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L'Avènement du Grand Monarque

L'Avènement du Grand Monarque

Révéler la Mission divine et royale de la France à travers les textes anciens.

Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #CHEVALERIE

LES CHEVALIERS-BANNERETS.

L'étymologie du mot banneret vient de Banner-Herren, qui signifiait, en langue celtique, un Seigneur à bannière : d'autres le font dériver du mot ban, qui veut dire Proclamation publique d'aller à la guerre , ou de celui de bandière, dont on a fait depuis celui de bannière, bandum signum dicitur militare, parce que les bannerets étaient ceux qui possédaient des fiefs qui donnaient le droit de lever bannière, et dont les propriétaires pouvaient mettre sur pieds, à leurs dépens, des troupes qu'ils conduisaient, sous leur bannière, au service du Roi.

L'origine des bannerets remonte à l'an 383, ou Conan, commandant les légions romaines en Angleterre, se révolta, sous l'empire de Gratien, et se rendit maître de ce royaume et de la Bretagne, qu'il distribua à plusieurs bannerets. C'est de cette dernière province que cette dignité passa depuis en France, lorsque l'introduction du gouvernement féodal fit aussi transporter aux fiefs et aux domaines, les titres qui auparavant n'avaient été décernés qu'aux personnes. Ainsi, les Ducs, les Marquis, les Comtes firent ériger leurs terres en Duchés, Marquisats et Comtés, et les Chevaliers firent ériger les leurs en fiefs de bannière, lorsqu'elles fournissaient le nombre de vassaux voulu par les coutumes.

Le titre de Chevalier-Banneret était le plus considérable et le plus élevé de l'ordre de la Chevalerie; il n'appartenait qu'à des gentilshommes qui avaient d'assez grands fiefs pour leur donner le droit de porter la bannière dans les armées royales. Il fallait, pour obtenir ce titre, être gentilhomme de nom et d'armes, c'est-à-dire, de quatre quartiers, ou lignes paternelles et maternelles.

Ducange cite un ancien cérémonial manuscrit qui indique la manière dont se faisait le Chevalier-Banneret et le nombre d'hommes qu'il devait avoir à sa suite. « Quand un bachelier, dit ce Cérémonial, a grandement servi et suivi la guerre, et que il a terre assez, et qu'il puisse avoir gentilshommes ses hommes et pour accompagner sa bannière, il peut licitement lever bannière en bataille, et non autrement; car nul homme ne doit lever bannière en bataille s'il n'a du moins cinquante hommes d'armes, tous ses hommes, et les archiers et les arbalestriers qui y appartiennent ; et, s'il les a, il doit, à la première bataille où il se trouvera, apporter un pennon de ses armes, et doit venir au connétable ou aux maréchaux, ou à celui qui sera lieutenant de l'ost pour le Prince, requérir qu'il porte bannière; et s'ils lui octroyent, doit sommer les héraults pour témoignage, et doivent couper la queue du pennon, etc. »

Effectivement, lorsqu'un gentilhomme aspirait à l'honneur d'être banneret, il choisissait l'occasion d'un combat, d'une bataille ou d'un tournois, pour présenter son pennon roulé au Roi ou au chef de l'armée l'un ou l'autre le développait, en coupait la queue, le rendait carré, puis le remettait entre les mains du Chevalier, en lui disant : « Voici votre bannière; Dieu vous en laisse votre preux faire. »

Mais, avant que le gentilhomme pût se présenter au Roi ou au chef de l'armée, pour demander la bannière de banneret, on commettait les héraults d'armes, qui devaient s'assurer s'il avait assez de biens pour  fournir à la dépense à laquelle cette dignité l'exposait; s'il avait le nombre suffisant de vassaux pour le suivre à la guerre et garder la bannière. On sait que ce nombre était au moins de vingt-quatre gentilshommes bien montés, avec chacun leurs sergens, lesquels en épée et en jacque de maille, portaient la masse d'armes, l'écu et la lance de leur maître : ce qui les fit nommer écuyers.

Si les héraults rendaient témoignage que ce Chevalier était en état de fournir à cette dépense, ils développaient son pennon, et en coupaient les deux bouts pour le rendre carré, et le repliaient, jusqu'à ce que le Prince ou le Général lui eût permis de le déployer et ficher à terre.

Les Chevaliers - Bannerets de cavalerie devaient un marc d'or aux héraults, et ceux d'infanterie un marc d'argent.

La bannière carrée, portée au haut d'une lance, était la véritable enseigne du banneret ; celle des simples Chevaliers se prolongeait en deux cornettes ou pointes, telles que les banderolles qu'on portait dans les cérémonies des églises. Le Chevalier-Banneret devait avoir sous ses ordres quatre Chevaliers-Bacheliers, et toujours il prenait le pas, avec sa troupe, sur celle d'un banneret qui n'était pas Chevalier, et celui-ci obéissait au premier; car le titre de Banneret ne donnait pas celui de Chevalier : ce dernier était personnel, et celui qui en était décoré ne tenait cet honneur que de son épée et de sa valeur. Il y avait donc deux sortes de bannerets, celui qui était Chevalier et celui qui ne l'était pas.

A la vérité, dans la suite, ce titre devint héréditaire, et passa à ceux qui possédaient la terre ou le fief d'un banneret, bien qu'ils n'eussent pas l'âge qui était nécessaire, et qu'ils n'eussent pas encore donné des preuves de leur courage pour mériter cette qualité.

Le banneret devait avoir un château avec vingt-cinq feux au moins, c'est-à-dire, vinqt-cinq chefs de famille qui lui prêtassent hommage. Cependant, il y en avait quelquefois moins, quelquefois plus, selon la condition des fiefs.

Le banneret avait souvent des supérieurs bannerets ; nous en trouvons la preuve dans un arrêt de l'an 1442, qui porte que le Vicomte de Thouars, le plus grand et le premier vassal du Comte de Poitou, avait sous lui trente-deux bannières; par conséquent, ce Vicomte, qui était banneret, avait sous son obéissance, ainsi que beaucoup d'autres de même qualité, plusieurs bannerets ses vassaux.

Dans les arrêts des Parlemens, les bannerets étaient toujours qualifiés de ce titre. On cite celui du 23 février 1385, en faveur de Jeanne de Ponthieu, dans lequel il est dit que Dreux de Crevecoeur, son mari, était Chevalier-Banneret.

Les Chevaliers - Bannerets étaient souvent compris au rang des Hauts-Barons, et jugeaient avec eux : Barones vocati solent ii proceres, qui vexillum in bellum efferunt ; mais ils n'étaient pas tous décorés du titre de Baron. Deux arrêts, des 2 et 7 juin 1401, justifient que Guy, Baron de Laval, disputait à Raoul de Coetquen son titre de Baron : celui-ci cependant fut maintenu dans cette qualité, en prouvant qu'il avait plus de cinq cents vassaux et une fortune considérable.

En Bretagne, les Barons étaient distingués des bannerets, et les bannerets de cette province étaient créés en pleins Etats.

Bertrand d'Argentré dit aussi qu'en l'an 1462 il se convoqua une assemblée, sous François II, Duc de Bretagne, dans laquelle il y avait divers degrés pour l'écuyer, le bachelier, le Chevalier-Banneret et le Baron.

Un arrêt du Parlement de Paris, du 23 février 1585, donne la qualité de Miles vexillatus à un Chevalier-Banneret.

Les chroniques de France nous apprennent que les bannerets n'étaient pas seulement employés aux occasions de la guerre, mais encore aux cérémonies de la paix ; car elles contiennent que Monseigneur Charles, régent du royaume, Duc de Normandie et Dauphin de Viennois, envoya trois Chevaliers - Bannerets et trois Chevaliers-Bacheliers, pour voir faire au Prince de Galles le serment de la paix de Bretigny, le 7 mai 1360.

Et il fut ordonné dans le conseil de Charles VI, l'an 1396, que madame Isabeau de France, fille du Roi, allant en Angleterre épouser le roi Richard II, son état et sa suite seraient composés de deux Chevaliers-Bannerets et de cinq Chevaliers-Bacheliers ; savoir : des Seigneurs d'Aumont et de Garancières, bannerets ; de Messires Renault et Jean de Trie, de Galois d'Aunoy, de Charles de Chambly, et du Seigneur de Saint-Clair, bacheliers.

Quand un noble était vassal d'un Duc ou d'un autre grand Seigneur, et qu'il avait lui-même des vassaux qui marchaient sous sa bannière, il était banneret du Duché, du Marquisat ou du Comté de son suzerain.

Les anciens officiers de la couronne et leurs lieutenans avaient droit de porter bannière, quoique d'ailleurs ils ne fussent pas bannerets. « Tous royaux et tous «leurs lieutenans, connétables, amiraux, maîtres des arbalestriers, et tous les Maréchaux de France, sans être Barons ni bannerets, disant qu'ils sont officiers par dignité de leurs offices, peuvent porter bannière et non autrement. En guerre, pour ôter les débats des envies, le droit ordonne que les bannières plus anciennes soient les plus prochaines de celle du Roi (Menetrier, Origines, 194, 190). »

On énumérait autrefois les armées par le nombre des bannières, comme on le fait aujourd'hui par le nombre de régimens.

Les Chevaliers bannerets, suivant le père Daniel, ne paraissent dans notre histoire que sous Philippe-Auguste. Ils subsistèrent jusqu'à la création des compagnies d'ordonnances par Charles VII. Alors il n'y eut. plus de bannières ni de Chevaliers-Bannerets : toute la gendarmerie fut mise en compagnie réglée.

Les Chevaliers-Bannerets avaient le privilége du cri de guerre, ou cri d'armes, qui leur était particulier, et qui leur appartenait privativement à tous les Bacheliers et à tous les écuyers, comme chefs des vassaux qu'ils conduisaient à la guerre sous leur bannière. Ils se servaient de ce cri, lorsqu'ils se trouvaient en péril, pour animer leurs troupes à défendre courageusement l'honneur de leurs bannières, ou pour leur servir de ralliement.

L'investiture était donnée au Chevalier-Banneret par la bannière carrée. Il se présentait devant le Prince ou son délégué, tenant en main sa bannière, se mettait à genoux, la remettait au Prince, qui la lui rendait après l'avoir agitée, et lui donnait l'accolade.

Les Chevaliers de Bretagne portaient leurs armoiries dans des écussons carrés, pour désigner qu'ils étaient descendus de Chevaliers-Bannerets.

Les armoiries de ces Chevaliers étaient décorées dans leurs ornemens extérieurs d'un vol banneret, qu'on plaçait en bannière de chaque côté du cimier, et qui était coupé en carré, comme l'écu des anciens Chevaliers bannerets l'était par le bas. Cet écu était aussi décoré, autrefois, d'un cercle d'or, sans être émaillé, mais orné de trois grosses perles.

Ils jouissaient de tous les honneurs, droits, prérogatives et prééminences mentionnés au chapitre des Chevaliers militaires, parmi lesquels ils tenaient souvent le premier rang.

La paie d'un Chevalier banneret était de 50 sous par jour.

Il y avait aussi des Ecuyers-Bannerets qui possédaient des fiefs avec le droit de bannière ; mais qui, n'ayant pas encore reçu l'honneur de la Chevalerie, n'osaient s'en attribuer le titre. Ils ne prenaient point non plus la qualité de Messire, de Monseigneur ou de Monsieur, et portaient des éperons d'argent. Quoiqu'ils marchassent après les Bacheliers qui étaient Chevaliers, il y a eu des circonstances, néanmoins, où l'écuyer banneret commandait au Chevalier, même banneret, lorsque le commandement était donné spécialement par le Roi à ces écuyers.

LES CHEVALIERS-BACHELIERS.

Le nom de Bachelier, selon quelques auteurs, dérive de celui de buccelarii, sorte de cavaliers, qui étaient très-estimés dans les armées romaines. Ducange le fait venir de baccalaria, bachellerie, bacelle, nom donné à un fief, un domaine, qui se composait de plusieurs pièces de terre nommées mas ou meux, formant douze acres chacune, et ayant plusieurs manoirs, mais toujours moins de douze vassaux. D'autres disent que la Bacelle ou Bachellerie se formait de dix mas ou meix, et qu'elle contenait le labourage de deux charrues à deux boeufs. Ces noms de Bacelle et Bachellerie étaient connus dès l'an 881 ; d'autres auteurs font venir le nom de Bacheliers de celui de Bas-Chevaliers, parce qu'ils formaient le second ordre de la Chevalerie, et tenaient le milieu entre le banneret et l'écuyer, milites medioe nobilitatis.

Le Bachelier, n'étant pas assez riche pour avoir un grand nombre de vassaux, servait avec eux sous la bannière d'un banneret; mais il avait pour étendard un pennon ou cornette à deux pointes, en forme de banderolle, sous lequel il réunissait ses hommes de guerre.

Un ancien cérémonial dit : « Quand un Bachelier a la terre de quatre Bachelles, le Roi lui peut bailler bannière à la première bataille où il se trouve, à la deuxième, il est banneret ; à la troisième, il est Baron. Tout Bachelier n'était mie riche : de plus, il fallait « avoir servi quelque temps à la guerre en qualité d'écuyer et de Bachelier sous un Chevalier-Banneret,  pour devenir Banneret ou Baron.»

On donnait aussi le nom de Bacheliers à ceux même de l'ordre des bannerets, qui, n'ayant pas encore atteint l'âge requis pour déployer leur propre bannière, étaient obligés de marcher sous la bannière d'un autre.

L'investiture du Chevalier-Bachelier se donnait par son pennon, tandis que le banneret la recevait par la bannière carrée.

Dans les anciennes montres des gens d'armes, les Bacheliers se trouvent compris, sans aucune différence, sur le même pied que les Chevaliers-Bannerets. Ils recevaient le double de la paie des écuyers, et la moitié de celle des bannerets.

A l'instar des bannerets, ils étaient honorés des titres de Messire et de Monseigneur, et jouissaient des privilèges de la Chevalerie,

Les Bacheliers cessèrent d'exister, ainsi que les bannerets, lorsque Charles VII créa les compagnies d'ordonnance et forma son armée sur un nouveau pied ; et, depuis, le titre de Bachelier, qui ne se donnait auparavant qu'à des nobles servant à la guerre, passa aux particuliers qui se livraient à l'étude des lois, des sciences, de la théologie et à la pratique des arts.

LES CHEVALIERS D'HONNEUR.

Une autre Chevalerie fut instituée par les souverains, ce fut celle des Chevaliers d'honneur, qui ne quittaient pas leur personne et leur appartenaient ; elle remonte au-delà du treizième siècle. Amaury de Meudon, Jean de Voyse, Rodolphe Bonel, Guillaume de Pavay, Guillaume de Flavencourt, Jean de Soisy et Hugues de la Celle, sont qualifiés Milites regis (Chevaliers du Roi), dans les anciennes Chartes.

On les appelait quelquefois Chevaliers de l'hôtel du Roi, ce qui se rencontre dans un statut fait au bois de Vincennes en 1285, où ils sont ainsi qualifiés.

Dans un arrêt du 10 février 1384, Etienne de Flavigny est qualifié Chevalier d'honneur du roi Charles VI.

Froissard fait mention de plusieurs autres Chevaliers l'honneur, parmi lesquels il nomme : messire Renaud le Rove, messire Renaud de Trie, le sire de Garancières, messire Guillaume Martel, messire Guillaume les Bordes, et messire Guillaume Martel, Seigneur de Bacqueville, tous deux Chevaliers de la Chambre du Roi.

Les Reines, les Princesses et les Grands-Seigneurs avaient aussi leurs Chevaliers d'honneur. Dans l'histoire le Long-Pont, il est fait mention de Théobalde de Mauny et de Ferdinand, Chevaliers de la Reine : Théobaldus de Maulny et Ferdinandus, milites Reginae. Dans le testament d'Yolande, comtesse d'Angoulême, le l'an 1314, on y lit ces paroles : « De plus, je lègue à Raoul Bruni, mon Chevalier, pour les bons services qu'il m'a rendus, 200 livres une fois payées ; et à Foucaut de la Roche, mon Chevalier, 50 livres. »

Il était d'usage d'ailleurs qu'un Chevalier, qui s'était fait un nom par ses exploits militaires, se voyait bientôt prévenu par les plus grands seigneurs et par les plus grandes dames : les Princes, les Princesses, les Rois et les Reines s'empressaient de l'enrôler, pour ainsi dire, dans l'état de leur maison, de l'inscrire dans la liste des héros qui en faisaient l'ornement et le soutien, sous le titre de Chevalier d'honneur. Le même pouvait être tout à la fois attaché à plusieurs cours différentes, en toucher les appointemens, avoir part aux distributions des robes, livrées ou fourrures, et des bourses d'or et d'argent que les Seigneurs répandaient avec profusion, surtout aux grandes fêtes, et clans d'autres occasions qui les obligeaient de faire éclater leur magnificence.

Cette magnificence des Princes et des Seigneurs éclatait surtout dans la multitude des Chevaliers qui étaient continuellement autour de leur personne. La générosité qui les y retenait rendait la maison du Seigneur plus noble et plus chère aux yeux de ses amis et de ses vassaux. L'attachement et le zèle de tant de braves guerriers, qu'un même esprit réunissait, la rendaient plus importante et plus redoutable aux étrangers et aux ennemis qui auraient eu dessein de l'attaquer.

Les Chevaliers qu'on nommait Chevaliers du corps, ou Chevaliers d'honneur, accompagnaient ordinairement le maître dans son palais ou dans son château. Chez nos Rois, ils étaient leurs chambellans ou Chevaliers de leur chambre. Leur assiduité au service intérieur du palais répondait de l'empressement qu'ils auraient à se tenir toujours à la guerre près de leur Seigneur, pour l'armer et pour le défendre.

Le mot honneur signifiait proprement le cérémonial d'une cour ; l'épée d'honneur était celle qui se portait dans les cérémonies ; le trône d'honneur, le heaume d'honneur, le cheval d'honneur, le manteau d'honneur, la table d'honneur, étaient les objets qui se déployaient à la vue, lors des grandes réceptions ou solennités, dans les cours des Princes et des Grands, et c'étaient les Chevaliers d'honneur qui en ordonnaient tout le cérémonial.

L'usage d'avoir des Chevaliers d'honneur s'est perpétué jusqu'à nos jours dans la maison des Reines et des Princesses du sang.

On donna aussi le titre de Chevalier d'honneur, par l'édit du mois de mars 1691, à des magistrats qui furent institués près de chacun des présidiaux de France, avec titre de conseillers. Il en sera question au chapitre suivant.

LES CHEVALIERS DU GUET.

Les Chevaliers du Guet étaient également compris au nombre des Chevaliers militaires : Officium militis gueli. Ils étaient établis pour la garde et la sûreté des grandes villes du royaume, surtout pendant la nuit : Proefectus vigilum.

Il y avait un Chevalier du guet établi à Paris dès le règne de Saint Louis; on en créa depuis à Orléans, Lyon, Bordeaux, Sens, etc.

Ils commandaient des compagnies à pied et à cheval. Par l'ordonnance du 27 novembre 1643, le Chevalier du guet à Paris avait voix délibérative au jugement des criminels qui avaient été arrêtés par sa troupe.

Un arrêt du Parlement de Paris, du 13 janvier 1457, porte qu'aucun ne peut être Chevalier du guet s'il n'est Chevalier, à moins qu'il en soit dispensé : Nullus habeat vel detineat proedictum officium, nisi fuerit miles, velper nos in hoc dispensatus. Dans les registres de la Chambre des comptes de Paris, on trouve qu'Henri de Villeblanche fut fait Chevalier du guet, quoique, suivant la coutume, il ne fût pas de race de Chevalerie, mais qu'il en reçut dispense du connétable.

LES CHEVALIERS ES-LOIS.

L'étude des lois et des lettres conduisit à la Chevalerie, tout aussi bien que la pratique des armes : cet usage avait déjà eu lieu chez les Romains, où l'on distinguait les Chevaliers de lettres qui s'appliquaient à la jurisprudence et administraient la justice, des Chevaliers d'armes, qui ne se livraient qu'à l'exercice de la guerre.

Lorsque la Chevalerie commença à fleurir, la plupart des villes qui avaient obtenu leur affranchissement, voulurent que leurs magistrats fussent élevés à la Chevalerie.

Les gens de lettres, et particulièrement les jurisconsultes, fondèrent leurs prétentions sur ce passage des Institutes de l'empereur Justinien : Imperatoriam majestatem non solùm armis decoratam, sed etiam legibus oportet esse armatam, ut utrumque tempus et bellorum et pacis rectè possit gubernari : et Princeps romanus non solùm in hostibus proeliis victor existat sed etiam per legimitos tramites calumniantium iniquitates expellat, et fiat tàm juris religiosissimus, quàm victis hostibus triumphator magnificus.

Mathieu Pâris, sous la date de 1251, parle de Henri de Bathonia, Chevalier des lettres : Henricus de Bathoniâ, miles litteratus legum terroe peritissimus ; et, sous celle de l'an 1252, il appelle Robert de la Ho : Miles litteratus.

Froissard distingue aussi les Chevaliers es-lois des Chevaliers ès-armes : «Et si convient, dit-il, qu'il pardonnât la mort de ces trois Chevaliers, les deux d'armes, c'étaient M. Robert de Clermont, gentilhomme noble grandement, et l'autre le seigneur de Conflans ; et le Chevalier ès-lois était M. Simon de « Bucy. »

Le même auteur remarque qu'on pouvait être honoré en même temps de la Chevalerie ès-lois et de la Chevalerie ès-armes, et il en rapporte cet exemple : « Or, était advenu qu'un vaillant homme de grande prudence, Chevalier en lois et en armes, Bailly de Blois, lequel se nommait Messire Renaud de Sens. »

Philibert d'Arces, gentilhomme dauphinois, sieur de la Bastie, Chevalier et docteur ès-lois, est qualifié, dans son épitaphe, de Chevalier en armes et en lois. Il y avait des jurisconsultes qui étaient Chevaliers, à raison de leur doctorat : Juris utriusque prof essor et miles. D'autres ajoutaient au titre de docteur en jurisprudence, le titre de Chevalier. Jean de Saint-Clair, qui vivait vers le milieu du quinzième siècle, se qualifiait Messire Jean de Saint-Clair, noble Chevalier et bon, licencié ès-lois. C'est qu'il était Chevalier par droit de noblesse militaire ; et il l'explique par ces termes : Noble Chevalier et bon ; et, joignant à cette qualité celle de licencié en lois, il fait voir qu'il était aussi docteur.

En Allemagne et en Italie, tous les hommes qui honoraient les lettres et les arts, par leur génie et leur talent, étaient admis à la Chevalerie. L'empereur Sigismond ne craignit pas même d'adjuger, en 1431, la préséance aux docteurs faits Chevaliers ès-lois, sur les Chevaliers d'armes, parce que, disait-il, il pouvait en un jour faire cent Chevaliers d'armes, tandis qu'il ne pouvait pas, en mille ans, s'il vivait, faire un bon docteur. L'empereur Charles IV avait également donné l'accolade de Chevalerie au jurisconsulte Barthole, auquel il accorda le droit de prendre les armes du royaume de Bohême.

Le Parlement de Paris, dès son institution, fut. Toujours composé de personnes considérables ou par la noblesse de leur sang, tels que les hauts-barons et les prélats, ou par l'étendue de leur science et le mérite de leur intégrité. Ceux qui étaient appelés à le présider portèrent long-temps le titre de Maîtres du Parlement, au lieu de celui de Présidens. Ce ne fut qu'en 1343 que ce titre fut créé par l'édit de Philippe de Valois, qui nomma trois Présidens de cet illustre corps ; et ce même Prince, dans sa déclaration du 21 mars de l'an 1345, pour les priviléges de l'Université de Paris, qualifie de Chevaliers ès-lois Guillaume Flotte, chancelier de France; Guillaume Bertrand, Jean du Chastellier, Simon de Bucy et Pierre de Senneville, tous Maîtres du Parlement, et plusieurs conseillers-laïcs.

Guillaume Juvénal des Ursins reçut la Chevalerie avant que d'être chancelier de France, en 1445; et Jacques de Beauquemare, premier président du Parlement de Rouen, fut fait Chevalier par Charles IX, le 27 septembre 1566.

Si quelques-uns des officiers du Parlement n'étaient pas nobles de race, ils se trouvaient anoblis par leur Chevalerie ès-lois, aussi bien que la Chevalerie d'armes anoblissait ceux qui ne l'étaient pas avant de la recevoir; c'est pourquoi les chanceliers de France, les présidens au conseil et aux Parlemens ; les présidens à mortier, et quelques autres officiers de justice, recherchèrent cet honneur, que certains auteurs pensèrent être resté attaché à ces charges.

Le premier président du Parlement de Toulouse, honoré du titre de Chevalier, fut Jean Daffis , fait Chevalier par le roi Charles IX, en 1565. A l'exemple de ce premier président, M. de Paulo, second président, peu d'années après, obtint provision du même Roi pour la qualité de Chevalier. Depuis ce temps, tous les présidens à mortier, sans autre provision que celle de leur charge, prirent le titre de Messire et la qualité de Chevalier. A leur sépulture, outre la robe, le chaperon rouge et le mortier, on mettait sur le cercueil l'épée dorée et les bottines blanches avec  les éperons dorés.

Quelques auteurs prétendent même que les titres de Messire et de Chevalier étaient en usage parmi les maîtres du Parlement, et ensuite parmi les premiers présidens et les présidens à mortier, depuis l'an 1331 ; et que l'édit de Philippe de Valois, de 1343, ne fit que les confirmer. Ceci prouverait encore l'erreur de ceux qui disent que , jusqu'au règne de François Ier, on ne distinguait que deux classes de Chevaliers, les bannerets et les bacheliers; et que ce fut ce Prince qui créa un troisième ordre de Chevaliers, composé de magistrats et de gens de lettres, qu'on appela Chevaliers ès-lois et chevaliers ès-lettres. Mais l'édit de Philippe de Valois, de l'an 1343, réfute victorieusement cette erreur. A la vérité, François Ier, voulant honorer tous les genres de sciences et de talens, accorda des lettres de Chevalerie à tous ceux qui attirèrent son attention, et lui parurent mériter cet honneur.

Anciennement, un des priviléges de la Chevalerie était d'avoir la préséance dans les assemblées publiques; et au Parlement de Paris, les officiers qui étaient Chevaliers, avaient rang avant ceux qui ne l'étaient pas; ce qui est constaté par un arrêt du 10 octobre 1322, où les Conseillers-Chevaliers sont énoncés les premiers; mais dans la suite cette prérogative s'éteignit, et toutes les conditions devinrent égales. La date de la réception seule décidait de la préséance entre les conseillers; ce qui se justifie par l'arrêt du mercredi, 24 janvier 1430, qui porte : « Sur ce que Messire Pierre de Tullières, « CHEVALIER, conseiller du Roi en la cour de céans, avoit dit qu'il avoit entendu qu'à cause de Chevalerie, il devoit avoir prérogative en siége, entre lui et les autres conseilliers laïcs non Chevaliers, combien que premiers eussent été reçus; et avoit requis qu'icelle  prérogative se aucune y avoit, donc il se rapportoit à la cour, lui fût gardée ; la cour ouis les autres conseilliers laïcs, et sur ce, délibérant, a dit qu'il n'y a en ce aucune prérogative, que seoir doient  Chevaliers , et non Chevaliers , selon l'ordre de réception. »

Il n'y avait pas, non plus, de distinction au Parlement entre les Chevaliers d'armes et les Chevaliers ès lois. La date seule de la réception à la Chevalerie donnait la supériorité du rang.

Nos Rois accordaient des pensions aux Chevaliers ès-lois pour les mettre à même de soutenir leur dignité, comme ils en accordaient aux Chevaliers d'armes. Charles V en accorda une, en 1396, de la somme de 500 livres tournois, à Arnaud de Corbie, chancelier de France., qu'il venait de créer Chevalier.

La création des Chevaliers ès-lois excita la jalousie des anciens Chevaliers d'armes, qui, ne connaissant que le maniement de leur épée et de leur lance, se souciaient fort peu d'acquérir l'instruction nécessaire  pour connaître et terminer les procès dans lesquels ils devaient exercer la noble fonction de juges. Cette jalousie les porta à ne pas vouloir juger avec les gens de robe, et par conséquent à leur abandonner l'honneur de rendre seuls la justice, qui était auparavant le plus beau des priviléges de la Chevalerie.

Dans la suite, il fut créé des Chevaliers d'honneur, qui étaient des officiers d'épée, avec rang, séance, et voix délibérative dans les cours supérieures, présidiaux, et bureaux des finances.

Ledit du roi Louis XIV, du mois de mars 1691, porte : « Création d'un Chevalier d'honneur dans chacun des présidiaux du royaume, lequel sera tenu de faire preuve de noblesse par-devant les officiers du présidial, dans lequel il aura séance immédiatement après les lieutenans-généraux, présidens et autres chefs desdites compagnies, et avant les conseillers titulaires et honoraires; et même avant les prévôts royaux qui pourraient avoir séance dans lesdits présidiaux. »

Un autre édit du même Prince, du mois de juillet 1702 : «Crée en titre d'offices formés et héréditaires, deux Chevaliers d'honneur au grand conseil ; deux dans la cour des monnaies; deux eu chacun des parlemens, chambre des comptes et cours des Aydes du royaume, où il n'en a point encore été établi, à l'exception seulement du Parlement de Paris; et un dans chacun des bureaux des finances, lesquels auront rang et séance dans les dits cours et bureaux des finances, tant aux audiences qu'aux chambres du conseil, en habit noir, avec le manteau, le collet, et l'épée au côté, sur le banc des conseillers, et avant le doyen d'iceux. Veut qu'ils jouissent de tous les priviléges, honneurs, prérogatives, droit de committimus et franc-salé dont jouissent les officiers desdites cours, ensemble des gages qui seront réglés par les rôles qui seront arrêtés au conseil. Veut que les acquéreurs desdits offices n'en puissent être pourvus qu'après avoir obtenu son agrément et fait preuve de noblesse. »

Par une déclaration du Roi, du 8 décembre 1703, ces offices purent être acquis par des personnes non nobles ; et, pour les mettre en état de les posséder, Sa Majesté les « anoblit, ensemble leurs enfans et postérité, nés en loyal mariage, pourvu qu'ils meurent revêtus desdits offices, ou les ayant possédés pendant vingt années accomplies. Veut qu'ils jouissent de tous les avantages dont jouissent les autres nobles du royaume, sans aucune distinction ni différence. »

DE LA CHEVALERIE.DE LA CHEVALERIE.
DE LA CHEVALERIE.DE LA CHEVALERIE.

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #CHÂTEAUX DE FRANCE.

ACHILLE DEVILLE.

NOTICE SUR LE CHATEAU D'ARQUES LA BATAILLE.

 

Le château d'Arques, malgré les outrages que lui a fait subir le temps, et plus encore la main des hommes, est resté un des monuments les plus importants de la Normandie, comme il en est un des plus célèbres. Ses ruines, encore si imposantes, si majestueuses, attestent sa grandeur passée. Les événements historiques dont il fut le théâtre ou le témoin, et le combat à jamais mémorable livré sous ses murs par Henri IV, lui assurent une renommée qui ne périra pas.

On sait, par les historiens normands, que le château d'Arques fut construit vers le milieu du XIe siècle, sous le duc Guillaume, nommé depuis le Conquérant, par Guillaume d'Arques, oncle paternel de ce prince.

Guillaume d'Arques avait reçu de son neveu, à titre féodal, le pays de Talou, dont la ville d'Arques était le chef-lieu. Ce seigneur, plein d'ambition, et qui, soutenu par son frère Mauger , archevêque de Rouen, rêvait, pour usurper sa place, la déchéance du duc Guillaume, qu'il ne nommait que le Bâtard, fit élever à grands frais , comme place d'armes et de sûreté, sur la colline qui domine Arques, le château dont les ruines la couronnent encore.

En considérant leur étendue, en relevant par la pensée ces murailles, ces tours, en plongeant dans ces immenses fossés, on se fait une juste idée de la puissance et de la richesse du comte d'Arqués. On assure qu'il exécuta, en un très petit nombre d'années, cet ouvrage immense.

A peine était-il terminé, que Guillaume d'Arques commença à lever la tête et à ourdir des trames contre le duc Guillaume. Celui-ci, pour en prévenir l'explosion, mit la main sur le château d'Arqués ; mais la garnison qu'il y avait placée se laissa séduire ; le comte d'Arques ne tarda pas à rentrer dans sa forteresse, fier et triomphant. Guillaume-le-Bâtard, avec son impétuosité ordinaire, l'y suivit ; mais, n'osant l'y attaquer de vive force, tant cette citadelle lui parut redoutable, il se contenta d'en former le blocus.

Le roi de France Henri Ier, qui voyait d'un œil jaloux la renommée naissante du duc Guillaume, excité d'ailleurs par l'archevêque de Rouen, frère de Guillaume d'Arques, et par quelques seigneurs normands, mit une armée en campagne, pénétra jusqu'au château d'Arques, et y fit entrer des secours en hommes et en munitions. Enguerrand, comte de Ponthieu, qui commandait l'avant-garde du roi de France, avait trouvé la mort sous les lances normandes, au pied des remparts d'Arqués.

Après que le roi de France se fut retiré, le duc Guillaume resserra les lignes du blocus, et s'y établit en personne. Guillaume d'Arques, réduit par la famine, se vit bientôt contraint d'ouvrir les portes de son château et de se rendre à discrétion. Le duc Guillaume lui laissa la vie sauve, mais le chassa de la Normandie (année 1053.) Le frère du comte d'Arques, Mauger, fut peu après expulsé de son siège archiépiscopal, et alla mourir, comme celui-ci, en exil.

Le château resta dans les mains du duc Guillaume t qui ne cessa d'y entretenir une forte garnison. Son fils, Robert n'appréciant pas l'importance de cette citadelle, l'abandonna avec le comté d'Arques, à Hélie de Saint-Saëns, en lui faisant épouser une fille qu'il avait eue d'une courtisane.

Hélie de Saint-Saëns en fut, peu de temps après, chassé, ainsi que son pupille Guillaume Cliton, fils du duc Robert, par Henri Ier, dernier des fils de Guillaume-le-Conquérant, qui venait de réunir la Normandie à la couronne d'Angleterre.

Le comte de Flandre, Baudouin, qui avait épousé la querelle du jeune Guillaume Cliton à l'instigation d'Hélie de Saint-Saëns, voulut s'emparer du château d'Arques ; il rencontra la mort sous ses murs (année 1118).

Débarrassé de son ennemi, Henri 1er ajouta de nouvelles fortifications au château.

La trahison devait en ouvrir les portes au roi Étienne, qui disputait le duché de Normandie à Geoffroy Plantagenet, gendre et successeur de Henri Ier. La province tout entière ne tarda pas à reconnaître la loi de l'heureux Geoffroy. De tous les châteaux normands, Arques se rendit le dernier (1145).

A près de trente années de là, en 1173, le comte de Boulogne, qui avait pris le parti de Henri-le-Jeune, révolté contre son père Henri II, fut blessé à mort devant le château d'Arques. Cette citadelle était fatale aux ennemis de la Normandie.

Richard Cœur-de-Lion venait de monter sur le trône.

Après avoir rempli l'Orient du bruit de sa valeur, il languissait dans les fers. Son rival, Philippe-Auguste, profilant de sa captivité, s'était fait livrer le château d’Arques. Richard Cœur-de-Lion, ayant brisé ses chaînes, voulut le reprendre il échoua, malgré ses efforts et son bouillant courage.

Un traité de paix, conclu avec le monarque français, l'année suivante (1196), remit le château d'Arques dans les mains de Richard Cœur-de-Lion. Tant qu'il vécut, la bannière de Normandie y flotta droite et fière.

Son frère, Jean-Sans-Terre, ne sut pas le défendre.

Si Philippe-Auguste, qui avait investi la place, s'en éloigna après un siège meurtrier (1202), Jean Sans Terre ne peut en revendiquer l'honneur : Philippe-Auguste courait au secours du jeune Arthur de Bretagne, neveu et héritier déchu de Richard Cœur-de-Lion.

La sœur d'Arthur languissait, de son côté, prisonnière dans le château d'Arques r elle ne devait en sortir que pour aller mourir dans un château fort d'Angleterre.

Jean-Sans-Terre, au lieu de prendre les armes, s'enfuit lâchement. La Normandie est conquise par Philippe-Auguste, et rentre, après une séparation de trois siècles-, dans le domaine de la monarchie française. Les historiens normands ont noté avec orgueil que le château d'Arques ouvrit le dernier ses portes aux Français (1204).

Le château d'Arques ne joue qu'un faible rôle sous la domination française ; il s'efface avec la Normandie, désormais muette et sans gloire. En 1273, Philippe-le-Hardi le visite. Philippe de Valois, le roi Jean, Charles V, y font faire quelques travaux.

Le sol normand allait de nouveau porter des bataillons armés. En 1419, les Anglais descendent en Normandie, et rangent cette province sous leur obéissance; ils devaient la garder trente années consécutives. Le château d'Arques subit la loi commune, En 1449, les Anglais sont chassés par Charles VII, aidé de ses preux capitaines, les Dunois, les Lahire, les Brézé. Le duc de Sommerset, qui venait de capituler dans Rouen, s'engage à remettre entre les mains du roi de France la forteresse d'Arqués, que la garnison de Dieppe serrait de près pour Charles VII. Arques redevint français.

Il faut franchir près d'un siècle et demi pour retrouver le nom d'Arques dans nos annales. Il y va briller d'un nouvel éclat.

Le parti de la Ligue était en possession du château d'Arques. Le gouverneur de Dieppe, Aymar de Chattes, qui tenait pour le parti royal, désespérant de le reprendre par force, eut recours à la ruse. Des soldats, déguisés en matelots dieppois ; et cachant leurs armes sous leurs amples vêtements, se présentent au château pour y vendre du poisson ; ils sont introduits. Égorger les sentinelles, désarmer la garnison surprise, fut l'affaire de quelques instants : le château d'Arqués avait changé de maître.

Henri III venait d'être assassiné dans Saint-Cloud (1589) ; Henri IV lève le siège de Paris, et, suivi d'un petit nombre de soldats, se retire en Normandie.

Il entre dans Dieppe, pour y attendre les secours que la reine d'Angleterre, Elisabeth, lui avait promis. Le duc de Mayenne, à la tête d'une armée de trente mille hommes, se mit à sa poursuite. Parti de la ville d'Eu, dont il s'était emparé, il se porte sur Arques, de l'autre côté de la vallée, résolu de forcer ce passage et de marcher sur Henri IV, pour l'acculer dans Dieppe et s'emparer de sa personne.

Henri IV, qui sentait l'importance du château d'Arques dans les événements qui allaient se passer, l'avait armé de plusieurs pièces d'artillerie, et y avait placé des canonniers dieppois. Ils y firent bon service.

On était au 21 septembre de l'année 1589. L'armée de Henri IV, qui se composait de 7500 hommes, occupait le terrain qui s'étend du bourg d'Archelles à Martin-Église, ayant à sa droite la forêt d'Arques, à sa gauche la rivière.

C'est dans cet étroit espace que se livra ce combat à jamais mémorable où Henri IV gagna sa couronne et une gloire immortelle. Les trente mille hommes de Mayenne furent mis en fuite.

Le château avait décidé le gain de la bataille, en envoyant, vers la fin de la journée, dans les rangs pressés de l'ennemi, plusieurs volées de canon, qui produisirent un merveilleux effet, dit Sully, qui combattait aux côtés de Henri IV.

Le soir même de la bataille, Henri IV, dit l'historien du château d'Arques, écrivit, du château, à Grillon, ce billet devenu fameux : « Pends-toi, brave Grillon, nous avons combattu à Arques, et tu n'y étais pas. »

C'est en mémoire de ce brillant fait d'armes, de ce grand événement historique, que le propriétaire actuel du château d'Arques a fait placer, sur une de ses murailles, aux yeux de tous, l'image de Henri IV, monté sur son cheval de combat, l'épée en main, le panache blanc en tête, tel que, le jour de la bataille, il chargeait glorieusement l'ennemi. La France et la Victoire lui jettent une palme immortelle. Ce beau bas-relief est dû au ciseau de M. Gayrard.

La bataille d'Arques marque les derniers jours de gloire du château qui lui donna son nom. A peine s'il reparaît, depuis lors, dans notre histoire. En 1648, Anne d'Autriche y conduit son jeune fils Louis XIV.

Sous la Restauration, une autre femme, la duchesse de Berry, vient visiter ses ruines avec amour. Long-temps auparavant, délaissé, oublié même, le château d'Arques, quoiqu'ayant encore un gouverneur en titre, mais plus de soldats, allait dépérissant, tombant de toutes parts. En 1753, on commence à en arracher les pierres ; c'est une vaste carrière à laquelle tout le monde vient puiser.

Notre première révolution fit plus. Les ruines du château d'Arques sont mises à l'encan, par l'Etat, en 1793. Un habitant du pays se les fait adjuger pour la somme de 8300 livres. Revendues par lui, elles allaient être adjugées de nouveau, en 1836, et livrées à la Bande Noire, lorsque madame Reiset, veuve de M. J. Reiset, ancien receveur général du département de la Seine-Inférieure, voulant conserver ce monument historique à la France, en fit l'acquisition, et le mit sous la sauvegarde d'un de ses fils, qui se fait un devoir religieux de conserver pur et intact ce noble dépôt. Pour compléter les notions historiques qui se rattachent au château d'Arques, explorons ses ruines.

Sachons les interroger ; elles nous révèleront la pensée qui présida à leur construction.

Celui qui fut chargé, dans le XIème siècle, par Guillaume d'Arques, de l'érection de son château (l'histoire ne nous a pas conservé son nom), était un homme très habile et très versé dans son art. Il suffit, pour s'en convaincre, d'examiner l'assiette de cette forteresse.

C'est sur une langue de terre escarpée de trois côtés et dominant au loin la ville et la vallée d'Arques, qu'il la plaça. Non content de cette disposition, il creusa, en avant des murailles, dans tout le périmètre de l'enceinte fortifiée, un large et profond fossé; de sorte que l'assiégeant, après avoir péniblement gravi la colline, ne trouvait aucun espace pour asseoir son attaque, et pour s'abriter lui-même contre les traits des assiégés.

Le château, à cette époque; n'embrassait pas tout le terrain qui est circonscrit par les ruines. La portion qui fait corps avec les deux tours de l'entrée actuelle, et ces tours elles-mêmes, appartiennent à une construction postérieure de plusieurs siècles, et rentrent dans tout un autre système de fortification. On les attribue à François Ier. Le château du XIe siècle ne se prolongeait pas jusque-là; il se composait d'une seule enceinte, encore de nos jours parfaitement visible et distincte, qui affecte la forme elliptique, avec ses tours, son donjon et sa porte, autrement dite poterne, qu'on rencontre après avoir franchi la première entrée.

Dans la partie la plus reculée, et en même temps la plus élevée de cette enceinte, se dressait le donjon, accompagnement obligé des forteresses normandes. Il n'était pas, à l'exemple des citadelles de nos villes de guerre modernes, en dehors de la place, mais à l'intérieur, de sorte qu'il fallait de toute nécessité s'emparer de tous les autres ouvrages avant de pouvoir même attaquer ce dernier refuge, ce palladium de la défense.

Le donjon du château d'Arques, bien qu'entièrement dépouillé de ses pierres de revêtement, conserve un aspect imposant et grandiose, qu'il doit à la masse et à la force de ses murailles. Il était divisé en deux parties. Les deux salles intérieures servaient de magasins d'armes et de provisions ; celles des étages supérieurs, de logement pour les hommes d'armes, pour le capitaine du château, et pour le souverain lorsqu'il venait visiter Arques. Un escalier étroit, déguisé avec art, y donnait accès ; un seul homme pouvait défendre cette entrée sombre et mystérieuse.

Un puits creusé à une énorme profondeur, qui subsiste encore, était destiné au service des défenseurs du donjon. Il existait, dans l'enceinte, un second puits pour la garnison du château.

La masse entière du donjon remonte au XIe siècle ; quelques divisions intérieures furent seules remaniées plus tard.

Après le donjon, la portion encore subsistante du château de Guillaume d'Arques, la plus remarquable, est la porte, ou poterne, dont nous avons parlé plus haut. Elle se compose d'un massif percé de trois arcades successives, qui, jadis, étaient garnies de herses en fer. Au-dessus était le logement des chevaliers chargés de la défense de la porte.

C'est au-dessus d'une de ces arcades, celle qui regarde le donjon, que le propriétaire actuel du château a fait placer le bas-relief représentant Henri IV à cheval. Au bas, il a fait graver ces mots :

HENRI IV VAINQUEUR AU COMBAT D'ARQUES,

LE 21 SEPTEMBRE 1589.

Au pied de la poterne se dessine l'entrée d'une galerie souterraine creusée dans la marne, qui se prolongeait, originairement, sous le château du XIe siècle, et en suivait le tracé. Elle se trouve aujourd'hui interrompue et obstruée sur plusieurs points. D'après une vieille tradition, qui ne mérite aucune croyance, ce souterrain établissait une communication entre le château d’Arques et la ville de Dieppe. La portion du château faisant corps avancé, due à François 1er, que nous avons traversée pour arriver à l'enceinte du XIe siècle, est flanquée, à ses quatre angles, d'énormes tours construites en brique et en pierre. Les deux premières défendaient la porte d'entrée les deux plus en arrière, qui se rattachent à l'enceinte primitive, ont des formes plus colossales encore.

Celle qui regarde la vallée a reçu le nom de Tour du Boulet, du projectile en pierre qui est engagé dans sa muraille.

Dans les temps anciens, une très vaste enceinte entourée de murs, dont on suit le tracé, et qui descend vers la vallée, se reliait au château, et lui servait comme de camp retranché. On la connaissait alors sous le nom de Baile du château, que les gens du pays ont traduit depuis par celui de Bel, de ville du Bel. Trois portes en pierre y donnaient accès.

Il ne faut pas quitter le château d'Arques sans en faire le tour extérieurement; celui qui n'aura pas fait cette excursion, en suivant la crête des fossés, n'emportera qu'une idée incomplète de la vieille citadelle normande, il ne la connaitra pas. Que le visiteur, après avoir mesuré de l’œil cette immense excavation qui l'enveloppe de toutes parts, après avoir contemplé ces longues courtines, ces tours ébréchées et couvertes de lierre attachées à leurs flancs, ces piles gigantesques du pont de secours, fendues et déversées, reporte ses regards sur cette large et riante vallée d'Arques, sur cette forêt lointaine, sur cette ville de Dieppe qui se dessine à l'horizon ayant l'Océan pour rideau, et qu'il dise si jamais plus beau spectacle a frappé ses regards !

 

CHÂTEAU D'ARQUES LA BATAILLE. ACHILLE DEVILLE.
CHÂTEAU D'ARQUES LA BATAILLE. ACHILLE DEVILLE.

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #EN FAVEUR DE LA MONARCHIE

OEUVRES COMPLETES DE JOSEPH DE MAISTRE

Contenant ses Œuvres posthumes et toute sa Correspondance inédite

TOME PREMIER

Considérations sur la France. — Fragments sur la France. — Essai sur le Principe générateur des Constitutions politiques. — Étude sur la Souveraineté.

NOTICE BIOGRAPHIQUE DE JOSEPH DE MAISTRE.

Le comte Joseph-Marie de Maîstre naquit à Chambéry en 1754 : son père, le comte François-Xavier, était président du sénat de Savoie et conservateur des apanages des princes1. Le comte de Maîstre était l'aîné de dix enfants : cinq filles et cinq garçons, dont trois ont suivi la carrière des armes ; un entra dans les ordres, tandis que celui dont nous écrivons la notice biographique suivit l'état de son père dans la magistrature ; il s'adonna à l'étude dès sa plus tendre enfance, avec un goût marqué, sous la direction des révérends pères jésuites, pour lesquels il a toujours conservé la plus reconnaissante affection et la plus haute estime.

Son père jouissait d'une réputation très-grande dans la magistrature de Savoie; à sa mort le sénat crut devoir annoncer au roi la perte qu'il venait de faire par un message solennel, auquel Sa Majesté répondit par un billet royal de condoléance, comme dans une calamité publique. Le comte Joseph parcourut successivement les différents degrés de la magistrature : étant substitut de l'avocat général, il prononça le discours ,de rentrée sur le Caractère extérieur du magistrat, qui fut le premier jet de son talent comme écrivain et commença sa réputation. Il siégea comme sénateur sous la présidence de son père.

Le trait principal de l'enfance du comte de Maistre fut une soumission amoureuse pour ses parents. Présents ou absents, leur moindre désir était pour lui une loi imprescriptible. Lorsque l'heure de l'étude marquait la fin de la récréation, son père paraissait sur le pas de la porte du jardin sans dire un mot, et il se plaisait à voir tomber, les jouets des mains de son fils, sans qu'il se permit même de lancer une dernière fois la boule ou le volant. Pendant tout le temps que le jeune Joseph passa à Turin pour suivre le cours de droit à l'Université, il ne se permit jamais la lecture d'un livre sans avoir écrit à son père ou à sa mère à Chambéry pour en obtenir l'autorisation. Sa mère, Christine de Motz, femme d'une haute distinction, avait su gagner de bonne heure le coeur et l'esprit de son fils, et exercer sur lui la sainte influence maternelle. Rien n'égalait la vénération cl l'amour du comte de Maistre pour sa mère. Il avait coutume de dire : « Ma mère était un ange à qui Dieu avait prêté un corps ; mon bonheur était de deviner ce qu'elle désirait de moi, et j'étais dans ses mains autant que la plus jeune de mes soeurs. » Il avait neuf ans lorsque parut le funeste édit du parlement de Paris (1763); il jouait un peu bruyamment dans la chambre de sa mère, qui lui dit : « Joseph, ne soyez pas si gai il est arrivé un grand malheur ! » Le ton solennel dont ces paroles furent prononcées frappa le jeune enfant, qui s'en souvenait encore à la fin de sa vie.

Le comte de Maistre épousa en 1786 mademoiselle de Morand, dont il eut un fils, le comte Rodolphe, qui suivit la carrière des armes, et deux filles. Adèle, mariée à M. Terray, et Constance, qui épousa le duc, de Laval-Montmorency.

Il vivait à Chambéry, paisiblement occupé de ses devoirs, dont il se délassait par l'étude; et il était déjà père de deux enfants lorsque la révolution éclata.

Les opinions du comte de Maistre étaient pour ces libertés justes et honnêtes qui empêchent les peuples d'en convoiter de coupables. Celle manière de voir, qu'il ne cachait nullement, ne lui fut pas favorable dans un temps où les esprits échauffés et portés aux extrêmes regardaient la modération comme un crime. M. de Maistre fut soupçonné de jacobinisme et représenté à la cour comme un esprit enclin aux nouveautés, et dont il fallait se garder. Il était membre de la Loge réformée de Chambéry, simple loge blanche parfaitement insignifiante : cependant, lorsque l'orage révolutionnaire commença à gronder en France et à remuer sourdement les pays limitrophes, les membres de la loge s'assemblèrent et, jugeant que toutes réunions pourraient à celte époque devenir dangereuses ou inquiéter le gouvernement, ils députèrent M. de Maistre pour porter au roi la parole d'honneur de tous les membres qu'ils ne s'assembleraient plus, et la loge fut dissoute de fait.

L'invasion de la Savoie arriva : les frères de M. de Maistre rejoignirent leurs drapeaux, et lui-même partit pour la cité d'Aoste avec sa femme et ses enfants dans l'hiver de 1793. Alors parut ce qu'on appelait la loi des Allobroges, laquelle enjoignait à tous les émigrés de rentrer avant le 25 janvier, sans distinction d'âge ni de sexe, et sous la peine ordinaire de la confiscation de tous leurs biens. Madame de Maistre se trouvait dans le neuvième mois de sa grossesse : connaissant la manière de penser et les sentiments de son mari, elle savait fort bien qu'il s'exposerait à tout plutôt que de l'exposer elle-même dans celle saison et dans ce pays : mais, poussée par l'espoir de sauver quelques débris de fortune en demandant ses droits, elle profila d'un voyage que le comte de Maistre fit à Turin, et partit sans l'avertir. Elle traversa le grand Saint-Bernard le 5 Janvier, à dos de mulet, accompagnée de ses deux petits enfants, qu'on portait enveloppés dans des couvertures. Le comte de Maistre, de retour à la cité d'Aoste deux ou trois jours après, courut sans retard sur les pas de cette femme courageuse, tremblant de la trouver morte ou mourante dans quelque chétive cabane des Alpes. Elle arriva cependant à Chambéry, où le comte de Maistre la suivit de près. Il fut obligé de se présenter à la municipalité, mais il refusa toute espèce de serment, toute promesse même ; le procureur syndic lui présenta le livre où s'inscrivaient tous les citoyens actifs, il refusa d'écrire son nom ; et, lorsqu'on lui demanda la contribution volontaire qui se payait alors pour la guerre, il répondit franchement : « Je « ne donne point d'argent pour faire tuer mes frères « qui servent le roi de Sardaigne. » Bientôt on vint faire chez lui une visite domiciliaire; quinze soldats entrèrent, les armes hautes, accompagnant cette invasion de la brutale phraséologie révolutionnaire, de coups de crosse sur les parquets, et de jurons patriotiques. Madame de Maistre accourt au bruit, elle s'effraye : sur-le-champ les douleurs la saisissent, et le lendemain, après un travail alarmant, M. de Maistre vit naître son troisième enfant, qu'il ne devait connaître qu'en 1814. Il n'attendait que cet événement : il partit, l'âme pénétrée d'indignation, après avoir pourvu le mieux qu'il put à la sûreté de sa famille. Il s'en sépara, abandonna ses biens et sa patrie, et se retira à Lausanne. Il y fut bientôt chargé d'une mission confidentielle auprès des autorités locales, pour la protection des sujets du roi, et surtout d'une quantité de jeunes gens du duché de Savoie qui allaient en Piémont s'enrôler dans les régiments provinciaux. Ce passage leur fut bientôt fermé par la Suisse; mais les sentiers des Alpes étaient connus de ces braves gens, et leurs drapeaux furent toujours bien entourés. Ces corps furent ainsi maintenus au complet pendant la guerre par des enrôlements volontaires, malgré l'occupation du duché par les Français, et malgré la création de la république des Allobroges.

Madame de Maistre, son fils et sa fille aînée vinrent successivement rejoindre le comte à Lausanne; mais sa fille cadette, trop enfant pour être exposée aux dangers d'une fuite clandestine, demeura chez sa grand'mère.

Pendant son séjour à Lausanne, le comte de Maistre eut une correspondance amicale et suivie avec un bon serviteur de son maître qui résidait à Berne en qualité de ministre du roi, M. le baron Vignet des Étoles. Cette correspondance n'ayant trait qu'aux événements d'alors, à la guerre, aux difficultés de sa position, à la protection des sujets du roi, nous n'en avons que deux ou trois lettres d'un intérêt plus général, où l'on retrouve l'auteur des Considérations. Parmi celles que le temps a dépourvues d'intérêt, il en est une où il apprend à son ami que « ses biens sont confisqués, mais qu'il n'en dor mira pas moins, » Dans une autre, tout aussi simplement laconique, il s'exprime ainsi : « Tous « mes biens sont vendus, je n'ai plus rien. » Cette légère nouvelle n'occupe qu'une ligne au milieu des affaires générales, et n'est accompagnée d'aucune réflexion.

Le même oeil qui avait considéré la révolution française pénétra de bonne heure la politique de l'Autriche à l'égard du Piémont, et les fatales maximes qui dirigeaient à cette époque le cabinet de Vienne.

Ces maximes étaient :

1° De ne jamais prendre sur l'ennemi ce que l'Autriche ne pouvait pas garder ;

2° De ne jamais défendre pour l'ami ce qu'elle espérait reprendre sur l'ennemi.

C'est par une suite de la première de ces maximes que les Autrichiens ne voulurent jamais tirer un coup de fusil au delà des Alpes. Lorsque les troupes du roi entrèrent en Savoie dans l'été de 1793. les Autrichiens, qui avaient des troupes en Piémont, ne donnèrent pas un soldat, mais seulement le général d'Argentau, dont les instructions secrètes ne le furent pas longtemps. On trouvera dans deux lettres que nous citons le jugement de M. de Maistre sur la coalition en général, et sur l'Autriche en particulier. (Voyez les lettres des 6 et 15 août et du 28 octobre 1794 à M. le baron Vignet des Étoles. — Berne.)

Ce fut pendant son séjour en Suisse que le comte de Maistre publia les Considérations sur la France, les Lettres d'un royaliste savoisien, l'Adresse des émigrés à la Convention nationale, le Discours à la marquise de Costa, et Jean-Claude Têtu. Il travaillait aussi à deux autres ouvrages : l'un sur la Souveraineté, et l'autre intitulé Bienfaits de la Révolution ou la République peinte par elle-même. Ces deux ouvrages n'ont pas été achevés et sont restés à l'état de fragments. Les cinq Paradoxes, à madame la marquise N., datent aussi de cette époque.

En 1797, le comte de Maistre passa à Turin avec sa famille. Le roi, réduit à ses faibles forces, après' avoir soutenu pendant quatre ans l'effort de la France, succomba, et fut obligé de quitter ses Etats de terre ferme. Les Français occupèrent Turin : M. de Maistre était émigré, il fallait fuir. Muni d'un passe-port prussien comme Neufchâtelois, le 28 décembre 1798, il s'embarqua sur un petit bateau pour descendre le Pô et rejoindre à Casal la grande barque du capitaine Gobbi, qui transportait du sel à Venise. Le patron Gobbi avait sa barque remplie d'émigrés: français de haute distinction : il y avait des dames, des prêtres, des moines, des militaires, un évêque (Mgr l’évêque de Nancy); toutes ces personnes occupaient l'intérieur du navire, ayant pour leur domicile légal l'espace enfermé entre deux ou trois membrures du bâtiment, suivant le nombre des personnes dont se composait le ménage : cet espace suffisait strictement pour y coucher; la nuit, des toiles suspendues à des cordes transversales marquaient les limites des habitations. Au milieu régnait une coursive de jouissance commune, avec un brasier en terre où tous les passagers venaient se chauffer et faire la cuisine ; le froid était excessif. Un peu au-dessous de Casal Maggiore, le Pô prit pendant la nuit ; et, quoiqu'il fût libre encore vers le milieu, la barque se trouva enfermée d'une ceinture de glace. Le comte Karpoff, ministre de Russie, descendait aussi le Pô dans une barque plus légère; il accueillit à son bord le comte de Maistre, qui put ainsi continuer son voyage. Les deux rives étaient bordées de postes militaires.

Depuis la Polisela, la rive gauche du Pô était occupée par les Autrichiens, et la rive droite par les Français. A chaque instant la barque était appelée à obéissance, tantôt sur une rive, tantôt sur l'autre. Les glaçons empêchaient d'arriver, et les menaces de faire feu qui partaient des deux bords alternativement ne facilitaient pas la manœuvre. La voiture de M. Karpoff était sur le pont, et les deux enfants de M. de Maistre s'y étaient juchés. Tout à coup un poste français appelle, et l'équipage s'efforce d'obéir ; mais les courants et les glaçons retardent la manoeuvre : le poste prend les armes, et, à l'ordinaire, couche en joue les matelots. Enfin on aborde avec peine — Vos passe-ports? — On les présente; personne ne savait lire. Le chef de poste propose de retenir la barque, et d'envoyer les passe-ports à l'officier commandant à la prochaine ville; mais le caporal s'approche du sergent et lui dit : « A quoi cela sert-il? « on dira que lu es une... bêle, et voilà tout. » Sur celte observation, on laissa partir la barque ; mais un des soldats apostrophant le comte de Maistre : « Citoyen, vous dites que vous êtes sujet du roi de « Prusse; cependant vous m'avez un accent... Je « suis fâché de n'avoir pas envoyé une balle dans « cette voiture d'aristocrate. » — « Vous auriez fait « une belle action, » lui répondit M. de Maistre, « vous auriez blessé ou tué deux jeunes enfants,.et « je suis sûr que cela vous aurait causé du chagrin. »

— « Vous avez bien raison, citoyen, » répliqua le fusilier ; « j'en aurais été plus fâché que la mère. »

Arrivés au Papozze, les voyageurs se séparèrent. M. de Maistre, sur un chariot de village avec sa famille, traversa l'Adigetto sur la glace, et vint s'embarquer à Chioggia pour Venise.

Le séjour de Venise fut, sous le rapport des angoisses physiques, le temps le plus dur de son émigration. Réduit pour tout moyen d'existence à quelques débris d'argenterie échappés au grand naufrage, sans relations avec sa cour, sans relations avec ses parents, sans amis, il voyait jour par jour diminuer ses dernières ressources, et au delà plus rien. Parmi les nombreux émigrés français qui étaient à Venise, se trouvait le cardinal Maury. M. de Maistre a laissé par écrit quelques souvenirs de ses conversations avec ce personnage, dont les idées et la portée d'esprit l'avaient singulièrement étonné. (Voy. t. VIL S. E. le cardinal Maury ; Venise, 1799.)

Avant de partir pour Venise, le comte de Maistre avait écrit à M. le comte de Chalembert, ministre d’État, pour le prier de faire savoir à S. M. qu'il ne la suivait pas eu Sardaigne, de crainte d'être à charge dans ces tristes circonstances; mais qu'il mettait sa personne comme toujours aux pieds du roi, prêt, au premier appel, à se rendre partout où il pourrait lui consacrer sa vie et ses services.

Après la brillante campagne de Souwaroff, le roi de Sardaigne, rappelé dans ses États par la Russie et l'Angleterre, s'embarqua à Cagliari sur la foi de ces deux puissances, et revint sur le continent. Le comte de Maisire quitta alors Venise ; mais, en arrivant à Turin, il n'y trouva pas le roi. Le grand maréchal, par ses manifestes multipliés, rétablissait solennellement l'autorité du roi, énonçant même les ordres précis de l'empereur son maître sur ce point; mais l'Autriche s'y opposa avec tant d'ardeur et d’obstination, qu'elle fit plier ses deux grands alliés, et qu'elle arrêta le roi à Florence. C'est de là que le comte de Maistre reçut sa nomination au poste de régent de la chancellerie royale en Sardaigne (première place de la magistrature dans l'île). Cette nomination, en faisant cesser ses tortures physiques, lui préparait des peines d'un autre genre. Pendant les malheureuses années de la guerre, l'administration de la justice s'était affaiblie dans l'île de Sardaigne ; les vengeances s'étant multipliées, les impôts rentraient difficilement, et il régnait dans la haute classe une répugnance extrême à payer ses dettes. Le comte de Maistre eut à lutter contre de grandes difficultés, qu'il ne fut pas toujours à môme de vaincre; malgré cela, son départ fut accompagné des regrets publics d'un pays où sa mémoire fut encore longtemps en vénération.

Etant en Sardaigne, le comte de Maistre eut connaissance par les journaux du décret de 1802 sur les émigrés, qui enjoignait à tous les individus natifs des pays réunis à la France de rentrer dans un délai déterminé, et, en attendant, de se présenter au résident français le plus rapproché de leur domicile, pour y faire la déclaration prescrite et prêter serment de fidélité à la république. M. de Maistre adressa alors à M. Alquier, ambassadeur de la république française à Naples, un mémoire dans lequel il exposait « qu'il n'était pas né Français, qu'il ne voulait « pas l'être, et que, n'ayant jamais mis le pied dans « les pays conquis par la France, il n'avait pu le « devenir; que puisque, aux termes du décret du « 6 floréal, c'était dans ses mains qu'il devait prêter le serment requis, c'était aussi à lui qu'il croyait « déclarer qu'il ne voulait pas le prêter; qu'ayant a suivi constamment le roi son maître dans tous ses « malheurs, son intention était de mourir à son service ; que si par suite de cette déclaration il pouvait être rayé de la liste des émigrés comme étranger, et obtenir éventuellement la liberté de revoir ses amis, ses parents et le lieu de sa naissance, cette faveur ou plutôt cet acte de justice lui serait précieux. »

Dans cette même année 1802, il reçut du roi l'ordre de se rendre à Pétersbourg, en qualité d'envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire. Ce fut une nouvelle douleur, un nouveau sacrifice, le plus pénible sans doute que son dévouement à son maître put lui imposer. Il fallait se séparer de sa femme et de ses enfants sans prévoir un terme à ce cruel veuvage, entreprendre une nouvelle carrière et des fonctions que le malheur des temps rendait difficiles et dépouillées de tout éclat consolateur. Il partit pour Pétersbourg; c'était au commencement du règne d'Alexandre , jeune prince plein de douceur, de sentiments généreux et d'amour du bien. Il conservait au fond du coeur des principes sincèrement religieux, que son précepteur La Harpe n'avait pu étouffer. M. de Maistre parut dans la société avec l'humble fierté d'un haut caractère; son amabilité enjouée, son esprit naturel, ses connaissances profondes et variées, l'intérêt qui s'attache toujours à un dévouement sans bornes, lui attirèrent Cette considération personnelle, apanage du vrai mérite. Il eut, dans les hautes classes de la société, de nombreux cl de véritables amis. Connu bientôt et distingué par l'auguste souverain auprès duquel il était accrédité, l'empereur lui-même daigna lui donner de nombreuses preuves de son estime. Les officiers piémontais qui se rendirent en Russie pour continuer à Servir la cause de leur maître sous les drapeaux de son auguste allié, ressentirent les effets de la faveur personnelle dont le comte de Maistre jouissait : ils furent reçus avec leurs grades et leur ancienneté, et placés honorablement. L'un d'eux, le chevalier Vayra, étant malheureusement mort en route, et par conséquent avant d'être entré au service de Russie, sa veuve reçut cependant une pension qu'elle conserva toute sa vie. Parmi ces officiers, il en était un qui, après avoir servi en Italie comme officier d’état major dans l'armée de Souwaroff, avait accompagné le maréchal dans sa malheureuse retraite : c'était le frère du comte de Maistre ; il avait quitté le service et s'était relire à Moscou, charmant son exil par la société d'excellents amis, par la société tout aussi fidèle des sciences et des beaux-arts. Par une faveur souveraine, souverainement délicate, Alexandre réunit les deux frères en nommant le comte Xavier lieutenant-colonel directeur de la bibliothèque et du musée de l'Amirauté. Ce fut une joie sensible pour le comte de Maistre ; nous en trouvons l'expression dans la lettre qu'il adressa alors à l'empereur Alexandre, et que nous insérons ici avec la réponse de Sa Majesté Impériale :

A SA MAJESTÉ IMPÉRIALE L'EMPEREUR

DE TOUTES LES RUSSIES.

« Sire,

« Son Excellence monsieur le Ministre de la marine vient de me faire connaître que Votre Majesté avait daigné attacher mon frère à son service, en lui confiant la place de directeur de la bibliothèque et du musée de l'Amirauté.

« Votre Majesté Impériale, en me le rendant, me rend la vie moins amère. C'est un bienfait accordé à moi autant qu'à lui. J'espère donc qu'elle me permettra de mettre à ses pieds les sentiments dont cette faveur m'a pénétré. Si je pouvais oublier les fonctions que j'ai l'honneur d'exercer auprès de Votre Majesté Impériale, j'envierais à mon frère le bonheur qu'il aura de lui consacrer toutes ses fa cultés. Jamais au moins il ne me surpassera dans la reconnaissance, le dévouement sans bornes, et le très-profond respect avec lequel, etc.

« Saint-Pétersbourg, ce 18 avril 1805. « DE MAISTRE. »

RÉPONSE DE SA MAJESTÉ IMPERIALE.

« Monsieur le comte de Maistre,

« J'ai lu avec plaisir la lettre que vous m'avez écrite, à la suite de l'emploi que j'ai confié à votre frère. Il m'a été agréable d'avoir pu, par ce que j'ai fait pour lui, vous donner aussi une preuve de mes dispositions à votre égard. Le dévouement sans bornes avec lequel vous servez Sa Majesté Sarde est un litre à mon estime particulière, dont j'aime à vous réitérer ici le témoignage certain.

« Signé, ALEXANDRE.

« Saint-Pétersbourg, ce 19 avril 1805. »

M. de Maistre avait oublié tout à fait la déclaration envoyée à M. Alquier avant son départ de Sardaigne, lorsqu'il reçut une dépêche ministérielle avec un décret dont M. Cacault, consul de France à Naples, venait de donner communication officielle au premier secrétaire d’État de Sa Majesté. Ce décret portait, sans aucun considérant, que M. de Maistre était rayé de la liste des émigrés, et autorisé à rentrer en France sans obligation de prêter serment, avec liberté entière de rester au service du roi de Sardaigne, et de garder les emplois et décorations qu'il tenait de Sa Majesté, en conservant tous ses droits de citoyen français. Ce décret, transmis avec la solennité d'une note ministérielle, émut le ministère du roi, qui cherchait à se rendre compte des motifs qui pouvaient avoir amené une telle faveur d'exception. Le comte de Maistre fut formellement invité à donner des explications. — Il envoya copie du mémoire que nous avons cité plus haut.

En 1806, le comte de Maistre reçut une nouvelle preuve de la faveur impériale, bien plus précieuse encore que les précédentes. Il avait appelé auprès de lui son fils âgé de seize ans, et qu'il ne pouvait pas laisser à Turin, exposé par la conscription à servir contre son roi, sa famille et ses parents. Au mois de décembre 1806, Sa Majesté Impériale recevait, le comte Rodolphe à son service, comme officier dans le régiment des chevaliers-gardes. Quelques jours après il partait avec son corps pour la campagne de 1807, suivie de celle de 1808 en Finlande, et plus tard de celles de 1812, 13 et 14. On lira dans la correspondance quelques-unes des lettres que le comte de Maistre écrivait à son fils, dans ces absences aussi cruelles, pour un père que pour une mère. — Mais le comte de Maistre se soutenait en pensant que son fils faisait son devoir, et qu'il était à la place où l'appelaient l'honneur et la conscience.

Il paraît que, pendant son séjour en Russie, M. de Maistre avait conservé des relations amicales avec un fidèle serviteur de Louis XVIII, courtisan de l'exil: c'est au moins ce qu'indiquerait une lettre autographe de ce prince, ainsi que la réponse du comte de Maistre. Le comte de Blacas, représentant confidentiel du roi à Saint-Pétersbourg, était aussi très-lié avec M. de Maistre. Une similitude de position, d'infortune et de dévouement avait cimenté ces liens.

Le comte de Maistre, inflexible sur les principes, était, dans les relations sociales, bienveillant, facile, et d'une grande tolérance : il écoutait avec calme les opinions les plus opposées aux siennes, et les combattait avec sang-froid, courtoisie, et sans la moindre aigreur. Partout où il demeura quelque temps, il laissa des amis : a Lausanne, à Pétersbourg, aussi bien qu'à Rome et à Florence. Il se plaisait à considérer les hommes par leur côté louable.

On voit dans ses lettres de quel œil le sujet, le ministre du roi de Sardaigne considérait les succès de Bonaparte, qu'il appelle quelquefois Doemonium meridianum ; mais le génie et le capitaine furent toujours appréciés par lui à leur haute valeur. Il s'étonnait que l'on pût s'étonner de l'attachement du soldat français pour celui qui le menait à la victoire.

En passant à Naples en 1802, il s'entretint un jour longuement avec M, Alquier, ambassadeur de la république française : « Après avoir entendu très-attentivement ce que je lui dis sur les affaires en général et sur le roi de Sardaigne en particulier, M. Alquier me dit avec beaucoup de vivacité : — « Monsieur le comte, qu'allez-vous faire à Pétersbourg ? Allez à Paris dire ces raisons au premier consul, qui ne les a jamais entendues. » (Extrait d'une lettre confidentielle.)

Cette idée avait fait impression sur le comte de Maistre ; car, après la bataille de Friedland et la paix qui la suivit, il demanda une audience à Bonaparte comme simple particulier. Le mémoire qu'il écrivit à cette occasion exprimait en substance le désir de communiquer à l'empereur des Français quelques idées relatives aux intérêts de son souverain (voyez la lettre au chevalier de ...., 28 décembre 1807, et l'autre au même, mai 1808), et que, s'il voulait l'entendre personnellement sans l'entremise d'aucun ministre, il irait à Paris sans titre et par conséquent sans défense, se remettant absolument entre ses mains pour faire de lui tout ce qui lui plairait. Le comte de Maistre donnait de plus sa parole d'honneur que le roi son maître n'avait pas la moindre idée de sa détermination, et qu'il n'avait pour faire ce voyage aucune autorisation. Ce mémoire fut transmis et appuyé par le général Savary, dont la franchise et la fougue militaire étaient cependant très-accessibles au raisonnement calme, et très-susceptibles de sentir et d'apprécier l'honneur et le dévouement. Laissons parler le comte de Maistre : « Le général Savary envoie mon « mémoire à Paris, et l'appuie de toutes ses forces. « Vous me demanderez comment un homme tel que je vous l'ai dépeint est capable d'un procédé de telle nature? Cela arrive, comme dit Cicéron, « propter multiplicem hominis voluntatem. L'homme est un amas de contradictions et de volontés discordantes. Tout l'art est de savoir et de vouloir saisir celles qui peuvent vous être utiles.—Qu'arriverait t-il? Je n'en sais rien ! Si Bonaparte dit que non, tout est dit. S'il m'appelle, je ne sais en vérité, vu le caractère de l'homme et ce que je veux lui dire (ce que personne ne saura jamais), je ne sais, dis-je, s'il y a plus d'espérance que de crainte... Mais deux raisons me décident à prendre ce parti : 1° la certitude où je crois être que S. M. n'a pas seulement été nommée à Tilsitt. Le traité présenté par la victoire a été signé par l'effroi : voilà tout; 2° la certitude encore plus évidente où je suis que je puis être utile à S. M., et que je ne puis lui nuire, puisque j'ai donné ma parole d'honneur écrite qu'elle n'avait pas seulement le plus léger soupçon de ma détermination. S'il m'arrivait malheur, veuillez prier S. M. de faire arriver ici ma femme et mes deux filles; elles vivront bien ou mal avec mon fils et mon frère. Jacta est alea! rien ne peut être utile au roi qu'une sage témérité, jamais on n'a joué plus sagement une plus terrible carte. Bonaparte ne fit aucune réponse ; mais les égards singuliers dont le comte de Maistre fut l'objet à Pétersbourg, de la part de l'ambassade française, firent voir que sa démarche n'avait pas déplu.

En suivant pas à pas le comte de Maistre, on remarque deux traits caractéristiques qui ont dirigé toute sa carrière politique : un dévouement à toute épreuve à son souverain, et une espérance, ou plutôt une foi constante dans une restauration inévitable, dont il faisait profession de n'ignorer que la date. Ni l'exil loin de sa patrie, ni une longue et douloureuse séparation d'avec sa femme et ses enfants, ni la perte de sa fortune, ne lui semblèrent des obstacles; l'assurance d'une position brillante qui lui fut plusieurs fois offerte ne lui parut pas digne d'attention. La reconnaissance ne put l'attirer, ni l'ingratitude le repousser. La presque certitude d'un avenir amer pour lui et pour sa famille entière était sans doute un long et continuel tourment pour son cœur ; mais rien ne put le détacher du service de son roi, ni amortir un instant son zèle. Après les conférences de Tilsitt et d'Erfurt, un ministre de l'empereur Alexandre lui demanda : « A présent, qu'allez-vous faire? » — « Tant qu'il y aura une maison de Savoie et qu'elle « voudra agréer mes services, je resterai tel que « vous me voyez. » Ce fut sa réponse.

Le comte de Maistre ne réservait pas ces maximes de fidélité pour son usage personnel. Voici en quels termes il expliquait à ses compatriotes la doctrine du dévouement au roi dans une des lettres qu'il leur adressait, en 1793, de son exil de Lausanne :

« Sujets fidèles de toutes les classes et de toutes les provinces, sachez être royalistes. Autrefois c'était un instinct, aujourd'hui c'est une science.Serrez-vous autour du tronc, et ne pensez qu'à le soutenir : si vous n'aimez le roi qu'à titre de bienfaiteur, et si vous n'avez d'autres vertus que celles qu'on veut bien vous payer, vous êtes les derniers des hommes. Élevez-vous à des idées plus sublimes, et faites tout pour l'ordre général. La majesté des souverains se compose des respects de chaque sujet. Des crimes et des imprudences pro longées ayant porté un coup à ce caractère auguste, c'est à nous à rétablir l'opinion, en nous rapprochant de cette loyauté exaltée de nos ancêtres : la philosophie a tout glacé, tout rétréci ; elle a diminué les dimensions morales de l'homme, et si nos pères renaissaient parmi nous, ces géants auraient peine à nous croire de la même nature. Ranimez dans vos coeurs l'enthousiasme de la fidélité antique, et cette flamme divine qui faisait les grands hommes. Aujourd'hui on dirait que nous craignons d'aimer, et que l'affection solennelle pour le souverain a quelque chose de romanesque qui n'est plus de saison : si l'homme distingué par ces sentiments vient à souffrir quelque injustice de ce souverain qu'il défend, vous verrez l'homme au coeur desséché jeter le ridicule sur le sujet loyal, et quelquefois même celui-ci aura la faiblesse de rougir : voilà comment la fidélité n'est plus qu'une affaire de calcul. Croyez-vous que, du temps de nos pères, les gouvernements ne commissent point de fautes? Vous ne devez point aimer votre souverain parce qu'il est infaillible, car il ne l'est pas ; ni parce qu'il aura pu répandre sur vous des bienfaits, car s'il vous avait oubliés, vos devoirs seraient les mêmes. Il est heureux, sans doute, de pouvoir joindre la reconnaissance individuelle à des sentiments plus élevés et plus désintéressés : mais quand vous n'auriez pas cet avantage, n'allez pas vous laisser corrompre par un vil dépit qu'on appelle NOBLE ORGUEIL. Aimez le souverain comme vous devez aimer l'ordre, avec toutes les forces de votre intelligence ; s'il vient à se tromper à votre égard, vengez-vous par de nouveaux services : est-ce que vous avez besoin de lui pour être honnêtes ? ou ne l'êtes-vous que pour lui plaire?

Le roi n'est pas seulement le souverain, il est l'ami de la Savoie ; servons-le donc comme ses « pères furent servis par les nôtres. Vous surtout, « membres du premier ordre de l’État, souvenez-vous de vos hautes destinées. Que vous dirai-je? Si l'on vous avait demandé « votre vie, vous l'auriez offerte sans balancer : eh « bien, la patrie demande quelquefois des sacrifices d'un autre genre et non moins héroïques, peut être précisément parce qu'ils n'ont rien de solennel, et qu'ils ne sont pas rendus faciles par les jouissances de l'orgueil. Aimer et servir, voilà votre rôle. Souvenez-vous-en, et oubliez tout le reste. Comment pourriez-vous balancer? vos ancêtres ont promis pour vous 2. »

Quant à la chute de Bonaparte et à la restauration des maisons souveraines de France et de Savoie, il y a peu de ses lettres particulières ou officielles où il ne les annonce avec assurance ; seulement, il n'espérait pas en être témoin. Nombre des compatriotes du comte de Maistre, sans faire des conjectures aussi raisonnées, partageaient cet espoir d'une manière instinctive. On leur donnait en Piémont le sobriquet de coui d' la semana ch' ven (messieurs de la semaine prochaine). Enfin la semaine arriva. Aussi la chute de Bonaparte ne surprit qu'à demi M. de Maistre. Cet événement rétablissait le souverain auquel il avait consacré tous les instants de sa vie; il ramenait dans ses bras sa famille, après une absence, de douze ans, et lui permettait de voir et d'embrasser pour la première fois une fille de vingt ans, qu'il ne connaissait pas encore. Cet événement, dis-je, dans le premier moment dut le remplir de joie et combler ses longues espérances; mais la publication du traité de Paris vint détruire en grande partie son bonheur. Nous croyons qu'on lira avec plaisir un discours que le comte de Maistre composa dans ce premier moment d'exaltation, mais qui ne fut pas prononcé, comme il nous l'apprend lui-même, dans la notice dont il a fait précéder le manuscrit de ce discours. ( Voyez t. VIII,).

Comme tout homme éminent, M. de Maistre ne pouvait manquer d'avoir à la cour d'officieux amis occupés à le desservir auprès du roi, et à saisir les moindres bagatelles pour en faire des défauts et des torts. Les occupations, les préoccupations, les chagrins l'avaient rendu sujet, pendant les dernières années de son séjour en Russie, à de cruelles insomnies, et à la suite de ces nuits fatigantes il lui arrivait fréquemment de s'endormir en société. C'était un sommeil subit et de quelques instants. Cette légère indisposition fut représentée à la cour comme un affaiblissement des facultés intellectuelles. Voici comment le comte de Maistre s'expliquait à ce sujet avec le ministère du roi :

« On m'a mandé plus d'une fois qu'à Turin et même à Paris il a été dit qu'à la suite d'une grande maladie que j'avais faite, l'esprit m'avait totalement baissé. Voici la base de cette narration. Depuis une demi-douzaine d'années, plus ou moins, j'ai été sujet à des accidents de sommeil entièrement inexplicables, qui me surprenaient souvent dans le monde et dont je riais le premier : ce n'était qu'un éclair, et, ce qu'il y a d'étrange, c'est que ce sommeil n'avait rien de commun avec celui de la nuit. Par nature, je dors très-peu ; trois heures sur les vingt-quatre, et même moins, me suffisent, et la moindre inquiétude m'en prive. Dans l'état douloureux où m'ont jeté les déterminations prises à mon égard, il m'est arrivé de passer deux et même trois nuits sans dormir. D'où venait donc ce sommeil subit et passager d'une minute ou deux ? c'est ce que je n'ai jamais compris. Depuis plusieurs mois, ces coups de sommeil (car je ne sais pas dire autrement) ont fort diminué, et j'ai tout lieu d'espérer que bientôt j'en serai entièrement délivré. Souvent je disais en riant : Bientôt on écrira au roi que je suis apoplectique. Mais je vois que mes protecteurs ont mieux aimé dire radoteur. Si jamais je le suis, V. E., qui lit mes « lettres, en sera avertie la première; et S. M. en attendant me rendra le sommeil, si elle le juge convenable.» Le comte de Maistre écrivait alors les Soirées.

Pendant son long séjour à Pétersbourg, dans les intervalles que la politique lui laissait, M. de Maistre se livra de nouveau aux éludes philosophiques et religieuses, pour lesquelles il avait toujours eu du penchant. Il est probable que les conversations sur les articles controversés, qui sont fort communes dans tous les pays catholiques, eurent une influence directe sur les travaux du comte de Maistre, qui se trouva ainsi porté à réunir et coordonner dans un but déterminé le fruit de ses longues études et le résultat de ses entretiens journaliers. Ce fut à Pétersbourg qu'il composa : Des délais de la justice divine; — Essai sur le principe générateur des. institutions humaines;— Du Pape; — De l’Église gallicane; — les Soirées de Saint-Pétersbourg ; — Examen de la philosophie de Bacon (posthume). Cependant ces quatre derniers ouvrages ne reçurent les derniers coups de lime qu'après le retour de l'auteur à Turin. Plusieurs autres opuscules sortirent aussi de sa plume dans le même espace de temps : Les deux lettres à une dame protestante et à une dame russe; — Les lettres sur l’Éducation publique en Russie ; — Lettres sur l'Inquisition espagnole; —l'Examen d'une édition des lettres de madame de Sévigné. Ces ouvrages ont été en partie provoqués par des personnes dé la société, qui s'adressaient au comte de Maistre pour éclaircir une question, pour avoir son avis, pour résumer des conversations intéressantes et fixer l'enchaînement des idées. Il lisait beaucoup, et il lisait systématiquement, la plume à la main, écrivant, dans un volume relié posé à côté de lui, les passages qui lui paraissaient remarquables, et les courtes réflexions que ces passages faisaient naître; lorsque le volume était à sa fin, il le terminait par une table des matières par ordre alphabétique, et il en commençait un autre. Le premier de ces recueils est de 1774, le dernier de 1818. Celait.un arsenal où il puisait les souvenirs les plus variés, les citations les plus heureuses, et qui lui fournissait un moyen prompt de retrouver l'auteur, le chapitre et la page, sans perdre de temps en recherches inutiles.

Depuis que les guerres, les voyages, les négociations, avaient mis les Russes plus en contact avec les autres peuples européens, le goût des études sérieuses et de la haute littérature s'infiltrait peu à peu dans les classes élevées. Dès que la science paraît dans un pays non catholique, tout de suite la société se divise, la masse roule au déisme, tandis qu'une certaine tribu s'approche de nous. Il ne pouvait en arriver autrement en Russie ; la science, injectée dans le grand corps de l’Église nationale, en avait commencé la désorganisation ; et, tandis que les systèmes philosophiques de la nébuleuse Allemagne dissolvaient sans bruit les dogmes dans les cloîtres et les universités, la logique limpide et serrée de l’Église catholique entraînait quelques cœurs droits, fatigués de chercher inutilement cette vie spirituelle dont leur âme sentait le besoin. Toutes les Églises séparées ayant pour dogme commun la haine de Rome, ce retour de quelques personnes à la vérité excita une fermentation dont on pouvait déjà prévoir les suites funestes à l'époque du célèbre traité de la Sainte-Alliance; et cet acte, dont la tendance mystique, d'après l'esprit qui le dicta, devait être favorable à la liberté de conscience, fut immédiatement suivi, dans l'empire du rédacteur, de mesures violentes d'intolérance et de spoliation. Le comte de Maistre, reçu partout avec plaisir parce qu'il ne choquait personne et louait avec franchise tout ce qui était bon, avait pourtant contracté des liaisons plus amicales avec les personnes qui partageaient plus ou moins ses doctrines. Sa supériorité d'ailleurs dans toutes les branches de la philosophie rationnelle et dans l'art de la parole n'était pas contestable, et, de plus, on lui accordait assez généralement des connaissances particulières dans le genre qui faisait peur à cette époque. Il n'est donc point surprenant que le comte de Maistre se soit trouvé alors en butte à quelques soupçons, et que les ennemis du catholicisme, et surtout le prince Galitzin, ministre des cultes, se soient imaginé qu'il exerçait une sorte de prosélytisme, attribuant à lui, autant qu'aux jésuites, les nombreuses conversions qui s'opéraient chaque jour. Ils s'arrêtaient à une cause locale et imaginaire pour expliquer un mouvement européen auquel la Russie participait à son insu. Le fait est que le comte de Maistre, comme il eut l'honneur de l'assurer de vive voix à l'empereur lui-même, « ne se permit jamais d'attaquer la foi d'aucun de ses sujets ; maïs que, si par hasard quelqu'un d'eux lui avait fait certaines confidences, la probité et la conscience lui auraient défendu de dire qu'il avait tort. » L'empereur parut convaincu, mais la situation du comte de Maistre était changée : « Le simple soupçon pro duit une inquiétude, un malaise qui gâte la vie. Dans tous les pays du monde et surtout en Russie, il ne faut pas qu'il y ait le moindre nuage entre le maître et un ministre étranger. Les catholiques, du moins ceux de cette époque, étaient devenus aux yeux de l'empereur une espèce de caste suspecte. Toutes les choses de ce monde ont leurs inconvénients ; la souveraineté, qui est la plus précieuse de toutes, doit subir les siens. La lutte des conversations est au-dessous d'elle : d'un côté, sa grandeur défend à son égard non-seulement la dispute, « mais la discussion même; de l'autre, elle ne peut, elle ne doit pas même lire, puisque tout son temps appartient aux peuples. Qui donc la détromperait sur des matières que les passions et l'erreur ont embrouillées à l'envi ? » Le comte de Maistre, attaché personnellement à l'empereur par les liens d'une sincère reconnaissance, tout à fait habitué à ce pays où le retenaient des liens multipliés, et où il avait souvent formé le voeu de finir ses jours..., demanda son rappel. Le roi daigna le lui accorder avec le litre et le grade de premier président dans ses cours suprêmes. Au mois de mai 1817, Sa Majesté Impériale envoyait dans la Manche une escadre de bâtiments de guerre pour ramener les soldais dont elle déchargeait la France. Ces vaisseaux partaient dans la plus belle saison pour la navigation. Sa Majesté Impériale permit au comte de Maistre de s'embarquer sur celle escadre avec touie sa famille. Ce fut le 27 mai qu'il monta à bord du vaisseau dé 74 le Hambourg, pour revenir dans sa patrie, après vingt-cinq ans d'absence, en passant par, Paris. Il arriva à Calais le 20 juin, et le 24 à Paris.

Le comte de Maistre se trouvait alors le chef d'une famille, l'une des plus nombreuses de l'ancien duché de Savoie, qui était demeurée tout entière au service du roi pendant tout le cours de la révolution, qui avait suivi sa cause, et toujours, et sans intérêt, et contre ses intérêts, sans qu'un seul de ses membres fût entré au service du vainqueur. A l'époque du traité de 1814, le chevalier Nicolas, son frère, qui, après avoir fait brillamment la guerre, était rentré en Savoie lorsque ses services ne pouvaient plus être utiles à son maître, se dévoua de nouveau, et partit pour Paris avec MM. d'Oncieux et le comte Costa, comme députés de la Savoie, pour demander aux souverains alliés la restitution de leur patrie à ses anciens maîtres. Heureusement la demande fut accueillie, sans quoi il aurait dû, avec ses deux compagnons, émigrer de nouveau et s'exiler volontairement.

Arrivé à Turin, M. de Maistre s'occupa à donner la dernière main aux ouvrages qu'il avait apportés en portefeuille de Pétersbourg. Il fit paraître successivement le Pape, l'Eglise gallicane, et les Soirées de Saint-Pétersbourg, ouvrages qui ont produit une véritable explosion dans le monde littéraire. Malgré les nombreuses éditions, ces livres sont toujours recherchés, et l'auditoire de M. de Maistre grandit encore de jour en jour : c'est un fait remarquable qu'à la tribune, comme dans la chaire ou dans les livres, dès qu'on aborde les matières théologiques ou philosophiques traitées par le comte de Maistre, on est forcé de le citer, ou pour.le combattre, ou pour s'appuyer de son autorité. Parmi les nombreuses lettres d'admiration et d'approbation sur le livre du Pape, nous en avons trouvé une d'un style badin, écrite par un saint prélat bien connu en France par ses talents autant que par ses travaux apostoliques, Mgr Rey, évêque d'Annecy, qui honorait la famille de Maistre d'une amitié particulière. Nous croyons qu'elle intéressera par son esprit et par son originalité. (Voyez aux Annexes, t.XII, la lettre du 5 février 1820 de M. le vicaire général Rey.)

Le comte de Maistre, nommé chef de la grande chancellerie du royaume avec le titre de ministre de l'Etat, fut arrêté dans sa carrière littéraire par les affaires publiques, dont il s'occupait avec ardeur. Il avait esquissé l'épilogue des Soirées de Saint-Pétersbourg dans les derniers jours de sa vie. On trouve encore, dans celte première ébauche, la verve de son style. Nous croyons faire plaisir à nos lecteurs en publiant ce fragment.

Le comte de Maistre était d'un abord facile, d'une conversation enjouée, constant dans sa conduite comme dans ses principes, étranger à toute espèce de finesse, ferme dans l'expression de ses opinions ; du reste méfiant de lui-même, docile à la critique, sans autre ambition que celle d'un accomplissement irréprochable de tous ses devoirs. Il refusa longtemps de se charger de la mission de Pétersbourg, et voilà comment il racontait à un de ses amis sa promotion inattendue :

« Élevé dans le fond d'une petite province, livré de bonne heure à des études graves et épineuses, vivant au milieu de ma famille, de mes livres et de mes amis, peut-être n'étais-je bon que pour la vie patriarcale, où j'ai trouvé autant de bonheur qu'un homme en peut goûter sur la terre : la révolution en a ordonné autrement! Après quelques expériences malheureuses, je m'étais arrangé pour terminer paisiblement ma carrière en Sardaigne : « me tenant pour mort, ce pays me plaisait assez comme tombeau. Point du tout, il a fallu venir représenter sur ce grand théâtre. »

Cependant les fatigues de l'âme, les travaux de l'esprit, les peines de coeur avaient usé peu à peu une constitution des plus robustes. Le comte de Maistre perdit, dans l'année 1818, son frère André (évèque nommé d'Aoste), ecclésiastique d'une haute distinction par ses talents et son caractère ; ce fut une immense douleur. Depuis lors sa santé, qui avait résisté au climat de Pétersbourg comme à celui de Sardaigne, devint chancelante, sa démarche incertaine : sa tête conservait seule toute sa force et sa fraîcheur, et il continuait l'expédition des affaires avec la même assiduité. Au commencement de 1821, lorsque de sourdes rumeurs annonçaient déjà l'ignoble échauffourée révolutionnaire du Piémont, le comte de Maistre assistait au conseil des ministres, où l'on agitait d'importants changements dans la législation. Son avis était que la chose était bonne, peut-être même nécessaire, mais que le moment; n'était pas opportun. Il s'échauffa peu à peu, et improvisa un véritable discours. Ses derniers mots furent : « Messieurs, la terre tremble, et vous voulez bâtir! »

Le 26 février, le comte de Maistre s'endormit dans le Seigneur, et le 9 mars la révolution éclatait. Le comte de Maistre succomba à une paralysie lente, après une vie de soixante-sept ans de travaux, de souffrance et de dévouement ; il pouvait dire avec confiance : Bonum certatem certavi, fidem servavi. Son corps repose dans l'église des Jésuites, à Turin. Sa femme et un de ses petits-fils ont déjà été le rejoindre dans le froid caveau, ou plutôt dans le séjour bienheureux.

Le comte de Maistre, en entrant au service à l'âge de dix-huit ans, avait une fortune suffisante pour jouir d'une honnête aisance dans sa ville natale. Après avoir servi son roi pendant cinquante ans, il rentra en Piémont dans une honorable et complète pauvreté. Tous ses biens ayant été vendus, il eut part à l'indemnité des émigrés ; mais une bonne partie des terres qu'il avait possédées, étant situées en France, ne fut point portée en compte. Avec la modeste compensation qui lui fut allouée, et un millier de louis que lui prêta le comte de Blacas, il acheta une terre de cent mille francs environ, seul héritage matériel qu'il légua à ses enfants.

Deux motifs puissants m'ont engagé à la publication des lettres du comte de Maistre : d'abord l'utilité dont elles peuvent être par les vérités qu'elles défendent, par les saines doctrines qu'elles contiennent; ensuite le désir de tracer du comte de Maistre un portrait vivant et animé qui le fasse aimer de ceux qui ne l'ont qu'admiré. Rien, sans doute, ne fait mieux connaître un homme que de se trouver ainsi introduit dans son intimité, de l'observer librement et sans témoins, d'entendre le père parler de ses enfants, l'époux de la douce compagne de sa vie; d'écouter l'homme d'Etat, le sujet fidèle s'adressant à son roi, l'ami s'entretenant avec ses amis. Il m'a paru que c'était élever un simple et noble monument à la mémoire d'un père vénéré, que c'était mettre en lumière l'élévation de son génie, l'étendue de ses connaissances, l'ingénuité de ses vertus.

Le comte Rodolphe DE MAISTRE.

1 La famille de Maistre est originaire du Languedoc, on trouve son nom répété plusieurs fois dans la liste des anciens capitouls de Toulouse; au commencement du dix-septième siècle, elle se divisa en deux branches, dont l'une vint s'établir en Piémont : c'est celle dont le comte Joseph descend; l'autre demeura en France. Le comte Joseph de Maistre attachait beaucoup de prix à ses relations de parenté avec la branche française : il eut soin de les cultiver constamment, et aujourd'hui même les descendants actuels des deux branches sont unis par les liens d'affection autant que par leur communauté de principes et d'origine. 

2 Lettres d'un royaliste savoisien à ses compatriotes; Lausanne-, 1793-94.

JOSEPH DE MAISTRE.

JOSEPH DE MAISTRE.

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #EN FAVEUR DE LA MONARCHIE

LE BON ROI STANISLAS. VICTOR DELCROIX.

Trente Ans de paix et de bonheur. — Bienfaits de Stanislas. — Ses Vertus. — Sa Mort.

Stanislas avait pris pour maxime qu'un roi doit aimer sa famille et vivre pour ses peuples; aussi, quoique sa fille aimât à le posséder auprès d'elle, que Louis XV joignit ses instances à celles de la reine pour le retenir à la cour de France, qu'il fût chéri des princesses ses petites-filles, et qu'il eût pour le dauphin la plus tendre affection, jamais il ne restait plus de trois semaines éloigné de ses États, où il trouvait sans cesse quelque chose à faire. La religion, les lois, les mœurs, l'instruction publique, le commerce, l'industrie, les sciences, les arts, l'agriculture, rien n'échappait à sa sollicitude; car, s'il se proposait de rendre ses peuples riches et heureux, il tenait aussi à leur inspirer l'amour de la vertu, sans laquelle il n'y a ni paix ni bonheur véritable.

Il fonda des écoles gratuites dans les communes et les plaça sous la direction des Frères de la Doctrine chrétienne ; il fit bâtir des églises dans les villages qui en manquaient, restaura celles qui tombaient en ruines, et voulut que partout les saints mystères fussent célébrés, sinon avec magnificence, du moins avec tout ce qui peut exciter le respect et la piété des fidèles. Il employa ses loisirs à défendre dans ses écrits la religion et la morale, et à donner aux rois d'utiles leçons. Il créa la société royale de Nancy, s'inscrivit nu nombre des membres travailleurs, et y institua deux prix annuels, l'un pour les sciences, l'autre pour les lettres. Il dota en outre cette capitale d'un jardin botanique, d'une bibliothèque publique, d'un collège de médecine, d'une pharmacie gratuite, de palais, de place?, de monuments et de promenades qui en font la plus belle ville de toute ta France. Il y fit reconstruire et richement décorer l'église de Notre-Dame de Bon-Secours, et' la choisit pour sa sépulture; car il avait pour la mère de Dieu la plus tendre dévotion. Il aimait à venir prier dans ce saint temple, où, disait-il, on prierait pour lui après sa mort; il s'était engagé, par un vœu, à s'y rendre chaque fois qu'on y célébrait une des fêtes de la Vierge, et il resta fidèle à ce vœu jusqu'à la fin de sa vie.

Lunéville, où il avait fixé sa résidence, devint une cité brillante; Bar, Commercy, Pont-à-Mous3on s'embellirent; Saint-Dié, détruit par un incendie, sortit de ses ruines, grâce aux bienfaits du roi. De bonnes roules relièrent entre elles les villes de ses États; des greniers d'abondance furent établis, et des sommes considérables consacrées à soutenir le commerce et à encourager l'agriculture. Il réforma la législation, créa des règlements pour les arts et métiers, tes forges, les fonderies, les salines, les manufactures ; fonda des pensions pour douze gentilshommes lorrains à l'école militaire de Paris, pour douze jeunes filles dans un couvent de Nancy, et des bourses à l'université de Pont-à-Mousson. Il se fit rendre compte des ressources des hôpitaux, veilla à ce qu'ils fussent administrés avec intelligence et probité, suppléa à leur insuffisance et fonda des lits pour les indigents aux eaux de Plombières, en disant :

— Je ne veux pas qu'il y ait un genre de maladie dont mes sujets pauvres ne puissent se faire traiter gratuitement.

Il établit des chambres où cinq avocats donnaient des consultations sans rien recevoir de leurs clients et s'efforçaient de terminer leurs différends à l'amiable. Il fit travailler à l'assainissement des prisons et en réforma le régime, persuadé que les rigueurs inutiles irritent le coupable et l'endurcissent dans le crime, tandis que de bons traitements le disposent au repentir. Il appela dans ses États les prêtres de la Mission, les fit accompagner dans les villes et les campagnes par des frères de la Charité, qui soignaient les malades et distribuaient une somme annuelle do 12,000 fr. aux plus pauvres habitants des paroisses que les missionnaires évangélisaient. L'amour qu'il conservait pour sa patrie lui inspira la généreuse pensée de faite jouir la Pologne du bienfait de ces missions, et il y consacra une somme de 420,000 fr.

Le roi répandait aussi d'abondantes aumônes partout où il passait, et jamais ceux qui réclamaient sa pitié n'avaient à craindre un refus. Sa charité n'oubliait pas plus les morts que les vivants; il fonda des prières publiques et des messes non-seulement pour ses parents et ses amis, mais aussi pour tous ceux qui avaient péri dans les guerres, soit en le servant, soit en combattant contre lui; il ordonna qu'un certain nombre de pauvres vieillards y assistassent et reçussent, après l'office, « chacun 20 sous, deux livres de pain blanc et une chopine de bon vin vieux. > Enfin, après avoir pourvu au soulagement de toutes les misères, après avoir assuré gratuitement aux pauvres l'instruction et la justice, il réserva des fonds pour les cas imprévus, afin que les pertes du laboureur et de l'honnête marchand fussent réparées, et que la faim ne pût entrer sous le toit de l'artisan malade, auquel les portes de l'hospice étaient ouvertes.

Le Recueil des Fondation et Établissements de Stanislas fut imprimé à Lunéville en 1751; il en adressa un exemplaire au roi de Prusse. Frédéric s'empressa de l'en remercier par une lettre dans laquelle on remarque ces phrases :

L'estime que j'ai conçue pour votre personne, lorsque j'ai eu la satisfaction de vous voir à Koenigsberg et à Berlin, ne finira qu'avec ma vie, et il m'est bien doux de voir que Votre Majesté ne m'a point oublié. Je la remercie de tout mon cœur du livre de plans qu'elle a bien voulu m'envoyer. tas grandes choses qu'elle exécute avec peu de moyens doivent faire regretter à jamais à tous les bons Polonais la perte d'un prince qui aurait fait leur bonheur. Votre Majesté donne en Lorraine à tous les rois l'exemple de ce qu'ils devraient faire; elle rend les Lorrains heureux , et c'est là le seul métier des souverains. Je la prie d'être persuadée que je l'aime autant que je l'admire. »

Cette admiration sera partagée par tous ceux qui sauront que Stanislas n'avait, pour faire tant de bien, créer tant d'établissements Utiles, soutenir sa maison civile et militaire, faire administrer ses États et tenir royalement sa cour, que ses biens patrimoniaux, plus une pension de 2 millions que la France lui faisait en échange des revenus de ses duchés de Lorraine et de Bar.

Stanislas ne vit qu'une fois dans Ses États Louis XV et la reine, sa fille bien-aimée; ce fut en 1741, après la maladie que le roi fit à Bletz et pendant laquelle le peuple décerna au prince, qu'il tremblait de perdre, le surnom de Bien-Aimé, ta dauphin, Madame Adélaïde et Madame Henriette accompagnaient Leurs Majestés. Ce fut une grande joie pour Stanislas et pour toute la famille royale, mais surtout pour le dauphin. Né avec des instincts égoïstes, avec un orgueil que le séjour d'une cour adulatrice devait encore développer, ce jeune prince avait beaucoup changé dès que sa raison avait commencé de mûrir. Doué d'un esprit réfléchi, courageux et résolu, il avait été frappé du respect de l'admiration qu'excitaient les vertus de son aïeul, cl louché de l'affection que sa bonté inspirait à ses peuples; il s'était promis de le prendre pour modèle, et ne se trouvait jamais si heureux que lorsqu'il pouvait recevoir ses sages leçons.

Un jour qu'il l'interrogeait sur les moyens de (aire le bonheur du peuple, Stanislas répondit :

— Il suffit de l'aimer, mon cher fils. Si vous l'aimer, cet amour vous en dira bien plus que moi et tous les docteurs de la politique ne pourrions TOUS en apprend! »

Grâce aux leçons et aux exemples de son auguste aïeul, le dauphin se corrigea des défauts qu'on lui reprochait; il devint juste, bon, généreux, modeste, appliqué aux affaires, ennemi de la flatterie et du faste; la France mit en lui toutes ses espérances, et Stanislas se réjouit à la pensée de tout le bien que ferait ce prince, lorsqu'il serait assis sur le premier trône du monde. Les espérances de la France ne devaient point se réaliser, et le roi de Pologne ne devait pas se survivre & lui-même dans un monarque, son admirateur et son élevé : le dauphin mourut avant son père et avant son aïeul. Cette mort fut pour Stanislas un cruel chagrin, le plus grand qu'il eût encore éprouvé; car il s'écria en l'apprenant :

— La perte réitérée d'une couronne n'a fait qu'effleurer mon cœur; celle de mon cher dauphin l'anéantit. Il ordonna qu'on lui fit des obsèques magnifiques et chargea le père Coster de prononcer son oraison funèbre. Le frère de cet orateur vint en donner d'avance lecture au roi, et celui-ci, entendant son propre éloge, interrompit Coster et lui dit :

— Il faut que le révérend père supprime ce passage; dites-lui de le garder pour mon oraison funèbre.

Stanislas avait quatre-vingt-neuf ans, et, malgré toutes les épreuves par lesquelles il avait passé, il jouissait encore d'une excellente santé. Son esprit n'avait rien perdu de sa vivacité, ni son caractère de sa parfaite amabilité. Ses sujets se flattaient de le conserver encore longtemps, et tous ceux qui l'approchaient se plaisaient à reconnaître qu'il ne vieillissait point. Mais lui songeait à la mort et s'y préparait depuis longtemps. Un de ses officiers, inquiet de ce que deviendraient les serviteurs du bon roi, lorsqu'il aurait cessé de vivre, osa l'instruire adroitement de cette inquiétude.

— Sire, loi dit-il, nous veillons à votre conservation par amour et par reconnaissance; mais notre intérêt suffirait pour nous y obliger.

— Pourquoi donc, mon ami? demanda Stanislas.

— Parce que nous mourrons tous le même jour que Votre Majesté.

— Voilà qui est bien parler ; mais avouez pourtant que je fais mieux encore : mes arrangements sont pris avec le roi mon gendre, et, dussent mes gardes se réjouir de ma mort, je veux que, lorsqu'elle arrivera, ils passent au service d'un plus grand maître que moi.

— Ah! sire, dit l'officier, Us n'en auront jamais de meilleur ni de plus généreux.

— Hélas! mon ami, reprit le roi, je ne fais pas la centième partie de ce que je voudrais faire pour mon pauvre peuple; il y a encore de la misère, je le sais, et je ne puis la soulager.

L'officier ne put retenir ses larmes, et Stanislas, attendri lui-même, continua de lui exprimer la peine qu'il ressentait de ne pouvoir porter remède à tous les maux qu'il connaissait.

La mort du dauphin lui porta un coup si terrible, qu'elle lui rendit plus présente encore la pensée de sa fin prochaine; il pourvut au sort de tous ses serviteurs en leur assurant des legs et des pensions, et se tint prêt à paraître devant Dieu, quand sonnerait l'heure de lui rendre son âme.

Le !" février 17GG, il se rendit à Nancy, pour assister, suivant sa coutume, aux offices de la fête du lendemain (la Purification de la Vierge), dans l'église de Notre-Dame de Bon-Secours. Il pria et médita plusieurs heures, agenouillé au-dessus du caveau où reposait déjà Catherine Opalinska, son épouse. Au sortir du temple, il dit à ceux qui l'entouraient :

— Savez-vous ce qui m'a retenu si longtemps? Je pensais qu'avant peu, je serais trois pieds plus bas.

— Comment Votre Majesté peut-elle avoir de si tristes idées, lorsqu'elle est en parfaite santé? lui dirent ses officiers.

— Il est vrai, reprit Stanislas; mais je sois le doyen des rois de l'Europe, et parce que j'ai échappe à mille dangers, il ne s'ensuit pas que je sois immortel. Dieu m'a protégé; car, pour avoir essuyé tous les périls qui menacent la vie des hommes, il ne me manquerait que d'être brûlé.

Le 3 février, il fit faire pour le repos de l'âme du dauphin un service solennel dans cette même église de Notre-Dame de Bon-Secours, et il voulut y assister. I.e 4, il retourna à Lunéville, où il n'arriva que le soir. La fatigue de ce voyage ne l'empêcha pas de se lever le lendemain de grand matin. Il s'enveloppa d'une robe de chambre ouatée que la reine sa fille lui avait envoyée, et fit pieusement sa prière. Avant de se mettre au travail, il s'approcha de la cheminée pour voir l'heure à la pendule. Sa robe de chambre, attirée parla flamme, prit feu sans qu'il aperçût autre chose qu'une légère fumée, qu'il crut sortir du foyer; mais bientôt l'odeur de l'étoffe brûlée attira son attention.

Le roi voit le danger, il sonne; ses valets de chambre ne sont pas à leur poste ; il cherche à éteindre lui-même la flamme qui le menace; mais, en se baissant , il perd l'équilibre, se blesse dans sa chute sur la pointe d'un chenet, et sa main gaucho s'appuie sur les charbons ardents. L'excès de la douleur lui fait perdre connaissance sans qu'il ait pu appeler au secours. Le garde qui veille à la porte de son appartement est frappé de l'odeur extraordinaire qui s'y répand; sa consigne lui défend d'entrer chez le roi ; il court vers la pièce où se tiennent ordinairement les valets de chambre ; il ne les trouve point ; il crie, il se désespère, car il devine un terrible accident. Un valet arrive enfin, se précipite dans la chambre du roi, jette à son tour des cris d'effroi et ne peut, dans son trouble, faire que des efforts inutiles pour retirer son maître du feu; un second valet lui vient en aide; ils relèvent le roi, maïs en quel état! Les doigts de sa main gauche sont calcinés, et, du même côté, son corps n'est qu'une plaie depuis le dessous de l'oeil jusqu'au genou. Cependant il reprend ses sens et s'efforce, avec ses gens, d'étouffer les flammes qui l'entourent encore.

On parvient enfin à le débarrasser de cette enveloppe dévorante; les médecins arrivent, le premier appareil est posé; mais le roi souffre des douleurs inouïes. Ses valets, au désespoir, s'accusent de cet affreux malheur, qui n'eût été qu'un léger accident, s'ils fussent arrivés assez tôt pour le secourir. Stanislas oublie ses souffrances pour les consoler et les remercier des soins qu'ils lui donnent. Il rassure ceux qui l'entourent, et, sachant avec quelle rapidité se répandent les mauvaises nouvelles, il pense à la reine, qui l'aime si tendrement, et qui, sous le poids du chagrin que lui a causé la perle du dauphin. Ta apprendre par le bruit public le malheur arrivé à son père. Il ordonne à son secrétaire de prendre la plume pour rassurer sa chère fille, lui dicte ce qu'il doit écrire, et, prenant encore le ton de la plaisanterie, il dit, en faisant allusion aux précautions que Marie Leczinska l'avait supplie de prendre pour éviter le froid dans son voyage de Nancy : « Vous auriez bien dû, Madame, me recommander plutôt de n'avoir pas si chaud.

Dès que ce funeste accident fut connu, la consternation fut extrême dans les villes et dans les campagnes. Les églises, ouvertes jour et nuit, étaient remplies d'une foule inquiète et suppliante; et les routes qui conduisaient à Lunéville étaient couvertes de voyageurs de tous rangs, qui venaient savoir par eux-mêmes des nouvelles du bon roi. Les paysans accouraient par troupes, et, ne trouvant point à se loger dans les hôtelleries, pleines de gens do distinction, ils se réunissaient autour du château et y restaient, malgré la rigueur de la saison, jusqu'à ce qu'ils fussent obligés de reprendre le chemin de leur village. Ils interrogeaient tous les officiers qui sortaient du palais et se transmettaient le bulletin de la santé du roi, tantôt avec des exclamations de joie, tantôt avec des plaintes et des sanglots.

Le roi demanda un jour ce que c'était que ce bruit qu'il entendait; et, l'ayant appris, il ordonna qu'on distribuât à ces braves gens du pain, du vin, qu'on donnât aux nécessiteux l'argent nécessaire pour regagner leur pays et qu'on les engageât à ne pas s'alarmer de son état.

— Le bon peuple, dit-il, profondément attendri de ces preuves d'affection, comme il m'est attaché, quoiqu'il n'ait plus rien & attendre de moi! Je veux du moins lui assurer le peu que j'ai pu faire pour lui.

Il fit donc rassembler les titres de ses fondations, ordonna qu'ils fussent déposés en lieu sûr, et y ajouta de nouvelles dispositions. Les médecins espéraient le sauver; mais il ne partageait pas leur confiance. Jusqu'au 17, sa position ne parut pas s'aggraver; ce jour là la fièvre se déclara, et les amis de Stanislas conçurent des craintes sérieuses. « Il cherchait lui-même, dit le père Élisée, à tromper notre douleur. Il nous cachait ses maux, pour adoucir nos inquiétudes. Presque entre les bras de la mort et placé sous ses froides mains, il entretenait sa cour attendrie avec une tranquillité qui rassurait nos craintes : c'était le même esprit, la même bonté; le dirai-je? c'étaient les mêmes charmes. On voyait encore le doux sourire sur ses lèvres, et la tendresse semblait lui donner de nouvelles forces, lorsque ses amis venaient baiser ses mains défaillantes. »

Ils eussent voulu veiller sans cesse auprès de lui; il les en empêcha et régla le service de chacun, afin de leur épargner la fatigue. Lorsqu'il souffrait le plus cruellement, il ne voulait pas qu'on réveillât ses médecins.

— Ils ne pourraient que m'exhorter à la patience, disait-il; je tâcherai de m'y exciter moi-même.

Il recevait ses souffrances de la main de Dieu, et il se rappelait avec une sainte confiance en la miséricorde divine toutes les épreuves qu'il avait endurées.

—J'ai passé par l'eau des marais de Dantzick ; je passe maintenant par le feu ; j'espère que Dieu me recevra bientôt dans le séjour du rafraîchissement.

Il vit approcher la mort avec le plus grand calme, régla lui-même tout ce qui concernait ses funérailles, et pendant un martyre de dix-huit jours, son courage, sa douceur, sa résignation ne se démentirent pas un instant. Le 21, il tomba dans un assoupissement léthargique dont on eut peine à le tirer, et qui fut presque aussitôt suivi d'une cruelle agonie.

Tout espoir de le sauver étant perdu, le cardinal de Choiseul l'administra. Au premier coup de cloche qui invita le peuple à prier pour le roi mourant, chacun quitta son travail pour courir à l'église, et l'on n'entendit partout que des sanglots et des gémissements. Le 22, vers le soir, Stanislas retomba dans le sommeil qui l'avait déjà abattu la veille, et le 23, à quatre heures après midi, il rendit paisiblement le dernier soupir.

A celte nouvelle, l'inquiétude du peuple se changea en une consternation profonde. On eût dit, à voir les habitants de Lunéville, que chacun d'eux avait perdu un père, un bienfaiteur, un ami. Ils sortaient tout en larmes de leurs maisons, se rencontraient sans se parler ou ne s'abordaient que pour se dire : « C'est donc vrai? Le bon roi est mort. »

La douleur ne fut pas moins vive à Nancy, à Bar, dans toutes les villes, les villages et les hameaux de la Lorraine. Les pleurs et les regrets furent unanimes; car la Lorraine était, selon l'expression de l'abbé Bellet, remplie de ses monuments, et l'on y marchait, pour ainsi dire, sur les bienfaits du prince que Frédéric II appelait le meilleur des rois et le plus vertueux des citoyens.

 

Photos. Source inrenet.
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LES TOMBEAUX DE SAINT-DENIS. ABEL HUGO. 1825

L’Église de Saint-Denis a eu de grandes destinées : son histoire se trouve liée à toutes les grandes époques de la monarchie française. Cette basilique, fondée par Dagobert, réédifiée par Charlemagne, réparée par saint Louis, a été témoin de l’abjuration de Henri IV; elle a été longtemps et elle est encore aujourd’hui la sépulture de nos Rois; elle a vu les obsèques de Louis XIV et les funérailles de Louis XVIII.

Aucun livre, d’un usage commode, n’avait encore été consacré à l’histoire et à la description de cette église, qui intéresse les Français à tant de titres. Nous espérons que celui que nous offrons au public sera favorablement accueilli : nous n’avons rien négligé pour le rendre moins indigne de lui. L’histoire de l’abbaye de Saint-Denis est précédée de la description des cérémonies funèbres en usage aux obsèques des Rois de France, et de la relation détaillée des funérailles de  Louis XVIII. C’était l’introduction naturelle de notre ouvrage.

Après la description historique de l’église et celle de son riche trésor, le récit de la violation des tombes royales, et le tableau déplorable de la basilique pendant la révolution, occupent une place assez étendue. Pour mieux faire connaître ce que nous racontons, nous avons appelé la gravure à notre aide. Une vignette représentant Henri IV, au moment où il vient d’être enlevé du caveau royal, et la vue de ce tumulus de gazon qui recouvrit les ossemens de tous les Rois de France expliquent et complètent notre narration.

C’est aussi dans le dessein de donner plus de clarté aux descriptions, que nous offrons au lecteur, outre la vue du portail de Saint-Denis, celles du tombeau de Dagobert, fondateur de l’église et du caveau royal où sont renfermés les cercueils des Bourbons, ainsi que le plan de ce caveau. En décrivant et en énumérant les monumens élevés à la mémoire de nos Rois, et rétablis dans l’église souterraine et dans ‘l’église supérieure, nous avons donné une courte notice sur le monarque que chacun des tombeaux renfermait. Ces détails seront agréables à l’étranger et au citoyen qui visitera les sombres voûtes de Saint-Denis. Les tombeaux d’un Charlemagne, d’un Charles V, d’un Louis IX et d’un Louis XII, excitent des sentimens particuliers d’admiration et de respect. Le cœur reste muet en présence du mausolée élevé par Catherine de Médicis.

Enfin, nous avons cherché, dans le cadre un peu resserré que nous nous sommes imposé, à rendre notre ouvrage aussi complet qu’il était nécessaire. Nous faisons des vœux, dans l’intérêt du bonheur.

Cérémonies usitées dès l’origine de la Monarchie à l’avènement d’un nouveau Roi. - Le Roi est mort. Vive le Roi! - Chambre de deuil- Première exposition à visage découvert. - Embaumement. - Chapelle ardente. - Exposition de l’effigie. - Funérailles de Charlemagne. -- Description de l’effigie. - Repas servi à la pourtroicture du Roi mort. - Cérémonie de l'eau bénite._-- François II jette l'eau bénite sur le cercueil de son ère, le Roi Henri II. - Translation d'un Roi à Saint-Denis- Ordre de la marche. - Funérailles de Louis XIII à Saint-Denis. - Cérémonies observées pour l’inhumation de ce Monarque. - Obsèques de Louis XVIII. - Cérémonies observées à Paris. -Exposition sur son lit. - Embaumement. - Exposition dans la chapelle ardente. -Le Roi vient jeter l’eau bénite. - Translation du corps de Louis XVIII à Saint-Denis. -- Chapelle ardente à Saint-Denis. -Nouvelle exposition. - Funérailles.

«La religion chrétienne, dit l’immortel auteur du Génie du Christianisme, n’envisageait dans l’homme que ses fins divines, a multiplié les honneurs autour du tombeau; elle a varié les pompes funèbres selon le rang et les destinées de la victime. Par ce moyen, elle a rendu plus douce à chacun cette dure, mais salutaire pensée de la mort, dont elle s’est plu à nourrir notre âme. »

Les regrets et plus souvent encore la reconnaissance des peuples augmentèrent l’éclat des cérémonies religieuses, par la splendeur des pompes extérieures.  Le tableau qui va suivre des cérémonies usitées depuis les siècles reculés de notre vieille monarchie, donnera une idée de la magnificence avec laquelle les funérailles des Rois de France ont toujours été célébrées. Parmi les usages qui étaient observés, beaucoup sont tombés en désuétude; ceux qui ont été conservés paraissent encore à quelques personnes plus bizarres qu’imposans ; cependant aux uns comme aux autres se rattachent ou de grands souvenirs ou des leçons utiles. N’est-ce pas ennoblir le tombeau que d’y poser un casque et une épée ; n’est-ce pas donner un grand et saint avertissement que de dire au Roi qui va régner : Viens prendre la couronne sur le cercueil du Roi qui n'est plus ?

Aussitôt qu’un Roi de France avait rendu le dernier soupir, le chancelier était appelé et dressait l’acte de décès. Cette formalité remplie, un des grands officiers de la couronne (le premier maître-d’hôtel ou le premier chambellan) venait au balcon royal et y criait trois fois le Roi est mort,  puis après avoir brisé une baguette d’osier, il criait trois fois ainsi qu’il avait déjà crié : Vive le Roi. Alors les hérauts d’armes montaient à cheval et parcouraient les rues et les carrefours de la ville, répétant au peuple ces mêmes cris, expression tout à la fois de douleur et de joie : Le Roi est mort : Vive le Roi !

Pendant qu’ils accomplissaient le devoir de leur charge, le grand-maître de France, selon les droits de son office, prenait, dans le château, la direction des préparatifs du deuil et des funérailles; c’était à lui qu’était remise la garde du Roi défunt : il faisait entrer immédiatement  dans la chambre du monarque expiré , quarante-huit religieux des quatre ordres mendians (carmes, augustins, jacobins et cordeliers), afin de commencer sur-le-champ des prières, qui ne devaient finir qu’après l’inhumation; en outre deux évêques, quatre abbés, quatre aumoniers restaient auprès du corps, d’un côté du lit; et de l’autre côté , deux chevaliers de l’ordre, huit gentilshommes de la chambre, quatre gentilshommes servants et deux valets de chambre. Ce cortège funèbre, renouvelé de deux heures en deux heures, ne devait abandonner le Roi qu’après son entrée au tombeau.

Le jour du décès, le corps du roi restait sur le lit mortuaire, le visage découvert, exposé aux regards de la multitude. Le lendemain, les médecins et les chirurgiens procédaient à l'ouverture et à l’embaumement du cadavre, qui devait être ensuite enseveli par les chambellans et gentilshommes de la chambre. On le plaçait dans un cercueil de plomb couvert en bois dur et odorant, mastiqué ami jointures. Les entrailles étaient mises dans un vaisseau de plomb, soudé d’étain en forme de coffret carré. Le cercueil était ensuite porté par les archers du roi, (gardes-du-corps), et placé par eux sur une estrade élevée et suivant une vieille chronique, «ayant  soubastement de drap d’or, et dessus n ledit cercueil une grande couverture de drap d’or et de brocard, traînant en terre sur lesdits soubastemens.» On établissait autour du cercueil une chapelle ardente où, vis-à-vis le sarcophage, devant un autel, des prêtres devaient rester continuellement en prières.

Éginhard rapporte que Charlemagne fut enseveli avec tous les attributs de la puissance royale. On le plaça dans une chaise dorée  la couronne sur la tête et revêtu des ornemens impériaux. Il tenait dans ses mains le livre des évangiles écrit en lettres d’or ; sa fameuse épée (Joyeuse) était ceinte autour de son corps ; son sceptre et son écu qui avaient été consacrés par le pape Léon III étaient posés devant lui. Ces funérailles de Charlemagne donnèrent  sans doute, naissance à la coutume fut usitée plus tard de placer, pendant tout le temps des obsèques, sur le cercueil qui renfermait le cadavre royal, une effigie du roi revêtue de tous ses ornemens.

Voici comment Monstrelet raconte ce qui eut lieu aux funérailles de Charles VI, où cet usage fut mis en pratique.

« Le corps estait sus une litière moult notablement ornée, par-dessus laquelle avait ung pavillon de drap d’or  à ung champ vermeil d’azur, semé de  fleurs de lys d’or. Par-dessus le corps avait une pourtraicture faite à la semblance du Roi, portant couronne d’or et des pierres précieuses moult riches, en tenant en ses mains deux escus, l’un d’or, l’autre d’argent, et avait en ses mains gants blancs et anneaux moult bien garnis de pierres précieuses, et estait icelle figure vestue d’ung drap d’or à ung champ vermeil, à justes  manches et un mantel pareil fourré d’hermine, et si avait une chausse noire et un soulier veluel d’azur semé de fleurs de lys d’or. »

Lorsque cet usage s’établit en France, l’artiste, chargé de monter l’effigie en cire commençait son travail avant l’embaumement, afin que la ressemblance fût plus parfaite. La figure terminée, on la transportait dans une salle tendue en noir et décorée de riches étoffes d’argent ; et là, elle était exposée sur un lit de parade, garni d’une couverture de drap d’or frisé, entourée d’une bordure d’herminie mouchetée, large de deux pieds. La figure de cire qui représentait le Roi défunt était revêtue d’une chemise de toile de Hollande brodée avec de la soie noire au collet et aux manches. Par-dessus était une camisole de satin rouge ou cramoisi doublé de taffetas de la même couleur, et dépassée par une bordure en or ; mais on ne pouvait voir qu’une partie de cette camisole depuis les manches jusqu’au coude et quatre doigts environ au-dessus des jambes, parce qu’une tunique la recouvrait. Cette tunique, de satin bleu de ciel, semée de fleurs de lys d’or, avait une large broderie d’argent ; les manches étaient crevées au coude. Le manteau royal, grand et riche vêtement en velours violet semé de fleurs de lys d’or, couvrait l’effigie, parée, comme il vient d’être dit et ayant au cou les ordres nationaux et tous les ordres étrangers que le Roi avait acceptés pendant sa vie. La tête était couverte d’un bonnet de velours cramoisi, relevé par un diadème enrichi de pierreries. Les mains étaient croisées sur la poitrine. Aux deux côtés du chevet, on voyait deux oreillers de velours rouge,  brodés en or, sur lesquels étaient placés, à droite, un sceptre, et à gauche, une main de justice. Au-dessus du chevet, sur une chaise et sur un carreau, couverts de drap d'or, se déposaient tous les autres ornemens royaux, un évangile ouvert, une épée et un globe.

Pendant quarante jours l’effigie du Roi restait exposée sur le lit de parade : on continuait de le servir aux heures du repas comme s’il eût été encore vivant. «Etant la table dressée par les officiers de fourrière, le service apporté par les gentilshommes servans, a panetier, échanson, et écuyer tranchant.[1] L'huissier marchant devant eux, suivi par les officiers du retrait du gobelet, qui couvrent la table n avec les révérences et essais que l’on a accoutumé de faire ; puis après le pain défait et préparé, la viande et service conduits par un huissier , maître d’hôtel , panetier, pages de la chambre , écuyer de cuisine et garde vaisselle , la serviette Pour essuyer les mains présentée par ledit maître d’hôtel au seigneur le plus considérable qui se trouve là présent , pour qu’il la présente audit Seigneur-Roi ; la table bénite par un cardinal ou autre prélat; les bassins à eau à laver, présentés au fauteuil dudit Seigneur Roi, comme s’il était encore vivant et assis dedans; les trois services de ladite table continués avec les mêmes formes, cérémonies et essais , sans oublier la présentation de la coupe aux momens où ledit Seigneur-Roi avait accoutumé de boire en son vivant ; la fin du repas continuée par lui présenter à laver, et les grâces dites en la manière accoutumée, si non qu’on y ajoute le de Profundis. »

Pendant tout le temps de cette funèbre exposition, le peuple était admis à jeter l’eau bénite sur le cercueil, à la garde duquel deux hérauts-d’armes veillaient nuit et jour. Les préparatifs et toutes les cérémonies qui viennent d’être décrites, devaient être déjà exécutés lorsque le nouveau Roi venait rendre les derniers devoirs à son prédécesseur. François de Signac, seigneur de Laborde, roi d’armes de Dauphiné, nous a fait connaître ce qui fut observé aux obsèques du Roi Henri Il, en l'an 1559, lorsque le Roi François H vint jeter l’eau bénite sur le cercueil paternel.

«Le Roi étant parti de Saint-Germain-en-Laye le samedi précédent, et arrivé à Paris en l’hôtel de Guise, vint le dimanche en la maison de Lignery, près le parc des Tournelles, afin de prendre son grand manteau de deuil de couleur violet, qu’on lui avait préparé; pareillement les Princes portaient le grand deuil avec lui, et ceux portaient les queues de son manteau funèbre, et plusieurs autres Princes et Chevaliers de l’ordre de sa suite. S. M. s’étant revêtue de son manteau le chaperon en forme, semblablement les Princes du grand deuil étant vêtus de leurs grands manteaux et chaperons en forme, partit sadite Majesté de ladite maison, passant avec ceux l’accompagnaient au travers du parc des Tournelles, pour aller en la salle funèbre. Le Roi arrivant près de la grande porte, monseigneur le connétable, grand-maître de France, chef de convoi, accompagné d’aucuns Princes et Chevaliers de l’ordre, qui avaient toujours été auprès du corps du feu Roi, se trouva sous le portique pour recevoir S. M. et le conduire vers le corps du feu Roi. Il fit trois grandes révérences et se mit à genoux sur un carreau de drap violet qui lui fut présenté par M. le maréchal de Saint-André, comme premier gentilhomme de la chambre du feu Roi. Aussitôt le Roi se releva, et, conduit près du corps, il reçut l’asperges de la main de l’évêque de Meaux, Louis de Brezay, grand-aumonier dudit défunt Roi, et donna de l’eau bénite dessus le corps du feu Roi son père. Le Roi se mit de nouveau à genoux, sur un siège préparé, tous les princes derrière lui, fit son oraison durant laquelle les ducs d’Orléans et  d’Angoulême se levant, le roi d’armes de Dauphiné leur présenta l’asperges, et ils jetèrent de l’eau bénite sur "le corps du Roi leur père. Le Roi ayant terminé son oraison, il s’approcha du corps et jeta de nouveau de l’eau bénite : les assistans imitèrent l’exemple du Roi, excepté ceux portaient les queues du manteau du Roi »

Après la cérémonie de donner l’eau bénite, le cercueil du défunt était porté à Saint-Denis dans l’ordre suivant : Marchaient premièrement les capitaines, archers et arbalétriers de la ville de Paris, en deuil, portant des torches aux armoiries de ladite ville. Ensuite les minimes, cordeliers, jacobins, carmes et augustins, les vicaires et chapelains des paroisses avec leurs croix. Les vingt-quatre crieurs de la ville, ayant écusson aux armes du défunt, devant et derrière, sonnant leurs clochettes, et criant : Priez Dieu pour l’âme du Roi.

Messieurs de l’Université tous gradués, tant ès-arts, médecine, droit, théologie que autres facultés. Les étudians gradués de l’Université.

Les vingt-quatre porteurs de sel de la ville, qu’on appellait hannouars[2]

Venait ensuite le chariot d’armes, couvert d’un grand drap-poêle de velours noir, orné d’une croix de satin blanc de seize écussons de France ; ce chariot était mené par six coursiers couverts de velours noir jusqu’en terre, croisé de satin blanc, guidés par deux charretiers habillés de velours noir, la tête nue et le chaperon rabattu. Étaient autour dudit chariot d’armes les armuriers et sommeliers d’armes du Roi défunt.

Seize gentilshommes de la chambre portant la litière (ou lit de parade) sur laquelle était couchée l’effigie du Roi, en cire, et parée comme il est dit plus haut. Le cercueil qui renfermait ‘le corps était ordinairement sous le lit de parade et quelquefois dans le chariot d’armes.

Quatre présidens à mortier, vêtus de leurs habits royaux, portaient les quatre coins du drap mortuaire d’or du lit de parade, et tous les messieurs du parlement, vêtus d’écarlate, étaient à l’entour. Le dais était porté par le prévôt des marchands et par les échevins. Messieurs les ambassadeurs, à cheval, habillés en deuil, chaperon sur l’épaule, chacun d’eux conduit par un archevêque ou par un évêque aussi à cheval.

Devant le grand écuyer marchait le cheval d’honneur, avec une selle de velours violet, des étriers dorés, et un caparaçon du même velours semé de fleurs de lys d’or; deux écuyers à pied a vêtus de noir, tête nue, le menaient en main, et quatre valets de pied, aussi vêtus de noir et tête nue, soutenaient les quatre coins de son caparaçon. Pour terminer cette description et faire connaître les cérémonies qui avaient lieu à Saint-Denis, nous rapporterons ce qui fut observé aux funérailles de Louis XIII, qui mourut à Saint-Germain-en-Laye.

Voici comment se fit l’inhumation du corps de Louis XIII dans le caveau royal.

Lorsque la messe fut célébrée, le maître des cérémonies alla Prendre le premier président et les présidens de Novion, de Mesmes et de Bailleul pour tenir les quatre coins du drap mortuaire. Vingt-cinq gardes de la compagnie écossaise, commandés par un lieutenant et un exempt, ayant porté le corps dans le caveau, le roi d’armes s’approcha de l’ouverture, y jeta son chaperon et sa cotte-d’armes, et ensuite cria à haute voix : «Hérauts d'armes de France, venez faire vos offices.» Chacun d’eux ayant aussi jeté son chaperon et sa cotte-d’armes dans le caveau, le roi d’armes ordonna au héraut du titre d’Orléans d’y descendre pour ranger sur le cercueil toutes les pièces d’honneur qu’on allait apporter, et qu’il appela dans l’ordre suivant.

« M. de Bouillon, apportez l’enseigne des cent suisses de la garde dont vous avez la charge.

« M. de Bazoche, lieutenant des gardes du Roi, en l’absence de M. le comte de Charoste, apportez l’enseigne des cent archers de la garde dont il a la charge.

«  M. de Rebais, en l’absence de M. de Villequier, apportez lenseigne des cent archers de la garde dont il a la charge.

« M. d’Ivoy, en l’absence de M. le comte de Tresmes, apportez l’enseigne des cent archers de la garde dont il a la charge.

« M. Ceton, en l’absence de M. de Champdenier, apportez l’enseigne des cent archers de la garde écossaise dont il a la charge.

« M. l’écuyer de la Boulidière, apportez les éperons.

« M. Pécuyer de Poitrincour, apportez les gantelets.

« M. l’écuyer de Vautelet, apportez l’écu du Roi.

« M. l’écuyer de Belle-Ville, apportez la cotte-d'armes.

« M. le premier écuyer, apportez le heaume timbré à la royale.

« M. de Beaumont, premier tranchant, apportez le pennon du Roi.

« M. le grand-écuyer, apportez l’épée royale.

« M. le grand et premier chambellan, apportez la bannière de F rance.

« M. le grand-maître et chef du convoi, venez faire votre office.

« M. le duc de Luynes, apportez la main de justice.

« M. le duc de Ventadour, apportez le sceptre royal.

« M. le duc d’Uzès, apportez la couronne royale.

Ces trois ducs apportèrent la main de justice, le sceptre et la couronne sur des oreillers de velours noir ; le roi d’armes les reçut sur un grand morceau de taffetas; le héraut d’armes d’Orléans les mit sur le cercueil avec les autres pièces d'honneur ci-dessus spécifiées, excepté l‘épée royale, que le grand-écuyer tint toujours par la poignée, n’en mettant que la pointe dans le caveau; le grand-chambellan n’y mit aussi que le bout de la bannière de France.

Les maîtres-d’hôtel nommés, ayant jeté dans le caveau leurs bâtons couverts de crêpes, le grand-maître de la maison du Roi y mit le bout du sien et dit à voix basse : Le Roi est mort. Le roi d’armes, se tournant vers le peuple, répéta à haute voix : Le Roi est mort, le Roi est mort, le Roi est mort; prions tous pour le repos de son âme. Il se fit un moment de silence ; alors, le grand-maître, élevant la voix, dit : VIVE LE ROI ! VIVE LE ROI ! VIVE LE ROI ! Louis XIVe du nom, Roi de France et de Navarre.

Alors le grand-chambellan releva la bannière de France.

Le grand-écuyer, l’épée royale.
Le grand-maître, son bâton.

 Et toute l’église retentit du son des trompettes, des timbales, des fifres et des hautbois. Immédiatement après cette dernière cérémonie, le grand-maître, accompagné des prélats, se retirait dans la salle du festin. Le grand-aumônier bénissait les tables du parlement et du grand-maître, et faisait la prière avant et après le repas. Après les grâces et le laudate, le grand-maître faisait appeler tous les officiers de la maison du roi, et cassait, en présence du parlement, son bâton pour montrer que les fonctions de sa charge étaient finies par la mort et l’inhumation du Roi. Ensuite il reprenait un autre bâton, faisait crier Vive le Roi par un héraut-d’armes, et s’adressant aux officiers de la maison du roi, leur promettait ses bons offices auprès de leur nouveau maître, pour les faire rétablir dans leurs charges et fonctions.

Nous venons de décrire les usages et cérémonies étaient observées aux funérailles des Rois de notre ancienne monarchie. Nous allons maintenant jeter un coup-d’œil rapide sur ce qui a été fait à l’occasion de la mort de S. M. Louis XVIII, de ce prince si justement admiré et regretté, de ce prince de paternelle et pacifique mémoire que la reconnaissance, les pleurs, les regrets de la France et de l’Europe accompagnèrent au tombeau. Le Roi étant décédé le 16 septembre, à quatre heures, est resté sur son lit de mort pendant cette journée. Depuis dix du matin jusqu’à six du soir, le peuple a été admis dans la chambre funèbre. L’acte de décès a été dressé par M. le chancelier de France, remplissant, aux termes de l’ordonnance du Roi du 23 mars 1816, les fonctions d’officier de l’état civil de la maison royale. Les témoins désignés par S. M. Charles X étaient M. le duc d’Uzès, pair de France, et M. le maréchal Moncey, duc de Conégliano.

Dans la nuit du 17, les médecins procédèrent à l’embaumement du corps du Roi défunt ; il fut enseveli et mis ensuite dans un cercueil d’acajou recouvert en plomb. M. le prince de Talleyrand, grand-chambellan de France, tenait le linceul du côté de la tête, et M. le duc d’Aumont, premier gentilhomme de la chambre du Roi, le tenait du côté des pieds.[3]

Le corps de S. M. Louis XVIII a été ensuite placé dans la salle du Trône du château des Tuileries, où le public a été admis. L’avant-corps du pavillon de l’Horloge était orné de tentures noires ainsi que la façade de ce pavillon. Sur ces tentures  étaient des lés de velours chargés d’écussons aux armes de France et de Navarre. Le vestibule, l’escalier, la salle des Maréchaux, le salon bleu et le salon de la Paix étaient également tendus. Le lit d’honneur était établi à la place du trône sur une estrade de six degrés, décorés et ornés d’armoiries brodées, de chiffres, etc.

Le poêle de la couronne qui couvrait le lit était en étoffe d’or parsemée de fleurs de lis brodées en or. Au-dessus du lit, était un dais plafonné en étoffes d’or et d’argent, décoré d’écussons chiffrés et armoriés. En avant du lit, une crédence sur laquelle était placée la croix. Une autre petite crédence pour le bénitier et son goupillon. Deux autels. La salle du conseil entièrement tendue en noir avec armoiries et écussons. Sur le poêle de drap d’or et de la couronne étaient les insignes ainsi qu’il suit.

La couronne à l’endroit de la tête.

Le sceptre au milieu du corps.

La main de justice sur les pieds.

Sur une crédence, en avant du lit d’honneur, le manteau royal, au collet duquel étaient attachés le collier de l’ordre du Saint-Esprit, la plaque et le cordon de l’ordre de Saint-Louis, la plaque et le cordon de l’ordre de la légion d’honneur, la plaque et le cordon de l’ordre de Saint-Lazare. Aux quatre coins du lit d’honneur, se tenaient des hérauts-d’armes ; deux massiers étaient au pied du lit. A la gauche du lit d’honneur, MM. les grands-officiers de la couronne, le capitaine des gardes de S. M., plusieurs grands-dignitaires occupaient des banquettes. A droite, étaient MM. les aumôniers du Roi et plusieurs membres du clergé récitant des prières.

MM. les gardes-du-corps faisaient le service auprès du feu Roi.

Dès le 17 septembre, et jusqu’au jour de la translation de  la dépouille mortelle à Saint-Denis, le public fut admis à jeter de l’eau bénite sur le corps de S. M. ; et le même devoir_ fut successivement rempli par MM. Les ambassadeurs et ministres étrangers, le clergé de la capitale, les  cours et tribunaux, le corps municipal, les détachemens des différens corps militaires, la garde nationale, les corporations des forts des halles et des charbonniers, etc.

Le dimanche, 19 septembre, à deux heures et demie, le Roi, LL. AA. RR,  monseigneur le Dauphin, madame la Dauphine et madame duchesse de Berri, vinrent de Saint-Cloud aux Tuileries dans une voiture drapée de violet. S. M. fut reçue au bas de l’escalier du Pavillon de l’Horloge par LL. AA. SS. , monseigneur le duc d’Orléans, monseigneur le duc de Bourbon, les grands-dignitaires, les maréchaux de France et les grands-officiers de sa maison. Le Roi étant entré dans la salle du Trône, se mit à genoux, ainsi que LL. AA. RR. et SS. et tous les assistans, au pied de son auguste prédécesseur. S. M., après le miserere, jeta l’eau bénite sur le cercueil. Cet exemple fut suivi par LL. AA. RE. et SS. et toutes les personnes présentes, ainsi que par le corps diplomatique qui avait été invité à cette cérémonie.

Le Roi retourna immédiatement après à Saint-Cloud. Enfin le vendredi 24 septembre fut effectuée la translation du corps de Sa Majesté Louis XVIII à l’église royale de Saint-Denis. Monseigneur le Dauphin étant arrivé aux Tuileries à neuf heures trois-quarts, la levée du corps se fit immédiatement. A onze heures, cent un coups de canon, tirés à l’hôtel royal des Invalides, annoncèrent le départ du cortège. Le bourdon de Notre-Dame se fit entendre et toutes les cloches des églises de Paris répondirent à ce lugubre signal[4].

Les états-majors de tous les corps militaires ouvraient la marche. Venaient ensuite les voitures de deuil, drapées de noir bordé d’effilés blancs, portant sur le siège et à la portière l’écusson des armes de France ; elles étaient attelées de huit chevaux entièrement couverts de housses noires semées de larmes d’or et d’argent. Quatre cents pauvres, pour la plupart en cheveux blancs, les entouraient, vêtus d’une capote grise et tenant un cierge à la main. La voiture la plus apparente et la dernière de celles qui précédaient le char, était celle où se trouvait monseigneur le Dauphin avec les Princes du sang royal. Elle se distinguait par les panaches noirs placés sur la tête des chevaux, par le nombre des gens de service qui l’environnaient, mais surtout par ce précieux et magnifique écusson écartelé de fleurs de lis et de dauphins, qu’on n’avait pas vu en France depuis si long-temps.

Venait ensuite le char funèbre décoré avec la plus grande magnificence.

Ce char monté sur quatre belles roues à balustres, enrichies de rosaces en or sur fond noir, se faisait distinguer par la beauté de sa forme, ainsi que par le choix, le fini et le luxe de ses ornemens. Sur la partie inférieure on avait adapté de riches draperies en velours noir, semées de fleurs de lis, et chargées d’écussons et aux chiffres et aux armes du Roi défunt. Ces écussons étaient brodés en or et en argent. Quatre anges d'or entièrement en relief et tenant de grandes palmes, supportaient le dôme ou pavillon royal, entouré d’une riche galerie terminée aux angles par des panachés. Sur le sommet, on voyait la couronne de France supportée par quatre génies assis et tenant chacun un flambeau renversé. De belles consoles et des guirlandes de cyprès terminaient l’ensemble de ce royal appareil. Le cortège arriva à Saint - Denis à deux heures et demie. Le portail de la basilique était tendu de noir, et décoré des écussons de France et des chiffres du Roi. Au-dessus étaient deux génies, tenant l’un le flambeau de la vie renversé, l’autre une urne cinéraire. Dans l’intérieur, un spectacle plus imposant s’offrait à l’âme attristé. Des chants funèbres, une obscurité lugubre[5], la lumière vacillante des torches funéraires, les insignes de la royauté déployées sur le pavé du temple, les Princes prosternés au pied du tombeau qui renferme l’objet de leurs regrets, des regrets de la France entière, tel était le spectacle que présentait dans sa vaste enceinte l’antique basilique de Saint-Denis.

Le corps, présenté par M. le grand aumônier, fut reçu par M. le doyen du chapitre, assisté des chanoines et du clergé qui s’étaient avancés processionnellement vers la porte principale. Le cœur était porté par M. le grand-aumônier, et les entrailles par deux gardes-du-corps. Monseigneur le Dauphin était à la tête du deuil, et suivi de LL. AA. RR. Monseigneur le Duc d’Orléans et monseigneur le Duc de Bourbon; arrivés près du sarcophage, les Princes couverts de leurs longs manteaux de deuil se prosternèrent, et les vêpres des morts commencèrent. Au Magnificat, le corps fut retiré du sarcophage ainsi que l’urne qui contenait le cœur du Roi, et transporté par huit gardes-du-corps dans la chapelle Saint-Louis, disposée en chapelle ardente.  Monseigneur le Dauphin, suivi des Princes de la famille royale, des grands officiers de la couronne, des grands dignitaires, etc…, jeta de l’eau bénite sur le corps.

Après les cérémonies funèbres, les Princes retournèrent immédiatement à Saint-Cloud auprès du nouveau Roi. Aussitôt après le départ des Princes les portes furent ouvertes au peuple, la foule se dirigea en silence vers la chapelle ardente, par les passages obscurs qui y conduisaient. Le catafalque, éclairé par mille feux éblouissans, s'élevait recouvert d’un drap mortuaire étincelant d’or[6]. Douze drapeaux noirs placés par la garde nationale de Paris, servaient de trophées funèbres. Le sceptre, la couronne et ‘la main de justice, couverts d'un crêpe, reposaient sur le cercueil. A la tête et aux pieds du Roi défunt, se tenaient immobiles quatre hommes d'armes choisis parmi ses fidèles gardes-du-corps [7], chargés de veiller à la conservation de nos Rois , et dont tout le dévouement , hélas! ne peut les défendre de la maladie et de la mort. Des messes et des offices solennels étaient continuellement célébrés à deux autels [8], où venaient prier les prélats et les membres du chapitre royal. Tandis qu’à l’un des autels la maison du Prince en grand deuil assistait aux offices[9] , à l’autre autel les sujets de toutes les conditions lui rendaient leurs derniers hommages à ces prêtres qui se succédaient sans interruption, ces officiers du palais qui venaient ponctuellement faire leur service, ces gardes qui se relevaient d’heure en heure , ce peuple qui circulait en silence autour du catafalque, le bruit sourd des ouvriers qui travaillaient à la tenture de l’église, tout présentait un mouvement et une apparence de vie qu’ou n’a pas habitude de rencontrer auprès des tombeaux.

[1] Mémoires de l'état de France, t. 3, p. 374. [2]  Ces hommes, en vertu d'un ancien privilège, enlevaient le cercueil et l’effigie. Ils avaient porté le corps de Charles VI, de Charles VII, et portèrent celui de Henri IV. Velly rapporte, d'après Monstrelet, ce qui se passa à leur sujet aux funérailles de Charles VII. « Il ne se passa rien d’extraordinaire à cette cérémonie, sinon qu'entre la foire du lendit et la Chapelle, il survint une contestation entre les religieux de Saint-Denis et les hannouars, ou porteurs de sel. Ces derniers prétendaient que c'était aux religieux à porter le cercueil jusqu'à leur église, ou à leur payer la somme de dix livres. Sur leur refus, ils. abandonnèrent le corps, que quelques bourgeois de Saint-Denis se mettaient en devoir de transporter eux-mêmes, lorsque le n comte de Dunois, pour faire cesser cette dispute indécente , promit aux hannouars de les satisfaire. » [3] L’effigie du Roi n’a point, comme anciennement, été modelée en cire. [4] Pendant la translation, des batteries, placées sur plusieurs points de la route de Paris à Saint-Denis, faisaient des salves de deuil, c’est-à-dire un coup de canon par intervalle de cinq minutes. [5] La nef, le chœur et le sanctuaire de l'église royale de Saint-Denis étaient décorés de tentures noires, ornées d’armoiries peintes et brodées. A l’entrée du chœur s’élevaient deux colonnes d’ordre ionique, surmontées d’urnes argentées. Au milieu du chœur , entouré de stales drapées ; s’élevait un catafalque de forme antique , sur une estrade de six degrés, surmonté d’un obélisque de granit, recouvert d’un drap mortuaire , orné des armes du Roi, relevées en bosses d’ or et d’argent, du poêle royal, en drap d’or à crépines, de la couronne , et le tout enlacé d’un long crêpe. Sur les deux côtés de ce catafalque, on voyait des génies ailés tenant des flambeaux renversés, pleurant appuyés sur les armes de France. Au-dessus de ce monument funèbre, était suspendu, s’ la voûte, le pavillon royal. Aux quatre coins du catafalque, étaient quatre candélabres vert et or ; des lampes sépulcrales étaient suspendues dans la nef et dans le chœur. Le maître-autel, surmonté d'un dais, était surmonté de ses plus beaux omemens de deuil; à droite, près des marches, et sur la pierre qui devait se lever pour descendre le corps dans le caveau préparé, était tendu un velours noir, avec une croix en moiré blanc. La garde de cette pièce était confiée à deux gardes-du-corps. En avant du sarcophage étaient placés, sur des coussins, l’épée, le sceptre et la main de justice, recouverts d’un crêpe. Plus avant encore, on avait étendu et drapé le manteau royal, en velours violet, magnifiquement brodé et couvert de fleurs de lys. [6] Par suite d'un ancien usage, qui remonte au temps de Charlemagne, la ville d'Aix-la-Chapelle, quoique passée depuis long-temps sous une domination étrangère, a revendiqué l'honneur de placer dans son église le drap mortuaire du roi de France, aux ancêtres duquel elle se souvient encore avec orgueil d'avoir prêté jadis foi et hommage.[7] Il y a eu toujours de service un de messieurs les lieutenans et un de messieurs les sous-lieutenans des gardes-du-corps. Les postes ont été occupés par les gardes-du-corps-à-pied, la garde royale et le corps des pompiers de Saint-Denis. [8] Tous les jours on y disait des messes basses depuis six heures du matin jusqu’à midi. A dix heures on y célébrait une messe solennelle ; à deux heures on chantait les vêpres, et de cinq à six heures, les vigiles des morts avaient lieu. Dans tout le cours de la journée, messieurs les chanoines restaient en prières auprès du catafalque. Deux ecclésiastiques passaient la nuit auprès du corps, et les curés des villages environnans venaient dire des messes nocturnes. C’est monsieur l’abbé d'Espinassoux, l'un des chanoines du chapitre, qui dirigea tout le cérémonial : il y régna une dignité et une onction remarquables. [9] Il se trouvait tous les jours à Saint-Denis, pour assister aux grands offices de la journée, un de messieurs les premiers gentilshommes de la chambre, deux de messieurs les premiers chambellans maîtres de la garde-robe, plusieurs de messieurs les gentilshommes de la chambre et gentilshommes ordinaires, et une partie du service. Des ministres, des maréchaux de France, des généraux et officiers supérieurs, des personnes de la cour et des étrangers de distinction s'y rendaient aussi continuellement.

 

 

Gisants de la Nécropole Royale de Saint-Denis. Photos Rhonan de Bar. Gisants de la Nécropole Royale de Saint-Denis. Photos Rhonan de Bar.
Gisants de la Nécropole Royale de Saint-Denis. Photos Rhonan de Bar. Gisants de la Nécropole Royale de Saint-Denis. Photos Rhonan de Bar.
Gisants de la Nécropole Royale de Saint-Denis. Photos Rhonan de Bar. Gisants de la Nécropole Royale de Saint-Denis. Photos Rhonan de Bar.

Gisants de la Nécropole Royale de Saint-Denis. Photos Rhonan de Bar.

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Publié le par Rhonan de Bar
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LE BAPTÊME DE CLOVIS ET DE LA VOCATION DE LA FRANCE

Par F. LUNET, Chanoine.

D’APRÈS LE 12ième CHAPITRE DE L’APOCALYPSE.

CHAPITRE II : SOMMAIRE

Le baptême de Clovis rappelle celui du Sauveur. – 1° Les sept empires sataniques. – 2° Satan entraine dans l'hérésie arienne te tiers des évoques. –3° La pompe et les miracles qui l'environnent prouvent que l'on sacre le fondateur d'une illustre monarchie. 4° Satan vent le séduire et en faire le chef du septième empire qu'il va établir pour combattre l'Eglise. –5° Saint Michel protège le néophyte, repousse le tentateur, le chasse du ciel et le précipite sur fa terre. Saint Jean l'appelle le dragon, l'ancien serpent, le diable, Satan, le séducteur et l'accusateur. 6° Depuis la prédication de l'Evangile, sa puissance n'a cessé de diminuer elle est bien affaiblie au commencement du VIIème siècle, les idoles disparaissent, la foi s'étend dans les Gaules, il y a une vraie floraison de saints dans l'Occident, la grâce triomphe, les fidèles ont vaincu par te sang de l'Agneau. –7°Le pouvoir spirituel domine de jour en jour les institutions et les lois civiles se christianisent.–8° Michel invite les habitants des cieux à célébrer la victoire du Christ, et avertit la terre de la colère du dragon.

3. Et un autre prodige fut vu dans le ciel. Un grand dragon roux, ayant sept têtes et dix cornes, et sur ses sept têtes, sept diadèmes.

4. Or sa queue entraînait la troisième partie des étoiles, et elle les jeta sur la terre et le dragon s'arrêta devant la femme qui allait enfanter, afin de décorer son fils aussitôt qu'elle serait délivrée.

I. Et un autre prodige fut vu dans le ciel. –Saint Jean a déjà vu un premier prodige, la femme revêtue du soleil il en voit un second, un dragon aux sept têtes. Au verset 9, il dit que ce dragon représente Satan : et ce grand dragon, l'ancien serpent, qui s'appelle le diable et Satan. L'emblème sous lequel on le montre indique ce qu'il est, ce qu'il veut faire, et ce qu'on lui permettra de faire. Le dragon est un lézard gigantesque qui a des ailes, des dents et des griffes puissantes. C'est un animal indomptable et cruel dont l'aspect seul glace d'effroi. Il symbolise très bien la rage et la haine du démon contre l'Eglise. Sa couleur rousse rappelle la jalousie, les ruses, les fourberies et la soif du sang qui dévore le monstre infernal. Malheur au présomptueux qui affronterait, sans le secours d'en haut, cette bête terrible malheur à l'imprudent qui se laisserait fasciner par la vivacité de son regard, et qui ne la fuirait pas de toutes ses forces !

Le dragon a des ailes, mais il vit dans les souterrains. C'est un animal terrestre, la vive image de l'ange déchu, qui cherche à entraîner l'homme dans sa chute et sa dégradation, à lui donner les sentiments, les instincts, les habitudes de la bête, à le faire vivre de la vie des bêtes.

La bête ignore l'existence de son créateur, ne lui rend aucun culte, ne le prie pas. Elle assouvit ses besoins, dévore sa proie, et dort tranquille.

Tel est l'idéal que poursuit le vieux serpent dans l'émancipation de l'homme. Il hait donc d'une manière implacable l'Eglise qui veut sanctifier l'homme, en faire un véritable Christ, le rendre parfait comme son Père céleste. II la persécute par les tyrans, la corrompt par les vices, la trouble et la divise par les schismes et la dévaste par les hérésies. Et voilà qu'il se dresse, avec sept têtes, devant la femme revêtue du soleil, prêt à dévorer l'enfant mâle qu'elle va baptiser. Avant de chercher la signification des sept têtes du dragon, nous énoncerons la conclusion qui découle des textes commentés dans cet article c'est qu'ils s'appliquent parfaitement à Clovis et à son époque, nouvelle preuve qu'il est l'enfant mâle. Afin d'abréger, plaçons-nous immédiatement dans cette hypothèse, et, peu à peu, elle paraîtra une réalité.

_ Et un autre prodige fut vu dans le ciel : un grand dragon roux, ayant sept têtes et dix cornes, et sur ses sept têtes, sept diadèmes.

_L'Apocalypse[1] explique l'énigme des sept têtes couronnées du dragon Les sept têtes sont les sept montagnes ce sont aussi sept rois. Les empires ressemblent assez aux montagnes.

Comme elles, ils attirent les regards de loin leur orgueil s'élève jusqu'au ciel ils écrasent la terre du poids de leur puissance ils paraissent indestructibles, éternels. Mais ces colosses ont des pieds d'argile, un choc imprévu les brise ils s'affaissent et disparaissent comme une montagne qui s'effondre dans l'abime. Daniel[2] nous fait assister à leur formation : Voici que les quatre vents du ciel combattaient sur grande mer. Et quatre grandes bêtes, différentes entr’elles montaient de la mer… ces quatre grandes bêtes sont quatre royaumes qui s'élèveront de la ferre.

Les vents qui soulèvent ici les flots de la mer vers quatre directions différentes, et les amoncèlent comme des montagnes, figurent très bien les esprits qui poussent les multitudes vers un même but, leur inspirent le même désir, leur donnent le même esprit, la même tendance, les rangent sous le même étendard, et, en unissant leurs volontés, les rendent capables des plus grands efforts.

Les sept empires représentés par les sept têtes du dragon, lui sont intimement unis, font partie de son corps, vivent de la même vie, et lui obéissent, comme les membres obéissent à la tête. Ils ne font avec lui qu'une seule bête, tant ils sont dociles à ses inspirations ils n'agissent que pour lui, et lui donnent leur puissance; mais, à son tour, il leur donne la sienne : Et dedit illi draco virtutem suam et potestatem magnam[3].

Satan est le véritable chef de ces empires, princeps hujus mundi[4] ; plus que  cela, il est leur Dieu : Deus hujus soeculi[5]. C'est lui qui est leur véritable fondateur, car il a excité l'ambition des conquérants, et irrité leurs convoitises il a été leur conseiller, leur guide et leur soutien.

Aussi affirme-t il à Notre-Seigneur que ces royaumes lui appartiennent, et qu'il peut les donner à quiconque l'adore Il lui montra tous les royaumes du monde et leur gloire, et lui dit : Je vous donnerai toutes ces choses, si, vous prosternant, vous m'adorez[6]. Il les a établis pour accroître sa domination sur l'homme déchu, satisfaire son orgueil, propager le culte idolâtrique, et surtout pour faire la guerre au peuple de Dieu, le chasser de la Terre Promise et empêcher le Christ de régner à Jérusalem[7]. Mais,  les passions détruisant ce que les passions ont élevé, le mensonge et l'erreur, l'injustice et la violence, l'ambition et l'orgueil ne pouvant rien fonder de durable, il a fallu les multiplier. Lorsque saint Jean écrivait, cinq de ces empires avaient déjà disparu le royaume d'Egypte, d'Assyrie, de Babylone, des Perses et des Grecs le sixième, l'empire romain, subsistait encore, et le septième, l'empire mahométan, ne devait commencer que cinq siècles plus tard Cinq sont tombés, un existe, et l’autre n’est pas encore venu[8].

Tous ces empires ont été sataniques ; ils ont eu la haine de Dieu et des hommes. Ils ont dominé le peuple juif, l'ont rendu tributaire et l'ont amené en captivité. L'empire romain, après avoir ruiné le temple et la ville de Jérusalem, et vendu comme esclaves tous les Israélites, tourna sa fureur contre les chrétiens, et, pendant trois cents ans, inonda la terre de leur sang. Mais le plus terrible de tous, celui qui fera le plus de mal à l'Eglise, c'est l'empire mahométan, sous le dernier de ses empereurs, l'Antéchrist. Ce monarque sera comme une incarnation de Satan, la tête la plus puissante et la plus cruelle de la bête. Il dominera la terre entière, et dix rois lui seront soumis ce sont les dix cornes de la septième tête[9].

Saint Jean voit et décrit ici cette septième tête, cinq siècles avant qu'elle surgisse, et il va en parler plus longuement dans les chapitres suivants, car il veut prémunir l'Eglise contre ses séductions. Qu'elle ne se scandalise donc point de l'étendue de sa puissance. Dieu tirera le bien du mal il s'en servira pour châtier les hommes coupables, maintenir son peuple dans le devoir, exercer sa patience, et l'empêcher de s'amollir au milieu des biens terrestres. C'est pour montrer que tout est soumis à sa providence, et que m l'homme ni l'enfer ne peuvent rien sans sa permission, qu'il a fait prédire, si longtemps à l'avance par ses prophètes, la succession des empires, leur caractère et leur durée.

Ils ne feront que ce qu'il leur a permis de faire, et leur orgueil ne dépassera pas les bornes qu'il leur a tracées. Au commencement du chapitre suivant, nous reparlerons des sept empires du dragon.

II. Or sa queue entrainait la troisième partie des étoiles, et elle, les jeta sur la terre.

Les étoiles désignent ici tous ceux qui brillent dans l'Eglise par leur science et leur autorité, ceux qui dirigent et instruisent les fidèles, les docteurs et les évêques.

Saint Jean lui-même donne cette interprétation au premier chapitre de l'Apocalypse. Les sept étoiles que tu as vues dans ma main, sont les sept anges, les sept évêques des sept églises[10].

Saint Paul[11] avertissait les fidèles de se revêtir de l'armure de Dieu, afin de pouvoir tenir contre les embûches du diable que ceux qui sont au premier rang se souviennent de cet avertissement, car ils seront les premiers attaqués. Le vieux serpent les enlacera dans les plis tortueux de ses sophismes, les séduira par ses flatteries et par l'appât des honneurs, des richesses et des plaisirs. Il les arrachera aux pures lumières de l'Evangile, et les précipitera dans les fausses lueurs de la raison et dans les ténèbres de l'erreur ils pataugeront dans le sensualisme, ils s'enfonceront dans la boue des passions.

Qu'ils sachent que le dragon aux sept têtes peut frapper à coups redoublés avec sa terrible queue, et abattre sur la terre le tiers des pasteurs et des églises, comme il l'a fait du temps d'Arius et de Luther, et comme il le renouvellera surtout du temps de l'Antéchrist[12] (1).

« Pro trahebat Groece est  συρει quod significant caudoe ictibus et voluminibus devolvere, indeque mittere in terram, ut casu elidantur et occidantur[13].

Il importe de remarquer que l'apôtre, dans la vision de Patmos, voit le grand dragon roux, non tel qu'il était au moment de la révélation, mais tel qu'il devait être dans la suite des âges.

A la fin du premier siècle, en effet, il n'avait pas encore fondé le septième empire, ni fait apostasier le tiers des pasteurs et des fidèles. Rome, alors, était maîtresse du monde entier ses empereurs étaient possédés de la haine des chrétiens. Satan pouvait bien croire que leur puissance triompherait de cette race détestée, et que bientôt il prévaudrait contre l'Eglise; il ne songe donc pas à susciter un nouveau royaume.

III. A la fin du cinquième siècle, les choses ont bien changé de face. L'empire romain s'est effondré dans la corruption et sous les coups des barbares, et l'Eglise est debout, pleine de jeunesse et de vigueur. Elle progresse de jour en jour elle civilise et sanctifie les hordes qui devaient la détruire. Elle est même en train de fonder une monarchie qui la protège contre tous ses ennemis, de sacrer un nouveau David qui la délivre des Philistins, de trouver une nouvelle tribu de Juda qui marche en tête des peuples chrétiens. Mille indices manifestent l'esprit qui l'anime. Les préoccupations du Pape et des évêques, l'émotion des églises des Gaules, les prières publiques qu'on adresse de tous côtés au ciel pour la conversion des Francs, leur victoire étonnante de Tolbiac, les miracles qui se multiplient autour d'eux, l'éclat des fêtes de Reims, le nombreux clergé qui y assiste, la pompe des cérémonies, les chants sacrés, la joie et l'espérance qui débordent de tous les coeurs, montrent clairement qu'il ne s'agit pas seulement de la régénération de quelques guerriers, mais qu'on baptise le peuple tant désiré, qu'on sacre le roi choisi d'en haut pour protéger les fidèles. On peut dire de Clovis ce que le Sauveur disait de lui-même : il y a ici plus que Salomon[14].

Qu'il y a loin, en effet, de l'intronisation du roi d'Israël au sacre du roi des Francs ? Sur l'ordre de David, le Grand-Prêtre Sadoc et le prophète Nathan conduisent Salomon à la fontaine de Gihon, hors de Jérusalem, pour l'oindre de l'huile bénite. Le souverain pontife est revêtu de l'éphod orné de pierreries qui représentent le soleil, la lune et les douze signes du zodiaque, ou les douze Patriarches. Au baptistère de Sainte-Marie de Reims, c'est plus beau et plus solennel il y a plus que des symboles ; il y a la réalité. Ce ne sont pas les brillantes et les riches broderies des habits pontificaux de saint Remi qu'on admire, c'est la lumière du soleil de justice qui le revêt ce sont ses promesses qu'on entend. C'est l'influence de la lune mystique, Marie, et des douze constellations apostoliques, qui se font sentir de tous côtés, qui attendrissent les coeurs et les remplissent d'une sainte allégresse. Le sacre du roi d'Israël n'est qu'une ombre de celui du roi des Francs. Il faut aller sur les rives du Jourdain, où Jean baptise, pour y retrouver les merveilles de Reims. Le Christ a voulu que le baptême du fils aîné de son Eglise, du roi très chrétien qui devait porter son sceptre de fer, rappela aux générations futures la gloire du sien. Rapprochez l'histoire des origines de notre monarchie du récit évangélique et vous serez étonné de cette harmonie.

Nôtre-Seigneur était nazaréen jamais le fer n'avait touché ses cheveux. A l'âge de trente ans, il inaugure son règne en recevant le baptême de Jean[15]. Clovis, le chevelu, est aussi âgé de trente ans, lorsqu'il est baptisé et sacré par Remi. Le saint Précurseur est un simple lévite, fils d'une femme stérile il n'administre qu'un baptême de pénitence. Le saint archevêque de Reims est aussi fils d'une mère stérile, il a reçu la plénitude du sacerdoce, il baptise dans l'eau et dans l'esprit.

Lorsque le Sauveur sortit du Jourdain, l'esprit de Dieu descendit sur lui, en forme d'une colombe, les cieux s'ouvrirent et on entendit une voix du ciel disant Celui-ci est mon fils bien-aimé en qui j'ai mis toutes mes complaisances[16].

De même, au baptême de Clovis, une grande lumière remplit l'édifice sacré, on entend une voix qui dit : La paix soit avec vous, c'est moi, ne craignez point ; persévérez dans mon amour, et une colombe apporte du ciel le saint chrême pour les saintes onctions.

Enfin le prince de ce monde tente Notre-Seigneur d'ambition veut lui donner tous les royaumes de la terre. Quand l'esprit mauvais s'est retiré, les anges s'approchent pour servir le bon maître. Nous allons voir, un peu plus bas, ces mêmes anges repousser le tentateur qui veut offrir à Clovis l'empire du monde.

Qui ne serait frappé de ces analogies entre les deux baptêmes ? Si le Christ fait de si grandes choses en faveur du chef des Francs, n'est-ce pas pour en faire un grand protecteur de son Eglise ? Satan ne s'y trompe pas. Il est clair pour lui que ce Prince est l'enfant mâle que doit enfanter la femme revêtue du soleil, qu'il recevra le sceptre de fer pour régir toutes les nations et qu'il fondera une puissante monarchie qui marchera en tête de la chrétienté il doit donc empêcher la formation de l'empire franc.

La chose sera facile, car tous les rois de l'Occident marchent sous ses étendards, ils sont ariens ou idolâtres[17].

D'ailleurs, si pendant les deux derniers siècles, il a pu dévaster le ciel de l'église, précipiter sur la terre ses étoiles les plus brillantes, entraîner dans les erreurs de Pélage, d'Arius, de Nestorius, d'Eutychès, etc…le tiers de ses docteurs et de ses évêques, ne pourra-t-il troubler la foi du néophyte royal et lui inspirer quelques sentiments d'ambition et de cupidité? son plan d'attaque est arrêté, le succès n'est pas douteux. Enorgueilli de ses anciens triomphes et de ses récentes victoires sur les chrétiens, il va se montrer dans tout l'éclat de sa puissance et de sa force, il étalera devant le jeune barbare les séductions et les pompes du monde, lui fera sentir l'enivrement des sens, et lui offrira le sceptre de la monarchie universelle qu'il va établir en son honneur, il aura de grands rois pour sujets ; il les verra se prosterner a ses pieds pour recevoir ses ordres, lui faire hommage de leur couronne et lui apporter les trésors de la terre. L'histoire des siècles passés n'a rien de comparable avec les splendeurs et la magnificence du futur royaume les six empires qui ont successivement régi les peuples, ne peuvent en donner une idée, malgré leur étendue, leurs richesses et leur gloire…

[1] XVII, 9. [2]  VII.2. [3]  XIII.2. [4] JEAN XVI, 11 [5] I.COR.IV, 4 [6] (4) MATH IV, 8 et 9. [7] Dieu dit à Abraham : « En toi seront bénies toutes les nations, et ta postérité possédera à jamais la terre de Chanaan. » (Genèse XIII, 7.) L'Homme-Dieu, qui doit écraser la tête du serpent, rétablira l'ordre ici-bas l'héritier universel, le Roi des rois, qui doit régir tous les peuples, dressera son trône dans la Terre Promise.Satan veut t'empêcher de régner il excite l'ambition des Pharaons et tes pousse à s'emparer de la Palestine, et à subjuguer toutes les nations. Pendant neuf ans, Sésostris parcourt en vainqueur l'Asie et l'Europe orientale, et remplit Thèbes, aux cent portes, des dépouilles des peuples vaincus. Les siècles s’accumulent, la puissance des rois du Midi faiblit le dragon cherche successivement à Ninive, à Babylone, à Persepolis, en Grèce, à Rome des ministres de sa haine. Les nouveaux dominateurs suivent docilement les inspirations sataniques, ils envahissent la Judée, voûtent conquérir la terre entière, et, déjà s'en disent les maîtres et tes dieux ils ne permettront pas que le fils de David relève le trône de son père, ni qu'il introduise un nouveau culte qui les priverait des honneurs divins qu'on leur rend e tout lieux.Telles sont les vues des rois païens des six premiers royaumes sataniques. Ceux du septième partagent leur haine contre le Christ, mais ils n'osent, en pleine lumière évangélique, s'attribuer la nature divine ni exiger qu'on leur dresse des autels.  [8] XVII ,10. [9] Saint Jean, XVII, 12, dit que tes dix cornes de la septième tète, font dix rois qui feront la guerre à t'Agneau. « Les dix cornes que tu as vues sont dix rois qui n'ont pas reçu leur royaume mais ils recevront la puissance comme mis pour une heure avec la bête. Ceux-ci ont un même dessein, et ils donneront leur force et leur puissance à la bête l’antéchrist. Ceux-ci combattront contre t'Agneau, mais l'Agneau les vaincra, parce qui) est Seigneur des seigneurs, et Roi des Rois et ceux qui sont avec lui sont appelés élus et fidèles. »Daniel, VII ,7. 19-25, voit aussi l’Antéchrist combattant avec les dix cornes contre les saints du Très-Haut. C'est la synagogue satanique qui vent détruire l'Eglise chrétienne. Ces dix cornes qui sortent de la tête du dragon, sont dix rois mahométans, qui veulent substituer, par les armes et la violence, l'Alcoran à l'Evangile. Nous parlerons un peu plus bas du plan diabolique. [10] I. 20. [11] Ephés. VI, 11 et suiv. [12] VIII, 7-12 IX 18.σσ [13] CORN.[14] MATTH. XII, 42. [15] Au commencement l'Esprit-Saint planait sur les eaux !a .terre sortit des flots et produisit des fleurs et des fruits. Nous devons tous renaitre de l'eau et de l’esprit avant de fructifier pour Je ciel. C'est une loi universelle. [16] MATTH. III, 16 et 17. [17] Théodoric, roi d'Italie, Gondebaud, roi des Burgondes. Alaric, qui possède les trois quarts des Gaules et de l'Espagne et Thrasomond, roi des Vandales en Afrique, sont ariens et la majeure partie des peuples allemands, qui n'ont pas encore passé le Rhin, sont idolâtres.

 

LE BAPTÊME DE CLOVIS ET LA VOCATION DE LA FRANCE. CHANOINE F.LUNET
LE BAPTÊME DE CLOVIS ET LA VOCATION DE LA FRANCE. CHANOINE F.LUNET

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #FRANCE SECRETE-HERMETIQUE

LE BAPTÊME DE CLOVIS ET DE VOCATION DE LA FRANCE

Par F. LUNET, Chanoine.

D’APRÈS LE 12ième CHAPITRE DE L’APOCALYPSE.

ARTICLE TROISIÈME

CLOVIS REÇOIT LE SCEPTRE DE FER DU CHRIST

§ 1~. Pour protéger l'Eglise.

5. Elle enfanta un enfant mâle qui devait gouverner toutes les nations avec un sceptre de fer. Le saint archevêque de Reims baptise et sacre l'enfant mâle car il doit être un roi puissant il gouvernera tous les peuples avec un sceptre de fer.

L'inflexibilité du fer est l'image de la loi. La loi doit être juste elle doit protéger les bons et faire trembler les méchants. Elle ne doit jamais favoriser le mal ni laisser le crime impuni. Le pouvoir doit être fort et tenace comme le fer. Sa patience doit user toutes les résistances il doit triompher de tous les obstacles et repousser toutes les agressions injustes. Il faut qu'il inspire une crainte salutaire.

Un sceptre d'or n'exprimerait pas aussi bien que le sceptre de fer les qualités d'un pouvoir tutélaire. Lorsque le fer est aimanté, il se tourne vers le pole, et dirige le nautonnier à travers la vaste étendue des mers. Il attire les particules de même métal, leur communique son aimantation, et ne forme qu'un seul tout avec elles. Où trouver une plus belle image du bon roi, qui doit attirer tous ses sujets à lui, vivre de la même vie, veiller sur leurs intérêts, travaillera à leur bonheur et les diriger sans cesse vers leur fin suprême? Le sceptre de fer est donc le symbole du bon gouvernement.

Le Psalmiste nous apprend que Dieu le Père donna à son Fils, au jour de sa naissance, le sceptre de fer. Il fait ainsi parler le Christ : Pour moi, j'ai été établi roi par lui, sur sur Sion, sa montagne sainte, annoncant ses préceptes. Le Seigneur m'a dit Vous êtes mon fils, c'est moi qui aujourd'hui vous ai engendré. Demandez-moi et je vous donnerai les nations en héritage, et en possession les extrémités de la terre. Vous les gouvernerez avec une verge de fer [1].

Pendant sa vie mortelle, le Sauveur a porté cette verge avec fidélité il n'a pas cherché sa gloire, il a toujours lait la volonté de son Père. Il était plein de miséricorde et de bonté pour les petits et les humbles, mais il était sans pitié pour les hypocrites et les superbes. Quand il descendra du ciel pour relever le trône de David et régner à jamais sur la maison de Jacob, il tuera l'Antéchrist du souffle de sa bouche et exterminera tous les impies. En attendant son retour, il a confié à Pierre, et à ses successeurs, le glaive spirituel pour gouverner son Eglise, et saint Jean nous dit ici que l'enfant mâle doit recevoir le glaive matériel pour la protéger.

Elle enfanta un enfant mâle qui devait gouverner toutes les nations avec un sceptre de fer. Puisqu'il reçoit le sceptre pour conduire les peuples dans le chemin du salut, il connaîtra donc le Christ qui est l'unique voie qui mène au Père, et marchera à sa suite avec ses sujets le bon pasteur doit précéder son troupeau et lui indiquer la route.

L'enfant mâle ne sera donc pas hérétique car l'hérétique ne connaît pas le bon chemin, il n'y marche pas il pourrait faire dévier ceux qui le suivent et les entraîner dans l'erreur. Il ne sera pas un libre-penseur car le libre-penseur nie la divinité du Fils et du Père, méprise leur loi, proclame l'indépendance absolue de l'homme, et, comme l'âne du désert, il veut assouvir ses passions et ses instincts le libre-penseur peut corrompre les peuples, il ne saurait les guider dans le chemin de la vertu et de la sainteté. Il ne peut être non plus un libéral. Le roi libéral doit dissimuler sa foi dans la direction de l'état. Il ne s'occupe pas des vérités religieuses et de la fin suprême de ses sujets il ne prend soin que de leurs intérêts matériels. Il sera un prince modèle, digne de toute louange, s'il tient la balance égale entre la vérité et l'erreur, s'il décore avec le même empressement l'écrivain qui blasphème la divinité de Jésus-Christ et l'apôtre qui propage son culte, si aujourd'hui il place la première pierre d'une mosquée et demain celle d'une église catholique. Le sceptre de fer est trop lourd pour ses mains indifférentes et sceptiques; un roseau flexible, pliant au moindre souffle de l'opinion populaire, symbolise mieux son action. Le libéral ne peut porter le glaive du Christ, être son mandataire et faire progresser les fidèles dans la piété. Il ne peut qu'assister officiellement à leur démoralisation et à l'anéantissement de leur foi. L'enfant mâle sera tout autre il conduira son peuple dans le bon chemin il sera donc catholique. L'Evangile réglera sa vie privée et sa vie publique, et ses lois seront en parfaite harmonie avec celles de Dieu et de l'Eglise. Il recevra avec docilité les enseignements du Vicaire de Jésus-Christ, et unira ses efforts aux siens pour moraliser et sanctifier ses peuples. Soumis au pouvoir spirituel dans les choses religieuses, il sera indépendant dans les choses purement temporelles. Il ne sera ni un roi constitutionnel, qui règne et ne gouverne pas, ni un roi parlementaire, qui ne fait qu'exécuter la volonté de la majorité. Usera véritablement le chef de son peuple il fera les lois et les fera exécuter. Il aura égard à la faiblesse humaine, et n'exigera que ce qu'on peut raisonnablement lui demander. Diriger un peuple, ce n'est ni le pressurer ni l'opprimer c'est le conduire avec douceur et avec sagesse. C'est veiller sur lui comme sur un dépôt confié par la Providence c'est se préoccuper avant tout de ses intérêts, c'est chercher le Lien public. Le bon roi doit surtout se prémunir contre les abus du pouvoir, en créant des institutions qui le limitent et le contiennent, et qui ne lui laissent que la liberté du bien en lui ôtant la puissance de mal faire.

Tels sont les principaux devoirs qui incombent à l'enfant mâle, en sa qualité de chef d'une nation catholique et de vicaire civil du Christ, qui recturus erat omnes gentes virga ferrea. Clovis les a connus, et s'est appliqué à les remplir. Il a fondé une monarchie héréditaire, modérée et sincèrement catholique. Comme Pierre, il aimait tendrement le Sauveur, et ses bourreaux n'auraient pas eu beau jeu, s'il eût assisté à la Passion. Le premier, parmi les Francs, il confesse sa divinité, comme Pierre parmi les Apôtres Pierre reçoit les clefs du royaume du ciel pour gouverner l'Eglise, et lui le sceptre de fer, pour la protéger.

Les Papes héritent des clefs, et les rois de France du sceptre de fer, et ils continuent à travers les siècles à être les deux principaux ministres de la Providence pour sanctifier et civiliser les hommes. L'action de l'Eglise est manifeste pour tous et quoique celle de la France n'ait ni la même importance, ni le même éclat, toutefois on ne peut nier que cette nation n'ait constamment marché en tête des peuples chrétiens. L'histoire a reconnu sa mission et sa fidélité à la remplir, par le titre de Fille aînée de l'Eglise qu eue lui a toujours nonne, et par les deux adages qui lui sont familiers de Gesta Dei per Francos et de Regnum Galliae, regnum Mariae. Ces appellations ne sont qu'un écho des jugements de la Papauté, qui s'est plue, dans tous les âges, louer la piété et le dévouement de nos rois, et qui n'a cessé de faire appel à leur puissance pour défendre la chrétienté contre toutes sortes d'ennemis. Nous avons cité plus haut la lettre que le pape Anastase écrivit à Clovis après son baptême, et où il disait « Consolez l'Eglise, votre mère, glorieux et illustre fils soyez pour elle une colonne de fer. Nous louons Dieu, qui a tiré de la puissance des ténèbres un si grand prince, afin de pourvoir l’Eglise d'un défenseur, et l'a orné du conçue du salut pour combattre ses pernicieux adversaires.» « La France, dit Alexandre III, est un royaume béni de Dieu, dont l'exaltation est inséparable de celle du Saint-Siège. » – « Les triomphes de la France, ajoutait Innocent III, sont les triomphes du siège apostolique. » Cette bénédiction a porté ses fruits.

« Il a été donné aux Francs, dit Baronius, grâce refusée aux autres nations, de combattre avec plus d'ardeur pour la défense de l'Eglise que pour la garde de leurs propres frontières.

En récompense des services assidus qu'ils ont rendus à la religion, ils sont devenus dignes de cette bénédiction céleste que saint Remi, inspiré de l'Esprit Saint à la façon des anciens Patriarches, a consignée dans son testament, confirmé par la signature des évêques Saint Vaast, saint Médard, saint Loup, et autres mais aussi il appela la malédiction sur les rois francs qui oseraient violer ce qu'il leur prescrivait par ses dernières volontés. »

Ecoutez, ajoute Baronius, les trésors de bénédictions qu'il fait descendre sur les pieux rois de France «Si mon Seigneur Jésus-Christ daigne écouter la prière que je fais chaque jour pour la maison royale, afin qu'elle persévère dans la voie où j'ai dirigé Clovis pour l’accroissement de la sainte Eglise de Dieu, puissent les bénédictions que l'Esprit Saint a versées sur sa tête par ma main pécheresse s'accroître par ce même Esprit sur la tête de ses successeurs que de lui sortent des rois et des empereurs qui feront la volonté du Seigneur, pour l'accroissement de la sainte Eglise, et qui seront, par sa puissance, confirmés et fortifiés dans la justice ! Puissent-ils chaque jour augmenter leur royaume, le conserver, et mériter de régner éternellement avec le Seigneur dans la céleste Jérusalem»

Saint Vaast, en signant ce testament, ajoute « Je maudis celui que maudit Remi, mon père, et je bénis celui qu il bénit. » Ce que firent également les autres évoques et les prêtres qui signèrent[2].

Le cardinal Pitra, dans la préface de la Vie de saint Léger, cite une oraison du VIIIième siècle qui résume toutes nos traditions « Dieu éternel et tout-puissant, qui avez établi la France comme l'instrument de votre divine volonté dans l'univers, et pour être l'épée et le bouclier de l'Eglise, écoutez les supplications des fils des Francs. » Voila un commentaire très clair de notre texte.

Etienne III, dans la lettre qu'il adresse a Pépin, à Charlemagne, aux évêques, à toutes les armées et à tous les peuples de France, dit « Moi, Pierre, ordonné de Dieu pour éclairer le monde, je vous ai choisis pour mes fils adoptifs, afin de détendre contre leurs ennemis la cité de Rome, le peuple que Dieu m'a confié, et le lieu où je repose selon la chair. D'après la promesse reçue de Notre Seigneur et Rédempteur, je distingue le peuple des Francs entre toutes les nations. Prêtez aux Romains, prêtez à vos frères tout l'appui de vos forces, afin que moi, Pierre, je vous couvre de mon patronage dans ce monde et dans l'autre. »

Grégoire IX, dans sa lettre à saint Louis, répète les mêmes paroles. Après avoir rappelé que la France a été distinguée entre tous les peuples, par une prérogative d'honneur et de gloire, ajoute « Il est manifeste que ce royaume béni de Dieu a été choisi par notre Rédempteur pour être l'exécuteur spécial de ses divines volontés. Jésus-Christ le prit en sa possession, comme un carquois d'où il tire fréquemment des Mèches choisies qu'il lance, avec la force irrésistible de son bras, pour la protection de la liberté et de la foi de l’Eglise, le châtiment des impies et la défense de la justice »

Bossuet dit, dans le discours sur l'Unité de l'Eglise, que Dieu donna Clovis à la France et à tout l'Occident, pour défendre l'Eglise. « Saint Remi vit en esprit qu'en engendrant en Jésus-Christ les rois de France, il donnait à l'Eglise d'invincibles protecteurs. Ce grand saint, et ce nouveau Samuel [3] appelé pour sacrer les rois, sacra ceux-ci, comme il le dit lui-même, pour être les perpétuels défenseurs de l'Eglise et des pauvres. »

Pour justifier ces éloges, il faudrait parcourir l'histoire de France, règne par règne, et noter ce que chaque successeur de l'enfant mâle a fait dans les intérêts de la religion. Mais ce travail nous entraînerait trop loin contentons-nous de rappeler que Clovis, en écrasant les Visigoths ariens à Veuille, et Charles Martel, les Sarrasins dans les plaines de la Touraine, que Pépin et Charlemagne en réprimant l'audace des Lombards et en agrandissant les états du Pape, que saint Louis en marchant à la tête des Croisés, ont bien mérité de la chrétienté. C'est par ces faits et d'autres semblables que la France a acquis le beau titre de Fille ainée de l'Eglise, et le premier rang parmi les nations chrétiennes.

Donc l'histoire, la liturgie, les Papes redisent, chacun à sa manière, que Clovis a reçu le sceptre de fer pour protéger l'Eglise et les pauvres, et qu'il s'est acquis une grande gloire, ainsi que ses successeurs, en remplissant cette mission. Donc il est l'enfant mâle engendré par la femme revêtue du soleil.

§ 2ième. Clovis reçoit le sceptre de fer

pour régir les peuples.

Mais ce n'est pas seulement une primauté d'honneur que doit posséder l'enfant mâle. Saint Jean annonce qu'il régira réellement les peuples : elle enfanta un enfant mâle qui devait gouverner toutes les nations avec un sceptre de fer. Clovis a encore réalisé cette partie de la prophétie.

Quand il fut élevé sur le pavois, après la mort de Childéric, son père, i! ne possédait qu'un petit territoire aux environs de Tournai, et il pouvait à peine mettre en ligne six mille hommes. Quelque temps après, il vainquit Syagrius et s'empara du Soissonnais mais ce ne fut qu'après son baptême qu'il conquit toute la Gaule. En possédant ce beau pays, le roi des Francs peut dire en toute vérité qu'il règne sur toutes les races humaines παυτα τα εθγη ; car les peuples qui s y sont déjà fixés ou qui y ont laissé quelques-unes de leurs familles, sont innombrables il y a des descendants de Sem, de Cham et de Japhet.

Parties des plaines de Sennaar, pour peupler le globe, selon l'ordre de Dieu, les tribus qui s'acheminèrent vers l'Occident, arrivèrent dans la suite des siècles jusqu'à l'extrémité de l'ancien continent, et durent s'arrêter dans les Gaules, sur les bords de l'océan Atlantique qu'elles ne pouvaient franchir. Les peuplades du nord de l'Afrique traversèrent le détroit de Gibraltar, l'Espagne et les Pyrénées les Phéniciens et les Phocéens nous arrivèrent par tous les ports de la Méditerranée les Alpes laissèrent passer les Romains, les Visigoths. Mais c'est du côté de l'Est qu'entrèrent les nombreuses tribus des Gals et des Celtes, des Aquitains et des Ligures, des Basques et des Ibères, des Kimris, des Armoriques, des Teuctosages, des Belges, des Allemands, des Huns, des Suèves, des Bourguignons, des Alains, des Vandales, des Germains et des Francs.

Le Prophète a donc pu dire que l'enfant mâle régirait toutes les races. Clovis qui est si fier de les dominer, qui les a soumises en si peu de temps et qui sait tous les dangers qu'il a courus à Veuille, a une pleine confiance en la promesse que lui fit le Sauveur, la veille de son baptême

Ne craignez rien, mon amour vous garde Nolite timere, manete in dilectione mea. Il s'empresse de faire graver sur sa monnaie la croix accompagnée de l'Alpha et de l'Oméga, symbolisant ainsi la royauté du Christ sur la France, fait déposer en même temps sa couronne sur le tombeau sacré de Pierre, en signe de dévouement, et pose la première pierre de l'église qu'il veut élever dans sa capitale, en l'honneur du Prince des Apôtres, pour cimenter l'union de Rome et de la France.

Il est bon de citer les réflexions que Baronius fait sur l'offrande de Clovis « Nous savons par l'Evangile que les dons des rois sont non seulement précieux, mais pleins de mystères. L'histoire prouve qu'il en fut ainsi de l'offrande que Clovis fit de sa couronne à la confession du Prince des Apôtres. Par cet hommage, Clovis consacrait son royaume à Dieu et lui assurait une perpétuelle durée. En déposant sa couronne sur la pierre et sur la Confession de Pierre, il établissait son royaume sur un solide fondement, comme l'a prouvé la longue suite des événements.

Tous les barbares qui ont envahi l'empire romain, Goths, Vandales, Suèves, Alains, Hérules, Huns, Lombards, ont été détruits la seule couronne de France, en sûreté sous la protection apostolique, est demeurée constamment stable, elle a crû de jour en jour, en territoire et en gloire, comme aussi sa gloire s'est obscurcie et elle a été jetée en des périls extrêmes, quand, ruinée par la perfidie hérétique, elle a été privée du rempart apostolique[4]. (1) »

On voit que les conclusions de l'histoire concordent avec les données de l'Apocalypse : Elle enfanta un enfant mâle qui devait gouverner toutes les nations avec un sceptre de fer.

D'après ce qui précède, ces paroles s'appliquent assez bien à Clovis elles conviennent encore mieux à Charlemagne, qui subjuguait les Saxons, réprimait les Sarrasins, détruisait les hérésies, protégeait les Papes, attirait au christianisme les nations infidèles, rétablissait les sciences et la discipline ecclésiastique, assemblait de fameux conciles où sa profonde doctrine était admirée, et faisait ressentir non seulement à la France et à l'Italie, mais encore à l'Espagne, à l'Angleterre, à la Germanie et partout, les effets de sa piété et de sa justice. Enfin, ce grand protecteur de Rome et de l'Italie, ou, pour mieux dire, de toute l'Eglise et de toute la chrétienté, élu empereur par les Romains, sans qu'il y pensât, et couronné par le Pape Léon III, qui avait porté le peuple romain à ce choix, devint le fondateur du nouvel empire et de la grandeur temporelle du Saint-Siège[5]. On peut bien dire qu'il régissait toutes les nations, puisque ses états comprenaient, outre la Gaule, une partie de l'Espagne, les Pays-Bas, toute l'Allemagne, une partie de la Hongrie, et l'Italie jusqu'à Bénévent. II mit sa gloire à être le père de ses peuples, et il eut la joie d'en être aimé autant qu'il en était craint. Plus redoutable aux ennemis de la religion qu'à ceux de l'Etat, il fut toujours le fléau de l'hérésie et du vice, le protecteur le plus zélé, aussi bien que l'enfant le plus soumis et le bienfaiteur le plus libéral, de l'Eglise. Ses victoires furent pour elle des conquêtes, et le fruit le plus doux qu'il recueillit de tant de combats, ce fut d'étendre le royaume de Jésus-Christ à proportion qu'il étendait le sien. Il fit graver sur sa monnaie l'image de Pierre portant dans ses mains le sceptre royal, mit en tête de ses capitulaires la formule : Sous le règne de Notre Seigneur Jésus-Christ et recommanda, par testament, par dessus tout, à ses fils la défense de l'Eglise. S'ils se fussent souvenus des recommandations de leur père, leur puissance eût été égale ou supérieure à celle du grand empereur.

Si la France eût été toujours fidèle à Dieu, si elle avait toujours marché dans les sentiers de la justice et de la piété, son ascendant n'eût pas eu de bornes la promesse de saint Jean se fût réalisée à la lettre, elle aurait dominé les peuples et aurait répandu la vraie civilisation sur la terre avec la lumière évangélique.

Si son étoile a pâli, si sa gloire s'est éclipsée tant de fois, si elle a éprouvé tant de revers et de malheurs, ce sont ses crimes qui en sont la cause. Dieu la châtie sévèrement pour l'empêcher de se corrompre et la ramener dans la bonne voie. Il la traite comme il traita autrefois son peuple élu. II a introduit Israël dans une terre de froment où coule le lait et le miel, pour qu'il conserve parmi les nations la vérité religieuse et la promesse d'un Rédempteur. Tant qu'il observe la loi, il vit dans l'abondance et la paix. S'il l'oublie, s'il la méprise, s'il se tourne vers les idoles, le châtiment ne se fait pas attendre.

Dieu lâche la bride aux peuples voisins, qui le dominent, le pillent et le rançonnent jusqu'à ce qu'il reconnaisse sa faute et qu'il crie miséricorde. Et le Seigneur lui pardonne et suscite des hommes remplis de son esprit qui le ramènent au devoir et le délivrent de ses ennemis. Telle est la conduite de la Providence à notre égard. « Le châtiment des Français, dit de Maistre, sort des règles ordinaires, et la protection accordée à la France en sort aussi. Ces deux prodiges présentent un des plus étonnants spectacles que l'œil humain ait jamais contemplé.» A l'exemple de l'Eglise, la France se relève plus forte après ses malheurs, quand elle revient au Christ, son roi.

« Bien que sa fortune, dit Lebret, ait été souvent agitée par de furieuses tempêtes, suscitées soit par l'envie de ses voisins, soit par la malice de ses peuples, toutefois Dieu l'a toujours relevée au-dessus de l'orage ! Magna regni Gallorum forfuna semper in malis major resurrexit [6](1).»

Si Débora, dans son cantique, attribue au Seigneur sa victoire sur Sisara si Judith fait lever le siège de Béthulie et met en fuite la puissante armée des Assyriens, Jeanne d'Arc écrit au duc de Bourgogne « Que tous ceux qui guerroyent contre le saint royaume de France, guerroyent contre le roi Jésus », délivre Orléans, et conduit Charles VII, de victoire en victoire, jusqu'à Reims et l'y fait sacrer.

Nos rois, il est vrai, n'ont pas été toujours des modèles de vertu ils ont voulu s'affranchir de la tutelle du pouvoir spirituel, parfois ils ont soutenu les ennemis acharnés de l'Eglise, les Protestants et les Turcs. Mais les rois de Juda ont-ils été plus zélés pour l'observance de la loi ? n'ont-ils pas favorisé le culte des idoles, malgré les avertissements et les menaces des prophètes? Dieu dit à David : Si tes enfants gardent leurs voies, et qu'ils marchent devant moi dans la vérité, en tout leur coeur et toute leur âme, un homme ne te sera pas enlevé du trône d'Israël [7]. Les enfants de David n'ayant pas été fidèles, le Seigneur a brisé leur trône, a renversé leur ville et les a envoyés en captivité à Babylone. Le Christ a dit pareillement au fondateur de la monarchie française restez dans mon amour, et ne craignez rien et lui remit son sceptre de fer, pour régir toutes les nations. C'était une promesse conditionnelle, la condition n'ayant pas été bien remplie, ne nous étonnons pas que la puissance de nos rois ait subi tant d'éclipsés.

S'ils eussent répondu aux désirs du Sauveur, la gloire de la France eût été incomparable. Après douze siècles de défaillances et de fautes, elle est toujours la nation élue et elle peut encore dominer la terre, si son roi, Louis XIV, écoute les appels du Sacré-Coeur. Les derniers temps approchent; Satan, après mille ans de réclusion, va être lâché. Il attaquera la Fille aînée de l'Eglise avec une rage inouïe et une haine implacable, pour se venger des humiliations que lui a infligées saint Michel, à Reims, au baptême de Clovis. Le luxe de la cour et de la noblesse, la richesse des palais, la pompe des fêtes publiques, l'éclat de l'éloquence, de la poésie, des lettres et des sciences, les victoires de généraux illustres, et la pléiade des hommes de génie en tout genre qui entourent le trône et sont le plus bel ornement du grand siècle, ne la mettront pas à couvert des terribles assauts du dragon infernal.

Le Christ, qui aime les Francs, vient lui offrir son Sacré Coeur pour lui servir de lieu de refuge, et renouveler, avec Louis XIV, l'alliance qu'il fit au commencement avec le fondateur de la monarchie, il fait connaître ses volontés à ce roi qui porte le titre de Très chrétien et de Fils aine de l'Eglise, par l'intermédiaire d'une religieuse de Paray-le-Monial, Marguerite-Marie, comme autrefois il s'était servi de sainte Clotilde et de saint Remi. Le 17 juin 1689, elle écrivit une lettre qui devait être communiquée auro; où l'on lisait les paroles suivantes. « Fais savoir au fils aîné de mon Sacré-Coeur[8] que, comme sa naissance temporelle a été obtenue par la dévotion aux mérites de ma sainte enfance, de même il obtiendra sa naissance de grâce et de gloire éternelle, par la consécration qu'il fera de lui-même à mon Coeur adorable, qui veut triompher du sien, et, par son entremise, de celui des grands de la terre. Il veut régner dans son palais, être peint dans ses étendards, et gravé dans ses armes, pour les rendre victorieuses de tous ses ennemis, en abattant à ses pieds ces têtes orgueilleuses et superbes, pour le rendre triomphant de tous les ennemis de la sainte Eglise. »

Une autre lettre du 25 août de la même année est plus explicite encore quant au désir qu'avait Notre-Seigneur de se servir de ce prince, pour ses

desseins miséricordieux. Mais Louis XIV, soit faiblesse, soit respect humain ou tout autre motif, repousse les avances du Sauveur. Le roi, alors âgé de 50 ans, était à l'apogée de sa puissance l'Europe était à ses pieds, il allait avoir un empire aussi grand que celui de Charles-Quint, il était héritier du trône d'Espagne, et il semblait que nul n'oserait lui résister on venait de donner son nom à la nouvelle et riche colonie de la Louisiane, en Amérique la France avait fondé la Nouvelle Orléans, et, de cette ville, en remontant le Mississipi et au delà, jusqu'au Canada,tout appartenait à la France; c'était l'empire presque entier de l'Amérique du Nord, complète par les possessions de l'Espagne dans l'Amérique du Sud. La puissance de Charlemagne allait être de beaucoup dépassée, et il eût été manifeste pour tous que nos rois avaient reçu le sceptre de fer du Christ pour régir toutes les nations. Mais, peu à peu, la puissance diminue et la gloire s'éclipse. Les guerres sont malheureuses, le Dauphin est enlevé à la fleur de l'âge, et Louis XIV, a sa mort, laisse le sceptre de fer entre les mains de son arrière petit-fils, Louis XV, âgé de cinq ans, sous la tutelle d'un régent débauché, le duc d'Orléans. Sous ce règne corrompu, Satan aura beau jeu, et Louis XVI expiera sur l'échafaud les crimes et les faiblesses de ses pères.

ARTICLE QUATRIÈME :

CLOVIS ET LES ROIS DE FRANCE SONT CATHOLIQUES

Et son fils enlevé vers Dieu et vers son trône.

― L'enfant mâle, après avoir vécu chrétiennement et régi les nations avec le sceptre du Christ, va recevoir dans le ciel la récompense de ses travaux. Si Clovis est l'enfant mâle, il doit avoir eu la foi et y avoir conformé sa conduite.

« Clovis avait trente ans, lorsqu'il se releva chrétien des fonts du baptême. La fougue de son caractère, l'ardeur de son naturel barbare, ne disparurent sans doute point, comme par enchantement, sous l'action de la grâce régénératrice, mais elles furent considérablement affaiblies et l'on peut dire qu'il était vraiment un homme nouveau, quand, revêtu de la robe des néophytes, il sortit de la basilique de Reims. Les écrivains rationalistes, qui rejettent à priori le miracle, trouvent ici que le miracle ne fut point assez complet. Ils se montrent sérieusement scandalises de rencontrer encore, dans l'histoire du nouveau roi chrétien, des actes politiques qui ne réalisent pas l'idéal d'un prince constitutionnel, patient, débonnaire, inoffensif, tel qu'on le rêve de nos jours. Ces scrupules du rationalisme moderne, outre qu'ils sont souverainement ridicules, accusent une prodigieuse ignorance de la nature humaine. Les hommes, de même que les sociétés, diffèrent à tous les âges. L'éducation chrétienne des Francs ne fut pas l'oeuvre d'un jour. Il fallut à l'Eglise près de trois siècles pour faire pénétrer dans les moeurs des races nouvelles la loi de l'indissolubilité du mariage et celle de la douceur évangélique. Encore aujourd'hui, l'Eglise lutte contre le préjugé national du duel, et n'a pu triompher de ce reste de barbarie transmis avec le sang de génération en génération. Ce qui étonne l'historien impartial, ce n'est point ce que la grâce du sacrement n'a pas produit en un jour, c'est ce qu'elle a fait réellement [9]. »

Les reproches de cruauté envers ses proches, que les auteurs modernes adressent à Clovis, ne paraissent pas suffisamment démontrés. L'abbé Gorini, dans sa Défense de l'Eglise[10], assez bien prouve qu'il ne faisait que se défendre contre des parents criminels, qui voulaient attenter à sa vie et le dépouiller de son empire.

Cette explication est en parfait accord avec la vie de ce prince, après son baptême, et avec les paroles de saint Grégoire de Tours, qui dit que Dieu le bénissait, parce qu'il marchait le cœur droit Prosternebat enim quotidie hostes ejus, eo quod ambularet recto corde coram eo, et faceret quoe placita erant in oculis ejus [11].

Clovis vécut quinze ans après sa conversion, et, jusqu'à sa mort, il donna des preuves non équivoques de sa foi, et se montra sans cesse, dit Aimon [12](2), l'appui de la religion et le soutien de la justice. Il distribua aux pauvres d'abondantes aumônes, fonda plusieurs monastères pour attirer sur sa famille et son royaume les miséricordes du ciel, dota plusieurs évêchés, et donna de nombreuses terres aux églises de Saint-Martin de Tours, de Saint-Hilaire de Poitiers, et de Sainte-Marie de Reims. C'est au nom de la sainte, indivisible, égale et consubstantielle Trinité, qu'il fait ses donations. Il pardonna aux habitants de Verdun qui suaient révoltés contre lui, et mit en liberté les prisonniers faits à Tolbiac. Les catholiques pris à Vouillé turent également rendus aux évêques qui les réclamèrent. Lorsqu'il marche contre Alaric, il défend à ses soldats de commettre la plus petite déprédation dans le territoire de Saint-Hilaire et de Saint-Martin; car comment pourrons-nous vaincre, dit-il, si nous avons ces saints contre nous. Il promet de bâtir, dans Paris, une église en l'honneur de Saint-Pierre et de Saint-Paul, s'il revient vainqueur de son expédition il recommande le succès de ses armes à toutes les personnes pieuses, passe lui-même plusieurs nuits en prières, et au moment du combat, après avoir invoqué les bienheureux Pierre et Martin, appuyé sur sa lance, il fait le signe de la croix sur l'armée et s'écrie En avant, au nom du Seigneur.

Très zélé pour la conversion de ses guerriers païens, il demanda au saint abbé Fridolin qu'il obtienne de Dieu par ses prières un miracle pour dissiper leurs erreurs il fut plein de respect et de déférence pour les évêques et écouta avec docilité leurs conseils. Quelques mois avant sa mort, trente prélats des Gaules, réunis à Orléans, lui adressent la lettre synodale suivante « A leur seigneur, fils de la catholique Eglise, à Clovis très glorieux roi, tous les évêques réunis par ses ordres en concile. L'ardeur de votre zèle pour la religion chrétienne vous a porté à nous rassembler pour répondre aux diverses questions qu'il vous a plu de nous soumettre.

Voici donc les définitions qui ont été prises d'un concert unanime. Nous vous les transmettons dans l'espoir qu'elles obtiendront votre sanction royale. Elles se présenteront ainsi au peuple chrétien, revêtues de la double majesté du sacerdoce et de l'empire. » Suivent trente et un canons auxquels il donna force de loi.

Ce court sommaire de la vie de Clovis suffit pour montrer qu'il a été un prince sincèrement chrétien. Il mourut comme il avait vécu à Paris, sa capitale, à l'âge de quarante-cinq ans, et il fut enterré dans l'église des saints apôtres qui n'était pas encore terminée : Et l’enfant mâle fut enlevé vers Dieu et vers son trône. Quelques mois après, on déposa à côté de son tombeau les restes mortels de l'illustre patronne de Paris, et, quelques années plus tard, ceux de sainte Clotilde, son épouse.

Clovis, ayant vécu et étant mort chrétiennement, n'a pas été dévoré par le dragon aux sept têtes il est donc l'enfant mâle. On voit paraître, en effet, dans les versets 3 et 4, que nous commenterons dans l'article suivant, un dragon prêt à dévorer l'enfant mâle. C'est-à-dire que Satan veut ramener le nouveau baptisé à l'idolâtrie, ou l'entraîner dans le schisme et l'hérésie ou, tout au moins, en faire un spoliateur et persécuteur de l'Eglise. Mais l'enfant mâle échappe à ses dents et à ses griffes, puisqu'il est enlevé vers Dieu.

C'est ce qu'a mérité Clovis par sa vie et sa mort chrétiennes et ce qui est vrai du premier enfant mâle, l'est aussi de ses successeurs, tous les rois de France ont fait profession de la foi catholique. C'est le devoir principal de nos rois. On a souvent toléré leurs faiblesses, jamais leur incrédulité on p plusieurs fois dérogé à la loi salique dans son objet le plus important, jamais a la loi nationale de la catholicité.

Quand Henri III use dans la débauche le peu d'énergie qui lui reste, semble pactiser avec les huguenots et oublie un peu trop de défendre les intérêts de la religion, les catholiques se liguent pour lui rappeler ses devoirs et pour empêcher Henri IV de monter sur le trône, tant qu'il restera protestant.

La formule des fédérations catholiques ne manque ni de dignité ni d'inspiration patriotique. On y expose que le roi de France ne possède plus les moyens de protéger ses sujets, ni de maintenir la religion et la dignité royale le devoir des catholiques est de ne pas faire moins pour la vraie religion que les huguenots pour l'hérésie. Ils demandent en conséquence qu'on convoque les Etats généraux pour remédier à tous les maux et ramener l'unité religieuse [13].

L'un des inspirateurs de ces résolutions, Sébastien de l'Aubespine, évêque de Limoges, dit que « la Ligue, étant embrassée du roi – Henri III s'y enrôla en 1577, assistée de beaucoup de gens de bien, de vertu et d'honneur, non seulement tend à la gloire de Dieu et de son Eglise, mais aussi à la défense et protection du roi et du royaume. »

Si la ligue désire ardemment le retour à l'unité religieuse et la conversion d'Henri IV, la Papauté ne !e désire pas moins. Voici un passage très remarquable du Cardinal Baronius, ami et confesseur de Clément VIII, qui montre clairement quels sont tes sentiments du Pontife par rapport à la France.

« La couronne des Francs est demeurée constamment stable sous la protection apostolique.

Elle a crû, de jour en jour, en territoire et en gloire, comme aussi sa gloire s'est obscurcie et elle a été jetée en périls extrêmes, quand, ruinée par la perfidie des hérétiques, elle a été privée du rempart apostolique. Elle trouvera le remède à ses maux, si elle retourne à la Pierre immobile, à la confession apostolique, et si elle est replacée honorablement sur les hauteurs où, posée par le premier roi très chrétien des Francs, elle a toujours brillé d'un admirable éclat dans tout l'univers. C'est là ce que désirent tous les catholiques, c'est ce que demandent tous les fidèles, et sur quoi gémit l'église des Gaules, anxieuse et triste, privée de toute consolation.

« Mais vous Bienheureux Père, vous le demandez avec ardeur à Dieu par vos constantes prières et, vous le redemandez avec des larmes incessantes. Enfantez de nouveau les Francs dans une immense douleur, afin que, avant tout, le Christ soit formé en eux. Que Dieu écoute vos voeux et que vos désirs s'apaisent qu'il vous suscite un autre Clovis que tous désirent, afin que, par son secours, le royaume longtemps abaissé des Francs se relève et reparaisse dans sa splendeur antique...[14] » Les prières de Clément VIII, les voeux de l'Eglise, les efforts et les sacrifices de la Ligue obtinrent la conversion du nouveau Clovis Henri IV abjura ses erreurs et reçut le sceptre de fer pour protéger la religion et gouverner le peuple élu du Christ. « Mon royaume, disait-il, est incontestablement le royaume de Dieu. Il lui appartient en propre, il n'a fait que me le confier.

"Je dois donc faire tous mes efforts pour que Dieu y règne, pour que mes commandements soient subordonnés aux siens, pour que mes lois fassent respecter ses lois. » Ses moeurs privées ne furent pas toujours exemptes de reproche mais son respect pour la foi fut sincère et ferme aussi Paul V, à sa mort, disait douloureusement j'ai perdu mon bras droit.

Concluons Les rois de France ont tous été catholiques ils ont régi les peuples avec le sceptre de fer ils sont donc les successeurs de l'enfant mâle que la femme revêtue du soleil enfanta pour la défense de l'Eglise et la protection des pauvres. Dans l'article suivant, nous allons voir, qu'avec le secours de saint Michel, cet enfant mâle échappe aux griffes du dragon aux sept têtes.

 

[1] Ps. II, 6-9. [2] BAKOU.Anal. an 514,24-26.[3] Remi était né d'une mère stérile, comme Samuel, d'après Grégoire de Tours. [4] Annales, t, VI. Lettre dédicace à Clément VIII. [5] Boss. Hist. Uni. [6] La Souveraineté du Roi. [7] (1) III rois II, 4. [8] Louis XIV. [9] DARRAS. Hist. [10] C, VIII, n°19. [11] Hist. Fran. L. I, n°40. [12] Hist. Fran. L. I, n°16. [13] Voir l'hist. de Kérvyn de Lettenhove, public à Bruges. [14] Annales, t, VI, Lettre dédicace à Clément VIII.

 

LE BAPTÊME DE CLOVIS ET LA VOCATION DE LA FRANCE. CHANOINE F.LUNET
LE BAPTÊME DE CLOVIS ET LA VOCATION DE LA FRANCE. CHANOINE F.LUNET

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #FRANCE SECRETE-HERMETIQUE

LE BAPTÊME DE CLOVIS ET DE VOCATION DE LA FRANCE

Par F. LUNET, Chanoine.

D’APRÈS LE 12ième CHAPITRE DE L’APOCALYPSE.

PRÉFACE

Dans le courant de l'année prochaine, nous publierons l'interprétation de l'Apocalypse. Aujourd'hui, afin de coopérer selon nos forces au glorieux centenaire de Reims, nous détachons de notre manuscrit, et nous faisons imprimer à part, le commentaire du XIIe chapitre qui parle du baptême de Clovis et de la vocation providentielle de la France.

Après la chute de l'empire romain, Satan veut établir dans le beau pays des Gaules, le centre de l'empire universel qu'il veut opposer a l'Eglise.

II a jeté les yeux sur le vainqueur de Tolbiac pour en être le premier monarque.

Il descend avec une grande pompe, à la tête des légions infernales, pour le tenter après son baptême, comme il tenta le Sauveur, et lui offrir le sceptre du monde.

Michel veille sur le néophyte de Reims, repousse l'orgueilleux dragon et le précipite sur la terre avec toute son armée. Clovis reçoit le baptême des mains de saint Remi et devient le fondateur de la monarchie très chrétienne, qui reçoit pour mission de défendre l'Eglise contre tous ses ennemis. Elle remplira, sous l'Evangile, le rôle de la tribu de Juda, sous la Loi. Le Prince de la milice céleste la protège, comme il protégeait Israël. Si elle est docile aux inspirations de son ange tutélaire, sa gloire sera incomparable, elle marchera en tête des nations et dominera la terre.

Saint Jean raconte sa vocation et le baptême de son premier roi.

Dans le XIIe chapitre de l'Apocalypse, il interrompt la description de l'empire mahométan et des guerres et des massacres qui auront lieu sous son dernier empereur, l'Antéchrist, pour offrir aux fidèles le tableau consolant de l'enfant mâle qui repoussera le croissant.

A l'occasion du XIVe centenaire de ce glorieux événement, les catholiques français seront heureux de lire ces pages palpitantes d'actualité, bien propres, croyons-nous, à ranimer leur foi et leurs espérances.

C'est un commentaire littéral que nous leur offrons. Du premier verset jusqu'au dernier, nous avons suivi le sens naturel et obvie. Afin de le mieux saisir, nous avons constamment rapproché les paroles de l'Apôtre des termes analogues des livres sacrés, interprétant ainsi l'Ecriture par l'Ecriture. Nous avons surtout profité des leçons du plus sûr des interprètes des prophéties, l'événement et l'expérience. A la lumière des faits accomplis, nous avons pu, sans trop de difficulté, expliquer ce chapitre demeuré indéchiffrable pour les anciens commentateurs.

Nous osons espérer que le lecteur sera satisfait de notre interprétation elle est claire et basée sur les faits. Dans ce but, nous avons accumulé les citations des historiens relatant simplement les principaux événements de notre vie nationale. Ce rapprochement des faits et du texte sacré éclaire d'une vive lumière nos adages nationaux : Noël, Noël– Gesta Dei per Francos – Regnum Galliae, Regnum Mariae. Vive le Christ qui aime les Francs ! et explique la rage de Satan contre la Fille aînée de l'Eglise. Ne pouvant la détruire, il s'efforce de la révolutionner, de la laïciser, et au milieu des fêtes du centenaire, il pousse la Franc-maçonnerie à élever dans Paris une mosquée en face du Sacré-Cœur, pour insinuer que l'alcoran vaut mieux que l'Evangile.

Jusqu'ici il n'a que trop réussi dans sa haine homicide. Beaucoup de Français, oubliant qu'ils sont chrétiens, suivent de plus en plus les inspirations du plus cruel de nos ennemis, et ne craignent pas d'attirer sur notre noble patrie les vengeances du ciel.

Catholiques, secouez votre torpeur écoutez la voix du Souverain Pontife qui vous invite, en cette année mémorable, à renouveler les promesses de votre baptême et à vous unir pour repousser les sectaires qui pervertissent et déshonorent la France. Prenez la croix, comme vos pères, et repoussez les nouveaux Musulmans Dieu le veut !

TEXTE

1. Et un grand prodige parut dans le ciel Une femme revêtue du soleil, ayant la lune sous ses pieds, et sur sa tête une couronne de douze étoiles.

2. Elle était enceinte, et elle criait, se sentant en travail, et elle était tourmentée des douleurs de l'enfantement.

3. Et un autre prodige fut vu dans le ciel Un grand dragon roux, ayant sept têtes et dix cornes, et sur ses sept têtes, sept diadèmes.

4. Or sa queue entraînait la troisième partie des étoiles, et elle les jeta sur la terre et le dragon s'arrêta devant la femme qui allait enfanter, afin ~de dévorer son fils aussitôt qu’elle serait délivrée.

5. Elle enfanta un enfant mâle qui devait gouverner toutes les nations avec un sceptre de fer et son fils fut enlevé vers Dieu et vers son trône.

6. Et la femme s'enfuit dans le désert où elle avait un lieu préparé par Dieu, pour y être nourrie mille deux cent soixante jours.

7. Et il se fit un grand combat dans le ciel Michel et ses anges combattaient contre le dragon, et le dragon combattait, et ses anges aussi

8. Mais ils ne prévalurent pas aussi leur place ne se trou va plus dans le ciel.

9. Et ce grand dragon, l'ancien serpent, qui s'appelle le diable et satan, fut précipité sur la terre, et ses anges furent jetés avec lui.

10. Et j'entendis une voix forte dans le ciel disant C'est maintenant qu'est accompli le salut de notre Dieu, et sa puissance et son règne, et la puissance de son Christ, parce qu'il a été précipité, l'accusateur de nos frères, qui les accusait devant notre Dieu jour et nuit.

11. Et eux sont vaincus par le sang de l'Agneau et par la parole de leur témoignage et ils ont méprisé leurs vies jusqu'à souffrir la mort.

12. C'est pourquoi, cieux, réjouissez-vous, et vous qui y habitez. Malheur à la terre et à la mer, parce que le diable est descendu vers vous, plein d'une grande colère, sachant qu'il n'a que peu de temps.

13. Or après que le dragon eut vu qu'il avait été précipité sur la terre, il poursuivit la femme qui avait enfanté l'enfant mâle.

14. Mais les deux ailes du grand aigle furent données à la femme, afin qu'elle s'envolât dans le désert en son lieu, où elle est nourrie un temps et des temps, et la moitié d'un temps, hors de la présence du serpent.

15. Alors le serpent vomit de sa bouche, derrière la femme, de l'eau comme un fleuve, pour la faire entraîner par le fleuve.

16. Mais la terre aida la femme elle ouvrit son sein, et elle engloutit le fleuve que le dragon avait vomi de sa bouche.

17. Et le dragon s'irrita contre la femme, et il alla faire la guerre à ses autres enfants qui gardent les commandements de Dieu, et qui ont le témoignage de Jésus-Christ.

18. Et il s'arrêta sur le sable de la mer.

COMMENTAIRE CHAPITRE 1er

SOMMAIRE

Article I. L'Arche d'alliance, ce qu'elle figurait. Les merveilles qu'elle opéra pour introduire les Israélites dans la Terre promise, font prévoir celles que Jésus et Marie renouvelleront pour introduire les Chrétiens et les Juifs convertis dans la nouvelle Jérusalem.

Article II. Saint Remi, tout éclatant de la lumière du Christ. de Marie et des Apôtres, désire la conversion de Clovis, l'instruit, te baptise et le sacre au milieu des prodiges. Cet événement réjouit l'Eglise les papes et les évêques félicitent Remi.

-La qualité d'enfant mâle est un caractère de nos rois qui se transmettent le pouvoir de mâle en mâle.

Article III. Clovis reçoit le sceptre de fer : 1° Pour régner sur son peuple fidèle, protéger l'Eglise et marcher en tête de la chrétienté. 2° Pour régir les nations il en soumet plusieurs, et Charlemagne un plus grand nombre. Si la France eût été fidèle à sa mission, sa gloire aurait tout éclipsé. Si Louis XIV eût entendu l'appel du Sacré-Coeur, son empire eût été immense.

Article IV. Clovis et tous les rois de France, ses successeurs sont catholiques ils meurent dans la communion de l'Eglise.

ARTICLE PREMIER : L'ARCHE D'ALLIANCE

Et le temple de Dieu fut ouvert dans le ciel, et l'arche de son alliance y parut, et il se fit des éclairs, des voix, un tremblement de terre et une grêle très forte (Chap XI. Verset 19)

Ce verset doit être placé en tête de ce chapitre : c'est à tort que les éditeurs l'ont mis à la fin du précédent. Il n'a aucun rapport avec les tempêtes, tandis qu'il sert de préface aux coupes et à toute la quatrième partie qui n'en est que le développement.

Le temple est ouvert dans le ciel est le tabernacle qui n'a pas été fait de la main des hommes, le Saint des saints, le véritable sanctuaire qui servit de modèle à celui de Moïse, la Jérusalem céleste où le Sauveur est entré au jour de l'Ascension avec les justes qui l'accompagnaient dans son triomphe, où sa sainte Mère fut transportée en corps et en âme, au jour de l'Assomption.

Et l’arche de son alliance y parut. L'Arche d'alliance était un ciste ou ciste de deux coudées et demie de long, d'une coudée et demie de haut. Elle ressemblait à un autel, à un tombeau, elle était faite de bois incorruptible et recouverte intérieurement et extérieurement de lames d'or. Une couronne d'or environnait sa partie supérieure. Le Propitiatoire, d'or pur, lui servait de couvercle. Son nom d'Arche d'alliance lui venait des deux tables de la loi qu'elle renfermait. Les dix préceptes étaient la condition de l'alliance de Dieu avec son peuple.

Le ciste de bois incorruptible et revêtu d'or, était la figure de la Vierge Immaculée pleine de grâces et de mérites.

Le Propitiatoire, avec sa couronne d'or, représentait l'Homme-Dieu porté par sa mère, le Christ Roi, le Pasteur d'Israël, veillant sur son peuple, répondant à toutes ses consultations et le protégeant contre ses ennemis.

L'Arche était son trône, son char de victoire et de triomphe. Elle reposait dans le Saint des saints et n'en sortait que pour guider Israël dans ses marches, et le précéder dans ses combats. Elle opéra les plus grandes merveilles en sa faveur, refoula le Jourdain pour le laisser passer, renversa les murs de Jéricho et l'introduisit dans la Terre promise.

Voici que le temple de Dieu s'ouvre dans le ciel et l'arche sort de son repos. Aussitôt qu'elle paraît, le tonnerre gronde, la foudre éclate, la terre tremble, et une grêle épouvantable tombe avec fracas.

L'Arche va-t-elle donc recommencer ses exploits ? Certainement non  son rôle est fini, elle ne reparaîtra pas[1].

Mais, sous l'illustre symbole, voyez la réalité, Jésus et Marie, et vous pourrez prévoir ce qui va arriver, le passé éclaire l'avenir.

Le Sauveur du monde va quitter la droite de son Père pour venger son Eglise et ramener les douze tribus converties dans l'héritage de leurs pères. Un feu sorti de sa bouche consumera les impies, comme le feu sorti de l'arche consuma Coré et tous ses partisans.

Une grêle très forte écrasera les armées de Gog et Magog, comme une pluie de pierres écrasa les Amorrhéens à la descente de Bethoron[2] ; les tremblements de terre renverseront les villes des nations, comme les murs de Jéricho la terre s'entr'ouvrira et engloutira l'Antéchrist et son prophète, comme elle engloutit Dathan et Abiron et les justes, délivrés de leurs persécuteurs, acclameront avec une grande joie leur libérateur et chanteront le cantique nouveau, comme les Hébreux, échappés aux flots de la mer Rouge, chantèrent le cantique de Moïse. Et le temple de Dieu fut ouvert  dans le ciel, et l’arche de son alliance y parut, et il se fit des éclairs, des voix, un tremblement de terre et une grêle très forte.

Ici le Christ, roi des Juifs, vient au secours de son peuple sous l'emblême de l'arche ailleurs[3], saint Jean le voit monté sur un cheval blanc et portant de nombreuses couronnes, parce qu'il est aussi le roi des autres peuples, le dominateur de la terre.

Sur le Propitiatoire il y avait deux chérubins nous pouvons inférer de là que le Sauveur ne viendra pas seul, mais qu'il sera suivi des armées célestes, comme l'annoncent clairement, du reste, d'autres textes.

Nous pouvons inférer, en second lieu, que sa sainte Mère se joindrait au Fils pour écraser la tête du serpent, selon la promesse faite à nos premiers parents. Le 19e verset ne serait donc qu'une nouvelle édition de l'antique promesse. Remarquons encore que ce verset et le suivant sont les seuls textes de l'Apocalypse qui fassent allusion à la sainte Vierge.

D'après ce qui précède, on voit que le symbolisme du 19e verset est très riche, qu'il en est peu qui disent autant de choses en si peu de mots, et qui rappellent un passé plus glorieux et annoncent un plus brillant avenir. Il peut servir de préface et d'épilogue à la quatrième partie de l'Apocalypse les chapitres qui vont suivre partir du XIIIe jusqu'à la fin, n'en seront que le développement. Toutefois, avant de parler des derniers combats du Christ pour son Eglise, saint Jean va dire quelques mots de l'empire mahométan dont l'Antéchrist sera le dernier empereur, et nous faire connaître la vocation et la mission de la France destinée à protéger la chrétienté contre les infidèles. Elle jouera, dans les temps modernes, le rôle de la tribu de Juda dans les temps anciens sous l'inspiration de Marie, elle marchera en tête des peuples chrétiens, comme Juda à la suite de l'arche, précédait les tribus d'Israël. Voilà pourquoi l'arche paraît au moment où l'on va baptiser et sacrer le fondateur de la monarchie française que ceux qui veulent s'y opposer, redoutent le bras puissant de la reine du ciel !

ARTICLE SECOND : SAINT REMI BAPTISE CLOVIS

Les différents caractères, assignés ici à la femme qui enfante et à l'enfant mâle, conviennent assez à l'Eglise des Gaules et à Clovis. Rapprochons le texte de l'histoire et nous nous convaincrons, en effet, que saint Jean parle dans ce chapitre de la mission de la monarchie française.

1. Et un grand prodige parut dans le ciel une femme revêtue du soleil, ayant la lune sous ses pieds, et sur sa tête une couronne de douze étoiles. Cette femme c'est l'Eglise, éclatante de la lumière de Jésus-Christ, soleil de justice, portée par la Vierge Marie, miroir de justice, et ayant les douze Apôtres pour couronne.

L'Eglise est l'aide, l'épouse du Christ Pro Christo legatione fungimur[4] . C'est en son nom qu'elle distribue ses grâces, applique ses mérites, sanctifie les hommes, et les fait enfants de Dieu. Sans lui, elle ne peut rien faire Sine me nihil potestis facere[5] . Aussi a-t-il promis de l'assister jusqu'à la consommation des siècles[6]. Dans plusieurs endroits de l'Apocalypse, saint Jean nous le montre fidèle à sa promesse il l'avertit, il l'excite, il la menace, il la défend, il combat pour elle et envoie son ange pour lui révéler ses secrets. Dans le premier chapitre, il marche au milieu de sept candélabres, emblême des sept églises de l'Asie, et il tient en sa main droite sept étoiles qui sont leurs sept évêques. Ici, il lui est intimement uni, la revêt de sa lumière, la remplit de son amour et de son zèle, pour la conversion des âmes.

Mulier amicta sole : «Arabicus, induta sole, hoc est Ecclesia circumdata Christo sponso suo Christus enim est sol justicae[7], uti apostoli sunt stellae, quae suam lucem a sole, id est, Christo, mutuantur. Rursum, Christus instar amictus et vestit circumdat, amicit et ornat Ecclesiam : unde toties hortatur fideles apostolus, dicens: induimini Jesum Christum[8].

La lune sous ses pieds. La lune soutient la femme, Marie soutient l'Eglise. Par ses mérites et ses prières, elle la conserve et la défend contre  toutes les attaques de l'ennemi par sa douce influence elle attire les pécheurs et les convertit par les grâces qu'elle leur obtient. Elle aime tendrement tous les chrétiens, les porte entre ses bras, et les presse sur son coeur maternel, comme autrefois son divin Fils.

« Mulier hic proponitur quasi parturiens, ideo que exprimutur quasi mysticae lunae ope adjuta. Nam gentes lunam in partubus implorabant et quasi obstetricem credentes, illam Junonem Lucinam appellabant…. Unde Virgiliuus ait :

Casta, fave, Lucina, tuus jam regnat Apollo[9].

« Mulier amictd sole ab omnibus pene exponitur sancta Ecclesia[10]. »

«Dico cum Ambrosio, Ticonio, Primasio, Haymone, Andrea Caesariensi,  Richardo, Beda, Methodio…per hanc mulierem intelligi Ecclesiam. Apparuit in coelo, non empyreo, nec sidereo, sed areo : inde enim mulier hoec volavit in desertum.[11]

Une femme revêtue du soleil. C'est l'Eglise toute éclatante de la lumière de Jésus-Christ [12]. » Il importe de remarquer ici que le monde matériel a été créé sur le type du monde spirituel. Ce qu'est le Christ, sa mère, ses apôtres et ses saints, par rapporta l'Eglise, le soleil, la lune et les étoiles le sont par rapport à la terre. Sous leur influence, l'une multiplie les enfants de Dieu et l'autre se couvre de plantes et nourrit de nombreux animaux[13].

Une femme revêtue du soleil. Cette femme, avons-nous dit, représente l'Eglise. Mais sous quelle forme paraît-elle dans la vision? Vraisemblablement sous les traits de l'évêque qui doit baptiser l'enfant mâle ; c'est-à-dire d’après notre hypothèse,  sous les traits de saint Remi, archevêque de Reims.

2. Elle était enceinte, et elle criait, se sentant en travail, et elle était tourmentée des douleurs de l’enfantement. – Ces paroles marquent le grand désir qu'a le saint archevêque de donner un roi catholique à l'Eglise qui la défende des incursions des barbares et des persécutions des hérétiques. Vers la fin du Ve siècle, en effet, nul prince ne la protège. L'empereur de Constantinople, Zénon, est eutychéen, et veut forcer ses sujets à souscrire une formule de foi hérétique.

L'empire d'Occident s'est éteint avec Augustule, en 475 les Vandales ravagent l'église d'Afrique et envoient en exil, ou font mourir dans les tourments, les catholiques qui ne veulent pas embrasser l'arianisme Théodoric, maitre de l'Italie, Alaric de l'Espagne et du midi des Gaules, et Gondebaud, roi des Burgondes, sont également ariens. Les Francs qui occupent la Belgique, et les autres peuples allemands, qui n'ont pas encore passé le Rhin, sont idolâtres. Tel était l'état de l'Eglise lorsque, en 481, Clovis, âgé de seize ans, succède à son père Childéric, mort à Tournon. Saint Remi conçoit les plus heureuses espérances de  l’avènement de ce jeune prince mais ce ne fut que quinze ans plus tard, en 496, qu'il a le bonheur de le voir embrasser la foi catholique et de le baptiser.

Pendant quinze ans, les prières et les exhortations du saint archevêque sont inutiles Clovis ne peut se résoudre à abandonner le culte de ses pères. Il est plein d'estime pour Remi, admire ses vertus et suit avec docilité ses conseils mais il reste idolâtre. Son épouse, sainte Clotilde, n'est pas plus heureuse ses larmes et ses supplications ne peuvent vaincre son obstination.

Toutefois, saint Remi ne se décourage pas il espère que la grâce triomphera de sa résistance, et que Dieu illuminera son âme des clartés de la foi il redouble donc de prières et de bonnes oeuvres pour obtenir sa conversion. Et in utero habens, clamabat partiriens, criciabatur ut pariat .

« Une guerre éclata entre les Alamans et les Francs. Clovis fut alors contraint par les événements à faire ce qu'il avait toujours refusé jusque-

là. Au moment où les deux armées étaient aux prises, les troupes franques furent repoussées en tel désordre que les bataillons, refoulés les uns sur les autres, se donnaient mutuellement la mort. A ce spectacle Clovis, ne put retenir ses larmes. Le coeur brisé, il leva les yeux au ciel, en s'écriant « Jésus-Christ, vous que Clotilde appelle le Fils de Dieu vivant, s'il est vrai que vous protégez ceux qui vous invoquent et donnez la victoire à vos serviteurs, j'implore votre assistance'; si vous me faites  triompher de mes ennemis, si vous étendez sur moi cette puissance dont votre peuple reconnaît l'efficacité, je jure de croire en vous et de me faire baptiser en votre nom. J'ai prié mes dieux, ils ne m'ont point écouté. J'en ai la preuve. A vous de m'arracher au périt. » A peine eut-il parlé ainsi que le combat changea de lace les Alamans furent culbutés, les Francs remportèrent une victoire signalée, et Clovis ramena ses troupes sous la tente. A son retour, il raconta à la reine comment il devait la victoire à l'invocation du nom de Jésus-Christ [14]. »

« Comme il revenait plein de joie de son expédition, dit Alcuin, Clovis traversa la cité de Toul, et y rencontra Vedastus t2~, vénérable prêtre, qui s'était consacré à la vie contemplative, et habitait un ermitage sur les bords de ta Meuse. Il voulut s'en faire accompagner jusqu'à Reims, et profita de ses instructions pour se préparer à l'acte religieux qu'il  méditait.

Au passage d'un pont, un aveugle apprenant que le saint prêtre se trouvait dans le cortège du roi, s'écria « Elu de Dieu, bienheureux Vedastus[15], ayez pitié de moi je ne vous demande ni or ni argent, invoquez le Seigneur et rendez-moi la vue. »

Le solitaire comprit que Dieu lui accorderait cette grâce, non point seulement pour récompenser la foi de l'aveugle, mais surtout pour illuminer l'intelligence d'un peuple entier. Il se mit en prières, puis, traçant un signe de croix sur le front de l'infirme, il dit « Seigneur Jésus, vous qui êtes la véritable lumière, vous qui avez guéri l'aveugle-né de l'Evangile, ouvrez les yeux de cet homme, et que toute la multitude qui m'entoure comprenne que seul vous êtes Dieu, que le ciel et la terre vous obéissent. En ce moment, l'aveugle recouvra subitement la vue et se joignit à la foule en bénissant le Seigneur[16]. Vedastus accompagna Clovis jusqu'à Reims.

« Cependant, dit Grégoire de Tours, Remi, exactement informé par Clotilde des dispositions du roi, achevait de l'instruire de toutes les vérités du christianisme et le pressait enfin de déclarer sa conversion. Père très saint, lui répondit Clovis, je suis prêt. Pourtant une considération me retient encore le peuple qui me suit ne veut pas qu'on abandonne ses dieux. Je vais convoquer les Francs, et je leur parlerai dans le sens de vos instructions. » L'assemblée eut lieu.

Sans doute le projet royal était connu de tous, car avant même que Clovis eut pris la parole, aussitôt qu'on le vit paraître, une acclamation générale se fit entendre. Pieux roi, dirent les Francs, nous abjurons le culte des dieux mortels, nous voulons servir le Dieu immortel que Remi adore. Ce bienheureux évêque, en apprenant cette décision nationale, fut rempli d'une grande joie; il prépara tout pour le baptême solennel[17]. »

Plusieurs évêques, entre autres Solemnis de Chartres, et Principius, de Soissons, joignirent leurs efforts aux siens et lui amenèrent des prêtres pour suffire à l'apostolat d'une armée tout entière. Vedastus continuait illuminer par ses enseignements le coeur et l'intelligence de cette foule de catéchumènes. Clovis écoutait un jour le récit évangélique de la Passion du Sauveur il interrompit la lecture et s'écria : Si j'eusse été là avec mes Francs, j'aurais vengé les injures de mon Dieu.

«Dans la soirée qui précéda la cérémonie du baptême, dit Hincmar, le saint et vénérable Remi passa quelques heures en prière devant l'autel de l'église de sainte Marie, pendant que la reine Clotilde priait elle-même dans l'oratoire de saint lierre, a proximité de la demeure royale. Après son oraison, le pontife se rendit près du roi, voulant profiter du silence de la nuit pour donner ses dernières instructions au néophyte couronné. Les cubucularii lui ouvrirent les portes et l'introduisirent près de leur maître. Clovis s'avança à sa rencontre, l'embrassa et le conduisit près de la reine, dans l'oratoire du très bienheureux Pierre, prince des Apôtres. On dispose des sièges pour le roi, la reine, les clercs, qui avaient accompagné le pontife, et un certain nombre de serviteurs du palais, seuls témoins de cette scène imposante.

Remi, dans une allocution paternelle, résuma pour la dernière fois les instructions évangéliques des jours précédents. Pendant qu'il parlait, une lumière céleste éclata soudain dans l'église, effaçant la lueur des cierges allumés, et une vox se fit entendre qui disait « La paix soit avec vous. C'est moi, ne craignez point persévérez dans mon amour. » Après ces paroles, la lumière surnaturelle disparut et un parfum d'une suavité céleste se répandit dans l'enceinte.

Le roi et la reine se précipitèrent aux genoux du saint pontife, en versant des larmes d'émotion et de joie. Un grand prodige parut dans le ciel; une femme revêtue d soleil, ayant la lune sous ses pieds, et sur sa tête une couronne de douze étoiles… elle  criait, et elle était tourmentée des douleurs de l'enfantement.

L'homme de Dieu illuminé lui-même de l'esprit prophétique, leur tint ce langage « Votre postérité gouvernera noblement ce royaume elle glorifiera la sainte Eglise et héritera de l'empire des Romains elle ne cessera de prospérer, tant qu'elle suivra la voie de la vérité et de la vertu. Mais la décadence viendra par l'invasion des vices et des mauvaises moeurs. » C'est là, en effet, ce qui précipite la ruine des royaumes et des nations. En parlant ainsi, le visage de l'évêque resplendissait de gloire, comme autrefois celui de Moïse. Le législateur évangélique des Francs avait une auréole semblable à celle du chef des Hébreux[18]. »

La prière de saint Remi à l'autel de Marie -luna sub pedibus ejus- la veille du baptême des Francs, est restée dans la mémoire nationale, et s'est traduite par l'adage chevaleresque et chrétien : Regnum Galliae, regnum Mariae. La prophétie de l'évêque de Reims, au berceau de la monarchie française, s'est également réalisée au pied de la lettre. Plus la France s'écartera des voies de la vérité et de la vertu, plus elle précipitera sa propre ruine[19] .

« Nouveau Constantin, Clovis s'approcha de la piscine baptismale, non pour y être purifié de la lèpre matérielle, mais de la lèpre du péché il demanda au pontife le sacrement de la régénération. Remi, avec cet à-propos et cette divine éloquence qui le caractérisait, lui dit Courbe doucement ta tête, fier sicambre, adore ce que tu as brûlé et brûle ce que tu as adoré. Cette expressive parole frappa tous les cœurs on eut dit la majesté du pape Sylvestre commandant au fils de sainte Hélène[20]. »

« Or, reprend Hincmar, il advint que le clerc chargé de porter le saint chrême, avait été séparé par la foule, sans pouvoir arriver près de la piscine sacrée. Le pontife, après avoir béni l'eau régénératrice, demanda le chrême pour l'y mêler, suivant l'usage il ne s'en trouva point. Remi, les yeux et les mains levées vers le ciel, se mit en prières on vit des larmes

inonder son visage. Soudain une colombe, au plumage blanc comme la neige, s'approcha de lui. Elle tenait dans son bec, une petite ampoule, pleine de saint chrême. Le pontife l'ouvrit, et il s'en exhala une odeur délicieuse. La colombe disparut au même instant, et le vénérable évoque répandit l'huile sainte dans la piscine baptismale[21]. »

Après avoir confessé sa foi à la Trinité, Clovis fut baptisé au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et reçut l'onction du chrême en forme de croix. Albollède, l'une de ses soeurs, reçut aussi le baptême et Lanthilde, autre soeur de Clovis, abjura aussi l'arianisme. Enfin, trois mille guerriers Francs sortirent chrétiens du baptistère de l'église de Sainte-Marie de Reims c'était le 25 décembre 496.

Les évoques des Gaules prirent part en esprit au baptême de Clovis, ne pouvant tous être présents de corps, comme le lui écrivit saint Avit, évêque de Vienne, et, comme tel, sujet de Gondebaud : « … Il ne me fut pas donné d'en être le témoin, et d'y apporter le concours de mon ministère, mais j'y assistais en esprit dans la communion de la joie. Tout retentit de vos triomphes.

Vos sujets ne sont pas les seuls à y prendre part. Votre prospérité nous touche nous-mêmes, et nous sommes réellement vainqueurs, toutes les fois que vous combattez. »

Le monde chrétien tressaillit de joie, a la nouvelle de la conversion de Clovis. Le pape saint Anastase II écrivit au roi des Francs en  ces termes « Glorieux fils, votre avènement à la foi chrétienne coïncide avec le début de notre pontificat et nous apporte une joie immense. Le siège de Pierre tressaille d'allégresse, en voyant la multitude des nations remplir le filet que le pêcheur d'hommes, le porte-clefs de la Jérusalem céleste, a reçu mission de jeter dans le monde. Nous adressons à votre sérénité le prêtre Eumérius qui vous transmettra nos félicitations, afin que, connaissant la joie du père, vous la confirmiez par vos oeuvres, que vous deveniez notre couronne et que l'Eglise, votre mère, s'applaudisse des progrès du grand roi  qu'elle vient d'enfanter à Dieu. Soyez donc, glorieux et illustre fils soyez la joie de votre mère et son rempart inexpugnable. Nos malheureux temps ont vu bien des défections. Notre barque est assaillie, comme dans une tempête, par la malice et la perfidie des hommes. Mais nous espérons contre toute espérance, et nous adressons nos hymnes d'actions de grâce au Seigneur Jésus, qui vous a arraché à la puissance des ténèbres. En donnant à l'Eglise un roi tel que vous, il lui assure un protecteur capable de la soutenir et de la défendre. Courage donc, glorieux et bien aimé fils que le Dieu tout puissant daigne étendre le secours de son bras sur votre sérénité et sur votre royaume, qu'il ordonne à ses anges de vous garder dans toutes vos voies, et vous accorde la victoire sur vos ennemis[22]. »

Saint Anastase vient de féliciter Clovis de sa conversion. Quelques années après, son second successeur, saint Hormisdas établit vicaire apostolique des Gaules, Remi, qui l'a converti et baptisé.

Des premières années de son pontificat, il lui écrit la lettre suivante :

« Nous avons reçu avec joie les félicitations que votre fraternité nous a transmises, et c'est pour nous un bonheur de vous exprimer nos sentiments à votre égard. II vous appartiendra désormais de veiller à l'exécution des décrets du siège apostolique et des saints canons dans les Gaules. Nous vous confions la charge de nous représenter dans toute l'étendue des états conquis par notre fils spirituel et bien-aimé, le roi Clovis, que vous avez récemment régénéré avec la grâce de Dieu par l'eau du baptême, en des circonstances qui ont rappelé la série des prodiges accomplis autrefois par les Apôtres. Le privilège que nous vous conférons ici ne devra préjudicier en rien aux droits ordinaires des métropolitains. Nous voulons augmenter votre dignité personnelle en vous associant d'une manière plus éminente à notre sollicitude pastorale, et nous reposer sur votre vigilance du soin de pourvoir plus efficacement aux besoins généraux des églises des Gaules[23]. »

Ces lettres des papes et des évêques montrent la joie universelle qu'éprouva l'Eglise de la conversion du roi des Francs, l'importance qu'on attribuait à son baptême et l'estime singulière qu'on avait pour t'archevêque de Reims que la Providence avait choisi pour coopérer à ce grand événement. Non seulement le Christ illumine de ses clartés son ministre, le remplit de prudence et de sagesse, le doue d'une éloquence persuasive, stimule intérieurement son zèle et sa charité il l'assiste encore extérieurement d'une manière visible pour tous les spectateurs. Il l'environne d'une lumière éclatante, orne son front d'une auréole, comme autrefois le législateur des Hébreux il parle pour confirmer ses paroles, lui fait apporter du ciel par une colombe le chrême dont il a besoin, et remplit le lieu saint d'un parfum délicieux. Il complète l'oeuvre qu'il a commencée à Tolbiac à force de miracles et de bonté il veut convaincre Clovis et ses Francs de sa divinité, afin d'en faire des instruments dociles de sa gloire Gesta Dei per Francos. Notre Seigneur, soleil de justice, revêt donc de sa lumière Remi, représentant de l'Eglise, la femme qui doit enfanter. Sans nul doute, la lune, la sainte Vierge Marie, qui va choisir la

France pour son royaume de prédilection, regnum Galliae, regnuin Mariae, ne peut manquer  d'assister l'archevêque de Reims et lui obtenir les grâces dont il a besoin pour convertir son premier roi et si elle ne manifesta pas d'une manière sensible son action, elle est présente d'une certaine façon, car elle reçoit dans ses bras les nouveaux enfants de Dieu, puisqu'ils sont baptisés dans l'église de Sainte-Marie. Les Apôtres sont aussi présents dans leurs successeurs, les évêques, qui forment une brillante couronne autour de Remi et l'aident à administrer le sacrement de la régénération aux trois mille compagnons de Clovis.

De tout ce qui précède, nous pouvons déjà conclure, sans trop de témérité, que le texte que nous commentons ici, fait allusion aux grands événements qui eurent lieu à Reims, le 25 décembre 496, et dont nos pères nous ont transmis le souvenir dans leur cri de joie et dans leur acclamation monarchique : Noël Noël Et un prodige parut dans le ciel une femme revêtue du soleil, ayant la lune sous ses pieds, et sur sa tête une couronne de douze étoiles. Elle était enceinte, et elle criait, se sentant en travail, et elle était tourmentée par les douleurs de l’enfantement.

5. Elle enfanta un enfant mâle qui devait gouverner toutes les nations avec un sceptre de fer : et son fils fut élevé vers Dieu et vers son trône.

La qualité d'enfant mâle convient parfaitement au fondateur de la monarchie française. Clovis, en effet, était plein de courage et d'énergie, il avait trente ans, quand il abandonna le culte de ses pères pour embrasser la foi catholique. Il résista longtemps aux sollicitations de son épouse et aux exhortations de Remi, et ce ne fut qu'après une mure réflexion, et vaincu en quelque sorte par l'évidence et par une intervention divine, qu'il consentit à recevoir le baptême.

Les expressions d'enfant mâle peuvent désigner la male énergie et la haute raison de Clovis; mais ils signifient antre chose. Ne nous arrêtons pas a l'écorce du texte pénétrons jusqu'à la moelle, et nous en verrons jaillir une lumière caractéristique qui frappera les esprits les moins attentifs. Pour cela rappelons-nous simplement la maxime de notre vieux droit monarchique Le royaume de France ne tombe pas de lance en quenouille, et nous comprendrons que l'enfant mâle n'est autre chose que le fondateur de la monarchie française, qui transmettra le pouvoir royal de mâle en mâle, à l'exclusion des femmes.

Ainsi la loi salique fixe le vrai sens du verset du XIIième chapitre de l'Apocalypse. L'auteur du prologue de cette loi corrobore singulièrement cette interprétation, lorsqu'il affirme que Dieu inspira la loi salique à ses Pères. Les deux textes viendraient donc de la même source le même Esprit aurait éclairé le Prophète et le Législateur.

Voici ce monument de la foi de nos ancêtres après l'avoir lu, nous serons moins étonnés des faveurs que le Christ leur accorde et du rôle qu'il leur réserve.

Prologue de la loi salique. « La nation des Francs, illustre, fondée par Dieu, son auteur, forte sous les armes, profonde en conseil, ferme dans les traités de la paix, noble dans sa taille élancée, d'une blancheur et d'une beauté singulières, hardie, agile et rude au combat, depuis peu convertie à la foi catholique, pure de toute hérésie, lorsqu'elle était encore sous une croyance barbare, avec l'inspiration de Dieu, recherchant déjà la clef de la science, aspirant a la piété, adopta la loi salique dictée par les chefs qui étaient alors les juges des peuples.

Puis, lorsque avec l'aide de Dieu, Clovis le chevelu, le beau, l'illustre roi des Francs, eut, le premier de sa race, reçu le baptême catholique, tout ce qui, dans le pacte primitif, était juge peu convenable fut amendé avec clarté, et ainsi fut dressée cette constitution sainte. Vive quiconque aime les Francs ! Que le  Christ garde leur royaume et remplisse les chefs de la lumière de sa grâce qu'il protège l'armée, qu'il munisse le peuple du rempart de la foi, et leur accorde les joies de la paix et les jours de la félicité, lui qui est le Seigneur des conquérants et le maître des rois. Car cette nation, petite par le nombre, mais grande par le courage, a brisé par la force des armes le joug que les Romains faisaient peser sur sa tête. Ce sont les Francs qui, après avoir reconnu la sainteté du baptême, ont recueilli précieusement enchâssé dans l'or et les pierreries le corps des saints martyrs que jadis les Romains avaient brûlés par le feu, massacrés par le fer et jetés à la dent des bêtes féroces. » Peperit masculum.

Avec Clovis, Remi baptise ses soldats et leurs familles. Il a semé dans la tristesse et les larmes il moissonne dans la joie. Il a le bonheur de voir sortir de l'onde régénératrice la nation des Francs, l'âme plus pure que les habits blancs qu'elle a revêtus. Hier esclaves du démon, aujourd'hui enfants de Dieu et frères du Christ. Hier, impurs, rapaces, cruels, vindicatifs, sans miséricorde, offrant des victimes à de vaines idoles, aujourd'hui se nourrissant du pain des anges et s'efforçant de mettre en pratique la morale évangélique. La terre, aux premiers jours du monde, émergeant des flots à la voix du Créateur, et se couvrant à l'instant de plantes verdoyantes, de fleurs et de fruits, ne présenta pas un spectacle aussi beau, aussi étonnant, que celui du peuple franc sortant des fonts baptismaux, animé d'une nouvelle vie et orné de tous les dons du Saint-Esprit. Il a cherché d'abord la justice et le règne de Dieu et le Seigneur lui donne par surcroît la belle terre des Gaules en héritage perpétuel[24].

Déjà il tend son arc et remplit son carquois de flèches pour la délivrer des Visigoths-Ariens qui l'oppriment. On dirait Israël sortant de la servitude d'Egypte et traversant, à pied sec, la mer rouge et le Jourdain, pour aller chasser l'impur Chananéen de la Terre-Promise [25]. Mais qu'il y a loin du baptême figuratif qu'il reçut alors sous la conduite de Moïse, à celui que Remi administra à nos pères En une seule nuit, il les régénère ils passent de la mort à la vie, des ténèbres à la lumière, et, le coeur plein d'espérance et de joie, ils entrent dans leur nouvelle et glorieuse carrière. Les merveilles que le Christ opère ici en leur faveur par le ministère du saint archevêque de Reims, il les renouvellera à Jérusalem pour les Juifs, quand il viendra inaugurer son règne temporel. Est-ce que moi, qui fais enfanter les autres, je n'enfanterai pas moi-même? dit-il, par le prophète. Est-ce que moi, qui donne la génération aux autres, je demeurerai stérile? dit le Seigneur à son peuple. Livrez-vous à la joie avec Jérusalem, exultez en elle, vous tous qui l'aimez réjouissez-vous avec elle, vous tous qui pleurez sur elle. De même qu’une mère caresse son enfant, de même moi je vous consolerai, et c'est dans Jérusalem que vous serez consolés. Vous verrez et votre coeur se réjouira, et vos os comme l'herbe germeront et l'on connaîtra que la main du Seigneur est pour ses serviteurs, et il sera indigné contre ses ennemis.

Avant qu’elle fût en travail, elle a enfanté avant que vint le temps de son enfantement, elle a enfanté un enfant mâle. Qui a jamais ouï une telle chose ? Et qui a vu rien à cela de semblable ? Est-ce que la terre engendrera en un seul jour ? Ou une nation sera enfantée en même temps, parce que Sion a été en travail et qu'elle a enfanté ses fils[26]. Le prophète veut que nous nous réjouissions d'avance de la plus prompte régénération des Juifs, n'oublions pas celle des Francs qui nous touche de plus près, et témoignons-en notre reconnaissance au Seigneur.

[1] JEREMIE III.16 [2] JOSUE X.10 [3] XIX.10 et 11. [4] 2. COR. v  20 [5]  SAINT JEAN. XV. [6] MAT. XXVIII, 20. [7]  MALACH.IV.2 [8] CORNEL. A.L  [9] CORNEL [10] GAGNAEUS. [11] CORNEL. [12] ROSS. [13] Voir sur ces analogies le règneMillénaire.  [14]  GHEG. TURON. Hist.Franc. t. II. chap. 30. [15] Vast, Veaast.24 [16] ALCUIN, Vif. S. Vedasti. Boll. [17] GREC. Hist. c. 31. [18] HINCMAR, Vit. Rem. c. 37. [19] DARDAS, Hist. de l'Egl t.14, p. 36. [20] GREG.H.II,31. [21] HINCMAE, Vit. Remige. 38. [22]  SAINT ANASTASE II. Epist. ad Clod. LABB. Cons. t. IV, col. 1282. [23] SAINT HORMISD.. epis. I ; Patr. Lat. t. LXIII col. 568.– Voir DARRAS. Hist. sur cette lettre, t. XIV p. 200. [24] Locum praeparatum a Deo. v. G. [25] I.CORIN. x. 1 et 2. [26] 2) ISAIE, LXVt; 7-14.

 

LE BAPTÊME DE CLOVIS ET LA VOCATION DE LA FRANCE. CHANOINE F.LUNET
LE BAPTÊME DE CLOVIS ET LA VOCATION DE LA FRANCE. CHANOINE F.LUNET

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Publié le par Rhonan de Bar

Peut-être qu'un jour, jeune république, oui un jour peut-être, le  sang qui bat dans tes veines viendra-t-il alimenter ton cerveau!

Rhonan de Bar.

 
Un jour.

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #EN FAVEUR DE LA MONARCHIE

À vous ma Reine, à vous Madame, que la cupidité mais plus encore la folie humaine a menée à l'échafaud. Vous Madame, sur qui l'on a beaucoup menti, j'adresse, en  ce jour de commération de votre martyre, mes pensées les plus élogieuses et les plus affectueuses d'un fils, non de sang, mais d'âme!

Rhonan de Bar.

"C’est à vous ma sœur, que j’écris pour la dernière fois. Je viens d’être condamnée, non pas à une mort honteuse, elle ne l’est que pour les criminels, mais à aller rejoindre votre frère. Comme lui innocente, j’espère montrer la même fermeté que lui dans ses derniers moments. Je suis calme comme on l’est quand la conscience ne reproche rien. J’ai un profond regret d’abandonner mes pauvres enfants ; vous savez que je n’existais que pour eux et vous, ma bonne et tendre sœur. Vous qui avez par votre amitié tout sacrifié pour être avec nous, dans quelle position je vous laisse !

J’ai appris, par le plaidoyer même du procès, que ma fille était séparée de vous. Hélas ! La pauvre enfant, je n’ose pas lui écrire, elle ne recevrait pas ma lettre. Je ne sais même pas si celle-ci vous parviendra. Recevez pour eux deux ici ma bénédiction. J’espère qu’un jour, lorsqu’ils seront plus grands, ils pourront se réunir avec vous, et jouir en entier de vos tendres soins. Qu’ils pensent tous deux à ce que je n’ai cessé de leur inspirer, que les principes et l’exécution exacte de ses devoirs sont la première base de la vie, que leur amitié et leur confiance mutuelle, en feront le bonheur.

Que ma fille sente qu’à l’âge qu’elle a, elle doit toujours aider son frère par les conseils que l’expérience qu’elle aura de plus que lui et son amitié pourront lui inspirer ; que mon fils, à son tour, rende à sa sœur tous les soins, les services, que l’amitié peut inspirer ; qu’ils sentent enfin tous deux que, dans quelque position où ils pourront se trouver, ils ne seront vraiment heureux que par leur union. Qu’ils prennent exemple de nous. Combien, dans nos malheurs, notre amitié nous a donné de consolations, et, dans le bonheur, on jouit doublement quand on peut le partager avec un ami ; et où en trouver de plus tendre, de plus cher que dans sa propre famille ?

Que mon fils n’oublie jamais les derniers mots de son père, que je lui répète expressément : qu’il ne cherche jamais à venger notre mort ! J’ai à vous parler d’une chose bien pénible en mon cœur. Je sais combien cet enfant doit vous avoir fait de la peine ; pardonnez-lui, ma chère sœur ; pensez à l’âge qu’il a, et combien il est facile de faire dire à un enfant ce qu’on veut, et même ce qu’il ne comprend pas. Un jour viendra, j’espère, où il ne sentira que mieux tout le prix de vos bontés et de votre tendresse pour tous deux. Il me reste à vous confier encore quelques pensées. J’aurai voulu les écrire dès le commencement du procès ; mais, outre qu’on ne me laissait pas écrire, la marche en a été si rapide que je n’en aurais réellement pas eu le temps.

Je meurs dans la religion catholique, apostolique et romaine, dans celle de mes pères, dans celle où j’ai été élevée, et que j’ai toujours professée. N’ayant aucune consolation spirituelle à attendre, ne sachant pas si il existe encore ici des prêtres de cette religion, et même le lieu où je suis les exposerait trop s’il y entrait une fois, je demande sincèrement pardon à Dieu de toutes les fautes que j’ai pu commettre depuis que j’existe.J’espère que dans sa bonté Il voudra bien recevoir mes derniers vœux, ainsi que ceux que je fais depuis longtemps pour qu’Il veuille bien recevoir mon âme dans sa miséricorde et sa bonté. Je demande pardon à tous ceux que je connais, et à vous, ma sœur, en particulier, de toutes les peines que, sans le vouloir, j’aurai pu vous causer. Je pardonne à tous mes ennemis le mal qu’ils m’ont fait. Je dis ici adieu à mes tantes et à tous mes frères et sœurs. J’avais des amis ; l’idée d’en être séparée pour jamais et leurs peines sont un des plus grands regrets que j’emporte en mourant ; qu’ils sachent, du moins, que jusqu’à mon dernier moment, j’ai pensé à eux.

Adieu ma bonne et tendre sœur ; puisse cette lettre vous arriver ! Pensez toujours à moi : je vous embrasse de tout mon cœur, ainsi que ces pauvres et chers enfants. Mon Dieu ! Qu’il est déchirant de les quitter pour toujours. Adieu, adieu ! Je ne vais plus m’occuper que de mes devoirs spirituels. Comme je ne suis pas libre dans mes actions, on m’amènera peut-être un prêtre ; mais je proteste ici que je ne lui dirai pas un mot, et que je le traiterai comme un être absolument étranger."

Marie-Antoinette. 16 octobre 1793.

Marie-Antoinette. Gardienne de la Rose.

Marie-Antoinette. Gardienne de la Rose.

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