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L'Avènement du Grand Monarque

L'Avènement du Grand Monarque

Révéler la Mission divine et royale de la France à travers les textes anciens.

Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #POÉSIES

VERSAILLES.

 

Ô CROISÉE DES GUETS, AVANT QUE NE SURGISSE EN MON SEIN L’AURORE, QUE LE SOLEIL NE CARESSE MES AILES,

SOUS LES EAUX GÉMELLAIRES, PRINCIPIELLES ET SUBMERGEANTES, RECOUVRANT DE LUMIÈRE LES CATAFALQUES DE L’OMBRE,

AVANT QUE NE SE LÈVE LE JOUR, QUE ROI NE SOIT, DÉJÀ SUR MOI, VEILLE L’ANTIQUE ET PUISSANT SÉRAPHIN SAMAËL.

QUI DE SES AILES FLAMBOYANTES FAIT RESPLENDIRE EN MES MURS MÊME, LES HEURES OU RÈGNE LA PÉNOMBRE!

TOUTES D’OR DRÉSSÉES, MES PORTES DIVINEMENT COURONNÉES ET AURÉOLÉES, SE FONT LES GARDIENNES,

D’UN TRÉSOR IMMÉMORIAL, QU’AU COUCHANT SUR MES FONTAINES, LES ORS DU CIEL ME FONT SÉCULAIRE.

QUE D’AMOUR SOUS MES ÉLYTRES, QUE DE JOYAUX EN MES STATUES, FRESQUES, Ô SUBLIMES SLPENDEURS ANCIENNES,

QUE, DE LEURS YEUX SUBJUGUÉS, LES PÈLERINS AU GRÉ DES AFFRES DU TEMPS, OBSERVENT, L’AIR FUNÉRAIRE!

EN MON ÂME S’ÉVEILLENT BIEN DES PRODIGES ; Ô ARCANES CÉLESTES, STATUES OPALESCENTES, PARCELLES AQUIFÈRES,

MIRACLE DES EAUX, REFLETS DES CIEUX, PROUESSE DE GÉNIE, COMME ATHÉNA ARMÉE DU CERVEAU DE ZEUS SURGIT,

OU LATONE AU BASSIN PRIANT JUPITER, CYPARISSE REPENTANT, JARDINS DRESSÉS AU CANAL CRUCIFÈRE,

COMME LE CHAR D’APOLLON, SOUS LES OCRES DU SOLEIL FLAMBOYANT, DANS SES EAUX AGITÉES RESPLANDIT!

PALAIS VERMEILLE OU D’ORS RUTILANTS, ÉCRIN PRÉCIEUX, CHÂTEAU AUX TAINS ET AUX CRISTALS ÉTINCELANTS,

MIROIRS AU DEHORS AUTANT QU’AU-DEDANS, ORACLES SYBILLINS DES TEMPS, Ô PSYCHÉ FIGÉE SANS AMOUR.

QUI DANS VOS REFLETS AUX QUATRE SAISONS, RENVOIENT LA MÉMOIRE DES ÂGES EN AQUILANT ONDULANT,

COMME LES NYMPHES AU SEINS SI SUAVES, NAÏADES OU NÉRÉIDES, SE JOUENT DES HOMMES EN LEURS ATOURS!

QUE DE REGARDS SUR MOI POSÉS PAR TANT D’ÂMES ÉQUIENNES. QUE D’USURES RYTHMANT INLASSABLEMENT LES HEURES.

VERSAILLES, DEPUIS DEUX SIÈCLES ESPÈRE QUE REVERDISSE À LA COUR TOUTE LA FORCE DE MON ESSENCE ACHILÉENNE

MES MIROIRS PARLENT EN CETTE DEMEURE, COMME L’ASTRE DIURNE BRILLE AU CENTRE DU MONDE, APOLLON JE SUIS, OSANT M’EXTRAIRE,

POUR RENAÎTRE À TERME, LE PLUS GRAND DES ROIS FACE À VOS TRISTES ET AFFLIGEANTES HEURES CITOYENNES!

 

CC : RHONAN DE BAR.

 

Photos : source internet.
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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #CHEVALERIE

MARC DE VISSAC.

LE MONDE HÉRALDIQUE : APERCUS HISTORIQUES SUR LE MOYEN-AGE

I.

COUP-D'OEIL GENERAL SUR LA CHEVALERIE

L'Ébranlemnt qui avait suivi la dissolution de l'empire de Charlemagne n'était pas encore apaisé. Chaque jour voyait se briser le faisceau si glorieusement noué par le vainqueur des Saxons, entre les mains énervées et maladroites de successeurs, auxquels le grand monarque n'avait pu léguer avec son sang ni ses vertus, ni son génie. Le magnifique royaume des Gaules, qui avait absorbé dans son sein tout l'Occident, allait se disperser en lambeaux épars, sous l'impulsion d'un déchirement général dont le morcellement du territoire entre les fils et petits-fils de Charlemagne ne devait être que le prologue. En vain la race des Francs avait su conquérir la domination du monde sur la race de Romulus; comme le colosse romain, comme les anciennes monarchies de Cyrus et d'Alexandre, son empire s'effondrait de toutes parts, cédant à cette immuable fatalité qui place le commencement de la décadence d'une nation à l'apogée de sa grandeur. En vain le conquérant Carlovingien avait saisi dans sa main puissante vingt sceptres royaux et placé sur sa tête une couronne dont les fleurons étaient moins nombreux que les peuples qui obéissaient à ses lois. « La destinée des grands hommes ne ferait-elle en effet que de peser sur le genre humain et de l'étonner ? Leur activité si forte et si brillante n'aurait-elle aucun résultat durable? Il en coûte fort cher d'assister à ce spectacle ; la toile tombée, n'en resterait-il rien? Ne faudrait-il regarder ces chefs illustres & glorieux d'un siècle & d'un peuple que comme un fléau stérile, tout au moins comme un luxe onéreux 1

En présence d'un pouvoir qui semblait ne plus être capable de concentrer en sa personne le gouvernement social, les diverses parties de la Gaule commencèrent à revendiquer leur indépendance et leurs frontières naturelles. La société était composée de mille éléments hétérogènes : les Francs, les Goths, les Bourguignons, les Anglo-Saxons, les Normands, les Danois, les Lombards, les Allemands, les Romains dégénérés, amalgame de peuples divers, les uns conquérants, les autres conquis, et qui, quoique réunis sous un même joug, n'en avaient pas moins conservé les usages et les caractères propres à leurs races. Leurs intérêts, leurs moeurs, leurs lois, leur nationalité en un mot, comprimée pendant un moment, n'avait pu être absorbée ou assimilée par l'action du temps et laissait subsister entre eux de véritables barrières politiques. L'agglomération n'est pas l'organisation. On eut dit des tribus distinctes, n'ayant aucun rapport les unes avec les autres, étant seulement convenues de vivre sous un maître commun, autour d'un même trône. Il eut fallu pour prévenir l'écroulement plus de force et de sagesse que Dieu n'en avait accordé à la monarchie : la serre de l'aigle n'était plus en effet que la défaillante pression d'une autorité souveraine affaiblie et avilie. Au lieu d'hommes d’État et de législateurs, il n'y avait plus que des prétendants au trône, qui usaient le prestige de la royauté dans des querelles intestines et sanglantes, et ruinaient ses ressources militaires. L'unité devait forcément succomber aux blessures fratricides du rendez-vous de Fontenay2.

A la mort de Charlemagne, son empire s'étendait de l'Elbe, en Allemagne, à l'Ebre, en Espagne ; de la mer du Nord jusqu'à la Calabre, presqu'à l'extrémité de l'Italie. Après le traité de Verdun, trois royaumes étaient découpés dans ce vaste domaine : celui de France, celui de Germanie et celui d'Italie. Soixante ans plus tard, il y en avait sept3 . La désagrégation s'était faite à pas de géant. Elle ne pouvait s'arrêter sur cette pente glissante avant d'avoir abouti à l'anarchie. Les possesseurs de fiefs se déclarèrent indépendants, s'érigèrent en souverains sous le nom de ducs ou de barons et s'armèrent pour soutenir leur usurpation dans leurs donjons fortifiés, véritables acropoles inexpugnables dont ils se faisaient un rempart contre la colère de leur suzerain. L'hommage qu'ils rendaient au roi de France n'était qu'une formalité et parfois même un sujet de moquerie, car le régime féodal avait imprimé au caractère une si grande idée de fierté, que le plus mince alleutier s'estimait à l'égal d'un prince et dédaignait de faire acte de vasselage vis-à-vis du comte de Paris. La contrée était possédée par quelques milliers de leudes formant dans notre beau pays une sorte de république de seigneurs turbulents. Dans le seul royaume de France, vers la fin du IXe siècle, 29 provinces ou fragments de provinces étaient formées en petits états, gravitant dans leur orbite, ayant leurs phases, sous l'administration de leurs anciens commandants ou gouverneurs. A la fin du IXe siècle, au lieu de 29 états, il y en avait 55. Quand Hugues-Capet monta sur le trône, le domaine de la couronne n'était plus composé que de l'Ile-de-France, de l'Orléanais et d'une partie de la Picardie. Toutes ces misères intérieures appelèrent au-dehors l'invasion étrangère ; partout les ennemis du nom français se ruèrent allègrement sur les décombres de l'empire. C'est au milieu de ces ruines amoncelées que les pirates du Nord , fanatiques adorateurs d'Odin , sortirent des anses de la Norvège et des îles de la Baltique pour se précipiter dans leurs embarcations légères comme un essaim d'abeilles ou mieux comme des chiens à la curée. Leurs tentatives d'envahissement n'étaient déjà plus récentes et leurs audacieux abordages sur la côte avaient arraché des larmes à Charlemagne mourant, qui semblait entrevoir à cette heure les ravages que ces barbares feraient subir après lui à son pays. Tant qu'il avait vécu, il s'était senti assez fort pour les contenir, il était allé les chercher même jusque dans leurs repaires pour en épuiser la source et les avait brisés comme sur une enclume, mais dès que les caveaux d'Aix-la-Chapelle recelèrent l'ombre menaçante de celui qu'ils appelaient Carie au marteau, les vaincus se redressèrent vivement et le flot des barbares, qu'on eut dit versé par une main vengeresse, vint déborder dans le bassin de la France.

Et pendant que le vent du pôle faisait échouer sur les rivages de l'Océan les coques flottantes des pirates du septentrion, les Sarrazins, émigrés de l'Arabie, après avoir inondé la haute Afrique, envahi l'Espagne en chassant devant eux les Wisigoths, franchi les Pyrénées, faisaient irruption dans les îles méditéranéennes et pénétraient au milieu des Gaules, provoquant ainsi de longue main les sanglantes représailles que cette même Gaule leur ferait subir par-delà le Bosphore, en soulevant l'Europe et l'Asie, l'Occident et l'Orient, pour la guerre sainte du Christ contre Mahomet, de la croix du Sauveur contre le croissant de l'Iman.

Du fond de leurs châteaux crénelés, couronnés d'un diadème de larges mâchicoulis, perdus dans un ravin au milieu des bois ou suspendus sur l'arête escarpée d'un rocher, comme l'aire des vautours, forteresses dont les derniers vestiges échappés à la faulx du temps témoignent de la grandeur imposante, qui ne se reliaient au reste de la terre que par un étroit pont-levis hardiment jeté sur les torrents; à l'abri de leurs tours gigantesques, vedettes placées sur les hauteurs comme des sentinelles vigilantes dont les yeux étaient des meurtrières, les hauts barons assistaient sans émoi au désastre de la patrie. Citoyens épars, isolés dans leurs domaines, retranchés derrière leurs murailles, c'était à eux à s'y maintenir et à veiller sur leur sûreté et sur leur droit, sans recours possible à l'impuissante protection des pouvoirs publics. Ils rachetaient au poids de l'or la retraite momentanée des féroces envahisseurs, ces rois de la mer qui, dans leur irruption, pareils à une avalanche, balayaient tout sur leur passage et ne laissaient après eux que le désert. Si l'ennemi était sourd à leurs propositions, ils ceignaient alors l'épée du combat pour sauvegarder leur propriété et leur repos et, au milieu du carnage général, ils défendaient contre les pirates le sol qu'ils pouvaient couvrir de leur bouclier.

Au premier répit que laissait à la France l'invasion des populations sauvages du nord et du midi, recommençaient les guerres particulières, les discussions de fiefs à fiefs, de vassaux à suzerains. Le vassal rêvait l'affranchissement des privilèges, le chef militaire l'usurpation de son gouvernement, le seigneur la conquête d'une baronnie voisine, et chacun tendait de tous ses efforts, ouvertement et à main armée, vers la réalisation de ses désirs au mépris de la justice et de la tranquillité publique. Tous les moyens étaient bons s'ils pouvaient provoquer la satisfaction de leurs convoitises. Le roi seul, dont le pouvoir anéanti ne pouvait plus servir de digue a ce débordement, en était réduit à faire des voeux stériles pour le bonheur de son royaume, sans pouvoir peser d'aucune influence salutaire sur la marche des événements. Contre lui seul l'aristocratie féodale s'unissait dans une lutte commune et son antagonisme contre l'autorité monarchique n'était égalé que par son instinct d'oppression pour la liberté. Girard de Roussillon et les Quatre fils Aymon sont le panégyrique de la féodalité glorieusement rebelle à la monarchie. Singulier corps politique, pour lequel le bien public résidait dans la sauvegarde personnelle, qui se retirait presque sauvage dans ses repaires aux fossés desquels , une fois la herse baissée , venait s'arrêter le mouvement social. La société était comme une matière en ébullition à laquelle le moule seul de la souveraineté pouvait donner une forme majestueuse, en groupant toutes les forces vitales du pays autour d'un même élément conservateur et en remplaçant, dans cette cette confédération des seigneurs, les principes dissolvants de l'isolement et de l'inégalité par ceux de la fidélité et du dévouement.

Tel était l'état de la France au moment où la chevalerie prit naissance au premier soleil du XIe siècle. Elle vint épurer les idées de morale, compléter le corps social et jouer dans l'Etat, comme le dit l'auteur du Jouvencel, le rôle que les bras jouent dans le corps humain, prêts à rendre service au chef comme aux membres inférieurs, trait-d'union entre les grands feudataires et la royauté et plus tard entre la royauté et le peuple. Ses statuts constituèrent une sorte de code qui, au sein du désordre de le législation, redressa les torts, adoucit les moeurs, mit un frein aux passions, fit croître le faible en dignité, le fort en charité, établit l'équilibre des devoirs. Ils érigèrent l'honneur et la courtoisie en vertus sociales et les firent ainsi passer dans les moeurs publiques. Du plus haut échelon de la hiérarchie jusqu'au dernier, son influence moralisatrice fut immense, mais elle fut plus féconde encore en heureux résultats politiques. C'est la chevalerie qui apposa au bas du pacte d'alliance avec la royauté une signature que la noblesse française, à aucune époque de l'histoire, n'a jamais laissé protester. Forte de l'appui de cette milice par excellence, grandie par cette union, la monarchie put tenter de cicatriser les plaies de la France et de créer l'unité nationale à la place de l'oligarchie. Les actes de violence, les excès d'arbitraire qu'un pouvoir exécutif sans force était obligé de tolérer furent réprimés par des notions plus exactes d'équité et de bonne foi. C'est de cette noble création féodale, qui marquait un homme du triple sceau de l'honneur, du dévouement et du sacrifice, que date, à proprement parler, la transformation du peuple franc en nation française. Les privilèges des villes, l'affranchissement des communes, dûs à son esprit progressiste, marquent le second triomphe que la civilisation remportait sur la barbarie. Sur les débris de la société antique s'était élevé le monde féodal qui avait remplacé l'esclavage par le servage et fait cesser le honteux marché de viande humaine ainsi que les iniquités et les souffrances qui en;découlaient. Sur les bases féodales se dressa l'édifice chevaleresque ayant pour pendentif non plus le servage, mais la bourgeoisie et le tiers-état; heureuse métamorphose qui mettait le monde sur la véritable route de la moralisation. politique, qui créait des citoyens au pays au lieu de gens de poueste taillables & corvéables à merci. On commençait à ouvrir les yeux au flambeau de l'émancipation du peuple; on ne fermait plus l'oreille au retentissement des droits de l'humanité; l'esprit se pénétrait, sans la connaître, de cette belle pensée d'Homère : Que celui qui perd sa liberté perd la moitié de sa vertu. L'ordre judiciaire se transformait; on entendait parler encore des lois saxonne, salique, lombarde, gombette, wisigothe, mais ce n'était plus que le dernier frémissement d'un ordre de choses qui s'éteint; les coutumes sont la physionomie nouvelle que revêt la législation territoriale. La chevalerie protégea la société de concert avec les lois ; elle institua dans la noblesse cette fraternité et cette union qui devait faire sa force et la force du pays ; elle domina tout le moyen-âge par son influence et fit que notre patrie, même dans ses revers, ne resta jamais sans gloire. Aussi son nom est resté quelque chose de national en France et son spectre n'éveille dans la mémoire populaire que de vagues souvenirs de courage et de loyauté. C'est avec raison que l'évêque d'Auxerre, rendant hommage à un enfant de cette chevalerie, à Dugay-Trouin, le treizième preux, put s'écrier devant toute la Cour : « La renommée de la chevalerie française a volé d'un bout du monde à l'autre

On se tromperait fort si on pensait que la chevalerie naquit collective avec des lois écrites, des règlements formulés à l'avance et fut dès l'origine un corps constitué. Si, aux yeux du public, elle apparaît comme une lueur soudaine dans l'histoire, c'est que le regard n'atteint pas tous les détails de ces lointaines perspectives, c'est qu'en présence de cette période de gloire l'esprit humain est frappé comme d'un éblouissement passager, et que, prompt à saisir l'impression première, il n'envisage pas tout d'abord la transition logique et inévitable qui a présidé aux transformations opérées. Elle s'éleva lentement au contraire vivifiée par une civilisation fécondante; ce fut une semence qui grandit comme le gland confié à la terre, dont la croissance est laborieuse, mais qui devient avec le temps le plus bel ornement de la forêt. Durant de long jours, elle put conserver un cachet d'individualité.

Nous en distinguons les traces dans des poèmes et dans des œuvres littéraires d'âges très-reculés, car les productions de l'esprit sont, avant toutes choses, la pierre de touche qui marque à la postérité avec le plus de certitude le degré moral et intellectuel auquel un peuple est parvenu. L'histoire d'Antar, l'esclave noir de la tribu d'Abs, écrite ou recueillie par Asmaï le grammairien, est une véritable épopée chevaleresque dont les poétiques épisodes luttent parfois avantageusement avec les plus charmantes créations d'Homère, de Virgile ou du Tasse. Ils sont restés populaires et les Arabes du désert de Damas, d'Alep, de Bagdad, les récitent encore sous les tentes pendant les veillées- des chameliers ou durant les haltes des caravanes. La chronique du moyne de Saint-Gall est également un roman de chevalerie exaltée et guerrière plutôt qu'une biographie du grand monarque Carlovingien. Or , le premier de ces romans a été écrit sous le règne du kalife Aroun-al-Raschild et le second, 70 ans après la mort de Charlemagne. Cela nous prouve qu'à ces époques reculées l'air était déjà imprégné d'émanations chevaleresques. Nous lisons, du reste, dans la chronique du moyne Aimoinus, et c'est aujourd'hui un fait acquis à l'histoire, que le restaurateur de l'empire d'occident arma chevalier à Ratisbonne Louis le Débonnaire, son second fils, âgé de 14 ans, et déjà roi d'Aquitaine, et qu'il voulut lui ceindre l'épée avant de le conduire faire ses premières armes à la conquête de la Hongrie. Ce sont encore des types de chevalerie que Rolland et les Douze paladins, que Villaret nous représente armés de toutes pièces, portant des brodequins, de grands manteaux, ayant les cheveux et la barbe parsemés de paillettes et de poudre d'or.

Dans ces symptômes réunis d'héroïsme, d'amour et de poésie qui se manifestent avant l'avènement de la troisième race, on serait tenté de reconnaître l'influence occulte du contact de la nation franque avec les peuples qui avaient afflué dans son sein des deux points les plus extrêmes de l'horizon, car le caractère du chevalier du moyen-âge semble empreint en même temps de la nature sentimentale et rêveuse du Scandinave et de la nature galante et pleine d'ardeur que le Maure puise au soleil bleu de l'Arabie.

Cette institution qui jeta un si vif éclat sur l'époque des Capétiens et des princes de la maison de Valois, fut à l'origine une sorte d'inféodation de nobles sans domaines, de chevaliers sans avoir, « pas riches homs de deniers, mais riches de proëce, » comme dit la chronique de Senones4, n'ayant d'espoir de s'enrichir que par les prises à la guerre et par les rançons des prisonniers. Ils trouvaient dans leur vie aventureuse au service du roi le moyen d'utiliser glorieusement leur activité et la chance de parvenir aux hautes fonctions militaires et civiles, récompense des services rendus au trône et au pays. Bientôt toute l'aristocratie française, attirée par le fluide irrésistible qui se dégage de tout ce qui est grand et généreux, eut à cœur d'être admise à cette école de la noblesse; les rois et les princes s'honorèrent d'être comptés parmi ses membres; la plus illustre naissance ne donna aux citoyens aucun rang personnel, à moins qu'ils n'y eussent ajouté le grade de chevalier; on ne les considérait point comme membres de l’État tant qu'ils n'en étaient pas les soutiens.

Cette nouvelle phalange forma la militia du royaume. Le chevalier cessait de s'appartenir pour appartenir au pays. Lorsqu'un danger menaçait la France, il devait être debout et faire de sa poitrine un bouclier à l’État; c'est ainsi que de noble il devint gentilhomme, homo gentis, l'homme de la nation. Le beau titre de miles fut d'autant plus en crédit qu'il ne découlait pas de la naissance, mais supposait le mérite personnel; il était dans une si grande estime qu'il l'emportait sur celui de baron, parce qu'il laissait à la postérité un témoignage irrécusable de la vertu et de la valeur de ceux qui en avaient été honorés. Esto miles fidelis disait le doge à celui auquel le Sénat de Venise conférait la dignité de chevalier de Saint-Marc. Les rois, les ducs, les marquis, les comtes crurent relever par cette dénomination tous les autres titres dont ils étaient déjà revêtus, la regardant comme d'autant plus précieuse qu'elle contenait en elle implicitement le certificat de la noblesse des ancêtres, puisque ceux-là seuls pouvaient être créés chevaliers qui étaient nobles d'origine et d'armes, c'est-à-dire depuis trois générations de père et de mère.

Le premier chevalier du royaume était le roi de France, et presque toujours les exemples qui partirent du trône purent servir de modèle à la corporation toute entière. La chevalerie était couronnée en sa personne. L'histoire nous rend compte des solennités et des fêtes qui se célébraient à l'occasion de l'armement des princes du sang. Le souverain lui-même présidait à ces imposantes cérémonies et se réservait le privilège de ceindre l'épée, de passer le haubert, et de donner l'accolade aux plus proches héritiers de la couronne. Philippe-Auguste arma son fils Louis à Compiègne, Saint-Louis fit le même honneur à Philippe-le-Hardi, celui-ci à Philippe-le-Bel, Philippe-le-Bel à trois de ses enfants, en présence de son gendre Edouard II, roi d'Angleterre. Rye, dans son histoire métallique, rapporte une médaille sur l'un des côtés de laquelle on voit Saint-Louis donnant le collier de chevalier à ses deux neveux, fils de Robert, comte d'Artois, avec cette légende gravée sur l'autre face : Ut sitis pro incti virtutibus.

Les rois envoyaient quelquefois leurs enfants dans une Cour étrangère pour y recevoir la chevalerie des mains d'un prince voisin ou allié. Henri II d'Angleterre fut créé chevalier par David, roi d’Écosse, qui lui dépêcha à son tour son fils Macolm, pour en obtenir la même faveur. Pierre d'Aragon reçut la ceinture du pape Innocent III; Edouard Ier, d'Alfonse XI, roi de Castille; Louis XI, de Charles, duc de Bourgogne. Ils ne dédaignèrent pas quelquefois d'être armés par la main de leurs sujets ; le duc d'Anjou conféra la dignité de chevalier à Charles VI; le duc d'Alençon à Charles VII. «Je veulx, mon ami, que soye faict aujourd'huy chevalier par vos mains, parce que estes tenu & réputé le plus brave,» dît François Ier au brave Bayard, après la bataille de Marignan. Henri II la reçut des mains du maréchal de Biès. En Angleterre, Edouard IV fut admis dans l'ordre par le duc de Devonshires; Henry VII, par le duc d'Arondel; Edouard III, par le duc de Sommerset. C'est le duc de Candie qui chaussa l'éperon à Ferdinand d'Aragon.

Cette condescendance doit d'autant moins surprendre que l'habitude des campagnes, la vie des camps, les fatigues supportées en commun, la communauté de gloire et d'intérêts créaient entre les rois et la noblesse, à cette époque de guerres continuelles, des rapports constants qui les unissaient par des liens sacrés que l'estime et la confiance mutuelles resserraient insensiblement. On vit même entre les princes et leurs sujets des exemples de fraternité d'armes, sorte d'adoption militaire anciennement dénommée par les Scandinaves «mélange de sang humain, Fost-Broedalag,» qui unissait non-seulement un guerrier à un autre, mais associait encore sa famille et ses amis à la fortune du survivant et contraignait le Frater juratus à être l'ennemi des ennemis de son compagnon.

Ce fut de la part de Charles VIII un fait de fraternité d'armes qui le décida à choisir à la bataille de Fornoue neuf chevaliers auxquels il fit revêtir les déguisements royaux pour déjouer, au grand danger de leur vie, les complots qui menaçaient la sienne.

Et personne ne s'y méprend, les éloges qui s'amassent sous la plume de l'écrivain ne permettent pas de malentendu. La chevalerie dont je parle n'est pas la chevalerie errante, voyageuse, parcourant, comme autrefois Thésée, Hercule et Jason, le pays pour redresser les torts, à la recherche d'aventures propres à mettre en lumière une prouesse et des exploits inutiles, ayant toujours quelques brigands à exterminer ou quelque voeu à accomplir, déposant aux pieds de chaque dame l'expression emphatique d'un amour pur et idéal qui, pareil à celui de Ménélas, dégénérait parfois en un sentiment moins poétique. Ce ne sont pas les chevaliers de la Table ronde, compagnons du roi Artus; les chevaliers d'Amadis ou Beaux Ténébreux ; les Gallois & Galloises, sorte de pénitents d'amour se chauffant à de grands feux et se couvrant de fourrures durant les ardeurs de la canicule, puis, l'hiver, revêtant de simples cottes ou des tuniques de plaques de laiton peintes en vert et décorées de frais et gracieux paysages, de sorte que plusieurs « transissaient de pur froid & mouraient tous roydes de les leurs amyes & leurs amyes de les eux en parlant de leurs amourettes5 ;» ce ne sont pas non plus les chevaliers de la Vierge ou ceux du Soleil, héros de parodie aboutissant à don Quichotte, à Sancho et aux Panurge, qui soulèvent dans notre âme des transports d'admiration, mais bien la chevalerie militaire, faite de bravoure et d'honneur, aux principes généreux de vaillance, d'amour et de piété, conquérant Jérusalem, expulsant les Anglais, prenant sa source héroïque dans Charlemagne : Roland, Ogier, Tancrède et Renaud, s'illustrant avec les Edouard, les Richard, les Dunois, les du Guesclin, mille autres s'immortalisant avec le Chevalier sans peur.

La devise que l'histoire donne aujourd'hui à la chevalerie, « ma foy, ma dame, mon roy, » est la synthèse la plus expressive et la plus complète de son caractère et de ses mœurs Religion, amour et courage, voilà bien, en effet, la trinité d'aspirations qui se dégage de son existence et qui dessine à mes yeux l'étude de l'institution en trois époques bien distinctes et successives : l'époque religieuse, l'époque galante, l'époque militaire.

C'est certainement au souffle religieux qu'est né ce premier lien féodal ; c'est aux inspirations enthousiastes de la foi que s'est allumée cette étincelle généreuse, et le christianisme, moteur et mobile des vertus sociales qui devaient civiliser la Gaule païenne, bénit à son berceau cette milice sainte. Il s'était établi au milieu d'une société dépravée par des instincts mauvais, dégradée par l'esclavage, faussée par l'idolâtrie, avec la mission belle par-dessus toutes d'arrêter les progrès de la gangrène qui la rongeait. Du barbare la religion avait voulu faire un chrétien, pour arriver à faire un jour de l'homme un citoyen et, pour cela, elle s'était adressée à toutes ses facultés, à son cœur par ses chaleureuses exhortations, à son âme par ses ardentes croyances, à son intelligence par de merveilleuses légendes, s'adaptant aux besoins généraux, s'imposant à l'admiration de chacun par une charité ineffable. Elle dota le moyen âge de la civilisation et la civilisation seule enseigne les qualités morales; immense résultat obtenu par la théologie chrétienne sur la philosophie des anciens. L'influence de l’Église dans la société du moyen-âge et le souci qu'elle prenait du perfectionnement religieux et social sont mis en relief par ce fait caractéristique signale par un homme dont on ne peut suspecter ni l'autorité, ni les sympathies, que sous les seuls rois Carlovingiens, de Pépin à Hugues Capet, c'est-à-dire en moins de deux siècles et demi, deux cents conciles furent réunis6. Du VIe au Xe siècle, chacune des pages de nos annales est marquée au coin du christianisme, qui n'est étranger à aucune des plus importantes réformes humanitaires.

Le cachet que la religion imprima à la. chevalerie apparaît aux yeux de l'érudit le moins perspicace. On lit en effet clans les statuts de l'ordre, qui nous ont été conservés par Geoffroy de Prely, chevalier de Touraine :« Office de chevalerie est de maintenir la foi catholique, femmes vesves & orphelins & hommes non aisés & non puissants.» Le dévouement, la générosité et la vaillance, la protection du faible, la fidélité à la parole jurée et à la foi catholique sont les principales vertus qu'ils exigent de ses membres. C'est la même morale splendide dans sa naïveté qui est reproduite dans la Ballade du chevalier d'armes, tirée des poésies manuscrites d'Eustache Deschamps :

Vous qui voulez l'ordre de chevalier,

Il vous convient mener nouvelle vie,

Dévotement en oraison veiller,

Péchié fuir, orgueil & vilenie.

L'Eglise debvez deffendre

La vefve auffi, l'orphelin entreprendre,

Etre hardys & le peuple garder,

Prodoms, loyaux, fans rien de l'autruy prendre,

Ainfi fe doibt chevalier gouverner.

La pureté de ces principes témoigne de la source dont ils émanent. C'est la charité évangélique qui a inspiré ces préceptes, cette charité qui crée les sociétés comme l'égoïsme les détruit. Lucrèce-le-jeune, qui a concentré en lui plus que tous les autres l'essence de sa race, et qui mourut à la fleur de l'âge comme Pascal et les natures trop sublimes, nous laisse voir, dans son traité De natura rerum, une des causes destructives de l'antiquité, qui est l'égoïsme humain écrasant de son mépris le malheur et la souffrance. Dans des vers magnifiques, mais impossibles à notre époque, il contemple un navire englouti dans la mer au milieu de l'orage, il voit toutes les victimes se débattre désespérées pour fuir la mort qui les étreint, et il s'écrie : qu'il est doux, qu'il est agréable d'apercevoir les éléments déchaînés et les passagers luttant avec les flots, quand soi-même on a les pieds à sec et que l'on repose à l'abri de tout danger. Au sein d'une société moralisée, la conception de pareilles idées serait monstrueuse, celui qui les exprimerait serait anathème. Aussi, s'il parut étrange à la société féodale, retranchée dans son brutal égoïsme, d'entendre enseigner «qu'il importait pour ce que la chevalerie soit grande honorée & puissante qu'elle soit en secours & en ayde à ceulx qui sont dessoubs lui ; que faire tort & force à femmes vefves, et deshériter orphelins qui ont métier de gouverneur, rober & détruire le pouvre peuple qui n a point de povoir & tollir & oster à ceulx qui auraient besoing qu'on leur donnast, ne peuvent comporter avec ordre de noblesse 7,» cette doctrine du moins fut trouvée si magnifique dans ses développements, si belle dans ses résultats, que ses propagateurs furent regardés comme des prophètes. Les ministres de la religion marchèrent à la tête du mouvement régénérateur et toutes les fois que leur voix se fit entendre du haut de la chaire de saint Pierre, le monde imposa silence à ses passions et à ses tumultes et écouta. Jamais plus magique spectacle ne se déroula dans l'univers, que celui de l'émotion enthousiaste soulevée sur toute la surface de l'Europe par les paroles de Pierre l'Ermite exposant, avec l'éloquence d'un cœur exalté, les souffrances des fidèles dans la Palestine et assignant à toute la chrétienté un rendez-vous au tombeau du Christ. Ce fut un sursum corda général. Au nord et au midi, sur les rives les plus opposées, dans le donjon du noble comme dans le logis du bourgeois et la cabane du paysan, le retentissant appel de l’Église fît surgir des champions de la Croix. Depuis longtemps déjà l'esprit religieux avait établi l'usage des pèlerinages à la Terre-Sainte ; on avait vu des des caravanes nombreuses se diriger vers les lieux autrefois témoins de la passion de l'Homme-Dieu avec le même fanatisme religieux qui portait les Musulmans vers la Mecque, berceau de Mahomet et de leurs traditions. Mais cette fois ce fut l'émigration de l'Occident ; il ne semblait plus y avoir d'autre patrie que la terre arrosée du sang du Sauveur; chacun abandonnait ses biens et sa famille pour s'enrôler sous la bannière sacrée et cheminait sur la route du Saint-Sépulcre, sans tourner la tête en signe de regret vers les manoirs ou les chaumières qui abritaient les épouses et les enfants. Ce fut le plus solennel événement de l'ère chrétienne. Pendant plus de deux siècles, le signe delà Rédemption, qui brillait sur la poitrine des Croisés, les fit reconnaître au loin du Sarrazin et du barbare et son ombre fit tressaillir de terreur les infidèles.

Si la religion avait provoqué la fraternité de la noblesse de France par l'institution de la chevalerie, les Croisades créèrent la confraternité de la chevalerie de tous les peuples chrétiens.

Dans la seconde période, la foi du chevalier resta intacte, mais à côté de la religion s'éleva la galanterie, à côté du culte de Dieu le culte des dames. Au sein de la société barbare, avant son développement intellectuel, comme au sein de la société romaine, un mélange d'amour et d'indifférence, d'hommage et de dédain, s'attachait au sort de la femme, suivant qu'elle pouvait ou non attiser le feu des passions et de la sensualité. L'enfance de la jeune fille, la vieillesse de la mère de famille étaient négligées comme choses insignifiantes et sans portée. Les quelques années de leur beauté étaient les seules années de leur existence sociale. Sans éducation morale, sans instruction, la jeune vierge grandissait comme la fleur des champs qu'aucune main n'arrose et que la nature rend attrayante tout de même. Une épouse en savait assez, comme disait ce Jean V, de Bretagne, contempteur du beau sexe, «lorsqu'elle pouvait distinguer les chausses du pourpoint de son mari.» N'y a-t-il pas eu, jusqu'au vie siècle, des controverses sérieuses engagées sur le point de savoir si la plus belle moitié du genre humain avait une âme douée d'autant de perfection que la nôtre, et le concile de Mâcon , en 585, n'a-t-il pas eu à se prononcer sur ce problème ? Et cependant la femme n'est-elle pas un peu solidaire des vertus ou des vices de son époux? N'est-ce pas elle qui est appelée à graver sur la molle substance du cerveau de ses enfants ces premiers stigmates, ces premières impressions qui ne s'effacent jamais et deviennent la base de toute intelligence humaine ?

Le culte si touchant des chrétiens pour la fiancée de Nazareth, leur vénération simple et gracieuse pour la vierge Marie ne contribuèrent pas médiocrement à la réhabilitation de la femme et à son émancipation. Ce fut le choc qui fit jaillir cet immense flot de tendresse et vint animer la grande âme de la Gaule longtemps inféconde et vainement agitée. On comprit le charme de la mission de la femme sur la terre. Mais exaltés et excessifs comme les natures trop puissantes, les chevaliers du moyen-âge dépassèrent le but. Ils crurent reconnaître dans le sexe féminin quelque chose de céleste: «aliquid putant sanct um & providum incsse» et, par un sentiment qui n'était pas encore épuré, ils le placèrent trop haut dans leur enthousiasme. Non contents d'en être les vengeurs et les soutiens, ils s'en déclarèrent les adorateurs et les sigisbés, rapportant à lui toutes leurs actions, et regardant la chaîne de l'esclavage imposée par la dame de leurs pensées comme leur plus précieux attribut. L'amour de Dieu et l'amour de la créature furent leurs deux passions dominantes, leurs deux fanatismes. C'était un naïf mélange de sacré et de profane, d'exaltations mondaines et d'ostentations pieuses. L'homme qui n'aimait pas était regardé comme un être incomplet ; on se croyait sûr du salut si l'on agréait à sa belle, si l'on s'entendait à la servir loyaulment, et l'on adressait au ciel sans scrupule des supplications sincères et confiantes pour obtenir la réussite d'intrigues amoureuses.

Un magistrat, parent de madame de la Sablière, lui disait d'un ton grave : Quoi! madame, toujours de l'amour! les bêtes du moins n'ont qu'un temps. C'est vrai, monsieur, dit-elle, mais aussi ce sont des bêtes. La société du moyen âge partageait la même manière de voir que la rieuse patricienne. Ne nous montrons pas trop sévères contre les mœurs qui durent naître de cette proposition en partie double: le désir de plaire, inné dans le cœur de la femme, d'un côté; de l'autre, l'espoir d'être aimé naturel à la fatuité masculine. Si la galanterie, comme l'a dit Champion, n'est pas l'amour, mais le délicat, le léger, le perpétuel mensonge de l'amour, la coquetterie n'est pas non plus le libertinage, mais quelque chose d'identique à cette habitude féline qui consiste à se caresser à nous plutôt qu'à nous caresser, suivant la fine et spirituelle remarque de Rivarol, et à s'échapper avec agilité et souplesse sous une insistance qui friserait la brutalité. En amour, la femme réservée dit non, la femme légère dit oui, la coquette ne dit ni oui ni non. Croyons que la galanterie chevaleresque ne fut souvent qu'une naïve églogue.

Qui dit amour, dit poésie ; ce sont deux termes et deux choses indivisibles. Partout où la sensibilité est mise en jeu, l'imagination prend un vif essor et trouve, pour la traduire, les plus riches et les plus suaves images. L'amour était un trop galant costume à cette époque, pour que. les fleurs du Parnasse ne vinssent pas encore l'embellir. Si toutes les femmes étaient aimées, tous les chevaliers étaient poètes. Leurs canfons & leurs jolis lais d'amour étaient des hymnes à l'idole. Ils chantaient la ballade amoureuse et guerrière à l'exemple des meifierfenger allemands, comme autrefois les Scaldes et les Waidelotes avaient improvisé le rune sinois et la saga scandinave8. Produit d'une civilisation brillante , fille des Romains et des Arabes, fille aussi d'un ciel enchanteur! On eût dit des chants apportés par la brise du fond de l'Italie ou de la belle Andalousie, gracieuse fusion de boléros et de cavatines, harmonie perlée de Naples et de Séville. C'était le temps des Trouvères et des Troubadours, dont Pétrarque et le Dante eux-mêmes s'inspirèrent, et qui allaient chantant leurs poèmes comme le furent, dit-on, l'Iliade et l'Odyssée par les poètes ambulants des îles grecques. Les Tenfons et les Sirventes, dans lesquels on trouve un arrière goût de la poésie des peuples, anciennement groupés dans la Gaule, renouvelèrent l'ode et l'élégie antiques, et l'épopée sembla revivre dans les chansons de gestes que les Nibelungen ont reproduits de l'autre côté du Rhin.

Ce commerce assidu de la galanterie et des muses, ces deux lois suprêmes, dut avoir son code et ses principes. De là l'origine des Cours d'amour où siégeaient les dames du plus haut renom, quelquefois sous le pin, en pleine campagne, ou sous l'oranger odorant, rendant leurs sentences sur les questions raffinées et sur les doutes scrupuleux. De là aussi l'origine des collèges du gai savoir ou de la gaie science, avec leurs assauts poétiques renouvelés des Arabes. Autrefois déjà, à la grande foire de la Mecque, des concours de ce genre avaient lieu, et les poèmes couronnés étaient transcrits en lettres d'or sur du byssus, puis suspendus dans la Kaaba. Mahomet lui-même avait soutenu une lutte de gloire, un tournoi de poésie contre les poètes de la tribu des Tennémites9. Ces associations littéraires du Midi, qui avaient eu des rivales au Nord dans les puys des Trouvères, avec leurs jeux fous formel et leurs palinods, vinrent se fondre le Ier mai 1834 dans l'Académie des jeux floraux fondée par Clémence Isaure, et siégeant à Toulouse où se réunissaient tous les trobadors de l'Occitanie pour jouter et s'esbattre poétiquement. Une violette d'or et le titre de docteur en la gaie science étaient la récompense du vainqueur.

La littérature, peinture vivante et morale des hommes et de leur siècle, surtout quand elle prend la forme du roman, s'imprégnait de son côté des mœurs nouvelles et s'adoucissait sous des nuances plus courtoises. Durant plus de deux cents ans, les fabliaux et les romans ne s'étaient mus que dans deux cycles, celui de Charlemagne ou des Douze pairs et celui d'Artus ou de la Table ronde. Ce n'étaient que grands coups d'épée, exploits, faits d'armes impossibles, et Dieu sait que l'on n'en était pas avare. Quand le personnage important était mort, on passait à son fils tout aussi valeureux que lui, puis à son petit-fils, accumulant toujours prouesses sur prouesses. Il y avait tant à dire que plusieurs écrivains se mettaient successivement à l’œuvre, témoin le roman de la Rose qui, commencé par Jean de Meung, fut continué par Guillaume de Loris et d'autres, et qui, malgré ses pages innombrables et ses accroissements successifs, ne put jamais être achevé. Mais au XIIIe siècle, l'aspect commença à changer ; on abandonna peu à peu les épopées carlovingiennes , les exploits de Rolland ou des princes du Nord, et les idées de galanterie et d'amour prirent leur place. C'étaient toujours des Amadis, fils dégénérés des anciens preux, vaillants, très-vaillants encore, mais humanisés et sentimentalisés pour ainsi dire. Les exploits galants des tournois succédèrent aux exploits héroïques des combats, et les romans du Renard, de Fier-à-bras, de Lancelot-du-Lac faisaient présager ceux de L'Astrée, de la Calprenède, de Clétie, délires emphatiques d'imaginations folles se noyant dans le fleuve du Tendre. Ces ouvrages étaient répandus dans tous les châteaux, servant de catéchisme aux fils des seigneurs. Le soir, à la veillée, a sur du foyer à bancs où se réunissait la famille, on se nourrissait des histoires lamentables du châtelain de Coucy et du troubadour Cabaistaing, ou de l'histoire moins triste de la reine Pedauque largement pattée comme sont les oies, le tout entremêlé des vies de saints recueillies par les Bollandistes; on égayait la vesprée en chantant tour-à-tour des psaumes à la manière de David pénitent, et des refrains d'une muse érotique dans le goût de Melin de Saint-Gelais. Ces lectures et ces chants se prolongeaient fort tard, tandis que le vent sifflait dans les créneaux et que le cri nocturne poussé par la sentinelle, du haut du beffroi gothique, se répercutait sous les voûtes sonores.

Le culte des dames l'emporta sur toutes les tentatives de réaction ascétique rêvées par des esprits moroses, chagrins ou austères, incapables d'isoler l'extrême exaltation religieuse d'une certaine union conjugale des âmes, et dont la plus célèbre est connue sous le nom de chevalerie du Graal. Si les châtelaines, en effet, ne se contentaient pas d'être aimées tendrement, mais demandaient aussi qu'on les divertisse, elles étaient douées d'un tact trop fin et d'un esprit trop délicat pour exiger des hommes, à leur profit, l'abandon de leurs distractions privilégiées, et pour les mettre en situation d'avoir à se prononcer entre leur amour ou leurs plaisirs. L'historien de Bayard, faisant le récit du dîner que le roi Charles VIII donna au duc de Savoye à Lyon, dit qu'il y eut plusieurs propos importants tenus tant de chiens, d'oiseaux, d'armes que d'amour. Ce sont ces goûts importants que les chevaliers ressentaient pour la vénerie, pour la fauconnerie et pour les tournois, exercices qui stimulaient leur orgueil et leur luxe, contre lesquels le caprice des dames aurait pu venir se briser. Aussi se gardèrent-elles bien de les combattre, et, plus habiles tacticiennes, elles vinrent par leur présence rehausser le charme de ces divertissements , bien persuadées qu'auprès d'elles on ne s'occuperait pas exclusivement de meutes et d'émérillons, et que les questions d'écurie, de fauconnerie, d'oisellerie et de chenil céderaient insensiblement la place à la question de galanterie et de sentiment. On voyait les belles châtelaines, émouchet sur le poing, lévrier en laisse , fièrement campées sur leurs blanches haquenées, suivre de lointaines cavalcades à la poursuite d'un cerf aux abois, accompagner du regard leur faucon dans son vol hardi et quelquefois même prendre part à des chasses plus sérieuses. On en trouve la preuve sur quelques monuments funéraires où sont gravés des attributs cynégétiques chargés de rappeler la passion favorite de celles dont ils doivent conserver la mémoire. Loin de s'exclure des jeux militaires, comme les dames romaines l'étaient des jeux olympiques, elles surmontèrent le dégoût naturel à leur sexe pour les combats sanglants et vinrent elles mêmes distribuer dans les tournois les prix et la palme aux vainqueurs et encourager du regard leurs soupirants d'amour à bien faire. Chacune de ces concessions aux faiblesses de leurs seigneurs et maîtres devenait pour les dames un nouveau triomphe, augmentait leur influence et prolongeait la durée d'un règne incontesté.

Cependant la vie sérieuse manquait. Il ne pouvait suffire à un chevalier d'être brave, gai, joli & amoureux, suivant la maxime du temps ; son activité et sa grandeur d'âme demandaient un aliment pins puissant. La plupart des premières vertus de la chevalerie se corrompaient au foyer des châtelaines; elle avait par bonheur gardé en réserve sa valeur guerrière, et lorsque les Anglais eurent amené la France à deux doigts de sa perte, elle se réveilla, s'arracha sans regret aux délices des châteaux et reprit sa vieille rudesse.

Là commence la troisième période. Ce fut le beau temps, l'époque de maturité où le patriotisme opéra les mêmes merveilles qu'autrefois l'enthousiasme religieux, où le danger du pays fit naître cette pléïade d'Achilles français qui, de même qu'autrefois les héros de la Grèce et de Rome, se levèrent par un élan chevaleresque pour prévenir la ruine de la patrie ou pour s'ensevelir sous ses décombres. Ce fut le temps des âmes fortes, nourries dans le fer, pétries fous des palmes & dans lesquelles Marsfit eschole longtemps10, des hommes loyaux, vaillants et probes, dont le caractère se peint dans cette prière de Lahire, au moment du combat :« Grand Dieu ! fais aujourd'hui pour Lahire ce que tu voudrais qu'il fît pour toi, si tu étais Lahire et qu'il fût Dieu!»

La France, qui avait tant de fois promené sur le sol étranger ses armées victorieuses et conquérantes, était à son tour sous le coup de la conquête; elle allait se trouver victime d'un fléau qu'elle n'avait pas ménagé aux autres. L'invasion des insulaires se précipitait comme un torrent débordé dont aucun obstacle ne peut arrêter l'impétuosité et les ravages. Les premières hostilités entre la France et l'Angleterre, entre ces deux grandes nations sœurs et rivales, commencèrent une de ces luttes d'autant plus vives que la jalousie rend plus saignantes les blessures faites à l'amour-propre national. Du débarquement des fils d'Albion sur les côtes continentales date cet antagonisme jaloux et cette colère qui n'a pas cessé de gronder sourdement entre les deux peuples comme un volcan mal éteint. La France se rappelle avec rage que, depuis l'invasion des Normands, aucun ennemi n'avait mis le pied au cœur du pays, et que c'était encore un Normand qui, après quatre siècles, ramenait dans son sein la désolation. La diplomatie et la politique peuvent jeter sur la querelle un masque de réconciliation, le temps a pu cicatriser les plaies les plus- apparentes, mais une étincelle couve toujours dans la poitrine populaire et les flots de la Manche seraient inhabiles à l'étouffer.

Le vœu du héros fut la première scène de ce drame terrible qui allait jouer à la face de l'univers. Au printemps de l'année 1338, un banni de France, réfugié à la Cour de Londres, Robert d'Artois, pénètre un jour dans la salle de festin du roi. Il entre suivi d'un nombreux cortège et précédé de deux nobles darnoiselles , portant en grande pompe sur un plat d'argent un héron pris à la chasse par son émouchet: "Le héron., dit-il, est le plus vil & le plus couard des oiseaux; il a peur de son ombre, aussi est-ce au plus lâche des hommes que je veulx l'offrir, à Edouard, déshérité du noble pays de France dont il était l'héritier légitime, mais auquel le coeur a failli, & pour sa lâcheté il mourra privé de son royaume.» L'ambitieux Edouard, rouge de colère et de honte, frémit et jure sur sa part du paradis qu'avant que six mois soient écoulés, Philippe, le roi dès lys, le verra sur ses terres, le fer et le feu à la main.

Après lui, le comte de Salisbury, le comte d'Erby, Gauthier de Mauny, le comte de Suffolk, l'aventurier Fauquemont, Jean de Beaumont s'engagent, par des serments inviolables, à soutenir les droits de leur prince. Et comme pour rendre plus solennelles ces promesses sacrées, la reine se lève avec exaltation et dit d'une voix ferme :« Je suis enceinte, je n'en puis douter; j'ai senti remuer mon enfant, je voue donc à Dieu et à la sainte Vierge que ce précieux fruit de notre union ne sortira pas de mon sein, jusqu'à ce que vous m'ayez conduite par-delà les mers, pour accomplir votre voeu ; je mourrai ou j'accoucherai sur la terre de France11 (I).» Ce serment audacieux et téméraire, arraché à Edouard III par la soif de vengeance d'un comte français, dépossédé, persécuté et proscrit, hâta peut-être le choc des deux nations.

Chacun connaît les péripéties de cette lutte de cent ans engagée sur terre et sur mer, et il serait superflu de redire les belles appertises d'armes qui signalent ces temps malheureux à l'admiration de la postérité. Nos annales sont toutes pleines des hauts faits de héros sans nombre dont nous pourrions citer avec gloire la vie comme la mort. Le sol, hérissé de tours et de donjons, fut défendu pied à pied par les châtelains et par les armées régulières. Crécy, Poitiers, Azincourt témoignent que la chevalerie sut mourir; Orléans, Beaugency, Patay témoignent qu'elle sut vaincre. Crécy, Poitiers, Azincourt sont trois blessures par lesquelles coula le plus pur de son sang sans en épuiser les veines. Elles prouvent que si la chevalerie ignorait la guerre savante des temps modernes, elle savait au moins se dévouer pour l'indépendance de la patrie, et c'est une science qu'on a toujours estimée en France. Les nombreux ossuaires, faits avec les corps des chevaliers, firent plus pour l'union de la noblesse avec la monarchie que n'avaient fait de longues années de paix. D'éclatantes vertus civiles brillèrent au milieu de la France féodale dans ces temps d'épreuves et s'allièrent dignement aux vertus chevaleresques. On croirait lire quelquefois, en feuilletant ce livré d'honneur, une page déchirée de l'histoire des temps antiques. Le dévouement d'Eustache de Saint-Pierre ne vaut il pas l'héroïsme de Léonidas? C'est à juste titre que plusieurs de ces athlètes glorieux purent inscrire sur les écussons de leur famille cette belle devise : « Hujus domus dominus fidelitate cundos superavit Romanos, le maître de cette maison a surpassé tous les Romains en héroïsme.» Si jamais nation put craindre de périr au milieu de la tourmente, c'était la France épuisée d'hommes et d'argent, déchirée par les résistances locales et les divisions intérieures, dans ce temps affreux où le royaume était en proie à trois factions permanentes : les Bourguignons, les Armagnacs et les Anglais; où un étranger régnait à Paris, tandis que l'héritier du trône était relégué à la petite Cour de Bourges; mais la race des Charny, des Ribeaumont, des Dunois, des Xamtrailles, des du Guesclin, de Bayard, de mille autres, était une noble race et, Dieu aidant, elle put reconquérir la Normandie, la Guyenne et Bordeaux, et arracher des mains de nos ennemis toutes nos provinces.

La gloire militaire est vieille en France. Lorsque les anglais quittèrent le continent, honteusement chassés du pays où il ne conservaient plus que Calais comme pied à terre, la terre leur manqua, dit Chateaubriand, mais non la haine. Comment ne pas être saisi d'enthousiasme en présence de pareils résultats sociaux et ne pas accorder une admiration sincère à l'institution qui n'a pas désespéré du pays à l'agonie et l'a rendu à l'existence politique ? Jusqu'au moment où elle est tombée sans retour, la chevalerie a été grande et illustre ; ses traditions de gloire n'ont pas de lacune; les conquêtes des royaumes de Naples et de Milan, l'immortelle victoire de Fornoue, la journée de Marignan surnommée la bataille des géants, durant laquelle le vieux renom des bandes helvétiques, réputées jusqu'alors invincibles, vint se briser contre l'impétuosité de la gendarmerie française, prouvent qu'elle était encore jeune et pleine de force quand elle s'éteignit. Nous parlons d'une chose morte, que la louange au moins nous soit permise.

L'esprit de la chevalerie lui survécut; il sut inspirer les héros d'Arqués et d'Ivry, à cette époque où les cœurs battaient si fort; il guida les vainqueurs de Fontenay, et le souvenir de ces exploits fut peut-être pour les Thémistocles de la république un nouveau trophée de Miltiade.

Et qu'en présence de cette ardeur, on ne croie pas à une exagération volontaire ; qu'on ne nous accuse pas de chercher à établir un parallèle imprudent entre les diverses époques de notre histoire ou de vouloir imposer une critique aux temps où nous vivons. Loin de nous cette pensée ; nous ne croyons pas aux dégénérescences des peuples et nous repoussons avec énergie le système des décadences. De même, qu'au dire de Linné, plus grand philosophe naturaliste que Buffon, tout dans la nature s'accroît et s'améliore, de même les sociétés progressent en se transformant et un peuple ne peut pas dégénérer tant qu'il y a dans son sein autre chose que des hommes faibles et petits. La raison de nos transports est dans la supériorité manifeste de la société chevaleresque sur celle qu'elle était appelée à remplacer et dans la gigantesque impulsion qu'elle avait imprimée à la civilisation humaine.

Mais elle portait en elle, nous ne pouvons le dissimuler, des germes nombreux de destruction qui appelaient une ère nouvelle. Rien n'était plus susceptible de la sauvegarder que ses lois, mais il ne fallait pas confondre la spéculation avec la pratique. Sa piété, plus superficielle que profonde, attachait une plus grande importance aux pratiques extérieures et à l'observance ostensible qu'aux préceptes de l'évangile; l'esprit chrétien était moins suivi que la lettre; d'une doctrine ainsi comprise à l'irréligion il n'y avait qu'un pas, il n'y eut qu'un pas également du fanatisme chevaleresque au dédain de l'institution, le jour où l'on s'attacha plus à sa forme qu'à sa pensée, au luxe de ses costumes, à l'apparat de ses fêtes qu'à ses vieux et respectables usages. Mais son plus cruel ennemi fut le relâchement de ses mœurs, ce fut pour elle le vautour de Prométhée lui rongeant le foie sans relâche. Elle s'était placée, au point de vue de la morale, sur un terrain trop glissant, où l'impétuosité de ses passions lui ménageait une chute certaine. « La beauté des femmes, dit Mézeray12, rehaussait l'éclat des pompes féodales et au début cela eut de très-bons effets, cet aimable sexe ayant amené la politesse et la courtoisie, et inspirant la générosité aux âmes bien faites. Mais depuis que l'impureté s'y fût mêlée, et que l'exemple des plus grands eût autorisé la corruption, ce qui était autrefois une belle source d'honneur devint un sale bourbier de tous vices. » La triste expérience des peuples anciens conduit à regarder le dérèglement effréné des mœurs comme le signe précurseur d'une décomposition et d'une destruction sociales. Montesquieu et les écrivains les moins farouches s'accordent à reconnaître une des causes d'énervement de la société romaine dans les Bacchanales renouvelées des Dyonisiaques grecques, dans les Jeux Floraux et les Fêtes Eleusines, où les courtisanes paraissaient toutes nues, au dire d'Ovide et de Lactance, enfin dans l'affreuse dissolution qui accompagnait les festins et dont la description du pervigilium Priapi13 nous donne une faible idée. La luxure se donna ample carrière au moyen-âge. Elle voulut rattraper le temps perdu à la métaphysique de l'amour. Le moyne du Vigeois nous apprend qu'il a compté, à la fin du XIIIe siècle, plus de quinze cents concubines à la suite d'une armée. Joinville raconte que, pendant la seconde croisade de Saint Louis, le camp était infesté par les femmes de mauvaise vie et que le roi trouva, même à un jet de pierre de sa tente, plusieurs bordeaux que ses gens tenaient. Blanche de Castille avait embrassé un jour au pax Domini fit semper vobiscum une fille de joie qu'à la richesse de ses vêtements elle avait prise pour une personne de qualité. Aussi Louis VIII leur défendit-il de porter manteaux et ceintures d'or, par une ordonnance qui a donné lieu au proverbe : Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée. Chateaubriand rapporte que Guillaume de Poitiers avait fondé à Niort une maison de débauche sur le modèle d'une abbaye ; chaque religieuse avait une cellule et formait des vœux de plaisir ; une prieure et une abbesse gouvernaient la communauté, et les vassaux de Guillaume étaient invités à doter richement le monastère. M. Astruc, dans son savant traité des maladies vénériennes, parle des statuts établis par Jeanne de Naples, comtesse de Provence, pour le lieu public de débauche à Avignon, où la supérieure des femmes prostituées est qualifiée d'abbesse et de baillive. Ce règlement était à peu près le même que celui qui régissait la grande abbaye de Toulouse, dont parle dom Vaissette dans son histoire générale du Languedoc. — Brantôme, en parlant de l'armée que Philippe II envoya en Flandre contre les Gueux, dit qu'il y avait quatre cents courtifanes à cheval, belles & braves comme princeffes, & huit cents à pied, bien en point aussi. On voit un comte d'Armagnac épouser publiquement sa soeur. Chacun connaît les fureurs lubriques et les actes de sauvage barbarie commis dans les manoirs de Machecou, d'Ingrande et de Chantocé par Gilles de Laval, seigneur de Retz, devenu si célèbre dans la légende populaire sous le nom de Barbe-Bleue, épouvantail des imaginations juvéniles auxquelles il inspire un effroi plus terrible que celui de l'Ogre-Croquemitaine. L'histoire du Court-mantel est une des plus piquantes inventions des romanciers au moyen-âge pour donner une idée de la fidélité des femmes à cette époque. La prodigalité, qui est le corollaire du commerce assidu des femmes galantes minait les fortunes territoriales les mieux assises ; il n'est pas d'excentricité à laquelle le désir de paraître n'entraînât les chevaliers. Dans les tournois, on voyait les champions se présenter avec des vêtements ornés de paillettes d'or qui se brisaient dans la lutte sous le choc des épées et demeuraient le bénéfice des ménétriers et des baladins, comme plus tard Buckingham, à la Cour de Louis XIII, abandonnait nonchalamment les perles précieuses mal adaptées qui tombaient de son costume de cour. A un pas d'armes resté célèbre dans le Midi, près de Beaucaire, le comte d'Orange fit semer, au lieu de grains, dans la lice, trente mille pièces d'or avec le soc de la charrue comme largesse faite à la foule. La nouvelle morale était celle-ci : Chevaliers doivent prendre deftriers, ioufter, aller aux tournoyements, tenir table ronde, chaffer aux cerfs & aux conins, aux porcs-sangliers, aux lyons & autres choses semblables14. En vain les rois voulurent réglementer le faste ; le luxe et l'étalage qu'affichaient les courtisanes ruinèrent la noblesse féodale, et les poètes du temps jugeaient sainement les causes du mal. quand ils disaient :

Le loup blanc a mangié bonne chevalerie.

Je ne puis m'empêcher de considérer encore comme une des principales raisons de décadence l'abandon que fit la noblesse d'une de ses plus belles prérogatives : le droit de juger. Ce droit découlait de deux sources : la souveraineté royale et la souveraineté patrimoniale. Tout seigneur qui possédait des propres était seigneur justicier. Saint-Louis, sous le chêne de Vincennes, le baron féodal, dans la salle du conseil, étaient la double expression de la hiérarchie judiciaire. La couronne et l'épée, voilà les deux colonnes du temple de la justice, colonnes dont le couronnement était la croix, car voici ce que nous lisons dans le Conseil de Pierre de Fontaines, ami et conseiller de Saint-Louis, sur le devoir des magistrats : « Et quoique notre usage ne fasse pas apporter aux plaids la sainte image de Notre Seigneur, encore faut-il que, des yeux de ton cœur, tu la contemples toujours.» C'était une complication fort difficile que celle des lois à cette époque : le franc-aleu, le fief, l'arrière-fief, les terres nobles et non nobles, les biens de main-morte, les mouvances diverses étaient soumis à des réglementations spéciales qui tenaient en haleine les seigneurs jaloux de rester dignes de leur mission et de leur conscience. Quand, trop occupés par la guerre, les chevaliers se dessaisirent, sous Philippe-le-Bel, de l'administration de la justice, ils perdirent avec elle un de leurs plus précieux privilèges et la plus grande partie de leur influence. On créa plus tard des chevaliers ès-lois, des chevaliers lettrés pour les offices de judicature; mais ces promotions, faites en violation flagrante des règlements anciens, furent un coup fatal à l'institution. -Du jour où la chevalerie cessa d'être militaire, où il y eut une chevalerie ès-lois pour une noblesse de robe, pour des gradués et des légistes, où l'on se relâcha de la sévérité habituelle pour l'admission d'un nouveau membre, son prestige disparut et, à mesure que le titre était prodigué, la noblesse le prit en dédain et n'en voulut plus.

N'omettons pas, dans ce coup-d'oeil rétrospectif jeté sur le passé féodal, un des vices les plus fondamentaux de sa constitution, le défaut d'initiative intellectuelle, le manque de culture de l'esprit. Toute société, pour ne pas décheoir, doit se retremper constamment aux sources de l'intelligence; elle doit marcher à la tête du progrès, si elle ne veut pas être absorbée par lui ; si elle reste stationnaire, elle recule. C'est un dogme social que devraient ne pas perdre de vue ce qu'en France aujourd'hui on appelle les vieux partis. Bouder ou s'effacer n'est pas un principe politique, c'est une triste démission. On ne devient vieux parti que parce que l'on n'est plus de son époque. C'est ce que la féodalité ne comprit pas; au lieu de conduire le mouvement des idées, elle regarda comme travail mercenaire les occupations de l'esprit. Les gentilshommes refusaient même de signer à cause de leur noblesse.

Car chevaliers ont honte d'être clercs, dit le poète Eustache Deschamps. Lafontaine a finement critiqué ce dédain pour l'instruction dans le conte du Diable Papefiguere :

Je t'ai jà dit que j'étais gentilhomme, Né pour chômer & pour ne rien savoir.

Elle laissa la science se confiner dans quelques monastères. De même qu'en Egypte, dans la Chaldée, en Perse, dans l'Inde, dans la Gaule, l'instruction s'était concentrée chez les Hiérophantes, les Mages, les Gymnosophistes, les Brahmines et les Druides, de même en France les couvents et le clergé gardèrent pour eux seuls le dépôt sacré du savoir. La chevalerie oublia de prendre pour son compte le proverbe qu'elle répétait dans ses ballades et que Chartier nous a conservé : Un roi sans lettre est un âne couronné. Dans le pays de l'intelligence, le Tiers-Etat, qui profita seul de cette rosée céleste, devait forcément prendre le dessus au jeu de bascule politique.

Mille autres motifs pourraient être ajoutés à cette fatale nomenclature comme causes déterminantes de la ruine féodale, telles que l'établissement d'une police régulière, rendant sans objet la chevalerie pour la vindicte des injures individuelles ou le redressement des torts, et la création des armées permanentes nécessitée par l'indiscipline de cette milice; mais quelles que soient la valeur et l'importance de ces exhumations sociales, il n'en reste pas moins certain pour nous qu'elle succomba surtout par ses services, qui avaient rendu un nouvel ordre de choses possible. Elle ne pouvait être le dernier mot de l'histoire du monde...

À suivre...

1 GUIZOT. Histoire de la Civilisation en France, page 103. 2 Les batailles étaient des plus meurtrières. Thierry remporta en 612 une victoire sur son frère Théodebert, à Tolbiac, lieu déjà célèbre. Le meurtre fut tel des deux côtés, dit la Chronique de Fredegher, que les corps des tués, n'ayant pas assez de place pour tomber, restèrent debout, serrés les uns contre les autres, comme s'ils eussent été vivants. 3 France, Navarre, Bourgogne transjurane, Provence ou Bourgogne cisjurane, Lorraine, Allemagne, Italie. 4 Voir Dom Brial. 5 Histoire du Toidou, de Latour. C'est ce singulier usage qui a donné naissance à l'expression d'Amoureux transis. 6 GUIZOT, p. 261, Histoire de la Civilisation. 7 Symphorien Champier. Ordre de chevalerie, page 237, édition Perrin. 8 Guillaume de Machaut, dans un prologue de ses Ballades, dit que la nature lui a accordé sens, rhétorique et musique. 9 Dans le pays de Galles, il se tenait aussi, de temps à autre, de grandes luttes de chant et de poésie, appelées Eisteddfods. Il y en eut jusqu'au règne d'Elisabeth. 10 Vie de Duguesclin. 11 Plusieurs entreprises importantes, plusieurs expéditions lointaines, décidées par des chevaliers, eurent pour prélude, au moyenâge, des serments de la même nature. Le livre manuscrit de Gaces de la Bigne rapporte des Voeux du paon, et l'histoire mentionne un voeu du faisan, solennellement prononcé avant la Croisade contre les Turcs, en 1453. 12 Histoire de France sous Henri III, tome III. 3 PÉTRONE, caput XX et s. 14 Champier.

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Publié le par Rhonan de Bar
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D’OU VIENMENTLES MOINES ?

ÉTUDE HISTORIQUE

PAR

le R. P. Dom BESSE;

Bénédictin de l'abbaye de Ligugé

IV.

ASCÈTES CHRÉTIENS

 

Il importe, avant de continuer cette étude, de déterminer exactement le sens qu'il convient de donner au terme ascèse; ce sera le moyen de dire en quoi l'essence de la vie religieuse consiste.

L'ascèse parfois signifie tout cet ensemble d'exercices et de vertus par lesquels une âme lutte contre elle-même et ses tendances mauvaises pour surmonter ses défauts et atteindre un certain degré d'union avec son Créateur. Entendue dans ce sens, l'ascèse appartient à la simple vie chrétienne.

Mais nous lui donnons ici une acception moins large elle embrasse un certain nombre de vertus, dont l'Evangile ne fait pas une obligation générale de là le nom de conseils, qui leur est habituellement donné. Ceux qui en font la règle de leur vie pratiquent un christianisme plus parfait et ils réalisent en eux une ressemblance plus grande avec l'idéal divin qu'est Jésus-Christ.

Ces conseils se trouvent à la base de toute vie religieuse. La vie religieuse a pu, il est vrai, depuis le IVe siècle jusqu'à nos jours, revêtir des formes extrêmement variées et subir les phases d'une évolution qui est loin de son terme dernier.

Elle s'est divisée et subdivisée en ordres multiples chacun d'eux se ressent du caractère de son fondateur et du milieu qui l'a vu naître et grandir.

Malgré cette diversité extraordinaire, qui lui permet de répondre aux besoins des temps et des hommes, la vie religieuse a conservé et elle conservera toujours dans son but et dans ses moyens essentiels une admirable unité. Son but est la perfection de la vie chrétienne, ou l'union plus étroite avec Dieu ses moyens se réduisent à la pratique des conseils.

Du but de la vie religieuse, il n'y a rien de particulier à dire. Les conseils évangéliques, qui constituent son essence, peuvent être confondus avec l'ascèse, Ils sont au nombre de trois : pauvreté, par laquelle un homme renonce à tous ses biens et à la possibilité d'en acquérir de nouveaux et se condamne librement à. ne jouir d'aucun des avantages procurés par la richesse, tels que le bien-être dans la nourriture, l'habitation et le vêtement la chasteté, par laquelle il renonce au ménage et a ses jouissances légitimes et enfin une obéissance plus complète à la volonté de Dieu. Dans la vie cénobitique, l'obéissance a pour objet la volonté du supérieur et la règle. L'ermite, dans les premiers siècles surtout, n'avait ni supérieur ni règle sa propre conscience lui en tenait lieu l'Evangile, les Ecritures et les exemples des saints personnages, ses devanciers, lui fournissaient l'expression des divines volontés.

Il y a eu constamment, au sein de l'église, des chrétiens qui ont voué la pratique de ces conseils.

On peut suivre cette tradition depuis l'heure présente jusqu'au début du IVe siècle et à la fin du IIIe. Les ascètes que nous rencontrons à cette époque ne sont pas des individus isolés menant une existence dont ils ont eux-mêmes crée le type. Ils appartiennent à une institution qui est indépendante d'eux. C'est elle qui les a devancés et englobés. Elle existait et fonctionnait sur la terre d'Egypte, lorsque saint Antoine, le patriarche de la vie monastique, résolut d'embrasser la vie parfaite (271). Il trouva des ascètes déjà anciens, qui se réclamaient d'une tradition.

D'où venaient-ils? quel est le point initial de cette tradition ? Franchissons l'intervalle de deux siècles et demi qui nous sépare de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ, et voyons s'il a vraiment formulé les conseils de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, qui constituent l'essence de la vie religieuse.

Jésus-Christ ne s'est pas contenté de proclamer bienheureux les hommes qui ont l'esprit détaché des biens terrestres[1].

Il imposait à ceux qui voulaient le suivre la vente de tous leurs biens et un renoncement absolu.

Cette obligation pesait sur les apôtres d'une manière toute spéciale. Notre-Seigneur, dans le but de la leur rendre plus douce, leur faisait des promesses magnifiques[2]. Il recommandait, en termes délicats, la pratique de la virginité[3].

Le mariage était l'un des biens auxquels il fallait renoncer pour devenir son disciple. L'obéissance à la volonté de son Père fut de sa part l'objet de fréquentes recommandations. Si l'on ajoute à cela tout l'ensemble des prescriptions qui remplissent l'Evangile et dont la pratique se retrouve plus tard dans la vie de tous les ascètes, les enseignements du Sauveur paraissent la base de la vie religieuse et la promulgation de ses vertus fondamentales.

A-t-il fallu attendre trois siècles pour les mettre en pratique? Non, certes.

Jésus-Christ n'a rien enseigné dont il n'ait d'abord lui-même donné l'exemple. Sa virginité dépasse tout ce dont l'homme est capable. Il  fut pauvre au point de n'avoir pas même une pierre où reposer sa tête. La conformité à la volonté paternelle fut sa préoccupation constante aussi ascètes et moines de tous les siècles ont-ils pu vénérer en lui un modèle accompli. Il ne s'en est pas tenu là. Une vie érémitique et un jeûne de quarante jours l'ont prépara aux trois années de son ministère au milieu des juifs[4]. La solitude conserva toujours pour lui un charme puissant.

Comme Jean-Baptiste, il eut des disciples, qui vivaient en sa compagnie, dans le but de mieux suivre ses enseignements. On ne pouvait mériter cet honneur sans quitter fortune et famille pour mener avec lui une existence chaste et pauvre et exécuter les volontés divines. Les disciples de Jésus formaient une communauté ascétique, qui le suivait partout et dont il était le chef, on pourrait dire l'abbé. De saintes femmes les accompagnaient. Tout parmi eux était en commun. Le Maître en désignait un qui tenait la bourse et faisait face aux dépenses. Leur régime était frugal et austère.

La Cène fut le dernier acte que Jésus et les siens accomplirent ensemble avant sa mort. Dispersée un instant par la Passion, la communauté se reforma promptement. Elle se trouva sur la colline des Oliviers pour suivre du regard le Maître allant au ciel et pour recevoir sa bénédiction dernière. Elle revint ensuite attendre dans le Cénacle la descente promise de l'Esprit saint.

Cette communauté ascétique, gouvernée par les apôtres, fut le noyau du Christianisme. Les conversions, que provoqua la prédication de saint Pierre, ne tardèrent pas à la grossir considérablement.

Il y en eut trois mille dès le premier jour.

Les nouveaux frères vendaient leurs biens, dont le prix était versé dans une caisse commune. Ils habitaient ensemble des maisons consacrées à la communauté[5]. Joseph, qui reçut plus tard le nom de Barnabé, vendit de la sorte un champ, dont il donna le prix aux apôtres[6]. On connaît le châtiment que le ciel infligea à Saphire et à Ananie, en punition de leur manque de franchise [7].

Les apôtres avaient le gouvernement de cette communauté chrétienne; ils administraient ses ressources et veillaient à ce que chacun se trouvât pourvu du nécessaire. Mais les progrès de la foi, en augmentant le nombre des disciples, les mit dans l'impossibilité de suivre par eux-mêmes tous les détails de l'administration temporelle. Ils choisirent sept diacres, afin de se décharger sur eux de ce soin absorbant[8]. La multitude toujours croissante des fidèles, la pauvreté qu'ils avaient embrassée avec tant de générosité et les désordres occasionnés par la persécution ne tardèrent pas à créer une situation extrêmement pénible. Les nouveaux frères, surtout ceux qui se convertirent hors de la Judée, se cotisèrent pour leur venir en aide[9]. Le soulagement des chrétiens de Jérusalem fut longtemps un objet de vive sollicitude pour saint Paul au cours de son apostolat parmi les Gentils.

Saint Augustin et quelques-uns des organisateurs du cénobitisme ont vu dans cette Eglise primitive un type que les monastères devaient reproduire.

il ne faudrait cependant pas faire de ces  premiers chrétiens des moines semblables à ceux du IVe et du Ve siècle. Tous pratiquaient, il est vrai, une pauvreté vraiment religieuse ils vivaient soumis aux enseignements et aux ordres des saints apôtres. Mais la chasteté leur était-elle imposée? Peut-on admettre qu'elle ait été pour eux une règle générale? C'est, il semble, une chose assez invraisemblable. Cette vertu néanmoins fut très en honneur dans cette chrétienté naissante. Les apôtres la pratiquaient eux-mêmes.

Le souvenir du Sauveur et ta présence  de sa mère lui étaient une haute recommandation.

Saint Paul ne la prescrivait pas à tous mais il la présentait comme un conseil dont la pratique rend extrêmement agréable au Seigneur[10]. Sa doctrine ascétique n'a rien de commun avec celle des manichéens et des hérétiques qui condamnaient le mariage. Car si l'apôtre exalte la virginité, il ne refuse pas à l'union de l'homme et de la femme la dignité qu'elle tient du Créateur.

L'Eglise a toujours su maintenir intact cet enseignement traditionnel.

Les Eglises, fondées ailleurs par les apôtres, ne suivirent pas l'exemple de Jérusalem. Les fidèles conservaient leurs biens et restaient chacun chez soi. Cette communauté, bien que très éprouvée par les persécutions, put se maintenir jusqu'à la destruction de la ville sainte par Titus. Mais si elle n'offrit point un type invariable à toutes les chrétientés naissantes, n'y eut-il pas un peu partout des hommes et des femmes, que le désir d'honorer Jésus-Christ par une imitation plus parfaite détermina à marcher sur ses traces?

L'absence de renseignements précis sur l'organisation des Eglises primitives et sur l'état des chrétiens ne permet de citer aucun fait. Néanmoins on peut, sans témérité, affirmer que l'enseignement des apôtres répandit avec l'Evangile l'amour de la perfection chrétienne et la pratique intégrale des conseils, sur lesquels elle repose.

La tradition de l'ascèse commença avec le Christianisme.

Les ascètes furent-ils nombreux ? Quelle forme extérieure prit leur existence? Purent-ils former des communautés? Ne restèrent-ils pas plutôt enfermés dans leurs habitations privées en évitant de manifester par des signes trop visibles une profession qui, à cette époque de persécutions, aurait certainement crée pour eux un danger grave? Cette situation leur était imposée par les circonstances pénibles au milieu desquelles le Christianisme eut à se développer, il faut dans de pareilles conditions s'attendre et deviner leur présence, plutôt qu'à la constater par des témoignages évidents. N'est-ce pas, au reste, le cas de la plupart des institutions ecclésiastiques ?

Ces hommes, voués à la recherche d'une perfection plus haute, libres parce qu'ils étaient chastes et pauvres, préparés par là même à tous les dévouements, appliqués par goût et par devoir à l'étude et à la contemplation de la vérité divine, formaient au sein des Eglises une catégorie de parfaits tout désignés pour recevoir le caractère et les fonctions du sacerdoce. Préposés au gouvernement de leurs frères, ils conservaient, avec une fidélité plus grande, l'image et le sou- venir des saints apôtres. Ce ne fut pas cependant une règle absolue. De pareils choix étaient dans la nature des choses mais nous ne saurions dire dans quelle mesure les firent le clergé et les fidèles.

Les vierges, recrutés parmi les hommes et parmi les femmes, avaient dans l'Eglise de Smyrne une place assez importante pour saint que Ignace les mentionnât, en écrivant à saint Polycarpe. Cette vertu leur conférait une dignité très appréciée. Elle aurait même pu les entraîner aux séductions de la vaine gloire. Aussi le saint martyr, afin de leur épargner cette tentation, les invite-t-il à rester humbles, en songeant que leur virginité doit être l'honneur non d'un homme, mais du Créateur de la chair. La complaisance qu'ils prendraient en eux-mêmes leur causerait la mort spirituelle[11].

Le nombre des continents des deux sexes était considérable au milieu du IIe siècle. Leur vertu honorait l'Eglise et la doctrine religieuse qui l'inspirait. Aussi saint Justin est-il fier d'offrir à l'empereur Antonin le pieux (v. 150) le beau spectacle de l'innombrable multitude des chrétiens qui pratiquaient une chasteté austère. Il en connaissait beaucoup, et parmi eux des  hommes et des femmes, qui, nés de parents fidèles, avaient consacré leur corps à Dieu dès l'enfance par la virginité. D'autres, qui semblent plus nombreux, convertis au paganisme, avaient d'abord goûté aux plaisirs de la luxure[12]. Le noble célibat des ascètes chrétiens n'avait donc rien de commun avec le célibat honteux des Grecs et des Romains qui, trouvant lourds les liens du mariage, cherchaient dans la liberté un moyen de satisfaire plus à l'aise des passions brutales[13].

Ce n'était pas pour nos continents un état transitoire ils lui conservaient leur fidélité toute la vie. L'amour de Dieu et la ferme espérance de lui être unis plus étroitement par la chasteté de l'esprit et du coeur leur donnaient cette force[14].

Ils pratiquaient individuellement l'ascèse, sans quitter leur famille ni la cité, vivant ainsi dans l'église locale. On les désignait sous le nom d'ascètes, de continents, d’eunuques ou de confesseurs. Les femmes étaient nommées vierges sacrées ou simplement vierges. Vierges et confesseurs formaient, avec les veuves restées fidèles à leur viduité, après un court mariage, une aristocratie religieuse au sein de la communauté chrétienne.

Ils avaient leur place marquée à l'église et une mention spéciale dans les prières publiques. On leur prodiguait les témoignages de respect[15].

Mgr Duchesne donne sur les rites qui accompagnaient la bénédiction des vierges et la tradition du voile des détails pleins d'intérêt, mais on peut se demander si elles étaient usitées à l'époque reculée qui retient notre attention. Il faut, pour savoir avec quelque certitude quels pouvaient être la situation et le genre de vie des femmes ascètes, attendre Tertullien et saint Cyprien[16]. Et encore sont-ils loin de satisfaire une légitime curiosité.

Plusieurs sectes hérétiques affectèrent alors une allure ascétique plus ou moins caractérisée. Il faut citer les manichéens, les encratites et certains gnostiques. Ils n'eurent, que je sache, aucune influence sur le développement de l'ascèse chrétienne. Tous partaient d'un point diamétralement opposé, la condamnation comme mauvaise des choses dont ils s'abstenaient tandis que les vrais enfants de l'Eglise déclaraient bonnes toutes les créatures de Dieu. La privation volontaire qu'ils s'imposaient leur était inspirée par le seul  désir d'imiter et d'honorer Jésus-Christ. Les montanistes affectaient une vie particulièrement austère, dont leur fondateur avait donné l'exemple le premier. Tertullien s'était déjà fourvoyé dans leurs rangs lorsqu'il écrivit son traité sur le voile des vierges, son Exhortation à la chasteté, ses opuscules du manteau, de la monogamie et de pudicité, où l'on peut glaner quelques indications sur la vie ascétique.

Il était encore libre de toute erreur, lorsqu'il faisait, dans son Apologétique, une allusion délicate aux hommes qui étouffaient en eux les flammes de la luxure par la continence virginale et portaient jusqu'à une vieillesse extrême la pureté de l'enfance[17]. Beaucoup parmi eux avaient l'honneur de remplir les fonctions ecclésiastiques.

Personne n'en était plus digne[18]. La virginité puisait toute sa noblesse dans cette pensée qui reviendra fréquemment sous la plume des écrivains ecclésiastiques c'est une alliance mystique avec le Seigneur.

Ces vierges, hommes et femmes, nous l'avons dit précédemment, passaient leur vie au sein de la famille. Leur ascèse était toute privée et l'Eglise n'avait pas jugé bon, pour la mettre à l'abri ; de la soumettre aux règlements dont l'expérience montra plus tard la nécessité. Ce ne fut pas sans graves inconvénients.

Lorsque la persécution sévissait, un souffle de ferveur soulevait les âmes et les maintenait à une certaine hauteur. Il fallait aux chrétiens une provision habituelle d'héroïsme pour se tenir prêts à affronter le martyre au moment voulu de Dieu.

Cette perspective, l'isolement où la crainte les rejetait et aussi un recrutement restreint qui se faisait parmi des hommes d'élite assuraient au Christianisme une supériorité morale et facilitaient à ses enfants la pratique des vertus extraordinaires.

Dans de pareilles conditions, les ascètes sentaient autour d'eux un niveau très élevé, où leur vocation se trouvait à l'aise.

La 'paix relative dont jouirent les fidèles pendant la première moitié du me siècle compromit une situation aussi avantageuse pour les âmes. Le courage faillit les conversions perdirent en qualité ce qu'elles gagnaient par le nombre. L'atmosphère religieuse fut moins pure, et le relâchement se glissa bientôt parmi les vierges. C'était visible, surtout à Carthage. Aussi saint Cyprien crut-il devoir, dans les premiers temps de son épiscopat, leur rappeler les vertus de pauvreté, de modestie et de mortification, qui faisaient à leur virginité une parure traditionnelle[19].

A l'époque où Tertullien et saint Cyprien parlaient en Occident des vierges ou des ascètes, Clément d'Alexandrie et Origène signalaient leur présence dans les églises orientales. Ces contrées devaient être plus tard le berceau du monachisme proprement dit. Il est bien naturel que l'ascèse s'y soit développée plus qu'ailleurs. Les ascètes chrétiens dans Alexandrie se vouèrent, avant Plotin et Porphyre, à la recherche de la divine sagesse par la pratique des plus belles vertus pour obtenir l'union avec Dieu. Clément trace le portrait de ces vrais gnostiques dont la grande occupation était d'honorer le Verbe et le Père partout et toujours.

Leur vie ressemblait une fête ininterrompue; le monde leur devenait un temple. L'amour de la solitude les portait à fuir les assemblées frivoles.

Bienveillants, doux, affables, patients, austères et chastes, ils tendaient constamment à la perfection de lâchante. Pourrait-on être surpris des lumières que leur communiquait la Sagesse divine[20]? Clément songeait à ces mêmes gnostiques quand il exposait ailleurs le sens des paroles que !e Sauveur adressait au jeune homme de l'Evangile « Vas vendre tes biens, distribue le prix aux pauvres et viens à ma suite ». Ce lui fut une occasion de célébrer les avantages, de la pauvreté volontaire. Elle ouvre avec la chasteté le chemin qui conduit à la vie éternelle promise par Notre-Seigneur [21]. Ce langage pourrait, de nos jours, être tenu devant des moines et des moniales.

Origène donnait un enseignement ascétique plus caractérisé encore. Il commença lui-même par vivre en ascète. Au témoignage de saint Pamphile, de saint Grégoire le Thaumaturge et d'Eusèbe, son existence fut celle d'un gnostique, pauvre et austère. L'excès auquel le poussa la crainte de perdre la virginité montre l'estime qu'il faisait de cette vertu. Il s'exerçait au jeûne, à l'abstinence et aux veilles saintes. La contemplation de la vérité, l'étude des Ecritures et l'enseignement de la sagesse absorbaient ses journées. Un pareil homme, doué d'un tel génie, sut communiquer à ses disciples l'amour de la gnose. Ils menaient ensemble une existence qu'il ne serait pas téméraire d'appeler monastique. Le maître put donner fréquemment sa pensée sur l'ascèse et les exercices qui la doivent accompagner. Bornemann a réuni et comparé tous les textes disséminés dans ses écrits. Ils lui permettent de conclure que Origène recommandait la pratique du détachement et de la pauvreté volontaire, de la virginité, de la contemplation, de la solitude, des divers exercices ascétiques et même de la vie commune, toutes choses qui caractérisaient la vie des ascètes des trois premiers siècles et des moines de l'époque postérieure[22].

Ses enseignements montrent quelle place importante l'ascèse chrétienne s'était faite à Alexandrie.

Rappelons que cette même cité avait vu naître et grandir une communauté juive de Thérapeutes.

Et à l'époque où Clément et Origène arrivaient, le mysticisme néo-platonicien y prenait son essor. Ascètes et néo-platoniciens obéissaient à deux courants bien distincts et, s'il y eut quelque influence de l'un sur l'autre, c'est au premier que revient cet honneur.

L'ascèse se développa ailleurs que dans Alexandrie.

On la trouva florissante sur les bords du Nil, vers le milieu du ni*  siècle. Sans parler du cas isolé de saint Paul qui s'enfonça le premier dans le désert, il y avait auprès du village de saint Antoine des hommes voués à la recherche de la perfection. Les chrétiens, mus par cette pensée, vivaient isolés à une petite distance des lieux habités. C'était alors la coutume générale en

Egypte, dit saint Athanase. Les vierges avaient des monastères. Antoine y plaça sa jeune soeur.

Pour se ménager les avantages d'une formation sérieuse, il fixa lui-même son séjour auprès d'un ascète, qu'il prit pour modèle. C'était un vieillard.

Le jeune moine visitait souvent les anciens de la contrée pour mieux apprendre à leur école les règles de l'ascèse. Cela se passait en 271[23].

Lorsque saint Pakhôme voulut, après les persécutions, embrasser la vie religieuse, il chercha dans le désert le vieux solitaire Palamon, qui lui transmit les lois ascétiques il affirmait les tenir lui-même de ses anciens. Les débuts d'Antoine et de Pakhôme nous mettent donc en présence d'une tradition religieuse qui s'en va rejoindre celle dont les écrits d'Origène et de Clément conservent l'écho et se perdre avec elle dans les origines du Christianisme.

La Palestine, qui avait vu la première communauté ascétique, n'en perdit pas complètement le souvenir durant les persécutions. L'évêque de Jérusalem, Narcisse, qui déjà vivait en ascète, pour échapper aux calomnies accréditées contre sa personne, s'enfonça sur la fin du IIe siècle, dans un désert, où il passa de longues années[24]. Vers le terme du siècle suivant, un disciple d'Origène, Pamphile, prêtre de Césaree, abandonna fortune et honneur pour embrasser les exercices austères de la sainte philosophie. Parmi les chrétiens qui reçurent avec lui la palme du martyre durant la persécution de Maximin II, se trouve l'ascète Pierre Apselame[25].

Nous sommes beaucoup moins renseignés sur la présence de l'ascèse en Occident. Sulpice Sévère, en racontant la vie de saint Martin, parle des solitaires, qui vivaient dans l'Italie septentrionale, non loin de Pavie. Leur exemple inspira au jeune Martin le désir de mener lui-même la vie monastique. Il avait alors une douzaine d'années.

Ce qui nous porte à 330 environ[26].

Tels sont les faits qu'il nous a été possible de recueillir sur l'ascèse chrétienne durant les trois premiers siècles de notre histoire. S'ils nous permettent de conclure avec certitude à son existence, nous ne saurions leur emprunter les indications nécessaires pour avoir une idée précise de ce que pouvait être cette institution. Elle nous est apparue vivante surtout à l'époque voisine, de la paix de l'Eglise. Ce fut alors le commencement d'une évolution qui devait aboutir au monachisme du Ive siècle. Les lettres apocryphes de saint Clément aux Vierges des deux sexes pourraient bien être l’œuvre d’un évêque, préoccupé par cette phase nouvelle dans laquelle entrait le développement de l'ascèse[27]. Il n'y aurait aucune témérité à faire siennes les paroles suivantes de Tillemont « Les ascètes estoient ordinairement seuls ou fort peu ensemble. On en voyait rarement cinq ou six, ou dix au plus dans un mesme lieu, qui se soutenoient les uns les autres (mais sans aucune subordination) et sans autre discipline que les régles générales de la crainte de Dieu et qui ne se maintenaient ainsi qu'avec beaucoup de peine dans la piété[28]. »

Il y eut surtout pour imprimer à cette évolution son caractère un homme qui eut sur l'avenir du monachisme une influence décisive, saint Antoine.

Quand fut close l'ère des persécutions, il vit croître considérablement le nombre de ses disciples.

Ils peuplèrent les solitudes égyptiennes. Les moines, qu'il n'avait pas initiés personnellement aux exercices de l'ascèse, se réclamaient de son nom et voulaient être de ses disciples. Ce fut l'un de ses fils spirituels, saint Hilarion, qui propagea en Palestine la vie monastique.

L'admiration profonde de saint Athanase pour le patriarche des solitaires contribua beaucoup à l'extension de son influence. Aussi trouvons-nous le nom et la vie de saint Antoine au berceau du monachisme à Rome   et à Trêves. C'est cette même vie qui provoqua la vocation monastique dé saint Augustin et prépara ainsi la diffusion de la vie religieuse dans l'Afrique romaine.

Dans l'Asie Mineure, saint Basile fut le propagateur du monachisme. Mais avant de se mettre à l'œuvre, il alla recevoir les leçons des maîtres de l'ascèse en Egypte et en Palestine.

L'arianisme, en exilant les défenseurs de l'orthodoxie, provoqua un va et vient entre l'Orient et l'Occident, qui eut les conséquences les plus heureuses. Si Rome et les Gaules apprirent de la bouche d'Athanase les merveilles de la Thébaïde, Hilaire de Poitiers et Eusèbe de Verceil purent contempler de leurs yeux l'efflorescence orientale de la vie religieuse. La piété, qui poussait les Occidentaux à visiter Jérusalem et les lieux saints, leur fut une occasion nouvelle de puiser directement aux sources de la vie religieuse. Les invasions barbares accentuèrent cette émigration. Si saint Jérôme, fixé auprès de la grotte de Bethléem, se contentait de stimuler par ses lettres le zèle des Romains et des Romaines, Rufin et Cassien allèrent dire, le premier en Italie et le second en Provence, ce qu'ils avaient vu ou entendu pendant leur séjour en Palestine ou en Egypte.

La persécution ne faisait plus couler le sang des chrétiens. Il n'y avait donc plus de martyrs.

L'héroïsme cependant n'abandonnait pas la chrétienté.

Lésâmes, qui subissaient son impulsion, prirent le chemin de la solitude où les exemples de saint Antoine et de ses émules les encourageaient à s'immoler elles-mêmes par une existence faite de sacrifices.

 

V

LA VIE MONASTIQUE AU IVe SIÈCLE

 

Le IVe siècle fut pour la vie monastique une ère de diffusion et d'organisation. Il ne lui fallut pas moins de cent ans pour s'installer dans l'Empire Romain. Les chrétiens orientaux lui tirent l'accueil de beaucoup le plus empressé. Il y eut de très bonne heure autour de leurs moines une littérature abondante, qui permet de reconstituer facilement l'idée qu'ils se faisaient de l'ascèse et la manière dont ils la pratiquaient.

L'Occident se montra tout d'abord plus réservé.

Mais le même enthousiasme finit par le saisir et par lui imprimer un élan presque égal vers les exercices de l'ascèse monastique. L'Italie et la Gaule attendirent le milieu du IVe siècle et l'Afrique romaine connut les moines plus tard encore. La péninsule Ibérique et les îles de Bretagne les virent paraître vers la même époque.

Quelle fut la cause de cette lenteur ? Dans la période des origines chrétiennes, le foyer de la vie et de l'action se trouva presque toujours placé en Orient. Toujours son rayonnement demanda un temps plus ou moins long avant d'atteindre les contrées occidentales. C'était dans la nature des choses.

Là comme en Egypte et en Palestine, ce développement se fit par l'influence des grands saints, qui inaugurèrent la vie monastique. Quelles qu'aient été l'étendue et la profondeur de leur action personnelle, on les voit partout agir et parler en pleine conformité d'esprit et de doctrine avec les solitaires égyptiens. Les Pères du désert furent longtemps les maîtres, dont les enseignements avaient force de loi, et les types que l'on cherchait à imiter. Il ne faudrait pas cependant exagérer cette tendance des ascètes occidentaux à marcher sur les traces de leurs frères de l'Orient.

Au lieu de s'en tenir à une imitation servile, ils se préoccupèrent d'adapter aux exigences des moeurs et des tempéraments un genre de vie assez souple pour satisfaire les aspirations ascétiques des habitants de toutes les contrées.

En Orient comme en Occident, les moines devinrent extrêmement nombreux. Les chiffres  donnés par saint Jérôme et Pallade pour la Thébaide et par Sulpice Sévère pour les régions occidentales de la Gaule sont manifestement exagérés malgré cela, l'ensemble des renseignements que nous possédons permet d'affirmer que, une fois implantés dans un pays, les moines s'y multiplièrent très rapidement. On a tenté de nos jours de donner à ces multitudes ascétiques des explications toutes naturelles, empruntées aux  crises sociales et agricoles que traversait l'Empire on a beaucoup parlé aussi de l'influence exercée par les invasions barbares. Il est impossible de vérifier ces assertions. Mais on peut affirmer sans crainte que ces motifs ne suffisent point à expliquer ces migrations nombreuses vers la solitude, l'un des phénomènes les plus curieux de l'histoire au IVe siècle. Il y a là une poussée extraordinaire imprimée par l'Esprit de Dieu qui anime l'Eglise aux âmes généreuses. Elles s'en vont toutes à la recherche de l'union avec Dieu par la fuite du monde, la lutte contre soi-même et la pratique des enseignements de l'Evangile.

Plusieurs parmi les moines ont eu l'occasion de révéler le mobile de leur vie. Nous pouvons les croire sur parole.

Dans cette merveilleuse efflorescence du monachisme, tout ne fut pas admirable. On trouvait parfois, déguisés sous des dehors religieux, des hommes indignes, dont la conduite scandaleuse contrastait singulièrement avec la sainteté qu'ils affectaient, Il n'est pas facile de dire exactement jusqu'où allèrent ces abus déplorables, qui sont l'escorte honteuse de notre pauvre humanité.

Mais, quels qu'en aient été le nombre et la gravité, ce ne furent jamais que des faits isolés, déshonorant leurs seuls auteurs, sans atteindre une institution, entourée d'estime par les évêques et les fidèles. Les mauvais moines trouvèrent dans les moines vertueux des censeurs parfois très sévères.

Les religieux menaient pour la plupart une existence austère et sainte. Leurs vies, racontées par des biographes souvent contemporains, peuvent être rangées parmi les récits les plus édifiants. Leur influence se fait encore sentir sur l'ascèse chrétienne. Malgré la répugnance qu'ils inspiraient aux païens et à des hommes légers n'ayant de chrétien que le nom, ils eurent aux yeux du peuple un prestige avec lequel le clergé dut lui-même compter. Les prêtres et les clercs finirent par subir leur influence, en se rapprochant de leur manière de vivre dans la mesure du possible.

Il serait intéressant de suivre à travers toute l'histoire de l'Eglise cette action du monachisme sur le clergé, si cela ne nous entraînait hors du cadre qui nous est tracé par le présent travail.

Bornons-nous à dire que l'élévation d'un grand nombre de moines à la dignité épiscopale ou sacerdotale contribua beaucoup à la rendre efficace et profonde.

En Egypte, les religieux se recrutèrent surtout dans les rangs du peuple et dans les classes moyennes. L'aristocratie fournit bientôt son contingent.

La noblesse et ce que nous appellerions aujourd'hui la bourgeoisie influente donna aux solitudes de la Syrie et de la Cappadoce de nombreux ascètes. L'élite du patriciat romain embrassa le même genre de vie. Les vocations ne furent pas moins nombreuses dans les premières familles gallo-romaines.

La grande majorité des moines se contentait d'une culture intellectuelle très ordinaire. On vit néanmoins se confondre parmi eux des hommes qui avaient reçu, aux plus célèbres écoles de l'Empire, une formation littéraire et philosophique très développée. Il suffit de citer les noms de saint Basile, de saint Grégoire de Nazianze, de saint Jean Chrysostome, de saint Jérôme, de saint Augustin. Et ils ne furent pas les seuls. Le monachisme apparut comme un refuge céleste aux âmes élevées~ que soulevait de dégoût la décomposition du vieux monde païen.

On n'ajoutait pas grande importance, dans ces milieux ascétiques aux études profanes. Il n'y vint à l'idée de personne d'ouvrir des écoles pour initier la jeunesse à leur connaissance. La science de Dieu et des choses divines satisfaisait pleinement leur curiosité. Ils auraient été facilement portés à envelopper dans le même sentiment de mépris et d'horreur le culte des idoles et la littérature et la philosophie païenne.

Les chrétiens de cette époque allaient avec une grande simplicité. Ils se faisaient un idéal ascétique très large de là des variétés surprenantes et d'étranges singularités. On serait très embarrassé de formuler avec quelque précision les pensées qui animaient toutes leurs pratiques.

Il y avait des ermites et des cénobites. Toutefois les solitaires, voués à un isolement absolu, furent très rares. Cet état ne jouit pas d'un grand crédit parmi les hommes en qui on peut vénérer les maîtres de l'opinion monacale. Les dangers moraux et matériels qu'il présentait légitimaient suffisamment cette réserve prudente. Les uns ne s'éloignaient pas trop des pays habités: les autres rapprochaient assez leurs cellules pour participer dans une certaine mesure aux avantages de l'association. La demeure de l'ermite portait le nom de monastère tout aussi bien que la maison où habitaient plusieurs cénobites. C'était d'ordinaire une pauvre cabane, construite en terre, en bois ou avec des cailloux. Quelques-uns trouvèrent plus simple d'utiliser les cavernes naturelles, les grottes funéraires des anciens Egyptiens ou encore les sépulcres abandonnés dans le voisinage des villes. Il y en eut qui, jugeant superflue l'habitation la plus modeste, vécurent en plein air.

Le groupement érémitique le plus ancien et le plus important est celui qui se forma dans la basse Thébaïde autour de saint Antoine. Il est surtout connu grâce à la popularité dont jouit en Orient et en Occident la biographie du célèbre anachorète écrite par son admirateur et ami, saint Athanase. L'influence d'Antoine se fit sentir bien au-delà de ce groupe. Les principaux Patriarches de l'Egypte monacale réclamaient l'honneur d'être ses disciples. Sa doctrine, ses exemples et le prestige de son nom contribuèrent pour une part très large à préciser l'organisation de l'ascèse et à lui donner la forme monastique sous laquelle le IVe siècle nous la montre.

Son disciple, saint Hilarion, propagea la vie solitaire en Palestine. Deux mille ermites environ, dissémines des rives de la Méditerranée aux confins du désert, le vénéraient, comme un maître.

Ce ne turent pas les seuls anachorètes de la Palestine et de la Syrie.

Les groupes érémitiques de Nitrie et de Scété, en Égypte, dans le désert qui s'étend à gauche du Nil, comptèrent quelques milliers de moines.

Nous les connaissons grâce aux écrits de Pallade, de Rufin et de Cassien. Leur vie était mieux organisée que celle des disciples d'Antoine. Le désert habité par eux avait des limites déterminées.

Ceux qui avaient besoin d'une retraite absolue se retiraient plus loin. Les autres habitaient des cellules pas trop séparées ce qui leur permettait des relations charitables. Ils se réunissaient tous le  samedi et le dimanche pour assister, dans une église commune, aux offices liturgiques. Le groupe était gouverné par le sénat des anciens et administré sous leur contrôle. Les religieux que recommandaient l'âge et l'expérience recevaient le  nom d'abbé. Chacun avait d'ordinaire quelques disciples. C'était une organisation absolument originale. Elle différait beaucoup, malgré certaines ressemblances, de celle adoptée par les laures de la Palestine. Les laures étaient régies par un chef unique. Les frères habitaient seuls des cellules isolées il y avait un monastère où ils se préparaient, dans les exercices de la vie commune, à la solitude. La séparation des demeures n'était pas tellement le signe distinctif de la vie érémitique que les cénobites ne l'aient jamais adoptée. Ils ne songeaient guère, à cette époque, surtout quand ils étaient nombreux, à construire une vaste maison capable de les abriter tous. Une agglomération de cabanes leur parut généralement préférable.

Ce fut le système de construction en usage à Tabenne et dans les monastères qui suivaient la règle de saint Pakhôme. Chaque monastère formait une cité entourée de murs, distribuée en quartiers et en rues. Il y avait une église commune, un réfectoire et d'autres salles. Le monastère de Saint-Martin à Marmoutiers avait une organisation analogue, mais plus restreinte, car les moines étaient beaucoup moins nombreux.

Le groupe pakhomien est l'un des plus intéressants qui se rencontre dans l'histoire. Non seulement on y vit dès le début une règle précise, laissant fort peu de chose à l'arbitraire mais toutes ces communautés formaient entre elles une fédération ou congrégation organisée avec force et sagesse. Il y avait un supérieur général, un procureur général et des supérieurs généraux toutes choses qui offrent quelque ressemblance avec les ordres religieux modernes. L'Occident connut Tabenne par la traduction hiéronymienne de sa règle et par une version latine de la vie de son fondateur. On en retrouve plus d'une fois la trace sous la plume de saint Benoit.

Les cénobites menèrent souvent une vie commune plus étroite. Toute leur existence se passait dans une maison avec réfectoire, dortoir communs, etc. C'est le système qui prévalut dans la suite.  Il est, en particulier, à la base de la règle bénédictine et de celle de saint Basile. Les constructions ordinaires suffisaient aux besoins de ces moines au sein des villes et dans les petites localités. Cassien, saint Jérôme et divers hagiographes fournissent des renseignements sur la manière dont ces cénobites comprenaient et pratiquaient l'ascèse, sans qu'on puisse généralement déterminer avec exactitude les lieux auxquels se rapportent les détails par eux donnés. Les usages suivis en Palestine présentaient, avec ceux de l'Egypte, des différences très sensibles. On ne les retrouve nulle part mieux que dans les premiers livres des institutions de Cassien.

Saint Basile, lui, régna sur les monastères du Pont et de la Cappadoce. Il eut pour auxiliaire saint Grégoire de Nazianze. Les deux règles de saint Basile retracent exactement la physionomie des communautés d'hommes ou de femmes formées par lui. Il ne faudrait cependant pas y chercher la méthode rigoureuse et précise des règles modernes. C'est un code plutôt moral que disciplinaire, complété par les traditions monastiques générales ou locales et surtout par l'autorité du supérieur, à qui saint Basile fait la part très large.

Ces règles sont devenues, avec les additions que leur ont imposées les conciles, les empereurs byzantins et les réformateurs, la norme des monastères orientaux. Rufin les fusionna dans une version latine, qu'il destinait aux monastères de l'Occident. Fut-elle suivie intégralement quelque part, en Italie ou dans les Gaules? Il est difficile de le dire. Mais on peut affirmer que les organisateurs de la vie monastique des siècles suivants, saint Benoît en particulier, y puisèrent comme à une source très pure.

On ne saurait trop dire ce que fut, en Italie, le monachisme au IVe siècle. Il n'est resté de cette époque aucun monument qui en donne une idée exacte. Un fait néanmoins mérite d'être signalé.

Sait Eusèbe, évêque de Verceil, frappé par le grand ascendant que la pratique des vertus monastiques donnait aux moines, voulut donner ce prestige aux membres de 'son clergé les prêtres

et les clercs de son Eglise embrassèrent la vie religieuse et, dans la suite, se recrutèrent parmi les moines. C'est le premier exemple de cette union du monachisme et de la cléricature dans un diocèse. Il  sera, nous le verrons, reproduit ailleurs.

Le monachisme africain fut établi sur cette base, par saint Augustin, non pas au début de conversion, sa mais après son élévation sur le siège épiscopal d'Hippone. Il transforma vite sa maison en monastère et les clercs qui habitaient avec lui, durent tous embrasser la vie religieuse.

Ses disciples, appelés au gouvernement de diverses Eglises africaines, prescrivirent à leur clergé une vie semblable. Les monastères épiscopaux ne furent pas les seuls de cette contrée. Augustin avait d'abord fondé à Tagaste un monastère laïque. Il y en eut, en particulier, dans le voisinage de Carthage. L'évêque d'Hippone s'occupa très activement des communautés religieuses d'hommes ou de femmes. Ses écrits renferment des témoignages variés de sa sollicitude. Voici les trois plus importants. C'est, en premier lieu, une lettre qu'il écrivit à la supérieure et aux moniales d'un monastère de sa ville[29].

Les législateurs monastiques de la Provence et de la Gaule méridionale lui ont fait de larges emprunts.

On en retrouve quelques passages dans la Règle de saint Benoit. Des monastères l'ont même adoptée tout entière et en ont fait leur règle véritable.

Les discours 355 et 356 d'Augustin, qui portent le titre De vita et moribus clericorum suorum[30] , renseignent abondamment sur l'organisation de son monastère, ils ont fait faire un grand pas à la, législation monastique, par l'institution de la désappropriation complète ou du testament, qui doit précéder la profession religieuse. Son livre du Travail des moines[31] précise avec toute la force désirable l'obligation où est le religieux de gagner sa vie par un labeur assidu. C'est une doctrine sage et féconde que les fondateurs d'ordre des âges suivants se sont fidèlement transmise les uns aux autres.

Nous ne voyons pas les moines de l'Afrique romaine à travers les récits merveilleux qui abondent en Orient. Les mille détails de leur vie intime nous apparaissent beaucoup moins. Mais l'histoire nous les montre qui s'organisent et s'orientent sous l'action lumineuse de saint Augustin.

Impossible de saisir le terme vers lequel tend leur évolution. On les sent néanmoins engagés dans une voie qui, en passant par les premiers monastères provençaux, par Subiaco et le Mont-Cassin, où ils retrouveront l'action orientale, par Luxeuil, où fusionneront moines latins et moines celtes, par saint Boniface et par le puissant organisateur que fut saint Benoît d'Aniane, les mènera à Cluny et à Citeaux. Durant cette procession séculaire, le monachisme apparaît toujours semblable à lui-même. L'étonnante facilité, qui lui permet de s'enrichir et de se dépouiller afin de donner pleine satisfaction à des aspirations multiples, ne brise jamais son unité merveilleuse, qui a sa cause dans la notion si simple de la perfection évangélique, telle que la comprit l'ascèse primitive.

Enveloppée dans sa simplicité durant les trois premiers siècles, l'ascèse s'épanouit au grand air, quand sonna la fin des persécutions.

Elle s'enrichit presque aussitôt de manifestations extérieures nombreuses et variées, qui furent comme son efflorescence nécessaire. Les moines se distinguèrent davantage de la roule des chrétiens par un costume spécial leurs pratiques de pénitence et de mortification furent mieux déterminées la prière en commun ne tarda pas à être soumise à des règles fixes. Les groupes érémitiques et les cénobites furent les premiers, cela se comprend sans peine, à fixer ainsi leurs usages par la coutume et la tradition, avant qu'on ne songeât à les codifier dans des règles proprement dites.

Les moines formaient alors un état intermédiaire entre les clercs et les laïques. Il n'y avait dans leur profession rien qui les autorisât à se mêler aux fonctions cléricales. Mais, comme nous l'avons dit plus haut, les vertus qu'ils pratiquaient et la grandeur morale qu'ils acquéraient ainsi les signalaient trop à l'attention des fidèles et à leur estime pour qu'on ne conférât point à quelques-uns d'entre eux le sacerdoce ou la dignité épiscopale. Les moines clercs formèrent à Verceil et en Afrique des communautés à part.

Ailleurs ils vécurent soit dans les monastères au milieu des religieux laïques, soit auprès de l'église confiée à leur sollicitude. Us eurent ainsi à remplir toutes les fonctions inhérentes à la cléricature.

Mais quel qu'ait été le nombre des moines investis de cette dignité, la grande majorité resta laïque, et il n'y eut aucune confusion entre ce qu'on pourrait appeler l'ordre des moines et l'ordre des clercs. Chrétiens voués à la recherche de la perfection, ils ne restèrent, pas étrangers aux préoccupations religieuses de leurs contemporains.

Les grands intérêts de la foi les passionnèrent souvent. Et on les vit se mêler aux luttes doctrinales, qui désolèrent la chrétienté. Leur intervention détermina, en plus d'une circonstance, les fidèles à se prononcer en faveur de l'orthodoxie. Malheureusement, ils ne surent pas toujours discerner la vérité de l'erreur.

La propagation du Christianisme parmi les païens et les barbares, l'instruction religieuse des populations ignorantes, l'assistance des indigents, le soin des malades, la rédemption des captifs et la plupart des œuvres de miséricorde excitèrent souvent leur zèle. Il  ne faudrait point envisager tous les solitaires de cette époque primitive comme des contemplatifs, étrangers à la société et à ses besoins. Beaucoup, parmi eux, menèrent au service du prochain une vie très active.

Il leur fallait travailler afin de pourvoir aux besoins de leurs corps. L'agriculture fut naturellement leur occupation préférée. Mais le sable du désert et les rochers des montagnes, qui fournirent une retraite à tant de solitaires, ne leur donnaient pas toujours la possibilité de l'exercer.  On les voyait alors se livrer à la confection d'ustensiles, qu'ils allaient vendre aux marchés du voisin. Quelques-uns, ceux de Scété en particulier, quittaient leur solitude à l'époque des récoltes et se louaient en qualité de moissonneurs, dans la vallée du Nil, moyennant une rétribution qui leur assurait le pain de l'année.

En somme, et pour terminer, on trouve dans les écrits et dans la vie des moines du IVe siècle les principes sur lesquels repose la vie religieuse des siècles postérieurs. Aussi tous les fondateurs et réformateurs d'ordre, tous les docteurs de la vie ascétique y ont-ils puisé des maximes et des exemples appropriés à leurs desseins. Cette harmonie et cette continuité sont la manifestation la plus éclatante de la vitalité des institutions monastiques et de la confiance que leur avenir peut inspirer[32].


[1] Beati pauperes spiritu. MAT. V, 3. [2] MAT. x, 9,10,XIX,16-29.[3] Id, XIx,12. [4]  MATH. IV. [5] « Omnes etiam qui credebant erant pariter et habebant omnia communia. Possessiones et substantias vendebant et dividebant illa omnibus prout cuique opus erat »  Act. apost., II, 44, 45, Iv, 34, 35. [6] Id. V, 36, 37. [7] Id. v, 1-11.[8] Id. VI, 16. [9] Id. XI 29, 30. [10] I Cor. VII. [11] SAINT IGNACE, Epist ad Polycarpum, c. v. Pat. gr., t. IV, col. 723. [12] SAINT JUSTIN. Apologia I pro Christianis, 15. Pat. Gr., t. VI, col 350 [13] Cf. id. t. XXIX, col. 374. [14] ANTEGANORE, legatio pro Christianis, 33. Pat.gr., t. VI, col. 966. [15]  Cf. Mgr Duchesne, Origines du culte chrétien, p. 404-406 (2e éd.) [16]  Les renseignements fournis par Mgr Witpert dans sa savante étude (Die gottgeweihten Jungfrauen in den ersten Jahrhunderten der Kirche. Freiburg 1892) sont presque tous de la fin du siècle. [17] TERTULLIEM, Apologeticus, c. IX. Pat. Lat., t.I col. 327. [18] Id., Liber de exhortatione castitatis c. xIII. Pat. lat., t. II, col. 930. [19] SAINT CYPRIEN, Liber de habitu virginum. Pat. lat., t. IV, col. 439-464. [20] CLÉMENT D'ALEXANDRIE, Stromatum, lib. VII, C. VII. Pat. gr., t. tX, col. 449-472. [21] Id., Liber quis dives salvetur, col. 663-651. [22] BORNEMANN, In investiganda monachatus origine quibus de causis ration habenda sit Origenis. Goettingue, 1881. [23] S. ATHANASE,Vita S.antonii, 2,3. Pat. Gr., t. XXVI, col. 542-545. [24] ESCEBE. Historia eccles., t. VI, c. 9. Pat. gr., t. XX, col. 538.539. [25] Id. DE martyribus Palestnae, c.10,11. Ibid, col 1498.1499. [26] SULPICE SEVERE, Vita S. Martini, II, ed. Halm, 112. [27] Pat.gr., t.I, col.350-4.[28] TILLEMONT, Mémoires pour servir à l’histoire ecclésiastique des six premiers siècles, t. VII, p. 177. [29] SAINT AUGUSTIN, Epist. 211. Pat. lat., t. XXXII, col. 960-965. [30]  Pat. lat., t. XXXIX, col. 1568-1581. [31]  Pat. lat., t. XL, col, 347 et s. [32] Voici la liste de quelques ouvrages sur le monachisme du Ive siècle dont la lecture peut être recommandée : BULTEAU, Essai de l’histoire monastique en Orient (Paris’ 1678, in-8) _ TILLEMONT, Mémoires pour servir à l’histoire ecclésiastique des six premiers siècles, tommes VI à XIII. _ DOM BULTER, The Lausiac history of Palladius (Cambridge, 1898.)_ LABEUZE, Étude sur le cénobitisme Pakhomien (Louvian, 1898.)_ DOM BESSE, Les moines d’Orient (Poitiers, 1900) ; Le monachisme africain. (Ibid).

 

D'OU VIENNENT LES MOINES? DOM BESSE
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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

D’OU VIENMENT LES MOINES ?

ÉTUDE HISTORIQUE PAR

le R. P. Dom BESSE;

Bénédictin de l'abbaye de Ligugé

 

D'OÙ VIENNENT LES MOINES?

ÉTUDE HISTORIQUE

I

OPINIONS MMISES SUR LES ORIGINES DE LA VIE

MONASTIQUE

 

D'où viennent les moines ?

Il y a longtemps que cette question s'est posée pour la première fois. Dès le iv" siècle, en présence du développement extraordinaire que prit la vie monastique, on se demanda quelle pouvait bien être son origine. Les moines ne furent pas les derniers à répondre. Cassien, saint Grégoire de Nazianze, saint Sérapion, saint Nil, saint Augustin, pour m'en tenir aux principaux, la cherchèrent dans les divines Ecritures, en donnant pour auteur à cette institution Jésus-Christ lui-même.

Si quelques-uns des prophètes, Elie et Elisée en particulier, et, à une date plus rapprochée, saint Jean-Baptiste ont mené une existence qui permit de voir en eux les ancêtres des moines,

Jésus-Christ seul a formulé les principes fondamentaux sur lesquels la vie monastique repose.

Pratiquée tout d'abord par les apôtres et par les premiers chrétiens de Jérusalem, elle devint chère aux Eglises primitives, qui la transmirent fidèlement aux générations chrétiennes suivantes. C'est ainsi qu'elle se trouva pleine de vigueur et d'espérance au jour où la fin des persécutions lui permit de s'épanouir en toute liberté[1].

D'après les mêmes écrivains, la vie religieuse fut, dans les premiers temps du Christianisme, une condition commune à tous les chrétiens, prêtres et laïques. Lorsque la ferveur primitive eut perdu son énergie, les hommes, désireux de maintenir intacte cette tradition de vie sainte, durent fuir un milieu relâché ; la solitude offrit un abri favorable à leur amour de la perfection. La suite de cette étude montrera ce que ces assertions renferment de vérité. Qu'il suffise de signaler pour le moment le crédit qu'elles trouvèrent auprès des théologiens du Moyen Age. On les retrouve sous la plume de leurs successeurs, qui eurent à défendre la doctrine catholique contre les nouveautés de la Réforme[2].

Il y avait longtemps que cette opinion séculaire était compromise, lorsque Suarez et Dellarmin s'en firent les échos. Wiclef l'attaqua le premier (+1384). Les ordres religieux étaient, à son avis, une institution mauvaise et absolument condamnable il n'y avait rien de plus contraire à l'esprit de l'Evangile. Saint Antoine, saint Basile, saint Benoît et les autres patriarches monastiques s’étaient rendus coupables, en les établissant, d'une faute grave, qu'ils ont dû réparer par une pénitence sincère, sans quoi Dieu ne les eût pas admis dans le ciel. Cette erreur de Wiclef survécut aux anathèmes du concile de Constance (1418)[3].

Luther, Calvin et les réformateurs du 16ième siècle la rajeunirent. Pendant que les princes, leurs adeptes, pillaient les monastères et que les religieux, endoctrinés par leur prédication, violaient leurs engagements et prenaient femme, les centuriateurs de Magdebourg se chargèrent de montrer au nom de l'histoire que la vie religieuse n'a rien à voir avec l'Évangile. C'est une institution du 4ième siècle. Et encore, ajoutaient-ils, les moines de cette époque différaient singulièrement de leurs successeurs du Moyen Age et des temps modernes, à tel point qu'on pouvait se demander s'ils appartenaient vraiment à la même institution. Les faits allégués par les centuriateurs et leurs disciples pour appuyer leurs dires, accréditèrent leur opinion sur les origines de la vie monastique.

Quelques historiens catholiques finirent par l'accepter.

D'autres cependant, et parmi eux des hommes très autorisés tels que Tillemont, continuèrent d'affirmer l'existence des religieux avant cette époque, au temps des persécutions. L'étude des origines chrétiennes a permis d'arriver sur ce point à des conclusions scientifiques. Tout le monde reconnaît aujourd'hui qu'il y a eu, durant les trois premiers siècles, des religieux. On ne leur donne pas le nom de moines. Ce sont des confesores, des religiosi, des continentes. On les nomme plus généralement ascètes leur genre de vie est l'ascétisme ou l'ascèse, termes qui reviendront habituellement sous notre plume au cours de ce travail.

Mais ces ascètes, d'où viennent-ils eux-mêmes ? Telle est la question qui se pose de nouveau. Les historiens qui l'ont examinée présentent des solutions diverses. Les uns déclarent nettement que l'ascèse dérive de l'Evangile et qu'elle a Jésus-Christ pour fondateur. Inutile de dire que cette opinion est surtout répandue parmi les catholiques.

Les autres, sans nier l'influence de l'Evangile sur l'ascèse et sur son développement, y reconnaissent plutôt un emprunt fait par le Christianisme aux religions et aux écoles philosophiques de l'antiquité. C'est une opinion courante dans les milieux où l'on étudie les origines chrétiennes, sans avoir la moindre foi en la divinité de Jésus-Christ et en l'action que le Saint-Esprit ne cesse d'exercer sur F Eglise. Les hommes qui abordent l'étude du Christianisme, de son dogme ou de ses institutions avec cette idée préconçue, se privent d'un élément indispensable pour arriver à la connaissance de la vérité entière. Ils en sont réduits à des conjectures parfois bien invraisemblables.

Pour avoir sur l'origine historique de la vie religieuse une opinion aussi nettement établie que possible, il est tout d'abord nécessaire de soumettre à un examen consciencieux les faits que l'étude de cette question a pu jusqu'à ce jour mettre en avant. Nous chercherons donc à savoir ce qu'il faut penser des ascètes païens et de leur influence sur l'ascèse chrétienne nous étudierons ensuite les rapports qui ont existé entre l'ascèse juive et l'ascèse chrétienne, pour démontrer enfin l'origine évangélique de cette dernière.

 

II

ASCÈTES PAÏENS

 

Le Christianisme n'a point de nos jours le monopole de la vie monastique. Il y a des moines chez les musulmans, dans les Indes et dans les contrées qui ont adopté les cultes religieux de l'Hindoustan. Des moines de l'Islam, nous ne dirons qu'une chose leur institution est postérieure à la mort du prophète, et leur genre de vie est une adaptation de la vie religieuse chrétienne aux doctrines et aux pratiques du Coran et aux mœurs arabes. Les brahmes, les moines bouddhistes et les fakirs sont très nombreux dans l'Inde et dans l'Extrême Orient, où leurs couvents abondent.

Comme les règles suivies par eux ont subi dans le cours du Moyen Age une évolution manifeste, nous ne pouvons conclure des analogies qu'elles présentent avec les diverses formes du cénobitisme chrétien à une influence exercée par elles sur ce dernier. Le contraire serait plus conforme à la vérité[4].

Nous savons cependant, des témoignages indéniables l'affirment, qu'il y avait, à l'époque où vivait Notre-Seigneur et même plusieurs siècles auparavant, dans quelques religions païennes une véritable vie ascétique, avec des adhérents plus ou moins nombreux. II n'y a rien là qui puisse nous surprendre. La vie religieuse n'est pas, en effet, le privilège exclusif de la religion révélée.

Elle peut appartenir, dans une certaine mesure, à la religion naturelle. L'homme est susceptible d'avoir en lui-même une aspiration réelle vers une existence supérieure où son âme entretient avec le Créateur des relations plus intimes et contracte avec lui des liens plus étroits. Ce n'est pas, il faut le reconnaître, un sentiment général.

On le trouve seulement chez quelques natures d'élite, en qui la tare du péché originel et des déchéances dont elle est la source n'a pu complètement l'étouffer. Les erreurs et les pratiques grossières des religions fausses ou même idolâtriques lui impriment un caractère étrange qui parvient à le dénaturer, sans toutefois le détruire.

Cette aspiration partage le sort d'un certain nombre de pensées et de rites, appartenant à la religion naturelle et qui se trouvent à la base du Christianisme comme de la plupart des cultes païens. Elle se manifeste d'autant mieux que ces religions s'éloignent moins de l'idéal primitif.

Cela dit, passons à l'examen des ascètes du Paganisme, dont l'histoire a conservé le souvenir, pour voir s'ils ont véritablement exercé une influence sur les origines ou sur les développements de l'ascèse chrétienne.

Les ascètes de l'Inde sont, sans contredit, les plus intéressants et les plus anciens. Le brahmanisme et le bouddhismes font à la vie ascétique une part très large, plus large peut-être que le christianisme.

Le second apparaît surtout presque essentiellement monastique. Et ses moines ont éprouvé de bonne heure le besoin de l'apostolat.

Ce sont eux qui ont contribué à sa diffusion à travers le continent asiatique et les îles voisines.

L'ascète hindou tend à la perfection. Mais l'idée qu'il s'en fait n'a rien de commun avec celle du moine chrétien. S'il pratique la continence, il ne s'astreint par aucun voeu. Sa pauvreté est réelle il vit d'aumônes comme les mendiants. Quelques-uns se soumettent à des exercices étranges et pratiquent des pénitences extraordinaires. Or toute cette ascèse est purement extérieure l'anéantissement des facultés supérieures de l'âme en est une partie essentielle.

Inutile de chercher la moindre notion de charité chez des hommes qui sont les victimes d'un fol orgueil et d'un égoïsme insensé.

Mais une question se pose ? Quelle est l'origine de cette ascèse? Présentait die les mêmes caractères aux premiers siècles de l'ère chrétienne et dans ceux qui l'ont précédée? Il est difficile de répondre avec quelque certitude, parce que les documents dignes d'une entière confiance font défaut. Ceux qui sont parvenus jusqu'à nous, renferment un mélange déconcertant de récits légendaires où il est difficile de démêler la vérité. Que diraient certains critiques si le christianisme et ses institutions n'avaient pas de fondement historique plus solide ?

Les contemporains de Notre-Seigneur n'ignoraient pas cependant l'existence des ascètes de l'Inde. Alexandre le Grand en avait rencontré plusieurs au cours de son expédition. Ses historiens conservaient le souvenir de ces hommes extraordinaires, de leur philosophie et de leurs coutumes. Le géographe Strabon a résumé les récits de Mégasthène, d'Aristobule et d'Onésicrite[5].

Mégasthène parle longuement des Brachmanes et des Garmanes, qui formaient une secte philosophico-ascétique très estimée. Les premiers, que des oraisons spéciales préparaient à leur mission future dès le sein de leurs mères, recevaient une formation sérieuse. Arrivés à l'âge mûr, ils habitaient les bois sacrés, écoutaient de doctes dissertations, pratiquaient la continence, ne mangeaient ni viande, ni aliment qui eut passé par la chair et prenaient leur repos sur de misérables paillasses.

La mort faisait le sujet ordinaire de leurs méditations et la base de leur ascèse intérieure. La philosophie qu'ils professaient rappelait par plusieurs points celle des Grecs à laquelle ils mélangeaient des fables ridicules. Malgré leur vie pauvre, ces ascètes conservaient la propriété de leurs biens. Ils étaient, après trente-sept ans d'ascèse, libres de se retirer, de vivre comme bon leur semblait et d'épouser autant de femmes qu'ils en pouvaient désirer ce qui ne les empêchait point d'appartenir toujours à la secte des Brachmanes.

Les Garmanes ou Hyloboi habitaient eux aussi les bois, où ils erraient vêtus d'écorces d'arbres.

Ils étaient chastes et ne buvaient jamais de vin les feuilles tendres et les fruits sauvages composaient toute leur nourriture. Ils avaient des pratiques rigoureuses pour rompre leur corps à la fatigue. Les rois et le peuple les tenaient en grande estime et les consultaient dans les affaires importantes. Ils admettaient des femmes en leur compagnie. Il y avait parmi eux plusieurs catégories médecins, devins, enchanteurs, etc.

Quelques-uns s'en allaient mendiant, de ville en ville, de village en village.

Aristobule fournit de curieux détails sur deux brahmanes, qu'il rencontra auprès de Taxila.

Des disciples vivaient sous leur direction. Les habitants les comblaient d'honneurs. Ils vivaient de gâteaux confectionnés avec du miel et de la sésame que les marchands leur laissaient prendre à leur étalage. Alexandre, qui désirait les voir de près, les fit inviter à sa table. L'un d'eux accepta même de le suivre. Mais, renonçant à sa vie austère, il prit femme et eut des enfants il usait en cela des privilèges de sa secte.

Les Gymnosophistes, que Onésicrite a fait connaître, ne témoignèrent pas les mêmes égards au conquérant. Ce prince, craignant de déroger à sa dignité par une visite, leur dépêcha Onésicrite en personne. Celui-ci en trouva quinze dans une solitude. Ils ne portaient aucun vêtement. Chacun avait une posture spéciale, qu'il gardait toute la journée quelques-uns restaient exposés aux rayons brûlants d'un soleil intolérable. Ils rentraient la nuit dans la ville, après avoir passé leur journée dehors. Les femmes étaient admises à mener ce genre de vie. L'un de ces ascètes, nommé Colonus, suivit Alexandre jusqu'en Perse où il se donna la mort dans les flammes d'un bûcher, conformément aux usages de son pays.

Cet ascétisme de l'Inde a-t-il exercé une influence sur l'Eglise chrétienne des trois premiers siècles? Rien jusqu'à ce jour n'a permis de l'affirmer.

Il n'a pas influé davantage sur la civilisation grecque. La littérature de cette époque n'a conservé aucune trace qui puisse servir de base même à une simple conjecture[6]. Or, sa fécondité est connue. Les Brahmanes et les Gymnosophistes n'étaient cependant pas ignorés, surtout depuis que Strabon en avait parlé. Tertullien les connaissait certainement. Les analogies qu'ils peuvent présenter avec quelques types assez originaux du monachisme au IVe siècle constituent une ressemblance purement accidentelle, qui s'explique très aisément. Qui donc voudrait tenir sou- que les rares moines nus de l'Egypte et les Bosxoi de la Mésopotamie, hommes simples jusqu'à la rusticité, aient voulu suivre les exemples de ces philosophes ascètes de l'Orient, dont certainement ils ignoraient l'existence. L'ascète hindou est caractérisé par une tendance philosophique très accentuée il n'y a rien de semblable chez les ascètes chrétiens qui, du moins au début, n'ont aucune prétention intellectuelle de cette nature[7].

Ceux qui ont voulu établir des relations entre Syméon le stylite et les ascètes qui auraient utilisé les colonnes du temple de Hiérapolis n'ont pas été plus heureux. Syméon ne soupçonnait même pas l'existence de ces fameuses colonnes. Si les textes authentiques qui racontent sa vie étonnante ne suffisaient pas pour déconcerter les partisans de ces influences païennes, il n'y aurait qu'à leur demander comment des hommes simples et ignorants, tels que Syméon et la plupart des moines au iv" siècle, auraient-ils pu aller chercher des exemples aussi anciens et éloignés[8].

L'Egypte se prêtera-t-elle mieux à ces rapprochements ? La vallée du Nil fut, à la fin du in° siècle et surtout pendant le 4ième, la terre classique des ascètes et des moines. Comment expliquer ce fait ? M. Amélineau, qui, durant plusieurs années, se fit du monachisme égyptien une sorte de fief intellectuel, n'y voit aucune difficulté. Il y avait en Egypte des moines païens depuis longtemps et ils étaient nombreux. Ils ont passé au Christianisme. Ceux que l'on trouve installés près de leurs villages, dès les premiers temps du monachisme, ne pouvaient encore être convertis bien qu'ils aient été rangés parmi les martyrs de la Foi[9]. Pourquoi ne pouvaient-ils être chrétiens? M. Amélineau n'a pas cru bon de le dire Il se borne à les présenter comme les continua.

teurs d'ascètes plus anciens. « Il est hors de doute, dit-il, que l'Egypte antique connut des solitaires et des moines le reclus qui vivait près du Sérapéum de Memphis avait devancé d'à moins cinq siècles le célèbre Jean de Lycopolis.»

Une seule chose est hors de doute l'existence du reclus de Memphis. C'est Brunet de Presles qui l'a révélé au monde après la découverte du précieux papyrus ayant appartenu à ce temple. Il y avait là des hommes voués au service de la divinité et qui étaient astreints à la réclusion.

Une fenêtre les mettait en communication avec l'extérieur. Ils avaient un costume noir. Les devoirs du culte et la prière absorbaient leurs journées. L'administration du temple pourvoyait à leurs besoins. Les membres de leurs familles ou des serviteurs veillaient sur les biens dont ils conservaient la propriété. Leur réclusion n'était que temporaire[10].

Quelle fut la durée de cette institution ? Fut-elle locale ou commune à plusieurs sanctuaires ? On ne saurait le dire puisque la correspondance de Ptolémée, qui a fourni les renseignements donnés plus haut, n'en souffle pas un mot. Néanmoins, il y a un quart de siècle, Weingarten crut pouvoir en faire dériver tout le monachisme égyptien[11]. Cette tentative trouva d'abord quelque crédit en Allemagne, malgré les attaques qui ne lui furent pas épargnées. Mais la fortune ne lui a pas souri longtemps. On ne songe plus guère aujourd'hui à faire de saint Pakhôme un continuateur de Ptolémée de Memphis et de ses règles un emprunt à la législation sérapiste. Les sources de l'histoire monastique, que Weingarten put croire un instant reléguées parmi les récits fabuleux, sortent indemnes et réhabilitées de l'examen des critiques les plus autorisés et les reclus du Sérapéum perdent beaucoup de leur importance. Ce ne sont plus désormais que des dévots, consacrés pour un temps au culte de la Divinité, afin d'obtenir soit une guérison soit une inspiration. Nous voilà donc bien éloignés du fameux ordre sérapiste[12].

Que doit-on penser des ascètes du inonde grec et romain ? Inutile d'insister sur les Vestales. Ces filles, choisies avec le plus grand soin dans l'aristocratie romaine, vouées à l'entretien du feu sacré et à la conservation des actes publics, ne présentent d'autre caractère ascétique qu'une virginité temporaire, placée sous la sauvegarde de lois inflexibles, entourée de privilèges et d'honneurs, comblée de richesses. Le rôle joué par leur col lège dans la ville de Rome est un hommage éclatant rendu à la grandeur de cette vertu. Mais impossible de saluer en elles des précurseurs de nos vierges chrétiennes[13].

On ne peut passer la philosophie grecque sous silence. D'assez bonne heure, obéissant à des influences religieuses encore mal définies, l'école pythagoricienne associa aux conceptions cosmologiques de son fondateur, une doctrine ascétique et mystique très caractérisée. Au lieu de se renfermer dans la recherche et la possession de la vérité spéculative, elle voulut habituer l'âme tout entière à la pratique de la sagesse.

Le philosophe commençait par adopter une discipline sévère. Ses disciples s'assujettissaient tout d'abord à ses exigences. C'était le premier pas dans le chemin qui conduit à la sagesse. Les stoïciens accentuèrent encore cette tendance ascétique, en plaçant la vertu à une hauteur où la philosophie n'avait pas coutume de s'élever. Ces écoles avaient beaucoup perdu de leur prestige, lorsqu’un courant né dans Alexandrie leur rendit vigueur et jeunesse.

Les idées élaborées dans le monde trouvaient en cette ville opulente un refuge. Juifs et philosophes grecs s'y donnaient rendez-vous et mettaient parfois leur science en commun. Ce mélange des hommes et des idées eut pour résultat une vie intellectuelle intense. Cela dura plusieurs siècles. Il se fit, avant la naissance du Sauveur, sous le nom renouvelé de Pythagore, une synthèse philosophique de Platon, de Zénon et d'Aristote, où la morale eut sa place d'honneur. Elle donnait une règle de vie simple et austère exprimée par des formules précises. Les sentences de Sextius sont l'oeuvre la plus intéressante que cette école ait produite. Rufin, qui les connut, en fit une traduction latine, qu'il mit en circulation sous le nom de saint Sixte. Cette sorte de baptême littéraire les popularisa chez les moines. Saint Benoit lui-même crut pouvoir les citer dans sa règle[14].

Au siècle suivant, l'allure de la philosophie fut encore plus ascétique, et ce progrès continua pendant deux siècles. Le phrygien Épictète se signala surtout par son célèbre Manuel, que saint Nil adapta plus tard, en le paraphrasant, aux besoins spirituels des moines du Sinaï[15].

La renaissance du Platonisme, due à l'enseignement de Plotin, ne fut pas moins remarquable.

Nous n'avons pas à déterminer ici ce que l'école néo-platonicienne doit au Judaïsme ou au christianisme. Il nous suffit de dire que cette rénovation de la philosophie grecque aurait pu faire courir à la religion chrétienne un grave danger. Un mysticisme rêveur travaillait alors les esprits.

Il y eut pour les satisfaire une littérature de romans philosophiques où des rêveries pieuses bondaient. Plotin arriva fort à propos avec son néo-platonisme formé de la substance de toutes les écoles philosophiques connues jusqu'à ce jour il sut vivifier par une mystique très vive cette merveilleuse adaptation de l'hellénisme antique aux esprits du m' siècle. La philosophie était, d'après lui, une marche vers Dieu. L'union avec la divinité par la contemplation ou même par l'extase était son but. Le philosophe contemplatif s'abstenait de viande et se livrait à certains exercices de l'ascèse.

Les moines égyptiens ne sont évidemment sortis pas de cette école. Un groupe d'intellectuels, aux sentiments élevés, professaient seuls ses doctrines. Si la foi chrétienne recruta parmi eux quelques fidèles, nous n'en voyons guère qui aient embrassé la vie monastique. Les premiers solitaires, dont l'histoire ait conservé le nom, n'appartenaient pas à ces milieux. C'étaient des hommes du peuple, peu instruits pour la plupart et presque toujours ignorant le grec Comment une école philosophique de cette nature eut-elle exercé son action sur eux ? Lorsque le monachisme se fut, par la vertu de ses adeptes, imposé à l'admiration générale, des hommes éminents lui apportèrent avec leur bonne volonté une culture philosophique très développée. Ils eurent bientôt à formuler les règles morales auxquelles est soumise l'ascèse chrétienne. Pouvaient-ils ne pas mettre à profit les lumières et l'expérience incontestable de quelques-uns des maîtres du Néo-Platonisme ? Leurs écrits contiennent des emprunts ou des imitations, qu'il serait intéressant de relever, mais cette recherche nous ferait sortir du cadre qui nous est tracé.

Ne faisons pas cependant au Néo-Platonisme la part trop belle. Le mouvement rénovateur, qui agitait les esprits au 3ième siècle, ne se renferma point dans l'enceinte de ses écoles. Il fut général, entraînant les chrétiens comme les infidèles.

Pendant que l'école théologique d'Alexandrie grandissait sous cette poussée irrésistible, et donnait aux intelligences chrétiennes une satisfaction légitime, la vie monastique s'apprêtait à entraîner les coeurs droits à la recherche du vrai Dieu et à l'union avec lui par la pratique humble des plus sublimes vertus. Elle donna au christianisme ne vie que le Paganisme avait attendue vainement de Plotin, de Porphyre et de leurs disciples. Une fois maître des esprits, il eut la sagesse de s'approprier comme un vainqueur tout ce qu'il put dérober au Néo-Platonisme.

Il n'y a rien à dire des fameuses communautés druidiques, qui auraient, par leur conversion au Christianisme, donné naissance aux vastes monastères de l'Irlande et de l'Ecosse. La découverte que crut en avoir faite M. Alexandre Bertrand n'eut aucun succès. Et pour cause; ces moines druides n'ont jamais existé[16]. Quel que soit l'intérêt que présentent les ascètes américains du Mexique, du Nicaragua et du Pérou, nous n'avons pas à nous en occuper; personne ne peut, en effet, songer à en faire les ancêtres des moines chrétiens[17].

 

III

ASCÈTES JUIFS ESSÉNIENS ET THÉRAPEUTES

 

Les Juifs ne furent pas complètement étrangers aux préoccupations de la vie ascétique, durant les siècles qui précédèrent la venue de Jésus Christ.

Samuel vécut en ascète au service de l'arche. Il ne fut sans doute pas le seul. Mais nul n'a réalisé dans son existence les vertus qui caractérisent cet état au même degré que Elie et Elisée, son disciple aussi les moines ont-ils pu les vénérer comme des ancêtres. Les fils des prophètes marchèrent dans la même voie. Dans un temps beaucoup plus rapproché, Jean-Baptiste vécut en moine véritable. Sa vie fut pauvre et chaste son amour de la solitude, l'austérité de son costume et la simplicité de son régime frugal ont offert aux anachorètes des siècles suivants un modèle qu'ils n'ont pas surpassé. Comme plusieurs d'entre eux, il fit école et ses disciples suivirent ses exemples, on pourrait presque dire sa règle.

La vie commune menée par eux ne présenta rien d'insolite aux Juifs leurs contemporains. Ils connaissaient les groupes ascétiques répandus depuis assez longtemps dans les régions qui avoisinent la mer Morte. Les Esséniens y formaient une véritable colonie monastique. Ils étaient au nombre de quatre mille environ. La plupart d'entre eux ne se mariaient point. Ils menaient une vie exemplaire. Ceux qui étaient engagés dans les liens du mariage faisaient tous leurs efforts pour pratiquer les maximes de la perfection religieuse. Aux embarras des villes qui détournent l'âme de Dieu, ils préféraient la solitude des campagnes où le travail de la terre leur fournissait le moyen de pourvoir à leurs besoins. L'agriculture était leur occupation préférée. L'amour de la pauvreté les portait à ne point amasser d'argent et à éviter toutes les industries lucratives.

Ils suivaient tous le même régime austère.

Le repas qu'ils prenaient en commun avait tous les caractères d'un acte religieux. L'hospitalité, comme toutes les vertus bibliques, était en honneur parmi eux. Une épreuve de trois ans précédait l'admission dans la colonie. Les nouveaux frères s'engageaient par serment à observer la piété, la justice, l'obéissance, l'honnêteté, et à ne violer aucun des secrets de la famille ascétique.

Ils recevaient alors une robe blanche, une hache et un tablier. La prière avait dans leur vie une place importante. Elle était soumise aux prescriptions d'une règle qui déterminait tous les exercices de leurs journées. Ils avaient des maîtres, à qui une obéissance sévère les liait. Bien qu'ils insistassent principalement sur le travail, les recherches de la philosophie ne leur étaient pas interdites; mais ils s'attachaient de préférence à l'étude de la morale et de la nature.

Aimer Dieu, aimer la vertu, aimer le prochain, telles étaient leurs trois maximes fondamentales[18].

On s'est beaucoup occupé naguère de la secte des Esséniens. Après quelques écrivains rationalistes, Strauss tenta de les présenter comme les précurseurs immédiats du Christianisme. Mais cette hypothèse n'a pas trouvé grâce devant les critiques de la période suivante. Renan lui-même a dû la sacrifier. La conformité de quelques-uns de leurs usages avec ceux des premiers chrétiens n'implique pas une dépendance telle qu'ils puissent être pris pour leurs ancêtres Esséniens et Chrétiens ont puisé à une source juive commune et obéi à la loi de besoins moraux qui étaient un peu les mêmes[19].

Cette secte curieuse est-elle sortie d'un mélange d'idées orientales, grecques et juives, qui aurait eu lieu en Palestine, deux siècles avant Jésus-Christ, au temps de la domination des Antiochus ?

Faut-il y voir plutôt une création originale du pharisaïsme juridique ? Ce sont là des questions qui ne sauraient trouver place dans le cadre restreint de cette étude. Mais il nous importe de noter ici la tendance qu'elle révèle au sein du monde juif vers un idéal religieux très élevé et un groupement monastique. 11 est manifestement impossible de signaler la moindre influence exercée par ces ascètes sur les moines égyptiens et orientaux du IVe siècle ou de la fin du IIIe. Mais le spectacle édifiant de leur vie commune, pauvre, chaste et pieuse ne resta pas inaperçu des disciples du Sauveur et des premiers chrétiens de Jérusalem.

S'il ne la provoqua point, il dut préparer dans les esprits la communauté de vie que menèrent les fidèles de l'Eglise primitive.

Les lévites, qui allaient remplir à tour de rôle dans le temple leurs fonctions sacrées, étaient soumis eux-mêmes à une existence en commun dont le caractère ascétique devait frapper l'attention.

Pour préparer la tribu de Lévi à son ministère, Moyse avait eu soin d'imposer à tous ses membres des prescriptions qui en faisaient presque des moines. C'est du moins une réflexion de saint Nil[20].

Il ne faut donc pas être étonné de voir ces tendances régner jusque parmi les Juifs de la dispersion. Une communauté, formée moins d'un siècle après la naissance de Jésus-Christ, celle des Thérapeutes, nous est révélée par le livre du juif alexandrin Philon sur la vie contemplative. On a longtemps discuté pour savoir si elle se composait de juifs ou de chrétiens. Les moines du IVe siècle, dans la pensée de se trouver des précurseurs auprès des apôtres et de leurs disciples, les donnaient volontiers pour des imitateurs des premiers chrétiens de Jérusalem saint Marc, le fondateur d'Alexandrie, les aurait institués. Cette opinion s'est perpétuée durant tout le Moyen Age.

Le prince de l'érudition moderne, Tillemont, n'a pas craint de la faire sienne[21].

Mais rien, dans le traité de Philon, ne permet de croire au christianisme des Thérapeutes. Malgré cela, certains critiques, à qui répugne l'existence au Ier siècle d'une pareille communauté juive, refusent au célèbre philosophe juif la paternité du De vita contemplativa ce serait, à les croire, l'oeuvre d'un chrétien du IIIe siècle qui aurait décrit, sous un nom emprunté, la vie des communautés monastiques naissantes alors et reculé ainsi de deux cents ans leur origine. De la discussion de ces opinions est sortie une littérature assez abondante et qui ne manque pas d'intérêt [22]. Néanmoins, et c'est le sentiment qui paraît à l'heure actuelle rallier le plus de partisans, l'authenticité du livre en question est assez fortement appuyée pour que l'on puisse affirmer le judaïsme des Thérapeutes et leur existence au Ier siècle[23].

Les Thérapeutes habitaient, à quelque distance d'Alexandrie, sur les bords du lac Marea, une solitude verdoyante et fertile. Le désir de préparer leur âme à une contemplation très haute de l'Etre par excellence les poussait à quitter la ville et à fuir la société de leurs amis et de leurs parents.

Les hommes au milieu desquels ils vivaient partageaient les mêmes goûts et poursuivaient le même but. L'existence qu'ils menaient ainsi n'avait rien de terrestre. Leur régime était des plus frugal ils se contentaient de pain et d'eau quelques-uns y ajoutaient de l'hysope. Personne ne mangeait avant le coucher du soleil. Ils évitaient tout ce qui n'était pas indispensable à la conservation de la santé. Plusieurs s'imposaient des jeûnes très rigoureux et passaient deux ou trois jours et parfois une semaine entière sans prendre la moindre nourriture. Un vêtement de peau leur suffisait durant l'hiver quand arrivait l'été, ils le remplaçaient par une tunique de lin blanche, semblable à celle des esclaves.

Leur réfectoire était pauvre. Les lits sur lesquels ils s'étendaient durant le repos étaient en bois et couverts de papyrus. Les jeunes gens élevés dans la communauté faisaient le service.

Chaque ascète occupait la place que lui assignait la date de son admission. La discussion ou l'explication des passages obscurs de la Bible accompagnait leur repas, qui se terminait comme il avait commencé par la prière et le chant d'un hymne.

Il y avait un oratoire pour les exercices religieux.

Les Thérapeutes célébraient l'office matin et soir; ils employaient une grande partie des nuits à chanter les louanges du Créateur. Le septième jour de la semaine était particulièrement cher à leur piété. L'étude des divines Ecritures et de la philosophie sainte absorbait tout le temps qui n'était pas donné à la prière. C'était, on le voit, une véritable vie contemplative, tandis que la part faite au travail chez les Esséniens en faisait surtout des actifs.

La communauté des Thérapeutes était gouvernée par un président. Tous vivaient dans la pauvreté et pratiquaient la chasteté. On voyait cependant des femmes parmi eux, mais elles aussi restaient chastes. Elles occupaient au réfectoire et au dortoir le côté opposé à celui des hommes.

Les Thérapeutes du lac Marea étaient de tous les plus célèbres. Il y en avait ailleurs, en Egypte et en d'autres contrées où habitaient les Juifs[24].

Philon pouvait, avec une fierté légitime, opposer la vie noble et simple de ces ascètes, ses coreligionnaires, aux plus beaux exemples donnés par les plus illustres des philosophes païens. La Grèce et l'Inde ne présentent rien de comparable. Les Thérapeutes sont, en outre, supérieurs aux Esséniens eux-mêmes.

Mais quelle influence ont-ils exercée, sur le monachisme chrétien ? Nous ne pouvons, avec Eusèbe, Cassien et d'autres écrivains ecclésiastiques, saluer en eux les moines de l'Eglise primitive d'Alexandrie et admettre une tradition thérapeutique, qui aurait continué jusqu'à la fin du IIIe siècle. D'autre part, les moines égyptiens du IVe siècle ne leur ont emprunté aucun usage.

Si l'oeuvre de Philon n'a pas eu d'influence posthume, semble-t-il, elle manifeste un état d'âme curieux parmi les groupes juifs répandus dans le monde grec. Là, comme en Palestine, les esprits élevés tendaient à l'ascèse. Quelques hommes d'élite, sollicités par ces aspirations, abandonnaient le monde et formaient des communautés pieuses. C'est dans des milieux travaillés par ces sentiments et ces besoins que le Christianisme allait s'implanter. Il n'y avait là rien qui répugnât à sa doctrine et à sa morale. Cette doctrine et cette morale, qui sont le développement et la perfection de la loi et des prophètes et qui laissent si loin derrière elles les enseignements de la philosophie grecque, donnèrent bientôt à ces nobles tendances une satisfaction et un élan inconnus jusque-là...

A SUIVRE...

[1] CASSIEN ? Institut. I.II, ch .v, pp.20-2 éd.Halm_SAINT GRÉGOIRE DE NAZIANCE, Oratio 43, Pat.gr, t.XXXIV, col.535 _SAINT SÉRAPION, Epistola ad monachos.11. Pat.gr., tr. XL, col 778._ SAINT NIL, de exercitatione non…ica, ch.I,IV.Pat.gr.,t.LXXIX, col.719,723. [2] BELLARMIN, De controversiis christianae fidei, t. II, 1. 11, cap. VI et s., col. 3t2 et s.. éd. de Milan, 1721._SUAREZ, De statu perfectionis, I.III. Opera omnia, t. XV. 224-226, éd, de Paris, 1859. [3] Voici quelques propositions de Wiclef condamnées par les Pères du Concile Si quelqu’un entre dans un ordre religieux, mendiant ou doté, il devient inapte et impropre à l’observation des commandements de Dieu.- Les fondateurs d’ordres religieux, ont péché en les instituant. Tous les ordres ont été inventés par le diable. – Ceux qui fondent des monastères commettent un péché; ceux qui entrent sont des hommes diabolises. [4] Cf. MARQUIS DE LA MAXEDËRE, Moines et ascètes indien. Paris, 1898. [5] Géographie de SRABON, I. XV, c. LIX LXVI, t. III, p. 248-2(8. Trad. Tardieu. Paris, 1880. [6] SYLVAIN LËVI, Le Boudhisme et les Grecs.– Rev de l’hist. des religions, t. XXIII (1891), p. 36-49. [7] Voici, sur les prétendues relations du Bouddhisme avec le Christianisme, l'opinion de deux savants, qui jouissent en pareille matière d'une grande autorité : Toute ma vie, j'ai recherché par quels moyens le Bouddhisme aurait agi sur le Christianisme. Ces moyens, je ne les ai pas trouvés. » (Max Müller cité par M. de la MAZELIÈRE, dans Moines et ascètes indiens, p. 2S6). L'on a parlé d'une influence réciproque de l'Orient sur l'Occident et de l'Occident sur l'Orient. Mais, de part et d'autre, je ne sache pas une idée que le développement naturel des anciennes doctrines n'explique plus facilement qu'une pareille influence. (Deussen, cité par le même auteur). » [8] DELEHAYE, Les stylites. Compte rendu du troisième Congrès scientifique international des catholiques, cinquième section. Sciences historiques, p. 143. [9] AMÉLINEAU, Histoire des monastères de la Basse Egypte. Introduction, II, Paris, 1894. [10] BRUNET DE PRESLE. Mémoire sur le Sérapéum de Menphiss. Mem. de divers savants à l'Acad. des Inscriptions et belles-lettres, série I, t. H, p. 525 et s. [11] WEINGARTEN. Der Ursprung des Münchtums in nach constantinischen Zeitfafer. 1877. [12] PREUSCHEN, dans Jahresbericht des Gron. Ludwigs Georgs Gymnasiums. Zu Darmstadf. Ostern, 1899. [13] LAZAIRE, Etude sur les Vestales. Paris, 1890. [14] Le Sapiens verbis innotescit paucis du onzième degré d'humilité est emprunté à l'Enchiridon Sexti. [15] S. NIL,ci. P. G. t. LXXIX, col. 1286, seqq. Epicteti manuale a S. P. Nilo concisum. [16] ALEX. BEBTRAND, La religion des Gaulois, p. 417. Cf. l'article de M. GASTON BOISSIER sur cet ouvrage Journal des Savants, 1898, pp. 578.580. [17] DE HARLEY, La vie ascétique et les anciennes communautés religieuses dans le Perou. Revue des questions scientifiques 1888, t. XXIII, p. 124-137. [18] PHILON, Quod omnis probus liber. JOSEPHE, De Bello judicao,, I.II,, 8,, Antiquatum. I. XIII, 5,9, XV, 10, XVII, 1,5. PLINE, Hist nat., I.V.17, sont les principales sources. _SCHÜRER, Geschichte des Jüdischen Volkes. 2e éd ; t.II, 556-559 donne la litérature du sujet. Cf. Dom BERLIERE. Les origines du monachisme et la crituique moderne. Rev. Bénéd., t.VIII (1891), (12-19). _ REGEFFE, la secte des Esséniens. Lyon. Vitte, 1898. [19] Les moines juifs et le Christianisme. Revue des questions historiques, t. XVII (18T:)), p. 211-217; article publié pour mettre au point quelques assertions hasardées de Ferd. Delaunay, Moines et sybilles dans l’antiquité judéo-grecque, (Paris, Didier, 1874). [20] S. NIL, I. I, epist. 94. Pat. Gr., t. LXXIX, p. 123. [21] TILLEMONT. Mémoires pour servir à l’hist.eccl., etc 2. Paris, 1701, t. II. [22] Cf. DOM URSMER BERLIERE, Les Origines du monachisme et la critique moderne (Rev.bénéd., t.VIII (1891), p. 2-12). [23] CONYBEARE;, Philo. About the contemplative life ; Oxford, 1895. WENDLAND, Die Therapeuten und die paltonische Schrift vom beschaulichen Leben. Leipzig, 1896. [24] Cf. MASSÉBIEAU, Le traité de la vie contemplative et la question des Thérapeutes. Rev. De l’hist. des religions, t. XVI, pp. 170-198, 284-719.

 

D'OU VIENNENT LES MOINES? DOM BESSE
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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

ETUDE HISTORIQUE ET ARCHEOLOGIQUE SUR

L'ËGLISE DE PARAY-LE-MONIAL

PAR

EUGÈNE LÈFËVRE-PONTAMS (EXTRAIT).

 

DESCRIPTION DE L’EGLISE.

 

Le plan de l'église de Paray, dont l'orientation est assez régulière, comprend une nef précédée d'un narthex et flanquée de deux bas-côtés, un transept qui renferme une chapelle dans chacun de ses croisillons et un chœur en hémicycle entouré d'un déambulatoire et de trois chapelles rayonnantes. Trois portails donnent accès dans l'intérieur de l'édifice et trois clochers s'élèvent au-dessus de ses voûtes. Ce plan ne doit pas être considéré d'une manière trop absolue comme une réduction de celui que présentait la célèbre basilique de Cluny. En effet, il n'offre ni doubles collatéraux, ni double transept, ni cinq chapelles rayonnantes, mais l’influence exercée par l'église de Cluny sur celle de Paray se fait nettement sentir dans le plan du déambulatoire. A Paray, cette galerie n'a pas la même largeur que les bas-côtés, contrairement au système généralement suivi par les architectes du moyen âge. Il en était de même à Cluny et comme la particularité que nous venons de signaler ne se rencontre pas dans une autre église de la région, il faut bien admettre que le déambulatoire de Cluny a servi de modèle à celui de Paray. Si l'on considère le plan de l'église dans son ensemble, on ne peut s'empêcher de constater qu'il présente une certaine analogie avec celui des églises de Notre-Dame de Beaune et de Saint-Philibert de Tournus, tandis qu'il s'éloigne du type adopté par les architectes de la cathédrale d'Autun et de l'église de Semur-en-Brionnais[1].

Le narthex se compose d'un vaste porche rectangulaire divisé en trois nefs qui ne comprennent que deux travées. Il est recouvert de six voûtes d'arête séparées les unes des autres par des doubleaux en plein cintre. Les retombées des voûtes s'appuient d'un côté sur les murs de la façade et de la nef, et de l'autre sur deux piles isolées qui sont formées d'une colonne centrale cantonnée de quatre colonnettes. Les chapiteaux de ces piliers sont garnis de feuillages ou d'animaux monstrueux et leurs bases sont ornées de deux tores séparés par une gorge. Au-dessus du porche qui communique avec l'extérieur par sept ouvertures, se trouve une salle voûtée en berceau et divisée en trois nefs comme la partie basse du narthex. Elle est éclairée par sept baies en plein cintre et tes piliers qui la soutiennent, construits sur un plan cruciforme, sont dépourvus de chapiteaux et couronnés par de simples tailloirs en biseau.

Bien que toute la partie inférieure du porche ait été complètement reconstruite par M. Millet en 1860, il est néanmoins certain qu'elle remontait au onzième siècle, comme la salle supérieure. Pouvait-on considérer ce narthex, avant sa restauration, comme un débris de l'église abbatiale consacrée à Paray le 9 décembre 1004? C'est ce qu'il convient d'examiner. Au premier abord, cette opinion parait difficile à soutenir, mais si l'on observe la simplicité du style de toute la façade et si l'on songe à la ressemblance qui existe entre le porche de Paray et le narthex de Saint-Philibert de Tournus, bâti entre 1009 et 1019[2], on est porté à faire remonter le narthex de Paray au premier quart du onzième siècle. L'art de la construction était déjà fort développé en Bourgogne à cette époque, comme Raoul Glacer se plait à le constater dans son ouvrage, et il ne serait pas étonnant que le narthex de Paray ait servi de modèle à l'architecte qui éleva celui de Saint-Philibert de Tournus. Le narthex communique avec la nef de l'église par un portail en plein cintre encadré par deux colonnettes et par deux pieds-droits ornés de feuilles d'acanthes. L'une des colonnes est garnie de nattes élégantes, l'autre est tournée en forme d'hélice comme celles du portail principal de l'église de Semur-en-Brionnais; leurs chapiteaux sont couverts de grappes de raisin et de feuillages, et leurs tailloirs se composent de plusieurs rangées de billettes. On remarque sur les claveaux de l'archivolte un tore accompagné de bâtons brisés et un cordon de grosses perles. Le tympan est dépourvu de toute décoration. Cette porte qui se trouve dans l'axe du narthex ne correspond pas à l'axe de la nef; elle porte l'empreinte du style en usage dans la Bourgogne au milieu du douzième siècle.

La nef, voûtée en berceau brise, ne comprend que trois travées et sa longueur n'est pas en harmonie avec les proportions de l'édifice qui semble destiné à contenir cinq ou six travées. Il est facile d'en comprendre la raison. L'architecte chargé de reconstruire l'église de Paray au milieu du douzième siècle était décidé à ne conserver aucune partie du monument bâti au onzième siècle. Ce qui le prouve, c'est qu'il n'avait pas jugé nécessaire de faire coïncider l'axe de la nouvelle église avec le centre de l'ancienne façade. En outre, s'il avait su que le narthex primitif ne serait pas démoli, il aurait établi les fondations du chœur beaucoup plus loin afin de donner à la nef un développement en rapport avec sa largeur. Pendant que le chœur et le transept s'élevaient au-dessus du sol, les moines du prieuré de Paray craignirent de ne pouvoir se procurer des ressources suffisantes pour mettre à exécution le projet qu'ils avaient conçu. En conséquence, comme ils se décidèrent à conserver le narthex et les deux clochers de la façade, la nef se trouva resserrée entre le transept déjà terminé et la façade que l'on ne songeait plus à faire disparaître.

Les travées de la nef se composent d'un arc en tiers point, formé d'un double rang de caveaux et encadré par un cordon garni d'oves et de tiges entrelacées. Elles reposent sur des massifs cantonnés de trois colonnes et d'un pilastre à trois cannelures. Ce pilastre qui fait face à la nef est couronné au niveau des sommiers, par un chapiteau d'où s'élance un pilastre moins haut flanqué de deux colonnettes. A partir de la base du triforium, ces trois supports sont remplacés par une grosse colonne engagée dans un dosseret. Les trois changements que les membres du pilier subissent dans leurs formes à différentes hauteurs produisent un effet très original. La partie supérieure de la nef est occupée par un triforium dont les arcatures en plein cintre sont séparées par des pilastres cannelés suivant la disposition si répandue en Bourgogne au douzième siècle. On sait que cette ornementation est attribuée à l'influence que les portes Gallo-Romaines de la ville d'Autun exercèrent sur les architectes de la région au moyen âge. En effet, la galerie de la porte d'Arroux offre une ressemblance complète avec le triforium des églises de Paray, de Beaune, de Cluny et de la cathédrale d'Autun. Les arcades du triforium de Paray sont au nombre de trois dans chaque travée; deux d'entre elles sont aveugles, et celle qui occupe le centre communique avec les combles des bas-côtés[3]. Elles reposent sur un bandeau destiné à rompre les lignes verticales des piles et elles sont couronnées par une corniche qui s'appuie sur de petits modillons. L'intérieur de la nef est éclairé au moyen de petites fenêtres accouplées trois par trois leur archivolte en plein cintre ornée d'un gros tore est soutenue par de minces colonnettes. Un cordon saillant accuse nettement la naissance de la grande voûte dont l'uniformité se trouve rompue par des doubleaux formés de deux arcs superposés qui se détachent en relief sur les voussoirs.

La décoration de ce large vaisseau n'est pas moins remarquable que son architecture. Les chapiteaux sont couverts de feuilles d'acanthes et de feuillages habilement découpés on distingue sur quelques-uns d'entre eux des monstres grimaçants et des animaux accouplés. Les bases des colonnes garnies d'une gorge entre deux tores dérivent d'une imitation de la base attique et les tailloirs se composent de trois filets en saillie les uns sur les autres.

La nef de l'église de Paray doit être considérée comme une œuvre contemporaine du milieu du douzième siècle. Son style rappelle d'une manière frappante celui des églises d'Autun, de Beaune et de Cluny, et pour en apprécier la beauté, il est inutile de donner à chacune de ses parties un sens symbolique, comme-M. l'abbé Cucherat s'est efforcé de le faire. Faut-il croire, en effet, avec cet auteur que la nef est une image de l'Eglise militante et que le narthex représente le purgatoire[4]? Faut-il admettre que les arcatures aveugles du triforium « marquent les profondeurs impénétrables de la très sainte Trinité, et que les fenêtres accouplées trois par trois offrent un symbole « de la Trinité se manifestant par la création[5] ? Toutes ces hypothèses nous paraissent très hasardées, car les particularités qui ont frappé M. l'abbé Cucherat ne sont pas spéciales à l'église de Paray puisqu'elles se rencontrent à Cluny, à Beaune et à Semur-en-Brionnais. Si les artistes du moyen âge ont souvent fait usage de symboles dans les sculptures des portails et des chapiteaux, ce n'est pas une raison pour donner un sens figuré à toutes les parties de leurs œuvres architecturales.

Les bas-côtés qui comprennent le même nombre de travées que la nef sont recouverts de voûtes d'arête séparées les unes des autres par des doubleaux en tiers point. Chacun de ces doubleaux repose sur deux colonnes engagées, couronnées par des chapiteaux à feuillages. Dans l'axe des travées s'ouvrent des fenêtres en plein cintre; celles qui éclairent le bas-côté nord sont soutenues par des colonnettes, tandis que celles du bas-côté sud en sont dépourvues. Néanmoins il est évident que ces deux nefs latérales sont contemporaines du vaisseau central et remontent, comme lui, au milieu du douzième siècle.

Le carré du transept est encadré par quatre grands doubleaux en tiers point dont les claveaux garnis d'oves et d'entrelacs viennent retomber sur des colonnes engagées. Du côté de la nef et du chœur ces colonnes ne partent pas du sol, elles ne prennent naissance qu'à onze mètres de hauteur et s'appuient sur deux pilastres superposes. Cette partie de l'église est voûtée au moyen d'une coupole à huit pans, établie sur quatre trompes, suivant la méthode également employée par les constructeurs des églises d'Autun, de Beaune, de Tournus et de Semur-en-Brionnais. Le croisillon nord est surmonté comme la nef d'une voûte en berceau brisée soutenue par deux doubleaux qui reposent sur des demi-colonnes. Il se trouve divisé en trois travées, mais la troisième travée voisine du mur de clôture n'a que 1m80 de largeur, l'architecte ayant voulu disposer symétriquement les colonnes des doubleaux à l'entrée de la petite chapelle qui s'ouvre du côté de l'orient. Cette chapelle voûtée en cul-de-four est encadrée par deux pilastres; son soubassement est garni de quatre arcatures cintrées ornées de besants et soutenues par des colonnettes, trois fenêtres en plein cintre l'éclairent à l'intérieur. Le triforium se continue tout autour du croisillon nord et ses arcades offrent la même disposition que dans la nef. Il est surmonté de baies cintrées accouplées trois par trois; le pignon du mur du chevet est percé d'une fenêtre de la même forme. On remarque le long du mur occidental un large bénitier en granit qui ne mesure pas moins de 1m25 de diamètre. Cette cuve servait autrefois de vasque au jet d'eau du cloitre elle porte les armes de Jacques d'Amboise, abbé de Cluny de 1485 à 1510, et ses bords sont garnis de feuillages contournés qui permettent de l'attribuer à la fin du quinzième siècle. Le croisillon méridional présente une analogie complète avec le croisillon du nord. Ses voûtes, ses fenêtres et son triforium, présentent les mêmes caractères, mais la chapelle qui le flanque du côté de l'est est conçue dans un style différent et n'appartient pas au douzième siècle comme tout le reste du transept. Reconstruite par Robert de Damas-Digoine vers 1470, elle se compose de deux travées voûtées par des croisées d'ogives qui sont renforcées de liernes et de tiercerons. Son chevet polygonal est recouvert d'une voûte du même genre et éclairé par trois fenêtres en lancettes à remplages flamboyants. Toutes les nervures des voûtes et les doubleaux qui les séparent ont un profil prismatique; elles s'appuient sur des colonnettes piriformes groupées le long des murs. L'autel qui occupe le chevet de la chapelle est surmonté de cinq niches, et l'on remarque dans la première travée un tombeau richement décoré. Le dais qui le surmonte repose sur des arcatures encadrées par des gâbles garnis de crochets. C'est un très beau spécimen de l'art des sculpteurs du quinzième siècle en Bourgogne, et l'élégance de toute la construction fait regretter moins vivement la destruction de l'ancienne chapelle du douzième siècle, dont l'arc en plein cintre, destiné à encadrer la voûte en cul-de-four primitive, est resté intact.

Le chœur est recouvert en avant par une voûte en berceau brisé et en arrière par une voûte en cul-de-four. Sa partie droite se compose d'une travée identique à celles de la nef qui s'élève entre deux doubleaux en tiers point appuyés sur des colonnes engagées. Comme lu doubleau qui encadre la voûte en cul-de-four est moins élevé que l'arc triomphal, le mur qui le surmonte est percé d'une fenêtre en plein cintre et de deux oculi destinés à éclairer le sanctuaire. Le rondpoint est soutenu par huit colonnes assises sur un soubassement garni de dalles épaisses. Le fût de ces colonnes est monolithe et ne mesure pas moins de 5m20 de hauteur, tandis que leur diamètre ne dépasse pas 0m42. Leurs chapiteaux sont ornés de feuilles d'eau peu découpées afin de ne pas affaiblir la résistance des tailloirs. Aux deux extrémités de l'hémicycle les colonnes isolées sont remplacées par une colonne engagée dans un pilier massif. Ces différents supports sont réunis par des arcs en plein cintre décorés de petits oves comme les arcades de la nef. La partie supérieure du sanctuaire est occupée par neuf fenêtres accouplées dont l'archivolte en plein cintre est accompagnée de plusieurs rangs de damiers. Chacune des baies repose sur deux colonnettes qui s'appuient elles-mêmes sur une large corniche formée de petites arcatures arrondies.

Tout cet ensemble présente un grand caractère de simplicité et produit néanmoins beaucoup d'effet.

Le déambulatoire est une des parties les plus curieuses de l'église. Il est précédé de chaque côté d'une travée aussi large que les bas-côtés. Cette disposition qui était appliquée également à Cluny était destinée à dissimuler la différence de largeur qui existe entre les collatéraux et le déambulatoire. En effet, tandis que les bas-côtés mesurent 6m55 de largeur, la galerie qui contourne le sanctuaire forme un passage large de 3m20, et si ce rétrécissement se produisait dès le transept, la perspective serait beaucoup moins gracieuse. Les deux travées dont nous venons de parler sont voûtées d'arête et éclairées par deux fenêtres cintrées elles correspondent à la partie droite du chœur. Le déambulatoire s'ouvre au fond de chacune d'elles entre deux demi-colonnes qui soutiennent un arc en plein cintre. Il est recouvert de neuf voûtes d'arête séparées par des doubleaux en tiers point qui viennent retomber d'un côté sur le tailloir des colonnes isolées, de l'autre sur deux colonnettes engagées dans la muraille à une certaine hauteur. Quatre fenêtres en plein cintre, entourées de colonnettes dont les fûts sont ornés d'écaillés, éclairent la galerie à une faible distance au-dessus du sol; sept autres baies plus petites sont percées plus haut dans l'axe de chaque travée. Le mur extérieur du déambulatoire est tapissé de neuf grandes arcatures cintrées garnies de billettes et soutenues par des pilastres à trois cannelures. Six arcades font corps avec les assises du mur, les trois autres jouent le rôle d'un doubleau placé en avant des chapelles rayonnantes. Chacune de ces chapelles, éclairée par cinq fenêtres en plein cintre, se compose d'une partie droite voûtée en berceau et d'un hémicycle voûté en cul-de-four.[6] Le doubleau qui sépare les deux voûtes retombe sur deux pilastres cannelés. Toute la décoration des chapiteaux est conçue dans un excellent style qui porte l'empreinte des caractères particuliers à l'ornementation des édifices religieux de la Bourgogne au milieu du douzième siècle. Le déambulatoire de Paray est d'autant plus intéressant à étudier qu'il nous donne une idée assez exacte de celui qui entourait le chœur de la basilique de Cluny. On peut également faire observer qu'il présente une certaine analogie avec le déambulatoire de Saint-Philibert de Tournus. La façade est occupée au centre par le narthex qui fait une saillie très accentuée sur le mur de la nef. A sa partie inférieure s'ouvrent trois arcades cintrées qui donnent accès dans le narthex où l'on peut également pénétrer par deux autres baies placées sur le côté gauche. Au-dessus se trouvent cinq fenêtres en plein cintre destinées à éclairer la salle supérieure du porche, et cette construction est couronnée par deux clochers qui s'élèvent à 34 mètres de hauteur. La tour du sud, épaulée par deux contreforts à chacun de ses angles, renferme trois étages. Le premier est percé de quatre baies cintrées, le second présente sur chaque face deux baies géminées en plein cintre dont l'archivolte s'appuie au milieu sur deux colonnettes isolées et de chaque côté sur de simples pieds-droits. Le troisième étage offre une disposition identique il repose comme le précédent sur une moulure e~ biseau. La tour du nord n'est pas exactement semblable à celle du sud. On remarque sur chacune de ses faces deux baies géminées en plein cintre. Celles du premier étage sont encadrées par trois colonnettes[7], car la colonne centrale, engagée dans un pied-droit, est commune aux deux archivoltes. Au second étage, toutes les baies géminées reposent sur deux colonnettes dont les tailloirs sont garnis de billettes et tes chapiteaux de feuillages à peine dégrossis. A chaque angle du clocher s'élève une longue colonne engagée qui se termine sous la corniche. Le dernier étage est conçu dans un style identique; néanmoins les baies sont plus hautes et le pilastre qui les sépare est flanqué d'une colonne. La corniche se compose de petites arcades cintrées dépourvues de modillons. Ce clocher qui doit être attribué à la fin du onzième siècle offre une très grande ressemblance avec les tours latérales des églises de Rhuis et de Morienval (Oise), de Rétheuil et d'Oulchy-le-Château (Aisne), qui appartiennent à la même époque. Pour en expliquer la raison, il convient de remarquer qu'au onzième siècle, l'architecture religieuse des diverses provinces de la France n'était pas encore empreinte de caractères bien tranchés. Les procédés de construction étaient à peu près analogues dans des régions très éloignées les unes des autres et le style particulier à chacune d'elles ne s'était pas encore développé. Les deux tours sont couronnées par des flèches en charpente refaites par M. Millet en 1860. Les anciennes toitures étaient beaucoup moins élancées et la pente de leurs côtés était à peine sensible.

Les deux clochers de la façade de Paray remontent au onzième siècle, mais il est évident que la tour du nord fut élevée longtemps après la tour du sud. Quant à la partie inférieure de la façade, elle est contemporaine du clocher du nord et peut fort bien être considérée comme un débris de l'église abbatiale consacrée à Paray en 1004. En arrière du narthex, le mur de la nef est percé de cinq fenêtres en plein cintre; une baie analogue s'ouvre dans le chevet du bas-coté nord. Quant au pignon du bas-côté sud, il est complètement dissimulé par un grand bâtiment du dix-huitième siècle adossé à la façade.

L'élévation extérieure de la nef et des collatéraux est d'une très grande simplicité. La nef épaulée par des contreforts peu saillants présente à chaque travée trois fenêtres en plein cintre accouplées dont l'archivolte, au lieu d'être soutenue par des colonnettes, comme à l'intérieur, repose sur des pieds-droits. Le mur du bas-côté nord, renforcé par deux contreforts, est percé au dehors de trois baies cintrées le bas-côté sud offre la même disposition, mais il est en partie masqué à l'extérieur par le cloître du prieuré et par le bâtiment élevé au dix-huitième siècle. Les corniches qui règnent sous les toitures sont formées d'une tablette appuyée sur des modillons très simples.

Les deux croisillons du transept méritent une description plus étendue. Celui du nord est décoré d'un curieux portail qui appartient, comme tout le reste de la construction, au milieu du douzième siècle. Encadrée par deux pilastres cannelés qui se terminent sous un entablement garni de onze petites arcatures, cette porte se compose d'une archivolte en plein cintre soutenue par deux colonnettes. Les fûts des colonnes sont recouverts d'étoiles habilement découpées dans la pierre et la même ornementation se répète entre deux rangs de perles sur le gros tore de l'archivolte. Une guirlande de fleurs à six pétales se déroule le long des pilastres et au-dessous de l'entablement, tandis qu'un cordon de billettes, d'oves et de feuilles d'acanthes accompagnent les pieds-droits. Les deux chapiteaux sont couverts de feuilles d'acanthes; leurs tailloirs sont formés de trois rangs de billettes et leurs bases d'une gorge entre deux tores. Cette riche sculpture rappelle beaucoup celle qui décore les belles portes des églises de Charlieu et de Semur-en-Brionnais.

Le croisillon du nord est occupé dans sa partie supérieure, par quinze fenêtres en plein cintre, accouplées trois par trois au-dessus du triforium. Une baie analogue s'ouvre au milieu du pignon. Du côté de l'orient, on aperçoit la petite chapelle que nous avons décrite à l'intérieur. Elle est épaulée au dehors par deux grosses colonnes engagées qui jouent le rôle de contreforts et qui sont surmontées d'un chapiteau à feuillages et d'un glacis. Les trois baies en plein cintre qui l'éclairent sont entourées par un cordon de billettes.

Le croisillon sud est orné d'un portail bâti dans le même style que le précédent. Son archivolte en plein cintre garnie de billettes et de bâtons brisés appliqués sur un gros tore, s'appuie sur deux colonnettes dont les fûts sont recouverts de nattes entrelacées. Le tympan est dépourvu de toute espèce de décoration comme celui des deux portails dont nous avons déjà parlé. Les fenêtres supérieures de ce croisillon sont analogues à celles que nous avons signalées dans le croisillon du nord, mais la chapelle adossée au mur oriental ne présente aucune ressemblance avec l'autre puisqu'elle a été reconstruite au quinzième siècle. Ses longues fenêtres à remplage flamboyant sont séparées par de minces contreforts qui s'arrêtent sous la corniche et l'élégance de son architecture mérite d'attirer l'attention.

L'abside offre un aspect très original grâce aux chapelles qui font une saillie sur le déambulatoire. Chacune des trois chapelles se compose d'une partie droite couronnée par un pignon et d'une absidiole en hémicycle épaulée par deux contreforts à colonnes. Ce genre de contreforts ne fut pas fréquemment employé en Bourgogne au douzième siècle, et l'église du Bois-Sainte-Marie (Saône-et-Loire) est un des rares édifices religieux de la région où l'on en rencontre de semblables. C'est cette particularité qui donne aux chapelles rayonnantes de Paray l'apparence de celles qui entourent l'abside des églises de Notre-Dame-du-Port, à Clermont, et de Saint-Paul d'Issoire, en Auvergne. Cinq fenêtres en plein cintre s'ouvrent dans le mur extérieur de chaque chapelle leur archivolte est décorée d'un cordon de billettes qui se continue sur les tailloirs des chapiteaux des contreforts et sur les claveaux des cinq baies cintrées qui éclairent le soubassement du déambulatoire. Au-dessus des trois chapelles sont placées sept fenêtres en plein cintre séparées les unes des autres par des contreforts peu épais qui épaulent les assises supérieures du mur. Des corniches très simples analogues à celles de la nef couronnent l'hémicycle du rond-point ainsi que les chapelles rayonnantes. La partie droite du chœur présente au dehors le même aspect que les travées de la nef; elle est garnie de fenêtres en plein cintre accouplées trois par trois et deux baies analogues font pénétrer la lumière dans la travée qui précède le déambulatoire. Au-dessus de la toiture de cette galerie, s'ouvrent neuf fenêtres cintrées qui éclairent la partie supérieure du sanctuaire. Leur archivolte ornée de besants s'appuie sur des pilastres cannelés très élégants. On remarque au sommet du mur une corniche sans modillons formée d'une série de petites arcatures en plein cintre.

Le clocher central de l'église qui s'élève sur le carré du transept a été entièrement reconstruit par M. Millet en 1860. Il se composait auparavant d'un étage octogone bâti au douzième siècle et surmonté de larges baies en tiers point construites au quatorzième siècle. Chacune de ces baies, encadrée par quatre colonnettes, était subdivisée en deux ouvertures trilobées par une petite colonne centrale qui supportait également un oculus à quatre lobes. D'élégantes moulures décoraient les claveaux des archivoltes, mais l'ensemble de la tour était gâté par une tourelle d'escalier fort disgracieuse et surtout par le dôme à huit pans établi au sommet du clocher en 18i0. Depuis que la restauration entreprise par M. Millet est terminée, la tour centrale comprend deux étages conçus dans le même style. L'étage inférieur, bâti sur un plan octogonal, présente sur chacune de ses faces deux arcatures en plein cintre qui reposent sur de minces colonnettes engagées. L'étage supérieur offre la même disposition, mais toutes ses baies sont ajourées et leurs archivoltes sont garnies d'une moulure en coin émoussé. Il est couronné par une flèche en charpente dont la pointe se termine à cinquante-six mètres de hauteur au-dessus du sol.

Le nouveau clocher élevé par M. Millet couronne très heureusement le transept de l'église. M. l'abbé Cucherat a cru pouvoir regretter que l'architecte ait reconstruit la tour centrale dans le style du onzième siècle au lieu d'avoir pris pour modèle l'un des clochers élevés au douzième siècle dans la région « Dans cinquante ans, dit-il, on en concluerait avec une rigoureuse apparence de vérité que l'édifice tout entier est du onzième siècle » [8]

Ce reproche ne nous semble pas suffisamment justifié. M. Millet aurait peut-être pu s'inspirer davantage du beau clocher qui se dresse encore aujourd'hui sur le croisillon nord de la basilique de Cluny pour donner plus d'élancement aux baies supérieures de la tour, mais il n'a pas commis d'erreur archéologique en adoptant la disposition actuelle. En effet, au moment où il a entrepris la démolition de l'ancien clocher, l'étage inférieur qui appartenait au douzième siècle existait encore et la forme de ses baies a été scrupuleusement reproduite dans la nouvelle construction. L'architecte a bâti le second étage sur le même plan et il a pris soin d'ajourer les baies en leur donnant des proportions identiques à celles du premier étage. Il n'a donc pas fait une œuvre de fantaisie et le nouveau clocher est en harmonie avec le style général de l'église. La seule critique que l'on peut adresser avec raison à M. Millet, c'est d'avoir fait placer sur la tour centrale une flèche en charpente aussi aiguë. II est certain que ce genre de couronnement n'était jamais employé par les architectes de la Bourgogne au douzième siècle. Tous les clochers romans de la région étaient surmontés de toits en pavillon très plats recouverts de laves ou de tuiles. C'est ainsi que sont établies les toitures des clochers d'Uchizy, de Chapaize, de Semur-en~Brionnais et d'Anzy-le-Duc (Saône-et-Loire), et M.Millet aurait dû appliquer cette disposition à la grosse tour de Paray ; puisque les deux clochers du narthex en présentaient des exemples avant leur restauration.

L’église de Paray-le-Monial, dans son état actuel, doit être considérée comme un des plus curieux édifices religieux bâtis en Bourgogne pendant la période romane[9] Les particularités de son plan, l'importance du narthex, l’élégance du déambulatoire et de l'abside, la pureté du style de la nef et du transept, la richesse de l'ornementation des portails, lui donnent une grande valeur architecturale, et bien qu'elle soit très connue des archéologues, elle pourra toujours être étudiée avec un nouveau profit.

[1] Les principales dimensions de l’église de Paray-le-Monial sont les suivantes : Longueur totale 63m50 ; Profondeur du narthex 9m40 Longueur de la nef 22m00 ; Longueur du transept. 40m50 Longueur du chœur 25m00 ; Largeur totale. 22m35 Largeur du narthex. 10m80 ; Largeur de la nef. 9m25 ; Largeur des bas-côtes. 6m55 ; Largeur du transept. 9m50 ; Largeur du chœur. 9m75 Largeur du déambulatoire. 3m20 ; Hauteur de la nef. 22m00 ; Hauteur des bas côtes 12m00 ; Hauteur de la coupole du transept. 25m50. [2] Chronion Trenorchiense, ap. dom Bouquet, t. XI, p. 112. [3] On sait que cette particularité se retrouve dans les triforiums d'Autan, de Beaune, de Cluny et de Semur-en-Brionnais.qui n'étaient pas destinés à servir de galerie de circulation comme les triforium des églises de l’Ile-de-France. [4] Monographie de la basilique du Sacré-Cœur, à Paray-le-Monial, p. 20. [5] Ibid., p. 16. [6] On remarque dans l'une des chapelles rayonnantes un autel en pierre du douzième siècle. Il se compose d'une datte garnie de trous cubiques disposés en lignes diagonales et flanquée de deux petits pilastres qui sont ornés d'oves et de feuilles d'acanthes. [7] Quelques-unes de ces colonnettes sont cannelées en spirale. [8] Monogrphie de la basilique du Sacré-Cœur, à Paray-le-Monial, p.55. [9] On trouvera les relevés complets de l’église de Paray-le-Monial dans les Archives de la Commission des monuments historiques, t.II.

 

Photos copyright Rhonan de Bar.
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L’exposition exceptionnelle

«  Alphonse DAUDET »

Ce Nîmois connu mais pas assez reconnu

organisée par  Monsieur  Christian Lacour

en partenariat avec la fédération des associations

« éternel Alphonse Daudet »

Librairie Papeterie Editions LACOUR-OLLE

25 Boulevard Amiral Courbet 30000 Nîmes.

Le vernissage aura lieu vendredi 24 juin 2016 de 16h à 18h.

Horaires d’ouverture

du lundi au samedi de 9h à 19h au premier étage.

Entrée Libre.

EXPOSITION ALPHONSE DAUDET
EXPOSITION ALPHONSE DAUDET

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Victoire de France par Jean-Marc Nattier.
Victoire de France par Jean-Marc Nattier.

Victoire de France est la quatrième fille de Louis XV et de Marie Leszczynska. Née le 11 mai 1733 à Versailles. Morte le 7 juin 1799 à Trieste (Italie).

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HISTOIRE DE LA CHEVALERIE.

DEUXIÈME PARTIE.

COUP D'OEIL GÉNÉRAL SUR LA CHEVALERIE A SON ÉPOQUE DE COMPLÈTE FORMATION : CÉRÉMONIES, MOEURS, USAGES. (XIIIeSIÈCLE.)

CHAPITRE VII.

  1. La chevalerie complète. — II. Éducation chevaleresque : le page, l'écuyer. — III. Armement du chevalier. — IV. Devoirs du chevalier.

I.

La chevalerie est complète au 13ième siècle. Esprit religieux, tempéré par un généreux esprit d'humanité, esprit amoureux et galant, empire des dames, esprit de vaillance et de point d'honneur, rite, règle morale, fêtes, tournois, étiquette, romans de chevalerie, tout cela existe, est rassemblé, épanoui, et forme un ensemble brillant qui mérite véritablement le nom de chevalerie. Vous ne voyez plus le chevalier batailleur du 11ième siècle, homme grossier, sans principe moral et sans culture extérieure. Vous ne voyez plus le chevalier féroce de la première croisade, sans autres sentiments que celui de sa force et celui d'une piété farouche et haineuse. Vous ne voyez plus le chevalier troubadour, galant, impie, ne faisant que l'amour, chantant, courant le monde.

Toutes ces figures, qui ont passé successivement sous nos yeux, se sont rapprochées, touchées, confondues, comme dans un songe, et transformées en une figure nouvelle, le chevalier du 13ième siècle, le chevalier complet. Car c'est ainsi que les choses humaines changent à chaque instant d'aspect et composent incessamment des types plus parfaits.

Il faut donc s'arrêter au 13ième siècle pour examiner la chevalerie, et parce qu'elle est complète alors, et parce qu'elle commence à s'altérer ensuite. Bientôt elle va s'imiter elle-même, se raffiner à dessein, tomber dans l'affectation et l'extravagance. Certes, elle sera grande et sérieuse jusqu'à la fin avec les hommes sérieux ; mais trop de fois elle deviendra jeu, spectacle, fantaisie bizarre. C'est le sort de tout ce qui végète en ce monde où tout végète, plantes, animaux, hommes, sociétés, moeurs, institutions, de n'arriver à la maturité que pour passer bientôt à la décomposition, de naître et mourir sans cesse.

II.

Il faut bien se figurer que les chevaliers étaient l'aristocratie au moyen âge; Il fallait, au 13ième siècle, quatre quartiers de noblesse pour être fait chevalier ; plus tard on fut moins exigeant. Il n'y avait point de rapport entre les titres féodaux et le titre de chevalier. Les premiers marquaient une puissance politique, le second une simple dignité militaire et sociale. Les ducs, les comtes, tous les possesseurs de fiefs, tous les riches hommes, comme on les appelait, recherchaient et acquéraient la chevalerie ; les cadets, les déshérités de la noblesse féodale l'obtenaient également. Elle rassemblait sous le même nom les puissants et les faibles, les riches et les pauvres, et mettait de l'égalité au moins dans l'aristocratie.

Le chevalier n'était pas seulement un soldat : c'était un gentilhomme qui tenait son rang dans le camp et dans le château, dans les combats et dans les fêtes, en face de l'ennemi et auprès des dames.

C'était à la fois l'aristocratie de l'armée et la haute société du monde féodal. Il était plus encore : un protecteur du faible, de la religion, un gardien de la paix publique. On verra un peu plus loin toute l'étendue de ses obligations.

L'éducation chevaleresque devait donc former à la fois un soldat, un galant homme et, si je l'ose dire, un magistrat. Nous formons dans nos lycées des hommes plus éclairés et plus instruits; nous n'y formons ni des hommes de société ni des hommes de guerre. L'éducation chevaleresque avait une tâche plus vaste.

Elle ne séquestrait pas l'enfant. A peine retiré des mains des femmes à l'âge de sept ans, et confié à celles des hommes, il devenait page et commençait parla pratique même son éducation. Il servait à table, versait à boire, exerçait ainsi ses mains à l'adresse, son corps aux mouvements gracieux et aux bonnes manières, ses lèvres à l'aisance, à l'agrément, à la convenance parfaite du langage, son esprit à l'attention, à l'empressement de rendre service. Attaché à quelque personnage de distinction, homme ou femme, il accompagnait son maître ou sa maîtresse, portait leurs messages. Qu'on ne dise point que c'était une éducation de laquais. Cette domesticité de noble à noble n'avait rien d'humiliant. Le jeune page était comme en famille ; c'était comme s'il eût servi son père ou quelqu'un des siens. D'ailleurs on ne bornait point là son éducation. On prenait grand soin de lui enseigner la décence, les bonnes moeurs, le respect de la chevalerie et des preux, l'amour de Dieu et des dames.

Des simulacres enfantins des tournois le préparaient aux luttes sérieuses d'un âge plus avancé. Il passait ainsi sept années, attendant avec impatience ses quatorze ans pour sortir de pages et porter le beau nom d'écuyer.

Devenir écuyer, c'était en quelque sorte devenir homme. C'était la toge, comme disait Tacite de la framée des jeunes Germains. L'écuyer recevait l'épée : c'était son insigne. On ne lui mettait pas entre les mains de quoi donner la mort sans lui faire comprendre par une certaine solennité l'usage sérieux qu'il en devait faire. Son père et sa mère, cierge en main, le conduisaient à l'autel. Le prêtre y prenait l'épée et la ceinture, les bénissait et les attachait au côté du jeune homme.

L'écuyer débutait par des services peu différents de ceux du page; c'étaient les services de la salle à manger et du salon. Il était écuyer tranchant, comme Joinville qui, dans sa jeunesse, à la cour de saint Louis, tranchait devant le roi de Navarre; ou bien écuyer d'échansonnerie, de paneterie ; ou bien il était chargé de dresser les tables, de donner à laver à la fin du repas, d'enlever les tables, de préparer la salle pour le bal, de faire les honneurs. Ici l'écuyer était à la fois acteur et serviteur.

Il dansait avec les demoiselles de la suite des hautes dames, et, dès que la fatigue suspendait la danse, il courait chercher les rafraîchissements.

Aujourd'hui un cavalier fait quelques pas pour enlever sur le plateau qui circule une glace qu'il apporte à sa danseuse. L'écuyer faisait bien davantage. C'était lui-même qui portait par toute la salle les épices, les dragées, les confitures, le vin au miel qu'on appelait claré, le piment, le vin cuit, l'hypocras, enfin tous les toniques rafraîchissements dont nos pères faisaient usage. Je pense que ces rafraîchissements pouvaient avoir un peu plus de saveur présentés par un jeune et bel écuyer que par un domestique, et ce n'était peut-être pas l'épisode le moins piquant du bal. Un service supérieur à celui-là, et plus noble dans l'opinion du temps, était celui de l'écurie. Des écuyers habiles et éprouvés tenaient école et enseignaient aux écuyers plus jeunes l'art de soigner et de dresser les chevaux. Cet art était fort important.

Dans les tournois, dans les combats singuliers, la plus légère faute du cheval pouvait compromettre toute la justesse du coup de lance et toute l'adresse du cavalier.

L'écuyer entretenait les armes de son maître en bon et bel état, lui tenait l'étrier quand il montait à cheval, portait les diverses pièces de son armure, menait derrière lui les chevaux de bataille ou de rechange. Un chevalier n'avait pas toujours le corps chargé de sa lourde armure. Il la quittait ordinairement quand il entrait dans une église ou dans une noble maison. Souvent même il se rendait au combat avec un simple chaperon sur la tête et son seul haubergeon sur le corps. Ses écuyers portaient derrière lui, l'un son heaume, l'autre son écu, d'autres ses brassards, ses gantelets, sa lance, son pennon, son épée : arrivés en présence de l'ennemi, tous se réunissaient autour de lui, lui ajustaient les diverses pièces de son armure et lui mettaient en main les armes offensives.

Ils ne le quittaient pas dans le combat, tenaient tout prêts derrière lui un cheval frais, de nouvelles armes, l'aidaient à se relever s'il tombait, paraient les coups dont il était menacé.

Après ces divers services, l'écuyer arrivait enfin à celui qui était le plus estimé de tous, parce qu'il le rapprochait plus intimement de la personne même du seigneur ; et mieux valait, ce semble, soigner le seigneur que soigner ses chevaux. L'écuyer de corps était appelé écuyer d'honneur. Il accompagnait son maître dans sa chambre, l'habillait et le déshabillait. Au combat il portait sa bannière et poussait son cri de guerre. J'ai dit son maître, et maître était le mot consacré. C'était une domesticité dérivée des moeurs de la Germanie et changée par le changement des moeurs. Le compagnon rie déshabillait point son chef, qui ne quittait guère ses vêtements grossiers, et ne le couchait pas, faute de lit. Mais de la forêt germaine au luxueux château seigneurial du 13ième siècle, la distance était grande : le moyen âge était fort bien couché. Il inventa les grands, hauts, larges et bons lits qu'on ne voit plus que dans les musées. Pour les vêtements, ils étaient encore amples au temps de saint Louis; mais, cinquante ans plus tard, ils devinrent si justes et si compliqués qu'il était bon d'être aidé pour s'en défaire ou pour les mettre. Et qui eût voulu laisser aux valets le soin délicat de la personne du seigneur? On a vu se conserver jusque dans les cours modernes cette domesticité de la noblesse, mais avec d'autant plus de servilité que les mœurs s'en éloignaient davantage.

L'écuyer de quatorze ans, tout fier de porter l'épée encore lourde pour sa main, n'était qu'un apprenti. Mais l'écuyer de corps était accompli; il ne lui restait plus qu'à voyager pour compléter l'éducation chevaleresque. Permission obtenue, il se rendait dans les cours des pays éloignés, attentif à suivre partout les tournois, à observer les armes, les manières de combattre, les usages. C'était une étude sérieuse. L'écuyer diligent prenait des notes sur ses tablettes. Après cela, le noviciat de la chevalerie était terminé pour lui : les chevaliers le considéraient presque à l'égal d'un d'entre eux. Il était digne de devenir chevalier lui-même. Mais souvent il éloignait volontairement cet honneur, soit à cause de la dépense, soit pour attendre quelque occasion solennelle ; les plus pieux ne se croyaient pas dignes avant d'avoir combattu les infidèles; quelques-uns, conscience ou timidité, redoutaient d'aborder un rôle plus difficile que celui d'écuyer : car, comme dit un vieux livre de chevalerie, « vaut mieux être bon écuyer que un pauvre chevalier. »

III.

Sept ans poupon, sept ans page, sept ans écuyer, et le jeune noble était majeur; le bourgeois, à quatorze ans. Cette grande différence montre combien la profession de chevalier était jugée exiger plus de force et de sens que les humbles professions du peuple. On pouvait donc devenir chevalier à vingt et un ans. On vit dès l'origine quelques rares exceptions, et des chevaliers de dix-sept ou même de quinze ans; c'est qu'un développement précoce du corps et de l'esprit, peut-être quelques actions héroïques, les en rendaient dignes.

Dans la décadence de la chevalerie, on fit sans aucune raison des chevaliers de huit ans. Quant aux souverains et aux princes du sang, on pense bien qu'ils n'avaient que la peine de naître : ceux-là gagnaient la chevalerie sur les fonts de baptême. On faisait toucher à la petite main du petit être inerte une épée nue, et voilà un chevalier. Du Guesclin fit ainsi chevalier le duc d'Orléans, frère de Charles VI.

C'était une belle cérémonie que l'ordination d'un chevalier. A celle-là était réservé tout l'éclat, toute la pompe; à celle-là tout l'appareil, toute la minutie des rites, toute la rigueur des préceptes. L'Église ne consacrait pas seule le chevalier, comme l'écuyer; mais elle avait les prémices de cette consécration. La prise d'armes du chevalier commençait comme une prise de froc monacal. Par cette intervention dans un acte aussi important, l'Église se flattait de dominer l'esprit de la société militaire.

On doit reconnaître que, si elle cessa bientôt de le dominer, elle avait contribué beaucoup à l'élever.

Voici le postulant, un beau jeune homme, dans la force de l'âge, vigoureux, en belle chair et bonne santé. Il faut mortifier un peu cette chair : d'abord des jeûnes rigoureux, des nuits passées en prière dans la vaste et sombre église, ou dans la chapelle du château, en compagnie de ses parrains et d'un prêtre : c'est la veille des armes. Là son esprit se recueille, s'isole du monde, se prépare aux pensées sérieuses. Après cette retraite et cette pénitence, il se confesse, il communie. La purification des sacrements ne suffit point, on veut encore y ajouter des symboles visibles de pureté ; on lui fait prendre un bain, on le revêt d'habits blancs : double toilette du corps et de l'âme. Mortifié, confessé, lavé, voilà, ce semble, les espiègleries du page ou les méfaits de l'écuyer suffisamment effacés. Il est bon maintenant de lui renouveler un peu son catéchisme, car il faut que le chevalier sache bien ses devoirs de chrétien et qu'il ait présents à l'esprit les dogmes qu'il doit défendre. On ne lui épargne point les sermons, on lui explique les principaux articles de la foi et de la morale chrétienne. Après cela la préparation est complète : il prend son épée, la pend à son cou, se rend à l'église, et se présente à l'autel après la messe chantée; le prêtre célébrant prend l'épée, l'épée déjà bénie autrefois quand l'écuyer la reçut : mais depuis, qui sait les péchés qu'elle a commis ? il la bénit encore et la lui rend.

Le postulant a fini avec l'Église; maintenant c'est à la société laïque et militaire qu'il va demander une autre consécration. Le seigneur, assis dans sa chaire, l'attend, en grande réunion, soit dans l'église, soit dans la cour ou la grande salle du château. Le postulant le va trouver à pas lents et graves, les mains jointes, l'attitude recueillie, l'épée toujours pendue au cou. Arrivé devant le seigneur, il s'agenouille. « A quelle intention, lui demande

celui-ci, souhaitez-vous d'obtenir la chevalerie ? Si c'était pour être riche, vous reposer et vous faire honneur à vous-même plutôt qu'à la chevalerie, vous en seriez indigne et seriez à l'ordre de la chevalerie ce que le clerc simoniaque est à la prélature. » Il répond qu'il ne cherche ni la richesse, ni le repos, ni un vain éclat, mais qu'il travaillera à honorer la chevalerie. On lui lit un Serment en vingt-six articles, il les jure, et le seigneur lui accorde la chevalerie. Aussitôt un chevalier, plusieurs même s'approchent de lui. Ils lui attachent les éperons, en commençant par la gauche, ils lui passent le haubert, lui ajustent la cuirasse, les brassards, les gantelets, enfin lui ceignent l'épée.

Il se laisse faire, toujours à genoux, levant vers le ciel ses mains et ses yeux corporels et spirituels.

Alors le seigneur se lève de son siège et, prononçant ces paroles : « Au nom de Dieu, de saint Michel et de saint Georges, je te fais chevalier, » il lui donne trois coups du plat de son épée sur les épaules ou sur le cou. C'est la colée ou accolade. Quelquefois un léger coup de la paume de la main sur la joue remplaçait le coup de l'épée : c'était la paulmée. Les paroles pouvaient varier aussi, et le postulant désigner le saint de sa dévotion particulière.

Par la vertu de l'accolade, le chevalier est créé, adoubé (adopté). On lui donne le heaume, l'écu, la lance, qu'il peut porter désormais, et on lui amène son cheval. Il s'y élance et le fait caracoler avec la joie naïve de ce jeune héros de roman qu'Alexandre vient d'armer chevalier. « Adonc regarde haut et bas, et lui est advis que c'est belle chose d'un homme quand il est armé. Il prend son heaume, son écu, saute sur son cheval, se dresse et s'affermit sur ses étriers, se rassemble dans ses armes et se met à brandir sa lance autour de sa tête, souhaitant de tout son coeur d'avoir quelqu'un avec qui jouter. » -

Après avoir témoigné sa joie et son orgueil par une brillante parade, le nouveau chevalier doit chevaucher parmi la ville, se montrer à tous, pour que chacun sache qu'il est chevalier et désormais obligé de défendre et maintenir l'honneur de la chevalerie.

La cérémonie tout à fait achevée, les fêtes commencent à la cour du seigneur ; grands festins, joutes, tournois, tous les divertissements des fêtes de chevalerie ; grande distribution de présents : le seigneur ne s'y doit point épargner : riches robes, manteaux fourrés, armes, joyaux, tout le monde, chevaliers et écuyers conviés à la fête, se pare de ses largesses. Le nouveau chevalier aussi serait honni s'il ne se montrait pas en ce jour aussi généreux qu'il peut l'être. Il doit bien faire des cadeaux, lui qui vient de recevoir le magnifique cadeau de la chevalerie.

L'ordination du chevalier était à elle seule le sujet d'une fête brillante. Mais ordinairement elle recevait encore un bien plus grand éclat de la circonstance solennelle que le futur chevalier avait soin de choisir. C'était quelque grande fête de l'Église, surtout la Pentecôte, quelque grande solennité de la cour, publication de paix ou trêve, sacre ou couronnement des rois, naissance, baptême, fiançailles, mariages des princes ; on choisissait encore volontiers le jour où quelque prince recevait la chevalerie. Philippe, fils de Philippe le Bel, fit chevalier, à la Pentecôte, ses trois fils, et ceux-ci firent aussitôt quatre cents chevaliers. Ce fut une grande fête, comme on le pense bien, et par la solennité religieuse, et par la qualité des trois principaux impétrants, et par le nombre des autres. Le chevalier aimait à dater sa chevalerie de quelque journée importante. C'est pour la même raison qu'on faisait beaucoup de chevaliers sur les champs de bataille.

Là toute la cérémonie se bornait à l'accolade. On en fit quatre cent soixante-sept avant celle de Rosebecque, cinq cents avant celle d'Azincourt. Mais je ne crois pas que cet usage ou au moins cette prodigalité se rencontre au 13ième siècle. Il y avait quelques inconvénients à faire des chevaliers avant la bataille. Deux armées se trouvèrent un jour en présence. Le combat étant retardé, on fit par passetemps des chevaliers ; puis le combat n'eut pas lieu et l'on se sépara sans avoir fait autre chose. Un lièvre passa devant le front de l'armée française : les chevaliers de ce jour furent appelés chevaliers du lièvre. Brantôme, au 16ième siècle, était aussi d'avis qu'il valait mieux donner la chevalerie après qu'avant le combat ; car tel recevait alors l'accolade qui ensuite « s'enfuyait à bon escient de la bataille.... et voilà une chevalerie et une accolade bien employées. »

IV.

Le bruit des fêtes dissipé, le chevalier se trouvait en présence de ses devoirs : Chevaliers en ce monde-cy Ne peuvent vivre sans soucy.

C'était une sorte de magistrature publique dont on venait de l'investir, et même une sorte de sacerdoce. Les écrivains ecclésiastiques qui ont écrit sur la chevalerie aiment à comparer l'ordre de la chevalerie avec celui de la prêtrise, les ornements du prêtre à l'autel avec les armes du chevalier. Ils comparent aussi la société à un corps dont l'Église est la tête, les chevaliers les bras, et les artisans les membres inférieurs. Les bras doivent défendre la tête, d'où ils tirent leur influence, et les membres inférieurs, qui leur donnent la nourriture.

A la messe, pendant l'évangile, le chevalier tenait son épée nue, la pointe en haut, prêt à défendre par le fer le livre et la doctrine. Ces mêmes écrivains exigent des chevaliers sept Vertus dont trois théologales : foi, espérance et charité, et quatre cardinales : justice, prudence, force et tempérance. Un romancier plus mondain exige à son tour largesse et courtoisie : pour lui ce sont les vertus principales, les deux ailes de la chevalerie.

Voici quelques vers d'Eustache Deschamps, poète du 14ième siècle, qui résument avec concision tous les devoirs de la chevalerie :

Vous qui voulez l'ordre de chevalier,

Il vous convient mener nouvelle vie,

Dévotement en oraison veiller,

Péché fuir, orgueil et vilainie ;

L'Église devez défendre,

La veuve, aussi l'orphelin entreprendre (protéger) ;

Être hardis et le peuple garder,

Prud'hommes loyaux, sans rien de l'autrui prendre :

Ainsi se doit chevalier gouverner.

Humble coeur ait, toujours doit travailler

Et poursuivre faits de chevalerie,

Guerre loyale ; être grand voyagier,

Tournois suivre, et jouter pour sa mie.

Il doit à tout honneur tendre

Pour qu'on ne puisse en lui blâme reprendre,

Ni lâcheté en ses oeuvres trouver ;

Et entre tous se doit tenir le moindre :

Ainsi se doit chevalier gouverner.

Il doit aimer son seigneur droiturier,

Et dessus tout garder sa seigneurie;

Largesse avoir, •être vrai justicier;

Des prud'hommes suivre la compagnie,

Leurs dits ouïr et apprendre,

Et des vaillants les prouesses comprendre,

Afin qu'il puisse les grands faits achever,

Comme jadis fit le roi Alexandre :

Ainsi se doit chevalier gouverner.

Admirables commandements de la chevalerie ! Honneur à ce vieux et mâle langage dont chaque vers trace un devoir, non pas seulement d'honnêteté, mais de vertu militante et infatigable, de protection des faibles, de recherche constante de l'honneur et de la gloire légitime, de noble galanterie, de libéralité, de modestie, de loyauté, de fidélité, d'étude des bonnes moeurs, d'empressement à s'instruire. C'est dans ce moule que furent jetées ces vieilles maximes héroïques dont l'accent retentit encore trois siècles plus tard dans le grand écho de Corneille :

Fais ce que dois, advienne que pourra.

Et cette autre, à la fois de loyauté dans le combat et de modestie dans la victoire :

Un chevalier, n'en doutez pas,

Doit férir haut et parler bas.

Et cet admirable cri des hérauts d'armes dans les tournois en l'honneur des vainqueurs :

Honneur aux fils des preux !

Non pas honneur aux preux! car, dit un vieux livre, « nul chevalier ne peut être jugé preux si ce n'est après le trépassement. Nul n'est si bon chevalier au monde qu'il ne puisse faire une faute, voire si grande, que tous les biens qu'il aura faits devant seront annihilés. »

Preux était un noble adjectif ; le preux n'était pas seulement le vaillant, c'était celui qui remplissait tous les devoirs de la chevalerie.

C'est par cette belle règle de conduite et ces principes élevés que se formèrent ces types de chevaliers dont la France s'est honorée depuis le 13ième siècle jusqu'au 16ième.

On est émerveillé de voir apparaître une telle beauté morale au milieu de la barbarie féodale. Qui donc dompta et adoucit le féroce batailleur? Qui, de la belle féodale, fit un chevalier? Deux grandes puissances du temps : l'Église et les dames. Nous avons assez parlé de l'Église; parlons des dames.

CHAPITRE VIII

Les dames. — L'amour. — Le mieux de tout bien.

Les femmes, qu'on appelle la plus belle moitié du genre humain, ont toujours obtenu l'amour, quelquefois l'obéissance des hommes. La dure antiquité païenne ne s'était guère laissé séduire. Elle avait joui de la femme par le droit du plus fort, sans lui rien céder. La bonté d'âme des peuples germaniques, la douceur de l'Évangile, un état politique différent, ouvrirent à la pauvre opprimée une carrière qu'elle parcourut bientôt en triomphe.

La loi salique est la seule des lois barbares qui exclue la femme de quelque partie de l'héritage paternel. On en a fait, une très-fausse application au trône de France. Dans tous les autres codes barbares, la fille succède, à défaut des fils, à tous les biens paternels. Quand ces biens, avec le régime féodal, devinrent des fiefs, l'héritière reçut avec la terre les titres, la puissance militaire, les droits de justice. De telles héritières étaient respectées

comme une puissance et courtisées comme une fortune. Éléonore de Guyenne épousa le roi de France et le roi d'Angleterre. Elle aurait épousé, si elle eût voulu, tous les rois de l'Europe. Les Sarrasins s'étonnèrent quand leur prisonnier, Louis IX, traitant pour sa rançon, leur demanda d'écrire d'abord à la reine. Il leur dit que c'était bien raison qu'il fît ainsi, puisqu'elle était « sa dame et sa compagne. »

Héritière féodale, châtelaine, compagne et égale du seigneur, associée à son existence et à ses titres, duchesse s'il était duc, comtesse s'il était comte, et même chevaleresse (equitissa, militissa) s'il était simplement chevalier, la femme tenait un noble rang dans la société féodale.

Elle obtint de bonne heure davantage : sa faiblesse gracieuse lui valut une déférence qu'on est assez surpris de trouver d'abord dans les cloîtres.

A Fontevrault, plus tard au Paraclet, et dans la plupart des lieux où se trouvèrent réunis un couvent d'hommes et un couvent de femmes, les femmes avaient la supériorité sur les hommes, et l'abbesse sur l'abbé, au moins pour les choses temporelles. La charte de Bigorre, dès 1097, favorisait une dame autant qu'une église ou un monastère : celui qui se réfugiait auprès d'elle était en sûreté pour sa personne, à la condition de restituer le dommage.

Cette nouvelle situation de la femme rendit l'amour de l'homme plus respectueux; le mysticisme chrétien le rendit plus idéal. C'est au commencement du 12ième siècle qu'Héloïse et Abélard s'aimèrent. Tout le monde sait comment ils s'aimèrent, avec quel dévouement audacieux, avec quelle délicatesse profonde et quelle rare noblesse de sentiments. Abélard offre à Héloïse la réparation du mariage : Héloïse la refuse. Elle veut demeurer amante et non devenir épouse, afin que son amour soit toujours un libre don de son âme, et non une nécessité de l'union conjugale. Ce désintéressement étrange, ce sacrifice suprême, c'est l'héroïsme de l'amour féminin. A cette hauteur, On est dans le sublime. On est tout surpris de voir jusqu'où atteignit le plus délicat des sentiments humains au commencement du XII° siècle, en ces temps barbares. Héloïse et Abélard n'appartiennent point, il est vrai, au monde chevaleresque; ils vivent à l'ombre de l'église et du cloître, dans les travaux les plus purs de la pensée. Mais ces deux mondes, celui qui méditait et celui qui combattait, n'étaient pas si complétement séparés. Abélard, sans aller plus loin, n'était-il pas, par sa naissance, noble et destiné à porter les armes, si son grand esprit n'eût dédaigné ce métier brutal ? Il était l'aîné de sa famille ; il se fit le cadet, et il se jeta dans ces superbes luttes de la parole - et de la pensée, si supérieures aux combats de la lance et de l'épée.

L'amour, animé d'une tendresse si sublime dans l'obscure retraite des bords de la Seine, s'inspirait, à la même époque, dans le monde chevaleresque et brillant du midi de la France, des plus nobles pensées. Les troubadours l'ennoblirent en le chantant. Ils ne le représentèrent pas seulement comme un plaisir, mais comme le ressort de l'âme et le mobile des belles actions. « Quiconque veut aimer, disait déjà Guillaume de Poitiers, doit

être prêt à servir tout le monde ; il doit savoir faire de nobles actions et se garder de parler bassement en cour. » Cette théorie se répandit et se compléta.

Un siècle après, Raimbaud de Vaqueiras l'exprimait admirablement par ses vers et par toute sa vie.

Ce troubadour, né près d'Orange en Provence, était fils d'un vieux chevalier pauvre et idiot ; il laissa le triste héritage paternel, et se lança à la cour brillante de Boniface, marquis de Montferrat.

Il y fut fait chevalier. Bientôt il s'éprit de la soeur du marquis. Elle n'était pas mariée et, portait ce nom de Béatrix, si commun dans ces contrées, mais depuis environné par Dante des rayons de la gloire céleste. Raimbaud célébrait sa Béatrix dans de tendres chants; il l'appelait, par quelque allusion que j'ignore, son beau chevalier.

Pourtant il n'osait lui avouer son amour. Il imagina d'explorer, par une voie détournée, l'esprit de la princesse, et de chercher à reconnaître d'avance l'accueil qu'il en pouvait espérer. Il lui de manda un entretien, des conseils dans une situation difficile. Quand ils furent seuls, il lui confia qu'il aimait une grande dame de la cour, une sévère beauté, qui le tenait, sans le savoir, dans une dure souffrance; car il n'avait pas encore osé lui parler, et pourtant il se sentait mourir. Que devait-il faire? Parler, et affronter une réponse redoutable, ou se taire, et mourir dans le silence?

« Bien convient-il, Raimbaud, lui répondit Béatrix d'une voix douce et rassurante, que tout fidèle ami qui aime une noble dame craigne de lui montrer son amour. Mais plutôt que de mourir, je lui conseille de parler et de prier la dame de le prendre pour serviteur et pour ami. Et je vous assure bien que, si elle est sage et courtoise, elle ne tiendra pas la demande à mal ni à déshonneur, et qu'au contraire elle n'en estimera que davantage celui qui l'aura faite. Je vous conseille donc de dire à la dame que vous aimez ce que ressent votre cœur, et le désir que vous avez d'elle, et de la prier de vous prendre pour son chevalier. Tel que vous êtes, il n'y a dame au monde qui ne vous retînt volontiers pour chevalier et pour serviteur. »

Béatrix parlait pour elle-même, et le savait bien.

Fidèle à sa promesse indirecte, elle adopta Raimbaud pour son chevalier. Cette union de coeur, si gracieusement nouée, ne dura pas : je ne sais à qui fui la faute, mais Raimbaud fut inconsolable.

Un regret mélancolique anime toutes ses chansons, et les dernières de sa vie parlent encore de son beau chevalier. Il choisit bien d'abord une autre dame : elle fut infidèle au bout d'un an ! Ainsi maltraité par l'amour, un chevalier n'était qu'un matelot sans étoile. Raimbaud chercha des distractions, un but, dans les travaux de la vie chevaleresque. « Ma dame et mon amour ont beau m'avoir faussé leur foi et mis à leur ban, s'écrie-t-il, ne croyez pas que je renonce aux entreprises glorieuses et que j'en laisse déchoir mon honneur. Galoper, trotter, sauter, courir, les veilles, les peines et les fatigues, vont être désormais mon passe-temps. Armé de bois, de fer, d'acier, je braverai chaleur et froidure; les forêts et les sentiers seront ma demeure ; les sirventes et les descorts mes chants d'amour, et je maintiendrai les faibles contre les forts. Néanmoins.... « Oh! la chose difficile en chevalerie que de se passer d'amour! Raimbaud ne peut se faire à cette idée qui le tourmente sans relâche. « Néanmoins.... ce serait un honneur pour moi de trouver une noble dame", belle, avenante et de haut prix, qui ne se fit pas un plaisir de mon mal, qui ne fût point volage, ni crédule aux médisants, et ne se fît pas prier trop longtemps; je m'accorderais volontiers à l'aimer, s'il lui plaisait... » Entendez-vous ses griefs discrètement exprimés? Mais il triomphe enfin, il brusque, il rompt avec l'amour. « Ma raison surmonte enfin la folie qui m'a possédé tout un an, pour une infidèle de coeur

bas. La gloire me plaît tant qu'elle suffit pour me donner de la joie et dissiper mon chagrin en dépit d'amour, de ma dame et de mon faible coeur : je suis affranchi de tous les trois, et j'apprendrai à noblement agir sans eux. J'apprendrai à bien servir en guerre, parmi les empereurs et les rois, à faire parler de ma bravoure, à bien faire de la lance et de l'épée. Vers Montferrat, vers Forcalquier, je vivrai de guerre, comme un chef de bande. Puisqu'il ne me revient aucun bien de l'amour, je m'en dégage, et que le tort en soit à lui. » A la profondeur des regrets et du dépit du chevalier, mesurez celle de sa déchéance, telle qu'il la ressentait dans son âme. Renoncer à l'amour!... c'est sagesse, disent à leurs fils les pères vénérables. O anciens de ce temps-ci, vous ne l'entendez point comme les anciens de ce temps-là ! Renoncer à l'amour, pour tout chevalier, vieux comme jeune, c'était folie, et la sagesse était dans l'amour.

Qui ne sait que l'homme trouve toujours une théorie prêle pour se justifier? Ainsi fait Raimbaud.

Il imagine un paradoxe, oui, un paradoxe antichevaleresque, et le voici : « Un homme peut bien, s'il veut s'en donner la peine, être heureux et monter en prix, sans amour : il n'a qu'à se garder de bassesse et mettre tout son pouvoir à bien faire. »

Mais il sent si bien la témérité, la fausseté de ce qu'il avance, qu'il y revient aussitôt et confesse enfin la vertu de l'amour dans cette strophe remarquable : «Toutefois, si je renonce à l'amour, je renonce, je le sais, au mieux de tout bien. L'amour améliore les meilleurs et peut donner de la valeur aux plus mauvais. D'un lâche, il peut faire un brave; d'un grossier, un homme gracieux et courtois ; il fait monter maint pauvre en puissance. »

Jeté dans la quatrième croisade, à la suite du marquis de Montferrat, qui devint roi de Thessalonique, comblé par lui de terres et de richesses, il se sentait toujours chevalier imparfait, parce qu'il n'avait, plus d'amour. Il voyait bien chaque jour de belles armures, de bons hommes d'armes, des machines de guerre, des combats, des sièges ; il entendait crouler tours et murailles ; il courait par tout sur son beau destrier,- en belle armure, cherchant combats et prouesses et s'avançant en pouvoir et en honneur: mais tout cela n'était rien.

« C'en est fait; j'ai perdu mon beau chevalier! Ah! je me sentais bien plus puissant quand j'aimais et j'étais aimé, quand mon coeur était exalté d'amour! »

Veut-on savoir comment finit le désolé Raimbaud ?

Il fut tué dans un combat contre les Turcs ou les Bulgares, et termina sa triste existence bien loin des lieux où avait commencé son malheur.

On ne saurait trouver ailleurs une plus parfaite expression des sentiments de la chevalerie sur l'amour. L'antiquité, par ses traditions, ses poètes, avait méprisé l'amour de la femme, comme la femme elle-même. Hercule, aux pieds d'Omphale, prend la quenouille; Pâris, le ravisseur d'Hélène, n'est qu'un homme de peu de valeur ; Énée ne s'arrête au rivage de Carthage que par une malédiction de Junon. Même dans l'histoire, le sort d'Antoine et de Cléopâtre était devenu comme un apologue qui prouvait les funestes effets de l'amour sur la vertu de l'homme. L'homme, en aimant la femme, devenait femme, perdait sa virilité et sa vertu. Et voici maintenant que le moyen âge honore l'amour de la femme comme la femme elle-même. Cet amour devient un sentiment qui ennoblit l'homme au lieu de l'avilir, le transforme en bien, le transfigure par une sorte de magie, exalte et élève ses forces au-dessus de l'ordinaire. Sans l'amour, il n'est ni méchant ni bon, il n'est rien; il est comme mort. L'amour le conduit au mieux de tout bien, suivant la belle expression du poète, l'anime du feu sacré et de cette noble exaltation que les Provençaux appelaient le joy ; on disait qu'un chevalier devait être joyeux, c'est-à-dire exalté, héroïque. Le joy est le

masculin de la gioia, la joie, la gaieté, qui est aussi un épanouissement de l'âme. « J'entends par joie, dit Spinoza, une passion par laquelle l'âme passe à une perfection plus grande, et par tristesse une passion par laquelle l'âme passe à une moindre perfection. » Voilà les troubadours d'accord avec le plus rigoureux des philosophes.

CHAPITRE IX.

De la pureté de l'amour chevaleresque.

Cet amour, père des nobles actions, devait, selon les bonnes règles de la chevalerie, demeurer un amour pur. Ce n'était autre chose qu'une vassalité, un hommage à la manière féodale. Seulement le suzerain était une femme ; les titres de suzeraineté, la beauté et la grâce; le fief, l'amour; et les services, des actes d'héroïsme et de courtoisie. La cérémonie de cet hommage était tout à fait semblable à celle de l'hommage féodal. Le chevalier se mettait à genoux devant sa dame, plaçait ses mains dans les siennes, et se déclarait ainsi son chevalier; elle, de son côté, s'avouait la dame du chevalier et lui donnait son amour. Quelquefois aussi l'amour chevaleresque prenait la forme, non moins chaste, d'un voeu monastique. Au milieu du 13ième siècle, cent chevaliers se tonsurèrent pour la comtesse de Rodez.

Le chevalier exigeant n'entend rien à l'amour, si j'en crois un troubadour. Ce n'est plus amour, ce qui tourne à la réalité. C'est assez qu'un ami ait de sa dame anneaux et cordons, il doit s'estimer l'égal du roi de Castille. Belle théorie, beau troubadour ! L'avez-vous bien pratiquée ? Je ne le pense pas, car vous avez composé, ou, si ce n'est vous, c'est quelqu'un des vôtres, certain chant bien joli, mais d'un usage bien profane. Quand un chevalier passe la nuit dans les bras de sa maîtresse, il laisse au pied de la tour un ami dévoué qui guette la venue du jour et lui chante l’aubade à la première aube. L'ami veille au pied de la tour et prie Dieu et le fils de Marie de protéger son compagnon en adultère : «Roi de gloire, vraie lumière, Dieu puissant, secourez, s'il vous plaît, fidèlement mon compagnon; je ne l'ai pas vu depuis la nuit tombée, et voici bientôt l'aube. Beau compagnon, dormez-vous encore? C'est assez dormir.... J'ai vu, grande et claire à l'orient, l'étoile qui amène le jour. J'entends gazouiller l'oiseau qui va cherchant le jour par le bocage et j'ai peur que le jaloux ne vous surprenne, car voici bientôt l'aube. Beau compagnon, mettez la tête à la petite fenêtre, regardez le ciel et les étoiles qui s'effacent.... » Longtemps le guetteur chante en vain. Enfin il est entendu, et une douce voix murmure dans le silence : « Ah ! plût à Dieu que la nuit n'eût pas de fin, et que la guette ne vît ni jour ni aube! mon ami ne s'éloignerait pas de moi. O Dieu! ô Dieu! que l'aube vient vite! Beau doux ami, encore un jeu d'amour dans ce jardin où chantent les oiseaux !... 0 Dieu ! ô Dieu! que l'aube vient vite! »

CHAPITRE X.

L'amour chevaleresque et le mariage.

Amour et mariage étaient considérés comme deux choses, non-seulement distinctes, mais contradictoires. Le mari qui eût voulu être le chevalier de sa femme eût fait une sottise, une chose inutile, sans objet et même contraire à l'honneur, suivant un troubadour. Car, dit-il, la bonté ni de l'un ni de l'autre ne pourrait s'en accroître ; il n'en résulterait pour eux rien de plus que ce qui existait déjà. Faveurs d'amour peuvent se mettre à haut prix; faveurs d'épouse sont exigibles et ne s'appellent plus faveurs.

Une noble dame mariée était courtisée par deux chevaliers ; elle préféra l'un d'eux et le prit pour son chevalier, promettant à l'autre de le prendre à son tour, si le premier venait à mourir ou était infidèle : il n'était pas permis à une dame d'avoir deux chevaliers. Ce fut l'époux qui mourut, et le chevalier de la dame devint son époux. L'autre se présenta et rappela la promesse. « Quoi! Lui dit la dame, n'ai .je pas toujours mon chevalier

Il n'y voulut point entendre. « Ce n'est plus voire chevalier, lui disait-il ; c'est votre époux. On ne peut être à la fois époux et chevalier de la même dame. Il meurt comme chevalier de sa dame, celui qui devient son époux. » Le cas était litigieux : il fut porté à Éléonore de Guyenne, qui avait une grande réputation d'habileté à juger les procès d'amour; elle donna raison au plaignant, et obligea la dame de le nommer son chevalier.

Si le mariage est une nécessité sociale et l'amour une nécessité naturelle, et si pourtant ils ne peuvent se confondre, il faut trouver moyen de les faire vivre l'un à côté de l'autre : nos ancêtres y avaient réussi. A l'union grave, tranquille, indissoluble, consacrée par l'Église, la société chevaleresque adjoignait ou opposait une autre union passionnée, volontaire et libre. Les deux sexes étaient unis par deux liens différents : celui de la loi et celui de l'amour, toujours séparés. C'étaient comme deux mariages d'espèces diverses : l'un pour engendrer des enfants, l'autre de belles actions. La contrefaçon chevaleresque du mariage avait le plus grand succès en dépit de l'Église, parce qu'elle était d'accord avec les passions. L'Église et l'époux défendaient le mariage consacré ; la société chevaleresque prenait fait et cause pour l'amour. On en a déjà vu plus d'un exemple. En voici un célèbre qui flotte entre l'histoire et la légende.

Guillaume de Cabestaing était le plus charmant des pages, le mieux appris, le plus courtois, enfin une promesse du plus accompli chevalier. Il devint écuyer au service de Raimond, seigneur du château de Roussillon. Un jour de belle humeur et d'aveuglement conjugal, ce seigneur voulut faire une galanterie à sa femme, et lui donna Guillaume comme écuyer d'honneur. La dame était jeune et belle : elle fut touchée du présent. La vue du bel écuyer troublait Marguerite; la vue de Marguerite troublait le bel écuyer. Il célébrait dans des chansons une châtelaine qu'il n'osait nommer. Un jour il rencontra Marguerite au détour d'une allée, tomba à ses pieds, avoua tout. Marguerite s'évanouit sur un banc de gazon : en rouvrant les yeux elle vit le bel enfant à genoux près d'elle, confus et pleurant son extrême audace; enivrée, elle l'attira sur ses lèvres, et Guillaume, la prenant pour sa dame, lui jura un pur et éternel amour. Si le serment fut gardé de tout point, je ne sais. Un jour, des propos médisants arrivent à l'oreille de Raimond; la colère s'empare de lui, il monte à cheval et court vers un de ses domaines où Guillaume s'exerçait à la chasse au faucon.

« Le nom de la dame que tu aimes ? lui crie-t-il du plus loin qu'il l'aperçoit.

–Seigneur, vous savez que les lois de la chevalerie ordonnent que l'on ne cache rien à sa dame et que jamais on ne parle d'elle.

– Son nom ! » répond Raimond en fureur en portant la main à son épée.

Forcé de parler, l'écuyer nomme Agnès, soeur de Marguerite. Raimond, douteux, le mène chez Agnès. Celle-ci s'étonne d'abord, puis devine l'embarras de Guillaume et s'avoue sa dame. Le jaloux était joué, tout allait bien. Marguerite perdit tout par un excès d'amour. Elle fut jalouse d'Agnès, et lui envia ce court instant où Guillaume l'avait nommée sa dame. Elle exigea des chansons où elle fût elle-même clairement désignée par son nom de Marguerite. Ces chansons tombent aux mains de Raimond. Il feint d'ignorer, il emmène Guillaume en chasse, tout seul avec lui, dans une forêt voisine. Le ciel est sombre, la forêt est sombre, le chevalier est sombre. Il chevauche en silence, vite, longtemps, dans des lieux déserts : Guillaume le suit. Tout à coup il se retourne, et, d'une voix tonnante : « Traître et déloyal écuyer, s'écrie-t-il, tu as attenté à l'honneur de ton seigneur légitime ! voici ton châtiment; » et il lui plonge son épée dans le sein. Puis il lui coupe la tête, l'éventre et lui retire le foie; il rentre : « Prépare, dit-il au cuisinier, ce foie de sauvagine; c'est le mets favori de ma femme. » La dame prend son repas ; l'époux la suit des yeux avec une joie féroce. Quand elle a fini :

« Comment avez-vous trouvé ce gibier, madame ?

— Excellent, monseigneur.

— Je le crois bien, dit le barbare en montrant la tête livide du pauvre écuyer, car c'est ce que vous avez le mieux aimé.

— Oui, excellent, reprend Marguerite, folle de douleur, et ce mets est si délicieux que je n'en veux plus manger d'autre.»

Elle s'élance par la fenêtre et tombe morte au pied des murs.

Un cri d'horreur s'éleva dans tout le Midi. Seigneurs, chevaliers, dames et damoiselles crièrent vengeance contre le monstre qui avait violé toutes les lois de la chevalerie par un acte d'épouvantable férocité. Alfonse, roi d'Aragon et comte de Provence, fit arrêter Raimond, son vassal, comme félon et traître, ravagea ses terres, incendia son château et fit réunir dans un même et somptueux tombeau les restes de la belle Marguerite, dame de Roussillon, et ceux du bel écuyer Guillaume de Cabestaing.

Les Grecs se sont coalisés pour Ménélas ; les chevaliers auraient pris les armes pour Paris, à condition que Paris eût été bon chevalier!

 

Saint Matthias 2016.

HISTOIRE DE LA CHEVALERIE. J.LIBERT
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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #CHEVALERIE

HISTOIRE

DE LA CHEVALERIE.

PREMIÈRE PARTIE.

NAISSANCE DE LA CHEVALERIE. — ÉPOQUE RELIGIEUSE DE LA CHEVALERIE. — CHEVALERIE PROVENÇALE.

(XIe, XIIe ET XIIIe SIÈCLES.)

CHAPITRE I.

Origines. — Les Germains.

            Tout le monde sait à peu près ce que c'est que la chevalerie ; mais personne ne sait bien comment elle a pris naissance. C'est un point d'histoire encore obscur. Est-elle fille de l'Europe ou de l'Asie? Les romans arabes ont fasciné quelques savants, ils voient la chevalerie sortir du désert. Il n'est peut-être pas besoin d'un examen bien approfondi de ces romans pour reconnaître qu'ils se trompent. Suivons le bon sens : il indique l'Europe, où la chevalerie est devenue quelque chose de complet, tandis que la meilleure volonté du monde n'en pourrait trouver ailleurs que des rudiments forts grossiers et forts douteux. Quand une institution atteint son plus complet développement dans un lieu et dans une race, il est probable que c'est là qu'elle est née ; car c'est là qu'elle a dû rencontrer le plus de circonstances favorables pour naître comme pour se développer. Ce pays, pour la chevalerie, c'est l'Europe, et cette race, la germanique. C'est donc en Europe et chez les anciens Germains qu'il faut chercher les germes primordiaux du développement moral et social qui, mille ans plus tard, s'est produit sous le nom de chevalerie. Nous avons des anciens Germains un portrait de maître, de Tacite. Il suffit d'y jeter les yeux pour y reconnaître tout de suite des traits de mœurs et de caractère dont on sait, dont on verra bientôt que les analogues se retrouvent dans la chevalerie : l'habitude d'être toujours en armes ; la solennité avec laquelle on en revêt le jeune homme comme du signe de sa virilité et de son avènement civique ; son empressement à chercher un chef illustre qui le mène aux aventures ; la formation de la bande ; les expéditions lointaines ; la noble émulation du chef et des compagnons ; le libre engagement de ceux-ci , suivi de l'inviolable devoir de mourir avec lui ; les chevaux, les framées, les banquets qu'il leur donne sous le feuillage; l'amour passionné de la guerre, seule occupation de ce monde, délicieuse espérance pour le Walhalla; l'isolement dans le combat, la fougue frénétique, l'impatience de toute discipline, au point que les Cattes, voulant imiter un jour celle des Romains, ne conçurent d'autre moyen qu'une chaîne de fer serrant leur premier rang ; l'estime et la préoccupation de soi-même; l'horreur des coups et le droit de frapper l'homme libre refusé au chef ; l'horreur de l'infamie jusqu'à se tuer pour s'y soustraire; le respect de la parole donnée jusqu'à se vendre ; la passion des jeux aléatoires jusqu'à se jouer soi-même; de l'emportement; de la générosité, même pour les esclaves ; de la générosité et du respect pour les femmes. Ce dernier trait est capital et il y faut insister. La femme, dans les sociétés grecque et romaine, si elle n'était pas tout à fait une esclave, n'était guère qu'une domestique sans gages attachée au logis et donnant des enfants légitimes. Au contraire, il est avéré que la femme du Germain était l'égale de son époux, sa compagne à la vie et à la mort; elle le suivait à la guerre, se tenait debout sur les chariots derrière la mêlée, le renvoyant au combat par la honte s'il venait à fuir, l'exhortant, l'enflammant par la vue de ses enfants et d'elle-même, ardente, les cheveux épars, le sein découvert, prête à partager sa captivité ou sa mort. Plus d'une fois les femmes germaines rétablirent le combat et rendirent leurs époux victorieux. Après la lutte, elles pansaient avec dévouement et avec amour des blessures reçues sous leurs yeux et reçues pour elles : car rien ne causait aux Germains une plus profonde douleur que de voir leurs femmes captives, et rien ne les touchait plus que leurs éloges. L'insouciance des époux lais sait aux femmes tout le soin des affaires domestiques. Il y a plus : l'assemblée publique les appelait souvent dans son sein pour obtenir leurs avis ; elle écoutait leurs voix comme des voix inspirées. Ces hommes, dont l'esprit déréglé par des alternatives continuelles de fureur, d'orgie et d'oisiveté, était souvent troublé, croyaient voir dans le sang-froid et le bon sens de leurs femmes une sorte de sainteté et de providence. Si quelques-unes partageaient l'esprit enthousiaste de la race, c'était un enthousiasme si supérieur à celui du sang et de l'orgie, que les Germains, se sentant vaincus, leur vouaient un culte : telles furent les Veleda, les Aurinia et beaucoup d'autres.

            C'était là, s'il est permis de s'exprimer ainsi, une assez belle barbarie. Cette barbarie devint hideuse après l'invasion de l'empire romain. Vengeance, cupidité, orgie, tous les mauvais instincts furent déchaînés. Les vices d'une civilisation décrépite s'accouplèrent à ceux de l'état barbare. On ne vit que perfidies, trahisons, basses tyrannies. La première chose que les conquérants apprirent des vaincus, ce fut le mépris de la femme dans l'intérêt de la débauche. Son sort fut déplorable sous les Mérovingiens.

            Après cette période, durant laquelle les barbares semblèrent avoir dégénéré, il en vint une autre où ils parurent avoir été travestis. Ce fut lorsque quelques-uns de leurs chefs, d'un grand esprit, principalement Charlemagne, essayèrent de refaire un empire romain. Chacun sait que Charlemagne n'est devenu le roi des chevaliers que dans l'imagination populaire, au 11ième et au 12ième siècle. Il n'y a sur Roland, pour mille volumes de fantaisies inspirées depuis par son nom, qu'une ligne d'histoire contemporaine.

            Enfin Charlemagne mourut.

 

CHAPITRE II.

Féodalité. — Premiers rudiments de la chevalerie.

 

            Après sa mort, les peuples germains sortirent brusquement de la voie où il les avait poussés et qui n'était pas la leur. Ils rentrèrent en possession de l'indépendance de leurs aïeux. 11s en firent à la vérité le plus mauvais usage, et ce fut du sein de l'anarchie et des plus profonds malheurs que sortit ce régime de guerre et de sang qu'on a appelé féodal. Ce régime, si inférieur par l'idée à celui que Charlemagne avait voulu établir, lui était supérieur par la réalité : il convenait au temps et aux hommes ; en un mot, il était possible. Si mauvais qu'il fût, d'ailleurs, il comportait une certaine amélioration qui se produisit en effet plus tard, et qui fut justement la chevalerie.

            Pour comprendre toute l'étendue de cette amélioration, il faut jeter un rapide coup d'oeil sur l'état de la société au moment de la formation féodale. On y verra d'ailleurs apparaître les premiers rudiments de la chevalerie.

            Il n'y avait plus de roi, ou il n'y en avait plus qu'une ombre. Les méridionaux pensaient vivre « sous le règne de Dieu. » Si je l'ose dire, Dieu régnait bien mal, car jamais les peuples ne furent plus malheureux. Plus de grand pouvoir public, de grandes armées publiques pour défendre le territoire contre les ravageurs venus du Nord.

          Que peuvent les hommes seuls ? Quelques-uns résistèrent vaillamment. Presque partout on fuyait les bords des fleuves, devenus les chemins du meurtre et du pillage. A défaut d'armée, on imagina de bâtir des forteresses. Les hauteurs se couvrirent de châteaux forts, d'épais donjons; quand on n'eut plus à se défendre contre les pirates, on continua d'en construire contre le voisin. La France, qui n'avait guère que quelques forteresses romaines en ruine, compta dès lors les châteaux forts par milliers. Dans un temps où il n'y avait guère de machines de siège, un donjon était inexpugnable : tube énorme d'épaisse maçonnerie, dressé tout debout en un lieu choisi, sans autre jour que de longues fentes, passage des flèches, et une porte étroite, passage des hommes ; porte élevée souvent fort au-dessus du sol et praticable seulement avec une échelle. Si elle était au niveau du sol, un fossé la défendait, et l'on ne traversait le fossé que sur un point étroit et en zigzag, sans pouvoir éviter de prêter le flanc. Un homme qui avait un donjon' et de quoi soudoyer quelques soldats pouvait tout braver.

            C'est ainsi que l'indépendance rentra dans les moeurs des peuples germains, modifiées d'ailleurs, comme on le voit, par le changement de lieu, de temps, d'état politique, et par les événements de plusieurs siècles.

            Longtemps le donjon ne fut qu'un repaire de malfaiteurs. Brigandages, routes interceptées, incendies sans nombre, combats sans autre cause que la cupidité et sans autre loi que la force, voilà sous quelles couleurs les chroniqueurs contemporains nous peignent cette époque. L'étal de guerre était si profondément enraciné dans les moeurs, que deux ou trois cents ans plus tard les sages coutumes de Beaumanoir étaient encore obligées de reconnaître à tout gentilhomme le droit de guerroyer. Elles réduisirent au quatrième degré de parenté la solidarité des querelles; mais, au commencement, tous les parents de deux hommes qui se querellaient étaient impliqués, et même tous ceux qui se trouvaient présents.

            Il y avait au pays de Sens, vers le commencement du 11ième siècle, une famille noble dont la prospérité excitait l'envie des seigneurs du voisinage.

            L'acquisition d'une nouvelle terre mit le comble à leur haineuse jalousie, et l'un d'eux, quand la vendange de ce domaine fut mûre, s'y précipita avec ses hommes d'armes pour en disputer la récolte aux légitimes propriétaires. Combien dura cette querelle, qui d'abord semble comique? Trente ans et plus, et onze membres de la famille attaquée y perdirent la vie ; sans doute la famille des agresseurs ne fit pas de moindres pertes. Voilà un exemple de ce qui se passait partout, et j'ai cité à dessein ce trait à cause de l'obscurité des personnages et de l'exiguïté du débat. On en ajouterait aisément beaucoup d'autres.

            Dans ce désordre universel se forma et se consolida lentement la  hiérarchie féodale, qui le régla un peu. Certaines obligations lièrent le vassal au seigneur, mais assez légères pour ne point diminuer sensiblement l'indépendance de chacun. Ainsi les vingt, trente ou quarante jours que le vassal devait aux querelles de son seigneur lui laissaient onze mois pour les siennes ; il en restait dix au vavasseur, et ainsi de suite. Ainsi les obligations pécuniaires n'étaient point de véritables impôts, mais de simples aides dans les circonstances les plus importantes de la vie du seigneur ou de celle de sa famille. Ainsi encore le vassal pouvait renoncer l'obéissance due au seigneur, si celui-ci lui manquait de justice. Le seigneur était donc, du moins à l'égard de ses vassaux nobles, et réserve faite des vilains et des serfs, un peu le chef de bande de la Germanie et un peu un chef de famille.

            Ce double titre désignait le seigneur au vassal quand celui-ci, ou quand son fils, ou quelqu'un des siens voulait recevoir ses premières armes d'une main respectée. Cette cérémonie n'était jamais tombée tout à fait en désuétude. Charlemagne fit venir d'Aquitaine son fils Louis pour lui donner solennellement l'épée. Louis le Débonnaire la ceignit à son tour à Charles le Chauve. Cette cérémonie, ne pouvant plus se faire, comme au temps de Tacite, dans des assemblées publiques qui n'existaient plus, devait être naturellement transportée, comme la justice, comme le ban militaire, à la cour du seigneur tenant sa cour plénière, son tinel. Le rite compliqué de l'hommage et de l'investiture féodale lui fut appliqué, et son importance s'accrut chaque jour. Le seigneur se plut à acquérir de nouveaux droits au respect et au dévouement du vassal. Le vassal fut ravi d'attirer l'attention sur son entrée dans la carrière des armes par une scène où le seigneur et lui étaient les acteurs en présence d'une foule nombreuse.

            Simple encore et toute militaire au 11ième siècle, la cérémonie de l'armement avait pourtant assez d'importance pour être un signe d'aristocratie militaire. Le titre acquis était, dans l'idiome vulgaire, celui de chevalier. Il y a aujourd'hui une grande différence entre un chevalier et un cavalier : on voit beaucoup de chevaliers qui ne sont jamais montés à cheval et beaucoup de cavaliers qui sont très-peu chevaliers. Dans l'origine, chevalier voulait dire simplement homme de cheval; puis le mot s'anoblit et ne fut plus appliqué qu'à ces guerriers choisis et consacrés qui formaient la cavalerie par excellence.    Ils n'étaient pas toute la cavalerie d'une armée : le chapelain de Godefroy de Bouillon, qui a vu et raconté la première croisade, distingue déjà parfaitement les chevaliers (milites, il écrit en latin) de ceux qui, sans porter ce titre, étaient pourtant à cheval. Quant à l'infanterie, elle ne recrutait plus que les vilains, les communiers.

            Le noble guerrier était inséparable de son cheval et ne combattait jamais à pied qu'en une nécessité. En guerre, en paix, il chevauchait toujours : on ne pouvait pas mieux appliquer le nom de chevalier.

            Ce nom fut, je pense, dans le principe, donné avec les premières armes. Plus tard, par cet esprit hiérarchique qui envahit au moyen âge les institutions et les moeurs, le vassal ne reçut plus avec l'épée que le simple titre d'écuyer. Celui de chevalier, désormais plus haut, fut réservé pour les guerriers éprouvés et se donna avec la lance.

            Un trait qui reparut vivement alors dans le caractère des Germains, quand la cupidité et les passions basses commencèrent à se modérer, ce fut ce farouche orgueil et cette fougue emportée qui les poussaient à un perpétuel emploi de leur épée sans aucun but ni noble ni vil, pour le seul plaisir d'exercer leur force exubérante et de rendre leur nom terrible. Il semblait qu'ils voulussent faire descendre sur la terre le Walhalla chassé des cieux ; ils s'enivraient de provocations et de défis ; ces hommes du Nord semblaient toujours avoir sur les lèvres le moi de Médée, femme scythe, ce moi héroïque, souvent insensé, qui aime à braver le monde pour se sentir supérieur à lui. Quand les chefs de la première croisade parurent, pour prêter hommage, devant le trône d'Alexis, empereur de            Constantinople, eux debout sous leurs armures de fer et leurs cottes d'armes brillantes , lui assis dans la pourpre et l'or, un certain Robert, comte de Paris, sortant de la foule et montant les degrés du trône , vint s'asseoir sans façon auprès du monarque de l'Orient. Baudoin de Flandre, qui était un seigneur de beaucoup d'éducation, le tira par le bras, l'engageant à plus de convenance et au respect des usages du pays. « Vraiment, répondit le chevalier, voilà un plaisant rustre, qui est assis pendant que tant d'illustres capitaines sont de bout.» L'empereur se fit expliquer ces paroles et ne dit mot ; après la cérémonie, il retint Robert et l'interrogea sur sa naissance et son pays. Je ne sais si l'insolent chevalier prit pour un cartel la curiosité d'Alexis : « Je suis, répondit-il bravement, je suis Français, de la noblesse la plus illustre. Je ne sais qu'une chose, c'est que dans mon pays on voit près d'une église une place où se rendent tous ceux qui veulent signaler leur valeur. J'y suis allé souvent sans que personne ait osé se présenter devant moi. »

            On se battait alors devant les églises ; on y danse aujourd'hui : cela vaut mieux. C'était partout comme au pays de Robert ; une place, un carrefour étaient le rendez-vous connu des vaillants hommes de la contrée. Tel qui, en se levant le matin, avait fantaisie d'acquérir de la gloire ce jour-là, s'en allait sous son armure et sur son grand cheval s'y poser en faction. Les chevaliers qui passaient étaient provoqués : les uns acceptaient, les autres refusaient le défi, selon leur valeur et la réputation du provocateur.

            De ces défis aux tournois, il n'y a qu'un pas. Au lieu de combattre dans la solitude ou devant des manants attroupés, on devait préférer de combattre devant une société choisie et sous les yeux de juges compétents. D'ailleurs à toute société naissante il faut des fêtes. Le seigneur terrien du 11ième siècle ne pouvait faire moins pour ses chevaliers que le chef germain pour ses compagnons. Il devait quelques divertissements à ses vassaux. Une société guerrière veut des fêtes guerrières. Les Germains en avaient toujours eu. Dans les forêts de la Germanie, les jeunes guerriers donnaient à tous le spectacle de leur adresse en sautant nus par-dessus des épées nues. C'était un simple tour de force. On trouve au 9ième siècle la trace de fêtes militaires un peu plus savantes. Après la bataille de Fontanet, Charles le Chauve et Louis de Germanie se donnèrent le spectacle d'un combat simulé : les deux armées alliées et le peuple du voisinage formaient un vaste cercle ; deux troupes égales marchèrent l'une contre l'autre ; l'une prit la fuite, l'autre la poursuivit ; les deux rois, à cheval avec leur troupe favorite, se chargèrent en agitant leurs lances et leurs javelots. On admira, comme un rare exemple de politesse et de douceur, qu'il n'y eût ni un coup porté, ni une injure prononcée. Ce fut un divertissement militaire et point un combat. Nos soldats font ainsi la petite guerre. Ce n'était pas encore le tournoi.

            Les hommes du 11ième siècle, affranchis de la discipline romaine qui pesait sur les sujets des Carlovingiens, rendus à toute l'irrégularité, à tout le caprice, à toute la violence de moeurs des Germains primitifs, ne se fussent point contentés d'un spectacle si pâle. Il leur fallait de plus sérieuses images de la guerre, où ne manquât ni le danger, ni le sang, ni l'orgueil de la victoire. Il paraît que les tournois consistèrent d'abord dans les combats à la foule.

            Deux troupes égales engageaient une lutte confuse, une mêlée qui flottait et tournoyait dans l'arène : d'où le nom de tournoi. Ce mode fut conservé ; mais généralement les combats d'un petit nombre contre un petit nombre et, mieux encore, d'un contre un, furent préférés. On était plus en vue dans le combat singulier, et la victoire n'était pas partagée. Les tournois existaient sans doute depuis longtemps, lorsque Geoffroy de Preuilly, seigneur de Touraine, en donna les règles en 1066. Il passe ordinairement pour les avoir fondés. Allemands, laissez-lui cette gloire. Le tournoi ne devint un trait des mœurs de l'Europe qu'après qu'il eut subi les règles de l'ingénieux seigneur de Touraine. Ces règles distinguaient déjà trois exercices, le pas d'armes, la joute, le tournoi proprement dit. Elles donnèrent à un spectacle toujours féroce plus d'ordre, de diversité et d'élégance. Cinquante ans après, tout l'Occident raffolait des tournois. Un siècle et demi plus tard, les Français en portèrent l'usage dans l'empire grec. Le tournoi à la mode de France eut toujours une sorte d'excellence chez les autres peuples. Des chroniqueurs l'appellent même combat gaulois.

CHAPITRE III.

Chevalerie religieuse. — Première croisade.

            La chevalerie naissait en Occident. Déjà elle avait des fêtes. Tout à coup un grand mouvement religieux la conduisit en Orient. Il satisfit ce besoin d'aventures qui devait être un de ses traits caractéristiques. Les chevaliers n'étaient encore, à vrai dire, que des batailleurs féroces. La croisade eut deux bons effets : le premier fut d'élever leurs pensées, de marquer à leurs entreprises un but plus noble ; le second fut de les arracher tous aux habitudes étroites du manoir, et de leur donner cette riche et féconde éducation des voyages, si propre à détruire les préjugés et à éclairer les esprits.

            Une étrange émotion religieuse régnait dans le peuple depuis plus d'un siècle. Elle se manifestait par des bruits d'une grandiose absurdité, comme ceux qu'enfante ou adopte l'imagination populaire : tantôt le monde allait périr en l'an 1000, et tout chrétien faisait sa dernière prière ; tantôt c'était l'antechrist, qui, à la fin de ce même siècle, dont on n'avait pas espéré de voir le commencement, devait arriver de l'Orient. Le peuple naïf se leva pour aller repousser le maudit au pays ténébreux de Gog et de Magog. Les porteurs de lances furent un peu moins empressés. Ils faisaient bien des donations à l'Église, mais en expiation; plus d'un se retirait dans les cloîtres, mais à la fin d'une vie usée dans le brigandage. Ils aimaient mieux se repentir de leurs fautes que de ne les pas commettre. La puissance du mouvement les entraîna. Voyons-les sur cette nouvelle scène. Nous retrouverons la plupart du temps les mêmes hommes, mettant leur valeur toute barbare au service d'une cause pieuse; nous en trouverons pourtant aussi de meilleurs.

            Les chefs chrétiens commencent la croisade,-devant les murs de Nicée, en faisant couper et lancer dans la ville par les machines mille têtes d'ennemis morts. Ils la terminent dans les murs de Jérusalem par un épouvantable massacre. Leurs coups d'épée sont admirables et hideux. Robert de Normandie, devant Antioche, fend à un Turc casque, tête et dents, jusqu'à la poitrine, « aussi aisément qu'un boucher coupe en deux un agneau. » Exploit de boucher, en effet. Mais Robert fait mieux; il ajoute ces paroles encore plus atroces que son coup d'épée : « Païen ! je dévoue ton âme féroce aux démons de l'enfer ! » Godefroy de Bouillon a l'âme trop haute pour maudire ; il se borne à faire voler une foule de têtes. Il coupe par le milieu du corps un Turc qui s'est approché trop près; le tronc tombe, les jambes restent, le cheval se sauve à travers l'armée avec la moitié de son cavalier. Que dire de ce coup, sinon que l'empereur Conrad en fit voir, à la seconde croisade, une variante trop remarquable pour qu'on puisse se retenir de la citer ? Certain Turc rôdait autour de lui dans la bataille. Or, Conrad avait pris justement ce jour-là son épée la meilleure entre les meilleures. Il lève ce fer redoutable et l'abaisse avec tant de force et d'adresse qu'entamant le corps entre l'épaule gauche et le cou, il fendit en écharpe le tronc dans toute sa longueur jusqu'au flanc droit. La cuirasse, la clavicule, les six côtes y passèrent. Les jambes, la moitié du tronc, l'épaule et le bras gauche du Turc restèrent à cheval; l'autre moitié du tronc, l'épaule droite et la tête tombèrent à terre en un bloc.

            On renvoie aux romans ces grands coups d'épée; mais tous les historiens du temps les racontent en détail. Ils racontent aussi mille sottises. Mais ils ne pouvaient guère être trompés sur ces exploits, fidèlement recueillis dans la mémoire des guerriers qui les avaient vus. Celui de Conrad a pour autorité Suger lui-même, un grand ministre, probablement doué de sens et bien informé. De puissantes armes offensives et des bras constamment exercés à frapper expliquent tout. Qu'elle est primitive, grossière, brutale, cette manière de combattre !

            C'était le temps. Ces hommes étaient féroces et pieux. Le dogme triomphait, point la doctrine évangélique; la foi, point la morale. L'humanité était respectée comme la chasteté : les courtisanes remplissaient le camp; un archidiacre qui se récréait avec l'une d'elles sous un bocage fut sur pris et tué par les Turcs. Un moine eut une vision et Dieu lui dit : « La vapeur de vos orgies est montée jusqu'au ciel. »

            Un jour pourtant l'un de ces pourfendeurs se promenait dans un bois ; il ne chassait pas, il se promenait : plaisir surprenant pour de tels hommes. Celui-ci était Godefroy de Bouillon : bras de fer, âme rêveuse et mystique. Un pauvre homme, qui venait de faire du bois, accourt tout haletant, poursuivi par un ours énorme. Godefroy va droit à l'ours. Son cheval, déchiré par la griffe de la bête, tombe sous lui; il se relève à pied, tire son épée; l'ours le saisit, le déchire, l'étouffe; Godefroy périssait, mais un dernier effort dégage son épée et il la plonge dans le flanc de la bête. Il tomba lui-même, presque mourant, auprès du vaincu. On le reporta au camp, où le bûcheron avait donné l'alarme. Sa vie, longtemps en danger, fut sauvée. L'armée témoigna par sa joie son affection pour ce chef et peut-être son admiration pour un trait où l'Évangile était pratiqué.

            On vit plus tard le même Godefroy refuser la couronne de Jérusalem, pour ne pas porter une couronne d'or là où le Christ en avait porté une d'épines. Il y avait en lui du chevalier et du moine.

            Ce sont neuf chevaliers de sa suite qui ont fondé l'ordre du Temple.

       Les chevaliers du Temple étaient des gentils hommes, qui, tout en restant guerriers, s'imposèrent la vie monastique, ajoutant aux trois voeux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, celui de combattre les infidèles. Le chef du chapitre, en recevant chacun d'eux, lui disait : « Les règles de l'ordre sont sévères; vous vous exposez à de grandes peines, à d'imminents dangers ; quand vous voudrez dormir, il faudra que vous veilliez ; il faudra supporter les fatigues quand voudrez-vous reposer ; souffrir la soif et la faim quand vous voudrez boire et manger ; passer dans un pays quand vous voudrez rester dans un autre. » Le récipiendaire disait : « Je jure de consacrer mes discours, mes forces et ma vie à défendre la croyance de l'unité de Dieu et des mystères de la foi. Quand les Sarrasins envahiront les terres des chrétiens, je passerai les mers pour délivrer mes frères. Tant que mes ennemis ne seront que trois contre moi, je les combattrai et ne prendrai point la fuite. A ces obligations fut ensuite ajoutée celle de veiller à la sûreté des chemins et de protéger les pèlerins contre les attaques des brigands.

            Avant l'ordre des Templiers avait été fondé celui des chevaliers hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Ceux-ci avaient des devoirs plus humbles encore et moins éclatants : accueillir, soigner, escorter les pèlerins qui venaient à Jérusalem.

          Leur origine, antérieure à la Croisade, différait de celle des chevaliers du Temple. Les frères hospitaliers de Saint-Jean étaient d'abord de simples moines bénédictins : ces moines s'armaient pour escorter les pèlerins. C'est d'un côté des guerriers qui se font moines, de l'autre des moines qui se font guerriers. Toute différence s'effaça après la Croisade, et les Hospitaliers de Saint-Jean, devenus plus tard chevaliers de Rhodes, puis chevaliers de Malte, n'eurent plus alors d'autre attribution que de combattre les infidèles et de servir de rempart à la chrétienté. Leur existence fut longue et honorable.

            Celle des Templiers fut plus courte. Les pauvres chevaliers, comme ils s'appelaient eux-mêmes à l'origine, se perdirent par la richesse et l'orgueil.

            Au début, deux Templiers n'avaient qu'un cheval : trente ans après, un Templier avait trois chevaux.

            Le sceau de l'ordre conserva seul le souvenir de la simplicité primitive : on y voyait un cheval monté  par deux cavaliers. Un article du règlement des Templiers leur laissait, en leur qualité de chevaliers, le droit d'avoir des maisons, des terres et des hommes selon la coutume des bénéfices et des fiefs astreints au service militaire. Voilà les graves concessions qu'il fallut faire aux nobles de tous les pays qui s'empressèrent d'entrer dans l'ordre du Temple. C'est sans doute parce qu'il n'était point disposé à les faire, que saint Bernard refusa d'être le législateur de l'ordre. Il prévoyait que les habitudes du gentilhomme et du soldat corrompraient celles du moine. Les éloges qu'il donna par la suite aux chevaliers du Temple étaient mêlés d'avertissements : il les sollicitait de ne point imiter les coutumes efféminées des chevaliers du siècle, de ne pas porter comme eux des vêtements amples, des cheveux longs et flottants.

            Je n'ai point à parler des ordres de chevalerie ; mais l'influence de ceux-ci sur la chevalerie séculière a été trop considérable pour négliger de l'indiquer. Le sentiment qui avait porté des gentils hommes à échanger une vie brillante, belliqueuse et indépendante pour une vie de privations et d'obéissance, les avait conduits trop loin. La règle et ses rigueurs étaient de trop pour eux. Il n'en résulta que les mauvais effets qui attirèrent sur leurs têtes le terrible châtiment que tout le monde sait. On peut considérer la nouvelle chevalerie séculière du 12ième siècle comme un compromis entre l'ancienne chevalerie séculière du 11ième et la chevalerie monastique. Cette nouvelle chevalerie emprunta aux Templiers tout ce qui, dans leur esprit ou leurs obligations, pouvait s'accommoder avec la vie libre.

            Du voeu d'obéissance au chef de l'ordre il ne resta rien, puisque la chevalerie du siècle n'était plus un ordre. Le vêtement uniforme fut également délaissé pour la même raison. Du voeu de chasteté, il resta une interdiction de rechercher le commerce de la femme autrement qu'en mariage; du voeu de pauvreté, une obligation, non de repousser la fortune, mais de lui préférer toujours le devoir. L'obligation d'aller combattre les infidèles et de défendre partout la foi catholique, subsista, mais moins absolue.

            Celles de ne point reculer devant plusieurs ennemis, de veiller à la sûreté des routes, de protéger les pèlerins, de réprimer les brigands, furent également adoptées en se modifiant. Enfin ces avertissements sévères que reçoit le nouveau chevalier, ce serment qu'il prête, on les retrouvera aussi un peu plus tard dans les cérémonies de la chevalerie laïque.

            Voici ce qu'on peut dire de la chevalerie de la première croisade : il y avait de la foi et de la piété chez tous ; de la férocité chez le plus grand nombre; de la charité chez quelques-uns. L'esprit était véritablement religieux, et plus religieux qu'il ne fut jamais depuis. Il le fut jusqu'à devenir monastique, et cette chevalerie cloîtrée laissa plus tard son empreinte sur celle qui ne l'était pas.

CHAPITRE IV.

Chevalerie mondaine. — Troubadours. — Troisième croisade.

            La chevalerie, nous dit-on, est venue de l'Orient. — Au contraire, elle y est allée, comme on vient de le voir. — Mais elle y est allée pieuse, grossière et brutale, elle en est revenue brillante, fastueuse et galante. — Il y a là quelque vérité ; toutefois ce n'est point l'Orient qui changea la chevalerie, elle se changea elle-même dans le voyage ; la chevalerie du Nord mise en contact avec celle du Midi, apprit d'elle bien des choses; la Garonne humanisa la Seine.

            Une des premières fois qu'une rencontre semblable se fit, ce fut sous le bon roi Robert. Il épousa Constance d'Aquitaine, et à la suite de cette princesse arrivèrent des chevaliers vêtus et accommodés d'une façon toute nouvelle pour les hommes du Nord. Les gens graves, les bonnes gens que toute nouveauté effraye, les honnêtes moines chroniqueurs jetèrent des cris d'alarme. O douleur ! Des mentons rasés comme ceux des histrions ! Des  cheveux coupés à moitié de la tête! Des vêtements difformes et des moeurs pareilles aux vêtements ! Des allures légères ! De la frivolité, de la turbulence, point de bonne foi! O douleur ! Cette race des Francs, naguère la plus honnête de toutes, et celle des Bourguignons, qui marchait de pair, les voilà envahies, corrompues. C'est une fureur.

            L'homme craignant Dieu, qui voudrait la contenir, serait traité d'insensé. Voilà bien du bruit pour une nouvelle mode. Mais que de choses pas sent dans le pli d'un vêtement et que de réflexions à faire sur une coupe de cheveux ! Quand Pierre le Grand voulut civiliser les Russes il leur fit raser le menton, et il y a des barbes de vieux boyards dans les fondations de l'empire russe.

            La seconde rencontre se fit à la croisade. Les chevaliers du Nord furent moins étonnés cette fois à la vue de ceux du Midi : ils continuèrent à se laisser éblouir et pénétrer davantage par leurs moeurs brillantes. Pourtant le sentiment religieux de l'expédition dominait tout. Mais la troisième rencontre fut décisive. Comme son aïeul, Louis VII demanda à l'Aquitaine une séduisante épouse : ce fut la belle, la savante, la légère Éléonore. Il l'emmena avec lui à la seconde croisade. Éléonore partit entourée de troubadours. Elle trouva à Antioche un prince aimable qui la courtisa, de brillantes dames comme elle qu'elle éclipsa, un ciel ardent, un pays ravissant, des fêtes somptueuses, des festins, des amusements de toutes sortes, de jeunes Turcs fort beaux, mille séductions ; elle s'y livra avec trop de complaisance, et, partie en croisade avec son époux, elle le trompa sur le chemin même de Jérusalem.

            Un beau climat, l'influence plus marquée de la civilisation romaine, la facilité des caractères méridionaux avaient favorisé le midi de la France d'une culture précoce. Des Alpes à l'Atlantique, dans la Provence, le Languedoc, l'Aquitaine, le Poitou, le Limousin, florissait une société brillante, courtoise, galante, plus occupée de ses passions que de sa foi.

            L'âme de cette société, c'étaient les troubadours, les poètes du temps. Ils couraient de Poitiers à Toulouse, de Toulouse à Valence. Ils étaient chevaliers, et les chevaliers étaient troubadours. Ils combattaient et ils chantaient tout ensemble, ne séparant pas la parole de l'action. Ils chantaient la guerre dans des vers sonores comme l'airain, ils chantaient l'amour dans des vers doux comme un gazouillement d'oiseau. La guerre, l'amour; l'amour, la guerre : entre ces deux choses enivrantes se partageait leur vie. Si quelque moine fanatique déclamait sur les misères de Jérusalem, et si le peuple accouru en foule criait : Dieu le veut ! je crois volontiers qu'ils en étaient importunés, si toutefois ils n'étouffaient pas un sourire railleur.

            Ce ne fut certes pas autrement que Guillaume de Poitiers accueillit la première croisade. Seigneur de la Gascogne, de l'Aquitaine, du Poitou, du Limousin, du Berri, de l'Auvergne, brave et actif, dans toute la force de la jeunesse, Guillaume, au lieu de prendre la croix, resta chez lui. C'était un impie qui ne croyait à rien et faisait ses délices de se quereller avec les évêques et les légats. Trois ans, après la croisade pourtant, il s'avisa d'aller en terre sainte. Trente mille combattants se rassemblèrent à Limoges et il y joignit un cortége de- quoi ?– de trente mille femmes, sainte Vierge! surtout un beau choix de jeunes filles. Ce mauvais sujet eut le sort qu'il méritait : les Turcs le maltraitèrent sur l'Halys, et il revint de sa croisade battu et excommunié. Les troubadours, qui ont gardé longtemps son souvenir, ont dit de lui : « Il sut bien trouver, bien chanter, et courut longtemps le monde pour tromper les dames. » C'est le père, le premier protecteur des troubadours.S'il trompa les dames, ce fut bien mal. Il n'en fut pas moins un des premiers à professer, à pratiquer l'amour qui relève l'âme, qui oblige à de nobles actions.

            Le Limousin, alors de brillante renommée, vit naître vers ce temps Bernard de Ventadour, un des troubadours les plus célèbres. Il vint à la cour du vicomte Ebles III, l'un des successeurs de Guillaume, aima la vicomtesse et sut la toucher. Le vicomte en ferma sa femme. Bernard désolé s'éloigna pour apaiser le jaloux. Il porta ses pas en Normandie.

Pourquoi, poètes du Midi, fuir au pays des brouillards ? C'est que l'astre de l'Aquitaine, la reine des troubadours était là. Éléonore avait changé d'époux.

            Elle n'avait changé ni ses goûts ni ses moeurs. Bernard lui adressa ses chants et elle l'aima. Plus tard on le trouve à la cour de Raymond V, et plus tard encore, à la fin du siècle, chartreux à Dalon en Limousin.

            Vers le même temps, Bertrand de Born sonnait la trompette de la guerre civile entre le roi d'Angle terre et ses fils : conduite impie qui lui a marqué sa place dans l'enfer de Dante. Ce n'était point toute fois le méchant plaisir de voir les hommes se haïr et se nuire, ce n'était pas davantage un intérêt privé qui le dirigeait, mais c'était une passion furieuse pour la poésie des combats : pourvu qu'il vît des casques brisés, des lances rompues, l'air enflammé de l'éclat des armes, le sang vermeil répandu ; pourvu qu'il entendît le choc des cuirasses, et la terre gémir, et les guerriers crier : « Alerte ! Alerte !» il était ravi. Que ce fût d'ailleurs guerre sainte ou guerre profane, il ne s'en souciait. Il savait cependant adoucir sa voix pour chanter sa dame.

            Un instinct généreux portait ces vaillants troubadours, coeurs enthousiastes, à soutenir le faible contre le fort. Ce fut l'un des traits de la chevalerie provençale au 12ième siècle. Rien ne choquait ces caractères impétueux comme les abus d'autorité con jugale ou paternelle, et toutes ces tyrannies domestiques qui, sous la protection de quelque loi, contrarient la liberté du coeur et les inclinations naturelles : la loi n'était pas pour retenir des hommes qui respectaient tout au plus la religion. Boson d'Anguilar mourait d'amour pour la jeune Isaldina Adhémar, dont les parents lui refusaient la main.

            Le marquis de Montferrat, Boniface, son seigneur et son ami, n'hésite pas : il part la nuit avec une troupe de chevaliers, enlève la belle du château de Malaspina et l'amène, avec la vie, à son ami désespéré. Pierre de Maënzac s'éprend de la femme de Bernard de Tiercy. Elle l'aime et il l'enlève; mais il n'a pas, pauvre chevalier, de château pour abriter cette précieuse proie. Il va demander secours au dauphin d'Auvergne, bien disposé pour lui et aussi bon en amour qu'en guerre. Le dauphin recueille la dame ; l'époux réclame ; la guerre éclate; on se bat; l'Église s'en mêle, et l'évêque de Clermont prend parti pour l'époux. Mais le dauphin est vainqueur, et Maënzac reste en possession de sa maîtresse.

            L'annonce de la troisième croisade causa assez de rumeur dans le monde des troubadours, brillant alors de tout son éclat. C'était en effet le temps de Giraud de Borneil, de Raimbaud de Vaqueiras, dont on lira plus loin le touchant et fidèle amour, de Pierre Cardinal, de Pierre Vidal, de Folquet de Marseille, etc. Tous se mirent à chanter la croisade, et l'on peut dire que c'était leur croisade, car un roi-troubadour en était le héros : Richard Coeur de Lion, le fils d'Éléonore, vrai rejeton du sang et de l'esprit aquitain égaré dans la sombre famille des rois d'Angleterre. Richard était brillant au combat, il chantait comme les troubadours, il était impie comme eux. Nature mobile, il pleura à la vue de Jérusalem où il ne pouvait pas entrer, et il recevait les présents de Saladin ; il recevait même, si l'on en croit un bruit, le salaire secret de l'échec que les croisés essuyèrent devant Saint-Jean-d'Acre. Il mourut plus tard ayant sur les lèvres une satire contre les moines.

            De tous les chants des troubadours pour la croisade, il n'en est pas un où des pensées toutes mon daines ne balancent la pensée de la croisade même.

L'un prend la croix par désespoir d'amour ; l'autre par espoir d'amour. Pierre Vidal donne un baiser à la comtesse de Marseille pendant son sommeil : il faut que l'audacieux quitte la Provence : l'occasion s'offrant, il part pour la troisième croisade. Péguilain plante son épée dans le corps du mari de sa dame : la prudence lui conseille de s'exiler; et,  quelque temps après, il suit en terre sainte le marquis de Monferrat. Gaucelm Faidit déclare qu'il ne partira pas pour la croisade avant de s'être réconcilié avec sa dame : il ne veut pas emporter un poids si lourd sur sa conscience. Au reste, ce n'est point sans crève-coeur qu'il quitte ce gentil Limousin, ce pays si agréable, cette société charmante des seigneurs du voisinage, des belles dames cour toises, distinguées en mérite. Il en demande pardon à Dieu, mais il ne saurait taire ses regrets.

            Pour Peyrols, c'est une calamité publique que cette nécessité où sont réduits tant de chevaliers de se séparer de leurs amies; n'osant en faire le reproche à Dieu, il querelle Saladin. « Pourtant, maints amants se sépareront en pleurant de leurs amies, qui, si ce n'eût été Saladin, resteraient gais et heureux dans ces pays ! » Ceux-là partent cependant, quoique de mauvaise humeur. Mais Bertrand de Born ne part pas du tout. Il avait bien songé d'abord à se croiser, mais les lenteurs des comtes, des ducs, des princes et des rois l'ont rebuté. « Et puis, ajoute-t-il, et puis j'ai vu ma belle et blonde dame ! et j'ai perdu tout courage de partir. Sans quoi, j'aurais fait la traversée il y a plus d'un an. »

           Ces malheureux troubadours sont impies jusque dans leur piété; et, même quand ils prêchent la croisade, un saint se boucherait les oreilles. En voici un qui trouve que c'est folie et grande folie pour tout preux baron de ne pas secourir la croix et le saint tombeau, puisque avec les belles armures, avec la gloire, avec la courtoisie, avec tout ce qui est avenant et honorable, on peut obtenir la jouissance du paradis. Voyez-vous cela ! manquer une occasion de gagner tous les biens de ce monde avec le paradis par-dessus le marché ! de faire son chemin ici-bas et là-haut! de faire l'oeuvre de Satan sans que Dieu ait rien à dire ! Quelle folie de manquer une si belle occasion !

               Sous cette influence se fit la troisième croisade.

              On songea au plaisir. Les princes se firent suivre de leurs équipages de pêche et de chasse.  Un faucon du roi de France s'échappe; toute l'armée se met en mouvement pour le chercher : cela rappelle l'oiseau d'Alcibiade. Le faucon était allé chez les Turcs ; Saladin le rendit pour une rançon qui valait celle de plusieurs chevaliers. Au moment le plus critique de la croisade, les croisés se couronnaient de fleurs, ornaient leur cou de colliers précieux, leurs poignets de riches bracelets qui retenaient leurs larges manches, et s'occupaient autant de festins que de guerre. Dans les trêves, les chevaliers chrétiens et les guerriers sarrasins se réunissaient dans des tournois où ils joutaient courtoisement. Les chevaliers dansaient; les ménestrels chrétiens faisaient danser aussi les mécréants. Il y eut des négociations pour marier la veuve de Guillaume de Sicile et le frère de Saladin : ils eussent régné conjointement sur la population mixte de Jérusalem. Les imans et les évêques s'opposèrent à ce mariage qui eût pu réconcilier les deux religions. On sait que Saladin se fit faire chevalier par son prisonnier, Hugues de Tabarie. Cette anecdote, vraie ou fausse, est le su jet du roman de l'Ordène de chevalerie. Elle prouve au moins en quelle estime était la chevalerie occidentale chez les musulmans. A côté de cette belle tolérance et de cette politesse de moeurs qui semblaient gagner à la fois l'Orient et l'Occident, paraissent encore quelques traits de la férocité du 11ième siècle. Richard fait égorger deux mille sept cents prisonniers musulmans ; il coupe les têtes de ses ennemis vaincus et les rapporte au camp par trentaines; un émir le défie, il le fend par un seul coup en écharpe, à la manière de Conrad.

            Voilà où en étaient les esprits et les moeurs. A part quelques traces de la rudesse primitive, c'était déjà l'éclat, la grâce, l'humanité d'une époque civilisée. C'est à la société provençale que revient la gloire de ce changement. Elle adoucit les hommes en faisant plus petite place à la piété et plus grande à l'amour, en détournant une partie de son culte de Dieu vers la femme. J'y reviendrai un peu plus loin.

CHAPITRE V.

Guerre des Albigeois. — La chevalerie du Midi détruite par celle du Nord. — Capta cepit.

            La galanterie et la légèreté religieuse des Provençaux gagnaient les chevaliers du Nord.  L'Église observait avec anxiété et colère le progrès de la contagion. On verra plus loin comment elle s'efforça de retenir ou de ramener à la dévotion, par de pieux écrits et des romans religieux, les esprits de la société chevaleresque. Mais cette manière de combattre l'erreur lui réussit peu et ne lui suffit pas.

            Comme elle en pouvait employer une autre, elle l'employa. Ce que n'avaient pu faire les bons livres, elle pensa que l'épée le ferait bien. Elle employa à cette répression ceux-là même que le mal gagnait déjà et qu'elle y voulait soustraire, c'est-à-dire cette chevalerie du Nord encore docile à sa voix. Quoique cette chevalerie eût commencée à subir l'influence de celle du Midi, elle ne l'aimait pas, elle la jalousait ; il n'y avait pas de sympathie entre les caractères froids et les caractères vifs de ces deux régions de la France.     Deux mots magiques retentirent : Croisade ! Hérésie ! Aussitôt la chevalerie se leva dans tout le Nord. Elle s'avança vers le Midi, sombre, prête à faire tout le mal dont on lui donnait licence, éprouvant ou affectant la piété de la croisade, mélange de fanatiques et d'aventuriers.

            De leur côté, les chevaliers provençaux se levèrent dans le Languedoc, le Toulousain, le Béarn, la Gascogne. lls accoururent sous les bannières des comtes de Foix, de Comminges, des vicomtes de Béarn, de Carcassonne, et vinrent se grouper au tour de Raymond VI, comte de Toulouse, le plus puissant seigneur du Midi et le chef de la résistance.

Rien n'était plus brillant que cette réunion : tout ce qu'il y avait de vaillant, de jeune, d'ardent, de passionné pour le salut de la patrie provençale, était là dans toute la richesse des armures, dans toute l'impatience du combat.

            Les croisés avaient pour eux leur sang-froid, leur fanatisme, leur prudence, leur perfidie, leur cruauté, leur cupidité même. Les Provençaux avaient contre eux leur fougue, leur insouciance généreuse, leur loyauté, leur mépris du danger, leur dédain de la prudence et de la vie. Les croisés retinrent, contre tout droit des gens, le vicomte Roger de Trencavel, venu de Carcassonne à leur camp pour une conférence sous la foi du serment. Ils commirent des crimes qui leur préparaient le succès; leurs adversaires firent des fautes qui, sans atteindre leur honneur, les perdirent.

            Simon de Montfort, assiégé avec peu de monde dans Castelnaudary par une armée nombreuse, appelle à lui Bouchard de Marly. Raymond Roger, qui l'assiège, se retourne contre Bouchard ; deux fois ses chevaliers mettent en fuite ceux du seigneur de Marly. Mais ils s'abandonnent follement à la poursuite, ils n'aperçoivent pas derrière eux Montfort, qui sort de la place avec tous ses hommes d'armes. Surpris en désordre, pressés entre deux armées, ils prennent la fuite ; Raymond Roger est entraîné malgré lui : il avait tué les quatre fils de Bouchard de Marly, et son épée venait de se briser dans sa main. Tandis que la belle armée de Raymond VI fuyait en désordre, Simon rentrait pieds nus dans la ville, et faisait chanter un Te Deum.

            Aucune action de cette longue guerre ne mit autant en évidence la légèreté des chevaliers du Midi que celle même qui décida de leur sort. Les chevaliers français étaient peu à peu remontés vers le Nord avec leur butin; d'autres s'étaient établis; d'autres avaient péri. Au contraire, toutes les forces de la nationalité méridionale étaient enfin rassemblées. Pierre II, roi d'Aragon, venait de se déclarer. Ses Aragonais, ses Catalans étaient les véritables frères des Provençaux et des Languedociens ; ils parlaient la même langue, comme ils parlent aujourd'hui le même putois.

            Castillans et Français n'étaient pour les uns et les autres que des étrangers. Pierre II résista aux prières du pape, affronta l'accusation d'hérésie et conduisit mille lances catalanes et aragonaises au secours du comte de Toulouse. A son approche, Raymond fit crier partout à son de trompe que tous gens armés eussent à se réunir sous sa bannière unie à celle du roi d'Aragon. Une multitude immense accourut : Aragonais, Provençaux, Gascons s'accueillirent avec transports. On marcha sur Muret, place forte à quatre lieues de Toulouse, et ce ne fut dans le camp que joies et fêtes continuelles.

           Il y avait quatre ans que Simon de Montfort s'était laissé enfermer dans Castelnaudary : « il se laissait maintenant enfermer dans Muret. Mais, connaissant mieux la chevalerie du Midi, il doutait d'autant moins du succès. Il était résolu, avec sa faible troupe, de sortir de la place et de livrer bataille. Quoi ! lui dit un clerc, ne craignez-vous point de confier à ce petit nombre de défenseurs le succès de la cause sainte? » Simon, sans rien dire, tira de son aumônière une lettre et la remit au clerc.

          C'était un billet du roi d'Aragon tombé entre ses mains : il était adressé à une dame de Toulouse.

            Pierre, parmi divers propos galants, assurait à la belle que c'était uniquement pour l'amour d'elle qu'il venait chasser, les Français du pays. « Eh bien ! reprit Montfort quand le moine eut achevé de lire, dois-je craindre un roi qui marche contre Dieu pour une courtisane ?» Les croisés passèrent la nuit avant la bataille à prier, se confesser, communier ; les Provençaux la passèrent en joie ; Pierre, dans les bras d'une maîtresse. Au moment d'engager la bataille, l'évêque de Comminges, la croix en main, donna la bénédiction aux chevaliers croisés, en promettant à ceux qui périraient la récompense des martyrs. Las d'attendre l'attaque, retardée par ces pratiques dévotes, les Provençaux étaient assis et mangeaient. Il n'y avait qu'une tête sage parmi tant de têtes folles. Raymond VI avait vu à Castelnaudary la force irrésistible de la chevalerie française. Il était d'avis de ne s'y point exposer. Il proposa dans le conseil de planter des palissades, d'attendre l'ennemi et de le cribler de traits ; on en aurait ensuite bon compte. Des cris d'indignation s'élevèrent; les chevaliers aragonais protestèrent qu'ils n'étaient pas venus pour cette besogne, qu'il n'y avait dans un tel avis que lâcheté et renardise. Ils n'en furent que plus impatients de combattre hors de toute discipline. On dit que Montfort laissa son infanterie dans la place et poussa le mépris jusqu'à ne faire sortir que huit cents hommes d'armes contre cent mille hommes.

            L'événement le justifia. Ceux de Toulouse, ceux de Foix se précipitèrent en avant à la première attaque, sans écouter ni roi ni comte : ils furent culbutés. La gendarmerie française alla droit aux Aragonais ; le choc fut si violent qu'on crut entendre toute une forêt tomber sous la hache. Tous les efforts des croisés étaient dirigés contre la personne de Pierre; trois chevaliers français avaient juré de ne s'attacher qu'à lui jusqu'à ce qu'il fût mort. Pierre avait changé d'armes et de couleurs avec un de ses gens. Celui-ci fut assailli et renversé. « Ce n'est pas le roi, s'écria le comte de Rouci, ce n'est pas le roi, car il est meilleur chevalier. — Non, répondit Pierre, ce n'est pas le roi, mais le voici ; » et il fondit sur le Français en criant : « Aragon! Aragon! » Il s'était trahi et tomba percé de coups.       Cette nouvelle terrible vola par toute l'armée dans ce cri : « Le roi Peyre est mort! » Ce fut le signal de la déroute; tous, grands et petits, se précipitèrent pêle-mêle vers la Garonne, qui en garda un bon nombre dans ses eaux. Un soldat vint dire à Simon que le corps du roi était retrouvé. Simon s'approcha, descendit de cheval, versa sur lui d'étranges larmes; puis, ôtant cuissards et bottines, il rentra pieds nus dans la ville et rejoignit dans l'église saint Dominique et les moines, qui, pendant la bataille, n'avaient cessé de pousser vers le Seigneur de si grands cris, qu'on les prenait pour des hurlements.

            Ce jour ne fut pas le dernier, mais il fut le jour fatal de la chevalerie provençale. Elle lit encore de beaux exploits, mais sans espoir. Il suffit d'avoir montré ses brillantes qualités et ses brillants défauts. La bataille de Muret fait penser à celle de Crécy. Ce fut, en effet, la vengeance des chevaliers provençaux : qualités et défauts, ils léguèrent tout à la chevalerie française ; en mourant sous ses coups, ils lui imposèrent leur héritage. C'est un phénomène qu'on rencontre plusieurs fois dans l'histoire. Imaginez un homme qui en déteste un autre : il hait son caractère, ses idées, ses moeurs, sa figure, sa voix; il le tue.            Quel est son châtiment? Il devient semblable à celui qu'il a tué : caractère, idées, mœurs, figure, voix, il lui prend tout ; c'est le mort qui est vivant et c'est le meurtrier qui périt. Il se grise avec le fond de la bouteille qu'il a brisée. Voilà un enchaînement de faits bien ingénieux, quoique réel, et bien consolant.

CHAPITRE VI.

Dernières croisades.- Décadence complète de l'esprit religieux chez les chevaliers.

            Il n'y a qu'une vraie croisade, la première, qui seule réussit. Les autres sont des imitations de plus en plus fausses : c'est ce qui les fit toutes échouer. Les sentiments forts divers et de moins en moins religieux de la chevalerie française se montrent d'une manière curieuse dans cette expédition presque contemporaine de la guerre des Albigeois, qui conserve le nom de quatrième croisade, quoiqu'elle le mérite si peu. Les chevaliers qui la firent eurent une intention de croisade; leur piété eut juste assez de force pour leur faire prendre la croix et faire la moitié du chemin vers la Palestine. Supposez une fusée lancée avec trop peu de poudre : elle s'arrête et tombe au milieu de sa course. Les croisés du 11ième siècle, avec tant de sujets de se plaindre des Grecs, avaient repoussé loin d'eux l'idée de s'emparer de Constantinople; ils ne voulaient, ne cherchaient que Jérusalem. Ceux du 13ième, qui n'avaient rien à reprocher aux Grecs, se laissèrent gagner par cette idée et l'exécutèrent. Ils furent tentés en route, et le tentateur, ce fut Venise : mais la foi solide repousse la tentation.

            Ces braves étaient partis la croix sur la poitrine ; mais d'abord ils se trouvèrent trop pauvres pour payer aux Vénitiens le prix convenu pour leur passage. Ils n'en pouvaient donner que la moitié. Cela fit honneur aux chefs de vouloir tout payer, car ils pouvaient alléguer l'absence d'un grand nombre de seigneurs embarqués à d'autres ports. Mais on voit bien que la plupart des croisés entendaient que la croisade ne leur coûtât rien et leur rapportât beaucoup. L'idée de conquêtes à faire en terre sainte était si bien répandue, que les Vénitiens stipulèrent qu'ils en auraient leur part. Nul pourtant ne songeait encore à séparer l'objet lucratif de l'objet religieux, et à déserter la croisade pour un coup de main ; on y fut amené peu à peu.

            On paye de ses bras quand on n'a pas d'argent.

          Les Vénitiens tenaient les croisés comme un créancier adroit tient un débiteur honnête et embarrassé ; ils leur proposèrent une œuvre équivoque, qui va lait mieux pour leur république que les cinquante mille marcs qui manquaient. Il s'agissait de prendre Zara à l'empereur de Constantinople. Le pape opposa des défenses formelles. C'était, disait-il, la guerre entre des chrétiens. Les subtils marchands de Venise, alléguant que Zara leur avait appartenu, prétendaient qu'il n'était pas de guerre plus sainte que celle qui la leur rendrait.          A quoi des chevaliers pouvaient-ils plus justement employer leur valeur qu'à replacer des rebelles sous l'autorité légitime; qu'à châtier des pirates, des brigands?

          Les consciences les plus naïves adoptèrent ces raisons et crurent faire oeuvre pie en prenant Zara pour le compte des Vénitiens. Elles pensèrent par-là se bien préparer à la croisade.

         Tout à coup arriva, comme dit Villehardouin dans un langage qui fait un peu penser à celui de don Quichotte, « une grande merveille, une aven ture inespérée, et la plus étrange dont on ait ouï parler. » Ce rêve, tant de fois rêvé par le chevalier de la Manche, de princes injustement détrônés à rétablir sur le trône1, fut alors une réalité. Le jeune Alexis, fils d'Isaac, empereur de Constantinople, que son frère venait de renverser et de jeter en prison, vint demander aux croisés le secours de leur épée pour une cause si juste. Ce fut encore un spécieux prétexte pour se détourner une seconde fois du but de la croisade : rien qu'un prétexte, car ni les avertissements ni la colère du pape ne manquèrent aux croisés; une partie d'entre eux même refusa d'aller plus loin et retourna en Europe : dans le nombre fut Simon de Montfort, qui alla s'employer ailleurs à une expédition qu'il crut moins coupable et qui l'était bien davantage. On fit voile vers Constantinople : à la hauteur du cap Malée, la flotte rencontra deux vaisseaux qui ramenaient de terre sainte des pèlerins flamands.

            Un de ces pèlerins sauta de son navire sur un navire de la flotte, et, comme ses compagnons voulaient lui faire passer son bagage : « Gardez, leur dit-il, gardez ; je vous laisse tout : me voici avec des gens qui vont conquérir des royaumes. » Celui-là disait le vrai mot.

            Débarqués devant Constantinople, les croisés reçurent de l'usurpateur une ambassade menaçante.

            « Beau sire, répondirent-ils à l'ambassadeur, votre seigneur s'étonne que nous soyons entrés dans ses États ; nous ne sommes point dans ses États, cette terre n'est point à lui, il la tient à tort, il a péché contre Dieu et contre raison. Celui à qui elle appartient, le voici parmi nous sur cette chaire : c'est son neveu, fils de son frère, l'empereur lsaac. S'il voulait se livrer à la merci de son neveu et lui rendre la couronne et l'empire, nous le prierions de lui pardonner et de le mettre en état de vivre richement. Quant à vous, beau sire, votre message est accompli : ne soyez pas si hardi que de revenir. »

            Ce discours était peu courtois : on sent que les mœurs et le langage des chevaliers étaient rudes encore ; mais il était chevaleresque par son objet.

C'était un devoir de chevalerie de rétablir les héritiers légitimes et de renverser les usurpateurs.

            Peu de jours après, les croisés s'approchèrent des murailles; le doge Dandolo et le marquis de Montferrat tenaient chacun par une main le fils d'Isaac : « Seigneurs grecs, criaient-ils, voici votre seigneur naturel; en cela, il n'y a point de doute. » Les Grecs, qui écoutaient du haut des remparts, répondirent en pillant le quartier des Francs. La guerre éclata. La valeur des chevaliers de l'Occident se montra dans sa terrible majesté : les hommes efféminés d'Orient croyaient voir « des anges exterminateurs, des statues de bronze.» Les croisés n'étaient que vingt mille : ils attaquaient une ville immense qui comptait 200 000 hommes sous les armes. Ils triomphèrent, et l'usurpateur fut renversé.

            Mais Isaac et son fils avaient promis à leurs vengeurs 400 000 marcs d'argent, et ils ne les payaient que de mauvaises raisons. Les croisés leur envoyèrent Conon de Béthune, un des chevaliers les plus sages et les plus habiles à parler, qui tint ce fier langage : « Les barons d'Occident vous ont sommé maintes fois, et, de par eux, nous vous sommons devant vos barons d'exécuter le traité qui est entre vous et eux. Si vous le faites, ils seront contents; si vous ne le faites, sachez que dès cet instant ils ne vous tiennent plus ni pour seigneur ni pour ami ; mais ils vous poursuivront partout et de toutes les manières qu'ils pourront. Ils vous man dent toutefois qu'il ne vous attaqueront jamais, ni vos sujets, avant de vous avoir défié. Car ils ne firent jamais de trahison, et dans leur pays ce n'est pas l'usage d'en faire. Vous avez bien entendu ce que nous vous avons dit : vous vous déciderez pour le parti qui vous plaira. » Les Grecs furent stupéfaits de l'audace de ce langage : ils disaient que personne encore n'avait été assez hardi pour tenir à l'empereur de pareils discours jusque dans son palais. Au mauvais visage que leur fit l'empereur et aux murmures des Grecs, les ambassadeurs se jugèrent fort heureux de pouvoir revenir au camp, sains et saufs. Tandis qu'Isaac et Alexis amusaient les croisés par leurs artifices, Murzuphle les renversa tous les deux et les fit périr. Les croisés eussent pu s'en réjouir comme du châtiment de leur mauvaise foi; mais, outre qu'ils voyaient leur gage disparaître avec les deux princes, ils avaient horreur d'un double crime. Dans leurs idées féodales et chevaleresques, la terre ne devait point appartenir aux gens félons et cruels. «Dites, demande Villehardouin, dites si des gens qui se traitent les uns les autres avec tant de cruauté méritent de terre tenir.» Ils se disposèrent donc une seconde fois à prendre Constantinople sur un nouvel usurpateur; mais pour qui, n'y ayant pas d'héritiers légitimes ? Pour eux-mêmes, se jugeant plus dignes que les princes grecs de terre tenir.

         Le siège fut plus rude que la première fois : les Grecs étaient plus animés, le second usurpateur était plus habile que le premier. Les croisés furent repoussés et tellement saisis d'effroi, qu'un grand nombre d'entre eux eussent voulu que les vents les emportassent au-delà de l'Archipel. Mais Villehardouin traite ceux-là de lâches ; il était de ceux qui voulaient pousser l'entreprise jusqu'au bout, et qui, dans leur mépris pour les Grecs, étaient prêts à les dépouiller sans scrupule. Ils finirent par l'emporter, et Constantinople fut pillée comme le devaient être les héritiers de l'empire romain par les descendants des barbares. Sainte-Sophie ne fut pas plus profanée deux siècles et demi plus tard par Mahomet II qu'elle ne le fut alors. Mais c'était la tourbe qui se conduisait ainsi ; les chefs et les principaux chevaliers voulaient qu'on respectât l'humanité. Villehardouin a quelques mots touchants sur le sort des femmes et des enfants ; le marquis de Montferrat était invoqué dans les rues comme un saint et un protecteur. Ils mirent un certain ordre dans le partage de l'argent, qui s'élevait à cent mille marcs : un sergent à cheval eut autant que deux sergents à pied, et un chevalier autant que deux sergents à cheval. Le comte de Saint-Pol fit pendre, l'écu au cou, un de ses chevaliers qui tenta de détourner quelque chose de la masse.

            Ce partage d'argent fut suivi du partage des terres, et alors fut fondé en Orient cet empire latin féodal, qui fut sitôt ébranlé par la discorde et la guerre étrangère, et qui dura si peu.

           Ceux qui firent cette expédition furent au début des croisés, au milieu des redresseurs de torts, et à la fin des aventuriers. Ils appartenaient presque tous à la chevalerie du Nord ; la chevalerie du Midi s'abstint : elle avait eu naguère sa croisade avec Richard Coeur de Lion. Qu'on remarque la différence : autant la troisième croisade offre de traits gracieux et qui plaisent à l'esprit, autant la quatrième est sérieuse et âpre ; la guerre des Albigeois ne l'est pas davantage, quoique bien plus cruelle. Les hommes qui, presque à la même époque, détruisirent l'empire grec et la civilisation provençale, sont bien des hommes du même pays, du Nord ; mais le moment est venu où ces hommes, aussi âpres au gain qu'à la foi, vont subir la métamorphose que j'ai annoncée.

            L'Église avait si peu réussi à ranimer l'esprit religieux par la croisade contre les Albigeois, que les dominicains, qui l'avaient prêchée, furent par tout méprisés et hués lorsqu'ils voulurent ensuite prêcher la croisade en Palestine. On avait enfin ouvert les yeux sur les horreurs auxquelles ils avaient entraîné tant de monde. Les troubadours continuaient de se moquer ; Blacas, l'un d'eux, l'une des plus illustres familles de Provence, chantait :

J'aime son bel œil noir,

Et ferai pénitence

Entre mer et Durance,

Auprès de son manoir.

            Le fameux troubadour couronné, Thibaut IV, comte de Champagne, obligé de renoncer à l'amour de sa royale dame, Blanche de Castille, se voua à la Vierge :

Quand dame perds,

Dame me soit aidant.

            ll lui fallait toujours une dame : celle de la terre l'envoyait à la croisade; il espérait que celle des cieux l'y protégerait. Mais il lui fallait aussi des croisés, et il eut bien de la peine à en trouver. Le dépit féodal lui en amena : les plus grands seigneurs, tout chagrins de l'avantage que venait de remporter la royauté, portèrent en Orient leur désappointement et leur mauvaise humeur : c'étaient le duc de Bretagne, le comte de Bar, le duc de Bourgogne, et tous leurs chevaliers avec eux. Ils s'en allèrent en Palestine faire des razzias de boeufs, de moutons, de chameaux, de buffles et d'ânes. Le duc de Bretagne et ses chevaliers en firent une si belle sur le territoire de Damas, que le duc de Bourgogne et le comte de Bar en crevaient d'envie. Les voilà en quête d'une fortune semblable, et ils avisent les riches pâturages de Gaza. Thibaut les prier et leur commande de rester au camp. Ils répondent qu'ils sont venus pour guerroyer les infidèles, et cheminent toute la nuit afin d'arriver aux pâturages avant les mécréants encornés. Il est bon de déjeuner au matin quand on a marché toute la nuit. Au point du jour la troupe s'arrêta dans un défilé : les riches hommes firent étendre les nappes et se mirent à manger les poules, les chapons, les viandes cuites qu'ils avaient fait apporter, sans oublier le vin en bouteilles et en barils. Ils attendirent ainsi que les bêtes fussent envoyées aux champs et que les gens fussent au labourage. Il ne vint ni gens ni bêtes, mais le gouverneur de Gaza avec une armée turque. Les chevaliers enfonçaient dans le sable jusqu'aux genoux, et ils étaient un contre treize. Le comte de Joppé les suppliait de se retirer : les comtes de Bar et de Montfort déclarèrent qu'au lieu de reculer, ils iraient en avant. Ils sortirent du défilé pour charger l'ennemi, furent cernés et succombèrent en faisant merveilles d'armes. Le comte de Bar disparut sans qu'on sût jamais ce qu'il était devenu. Montfort fut fait prisonnier, conduit en Egypte et offert en spectacle au peuple du Caire. Montfort, Amaury de Montfort, le fils même de l'exécuteur des Albigeois, était un des chefs de cette expédition bouffonne, plus digne du fabliau que de l'histoire ! Quelle belle vengeance pour les Provençaux !

            Voilà pourtant la génération que Louis IX en traîna à la croisade. Ce fut une violence qu'il fit à son siècle. Il fallut qu'un même homme, chose rare, fût à la fois roi redouté, saint vénéré et bienfaiteur de ses peuples, pour que son zèle fit de l'effet sur des hommes si tièdes. Il fallut aussi qu'il fût en état de payer la croisade : la plupart des chefs de l'armée étaient à la solde du trésor royal. Un malin troubadour (il y en avait encore) décoche sur les chevaliers de l'époque ces traits piquants : « Je ne puis partir, dit l'un, sans une solde du roi; je suis malade, dit un autre ; si je n'avais des enfants, rien ne me retiendrait ici, assure un troisième. O chevaliers, vous avez peur de la mort ! » Non, les chevaliers n'avaient pas peur de la mort. Mais nul ne se souciait plus guère de croisade ; le pape tout le premier, qui retint pour ses affaires de Lombardie les chevaliers hollandais prêts à rejoindre Louis IX.

            Le roi fut profondément indigné. Ses barons et ses chevaliers le furent comme lui et le suivirent de meilleur coeur. Beaucoup, imitant sa piété, se préparèrent au grand voyage comme à la mort, par de dévotes pratiques ; d'autres, d'une façon un peu plus moderne : le sire de Joinville passa toute la semaine avant son départ à faire fêtes et banquets avec son frère de Vauquelour et tous les riches hommes du pays, tous bons convives ; quand ils avaient bien bu et bien mangé, ils disaient chanson les uns après les autres. Je dis que ceci est moderne pour le temps : chanter gaiement en quittant la patrie et en marchant au danger, cela marque plus de fermeté d'âme, plus de force contre la mélancolie et les appréhensions, moins d'abattement, de terreurs, de superstition. Les chevaliers pleurent toujours dans Villehardouin : ils rivalisent avec le pieux Énée. Ils pleurent moins dans Joinville. Dans Froissart, ils ne pleurent plus du tout. C'est la philosophie du caractère français qui commence à poindre.

           Gaiement, tristement, on s'embarqua, et voilà l'expédition qui aborde au rivage de Damiette. Louis IX se jette le premier dans les flots comme un simple chevalier de la croix. Tous l'imitent et le rivage est balayé de la multitude des musulmans. C'était bien combattu pour la croix, mais point pour la croix seule. L'ardeur des chevaliers français s'était assez échauffée aux riches peintures que les évêques leur avaient tracées des trésors de Damiette. Ils n'y trouvèrent qu'un maigre lot de six mille livres tournois.

           Ils murmurèrent tout haut. Ils avaient projeté de faire bonne chère en Orient : ils n'y voulurent pas renoncer. La chevalerie française semblait ne plus vouloir affronter la mort sans avoir joui de la vie.

            L'argent du roi fut dissipé en galas et festins. Le pauvre saint homme vit de bien vilaines choses : à un jet de pierre de sa tente, des femmes se prostituaient. Grands et petits barons réclamaient, dans la direction et l'administration de l'armée, les droits de l'isolement féodal. Ils pensaient faire pièce au roi. Robert d'Artois, son frère, était un des plus turbulents et des plus arrogants de toute cette chevalerie. L'avenir d'une telle armée était marqué.

            On s'avance au bord du canal de l'Aschmoun.

            Après de longues recherches, on trouve un gué.

            Robert d'Artois court avec l'avant-garde pour le franchir. Le roi ne peut le retenir, et lui fait promettre du moins d'attendre le gros de l'armée. Robert promet tout, passe le gué, voit fuir trois cents musulmans devant lui et se jette à la poursuite. Les grands maîtres des chevaliers du Temple et de l'Hôpital le conjurent de s'arrêter, il les appelle traîtres qui conspirent avec les Turcs. « Certes, lui répondent ces sages guerriers, c'est pour trahir l'Église chrétienne que nous avons quitté famille et patrie et que nous vivons en terre étrangère dans les fatigues et les périls ! » Après cette plainte amère, ils ordonnent à leurs chevaliers d'apprêter leurs armes et de déployer la bannière du combat. Salisbury présente à son tour ses remontrances, Robert l'interrompt : « Les timides conseils, s'écrie-t-il, ne sont point faits pour nous. » Pendant ces débats, le vieux gouverneur du prince, Foucault de Nesle, aussi fougueux que son élève et, de plus, sourd, ne sachant pourquoi on n'allait pas de l'avant, se démenait et criait à tue-tête : Ores à eux, ores à eux!

            Ce signal ordinaire de combat crié avec obstination finit par échauffer les oreilles de tout le monde ; on s'anima, on se mit en mouvement et, la fougue chevaleresque l'emportant enfin sur la sagesse militaire, voilà l'avant-garde du comte d'Artois qui, séparée de l'armée par deux lieues de distance, se précipite en avant bride abattue et se jette dans Mansourah à la suite des musulmans fugitifs. Bientôt elle s'y trouve enfermée, cernée par une multitude ennemie qui a reconnu le petit nombre des assaillants. La défense de ces quinze cents chevaliers fut superbe : de dix heures du matin à trois heures du soir, ils combattirent; Robert d'Artois résista longtemps dans une maison où il s'était enfermé et périt en brave chevalier ; de même Salisbury, Raoul de Coucy, deux cents quatre-vingts chevaliers du Temple et presque tous les autres.

            En voyant la folie et le danger du comte d'Artois, les corps de l'armée les plus proches du canal l'avaient franchi au plus vite. Le duc de Bretagne, Guy de Malvoisin, le sire de Joinville passèrent d'abord avec les plus braves chevaliers.

            Pour réparer une imprudence, ils en commirent une autre; à son tour, séparée de l'armée, en présence des musulmans qui étaient revenus en foule dans la plaine, animés par le beau coup de filet qu'ils venaient de faire, pressée, harcelée, coupée par tronçons, cette seconde avant-garde se défendait avec autant de valeur que de confusion.

            On ne voyait dans toute la plaine que des troupes éparses de chevaliers, ici vainqueurs, là vaincus, poursuivant de ce côté, fuyant de cet autre. Ces braves gens étaient perdus aussi, quand tout à coup, du côté de l'Aschmoun, éclate comme une tempête de trompettes, clairons et cors. Ils regardent : c'est enfin le roi et l'armée. Louis s'arrêta sur un haut chemin avec tous ses gens d'armes pour leur adresser quelques paroles. Jamais, dit Joinville, je ne vis si bel homme armé. Il paraissait dépasser des épaules tous ceux qui l'entouraient. Il avait sur sa tête son heaume élégant et doré, dans sa main droite une épée d'Allemagne. Ce beau profil de chevalier, détaché sur un ciel bleu d'Orient, eût semblé à un homme plus superstitieux que le sénéchal quelque apparition de saint Michel ou de saint Georges. La délibération ne fut pas longue : le roi et les siens se précipitèrent au plus fort de la mêlée, qui devint merveilleuse. Jamais au voyage d'outre-mer on ne vit de si beaux faits d'armes de part et d'autre; car nul ne se servait de l'arc, de l'arbalète ou autre arme de jet : on ne faisait que frapper, soit avec la masse d'armes, soit avec l'épée ou la lance. Nul n'égalait le roi. Là où il y avait presse et péril, il se jetait au milieu, frappant ci de la masse, là de l'épée, les plus beaux coups du monde, et déployant une valeur et une force qui semblaient doublées par la puissance de Dieu. Six Turcs s'attachèrent à lui, saisirent la bride de son cheval et voulaient l'emmener de force; mais il s'évertua si bien et se mit à frapper de si grand courage sur ces six Turcs, qu'il se dégagea à lui tout seul.

          Le but du roi était Mansourah. Mais les musulmans paraissent se porter vers le canal et menacent d'envelopper l'armée. Le roi ordonne la retraite. A peine l'ordre est donné, Imbert de Beaujeu accourt de Mansourah : Robert va périr.

            A cette nouvelle, Louis change d'avis, il veut délivrer son frère ; mais déjà le mouvement de la retraite a commencé, l'oriflamme marche vers l'Aschmoun et les croisés la suivent. Le sort de Robert fut alors décidé. On eut de ses nouvelles par le duc de Bourgogne et ses chevaliers, qui avaient poussé jusqu'aux murs mêmes de Mansourah. Ils avaient entendu du dehors les cris et le bruit du combat désespéré que livrait la troupe du comte d'Artois ; ils n'avaient pu ni escalader le mur ni enfoncer les portes qui les séparaient de leurs malheureux compagnons d'armes. Ils revenaient tous blessés, criblés de flèches, la douleur et la rage dans le coeur. Le duc vomissait le sang à gros bouillons ; son cheval n'avait plus ni bride ni harnais. Il n'en écartait pas moins rudement les Sarrasins qui prétendaient empêcher sa retraite, et leur en voyait des moqueries avec des coups de lance.

            Quelques jours après, l'armée chrétienne, affaiblie par de brillants combats et ravagée par la peste, faisait retraite péniblement, partie sur le Nil, partie le long du fleuve. Presque tous blessés, en proie à d'affreuses maladies, la plupart sans armes et sans chevaux, harcelés par d'innombrables ennemis, les chevaliers français montraient encore dans des actions isolées leur brillante valeur. Il y en avait huit attachés à la personne du roi, tous bons et vaillants, qui avaient gagné maintes fois le prix d'armes tant deçà qu'outre mer : on les appelait les bons chevaliers. Dans le désordre de la retraite, il n'en resta qu'un seul auprès de lui; mais il en valait plusieurs : c'était messire Geoffroy de Sargines. Le roi lui rendit plus tard ce témoignage, qu'il le défendait ainsi qu'un bon serviteur défend des mouches la coupe de son maître. Chaque fois que les Sarrasins approchaient, il tombait sur eux à coups d'épée, frappant du tranchant et de la pointe, et les chassait d'auprès du roi. C'est ainsi que Louis IX put arriver au village de Kasel. Le danger n'y était guère moins grand. Ce fut cette fois messire Gaultier de Châtillon qui protégea le monarque presque mourant. Ce brave chevalier se tenait dans la rue où était la maison du roi, l'épée nue au poing.

            Quand les Turcs paraissaient, il fondait sur eux, les culbutait, les mettait en fuite et revenait à son poste, tout hérissé des flèches qu'ils lui avaient lancées en fuyant. Il ôtait ses armes, retirait les flèches, et s'armait derechef pour recommencer.

            On le vit plusieurs fois s'élever sur ses étriers en criant : « Haï Châtillon, chevaliers! Et où sont mes prudes hommes ? » Mais pas un n'arrivait. Peu de temps après , un chevalier rencontra des Sarrasins qui emmenaient un cheval tout couvert de sang ; ils lui dirent que le plus brave chevalier de l'Occident venait d'avoir la tête abattue , étant sur son cheval, et que c'était son sang dont l'animal était inondé. Ainsi était mort Gaultier de Châtillon.

            Toute cette valeur ne sauva ni le roi ni l'armée de la captivité ou de la destruction. De deux mille huit cents chevaliers que Louis IX avait emmenés à la croisade, il ne lui en resta pas cent. Le résultat moral fut si loin de balancer les pertes, que ceux qui survécurent revinrent le blasphème sur les lèvres. Ils accusaient Dieu d'injustice et ne voulaient plus le servir.        Louis IX était le seul qui ne fût point encore rebuté. Seul, il conservait la foi ardente et âpre d'un chevalier du 11ième siècle ou d'un dominicain. On sait ce vieux chevalier qui disputait un jour devant lui avec un juif sur la virginité de la sainte Vierge et qui, à bout d'arguments, frappa le juif au visage avec son gantelet de fer. L'abbé de Cluny, qui était présent, le blâma de cette violence. Saint Louis, plus rigoureux que le prêtre, le blâma aussi, non d'avoir frappé, mais de n'avoir pas frappé assez. « Le laïque, dit-il, qui entend médire de la foi chrétienne, la doit défendre à bonne épée tranchante et en frapper les médisants et mécréants au travers du corps tant qu'elle y pourra entrer. » Ni Joinville, qui aimait mieux avoir trente péchés mortels sur la conscience qu'un peu de lèpre sur le corps, ni aucun des chevaliers vivant alors dans le siècle n'eût dit cette parole.

           On discuta dans le conseil si le roi devait partir avant d'avoir délivré les prisonniers chrétiens ; ce fut Joinville qui s'y opposa : « Ils ne s'en iront jamais, dit-il, si le roi s'en va, et je me souviens des paroles que me dit messire de Bollaincourt mon cousin : « Vous allez outre-mer, mais prenez garde au revenir ; nul chevalier, ni pauvre, ni riche, ne peut retourner sans être honni s'il laisse entre les mains des Sarrasins le menu peuple en  quelle compagnie il est allé. »

            La veille de la bataille de Mansourah, en pleine terre d'Égypte, sous la bannière même de  la croisade, six chevaliers du sire de Joinville assistaient à la messe des morts pour un de leurs compagnons qui venait de trépasser. Ils causaient à si haute voix qu'on n'entendait plus le prêtre qui disait la messe.

           Joinville voulut les rappeler à la convenance, ils se mirent tous à rire et lui répondirent qu'ils s'occupaient de remarier la femme de messire Hugues de Landricourt, qui était là dans la bière. Ne dirait-on pas six marquis poudrés du 16ième siècle ? Ces deux derniers traits expriment assez bien l'esprit de la chevalerie d'alors. Elle a de l'humanité, du courage et de l'esprit, mais peu de ferveur religieuse. Nous arriverons bientôt à la chevalerie de Froissart...

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

EXTRAITS DE LA MONOGRAPHIE

DE LA CATHÉDRALE DE CHARTRES.

PAUL DURAND,

EXPLICATION DES PLANCHES.

PLANCHE 3.

(Planche II de la table in-folio.)

PLAN A LA HAUTEUR DES GALERIES.

Après les détails dans lesquels nous venons d'entrer au sujet de la planche précédente, nous aurons peu de chose à dire sur ce second plan.

Ce qui frappe au premier coup d'œil, c'est la forme si visible de la croix, résultant de la rencontre de la nef et du chœur avec les transepts. L'intention symbolique étant connue et certaine, nous n'avons pas à en parler.

Les contours de cette croix sont accompagnés dans toute leur étendue par un triforium ou petite galerie garnie de colonnettes, supportant des arcs en ogive et formant une décoration élégante tout autour de l'intérieur du monument. Au moyen de cette galerie, fort étroite du reste, on peut suivre avec sécurité le contour de la nef, des transepts et du chœur, parties qui sont toutes de la même époque.

Ce triforium s'arrête à la grande façade Ouest, à l'extrémité de la nef, du côté de l'Ouest. Là se trouve, à la même hauteur, la grande rose occidentale, devant laquelle la galerie fait défaut, et l'on ne peut passer d'un clocher à l'autre.

Nous trouvons sur cette planche l'indication des nervures des voûtes hautes, qui n'ont point été indiquées dans la planche précédente. Nous reconnaissons que la nef est formée de neuf travées, puis d'un carré central, ensuite du chœur à quatre travées et d'un rond-point; enfin des transepts, ayant chacun trois travées.

En dehors de ces parties, nous voyons le dessus des toits situés au-dessous de ce plan. Les bas-côtés de la nef et la première portion du chœur sont simples et à une seule pente.

Les chapelles et la seconde portion des bas-côtés du chœur sont recouverts de toits, dont plusieurs sont de forme pyramidale.

Enfin, l'on domine la toiture des deux porches latéraux, celle de la sacristie et celle de la chapelle de Saint-Piat.

Les contreforts et les arcs-boutants, tranchés par les sections faites à une hauteur déterminée, ne paraissent point ici avec le volume considérable qu'ils nous ont montré plus bas.

Cette même planche nous permet de saisir la disposition et l'emplacement des huit tours et des clochers qui accompagnent le vaisseau de la cathédrale. On en- voit ici la section qui, à chacune des tours, interrompt l'indication des pentes des toits, des bas-côtés et des chapelles. En voici l’énumération : Les deux grands clochers à la façade occidentale; leurs dimensions sont bien plus considérables que celles des six autres tours, comme le plan le fait bien comprendre ; Deux tours à l'extrémité du transept Sud ; Deux tours à l'extrémité du transept Nord ; Et enfin deux tours placées sur les deux flancs du chœur.

Ces tours nombreuses, si elles eussent toutes été terminées et surmontées de flèches pyramidales, eussent produit un effet merveilleux. Elles n'avaient pas pour unique but la décoration ou l'embellissement du monument. Dans l'intention du constructeur, elles avaient une véritable fonction d'utilité : c'était de fournir, par des masses résistantes, des points d'appui robustes qui venaient renforcer les contreforts et les arcs-boutants. La hauteur considérable où s'élèvent les voûtes de la cathédrale et leur immense largeur réclamaient des moyens énergiques et d'une grande puissance pour résister à leur poussée considérable.

En ceci, comme en tant d'autres points, il faut reconnaître combien, à cette époque reculée, la science de l'art de bâtir était perfectionnée en France, et combien la disposition savante de ces différents membres d'un monument avait pour résultat d'obtenir une solidité durable et un aspect satisfaisant pour la vue. Ces deux conditions ne sont jamais séparées dans les œuvres du moyen âge comme dans celles de l'antiquité ; en est-il de même dans les œuvres modernes.


PLANCHE 4

GRAND PORTAIL.

La porte d'un édifice est, de toutes ses parties extérieures, la plus importante. C'est dans sa construction, - dans sa disposition et dans sa décoration que l'architecte met en œuvre toutes les ressources de la science et de l'art. C'est là que se trouvent toujours les inscriptions capitales; c'est là que la sculpture et la peinture déploient toutes leurs richesses et captivent notre attention pour nous plaire et pour nous instruire. Le nom même de façade donné à l'ensemble d'un portail exprime bien l'idée que l'on attache à cet ensemble de constructions ; car, de même que la face d'un personnage exprime et représente à elle seule ce personnage tout entier parce que c'est sur le visage que se peignent les passions et le caractère de chaque individu, de même sur la façade d'un monument nous trouvons de suite des indications et des avertissements, sorte de préparation nécessaire à quiconque va pénétrer dans son intérieur.

La grandeur et la beauté d'une porte ont donc été, de tout temps et en tout pays, l'indice de l'usage et de l'importance du monument auquel elle donne accès. Le moyen âge en ceci, principalement en France, nous offre des exemples d'une incomparable beauté. Cette époque, vraiment extraordinaire, a produit à son origine des ouvrages qui l'emportent sur tout ce que nous connaissons des œuvres, justement vantées, de l'antiquité profane, grecque ou romaine. Il nous semble permis d'affirmer que, dans le monde occidental, rien ne saurait entrer en comparaison avec les portails des cathédrales de Paris, de Reims ou d'Amiens.

Lorsque, par un faible effort de notre esprit, l'on se représente ces belles constructions, telles que les avaient conçues leurs auteurs et avant qu'elles n'eussent subi les outrages du temps et les injures, encore plus funestes, de la main des hommes, notre imagination ne peut rien se figurer de plus splendide et de plus magnifique que ces belles pages d'architecture avec leurs innombrables statues et leurs décorations, répandues avec abondance et profusion sur d'immenses surfaces.

La cathédrale de Chartres n'est pas de celles qui frappent la vue par la magnificence et la splendeur de leur grand portail; ce sont les deux porches latéraux qui exciteront notre admiration. Ici, la façade occidentale forme comme un hors-d'œuvre à l'ensemble si harmonieux et si homogène que le 13ième siècle a produit. L'incendie qui avait dévoré la précédente cathédrale (celle du 11ième et 12ième siècle) n'avait point endommagé la façade primitive; elle était encore en place, accompagnée des deux clochers : l'un était entièrement achevé depuis une vingtaine d'années seulement et devait être fort admiré; le second était privé d'une flèche terminale. Quelque goût que l'on eût pour la nouveauté, on ne pouvait pas raisonnablement penser à refaire à neuf, au moins immédiatement, des constructions aussi énormes, et le maître des œuvres songea plutôt aux moyens de souder ces portions de l'ancienne église à celle dont il avait conçu le plan et qu'on devait désirer voir s'élever au plus tôt.

Quelles que soient les raisons qui nous aient conservé ces portions de l'église du 12ième siècle, nous devons nous en féliciter, car nous trouvons là des détails très précieux et pleins d'intérêt pour l'histoire de l'art et du symbolisme à ces époques reculées. Le public et surtout les antiquaires trouvent ici des compensations et sont amplement dédommagés; ils ne songent pas, en présence de tels objets d'étude, à s'affliger de la disparate qui existe entre le frontispice de la cathédrale et le reste du monument.

Examinons sommairement, en les énumérant, les différentes parties que reproduit cette gravure d'ensemble. D'autres planches nous donneront des détails; nous pourrons les examiner alors avec plus de facilité, La façade entière peut se diviser en trois parties : une médiane, et deux latérales formées par les clochers.

Les trois grandes portes que nous voyons au milieu, et les trois hautes fenêtres qui les surmontent, faisaient partie de la façade de l'église du 12ième siècle. Il faut savoir tout d'abord que cette façade, beaucoup moins élevée que celle qui existe aujourd'hui, n'était pas alors au nu des faces antérieures des clochers. Elle était reportée en arrière de toute l'épaisseur de ces clochers, c'est-à-dire d'une dizaine de mètres.

Entre ces deux clochers se trouvait à rez-de-chaussée un porche profond, s'ouvrant au dehors par trois arcades à jour, semblable aux porches de Vézelay, de Saint-Benoît-sur-Loire, de Paray-le-Monial et d'autres églises du 11ième  et du 12ième siècle. C'est au fond de ce vestibule, et à l'abri des intempéries atmosphériques, que s'ouvraient les trois belles portes, entourées de statues, de bas-reliefs et d'ornements sans nombre, aujourd'hui pâles et décolorés, mais apparaissant autrefois resplendissants d'or et enluminés des couleurs les plus vives et les plus harmonieuses. Des traces nombreuses en sont encore visibles.

Lorsque l'on peut examiner le monument sur place, on reconnaît avec évidence comment cette portion de façade a été transportée de sa première place à celle qu'elle occupe aujourd'hui. Les assises de pierre ne se suivent pas avec exactitude et n'ont aucune liaison avec les clochers; on retrouve à l'intérieur de l'église, sur les clochers, les mêmes moulures et les mêmes ressauts qu'à l'extérieur.

Au-dessus des trois portes règne une corniche supportée par des modillons sculptés suivant le style du XIIe siècle; ce sont des têtes humaines ou des animaux fantastiques.

Sur cette corniche reposent les bases de deux faisceaux de colonnettes engagées, qui encadrent les trois fenêtres placées au-dessus des portes.

De plus, de chaque côté de la fenêtre du milieu, il y a aussi des pilastres et des colonnettes qui supportent des groupes de sculptures à leur partie supérieure. D'un côté, on voit un lion dévorant une tête humaine qu'il tient entre ses griffes; de l'autre côté, il ne reste plus qu'une énorme tête de taureau. Ce sont des imitations, lourdes et grossières de ces représentations si fréquentes en Italie à la porte des églises, mais rares en France. La tradition et l'usage vont s'affaiblissant; ils existent cependant encore ici, et rappellent à notre esprit l'avertissement de l'apôtre saint Pierre : Sobrii estote et vigilate quia adversarius vester Diabolus lanquam leo rugiens circuit, quœrens quem devoret, avertissement que les Offices de l'Eglise nous rappellent souvent et sous des formules variées.

Les trois grandes fenêtres nous montrent aujourd'hui de grandes surfaces, sans aucune division ni aucun compartiment. Ordinairement, à cette époque, l'armature en fer qui supporte les panneaux est placée en dehors et forme une sorte de décoration, ôtant à une grande superficie la nudité qu'on peut blâmer ici. Nous attribuons cette imperfection à quelque restauration inintelligente faite autrefois à ces fenêtres : le démon de la restauration a passé par là.

C'est à cette hauteur que se termine la partie de la façade appartenant au 12ième siècle. Avant de nous élever plus haut, remarquons la suite des claveaux qui, de chaque côté, se voient près des clochers. Ce n'est pas, comme on pourrait le penser, le commencement d'inclinaison du pignon primitif; il devait être un peu plus haut. C'est plutôt, pensons-nous, un arc de décharge destiné à reporter en dehors, contre la masse des clochers, le poids des constructions supérieures et à protéger les arcs formant le haut des fenêtres.

Au-dessus du bandeau ou corniche qui est au-dessus devait être le pignon de la façade primitive, qui laissait ainsi dégagée de toute construction la portion des clochers placée à cette hauteur. Qu'on se figure combien le - clocher vieux, ainsi isolé, devait paraître élancé et élégant.

A la place de ce pignon primitif on a placé une grande rose, destinée à éclairer la nef de la nouvelle cathédrale, dont la hauteur surpasse de beaucoup celle de l'église du XIIe siècle, soit que celle-ci eût une voûte en pierre, soit, ce qui est plus probable, qu'elle fût surmontée, comme l'église de Saint-Remy à Reims et d'autres églises contemporaines, d'une voûte en bois.

Nous aurons à nous occuper plus loin de cette rose, œuvre du commencement du 13ième siècle, en examinant la planche IX sur laquelle sont réunis les détails de son architecture et de sa sculpture. Nous ferons ici quelques remarques seulement. Ces immenses fenêtres circulaires qui se voient aux extrémités des nefs de nos grandes églises en sont un des plus beaux ornements. Celle-ci peut être mise au-dessus de tout ce .que nous montrent nos monuments du moyen âge. Nulle part on n'en voit une aussi robuste, aussi ferme, et décorée avec-autant de gout; nulle part on n'en voit une offrant, comme celle-ci, les conditions de solidité et de durée aussi savamment et aussi artistement combinées.

Ce ne sont pas de ces meneaux grêles et délicats qui nous surprennent par leur élégance et leur légèreté; c'est une réunion de petites ouvertures , richement brodées sur les bords, dont l'ensemble forme à l'extérieur une immense décoration, circonscrite dans un grand cercle de moulures et de feuillage sculpté, tandis qu'à l'intérieur les vitraux qui garnissent ces ouvertures semblent, par un effet d'optique, ne former qu'une seule fenêtre.

Il faut noter que le centre de cette rose n'est pas exactement au-dessus de la porte principale. Il est reporté, d'une manière fort appréciable à la vue, sur le côté gauche; on ne saurait expliquer la cause de cette irrégularité.

Au-dessus de la rose règne une corniche formée par des fleurons qui datait du 14ième siècle. Depuis peu d'années, on les a refaits complètement en se conformant au motif existant. Cette corniche supporte en encorbellement une balustrade derrière laquelle est un passage qui, à cette hauteur, met en communication les deux clochers. Au-dessus de ce passage se trouve la galerie des Rois. Cette rangée de statues est un accessoire important et, pour ainsi dire, obligé des portails des grandes cathédrales. Elle se compose ici de seize statues, placées chacune sous une arcature ogivale et trilobée reposant sur des colonnes. Il faut convenir qu'ici l'effet est loin d'égaler celui de la galerie des Rois de l'église Notre-Dame à Paris. Nos statues paraissent placées à une trop grande hauteur; elles cachent une partie du pignon supérieur et coupent d'une manière disgracieuse la base du grand triangle ou pignon qui termine ordinairement les façades des églises du moyen âge. Ces statues royales ont suscité bien des discussions et des controverses. Quels sont les rois qu'elles représentent? Les archéologues ne sont pas d'accord pour répondre à cette question. Pour les uns, ce sont des rois de France; pour les autres, ce sont des rois de l'ancien Testament, ancêtres de Jésus-Christ. On a souvent cité le passage d'un manuscrit du 13ième siècle dans lequel un paysan, prenant la parole en regardant les rois de la cathédrale de Paris : ce Voilà, dit-il, Pépin, voilà Charlemagne"; mais on peut supposer qu'il faut prendre ces paroles dans un sens ironique et qu'on a voulu rappeler une erreur populaire.

Le roi terrassant un lion serait alors David, et le roi tenant une croix serait Salomon prophétisant le supplice du Sauveur, et non Pépin le Bref ou Philippe Auguste.

Il nous semble que nous trouvons à Chartres même, dans la cathédrale, une représentation iconographique qui doit nous faire regarder ces statues comme des rois de Juda. La grande rose septentrionale nous montre peints sur verre douze de ces rois; leurs noms écrits auprès d'eux ne laissent à cet égard aucune incertitude, aucun doute possible. Ces rois, solennellement rangés en cercle, entourent dans les espaces célestes Jésus-Christ enfant, reposant sur les genoux de sa sainte mère, la Vierge Marie.

Ne devons-nous pas voir dans cette galerie seize rois de Juda, formant un cortège d'honneur auprès de Jésus-Christ et de la Sainte Vierge, qui sont placés au-dessus d'eux, sous un édicule, renfermant aussi deux anges?

Il faut noter que, parmi ces statues, la septième (en commençant par la gauche) est moderne. Un accident avait fait disparaître celle qui se trouvait là. Or, entre les mains de ce nouveau roi on a mis un rouleau sur lequel on lit : CAPITULARIA, donnant à entendre que la statue représentait Charlemagne, la restauration voulant consacrer l'opinion qui voit ici les rois de France. Cette restitution pourra, dans l'avenir, être une cause d'erreur pour les antiquaires, ce qui est certainement regrettable.

Puisque je suis en train de censurer les restaurations, j'ajouterai quelque chose encore à ce propos. La statue de la Sainte Vierge portant l'Enfant Jésus, et les deux anges qui les accompagnent, et dont nous venons de parler, sont aussi une œuvre moderne. Ces statues étaient dans un tel état de destruction qu'il fallut, dans ces dernières années, les refaire à neuf. Il faut convenir que ce travail a été fait avec grand soin et par un artiste de talent. Je me permettrai seulement de demander pourquoi l'on a mis des flambeaux entre les mains des anges au lieu des encensoirs que tenaient les statues anciennes ? Il y avait ici une particularité qu'il faut consigner dans notre travail. Ces encensoirs étaient en cuivre, et leurs cordons formés par de fines tiges de fer. On trouvait là un exemple de l'association du métal et de la pierre dans la sculpture, association que les artistes contemporains pourraient considérer et imiter utilement. -Aux meilleures époques de l'antiquité, et aussi assez fréquemment au moyen âge, ce procédé était employé. Certains détails, certains accessoires des statues ou des bas-reliefs présentent une grande fragilité et se cassent facilement s'ils sont exécutés en pierre ou en marbre; l'emploi du métal permet d'exécuter ces parties avec légèreté et solidité. Pourquoi l'art moderne n'admet-il point cette ressource ingénieuse ? L'exemple que nous donnent les âges précédents ne pourrait-il pas être imité?

La pointe du pignon de cette façade supporte une grande statue de Christ. Il est debout, enveloppé d'une simple draperie, qui laisse apercevoir la plaie de son côté. Les mains ouvertes et étendues montrent la trace des clous dont elles furent transpercées. Lorsque l'on considère cette belle et simple figure du Sauveur, la mémoire vous rappelle une strophe de la Prose que l'on chantait il y a peu d'années dans nos églises le jour de l'Ascension, avant le regrettable changement de liturgie, cause de l'anéantissement de nombreuses traditions antiques dans les églises de France. Le sculpteur du XIVe siècle qui avait exécuté cette statue avait probablement présente à l'esprit cette strophe, que nous transcrivons ici :

Patri monstrat assidue

Quœ dura tulit vulnera,

Et sic pacis perpetuae

Nobis exorat fœdera.

Après avoir examiné la partie médiane de la planche IV, nous allons porter nos regards sur les clochers qui l'accompagnent. A droite, ou du côté méridional, est le clocher vieux. C'est une des plus belles productions de l'architecture du 12ième siècle, et parmi les nombreux clochers se terminant par une flèche en pierre, c'est incontestablement celui de France qui occupe le premier rang.

Depuis sa base, qui repose sur un soubassement garni de moulures d'une exécution fort remarquable, jusqu'au sommet de la pyramide, 011 peut suivre une gradation de décorations qui accompagnent avec goût et avec intelligence la construction et la disposition de l'intérieur.

L'étage inférieur, ou rez-de-chaussée, contient une vaste salle, dans laquelle prend naissance un des deux escaliers descendant dans l'église souterraine. On entre dans ce vestibule par une porte située du côté du Midi et par deux autres situées côté du Nord. A l'extérieur, sur la face occidentale, sont deux petites fenêtres et deux arcades aveugles s'élevant assez haut et indiquant au dehors la hauteur de cette salle.

L'escalier dans sa partie supérieure est en hors-d'œuvre du côté Est.

Au-dessus de la corniche, ornée de modillons, est le sol d'un premier étage où se trouve encore une grande salle, dont la hauteur s'élève jusqu'à la seconde corniche accompagnée, comme la première, d'une rangée de modillons ou de corbeaux. Sur sa face extérieure nous remarquons deux fenêtres encadrées dans des arcades supportées par des colonnettes avec leurs chapiteaux; au-dessus, sont des arcades appliquées contre un mur plein, et dont la destination est d'orner avec simplicité une grande surface dont la nudité n'aurait rien de satisfaisant pour la vue.

Depuis le sol, que supporte la voûte de cette salle, jusqu'au sommet de la flèche, l'intérieur de ce clocher est entièrement vide. Avant les restaurations qui ont été faites après l'incendie de 18 36, l'œil étonné plongeait dans les profondeurs-de ce cône immense sans rencontrer aucun arrêt, aucun obstacle, aucun point saillant. Les parties inférieures étaient éclairées par les fenêtres basses et par les grandes lucarnes situées au-dessus; mais, toute la partie haute dans l'intérieur de la grande pyramide étant dans l'obscurité, on restait frappé d'étonnement par l'aspect fantastique de cette immense construction. Depuis l'incendie de 1836, un plancher en fer et en poterie, établi au bas de la pyramide, s'oppose à ce coup d'œil extraordinaire.

Si nous examinons l'extérieur de ces parties élevées, nous ne pouvons qu'admirer l'ingénieuse disposition des fenêtres et de leurs accessoires.

Des lucarnes, surmontées de pyramidions et de gâbles percés à jour, s'élèvent plus haut et accompagnent avec grâce la base de la grande pyramide.

Les faces de cette pyramide sont décorées d'écaillés et de gros cordons, fort saillants, interrompus de distance en distance par des têtes de monstres dévorants; ils se terminent à leur partie supérieure par des fleurons en forme de lis. Les angles sont aussi garnis de ces cordons, sur lesquels la lumière est comme accrochée, ce qui produit un effet des plus heureux pour la vue.

La sculpture des chapiteaux, des animaux fantastiques et des ornements les plus originaux, tout à fait remarquable, mérite d'attirer l'attention.

Nous sommes ici en présence d'une des merveilles de l'architecture française au 12ième siècle, et nous devons tous admirer sans réserve ces beautés extérieures; pour l'homme de l'art et pour le théoricien pouvant se rendre compte des difficultés de construction et d'exécution qui se sont rencontrées pendant, qu'on élevait dans les airs cette flèche gigantesque, l'étonnement et l'admiration ne peuvent se lasser dans leur contemplation.

La solidité de ce clocher n'est pas moins surprenante que sa beauté.

Voici près de huit siècles qu'il affronte les injures destructives des intempéries, si violentes dans ces régions élevées de l'atmosphère, et pendant ce laps de temps il a subi les épreuves de deux incendies effroyables sans être ébranlé.

Lorsqu'on regarde attentivement sa partie supérieure, on aperçoit au sommet des indices d'une restauration qui ne semble pas fort ancienne. La pierre n'est pas de la même couleur et les écailles ne sont pas d'un travail aussi soigné que dans la partie inférieure de la pyramide. Nous avons pu nous convaincre de ce fait, et nous pouvons en donner la date. Après l'incendie de 1836, on fit faire à l'intérieur de cette flèche des échafaudages afin d'examiner si la construction n'avait pas subi quelque avarie. J'eus la curiosité de monter sur ces échafaudages, et arrivé presque au sommet, à la hauteur où se trouve, du côté de l'Est, une petite fenêtre et où commence l'échelle de fer qui va de ce point au pied de la croix, j'ai pu copier l'inscription suivante, gravée sur une des pierres qui font partie de la construction : -

M. DE. MONTIGNI.

ABBÉ - D'IGNI - ET DOYEN-DE-CETTE ÉGLISE –

M'A - POSÉE LE 5 JUILLET .1753.

Je n'ai pu avoir la mesure exacte de la partie du clocher refaite à cette époque; on peut l'évaluer à environ 12 mètres.

Nous n'avons pas mentionné au rez-de-chaussée de ce clocher une statue d'ange, tenant un cadran solaire, parce qu'elle appartient autant à la face Sud qu'à celle du couchant. La statue est du 12ième siècle, mais le cadran a été refait au 16ième. Il ne faut pas le passer sous silence.

Du côté gauche de la façade, ou au Nord, s'élève le clocher neuf.

La salle du rez-de-chaussée, comme celle du clocher que nous venons de décrire, sert aussi de vestibule et contient un des deux grands escaliers par où l'on descend dans les cryptes, ainsi que nous l'avons dit ailleurs. Les deux étages inférieurs sont contemporains du clocher vieux et les dispositions en sont pareilles. La décoration des fenêtres et des arcades qui les entourent est semblable aussi, quoique moins riche et moins élégante.

A la hauteur de la galerie des Rois; la tour reste carrée, mais la date de la construction n'est plus la même; à partir de ce- niveau jusqu'à l'arc de la grande fenêtre que nous voyons ici, c'est une œuvre du 14ième siècle. Puis, le sommet de cette fenêtre et le haut de ce même étage ont été exécutés au 14ième siècle et font partie de la flèche qui termine ce clocher. Précédemment, un clocher en bois, recouvert de plomb, occupait ce sommet du clocher Nord. Il fut dévoré par un incendie en i5o6, comme cela se lit encore sur une table de pierre placée à l'intérieur, sur laquelle est gravée une inscription de huit vers.

C'est sur le sol qui recouvre la voûte de cet étage ou de cette salle que prend naissance la flèche du clocher neuf[1]. A cet endroit et derrière la seconde balustrade elle a pour bases ou pour points d'appui huit piliers, qui déterminent sa forme octogonale et que renforcent quatre autres piliers, un à chaque angle de la tour. Chacun de ces quatre piliers angulaires reçoit deux arcs-boutants, qui vont en remontant s'appliquer contre la grande flèche et affermissent sa base. La flèche, depuis cet endroit jusqu'au sommet, est construite avec une extrême élégance, et toutes ses surfaces, fort compliquées, sont couvertes de sculptures à jour d'une extrême délicatesse. Au milieu de ces petites pyramides, de ces clochetons et de ces pinacles, où les motifs d'architecture les plus variés sont répandus à profusion, on remarquera que l'élément hagiographique n'est pas absent et qu'il vient là, comme dans toutes les productions du moyen âge, apporter la vie et la pensée.

Chacun des quatre piliers angulaires dont nous venons de parler abrite, sous des dais très finement sculptés, trois statues de saints : ce sont les Apôtres, accompagnés des signes caractéristiques qui les font reconnaître. Toutefois, il y a ici une infraction à la nomenclature habituelle; car, parmi les personnages figurés, on reconnaît saint Jean-Baptiste à son agneau et à la légende ecce agnus Dei qu'il tient en main. 'Saint Jean étant l'un des grands patrons de la cathédrale, on l'a mis à cet endroit à la place de l'un des douze Apôtres; il remplace saint Jude. Aux pieds de chaque saint, il y a les écussons portant les armoiries, fort mutilées aujourd'hui, d'un donateur.

Ce n'est pas tout. Si vous élevez votre regard un peu plus haut, vous pourrez distinguer, sur cette planche IV, la statue de Jésus-Christ, complétant cette assemblée sacrée. Cette statue est placée sur le gable à jour qui surmonte l'arcade du milieu. Le Sauveur est représenté bénissant de la main droite, et de la gauche tenant le globe du monde. Sur ce globe est implantée une croix en fer, garnie de pointes sur lesquelles on peut assujettir des cierges. Il est peu probable que le vent, qui règne toujours avec violence à cette hauteur, ait jamais permis d'y faire une illumination durable. Les pieds du Christ écrasent un démon, dont la figure énergique et violente est sculptée à cette place. Sur le soubassement de cette statue, à sa partie postérieure, on lit, écrite en beaux et grands caractères gothiques, cette inscription :

1513 Jehan de Beauce macon qui a faict ce clocher m'a faict faire

Que n'avons-nous pu trouver aussi en quelque coin la signature du maître des œuvres, de l'architecte de la grande cathédrale du 13ième siècle?

Malgré ce qui a été avancé au sujet de cette prétendue humilité si fort admirée chez les artistes du moyen âge, je suis convaincu, pour ma part, qu'il y a ici erreur et exagération. En aucun temps, en aucun pays, un homme de génie et de talent ne s'est soustrait aux justes éloges que ses œuvres méritaient. Que ces hommes aient donné des preuves de désintéressement, on ne peut en douter; car, pour eux, les richesses de ce monde n'étaient point ce qu'ils enviaient le plus : ils en faisaient bien souvent le sacrifice avec générosité; ce dont ils étaient avares, c'était de la gloire et des louanges, prœter laudem nullius avari. Ces louanges et cette honorable réputation, on en était aussi désireux au moyen âge que dans l'antiquité, et plus que de nos jours, où l'on met le profit en première ligne. Nous accordons volontiers que parmi ces artistes la vertu d'humilité et d'abnégation fut pratiquée par eux : mais comment leurs contemporains ne les ont-ils loués et célébrés? Dès les temps les plus anciens nous voyons Moïse inscrire dans les livres saints et nous transmettre avec de magnifiques éloges les noms des artistes Beséléel et Ooliab, qui travaillèrent à la construction du tabernacle et de ses accessoires. L'Italie du moyen âge nous a conservé avec un soin jaloux beaucoup de noms de ses artistes et nous les cite avec orgueil. Comment expliquer que nous n'avions de notre moyen âge, et surtout de la belle époque des 12ième et 13ième siècles, le nom de presque aucun de ces hommes de génie qui ont produit alors tant de chefs-d'œuvre dans tous les genres. Par quelle inexplicable fatalité la France a-t-elle laissé tomber dans le gouffre ténébreux de l'oubli le souvenir de ses artistes et de ses poètes, à la plus belle période de sa gloire! Voilà un sujet d'études et de méditations bien digne d'occuper les philosophes, et je ne puis douter que ces questions ne soient éclaircies quand on daignera s'en occuper.

Achevons cependant notre description, en nous élevant dans les plus hautes parties du clocher neuf.

L'étage qui se trouve à la même hauteur que la statue du Christ est un chef-d'œuvre d'élégance et de légèreté qui séduit les regards ; le mérite de cette construction a d'autres avantages que de plaire aux yeux. La science et l'art qui ont inventé et exécuté cette œuvre satisfont notre esprit et augmentent notre admiration. Cette planche, et d'autres que nous verrons plus loin, permettent de se rendre compte des combinaisons et des moyens employés par Jean de Beauce dans cette création de son génie. Toutefois, il nous semble indispensable, si l'on veut en connaître tout le mérite, de venir faire cette étude sur place, en présence du monument lui-même.

L'étage où nous sommes contient une salle octogonale, dont la voûte en pierre a pu arrêter l'incendie de 1836 et l'empêcher d'atteindre le beffroi auquel est suspendu le timbre de l'horloge. Il y a dans cette salle une grande cheminée, dont le tuyau, disposé avec intelligence, traverse les sculptures et les ornements supérieurs, sans se dissimuler et sans nuire aux décorations environnantes. Une cheminée est indispensable en cet endroit, car c'est là que se tiennent les guetteurs; ils sont exposés pendant les longues nuits d'hiver à la rigueur du froid et du vent, qui ne seraient pas supportables sans le secours d'un peu de feu. En 1674, la négligence de ces hommes occasionna un incendie dont on a voulu conserver le souvenir dans l'inscription suivante, fixée au mur :

OB VINDICATAM SINGULARI DEI MUNERE

ET A FLAMMIS ILLEASAM HANC PYRAMIDEM

ANNO 1674 NOVEMB. 15 PER INCURIAM VIGILU

HIC EXCITATO AC STATIM EXTINCTO INCENDIO

TANTI BENEFICII MEMORES SOLEMNI POMPA

GRATIIS DEO PRIUS PERSOLUTIS DECANU

ET CAPITULUM CARNOTENSE HOC POSTERI

TATI MONUMENTUM POSUERE

On a aussi gravé, au-dessus d'une des deux portes de cette salle, cette pensée que contient le psaume CXXVI (verset 1), et dont le sens est bien applicable à ceux qui occupent ce poste d'observation :

NISI DOMINUS CUSTODIERIT

CIVITATEM FRUSTRA

VIGILAT QUI CUSTODIT EAM

Au-dessus de cette salle est le dernier étage, formé par une lanterne ou galerie à jour, dans laquelle est une charpente supportant le timbre de l'horloge. C'est une belle cloche, pesant environ 5,ooo kilogrammes, et dont la circonférence dépasse six mètres.

Le nom du fondeur : Petrus Savyet, me fecit. On voit entre les vers, des ornements, tels que des monogrammes de Jésus et de Marie, les armes de France, des dauphins, et la tunique de Notre-Dame, telle qu'elle fut adoptée au XVe siècle pour les armes du Chapitre.

Cette inscription ne nous donne pas seulement la date de la cloche; elle fait allusion à un fait historique, l'entrevue du Camp du drap d'or entre François Ier et Henri VIII; elle nous apprend le nom du fondeur et se pare d'ornements royaux et ecclésiastiques.

C'est au-dessus de cette lanterne à jour que commence la flèche aiguë qui s'élance dans les airs avec élégance et légèreté. Ses faces sont recouvertes d'imbrications à nervures comme des feuilles, et les angles sont renforcés par des cordons, d'où sortent de distance en distance des expansions végétales, en forme d& crochets recourbés, qui ôtent à cette pyramide l'uniformité de la ligne droite.

La pointe extrême de ce clocher ayant été ébranlée et fort endommagée par un violent ouragan le 12 octobre 1690, on fut obligé de la refaire à neuf, ainsi que nous l'apprend Sablon, l'un des historiens de la cathédrale. En 1691, cette pointe du clocher fut rétablie, en pierre de Vernon, sous la conduite de Claude Auger, artiste lyonnais, qui l'éleva de 41 pieds plus haut qu'elle n'était, et, pour affermir davantage son ouvrage, il reprit et reposa les assises à plus de 20 pieds au-dessous de la fracture. Le même artiste fit exécuter un support en cuivre pour la croix qui est au sommet du clocher. Autour de ce support, des serpents s'entrelacent et forment une garniture à jour. Sur le renflement de ce support il y a, d'un côté, une Vierge assise sur des nuages, portant l'Enfant Jésus sur ses genoux : le relief est assez peu saillant; du côté opposé on lit l'inscription suivante :

OLIM LIGNEA TECTA PLUMBO DE COELO TACTA DEFLAGRAVIT ANNO M DVI VIGILANTIA VASTINI DES FVGERAIS SVCCENTORIS

ARTE JOANNIS DE BELSIA M D XVII AD SEXPEDAS LXII OPERE LAPIDEO EDVCTA STETIT AD ANNVM M D C LXXXX QVO VENTORVM

VI CVRVATA AC PCENE DISJECTA SED INSEQVENTI ANNO M DC LXXXXI PARI MENSE DIE PROPE PARI QVATVOR PEDIBVS ALTIOR OPERE

MVNITIORI REFECTA JVSSV CAPITVLI D. HENRICO GOAVLT DECANO CVRA ROBERTI DE SALORNAY CANONICI ARTE CLAVDI AVGÉ LVGDVNENSIS

CONFERENTE IN SVMPTVS MILLE LIBRAS PHILIP. GOVPIL CLERICO FABRICAE SACRVM NVBIBVS CVLMEN INFERT QVOD FAXIT DEVS ESSE DIVTVRNVM.

IGNACE GABOIS FONDEVR

Cette inscription est formée de cinq lignes superposées. Les caractères sont en relief, excepté la signature du fondeur, qui est gravée en creux. Après avoir ici examine étage par étage les dispositions et la construction de ces deux clochers, et après avoir passé plusieurs années à leur pied, je demande la permission de résumer en peu de mots l'impression qu'ils produisent sur notre esprit.

Premièrement : ces deux clochers, d'époques fort différentes, sont chacun dans leur genre une démonstration manifeste de la supériorité de Fart français au moyen âge sur celui des autres pays. Strasbourg, Vienne, Anvers, ont des flèches beaucoup plus élevées que celle de Chartres, on ne peut le nier; en Angleterre et en Suisse, on voit des clochers tout à jour et d'une légèreté de sculpture extraordinaire. Cela n'est pas contestable; mais sous le rapport du bon gout et du bon sens nous ne connaissons rien qui 1'emporte sur les œuvres françaises, dont la cathédrale de Chartres nous donne des exemples si précieux.

Secondement: le clocher du 12ième siècle, œuvre simple, robuste et inébranlable, rappelle à notre pensée la puissance épiscopale et ecclésiastique aux époques où cette puissance était si grande et si respectée, aux époques où les sciences, les lettres et les arts étaient cultivés avec ardeur et désintéressement dans les écoles et dans les monastères. Le monde traversait en ce moment ce qu'on pourrait appeler la phase de l'autorité et de la théocratie. Les hommes de ces temps héroïques, étaient soulevés et emportés par un enthousiasme qui leur a fait produire des merveilles en tout genre. C'est le siècle des grands poèmes, des grands monuments et des Croisades !

Le clocher du 15ième siècle, construction élégante et légère, mais fragile, nous transporte à ce moment brillant où toutes les connaissances humaines, s'émancipant et secouant le joug de toute autorité, ont produit des œuvres élégantes et légères aussi, comme les monuments contemporains, dont le charme et la grâce captivent et enchantent ceux qui les voient; mais elles ne présentent plus les mêmes conditions de stabilité et de durée. Le monde s'est transformé; il se vante de renaître. Les traditions antiques sont abandonnées; elles tombent dans le dédain et l'oubli. En pratique, en réalité elles ont cessé d'exister, quoiqu'en théorie elles conservent une apparence de vie ; mais ce n'est qu'une vie factice, et seulement un sujet d'occupation et de discussion pour les savants et les érudits.

Pour nous, hommes du 19ième siècle, faut-il se réjouir de cette évolution dans les habitudes humaines, ou faut-il en gémir ? C'est une question à laquelle je ne me permettrai pas de répondre ! Je laisse à nos maîtres la tâche de prononcer un jugement. Mais tous, nous sommes obligés de méditer sur ces questions intéressantes.

Il nous reste à examiner sur cette planche, avant de la quitter, les deux parties que l'on aperçoit de chaque côté des clochers : ce sont les extrémités des transepts qui se projettent en dehors du corps de la cathédrale.

A chacun de ces deux côtes, nous voyons une des tours non terminées qui flanquent les portails latéraux. Le parti de décoration adopté par l'architecte n'est pas identique, comme l'examen le fait reconnaître.

Plus au dehors sont les profils des deux porches latéraux, pour lesquels aussi la variété de composition existe pareillement. Le porche du Midi est orné de statues et de clochetons sur sa partie supérieure : cela n'a jamais existé du côté du Nord ; il est vrai que ce dernier n'est pas terminé.

Au sujet de ces deux porches, nous ferons deux remarques : 1° Par une exception fort rare (je n'en connais pas d'autre exemple dans l'architecture du moyen âge) on trouve en ces deux constructions, si remarquables à tous égards, l'emploi de la plate-bande remplaçant 1'arc en plein cintre ou l'arc en ogive; 2° Le contrefort qui s'élève jusqu'au haut de l'édifice est en porte-à-faux et s'interrompt au niveau du toit des deux porches. Par ce système d'allégement, la lourde masse de ces contreforts se trouvant supprimée en approchant du sol, les sculptures avoisinant les portes prennent une expansion et une importance que rien ne vient arrêter.

Du côté du Sud, on aperçoit au pied du clocher vieux la statue d’une auge, surmontée d'un dais et soutenant un cadran solaire: nous en avons fait mention plus haut.

Du côté du Nord, est un petit édicule refait au 16ième siècle, contenant, comme nous l'avons dit, le mouvement de l'horloge. Tout à fait à gauche on aperçoit le bâtiment de la sacristie, dont on voit une des deux fenêtres.

N'oublions pas de mentionner, tant à droite qu'à gauche, deux de ces petites portes signalées dans notre description de la crypte, lesquelles sont percées au bas dans le massif des contreforts. Enfin, par une dernière observation, nous signalerons la crête qui couronne le haut du toit dans cette planche et dans d'autres de ce même ouvrage; c'est une chose projetée et non exécutée...

 

[1] C'est-à-dire sans séjour. —  Les cloches de la cathédrale sont aujourd'hui à cet étage.

 

Photos source internet.
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