on laisse unie ou sur laquelle on trace un appareil régulier, égayé de quelques ornements.

Les faux marbres sont aussi laids que prétentieux.

Une peinture polychrome est très-riche, mais elle requiert la main, le goût et l'expérience d'un artiste. D'heureux essais ont été faits en ce genre à Moulins et à Riom.

8. Lorsque la charpente reste apparente dans les nefs, les parties nobles de l'édifice, comme abside, choeur, chapelles, réclament des voûtes.

Si toute l'église est voûtée, le style se conforme à celui de l'ensemble.

En peinture, le fond bleu étoile gagnera à être remplacé par des motifs moins vulgaires. On peut l'historier, comme le fit le XIII° siècle à saint François d'Assise,

L'établissement d'une voûte, en pierres ou moellons, nécessite deux précautions : construire les murs en conséquence elles renforcer par des contreforts qui neutraliseront la poussée. En Italie, faute de contreforts, on se sert de tirants en fer qui coupent désagréablement les lignes de l'architecture.

La voûte en briqués est plus légère.

Pourquoi ne reviendrait-on pas, lorsqu'on est obligé de restreindre la dépense, à ces voûtes en bardeau, si communes aux XV° et XVI° siècles dans nos églises rurales? Rehaussées de couleur et de découpures, elles sont à la fois d'un agréable effet et moins coûteuses que les autres.

9. Rome a préféré souvent les plafonds aux voûtes et elle les a découpés en caissons sculptés, peints et dorés. Peut-on regretter celles-ci quand on a sous les yeux des types aussi achevés que les plafonds de saint Jean de Lalran, de l’Ara coeli de sainte Marie in Trastevere, ou de saint Chrysogone et de saint Marcel?

Un plafond ne peut être admis indifféremment partout. En cela on se guide d'après le style adopté. Les plafonds ne conviennent qu'aux constructions imitées de l'art lutin ou de la renaissance; le moyen âge n'en a pas laissé trace et les temps modernes n'y ont pas tenu tellement qu'ils n'aient aussi employé le système des voûtes, comme au Jésus, à saint Ignace, à saint André della valle et a la Chiesa nuova.

10. Dans les églises on prêche et on chaule. La construction doit donc être étudiée aussi au point de vue de l'acoustique, qu'il serait impardonnable à l'architecte de négliger. Pour remédier au défaut de sonorité et empêcher que les voix se fatiguent, qu'on se serve des moyens artificiels usités au moyen-âge et qui consistent en poteries incrustées dans les voûtes et les parois ou disposées sous les dalles.

11. Les dômes sont bien en vogue depuis le XVI siècle. Ils sont l'amortissement obligé des rotondes : dans les églises latines, ils s'élèvent à l'intersection de la nef et du transept. Les églises de saint Pierre, saint Charles ai catmari et saint André della valla leur doivent une partie de leur splendeur.

La coupole, haussée sur un tambour et prolongée en campanile avec une croix au sommet, sera partout un hors-d'oeuvre, si elle ne protège pas le maître-autel, qu'elle couronne à l'intérieur et annonce au dehors.

 

[1] « Pontifex spargit aquam benedictam per omnia fundanienta, si sunt aperta ; si non aperta sunt, circuit aspergendo fundamenta ecclesiaî designata » (Pontifical.)[2] « Lignea crux in loco ubi débet esse ltare figatur. » (Ibid.) [3] « Lapis in ecelesiae ; fundatione ponendas, débet esse quadratus et angularis. » (Ibid.) [4] « Accepto cultro, per singulas partes sculpit in eo signum crucis. » (Ibid.) [5] « Quando quidam iu substructionibus ipsis statuenda sit petra fundamentalis, fossio liet quo loco ipsa erit collocanda, videlicet iu angulo dextero absidae, qui locus corrcspondet, lateri evangelii altaris primarii » {Martinucci, Man. Sacr. Caerem., iv, 08).  [6] « Per D. N. .J. C. Filium tuum, lapidem probatum, angularem, pretiosum, in fundatum l'undatum, de quo dicit Apostolus : Petra autem crat Christus. » (Pontificae) [7] « S. Matth., XXI, 42.  [8] * « Le nom du titulaire est aussi indiqué par la rubrique du Pontifical : « Nominande sanctum vet sauctum, in cujus honorem ae nomen fundabitur ecclcesia.»

 

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LE CULTE DE SAINT LAZARE A AUTUN.

PAR MGR JEAN SÉBASTIEN ADOLPHE DEVOUCOUX.

Consécration de l'église dédiée à saint Lazare.

Cette grande construction, d'une ornementation si riche et si expressive, fut commencée vers 1120, comme nous l'avons dit. On travaillait encore à l'achèvement de sa décoration dix-huit ans plus tard.

Reprenons la suite de son histoire. Vers le commencement de 1132, le pape Innocent II, se rendant d'Auxerre à Cluny, s'arrêtait à Autun et consacrait de sa main cet édifice qu'il dédiait à saint Lazare, frère de Marthe et de Marie, ressuscité par Jésus-Christ, et depuis évêque de Marseille. Au mois de février, pendant qu'il résidait à Lyon, le même pape accordait une bulle afin d'assurer aux chanoines de la Cathédrale d'Autun la possession de la nouvelle basilique et des terrains adjacents. Voici la teneur de ce précieux monument que nous traduisons sur la pièce originale conservée aux archives de l’Évêché.

« Innocent, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à nos très chers fils les chanoines de l'église d'Autun, tant présents que futurs à perpétuité. L'autorité de notre charge nous engage à veiller au bon état des églises et à pourvoir utilement, avec l'aide de Dieu, à leur repos et à leur tranquillité. Or, nos très chers fils, comme vous nous avez demandé humblement de confirmer, en vertu de notre autorité apostolique, les propriétés et les biens qui appartiennent de droit aux églises de Saint-Nazaire et de Saint-Lazare ; cédant aux instances de notre vénérable frère, Étienne, évêque d'Autun, prélat recommandable et tout dévoué à l’Église romaine, nous avons résolu de satisfaire votre vœu. Nous avons en effet décrété que toutes les possessions et tous les biens dont vous jouissez légitimement, selon les canons, ou que vous posséderez, grâce à Dieu, dans la suite par la concession des pontifes, la libéralité des rois, et les donations des princes, vous soient définitivement assurés et demeurent à perpétuité dans votre domaine. Parmi ces biens nous avons jugé convenable de spécifier ceux qui suivent : c'est d'abord la terre au milieu de laquelle s'élève l'église de Saint-Lazare selon ses limites certaines indiquées, d'un côté par la voie publique qui se dirige de la porte du Château au cloître des chanoines, d'où part une autre rue conduisant à Riveau et limitant de ce côté ladite terre au carrefour de Saint-Quentin. De la porte du Château une seconde voie tirant immédiatement sur la droite, mais fléchissant bientôt vers la gauche, continue de limiter ladite terre jusqu'au carrefour de Saint-Quentin déjà cité. Par la teneur du présent écrit nous confirmons l'acte solennel par lequel l'illustre seigneur Hugues, duc de Bourgogne, vous a cédé cette terre libre de toutes exactions et de toutes servitudes.

Ce sont ensuite les églises de Tillenay, de chandostre et d'Ouge, avec toutes leurs dépendances, que Gauthier, évêque de Chalon, de bonne mémoire, à restituées ou accordées à votre manse capitulaire, en se réservant le droit synodal d'hiver. Ce sont encore l'église de Sainte-Marie de Reclenne et la terre adjacente, pour laquelle le grand-chantre Guillaume vous payait un cens annuel, l'église de Laizy et le domaine de même nom, avec les hommes, les moulins, les pêcheries, les usages, que Gauthier de Glaine vous donna pour le bien de son âme, avec l'assentiment de l'illustre seigneur Aldon. C'est enfin la rente annuelle de quinze sols et une obole que vous doivent les moines du château de Saint-Brice, au territoire de Bourges.

Nous ordonnons en conséquence qu'il ne soit permis à personne de troubler témérairement ou de vous enlever la possession de ces biens, de les retenir après les avoir enlevés, de vous fatiguer de quelque manière que ce soit, de telle sorte que vous puissiez en jouir intégralement et pour tous vos légitimes intérêts, sauf néanmoins les droits de l'évêque d'Autun et les égards qui lui sont dus. Donc, si dans la suite des clercs ou des séculiers, connaissant la teneur de notre présente Constitution, étaient assez téméraires pour la violer, et pour ne pas donner une satisfaction convenable après deux ou trois punitions, qu'ils soient privés de la dignité de leur puissance et de leur honneur ; qu'ils sachent la rigueur de la sentence divine qui sera portée contre leur crime ; qu'ils soient privés du corps et du sang de notre Dieu, de notre Seigneur et Rédempteur Jésus-Christ; qu'ils soient soumis à la céleste  vengeance du jugement dernier. Que ceux au contraire qui respecteront nos décrets, obtiennent, par les mérites des bienheureux apôtres Pierre et Paul, la grâce de Dieu tout-puissant et la récompense de la félicité éternelle. Ainsi soit-il.

Donné à Lyon, par la main d'Aimeric, cardinal diacre de la sainte Église romaine, et chancelier, le quatrième jour avant les calendes de mars, indiction dixième, l'an de l'Incarnation mil cent trente-deux, la troisième année du pape Innocent. » Parmi les cardinaux qui signent cet acte on remarque le nom du célèbre Mathieu, évêque d'Albano.

En 1147, le sculpteur Gislebert. Dont le nom se trouve inscrit sur le portail de l'édifice, n'avait pas encore mis la dernière main aux riches décorations confiées à son talent. Cependant les croisés bourguignons qui allaient se rendre à la Terre-Sainte demandèrent comme une grâce qu'on leur ménageât la satisfaction d'assister, avant leur départ, à la translation du corps de saint Lazare qui devait être porté de la Cathédrale, où il reposait depuis plus d'un siècle, dans le temple majestueux que l'on venait d'élever à son honneur.

Leur empressement était d'autant plus grand qu'à ce moment le sol de l'Europe et de la France en particulier se couvrait de maisons de charité dédiées à saint Lazare, et que le nom de l'hôte de Jésus-Christ était porté par un ordre religieux rendant de grands services aux pèlerins. Nous allons traduire le récit un peu oratoire et emphatique d'un témoin oculaire qui a raconté néanmoins les faits dans le plus grand détail.

« Nous avons attaché, dit-il, un grand prix, frères bien-aimés, à discourir brièvement, avec l'assistance du Saint-Esprit, sur la révélation du bienheureux Lazare, mort pendant quatre jours, et ressuscité par

Notre Seigneur Jésus-Christ. Nous confions à votre mémoire cet important souvenir que nous relatons dans un écrit authentique. Avec quelle piété ne devons-nous pas célébrer annuellement le souvenir du jour où se sont passées les choses que nous allons raconter qu'un juste et solennel tribut de louanges, de gloire et d'actions de grâces soit rendu à notre Créateur et à notre bienfaiteur qui, par sa seule bonté et non par nos mérites, se montre de jour en jour admirable dans ses saints ! que la dévotion des peuples de cette contrée s'affermisse et se perpétue au nom du Seigneur ! Nous avons entrepris d'écrire ce que nous avons vu et ce que nous avons entendu, afin de satisfaire le désir religieux qui est en nous de transmettre à la postérité, appelée à s'en réjouir par une fête anniversaire, le sujet d'allégresse tant désiré par nos prédécesseurs, qu'il nous a été donné à nous plus heureux de contempler de nos yeux. La joie de nos successeurs et la ferveur de leurs âmes dans cette solennité seront d'autant plus grandes, que leur intelligence plus éclairée par notre écrit saisira plus promptement la réalité des faits dont ils n'ont point été les témoins oculaires. Les choses que notre présomptueuse faiblesse, enhardie par un pieux sentiment, va confier à votre sage autorité, sont certainement grandes ; elles ont pour vous un intérêt spécial ; elles importent au bien de la contrée tout entière. Si vos nobles intelligences découvrent des imperfections dans notre travail,

la charité qui, mettant de côté la crainte et l'amour du repos, nous a pressé d'exprimer nos pensées, nous servira d'excuse. La charité n'est-elle pas la source vraie qui jaillit jusqu'à la vie éternelle ? N'est-elle pas la fin de la loi et des prophéties ? N'est-elle point la gardienne de toutes les vertus ? Si l'on ne veut rien pardonner à notre infirmité, qu'on accuse celui dont nous sommes comme l'instrument. Si quelqu'un censure notre opuscule, guidé par un zèle qui n'est point celui du Seigneur, nous aimons mieux l'exposer à refuser de lire des choses simples et humbles mais utiles, que de négliger ce qui importe à l'édification commune. Vous devez nous supporter volontiers, vous qui êtes nos frères et nos maîtres. Nous ne dirons rien en effet que nous n'ayons reçu par tradition des sages et qui ne soit conforme aux règles de l’Église, ajoutant cependant plusieurs choses selon notre capacité. C'est du reste un devoir pour nous de rapporter tout à Dieu. Revenons, avec son secours, à notre récit. »

« Dans le temps où Louis, roi des Français et duc d'Aquitaine, fils du roi Louis, se disposait, par l'inspiration de l'esprit de Dieu, à combattre les nations ennemies du nom chrétien et à les conquérir au Christ, son Créateur et son Rédempteur ; alors que ce prince généreux prenait la croix au mont de Vézelay, dans la grande fête de Pâques où l’Église célèbre la résurrection du Seigneur ; alors que les grands du royaume et une foule de barons venus de tous les pays se croisaient avec lui et que des larmes de joie coulaient de leurs yeux attendris, le seigneur Humbert, évêque d'Autun par la grâce de Dieu, prélat issu du sang royal, plus noble encore par la gravité de ses mœurs, se sentit pressé par un mouvement surnaturel de fixer le jour de l'ouverture solennelle du tombeau de saint Lazare, après avoir pris l'avis de son chapitre et d'un grand nombre de religieux. »

« Dans le conseil secret qui eut lieu pour examiner la question proposée, il y eut un grand conflit d'opinions, et ceux qui défendaient chacune de ces opinions présentaient leurs arguments avec chaleur. Les uns disaient que le temps n'était pas venu de faire apparaître un trésor aussi précieux ; que l'église dédiée et consacrée par la main même du seigneur Innocent, ministre du siège apostolique, n'était pas suffisamment prête ; que le vestibule projeté pour orner la basilique et la rendre plus splendide n'était pas achevé ; que les compartiments du pavé n'étaient pas encore taillés et appareillés selon que le proposait un ingénieux artiste, et comme il convenait de le faire dans un édifice de cette importance; que beaucoup de travaux enfin restaient à faire pour que l'entrée de la maison du Seigneur fût digne de sa destination. »

« D'autres au contraire, alléguant des raisons nombreuses, faisaient observer que jamais moment plus favorable ne se présenterait, pour ouvrir et exposer à tous les yeux celui des trésors des églises auquel on attache plus de prix et qui excite de plus ardents désirs.

Ne devait-on pas en effet le montrer à ces hommes généreux qui, renonçant à leurs possessions, suivant le conseil de l’Évangile, ont préféré l'amour de Dieu à celui de leurs pères, de leurs mères, de leurs épouses, de leurs enfants, et qui, crucifiant leur chair pour le Christ leur maître dont ils sont devenus les fidèles disciples, ont reçu la croix et ont compris cette parole du Seigneur : Celui qui n'accepte point sa croix pour me suivre n'est point digne de moi ! »

« Il est hors de doute que les hommes les plus élevés en dignité de presque toutes les provinces s'empressent de grossir les rangs de l'armée chrétienne, comme s'ils y avaient été appelés par un honorable suffrage. Ils sont en effet des élus ceux dont le cœur est embrasé par les ardeurs de l'Esprit saint ; ils sont prédestinés de toute éternité à la vie, ceux qui, attirés par l'odeur des parfums du vase brisé de l'amante de Jésus-Christ, et peu soucieux de la gloire mondaine marchent avec joie à la conquête des trophées que Dieu leur promet. A eux il convient d'ouvrir et de communiquer de suite, avec l'aide du Seigneur, un trésor caché que l'on est résolu de manifester tôt ou tard. Ils porteront parmi les nations diverses qu'ils vont bientôt traverser la nouvelle de notre bonheur, recueilleront les félicitations de ceux auxquels ils en feront part, plus assurés de la victoire lorsqu'ils s'élanceront dans les hasards des combats, et pénétrés d'une sainte joie qui remplira leurs âmes généreuses. »

(Nous publions ici le sceau dont on se servit pour sceller les lettres dont nous allons parler. Ce précieux monument en bronze, trouvé dans la Saône, est conservé au musée de Lyon.)

« Ce parti finit par triompher et les débats cessèrent, car il fut comme le port où l'on jeta l'ancre au milieu de la tempête que la discussion avait soulevée. On l'adopta unanimement, et l'on arrêta avec joie le jour de la Révélace. Des lettres d'invitation furent expédiées aussitôt. L'archevêque de Lyon, à qui l'église d'Autun doit annoncer avant tout autre les cérémonies qu'elle se propose de faire, fut prévenu le premier. On informa ensuite les évêques, les abbés et les autres personnages de distinction. Beaucoup d'entre eux se rendirent à l'appel qui leur était fait. Un grand nombre aussi restèrent chez eux en s'excusant toutefois. »

« Voici un fait que nous devons inscrire ici et que nous ne pourrions passer sous silence. Deux évêques de Normandie qui allaient à Rome, ayant connu l'annonce de la solennité qui se préparait, ayant vu l'affluence du peuple qui s'y rendait, interrompirent leur route. Ils arrivèrent à la cité d'Autun la veille même de la Révélace. Ils n'avaient pas reçu d'invitation ; mais l'ange du Seigneur qui dirigeait leur marche leur avait inspiré cette bonne pensée. Ils vinrent comme envoyés d'en haut. Le Créateur du ciel et de la terre, le Seigneur des seigneurs, qui dispose avec bienveillance et à son gré toutes choses, avait dit à son ange saint de parcourir aussitôt les voies et les places publiques, de convier à cette cène solennelle, d'admettre à la contemplation d'une telle splendeur ces pieux prélats destinés à remplacer ceux qui n'avaient pas répondu à l'appel officiel. En apprenant cet heureux événement, le seigneur Humbert, évêque d'Autun, reconnut l'action de la divine Providence et, pénétré de la plus vive allégresse, il se rendit, accompagné de tout le clergé et pour ainsi dire de tout le peuple, hors des murs de la cité, afin de recevoir les deux étrangers qui apparaissaient comme des envoyés célestes et de les conduire dans son palais où il leur donna la plus honorable hospitalité. Rassasiés par le pain du ciel, fiers d'avoir été les témoins de la découverte et de la manifestation de la perte précieuse, ils purent continuer leur voyage. Nous lisons quelque chose d'analogue de Loth, serviteur de Dieu, accueillant avec honneur deux anges qui par une disposition bienveillante du Très-Haut étaient descendus chez lui, et qui, le lendemain, reprirent leur route. »

« Nous devons rappeler une autre circonstance qui tient du prodige. Pendant quatre semaines des nuages amoncelés avaient, par une pluie forte et continue, comme inondé la terre, de telle sorte que presque personne n'osait quitter sa demeure pour aller à ses affaires, et l'on commençait à craindre qu'une fête aussi grande que celle de la Révélace ne manquât de spectateurs. Mais, par l'effet de la divine sollicitude, deux jours avant la solennité et un jour après, on vit cesser la tempête et la pluie s'arrêter. Les étrangers qui désiraient vénérer les reliques du saint martyr, trouvant les routes aussi sèches qu'elles le sont dans les jours de l'été et n'ayant point à redouter les inconvénients d'une atmosphère humide, arrivèrent en foule. Aussi, par la seule faveur divine, ceux qui naguères s'étaient retirés tristes et timides au fond de leurs réduits, en sortirent joyeux et pleins de sécurité, et se contentèrent de vêtements légers pour voyager plus facilement. Dès qu'ils furent rentrés, la pluie se mit à tomber de nouveau, comme par un ordre du ciel. Rarement on la vit aussi abondante. Il sembla que les sources de l'abime s'étaient frayé un passage et que, dans un violent déluge, les eaux s'étaient multipliées.»

« Tout étant préparé, ainsi que nous l'avons dit, on vit approcher du tombeau du saint martyr les évêques Humbert d'Autun, Gauthier de Chalon, Ponce de Maçon, Geoffroi de Nevers, et ceux d'Evreux et d'Avranches, dont nous avons oublié les noms. Ils furent suivis par les abbés Rainard de Cîteaux, Ponce de Vézelay, Gâlon de Corbigny, Pierre de Tournus, et plusieurs autres parmi lesquels Pierre de Saint-Pierre de Chalon, Barthélemy de La Ferté, Guillaume de Fontenay, Pierre de La Bussière, l'abbé de Sept-Fonts [1] et celui du lieu nommé Stotheria. Une foule innombrable de nobles seigneurs et d'hommes de grande réputation les accompagnait. C'était pendant la nuit qui précéda la fête ; on avait fait sortir de l'église tous les laïques et les portes avaient été fermées avec soin. Le peuple veillait en dehors, s'associant, par la ferveur de ses prières, à la célébration des matines que l'on chantait avec harmonie dans l'intérieur de la basilique. L'office que l'on célébrait avec une pieuse joie étant achevé, le seigneur Humbert, évêque d'Autun, couvert d'un ornement de pourpre, comme il convenait, entra dans le sanctuaire avec les chanoines de son église, les évêques, les abbés et quelques religieux. Les autres ne quittèrent pas le choeur. Le pontife commença aussitôt la messe du Saint-Esprit qui fut chantée avec tant d'harmonie et de ferveur par les clercs réunis dans l'église, que tous les assistants croyaient entendre non des voix d'hommes, mais des voix d'anges. »

« Après l'évangile, les évêques, revêtus de leurs ornements pontificaux, afin de se présenter avec l'habit nuptial à la table de l'ami spécial de Jésus-Christ, restèrent dans le sanctuaire, les abbés et les chanoines étant retournés au choeur. Deux tailleurs de pierre dont le secours était indispensable pour détacher et soulever le couvercle du sépulcre avaient été seuls introduits. »

« Les oraisons étant achevées, les prélats récitèrent encore quelques psaumes. Alors ils s'approchèrent du tombeau avec une frayeur religieuse et en versant d'abondantes larmes. Au moment où, à la fin d'un répons, les mots tollite lapidem furent prononcés par eux, comme ils l'avaient été par le Sauveur lui-même au jour de la résurrection du bienheureux martyr, les deux ouvriers enlevèrent par leur ordre la tombe qu'ils avaient trouvée artistement scellée. »

« Les pieux pontifes, en se baissant, reconnurent le corps de saint Lazare avec la tête et les autres membres. Puis par la même affection de l'âme, par le même instinct de dévotion, rendant grâces à Dieu notre bienfaiteur pour une découverte si glorieuse, ils entonnèrent le Te Deum. Le vif sentiment d'allégresse qui les dominait ne leur permit pas d'achever cette hymne ; mais l'assistance en continua le chant.

«Le doute exprimé par quelques-uns sur l'existence de la tête du saint, excita les félicitations les plus vives lorsqu'on aperçut cette précieuse relique. »

« Au même instant une agréable odeur s'échappa du sépulcre ouvert. Elle surpassait tout ce que pourraient offrir de plus suave des aromates composés de nard, de roses, de lis, et des autres plantes et des autres fleurs les plus odoriférantes. C'est le témoignage qu'en rendirent ceux qui ayant pu s'avancer plus près, baisèrent avec respect un des bras du saint. »

« Le vénérable Humbert, par la grâce de Dieu évêque de la noble cité d'Autun, environné des spectateurs de sa joie si spéciale, enveloppa tous les ossements ainsi que le suaire et une peau de cerf intacte, dans une pièce d'étoffe de soie très riche, et lia le tout avec des courroies sur un brancard de bois. »

« On acheva ensuite le saint sacrifice. Cependant le jour tant désiré commençait à luire. Bientôt les portes de la Cathédrale furent ouvertes ou plutôt brisées. L'empressement du peuple qui s'y précipita fut telle que les barrières de fer placées à l'entrée du chœur eussent été renversées sans les efforts que firent les clercs pour les soutenir. »

« Témoins de ce désordre, Eudes, duc de Bourgogne, Guillaume, comte de Chalon, et les autres très vaillants barons déposèrent leurs clamydes, et s'armant de leurs bâtons, voire même de leurs épées, ouvrirent un passage au clergé qui transportait en pompe les saintes reliques. Ce ne fut pas sans de grandes difficultés que le cortège parvint à l'église de Saint-Lazare. La foule était si pressée à l'intérieur de ce temple, qu'il fut impossible d'arriver en procession jusqu'à l'autel. Ceux qui portaient le dépôt sacré, haletants de fatigue et d'inquiétude, le placèrent sur deux ais élevés, que nous voyons encore dans la nef. Pendant l'octave entière la foule religieuse se pressa en ce lieu pour vénérer les saintes reliques ; ce qui glorifia Dieu et fut grandement utile aux malades.

Le nombre des cures merveilleuses par lesquelles le Sauveur tout-puissant fit resplendir les hommages rendus à son ami le bienheureux Lazare, au jour de la translation de ses ossements sacrés, ne saurait être exprimé par aucun mortel. La vue fut rendue aux aveugles, l'ouïe aux sourds, les infirmes recouvrèrent le libre usage de leurs membres, les possédés retrouvèrent le calme et la lucidité des pensées ; des malades en danger revinrent à la santé. Nous qui écrivons nous avons vu ces choses. La guérison des diverses infirmités était si fréquente, et l'on voyait succéder si vite un homme en santé à un malade, que les clercs et les moines, occupés à rendre grâce à Dieu pour un prodige obtenu, n'avaient pas le temps d'achever le Te Deum avant qu'un autre malade ne s'écriât que, par la miséricorde du Seigneur et l'invocation de son serviteur Lazare, il était délivré de son mal. Les spectateurs d'une si prodigieuse quantité de miracles furent tellement stupéfaits que, ne pouvant plus suffire à louer le Seigneur par des paroles, ils satisfirent l'élan de leur piété en modulant des neumes.

Qui pourra dire ce que furent les expressions de la gratitude ? Qui pourra décrire l'abondance des larmes versées dans l'émotion de la reconnaissance ?»

« Pendant que le peuple étonné admirait toutes ces choses et que le bienheureux Lazare, venant de prendre possession de sa propre demeure, conviait ses amis au festin qui leur avait été préparé, le diable qui persécute la vérité, qui aime le mensonge et la malice, voyant la gloire dont jouissait l’Église, l'édification publique qui dilatait son règne, et l'augmentation de l'honneur dû au nom du Christ son époux, nom qui est au-dessus de tous les noms, il en éprouva du dépit. Entrant en fureur, il se mit à chercher une proie qu'il pût dévorer. Il voulut, ce que Dieu empêche, déraciner le culte de l'ami du Seigneur, et vérifia cette parole du Saint-Esprit : l'ennemi a exercé sa méchanceté contre le saint. On vit en effet cet inique Satan profiter d'une occasion légère en elle-même pour exciter entre les barons réunis une discussion telle que plusieurs désespérèrent de se retirer la vie sauve. Levant en effet-leurs bâtons, puis bientôt courant aux armes, ils laissèrent beaucoup d'hommes à demi-morts dans les rues et sur les places. Mais Dieu qui ne se lasse point de prendre pitié de nous, qui a peine à retenir l'essor de sa miséricorde, profita de la circonstance pour faire éclater davantage encore sa puissance. Son action fut si visible, que, malgré le grand nombre de blessés, personne ne mourut et n'éprouva même de longue maladie. »

« Le lundi après l'octave, pendant la nuit, le seigneur Humbert, évêque, accompagné de ses chanoines, entra dans l'église où le bienheureux martyr non enseveli reposait sur les deux ais. Le chœur se mit à psalmodier avec larmes, et des prêtres portant, comme il convenait, de riches ornements, entourèrent le prélat. Celui-ci, couvert de ses vêtements pontificaux, plaça l'un après l'autre dans un sarcophage neuf les ossements du bienheureux Lazare, ne réservant qu'un bras et la tête pour l'Église-mère qui était désolée de la perte du corps entier. Elle recueillit avidement de précieux dépôt qu'elle conservera jusqu'à la fin des siècles. Le seigneur Humbert trouva encore parmi les ossements les gants du saint martyr, signes de l'épiscopat, et la bourse, indice de l'apostolat et de la prédication. Toutes ces choses furent renfermées avec le saint corps, au milieu des témoignages d'une vénération qui s'exprima même par les larmes. »

« Pour nous, auguste martyr, bienheureux Lazare, l'honneur des évêques, qui reposez, par la grâce de Dieu et pour le salut de nos âmes, dans l'église d'Autun, nous vous supplions doucement de reconnaître les hommages que nous vous rendons, en nous protégeant contre tous les assauts de l'ennemi, d'écarter de nos esprits les mauvaises inspirations qui ne laissent que la honte, d'ouvrir la source des vertus, de donner  la main à ceux qui vous servent, de leur octroyer l'indulgence, de les délivrer du mal, de secourir les opprimés, de guérir les infirmes, de nous présenter, le dernier jour au véritable Juge dans le palais duquel vous habitez plein de gloire, afin que nous attendions avec confiance une sentence de miséricorde, nous qui n'avons pas cessé de nous déclarer vos fidèles serviteurs. Que le Dieu de tout bon conseil, notre vraie consolation dans l'adversité, qui nous a rempli de joie par la vertu de son Esprit saint, nous fasse abonder dans l'espérance de la vocation céleste. Que le denier, accordé par le divin Père de famille à son ami Lazare, en récompense de ses travaux, nous soit donné par une bienveillante miséricorde, quand nous occuperons les demeures moins brillantes, il est vrai, qui nous sont réservées. Les choses que nous venons de rappeler telles que nous les avons vues ou ouï raconter ont eu lieu en l'année onze cent quarante-sept depuis l'Incarnation du Seigneur, au mois d'octobre, le dimanche après la fête de l'évangéliste saint Luc, sous le pontificat d'Eugène III qui siège sur la chaire de Pierre, du temps de l'archevêque de Lyon Amédée et de l'évêque d'Autun Humbert, sous le règne de Louis, roi des Francs,  Eudes étant duc de Bourgogne, à la gloire de Dieu qui vit et règne dans tous les siècles des siècles. »

[1] Il y a dans le manuscrit de Sancto Loco, c'était le nom de l'abbaye de Sept-Fonts.

 

DU CULTE DE SAINT LAZARE A AUTUN. PAR MGR ADOLPHE DEVOUCOUX
DU CULTE DE SAINT LAZARE A AUTUN. PAR MGR ADOLPHE DEVOUCOUX
DU CULTE DE SAINT LAZARE A AUTUN. PAR MGR ADOLPHE DEVOUCOUX

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

LE CULTE DE SAINT LAZARE A AUTUN.

PAR MGR JEAN SÉBASTIEN ADOLPHE DEVOUCOUX.

Construction de l'Église dédiée à saint Lazare.

L'architecte chargé de diriger cette importante construction avait sous les yeux des monuments élevés par les Romains au temps de leur plus grande puissance. Il connaissait sans aucun doute le temple auguste que l'on achevait alors à Cluny. Ces divers types influèrent sur sa pensée. Le plan basilical combiné avec la forme d'une croix latine était alors d'un usage presque général ; il l'adopta. Une grande nef, accompagnée de transepts et terminée par une abside, domina deux nefs collatérales moins élevées, mais terminées comme la nef principale. Deux lignes de sept piliers, partant du mur de la façade et aboutissant au transept, divisèrent cette première partie de l'église en sept travées. Deux lignes de trois piliers chacune ajoutèrent, au-delà du transept, deux travées aux précédentes, La grande travée de la maîtresse-nef et du transept fut surmontée, au point central, d'une coupole octogone soutenue par des pendentifs. Les arcs-doubleaux qui relièrent chacun des piliers, soit à un autre pilier isolé, soit à une portion de pilier engagé dans les murs, reçurent la forme du tierspoint.

Les piliers de la grande nef et les arcs qui les relièrent dans le sens de l'axe de cette nef portèrent une muraille divisée en deux rangs de baies superposées.

Le premier rang accusa la pensée d'un triforium. Le rang plus élevé présenta de véritables fenêtres. L'arc triomphal et la voûte de l'abside s'appuyèrent sur le triforium, au-dessous duquel régnèrent, dans cette partie de l'édifice moins élevée que la grande nef, deux rangs de baies destinées au passage de la lumière. La voûte de la maîtresse-nef suivit la forme des arcs-doubleaux qui la divisaient en travées, de telle sorte qu'elle offrit un vaste berceau d'une seule masse retombant tout entière sur les murs latéraux.

Quant aux travées des nefs latérales, chacune d'elles fut couronnée par une voûte d'arrêté dirigeant ses points d'appui vers les piliers eux-mêmes. Les divers caractères de construction que nous venons d'énumérer appartiennent au style de transition qui régna généralement en France pendant la première moitié du douzième siècle. Le caractère spécial de l'architecture bourguignonne qui consiste dans l'emploi fréquent du pilastre cannelé ne pouvait manquer d'apparaître dans l'église Saint-Lazare. Il y devint même tout-à-fait dominant. Car pendant que les autres églises de la contrée mélangèrent l'emploi de la colonne encastrée et du pilastre cannelé dans la décoration des piliers et des murailles, l'architecte de Saint-Lazare évita ce mélange. Les pilastres furent tous striés et dans toute leur longueur. Seulement des colonnettes furent employées, ou pour orner les pieds droits de quelques baies, ou pour interrompre la monotonie des piliers de la grande nef. Ces piliers, octogones à leur base, se découpent ensuite en forme de croix à branches égales : chacune des extrémités de cette croix fut ornée d'un pilastre cannelé avec rudentures, et trois de ces pilastres reçurent sur leur chapiteau ou la retombée de l'arc-doubleau de la basse nef voisine, ou l'archivolte de l'entre-colonnement.

Du côté de la grande nef, le pilastre, après avoir rencontré une frise composée de rosaces et de moulures saillantes qui formait comme une ceinture au-dessus de l'entre-colonnement, traversa le triforium, puis la région des baies servant de fenêtres, et arriva jusqu'à la naissance de la grande voûte où les moulures de son chapiteau se marièrent avec celles d'une corniche qui fait le tour de l'édifice. C'est à partir du triforium jusqu'à cette corniche que l'architecte accompagna chaque pilastre de deux colonnettes pourvues de bases et de chapiteaux. Le triforium se composa de trois arcades séparées par des pilastres striés et couronnées par un petit entablement. L'arcade du milieu fut seule ouverte dans toute l'épaisseur du mur. Les autres ne sont que des cintres aveugles. Le pignon du grand portail fut percé de trois baies. On décora celle du milieu, plus grande que ses compagnes, par des colonnettes et par une archivolte avec rinceau. Un nombre de baies, que nous ne pouvons plus indiquer aujourd'hui, et peut-être même une ouverture circulaire, avaient été pratiquées dans le mur qui s'élevait du sommet de l'arc triomphal au sommet de la grande voûte. Le pignon du portail latéral, pratiqué dans une des extrémités du transept, présente aussi trois baies, dont l'une plus grande est décorée de colonnettes ; mais ces baies ne sont point placées à la même hauteur comme dans le pignon de la façade. L'autre pignon du transept fut percé de cinq baies sur deux

Rangs superposés, l'un de trois, l'autre de deux. Cette partie de l'église fut disposée d'une manière spéciale qu'il convient de remarquer. La base des pilastres se prolonge jusqu'à la hauteur de celle des pilastres du choeur et des deux absides collatérales. Evidemment on se proposa d'y établir un autel élevé sur un plan auquel on arrivait par une suite de marches égale à celle du sanctuaire, de telle sorte que la grande nef et le transept étaient disposés à l'instar de deux églises qui se couperaient à angles droits[1].

Comme les reliques de saint Lazare reposaient à Saint-Nazaire, dans la chapelle de Sainte-Croix, on voulut que les deux autels principaux fussent consacrés l'un à Saint-Lazare, l'autre à la Sainte-Croix. L'iconographie du monument démontrera cette préoccupation du signe distinctif des croisés, uni au culte du patron des frères hospitaliers.

Dans le plan du premier architecte, le grand portail se composa d'un avant-corps percé d'une large baie divisée par un trumeau et servant de porte. L'archivolte couvrit un large tympan. Elle fut divisée en trois cintres reposant sur des colonnes. Au-dessus de cette archivolte, l'architecte disposa une grande baie absidaire décorée d'arcades portées par des pilastres cannelés. Cette baie fut accompagnée de deux ouvertures dont les pieds-droits se trouvèrent décorés de colonnettes. Dans deux arrière-corps disposés des deux côtés de l'avant-corps, on pratiqua des portes peu larges, correspondant aux basses-nefs ; des colonnes décorent les pieds-droits de ces portes et en supportent l'archivolte. Le portail latéral, divisé par un trumeau, offrit un tympan couronné par une archivolte divisée en deux cintres portés aussi par des colonnes. Une arcature avec pilastres cannelés décora la partie supérieure de cette portion de l'édifice. Du reste, tout le côté de la grande nef et du transept situé vis-à-vis de l'église Saint-Nazaire reproduisit exactement à l'extérieur les formes du triforium pratiqué dans l'intérieur de l'édifice.

En traçant le plan de l'église Saint-Lazare, en coordonnant ses lignes, en arrêtant les proportions des diverses parties, l'architecte n'obéissait pas seulement à l'influence des types qu'il voulait imiter, il cédait à une inspiration conçue dans les enseignements les plus intimes de l'art religieux. M. l'abbé Crosnier, dans son Iconographie Chrétienne qui est aujourd'hui l'un des traités élémentaires d'archéologie religieuse les plus accrédités, a cité quelques-unes des formules numériques adoptées par le constructeur de la Cathédrale d'Autun[2]. Mais les formules qui pouvaient plaire à l'imagination des moines artistes voués à la contemplation, ne disaient rien à la foule incapable d'en pénétrer le mystère ; c'est par l'iconographie qu'il fallait s'appliquer à lui parler.

« Les images que l'on voit dans les églises, dit Honorius d'Autun, ont une triple fin ; elles ont pour but d'enseigner la religion au peuple, de rappeler le souvenir des événements passés, et de servir d'ornement aux basiliques[3].» Fidèle à ce principe, l'architecte de Saint-Lazare combina l'ornementation de l'édifice de manière à offrir aux yeux, à travers des motifs variés empruntés à l'ordre végétal, des motifs historiques fournis par la Bible et par les légendes.

D'habiles archéologues ont voulu contester la pensée systématique qui a présidé au choix et à la distribution des motifs historiques à Saint-Lazare et qui en fait un véritable enseignement de la religion ; mais une précieuse découverte due à l'un d'entre eux rendra plus sensible l'idée d'unité qui a dirigé le décorateur de notre église.

Nous avons prouvé que la fondation de ce monument fut comme une solennelle expiation des dommages causés à l'église d'Autun par les ravisseurs de son trésor. La liaison de ce fait avec le système des images dont ce monument est orné nous oblige à entrer dans quelques détails préliminaires.

Rien n'était célèbre dans les traditions poétiques des peuples germains comme les diverses fortunes du trésor des Nibelungen, ces enfants des brouillards, ces nebulones, dont l'histoire se confond avec celle des fils du vent les Bor-Gundar [4] ou Burgundes. Une malédiction était attachée à cet or qui, d'après la prédiction du nain Anduari, « deviendrait une cause de mort pour deux frères, et un sujet d'inimitié entre huit princes [5]. » L'héroïne de ces poèmes est la Walkyrie Brynhilde, comme le principal héros est Sigurd ou Siegfried, nom identique à celui de Sigebert[6], époux de la reine Brunehauld. Ce qui a fait dire au savant auteur des Questions Bourguignonnes :

« Il est impossible de ne pas reconnaître dans les traditions épiques, soit de l'Edda, soit des Minessingers allemands, des souvenirs confus de notre histoire mérovingienne, du vaillant et malheureux Sigebert d'Austrasie, assassiné par la femme de son frère, et de cette fameuse Brunechilde ou Brunehault, venue des pays enflammés du Midi pour causer parmi nous la mort de tant de princes. » Si l'on ajoute à cette observation cette autre, à savoir : que tous les noms qui apparaissent dans l'un des poèmes cités sont précisément les noms généalogiques des princes qui se partagèrent, au temps de Charles-Martel, les biens immenses donnés à l'église d'Autun par Brunehauld et augmentés par saint Léger, on nous pardonnera la digression dans laquelle nous croyons devoir entrer.

En 531, Childebert fait une expédition en Septimanie contre les Wisigoths ariens, persécuteurs de sa soeur Chrotechilde. Il rapporte avec lui d'immenses trésors dont il se sert en partie pour doter beaucoup d'églises[7]. Un an ou deux après, il s'empare d'Augustodunum, met en fuite le roi bourguignon Godemar[8], et devient ainsi maître des Etats et des trésors des enfants des brouillards et du vent. Un peu plus tard les troupes des Burgundes, conduites par leurs nouveaux maîtres d'origine Franque, vont combattre en Italie, et Theudebert, neveu de Childebert, reçoit d'immenses richesses que ses ducs victorieux lui font parvenir. Les ancêtres de saint Léger, d'après D. Pitra, faisaient partie de cette expédition. En 543, Childebert assiège Sarragosse et rapporte à son retour la tunique de saint Vincent, diacre et martyr. Ce roi, en se rendant en Espagne, avait fait voeu de construire une église en faveur d'un pieux solitaire habitant, alors les environs de Bourges, mais qui avait pris l'habit monastique à Perrecy, ancien domaine des patrices romains ou burgundes, dans lequel un monastère avait été établi. A la suite de l'expédition, Childebert accomplit son voeu et fit élever la célèbre basilique de Paris dédiée à saint Vincent, qui fut confiée aux moines de Saint-Symphorien d'Autun. Vers le même temps une église dédiée à saint Vincent s'élève à la porte du monastère autunois, et les deux églises Cathédrales de Chalon et de Mâcon sont mises sous l'invocation du même saint par leurs augustes fondateurs. Childebert est enterré dans la basilique de Saint-Vincent de Paris. Ses trésors passent entre les mains de son frère Clotaire[9].

La reine Ultrogothe qui avait contribué aux grandes fondations religieuses de Childebert est envoyée en exil [10]. Clotaire meurt en 561 ; son trésor devient l'héritage de Chilpéric son fils[11], qui veut s'emparer de la capitale du royaume de Childebert ; mais il est obligé de partager bientôt avec Charibert qui obtint Paris, avec Gontran qui eut Orléans, et avec Sigebert auquel échut la ville de Reims. Ce dernier prince qui eut à combattre les Huns, dont le nom occupe une si grande place dans les poèmes des Niblungen, épousa bientôt la célèbre fille d'Athanagilde, qui lui fut donnée avec de grands trésors[12] .

On connaît sa gloire tristement mêlée à des luttes à main armée avec ses frères. Au moment où, installé dans Paris avec sa femme Brunehilde et ses enfants, il se préparait à poursuivre à outrance Chilpéric, l'Autunois Germain, le grand saint de l'époque, lui dit : « Si tu pars d'ici, situ renonces à tuer ton frère, tu retourneras chez toi vivant et glorieux ; si tu persistes dans de funestes pensées, tu mourras. Le Seigneur dit en effet par Salomon : Tu tomberas dans la fosse que tu as préparée pour ton frère. » Sigebert, aveuglé par ses péchés, négligea cet avis. Au moment où les Francs l'élevaient sur le bouclier, deux valets envoyés par Frédégonde l'assassinèrent à coups de couteaux. Son corps fut déposé dans cette célèbre abbaye de Saint-Médard de Soissons, dont les privilèges ne devaient avoir d'égaux que ceux des royales fondations d'Augustodunum, et qui devait abriter un jour sainte Sigrade, mère de saint Léger. Childebert II son fils lui succède. Il recouvre plus tard le trésor de Sigebert, que les ducs EIlnodius et Arnegisile avaient essayé de ravir à son légitime possesseur[13]. A la mort de son oncle Gontran, enterré dans la basilique de St Marcel de Chalon, Childebert unit la Bourgogne à son royaume d'Austrasie. Il meurt en 596. Son royaume est divisé entre ses deux fils, Theudebert et Theuderic. Le trésor d'Autun se révèle alors par une suite de monnaies sur lesquelles apparaissent la tête de Brunehilde unie à celle de ses petits-fils. Les basiliques d'Autun acquièrent des richesses presque fabuleuses. Elles excitent la cupidité du maire du palais Warnahaire, qui après avoir soumis la malheureuse Brunehilde au plus affreux supplice, vient mourir à la villa d'Auxy, près d'Augustodunum, frappé lui-même par la justice de Dieu, si on en croit les légendes.

Plus tard le riche évêché d'Autun, convoité par différents partis, donne lieu à des luttes sanglantes. Saint Léger, l'un des plus nobles enfants de l'Austrasie, est appelé à pacifier cette église et à l'enrichir encore.

Ebroin trouve dans le duc de Champagne Waimer le digne exécuteur de ses entreprises cupides. Le charitable évêque d'Autun Ansbert répare les maux causés par les intrigues des ducs, et meurt vers la fin du septième siècle en laissant son église dans un grand état de prospérité. Trente ans après, les Arabes, faisant irruption par les Pyrénées, arrivent jusqu'en Bourgogne. La destruction d'Autun et le pillage des immenses trésors qui s'y trouvaient renfermés est un des principaux faits de celte invasion que les chroniques du temps enregistrent avec une sorte de solennité.

Charles-Martel refoule les Arabes vers les Pyrénées, mais solde ses guerriers avec les biens des églises. Le comté d'Autun devient la part de son frère Childebrand, dont le fils se nomme Nibelung, dont les petits-fils se nomment Childebrand, Nibelung et Théodoric.

Dans cette famille qui se distingue par ses grandes richesses et par ses goûts littéraires, on ne peut s'empêcher de remarquer l'usage spécial de tous les noms qui apparaissent avant tous les autres dans les poèmes dits Nibelungen.

La généalogie des nobles Nibelungs, perpétués sur le sol éduen jusqu'au onzième siècle, nous est fournie, pour l'époque carlovingienne, par le Cartulaire[14] (1) de la villa du Patrice (Patriciac aujourd'hui Perrecy).

 

[1] Une intention semblable se trouve encore mieux accusée dans la Cathédrale de Soissons. En entrant dans l'église, soit par la porte du nord ouverte dans le transept, soit par le grand portail, le spectateur se trouve dans une nef terminée par une abside. [2] À l'époque qui vit élever l'église Saint-Lazare, l'école Cathédrale d'Autun était dirigée par l'un des écrivains du douzième siècle qui a poussé le plus loin le symbolisme liturgique. Ceux qui voudront parcourir le premier livre du traité d'Honorius d'Autun, qui a pour titre Gemma animæ. depuis le chapitre cinquantième jusqu'au cinquante-huitième et sa préface sur l'Hexaméron, comprendront l'importance qu'on attachait alors à certains nombres, et comment on pouvait exprimer par ces nombres des noms divins. [3] Ob tres causas fit pictura : primo, quia est laicorum literatura ; secundo, ut Somus tali decore ornetur : tertio, ut priorum vila in memoriam revocetur. — Gemm. anim., lib. I, cap..132. [4] Questions Bourguignonnes, par M. Roger de Belloguel, p.13. [5] Mélanges  d'Archéologie, T.III, p. 98, 99. [6] Id., p.114, note I. [7] Gregor. Tur. Hist. Franc., lib. III, C. X. [8] Chlothacharius vero et Childebertus in Burgundiam dirigunt, Augustodunumque obsidentes, cunctam fugato Godomaro Burgundiam occupaverunt.— Id., C. XI.[9] Cujus regnum et Thesauros Ghlothacharius rex accepit. — Greg. Tur., lib. IV, C. XX. [10] Wltrogotham vero et filias ejus duas in exiliulli millit.Ibid. [11] Chilpericus vero, post patris funera, Thesauros, qui in villa Brinnaco erant congregati, accepit.— Ibid, cap. XXII. [12]  Quam pater ejus non denegans, cuni magnis theauris antedicto régi transniisit. - Ibid, cap. XXVII. [13] Hist. Franc., lib. VIII, cap. XXVI. [14] Le comte Eccard, qui donna le prieuré de Perrecy à l'abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire, était fils de Childebrand, fils de Nibelung, fils de Childebrand. C'est à ces princes que l'on doit la troisième et la quatrième partie de la continuation de la Chronique de Frédegaire. Quant à Eccard, dont nous connaissons les riches trésors par son testament authentique, il légua à Anchesise, archevêque de Sens, les Gestes des Lombards et la Chronique de Grégoire de Tours ; à l'abbesse Bertradane, l'Evangile en langue tudesque ; à Thierry, fils de Nivelung, une épée indienne et des tables sarrasines.

Les actes de ce Cartulaire sont précisément ceux par lesquels les Nibelungs disputèrent cette riche villa aux successeurs du moine Eusice dont nous avons parlé en rappelant les expéditions guerrières et les fondations pieuses de Childebert. Au douzième siècle, les traditions poétiques qui se rattachent au nom des Nibelungs avaient perdu en partie leur caractère primitif appartenant à l'Odinisme. Dans les Nibelungen de la fin du douzième siècle, dit le P. Arthur Martin[1] , l'ancien Sigurd, le Siegfried des Allemands, n'est plus qu'un chevalier chrétien. » On ne sera donc pas surpris de retrouver avec ce savant archéologue la légende germanique de Sigurd mêlée à celle du chevalier romain saint Eustache, dans un monument conçu sous l'empire des idées chevaleresques excitées par les Croisades, et dédié à saint Lazare, modèle et protecteur des frères hospitaliers. On ne sera pas surpris non plus de voir la même légende germanique du VICTORIEUX possesseur des trésors des fils de la splendeur, le héros Sigurd de la race des Sicambres, unie à la légende du VICTORIEUX défenseur des trésors de l'Eglise, le diacre saint Vincent, dans un édifice religieux élevé en réparation des dommages causés par les leudes austrasiens aux fondations mérovingiennes, et particulièrement à celles de Brunehilde, l'épouse de Sigebert. Le chef de l'école Cathédrale d'Autun au douzième siècle, Honorius, ne pouvait ignorer notre histoire locale. Il est certain qu'il connaissait beaucoup l'Allemagne. Après une digression trop longue peut-être, mais en elle-même nécessaire, exposons le plan iconographique de Saint-Lazare.

Nous avons dit que le plan ichnographique donne l'idée de deux églises se coupant à angles droits, terminées, l'une par un autel dédié à saint Lazare, l'autre par un autel dédié à la Sainte-Croix. Ce fait qui est indiqué par quelques détails architechtoniques, a pour raison l'union du culte de la Sainte-Croix à celui de saint Lazare dans la basilique Saint-Nazaire, ainsi que les préoccupations auxquelles donnaient lieu les Croisades.

Les sculptures du portail latéral, représentant la résurrection de saint Lazare et l'importance donnée à la légende de saint Eustache et aux apparitions de croix, dans les figures du grand portail, démontrent l'intention formelle d'unir ces deux cultes, intention dont on trouve une autre preuve dans les méreaux de la même église qui représentent d'un côté une croix ancrée[2], de l'autre saint Lazare ressuscité.

L’union du culte de saint Lazare, auquel était dédiée la grande abside, au culte de ses deux soeurs, dont les autels étaient placés dans les absides latérales, se trouvait indiqué sur le trumeau du grand portail. On y voyait en effet, de face, l'image de saint Lazare en costume d'évêque, et par côté les images de sainte Marie -Madeleine et de sainte Marthe. On sait que saint Lazare et ses soeurs sont, dans l'enseignement traditionnel, le type des trois faces de la vie chrétienne, vie de pénitence, vie d'action, vie de contemplation[3].

L'idée de conversion, de passage de la mort du péché à la vie de la grâce, figurée, d'après les saints Pères, par la résurrection de saint Lazare, était exprimée u portail latéral par le parallélisme établi entre la représentation de ce fait évangélique et celle du fait biblique de la chute d'Adam. Les vases de parfums placés entre les mains des deux soeurs de Lazare indiquaient les oeuvres de miséricorde et les œuvres de piété[4].

La nécessité de réparer les torts faits à l'église par les déprédateurs de ses biens, d'expier les désordres auxquels entraînait la cupidité, se trouvait trop liée à la fondation de la basilique Saint-Lazare pour n'avoir pas été fortement exprimée par le sculpteur énergique au ciseau duquel nous devons la décoration principale. Aussi voit-on, dans la grande composition du tympan, d'affreuses griffes sortant de l'enfer pour saisir un malheureux damné, placé entre le symbole de l'avarice et celui de la luxure[5].

Pénétré de toutes ces idées et voulant les ramener à l'unité, le décorateur de Saint-Lazare combina une suite de sujets iconographiques dont on ne peut méconnaître la liaison et l'enchaînement.

Le portail latéral placé en face de la Cathédrale Saint-Nazaire, là-même ou fut jadis l'entrée de l'établissement de charité fondé par saint Léger, indiqua la dédicace principale du monument et comme l'histoire abrégée de sa fondation. On y remarquait, d'après un procès-verbal du quinzième siècle, de grandes images de pierre placées dans le tympan, qui représentaient la résurrection de saint Lazare et au-dessous desquelles on voyait les figures d'Adam et d'Eve. Ce grand motif n'existe plus. Le linteau sur lequel on reconnaissait l'histoire de la chute de l'homme a disparu également avec le trumeau chargé de figures ; mais nous voyons encore sur les chapiteaux des colonnes placées de chaque côté de ce portail Adam et Eve se couvrant de feuilles après leur péché ; les soeurs de saint Lazare aux pieds du Sauveur qui ressuscite son ami ; le mauvais riche repoussant le pauvre Lazare, et enfin le pauvre Lazare reçu dans le sein d'Abraham qui à son tour repousse le mauvais riche.

Le règne du Christ vainqueur est représenté au grand portail[6]. Le Fils de Dieu environné de la gloire que portent des anges est assis sur un trône. Près de lui se trouve Marie sa mère et deux personnages dont l'attribution est indécise. Il est là pour juger l'univers, comme l'indiquent deux vers [7] gravés sur le bord de l'ornement elliptique en forme de bouclier auquel les iconographes donnent le nom de gloire. A ses pieds les mortels sortent de leurs tombeaux avec des attributs qui révèlent leurs bonnes ou mauvaises œuvres.

Un ange placé au centre du linteau et armé d'un glaive sépare les méchants d'avec les bons. Ceux-ci tendent vers la Jérusalem céleste placée à droite de Jésus-Christ, les autres sont entraînés dans l'enfer placé à sa gauche. Là on voit l'archange saint Michel, pesant les âmes que le démon lui dispute avec audace.

La grande archivolte s'épanouit autour de cette vaste composition et se divise en trois cintres. Celui qui environne immédiatement le tympan était couvert par les figures des patriarches et des prophètes. Il reposait sur deux chapiteaux offrant l'un l'image de la présentation de Jésus au temple, l'autre les vieillards de l'Apocalypse chantant les louanges du Verbe triomphant. Le cintre qui suit est décoré par des branches de mûrier, symbole de la croix et de la translation de la grâce des juifs aux gentils[8]. Les chapiteaux sur lesquels il retombe représentent l'apparition de la croix à saint Eustache et les épreuves de ce généreux chevalier. Les signes du zodiaque auxquels se trouvent intercalées les figures des douze travaux de l'année ornent le troisième cintre qui est reçu par des chapiteaux sur lesquels on remarque d'un côté l'apologue du Loup et de la Cigogne, et de l'autre l'histoire du Lion de saint Jérôme, symboles d'ingratitude et de reconnaissance. Quand on étudie le symbolisme du douzième siècle, il est difficile de ne pas voir dans la disposition iconographique des trois cintres l'indication de la loi de nature, de la loi écrite, et de la loi de grâce[9]. Deux consoles sur lesquelles on voit l'image du destructeur de l'Apocalypse, monté sur un hippogriffe et armé d'une massue, ainsi que celle du faux prophète Balaam, supportent le linteau.

David allant attaquer Goliath avec cinq pierres, puis rapportant la tête coupée du géant, est figuré sur les chapiteaux des colonnes qui ornent la petite porte conduisant au collatéral de sainte Marie-Madeleine.

Ses combats victorieux contre les lions et les ours[10] sont représentés sur les chapiteaux de la petite porte conduisant au collatéral de sainte Marthe. Dans les idées d'Honorius d'Autun, ces images sont une exhortation à embrasser la croix avec confiance, afin de combattre victorieusement l'ennemi du bien. Le chapiteau du trumeau du grand portail offre du côté extérieur l'image de deux personnages entrelacés par des rinceaux et dont les bras supportent le linteau. On voit du côté intérieur Jacob partant pour la Mésopotamie, luttant avec l'ange et consacrant la pierre Bethel. Cette image a évidemment pour but de rappeler les passages du chapitre vingt-huitième de la Genèse relatifs au respect dû à la maison du Seigneur.

Le tombeau de saint Lazare, comme nous le verrons, occupait le fond de la grande abside. L'enseignement symbolique attaché à sa mort et à sa résurrection et qui n'est autre que la réparation du genre humain par la grâce, entrait si bien dans les intentions de l'artiste chargé de décorer l'église dédiée à ce saint, que sur les vingt-huit chapiteaux recevant la retombée des arcs-doubleaux de la maîtresse-voûte, soit dans la nef, soit dans le transept, trois seulement sont historiés. Ils représentent l'histoire de la chute de l'homme et de l'Incarnation. La place qu'occupent les différents motifs est tellement choisie que la pensée de l'artiste ne laisse aucun doute. Le fait de la tentation et de la chute du premier homme, ainsi que celui de l'Annonciation, sont placés précisément là où se trouverait la plaie faite au côté de Jésus-Christ, si l'on se représentait le Sauveur des hommes étendu sur la croix formée par le plan de la basilique. L'image des quatre fleuves du paradis terrestre que l'on voit à la naissance de l'arc triomphal sont un symbole très connu des grâces abondantes répandues sur l'humanité par l'Incarnation divine et par le sacrifice de l'Homme-Dieu [11].

Il convenait de spécifier le collatéral dédié à sainte Madeleine par l'indication des consolations ménagées par le Seigneur aux âmes qui se confient en lui au milieu des séductions de ce monde, et le collatéral de sainte Marthe par l'indication des épreuves de la vie active et de la force qu'elles exigent. Aussi voyons nous apparaître l'action des bons anges dans presque tous les sujets sculptés sur les chapiteaux du collatéral de sainte Madeleine, et celle des mauvais anges sur les chapiteaux du collatéral de sainte Marthe. Ne perdant pas de vue la pensée d'unité que nous avons indiquée, l'artiste a résumé les tentations auxquelles on résiste soit avec les consolations des bons anges, soit avec l'énergie contre le démon. D'un côté les suites de la luxure sont indiquées par le combat acharné de deux coqs, de l'autre côté l'image du veau d'or signale l'apostasie à laquelle conduit la cupidité. La série des images du collatéral de sainte Madeleine commence par la hideuse figure d'un monstre qui se repaît de ses excréments, symbole évident des désordres d'une âme qui, ne vit que pour les choses des sens. —

Vient ensuite la légende de la naissance de la Vierge immaculée, combinée avec celle de la naissance d'Isaac et du sacrifice d'Abraham. Il y a comme un résumé de l'Ancien Testament dans ce rapprochement du fait biblique et de la légende. On voit successivement les trois jeunes hébreux jetés dans la fournaise pour n'avoir pas voulu partager les usages impurs de Babylone, mais assistés par des anges qui empêchent l'action corrosive des flammes ; — les chaînes de saint Pierre brisées par un esprit céleste ; — des guérisons miraculeuses ; — le prophète Habacuc transporté par un ange et venant nourrir le prophète Daniel jeté dans la fosse aux lions ; — Jésus tenté dans le désert, transporté par Satan sur le pinacle du temple, mais assisté par les anges ;-- Marie Madeleine et les saintes femmes, allant au tombeau de Jésus-Christ et apprenant d'un ange l'heureuse nouvelle de sa résurrection ; — l'image de la concorde et la prospérité représentée par deux princes nourris par les fruits d'un même arbre; — la punition de la polygamie dans la légende de Lamech tuant Caïn ; — l'union de la force et de la grâce dans les deux colonnes Jachin et Booz ; — l'union d'un prince et d'un abbé pour offrir une église à Dieu; - la jalousie d'Hérode; -- l'adoration des Mages ; - leur retour dans leur pays sans passer par Jérusalem à cause d'un avertissement céleste ; — la fuite en Egypte ; - deux figures[12] empruntées peut-être aux traditions germaniques pour indiquer la fureur des passions déchaînées contre l'innocence, qu'indiquerait un enfant à genoux, et les mains croisées sur sa poitrine, attendant le coup de la mort ; — enfin Jésus-Christ apparaissant en frère hospitalier pour soulager toutes les misères.

La série des images du collatéral dédié à sainte Marthe et destinée à représenter la lutte que les saints ont à soutenir contre la cupidité et les désordres qu'elle entraîne, commence par trois sujets bien significatifs. Une femme nue cachant son désespoir et sa honte en couvrant son visage de ses mains, est entraînée au moyen d'un instrument à dents par un géant accompagné d'un monstre. — En face se trouve, suivant une savante

dissertation du P. Martin[13], la victoire du héros Sigurd sur le dragon Fafnir. Le sujet était tellement usité pour indiquer la vertu de force et de courage, qu'il était traité de préférence par les artistes anciens sur les boucliers et sur les tentures[14]. On leremarque aussi sur l'un des piliers de la Cathédrale de Frisingue[15]. A Autun le héros Sigurd se relevant de la fosse dans laquelle il s'est blotti, perce avec la merveilleuse épée Grani, fabriquée des débris du glaive de son père Sigmund, le dragon Fafnir, possesseur des trésors du nain Anduari, au moment où le monstre suit le sentier dans lequel Sigurd lui a dressé un piège. — Sur le même pilier, mais sur un autre chapiteau, on remarque deux oiseaux défendant le corps de saint Vincent contre les attaques de deux ours. Cette légende indique, dans les traditions iconographiques, le repos dû aux reliques des saints, comme le mythe germanique de Sigurd indique la noble mission des chevaliers, appelés à défendre la faiblesse opprimée et à combattre les ravisseurs des trésors sacrés. Cette observation nous porte à croire que la femme nue, entraînée par un géant qu'accompagne un monstre, pourrait bien être la Valkyrie du Valhalla, la vierge Criemhild, fille du roi bourguignon Gibich de Worms, enlevée par un infâme géant transformé en dragon, mais délivrée par le brave Siegfried ou Sigurd[16]; à moins cependant qu'il ne s'agisse ici de la Valkyrie Brynhilde, entraînée dans le Château des flammes d'où la fit sortir la valeur du même héros.

L'instrument à dents recourbées ressemble en effet aux instruments de fer qui servent à faire mouvoir les objets jetés dans les fournaises.

A la suite de ces trois sujets qui paraissent avoir eu pour but de rappeler avec quel zèle les chevaliers doivent employer leur bravoure pour défendre les opprimés et protéger les richesses consacrées au culte des saints, on voit un personnage placé sur un arbre, combattant, avec le bâton double des lépreux, un autre personnage placé au pied de l'arbre et armé d'une hache. — La simonie, désordre contre lequel on faisait alors tant de règlements, est indiquée ensuite par la légende de Simon le Magicien, cherchant à voler dans les airs pour nuire à la mission des apôtres, mais précipité honteusement sur la terre, par la vertu des pouvoirs de saint Pierre et des prières de saint Paul.

On remarque plus loin un personnage chargé de sonnettes qu'il fait mouvoir. D'habiles archéologues y voient une figure de la musique. Le rapprochement de ce sujet avec celui qui est placé en face, et qui représente Jésus-Christ lavant les pieds des apôtres et  donnant par là l'un des plus mémorables exemples d'humilité et de charité à tous ceux qui sont chargés d'exercer l'hospitalité, nous avait fait penser que  l'homme aux sonnettes indiquait la fausse charité appelée par saint Paul cymbalum tinniens.-Un lion terrassé par un personnage monté sur lui et qui de ses mains écarte ses mâchoires paraît être le symbole de la vertu de force. — Vis-à-vis on voit saint Etienne lapidé par les Juifs pendant que Saul, non converti, garde ses vêtements. — Samson ébranle les colonnes de la salle dont les ruines doivent écraser les Philistins.

— L'arche de Noé est arrêtée sur le mont Ararat. C'est un symbole bien connu de l'Eglise véritable. — Judas, appuyé sur le démon de l'avarice qui tient une bourse, livre le sang du juste au prince des prêtres qui a pour escabeau le démon de la haine et de la jalousie. Le sang du juste est représenté par une coupe. — En face le Seigneur vient reprocher à Caïn la mort de son frère Abel[17]. — A côté, Judas est pendu par les deux démons qui l'ont conduit à trahir son Maître. — En entrant dans la chapelle de sainte Marthe, on voit un sujet compliqué dans lequel nous croyons devoir reconnaître la lutte d'Enoch et d'Elie contre l'antechrist[18], si on le lie surtout à un chapitre voisin sur lequel on remarque un guerrier poursuivant un sphinx avec une fronde. — Il y a bien de l'apparence que les oiseaux à plusieurs têtes placés près de là, et sur l'un desquels on voit un homme armé, symbolisent aussi cette lutte suprême du bien contre le mal. — Le dernier sujet représente Jésus-Christ tenté par le démon qui lui présente une pierre en l'invitant à la changer en pain, ce qui amène cette réponse du Sauveur: l'homme ne vit pas seulement du pain matériel, mais de toute parole sortie de la bouche de Dieu; en face on voit un prince richement vêtu et montant un cheval caparaçonné dont le pied foule un petit homme nu. Ce sujet, dont l'analogue se retrouve en beaucoup de lieux de l'ancienne Aquitaine surtout, n'a pas une signification unanimement admise par les archéologues. — Plusieurs ont cru l'expliquer convenablement en disant qu'il représente la punition d'Holopherne, déprédateur du temple de Jérusalem. — Il nous a semblé, qu'à Autun, l'opposition de ce sujet à celui de Jésus-Christ, humilié par le démon qui lui présente le problème social le plus important pour les âmes vouées aux bonnes œuvres extérieures, semble indiquer la lutte de la puissance orgueilleuse contre la gloire de l'humble charité.[19]

Nous avons fait observer ailleurs que depuis la sculpture qui représente l'adoration des Mages jusqu'à celle-ci, il y a une suite de motifs dont Honorius d'Autun, dans son Commentaire sur le Cantique des cantiques[20], se sert pour symboliser les six épreuves, sous la loi de grâce.

La première épreuve, selon lui, est la lutte de l'Eglise contre la synagogue. Elle commence à Hérode et s'étend jusqu'à la vocation des gentils. — Nous avons vu les sujets relatifs à Hèrode et à ses persécutions.

— La deuxième épreuve est la lutte entre les chrétiens et les païens. Elle est symbolisée par Simon le Magicien s'opposant aux apôtres et par le martyre de saint Etienne. Ces deux sujets viennent, à Saint-Lazare, à la suite de la persécution d'Hérode. — La troisième épreuve est la lutte entre les catholiques et  les hérétiques dont le chef est Arius. — On se rappelle la sculpture représentant l'arche, symbole bien connu de la véritable Eglise. Brunon d'Asti, contemporain d'Honorius d'Autun[21], dit positivement que le corbeau sorti de l'arche est la figure d'Arius. —

La quatrième épreuve est la lutte des religieux rencontrant des faux frères, dont le type est Judas trahissant son divin Maître. — A la suite de l'arche nous voyons, à Saint-Lazare, la trahison de Judas et le meurtre d'Abel. — La cinquième épreuve est la lutte d'Enoch et d'Elie et des prédicateurs évangéliques contre l'antechrist. — Nous avons expliqué la sculpture qui se rapporte à ce sujet. — La sixième épreuve est le combat du Roi de Gloire contre le roi de la Superbe, c'est-à-dire de Jésus-Christ contre le démon. — Or le dernier sujet sculpté rappelle la parole par laquelle le Verbe divin confond la sagesse diabolique en montrant la supériorité de la vie spirituelle sur la vie matérielle, solution dernière de tous les problèmes posés par la cupidité orgueilleuse.

Le lecteur, en réfléchissant sur la suite et l'ensemble des diverses sculptures de Saint-Lazare et sur le rapport manifeste de plusieurs d'entre elles avec les idées d'Honorius d'Autun, pensera sans doute que les circonstances dans lesquelles cette église a été construite, et que l'enseignement du célèbre écolâtre d'Autun, ont laissé dans son plan et dans les images qui la décorent une empreinte profonde qui mérite d'être étudiée.

 

[1] On a vu par une note placée plus haut que les noms germaniques Sigurd, Siegfried, Sigebert sont synonymes ; ils signifient le victorieux comme le nom latin Vincentius. On sait toute l'importance que les anciens attachaient à la synonymie et à la valeur poétique des noms propres. « Quand nous autres fils de la victoire nous serons rassemblés, dit Sigurd dans l'Edda, on saura lequel naquit plus valeureux. » (Mélanges d'Archéol., vol. Ill, p. 102). « Vincentii victoriam maria celabunt, disent les officiers de Dacien en jetant le corps de saint Vincent à la mer. « Christi miles post mortem quoque ostenditur invictus, quem nec supplicia vincere nec maria quiverant » ajoute la légende de saint Vincent. (Bolland., XXII jan. p. 397.) [2] Les armes de l'église Saint-Lazare sont une croix de sable sur un champ de gueules. Il est bien probable que l'on avait voulu indiquer ce signe héraldique au tombeau renfermant les reliques de saint Lazare ; car l'entrée du caveau était fermée par une pierre carrée de porphyre rouge, fixée par deux bandes de fer croisées en fer de moulin. — Il ne faut pas oublier non plus que la croix était l'un des attributs spéciaux de sainte Marthe, soeur de saint Lazare, qui avait remporté une victoire signalée contre le monstre nommé Tarasque. — Monum sur l’apost. De sainte Madeleine. -T I, col 208 et suiv.  [3]Consideremus, fratres, quemadmodum tria haec distribuerit ordinatio caritatis, Marthae administrationem, Mariæ contemplationem, Lazaro poenitentiam. Habet haec simul quaecumque perfecla est anima : magis tamen yidentnr ad singulos singula pertinere. — S. Bern. Serm. 2, In. Assumpt. [4] Intret ergo domum Salvator, et frequenter visitet eam, quam poenitens Lazarus mundat, ornât Marlha, et Maria replet internae dedita contemplationi. — Ibid. [5] On doit faire observer que trois ou quatre conciles, tenus à Autun dans les dernières années du onzième siècle, avaient eu pour objet de réprimer l'envahissement des biens de l'Eglise et les mariages incestueux. [6] La grande scène du jugement dernier est un sujet trop souvent répété sur le portail des églises pour qu'il faille chercher une raison spéciale de son existence sous la grande archivolte de l'église Saint-Lazare. Toutefois on peut noter que les saints Pères aimaient à rapprocher cette grande scène de celle de la résurrection de son ami. — Quid enim sibi vult, quod Dominus ad monumentum accessit, magna voce clamavit : Lazare, exi foras : nisi ut futurae resurrectionis specimen praestaret, exempluin daret? — Ambros. De fide resurrecf. Voir aussi S. Augustin. Tract. 49, In. Evang. [7] Omnia dispono solus meritusque corono, Quos scelus exercet, me judice, poena coercet. « Seul, je dispose toutes choses et je couronne la vertu ; je suis constitué le juge des hommes criminels, et ma sentence est la règle de leur punition. »  [8] Dicetis huic arbor moro :  eradicare et transplantare in mare : et obediet vobis. — Luc XVII 6. — Huic arbori moro, hoc est ipsi Evangelio crucis Dominicoe, per poma sanguinea, tanquam vulnera in ligno pendentia, victum populis praebiturae. Dicant ergo illi ut eradicetur de perfidia Judoeorum et in mare gentium transferatur alque plantetur. - August., Quest. Evang., lib. II, quest. 39. [9] Honorius d'Autun revient à tout propos, dans ses Explications liturgiques, sur ces trois temps, dont le premier commence à Adam et s'étend jusqu'à Moïse ; tandis que le second s'écoule de Moïse à Jésus-Christ ; comme le troisième s'accomplit de la prédication évangélique à la gloire céleste. [10] Reg. I 17. — Honorius d'Autun comparant le saint sacrifice de la messe à un combat du Christ contre les démons, dit : Cum ecclesiam intramus, quasi ad stationem pervenimus. Cum campanae sonantur, quasi per classica milites ad praelium incitantur; quasi vero acies ad pugnam ordinantur, dum utriusque in choro locanlur. Cantor qui cantum inchoat, ut tubicina qui signum ad pugnam dal. Cum ergo a subdiacono et aliissacrificium inslituitur, quasi a David, a Saul, et populo armis induitur. Porro cum pontifex ad allare venit, quasi David adversus Philisteum procedit. Per calicem mulctrale accipitur, per corporale funda, per oblalam petra intelligitur. David contra Philisteum baculum portavit, et Christus contra diabolum crucem bajulavit. Per fundam Christi caro, per lapidem ejus anima. — (Gemm. Illlim., lib. i, cap. 73, 74, 79, 81.) [11] On conçoit qu'on ait réparti avec sobriété les chapiteaux historiés dans la partie la plus élevée de l'église, la distance du spectateur à l'objet figuré en rendant la vue plus difficile. Mais alors le choix des sujets n'en est que plus instructif ; puisque l'existence de ses sujets n'est motivée que par le besoin d'écrire en images la pensée qui a dirigé le plan de l'édifice. [12] L'une de ces figures représente un homme honteusement nu, ayant une tête de chacal, portant une hache de la main droite et saisissant de la main gauche les cheveux d'un enfant qu'il veut frapper. L'autre figure est celle d'une femme éhontée, dont les cheveux sont hérissés comme ceux d'une furie ; elle est armée d'un glaive et d'une pierre. L'homme-chacal indique la gloutonnerie, ainsi que la luxure et la cruauté qui en sont les résultats ordinaires. — Voir D. Pilra. Spicilegium Solesm. T.III, p. 64. Il est indubitable que l'artiste a voulu représenter les caractères indiqués dans ce passage. [13] Mélang. d'archéol., vol. III, p. 100. [14] ld., p. 113. [15] Id., p. 95. La ville de Frisingue appartient à la Bavière, et est située près des bords de l'Isar. On sait que la Bavière tire son nom d'une colonie de Boii, frères d'origine des Boii du sol éduen. Or c'est dans cette partie du pays éduen qu'avaient leurs principaux domaines les comtes dont la généalogie présente fréquemment le nom Nibelung. Cette église reconnaît pour ses principaux bienfaiteurs l'empereur Frédéric Barberousse et sa femme Béatrix de Bourgogne, très proche parente de la principale bienfaitrice de l'église Saint-Lazare, Ermentrude de Bar. Un prêtre nommé Sigefrid écrivit vers l'onzième siècle, pour l'évêque de Frisingue Valdo, un livre d'Evangiles écrit en langue theotisque, comme celui que le comte Eccard, bienfaiteur de Perrecy, donna, dans le siècle précédent, àl'abbesse Bertradane. A l'époque où le sculpteur Gislebert travaillait aux sculptures de la Cathédrale, le célèbre Othon, depuis évêque de Frisingue, habitait Citeaux. [16] Id.,p.114. [17] Nous ne pouvons nous empêcher ici de faire remarquer un parallélisme bien sensible. Dans le collatéral de Sainte-Madeleine deux princes vivent en paix des fruits d'un même arbre. Dans le collatéral de Sainte-Marthe, au lieu correspondant, on voit l'arche, symbole d'unité. Dans le premier collatéral, on remarque le meurtre de Caïn par Lamech; dans le second, le meurtre d'Abel par Caïn : deux symboles de discorde auxquels vient mettre le sceau la trahison de Judas.  [18] Saint Brunon d'Asti, moine de Cluny, applique à l'antechrist plusieurs passages de Job relatifs à Léviathan. (Biblioth. max. PP. T. 20, col. 1676.) Sur le chapiteau d'Autun on voit un monstre dont la queue se recourbe pour porter un guerrier armé d'un glaive; la gueule du même monstre est ouverte et se fait remarquer par ses dents aiguës contre lesquelles est dirigée la flèche que lance un sagittaire. Or, d'après Brunon d'Asti, le glaive et la queue de Léviathan figurent l'antechrist. Ses dents représentent les hérétiques. Le sagittaire indique la prédication d'Enoch et d'Elie, ainsi que le guerrier armé d'une fronde. Aussi, sur un chapiteau voisin de celui-ci, on voit un guerrier poursuivant un sphinx avec une fronde. [19] On doit se rappeler que sur le chapiteau correspondant Dans le collatéral de Sainte-Madeleine, Jésus-Christ est représenté en frère hospitalier, portant le bâton double et l'aumônière  [20] In capit. VIII. [21]Lib. 1, Sentent, cap. II.

DU CULTE DE SAINT LAZARE À AUTUN. MGR ADOLPHE DEVOUCOUX.
DU CULTE DE SAINT LAZARE À AUTUN. MGR ADOLPHE DEVOUCOUX.
DU CULTE DE SAINT LAZARE À AUTUN. MGR ADOLPHE DEVOUCOUX.

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