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L'Avènement du Grand Monarque

L'Avènement du Grand Monarque

Révéler la Mission divine et royale de la France à travers les textes anciens.

Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

EXTRAITS DE LA MONOGRAPHIE

DE LA CATHÉDRALE DE CHARTRES. PAUL DURAND,

EXPLICATION DES PLANCHES.

PLANCHE 3.

(Planche II de la table in-folio.)

PLAN A LA HAUTEUR DES GALERIES.

Après les détails dans lesquels nous venons d'entrer au sujet de la planche précédente, nous aurons peu de chose à dire sur ce second plan.

Ce qui frappe au premier coup d'œil, c'est la forme si visible de la croix, résultant de la rencontre de la nef et du chœur avec les transepts. L'intention symbolique étant connue et certaine, nous n'avons pas à en parler.

Les contours de cette croix sont accompagnés dans toute leur étendue par un triforium ou petite galerie garnie de colonnettes, supportant des arcs en ogive et formant une décoration élégante tout autour de l'intérieur du monument. Au moyen de cette galerie, fort étroite du reste, on peut suivre avec sécurité le contour de la nef, des transepts et du chœur, parties qui sont toutes de la même époque.

Ce triforium s'arrête à la grande façade Ouest, à l'extrémité de la nef, du côté de l'Ouest. Là se trouve, à la même hauteur, la grande rose occidentale, devant laquelle la galerie fait défaut, et l'on ne peut passer d'un clocher à l'autre.

Nous trouvons sur cette planche l'indication des nervures des voûtes hautes, qui n'ont point été indiquées dans la planche précédente. Nous reconnaissons que la nef est formée de neuf travées, puis d'un carré central, ensuite du chœur à quatre travées et d'un rond-point; enfin des transepts, ayant chacun trois travées.

En dehors de ces parties, nous voyons le dessus des toits situés au-dessous de ce plan. Les bas-côtés de la nef et la première portion du chœur sont simples et à une seule pente.

Les chapelles et la seconde portion des bas-côtés du chœur sont recouverts de toits, dont plusieurs sont de forme pyramidale.

Enfin, l'on domine la toiture des deux porches latéraux, celle de la sacristie et celle de la chapelle de Saint-Piat.

Les contreforts et les arcs-boutants, tranchés par les sections faites à une hauteur déterminée, ne paraissent point ici avec le volume considérable qu'ils nous ont montré plus bas.

Cette même planche nous permet de saisir la disposition et l'emplacement des huit tours et des clochers qui accompagnent le vaisseau de la cathédrale. On en- voit ici la section qui, à chacune des tours, interrompt l'indication des pentes des toits, des bas-côtés et des chapelles. En voici l’énumération : Les deux grands clochers à la façade occidentale; leurs dimensions sont bien plus considérables que celles des six autres tours, comme le plan le fait bien comprendre ; Deux tours à l'extrémité du transept Sud ; Deux tours à l'extrémité du transept Nord ; Et enfin deux tours placées sur les deux flancs du chœur.

Ces tours nombreuses, si elles eussent toutes été terminées et surmontées de flèches pyramidales, eussent produit un effet merveilleux. Elles n'avaient pas pour unique but la décoration ou l'embellissement du monument. Dans l'intention du constructeur, elles avaient une véritable fonction d'utilité : c'était de fournir, par des masses résistantes, des points d'appui robustes qui venaient renforcer les contreforts et les arcs-boutants. La hauteur considérable où s'élèvent les voûtes de la cathédrale et leur immense largeur réclamaient des moyens énergiques et d'une grande puissance pour résister à leur poussée considérable.

En ceci, comme en tant d'autres points, il faut reconnaître combien, à cette époque reculée, la science de l'art de bâtir était perfectionnée en France, et combien la disposition savante de ces différents membres d'un monument avait pour résultat d'obtenir une solidité durable et un aspect satisfaisant pour la vue. Ces deux conditions ne sont jamais séparées dans les œuvres du moyen âge comme dans celles de l'antiquité ; en est-il de même dans les œuvres modernes.


PLANCHE 4 : GRAND PORTAIL.

La porte d'un édifice est, de toutes ses parties extérieures, la plus importante. C'est dans sa construction, - dans sa disposition et dans sa décoration que l'architecte met en œuvre toutes les ressources de la science et de l'art. C'est là que se trouvent toujours les inscriptions capitales; c'est là que la sculpture et la peinture déploient toutes leurs richesses et captivent notre attention pour nous plaire et pour nous instruire. Le nom même de façade donné à l'ensemble d'un portail exprime bien l'idée que l'on attache à cet ensemble de constructions ; car, de même que la face d'un personnage exprime et représente à elle seule ce personnage tout entier parce que c'est sur le visage que se peignent les passions et le caractère de chaque individu, de même sur la façade d'un monument nous trouvons de suite des indications et des avertissements, sorte de préparation nécessaire à quiconque va pénétrer dans son intérieur.

La grandeur et la beauté d'une porte ont donc été, de tout temps et en tout pays, l'indice de l'usage et de l'importance du monument auquel elle donne accès. Le moyen âge en ceci, principalement en France, nous offre des exemples d'une incomparable beauté. Cette époque, vraiment extraordinaire, a produit à son origine des ouvrages qui l'emportent sur tout ce que nous connaissons des œuvres, justement vantées, de l'antiquité profane, grecque ou romaine. Il nous semble permis d'affirmer que, dans le monde occidental, rien ne saurait entrer en comparaison avec les portails des cathédrales de Paris, de Reims ou d'Amiens.

Lorsque, par un faible effort de notre esprit, l'on se représente ces belles constructions, telles que les avaient conçues leurs auteurs et avant qu'elles n'eussent subi les outrages du temps et les injures, encore plus funestes, de la main des hommes, notre imagination ne peut rien se figurer de plus splendide et de plus magnifique que ces belles pages d'architecture avec leurs innombrables statues et leurs décorations, répandues avec abondance et profusion sur d'immenses surfaces.

La cathédrale de Chartres n'est pas de celles qui frappent la vue par la magnificence et la splendeur de leur grand portail; ce sont les deux porches latéraux qui exciteront notre admiration. Ici, la façade occidentale forme comme un hors-d'œuvre à l'ensemble si harmonieux et si homogène que le 13ième siècle a produit. L'incendie qui avait dévoré la précédente cathédrale (celle du 11ième et 12ième siècle) n'avait point endommagé la façade primitive; elle était encore en place, accompagnée des deux clochers : l'un était entièrement achevé depuis une vingtaine d'années seulement et devait être fort admiré; le second était privé d'une flèche terminale. Quelque goût que l'on eût pour la nouveauté, on ne pouvait pas raisonnablement penser à refaire à neuf, au moins immédiatement, des constructions aussi énormes, et le maître des œuvres songea plutôt aux moyens de souder ces portions de l'ancienne église à celle dont il avait conçu le plan et qu'on devait désirer voir s'élever au plus tôt.

Quelles que soient les raisons qui nous aient conservé ces portions de l'église du 12ième siècle, nous devons nous en féliciter, car nous trouvons là des détails très précieux et pleins d'intérêt pour l'histoire de l'art et du symbolisme à ces époques reculées. Le public et surtout les antiquaires trouvent ici des compensations et sont amplement dédommagés; ils ne songent pas, en présence de tels objets d'étude, à s'affliger de la disparate qui existe entre le frontispice de la cathédrale et le reste du monument.

Examinons sommairement, en les énumérant, les différentes parties que reproduit cette gravure d'ensemble. D'autres planches nous donneront des détails; nous pourrons les examiner alors avec plus de facilité, La façade entière peut se diviser en trois parties : une médiane, et deux latérales formées par les clochers.

Les trois grandes portes que nous voyons au milieu, et les trois hautes fenêtres qui les surmontent, faisaient partie de la façade de l'église du 12ième siècle. Il faut savoir tout d'abord que cette façade, beaucoup moins élevée que celle qui existe aujourd'hui, n'était pas alors au nu des faces antérieures des clochers. Elle était reportée en arrière de toute l'épaisseur de ces clochers, c'est-à-dire d'une dizaine de mètres.

Entre ces deux clochers se trouvait à rez-de-chaussée un porche profond, s'ouvrant au dehors par trois arcades à jour, semblable aux porches de Vézelay, de Saint-Benoît-sur-Loire, de Paray-le-Monial et d'autres églises du 11ième  et du 12ième siècle. C'est au fond de ce vestibule, et à l'abri des intempéries atmosphériques, que s'ouvraient les trois belles portes, entourées de statues, de bas-reliefs et d'ornements sans nombre, aujourd'hui pâles et décolorés, mais apparaissant autrefois resplendissants d'or et enluminés des couleurs les plus vives et les plus harmonieuses. Des traces nombreuses en sont encore visibles.

Lorsque l'on peut examiner le monument sur place, on reconnaît avec évidence comment cette portion de façade a été transportée de sa première place à celle qu'elle occupe aujourd'hui. Les assises de pierre ne se suivent pas avec exactitude et n'ont aucune liaison avec les clochers; on retrouve à l'intérieur de l'église, sur les clochers, les mêmes moulures et les mêmes ressauts qu'à l'extérieur.

Au-dessus des trois portes règne une corniche supportée par des modillons sculptés suivant le style du XIIe siècle; ce sont des têtes humaines ou des animaux fantastiques.

Sur cette corniche reposent les bases de deux faisceaux de colonnettes engagées, qui encadrent les trois fenêtres placées au-dessus des portes.

De plus, de chaque côté de la fenêtre du milieu, il y a aussi des pilastres et des colonnettes qui supportent des groupes de sculptures à leur partie supérieure. D'un côté, on voit un lion dévorant une tête humaine qu'il tient entre ses griffes; de l'autre côté, il ne reste plus qu'une énorme tête de taureau. Ce sont des imitations, lourdes et grossières de ces représentations si fréquentes en Italie à la porte des églises, mais rares en France. La tradition et l'usage vont s'affaiblissant; ils existent cependant encore ici, et rappellent à notre esprit l'avertissement de l'apôtre saint Pierre : Sobrii estote et vigilate quia adversarius vester Diabolus lanquam leo rugiens circuit, quœrens quem devoret, avertissement que les Offices de l'Eglise nous rappellent souvent et sous des formules variées.

Les trois grandes fenêtres nous montrent aujourd'hui de grandes surfaces, sans aucune division ni aucun compartiment. Ordinairement, à cette époque, l'armature en fer qui supporte les panneaux est placée en dehors et forme une sorte de décoration, ôtant à une grande superficie la nudité qu'on peut blâmer ici. Nous attribuons cette imperfection à quelque restauration inintelligente faite autrefois à ces fenêtres : le démon de la restauration a passé par là.

C'est à cette hauteur que se termine la partie de la façade appartenant au 12ième siècle. Avant de nous élever plus haut, remarquons la suite des claveaux qui, de chaque côté, se voient près des clochers. Ce n'est pas, comme on pourrait le penser, le commencement d'inclinaison du pignon primitif; il devait être un peu plus haut. C'est plutôt, pensons-nous, un arc de décharge destiné à reporter en dehors, contre la masse des clochers, le poids des constructions supérieures et à protéger les arcs formant le haut des fenêtres.

Au-dessus du bandeau ou corniche qui est au-dessus devait être le pignon de la façade primitive, qui laissait ainsi dégagée de toute construction la portion des clochers placée à cette hauteur. Qu'on se figure combien le - clocher vieux, ainsi isolé, devait paraître élancé et élégant.

A la place de ce pignon primitif on a placé une grande rose, destinée à éclairer la nef de la nouvelle cathédrale, dont la hauteur surpasse de beaucoup celle de l'église du XIIe siècle, soit que celle-ci eût une voûte en pierre, soit, ce qui est plus probable, qu'elle fût surmontée, comme l'église de Saint-Remy à Reims et d'autres églises contemporaines, d'une voûte en bois.

Nous aurons à nous occuper plus loin de cette rose, œuvre du commencement du 13ième siècle, en examinant la planche IX sur laquelle sont réunis les détails de son architecture et de sa sculpture. Nous ferons ici quelques remarques seulement. Ces immenses fenêtres circulaires qui se voient aux extrémités des nefs de nos grandes églises en sont un des plus beaux ornements. Celle-ci peut être mise au-dessus de tout ce .que nous montrent nos monuments du moyen âge. Nulle part on n'en voit une aussi robuste, aussi ferme, et décorée avec-autant de gout; nulle part on n'en voit une offrant, comme celle-ci, les conditions de solidité et de durée aussi savamment et aussi artistement combinées.

Ce ne sont pas de ces meneaux grêles et délicats qui nous surprennent par leur élégance et leur légèreté; c'est une réunion de petites ouvertures , richement brodées sur les bords, dont l'ensemble forme à l'extérieur une immense décoration, circonscrite dans un grand cercle de moulures et de feuillage sculpté, tandis qu'à l'intérieur les vitraux qui garnissent ces ouvertures semblent, par un effet d'optique, ne former qu'une seule fenêtre.

Il faut noter que le centre de cette rose n'est pas exactement au-dessus de la porte principale. Il est reporté, d'une manière fort appréciable à la vue, sur le côté gauche; on ne saurait expliquer la cause de cette irrégularité.

Au-dessus de la rose règne une corniche formée par des fleurons qui datait du 14ième siècle. Depuis peu d'années, on les a refaits complètement en se conformant au motif existant. Cette corniche supporte en encorbellement une balustrade derrière laquelle est un passage qui, à cette hauteur, met en communication les deux clochers. Au-dessus de ce passage se trouve la galerie des Rois. Cette rangée de statues est un accessoire important et, pour ainsi dire, obligé des portails des grandes cathédrales. Elle se compose ici de seize statues, placées chacune sous une arcature ogivale et trilobée reposant sur des colonnes. Il faut convenir qu'ici l'effet est loin d'égaler celui de la galerie des Rois de l'église Notre-Dame à Paris. Nos statues paraissent placées à une trop grande hauteur; elles cachent une partie du pignon supérieur et coupent d'une manière disgracieuse la base du grand triangle ou pignon qui termine ordinairement les façades des églises du moyen âge. Ces statues royales ont suscité bien des discussions et des controverses. Quels sont les rois qu'elles représentent? Les archéologues ne sont pas d'accord pour répondre à cette question. Pour les uns, ce sont des rois de France; pour les autres, ce sont des rois de l'ancien Testament, ancêtres de Jésus-Christ. On a souvent cité le passage d'un manuscrit du 13ième siècle dans lequel un paysan, prenant la parole en regardant les rois de la cathédrale de Paris : ce Voilà, dit-il, Pépin, voilà Charlemagne"; mais on peut supposer qu'il faut prendre ces paroles dans un sens ironique et qu'on a voulu rappeler une erreur populaire.

Le roi terrassant un lion serait alors David, et le roi tenant une croix serait Salomon prophétisant le supplice du Sauveur, et non Pépin le Bref ou Philippe Auguste.

Il nous semble que nous trouvons à Chartres même, dans la cathédrale, une représentation iconographique qui doit nous faire regarder ces statues comme des rois de Juda. La grande rose septentrionale nous montre peints sur verre douze de ces rois; leurs noms écrits auprès d'eux ne laissent à cet égard aucune incertitude, aucun doute possible. Ces rois, solennellement rangés en cercle, entourent dans les espaces célestes Jésus-Christ enfant, reposant sur les genoux de sa sainte mère, la Vierge Marie.

Ne devons-nous pas voir dans cette galerie seize rois de Juda, formant un cortège d'honneur auprès de Jésus-Christ et de la Sainte Vierge, qui sont placés au-dessus d'eux, sous un édicule, renfermant aussi deux anges?

Il faut noter que, parmi ces statues, la septième (en commençant par la gauche) est moderne. Un accident avait fait disparaître celle qui se trouvait là. Or, entre les mains de ce nouveau roi on a mis un rouleau sur lequel on lit : CAPITULARIA, donnant à entendre que la statue représentait Charlemagne, la restauration voulant consacrer l'opinion qui voit ici les rois de France. Cette restitution pourra, dans l'avenir, être une cause d'erreur pour les antiquaires, ce qui est certainement regrettable.

Puisque je suis en train de censurer les restaurations, j'ajouterai quelque chose encore à ce propos. La statue de la Sainte Vierge portant l'Enfant Jésus, et les deux anges qui les accompagnent, et dont nous venons de parler, sont aussi une œuvre moderne. Ces statues étaient dans un tel état de destruction qu'il fallut, dans ces dernières années, les refaire à neuf. Il faut convenir que ce travail a été fait avec grand soin et par un artiste de talent. Je me permettrai seulement de demander pourquoi l'on a mis des flambeaux entre les mains des anges au lieu des encensoirs que tenaient les statues anciennes ? Il y avait ici une particularité qu'il faut consigner dans notre travail. Ces encensoirs étaient en cuivre, et leurs cordons formés par de fines tiges de fer. On trouvait là un exemple de l'association du métal et de la pierre dans la sculpture, association que les artistes contemporains pourraient considérer et imiter utilement. -Aux meilleures époques de l'antiquité, et aussi assez fréquemment au moyen âge, ce procédé était employé. Certains détails, certains accessoires des statues ou des bas-reliefs présentent une grande fragilité et se cassent facilement s'ils sont exécutés en pierre ou en marbre; l'emploi du métal permet d'exécuter ces parties avec légèreté et solidité. Pourquoi l'art moderne n'admet-il point cette ressource ingénieuse ? L'exemple que nous donnent les âges précédents ne pourrait-il pas être imité?

La pointe du pignon de cette façade supporte une grande statue de Christ. Il est debout, enveloppé d'une simple draperie, qui laisse apercevoir la plaie de son côté. Les mains ouvertes et étendues montrent la trace des clous dont elles furent transpercées. Lorsque l'on considère cette belle et simple figure du Sauveur, la mémoire vous rappelle une strophe de la Prose que l'on chantait il y a peu d'années dans nos églises le jour de l'Ascension, avant le regrettable changement de liturgie, cause de l'anéantissement de nombreuses traditions antiques dans les églises de France. Le sculpteur du XIVe siècle qui avait exécuté cette statue avait probablement présente à l'esprit cette strophe, que nous transcrivons ici :

Patri monstrat assidue

Quœ dura tulit vulnera,

Et sic pacis perpetuae

Nobis exorat fœdera.

Après avoir examiné la partie médiane de la planche IV, nous allons porter nos regards sur les clochers qui l'accompagnent. A droite, ou du côté méridional, est le clocher vieux. C'est une des plus belles productions de l'architecture du 12ième siècle, et parmi les nombreux clochers se terminant par une flèche en pierre, c'est incontestablement celui de France qui occupe le premier rang.

Depuis sa base, qui repose sur un soubassement garni de moulures d'une exécution fort remarquable, jusqu'au sommet de la pyramide, on peut suivre une gradation de décorations qui accompagnent avec goût et avec intelligence la construction et la disposition de l'intérieur.

L'étage inférieur, ou rez-de-chaussée, contient une vaste salle, dans laquelle prend naissance un des deux escaliers descendant dans l'église souterraine. On entre dans ce vestibule par une porte située du côté du Midi et par deux autres situées côté du Nord. A l'extérieur, sur la face occidentale, sont deux petites fenêtres et deux arcades aveugles s'élevant assez haut et indiquant au dehors la hauteur de cette salle.

L'escalier dans sa partie supérieure est en hors-d'œuvre du côté Est.

Au-dessus de la corniche, ornée de modillons, est le sol d'un premier étage où se trouve encore une grande salle, dont la hauteur s'élève jusqu'à la seconde corniche accompagnée, comme la première, d'une rangée de modillons ou de corbeaux. Sur sa face extérieure nous remarquons deux fenêtres encadrées dans des arcades supportées par des colonnettes avec leurs chapiteaux; au-dessus, sont des arcades appliquées contre un mur plein, et dont la destination est d'orner avec simplicité une grande surface dont la nudité n'aurait rien de satisfaisant pour la vue.

Depuis le sol, que supporte la voûte de cette salle, jusqu'au sommet de la flèche, l'intérieur de ce clocher est entièrement vide. Avant les restaurations qui ont été faites après l'incendie de 18 36, l'œil étonné plongeait dans les profondeurs-de ce cône immense sans rencontrer aucun arrêt, aucun obstacle, aucun point saillant. Les parties inférieures étaient éclairées par les fenêtres basses et par les grandes lucarnes situées au-dessus; mais, toute la partie haute dans l'intérieur de la grande pyramide étant dans l'obscurité, on restait frappé d'étonnement par l'aspect fantastique de cette immense construction. Depuis l'incendie de 1836, un plancher en fer et en poterie, établi au bas de la pyramide, s'oppose à ce coup d'œil extraordinaire.

Si nous examinons l'extérieur de ces parties élevées, nous ne pouvons qu'admirer l'ingénieuse disposition des fenêtres et de leurs accessoires.

Des lucarnes, surmontées de pyramidions et de gâbles percés à jour, s'élèvent plus haut et accompagnent avec grâce la base de la grande pyramide.

Les faces de cette pyramide sont décorées d'écaillés et de gros cordons, fort saillants, interrompus de distance en distance par des têtes de monstres dévorants; ils se terminent à leur partie supérieure par des fleurons en forme de lis. Les angles sont aussi garnis de ces cordons, sur lesquels la lumière est comme accrochée, ce qui produit un effet des plus heureux pour la vue.

La sculpture des chapiteaux, des animaux fantastiques et des ornements les plus originaux, tout à fait remarquable, mérite d'attirer l'attention.

Nous sommes ici en présence d'une des merveilles de l'architecture française au 12ième siècle, et nous devons tous admirer sans réserve ces beautés extérieures; pour l'homme de l'art et pour le théoricien pouvant se rendre compte des difficultés de construction et d'exécution qui se sont rencontrées pendant, qu'on élevait dans les airs cette flèche gigantesque, l'étonnement et l'admiration ne peuvent se lasser dans leur contemplation.

La solidité de ce clocher n'est pas moins surprenante que sa beauté.

Voici près de huit siècles qu'il affronte les injures destructives des intempéries, si violentes dans ces régions élevées de l'atmosphère, et pendant ce laps de temps il a subi les épreuves de deux incendies effroyables sans être ébranlé.

Lorsqu'on regarde attentivement sa partie supérieure, on aperçoit au sommet des indices d'une restauration qui ne semble pas fort ancienne. La pierre n'est pas de la même couleur et les écailles ne sont pas d'un travail aussi soigné que dans la partie inférieure de la pyramide. Nous avons pu nous convaincre de ce fait, et nous pouvons en donner la date. Après l'incendie de 1836, on fit faire à l'intérieur de cette flèche des échafaudages afin d'examiner si la construction n'avait pas subi quelque avarie. J'eus la curiosité de monter sur ces échafaudages, et arrivé presque au sommet, à la hauteur où se trouve, du côté de l'Est, une petite fenêtre et où commence l'échelle de fer qui va de ce point au pied de la croix, j'ai pu copier l'inscription suivante, gravée sur une des pierres qui font partie de la construction : -

M. DE. MONTIGNI. ABBÉ - D'IGNI - ET DOYEN-DE-CETTE ÉGLISE M'A - POSÉE LE 5 JUILLET .1753.

Je n'ai pu avoir la mesure exacte de la partie du clocher refaite à cette époque; on peut l'évaluer à environ 12 mètres.

Nous n'avons pas mentionné au rez-de-chaussée de ce clocher une statue d'ange, tenant un cadran solaire, parce qu'elle appartient autant à la face Sud qu'à celle du couchant. La statue est du XIIe siècle, mais le cadran a été refait au 16ième. Il ne faut pas le passer sous silence.

Du côté gauche de la façade, ou au Nord, s'élève le clocher neuf.

La salle du rez-de-chaussée, comme celle du clocher que nous venons de décrire, sert aussi de vestibule et contient un des deux grands escaliers par où l'on descend dans les cryptes, ainsi que nous l'avons dit ailleurs. Les deux étages inférieurs sont contemporains du clocher vieux et les dispositions en sont pareilles. La décoration des fenêtres et des arcades qui les entourent est semblable aussi, quoique moins riche et moins élégante.

A la hauteur de la galerie des Rois; la tour reste carrée, mais la date de la construction n'est plus la même; à partir de ce- niveau jusqu'à l'arc de la grande fenêtre que nous voyons ici, c'est une œuvre du 14ième siècle. Puis, le sommet de cette fenêtre et le haut de ce même étage ont été exécutés au 14ième siècle et font partie de la flèche qui termine ce clocher. Précédemment, un clocher en bois, recouvert de plomb, occupait ce sommet du clocher Nord. Il fut dévoré par un incendie en i5o6, comme cela se lit encore sur une table de pierre placée à l'intérieur, sur laquelle est gravée une inscription de huit vers.

C'est sur le sol qui recouvre la voûte de cet étage ou de cette salle que prend naissance la flèche du clocher neuf[1]. A cet endroit et derrière la seconde balustrade elle a pour bases ou pour points d'appui huit piliers, qui déterminent sa forme octogonale et que renforcent quatre autres piliers, un à chaque angle de la tour. Chacun de ces quatre piliers angulaires reçoit deux arcs-boutants, qui vont en remontant s'appliquer contre la grande flèche et affermissent sa base. La flèche, depuis cet endroit jusqu'au sommet, est construite avec une extrême élégance, et toutes ses surfaces, fort compliquées, sont couvertes de sculptures à jour d'une extrême délicatesse. Au milieu de ces petites pyramides, de ces clochetons et de ces pinacles, où les motifs d'architecture les plus variés sont répandus à profusion, on remarquera que l'élément hagiographique n'est pas absent et qu'il vient là, comme dans toutes les productions du moyen âge, apporter la vie et la pensée.

Chacun des quatre piliers angulaires dont nous venons de parler abrite, sous des dais très finement sculptés, trois statues de saints : ce sont les Apôtres, accompagnés des signes caractéristiques qui les font reconnaître. Toutefois, il y a ici une infraction à la nomenclature habituelle; car, parmi les personnages figurés, on reconnaît saint Jean-Baptiste à son agneau et à la légende ecce agnus Dei qu'il tient en main. 'Saint Jean étant l'un des grands patrons de la cathédrale, on l'a mis à cet endroit à la place de l'un des douze Apôtres; il remplace saint Jude. Aux pieds de chaque saint, il y a les écussons portant les armoiries, fort mutilées aujourd'hui, d'un donateur.

Ce n'est pas tout. Si vous élevez votre regard un peu plus haut, vous pourrez distinguer, sur cette planche IV, la statue de Jésus-Christ, complétant cette assemblée sacrée. Cette statue est placée sur le gable à jour qui surmonte l'arcade du milieu. Le Sauveur est représenté bénissant de la main droite, et de la gauche tenant le globe du monde. Sur ce globe est implantée une croix en fer, garnie de pointes sur lesquelles on peut assujettir des cierges. Il est peu probable que le vent, qui règne toujours avec violence à cette hauteur, ait jamais permis d'y faire une illumination durable. Les pieds du Christ écrasent un démon, dont la figure énergique et violente est sculptée à cette place. Sur le soubassement de cette statue, à sa partie postérieure, on lit, écrite en beaux et grands caractères gothiques, cette inscription :

1513 Jehan de Beance macon qui a faict ce clocher m'a faict faire –

Que n'avons-nous pu trouver aussi en quelque coin la signature du maître des œuvres, de l'architecte de la grande cathédrale du 13ième siècle?

Malgré ce qui a été avancé au sujet de cette prétendue humilité si fort admirée chez les artistes du moyen âge, je suis convaincu, pour ma part, qu'il y a ici erreur et exagération. En aucun temps, en aucun pays, un homme de génie et de talent ne s'est soustrait aux justes éloges que ses œuvres méritaient. Que ces hommes aient donné des preuves de désintéressement, on ne peut en douter; car, pour eux, les richesses de ce monde n'étaient point ce qu'ils enviaient le plus : ils en faisaient bien souvent le sacrifice avec générosité; ce dont ils étaient avares, c'était de la gloire et des louanges, prœter laudem nullius avari. Ces louanges et cette honorable réputation, on en était aussi désireux au moyen âge que dans l'antiquité, et plus que de nos jours, où l'on met le profit en première ligne. Nous accordons volontiers que parmi ces artistes la vertu d'humilité et d'abnégation fut pratiquée par eux : mais comment leurs contemporains ne les ont-ils loués et célébrés? Dès les temps les plus anciens nous voyons Moïse inscrire dans les livres saints et nous transmettre avec de magnifiques éloges les noms des artistes Beséléel et Ooliab, qui travaillèrent à la construction du tabernacle et de ses accessoires. L'Italie du moyen âge nous a conservé avec un soin jaloux beaucoup de noms de ses artistes et nous les cite avec orgueil. Comment expliquer que nous n'avions de notre moyen âge, et surtout de la belle époque des 12ième et 13ième siècles, le nom de presque aucun de ces hommes de génie qui ont produit alors tant de chefs-d'œuvre dans tous les genres. Par quelle inexplicable fatalité la France a-t-elle laissé tomber dans le gouffre ténébreux de l'oubli le souvenir de ses artistes et de ses poètes, à la plus belle période de sa gloire! Voilà un sujet d'études et de méditations bien digne d'occuper les philosophes, et je ne puis douter que ces questions ne soient éclaircies quand on daignera s'en occuper.

Achevons cependant notre description, en nous élevant dans les plus hautes parties du clocher neuf.

L'étage qui se trouve à la même hauteur que la statue du Christ est un chef-d'œuvre d'élégance et de légèreté qui séduit les regards ; le mérite de cette construction a d'autres avantages que de plaire aux yeux. La science et l'art qui ont inventé et exécuté cette œuvre satisfont notre esprit et augmentent notre admiration. Cette planche, et d'autres que nous verrons plus loin, permettent de se rendre compte des combinaisons et des moyens employés par Jean de Beauce dans cette création de son génie. Toutefois, il nous semble indispensable, si l'on veut en connaître tout le mérite, de venir faire cette étude sur place, en présence du monument lui-même.

L'étage où nous sommes contient une salle octogonale, dont la voûte en pierre a pu arrêter l'incendie de 1836 et l'empêcher d'atteindre le beffroi auquel est suspendu le timbre de l'horloge. Il y a dans cette salle une grande cheminée, dont le tuyau, disposé avec intelligence, traverse les sculptures et les ornements supérieurs, sans se dissimuler et sans nuire aux décorations environnantes. Une cheminée est indispensable en cet endroit, car c'est là que se tiennent les guetteurs; ils sont exposés pendant les longues nuits d'hiver à la rigueur du froid et du vent, qui ne seraient pas supportables sans le secours d'un peu de feu. En 1674, la négligence de ces hommes occasionna un incendie dont on a voulu conserver le souvenir dans l'inscription suivante, fixée au mur :

OB VINDICATAM SINGULARI DEI MUNERE

ET A FLAMMIS ILLEASAM HANC PYRAMIDEM

ANNO 1674 NOVEMB. 15 PER INCURIAM VIGILU

HIC EXCITATO AC STATIM EXTINCTO INCENDIO

TANTI BENEFICII MEMORES SOLEMNI POMPA

GRATIIS DEO PRIUS PERSOLUTIS DECANU

ET CAPITULUM CARNOTENSE HOC POSTERI

TATI MONUMENTUM POSUERE

On a aussi gravé, au-dessus d'une des deux portes de cette salle, cette pensée que contient le psaume CXXVI (verset 1), et dont le sens est bien applicable à ceux qui occupent ce poste d'observation :

NISI DOMINUS CUSTODIERIT

CIVITATEM FRUSTRA

VIGILAT QUI CUSTODIT EAM

Au-dessus de cette salle est le dernier étage, formé par une lanterne ou galerie à jour, dans laquelle est une charpente supportant le timbre de l'horloge. C'est une belle cloche, pesant environ 5,ooo kilogrammes, et dont la circonférence dépasse six mètres.

Le nom du fondeur : Petrus Savyet, me fecit. On voit entre les vers, des ornements, tels que des monogrammes de Jésus et de Marie, les armes de France, des dauphins, et la tunique de Notre-Dame, telle qu'elle fut adoptée au XVe siècle pour les armes du Chapitre.

Cette inscription ne nous donne pas seulement la date de la cloche; elle fait allusion à un fait historique, l'entrevue du Camp du drap d'or entre François Ier et Henri VIII; elle nous apprend le nom du fondeur et se pare d'ornements royaux et ecclésiastiques.

C'est au-dessus de cette lanterne à jour que commence la flèche aiguë qui s'élance dans les airs avec élégance et légèreté. Ses faces sont recouvertes d'imbrications à nervures comme des feuilles, et les angles sont renforcés par des cordons, d'où sortent de distance en distance des expansions végétales, en forme d& crochets recourbés, qui ôtent à cette pyramide l'uniformité de la ligne droite.

La pointe extrême de ce clocher ayant été ébranlée et fort endommagée par un violent ouragan le 12 octobre 1690, on fut obligé de la refaire à neuf, ainsi que nous l'apprend Sablon, l'un des historiens de la cathédrale. En 1691, cette pointe du clocher fut rétablie, en pierre de Vernon, sous la conduite de Claude Auger, artiste lyonnais, qui l'éleva de 41 pieds plus haut qu'elle n'était, et, pour affermir davantage son ouvrage, il reprit et reposa les assises à plus de 20 pieds au-dessous de la fracture. Le même artiste fit exécuter un support en cuivre pour la croix qui est au sommet du clocher. Autour de ce support, des serpents s'entrelacent et forment une garniture à jour. Sur le renflement de ce support il y a, d'un côté, une Vierge assise sur des nuages, portant l'Enfant Jésus sur ses genoux : le relief est assez peu saillant; du côté opposé on lit l'inscription suivante :

OLIM LIGNEA TECTA PLUMBO DE COELO TACTA DEFLAGRAVIT ANNO M DVI VIGILANTIA VASTINI DES FVGERAIS SVCCENTORIS

ARTE JOANNIS DE BELSIA M D XVII AD SEXPEDAS LXII OPERE LAPIDEO EDVCTA STETIT AD ANNVM M D C LXXXX QVO VENTORVM

VI CVRVATA AC PCENE DISJECTA SED INSEQVENTI ANNO M DC LXXXXI PARI MENSE DIE PROPE PARI QVATVOR PEDIBVS ALTIOR OPERE

MVNITIORI REFECTA JVSSV CAPITVLI D. HENRICO GOAVLT DECANO CVRA ROBERTI DE SALORNAY CANONICI ARTE CLAVDI AVGÉ LVGDVNENSIS

CONFERENTE IN SVMPTVS MILLE LIBRAS PHILIP. GOVPIL CLERICO FABRICAE SACRVM NVBIBVS CVLMEN INFERT QVOD FAX1T DEVS ESSE DIVTVRNVM.

IGNACE GABOIS FONDEVR

Cette inscription est formée de cinq lignes superposées. Les caractères sont en relief, excepté la signature du fondeur, qui est gravée en creux. Après avoir ici examine étage par étage les dispositions et la construction de ces deux clochers, et après avoir passé plusieurs années à leur pied, je demande la permission de résumer en peu de mots l'impression qu'ils produisent sur notre esprit.

Premièrement : ces deux clochers, d'époques fort différentes, sont chacun dans leur genre une démonstration manifeste de la supériorité de Fart français au moyen âge sur celui des autres pays. Strasbourg, Vienne, Anvers, ont des flèches beaucoup plus élevées que celle de Chartres, on ne peut le nier; en Angleterre et en Suisse, on voit des clochers tout à jour et d'une légèreté de sculpture extraordinaire. Cela n'est pas contestable; mais sous le rapport du bon gout et du bon sens nous ne connaissons rien qui 1'emporte sur les œuvres françaises, dont la cathédrale de Chartres nous donne des exemples si précieux.

Secondement: le clocher du 12ième siècle, œuvre simple, robuste et inébranlable, rappelle à notre pensée la puissance épiscopale et ecclésiastique aux époques où cette puissance était si grande et si respectée, aux époques où les sciences, les lettres et les arts étaient cultivés avec ardeur et désintéressement dans les écoles et dans les monastères. Le monde traversait en ce moment ce qu'on pourrait appeler la phase de l'autorité et de la théocratie. Les hommes de ces temps héroïques, étaient soulevés et emportés par un enthousiasme qui leur a fait produire des merveilles en tout genre. C'est le siècle des grands poèmes, des grands monuments et des Croisades !

Le clocher du 15ième siècle, construction élégante et légère, mais fragile, nous transporte à ce moment brillant où toutes les connaissances humaines, s'émancipant et secouant le joug de toute autorité, ont produit des œuvres élégantes et légères aussi, comme les monuments contemporains, dont le charme et la grâce captivent et enchantent ceux qui les voient; mais elles ne présentent plus les mêmes conditions de stabilité et de durée. Le monde s'est transformé; il se vante de renaître. Les traditions antiques sont abandonnées; elles tombent dans le dédain et l'oubli. En pratique, en réalité elles ont cessé d'exister, quoiqu'en théorie elles conservent une apparence de vie ; mais ce n'est qu'une vie factice, et seulement un sujet d'occupation et de discussion pour les savants et les érudits.

Pour nous, hommes du 19ième siècle, faut-il se réjouir de cette évolution dans les habitudes humaines, ou faut-il en gémir ? C'est une question à laquelle je ne me permettrai pas de répondre ! Je laisse à nos maîtres la tâche de prononcer un jugement. Mais tous, nous sommes obligés de méditer sur ces questions intéressantes.

Il nous reste à examiner sur cette planche, avant de la quitter, les deux parties que l'on aperçoit de chaque côté des clochers : ce sont les extrémités des transepts qui se projettent en dehors du corps de la cathédrale.

A chacun de ces deux côtes, nous voyons une des tours non terminées qui flanquent les portails latéraux. Le parti de décoration adopté par l'architecte n'est pas identique, comme l'examen le fait reconnaître.

Plus au dehors sont les profils des deux porches latéraux, pour lesquels aussi la variété de composition existe pareillement. Le porche du Midi est orné de statues et de clochetons sur sa partie supérieure : cela n'a jamais existé du côté du Nord ; il est vrai que ce dernier n'est pas terminé.

Au sujet de ces deux porches, nous ferons deux remarques : 1° Par une exception fort rare (je n'en connais pas d'autre exemple dans l'architecture du moyen âge) on trouve en ces deux constructions, si remarquables à tous égards, l'emploi de la plate-bande remplaçant 1'arc en plein cintre ou l'arc en ogive; 2° Le contrefort qui s'élève jusqu'au haut de l'édifice est en porte-à-faux et s'interrompt au niveau du toit des deux porches. Par ce système d'allégement, la lourde masse de ces contreforts se trouvant supprimée en approchant du sol, les sculptures avoisinant les portes prennent une expansion et une importance que rien ne vient arrêter.

Du côté du Sud, on aperçoit au pied du clocher vieux la statue d’une auge, surmontée d'un dais et soutenant un cadran solaire: nous en avons fait mention plus haut.

Du côté du Nord, est un petit édicule refait au 16ième siècle, contenant, comme nous l'avons dit, le mouvement de l'horloge. Tout à fait à gauche on aperçoit le bâtiment de la sacristie, dont on voit une des deux fenêtres.

N'oublions pas de mentionner, tant à droite qu'à gauche, deux de ces petites portes signalées dans notre description de la crypte, lesquelles sont percées au bas dans le massif des contreforts. Enfin, par une dernière observation, nous signalerons la crête qui couronne le haut du toit dans cette planche et dans d'autres de ce même ouvrage; c'est une chose projetée et non exécutée.


 

[1] C'est-à-dire sans séjour. —  Les cloches de la cathédrale sont aujourd'hui à cet étage.

 

EXTRAITS DE LA MONOGRAPHIE  DE LA CATHÉDRALE DE CHARTRES.  PAUL DURAND
EXTRAITS DE LA MONOGRAPHIE  DE LA CATHÉDRALE DE CHARTRES.  PAUL DURAND
EXTRAITS DE LA MONOGRAPHIE  DE LA CATHÉDRALE DE CHARTRES.  PAUL DURAND

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Publié le par Rhonan de Bar
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CRÉDENCE HÔTEL DES FRÈRES LALLEMANT.

BOURGES ET SES MYSTÈRES.

Étude arithmosophique. À paraître prochainement dans la Revue LIBER MIRABILIS sur :

http://www.liber-mirabilis.com/PBSCCatalog.asp?CatID=214615.

 

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Publié le par Rhonan de Bar
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L'ICONOGRAPHIE DU COEURDE JESUS

DANS LES ARMEES CONTRE-REVOLUTIONNAIRES DE LA VENDEE.

 

Sous ce titre j'ai déjà donné dans Regnabit, au fascicule de janvier dernier, les images d'insignes en étoffe, marqués du Sacré-Coeur et portés par les combattants, pendant les guerres épiques de la Vendée-Militaire [1] contre la Révolution.

Plusieurs insignes, de même origine, m'ont été communiqués depuis lors avec des garanties parfaites d'authenticité, et le fait que chaque combattant faisait composer son insigne du Sacré-Coeur comme il le voulait, selon son goût, me permet de les reproduire ici sans avoir à craindre la monotonie, car si la pensée maîtresse qu'ils proclament tous est unique, leur variété de dessin en fait une série charmante en sa beauté naïve : toutes les femmes de nos vieux héros : châtelaines titrées et fermières, bourgeoises et servantes, n'ont-elles pas alors « travaillé à faire des sacrés-coeurs », à « broder des insignes de la rébellion » ? Ce sont là les propres termes des jugements qui ont condamné, pour ce fait, nombre d'entre elles à mourir.

Et puis, pour ceux qui savent exactement ce que fut, en ses nobles motifs et dans ses péripéties tragiques, la sublime surgie de la petite contrée fidèle contre la grande nation en délire de révolte, ces pauvres « scapulaires » fanés rappellent tant d'héroïque et désintéressée bravoure, tant d'esprit de sacrifice, tant de traditionnelle et chrétienne fidélité à tous les devoirs, qu'on les peut regarder tous, comme d'émotionnants souvenirs, souvent même comme les saintes reliques de vrais martyrs.

INSIGNES DU COMTE DE LUSIGNAN.

En cette croisade volontaire, où plus cordialement qu'en nulle autre, le gentilhomme et le paysan servirent fraternellement le plus haut idéal dans le même dévouement et dans les mêmes souffrances, le plus illustre nom du Poitou pouvait-il demeurer loin de la lutte héroïque ?

Le vieux sang poitevin qui avait, six siècles plus tôt, donné des rois aux trônes de Jérusalem, de Chypre et d'Arménie coulait alors chez nous dans les veines d'un tout jeune enfant, Tite-Marie-Louis, comte de Couhé-Lusignan. Il n'avait pas encore quinze ans sonnés au jour de mars 1794 qui le vît quitter le château maternel de Villemort, non loin de Poitiers, pour courir rejoindre « l'Armée Catholique et Royale » au centre de la Vendée. Et telle y fut sa jeune vaillance et la sûreté de son bon sens militaire que le 10 mai 1795, il était nommé capitaine de cavalerie à l'État-Major Vendéen.

II portait alors sur le plastron de son habit un petit disque de satin blanc avec un Sacré-Coeur surmonté d'une croix brune dont chacun des bouts se fleurit d'un lys rouge. Par une singularité qui surprendre cœur de l'image du comte de Lusignan est mi-partie vert, mi-partie  rouge... Espérance et Sacrifice ? Peut-être. Dans le haut du disque, l'acclamation vendéenne : DIEU ET LE ROI.

Cet insigne vénérable, souvenir d'un héroïque enfant, est aujourd'hui précieusement conservé par son petit-fils, mon très sympathique collègue des Antiquaires de l'Ouest, le comte Hugues de Lusignan.

La vie militaire de Tite de Lusignan ne fut ensuite qu'unesérie d'aventures, fort honorables pour lui, du reste : Fait prisonnier avec d'autres officiers vendéens, le 17 novembre 1795, au Bois-Giraud, en Anjou, il est condamné à mort et cependant relâché, le 8 décembre, en raison de son jeune âge. Aussitôt il passe en Sologne où M. de Phélypeaux, dont il devient l'aide de camp, essayait d'organiser un mouvement contre-révolutionnaire.

Fait de nouveau prisonnier il est incarcéré durement à Orléans, puis à Châteauroux, et trouve encore le moyen de se faire relâcher.

Sitôt libre, le 31 août 1796, il rejoint l'armée vendéenne en Anjou, où d'Autichamp le nomme Major de division, sous ses ordres.

La Révolution s'achève par le Directoire et l'Empire, et sitôt que Louis XVIII revient, le comte de Lusignan le rejoint et s'engage dans sa garde. Lors du retour de Napoléon, il conduit le roi jusqu'à la frontière et court à franc-étrier rejoindre à Saint-Aubin-de-Baubigné, chez La Rochejaquelein, les chefs Vendéens qui organisaient alors la seconde prise d'armes de la Vendée et qui l'accueillirent en lui présentant le brevet d'adjudant général.

Et quand, en 1832, la duchesse de Berry essaie, en faveur de son fils exilé, le  jeune Henri V de soulever la Vendée contre l'usurpateur du trône, Tite de Lusignan est encore là ! et les siens conservent, de ce vain effort, un lot d'insignes du Sacré-Coeur, préparés d'avance en Vendée et que la princesse distribuait elle-même à ses partisans. Ces insignes sont  tous faits d'après un même modèle : sur un rectangle de flanelle blanche, un cœur enflammé en drap rouge porte une croix de même couleur ; au-dessus, le cri de la double fidélité vendéenne : DIEU ET LE ROI.

INSIGNE DU MARQUIS DE RAZILLY

Jean, marquis de Razilly, était issu d'une antique' et noble lignée des frontières de Touraine et de Loudunois, qui commence à Renaud de Razillé, témoin au cartulaire de l'abbaye de Fontevrault, en 1110. Il naquit à Philadelphie, pendant que son père servait à Saint-Domingue, comme officier, aux hussards de Rohan.

Au premier retour de Louis XVIII en France, Jean de Razilly monta, comme aspirant de première classe sur le brick « Le Railleur » ; mais au retour de Napoléon, le marin quitta son navire et vint à Château-Gonthier s'engager dans les rangs des Chouans manceaux qui, de concert avec les Vendéens se soulevaient alors en faveur des Bourbons. Il y fut nommé lieutenant, rallia le pays insurgé, et prit part à tous les mouvements qui s'y déroulèrent jusqu'au retour définitif du roi. Ce fut en cette campagne qu'il porta le scapulaire que me communique la haute et bonne amitié de son petit-fils, M. le comte Odart de Rilly.

C'est un rectangle de flanelle jaune suspendu à un galon d'attache ; en son milieu le Coeur de Jésus en étoffe rouge, porte une blessure noire ; une couronne vert pâle l'entoure, au-dessus de laquelle s'érige une grande croix en chaînette d'argent qui part du Coeur.

Au bas de l'insigne, deux fleurons sont faits de même façon que la croix.

Avec son étoffe fanée, ses dentelures effilochées, l'un de ses coins arraché, le « scapulaire» de Jean de Razilly a l'allure magnifique d'un vieux drapeau qui a fait la guerre.

N'aurait-il point orné, dix-neuf ans plus tôt, la poitrine de cet autre marquis de Razilly, Michel-Robert, oncle de Jean et officier de marine comme lui, qui après s'être engagé au régiment des Émigrés de Condé, passa en Angleterre pour venir aider les Vendéens et fut assez heureux pour échapper au massacre, après le combat de Quiberon. En l'examinant, tout porte à le croire.

INSIGNE DE JEAN L. HOMMEDÉ.

Très simple et très joli ce petit scapulaire qui porte sur son revers, en écriture du temps, cette inscription : Jean L. Hommedé capitaine de paroisse. Sur un fond d'étoffe noire il porte un Cœur de drap rouge surmonté d'une grande croix de même couleur ; le tout est entouré d'une double palme verte.

Ce Sacré-Coeur fut recueilli en Vendée par l'illustre artiste graveur Octave de Rochebrune. Il appartient aujourd'hui à sa fille, Mme la comtesse du Fontenioux et c'est à son fils, le comte Raoul de Rochebrune, l'érudit archéologue et collectionneur, que je dois l'avantage de le reproduire ici.

Les capitaines des paroisses, chefs locaux des paysans vendéens, furent souvent des héros magnifiques dont les gestes égalèrent en sublime noblesse ceux des types les plus achevés de l'ancienne grande chevalerie ; tels Joseph Bonin, de Saint-Amand-sur-Sèvre, qui s'était fait une légendaire et terrible épée d'estoc avec la queue d'une poêle, et qui fut, avec son ami Texier, de Courlay, l'un des plus braves compagnons de la Rochejacquelein et l'un des artisans delà victoire de Boismé ; tel Jacques Vendangeon, dit « Jacques le Sabreur», qui eût la magnanimité d'arrêter les gens de sa paroisse lorsqu'ils voulurent tuer à leur tour ceux qui venaient mettre à mort son père, ses parents, ses amis, parce que ces massacreurs venaient de se constituer prisonniers ; tel le capitaine des Cerqueux-de-Maulévrier, Devaux, qui prit part à cinquante-six batailles, et le père François Suire qui mourut en martyr ; tels maints autres, et surtout Pierre Bibard, le capitaine de la Tessoualle qui fut l'un des plus admirables paysans de la Vendée : Prisonnier depuis neuf jours à Fontenay-le-Comte et brutalisé sans répit pendant ce temps par un geôlier bestial, Bibard, sitôt la ville conquise par les Vendéens, prend sous sa protection son bourreau et lui sauve la vie.

En apprenant, par d'autres prisonniers, ce trait de grandeur d'âme, La Rochejacquelein se jette au cou du paysan, l'embrasse en lui criant devant toute l'armée : « Mon vieux Bibard, je ne voudrais pas, pour un verre de mon sang, que tu te fusses montré moins généreux ». Quelle accolade rituelle valut jamais pour un baron des temps épiques, celle du glorieux marquis vendéen au paysan Bibard ! Je répète que ces laboureurs en armes portaient en eux des âmes de vrais chevaliers ! Après le sacrifice de leur bien et celui de leur vie, très souvent ils surent faire le sacrifice, plus difficile, de leurs sentiments les plus naturels, les plus légitimes. C'est pourquoi fleurissaient parfois sur les lèvres de ces simples des mots que Corneille aurait adorés !

Voilà ce que furent les coeurs des Vendéens couverts par le Coeur de Jésus !

INSIGNE DE PROVENANCE CHOLETAISE.

J'ai reçu d'une vénérable religieuse communication du pauvre et vieux « scapulaire» que voici, et qui provient des environs de Cholet :

Sur un rectangle de bure élimée, à la trame grossière, aux bords festonnés en ondulations, un Coeur de drap rouge a été cousu.

Ce Coeur et la croix qui le surmonte sont faits du même morceau d'étoffe ; du Coeur tombent quatre gouttes faites chacune d'un «point» de laine, deux de laine rouge, deux de laine blanche.

. . . «Voyant qu'il était déjà mort, les soldats ne lui rompirent point les jambes.

Mais l'un d'eux lui ouvrit le côté avec une lance et il en sortit du sang et de l'eau .»

(En l'Évangile de Saint-Jean, chapitre XIX, versets 33 et 34.)

Le sang et l'eau, les gouttes de laine rouge et les gouttes de laine blanche !...

L'Évangile était aux temps anciens le seul livre vraiment familial de nos paysans de l'Ouest, et dans les longues veillées de l'Avent et du Carême, pendant que les hommes tressaient des paniers ou des ruches et que les femmes filaient le chanvre et le lin, une voix de jeune fille lisait les saints récits. Aujourd'hui encore, en nombre de paroisses des cantons de Châtillon-sur-Sèvre, de Moncoutant et de Cerizay, (Deux-Sèvres) — le cœur de l'ancienne Vendée-Militaire — c'est un honneur dont les mères sont fières quand un enfant du grand-catéchisme peut réciter de mémoire, la Passion selon saint Matthieu.

Et voilà comment il se fait qu'une pauvre Vendéenne en cousant sur un bout de grosse étoffe l'image du Coeur de Jésus, put avoir la pensée heureuse d'évoquer non seulement le sang, mais encore l'eau dont parle l'Évangile.

Je ne connais aucun autre exemple de ce fait, ni en peinture, ni en broderie ni en aucun art : les simples ont parfois, dans le domaine de la piété, des intuitions et des idées magnifiques qui échappent aux savants et dont les habiles demeurent étonnés.

INSIGNE ANONYME DE LA

COLLECTION ROCHEBRUNE.

M. le comte Raoul de Rochebrune a bien voulu m'offrir un autre insigne des guerres vendéennes provenant également de la collection du grand artiste, son père.

C'est un « scapulaire » ovale en flanelle blanche, à pourtour dentelé ; le coeur en étoffe rouge est rembourré de façon qu'il ait un relief convexe, il est ceinturé d'une couronne d'épines ; de petites flammes rouges sortent du coeur au pied de la croix qui est de même couleur. Une fine broderie ovale en soie verte entoure le coeur.

Primitivement, l'ovale de flanelle blanche dentelée, seule, était attaché à l'habit par un galon qui demeure à son revers.

Plus tard on plaça au-dessus de ce galon une grande croix de flanelle blanche meublée d'une croix rouge plus petite, faite en molleton, alors que le coeur est en serge rouge, plus vieille.

Donc deux parties distinctes dans cet insigne ; je crois que, porté pendant la première grande guerre, il fut utilisé encore au second soulèvement, et augmenté alors de la grande croix plus récente que la partie ovale, mais ancienne quand même.

SACRÉ-COEUR

DE CATHERINE JOUSSEMET DE LA LONGEAIS

Dans le numéro précité de Regnabit [2],  j'ai déjà donné le dessin qui orne une image de papier authentiquement attribuée à Catherine Joussemet de la Longeais, laquelle fut condamnée à mort, à Nantes, pour avoir été trouvée munie de plus de deux cents dessins du Sacré-Coeur, faits par elle et qu'elle distribuait aux combattants de l'Armée Vendéenne.

Aujourd'hui Mme Pervinquière, de la Roche-sur-Yon, (petite-nièce de Catherine Joussemet me transmet une autre image, également dessinée et peinte par la pieuse victime, et qui est conservée avec vénération par Mme de La Borde, en son château de Boisniard, près Chambretaud (Vendée).

Au milieu de l'image, le Coeur de Jésus blessé, peint en rouge pâle, est surmonté d'une gerbe de flammes qu'une croix, rouge aussi, domine. Le coeur occupe le centre d'une large couronne d'épines.

Ce dessin, entièrement fait et coloré à la main, est placé au milieu d'un rectangle que forment quatre traits orange.

Autour de leur bord extérieur se déroule, en écriture cursive, l'inscription suivante : O Sacré-Coeur de Jésus, Coeur de mon doux Sauveur, donnez au mien pour vous une pareille ardeur.

Derrière l'image une autre inscription nous dit que Catherine Joussemet, de la Roche-sur-Yon, a été fusillée à Nantes, en janvier 1794, pour avoir suivi l'Armée Vendéenne jusqu'à Savenay, et avoir distribué des emblèmes religieux ! Ainsi l'image du château de Boisniard confirme la note de B. Fillon, déjà publiée dans Regnabit et relative à l'autre image, celle de la collection Parenteau. L'une et l'autre affirment que Catherine Joussemet de la Longeais, ancienne religieuse de la Congrégation des Filles de Notre-Dame, a été condamnée à mort et fusillée pour avoir fait et répandu parmi les Vendéens des images du Coeur de Jésus.

Sa condamnation est donc des mieux caractérisées parmi celles que motivèrent le port et la propagation des images et insignes du Sacré-Coeur pendant les guerres contre-révolutionnaires de l'Ouest.

L. CHARBONNEAU-LASSAY.

Loudun (Vienne)

 

[1] Rappelons qu'on désigne en histoire sous le nom de Vendée-Militaire toutes les parties du Poitou, de l'Anjou et du Nantais qui se coalisèrent contre la Révolution pour la défense armée des droits légitimes de l'Église et du Roi de France. [2] Avril 1922, page 459.

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L'ICONOGRAPHIE EMBLEMATIQUE DE JESUS-CHRIST.

LA MAIN

Nous avons vu précédemment[1] comment l'emblématique médiévale de l'Occident, après celle des Grecs de Byzance, adopta, pour représenter le Seigneur Jésus-Christ sous l'aspect du corps humain, le thème du Tétramorphe des visions d'Ezechiel, avec, parfois, des détails tirés des tableaux merveilleux de l’Apocalypse de saint Jean.

Cet art qui reflète la mystique des temps anciens, prit aussi, pour symboliser le Rédempteur, plusieurs des parties de ce même corps humain, figurées séparément des autres.

En premier lieu, ce fut la main qui fut ainsi représentée.

Cette élection n'était point une étrange innovation, car la main ouverte a été, quasi sur tous les points de la terre, l'un des plus anciens emblèmes religieux.

LA MAIN EMBLÉMATIQUE DANS LES ANCIENS PAGANISMES.

Assez inconsidérément, me dit-on, d'aucuns ont demandé pourquoi, quand il s'agit seulement ici d'étudier les emblèmes qui ont figuré la personne de Jésus dans les arts chrétiens, je m'attarde d'abord à rechercher les sens dont les anciens paganismes ont doté, au cours des âges antérieurs, les diverses représentations de ces mêmes emblèmes ?

C'est que j'estime, et d'autres avec moi, que les emblèmes religieux ont été des facteurs choisis de Dieu pour maintenir et idéographier, au milieu des peuples égarés, des vérités nécessaires et des pensées substantielles ; que les emblèmes ont eu leur place et leur rôle, chez ces nations, dans la préparation providentielle du monde entier à la venue du Messie ; et qu'il est hautement instructif de voir comment ils ont été chargés, par l'âme antique en quête de vérité, de tout ce qu'elle concevait de bon, de juste, de grand et de confiant à l'égard d'une Divinité qu'elle ne devinait qu'à travers des ombres épaisses ; de voir enfin comment, au moment de l'établissement du Christianisme, ces emblèmes, venaient des cultes les plus divers, et chargés souvent d'un sens unique ou de significations analogues, étaient arrivés, pour ainsi dire, à leur maturité, remplis, ainsi que de bons fruits le sont de sucs nutritifs, de tout ce que l'être humain avait pensé de meilleur, en sorte que, pour nombre d'entre eux, l'Église n'eût qu'à les prendre pour les appliquer, en manière d'hommage ou de prière, au Christ Jésus.

L'emblème de la Main est un de ceux qui, depuis les origines, ont traversé les millénaires en gardant partout son ensemble de significations et sa vogue. Partout, quand la main fut l'emblème de la Divinité, elle signifia souveraineté suprême et vertu créatrice, force divine et irrésistible, pouvoir de commandement, de justice et de direction puissance de protection, d'assistance et d'inépuisable munificence. Partout, quand elle interpréta l'âme de l'homme, en l'accomplissement de ses obligations religieuses, elle fit les gestes pieux d'adoration, de vénération, d acclamation, d'invocation, c'est-à-dire satisfit aux devoirs de l'hommage et de la prière.

Jetons les yeux sur les plus lointains débuts de l'humanité dans nos pays d'Occident : Dès la base des temps quaternaires, alors que l'homme vivait en compagnie de la fausse effrayante des espèces d'animaux disparues de notre sol et, comme ces bêtes, habitait des cavernes ou d'obscurs repaires, déjà, sur les parois rocheuses de ces retraites souterraines, dans les grottes de la Font-de-Gaume et de Cabreret, par exemple, la Main étendue s'érige, montrant sa paume, telle que nous la voyons porter encore en amulette aujourd'hui.

Or, ces grottes où, d'ordinaire, on ne pénètre que par d'étroits et longs couloirs qu'il faut suivre en rampant, ces grottes étaient le plus souvent des temples ! C'est ainsi qu'en 1912, au Tuc d'Andoubert, dans l'Ariège, M. le comte Bégouen découvrit, au bout d'une galerie d'un accès quasi impossible, et à 700 mètres de l'entrée, la salle sacrée où les sauvages préhistoriques de l'époque Aurignacienne venaient adorer, les deux bisons d'argile qu'ils avaient modelés et dressés pour servir leur obscure conception de la Divinité, en demandant à celle-ci de leur être favorable[2].

Main emblématique de la grotte de Font de Gaume Cf. Th. Ménage. Les Religions de la Préhistoire, p. 179.

Laissons couler les millénaires... Voici que le sauvage d'Occident a perfectionné, si l'on peut dire, son outillage et amélioré ses conditions d'existence. Il ignore encore l'usage des métaux et bien rares sont les témoignages venus jusqu'à nous de ce que son âme pensait. Pourtant, deux petites briques ont été mises à jour le 1er mars de cette année 1926, par M. Fladin, près Ferrières-sur-Sichon (Allier), dans un terrain où le docteur Morlet, de Vichy, releva les preuves d'une importante station néolithique; or, sur chacune de ces briques se voit une main, semblable à celles des grottes préhistoriques du Périgord et de l'Espagne[3].

Regardons maintenant vers l'Orient. Dans cette ancienne Égypte que la soif de la vérité mal connue d'elle, semble avoir fait penser plus que tous les autres peuples païens, nous voyons aussi la Main vénérée et utilisée religieusement. Image d'Ammon en tant que Dieu bon, la main distributrice de ses faveurs terminait chacun des rayons qui tombaient du disque solaire[4] ; et nous la voyons ainsi sur les murs des temples et des hypogées où l'art est si pur.

Mains de ta grotte des Cabrerets {Lot)— peintures préhistoriques sur roche.

Main sur brique néolithique de Glozel près de Ferrières-sur-Sichon, d'après un croquis de M. le Comte Fr. de Rilly. 

Par ailleurs, les scènes religieuses figurées sur les monuments égyptiens des plus belles époques, par exemple celles pratiquées pour la naissance des Pharaons, au cours desquelles de très nombreux opérants accomplissaient ensemble des passes magnétiques, nous persuadent au mieux de l'importance des gestes rituels de la main, importance si grande aussi dans les cérémonies des liturgies chrétiennes[5].

Monument d'Ejlatoun, région d'Iconim.

Dans la vie ordinaire du peuple, on la portait sur soi, cette Main divine, gravée sur une pierre fine que traversait une cordelette à laquelle on faisait un noeud soir et matin jusqu'à ce qu'elle eut sept noeuds ; et sur elle on récitait des prières dont la vertu obtenait, disait-on, douze heures durant, la protection divine pour celui qui la portait : D'autre fois cette Main était taillée en ronde bosse dans une cornaline[6].

Chez certains peuples orientaux, comme chez les Égyptiens, la pose d'adoration que les arts d'alors nous font connaître comportait l'agenouillement et l'élévation au niveau de la tête des deux mains ouvertes[7]. C'est la position donnée à l'être humain suppliant dans les petites statuettes votives d'Asie- Mineure, ainsi que dans les figurations des personnages, debout devant le disque solaire, sur la grande roche sculptée d'Eflatoun, en Lycaonie.

Ce sera plus tard celle des errants chrétiens dans les temps primitifs de notre culte, et c'est encore celle du célébrant pendant une grande partie du sacrifice de la Messe.

En pleine Asie, dès l'origine du culte boudhique la main fut l'image symbolique du dieu Siva, soit que, main droite, elle tienne la hache ou le tambourin, ou que, Main gauche, elle supporte l'antilope emblématique ou la corde repliée[8].

En Grèce antique, l'assistance divine, dans les cultes de toutes les divinités à qui l'on demandait le don de la santé, comme Asclépios et Hygie, fut figurée par la Main divine ; et il en fut de même relativement aux divinités qui présidaient aux oeuvres de la gestation et de la naissance de l'homme, comme Arthémis Eilithye et Héra. L'étude du culte de Sabazios, en Phrygie, révèle qu'on lui offrait de nombreuses mains votives justement regardées comme l'image emblématique de celle de ce Dieu.

Avec une signification analogue, la main apparaît à Cartilage sur les stèles que caractérise le triangle mystérieux de la déesse Tanit[9].

Chez les Gaulois, elle marquait les monnaies de plusieurs tribus, par exemple les statères d'or des Santons et des Pictons.

Stèle punique (Carthage) à la Bibliothèque Nationale de Paris. 

Et M. Gaidoz rapproche la Main divine chrétienne des mains qui se voient, dit-il, sur certaines rouelles gauloises[10]. A Rome même elle était frappée sur les monnaies dites « quadrans », et paraissait, en des conditions particulières, crut-on tardivement[11], sur quelques insignes militaires.

Il serait facile d'amplifier de beaucoup cette documentation pré-chrétienne, mais ce rapide coup d'oeil sur l'ancien monde suffit, me semble-t-il, pour montrer comment l'un des tout premiers emblèmes religieux du monde a traversé, en nombre de nous inconnu, les millénaires après les millénaires sans changer beaucoup d'aspect ni de signification[12], pour arriver, à l'heure prévue d'En-Haut, à servir directement le Dieu véritable et son Christ.

Statère d'or des Gaulois du Poitou, IIe -I S. av. J.-C. Collection Charbonneau-Lassay.

 

[1] Regnabit, juillet-août 1926, p. 114-125. [2] Cf. Comte Bégouen. Les statues d'argile de la caverne du Tuc d'Andoubert (Ariège)- In l'Anthropologie. T. XXIII, an. 1912. [3] Cf. AEsculape juillet, 1926. [4] Tombeau d'El-Armana. Cf. E. Amélineau. Hist. de la sépulture et des funérailles dans l'Ancienne Egypte. In Annales du Mus. Guimet. An. 1896, T. II, p. 650 et pl. C.II. [5] Cf. Alex. Moret , Rois et dieux d'Egypte, p. 23. fig. 3. [6] Cf. Ph. Virey, La religion de l'Ancienne Egypte p. 223-229. [7] Papyrus du Caire. Cf. Alex. Moret, Mystères Egyptiens, IV. p. 200. Pl, VII, 2. [8] Cf. Q. Jouveau-Dubreuil Archéologie du Sud de l'Inde, T. II, (iconogr.) p. 20, fig. 3. [9] Cf. Perrot et Chipiez, Hist. de l’Art dans l'Antiquité, p. 325, fig. 168. [10] Cf. Gaidoz. Le Dieu Gaulois du Soleil et le symbolisme de la Roue. [11] Cf. entre autres, Ovide, Fastes, III, 115-118. [12] Un auteur, M. J. Baissac, (Les origines de la Religion 1899) a cru pourtant qu'aux sens indiqués au début de ces lignes s'en était ajouté un autre : dans son ouvrage, qui n'aboutit du-reste à aucune conclusion nette, il prétend que le signe de la main ouverte ou légèrement repliée des temps anciens se rapportait au symbolisme de la fécondité humaine, ce qui paraît fort contestable. Au demeurant cette signification n'aurait point détourné de lui nos premiers symbolistes chrétiens, mais j'avoue que l'interprétation de M. Baissac ne me parait pas fondée. Il ne faut pas — non plus qu'aucun rapprochement soit fait entre la Main religieuse et sacrée qui nous occupe et les petites mains obscènes, de métal ou de pierre fine, que les débauchés des derniers temps des paganismes grec et romain ont mis en vogue. Ces dernières ne relèvent que de l'iconographie pornographique.

LA MAIN DANS L'EMBLÉMATIQUE CHRÉTIENNE.

Ainsi donc, au moment de sa naissance, l'emblématique chrétienne trouva partout le signe de la Main révéré des peuples pour des raisons que l'enseignement doctrinal pouvait très opportunément accueillir. La Main devint donc, très vite, l'un des emblèmes affectés particulièrement au Père tout-puissant et tout bon, et au Christ, sauveur des hommes et chef de l'Église.

Insigne de puissance créatrice, la Main fut donc consacrée à symboliser Celui dont saint Jean nous dit « que tout a été fait par Lui, que rien n'a été fait sans Lui », et que « le monde est son ouvrage[1] » ; insigne d'éternelle royauté, de force, de commandement, de domination, la main ouverte convenait au « Saint d'Israël » à qui Moïse fait dire par avance : « Je lève ma main vers mon ciel et je jure par mon éternité[2] »,  à Celui qu'en son Office du ive dimanche de l’Avent, l'Église, après Isaïe, acclame comme le Dieu fort, le Dominateur, le Prince pacifique ; insigne de bénédiction, de secourable assistance, de munificence et de tous dons parfaits, la Main bénissante convenait pour évoquer, Celui à qui l’Église adresse la parole de David : « Tu ouvres ta main, Seigneur, et tu rassasies de tes biens tout ce qui respire[3] » ; insigne de justice, la Main étendue convenait à Celui qui doit un jour juger la terre.

D'après saint Augustin et les Pères de l'Église ce fut la main gauche que l'emblématique des premiers siècles consacra surtout comme qu'emblème de la justice du Christ-Roi, lors que la droite fut l'image de sa miséricorde, de sa bonté, de sa générosité.[4]

En règle générale, quand elle symbolise Jésus-Christ et non le Père, la Main est posée sur une croix, placée entre l'Alpha et l'Oméga, ou porte un nimbe cruciforme, ou bien domine des scènes ou figure en des places qui ne prêtent pas à équivoque.

A cette règle qui n'aurait jamais dû être enfreinte, il n'y eut du reste, qu'assez peu d'exceptions. Ce fut à cette Main divinement secourable que Constantin fit appel quand, après sa conversion, il ordonna la frappe de nouvelles monnaies. Comme sur celles qu'il avait précédemment émises il y fut représenté sur un char que quatre chevaux emportent vers le ciel, seulement, sur les plus récentes, il lève la main vers une autre Main tendue qui, du haut des cieux, s'abaisse vers lui, et qui ne peut être que celle du

Christ dont il venait de reconnaître la Divinité.[5]

Vers la même époque, ou peu après, la Main fut sculptée sur la couronne triomphale de lauriers qui encadre le monogramme du Seigneur dans la riche décorationd'un  sarcophage de Bordeaux[6]. (1) Au Ve siècle, les artistes de Ravenne la posèrent sur la croix elle-même, à la place du Crucifié, entre les sigles glorificateurs Sol et Luna.

 

La Main sur la Croix au Ve s. Ravenne, (Musée National) Cf. L. Bréhier — L'Art Chrétien, p. 82, fig. 23.

Sur notre sol, aussi, la Main du Christ fut représentée comme un emblème de sa protection désirée, demandée et obtenue pour les fidèles et pour le royaume des Francs : le prologue tout entier de la Loi salique est un reflet de cette croyance en la protection du Sauveur sur le royaume de Clovis : « Vive le Christ, qui aime les Francs », disent les premiers mots.

Les plus beaux exemples figurés de ce recours et de cette confiance nous sont donnés par l'art des enlumineurs carolingiens.

Dans tous les livres du roi Charles le Chauve que possède notre Bibliothèque Nationale, comme sur l'un au moins de ceux que nous avons de Charlemagne, son grand-père[7], nous voyons la main protectrice sortir d'un nuage au-dessus de la tête du Roi, et d'elle s'échappe des rayons de grâces qui sur son front descendent[8].

Les enluminures du célèbre « Sacramentaire » de Drogon, fils de Charlemagne, abbé de Luxeuil, puis évêque de Metz (826-855), nous montre la Main symbolique au-dessus du pontife qui célèbre la Messe ; au-dessus, aussi, du martyre de saint Étienne[9].

Cette dernière scène suffirait à nous convaincre que c'est bien la main du Fils, à qui le martyr vient de rendre témoignage, et non celle du Père omnipotent ; car, en d'autres images, c'est le Christ Lui-même qui apparaît au diacre qui meurt pour Lui en disant à ses bourreaux : «Je vois le ciel ouvert, et Jésus, le Fils de l'homme debout à la droite de Dieu.[10] »

Avant de franchir le seuil du second millénaire, jetons un coup d'oeil sur un livre précieux de l'ancienne abbaye de saint Gall.

Le reclus Hartker, en costume monastique du Xe siècle, s'y trouve à genoux, offrant son livre au saint Patron de l'abbaye ; au-dessus d'eux une main droite, apposée sur une croix, fait le geste de bénédiction.

La Main bénissante du Christ sur l'Antiphonaire de St Gall, Xe siècle.

Et pour clore cette revue de nos dix premiers siècles chrétiens, voici la main du Seigneur faisant l'un des gestes les plus émouvants de l'ancienne iconographie chrétienne, le geste sensible de la bonté, le geste du Coeur.

C'est un sarcophage du IVe siècle ou du Ve qui nous la montre ainsi[11] (1) : main du Christ, du Bon-Pasteur, elle s'abaisse du ciel et caresse affectueusement la tête de la brebis, dont le regard et l'attitude disent tout l'élan reconnaissant de la brebis fidèle, ou, qui sait ? plutôt, peut-être, de la brebis égarée, revenue des ronces du sentier périlleux ; de la pauvre brebis coupable dont le retour occasionne, dans le paradis du pasteur compatissant, plus de joie que la fidélité des autres[12].

La main caressante sur un sarcophage du IVe ou du Ve s.

Pendant toute cette seconde partie du Moyen-Age qui commence à l'avènement des Capétiens pour se terminer avec les Valois directs, à la fin du XVe siècle, la Main garde,  dans la symbolique figurative du Seigneur Jésus-Christ, la même faveur qu'elle avait auparavant.

Elle fut très fréquemment représentée sur les constructions monastiques de l'époque romane, soit à l'extérieur, comme on le voit à l'abbaye de Sainte-Marie-aux-Dames, à Saintes, où elle apparaît sur l'archivolte du grand portail de l'église, dans un nimbe en ovale tenu par deux anges que domine l'Agneau mystique, soit encore aux clefs de voûte des sanctuaires ou des salles conventuelles, comme à l'abbaye poitevine de La Reau, où elle triomphe dans un nimbe cruciforme au milieu d'une ornementation magnifique.

Aux siècles suivants, nous la trouvons partout.

Quand elle n'est pas placée sur la croix ou sur le nimbe cruciforme elle montre la blessure du clou qui, sur la croix, la transperça, et des rayons ou des flots s'échappent souvent de chacun de ses doigts ; ainsi nous la voyons sur un célèbre tryptique de Notre-Dame de Chartres [13] : c'est la main au service du coeur, et qui sert de canal à ses bontés.

La Main bénissante sur clef de voûte de l’Abbaye de La Reau, en Poitou.

La Main du Christ sur tryptique de Notre-Dame de Chartres, XIIIe siècle. 

Il serait bien facile de citer ici un nombre très considérable de documents sur l'emploi de la Main du Sauveur durant le Moyen-Age on l'y voit partout, sur les enluminures, les émaux, les ivoires, les broderies d'église, les pièces d'orfèvrerie religieuse et notamment sur les patènes des calices, sur la sculpture monumentale, etc. etc. Je reproduis seulement, comme document de la fin du Moyen-Age, la Main du Sauveur sculptée au XVe siècle, dans le cadre de la couronne d'épines, au-dessus de l'autel de Notre-Dame, en l'ancienne chapelle conventuelle du prieuré des Carmes du Martray à Loudun ; n'est-elle pas là l'emblème de la ratification par Jésus-Christ lui-même des gestes par lesquels, en son nom, le prêtre bénit et absout?

La Main du Christ – Chapelle de l’Église du Martray, à Loudun (Vienne)— XVe siècle.

LA MAIN DU CHRIST SUR LES GANTS PONTIFICAUX ET SUR LES « MAINS DE JUSTICE » DES SOUVERAINS.

Au Moyen-Age, les gants des prélats, ceux qui leur servaient au cours des cérémonies pontificales, portaient, sur le dessus de la main, une broderie, ou plus généralement une plaque orbiculaire d'or, de vermeil ou d'argent, ornée d'un sujet emblématique qui, souvent, fut l'image de la Main du Christ, faisant le geste de bénédiction.

J'en donne ici comme exemple la plaque d'un gant liturgique de la cathédrale de Cahors ; c'est un objet XIIe ou XIIIe siècle[14],

Plaque de gants pontificaux Cathédr. — de Cahors—XIIIe siècle.

Il est bien évident que le symbolisme de cette plaque veut mettre en immédiate relation d'idée, j'allais dire en contact, la Main bénissante du Christ, auteur de tous les dons qui nous viennent du ciel, et celle du pontife, et que ce symbolisme veut affirmer que la main du p é at n'est que l'agent terrestre de transmission des bénédictions et des sentences du Sauveur.

Emblème de puissance, d'autorité et de justice souveraines durant les temps anciens, la Main étendue convenait au mieux en tant qu'insigne cérémonial de la majesté royale ; aussi, dès le XIIIe siècle, était-elle acceptée à ce titre par les souverains avec la couronne, le glaive et le sceptre.

Mais quel sens précis et spécifiquement chrétien s'attachait à cette Main emblématique ? Était-elle l'image hiératique ou héraldique de celle de Dieu le Père, de celle du Christ, de celle du Roi en tant qu'élu de Dieu ? Ou bien était-elle un simple idéogramme, l'emblème impersonnel de la mission royale providentiellement autorisée ?

Le plus ancien exemple que je connaisse de cette main souveraine figure sur une fibule bizantine en bronze représentant Rome sous l'image d'un empereur romain du Bas-Empire, asis sur un trône ; dans la main droite de ce personnage, une Victoire; dans sa main gauche un2 haute verge qui se termine par la Main souveraine ; or, celte Main, comme celle que j'ai citées plus haut, et d'où descendent des rayons ou des flots, de grâces, cette Main porte le trou du clou de la crucifixion[15].

Il semble donc bien que ce soit avec cette acception que nos rois Capétiens l'ont portée quand ils siégeaient « en majesté ». Léon de Laborde nous dit qu'elles étaient considérées au Moyen-Age comme représentant « l'intervention de la Divinité dans les actions du Fils de Dieu, et dans celles de ses créatures d'élite[16]». Ce qui revient à dire, si je comprends bien, que la main du Roi recevait de celle du Fils de Dieu bénédiction, pour voir et délégation pour accomplir sur terre, en son lieu et place, les actes providentiels de la Divinité. Et cela s'accorde avec l'esprit premier de notre monarchie française qui se reconnaissait mission de faire, dans le royaume et au-delà, « les gestes de Dieu» ; gesta Dei per Francos disaient les peuples chrétiens de ce temps-là.

Cette interprétation, qui me semble juste, n'explique cependant pas le nom que l'on donna pendant longtemps durant le XIVe siècle, par exemple, a cette sorte de second sceptre royal : on l'appelait baston à seigner, ce qui signifiait alors « bâton à bénir », à faire le signe de bénédiction.

La relation des funérailles du roi Charles VI, (1422), en parle ainsi : « En l'une de ses mains (le Roi tenoit un ceptre, et en l'autre main une verge, comme celle qui fut envoyée du ciel, car au bout avoit en semblance une main qui seigne ou bénit...le tout en façon d'argent doré ». — Cette désignation de « bâton à seigner » se retrouve sur de nombreux documents pour désigner  ce qu'on appela plus tard la « Verge de Justice » ou la « Main de Justice. » . M. Enlart en parle ainsi : « Lorsque le roi rend la justice, il tient un bâton terminé par une petite main bénissante, c'est la main de justice. Elle représente la main divine qui investit le monarque de son autorité. Ces mains étaient d'ivoire ou d'orfèvrerie et s'appelaient baston à seigner[17] ».

Bâtons à bénir... d'aucuns ont pensé que les Rois faisaient, avec cette verge d'or et d'ivoire, le geste de bénédiction de par la vertu de leur sacre ; mais cette consécration qui les revêtait, au nom de Dieu, d'une délégation, reconnue canoniquement par l'Église, au commandement et aux prérogatives souveraines, en même temps qu'elle leur en imposait les devoirs, ne leur donnait cependant pas qualité pour tracer sur les peuples le signe symbolique et liturgique de la bénédiction divine, car c'est un privilège réservé au sacerdoce ecclésiastique et que ne partage point le sacerdoce royal. Le plus vraisemblable est donc de regarder l'emblème de la « Main de Justice », comme celle du Christ qui, par sa main, bénissait le Roi et lui donnait mandat de régir et de juger, en son nom et selon sa loi, le peuple à lui confié ; et c'est en cet esprit que saint Louis parlait quand il disait n'être que le « Sergent du Christ ».

Main de Justice des Rois de France. — Musée du Louvre, XIIe s.

Que conclure de toute cette archéologie sinon qu'elle révèle, depuis l'enfance de notre race, une foi très vive de la réalité du gouvernement de la Divinité sur le monde, de son action sur chaque être venant en ce monde, et une confiance vraie en sa paternelle bonté. Et puis, quand, après l'avènement du Sauveur et l'établissement de son Église, elle nous montre l'art chrétien transposant au Christ, avec tous ses sens, le vieil emblème que les peuples de l'Ancien-Monde avaient vénéré, elle nous le présente surtout comme versant, à flots parfois, sur les martyrs qui souffrent, sur les saints qui prient, sur les rois qui siègent, sur les fidèles qui s'agenouillent dans les sanctuaires, ses grâces de bénédiction, d'assistance, de soutien, de réconfort, de consolation, tous les meilleurs dons de sa bonté, de son amour, c'est-à-dire de son Coeur.

L. CHARBONNEAU-LASSAY.

Loudun (Vienne).

 

[1] St Jean. Evangile I, 3 et 10. [2] Livre des Nombres XXXII, 40. [3] Livre des Psaumes, CXLV, 16.[4] Cf. D. de L, in Bull de saint François Xavier, de Paris, mars-avril. 1916, p. 13. [5] Cf. Cohen, Médailles impériales VII, p. 318, n°760— Eusèbe, Vie de Constantin IV, 73.—Maurice, Mem Soc Antiqu. de France. 1904, p._29 [6] Dom H. Leclercq, Manuel d'Archéologie Chrétienne, T. II, p. 307.[7] Cf. L. de Laborde Glossaire français du Moyen-Age, p. 160.[8] Bibliothèque nationale. Mss. lat I fol. 425. id. 1152. fol. 3. —Cf. C. Cahier. Nouveaux mélanges archéologiques, 1874, T. I, pl. VI.[9] Bibl. Nationale. Mss. lat. N°9, 428. [10] Actes des Apôtres, VII, 55-56[11] Grimouard de Saint-Laurent : Guide de l'Art chrétien T. I. p. 333, fig. 19 : et Manuel de l'Art Chrétien, p. 81. fig. 15.[12] Cf. St  Matthieu. Evang. XVII, 12-14.[13] Cf. Mgr Barbier de Montault, Le Trésor de Chervis-en-Angoumois, p. 116, et Traité d’iconogra. Chrétienne. T. II, p. 184, pl. XXIX. [14] D'après Cloquet, Eléments d'Iconographie chrétienne, p. 25.[15] Cf. Dom H. Leclercq. Dictionnaire de l’Archéologie Chrétienne et de liturgie. T. V, col. 1579. [16] L. de Laborde, Glosaire français du Moyen-Age. p. 160. [17] Eulart, Manuel d'Archéologie française, T. III, p. 393. — Cf. La Vie et  Arts liturgiques 1918 p. 434.

 

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #SYMBOLISME CHRETIEN

L'ICONOGRAPHIE EMBLÉMATIQUE

DE JÉSUS-CHRIST

Le Lion.

À Saint Bernard de Clairvaux.

Le Roi. Voici le Roi ; le premier de ces quatre rois que l'Eternel fit paraître aux yeux éblouis d'Ezéchiel sur les bords du Chobar[1], et que saint Jean reconnut en son éblouissante vision de Patmos, tout couverts d'yeux partout, et qui chantaient devant le trône de l'Agneau en agitant leurs ailes de feu : le Lion, roi des fauves ; le Taureau, roi des troupeaux ; l'Aigle, roi des airs, et l'Homme, roi du monde.

Mais ce lion-là, si roi qu'il fut, n'était pourtant qu'un serviteur ; c'est pourquoi, de concert avec l'Homme, l'Aigle et le Taureau, il acclamait Celui qui fut, Celui qui est, Celui Qui sera éternellement l'avenir, le Roi suprême des rois, tout à la fois Lion et Agneau, que Jean vit monter sur le trône de Dieu pour ouvrir le Livre sept fois scellé[2].

I—LE LION DANS LES ANCIENS PAGANISMES.

Autour de cette religion d'Israël sur laquelle planaient les voix formidables et les reflets des visions troublantes des Prophètes, bien des siècles avant que Jean eut reposé son front sur le Coeur du Messie et que l'Esprit fut en lui descendu, les paganismes d'Europe, d'Afrique et d'Asie avaient adopté l'image du lion pour figurer, comme ils se les imaginaient, les divers attributs de la Divinité.

Chez les Egyptiens, la déesse Sekhet portait noblement une tête léonine, et chez les Grecs quatre lions enrênés enlevaient dans un impressionnant galop, ou tiraient majestueusement au pas le char de Cybèle, la Mère des Dieux, la « Bonne Déesse », image illusoire, mais image quand même, de la bonté divine qui donne à l'homme tous les biens que produit la terre.

En Perse, le Lion était l'un des animaux sacrés du culte de Mithra. Les fêtes de ce dieu s'appelaient « Léontiques », et, souvent, sur les sculptures qui nous montrent Mithra sacrifiant le taureau, le Lion et le Serpent sont couchés sous l'animal immolé. Les initiés du IVe Ordre, dans les mystères mithriaques, se nommaient « lions » et «lionnes», et Mithra lui-même, «le Soleil Invincible», parait avoir été parfois personnifié par un dieu léontocéphale, c'est-à-dire qui portait une tête de lion sur un corps humain.

Ce fut sans doute le culte mithriaque, très en faveur dans les légions romaines d'Orient, qui fit adopter par grand nombre d'entre elles l'image du lion comme insigne militaire : la Ive légion, Flavia; la VIIe, Claudia ; la IXe, Augusta ; la XIIIe, Gemina ; la XVIe, Flavia ; la XXIe, Gemina, portaient le Lion comme marque distinctive[3].

Par ailleurs, le Lion prête ses griffes au Sphinx et son corps au Griffon, donnant à ces mythes, en même temps qu'une part de sa nature, une part aussi des qualités qui s'attachaient à lui, royauté, puissance, vigilance, courage et justice.

Royauté et puissance ; et ce fut sans doute pourquoi, sur leurs monnaies, Alexandre le Grand, et après lui Maximilien-Hercule, Probus, Gallien et autres souverains se casquèrent de la peau de la tête du lion[4].

Force et courage ; ce qui explique, en plus de l'influence mithriaque, son adoption comme insigne par les légions de Rome.

Justice ; car les Anciens disaient que le lion n'attaque sa proie que s'il est poussé par l'impérieux besoin de nourriture, et que, même en ce cas, il ne se jette jamais sur l'adversaire tombé à terre avant le combat. On racontait aussi que le lion savait se montrer reconnaissant d'un bienfait reçu, au point que les humains pouvaient recevoir de lui d'utiles leçons de juste gratitude.

Notre Moyen-Age conserva à la figure du lion le sens d'emblème de l'idée de justice ; souvent il sculpta son image au seuil des églises, et là, sous le regard de Dieu, dont on pouvait voir l'autel par la porte ouverte, les jugements étaient rendus, selon la formule alors en usage : inter leones et coram populo, entre les lions et devant le peuple assemblé[5]. C'était le tribunal sous la grande lumière du plein ciel que saint Louis, au siècle suivant, transportera, durant les chaleurs de l'été, sous son chêne de Vincennes.

Disons pourtant que malgré toutes les anciennes fictions qui faisaient au lion un piédestal de suffisant relief, sa fortune, dans la symbolique du Christ, fut moins brillante que celles, par exemple, du Poisson, de l'Agneau., du Pélican, de l'Ibis," de l'Aigle, pour ne parler que des animaux emblématiques. Ajoutons que la numismatique ancienne, reflet fidèle des paganismes d'alors, le montre aussi moins souvent sur les monnaies des souverains et des villes, que le Cerf, le Taureau, le Cheval, le Bélier, le Poisson, l'Aigle et l'oiseau qui sont aussi devenus, plus tard, des emblèmes de Jésus-Christ dans l'art et la littérature sacrés.

II —LE LION, EMBLÈME DE LA RÉSURRECTION ET

DU CHRIST RESSUSCITÉ.

Dans son excellent ouvrage sur « L'art religieux au XIIIe siècle, en France[6],» Emile Mâle, expliquant la présence du Lion emblématique sur un vitrail de Bourges qui le  montre près du tombeau de Jésus ressuscité, rapporte aussi la tradition en vertu de laquelle le Lion est devenu dans l'art chrétien, un emblème de Jésus-Christ en tant qu'Homme-Dieu ressuscité, et aussi en tant qu'auteur et principe de notre future résurrection : « Tont le monde, dit Mâle, admettait au Moyen-âge que la lionne mettait bas des petits qui semblaient morts-nés. Pendant trois jours les lionceaux ne donnaient aucun signe de vie, mais le troisième jour le lion revenait et les animait de son souffle. »

Les auteurs des Bestiaires du Moyen-âge ont pris sans doute cette fiction dans Aristote et dans Pline l'Ancien, bien que Plutarque, mieux informé des choses et des êtres de l'Orient, ait écrit que les lionceaux viennent au monde, au contraire, les yeux grands ouverts ; et que c'est la raison pour laquelle le lion, en certains peuples de son temps, était consacré au Soleil[7]; ce qui explique sa présence près de Mithra, le Sol ïnvictus.

Cuvier et les naturalistes modernes confirment l'opinion de Plutarque, mais c'est un fait que les auteurs et les artistes du Moyen âge ont travaillé d'après l'opinion contraire en «'appuyant sur l'autorité, très mince en cela, d'Origène [8] et du Physiologus.

Dans ce monde tout idéaliste qui cherchait à monumenter toute vérité par des symboles, la faveur de la fiction des lionceaux mort-nés et vivifiés le troisième jour par leur père fut grande ; elle eut la faveur de St Epiphane, de St Anselme, de St Yves de Chartres, de St Brunon d'Asti, de St. Isidore, d'Adamantius et de tous les physiologues[9]. « La mort apparente du (petit) lion représentait le séjour de Jésus-Christ dans le tombeau, et sa naissance était comme une image de la résurrection.[10] »

L'image était même double, car on pouvait y voir aussi le Christ qui, ayant souffert, est devenu « le premier de la résurrection des morts[11] » et qui est, selon saint Paul le principe, le gage et l'auteur de notre résurrection. Ainsi le Christ ressuscitera donc lui-même ses enfants.

Ecoutons Guillaume de Normandie qui écrivait son Bestiaire Le Lion ranimant le lionceau, détail d'un vitrai) de la Cathédrale du Mans. (XIIIe siècle.)

Divin, au début du XIIIe siècle [12] et que je crois pouvoir traduire ainsi que suit :...

Quant la jemele foone

Le foon thiet a terre mort ;

De vivre n'aura ia confort,

lusque li père, au tier zior

Le soufle et lèche par amor ;

En tel manière le respire,

Ne porreit aveir autre mire.

Autresi fu de Ihesu-Crist :

L'umanitè que por nos prist,

Que por l'amor de nos vesli,

Paine et travail por nos senti ;

Sa deité ne senti rien

Issi créez ; i ferez bien.

Quand Deix fu mis el monument,

Treis iorz i fu tant salement

Et au tierz ior le respira

Li père, qui le suscita

Autresi comme li lion

Respire son petit foon

... Quand la lionne enfante

Son faon tombe à terre, mort ;

De vivre il n'aura point faculté

Jusqu'à ce que le père, au troisième jour,

Le réchauffe de son souffle, et le lèche par amour ;

De telle manière, il le ranime.

Nul autre médecin n'y pourrait rien.

Ainsi fut-il de Jésus-Christ

L'humanité que pour nous il prit

Que par l'amour de nous il revêtit

Ressentit ses peines et son travail

Mais sa divinité ne sentit rien

Ainsi croyez, vous ferez bien.

Quand Dieu fut mis au tombeau,

Trois jours seulement il y resta,

Et au troisième jour le ressuscita,

Son Père qui le revivifia

De même que le lion

Ranime son petit faon.

III —LE LION, EMBLÈME DES DEUX NATURES DE

JÉSUS-CHRIST.

L'union hypostatique en Jésus-Christ des deux natures divine et humaine a été le thème de nombreuses images allégoriques, et nous la retrouverons en plusieurs autres emblèmes. Le Lion est certainement celui dans lequel les deux hypostases divine et humaine sont le moins ostensiblement différenciées.

Les Anciens s'accordaient à dire que toutes les qualités actives du lion sont localisées dans son train de devant, dans sa tête, son cou, sa poitrine et ses griffes antérieures, l'arrière-train, pour eux, n'avait que le rôle de soutien, de point d'appui terrestre.

Partant de cette donnée, ils firent du devant du lion l'emblème de la nature divine du Christ, et de la partie postérieure de Ranimai, l'image de son humanité.

Dans son Bestiaire[13], Philippe de Taun, l'aîné de Guillaume de Normandie, nous expose que, dans l'emblème dit lion,

Force de Deité

Demustre piz carre ;

Le irait qu'il a derere,

De, mult gredle manere

Dèhtustre Humanité

Qu'il out od deité

La force de la Divinité (de J.-C.)

Demeure dans sa large poitrine ;

Dans son train de derrière

Qui est fait fait de grêle manière

Demeure l'Humanité

Qu'il a avec la divinité.

S'appuyant sur saint Irénée,[14] Pierre Valérien écrira aussi en parlant du Lion : Auterioribus partibus coelestra refert, posterioribus terram. Et ici le lion emblématique rejoint les conceptions allégoriques qui se sont attachées aux Centaures et aux Griffons.

IV —LE LION EMBLÈME DE LA SCIENCE DE JÉSUS-CHRIST.

Le premier Physiologus, ce livre écrit au début du Christianisme, qui eut ensuite tant de variantes, et d'où sont sortis nos «Bestiaires» du Moyen-âge rapporte, au sujet du lion, une particularité qu'Elien[15] et plusieurs autres auteurs romains lui attribuent : celle de reconnaître l'approche des chasseurs ; aussi, disent-ils naïvement, quand il les sait à sa poursuite efface-t-il la trace de ses pas en fouettant le sable avec sa queue[16].  

De Guillaume de Normandie, au chapitre déjà cité :

De mult lolnz sent en la montalgne

L'oudor del veneor qui chace ;

De sa coue covre sa trace

Qu'il ne sache trouver, n'ùttaindre

Les convers ou il deit remaindre

De très loin sent en la montagne

L'odeur du veneur qui chasse ;

De sa queue couvre (efface) sa trace

Pour qu'on ne sache le trouver et l'atteindre

Dans les couverts ou il doit se tenir.

Nous avons vu par ailleurs que le lion sait, malgré toutes apparences contraires, que ses petits ne sont pas morts dès avant leur naissance, et qu'il connaît le secret de les ranimer.

D'après Pline[17], il sait aussi quand est violée la fidélité qui lui est due, et Jean Vauquelin traduit ainsi le vieux naturaliste romain : « Le lyon, par son odeur et sentement congnoist quand la lyonne s'est forfaicte en la compaignie du léopard, et l'en pugnist très-grièvement[18]. »

Donc, dans les fables très anciennes, comme le Christ dans les réalités du passé, du présent et de l'avenir, le Lion est celui qu'on ne saurait tromper, parce qu'il sait.

 

[1] Ézéchiel ch. I, 1, 10. [2] Apocalypse de saint Jean v, 8 et VI, 5, 6. [3] Cf. C. Renel, in Rev. His des Relig., ann 1903, p. 47. [4] Sans oublier le souvenir du Lion de la forêt de Némée qu'Hercule étrangla disait-on. [5] Au portail de l'église S» Porchaire de Poitiers, l'un des chapitaux porte l'image de deux lions avec l'inscription : Leones, xnome siècle. On trouve aussi [e lion au seuil de plusieurs églises antiques de Rome : celles de S' Laurent, hors les Murs, des Douze Apôtres, de S' Laurent, in Lucina, de S' Jean et S' Paul du Coelius, de S' Saba, etc.. Cf. Ciampini, Vt. Monutn. I, c. 3. [6]  P. 29. Paris, Colin, 1919.[7] Plutarque, Propos de table, Liv. IV, en. 5. [8] Origène, Homélie XVXII, ch. 49. [9] Cf. Huysmans, La Cathédrale édit. Crès. 1920 T : II, p. 220.[10] E. Mâle, ouvr. cité, ibid. [11] Actes des Apôtres, XXVI ,23.[12] Vers 1208. [13] Guillaume de Normandie. Le Bestiaire Divin.— La nature de Lion ; Edit. Hippeau, p. 194-106. [14] St Irénée, Hiéroglyphicorum, Lib. VI, c. 27. [15] Elien, Histoire des Animaux, Liv n, en. 30. [16] Cf. L'évêque Théobald, XIIIe siècle. Physiologus. Cap. de Leone. [17] Pline, Histoire Naturelle, VIII, 17. [18] J. Vauquelin, Propriété des animaux ; d'ap. Berger de Xivrey : Traditions tératologiques, p. 54.

V— LE LION, EMBLÈME DE LA VIGILANCE DU CHRIST.

 La vieille légende, accréditée également par les anciens auteurs latins, qui montré le lion dormant au désert, le jour ou la nuit, les yeux grands ouverts, ne pouvait être indifférente aux premiers symbolistes chrétiens. Que les faits allégués fussent réels ou non, que leur importait ? saint Augustin commentant une particularité assez étrange attribuée à l'aigle, ne nous dit-il pas qu'en symbolisme « l'important est de considérer la signification d'un fait et non d'en discuter l'authenticité[1]»?

Ce fut ainsi que l'idéalisme chrétien d'autrefois regarda toujours et en tout le symbole et non la chose, l'esprit qui vivifie, et non la lettre qui dessèche. Donc, il vit, dans le sommeil du lion aux yeux perpétuellement ouverts, l'image du Christ attentif qui voit tout, et qui garde nos âmes du mal, quand elles le veulent bien, en pasteur vigilant, en bon Pasteur.

Mais nos interprétateurs du Moyen-âge sont allés plus loin : Si le chrétien, selon le mot célèbre, est un autre Christ, à plus forte raison les Pontifes et les prêtres. C'est pourquoi, à l'adresse de ceux-ci ils joignirent au lion emblème de la justice sculpté au seuil des églises un autre sens que, dans ses Poésies Latines[2], Alciat exprime élégamment ainsi :

Est leo, sed custos, oculis quia dormit apertis ;

Templorum idcirco ponitUr ante fores.

«C'est un lion, mais aussi un gardien, parce qu'il dort les yeux ouverts ; — C'est pour cela qu'il est placé devant la porte des temples. »

Aussi, saint Charles Borromée, reprenant au XVIe siècle la symbolique des anciens Pères, donna-t-il, au IVe concile provincial de Milan qu'il présidait, le conseil d'orner les portes des églises de la figure du lion pour rappeler à ceux qui ont charge d'âmes la vigilance nécessaire[3].

Guillaume de Normandie, en son Bestiaire, souligne brièvement ce caractère emblématique du Lion, et donne l'interprétation suivante :

Qier quant il dort, li oil veille ;

E dormant a les euz overz,

E clers et luisanz et apers.

Quand le lion dort, son œil veille,

En dormant ses yeux sont ouverts,

Et clairs, luisants et avertis.

Or, comprenez ce que cela signifie :

Quand cest lion fut en croiz mis

Par les Ieves, ses anemis,

Qui le jugièrent a grant tort,

Humanité i soffrit mort

Quand l'espérit de cors rende,

En la saincte croiz s'endormi ;

E que la deité veilla.

Quand ce lion fut mis en croix

Par les Juifs, ses ennemis

Qui le jugèrent très iniquement

Son humanité souffrit la mort

Quand il rendit l'âme de son corps

Et sur la croix s'endormit ;

Mais sa divinité veilla.

Et le vieux poète est ici d'accord avec saint Hilaire et saint Augustin qui voient, dans la manière de dormir du lion, une allusion à la nature divine du Seigneur qui ne s'éteignit pas dans le sépulcre, alors que son humanité y subissait une mort réelle.

VI — LE LION, EMBLÈME DIRECT DE LA PERSONNE

DE JÉSUS-CHRIST.

Voici le Roi des rois :

Le lion senefie

Le fils saincte Marie ;

Reiz est Me gens

Sans nul rédutement

Le lion représente

Le Fils de sainte Marie

Roi de tous les peuples

Sans nul doute possible[4]

C'est jusque dans le Deutéronome que saint Ambroise, va chercher le plus ancien texte biblique qui fasse du lion un emblème de Jésus-Christ : Moïse y dit des fils du patriarche

Gad : « Gad a été comblé de bénédiction ; il s'est reposé comme un lion qui a saisi le bras et la tête de sa proie... [5]» Et le saint évêque de Milan regarde cette parole comme faisant de la tribu de Gad une excellente figure du Sauveur, victorieux de Satan, et qui, satisfait de son oeuvre terrestre, se repose dans le triomphe du ciel[6].

Mais le principal texte, formel celui-là, qui assimile le Christ au Lion nous est fourni par la vision de saint Jean décrite en son Apocalypse : Sur le trône qu'un arc-en-ciel entourait « comme une vision d'émeraude », et devant lequel étaient courbés les quatre animaux aux ailes palpitantes de flamme et les vingt-quatre vieillards couronnés d'or, voilà qu'apparut le Livre mystérieux, fermé de sept sceaux. Et l'Apôtre pleurait parce que personne au ciel n'était jugé digne de rompre les sceaux du Livre. Mais voilà qu'un des vieillards lui dit : « Ne pleure point ; voici le Lion de la tribu de juda, la racine de David, qui a obtenu par sa victoire d'ouvrir le Livre, et d'en lever les sceaux... Et je vis : et voilà au milieu du trône et des quatre animaux, au milieu des vieillards, un Agneau debout et comme immolé ayant sept cornes et sept yeux qui sont les sept esprits de Dieu[7]... »

Voilà donc le Christ vainqueur montré en tant qu'Agneau, parce qu'il est « doux et humble de coeur », ainsi qu'il l'a dit lui-même, et en tant que Lion, car il possède, dans sa plénitude, la force divine et victorieuse.

Lion et Agneau tout ensemble, ainsi l'acclameront l'iconographie et l'emblématique mystique de tous les âges chrétiens : Le Missel du XVe siècle de l'ancienne abbaye bénédictine de Nouaillé, près Poitiers, salue ainsi la Vierge féconde, en la Prose de l'Annonciation:

Tu parvi et magni

Leonio et Agni

Salvatoris Xpisti

Templum extitisti

« Tu fus le temple du Christ-Sauveur, Lion et Agneau, si petit et si grand !»

Et plus tard saint François de Sales écrira :

« C'est la vérité que les abeilles mystiques font leur plus excellent miel dans les playes de ce Lyon de la tribu de Juda esgorgé, mis en pièce et deschiré sur le mont du Calvaire et les enfans de la Croix se glorifient en leur admirable problème que le monde n'entend pas[8]».

Ecce vicit Leo de tribu Juda ! Voici le Lion de la tribu de Juda ! Cette acclamation sera l'une des paroles sacrées les plus répétées dans le symbolisme et l'hermétisme chrétiens ; et la foi, la confiance des peuples en la vertu des paroles saintes, lui attacheront même un pouvoir de protection spéciale en l'employant comme une sorte de formule d'exorcisme ou de talisman pieux.

«C'est ainsi qu'une amulette, probablement d'origine gnostique et par conséquent faite aux premiers siècles chrétiens, représente la chouette, image certaine de Satan, autour de laquelle se déroulent le mot Dominus entouré de sept étoiles, et l'inscription suivante : « Bicit te leo de tribu Juda radis David » (sic) Au revers, ces mots : « Jesu Xpistus ligavit te bratius Dei, et sigillus Salomonix abis notturna non babas ad anima pura et super quis vis sis » (sic) Ce qui doit se traduire :

« Il t'a vaincu le Lion de la tribu de Juda, le rejeton de David. Jésus-Christ, le bras de Dieu, t'a lié, et le sceau de Salomon. Oiseau nocturne ! puisses-tu ne jamais arriver jusqu'à l'âme pure, ni dominer sur elle, qui que tu sois [9]! »

Ailleurs, un clou magique de même époque porte ces mots : Vicit Leo de tribu Juda + radix David. Solomon + Davit filius Jesse[10] ».

Ces formules de conjuration ne laissent aucune place au doute ; c'est bien le pouvoir du Christ, Lion de Juda, qui est opposé à celui de Satan. (Et à celui des autres puissances mauvaises : « Qui que tu sois ! » crie le texte à la chouette infernale.)

Lampe chrétienne de Cartilage, (II- IV s.) Page 12

C'est Lui aussi, très vraisemblablement, qui apparaît au centre d'une lampe chrétienne de Carthage reproduite ci-contre d'après le R. P. Delattre[11]. De même sur le clocher de St. Front de périgueux, où la présence d'un Lion entre deux files de griffons peut bien représenter hiéroglyphiquement la descente de Jésus aux Enfers[12].

Le Lion Christ sur le Livre de Kells.

Le Livre de Kells, un des plus remarquables documents paléographiques d'Irlande, contient une miniature où le Lion-Christ apparaît au centre de quatre motifs qui sont très explicites sur sa nature divine : en bas, le boeuf et l'aigle de saint Luc et de saint Jean ; en haut, à la place de l'homme ailé de saint Mathieu et du lion de Saint Marc, le miniaturiste a peint deux flabella[13]. Le lion central est donc bien le Christ au milieu des animaux évangéliques.

Sculpture de Perros-Guirec d'après cliché photographique.

Un autre exemple encore plus certain, si possible. Le vieux portail roman de l'église de Perros-Guirec, en Bretagne, est orné d'un groupe de facture grossière représentant la Trinité ; le Père y est représenté par un vieillard, le Fils par un Lion, le Saint-Esprit par une colombe[14].

Le lion est bien aussi l'hiéroglyphe du Sauveur quand il nous est montré combattant le Serpent, le Dragon ou quelque autre bête mal famée, tel, par exemple, le lion que cite Martigny qui tient en ses griffes un porc-épic[15], ou bien ailleurs, un monstre humain. C'est l'éternel combat du Christ contre l'enfer ; cette interprétation s'impose trop d'elle-même pour qu'il soit besoin d'insister.

VI —LE LION MYSTIQUE DANS L'HÉRALDIQUE

NOBILIAIRE.

A grand seigneur, premier honneur : Voici le raz Tafari, l'actuel prince régent et l'héritier du trône d'Ethiopie qui s'avance, portant sur son sceau personnel le lion multi-séculaire des souverains d'Ethiopie et d'Abyssinie, ses ancêtres. Ce lion là porte sa croix sur l'épaule droite, et sa tête est coiffée du diadème en tiare des pontifes et des souverains orientaux. Un armorial du XVIIIe siècle que j'ai en mains, dont la première édition fut dirigée par le Chevalier de Jaucourt, représente le blason royal de ces Négus d'Ethiopie chargé d'un lion qui tient un crucifix, l'écu est timbré de la couronne d'épines, avec les fouets de la flagellation en sautoir. Leur devise était explicite : Ecce vicit Leo de tribu Juda. Le lion d'Ethiopie montre ainsi le Sauveur crucifié et proclame qu'il est « le Lion de Juda» ; c'est donc ici le symbole qui montre la divine Réalité.

Le lion des anciens rois d'Arménie tenait aussi la croix, mais il semble que ce fut en allusion à l'histoire de la dynastie de Léon d'Arménie, longue lutte contre l'Islamisme pour la défense de la Croix.

Même interprétation pour le lion du blason du cardinal Pasqua, de Gênes, 1565, qui tient la croix du bras senestre alors que le dextre s'élève en défense, toutes griffes dehors[16].

Mais le Lion assis du blason de la ville d'Arles-en-Provence, porte sur sa bannière, sur son « labarum », son nom : le chiffre du Christ, le X et le P superposés[17].

1°) Le Lion d'Ethiopie, sur le sceau du raz Tafaie. 2°) Le Lion héraldique d'Arles-en-Provence.

Et J. Roman cite le sceau d'un chevalier français d'époque capétienne où le Lion combat le Dragon, et qu'entoure la devise significative : Leo pugnat cum Dracone.[18] C'est encore la lutte éternelle entre le Christ et Satan dont je parlais plus haut.

De même que sur les insignes des légions romaines le lion symbolisait la force, la vaillance et la gloire militaires, ainsi portait-il aussi le même sens sur les milliers de blasons du Moyen-âge où il apparaît seul ; mais aussi, de même qu'on a pu dire, avec des éléments suffisants de crédibilité, que le terrible roi des déserts enfiévrés de soleil représentait en même temps, pour les Légions revenues d'Orient, le dieu Mithra, le «Soleil Invincible», de même aussi, certainement, et bien que nous ne puissions aujourd'hui que très difficilement reconnaître lesquels, nombre de lions des blasons féodaux ont dû, dans la pensée de ceux qui les ont choisis, représenter, en plus de leur sens profane de force et de courage, le Lion divin qu'exalte si intensément toute la littérature liturgique et mystique de cette même époque féodale.

Le Lion d'Ethiopie d'après un armorial du XVIIIe siècle.

VII — LE LION, EMBLÈME DE SATAN

Je n'ai pas trouvé d'exemple certain, dans les anciens arts figuratifs, où le Lion ait été employé pour représenter le fidèle chrétien ; mais il partage avec de nombreux autres emblèmes de Jésus-Christ le mauvais rôle de servir d'emblème à l’'anti-Christ, à Satan.

Dès l'aube de l'Eglise il eut assez souvent ce sens, en raison des paroles de saint Pierre : « Soyez sobres, mes Frères, et veillez ; car le diable votre adversaire, comme un lion rugissant, cherche à vous dévorer. [19]»

Souvent, en des scènes de l'ancien art chrétien où le Lion poursuit des cerfs, des biches timides ou d'innocentes gazelles le vulgaire ne voit que la poursuite banale de sa proie par le fauve affamé, alors que ces images sont en réalité l'illustration du texte de saint Pierre : « le démon votre ennemi, comme un lion rugissant, cherche à vous dévorer.

Nous retrouvons aussi le Lion-Satan dans celui que Samson vainquit et tua, et dans la gueule duquel il devait, en repassant, trouver le don providentiel d'un doux rayon de miel[20], et aussi dans le lion dont David, à son tour, fut vainqueur[21].

Le célèbre reliquaire de l'Abbé Bégon, du trésor de l'ancienne abbaye de Conques-en-Rouergue, IXe siècle, connu sous le nom de « Lanterne de saint Vincent » représente ce combat de David contre le lion et sur l'inscription mutilée qui souligne cette image on lit encore... sic noster David Satanam superavit. C'est donc bien «Notre » David-Sauveur, le nouveau David sous les traits de l'ancien qui terrasse Satan, le lion d'enfer.

Ainsi donc le noble animal offrit tour à tour à nos Pères, avec ses formes puissantes, ses qualités les plus éminentes pour les aider à glorifier, par analogies, le Rédempteur du Monde, ses mérites divins, son Œuvre et son triomphe ; et puis son caractère de fauve qui vit de proie, devint, sous la plume de premier des Papes, le motif de l'utile leçon de tempérance et de vigilance qui a plané depuis lors sur l'Eglise, et qu'elle répète chaque jour au peuple chrétien, en l'Office des Complies : « Soyez sobres, et veillez à vos âmes.»

 

 

[1] St Augustin, Corn, du Psaume C. II. [2] Embl. Ve.

[3] Cf. Martigny. Dict. des Antiquit. Chrét. p. 369, 2e col. [4] Bestiaire anglo, normand de Philippe de Chaux, XIIe siècle. [5] Deutéronome, XXXIII, 20. [6] Cf. S' Ambroise ; De bénedict. Pair. C. VIII. [7] St Jean, Apocalypse, V, 5. [8] St François de Sales, Traicté de l’Amour de Dieu. Édit. de 1617, p. 1078.[9] Cf. Dom Leclercq, Dict. d'Archéol. Chrét. T. III, vol I, col. 1467.[10] Ibid. T I, V. II col. 1837. [11] Ap. Rev. Art Chrétien ann. 1890, p. 137. [12] Cf. F. de Verneilh. Des influences byzantines, in Annales Archéol. Juillet août 1854, p. 235.[13] Revue de l'Art Chrétien ann. 1883, p. 493.[14] Document aimablement communiqué par MM. R. Guénon et Genty.[15] Martigny. Diction, des Antiquités chrétiennes, p. 369. 2 col. [16] La Colombière, La science Héroïque, Ed. de 1669, p. 248, n° 16. [17] Cf. J. Meurgey. La place des décorations dans les armoiries des villes de France, p. 1, grav. Paris 1924. [18] J. Roman Manuel de Sigillographie française, 1912; p. 154[19] Saint Pierre, 1er Epitre, v, 8.[20] Livre des Juges Ch.XIV. 5 et 8.[21] Livre des Rois Ch. XVII, 34 et suiv.

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ARCHEOLOGIE CHRETIENNE

L’ICONOGRAPHIE DU COEUR DE JESUS

Postérieurement à la Renaissance.

L'HABITAT SPIRITUEL DANS LE COEUR DE JESUS.

La troisième question, qu'il est utile d'examiner pour pouvoir, au moins le plus souvent, discerner le Coeur de Jésus d'avec celui du fidèle qui lui fut quelquefois assimilé par un commun accord de la piété et de l'art, c'est l'habitat spirituel du coeur fidèle dans celui de son Sauveur.

Née dès les premiers siècles de l’Église, nous voyons plus particulièrement cette forme de piété en honneur dans les cloîtres du Moyen-âge, mais il serait absolument erroné de penser qu'elle fut particulièrement réservée aux seuls raffinés, si j'ose ainsi parler, de la mysticité chrétienne. Elle fut toujours prêchée à tous, et à partir du XVIe siècle, au moins, nous la trouvons interprétée par l'iconographie en des compositions destinées à être répandues partout.

Il est, du reste, peu de formes aussi simplement naturelles par lesquelles l'âme chrétienne puisse aspirer à se rapprocher mentalement de son Sauveur, car, en y recourant, elle obéit à ce qu'on peut bien appeler son instinct de conservation.

En tous temps et dans tous les milieux, le chrétien connut, pour son âme, des dangers ; en tous temps et en tous lieux il en connaîtra. A rencontre de sa sécurité ils viennent de tout : des conditions dans lesquelles sa vie se déroule, des richesses et de la pauvreté, de la force et de la maladie ; de ses semblables qui le lèsent, le persécutent, l'humilient, ou le sollicitent, ou l'entraînent en des terrains interdits ; de lui-même, de cette double nature spirituelle et animale dont saint Paul nous dit qu'elle changeait son propre esprit en terrain de bataille. Donc, dangers partout pour celui qui veut garder son âme intacte autant qu'il est possible à l'homme vivant en ce monde.

Devant ces dangers multiples surgit dans l'âme la crainte.

Et, dans tous les temps, la crainte raisonnée fut, pour l'être humain, l'un des sentiments les plis heureusement féconds: elle lui fit inventer l'arme pour la défense de son corps, et l'habitation fermée pour la sécurité de son repos et de son bien.

Aussi l'âme fidèle, sentant sa faiblesse et prise de crainte  devant les périls, voulut avoir un refuge. Elle le voulut saint et sacré ; et regardant son Rédempteur mort pour son salut, elle vit à son flanc l'ouverture béante par laquelle le sang du Coeur a coulé pour elle, et se dit : Voilà mon asile !

Ainsi, l'âme, ayant peur de l'homme qui la pousse ou l'entraîne à sa perte, ayant peur, aussi, de Celui qui la jugera, se jette dans le Coeur de son Sauveur et de son Juge.

Si j'osais risquer ici, au hasard du souvenir, un rapprochement, j'évoquerais, comme l'expression d'un pareil désir, et d'Un pareil besoin de protection le pieux sentiment de ce Pharaon de la XIXième dynastie, quelque douze cents ans avant notre ère, qui, s'adressant au dieu Amon, le dieu Un, le dieu suprême, désirait « qu'il le portât dans son coeur ».

Mais restons sur le terrain chrétien. Tout le premier millénaire tourna son espérance vers cette plaie du côté de Jésus, et si les artistes d'alors ne la montrent pas d'une manière aussi réaliste que l'ont fait ceux qui les ont suivis dans le déroulement des siècles, ils multiplient du moins partout son image mystérieuse au centre des quatre autres blessures du corps divin, la représentant plus grande' ou plus glorieuse que les autres.

Dès le IVe siècle la grande voix du saint évêque de Constantinople,

Jean Chrysostome, proclama l'explication de cette primauté d'honneur dont la plaie latérale du Christ doit être honorée dans l'art chrétien : « En transperçant le côté du Christ, le soldat nous ouvrit l'entrée du Saint des Saints.[1]..»

La porte ouverte, c'est l'invite à entrer; et la porte dont parle le saint de Constantinople n'ouvre-t-elle pas sur le plus sacro-saint des sanctuaires et des asiles ? »

L'iconographie nous prouve que, même aux temps les plus troublés du IXe siècle et du Xe, cette attention de l’Église ne faiblit point à l'endroit de la plaie latérale ; et, durant les temps qui suivirent, surtout après que saint Bernard, au XIe siècle, eut guidé la pensée des mystiques non pas seulement jusqu'à l'abord de la plaie sanglante, mais jusqu'au Coeur dont elle n'est que la voie sacrée, les âmes, plus avidement encore que celles qui n'étaient plus, y cherchèrent pour leur salut un havre de sécurité plus efficacement protecteur que tous autres.

Dès lors, les auteurs spirituels établirent et maintinrent, les uns après les autres la théorie théologique de l'habitat dans la plaie du côté et dans le Coeur de Jésus-Christ, présentés sous un double aspect de sanctuaire et dé refuge.

Pour justifier cette assertion il me faut bien citer ici quelques brefs extraits de ce qu'ils ont écrit.

SAINT ANTOINE DE PADOUE. 1195-1231, Si Jésus-Christ est la pierre, le creux de la pierre où l'âme religieuse doit se réfugier, c'est la plaie du côté de Jésus-Christ. Foramen istud est vulnus in latere Christi. N'est-ce pas à cet asile choisi que le divin Époux appelle l'âme religieuse quand il lui dit dans le Cantique: Lève-toi, ma colombe, mon amie, mon épouse ; hâte-toi de venir dans les ouvertures du rocher, dans les profondeurs de la pierre. (Cantic. II, 13.) Le divin Époux parle des creux multiples de la pierre, mais il parle aussi de la grotte profonde, caverna maceriae. Il y a dans sa chair de nombreuses blessures, et il y a la plaie de son côté ; celle-là mène à son Coeur, et c'est là qu'il appelle l'âme dont il fait son épouse. Il lui a tendu les bras, il lui a ouvert son côté et son Coeur pour qu'elle vienne s'y cacher. Christus enim non solum se, sed etiam latus et Cor columbae aperuit, ut se ibi asbconderet.

En se retirant dans les profondeurs de la pierre, la colombe se met à couvert des poursuites de l'oiseau ravisseur ; en même temps elle se ménage une demeure tranquille, où elle repose doucement. Et l'âme religieuse trouvera dans le Coeur de Jésus, avec un asile assuré contre toutes les machinations de Satan, une délicieuse retraite... Ne restons

pas à l'entrée de la grotte, allons au plus profond, summo ore foraminis.

Le texte hébreux dit : trans osfoveae, bien avant dans l'enfoncement).

A l'entrée de la grotte, aux lèvres de la plaie, nous trouvons, il est vrai, le sang qui nous a rachetés, foraminis os est sangals Christi. Il parle ; il demande miséricorde pour nous. Mais là ne doit pas s'arrêter l’âme religieuse. Lorsqu'elle a entendu la voix du sang divin, qu'elle aille jusqu'à la source de laquelle il découle, au plus intime du Coeur de Jésus. Lé elle trouvera la lumière, les consolations, la paix, des délices ineffables.

(Sermo XCVIII in Psalm. 54— Traduit par Henri de Grèzes—Le Sacré-Coeur.— Etudes Franciscaines.)

SAINT BONAVENTURE (1221-1274)—« Comme il est doux, comme il est bon d'habiter en ce Coeur !... J'Irai prier dans ce temple, dans ce Saint des Saints... Accueillez (ô Jésus) mes prières dans le sanctuaire où vous exaucez ; ou plutôt tirez-moivous-même tout entier dans votre Coeur. » (Vitis mystica c. ni.)

JEAN TAULER, dominicain, (1294-1361)—Il fait dire à Jésus : « Comme le sceau imprime sa forme dans la cire, ainsi la violence de mon amour pour l'homme a imprimé en moi l'image de cet homme ; en moi je veux dire dans mes mains, dans mes pieds et même dans mon divin Coeur, tellement que je ne puisse jamais l'oublier. (Homeliae p. 460. cité par Franciosi. Le Sacré-Coeur et la tradition, col. 205.)

Était-il possible à ces saints auteurs d'être plus explicites ?

Ils le répètent, c'est dans la plaie sacrée et dans le Coeur du Christ, nommément désigné, que se trouve l'heureux et sûr asile de l'âme.

A l'époque où vivait Jean Tauler, se placent les premières représentations certaines que nous ayions jusqu'ici du Cœur de Jésus, du Sacré Coeur. J'en ai déjà reproduit plusieurs en exemples dans cette Revue: le Coeur crucifié sur le moule à hosties de Vich, le Coeur qui rayonne au graffite de Chinon, celui du sceau de Jaque Muzekin, pelletier de la cour de Bourgogne, et autres, tous antérieurs au début du XVe siècle.

Il est de toute évidence, et je dois le répéter ici, qu'en acceptant, comme ils l'ont fait, cette image du Coeur physique de Jésus, les théologiens et les écrivains spirituels d'alors ont attaché a la dite image tout ce que les docteurs et les orateurs sacrés d'avant eux avaient dit et écrit de la plaie du côté divin.

Pour eux, Coeur et plaie sont deux choses qui n'en font qu'une, deux choses sacrées qu'un même coup de lance à unies pour l'éternité.

Et leurs successeurs ont parlé comme eux, continuant l'hymne splendide qui glorifie tout ensemble la blessure de la lance et le Coeur auquel elle aboutit :

DOM HENRI ARNOLD, Chartreux ( -1487)

0 homme, dit Notre-Seigneur, voyez et considérez dans quelle position douloureuse je me trouve sur la croix, j'ai les deux bras étendus pour être toujours à même de vous accueillir... j'ai les pieds cloués afin de vous apprendre que je ne peux pas me séparer de vous ; mes mains percées d'outre en outre vous donnent 'à entendre qu'il leur serait impossible, même en se fermant, de retenir les grâces que vous désirez. Mais sachez-le bien, ce ne sont pas les clous qui m'attachent à la croix et m'y retiennent, c'est mon amour... Afin de ne vous oublier jamais, je vous ai écrit profondément dans les plaies de mes pieds et de mes mains ; j'ai été plus loin, je me suis fait ouvrir le côté par la lance d'un soldat pour vous ouvrir l'entrée de mon Coeur et vous montrer combien est grand mon amour pour vous. Après ma mort j'ai fait couler de mon côté du sang et de l'eau, du sang pour votre rançon de l'eau pour laver vos crimes. FRANCIOSI, col. 233. — Mois du Sacré-Coeur de Jésus, par d'anciens auteurs chartreux, etc. pages 60, 61.)

LUDOLPHE DE SAXE, chartreux— (1295-1378)— Lève-toi, âme qui est l'amie du Christ. Comme la colombe, va faire ton nid dans l'ouverture béante. Là, comme le passereau qui a trouvé sa demeure, ne cesse de veiller ; là, comme la tourterelle, cache les fruits de ton chaste amour... Dans ces trous de la pierre, dans ces profondeurs de la muraille, et maintenant et pour ton heure dernière, apprends à courir ; va t'y cacher ; tu y trouveras de gras pâturages, et tu échapperas à la gueule des lions ; (Vita Jesu-Christe u part. c. LXIV, n° 17— Cité par Franciosi. Le Sacré-Coeur et la tradition, col. 208.)

SAINTE CATHERINE DE SIENNE (1347-1380) répète souvent que le côté ouvert de Jésus est un lieu de refuge, et la chambre nuptiale des épouses du Christ.

(Dialogue ch. 20, 124, 126. Lettres 143, 210, 270, 309, 322, 329.)

DOM NICOLAS KEMPF (1393-1497)— Venez, ma colombe et n'allez pas voltiger à l'aventure, mais venez dans les trous de la pierre, dans la caverne pratiquée au milieu de la muraille de pierres sèches. La pierre c'est le Christ lui-même, les trous qui se rtouvent dans la pierre ce sont les plaies de Jésus-Christ... Quant à ce trou ou cette caverne pratiquée dans la muraille, c'est l'ouverture du côté de Notre-Seigneur. L'âme qui veut monter et s'élever jusqu'à son Bien-Aimé, doit donc ; lorsque les milans, les vautours et les autres oiseaux de proie images de démons, fondent sur elle, prendre la fuite, comme une timide colombe, et se réfugier dans les trous de la pierre, c'est-à-dire, dans les plaies de Jésus-Christ, et surtout dans la caverne profonde, à savoir dans la plaie du côté de Jésus et dans son Coeur. Là, elle n'a plus rien à craindre. Qu'elle bâtisse son nid dans le Coeur de Jésus, qu'elle s'y réfugie, qu'elle s'y repose et y prenne son sommeil : les esprits infernaux n'essaieront jamais de lui tendre des pièges, ils n'osent pas s'approcher de la plaie du Coeur de Jésus. FRANCIOSI. Col. 233— Mois du Sacré-Coeur de Jésus par d'anciens Chartreux, etc. page 63-65.

SAINT THOMAS DE VILLENEUVE (1486-1554)— Le nid de la tourterelle, c'est la poitrine du corps, du corps, dis-je, de son bien-aimé ; elle y entre par l'ouverture du côté, elle s'y fait un nid tranquille, elle y place ses petits en sûreté— (In Ascensione Domini Conc. II.)

LANSPERGE le Chartreux (1489-1539)—«Si la dévotion vous y pousse, vous pourriez aussi baiser cette image, j'entends le Coeur du Seigneur Jésus, vous donnant cette persuasion que c'est bien ce Cœur même que pressent vos lèvres, avec le désir d'y imprimer votre coeur, d'y plonger votre esprit et de vous y absorber. (Pharetra divini amoris, 1. I pars v.)

SAINT PIERRE D'ALCANTARA (1499-1562)—«Ce jour-là il faudra méditer sur le coup de lance qu'on donna au Sauveur... Un soldat s'approche la lance à la main, et il l'enfonce dans la poitrine nue du Sauveur. Telle fut la violence du coup que la croix en fut ébranlée, et il sortit de sa plaie de l'eau et du sang pour la guérison des péchés du monde. O fleuve qui sors du Paradis et qui arrose dans ton cours toute la surface de la terre ! O plaie de son côté sacré que lui a faite son amour bien plus que le fer cruel d'une lance ! O porte du ciel, ouverture qui éclaire le Paradis, lieu de refuge, tour de sécurité, sanctuaire des justes, nid des timides colombes, couche fleurie de l'épouse, de Salomon ! Dieu te conserve précieuse plaie du côté qui blesse les coeurs pieux, rose d'ineffable beauté, rubis d'un prix inestimable, entrée du Coeur de Jésus-Christ, témoignage de son amour et gage de la vie éternelle,— (FRANCIOSI Col. 255. Traité de l'oraison et de la méditation 1° partie, ch. 4.)

Voilà le résumé de l'enseignement de nos seize premiers siècles chrétiens. Et ce serait à tort qu'on le voudrait considérer comme une spiritualité réservée aux seuls ascètes et mystiques des monastères. C'était ce qu'on disait aux fidèles du haut des chaires d'Italie, de France, d'Espagne, d'Angleterre, et d'Allemagne.

Saint Antoine de Padoue, dans le sermon dont nous venons de lire quelques lignes, ne s'adressait pas qu'à des moines, et j'ai déjà donné dans cette Revue[2] le passage du sermon sur la Passion du Seigneur, prêchée aux Parisiens par le P. Olivier Maillard, et qui, traduit en latin pour les doctes, fut imprimé par Jehan Petit en 1513. Maillard termine ainsi le passage relatif au coup de lance : « Vous avez voulu, (Seigneur) que votre côté soit ouvert, je vous en prie[3], faites que je puisse habiter au milieu de votre Coeur. »

Vers la fin de ce même xvi« siècle, saint François de Sales, dans un sermon public aussi, disait : «La seconde raison pour laquelle Nostre-Seigneur voulut qu'où lui ouvrit le costé, nous est signifiée par ces paroles du Cantique des Cantiques, qu'il dit à l'âme dévote : « Veni, columba mea, in foraminibus petrae, in caverna maceriae, (Cant. n, 14). Venez, ma toute belle, venez ma bien-aymée, vous retirer, comme une chaste colombe, dans les trous de la mazure et dans les pertuis de la pierre» : Paroles par lesquelles il nous convie d'aller à luy avec toute confiance, pour nous cacher et reposer dans son diyin costé, c'est-à-dire dans son Cœur qui est ouvert pour nous y recevoir avec un amour et une bénignité non pareille, afin de nous servir de refuge et de retraite asseurée en toutes nos tribulations... (FRANCIOSI, Col 304.— Sermon pour la feste de Saint Jean-Porte-Latine.)

Comment cette thèse de l'habitat, mystique dans le cœur même de Dieu a-t-elle été servie par les arts figuratifs ?...

Des initiales de prénoms baptismaux et de patronymes furent fréquemment inscrites dans le cadre d'Un coeur sur les marques corporatives et commerciales de la fin du Moyen-âge et depuis, mais nous devons reconnaître qu'il est très souvent impossible d'affirmer si ces coeurs sont l'image de celui de Jésus dans lequel un fidèle s'est réfugié spirituellement, sous l'emblème de ses initiales nominales, ou s'ils ne sont que le coeur de l'artisan, du commerçant, désigné par ces mêmes initiales ; l'une et l'autre interprétation sont souvent également vraisemblables.

Plus expressive me paraît être la marque commerciale de l'opulent John Gresham (mort en 1555), qui prêta souvent des sommes considérables au roi d'Angleterre Henri VIII. Elle porte, dans un grand cœur surmonté de la croix double, les initiales de John Gresham accompagnées d'un petit coeur qui doit être le sien.

Marque commerciale de John Gresham XVIe siècle sur vitrail de l'hôpital de Great Lefort (Essex.) D'après croquis de M. E. W.

L'empreinte d'un moule en buis, d'origine espagnole, béarnaise ou basque, que j'ai eu par le comte Raoul de Roche brune me paraît s'apparenter aussi aux marques artisanes du XVIe siècle. Le monogramme S. F., ou F. S., y accompagne ; dans le Coeur de Jésus que surmonte la croix, Un coeur plus petit qui ne peut être que celui du possesseur de la marque, réfugié dans le Saint des Saints, pour parler comme saint Jean-Chrysostome.

Voici la reproduction de deux gravures sur bois, images toutes populaires de la fin du XVIIe siècle ou du XVIII, dont les bois originaux sont au musée des Antiquaires de l'Ouest, à Poitiers. L'une et l'autre nous montrent le coeur fidèle dans celui de son Sauveur. Sur la première le coeur fidèle est au pied du Monogramme, I. H. S. et dans son rayonnement qui illumine l'intérieur de celui de Jésus-Christ. Le Coeur sacré, qui portela croix, la lance et l'éponge rayonne à son tour dans un ovale que cantonnent divers motifs relatifs au supplice rédempteur.

La seconde image montre simplement le Coeur fidèle en position d'hommage sous le monogramme de Jésus et dans le cadre de son Coeur sacré qu'entoure la couronne d'épines.

La singulière médaille en cuivre repoussé, recueillie par le R. P. Georges Goyet à Saint-Loup-sur-Thouet, (Deux-Sèvres) me semble bien, maintenant, se rapporter au thème de l'habitat du coeur humain dans celui de Jésus.

Moule de marque commerciale(?) en buis. XVIe siècle.

Bois gravés pour images populaires—XVIII siècle. Musée des Antiquaires de l'Ouest, à Poitiers.

On eut aussi quelquefois, dans nos derniers siècles, l'idée de représenter le Coeur de Jésus dans Celui de sa Mère, mais alors l'un et l'autre furent suffisamment caractérisés pour que nous les puissions reconnaître.

Médaille en cuivre repoussé provenant de Saint-Loup-sur-Thouet

Une autre manière de figurer le recours à l'hospitalité protectrice du Coeur de Jésus que le XVIIIe siècle connut, et dont le XIXe usa dans des compositions souvent lamentables à force d'être mièvres, fut de représenter un oiseau et plus spécifiquement une colombe (une, et non pas toute une volée) arrivant de plein vol vers la plaie béante du Coeur sacré.

C'est l'interprétation des paroles du Cantique des Cantiques dont s'inspira saint Antoine de Padoue, dans le texte précité.

II y avait là un beau motif artistique à établir ; les dessinateurs du siècle dernier l'ont abordé avec un manque complet de sens hiératique et ils ont ainsi gâté l'expression d'une toute belle pensée. En résumé, il apparaît donc comme règle générale que si le thème de l'habitat spirituel du coeur fidèle dans celui de Jésus-Christ n'est pas d'ordinaire, clairement manifesté en iconographie par des initiales de noms humains placés seuls sur un coeur, d'autre part, on peut regarder, avec une certitude suffisamment justifiée, comme étant des images du Coeur du Seigneur, ceux des compositions pieuses qui portent en eux-mêmes, avec ou sans initiales, de petits coeurs dépourvus de caractères particuliers.

L. CHARBONNEAU-LASSAY. Loudun (Vienne)

[1] St Jean Chrys. Homélies. 84. Ch. IX. [2] Inextenso dans : La blessure du Côté de Jésus. Regnabit, nov. 1913. p. 391. [3] Passio domini nostri Jesu Xri a reverendo p. Oliverii Maillard Parisius declamata.

 

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #SYMBOLISME CHRETIEN

L'ICONOGRAPHIE ANCIENNE DE JESUS-CHRIST, POSTERIEUREMENT A LA RENAISSANCE.

I. — LE COEUR ET LE MONOGRAMME I. H. S.

II. — LE COEUR ET LES TROIS CLOUS.

Si nous n'avons qu'une confusion véritable en iconographie sacrée relativement aux représentations du Cœur de Jésus-Christ exécutées au temps de la Renaissance et dans les trois siècles qui vinrent après elle, cela me partît tenir principalement, à deux causes : La première est l'abandon regrettable dans lequel les artistes d'alors laissèrent tomber les règles raisonnées que le Moyen-âge avait établies pour faire exprimer à l'iconographie et à l'emblématique chrétiennes leur plein sens.

La seconde est que les iconographes actuels n'ont pas encore fait, en ce qui concerne les représentations du Coeur de Jésus-Christ, assez de rapprochements et de comparaisons, entre les documents nombreux qui nous sont restés des quatre derniers siècles.

Pour pouvoir regarder en sécurité d'appréciation les représentations pieuses du coeur, exécutées depuis la fin du Moyen-âge, et distinguer si nous devons y voir le Coeur du Seigneur ou celui du fidèle, souvent plus ou moins assimilé à celui du Maître divin, il me semble nécessaire d'étudier trois questions :

1° La juxtaposition du coeur avec le monogramme de Jésus-Christ: I. H. S.

2° La réunion plus ou moins immédiate du coeur et des trois clous emblématiques.

3° La belle et séculaire doctrine de l'Habitat spirituel dans la plaie latérale du Crucifié, qui devint, au XVe siècle, l'habitat mystique de l'Ame dans le Coeur même de Jésus.

Je ne toucherai aujourd'hui que les deux premières de ces trois questions, la troisième fera le sujet d'une prochaine étude.

Avant toutes choses, il est opportun de souligner les constatations suivantes qui, relativement à l'iconographie du Coeur de Jésus-Christ, sont rigoureusement exactes :

Durant le XVIe siècle, les artistes grisés par le néfaste enthousiasme, alors général, pour le vieil art païen de la Grèce et de la Rome antiques, méprisent le code iconographique établi par le Moyen-âge. Cependant, si violées qu'elles soient par eux, les anciennes règles de l'iconographie religieuse et de l'héraldique nobiliaire surtout, se maintiennent, durant ce siècle, mieux que les autres; et si, dans les travaux d'art religieux, elles ne sont plus considérées comme des préceptes impératifs, elles subsistent encore à peu près, à titre de coutumes ou de traditions d'atelier.

Au XVIIe siècle, l'oubli se fait plus grand à leur égard, et au XVIIIe, ainsi que durant les trois quarts du XIXe, au moins, c'est l'incompréhension et l'anarchie à peu près complètes dans l'imagerie dite « de piété ». Il en sortit des oeuvres qui, pour bien intentionnées qu'elles furent, n'en restent pas moins de vrais non-sens, de puérils et inconscients outrages à la Beauté religieuse.

I— LE COEUR ET LE MONOGRAMME DU NOM DE JÉSUS.

Quelques années seulement après le drame rédempteur du Calvaire, saint-Paul, s'adressant à ceux des Philippiens qu'il avait convertis, leur écrivait les pages inspirées dans lesquelles il glorifie si magnifiquement le Nom souverain qui règne sur le Ciel, la Terre et les Enfers, le Nom de Jésus[1]. (1) Peu après lui, saint Jean, dans son Apocalypse, désignait le même Nom divin comme le signe des Elus de Dieu. Alors, d'un bout à l'autre du Monde Romain, dans les chrétientés naissantes de Jérusalem et de Damas, de Tyr et d'Antioche, d'Alexandrie et de Carthage, d'Athènes, de Naples et de Rome, sur le Nom de Jésus se concentrèrent toutes les adorations, vers lui se tendirent toutes les mains suppliantes ; et dans les amphitéâtres, les arènes, et dans tous les lieux de supplices le sang de millions de martyrs coula pour lui.

Afin de pouvoir l'honorer partout, le porter sur eux comme un talisman divin et le graver, au même titre, sur les objets quotidiennement à leur usage, les fidèles l'abrégèrent en des assemblages de lettres, connus d'eux. Et bientôt, quand l'heure de Dieu eut sonné, l'empereur de Rome, Constantin, plaça sur son étendard et sur la bombe de son casque le Monogramme du Nom de Jésus-Christ. Depuis lors ce fut, et ce sera, tant que durera sur terre la race des hommes, un hymne sans fin à la gloire du Nom sacré.

Parmi ces groupements de lettres qui résumèrent le Nom de Jésus, celui qui fut le plus employé, depuis le Moyen-âge jusqu'à nous, se compose des trois lettres I. H. S. tirées du mot grec IHCOYS, lesous.

A partir de la seconde moitié du XVe siècle, alors que, depuis deux cents ans les artistes avaient pris l'habitude heureuse de représenter le Coeur de Jésus-Christ comme image de la source du Sang rédempteur et comme emblème de son amour qui le fit couler, l'image de ce Coeur divin et aussi celle du coeur du chrétien furent représentés fréquemment en juxtaposition avec le Monogramme de Jésus-Christ, mais en reflet de deux pensées bien différentes.

De ce que, généralement, on ne connaît plus aujourd'hui ces pensées oubliées qui présidèrent à la représentation des coeurs de Jésus et du fidèle près du Monogramme, il résulte, pour les non-informé?, une incapacité complète de distinguer ces deux coeurs l'un de l'autre, d'où de regrettables méprises.

Certains auteurs tout récents en sont même arrivés à regarder comme étant image du Coeur de Jésus tout coeur juxtaposé au Monogramme I. H. S.

Précisons d'abord une question de situation, de positions respectives entre le coeur et le Monogramme dans la composition des motifs où ils entrent tous deux ; car selon le cas, le coeur est figuré au-dessous, au-dessus du Monogramme, ou sur les lettres même qui le composent ; parfois, au contraire, c'est le Monogramme qui est inscrit sur le coeur.

Et rappelons que toute la symbolique des deux siècles XIVe et XVe découle, surtout, de l'héraldique et de l'emblématique de la belle époque médiévale qui les a précédés ; or, dans ces deux branches du grand art du Moyen-âge, il y eut pour les figurations de personnages et pour les emblèmes chargés de les représenter, une attitude, une position qu'on pourrait appeler, «l'attitude, la position d'hommage».

Elle tire son origine de ces cérémonies solennelles d'hommages-liges que les vassaux prêtaient à leurs suzerains, aussi bien dans les milieux ecclésiastiques que dans la société féodale laïque : Dans les deux cas, le vassal se mettait à genoux aux pieds de son seigneur. L'art des enlumineurs et surtout celui des compositeurs sigillographes, notamment des graveurs de sceaux ecclésiastiques retinrent cette «position d'hommage»: Si les hauts prélats, Évêques et grands Abbés, se firent représenter eux-mêmes, assis ou debout, dans la double ogive de leurs sceaux en navette, les autres ecclésiastiques y figurèrent, le plus souvent agenouillés au bas du sceau dont le haut est occupé par l'image de leur patron baptismal, ou par celui de leur église, de leur prieuré ou simplement du lieu qu'ils habitaient. A partir du début du xive siècle, et même un peu plus tôt, cette composition ; se modifia en ceci que les personnages agenouillés, les mains jointes et levées— comme dans l'hommage-lige — vers l'image sainte, y furent remplacés, représentés, par leur écu d'armoiries, ainsi «posé en hommage.»

Le blason personnel ou de famille, joue alors son seul rôle vrai; et rationnel qui n'est que d'être le signe sensible, visible et quasi hiératique d'un homme qu'on ne voit pas, et dont il tient la place au même titre, qu'un nom tient, au bas d'un écrit, celle du signataire ; au même titre qu'un cierge représente et remplace un fidèle au pied d'un autel.

J'en donne ici comme exemple le sceau de frère René Deblet prieur de Notre-Dame de Sales en 1i'a'rhidiocèse de Bourges, au XIVe siècle.

L'écu de Deblet s'y voit en hommage aux pieds de la Vierge, patronne de son prieuré.

Vers la fin du XVe siècle il vint aux artistes, aux iconographes la pensée de placer ainsi le coeur du chrétien fidèle, du mystique, tel un blason en hommage, sous le Nom sacré du Rédempteur.

II y signifiait non seulement l'hommage, mais, la prière, mais l'ardeur de l'amour quand, ce qui est assez fréquent, ce coeur est enflammé.

Aussi,—à moins qu'ils n'aient été tracés par des mains inconscientes— les coeurs aussi placés sous le Monogramme 1. H. S ne portent-ils jamais la blessure de la lance. S'il en est autrement, ils représentent bien évidemment le Coeur de Jésus-Christ, mais le Coeur de Jésus mis par l'ignorance à une place tout à fait injustifiable, parce qu'irrationnelle. On en trouve d'assez rares exemples à la fin du XVIe siècle ; et au XVIIe au XVIIIe et au XIXe le cas devient fréquent parce qu'alors on ne se rend plus compte de rien, et qu'on connaît mieux les attributs mythologiques que l'emblématique chrétienne. J'ai vu ce non-sens du Coeur de Jésus au-dessous de son Monogramme sur de nombreuses patènes de calices, de cette pauvre époque, en Poitou, Anjou, Touraine, Provence et autres lieux.

Sceau du prieur René Deblet. XIV, siècle, (d'après empreinte sur cire.)

Je donne ici en exemple de l'emploi rationnel du cœur fidèle un bois gravé du Musée des Antiquaires de l'ouest à Poitiers : le coeur, blessé des clous dont nous parlerons plus loin, s'y voit sous le Monogramme. XVIIe siècle. Rien ne s'oppose, par contre, à ce que le coeur fidèle ainsi placé sous le Monogramme y soit inscrit dans l'auréole même du Nom divin, parce que le Christ attirant à lui l'Ame fidèle l'introduit en quelque Sorte dans son propre rayonnement ; et c'est la récompense de sa fidélité et de sa ferveur. C'est ainsi qu'on le voit au frontispice de l’Amour de Jésus, par le Récollet, Barthélémy Solutive, 1623, et sur une autre image de la même planche poitevine gravée, qui porte celle qui précède.

Quand, au contraire, le Coeur est placé sur le Monogramme même, ou au-dessus, c'est toujours, qu'il soit blessé ou non, — et il l'est neuf fois sur dix— c'est toujours le Coeur du Seigneur, parce que, dans ce cas le Monogramme I. H. S. est un dénominatif qui se rapporte au coeur et le détermine. C'est ainsi qu'il apparaît au-dessus de Janus, sur un cartouche initial du mois de Janvier d'un calendrier liturgique du XVIe siècle[2].

A plus forte raison est-ce toujours aussi le Coeur sacré quand il fait corps avec le Nom de Jésus, où s'y montre attaché, ainsi qu'on le voit sur une des plaques en métal du Hiéron de Paray[3] et sur le médaillon central d'une chasuble brodée du Musée Historique de Tissus à Lyon, d'époque Louis XIV reproduit ci-dessous.

1°) Épreuve d'un bol gravé du Musée des Antiq. de l'Ouest, à Poitiers, XVIIe siècle. 2°) Le Coeur fidèle dans l'auréole du Nom divin. Musée des Antiq. de l'Ouest. Page 18

Et nul doute ne devrait être également possible quand le coeur lui-même porte le Monogramme, tel celui du Paradisius animae, imprimé au XVIe siècle. Mais, parfois, au XVIIIe siècle, le I. H. S. dans un coeur indique seulement la présence de Jésus, par sa grâce, dans l'âme du fidèle, ou son intime souveraineté sur cette âme qui fait du Nom sacré sa marque, son sceau.

Le Sacré-Coeur au-dessus du monogramme.

Miniature du XVIe siècle.

C'est ce qu'il faut lire sur l'ex libris tampon, apposé sur un exemplaire de 1709 des Conférences ecclésiastiques du diocèse d'Angers publiées par ordre du Rme évêque Poncet de la Rivière.

Médaillon central d'une Chasuble d'époque Louis XIV. 0.28 x 0,23. Musée historique dos Tissus, à Lyon.—N- 1376.

L'admirable mouvement de zèle parti de Paray, qui activa merveilleusement la piété envers le Coeur de Jésus, ne provoqua, dans son iconographie, aucun retour vers l'ordre, si tant est que l'imagerie religieuse qui fut postérieure à ce mouvement n'ait pas augmenté encore la confusion. Enfin lés déplorables fantaisies, élucubrées au xixe siècle pour le populaire, en arrivèrent à franchir de plain-pied les frontières du ridicule avec leurs compositions saugrenues où s'entremêlent des anges béats, des marmots extasiés, des fleurs quelconques, des cœurs sans caractères distinctifs et des volées de colombes qui tirent eh haut d'autres coeurs par des guirlandes ou des attaches invraisemblables ; tout l'arsenal enfin de l'art (?) essoufflé et geignard que nous avons connu, qui eut son apogée vers 1880, et qui, fort heureusement, achève d'agoniser.

1°)Vignette frontispice du Paradisius animae XVIe siècle.

2°) Bois tampon frappé sur un livre angevin du XVIIIe siècle. Cabinet de l'auteur.

 

[1] I. Epit. aux Philippiens ch. II. [2] L. Ch. L. Un emblème du mois de Janvier in. Regnabit, mai 1925, p. 484. [3] L. Ch. L. Documents espagnols du XVIII siècle, in Regnabit. Juin 1923,

 

II — LE MONOGRAMME I.H.S. LE COEUR ET LES TROIS CLOUS.

Le plus connu de ces motifs qui rassemblent à la fois le sigle L H. S., le coeur et les trois clous, est incontestablement celui qui sert de chiffre héraldique au sceau armoriai de la Compagnie de Jésus.

Vignette frontispice de la Grammaire, du R. P. Gaudin.

S.J. — XVI-XVII s.

Il consiste essentiellement en un cartouche, de forme variable, au milieu duquel triomphe le monogramme du Nom de Jésus, I. H. S. placé au centre d'une gloire rayonnante. Ce monogramme est surmonté de la croix ; et, au-dessous de lui se tient, en situation d'hommage, un coeur non blessé qui porte trois clous.

Je le reproduis d'après le bois officiel, qui fut confié, en 1761, aux imprimeurs poitevins Jean et J. Félix Faulcon, pour le frontispice des Principes de la Grammaire, du R. P. Jean Gaudin. S. J. ouvrage qui fut adopté dans tous les collèges français de la Compagnie[1].

Cette composition d'art héraldique religieux date de la dernière partie du XVIe siècle, mais le blason primitif de la Compagnie, déterminé par son fondateur, saint Ignace de Loyola, ne comportait que le Monogramme I. H. S. au milieu d'une gloire, et, au-dessous, trois clous, mais pas de coeur.

Qu'est donc le coeur qui figure dans les armes des Jésuites depuis 1586, au moins, puisqu'on le voit sur le frontispice du, Ratio Studiorum publié alors par les Jésuites de Rome ? Dans son Histoire de la dévotion au Sacré-Coeur dont je me suis occupé dernièrement et qui contient des chapitres de haute valeur, le R. P. Hamon estime que ce coeur chargé de trois clous, n'est pas celui de N. S. Jésus-Christ mais bien le coeur emblématique du Jésuite.

Il a parfaitement raison. Les clous, bien qu'ayant servi à crucifier le corps du Rédempteur, ne suffisent point, depuis la Renaissance, à désigner un coeur comme représentant le sien.

Depuis la fin du XVe siècle, les Jésuites ne sont point du reste les seuls religieux qui ont utilisé le coeur chargé ou navré de trois clous ; avec ou sans le Monogramme, les Carmes, les Franciscains, les Bénédictines de Fontrevault, les Visitandines et presque toutes les familles religieuses en ont fait autant : c'est que ce coeur représentait tout simplement celui du mystique et spécifiquement, à son origine, le coeur monastique le coeur du Religieux. Reportons nous- au temps qui vit naître cet emblème, au troisième tiers du XVe siècle. Depuis deux siècles, déjà, les artistes de tous genres représentaient le Coeur de Jésus-Christ, les écrivains et les prédicateurs, notamment les Chartreux, et les Franciscains [2]; le montraient à l'élite des fidèles en leur répétant : Contemplez-le, puis modelez votre coeur défectueux sur ce Coeur tout parfait. C'était leur répéter la parole du texte saint: - « Allez, et faites selon le Modèle qui vous est montré ». ©es lors l'iconographie, comme la vie spirituelle, connut le thème du coeur fidèle s'essayant à s'assimiler à celui de Jésus-Christ, assimilation audacieuse, certes, à laquelle le mystique ne pouvait travailler efficacement que par une épuration toujours plus grande de sa vie,  une ascension constante de ses pensées, âpre labeur que seul pouvait soutenir un ascétisme austère.

Et l’Église n'a point alors, que je sache, en rien bridé cette conception spirituelle, ni son interprétation par l'iconographie.

Bien mieux ses écrivains la servirent. Un de leurs écrits les plus intéressants sur ce sujet, et le plus connu depuis que l'iconographe poitevin, comte Grimouard de Saint Laurent, on a étude la précieuse vignette frontispice dans la Revue de l'Art Chrétien[3], est l’Exercice du Coeur Crucifié[4], par le Cordelier Pierre Regnart du couvent de Fontenay-le-Comte, en Poitou. L'auteur y ait les exhortations et y expose les méthodes propres à « crucifier » son coeur à l'imitation spirituelle de celui de Jésus. Dans l'art de l'époque, c'était en effet une pratique courante que dé figurer Je Coeur de Jésus-Christ seul sur la Croix ; tel nous le montrent le moule a hosties de Vich, XIIIe ou XIVe siècle[5] ; le moule à plomb de confrérie de Champigny-sur-Veude, XVe siècle[6] ; la marque commerciale de l'imprimeur Levet, XVe siècle[7] ; et surtout le blason sculpté du Christ assis de Venezy[8]  où le sculpteur, voulant montrer que le Christ est tout coeur et que ce fut l'amour de son Coeur pour nous qui le fit se laisser crucifie eût l'extraordinaire idée de crucifier ce Coeur sacré par des mains et des pieds qui partent directement de lui sans que ni corps ni tête soient présents sur la Croix ; image dont on peut discuter et critiquer le thème mais dont il faut bien reconnaître l'étrange puissance d'évocation... Voilà ce que l'on peignait et ce que l'on sculptait peu avant la composition de l’Exercice du Coeur Crucifié.

Le livre de Regnart fut à l'unisson de l'art et de la « spiritualité de son époque. Et la gravure de son titre dont, très vraisemblablement, il détermina lui-même la composition, nous montre un coeur posé sur une croix au centre d'une effrayante couronne d'épines ; au milieu de ce Coeur un écusson découpé porte le seul monogramme du Nom de Jésus[9]. » Trois clous s'enfoncent dans ce Coeur, dont la crucifixion n'est qu'idéale, et né l'y clouent point ainsi que le dit le P. Hamon[10], puisque leurs pointes ne peuvent atteindre que le vide derrière le coeur ; et que ceux du haut sont au-dessous des bras de la croix. Et ces trois clous s'appellent Povreté. Chasteté[11], Obédience, qui sont les noms des vertus qui font l'objet des voeux religieux que St François, père spirituel du cordelier Regnart, a tant exaltés Sur le Coeur et autour de lui, fleurissent les vertus principales de la vie religieuse : la Patience, la Charité[12], la Pénitence, l’Atrempance (tempérance), la Paix, la Joie, la Longanimité.

Tout le sens que contient cette composition est donc dominé par les noms des trois vertus que symbolisent, que personnifient, si l'on peut dire, les trois clous nommés Pauvreté, Chasteté Obéissance. Sans doute aucun, l'inspirateur de la gravure a voulu montrer que c'est par la pratique de ces vertus, dans le cadre de la vie religieuse, caractérisée par les trois Voeux, que se peut le mieux réaliser cet «exercice du Coeur crucifié» ; par lequel ce coeur tend à ressembler, à s'assimiler à celui de Jésus-Christ.

Gravure du titre de l'Exercice du Coeur Crucifié, de P. Regnart. (Reproduction par procédé pictographique d'après Grimouard de Saint-Laurent).

Et les noms de ces trois clous éclaire et explique le mystère de leur présence dans le coeur emblématique que presque tous les ordres religieux et les Congrégations à voeux temporaires ont employé, depuis le XVIe siècle, dans des compositions variées et qu'ils ont si souvent placé en position d'hommage au pied du Monogramme dé Jésus-Christ pour y représenter toute leur famille religieuse.

Quelquefois les clous font abondamment saigner le coeur, pour lequel les trois voeux sont une épreuve, une pénitence, encore qu'ils donnent à la fois joie et sécurité spirituelles.

Ce côté pénitentiel est une analogie dé plus avec le Coeur du Maître. Le coeur du blason de Jean de Newland, abbé de saint-Augustin de Bristol nous en offre un exemple, et le R. P. Hamon, à rencontre de ce qu'il en dit[13] ; peut le ranger parmi les simples coeurs fidèles. Au début de mes recherches sur l'iconographie du Coeur dé Jésus-Christ, en 1917, j'ai pensé aussi, un instant, qu'il était l'image de celui devant qui tout genou doit fléchir.

Tous les iconographes l'affirmaient. Des rapprochements, des comparaisons et l'étude de l'iconographie générale du coeur au XVe siècle me l'ont fait vite remettre à sa place, au milieu des coeurs monastiques épris de l'idéal désir de se modeler sur le Coeur souffrant de Jésus-Christ.

A l'exemple, ou plus exactement à l'imitation, un peu trop entière en cela, des religieux qui prononçaient vraiment les vœux effectifs de Pauvreté, Chasteté et Obéissance[14], de nombreuses confréries, congrégations laïques, et autres groupements pieux adoptèrent, durant les XVII et XVIIIe siècles, l'emblème du Monogramme et du Coeur percé de trois clous ; les Confréries de Pénitents, du Bon-Secours, de la Bonne-Mort, etc. l'adoptèrent unanimement dans la France, l'Espagne, l'Italie.

Je dois à Mlle M. Berthier, la pieuse et zélée fondatrice de la firme des Beaux-Livres (Vichy et Cannes) de pouvoir reproduire ici le cartouche sculpté sur la façade de la chapelle des Pénitents Blancs à Biot, près Antibes, au diocèse de Nice. Sous le Monogramme le coeur de la Confrérie est traversé des trois clous mystiques et le coeur du Pénitent habite le coeur confraternel où il a trouvé un refuge, un havre protecteur.

Blason de Jean de Newland— Bristol, (Angleterre). XVe Siècle.

Il est bien évident que dans le cas de ces associations pieuses, dont les membres n'étaient pas liés par des voeux, les clous n'avaient plus leur vrai sens initial ; ils n'étaient plus qu'une tradition incomprise. La chapelle de Biot est datée 1612, et en 1613 le Jésuite Nigronus, qui écrivait à Rome, ne savait déjà plus ce que signifiaient les clous que saint Ignace avait fait entrer dans le blason de sa Compagnie. St. Ignace qui vécut les vingt dernières années du XVe siècle et qui fonda sa société à peu près à l'époque ou le cordelier poitevin Regnart écrivit son Exercice du Coeur Crucifié connaissait et comprenait l'iconographie mystique de son temps; cent ans après lui elle n'était plus comprise.

Ce fut bien pis durant les siècles qui suivirent et qui la défigurèrent.

***

Que conclure de cette longue dissertation ?

D'abord qu'il s'en dégage, j'ose croire, la règle générale que voici : Quand l'image du Coeur de Jésus accompagne le Monogramme I. H. S., elle doit normalement, être placée sur lui ou au-dessus.

Et la place, qui convient seule à l'image du coeur fidèle est qu'il soit mis en hommage au-dessous du Monogramme.

Nombre d'exceptions à cette règle ont été commises durant les trois derniers siècles surtout, par des ignorants qui n'ont rien su distinguer dans les convenances relatives aux images du Coeur de Jésus et du coeur du fidèle.

Enfin, la présence des trois clous sur ou dans un coeur qui ne porte pas nettement la blessure du coup de lance, désigne les trois principales vertus monastiques qui font l'objet des trois voeux des Réguliers. Parfois même, isolés du coeur comme sur le sceau primitif, de la Compagnie de Jésus, les trois clous n'ont pas d'autre signification.

Sculpture de la chapelle des Pénitents de Biot. {Alpes Maritimes) (1612)

— Et ces pages ne feraient-elles qu'aider à faire réserver aux seules représentations du Coeur de Jésus-Christ quelques-unes des adorations et des prières qui ne sont dues qu'à Lui, qu'elles seraient, j'ose croire amplement justifiées.

En tous cas, je les dédie à ceux qui s'imaginent que je suis trop porté à voir en toute figure ancienne du coeur Celui de Jésus-Christ. L'écrin de vraies perles iconographiques anciennes que je connais à l'avoir de ce dernier est trop riche pour que je sois tenté d'y laisser glisser trop facilement des contrefaçons

(A suivre...)

L. CHARBONNEAU-LASSAY.

Loudun (Vienne)

 

[1] La Grammaire du P. Gandin eut plusieurs éditions antérieures à celle de 1761. Le bois frontispice paraît avoir été gravé à la fin du XVIe siècle ou au début du XVIIe siècle bien antérieurement à la première édition de l'ouvrage qui le porte.[2] Par Franciscain j'entends ici tous tes fils spirituels de St-François d'Assise. [3] Cte-Grimouard de Saint-Laurent : Les Images du Sacré-Coeur au point de vue de l'histoire et de l'art, in Revue de l'art chrétien avril-juin 1879 p. 330. » [4] Imprimé à Paris, en la rue Neuve-Notre-Dame, à l'Escu de France. [5] Voir Regnabit. N° septembre 1922, p. 280. [6] Regnabit. N° octobre 1922, p. 395. [7] Regnabit. N° janvier 1924, p. 116. [8] Voir Regnabit N° d'avril 1923. p. 381. [9] Et non pas les deux monogrammes de Jésus et de Marie ainsi que le dit le R. P. Hamon. Histoire de la dévotion au S.-C. p. 335-336. [10] ld. p. 336. [11] Le graveur de P. Regnart, par une évidente et incontestable distraction a écrit sur le clou inférieur : Charité, répété sur le haut du coeur. [12] Grimouard de St-Laurent, répété par Hamon, voit dans l'encadrement qui porte le mot charité l'image de la Lance. Cette opinion au moins très contestable, me laisse très sceptique. [13] Voir ouvrage cité, p. 334.  [14] Les voeux des Tertiaires laïcs des grands ordres ne sont que des vœux de dévotion, et non des voeux de religion.

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #SYMBOLISME CHRÉTIEN

LE CHRISME & LE COEUR

dans les anciennes Marques corporatives. René Guénon.

Dans un article, d'un caractère d'ailleurs purement documentaire, consacré à l'étude d'Armes avec motifs astrologiques et talismaniques, et paru dans la Revue de l’Histoire des Religions (juillet-octobre 1924), M. W. Deonna, de Genève, comparant les signes qui figurent sur ces armes avec d'autres symboles plus ou moins similaires, est amené à parler notamment du «quatre de chiffre», qui fut usuel aux XVIe et XVIIe siècles[1], comme marque de fabrique pour les imprimeurs, les tapissiers, comme marque de commère pour les marchands, comme marque de famille et de maison pour les particuliers, qui le mettent sur leurs dalles tombales, sur leurs armoiries». Il note que ce signe «se prête à toutes sortes de combinaisons, avec la croix, le globe, le coeur, s'associe aux monogrammes des propriétaires, se complique de barres adventices», et il en reproduit un certain nombre d'exemples. Nous pensons que ce fut essentiellement une « marque de maîtrise», commune à beaucoup de corporations diverses, auxquelles les particuliers et les familles qui se servirent de ce signe étaient sans doute unis par quelques liens, souvent héréditaires.

M. Deonna parle ensuite, assez sommairement, de l'origine et de la signification de cette marque : « M. Jusselin, dit-il, la dérive du monogramme constantinien, déjà librement interprété et défiguré sur les documents mérovingiens et carolingiens[2] (2), mais cette hypothèse apparaît tout à fait arbitraire, et aucune analogie ne l'impose ». Tel n'est point notre avis, et cette assimilation doit être au contraire fort naturelle, car, pour notre part, nous l'avions toujours faite de nous-même, sans rien connaître des travaux spéciaux qui pouvaient exister sur la question, et nous n'aurions même pas cru qu'elle pouvait être contestée, tant elle nous semblait évidente. Mais continuons, et voyons quelles sont les autres explications proposées : « Serait-ce le 4 des chiffres arabes, substitués aux chiffres romains dans les manuscrits européens avant le XIe siècle ?... Faut-il supposer qu'il représente la valeur mystique du chiffre 4, qui remonte à l'antiquité, et que les modernes ont conservée ? » M. Deonna ne rejette pas cette interprétation, mais il en préfère une autre : il suppose « qu'il s'agit d'un signe astrologique », celui de Jupiter.

A vrai dire, ces diverses hypothèses ne s'excluent pas forcément : il peut fort bien y avoir eu, dans ce cas comme dans beaucoup d'autres, superposition et même fusion de plusieurs -symboles en un seul, auquel se trouvent par là même attachées des significations multiples ; il n'y a là rien dont on doive s'étonner, puisque, comme nous l'avons dit précédemment, cette multiplicité de sens est comme inhérente au symbolisme, dont elle constitue même un des plus grands avantages comme mode d'expression. Seulement, il faut naturellement pouvoir reconnaître quel est le sens premier et principal du symbole ; et, ici, nous persistons à penser que ce sens est donné par l'identification avec le Chrisme, tandis que les autres n'y sont associés qu'à titre secondaire.

Il est certain que le signe astrologique de Jupiter, dont nous donnons ici les deux formes principales (fig, 1), présente, dans son aspect gênerai, une ressemblance avec le chiffre 4 ; il est certain aussi que l'usage de ce signe peut avoir un rapport avec l'idée de « maîtrise», et nous y reviendrons plus loin ; mais, pour nous, cet élément, dans le symbolisme de la marque dont il s'agit, ne saurait venir qu'en troisième lieu.

Notons, du reste, que l'origine même de ce signe de Jupiter est fort incertaine, puisque quelques-uns veulent y voir une représentation de l'éclair, tandis que, pour d'autres, il est simplement l'initiale du nom de Zeus.

D'autre part, il ne nous paraît pas niable que ce que M.Deonna appelle la «valeur mystique» du nombre 4 a également joué ici un rôle, et même un rôle plus important, car nous lui donnerions la seconde place dans ce symbolisme complexe. On peut remarquer, à cet égard, que le chiffre 4, dans toutes les marques où il figure, a une forme qui est exactement celle d’une croix dont deux extrémités sont jointes par une ligne oblique (fig. 2) ; or la croix était dans l'antiquité, et notamment chez les pythagoriciens, le symbole du quaternaire (ou plus exactement un de ses symboles, car il y en avait un autre qui était le carré) ; et d'autre part, l'association de la croix avec le monogramme du Christ a dû s'établir de la façon la plus naturelle.

Cette remarque nous ramène au Chrisme ; et, tout d'abord, nous devons dire qu'il convient de faire une distinction entre le Chrisme constantinien proprement dit, le signe du Labarum, et ce qu'on appelle le Chrisme simple.

Celui-ci (fig. 3) nous apparaît comme le symbole fondamental d'où beaucoup d'autres sont dérivés plus ou moins directement ; on le regarde comme formé par l'union des lettres I et X, c'est-à-dire des initiales grecques des deux mots Iésous Christos, et c'est là, en effet, en sens qu'il a reçu dès les premiers temps du Christianisme ; mais ce symbole, en lui-même, est fort antérieur, et il est un de ceux que l'on trouve répandus un peu partout et à toutes les époques. Il y a donc là un exemple, de cette adaptation chrétienne de signes et de récits symboles préchrétiens, que nous avons déjà signalée à propos delà légende du Saint Graal ; et cette adaptation doit apparaître, non seulement comme légitime, mais en quelque sorte comme nécessaire, à ceux qui, comme nous, voient dans ces symboles des vestiges de la tradition primordiale. La légende du Graal est d'origine celtique ; par une coïncidence assez remarquable, le symbole dont nous parlons maintenant se retrouve aussi en particulier chez les Celtes, où il est un élément essentiel de la « rouelle » (fig. 4) ; celle-ci, d'ailleurs, s'est perpétuée à travers le moyen âge, et il n'est pas invraisemblable d'admettre qu'on peut y rattacher même la rosace des cathédrales[3]. Il existe, en effet, une connexion certaine entre la figure de la roue et les symboles floraux à significations multiples, tels que la rose et le lotus, auxquels nous avons fait allusion dans notre précédent article ; mais ceci nous entraînerait trop loin de notre sujet. Quant à la signification générale de la roue, où les modernes veulent d'ordinaire voir un symbole exclusivement « solaire », suivant un genre d'explication dont ils usent et abusent en toutes circonstances, nous dirons seulement, sans pouvoir y insister autant qu'il le faudrait, qu'elle est tout autre chose en réalité, et qu'elle est avant tout un symbole du Monde, comme on peut s'en convaincre notamment par l'étude de l'iconographie hindoue.

Fig. 3

Fig. 4

Pour nous en tenir à la « rouelle» celtique[4], nous signalerons encore, d'autre part, que la même origine et la même signification doivent très probablement être attribuées à l'emblème qui figure dans l'angle supérieur du pavillon britannique (fig. 6), emblème qui n'en diffère en somme qu'en ce qu'il est inscrit dans un rectangle au lieu de l'être dans une circonférence, et dans lequel certains Anglais veulent voir le signe de la suprématie maritime de leur patrie[5].

Nous ferons à cette occasion une remarque extrêmement importante en ce qui concerne le symbolisme héraldique : c'est que la forme du Chrisme simple est comme une sorte de schéma général suivant lequel ont été disposées, dans le blason, les figures les plus diverses. Que l'on regarde, par exemple, Un aigle ou tout autre oiseau héraldique, et il ne sera pas difficile de se rendre compte qu'on y trouve effectivement cette disposition (la tête, la queue, les extrémités des ailes et des pattes correspondant aux six pointes de la fig. 3) ; que l'on regarde ensuite un emblème tel que la fleur de lys, et l'on fera encore la même constatation.

Peu importe d'ailleurs, dans ce dernier cas, l'origine réelle de l'emblème en question, qui a donné lieu à tant d'hypothèses : que la fleur de lys soit vraiment une fleur, ce qui nous ramènerait aux symboles floraux que nous rappelions tout à l'heure (le lis naturel a d'ailleurs six pétales), ou qu'elle ait été primitivement un fer de lance, ou un oiseau, ou une abeille, l'antique symbole chaldéen de la royauté (hiéroglyphe sâr), ou même un crapaud[6], ou encore, comme c'est plus probable, qu'elle résulte de la synthèse de plusieurs de ces figures, toujours est-il qu'elle est strictement conforme au schéma dont nous parlons.

Fig. 5

Fig. 6

Une des raisons de cette particularité doit se trouver dans l'importance des significations attachées au nombre 6, car la figure que nous envisageons n'est pas autre chose, au fond, qu'un des symboles géométriques qui correspondent à ce nombre.

Si l'on joint ses extrémités de deux en deux (fig. 7), on obtient un autre symbole sénaire bien connu, le double triangle (fig. 8), -auquel on donne le plus souvent le nom de « sceau de Salomon[7] ». Cette figure est très fréquemment usitée chez les Juifs et chez les Arabes, mais elle est aussi un emblème chrétien ; elle fut même, ainsi que M. Charbonneau-Lassay nous l'a signalé, un des anciens symboles du Christ, comme le fut aussi une autre figure équivalente, l'étoile à six branches (fig. 9), qui n'en est en somme qu'une simple variante, et comme l'est, bien entendu, le Chrisme lui-même, ce qui est encore une raison d'établir entre ces signes un étroit rapprochement. L'hermétisme chrétien du moyen âge voyait entre autres choses, dans les deux triangles opposés et entrelacés, dont l'un est comme le reflet ou l'image inversée de l'autre, une représentation d'e l'union des deux natures divine et humaine dans la personne du Christ; et le nombre 6 a parmi ses significations celles d'union et de médiation, qui conviennent parfaitement au Verbe incarné. D'autre part, ce même nombre est, suivant la Kabbale hébraïque, le nombre de la création (l'œuvre des six jours), et, sous ce rapport, l'attribution de son symbole au Verbe ne se justifie pas moins bien : c'est comme une sorte de traduction graphique du « per quem omnia facta sunt » du Credo[8].

 

[1] Le même signe fut déjà fort employé au XVe siècle, tout au moins en France, et notamment dans les marques d'imprimeurs. Nous en avons relevé les exemples suivants : Wolf (Georges), imprimeur-libraire a Paris, 1489 ; Syber (Jehan), imprimeur à Lyon, 1478 ; Rembolt (Bertholde), imprimeur à Paris, 1489. [2] Origine du monogramme des tapissiers, dans le Bulletin monumental, 1922, pp. 433-435. [3] Dans un article antérieur, M. Deonna a reconnu lui-même une relation entre la « rouelle » et le Chrisme (Quelques réflexions sur le Symbolisme, en particulier dans l'art préhistorique, dans la Revue de l'Histoire des Religions, Janvier-avril 1924); nous sommes d'autant plus surpris de le voir nier ensuite la relation, pourtant plus visible, qui existe entre le Chrisme et le « quatre de chiffre ». [4] Il existe deux types principaux de cette «rouelle», l'un à six rayons (fig. 4) et l'autre à huit (fig. 5), chacun de ces nombres ayant naturellement sa raison d'Être et sa signification. C'est au premier qu'est apparenté le Chrisme ; quant au second (auquel on peut rattacher de la même façon, entre autres emblèmes, la « Santo Estrello », l'étoile symbolique de la Provence), il est intéressant de noter qu'il présente une similitude très nette avec le lotus hindou à huit pétales. [5] La forme même de la « rouelle » se retrouve d'une façon frappante lorsque le même emblème est tracé sur le bouclier que porte la figure allégorique d'Albion. [6] Cette opinion, si bizarre qu'elle puisse paraître, a dû être admise assez anciennement, car, dans les tapisseries du XVe siècle de la cathédrale de Reims, l'étendard de Clovis porte trois crapauds. — Il est d'ailleurs fort possible que, primitivement, ce crapaud ait été en réalité une grenouille, antique symbole de résurrection. [7] Cette figure est appelée aussi quelquefois « bouclier de David », et encore « bouclier de Michaël » ; cette dernière désignation pourrait donner lieu à des considérations très intéressantes. [8] En Chine, six traits autrement disposés constituent pareillement symbole du Verbe ; ils représentent aussi le terme moyen de la Grande Triade, c'est-à-dire le Médiateur entre le Ciel et la Terre, unissant en lui les deux natures céleste et terrestre.

 

Maintenant, ce qui est à noter tout spécialement au point de vue où nous nous plaçons dans la présente étude, c'est que le double triangle fut choisi, au XVIe siècle ou peut-être même un Chrisme et Coeur (anciennes marques corporatives) antérieurement, comme emblème et comme signe de ralliement par certaines corporations ; il devint-même à ce titre, surtout en Allemagne, l'enseigne ordinaire des tavernes ou brasseries où lesdites corporations tenaient leurs réunions[1].

Fig. 7 ;  Fig. 8 ;  Fig. 9

C'était en quelque sorte une marque générale et-commune, tandis que les figures plus ou moins complexes où apparaît le «quatre de chiffre » étaient des marques personnelles, particulières à chaque maître ; mais n'est-il pas logique de supposer que, entre celles-ci et celle-là, il devait y avoir une certaine parenté, celle même dont nous venons démontrer l'existence entre le Chrisme et le double triangle ?

Le Chrisme constantinien (fig. 10), qui est formé par l'union des deux lettres grecques x et P, les deux premières de Chrisios apparaît à première vue comme immédiatement dérivé du Chrisme simple, dont il conserve exactement la disposition fondamentale, et dont il ne se distingue que par l'adjonction, à sa partie supérieure, d'une boucle destinée à transformer l'I en P. Or ; si l'on considère le « quatre de chiffre » sous ses formes les plus simples et les plus courantes, sa similitude, nous pourrions même dire son identité avec le Chrisme constantinien, est tout à fait indéniable ; elle est surtout frappante lorsque le chiffre 4, ou le signe qui en affecte la forme et qui peut aussi être en même temps une déformation du P, est tourné vers la droite (fig. II) au lieu de l'être vers la gauche (fig. 12), car on rencontre indifféremment ces deux orientations[2]. En outre, on voit apparaître là un second élément symbolique, qui n'existait pas dans le Chrisme constantinien: nous voulons parler de la présence d'un signe de forme cruciale, qui se trouve introduit tout naturellement par la transformation du P en 4. Souvent, comme on le voit sur les deux figures ci-contre que nous empruntons à M. Deonna, ce signe, est comme souligné par l'adjonction d'une ligne supplémentaire, soit horizontale (fig. 13), soit verticale (fig 14), qui constitue une sorte de redoublement de la croix[3].

Fig. 10 ; Fig. 11 ; Fig. 12

On remarquera que, dans la seconde de ces figures, toute la partie inférieure du Chrisme a disparu et à été remplacée par un monogramme personnel, de même qu'elle l'est ailleurs par divers symboles; c'est peut-être ce qui a donné lieu à certains doutes sur l'identité du signe qui demeure constamment à travers tous ces changements ; mais nous pensons que les marques qui contiennent le Chrisme complet sont celles qui représentent la forme primitive, tandis que les autres sont des modifications ultérieures, où la partie conservée fut prise pour le tout, probablement sans que le sens en fût jamais entièrement perdu de vue.

Cependant, il semble que, dans certains cas, l'élément crucial du symbole soit alors passé au premier plan ; c'est du moins ce qui nous paraît résulter de l'association du « quatre de chiffre » avec d'autres signes, et c'est ce point qu'il nous reste maintenant à examiner.

Parmi les signes dont il s'agit, il en est un qui figure dans la marque d'une tapisserie du XVIe siècle conservée au musée de Chartres (fig. 15), et dont la nature ne peut faire aucun doute : c'est évidemment, sous une forme à peine modifiée, le « globe du Monde » (fig.

16), symbole formé du signe hermétique du règne minéral surmonté d'une croix; ici, le «quatre de chiffre » a pris purement et simplement la place de la croix[4]. Ce « globe du Monde » est essentiellement un signe de puissance, et il l'est à la fois du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel, car, s'il est un des insignes de la dignité impériale, on le trouve aussi à chaque instant placé dans la main du Christ, et cela non seulement dans les représentations qui évoquent plus particulièrement la Majesté divine, comme celles du Jugement dernier, mais même dans les figurations du Christ enfant.

Fig. 13 ; Fig 14

Fig. 15 ; Fig. 16

Ainsi, quand ce signe remplace le Chrisme (et qu'on se souvienne ici du lien qui unit originairement ce dernier à la « rouelle », autre symbole du Monde), on peut dire en somme que c'est encore un attribut du Christ qui s'est substitué à un autre ; en même temps, à ce nouvel attribut est rattachée assez directement l'idée de « maîtrise », comme au signe de Jupiter, auquel la partie supérieure du symbole peut faire penser surtout en de pareils cas, mais sans qu'elle cesse pour cela de garder sa valeur cruciale, à l'égard de laquelle la comparaison des deux figures ci-dessus ne permet pas la moindre hésitation.

Nous arrivons ensuite à un groupe de marques qui sont celles qui ont motivé directement cette étude, parce qu'elles constituent des documents qui devaient tout spécialement trouver place dans cette Revue : en effet, la différence essentielle entre ces   marques et celle dont nous venons de parler en dernier lieu, c'est que le globe y est remplacé par un coeur. Chose curieuse, ces deux types apparaissent comme étroitement liés l'un à l'autre, car, dans certaines d'entre elles (fig. 17 et 18), le coeur est divisé par des lignes qui sont exactement disposées comme celles qui caractérisent le « globe du Monde[5] » ; n'y a-t-il pas là l'indication d'une sorte d'équivalence, au moins sous un certain rapport, et ne serait-ce pas déjà suffisant pour suggérer qu'il s'agit ici du «Coeur du Monde»? Dans d'autres exemples, les lignes droites tracées à l'intérieur du coeur sont remplacées par des lignes courbes qui semblent dessiner les oreillettes, et dans lesquelles sont enfermées les initiales (fig. 19 et 20) ; mais ces marques semblent être plus récentes que les précédentes[6] (2), de sorte qu'il s'agit vraisemblablement d'une modification assez tardive, et peut-être destinée simplement à donner à la figure un aspect moins géométrique et plus ornemental.

Fig. 17 ; Fig. 18

Enfin, il existe des variantes plus compliquée-, où le symbole principal est accompagné de signes secondaires qui, manifestement, n'en changent pas la signification ; et même, dans celle que nous reproduisons (fig. 21), il est permis de penser que les étoiles ne font que marquer plus nettement le caractère céleste qu'il convient de lui reconnaître[7]. Nous voulons dire par là qu'on doit, à notre avis, voir dans toutes ces figures le Coeur du Christ, et qu'il n'est guère possible d'y voir autre chose, puisque ce coeur est surmonté d'une croix, et même, pour toutes celles \que nous avons sous les yeux, d'une croix redoublée par l'adjonction au chiffre 4 d'une ligne horizontale.

Nous ouvrirons ici une parenthèse pour signaler encore un curieux rapprochement : la schématisation de ces figures donne un symbole hermétique connu (fig. 22), qui n'est autre chose que la position renversée de celui du soufre alchimique (fig. 23). Nous retrouvons ici le triangle inversé, dont nous indiquions, dans notre  précédent article (voir Regnabit, IX, 186), l'équivalence avec le coeur et la coupe ; isolé, ce triangle est le signe alchimique de l'eau, tandis que le triangle droit, la pointe dirigée vers le haut, est celui du feu. Or, parmi les différentes significations que l'eau a constamment dans les traditions les plus diverses, il en est une qu'il est particulièrement intéressant de retenir ici : elle est le symbole de la Grâce et de la régénération opérée par celle-ci dans l'être qui la reçoit ; qu'on se rappelle seulement, à cet égard, l'eau baptismale, les quatre fontaines d'eau vive du Paradis terrestre, et aussi l'eau s'échappant avec le sang du Coeur du Christ, source inépuisable de la Grâce.

Fig. 19 ; Fig. 20 ; Fig. 21

Fig. 22 ;  Fig. 23

Enfin, et ceci vient encore corroborer cette explication, le renversement du symbole du soufre signifie la descente des influences spirituelles dans le «monde d'en bas »; c'est-à-dire dans le monde terrestre et humain ; c'est, en d'autres termes, la « rosée céleste » dont nous avons déjà parlé[8]. Ce sont là les emblèmes hermétiques auxquels nous avions fait allusion, et  l'on conviendra que leur vrai sens est fort éloigné des interprétations falsifiées que prétendent en donner certaines sectes contemporaines !

Cela dit, revenons à nos marques corporatives, pour formuler en quelques mots les conclusions qui nous paraissent se dégager le plus clairement de tout ce que nous venons d'exposer. En premier lieu, nous croyons avoir suffisamment établi que c'est bien le Chrisme qui constitue le type fondamental dont ces marques sont toutes issues, et dont, par conséquent, elles tirent leur signification principale. En second lieu, quand on voit, dans certaines de ces marques, le coeur prendre la place du Chrisme et d'autres symboles qui, d'une façon indéniable, se rapportent tous directement au Christ, n'a-t-on pas le droit d'affirmer nettement que ce coeur est bien le Coeur du Christ? Ensuite, comme nous l'avons déjà fait remarquer tout à l'heure, le fait que ce même coeur est surmonté de la croix, ou d'un signe sûrement équivalent à la croix, ou même, mieux encore, de l'une et de l'autre réunis, ce fait, disons-nous, appuie cette affirmation aussi solidement que possible, car, en toute autre hypothèse, nous ne voyons pas bien comment on pourrait en fournir une explication plausible. Enfin, l'idée d'inscrire son nom, sous forme d'initiales ou de monogramme, dans le Coeur même du Christ, - n'est-elle pas une idée bien digne de la piété de nos ancêtres [9]?

Fig. 24 ; Fig. 25

Nous arrêterons notre étude sur cette dernière réflexion, nous contentant pour cette fois d'avoir, tout en précisant quelques points intéressants pour le symbolisme religieux en général, apporté à l'iconographie ancienne du Sacré-Coeur une contribution qui nous est venue d'une source quelque peu imprévue, et souhaitant seulement que, parmi les lecteurs de Regnabit, il s'en trouve quelques-uns qui puissent la compléter par l'indication d'autres documents du même genre, car il doit certainement en exister çà et là en nombre assez considérable, et il suffirait de les recueillir et de les rassembler pour former un ensemble de témoignages réellement impressionnant[10].

 

René GUENON.

 

 

[1] A ce propos, signalons en passant un fait curieux et la assez peu connu : légende de Faust, qui date à peu près de la même époque, constituait le rituel d'initiation des ouvriers imprimeurs. [2] La fig. 12 est donnée par M. Deonna avec cette mention : « marque Zachariae Palthenii, imprimeur, Francfort, 1599». [3] Fig. 13 : « marque avec la date 1540, Genève ; sans doute Jacques Bernard, premier pasteur réformé de Satigny ». Fig. 14 : « marque de l'imprimeur Carolus Morellus, Paris, 1631 ». [4] Nous avons vu également ce signe du «globe du Monde » dans plusieurs marques d'imprimeurs du début du XVIe siècle. [5] Fig. 17 : «marque de tapisserie du xvie siècle, musée de Chartres». Fig. 18 : « marque de maîtrise de Samuel de Tournes, sur un pot d'étain de Pierre Royaume, Genève, 1609». [6] Fig. 19 : « marque de Jacques Eynard, marchand genevois, sur un vitrail du XVIIe siècle». Fig. 20 : marque de maîtrise, sur un plat d'étain de Jacques Morel, Genève, 1719». [7] Fig. 21 : « marque de maîtrise, sur un plat d'étain de Pierre Royaume, Genève, 1609 ». [8] La fig. 24, qui est le même symbole hermétique accompagné d'initiales, provient d'une dalle funéraire de Genève (collections lapidaires, n° 573). La fig. 25, qui en est une modification, est mentionnée en ces termes par M. Deonna : «clef de voûte d'une maison au Molard, Genève, démolie en 1889, marque de Jean du Villard, avec la date 1576». [9] Il est à remarquer que la plupart des marques que nous avons reproduites, étant empruntées à la documentation de M. Deonna, sont de provenance genevoise et ont dû appartenir à des protestants ; mais il n'y a peut-être pas lieu de s'en étonner outre mesure, si l'on songe d'autre part que le chapelain de Cromwell, Thomas Goodwin, consacra un livre à la dévotion au Coeur de Jésus. Il faut se féliciter, pensons-nous, de voir les protestants eux-mêmes apporter ainsi leur témoignage en faveur du culte du Sacré-Coeur. [10] Il serait particulièrement intéressant de rechercher si le coeur se rencontre parfois dans les marques de maîtres maçons et tailleurs de pierre qui se voient sur beaucoup d'anciens monuments, et notamment de monuments religieux. M. Deonna reproduit quelques marques de tailleurs de pierre, relevées à la cathédrale Saint-Pierre de Genève, parmi lesquelles se trouvent des triangles inversés, quelques-uns accompagnés d'une croix placée au-dessous ou à l'intérieur ; il n'est donc pas improbable que le coeur ait aussi figuré parmi les emblèmes en usage dans cette corporation.

 

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TRAITÉ PRATIQUE DE LA CONSTRUCTION DES ÉGLISES... XAVIER BARBIER DE MONTAULT. 1878

CHAPITRE IV : L'ORIENTATION

1. L'orientation, depuis trois siècles, est tellement négligée que les canoniales n'en font plus une obligation rigoureuse. La coutume a prévalu sur le droit et le plus futile prétexte semble une raison suffisante pour s'insurger contre la tradition de l’Église, qui n'en reste pas moins inscrite dans la rubrique du Missel.

2. La règle est consignée dans les constitutions apostoliques et les écrivains ecclésiastiques. Ceux-ci en exposent les motifs, qui sont multiples : l'orient rappelle le berceau du genre humain, le rachat par la naissance et l'ascension de Homme-Dieu que l'Écriture compare au soleil levant  enfin la patrie à laquelle nous devons retourner après le pèlerinage de cette Vie.

C'est encore le point où le soleil se lève ; or la lumière éclatante qu'il répand est l'emblème de la vérité annoncée au monde par l’Évangile. Quand le prêtre, au pied de l'autel, récite, avant la messe, co verset du psalmiste : «Emitte lunem tuam et veritatem tuam, ipsa me deduxerunt et ad-duxerunt in mont em sanctum tuum et in tabernacula tua, » il parle symboliquement. Le jour naissant, lucem l'a conduit sur la montagne sainte pour prier ; mais la vérité, veritatem, l’a fait pénétrer jusqu'au tabernacle où réside le Dieu vivant, qui a dit de lui : « Ego sum via, veritas et vita. »

3. Le chevet de l'église sera donc tourné vers l'orient, tandis que sa nef ouvrira à l'occident et que les bras de la croix s'étendront du nord au midi.

L'orient étant variable, au moyen-âge, on choisissait pour but, le point où se levait le soleil à l'époque de l’année où les fondations se traçaient sur le sol. Guillaume Durant et S. Charles Borromée recommandent de se régler sur les équinoxes et non sur les solstices ; bien avant eux, saint Fortunat, au VIe siècle, en avait fait l'objet de ses vers  à propos d'une église de Saintes.

4. Beaucoup d'églises, en Italie et à Rome, ne sont pas orientées, mais occidentées, telles que saint Jean de Latran, saint Pierre, la cathédrale d'Anagni. Cela tient à deux motifs : d'abord une difficulté do terrain, puis la commodité de l'officiant, qui avait son siège au fond de l'abside. Ceux qui ont assisté au pontifical du pape, se rendront parfaitement compte de la difficulté que présenterait pour les cérémonies un autel dont la face regarderait les fidèles et non lui-même. Dans ce cas, l'abside se place à l'occident et l’autel se dirige vers la porte d'entrée, qui est à l’orient. Le célébrant, qui résume en lui l’assemblée des fidèles, puisqu'il parle en leur nom collectif dans une oraison appelée pour cela collecte, sauvegarde le principe, qui devient personnel, au lieu d'être universel : alors il ne se détourne pas pour dire Dominus vobiscum et bénir, puisqu'il a devant lui l’assemblée à laquelle il s'adresse.

Supprimez l'orientation, générale ou partielle, et alors l'évangile qui doit se réciter tourné vers le nord, perd le sens mystique que l'Église a attaché à cette direction, prescrite aux messes basses comme aux messes solennelles.

5. L'orientation motive, dans la décoration d'ensemble, une iconographie spéciale. Le levant est réservé à tout ce qui est lumière, la Trinité, le Christ naissant ou vivant ; le nord, froid et stérile, est affecté aux vices, à l'enfer, aux prophètes, à l'Ancien Testament ; l'occident qui tue, occidit, disait l'abbesse Herrade, convient aux scènes Apocalyptiques, à la résurrection des corps et au jugement dernier ; au midi, où le soleil éclate dans sa splendeur et réchauffe de sa chaleur vivifiante, sont réservés le paradis, les apôtres, les saints de l'Église triomphante, les vertus et les béatitudes.

CHAPITRE V : LES DIMENSIONS

1. La capacité d'une église se règle sur le nombre des fidèles qui doivent habituellement y trouver place. Tenir compte, d'une manière rigoureuse, d'une affluence extraordinaire, comme celle du jour de Pâques, d'un sacre, etc., serait s'exposer à faire trop en grand.

Dans un bourg, ainsi que le désire saint Charles, qu'elle soit assez vaste pour contenir à peu près toute la population du lieu : de cette façon on prévoit l'avenir, qui souvent amène un accroissement notable des habitants.

Dans les villes, où la multiplicité des messes partage forcément les fidèles, accorder une place aux deux tiers des habitants suffit largement.

2. Déduction faite du gros œuvre et de l'ameublement du sanctuaire et des chapelles, qu'on affecte à chaque fidèle un espace de cinquante centimètres carrés environ, plus que moins. On sera ainsi à l’aise.

3. Les autres dimensions de l’édifice se déterminent d'après son style. Pour le style grec, la longueur de la nef compte trois fois sa largeur; la hauteur dépasse d'un quart la largeur.

«Au moyen-âge, dit l’archiprêtre Pierret, les architectes adoptaient volontiers les proportions suivantes : la largeur des nefs latérales était la moitié de la nef principale ; le transept était aussi large que la nef principale; la longueur totale était de six ou sept fois la largeur de la nef ; la hauteur de la tour ou du clocher était à peu près la longueur totale de l’église.»

CHAPITRE VI : LA PLACE

1. L'église, avec ses dépendances, forme, dit saint Charles, comme une île, « insula ; instar, » que circonscrivent trois rues, au chevet et sur les côtés, tandis qu'une place ou parvis se développe en avant, à l'ouest. Les rues sont nécessaire pour que l’édifice soit isolé et facilement accessible ; la place n'est pas moins indispensable pour donner de Pair au monument et de la perspective à sa façade.

2. Autrefois cette place se nommait parvis, mol qui est une altération, par contraction, du latin paradisus. En effet, symboliquement, elle représentait le paradis terrestre, où l'homme, par sa faute, trouva la mort : de là sa situation à l'occident.

C'est donc rester dans les traditions que de la transformer on jardin, comme on a fait récemment à Home devant l'église Saint-Marc.

3. Deux rangées d'arbres en feront le tour : ils fourniront de l'ombrage pour les processions des quarante heures, qui sortent de l'église.

Au milieu s'élèvera une colonne ou un obélisque, surmonté de la croix. La croix, chante la liturgie, est l'arbre du triomphe et de la réparation, comme l'arbre de la science du bien et du mal le fut de la chute et du péché. Il n'en est pas de plus beau dans les forêts pour son feuillage, qui rappelle les vertus du Sauveur et pour sa fleur et son fruit, qui fut le Christ.

Ainsi qu'à Saint-Jean-de-Latran, au pied de l'arbre de vie jaillira une fontaine d'eau limpide. Placez aux angles, Aix-la-Chapelle en fournit un exemple du XIe siècle, les quatre fleuves de l'Eden et une inscription, imitée du moyen-âge, dira qu'ils signifient pour le fidèle les quatre évangélistes et les quatre vertus cardinales, auxquels on pourrait encore adjoindre les quatre grands docteurs de l'Église latine. A la base de la croix, ces douze statues seraient d'un salutaire enseignement, car le salut a été annoncé au monde par les évangélistes et la foi, que suppose la pratique des vertus, a été maintenue et affermie par les docteurs.

Il serait également dans la tradition d'orner cette fontaine d'une inscription pieuse. En voici une de l’an 1764, que j'ai relevée avec plaisir à Saint-Amable de Riom, diocèse de Clermont :

SITIERUNT

ET INVOCAVERUNT TE

ET DATA EST ILLIS AQUA DE PETRA ALTISSIMA ET

REQVIES SISTIS DE LAPIDE

DURO. LIB. SAP. GAP. XI

CHAPITRE VII : LE STYLE

1. L’Église n'a aucun style qui lui soit propre. Elle les admet tous selon les temps et les lieux, se contentant de les adapter à ses besoins. Il y a donc sur ce point la plus gronde liberté pour un architecte.

2. Chaque type offre dos modèles dont on peut s'inspirer. Je dis s’inspirer car je repousse toute copie servile. Les églises ne sont pas faites pour plaire aux archéologues, mais pour honorer Dieu et répondre aux nécessités présentes. Copier sans discernement serait une faute, ces qui s'est (ail jadis n'est pas toujours bon à reproduire. Cherchons avant tout l'utile, le vrai et le beau.

3. Cependant, étant donné un style quelconque, l'architecte devra rester dans le type, autant que possible, même pour les détails. Nous n'admettons ni les altérations essentielles qui dénaturent sans raison un système complet d'architecture, ni les mélanges de styles divers, ce qui produit une monstruosité.

4. Le style basilical est simple, majestueux, économique.

Le style byzantin n'est pas à dédaigner avec ses coupoles et sa richesse de décoration. S. Marc de Venise est une des plus belles créations en ce genre.

Le style roman est sévère, lourd, imposant ; mais d'ordinaire il est sombre et a des nefs trop droites. La cathédrale d'Angers et Saint-Rémy de Reims sont deux spécimens hors ligne.

Le style ogival, que Ton a dit l'apogée de l'art chrétien, a des grâces particulières dans son élancement et son ornementation. Toutefois que sa nef, longue et serrée, se prête peu aux réunions, où Ton veut voir et entendre !

Le style moderne accentue de plus en plus les traditions de l'antiquité grecque et romaine, mais pour les détails seulement, car il crée de toutes pièces les vaisseaux les plus commodes pour l'exercice du culte. Outre Saint-Pierre de Rome, j'ai plaisir à citer, pour leurs dimensions et leur aspect vraiment monumental, les cathédrales de Ravenne, de Bologne, de Ferrare, spacieuses et élevées à la fois, se prêtant aux décors par les marbres et les peintures, aussi bien que par les tentures, sans lesquelles il n'y a pas de fête possible.

CHAPITRE VIII : LE PLAN

1. Pour une église d'une certaine importance, il est indispensable qu'un concours soit institué. Il y n toujours avantage à adopter cotte mesure, qui met en évidence vrai talent et exclut la faveur.

2. Le plan fourni par l'architecte comprend cinq feuille de dessins : un plan par terre, une coupe longitudinale, une vue de l'extérieur, une façade et des détails d'ornementation peinte et sculptée.

3- Le plan dépend souvent de remplacement, qui peut gêner le développement normal, et du style de l'édifice, qui exige telle ou telle forme en particulier.

4. Les types les plus usuels sont : la Croix latine, la croix grecque, le rond elle rectangle.

La croix latine doit être préférée à toute autre, en raison de son ancienneté et de sa commodité. La tête forme le choeur, les bras sont le transept et la tige devient la nef. Cette nef se double, si l'on veut, de basculés et même de chapelles ; le transept saillit au dehors ou n'est apparent qu'à l'intérieur, comme dans beaucoup de basiliques romaines et en plus s'augmente également de chapelles ; le choeur se termine en abside ou chevet droit et s'entoure aussi de chapelles, ouvertes sur un déambulatoire qui conduit à une chapelle de plus grande dimension, au moyen-Age chapelle de la Vierge. De ce type sont, à Home, les belles églises du Jésus, de Saint- Ignace, de Saint-André della valle et de Saint-Charles au Corso.

La croix grecque, avec coupole, est moins usitée en occident qu'en orient. Les quatre branches sont égales. Tel devait être le Saint-Pierre conçu par Michel-Ange et heureusement non exécuté ou plutôt modifié par Paul V. Rome montre on ce genre Sainte-Agnès in agone et Saint-Pierre et Saint- Marcellin.

La forme circulaire est très-rare. Dans le principe, ou l'affecta aux mausolées : elle rappelle surtout la rotonde bâtie par Constantin au Saint-Sépulcre de Jérusalem. À Rome, Saint-Etienne-le-rond et, à Saumur, Notre-Dame-des-Ardilliers sont de bons spécimens de ce genre, sans parler du Panthéon, bâti pour le culte des faux dieux.

Le rectangle est peut-être la forme la plus économique et la plus simple. Mettez des colonnes à l'intérieur, sur deux rangs et vous avez une basilique, comme Sainte-Agnès hors les murs, qui se complète par une abside; placez les colonnes au pourtour extérieur et vous obtenez, comme à la Madeleine de Paris, l'imitation du temple antique : cette colonnade, quoique païenne d'origine et en conséquence délaissée par la tradition, offre pourtant une grande commodité pour les processions.

5. La nef est allongée, en manière de vaisseau, comme le prescrivent les constitutions apostoliques. Ce n'est pas une raison pour renfler ses côtés, qui cessent d'être en ligne droite, à Rome, dans les deux églises des saints Faustin et Jovite et de sainte. Madeleine.

6. Le plan en croix représente la croix et non le crucifié. Ainsi tombe ce symbolisme faux, inconnu de toute l'antiquité et des écrivains ecclésiastiques, qui brise l'axe pour imiter, dit-on, l'inclinaison de la tête du Sauveur au moment de sa mort.

7. Le plan achevé, l'architecte le soumet à révoque pour qu'il le révise et l'approuve. Cette approbation est de rigueur.

8. L'évoque fera bien d'instituer une commission spéciale pour l'éclairer de ses conseils.

Cotte commission se composera de cinq membres : révoque ou le vicaire-général, président ; l'inspecteur diocésain, vice-président ; un chanoine, secrétaire ; un archéologue laïque et un architecte, également laïque.

Elle se réunira, tous les mois à l'évêché ou au vicariat, décrétera sur les plans soumis à son contrôle, consignera ses observations dans un procès-verbal, n'aura que voix consultative et fera exécuter le plan approuvé par l'inspecteur diocésain.

9. La charge d'inspecteur, éminemment utile, est une création du pape Benoit XIII. Son mandat porte qu'il surveillera les travaux, débattra les devis, visitera quatre fois Tan les églises, maintiendra strictement l'observation des règles canoniques et rendra compte à l'évoque de sa gestion, qui s'étend aussi aux églises à réparer ou à modifier, compléter et agrandir. Naturellement, il sera très-versé dans l'étude de la liturgie, de l'architecture et de l'archéologie. Homme de goût et de science, il aura une grande influence dans le diocèse et les oeuvres qu'il aura dirigées et surveillées se ressentiront de son zèle éclairé.

Sa patente lui donne expressément pleine autorité sur les églises et leurs administrateurs, pouvant, au besoin, les obliger à exécuter les décrets rendus en visite pastorale et les réparations jugées nécessaires.

10. À consulter : de saint Andéol, Du symholisme de la croix dans le plan des églises. (Revue de l'art chrét., T.VII.)

Basilique Domrémy ©Rhonandebar

Basilique Domrémy ©Rhonandebar

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ARCHITECTURE.

TRAITÉ PRATIQUE DE LE CONSTRUCTION DES ÉGLISES... XAVIER BARBIER DE MONTAULT. 1878

LA

CONSTRUCTION

CHAPITRE Ie r : LE TITRE

1. L'édifice sacré prend différents noms, suivant son importance, sa prééminence, sa desservance et sa destination. Il est indispensable, au début, de bien préciser tous les termes qui reviendront dans ce traité.

2. Le nom d'église convient, d'une manière générale, à tout lieu spécialement affecté au culte public et où tous les fidèles sont admis indistinctement1.

L'église est caractérisée par les conditions suivantes : 1° Elle est propriété de l’Église et ne constitue pas un patrimoine privé. 2° Elle admet les offrandes des fidèles. 3° Elle a un clocher et plusieurs autels fixes et en pierre. 4° Elle peut être le but d'une procession, ce qui est défendu pour les oratoires domestiques. 5e Elle reçoit la consécration des mains de l'évêque. 6° L'ordinaire la visite régulièrement. 7° On pont y établir la cure spirituelle des habitants du lieu. 8° La publicité dépend, non de la position de la porte d'entrée, qui peut ouvrir sur une cour intérieure, mais de la liberté (rentrer accordée à tout le monde ; il suffit pour cela que le propriétaire du lorrain par lequel on passe n'ait pas le pouvoir d'interdire l'accès du lieu saint.

La chapelle, au contraire, a nue destination propre qui l'affecte particulièrement à l'usage d'une communauté, d'une corporation. Si le public peut y assister aux saints offices, la chapelle devient publique.

L’oratoire est essentiellement domestique et privé.

3. Les églises principales se nomment basiliques. On les divise en majeures et mineures, afin d'établir entre elles une hiérarchie.

A Rome, les basiliques majeures ajoutent à ce titre celui de patriarcales, parce qu'elles correspondent aux patriarcats d'Orient.

4. Les cardinaux, prêtres ou diacres, ont chacun, à Rome, une église dont ils prennent possession. Pour les prêtres, cette église se nomme titre ; pour les diacres, diaconie.

5. La cathédrale est la première église d'un diocèse, parce que l'évoque y a fixé son siège. Elle est patriarcale, primatiale, métropolitaine, selon que son dignitaire est lui-même patriarche, primat, métropolitain ou archevêque.

6. Siège d'un abbé, régulier ou commendataire, l'église est abbatiale. Desservie par un chapitre, elle devient collégiale.

Unie à un couvent, elle est conventuelle.

Paroissiale, elle a à sa tête un curé. Matrice, c'est l'église mère du lien, de qui relèvent d'autres églises, dites filiales.

L'église est nationale, quand elle a été fondée par une nation, pour ses besoins particuliers ; stationnale, comme à Rome, si elle est désignée par le missel, pour la station du jour ; réceptive, si elle possède un nombreux clergé séculier.

7. Toute église reçoit de la tradition un qualificatif. Les basiliques majeures sont sacrosaintes ; les autres églises prennent le titre de vénérable. Insigne est une concession du S. Siège à certaines collégiales qu'il veut honorer, et périn-signe une distinction qui ne peut atteindre que quelques basiliques mineures, mais seulement en vertu de la faveur pontificale.

CHAPITRE II L'EMPLACEMENT

1. Le choix d'un emplacement commode, et convenable requiert, de la part de l'ordinaire, la plus sérieuse attention car, selon le Pontifical, lui-même doit le désigner, avant qu'on commence les travaux.

La commodité, requise par S. Charles, s'entend d'un accès facile et de la proximité relative des habitations. On ne pourrait sans inconvénient construire sur le bord d'une grande route ou près d'une caserne, d'un champ de foire ou de maneuvre, etc. Il n'est même pas nécessaire que la situation soit les bruits extérieurs, incompatibles avec le calme et le recueillement qu'exige la prière, publique ou privée.

2. On bâtira, autant que possible, sur un lieu élevé. La plupart des églises de Rome se dressent au sommet des collines.

Les lieux élevés sont les plus sains, parce qu'ils ne sont pas sujets à l'humidité. Ils facilitent aussi l'établissement d'une crypte. De plus, l'église étant en vue de tous côtés, la maison de Dieu se trouve dominer les habitations des hommes. En cela nous continuons les traditions de l'ancienne loi ; les Juifs recherchaient les lieux hauts et le temple de Salomon fut planté sur une montagne. Enfin, symboliquement, la montagne elle-même signifie le Christ, objet d'ascension spirituelle.

3. A défaut d'élévation naturelle, l'architecte en ferait une factice, de façon à obtenir plusieurs marches pour monter jusqu'à la porte. Le monument y gagne comme perspective et assainissement ; de plus on se montre prévoyant pour l'avenir, car il est établi que le sol s'exhausse en moyenne centrale ; un éloignement quelconque amortit singulièrement d'une trentaine de centimètres par siècle[1]. On montait jadis à Notre Dame de Paris, qui est maintenant de niveau avec la rue.

4. Construire à mi-côte est condamne par l'art, à cause de l'écoulement des eaux qui nuirait certainement à l'édifice, à moins de prendre de grandes précautions, telles que terrassements, canaux, etc. Les circonstances peuvent imposer cet emplacement ; il sera sage de s'y soustraire à cause des dépenses qu'il entraine et des inconvénients qu'il présente.

On évitera encore les terrains humides et marécageux, ainsi que le voisinage de l'eau.

5. L'église sera rebâtie où elle fut érigée dans le principe. Ce lieu a été sanctifié par un long usage et la prière continue d'une foule de générations qui s'y sont succédé. Changer d'emplacement est une chose grave, qui ne peut se traiter à la légère et qui est complètement réprouvée par la tradition.

L'Écriture sainte répète avec insistance que le temple, sous Esdras, fut rebâti au mémo endroit : « Sponte obtulerunt in domo Dei ad extruendam eam in loco suo » (Esdras, lib. I, II, 68) — « Domus Dei sedificotur in loco suo » (Ibid., V, 15) — « Ut domum Dei illam aedificent in loco suo » (Ibid. VI, 7),

Quand Pie II, au XVe siècle, fit bâtir la ville de Pienza, en souvenir de son enfance, il ne voulut pas transférer ailleurs l'église paroissiale, ce qui occasionna des frais tellement considérables que la construction, estimée sur le devis dix mille florins d'or, atteignit le chiffre exorbitant de cinquante mille.

CHAPITRE III : L'ISOLEMENT

1. Au point de vue esthétique, il est désirable que les églises soient isolées. Le Pontifical le requiert même pour la cérémonie de bénédiction et de consécration, puisque les murs doivent être aspergés au dehors.

2. Dans la pratique, l'isolement complet et absolu est impossible, car l’église a besoin de dépendances, telles qu'une sacristie, une salle de catéchisme, etc.

Il est même nécessaire, contre les voleurs et les incendies, qu'un gardien ait son habitation attenante à l'édifice sacré, quand il a quelque importance.

Une longue tradition, basée sur la commodité, veut que les évêchés et les monastères soient comme une annexe de l'église. A Rome, aucune église n'est isolée, parce que ceux qui la desservent habitent à côté.

La cure ne peut pas être éloignée de l'église sans inconvénient.

Or sacristie, palais, monastère et logements divers se placent au midi, afin de profiter de la chaleur bienfaisante du soleil. C'est à l'architecte à combiner le tout de manière à ne pas nuire au monument, surtout en masquant les fenêtres.

3. La porte ouverte sur l'église n'est admise que pour en faciliter l'accès et non pour tout autre usage.

4. De même toute servitude étrangère, porte ou tribune, est interdite à qui que ce soit ; un induit pontifical peut seul la rendre légitime.

En principe, les servitudes des églises sont réprouvées formellement par les saints canons. S. Pie V, par sa constitution de l'an 1566, commanda qu'à Rome on fermât toutes les ouvertures ayant vue sur les églises : le cardinal Savelli, alors vicaire de Rome, rendit un décret à ce sujet. L'exemple de l’Église romaine doit servir de règle pour toutes les autres. Ainsi il est généralement prohibé d'ouvrir dos tribunes dans les églises, ainsi que le prouvent nombre de décrets, rendus par les S. S. (!. C. du Concile, des Rites, des Évêques et Réguliers. Celle-ci déclarait, le 5 mars 1619, « qu'on ne concédait pas même aux ducs et aux marquis des fenêtres dans l'église pour entendre la messe et les offices divins. Quoique le droit considère ces tribunes comme une chose oiseuse, il y a pourtant des cas où on les tolère, comme par exemple lorsqu'un patron se réserve un tel privilège au début mémo de la fondation, ou bien lorsqu'il s'agit d'un bienfaiteur non ordinaire, mais insigne. En ce dernier cas, la S. C. concède le privilège tout au plus pour la vie du bienfaiteur, « ad vitam unius vel duorum tantum oratorum, numquam vero in perpetuas aeternitates.

5. Les religieux ont, à hauteur du premier étage, un petit choeur, coretto, où ils récitent l'office et des loges où ils viennent prier. On tolère pour le curé l'ouverture d'une fenêtre à l'intérieur et pour le patron une porte de communication avec son habitation. Fenêtres, loges et choeurs sont soigneusement clos de grilles serrées, en sorte qu'on ne peut y voir personne.

6. Moins une église est isolée, plus le recueillement y est facile. Le bruit extérieur trouble souvent les fonctions sacrées. À tout prix il faut écarter de la place et des rues adjacentes, surtout le dimanche, les marchés, jeux publics et danses, pendant les heures des offices et des messes au moins.

7. La S. C. des évoques et réguliers adressa la lettre suivante, le 24 avril 1763, aux évoques de la Marche : « Il a été représenté à la S. C. que, dans cette province, on tient assez souvent des foires et des marchés près des églises, soit situées à la campagne, soit annexées à des couvents de réguliers, dans lesquels on célèbre quelque fête, où il y a des indulgences ou bien encore où le Saint-Sacrement est exposé, ou des reliques de saints, avec un grand concours de peuple. Les marchands se permettent d'étaler leurs marchandises aux portes mêmes des églises ou tout auprès; ils font beaucoup de vacarme et il y a parfois des rixes et des querelles. Cela dérange les offices divins, les confesseurs, les célébrants et les personnes qui vont prier Dieu dans les églises. On en a fait relation au saint Père. Dans son zèle apostolique, Sa Sainteté a ordonné d'écrire une circulaire à tous les évêques de la Marche, afin qu'ils défendent absolument sous des peines graves un tel abus et qu'ils ne permettent pas qu'on tienne désormais des foires et des marchés à la porte des églises ni aux alentours ; mais qu'on se tienne à une telle distance que les fonctions sacrées et les offices divins n'en soient pas troublés. J'ai l'honneur d'en donner avis à V. E., afin que, dans sa vigilance pastorale, se conformant aux très-pieux sentiments du saint Père, elle veuille bien ordonner qu'on publie et qu'on observe exactement ladite décision dans toutes les localités du diocèse. Puis V. Ë. voudra bien transmettre les informations précises sur la question pour pouvoir en rendre compte au saint Père. )

1 L'abbé Cochet a rendu compte comme il suit, dans la Revue de Fart chrétien (4871, pages 462-463), de l'exhaussement graduel du sol des villes, depuis le commencement de l'ère chrétienne. « A Rouen, on peut dire qu'au centre de la ville le sol s'est élevé en moyenne de 28 à 33 centimètres par siècle. Depuis cinquante ans environ que l'archéologie enregistre des observations bien faites, on a constaté, à partir de la civilisation romaine, une élévation de niveau de près de sept mètres autour de la cathédrale ; de six mètres à S. Herbland, lorsqu'on 1828, on construisit l'hôtel sur remplacement de l'église ; de quatre mètres à S. Etienne des Tonneliers en 1822 ; de quatre mètres dans la rue impériale, près de l'archevêché en 1846 ; de quatre mètres sur la place des Carmes, eu 1818 et en 1839 ; de six mètres à l'Hôtel de France en 1789 et 1818 ; de sept mètres à S.Lô de 1818 à 1824 ; et enfin de cinq mètres au palais de Justice, en 1844.

« Pour nous, à S. Ouen, nous obtenons 5 mètres 30 centimètres et nous sommes dans un faubourg où la sépulture de l'homme et les constructions monastiques forment toute l'élévation.

« Cette moyenne de 33 centimètres par siècle est celle que l’on trouve dans toutes les villes romaines de la Gaule. (L'abbé Cochet, La Seine-Inférieure hist et archéologique, p. 91-99. — Les origines de Rouen, p. 21 à 35.) A Metz l'antique Divodurum, on a constaté une élévation de 5 à 6 mètres en 1805. (Lorrain, Bulletin de la Soc. d'hist. et d'archéol. de la Moselle, année 1865, p. 271.) A Trêves, le niveau s'est élevé de 14 à 20 pieds. (Chanoine Wilmuski, Annales de la Société trèviroise des recherches utiles, année 1864, p. 14.) A Toulouse, l'exhaussement est de 5 à 6 mètres ; à Troyes, l'antique Augustobona, il n'est pas moins de 4 mètres.) Sous le choeur de la cathédrale, on a rencontré un hypocauste à 3m30. {Mem de la Soc. acad. de l'Aube, t. XXX, p. 4 à 40 et p. 6 à 40.) A Rome, c'est bien plus encore.

« Règle générale, qui aidera à expliquer cette élévation du niveau : après les guerres ou l'incendie, nos pères nivelaient toujours le sol, ils ne le déblayaient jamais. »

 

Notre-Dame de l'Épine. Photo ©RhonandeBar

Notre-Dame de l'Épine. Photo ©RhonandeBar

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