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L'Avènement du Grand Monarque

L'Avènement du Grand Monarque

Révéler la Mission divine et royale de la France à travers les textes anciens.

Articles avec #symbolisme chretien catégorie

Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #SYMBOLISME CHRETIEN

L'ICONOGRAPHIE DU COEURDE JESUS

DANS LES ARMEES CONTRE-REVOLUTIONNAIRES DE LA VENDEE.

 

Sous ce titre j'ai déjà donné dans Regnabit, au fascicule de janvier dernier, les images d'insignes en étoffe, marqués du Sacré-Coeur et portés par les combattants, pendant les guerres épiques de la Vendée-Militaire [1] contre la Révolution.

Plusieurs insignes, de même origine, m'ont été communiqués depuis lors avec des garanties parfaites d'authenticité, et le fait que chaque combattant faisait composer son insigne du Sacré-Coeur comme il le voulait, selon son goût, me permet de les reproduire ici sans avoir à craindre la monotonie, car si la pensée maîtresse qu'ils proclament tous est unique, leur variété de dessin en fait une série charmante en sa beauté naïve : toutes les femmes de nos vieux héros : châtelaines titrées et fermières, bourgeoises et servantes, n'ont-elles pas alors « travaillé à faire des sacrés-coeurs », à « broder des insignes de la rébellion » ? Ce sont là les propres termes des jugements qui ont condamné, pour ce fait, nombre d'entre elles à mourir.

Et puis, pour ceux qui savent exactement ce que fut, en ses nobles motifs et dans ses péripéties tragiques, la sublime surgie de la petite contrée fidèle contre la grande nation en délire de révolte, ces pauvres « scapulaires » fanés rappellent tant d'héroïque et désintéressée bravoure, tant d'esprit de sacrifice, tant de traditionnelle et chrétienne fidélité à tous les devoirs, qu'on les peut regarder tous, comme d'émotionnants souvenirs, souvent même comme les saintes reliques de vrais martyrs.

INSIGNES DU COMTE DE LUSIGNAN.

En cette croisade volontaire, où plus cordialement qu'en nulle autre, le gentilhomme et le paysan servirent fraternellement le plus haut idéal dans le même dévouement et dans les mêmes souffrances, le plus illustre nom du Poitou pouvait-il demeurer loin de la lutte héroïque ?

Le vieux sang poitevin qui avait, six siècles plus tôt, donné des rois aux trônes de Jérusalem, de Chypre et d'Arménie coulait alors chez nous dans les veines d'un tout jeune enfant, Tite-Marie-Louis, comte de Couhé-Lusignan. Il n'avait pas encore quinze ans sonnés au jour de mars 1794 qui le vît quitter le château maternel de Villemort, non loin de Poitiers, pour courir rejoindre « l'Armée Catholique et Royale » au centre de la Vendée. Et telle y fut sa jeune vaillance et la sûreté de son bon sens militaire que le 10 mai 1795, il était nommé capitaine de cavalerie à l'État-Major Vendéen.

II portait alors sur le plastron de son habit un petit disque de satin blanc avec un Sacré-Coeur surmonté d'une croix brune dont chacun des bouts se fleurit d'un lys rouge. Par une singularité qui surprendre cœur de l'image du comte de Lusignan est mi-partie vert, mi-partie  rouge... Espérance et Sacrifice ? Peut-être. Dans le haut du disque, l'acclamation vendéenne : DIEU ET LE ROI.

Cet insigne vénérable, souvenir d'un héroïque enfant, est aujourd'hui précieusement conservé par son petit-fils, mon très sympathique collègue des Antiquaires de l'Ouest, le comte Hugues de Lusignan.

La vie militaire de Tite de Lusignan ne fut ensuite qu'unesérie d'aventures, fort honorables pour lui, du reste : Fait prisonnier avec d'autres officiers vendéens, le 17 novembre 1795, au Bois-Giraud, en Anjou, il est condamné à mort et cependant relâché, le 8 décembre, en raison de son jeune âge. Aussitôt il passe en Sologne où M. de Phélypeaux, dont il devient l'aide de camp, essayait d'organiser un mouvement contre-révolutionnaire.

Fait de nouveau prisonnier il est incarcéré durement à Orléans, puis à Châteauroux, et trouve encore le moyen de se faire relâcher.

Sitôt libre, le 31 août 1796, il rejoint l'armée vendéenne en Anjou, où d'Autichamp le nomme Major de division, sous ses ordres.

La Révolution s'achève par le Directoire et l'Empire, et sitôt que Louis XVIII revient, le comte de Lusignan le rejoint et s'engage dans sa garde. Lors du retour de Napoléon, il conduit le roi jusqu'à la frontière et court à franc-étrier rejoindre à Saint-Aubin-de-Baubigné, chez La Rochejaquelein, les chefs Vendéens qui organisaient alors la seconde prise d'armes de la Vendée et qui l'accueillirent en lui présentant le brevet d'adjudant général.

Et quand, en 1832, la duchesse de Berry essaie, en faveur de son fils exilé, le  jeune Henri V de soulever la Vendée contre l'usurpateur du trône, Tite de Lusignan est encore là ! et les siens conservent, de ce vain effort, un lot d'insignes du Sacré-Coeur, préparés d'avance en Vendée et que la princesse distribuait elle-même à ses partisans. Ces insignes sont  tous faits d'après un même modèle : sur un rectangle de flanelle blanche, un cœur enflammé en drap rouge porte une croix de même couleur ; au-dessus, le cri de la double fidélité vendéenne : DIEU ET LE ROI.

INSIGNE DU MARQUIS DE RAZILLY

Jean, marquis de Razilly, était issu d'une antique' et noble lignée des frontières de Touraine et de Loudunois, qui commence à Renaud de Razillé, témoin au cartulaire de l'abbaye de Fontevrault, en 1110. Il naquit à Philadelphie, pendant que son père servait à Saint-Domingue, comme officier, aux hussards de Rohan.

Au premier retour de Louis XVIII en France, Jean de Razilly monta, comme aspirant de première classe sur le brick « Le Railleur » ; mais au retour de Napoléon, le marin quitta son navire et vint à Château-Gonthier s'engager dans les rangs des Chouans manceaux qui, de concert avec les Vendéens se soulevaient alors en faveur des Bourbons. Il y fut nommé lieutenant, rallia le pays insurgé, et prit part à tous les mouvements qui s'y déroulèrent jusqu'au retour définitif du roi. Ce fut en cette campagne qu'il porta le scapulaire que me communique la haute et bonne amitié de son petit-fils, M. le comte Odart de Rilly.

C'est un rectangle de flanelle jaune suspendu à un galon d'attache ; en son milieu le Coeur de Jésus en étoffe rouge, porte une blessure noire ; une couronne vert pâle l'entoure, au-dessus de laquelle s'érige une grande croix en chaînette d'argent qui part du Coeur.

Au bas de l'insigne, deux fleurons sont faits de même façon que la croix.

Avec son étoffe fanée, ses dentelures effilochées, l'un de ses coins arraché, le « scapulaire» de Jean de Razilly a l'allure magnifique d'un vieux drapeau qui a fait la guerre.

N'aurait-il point orné, dix-neuf ans plus tôt, la poitrine de cet autre marquis de Razilly, Michel-Robert, oncle de Jean et officier de marine comme lui, qui après s'être engagé au régiment des Émigrés de Condé, passa en Angleterre pour venir aider les Vendéens et fut assez heureux pour échapper au massacre, après le combat de Quiberon. En l'examinant, tout porte à le croire.

INSIGNE DE JEAN L. HOMMEDÉ.

Très simple et très joli ce petit scapulaire qui porte sur son revers, en écriture du temps, cette inscription : Jean L. Hommedé capitaine de paroisse. Sur un fond d'étoffe noire il porte un Cœur de drap rouge surmonté d'une grande croix de même couleur ; le tout est entouré d'une double palme verte.

Ce Sacré-Coeur fut recueilli en Vendée par l'illustre artiste graveur Octave de Rochebrune. Il appartient aujourd'hui à sa fille, Mme la comtesse du Fontenioux et c'est à son fils, le comte Raoul de Rochebrune, l'érudit archéologue et collectionneur, que je dois l'avantage de le reproduire ici.

Les capitaines des paroisses, chefs locaux des paysans vendéens, furent souvent des héros magnifiques dont les gestes égalèrent en sublime noblesse ceux des types les plus achevés de l'ancienne grande chevalerie ; tels Joseph Bonin, de Saint-Amand-sur-Sèvre, qui s'était fait une légendaire et terrible épée d'estoc avec la queue d'une poêle, et qui fut, avec son ami Texier, de Courlay, l'un des plus braves compagnons de la Rochejacquelein et l'un des artisans delà victoire de Boismé ; tel Jacques Vendangeon, dit « Jacques le Sabreur», qui eût la magnanimité d'arrêter les gens de sa paroisse lorsqu'ils voulurent tuer à leur tour ceux qui venaient mettre à mort son père, ses parents, ses amis, parce que ces massacreurs venaient de se constituer prisonniers ; tel le capitaine des Cerqueux-de-Maulévrier, Devaux, qui prit part à cinquante-six batailles, et le père François Suire qui mourut en martyr ; tels maints autres, et surtout Pierre Bibard, le capitaine de la Tessoualle qui fut l'un des plus admirables paysans de la Vendée : Prisonnier depuis neuf jours à Fontenay-le-Comte et brutalisé sans répit pendant ce temps par un geôlier bestial, Bibard, sitôt la ville conquise par les Vendéens, prend sous sa protection son bourreau et lui sauve la vie.

En apprenant, par d'autres prisonniers, ce trait de grandeur d'âme, La Rochejacquelein se jette au cou du paysan, l'embrasse en lui criant devant toute l'armée : « Mon vieux Bibard, je ne voudrais pas, pour un verre de mon sang, que tu te fusses montré moins généreux ». Quelle accolade rituelle valut jamais pour un baron des temps épiques, celle du glorieux marquis vendéen au paysan Bibard ! Je répète que ces laboureurs en armes portaient en eux des âmes de vrais chevaliers ! Après le sacrifice de leur bien et celui de leur vie, très souvent ils surent faire le sacrifice, plus difficile, de leurs sentiments les plus naturels, les plus légitimes. C'est pourquoi fleurissaient parfois sur les lèvres de ces simples des mots que Corneille aurait adorés !

Voilà ce que furent les coeurs des Vendéens couverts par le Coeur de Jésus !

INSIGNE DE PROVENANCE CHOLETAISE.

J'ai reçu d'une vénérable religieuse communication du pauvre et vieux « scapulaire» que voici, et qui provient des environs de Cholet :

Sur un rectangle de bure élimée, à la trame grossière, aux bords festonnés en ondulations, un Coeur de drap rouge a été cousu.

Ce Coeur et la croix qui le surmonte sont faits du même morceau d'étoffe ; du Coeur tombent quatre gouttes faites chacune d'un «point» de laine, deux de laine rouge, deux de laine blanche.

. . . «Voyant qu'il était déjà mort, les soldats ne lui rompirent point les jambes.

Mais l'un d'eux lui ouvrit le côté avec une lance et il en sortit du sang et de l'eau .»

(En l'Évangile de Saint-Jean, chapitre XIX, versets 33 et 34.)

Le sang et l'eau, les gouttes de laine rouge et les gouttes de laine blanche !...

L'Évangile était aux temps anciens le seul livre vraiment familial de nos paysans de l'Ouest, et dans les longues veillées de l'Avent et du Carême, pendant que les hommes tressaient des paniers ou des ruches et que les femmes filaient le chanvre et le lin, une voix de jeune fille lisait les saints récits. Aujourd'hui encore, en nombre de paroisses des cantons de Châtillon-sur-Sèvre, de Moncoutant et de Cerizay, (Deux-Sèvres) — le cœur de l'ancienne Vendée-Militaire — c'est un honneur dont les mères sont fières quand un enfant du grand-catéchisme peut réciter de mémoire, la Passion selon saint Matthieu.

Et voilà comment il se fait qu'une pauvre Vendéenne en cousant sur un bout de grosse étoffe l'image du Coeur de Jésus, put avoir la pensée heureuse d'évoquer non seulement le sang, mais encore l'eau dont parle l'Évangile.

Je ne connais aucun autre exemple de ce fait, ni en peinture, ni en broderie ni en aucun art : les simples ont parfois, dans le domaine de la piété, des intuitions et des idées magnifiques qui échappent aux savants et dont les habiles demeurent étonnés.

INSIGNE ANONYME DE LA

COLLECTION ROCHEBRUNE.

M. le comte Raoul de Rochebrune a bien voulu m'offrir un autre insigne des guerres vendéennes provenant également de la collection du grand artiste, son père.

C'est un « scapulaire » ovale en flanelle blanche, à pourtour dentelé ; le coeur en étoffe rouge est rembourré de façon qu'il ait un relief convexe, il est ceinturé d'une couronne d'épines ; de petites flammes rouges sortent du coeur au pied de la croix qui est de même couleur. Une fine broderie ovale en soie verte entoure le coeur.

Primitivement, l'ovale de flanelle blanche dentelée, seule, était attaché à l'habit par un galon qui demeure à son revers.

Plus tard on plaça au-dessus de ce galon une grande croix de flanelle blanche meublée d'une croix rouge plus petite, faite en molleton, alors que le coeur est en serge rouge, plus vieille.

Donc deux parties distinctes dans cet insigne ; je crois que, porté pendant la première grande guerre, il fut utilisé encore au second soulèvement, et augmenté alors de la grande croix plus récente que la partie ovale, mais ancienne quand même.

SACRÉ-COEUR

DE CATHERINE JOUSSEMET DE LA LONGEAIS

Dans le numéro précité de Regnabit [2],  j'ai déjà donné le dessin qui orne une image de papier authentiquement attribuée à Catherine Joussemet de la Longeais, laquelle fut condamnée à mort, à Nantes, pour avoir été trouvée munie de plus de deux cents dessins du Sacré-Coeur, faits par elle et qu'elle distribuait aux combattants de l'Armée Vendéenne.

Aujourd'hui Mme Pervinquière, de la Roche-sur-Yon, (petite-nièce de Catherine Joussemet me transmet une autre image, également dessinée et peinte par la pieuse victime, et qui est conservée avec vénération par Mme de La Borde, en son château de Boisniard, près Chambretaud (Vendée).

Au milieu de l'image, le Coeur de Jésus blessé, peint en rouge pâle, est surmonté d'une gerbe de flammes qu'une croix, rouge aussi, domine. Le coeur occupe le centre d'une large couronne d'épines.

Ce dessin, entièrement fait et coloré à la main, est placé au milieu d'un rectangle que forment quatre traits orange.

Autour de leur bord extérieur se déroule, en écriture cursive, l'inscription suivante : O Sacré-Coeur de Jésus, Coeur de mon doux Sauveur, donnez au mien pour vous une pareille ardeur.

Derrière l'image une autre inscription nous dit que Catherine Joussemet, de la Roche-sur-Yon, a été fusillée à Nantes, en janvier 1794, pour avoir suivi l'Armée Vendéenne jusqu'à Savenay, et avoir distribué des emblèmes religieux ! Ainsi l'image du château de Boisniard confirme la note de B. Fillon, déjà publiée dans Regnabit et relative à l'autre image, celle de la collection Parenteau. L'une et l'autre affirment que Catherine Joussemet de la Longeais, ancienne religieuse de la Congrégation des Filles de Notre-Dame, a été condamnée à mort et fusillée pour avoir fait et répandu parmi les Vendéens des images du Coeur de Jésus.

Sa condamnation est donc des mieux caractérisées parmi celles que motivèrent le port et la propagation des images et insignes du Sacré-Coeur pendant les guerres contre-révolutionnaires de l'Ouest.

L. CHARBONNEAU-LASSAY.

Loudun (Vienne)

 

[1] Rappelons qu'on désigne en histoire sous le nom de Vendée-Militaire toutes les parties du Poitou, de l'Anjou et du Nantais qui se coalisèrent contre la Révolution pour la défense armée des droits légitimes de l'Église et du Roi de France. [2] Avril 1922, page 459.

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #SYMBOLISME CHRETIEN

L'ICONOGRAPHIE EMBLEMATIQUE DE JESUS-CHRIST.

LA MAIN

Nous avons vu précédemment[1] comment l'emblématique médiévale de l'Occident, après celle des Grecs de Byzance, adopta, pour représenter le Seigneur Jésus-Christ sous l'aspect du corps humain, le thème du Tétramorphe des visions d'Ezechiel, avec, parfois, des détails tirés des tableaux merveilleux de l’Apocalypse de saint Jean.

Cet art qui reflète la mystique des temps anciens, prit aussi, pour symboliser le Rédempteur, plusieurs des parties de ce même corps humain, figurées séparément des autres.

En premier lieu, ce fut la main qui fut ainsi représentée.

Cette élection n'était point une étrange innovation, car la main ouverte a été, quasi sur tous les points de la terre, l'un des plus anciens emblèmes religieux.

LA MAIN EMBLÉMATIQUE DANS LES ANCIENS PAGANISMES.

Assez inconsidérément, me dit-on, d'aucuns ont demandé pourquoi, quand il s'agit seulement ici d'étudier les emblèmes qui ont figuré la personne de Jésus dans les arts chrétiens, je m'attarde d'abord à rechercher les sens dont les anciens paganismes ont doté, au cours des âges antérieurs, les diverses représentations de ces mêmes emblèmes ?

C'est que j'estime, et d'autres avec moi, que les emblèmes religieux ont été des facteurs choisis de Dieu pour maintenir et idéographier, au milieu des peuples égarés, des vérités nécessaires et des pensées substantielles ; que les emblèmes ont eu leur place et leur rôle, chez ces nations, dans la préparation providentielle du monde entier à la venue du Messie ; et qu'il est hautement instructif de voir comment ils ont été chargés, par l'âme antique en quête de vérité, de tout ce qu'elle concevait de bon, de juste, de grand et de confiant à l'égard d'une Divinité qu'elle ne devinait qu'à travers des ombres épaisses ; de voir enfin comment, au moment de l'établissement du Christianisme, ces emblèmes, venaient des cultes les plus divers, et chargés souvent d'un sens unique ou de significations analogues, étaient arrivés, pour ainsi dire, à leur maturité, remplis, ainsi que de bons fruits le sont de sucs nutritifs, de tout ce que l'être humain avait pensé de meilleur, en sorte que, pour nombre d'entre eux, l'Église n'eût qu'à les prendre pour les appliquer, en manière d'hommage ou de prière, au Christ Jésus.

L'emblème de la Main est un de ceux qui, depuis les origines, ont traversé les millénaires en gardant partout son ensemble de significations et sa vogue. Partout, quand la main fut l'emblème de la Divinité, elle signifia souveraineté suprême et vertu créatrice, force divine et irrésistible, pouvoir de commandement, de justice et de direction puissance de protection, d'assistance et d'inépuisable munificence. Partout, quand elle interpréta l'âme de l'homme, en l'accomplissement de ses obligations religieuses, elle fit les gestes pieux d'adoration, de vénération, d acclamation, d'invocation, c'est-à-dire satisfit aux devoirs de l'hommage et de la prière.

Jetons les yeux sur les plus lointains débuts de l'humanité dans nos pays d'Occident : Dès la base des temps quaternaires, alors que l'homme vivait en compagnie de la fausse effrayante des espèces d'animaux disparues de notre sol et, comme ces bêtes, habitait des cavernes ou d'obscurs repaires, déjà, sur les parois rocheuses de ces retraites souterraines, dans les grottes de la Font-de-Gaume et de Cabreret, par exemple, la Main étendue s'érige, montrant sa paume, telle que nous la voyons porter encore en amulette aujourd'hui.

Or, ces grottes où, d'ordinaire, on ne pénètre que par d'étroits et longs couloirs qu'il faut suivre en rampant, ces grottes étaient le plus souvent des temples ! C'est ainsi qu'en 1912, au Tuc d'Andoubert, dans l'Ariège, M. le comte Bégouen découvrit, au bout d'une galerie d'un accès quasi impossible, et à 700 mètres de l'entrée, la salle sacrée où les sauvages préhistoriques de l'époque Aurignacienne venaient adorer, les deux bisons d'argile qu'ils avaient modelés et dressés pour servir leur obscure conception de la Divinité, en demandant à celle-ci de leur être favorable[2].

Main emblématique de la grotte de Font de Gaume Cf. Th. Ménage. Les Religions de la Préhistoire, p. 179.

Laissons couler les millénaires... Voici que le sauvage d'Occident a perfectionné, si l'on peut dire, son outillage et amélioré ses conditions d'existence. Il ignore encore l'usage des métaux et bien rares sont les témoignages venus jusqu'à nous de ce que son âme pensait. Pourtant, deux petites briques ont été mises à jour le 1er mars de cette année 1926, par M. Fladin, près Ferrières-sur-Sichon (Allier), dans un terrain où le docteur Morlet, de Vichy, releva les preuves d'une importante station néolithique; or, sur chacune de ces briques se voit une main, semblable à celles des grottes préhistoriques du Périgord et de l'Espagne[3].

Regardons maintenant vers l'Orient. Dans cette ancienne Égypte que la soif de la vérité mal connue d'elle, semble avoir fait penser plus que tous les autres peuples païens, nous voyons aussi la Main vénérée et utilisée religieusement. Image d'Ammon en tant que Dieu bon, la main distributrice de ses faveurs terminait chacun des rayons qui tombaient du disque solaire[4] ; et nous la voyons ainsi sur les murs des temples et des hypogées où l'art est si pur.

Mains de ta grotte des Cabrerets {Lot)— peintures préhistoriques sur roche.

Main sur brique néolithique de Glozel près de Ferrières-sur-Sichon, d'après un croquis de M. le Comte Fr. de Rilly. 

Par ailleurs, les scènes religieuses figurées sur les monuments égyptiens des plus belles époques, par exemple celles pratiquées pour la naissance des Pharaons, au cours desquelles de très nombreux opérants accomplissaient ensemble des passes magnétiques, nous persuadent au mieux de l'importance des gestes rituels de la main, importance si grande aussi dans les cérémonies des liturgies chrétiennes[5].

Monument d'Ejlatoun, région d'Iconim.

Dans la vie ordinaire du peuple, on la portait sur soi, cette Main divine, gravée sur une pierre fine que traversait une cordelette à laquelle on faisait un noeud soir et matin jusqu'à ce qu'elle eut sept noeuds ; et sur elle on récitait des prières dont la vertu obtenait, disait-on, douze heures durant, la protection divine pour celui qui la portait : D'autre fois cette Main était taillée en ronde bosse dans une cornaline[6].

Chez certains peuples orientaux, comme chez les Égyptiens, la pose d'adoration que les arts d'alors nous font connaître comportait l'agenouillement et l'élévation au niveau de la tête des deux mains ouvertes[7]. C'est la position donnée à l'être humain suppliant dans les petites statuettes votives d'Asie- Mineure, ainsi que dans les figurations des personnages, debout devant le disque solaire, sur la grande roche sculptée d'Eflatoun, en Lycaonie.

Ce sera plus tard celle des errants chrétiens dans les temps primitifs de notre culte, et c'est encore celle du célébrant pendant une grande partie du sacrifice de la Messe.

En pleine Asie, dès l'origine du culte boudhique la main fut l'image symbolique du dieu Siva, soit que, main droite, elle tienne la hache ou le tambourin, ou que, Main gauche, elle supporte l'antilope emblématique ou la corde repliée[8].

En Grèce antique, l'assistance divine, dans les cultes de toutes les divinités à qui l'on demandait le don de la santé, comme Asclépios et Hygie, fut figurée par la Main divine ; et il en fut de même relativement aux divinités qui présidaient aux oeuvres de la gestation et de la naissance de l'homme, comme Arthémis Eilithye et Héra. L'étude du culte de Sabazios, en Phrygie, révèle qu'on lui offrait de nombreuses mains votives justement regardées comme l'image emblématique de celle de ce Dieu.

Avec une signification analogue, la main apparaît à Cartilage sur les stèles que caractérise le triangle mystérieux de la déesse Tanit[9].

Chez les Gaulois, elle marquait les monnaies de plusieurs tribus, par exemple les statères d'or des Santons et des Pictons.

Stèle punique (Carthage) à la Bibliothèque Nationale de Paris. 

Et M. Gaidoz rapproche la Main divine chrétienne des mains qui se voient, dit-il, sur certaines rouelles gauloises[10]. A Rome même elle était frappée sur les monnaies dites « quadrans », et paraissait, en des conditions particulières, crut-on tardivement[11], sur quelques insignes militaires.

Il serait facile d'amplifier de beaucoup cette documentation pré-chrétienne, mais ce rapide coup d'oeil sur l'ancien monde suffit, me semble-t-il, pour montrer comment l'un des tout premiers emblèmes religieux du monde a traversé, en nombre de nous inconnu, les millénaires après les millénaires sans changer beaucoup d'aspect ni de signification[12], pour arriver, à l'heure prévue d'En-Haut, à servir directement le Dieu véritable et son Christ.

Statère d'or des Gaulois du Poitou, IIe -I S. av. J.-C. Collection Charbonneau-Lassay.

 

[1] Regnabit, juillet-août 1926, p. 114-125. [2] Cf. Comte Bégouen. Les statues d'argile de la caverne du Tuc d'Andoubert (Ariège)- In l'Anthropologie. T. XXIII, an. 1912. [3] Cf. AEsculape juillet, 1926. [4] Tombeau d'El-Armana. Cf. E. Amélineau. Hist. de la sépulture et des funérailles dans l'Ancienne Egypte. In Annales du Mus. Guimet. An. 1896, T. II, p. 650 et pl. C.II. [5] Cf. Alex. Moret , Rois et dieux d'Egypte, p. 23. fig. 3. [6] Cf. Ph. Virey, La religion de l'Ancienne Egypte p. 223-229. [7] Papyrus du Caire. Cf. Alex. Moret, Mystères Egyptiens, IV. p. 200. Pl, VII, 2. [8] Cf. Q. Jouveau-Dubreuil Archéologie du Sud de l'Inde, T. II, (iconogr.) p. 20, fig. 3. [9] Cf. Perrot et Chipiez, Hist. de l’Art dans l'Antiquité, p. 325, fig. 168. [10] Cf. Gaidoz. Le Dieu Gaulois du Soleil et le symbolisme de la Roue. [11] Cf. entre autres, Ovide, Fastes, III, 115-118. [12] Un auteur, M. J. Baissac, (Les origines de la Religion 1899) a cru pourtant qu'aux sens indiqués au début de ces lignes s'en était ajouté un autre : dans son ouvrage, qui n'aboutit du-reste à aucune conclusion nette, il prétend que le signe de la main ouverte ou légèrement repliée des temps anciens se rapportait au symbolisme de la fécondité humaine, ce qui paraît fort contestable. Au demeurant cette signification n'aurait point détourné de lui nos premiers symbolistes chrétiens, mais j'avoue que l'interprétation de M. Baissac ne me parait pas fondée. Il ne faut pas — non plus qu'aucun rapprochement soit fait entre la Main religieuse et sacrée qui nous occupe et les petites mains obscènes, de métal ou de pierre fine, que les débauchés des derniers temps des paganismes grec et romain ont mis en vogue. Ces dernières ne relèvent que de l'iconographie pornographique.

LA MAIN DANS L'EMBLÉMATIQUE CHRÉTIENNE.

Ainsi donc, au moment de sa naissance, l'emblématique chrétienne trouva partout le signe de la Main révéré des peuples pour des raisons que l'enseignement doctrinal pouvait très opportunément accueillir. La Main devint donc, très vite, l'un des emblèmes affectés particulièrement au Père tout-puissant et tout bon, et au Christ, sauveur des hommes et chef de l'Église.

Insigne de puissance créatrice, la Main fut donc consacrée à symboliser Celui dont saint Jean nous dit « que tout a été fait par Lui, que rien n'a été fait sans Lui », et que « le monde est son ouvrage[1] » ; insigne d'éternelle royauté, de force, de commandement, de domination, la main ouverte convenait au « Saint d'Israël » à qui Moïse fait dire par avance : « Je lève ma main vers mon ciel et je jure par mon éternité[2] »,  à Celui qu'en son Office du ive dimanche de l’Avent, l'Église, après Isaïe, acclame comme le Dieu fort, le Dominateur, le Prince pacifique ; insigne de bénédiction, de secourable assistance, de munificence et de tous dons parfaits, la Main bénissante convenait pour évoquer, Celui à qui l’Église adresse la parole de David : « Tu ouvres ta main, Seigneur, et tu rassasies de tes biens tout ce qui respire[3] » ; insigne de justice, la Main étendue convenait à Celui qui doit un jour juger la terre.

D'après saint Augustin et les Pères de l'Église ce fut la main gauche que l'emblématique des premiers siècles consacra surtout comme qu'emblème de la justice du Christ-Roi, lors que la droite fut l'image de sa miséricorde, de sa bonté, de sa générosité.[4]

En règle générale, quand elle symbolise Jésus-Christ et non le Père, la Main est posée sur une croix, placée entre l'Alpha et l'Oméga, ou porte un nimbe cruciforme, ou bien domine des scènes ou figure en des places qui ne prêtent pas à équivoque.

A cette règle qui n'aurait jamais dû être enfreinte, il n'y eut du reste, qu'assez peu d'exceptions. Ce fut à cette Main divinement secourable que Constantin fit appel quand, après sa conversion, il ordonna la frappe de nouvelles monnaies. Comme sur celles qu'il avait précédemment émises il y fut représenté sur un char que quatre chevaux emportent vers le ciel, seulement, sur les plus récentes, il lève la main vers une autre Main tendue qui, du haut des cieux, s'abaisse vers lui, et qui ne peut être que celle du

Christ dont il venait de reconnaître la Divinité.[5]

Vers la même époque, ou peu après, la Main fut sculptée sur la couronne triomphale de lauriers qui encadre le monogramme du Seigneur dans la riche décorationd'un  sarcophage de Bordeaux[6]. (1) Au Ve siècle, les artistes de Ravenne la posèrent sur la croix elle-même, à la place du Crucifié, entre les sigles glorificateurs Sol et Luna.

 

La Main sur la Croix au Ve s. Ravenne, (Musée National) Cf. L. Bréhier — L'Art Chrétien, p. 82, fig. 23.

Sur notre sol, aussi, la Main du Christ fut représentée comme un emblème de sa protection désirée, demandée et obtenue pour les fidèles et pour le royaume des Francs : le prologue tout entier de la Loi salique est un reflet de cette croyance en la protection du Sauveur sur le royaume de Clovis : « Vive le Christ, qui aime les Francs », disent les premiers mots.

Les plus beaux exemples figurés de ce recours et de cette confiance nous sont donnés par l'art des enlumineurs carolingiens.

Dans tous les livres du roi Charles le Chauve que possède notre Bibliothèque Nationale, comme sur l'un au moins de ceux que nous avons de Charlemagne, son grand-père[7], nous voyons la main protectrice sortir d'un nuage au-dessus de la tête du Roi, et d'elle s'échappe des rayons de grâces qui sur son front descendent[8].

Les enluminures du célèbre « Sacramentaire » de Drogon, fils de Charlemagne, abbé de Luxeuil, puis évêque de Metz (826-855), nous montre la Main symbolique au-dessus du pontife qui célèbre la Messe ; au-dessus, aussi, du martyre de saint Étienne[9].

Cette dernière scène suffirait à nous convaincre que c'est bien la main du Fils, à qui le martyr vient de rendre témoignage, et non celle du Père omnipotent ; car, en d'autres images, c'est le Christ Lui-même qui apparaît au diacre qui meurt pour Lui en disant à ses bourreaux : «Je vois le ciel ouvert, et Jésus, le Fils de l'homme debout à la droite de Dieu.[10] »

Avant de franchir le seuil du second millénaire, jetons un coup d'oeil sur un livre précieux de l'ancienne abbaye de saint Gall.

Le reclus Hartker, en costume monastique du Xe siècle, s'y trouve à genoux, offrant son livre au saint Patron de l'abbaye ; au-dessus d'eux une main droite, apposée sur une croix, fait le geste de bénédiction.

La Main bénissante du Christ sur l'Antiphonaire de St Gall, Xe siècle.

Et pour clore cette revue de nos dix premiers siècles chrétiens, voici la main du Seigneur faisant l'un des gestes les plus émouvants de l'ancienne iconographie chrétienne, le geste sensible de la bonté, le geste du Coeur.

C'est un sarcophage du IVe siècle ou du Ve qui nous la montre ainsi[11] (1) : main du Christ, du Bon-Pasteur, elle s'abaisse du ciel et caresse affectueusement la tête de la brebis, dont le regard et l'attitude disent tout l'élan reconnaissant de la brebis fidèle, ou, qui sait ? plutôt, peut-être, de la brebis égarée, revenue des ronces du sentier périlleux ; de la pauvre brebis coupable dont le retour occasionne, dans le paradis du pasteur compatissant, plus de joie que la fidélité des autres[12].

La main caressante sur un sarcophage du IVe ou du Ve s.

Pendant toute cette seconde partie du Moyen-Age qui commence à l'avènement des Capétiens pour se terminer avec les Valois directs, à la fin du XVe siècle, la Main garde,  dans la symbolique figurative du Seigneur Jésus-Christ, la même faveur qu'elle avait auparavant.

Elle fut très fréquemment représentée sur les constructions monastiques de l'époque romane, soit à l'extérieur, comme on le voit à l'abbaye de Sainte-Marie-aux-Dames, à Saintes, où elle apparaît sur l'archivolte du grand portail de l'église, dans un nimbe en ovale tenu par deux anges que domine l'Agneau mystique, soit encore aux clefs de voûte des sanctuaires ou des salles conventuelles, comme à l'abbaye poitevine de La Reau, où elle triomphe dans un nimbe cruciforme au milieu d'une ornementation magnifique.

Aux siècles suivants, nous la trouvons partout.

Quand elle n'est pas placée sur la croix ou sur le nimbe cruciforme elle montre la blessure du clou qui, sur la croix, la transperça, et des rayons ou des flots s'échappent souvent de chacun de ses doigts ; ainsi nous la voyons sur un célèbre tryptique de Notre-Dame de Chartres [13] : c'est la main au service du coeur, et qui sert de canal à ses bontés.

La Main bénissante sur clef de voûte de l’Abbaye de La Reau, en Poitou.

La Main du Christ sur tryptique de Notre-Dame de Chartres, XIIIe siècle. 

Il serait bien facile de citer ici un nombre très considérable de documents sur l'emploi de la Main du Sauveur durant le Moyen-Age on l'y voit partout, sur les enluminures, les émaux, les ivoires, les broderies d'église, les pièces d'orfèvrerie religieuse et notamment sur les patènes des calices, sur la sculpture monumentale, etc. etc. Je reproduis seulement, comme document de la fin du Moyen-Age, la Main du Sauveur sculptée au XVe siècle, dans le cadre de la couronne d'épines, au-dessus de l'autel de Notre-Dame, en l'ancienne chapelle conventuelle du prieuré des Carmes du Martray à Loudun ; n'est-elle pas là l'emblème de la ratification par Jésus-Christ lui-même des gestes par lesquels, en son nom, le prêtre bénit et absout?

La Main du Christ – Chapelle de l’Église du Martray, à Loudun (Vienne)— XVe siècle.

LA MAIN DU CHRIST SUR LES GANTS PONTIFICAUX ET SUR LES « MAINS DE JUSTICE » DES SOUVERAINS.

Au Moyen-Age, les gants des prélats, ceux qui leur servaient au cours des cérémonies pontificales, portaient, sur le dessus de la main, une broderie, ou plus généralement une plaque orbiculaire d'or, de vermeil ou d'argent, ornée d'un sujet emblématique qui, souvent, fut l'image de la Main du Christ, faisant le geste de bénédiction.

J'en donne ici comme exemple la plaque d'un gant liturgique de la cathédrale de Cahors ; c'est un objet XIIe ou XIIIe siècle[14],

Plaque de gants pontificaux Cathédr. — de Cahors—XIIIe siècle.

Il est bien évident que le symbolisme de cette plaque veut mettre en immédiate relation d'idée, j'allais dire en contact, la Main bénissante du Christ, auteur de tous les dons qui nous viennent du ciel, et celle du pontife, et que ce symbolisme veut affirmer que la main du p é at n'est que l'agent terrestre de transmission des bénédictions et des sentences du Sauveur.

Emblème de puissance, d'autorité et de justice souveraines durant les temps anciens, la Main étendue convenait au mieux en tant qu'insigne cérémonial de la majesté royale ; aussi, dès le XIIIe siècle, était-elle acceptée à ce titre par les souverains avec la couronne, le glaive et le sceptre.

Mais quel sens précis et spécifiquement chrétien s'attachait à cette Main emblématique ? Était-elle l'image hiératique ou héraldique de celle de Dieu le Père, de celle du Christ, de celle du Roi en tant qu'élu de Dieu ? Ou bien était-elle un simple idéogramme, l'emblème impersonnel de la mission royale providentiellement autorisée ?

Le plus ancien exemple que je connaisse de cette main souveraine figure sur une fibule bizantine en bronze représentant Rome sous l'image d'un empereur romain du Bas-Empire, asis sur un trône ; dans la main droite de ce personnage, une Victoire; dans sa main gauche un2 haute verge qui se termine par la Main souveraine ; or, celte Main, comme celle que j'ai citées plus haut, et d'où descendent des rayons ou des flots, de grâces, cette Main porte le trou du clou de la crucifixion[15].

Il semble donc bien que ce soit avec cette acception que nos rois Capétiens l'ont portée quand ils siégeaient « en majesté ». Léon de Laborde nous dit qu'elles étaient considérées au Moyen-Age comme représentant « l'intervention de la Divinité dans les actions du Fils de Dieu, et dans celles de ses créatures d'élite[16]». Ce qui revient à dire, si je comprends bien, que la main du Roi recevait de celle du Fils de Dieu bénédiction, pour voir et délégation pour accomplir sur terre, en son lieu et place, les actes providentiels de la Divinité. Et cela s'accorde avec l'esprit premier de notre monarchie française qui se reconnaissait mission de faire, dans le royaume et au-delà, « les gestes de Dieu» ; gesta Dei per Francos disaient les peuples chrétiens de ce temps-là.

Cette interprétation, qui me semble juste, n'explique cependant pas le nom que l'on donna pendant longtemps durant le XIVe siècle, par exemple, a cette sorte de second sceptre royal : on l'appelait baston à seigner, ce qui signifiait alors « bâton à bénir », à faire le signe de bénédiction.

La relation des funérailles du roi Charles VI, (1422), en parle ainsi : « En l'une de ses mains (le Roi tenoit un ceptre, et en l'autre main une verge, comme celle qui fut envoyée du ciel, car au bout avoit en semblance une main qui seigne ou bénit...le tout en façon d'argent doré ». — Cette désignation de « bâton à seigner » se retrouve sur de nombreux documents pour désigner  ce qu'on appela plus tard la « Verge de Justice » ou la « Main de Justice. » . M. Enlart en parle ainsi : « Lorsque le roi rend la justice, il tient un bâton terminé par une petite main bénissante, c'est la main de justice. Elle représente la main divine qui investit le monarque de son autorité. Ces mains étaient d'ivoire ou d'orfèvrerie et s'appelaient baston à seigner[17] ».

Bâtons à bénir... d'aucuns ont pensé que les Rois faisaient, avec cette verge d'or et d'ivoire, le geste de bénédiction de par la vertu de leur sacre ; mais cette consécration qui les revêtait, au nom de Dieu, d'une délégation, reconnue canoniquement par l'Église, au commandement et aux prérogatives souveraines, en même temps qu'elle leur en imposait les devoirs, ne leur donnait cependant pas qualité pour tracer sur les peuples le signe symbolique et liturgique de la bénédiction divine, car c'est un privilège réservé au sacerdoce ecclésiastique et que ne partage point le sacerdoce royal. Le plus vraisemblable est donc de regarder l'emblème de la « Main de Justice », comme celle du Christ qui, par sa main, bénissait le Roi et lui donnait mandat de régir et de juger, en son nom et selon sa loi, le peuple à lui confié ; et c'est en cet esprit que saint Louis parlait quand il disait n'être que le « Sergent du Christ ».

Main de Justice des Rois de France. — Musée du Louvre, XIIe s.

Que conclure de toute cette archéologie sinon qu'elle révèle, depuis l'enfance de notre race, une foi très vive de la réalité du gouvernement de la Divinité sur le monde, de son action sur chaque être venant en ce monde, et une confiance vraie en sa paternelle bonté. Et puis, quand, après l'avènement du Sauveur et l'établissement de son Église, elle nous montre l'art chrétien transposant au Christ, avec tous ses sens, le vieil emblème que les peuples de l'Ancien-Monde avaient vénéré, elle nous le présente surtout comme versant, à flots parfois, sur les martyrs qui souffrent, sur les saints qui prient, sur les rois qui siègent, sur les fidèles qui s'agenouillent dans les sanctuaires, ses grâces de bénédiction, d'assistance, de soutien, de réconfort, de consolation, tous les meilleurs dons de sa bonté, de son amour, c'est-à-dire de son Coeur.

L. CHARBONNEAU-LASSAY.

Loudun (Vienne).

 

[1] St Jean. Evangile I, 3 et 10. [2] Livre des Nombres XXXII, 40. [3] Livre des Psaumes, CXLV, 16.[4] Cf. D. de L, in Bull de saint François Xavier, de Paris, mars-avril. 1916, p. 13. [5] Cf. Cohen, Médailles impériales VII, p. 318, n°760— Eusèbe, Vie de Constantin IV, 73.—Maurice, Mem Soc Antiqu. de France. 1904, p._29 [6] Dom H. Leclercq, Manuel d'Archéologie Chrétienne, T. II, p. 307.[7] Cf. L. de Laborde Glossaire français du Moyen-Age, p. 160.[8] Bibliothèque nationale. Mss. lat I fol. 425. id. 1152. fol. 3. —Cf. C. Cahier. Nouveaux mélanges archéologiques, 1874, T. I, pl. VI.[9] Bibl. Nationale. Mss. lat. N°9, 428. [10] Actes des Apôtres, VII, 55-56[11] Grimouard de Saint-Laurent : Guide de l'Art chrétien T. I. p. 333, fig. 19 : et Manuel de l'Art Chrétien, p. 81. fig. 15.[12] Cf. St  Matthieu. Evang. XVII, 12-14.[13] Cf. Mgr Barbier de Montault, Le Trésor de Chervis-en-Angoumois, p. 116, et Traité d’iconogra. Chrétienne. T. II, p. 184, pl. XXIX. [14] D'après Cloquet, Eléments d'Iconographie chrétienne, p. 25.[15] Cf. Dom H. Leclercq. Dictionnaire de l’Archéologie Chrétienne et de liturgie. T. V, col. 1579. [16] L. de Laborde, Glosaire français du Moyen-Age. p. 160. [17] Eulart, Manuel d'Archéologie française, T. III, p. 393. — Cf. La Vie et  Arts liturgiques 1918 p. 434.

 

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #SYMBOLISME CHRETIEN

L'ICONOGRAPHIE EMBLÉMATIQUE

DE JÉSUS-CHRIST

Le Lion.

À Saint Bernard de Clairvaux.

Le Roi. Voici le Roi ; le premier de ces quatre rois que l'Eternel fit paraître aux yeux éblouis d'Ezéchiel sur les bords du Chobar[1], et que saint Jean reconnut en son éblouissante vision de Patmos, tout couverts d'yeux partout, et qui chantaient devant le trône de l'Agneau en agitant leurs ailes de feu : le Lion, roi des fauves ; le Taureau, roi des troupeaux ; l'Aigle, roi des airs, et l'Homme, roi du monde.

Mais ce lion-là, si roi qu'il fut, n'était pourtant qu'un serviteur ; c'est pourquoi, de concert avec l'Homme, l'Aigle et le Taureau, il acclamait Celui qui fut, Celui qui est, Celui Qui sera éternellement l'avenir, le Roi suprême des rois, tout à la fois Lion et Agneau, que Jean vit monter sur le trône de Dieu pour ouvrir le Livre sept fois scellé[2].

I—LE LION DANS LES ANCIENS PAGANISMES.

Autour de cette religion d'Israël sur laquelle planaient les voix formidables et les reflets des visions troublantes des Prophètes, bien des siècles avant que Jean eut reposé son front sur le Coeur du Messie et que l'Esprit fut en lui descendu, les paganismes d'Europe, d'Afrique et d'Asie avaient adopté l'image du lion pour figurer, comme ils se les imaginaient, les divers attributs de la Divinité.

Chez les Egyptiens, la déesse Sekhet portait noblement une tête léonine, et chez les Grecs quatre lions enrênés enlevaient dans un impressionnant galop, ou tiraient majestueusement au pas le char de Cybèle, la Mère des Dieux, la « Bonne Déesse », image illusoire, mais image quand même, de la bonté divine qui donne à l'homme tous les biens que produit la terre.

En Perse, le Lion était l'un des animaux sacrés du culte de Mithra. Les fêtes de ce dieu s'appelaient « Léontiques », et, souvent, sur les sculptures qui nous montrent Mithra sacrifiant le taureau, le Lion et le Serpent sont couchés sous l'animal immolé. Les initiés du IVe Ordre, dans les mystères mithriaques, se nommaient « lions » et «lionnes», et Mithra lui-même, «le Soleil Invincible», parait avoir été parfois personnifié par un dieu léontocéphale, c'est-à-dire qui portait une tête de lion sur un corps humain.

Ce fut sans doute le culte mithriaque, très en faveur dans les légions romaines d'Orient, qui fit adopter par grand nombre d'entre elles l'image du lion comme insigne militaire : la Ive légion, Flavia; la VIIe, Claudia ; la IXe, Augusta ; la XIIIe, Gemina ; la XVIe, Flavia ; la XXIe, Gemina, portaient le Lion comme marque distinctive[3].

Par ailleurs, le Lion prête ses griffes au Sphinx et son corps au Griffon, donnant à ces mythes, en même temps qu'une part de sa nature, une part aussi des qualités qui s'attachaient à lui, royauté, puissance, vigilance, courage et justice.

Royauté et puissance ; et ce fut sans doute pourquoi, sur leurs monnaies, Alexandre le Grand, et après lui Maximilien-Hercule, Probus, Gallien et autres souverains se casquèrent de la peau de la tête du lion[4].

Force et courage ; ce qui explique, en plus de l'influence mithriaque, son adoption comme insigne par les légions de Rome.

Justice ; car les Anciens disaient que le lion n'attaque sa proie que s'il est poussé par l'impérieux besoin de nourriture, et que, même en ce cas, il ne se jette jamais sur l'adversaire tombé à terre avant le combat. On racontait aussi que le lion savait se montrer reconnaissant d'un bienfait reçu, au point que les humains pouvaient recevoir de lui d'utiles leçons de juste gratitude.

Notre Moyen-Age conserva à la figure du lion le sens d'emblème de l'idée de justice ; souvent il sculpta son image au seuil des églises, et là, sous le regard de Dieu, dont on pouvait voir l'autel par la porte ouverte, les jugements étaient rendus, selon la formule alors en usage : inter leones et coram populo, entre les lions et devant le peuple assemblé[5]. C'était le tribunal sous la grande lumière du plein ciel que saint Louis, au siècle suivant, transportera, durant les chaleurs de l'été, sous son chêne de Vincennes.

Disons pourtant que malgré toutes les anciennes fictions qui faisaient au lion un piédestal de suffisant relief, sa fortune, dans la symbolique du Christ, fut moins brillante que celles, par exemple, du Poisson, de l'Agneau., du Pélican, de l'Ibis," de l'Aigle, pour ne parler que des animaux emblématiques. Ajoutons que la numismatique ancienne, reflet fidèle des paganismes d'alors, le montre aussi moins souvent sur les monnaies des souverains et des villes, que le Cerf, le Taureau, le Cheval, le Bélier, le Poisson, l'Aigle et l'oiseau qui sont aussi devenus, plus tard, des emblèmes de Jésus-Christ dans l'art et la littérature sacrés.

II —LE LION, EMBLÈME DE LA RÉSURRECTION ET

DU CHRIST RESSUSCITÉ.

Dans son excellent ouvrage sur « L'art religieux au XIIIe siècle, en France[6],» Emile Mâle, expliquant la présence du Lion emblématique sur un vitrail de Bourges qui le  montre près du tombeau de Jésus ressuscité, rapporte aussi la tradition en vertu de laquelle le Lion est devenu dans l'art chrétien, un emblème de Jésus-Christ en tant qu'Homme-Dieu ressuscité, et aussi en tant qu'auteur et principe de notre future résurrection : « Tont le monde, dit Mâle, admettait au Moyen-âge que la lionne mettait bas des petits qui semblaient morts-nés. Pendant trois jours les lionceaux ne donnaient aucun signe de vie, mais le troisième jour le lion revenait et les animait de son souffle. »

Les auteurs des Bestiaires du Moyen-âge ont pris sans doute cette fiction dans Aristote et dans Pline l'Ancien, bien que Plutarque, mieux informé des choses et des êtres de l'Orient, ait écrit que les lionceaux viennent au monde, au contraire, les yeux grands ouverts ; et que c'est la raison pour laquelle le lion, en certains peuples de son temps, était consacré au Soleil[7]; ce qui explique sa présence près de Mithra, le Sol ïnvictus.

Cuvier et les naturalistes modernes confirment l'opinion de Plutarque, mais c'est un fait que les auteurs et les artistes du Moyen âge ont travaillé d'après l'opinion contraire en «'appuyant sur l'autorité, très mince en cela, d'Origène [8] et du Physiologus.

Dans ce monde tout idéaliste qui cherchait à monumenter toute vérité par des symboles, la faveur de la fiction des lionceaux mort-nés et vivifiés le troisième jour par leur père fut grande ; elle eut la faveur de St Epiphane, de St Anselme, de St Yves de Chartres, de St Brunon d'Asti, de St. Isidore, d'Adamantius et de tous les physiologues[9]. « La mort apparente du (petit) lion représentait le séjour de Jésus-Christ dans le tombeau, et sa naissance était comme une image de la résurrection.[10] »

L'image était même double, car on pouvait y voir aussi le Christ qui, ayant souffert, est devenu « le premier de la résurrection des morts[11] » et qui est, selon saint Paul le principe, le gage et l'auteur de notre résurrection. Ainsi le Christ ressuscitera donc lui-même ses enfants.

Ecoutons Guillaume de Normandie qui écrivait son Bestiaire Le Lion ranimant le lionceau, détail d'un vitrai) de la Cathédrale du Mans. (XIIIe siècle.)

Divin, au début du XIIIe siècle [12] et que je crois pouvoir traduire ainsi que suit :...

Quant la jemele foone

Le foon thiet a terre mort ;

De vivre n'aura ia confort,

lusque li père, au tier zior

Le soufle et lèche par amor ;

En tel manière le respire,

Ne porreit aveir autre mire.

Autresi fu de Ihesu-Crist :

L'umanitè que por nos prist,

Que por l'amor de nos vesli,

Paine et travail por nos senti ;

Sa deité ne senti rien

Issi créez ; i ferez bien.

Quand Deix fu mis el monument,

Treis iorz i fu tant salement

Et au tierz ior le respira

Li père, qui le suscita

Autresi comme li lion

Respire son petit foon

... Quand la lionne enfante

Son faon tombe à terre, mort ;

De vivre il n'aura point faculté

Jusqu'à ce que le père, au troisième jour,

Le réchauffe de son souffle, et le lèche par amour ;

De telle manière, il le ranime.

Nul autre médecin n'y pourrait rien.

Ainsi fut-il de Jésus-Christ

L'humanité que pour nous il prit

Que par l'amour de nous il revêtit

Ressentit ses peines et son travail

Mais sa divinité ne sentit rien

Ainsi croyez, vous ferez bien.

Quand Dieu fut mis au tombeau,

Trois jours seulement il y resta,

Et au troisième jour le ressuscita,

Son Père qui le revivifia

De même que le lion

Ranime son petit faon.

III —LE LION, EMBLÈME DES DEUX NATURES DE

JÉSUS-CHRIST.

L'union hypostatique en Jésus-Christ des deux natures divine et humaine a été le thème de nombreuses images allégoriques, et nous la retrouverons en plusieurs autres emblèmes. Le Lion est certainement celui dans lequel les deux hypostases divine et humaine sont le moins ostensiblement différenciées.

Les Anciens s'accordaient à dire que toutes les qualités actives du lion sont localisées dans son train de devant, dans sa tête, son cou, sa poitrine et ses griffes antérieures, l'arrière-train, pour eux, n'avait que le rôle de soutien, de point d'appui terrestre.

Partant de cette donnée, ils firent du devant du lion l'emblème de la nature divine du Christ, et de la partie postérieure de Ranimai, l'image de son humanité.

Dans son Bestiaire[13], Philippe de Taun, l'aîné de Guillaume de Normandie, nous expose que, dans l'emblème dit lion,

Force de Deité

Demustre piz carre ;

Le irait qu'il a derere,

De, mult gredle manere

Dèhtustre Humanité

Qu'il out od deité

La force de la Divinité (de J.-C.)

Demeure dans sa large poitrine ;

Dans son train de derrière

Qui est fait fait de grêle manière

Demeure l'Humanité

Qu'il a avec la divinité.

S'appuyant sur saint Irénée,[14] Pierre Valérien écrira aussi en parlant du Lion : Auterioribus partibus coelestra refert, posterioribus terram. Et ici le lion emblématique rejoint les conceptions allégoriques qui se sont attachées aux Centaures et aux Griffons.

IV —LE LION EMBLÈME DE LA SCIENCE DE JÉSUS-CHRIST.

Le premier Physiologus, ce livre écrit au début du Christianisme, qui eut ensuite tant de variantes, et d'où sont sortis nos «Bestiaires» du Moyen-âge rapporte, au sujet du lion, une particularité qu'Elien[15] et plusieurs autres auteurs romains lui attribuent : celle de reconnaître l'approche des chasseurs ; aussi, disent-ils naïvement, quand il les sait à sa poursuite efface-t-il la trace de ses pas en fouettant le sable avec sa queue[16].  

De Guillaume de Normandie, au chapitre déjà cité :

De mult lolnz sent en la montalgne

L'oudor del veneor qui chace ;

De sa coue covre sa trace

Qu'il ne sache trouver, n'ùttaindre

Les convers ou il deit remaindre

De très loin sent en la montagne

L'odeur du veneur qui chasse ;

De sa queue couvre (efface) sa trace

Pour qu'on ne sache le trouver et l'atteindre

Dans les couverts ou il doit se tenir.

Nous avons vu par ailleurs que le lion sait, malgré toutes apparences contraires, que ses petits ne sont pas morts dès avant leur naissance, et qu'il connaît le secret de les ranimer.

D'après Pline[17], il sait aussi quand est violée la fidélité qui lui est due, et Jean Vauquelin traduit ainsi le vieux naturaliste romain : « Le lyon, par son odeur et sentement congnoist quand la lyonne s'est forfaicte en la compaignie du léopard, et l'en pugnist très-grièvement[18]. »

Donc, dans les fables très anciennes, comme le Christ dans les réalités du passé, du présent et de l'avenir, le Lion est celui qu'on ne saurait tromper, parce qu'il sait.

 

[1] Ézéchiel ch. I, 1, 10. [2] Apocalypse de saint Jean v, 8 et VI, 5, 6. [3] Cf. C. Renel, in Rev. His des Relig., ann 1903, p. 47. [4] Sans oublier le souvenir du Lion de la forêt de Némée qu'Hercule étrangla disait-on. [5] Au portail de l'église S» Porchaire de Poitiers, l'un des chapitaux porte l'image de deux lions avec l'inscription : Leones, xnome siècle. On trouve aussi [e lion au seuil de plusieurs églises antiques de Rome : celles de S' Laurent, hors les Murs, des Douze Apôtres, de S' Laurent, in Lucina, de S' Jean et S' Paul du Coelius, de S' Saba, etc.. Cf. Ciampini, Vt. Monutn. I, c. 3. [6]  P. 29. Paris, Colin, 1919.[7] Plutarque, Propos de table, Liv. IV, en. 5. [8] Origène, Homélie XVXII, ch. 49. [9] Cf. Huysmans, La Cathédrale édit. Crès. 1920 T : II, p. 220.[10] E. Mâle, ouvr. cité, ibid. [11] Actes des Apôtres, XXVI ,23.[12] Vers 1208. [13] Guillaume de Normandie. Le Bestiaire Divin.— La nature de Lion ; Edit. Hippeau, p. 194-106. [14] St Irénée, Hiéroglyphicorum, Lib. VI, c. 27. [15] Elien, Histoire des Animaux, Liv n, en. 30. [16] Cf. L'évêque Théobald, XIIIe siècle. Physiologus. Cap. de Leone. [17] Pline, Histoire Naturelle, VIII, 17. [18] J. Vauquelin, Propriété des animaux ; d'ap. Berger de Xivrey : Traditions tératologiques, p. 54.

V— LE LION, EMBLÈME DE LA VIGILANCE DU CHRIST.

 La vieille légende, accréditée également par les anciens auteurs latins, qui montré le lion dormant au désert, le jour ou la nuit, les yeux grands ouverts, ne pouvait être indifférente aux premiers symbolistes chrétiens. Que les faits allégués fussent réels ou non, que leur importait ? saint Augustin commentant une particularité assez étrange attribuée à l'aigle, ne nous dit-il pas qu'en symbolisme « l'important est de considérer la signification d'un fait et non d'en discuter l'authenticité[1]»?

Ce fut ainsi que l'idéalisme chrétien d'autrefois regarda toujours et en tout le symbole et non la chose, l'esprit qui vivifie, et non la lettre qui dessèche. Donc, il vit, dans le sommeil du lion aux yeux perpétuellement ouverts, l'image du Christ attentif qui voit tout, et qui garde nos âmes du mal, quand elles le veulent bien, en pasteur vigilant, en bon Pasteur.

Mais nos interprétateurs du Moyen-âge sont allés plus loin : Si le chrétien, selon le mot célèbre, est un autre Christ, à plus forte raison les Pontifes et les prêtres. C'est pourquoi, à l'adresse de ceux-ci ils joignirent au lion emblème de la justice sculpté au seuil des églises un autre sens que, dans ses Poésies Latines[2], Alciat exprime élégamment ainsi :

Est leo, sed custos, oculis quia dormit apertis ;

Templorum idcirco ponitUr ante fores.

«C'est un lion, mais aussi un gardien, parce qu'il dort les yeux ouverts ; — C'est pour cela qu'il est placé devant la porte des temples. »

Aussi, saint Charles Borromée, reprenant au XVIe siècle la symbolique des anciens Pères, donna-t-il, au IVe concile provincial de Milan qu'il présidait, le conseil d'orner les portes des églises de la figure du lion pour rappeler à ceux qui ont charge d'âmes la vigilance nécessaire[3].

Guillaume de Normandie, en son Bestiaire, souligne brièvement ce caractère emblématique du Lion, et donne l'interprétation suivante :

Qier quant il dort, li oil veille ;

E dormant a les euz overz,

E clers et luisanz et apers.

Quand le lion dort, son œil veille,

En dormant ses yeux sont ouverts,

Et clairs, luisants et avertis.

Or, comprenez ce que cela signifie :

Quand cest lion fut en croiz mis

Par les Ieves, ses anemis,

Qui le jugièrent a grant tort,

Humanité i soffrit mort

Quand l'espérit de cors rende,

En la saincte croiz s'endormi ;

E que la deité veilla.

Quand ce lion fut mis en croix

Par les Juifs, ses ennemis

Qui le jugèrent très iniquement

Son humanité souffrit la mort

Quand il rendit l'âme de son corps

Et sur la croix s'endormit ;

Mais sa divinité veilla.

Et le vieux poète est ici d'accord avec saint Hilaire et saint Augustin qui voient, dans la manière de dormir du lion, une allusion à la nature divine du Seigneur qui ne s'éteignit pas dans le sépulcre, alors que son humanité y subissait une mort réelle.

VI — LE LION, EMBLÈME DIRECT DE LA PERSONNE

DE JÉSUS-CHRIST.

Voici le Roi des rois :

Le lion senefie

Le fils saincte Marie ;

Reiz est Me gens

Sans nul rédutement

Le lion représente

Le Fils de sainte Marie

Roi de tous les peuples

Sans nul doute possible[4]

C'est jusque dans le Deutéronome que saint Ambroise, va chercher le plus ancien texte biblique qui fasse du lion un emblème de Jésus-Christ : Moïse y dit des fils du patriarche

Gad : « Gad a été comblé de bénédiction ; il s'est reposé comme un lion qui a saisi le bras et la tête de sa proie... [5]» Et le saint évêque de Milan regarde cette parole comme faisant de la tribu de Gad une excellente figure du Sauveur, victorieux de Satan, et qui, satisfait de son oeuvre terrestre, se repose dans le triomphe du ciel[6].

Mais le principal texte, formel celui-là, qui assimile le Christ au Lion nous est fourni par la vision de saint Jean décrite en son Apocalypse : Sur le trône qu'un arc-en-ciel entourait « comme une vision d'émeraude », et devant lequel étaient courbés les quatre animaux aux ailes palpitantes de flamme et les vingt-quatre vieillards couronnés d'or, voilà qu'apparut le Livre mystérieux, fermé de sept sceaux. Et l'Apôtre pleurait parce que personne au ciel n'était jugé digne de rompre les sceaux du Livre. Mais voilà qu'un des vieillards lui dit : « Ne pleure point ; voici le Lion de la tribu de juda, la racine de David, qui a obtenu par sa victoire d'ouvrir le Livre, et d'en lever les sceaux... Et je vis : et voilà au milieu du trône et des quatre animaux, au milieu des vieillards, un Agneau debout et comme immolé ayant sept cornes et sept yeux qui sont les sept esprits de Dieu[7]... »

Voilà donc le Christ vainqueur montré en tant qu'Agneau, parce qu'il est « doux et humble de coeur », ainsi qu'il l'a dit lui-même, et en tant que Lion, car il possède, dans sa plénitude, la force divine et victorieuse.

Lion et Agneau tout ensemble, ainsi l'acclameront l'iconographie et l'emblématique mystique de tous les âges chrétiens : Le Missel du XVe siècle de l'ancienne abbaye bénédictine de Nouaillé, près Poitiers, salue ainsi la Vierge féconde, en la Prose de l'Annonciation:

Tu parvi et magni

Leonio et Agni

Salvatoris Xpisti

Templum extitisti

« Tu fus le temple du Christ-Sauveur, Lion et Agneau, si petit et si grand !»

Et plus tard saint François de Sales écrira :

« C'est la vérité que les abeilles mystiques font leur plus excellent miel dans les playes de ce Lyon de la tribu de Juda esgorgé, mis en pièce et deschiré sur le mont du Calvaire et les enfans de la Croix se glorifient en leur admirable problème que le monde n'entend pas[8]».

Ecce vicit Leo de tribu Juda ! Voici le Lion de la tribu de Juda ! Cette acclamation sera l'une des paroles sacrées les plus répétées dans le symbolisme et l'hermétisme chrétiens ; et la foi, la confiance des peuples en la vertu des paroles saintes, lui attacheront même un pouvoir de protection spéciale en l'employant comme une sorte de formule d'exorcisme ou de talisman pieux.

«C'est ainsi qu'une amulette, probablement d'origine gnostique et par conséquent faite aux premiers siècles chrétiens, représente la chouette, image certaine de Satan, autour de laquelle se déroulent le mot Dominus entouré de sept étoiles, et l'inscription suivante : « Bicit te leo de tribu Juda radis David » (sic) Au revers, ces mots : « Jesu Xpistus ligavit te bratius Dei, et sigillus Salomonix abis notturna non babas ad anima pura et super quis vis sis » (sic) Ce qui doit se traduire :

« Il t'a vaincu le Lion de la tribu de Juda, le rejeton de David. Jésus-Christ, le bras de Dieu, t'a lié, et le sceau de Salomon. Oiseau nocturne ! puisses-tu ne jamais arriver jusqu'à l'âme pure, ni dominer sur elle, qui que tu sois [9]! »

Ailleurs, un clou magique de même époque porte ces mots : Vicit Leo de tribu Juda + radix David. Solomon + Davit filius Jesse[10] ».

Ces formules de conjuration ne laissent aucune place au doute ; c'est bien le pouvoir du Christ, Lion de Juda, qui est opposé à celui de Satan. (Et à celui des autres puissances mauvaises : « Qui que tu sois ! » crie le texte à la chouette infernale.)

Lampe chrétienne de Cartilage, (II- IV s.) Page 12

C'est Lui aussi, très vraisemblablement, qui apparaît au centre d'une lampe chrétienne de Carthage reproduite ci-contre d'après le R. P. Delattre[11]. De même sur le clocher de St. Front de périgueux, où la présence d'un Lion entre deux files de griffons peut bien représenter hiéroglyphiquement la descente de Jésus aux Enfers[12].

Le Lion Christ sur le Livre de Kells.

Le Livre de Kells, un des plus remarquables documents paléographiques d'Irlande, contient une miniature où le Lion-Christ apparaît au centre de quatre motifs qui sont très explicites sur sa nature divine : en bas, le boeuf et l'aigle de saint Luc et de saint Jean ; en haut, à la place de l'homme ailé de saint Mathieu et du lion de Saint Marc, le miniaturiste a peint deux flabella[13]. Le lion central est donc bien le Christ au milieu des animaux évangéliques.

Sculpture de Perros-Guirec d'après cliché photographique.

Un autre exemple encore plus certain, si possible. Le vieux portail roman de l'église de Perros-Guirec, en Bretagne, est orné d'un groupe de facture grossière représentant la Trinité ; le Père y est représenté par un vieillard, le Fils par un Lion, le Saint-Esprit par une colombe[14].

Le lion est bien aussi l'hiéroglyphe du Sauveur quand il nous est montré combattant le Serpent, le Dragon ou quelque autre bête mal famée, tel, par exemple, le lion que cite Martigny qui tient en ses griffes un porc-épic[15], ou bien ailleurs, un monstre humain. C'est l'éternel combat du Christ contre l'enfer ; cette interprétation s'impose trop d'elle-même pour qu'il soit besoin d'insister.

VI —LE LION MYSTIQUE DANS L'HÉRALDIQUE

NOBILIAIRE.

A grand seigneur, premier honneur : Voici le raz Tafari, l'actuel prince régent et l'héritier du trône d'Ethiopie qui s'avance, portant sur son sceau personnel le lion multi-séculaire des souverains d'Ethiopie et d'Abyssinie, ses ancêtres. Ce lion là porte sa croix sur l'épaule droite, et sa tête est coiffée du diadème en tiare des pontifes et des souverains orientaux. Un armorial du XVIIIe siècle que j'ai en mains, dont la première édition fut dirigée par le Chevalier de Jaucourt, représente le blason royal de ces Négus d'Ethiopie chargé d'un lion qui tient un crucifix, l'écu est timbré de la couronne d'épines, avec les fouets de la flagellation en sautoir. Leur devise était explicite : Ecce vicit Leo de tribu Juda. Le lion d'Ethiopie montre ainsi le Sauveur crucifié et proclame qu'il est « le Lion de Juda» ; c'est donc ici le symbole qui montre la divine Réalité.

Le lion des anciens rois d'Arménie tenait aussi la croix, mais il semble que ce fut en allusion à l'histoire de la dynastie de Léon d'Arménie, longue lutte contre l'Islamisme pour la défense de la Croix.

Même interprétation pour le lion du blason du cardinal Pasqua, de Gênes, 1565, qui tient la croix du bras senestre alors que le dextre s'élève en défense, toutes griffes dehors[16].

Mais le Lion assis du blason de la ville d'Arles-en-Provence, porte sur sa bannière, sur son « labarum », son nom : le chiffre du Christ, le X et le P superposés[17].

1°) Le Lion d'Ethiopie, sur le sceau du raz Tafaie. 2°) Le Lion héraldique d'Arles-en-Provence.

Et J. Roman cite le sceau d'un chevalier français d'époque capétienne où le Lion combat le Dragon, et qu'entoure la devise significative : Leo pugnat cum Dracone.[18] C'est encore la lutte éternelle entre le Christ et Satan dont je parlais plus haut.

De même que sur les insignes des légions romaines le lion symbolisait la force, la vaillance et la gloire militaires, ainsi portait-il aussi le même sens sur les milliers de blasons du Moyen-âge où il apparaît seul ; mais aussi, de même qu'on a pu dire, avec des éléments suffisants de crédibilité, que le terrible roi des déserts enfiévrés de soleil représentait en même temps, pour les Légions revenues d'Orient, le dieu Mithra, le «Soleil Invincible», de même aussi, certainement, et bien que nous ne puissions aujourd'hui que très difficilement reconnaître lesquels, nombre de lions des blasons féodaux ont dû, dans la pensée de ceux qui les ont choisis, représenter, en plus de leur sens profane de force et de courage, le Lion divin qu'exalte si intensément toute la littérature liturgique et mystique de cette même époque féodale.

Le Lion d'Ethiopie d'après un armorial du XVIIIe siècle.

VII — LE LION, EMBLÈME DE SATAN

Je n'ai pas trouvé d'exemple certain, dans les anciens arts figuratifs, où le Lion ait été employé pour représenter le fidèle chrétien ; mais il partage avec de nombreux autres emblèmes de Jésus-Christ le mauvais rôle de servir d'emblème à l’'anti-Christ, à Satan.

Dès l'aube de l'Eglise il eut assez souvent ce sens, en raison des paroles de saint Pierre : « Soyez sobres, mes Frères, et veillez ; car le diable votre adversaire, comme un lion rugissant, cherche à vous dévorer. [19]»

Souvent, en des scènes de l'ancien art chrétien où le Lion poursuit des cerfs, des biches timides ou d'innocentes gazelles le vulgaire ne voit que la poursuite banale de sa proie par le fauve affamé, alors que ces images sont en réalité l'illustration du texte de saint Pierre : « le démon votre ennemi, comme un lion rugissant, cherche à vous dévorer.

Nous retrouvons aussi le Lion-Satan dans celui que Samson vainquit et tua, et dans la gueule duquel il devait, en repassant, trouver le don providentiel d'un doux rayon de miel[20], et aussi dans le lion dont David, à son tour, fut vainqueur[21].

Le célèbre reliquaire de l'Abbé Bégon, du trésor de l'ancienne abbaye de Conques-en-Rouergue, IXe siècle, connu sous le nom de « Lanterne de saint Vincent » représente ce combat de David contre le lion et sur l'inscription mutilée qui souligne cette image on lit encore... sic noster David Satanam superavit. C'est donc bien «Notre » David-Sauveur, le nouveau David sous les traits de l'ancien qui terrasse Satan, le lion d'enfer.

Ainsi donc le noble animal offrit tour à tour à nos Pères, avec ses formes puissantes, ses qualités les plus éminentes pour les aider à glorifier, par analogies, le Rédempteur du Monde, ses mérites divins, son Œuvre et son triomphe ; et puis son caractère de fauve qui vit de proie, devint, sous la plume de premier des Papes, le motif de l'utile leçon de tempérance et de vigilance qui a plané depuis lors sur l'Eglise, et qu'elle répète chaque jour au peuple chrétien, en l'Office des Complies : « Soyez sobres, et veillez à vos âmes.»

 

 

[1] St Augustin, Corn, du Psaume C. II. [2] Embl. Ve.

[3] Cf. Martigny. Dict. des Antiquit. Chrét. p. 369, 2e col. [4] Bestiaire anglo, normand de Philippe de Chaux, XIIe siècle. [5] Deutéronome, XXXIII, 20. [6] Cf. S' Ambroise ; De bénedict. Pair. C. VIII. [7] St Jean, Apocalypse, V, 5. [8] St François de Sales, Traicté de l’Amour de Dieu. Édit. de 1617, p. 1078.[9] Cf. Dom Leclercq, Dict. d'Archéol. Chrét. T. III, vol I, col. 1467.[10] Ibid. T I, V. II col. 1837. [11] Ap. Rev. Art Chrétien ann. 1890, p. 137. [12] Cf. F. de Verneilh. Des influences byzantines, in Annales Archéol. Juillet août 1854, p. 235.[13] Revue de l'Art Chrétien ann. 1883, p. 493.[14] Document aimablement communiqué par MM. R. Guénon et Genty.[15] Martigny. Diction, des Antiquités chrétiennes, p. 369. 2 col. [16] La Colombière, La science Héroïque, Ed. de 1669, p. 248, n° 16. [17] Cf. J. Meurgey. La place des décorations dans les armoiries des villes de France, p. 1, grav. Paris 1924. [18] J. Roman Manuel de Sigillographie française, 1912; p. 154[19] Saint Pierre, 1er Epitre, v, 8.[20] Livre des Juges Ch.XIV. 5 et 8.[21] Livre des Rois Ch. XVII, 34 et suiv.

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #SYMBOLISME CHRETIEN

L'ICONOGRAPHIE ANCIENNE DE JESUS-CHRIST, POSTERIEUREMENT A LA RENAISSANCE.

I. — LE COEUR ET LE MONOGRAMME I. H. S.

II. — LE COEUR ET LES TROIS CLOUS.

Si nous n'avons qu'une confusion véritable en iconographie sacrée relativement aux représentations du Cœur de Jésus-Christ exécutées au temps de la Renaissance et dans les trois siècles qui vinrent après elle, cela me partît tenir principalement, à deux causes : La première est l'abandon regrettable dans lequel les artistes d'alors laissèrent tomber les règles raisonnées que le Moyen-âge avait établies pour faire exprimer à l'iconographie et à l'emblématique chrétiennes leur plein sens.

La seconde est que les iconographes actuels n'ont pas encore fait, en ce qui concerne les représentations du Coeur de Jésus-Christ, assez de rapprochements et de comparaisons, entre les documents nombreux qui nous sont restés des quatre derniers siècles.

Pour pouvoir regarder en sécurité d'appréciation les représentations pieuses du coeur, exécutées depuis la fin du Moyen-âge, et distinguer si nous devons y voir le Coeur du Seigneur ou celui du fidèle, souvent plus ou moins assimilé à celui du Maître divin, il me semble nécessaire d'étudier trois questions :

1° La juxtaposition du coeur avec le monogramme de Jésus-Christ: I. H. S.

2° La réunion plus ou moins immédiate du coeur et des trois clous emblématiques.

3° La belle et séculaire doctrine de l'Habitat spirituel dans la plaie latérale du Crucifié, qui devint, au XVe siècle, l'habitat mystique de l'Ame dans le Coeur même de Jésus.

Je ne toucherai aujourd'hui que les deux premières de ces trois questions, la troisième fera le sujet d'une prochaine étude.

Avant toutes choses, il est opportun de souligner les constatations suivantes qui, relativement à l'iconographie du Coeur de Jésus-Christ, sont rigoureusement exactes :

Durant le XVIe siècle, les artistes grisés par le néfaste enthousiasme, alors général, pour le vieil art païen de la Grèce et de la Rome antiques, méprisent le code iconographique établi par le Moyen-âge. Cependant, si violées qu'elles soient par eux, les anciennes règles de l'iconographie religieuse et de l'héraldique nobiliaire surtout, se maintiennent, durant ce siècle, mieux que les autres; et si, dans les travaux d'art religieux, elles ne sont plus considérées comme des préceptes impératifs, elles subsistent encore à peu près, à titre de coutumes ou de traditions d'atelier.

Au XVIIe siècle, l'oubli se fait plus grand à leur égard, et au XVIIIe, ainsi que durant les trois quarts du XIXe, au moins, c'est l'incompréhension et l'anarchie à peu près complètes dans l'imagerie dite « de piété ». Il en sortit des oeuvres qui, pour bien intentionnées qu'elles furent, n'en restent pas moins de vrais non-sens, de puérils et inconscients outrages à la Beauté religieuse.

I— LE COEUR ET LE MONOGRAMME DU NOM DE JÉSUS.

Quelques années seulement après le drame rédempteur du Calvaire, saint-Paul, s'adressant à ceux des Philippiens qu'il avait convertis, leur écrivait les pages inspirées dans lesquelles il glorifie si magnifiquement le Nom souverain qui règne sur le Ciel, la Terre et les Enfers, le Nom de Jésus[1]. (1) Peu après lui, saint Jean, dans son Apocalypse, désignait le même Nom divin comme le signe des Elus de Dieu. Alors, d'un bout à l'autre du Monde Romain, dans les chrétientés naissantes de Jérusalem et de Damas, de Tyr et d'Antioche, d'Alexandrie et de Carthage, d'Athènes, de Naples et de Rome, sur le Nom de Jésus se concentrèrent toutes les adorations, vers lui se tendirent toutes les mains suppliantes ; et dans les amphitéâtres, les arènes, et dans tous les lieux de supplices le sang de millions de martyrs coula pour lui.

Afin de pouvoir l'honorer partout, le porter sur eux comme un talisman divin et le graver, au même titre, sur les objets quotidiennement à leur usage, les fidèles l'abrégèrent en des assemblages de lettres, connus d'eux. Et bientôt, quand l'heure de Dieu eut sonné, l'empereur de Rome, Constantin, plaça sur son étendard et sur la bombe de son casque le Monogramme du Nom de Jésus-Christ. Depuis lors ce fut, et ce sera, tant que durera sur terre la race des hommes, un hymne sans fin à la gloire du Nom sacré.

Parmi ces groupements de lettres qui résumèrent le Nom de Jésus, celui qui fut le plus employé, depuis le Moyen-âge jusqu'à nous, se compose des trois lettres I. H. S. tirées du mot grec IHCOYS, lesous.

A partir de la seconde moitié du XVe siècle, alors que, depuis deux cents ans les artistes avaient pris l'habitude heureuse de représenter le Coeur de Jésus-Christ comme image de la source du Sang rédempteur et comme emblème de son amour qui le fit couler, l'image de ce Coeur divin et aussi celle du coeur du chrétien furent représentés fréquemment en juxtaposition avec le Monogramme de Jésus-Christ, mais en reflet de deux pensées bien différentes.

De ce que, généralement, on ne connaît plus aujourd'hui ces pensées oubliées qui présidèrent à la représentation des coeurs de Jésus et du fidèle près du Monogramme, il résulte, pour les non-informé?, une incapacité complète de distinguer ces deux coeurs l'un de l'autre, d'où de regrettables méprises.

Certains auteurs tout récents en sont même arrivés à regarder comme étant image du Coeur de Jésus tout coeur juxtaposé au Monogramme I. H. S.

Précisons d'abord une question de situation, de positions respectives entre le coeur et le Monogramme dans la composition des motifs où ils entrent tous deux ; car selon le cas, le coeur est figuré au-dessous, au-dessus du Monogramme, ou sur les lettres même qui le composent ; parfois, au contraire, c'est le Monogramme qui est inscrit sur le coeur.

Et rappelons que toute la symbolique des deux siècles XIVe et XVe découle, surtout, de l'héraldique et de l'emblématique de la belle époque médiévale qui les a précédés ; or, dans ces deux branches du grand art du Moyen-âge, il y eut pour les figurations de personnages et pour les emblèmes chargés de les représenter, une attitude, une position qu'on pourrait appeler, «l'attitude, la position d'hommage».

Elle tire son origine de ces cérémonies solennelles d'hommages-liges que les vassaux prêtaient à leurs suzerains, aussi bien dans les milieux ecclésiastiques que dans la société féodale laïque : Dans les deux cas, le vassal se mettait à genoux aux pieds de son seigneur. L'art des enlumineurs et surtout celui des compositeurs sigillographes, notamment des graveurs de sceaux ecclésiastiques retinrent cette «position d'hommage»: Si les hauts prélats, Évêques et grands Abbés, se firent représenter eux-mêmes, assis ou debout, dans la double ogive de leurs sceaux en navette, les autres ecclésiastiques y figurèrent, le plus souvent agenouillés au bas du sceau dont le haut est occupé par l'image de leur patron baptismal, ou par celui de leur église, de leur prieuré ou simplement du lieu qu'ils habitaient. A partir du début du xive siècle, et même un peu plus tôt, cette composition ; se modifia en ceci que les personnages agenouillés, les mains jointes et levées— comme dans l'hommage-lige — vers l'image sainte, y furent remplacés, représentés, par leur écu d'armoiries, ainsi «posé en hommage.»

Le blason personnel ou de famille, joue alors son seul rôle vrai; et rationnel qui n'est que d'être le signe sensible, visible et quasi hiératique d'un homme qu'on ne voit pas, et dont il tient la place au même titre, qu'un nom tient, au bas d'un écrit, celle du signataire ; au même titre qu'un cierge représente et remplace un fidèle au pied d'un autel.

J'en donne ici comme exemple le sceau de frère René Deblet prieur de Notre-Dame de Sales en 1i'a'rhidiocèse de Bourges, au XIVe siècle.

L'écu de Deblet s'y voit en hommage aux pieds de la Vierge, patronne de son prieuré.

Vers la fin du XVe siècle il vint aux artistes, aux iconographes la pensée de placer ainsi le coeur du chrétien fidèle, du mystique, tel un blason en hommage, sous le Nom sacré du Rédempteur.

II y signifiait non seulement l'hommage, mais, la prière, mais l'ardeur de l'amour quand, ce qui est assez fréquent, ce coeur est enflammé.

Aussi,—à moins qu'ils n'aient été tracés par des mains inconscientes— les coeurs aussi placés sous le Monogramme 1. H. S ne portent-ils jamais la blessure de la lance. S'il en est autrement, ils représentent bien évidemment le Coeur de Jésus-Christ, mais le Coeur de Jésus mis par l'ignorance à une place tout à fait injustifiable, parce qu'irrationnelle. On en trouve d'assez rares exemples à la fin du XVIe siècle ; et au XVIIe au XVIIIe et au XIXe le cas devient fréquent parce qu'alors on ne se rend plus compte de rien, et qu'on connaît mieux les attributs mythologiques que l'emblématique chrétienne. J'ai vu ce non-sens du Coeur de Jésus au-dessous de son Monogramme sur de nombreuses patènes de calices, de cette pauvre époque, en Poitou, Anjou, Touraine, Provence et autres lieux.

Sceau du prieur René Deblet. XIV, siècle, (d'après empreinte sur cire.)

Je donne ici en exemple de l'emploi rationnel du cœur fidèle un bois gravé du Musée des Antiquaires de l'ouest à Poitiers : le coeur, blessé des clous dont nous parlerons plus loin, s'y voit sous le Monogramme. XVIIe siècle. Rien ne s'oppose, par contre, à ce que le coeur fidèle ainsi placé sous le Monogramme y soit inscrit dans l'auréole même du Nom divin, parce que le Christ attirant à lui l'Ame fidèle l'introduit en quelque Sorte dans son propre rayonnement ; et c'est la récompense de sa fidélité et de sa ferveur. C'est ainsi qu'on le voit au frontispice de l’Amour de Jésus, par le Récollet, Barthélémy Solutive, 1623, et sur une autre image de la même planche poitevine gravée, qui porte celle qui précède.

Quand, au contraire, le Coeur est placé sur le Monogramme même, ou au-dessus, c'est toujours, qu'il soit blessé ou non, — et il l'est neuf fois sur dix— c'est toujours le Coeur du Seigneur, parce que, dans ce cas le Monogramme I. H. S. est un dénominatif qui se rapporte au coeur et le détermine. C'est ainsi qu'il apparaît au-dessus de Janus, sur un cartouche initial du mois de Janvier d'un calendrier liturgique du XVIe siècle[2].

A plus forte raison est-ce toujours aussi le Coeur sacré quand il fait corps avec le Nom de Jésus, où s'y montre attaché, ainsi qu'on le voit sur une des plaques en métal du Hiéron de Paray[3] et sur le médaillon central d'une chasuble brodée du Musée Historique de Tissus à Lyon, d'époque Louis XIV reproduit ci-dessous.

1°) Épreuve d'un bol gravé du Musée des Antiq. de l'Ouest, à Poitiers, XVIIe siècle. 2°) Le Coeur fidèle dans l'auréole du Nom divin. Musée des Antiq. de l'Ouest. Page 18

Et nul doute ne devrait être également possible quand le coeur lui-même porte le Monogramme, tel celui du Paradisius animae, imprimé au XVIe siècle. Mais, parfois, au XVIIIe siècle, le I. H. S. dans un coeur indique seulement la présence de Jésus, par sa grâce, dans l'âme du fidèle, ou son intime souveraineté sur cette âme qui fait du Nom sacré sa marque, son sceau.

Le Sacré-Coeur au-dessus du monogramme.

Miniature du XVIe siècle.

C'est ce qu'il faut lire sur l'ex libris tampon, apposé sur un exemplaire de 1709 des Conférences ecclésiastiques du diocèse d'Angers publiées par ordre du Rme évêque Poncet de la Rivière.

Médaillon central d'une Chasuble d'époque Louis XIV. 0.28 x 0,23. Musée historique dos Tissus, à Lyon.—N- 1376.

L'admirable mouvement de zèle parti de Paray, qui activa merveilleusement la piété envers le Coeur de Jésus, ne provoqua, dans son iconographie, aucun retour vers l'ordre, si tant est que l'imagerie religieuse qui fut postérieure à ce mouvement n'ait pas augmenté encore la confusion. Enfin lés déplorables fantaisies, élucubrées au xixe siècle pour le populaire, en arrivèrent à franchir de plain-pied les frontières du ridicule avec leurs compositions saugrenues où s'entremêlent des anges béats, des marmots extasiés, des fleurs quelconques, des cœurs sans caractères distinctifs et des volées de colombes qui tirent eh haut d'autres coeurs par des guirlandes ou des attaches invraisemblables ; tout l'arsenal enfin de l'art (?) essoufflé et geignard que nous avons connu, qui eut son apogée vers 1880, et qui, fort heureusement, achève d'agoniser.

1°)Vignette frontispice du Paradisius animae XVIe siècle.

2°) Bois tampon frappé sur un livre angevin du XVIIIe siècle. Cabinet de l'auteur.

 

[1] I. Epit. aux Philippiens ch. II. [2] L. Ch. L. Un emblème du mois de Janvier in. Regnabit, mai 1925, p. 484. [3] L. Ch. L. Documents espagnols du XVIII siècle, in Regnabit. Juin 1923,

 

II — LE MONOGRAMME I.H.S. LE COEUR ET LES TROIS CLOUS.

Le plus connu de ces motifs qui rassemblent à la fois le sigle L H. S., le coeur et les trois clous, est incontestablement celui qui sert de chiffre héraldique au sceau armoriai de la Compagnie de Jésus.

Vignette frontispice de la Grammaire, du R. P. Gaudin.

S.J. — XVI-XVII s.

Il consiste essentiellement en un cartouche, de forme variable, au milieu duquel triomphe le monogramme du Nom de Jésus, I. H. S. placé au centre d'une gloire rayonnante. Ce monogramme est surmonté de la croix ; et, au-dessous de lui se tient, en situation d'hommage, un coeur non blessé qui porte trois clous.

Je le reproduis d'après le bois officiel, qui fut confié, en 1761, aux imprimeurs poitevins Jean et J. Félix Faulcon, pour le frontispice des Principes de la Grammaire, du R. P. Jean Gaudin. S. J. ouvrage qui fut adopté dans tous les collèges français de la Compagnie[1].

Cette composition d'art héraldique religieux date de la dernière partie du XVIe siècle, mais le blason primitif de la Compagnie, déterminé par son fondateur, saint Ignace de Loyola, ne comportait que le Monogramme I. H. S. au milieu d'une gloire, et, au-dessous, trois clous, mais pas de coeur.

Qu'est donc le coeur qui figure dans les armes des Jésuites depuis 1586, au moins, puisqu'on le voit sur le frontispice du, Ratio Studiorum publié alors par les Jésuites de Rome ? Dans son Histoire de la dévotion au Sacré-Coeur dont je me suis occupé dernièrement et qui contient des chapitres de haute valeur, le R. P. Hamon estime que ce coeur chargé de trois clous, n'est pas celui de N. S. Jésus-Christ mais bien le coeur emblématique du Jésuite.

Il a parfaitement raison. Les clous, bien qu'ayant servi à crucifier le corps du Rédempteur, ne suffisent point, depuis la Renaissance, à désigner un coeur comme représentant le sien.

Depuis la fin du XVe siècle, les Jésuites ne sont point du reste les seuls religieux qui ont utilisé le coeur chargé ou navré de trois clous ; avec ou sans le Monogramme, les Carmes, les Franciscains, les Bénédictines de Fontrevault, les Visitandines et presque toutes les familles religieuses en ont fait autant : c'est que ce coeur représentait tout simplement celui du mystique et spécifiquement, à son origine, le coeur monastique le coeur du Religieux. Reportons nous- au temps qui vit naître cet emblème, au troisième tiers du XVe siècle. Depuis deux siècles, déjà, les artistes de tous genres représentaient le Coeur de Jésus-Christ, les écrivains et les prédicateurs, notamment les Chartreux, et les Franciscains [2]; le montraient à l'élite des fidèles en leur répétant : Contemplez-le, puis modelez votre coeur défectueux sur ce Coeur tout parfait. C'était leur répéter la parole du texte saint: - « Allez, et faites selon le Modèle qui vous est montré ». ©es lors l'iconographie, comme la vie spirituelle, connut le thème du coeur fidèle s'essayant à s'assimiler à celui de Jésus-Christ, assimilation audacieuse, certes, à laquelle le mystique ne pouvait travailler efficacement que par une épuration toujours plus grande de sa vie,  une ascension constante de ses pensées, âpre labeur que seul pouvait soutenir un ascétisme austère.

Et l’Église n'a point alors, que je sache, en rien bridé cette conception spirituelle, ni son interprétation par l'iconographie.

Bien mieux ses écrivains la servirent. Un de leurs écrits les plus intéressants sur ce sujet, et le plus connu depuis que l'iconographe poitevin, comte Grimouard de Saint Laurent, on a étude la précieuse vignette frontispice dans la Revue de l'Art Chrétien[3], est l’Exercice du Coeur Crucifié[4], par le Cordelier Pierre Regnart du couvent de Fontenay-le-Comte, en Poitou. L'auteur y ait les exhortations et y expose les méthodes propres à « crucifier » son coeur à l'imitation spirituelle de celui de Jésus. Dans l'art de l'époque, c'était en effet une pratique courante que dé figurer Je Coeur de Jésus-Christ seul sur la Croix ; tel nous le montrent le moule a hosties de Vich, XIIIe ou XIVe siècle[5] ; le moule à plomb de confrérie de Champigny-sur-Veude, XVe siècle[6] ; la marque commerciale de l'imprimeur Levet, XVe siècle[7] ; et surtout le blason sculpté du Christ assis de Venezy[8]  où le sculpteur, voulant montrer que le Christ est tout coeur et que ce fut l'amour de son Coeur pour nous qui le fit se laisser crucifie eût l'extraordinaire idée de crucifier ce Coeur sacré par des mains et des pieds qui partent directement de lui sans que ni corps ni tête soient présents sur la Croix ; image dont on peut discuter et critiquer le thème mais dont il faut bien reconnaître l'étrange puissance d'évocation... Voilà ce que l'on peignait et ce que l'on sculptait peu avant la composition de l’Exercice du Coeur Crucifié.

Le livre de Regnart fut à l'unisson de l'art et de la « spiritualité de son époque. Et la gravure de son titre dont, très vraisemblablement, il détermina lui-même la composition, nous montre un coeur posé sur une croix au centre d'une effrayante couronne d'épines ; au milieu de ce Coeur un écusson découpé porte le seul monogramme du Nom de Jésus[9]. » Trois clous s'enfoncent dans ce Coeur, dont la crucifixion n'est qu'idéale, et né l'y clouent point ainsi que le dit le P. Hamon[10], puisque leurs pointes ne peuvent atteindre que le vide derrière le coeur ; et que ceux du haut sont au-dessous des bras de la croix. Et ces trois clous s'appellent Povreté. Chasteté[11], Obédience, qui sont les noms des vertus qui font l'objet des voeux religieux que St François, père spirituel du cordelier Regnart, a tant exaltés Sur le Coeur et autour de lui, fleurissent les vertus principales de la vie religieuse : la Patience, la Charité[12], la Pénitence, l’Atrempance (tempérance), la Paix, la Joie, la Longanimité.

Tout le sens que contient cette composition est donc dominé par les noms des trois vertus que symbolisent, que personnifient, si l'on peut dire, les trois clous nommés Pauvreté, Chasteté Obéissance. Sans doute aucun, l'inspirateur de la gravure a voulu montrer que c'est par la pratique de ces vertus, dans le cadre de la vie religieuse, caractérisée par les trois Voeux, que se peut le mieux réaliser cet «exercice du Coeur crucifié» ; par lequel ce coeur tend à ressembler, à s'assimiler à celui de Jésus-Christ.

Gravure du titre de l'Exercice du Coeur Crucifié, de P. Regnart. (Reproduction par procédé pictographique d'après Grimouard de Saint-Laurent).

Et les noms de ces trois clous éclaire et explique le mystère de leur présence dans le coeur emblématique que presque tous les ordres religieux et les Congrégations à voeux temporaires ont employé, depuis le XVIe siècle, dans des compositions variées et qu'ils ont si souvent placé en position d'hommage au pied du Monogramme dé Jésus-Christ pour y représenter toute leur famille religieuse.

Quelquefois les clous font abondamment saigner le coeur, pour lequel les trois voeux sont une épreuve, une pénitence, encore qu'ils donnent à la fois joie et sécurité spirituelles.

Ce côté pénitentiel est une analogie dé plus avec le Coeur du Maître. Le coeur du blason de Jean de Newland, abbé de saint-Augustin de Bristol nous en offre un exemple, et le R. P. Hamon, à rencontre de ce qu'il en dit[13] ; peut le ranger parmi les simples coeurs fidèles. Au début de mes recherches sur l'iconographie du Coeur dé Jésus-Christ, en 1917, j'ai pensé aussi, un instant, qu'il était l'image de celui devant qui tout genou doit fléchir.

Tous les iconographes l'affirmaient. Des rapprochements, des comparaisons et l'étude de l'iconographie générale du coeur au XVe siècle me l'ont fait vite remettre à sa place, au milieu des coeurs monastiques épris de l'idéal désir de se modeler sur le Coeur souffrant de Jésus-Christ.

A l'exemple, ou plus exactement à l'imitation, un peu trop entière en cela, des religieux qui prononçaient vraiment les vœux effectifs de Pauvreté, Chasteté et Obéissance[14], de nombreuses confréries, congrégations laïques, et autres groupements pieux adoptèrent, durant les XVII et XVIIIe siècles, l'emblème du Monogramme et du Coeur percé de trois clous ; les Confréries de Pénitents, du Bon-Secours, de la Bonne-Mort, etc. l'adoptèrent unanimement dans la France, l'Espagne, l'Italie.

Je dois à Mlle M. Berthier, la pieuse et zélée fondatrice de la firme des Beaux-Livres (Vichy et Cannes) de pouvoir reproduire ici le cartouche sculpté sur la façade de la chapelle des Pénitents Blancs à Biot, près Antibes, au diocèse de Nice. Sous le Monogramme le coeur de la Confrérie est traversé des trois clous mystiques et le coeur du Pénitent habite le coeur confraternel où il a trouvé un refuge, un havre protecteur.

Blason de Jean de Newland— Bristol, (Angleterre). XVe Siècle.

Il est bien évident que dans le cas de ces associations pieuses, dont les membres n'étaient pas liés par des voeux, les clous n'avaient plus leur vrai sens initial ; ils n'étaient plus qu'une tradition incomprise. La chapelle de Biot est datée 1612, et en 1613 le Jésuite Nigronus, qui écrivait à Rome, ne savait déjà plus ce que signifiaient les clous que saint Ignace avait fait entrer dans le blason de sa Compagnie. St. Ignace qui vécut les vingt dernières années du XVe siècle et qui fonda sa société à peu près à l'époque ou le cordelier poitevin Regnart écrivit son Exercice du Coeur Crucifié connaissait et comprenait l'iconographie mystique de son temps; cent ans après lui elle n'était plus comprise.

Ce fut bien pis durant les siècles qui suivirent et qui la défigurèrent.

***

Que conclure de cette longue dissertation ?

D'abord qu'il s'en dégage, j'ose croire, la règle générale que voici : Quand l'image du Coeur de Jésus accompagne le Monogramme I. H. S., elle doit normalement, être placée sur lui ou au-dessus.

Et la place, qui convient seule à l'image du coeur fidèle est qu'il soit mis en hommage au-dessous du Monogramme.

Nombre d'exceptions à cette règle ont été commises durant les trois derniers siècles surtout, par des ignorants qui n'ont rien su distinguer dans les convenances relatives aux images du Coeur de Jésus et du coeur du fidèle.

Enfin, la présence des trois clous sur ou dans un coeur qui ne porte pas nettement la blessure du coup de lance, désigne les trois principales vertus monastiques qui font l'objet des trois voeux des Réguliers. Parfois même, isolés du coeur comme sur le sceau primitif, de la Compagnie de Jésus, les trois clous n'ont pas d'autre signification.

Sculpture de la chapelle des Pénitents de Biot. {Alpes Maritimes) (1612)

— Et ces pages ne feraient-elles qu'aider à faire réserver aux seules représentations du Coeur de Jésus-Christ quelques-unes des adorations et des prières qui ne sont dues qu'à Lui, qu'elles seraient, j'ose croire amplement justifiées.

En tous cas, je les dédie à ceux qui s'imaginent que je suis trop porté à voir en toute figure ancienne du coeur Celui de Jésus-Christ. L'écrin de vraies perles iconographiques anciennes que je connais à l'avoir de ce dernier est trop riche pour que je sois tenté d'y laisser glisser trop facilement des contrefaçons

(A suivre...)

L. CHARBONNEAU-LASSAY.

Loudun (Vienne)

 

[1] La Grammaire du P. Gandin eut plusieurs éditions antérieures à celle de 1761. Le bois frontispice paraît avoir été gravé à la fin du XVIe siècle ou au début du XVIIe siècle bien antérieurement à la première édition de l'ouvrage qui le porte.[2] Par Franciscain j'entends ici tous tes fils spirituels de St-François d'Assise. [3] Cte-Grimouard de Saint-Laurent : Les Images du Sacré-Coeur au point de vue de l'histoire et de l'art, in Revue de l'art chrétien avril-juin 1879 p. 330. » [4] Imprimé à Paris, en la rue Neuve-Notre-Dame, à l'Escu de France. [5] Voir Regnabit. N° septembre 1922, p. 280. [6] Regnabit. N° octobre 1922, p. 395. [7] Regnabit. N° janvier 1924, p. 116. [8] Voir Regnabit N° d'avril 1923. p. 381. [9] Et non pas les deux monogrammes de Jésus et de Marie ainsi que le dit le R. P. Hamon. Histoire de la dévotion au S.-C. p. 335-336. [10] ld. p. 336. [11] Le graveur de P. Regnart, par une évidente et incontestable distraction a écrit sur le clou inférieur : Charité, répété sur le haut du coeur. [12] Grimouard de St-Laurent, répété par Hamon, voit dans l'encadrement qui porte le mot charité l'image de la Lance. Cette opinion au moins très contestable, me laisse très sceptique. [13] Voir ouvrage cité, p. 334.  [14] Les voeux des Tertiaires laïcs des grands ordres ne sont que des vœux de dévotion, et non des voeux de religion.

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LE CHRISME & LE COEUR

dans les anciennes Marques corporatives. René Guénon.

Dans un article, d'un caractère d'ailleurs purement documentaire, consacré à l'étude d'Armes avec motifs astrologiques et talismaniques, et paru dans la Revue de l’Histoire des Religions (juillet-octobre 1924), M. W. Deonna, de Genève, comparant les signes qui figurent sur ces armes avec d'autres symboles plus ou moins similaires, est amené à parler notamment du «quatre de chiffre», qui fut usuel aux XVIe et XVIIe siècles[1], comme marque de fabrique pour les imprimeurs, les tapissiers, comme marque de commère pour les marchands, comme marque de famille et de maison pour les particuliers, qui le mettent sur leurs dalles tombales, sur leurs armoiries». Il note que ce signe «se prête à toutes sortes de combinaisons, avec la croix, le globe, le coeur, s'associe aux monogrammes des propriétaires, se complique de barres adventices», et il en reproduit un certain nombre d'exemples. Nous pensons que ce fut essentiellement une « marque de maîtrise», commune à beaucoup de corporations diverses, auxquelles les particuliers et les familles qui se servirent de ce signe étaient sans doute unis par quelques liens, souvent héréditaires.

M. Deonna parle ensuite, assez sommairement, de l'origine et de la signification de cette marque : « M. Jusselin, dit-il, la dérive du monogramme constantinien, déjà librement interprété et défiguré sur les documents mérovingiens et carolingiens[2] (2), mais cette hypothèse apparaît tout à fait arbitraire, et aucune analogie ne l'impose ». Tel n'est point notre avis, et cette assimilation doit être au contraire fort naturelle, car, pour notre part, nous l'avions toujours faite de nous-même, sans rien connaître des travaux spéciaux qui pouvaient exister sur la question, et nous n'aurions même pas cru qu'elle pouvait être contestée, tant elle nous semblait évidente. Mais continuons, et voyons quelles sont les autres explications proposées : « Serait-ce le 4 des chiffres arabes, substitués aux chiffres romains dans les manuscrits européens avant le XIe siècle ?... Faut-il supposer qu'il représente la valeur mystique du chiffre 4, qui remonte à l'antiquité, et que les modernes ont conservée ? » M. Deonna ne rejette pas cette interprétation, mais il en préfère une autre : il suppose « qu'il s'agit d'un signe astrologique », celui de Jupiter.

A vrai dire, ces diverses hypothèses ne s'excluent pas forcément : il peut fort bien y avoir eu, dans ce cas comme dans beaucoup d'autres, superposition et même fusion de plusieurs -symboles en un seul, auquel se trouvent par là même attachées des significations multiples ; il n'y a là rien dont on doive s'étonner, puisque, comme nous l'avons dit précédemment, cette multiplicité de sens est comme inhérente au symbolisme, dont elle constitue même un des plus grands avantages comme mode d'expression. Seulement, il faut naturellement pouvoir reconnaître quel est le sens premier et principal du symbole ; et, ici, nous persistons à penser que ce sens est donné par l'identification avec le Chrisme, tandis que les autres n'y sont associés qu'à titre secondaire.

Il est certain que le signe astrologique de Jupiter, dont nous donnons ici les deux formes principales (fig, 1), présente, dans son aspect gênerai, une ressemblance avec le chiffre 4 ; il est certain aussi que l'usage de ce signe peut avoir un rapport avec l'idée de « maîtrise», et nous y reviendrons plus loin ; mais, pour nous, cet élément, dans le symbolisme de la marque dont il s'agit, ne saurait venir qu'en troisième lieu.

Notons, du reste, que l'origine même de ce signe de Jupiter est fort incertaine, puisque quelques-uns veulent y voir une représentation de l'éclair, tandis que, pour d'autres, il est simplement l'initiale du nom de Zeus.

D'autre part, il ne nous paraît pas niable que ce que M.Deonna appelle la «valeur mystique» du nombre 4 a également joué ici un rôle, et même un rôle plus important, car nous lui donnerions la seconde place dans ce symbolisme complexe. On peut remarquer, à cet égard, que le chiffre 4, dans toutes les marques où il figure, a une forme qui est exactement celle d’une croix dont deux extrémités sont jointes par une ligne oblique (fig. 2) ; or la croix était dans l'antiquité, et notamment chez les pythagoriciens, le symbole du quaternaire (ou plus exactement un de ses symboles, car il y en avait un autre qui était le carré) ; et d'autre part, l'association de la croix avec le monogramme du Christ a dû s'établir de la façon la plus naturelle.

Cette remarque nous ramène au Chrisme ; et, tout d'abord, nous devons dire qu'il convient de faire une distinction entre le Chrisme constantinien proprement dit, le signe du Labarum, et ce qu'on appelle le Chrisme simple.

Celui-ci (fig. 3) nous apparaît comme le symbole fondamental d'où beaucoup d'autres sont dérivés plus ou moins directement ; on le regarde comme formé par l'union des lettres I et X, c'est-à-dire des initiales grecques des deux mots Iésous Christos, et c'est là, en effet, en sens qu'il a reçu dès les premiers temps du Christianisme ; mais ce symbole, en lui-même, est fort antérieur, et il est un de ceux que l'on trouve répandus un peu partout et à toutes les époques. Il y a donc là un exemple, de cette adaptation chrétienne de signes et de récits symboles préchrétiens, que nous avons déjà signalée à propos delà légende du Saint Graal ; et cette adaptation doit apparaître, non seulement comme légitime, mais en quelque sorte comme nécessaire, à ceux qui, comme nous, voient dans ces symboles des vestiges de la tradition primordiale. La légende du Graal est d'origine celtique ; par une coïncidence assez remarquable, le symbole dont nous parlons maintenant se retrouve aussi en particulier chez les Celtes, où il est un élément essentiel de la « rouelle » (fig. 4) ; celle-ci, d'ailleurs, s'est perpétuée à travers le moyen âge, et il n'est pas invraisemblable d'admettre qu'on peut y rattacher même la rosace des cathédrales[3]. Il existe, en effet, une connexion certaine entre la figure de la roue et les symboles floraux à significations multiples, tels que la rose et le lotus, auxquels nous avons fait allusion dans notre précédent article ; mais ceci nous entraînerait trop loin de notre sujet. Quant à la signification générale de la roue, où les modernes veulent d'ordinaire voir un symbole exclusivement « solaire », suivant un genre d'explication dont ils usent et abusent en toutes circonstances, nous dirons seulement, sans pouvoir y insister autant qu'il le faudrait, qu'elle est tout autre chose en réalité, et qu'elle est avant tout un symbole du Monde, comme on peut s'en convaincre notamment par l'étude de l'iconographie hindoue.

Fig. 3

Fig. 4

Pour nous en tenir à la « rouelle» celtique[4], nous signalerons encore, d'autre part, que la même origine et la même signification doivent très probablement être attribuées à l'emblème qui figure dans l'angle supérieur du pavillon britannique (fig. 6), emblème qui n'en diffère en somme qu'en ce qu'il est inscrit dans un rectangle au lieu de l'être dans une circonférence, et dans lequel certains Anglais veulent voir le signe de la suprématie maritime de leur patrie[5].

Nous ferons à cette occasion une remarque extrêmement importante en ce qui concerne le symbolisme héraldique : c'est que la forme du Chrisme simple est comme une sorte de schéma général suivant lequel ont été disposées, dans le blason, les figures les plus diverses. Que l'on regarde, par exemple, Un aigle ou tout autre oiseau héraldique, et il ne sera pas difficile de se rendre compte qu'on y trouve effectivement cette disposition (la tête, la queue, les extrémités des ailes et des pattes correspondant aux six pointes de la fig. 3) ; que l'on regarde ensuite un emblème tel que la fleur de lys, et l'on fera encore la même constatation.

Peu importe d'ailleurs, dans ce dernier cas, l'origine réelle de l'emblème en question, qui a donné lieu à tant d'hypothèses : que la fleur de lys soit vraiment une fleur, ce qui nous ramènerait aux symboles floraux que nous rappelions tout à l'heure (le lis naturel a d'ailleurs six pétales), ou qu'elle ait été primitivement un fer de lance, ou un oiseau, ou une abeille, l'antique symbole chaldéen de la royauté (hiéroglyphe sâr), ou même un crapaud[6], ou encore, comme c'est plus probable, qu'elle résulte de la synthèse de plusieurs de ces figures, toujours est-il qu'elle est strictement conforme au schéma dont nous parlons.

Fig. 5

Fig. 6

Une des raisons de cette particularité doit se trouver dans l'importance des significations attachées au nombre 6, car la figure que nous envisageons n'est pas autre chose, au fond, qu'un des symboles géométriques qui correspondent à ce nombre.

Si l'on joint ses extrémités de deux en deux (fig. 7), on obtient un autre symbole sénaire bien connu, le double triangle (fig. 8), -auquel on donne le plus souvent le nom de « sceau de Salomon[7] ». Cette figure est très fréquemment usitée chez les Juifs et chez les Arabes, mais elle est aussi un emblème chrétien ; elle fut même, ainsi que M. Charbonneau-Lassay nous l'a signalé, un des anciens symboles du Christ, comme le fut aussi une autre figure équivalente, l'étoile à six branches (fig. 9), qui n'en est en somme qu'une simple variante, et comme l'est, bien entendu, le Chrisme lui-même, ce qui est encore une raison d'établir entre ces signes un étroit rapprochement. L'hermétisme chrétien du moyen âge voyait entre autres choses, dans les deux triangles opposés et entrelacés, dont l'un est comme le reflet ou l'image inversée de l'autre, une représentation d'e l'union des deux natures divine et humaine dans la personne du Christ; et le nombre 6 a parmi ses significations celles d'union et de médiation, qui conviennent parfaitement au Verbe incarné. D'autre part, ce même nombre est, suivant la Kabbale hébraïque, le nombre de la création (l'œuvre des six jours), et, sous ce rapport, l'attribution de son symbole au Verbe ne se justifie pas moins bien : c'est comme une sorte de traduction graphique du « per quem omnia facta sunt » du Credo[8].

 

[1] Le même signe fut déjà fort employé au XVe siècle, tout au moins en France, et notamment dans les marques d'imprimeurs. Nous en avons relevé les exemples suivants : Wolf (Georges), imprimeur-libraire a Paris, 1489 ; Syber (Jehan), imprimeur à Lyon, 1478 ; Rembolt (Bertholde), imprimeur à Paris, 1489. [2] Origine du monogramme des tapissiers, dans le Bulletin monumental, 1922, pp. 433-435. [3] Dans un article antérieur, M. Deonna a reconnu lui-même une relation entre la « rouelle » et le Chrisme (Quelques réflexions sur le Symbolisme, en particulier dans l'art préhistorique, dans la Revue de l'Histoire des Religions, Janvier-avril 1924); nous sommes d'autant plus surpris de le voir nier ensuite la relation, pourtant plus visible, qui existe entre le Chrisme et le « quatre de chiffre ». [4] Il existe deux types principaux de cette «rouelle», l'un à six rayons (fig. 4) et l'autre à huit (fig. 5), chacun de ces nombres ayant naturellement sa raison d'Être et sa signification. C'est au premier qu'est apparenté le Chrisme ; quant au second (auquel on peut rattacher de la même façon, entre autres emblèmes, la « Santo Estrello », l'étoile symbolique de la Provence), il est intéressant de noter qu'il présente une similitude très nette avec le lotus hindou à huit pétales. [5] La forme même de la « rouelle » se retrouve d'une façon frappante lorsque le même emblème est tracé sur le bouclier que porte la figure allégorique d'Albion. [6] Cette opinion, si bizarre qu'elle puisse paraître, a dû être admise assez anciennement, car, dans les tapisseries du XVe siècle de la cathédrale de Reims, l'étendard de Clovis porte trois crapauds. — Il est d'ailleurs fort possible que, primitivement, ce crapaud ait été en réalité une grenouille, antique symbole de résurrection. [7] Cette figure est appelée aussi quelquefois « bouclier de David », et encore « bouclier de Michaël » ; cette dernière désignation pourrait donner lieu à des considérations très intéressantes. [8] En Chine, six traits autrement disposés constituent pareillement symbole du Verbe ; ils représentent aussi le terme moyen de la Grande Triade, c'est-à-dire le Médiateur entre le Ciel et la Terre, unissant en lui les deux natures céleste et terrestre.

 

Maintenant, ce qui est à noter tout spécialement au point de vue où nous nous plaçons dans la présente étude, c'est que le double triangle fut choisi, au XVIe siècle ou peut-être même un Chrisme et Coeur (anciennes marques corporatives) antérieurement, comme emblème et comme signe de ralliement par certaines corporations ; il devint-même à ce titre, surtout en Allemagne, l'enseigne ordinaire des tavernes ou brasseries où lesdites corporations tenaient leurs réunions[1].

Fig. 7 ;  Fig. 8 ;  Fig. 9

C'était en quelque sorte une marque générale et-commune, tandis que les figures plus ou moins complexes où apparaît le «quatre de chiffre » étaient des marques personnelles, particulières à chaque maître ; mais n'est-il pas logique de supposer que, entre celles-ci et celle-là, il devait y avoir une certaine parenté, celle même dont nous venons démontrer l'existence entre le Chrisme et le double triangle ?

Le Chrisme constantinien (fig. 10), qui est formé par l'union des deux lettres grecques x et P, les deux premières de Chrisios apparaît à première vue comme immédiatement dérivé du Chrisme simple, dont il conserve exactement la disposition fondamentale, et dont il ne se distingue que par l'adjonction, à sa partie supérieure, d'une boucle destinée à transformer l'I en P. Or ; si l'on considère le « quatre de chiffre » sous ses formes les plus simples et les plus courantes, sa similitude, nous pourrions même dire son identité avec le Chrisme constantinien, est tout à fait indéniable ; elle est surtout frappante lorsque le chiffre 4, ou le signe qui en affecte la forme et qui peut aussi être en même temps une déformation du P, est tourné vers la droite (fig. II) au lieu de l'être vers la gauche (fig. 12), car on rencontre indifféremment ces deux orientations[2]. En outre, on voit apparaître là un second élément symbolique, qui n'existait pas dans le Chrisme constantinien: nous voulons parler de la présence d'un signe de forme cruciale, qui se trouve introduit tout naturellement par la transformation du P en 4. Souvent, comme on le voit sur les deux figures ci-contre que nous empruntons à M. Deonna, ce signe, est comme souligné par l'adjonction d'une ligne supplémentaire, soit horizontale (fig. 13), soit verticale (fig 14), qui constitue une sorte de redoublement de la croix[3].

Fig. 10 ; Fig. 11 ; Fig. 12

On remarquera que, dans la seconde de ces figures, toute la partie inférieure du Chrisme a disparu et à été remplacée par un monogramme personnel, de même qu'elle l'est ailleurs par divers symboles; c'est peut-être ce qui a donné lieu à certains doutes sur l'identité du signe qui demeure constamment à travers tous ces changements ; mais nous pensons que les marques qui contiennent le Chrisme complet sont celles qui représentent la forme primitive, tandis que les autres sont des modifications ultérieures, où la partie conservée fut prise pour le tout, probablement sans que le sens en fût jamais entièrement perdu de vue.

Cependant, il semble que, dans certains cas, l'élément crucial du symbole soit alors passé au premier plan ; c'est du moins ce qui nous paraît résulter de l'association du « quatre de chiffre » avec d'autres signes, et c'est ce point qu'il nous reste maintenant à examiner.

Parmi les signes dont il s'agit, il en est un qui figure dans la marque d'une tapisserie du XVIe siècle conservée au musée de Chartres (fig. 15), et dont la nature ne peut faire aucun doute : c'est évidemment, sous une forme à peine modifiée, le « globe du Monde » (fig.

16), symbole formé du signe hermétique du règne minéral surmonté d'une croix; ici, le «quatre de chiffre » a pris purement et simplement la place de la croix[4]. Ce « globe du Monde » est essentiellement un signe de puissance, et il l'est à la fois du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel, car, s'il est un des insignes de la dignité impériale, on le trouve aussi à chaque instant placé dans la main du Christ, et cela non seulement dans les représentations qui évoquent plus particulièrement la Majesté divine, comme celles du Jugement dernier, mais même dans les figurations du Christ enfant.

Fig. 13 ; Fig 14

Fig. 15 ; Fig. 16

Ainsi, quand ce signe remplace le Chrisme (et qu'on se souvienne ici du lien qui unit originairement ce dernier à la « rouelle », autre symbole du Monde), on peut dire en somme que c'est encore un attribut du Christ qui s'est substitué à un autre ; en même temps, à ce nouvel attribut est rattachée assez directement l'idée de « maîtrise », comme au signe de Jupiter, auquel la partie supérieure du symbole peut faire penser surtout en de pareils cas, mais sans qu'elle cesse pour cela de garder sa valeur cruciale, à l'égard de laquelle la comparaison des deux figures ci-dessus ne permet pas la moindre hésitation.

Nous arrivons ensuite à un groupe de marques qui sont celles qui ont motivé directement cette étude, parce qu'elles constituent des documents qui devaient tout spécialement trouver place dans cette Revue : en effet, la différence essentielle entre ces   marques et celle dont nous venons de parler en dernier lieu, c'est que le globe y est remplacé par un coeur. Chose curieuse, ces deux types apparaissent comme étroitement liés l'un à l'autre, car, dans certaines d'entre elles (fig. 17 et 18), le coeur est divisé par des lignes qui sont exactement disposées comme celles qui caractérisent le « globe du Monde[5] » ; n'y a-t-il pas là l'indication d'une sorte d'équivalence, au moins sous un certain rapport, et ne serait-ce pas déjà suffisant pour suggérer qu'il s'agit ici du «Coeur du Monde»? Dans d'autres exemples, les lignes droites tracées à l'intérieur du coeur sont remplacées par des lignes courbes qui semblent dessiner les oreillettes, et dans lesquelles sont enfermées les initiales (fig. 19 et 20) ; mais ces marques semblent être plus récentes que les précédentes[6] (2), de sorte qu'il s'agit vraisemblablement d'une modification assez tardive, et peut-être destinée simplement à donner à la figure un aspect moins géométrique et plus ornemental.

Fig. 17 ; Fig. 18

Enfin, il existe des variantes plus compliquée-, où le symbole principal est accompagné de signes secondaires qui, manifestement, n'en changent pas la signification ; et même, dans celle que nous reproduisons (fig. 21), il est permis de penser que les étoiles ne font que marquer plus nettement le caractère céleste qu'il convient de lui reconnaître[7]. Nous voulons dire par là qu'on doit, à notre avis, voir dans toutes ces figures le Coeur du Christ, et qu'il n'est guère possible d'y voir autre chose, puisque ce coeur est surmonté d'une croix, et même, pour toutes celles \que nous avons sous les yeux, d'une croix redoublée par l'adjonction au chiffre 4 d'une ligne horizontale.

Nous ouvrirons ici une parenthèse pour signaler encore un curieux rapprochement : la schématisation de ces figures donne un symbole hermétique connu (fig. 22), qui n'est autre chose que la position renversée de celui du soufre alchimique (fig. 23). Nous retrouvons ici le triangle inversé, dont nous indiquions, dans notre  précédent article (voir Regnabit, IX, 186), l'équivalence avec le coeur et la coupe ; isolé, ce triangle est le signe alchimique de l'eau, tandis que le triangle droit, la pointe dirigée vers le haut, est celui du feu. Or, parmi les différentes significations que l'eau a constamment dans les traditions les plus diverses, il en est une qu'il est particulièrement intéressant de retenir ici : elle est le symbole de la Grâce et de la régénération opérée par celle-ci dans l'être qui la reçoit ; qu'on se rappelle seulement, à cet égard, l'eau baptismale, les quatre fontaines d'eau vive du Paradis terrestre, et aussi l'eau s'échappant avec le sang du Coeur du Christ, source inépuisable de la Grâce.

Fig. 19 ; Fig. 20 ; Fig. 21

Fig. 22 ;  Fig. 23

Enfin, et ceci vient encore corroborer cette explication, le renversement du symbole du soufre signifie la descente des influences spirituelles dans le «monde d'en bas »; c'est-à-dire dans le monde terrestre et humain ; c'est, en d'autres termes, la « rosée céleste » dont nous avons déjà parlé[8]. Ce sont là les emblèmes hermétiques auxquels nous avions fait allusion, et  l'on conviendra que leur vrai sens est fort éloigné des interprétations falsifiées que prétendent en donner certaines sectes contemporaines !

Cela dit, revenons à nos marques corporatives, pour formuler en quelques mots les conclusions qui nous paraissent se dégager le plus clairement de tout ce que nous venons d'exposer. En premier lieu, nous croyons avoir suffisamment établi que c'est bien le Chrisme qui constitue le type fondamental dont ces marques sont toutes issues, et dont, par conséquent, elles tirent leur signification principale. En second lieu, quand on voit, dans certaines de ces marques, le coeur prendre la place du Chrisme et d'autres symboles qui, d'une façon indéniable, se rapportent tous directement au Christ, n'a-t-on pas le droit d'affirmer nettement que ce coeur est bien le Coeur du Christ? Ensuite, comme nous l'avons déjà fait remarquer tout à l'heure, le fait que ce même coeur est surmonté de la croix, ou d'un signe sûrement équivalent à la croix, ou même, mieux encore, de l'une et de l'autre réunis, ce fait, disons-nous, appuie cette affirmation aussi solidement que possible, car, en toute autre hypothèse, nous ne voyons pas bien comment on pourrait en fournir une explication plausible. Enfin, l'idée d'inscrire son nom, sous forme d'initiales ou de monogramme, dans le Coeur même du Christ, - n'est-elle pas une idée bien digne de la piété de nos ancêtres [9]?

Fig. 24 ; Fig. 25

Nous arrêterons notre étude sur cette dernière réflexion, nous contentant pour cette fois d'avoir, tout en précisant quelques points intéressants pour le symbolisme religieux en général, apporté à l'iconographie ancienne du Sacré-Coeur une contribution qui nous est venue d'une source quelque peu imprévue, et souhaitant seulement que, parmi les lecteurs de Regnabit, il s'en trouve quelques-uns qui puissent la compléter par l'indication d'autres documents du même genre, car il doit certainement en exister çà et là en nombre assez considérable, et il suffirait de les recueillir et de les rassembler pour former un ensemble de témoignages réellement impressionnant[10].

 

René GUENON.

 

 

[1] A ce propos, signalons en passant un fait curieux et la assez peu connu : légende de Faust, qui date à peu près de la même époque, constituait le rituel d'initiation des ouvriers imprimeurs. [2] La fig. 12 est donnée par M. Deonna avec cette mention : « marque Zachariae Palthenii, imprimeur, Francfort, 1599». [3] Fig. 13 : « marque avec la date 1540, Genève ; sans doute Jacques Bernard, premier pasteur réformé de Satigny ». Fig. 14 : « marque de l'imprimeur Carolus Morellus, Paris, 1631 ». [4] Nous avons vu également ce signe du «globe du Monde » dans plusieurs marques d'imprimeurs du début du XVIe siècle. [5] Fig. 17 : «marque de tapisserie du xvie siècle, musée de Chartres». Fig. 18 : « marque de maîtrise de Samuel de Tournes, sur un pot d'étain de Pierre Royaume, Genève, 1609». [6] Fig. 19 : « marque de Jacques Eynard, marchand genevois, sur un vitrail du XVIIe siècle». Fig. 20 : marque de maîtrise, sur un plat d'étain de Jacques Morel, Genève, 1719». [7] Fig. 21 : « marque de maîtrise, sur un plat d'étain de Pierre Royaume, Genève, 1609 ». [8] La fig. 24, qui est le même symbole hermétique accompagné d'initiales, provient d'une dalle funéraire de Genève (collections lapidaires, n° 573). La fig. 25, qui en est une modification, est mentionnée en ces termes par M. Deonna : «clef de voûte d'une maison au Molard, Genève, démolie en 1889, marque de Jean du Villard, avec la date 1576». [9] Il est à remarquer que la plupart des marques que nous avons reproduites, étant empruntées à la documentation de M. Deonna, sont de provenance genevoise et ont dû appartenir à des protestants ; mais il n'y a peut-être pas lieu de s'en étonner outre mesure, si l'on songe d'autre part que le chapelain de Cromwell, Thomas Goodwin, consacra un livre à la dévotion au Coeur de Jésus. Il faut se féliciter, pensons-nous, de voir les protestants eux-mêmes apporter ainsi leur témoignage en faveur du culte du Sacré-Coeur. [10] Il serait particulièrement intéressant de rechercher si le coeur se rencontre parfois dans les marques de maîtres maçons et tailleurs de pierre qui se voient sur beaucoup d'anciens monuments, et notamment de monuments religieux. M. Deonna reproduit quelques marques de tailleurs de pierre, relevées à la cathédrale Saint-Pierre de Genève, parmi lesquelles se trouvent des triangles inversés, quelques-uns accompagnés d'une croix placée au-dessous ou à l'intérieur ; il n'est donc pas improbable que le coeur ait aussi figuré parmi les emblèmes en usage dans cette corporation.

 

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L'ICONOGRAPHIE ANCIENNE DU COEUR DE JESUS

DOCUMENTS POPULAIRES DE LA FIN DU -MOYEN-AGE

Il est des documents qui ne font que passer, ainsi que des étoiles filantes sur le ciel ; un jeu du hasard les fait un instant surgir de terre, ou sortir de l'ombre en laquelle l'indifférence des ignorants les tenait ensevelis, puis, très vite quelquefois, d'autres causes fortuites les replongent encore sous l'abîme de la destruction.

De là l'utilité grande de fixer leurs images pour que leur souvenir, pour que, surtout, ce qui palpitait encore en eux des âmes d'autrefois puisse au moins survivre un peu de temps à leur propre destruction.

Le grand et magnifique poète religieux que fut jadis le simple peuple de France a souvent pétri de tant de foi, de tant de résignation et de tant d'espérance ces pauvres témoins de sa piété, tomme aussi, disons-le, ceux de tous ses amours, que les uns et les autres vibrent comme des lyres pour ceux qui savent les interroger et les comprendre.

Il est des documents qui ne font que passer... Et je crains bien que ce ne soit le regrettable sort des premiers de ceux dont je veux fixer aujourd'hui la mémoire dans l'écrin pieux de Regnabit.

I. — MOULE A BIJOUX DE SAINT-LAURENT-SUR-SÈVRE (VENDÉE)

XIVe SIÈCLE.

En 1903, un des principaux employés de la blanchisserie de St-Laurent recueillit dans des terrassements pratiqués sur la place de cette localité, près de l'église inachevée, un petit moule en pierre, brisé par la pioche et qui avait été fait pour couler à la fois deux pendeloques.

La forme d'un de ces objets était écrasée, l'autre donnait une sorte de médaille ajourée, composée d'une bande en pentagone irrégulier et meublée en son milieu d'un cœur fait également d'une bande plate dont les branches se replient à l'intérieur, en forme de croix.

St-Laurent-sur-Sèvre (Vendée) XIVe siècle.

En 1904, dans un article de la Revue du Bas-Poitou[1], je ne fis qu'indiquer cette découverte, et dix plus tard ce fut en vain que je cherchai à savoir ce qu'était devenu cet objet. Je n'en possède que le dessin fait d'après une empreinte en cire qui m'a été communiquée par M. l'abbé Blanchet.

Quand on le compare à nombre de bijoux des collections Raoul de Rochebrune et Parenteau, provenant de l'Ouest, qui portent des inscriptions et sont de ce fait datés par leur paléographie, le moule de S4-Laurent se classe comme datant du XIVe siècle.

C'est assurément un moule à bijoux pieux puisque le cœur y est marqué de la Croix.

Mais quel est ce coeur ?

Celui d'un chrétien plein de piété envers le mystère de la Croix ?... C'est possible, pas certain.

Est-ce le Coeur de Notre-Seigneur Jésus-Christ ?

Trop hardi serait aujourd'hui qui l'affirmerait sans réserve ; plus téméraire encore qui soutiendrait absolument le contraire.

J'ose dire ceci : Le coeur du moule de St Laurent est au regard de l'iconographie du Coeur de Jésus un document possible, mais problématique. La solution qu'il appelle ne peut nous être donnée que par comparaison avec des documents similaires plus caractérisés.

Pourquoi ne les espérerions-nous pas ?

II. — MOULE A INSIGNE DE CONFRÉRIE DE CHAMPIGNY-SUR-VENDE

(INDRE-ET-LOIRE). XVe SIÈCLE.

Vers 1898, le supérieur de l'école congréganiste de Champigny-sur-Vende avait chez lui une petite plaque d'un schiste noir, analogue à celui des dépôts siluriens d'Ile-et-Vilaine, et sur lequel était creusé un moule à couler des plombs historiés.

Depuis, cet excellent religieux est mort ; son école, fermée lors des lois de spoliation a subi des alternatives de vie et de sommeil, et j'ai en vain cherché à savoir ce qu'est devenu le moule que j'y ai vu.

Il me reste heureusement de lui plusieurs estampages et frottis à la mine de plomb qui sont des documents aussi probants et plus exacts que les meilleures photographies. Je donne ici la gravure en dimensions réelles de ces frottis.

Les parties creusées y paraissent naturellement en blanc, et l'objet moulé se présentait à la vue retourné, c'est-à-dire que la lance s'y trouvait à la place du roseau, et inversement comme sur les empreintes en cire des cachets.

On comprend aisément l'emploi de cet objet : Appliqué et lié à une autre partie plate de même dimension, et préalablement chauffé, le moule était relevé debout ; le plomb ou l'étain en fusion, versé dans l'entonnoir du haut descendait dans tout le réseau du tracé où il s'immobilisait par refroidissement.

La profondeur des rainures, 2 millimètres environ, donnait au métal une rigidité relative suffisante. Ces moules de pèlerinages » et les « insignes de confréries ». Celui qui nous occupe paraît devoir être rangé dans cette dernière catégorie.

Champigny-sur-Vende (Indre-et-Loire) XVe Siècle.

Le Coeur de Jésus, crucifié au carrefour de la Croix, y résume tout le Corps divin et les quatre clous, la lance et le roseau forment autour de lui une composition tout à fait dans le goût du XVe siècle.

Le sujet est entouré par un cadre grillagé destiné à donner de la robustesse à l'ensemble ajouré. Les anneaux du pourtour servaient à fixer le plomb aux vêtements ou au chapeau.

Au début du XVIe siècle Champigny devint la résidence ducale des Montpensier et ces  princes y construisirent un palais splendide, dont il ne reste plus que l'ombre, ainsi qu'une Sainte-Chapelle dédiée à saint Louis, encore intacte, et que le cardinal de Givry qui fut évêque de Poitiers de 1541 à 1555, fit orner de vitraux qui sont d'incomparables joyaux. Mais la Sainte-Chapelle de Champigny, ni aucune autre de cette localité, ne paraît avoir été centre de pèlerinage ; tandis que la vie féodale et religieuse qui, au XVe siècle, y était déjà intense permet d'y regarder comme fort possible à cette époque, l'existence d'une confrérie, si tant est que l'intéressant moule que nous venons d'examiner y ait été jadis, comme c'est infiniment vraisemblable, d'utilisation locale.

III. — MOULE DE CONFRÉRIEDE RENNES (ILE-ET-VILAINE) XVe SIÈCLE.

Sous la signature de Mgr Barbier de Montault, qui fut au XIXe siècle un des plus qualifiés spécialistes de l'iconographie chrétienne, la Revue de l'Art Chrétien[2] signalait en 1806, un moule en pierre découvert à Rennes, déposé au Musée de cette ville et dont M. Mowart présenta les empreintes à la Société des Antiquaires de Frances, le 10 juin 1885.

D'un côté, dit Mgr Barbier, se trouvait les Instruments de la Passion et, de l'autre, un personnage qu'il décrit en détail. Me souvenant que l'érudit prélat, mon concitoyen et mon ami, à qui je donnai jadis une empreinte du moule de Champigny me dit posséder celle d'un autre moule quasi pareil, je demandai, en février dernier, à la direction du Musée de Rennes le dessin du moule en question pour savoir s'il n'était pas celui que Mgr Barbier me signala jadis.

En réponse, j'apprends du distingué conservateur du Musée de Rennes qu'il ne s'y trouve aucun moule correspondant à la description de celui que signale la Revue de l'Art Chrétien ; et je n'espère guère retrouver maintenant l'image de celui qu'il eut été intéressant de rapprocher ici du document de Champigny.

J'ai cru cependant utile d'en signaler au moins l'existence.

IV. — MOULE A GÂTEAUX DU MUSÉE DE RENNES

XVIe SIÈCLE.

En m'apprenant que le moule de confrérie dont Mgr Barbier dit qu'il fut déposé au Musée de Rennes, ne s'y trouve pas, l'obligeant conservateur de ce Musée, M. Paul Banéat me communique les empreintes de trois moules à gâteaux dont l'un porte une figure qui mérite d'être étudiée ici.

Tous les trois se composent d'un cylindre couvert de dessins en creux lequel, roulé sur le tour de la pâte fraîche y laissait des reliefs qui restaient à la cuisson. Les bouts des trois cylindres portent également des dessins creusés, destinés à produire des ornements orbiculaires sur le plat des gâteaux.

Sur l'un des cylindres se voient des chaumières, des arbres, un cheval harnaché d'une sorte de caparaçon en résille ; sur le second, des feuillages et l'inscription : W. LE ROY DE F. (Vive le roi de France) ; sur le troisième, des entrelacs et les lettres capitales W L répétées et séparées par des coeurs simples et des fleurs de lys.

Il semble qu'on peut interpréter les lettres W L par Vive Louis (Louis XII, mort en 1515.) La forme des capitales romaines et le style général de ces moules indique en effet le début du XVIe siècle.

Le dernier de ces moules que je viens d'indiquer, porte à l'un de ses bouts un fleuron quadrifolié, et à l'autre extrémité une figure symbolique formée d'un coeur soutenu d'un croissant et sommé d'une croix.

L'interprétation du cœur ne peut soulever aucun doute. C'est le Coeur de Jésus, et cette identification est encore précisée par la présence du croissant où le coeur prend naissance.

Depuis bien des siècles antérieurement aux moules de Rennes, la Lune était, dans la symbolique chrétienne, un des emblèmes de la Vierge Marie « Pulchra ut luna », disent d'Elle les Livres liturgiques : «Vous êtes à nos veux, ô Vierge Marie lumineuse et toute belle comme la Lune aux sombres heures de la nuit ». Et dans ses visions de Pathmos, saint Jean, nous la montre vêtue du soleil, et les pieds posés sur un croissant de lune.

Ainsi donc — particularité qui n'a pas encore été rencontrée que je sache sur un document aussi stylisé et plus ancien, relatif au Coeur divin — nous avons ici l'image du Coeur de Jésus intimement unie au symbole de Marie, sa mère.

Vraisemblablement même, allant plus loin, le graveur a-t-il voulu résumer, dans le dessin d'un seul emblème, toute la carrière humaine du Rédempteur prenant naissance dans le sein de Marie et s'achevant au Calvaire ; car la croix pattée héraldique qui caractérise iconographiquement le Coeur comme étant celui de Jésus, n'est pas seule ; elle en porte une autre, une croix latine qui, elle, reporte plus directement la pensée vers la mort du Rédempteur.

Je suis bien certain que ceux qui ont étudié l'emblématique usitée de Louis XI à Henri II ne trouveront pas cette interprétation trop forcée : l'héraldique profane de cette même époque eut des symboles bien autrement compliqués et près desquels l'hiéroglyphe du Coeur divin présentant ici le point initial et la fin de sa vie terrestre paraît d'une conception toute impie.

Rennes (Ile-et-Villaine), XVIe siècle.

Maintenant, recueillons la leçon de ces objets sans valeur de leur temps, qui furent, au premier chef, des simples choses usuelles : un bijou de bergère ou d'ouvrier, un plomb de confrérie campagnarde, un moule à décorer des gâteaux pour les artisans et les bourgeois d'une bonne ville... et notons comment les uns et les autres sont pleins de sens parce que ceux qui les ont fabriqués étaient remplis de foi ; notons surtout qu'il fallait bien que le culte du Coeur de Jésus fut dès lors intense pour qu'il se manifestât ainsi jusque sur les objets les plus variés de la piété et de la vie de tous les jours.

Et nous parlons ici, ne l'oublions pas, du temps enclos entre la seconde moitié du XIVe siècle et le second quart du XVIe.

                                 Loudun (Vienne)

L. CHARBONNEAU-LASSAY


[1] Ann. 1904, fasc. II. [2] Barbier de Montault. Iconographie d'un moule à usage de confrérie in Rev. de l’Art Chrétien T. IV, 1er Livr. 1886

 

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #SYMBOLISME CHRÉTIEN

L'ICONOGRAPHIE DU SACRE-CŒUR DANS LES ARMEES

CONTRE-REVOLUTIONNAIRES DE LA VENDEE

LES ANCIENS BIJOUX : COEURS POITEVINS ET BAGUES.

LES AUTRES BIJOUX DES DERNIERS SOULÈVEMENTS.

Au lieu d'être presque toujours insignifiants comme ceux de l'industrie actuelle, les bijoux d'autrefois, le plus souvent, avaient un sens que leurs formes et leur décor manifestaient au premier regard, ou, tout au moins, une âme qui se laissait deviner aux yeux avertis.

Et si cela est absolument vrai pour les bijoux civils anciens, à plus forte raison le peut-on dire des bijoux religieux ; car si nos Pères s'en servirent souvent à titre de talismans pieux, s'ils furent à leurs yeux comme des prières que l'art avait eu le don de matérialiser, d'immobiliser dans la beauté des lignes, souvent aussi les portèrent-ils comme des manifestations extérieures de la foi, de la piété, des affections spirituelles ou des espoirs de leurs âmes. Ce fut bien là, au premier chef, le caractère des bijoux si frustes, si rudes ou si délicieusement naïfs qu'ils soient, qui furent créés durant les guerres contre-révolutionnaires en nos provinces de l'Ouest.

Nous avons déjà vu que le plus grand nombre de ces pieux objets affirmaient et glorifiaient en même temps un indomptable attachement à Dieu et au roi légitime de France. Ils furent d'énergiques professions de foi, d'éloquentes déclarations.

De ce que la persécution religieuse dont la Révolution, dès son début, souffleta la France, fit fabriquer en Vendée, deux ans avant le soulèvement militaire, des médailles de plomb et d'autres bijoux pauvres en honneur du Sacré-Coeur, nous pouvons sans hésitation conclure que tous les bijoux locaux plus anciens, représentant la même divine image, furent également portés avec ferveur durant cette épouvantable tourmente que tout un peuple brava, fièrement.

LE COEUR POITEVIN, SA DATE ET SES TYPES DIVERS.

Or, depuis deux siècles tout au moins, le Poitou était en possession d'un bijou local, unique en son genre dans l'écrin national des provinces de France ; c'est le Coeur-poitevin, simple ou double, connu aujourd'hui sous la désignation fautive de « Coeur-Vendéen ». Je dis fautive, car ce bijou est plus ancien que la création du mot géographique « Vendée », et, d'autre part, il fut anciennement porté autant dans le diocèse de Poitiers que dans le territoire actuel de celui de Luçon.

Ce bijou se compose essentiellement pour le Coeur-poitevin simple, d'un coeur formé d'une lame de métal, plate et étroite, en forme de coeur, laissant au centre un espace évidé. Derrière, une épingle à charnière dont la pointe s'engage dans un crochet servait à le fixer soit au vêtement, soit au chapeau.

Dans les coeurs-poitevins doubles, deux coeurs de même forme que le coeur simple mêlent harmonieusement, en se compénétrant, les courbes de leurs lignes.

Généralement le bijou est surmonté par une couronne ou un bandeau ondulé que domine la croix.

Avant la Révolution, ces coeurs étaient faits d'ordinaire en argent, quelquefois en cuivre, exceptionnellement en or. Leur surface est presque toujours ornée d'un dessin de lignes brisées, pratiqué à la pointé.

Le plus ancien type de coeur-poitevin que je connaisse est gravé profondément sur le chaton d'une bague de cuivre massive, du Musée des Antiquaires de l'Ouest, à Poitiers et de provenance locale. (Fig. I.) J'ai étudié cet anneau avec l'érudit archéologue et sigillographie M. Max Deloche, et nous le croyons au moins du XVIIe siècle.

FIG I : Bague cuivre.

A la fin du règne de Louis XIV, ou à la première partie de celui de Louis XV, j'attribue un grand coeur double de la collection du comte Raoul de Rochebrune (Fig. II). La couronne qui le surmonte est décorée de sept perles portant chacune un ornement étoile. Par sa forme extraordinairement arquée cette couronne autorise mon attribution chronologique car on la retrouve dans l'héraldique lapidaire de la même époque en Poitou. On la dirait copiée notamment sur celle qui surmonte l'écu de Pierre de Mondion en l'église de Chasseignes, près Loudun (Vienne). — 1733. —

Disons de suite au sujet des couronnes qui surmontent les coeurs poitevins anciens qu'on a presque toujours évité de leur donner le même nombre de perles qu'aux couronnes nobiliaires de comte et de vicomte, qui en portent respectivement, dans l'héraldique française, neuf ou cinq ; celles des coeurs poitevins en ont généralement sept ou six ; exceptionnellement trois fleurons (Fig. I et III). Quand le coeur porte une couronne non perlée le nombre des ondulations n'a rien de fixe, et va de trois à sept : voici deux coeurs anciens des Deux-Sèvres (Fig IV et V) qui ont vu l'époque héroïque. Le plus petit m'appartient.

Le XVIIIe siècle peut aussi revendiquer la charmante boucle-agrafe formée d'un cercle d'argent  que décorent trois petits coeurs doubles, couronnés comme les grands. (Fig. VI).

FIGURE II.

Cette même époque connut aussi un type de coeur simple, contourné et pointu traversé par  une flèche horizontale ou oblique qui se portait au ruban du chapeau d'homme.

 

FIGURE III. FIGURE V.

FIGURE IV. FIGURE VI.

Dans un article intitulé « Le Coeur Vendéen », paru en 1904, dans la Revue du Bas-Poitou, MM. Baudouin et Lacouloumère ont décrit ainsi le coeur poitevin que portait à son chapeau : « le célèbre Chef Vendéen de La Rochejaquelein. Ce coeur ovale, à pointe oblique à droite possédait une couronne à neuf dents ou perles, qui était surmontée d'une croix latine ornée ; de plus il portait une flèche à pointe gauche, presque horizontale. »

Le comte Raoul de Rochebrune possède, en sa riche collection, non ce coeur historique, mais celui que porta, également à son chapeau le neveu du grand La Rochejacquelcin, le général marquis Louis de La Rochejacquelein, tué sur les bords de l'Océan, au combat des Mattes, lors du second soulèvement de la Vendée, en 1815. (Fig. VII). C'est le même bijou que celui qui fut porté par son oncle, d'après les auteurs précités, à cette différence près que, sur le bijou de 1815, la couronne est surmontée non de perles, mais de flammes, et que la flèche est très oblique au lieu d'être horizontale, et que le coeur porte l'acclamation Vendéenne : Dieu et le Roy ! écrite en cette gothique, hésitante et fantaisiste par laquelle débute le romantisme.

FIG VII et VIII.

Je considère aussi comme postérieurs à la Révolution les coeurs anciens dont le milieu est orné d'une fleur de lys, c'est le type émis sous Louis XVIII et Charles X et qui fut très en faveur pendant la Chouannerie de 1830.

J'estime qu'il faut également attribuer au premier quart du XIXe siècle, sinon plus sûrement peut-être, au règne de Louis XVI, une bague magnifique, de fabrication poitevine, qui appartient à Mme Lartigue, de Loudun, (Fig. VIII). Sur monture d'or son double coeur-poitevin est décoré d'une lumineuse écharpe de diamants qui en suit tout le pourtour. Au centre du cœur la carnation se lit dans les reflets presque mauves d'un rubis et la couronne traditionnelle est ici remplacée par un motif d'orfèvrerie que rehaussent trois petits diamants. Le cercle d'or s'attache aux coeurs par un fleuron dont les anciens orfèvres du Poitou ont fréquemment usé.

Porté loin de son berceau par des hasards dont il gardera le secret, ce charmant et somptueux bijou a été retrouvé, vers 1857, à l'île de Cuba.

L'industrie moderne a repris la fabrication du coeur-poitevin qu'elle a trop souvent orné en son milieu de motifs variés : crucifix, mouchetures d'hermine, étoiles, fleurs de lys déplorables de formes, flammes, etc. — Nombre de ces créations sont des altérations regrettables du type séculaire, mais au-dessus d'elles se placent les heureuses productions de la maison Gérard Lévrier, de Niort, qui entreprend de ramener le goût public vers les bijoux traditionnels de l'Ouest. Le double coeur-poitevin ci-contre (Fig. IX) n'est que le stricte fac-similé d'un coeur authentique ancien sur lequel la fleur de lys de la Restauration a été ajoutée. Il y a dans l'entreprise artistique de M. Lévrier autre chose que du mercantilisme.

SENS RELIGIEUX DU COEUR POITEVIN.

Ainsi donc le Poitou possède un bijou ancestral typique, très particulier d'aspect, très héraldique de forme, et qui n'a pu devenir traditionnel que parce qu'il possède un sens profond.

Ceux qui ne regardent les choses qu'en surface ne voient dans le double-coeur poitevin qu'un emblème de l'amour conjugal, quitte à ne savoir quel sens plausible attribuer au coeur unique, bien venu pourtant de la même pensée qui fit naître l'autre.

Dans l'article précité MM. Baudouin et Lacouloumère reconnaissent cependant que les cœurs poitevins sont le produit « d'une influence ignorée, probablement religieuse et d'origine étrangère, peut-être espagnole ». Je m'inscris absolument en faux contre cette dernière hypothèse, car les cœurs poitevins ne sont pas spéciaux aux rivages de l’Océan ou, de fait, une colonne espagnole a pris pied antérieurement à la seconde moitié du XVIIe siècle: l'aire de découverte des plus vieux de ces bijoux, porte autant sur les régions de Bressuire, Parthenay et Niort que sur la Vendée côtière ; certains même et des plus anciens, mais rares, proviennent des environs de Thouars, Loudun et Poitiers. Au XIXe siècle leurs centres de fabrication ont été Niort, Bressuire et les Sables d'Olonne.

FIGURE IX.

Quant au sens réel et premier du coeur-poitevin je crois être absolument dans la vérité en désignant le coeur simple comme une des figures les plus hiératiques, les plus stylisées, les plus héraldiques du Coeur de Jésus, et le double coeur comme celle des coeurs réunis de Jésus et de Marie.

Je trouve une confirmation nette, il me semble, de cette interprétation dans la composition d'un moule de cirier du Poitou, gravé avec soin sur bois des Iles et qui servait en 1710, à Migné près Poitiers, dans la fabrique d'objets en cire fondée « par sire François Courbe, maître cirier » (Fig. X).

FIG X

Ce moule qui appartient à M. Houdaille, notaire, a été publié par mon savant confrère de la société des Antiquaires de l'Ouest, M. Emile Ginot à qui je dois de pouvoir en reproduire ici l'empreinte.

Le motif central de ce moule donne exactement le dessin du double coeur-poitevin, moins les deux branches de l'intérieur qui ont été élidées pour faire place aux deux monogrammes de forme ancienne. IHS, Ihesus ; et MRA, Maria. Par amplification chacun des deux coeurs est encore désigné, celui de Jésus par le soleil et celui de Marie par la lune ; vieux symboles dont la signification ne laisse pas ici place à l'équivoque.

Sous les Coeurs-sacrés, figure un coeur de fidèle embrasé par l'ardeur de sa piété.

La signification du coeur-poitevin simple découle naturellement de celle que nous révèle le moule de cirier pour le cœur double : il ne peut être que l'image du Coeur de Jésus, seul.

J'ajoute ce rapprochement :

Aux XVIIe siècle et au XVIIIe, les religieuses du monastère de la Visitation de Loudun se livraient activement à la fabrication de petits objets de piété, notamment de miniatures peintes au centre de feuilles de vélifi découpées finement à jour.

Un grand nombre de ces images ont été conservées dans la région, et l'érudit archéologue loudunais Mgr Barbier de Montault, en a donné un lot de 315 au Musée de Poitiers. Une soixantaine représentent soit le Coeur divin, soit des coeurs de pieux fidèles et quelques unes de ces petites compositions mystiques nous montrent très explicitement figuré le Coeur de Jésus surmonté d'une couronne plus ou moins régulière de comte ou de vicomte ; c'est le thème du coeur-poitevin unique. Comment la signification n'en serait-elle pas la même ?...

C'est donc bien vraiment au Coeur de Jésus, que nos ancêtres ont voulu rendre hommage par le plus noble, et le plus particulier de leurs bijoux, parce qu'il est la plus noble partie du corps de Dieu fait Homme, et la source matérielle du sang qu'il a versé pour le salut du Monde.

COEUR POITEVIN PROFANE?

A titre de simple documentation je veux rapprocher ici du coeur-poitevin traditionnel et catholique un type de coeur, très rare, plus sobre, plus nu...

Celui que je figure ici provient d'Ardin, (Deux-Sèvres). Il n'a pour tout ornement qu'un relief léger sur ses bords (Fig. XI). MM. Baudouin et Lacouloumère en ont publié un qui n'a même pas cette légère décoration.

Je ne crois pas errer en attribuant ces froids et sévères bijoux aux groupes protestants du Poitou et en les regardant comme du XVIIe siècle.

Dans une autre de ses études (que je pas sous la main) M. Baudouin affirme que les Protestants de Bas-Poitou avaient adopté le Coeur, comme signe de ralliement à la fin des guerres religieuses du XV le siècle. Encore aujourd'hui, au cimetière protestant de Pouzauges (Vendée) la plupart des tombes sont surmontées d'un petit socle bas, en pierre, d'où part une longue tige de fer au sommet de laquelle un grand coeur plat porte l'épitaphe du défunt. Je n'ai pas rencontré cette particularité dans les autres cimetières protestants du Poitou.

Il serait intéressant de savoir si les Réformés d'autrefois attachaient une idée religieuse à leurs coeurs emblématiques, et laquelle ?

FIGURE XI.

LES BAGUES POPULAIRES A L'IMAGE DU SACRÉ-COEUR.

Les Musées et les collections du Poitou, de l'Anjou et du Nantais contiennent assez d'anneaux du XVIIIe siècle ornés de l'image des Coeurs de Jésus et de Marie pour que nous puissions être assurés que ces bijoux populaires, comme les coeurs-poitevins, ont eu la faveur des combattants de la Vendée Militaire.

Un modèle surtout me paraît avoir été assez répandu dans l'Ouest. C'est la bague dite « de la Sainte-Famille », au chaton de laquelle trois coeurs gravés en relief ou en creux se présentent en combinaisons diverses. J'en connais plusieurs et reproduis ici l'une de celles de la collection du comte Raoul de Rochebrune. (Fig. XII)

Ces anneaux pourraient bien être ainsi que les bagues de même genre qui leur sont contemporaines le reflet d'un des apostolats préférés des Sulpiciens qui mirent en vogue, à cette même époque, un monogramme pieux, jusqu'alors inusité, lequel réunit les trois initiales des noms de Jésus, Marie et Joseph.

Par ailleurs c'était un thème iconographique alors en faveur que de représenter, comme au rétable de la chapelle de l'Hotel-Dieu de Beaugé, par exemple, « la Trinité de la terre » en parallèle avec « la Trinité du Ciel » ; et Mgr B. de Montault[1], qui souligne cet usage fait observer qu'aux nombreux tableaux de ce temps qui représentent la Sainte Famille, les peintres n'ont jamais manqué d'irradier le ciel au-dessus d'elle. L'idée de cet emblème de gloire semble bien n'avoir pas été oublié sur la jolie bague de M. de Rochebrune. Elle apparaît également autour du triangle trinitaire placé au-dessus des Coeurs de Jésus, de Marie et de Joseph, sur le sceau, XVIIIe siècle, des Bénédictines de Saint-Jean-d'Angely.

FIGURE XII FIGURE XIII

M. Max. Deloche me communique une autre bague, de sa collection, de même époque que la précédente, et de provenance vendéenne. Elle porte en chaton un grand ovale cintré à l'extérieur duquel se voient les deux Coeurs-Sacrés, de forme bizarre, entourés de l'inscription : A LA GLOIRE DES CŒURS DE JÉSUS ET DE M. (Fig. XIII.)

Le culte du Coeur de Jésus entrant pour moitié, ou pour un tiers, dans la composition décorative de ces bagues, il m'a semblé qu'elles devaient être signalées ici.

LE COEUR DE JÉSUS ET LES BIJOUX DES DERNIERS SOULÈVEMENTS VENDÉENS.

La seconde prise d'armes de la Vendée-Militaire, contre Napoléon revenu de l'île d'Elbe, ne dura pas longtemps puisque le nouvel exil du roi Louis XVIII ne fut cette fois que de cent jours, du 20 mars au 20 juin 1815. Peu après son retour il se répandit dans l'Ouest quelques bijoux nouveaux qui glorifiaient la grande et double cause servie par la Vendée, depuis 1793, celle de Dieu et du Roi.

Sur quelques uns de ces bijoux le caractère religieux est manifesté par l'image du Coeur de Jésus. C'est le cas de cette fort jolie petite croix d'argent, de provenance choletaise, dont les bouts s'épanouissent en fleurs de lys. (Fig. XIV.)

La Chouannerie de 1832 eut aussi sa floraison de bijoux religieux-politiques, fabriqués, je crois en Angleterre.

On sait ce que fut ce mouvement :

En 1826, la Duchesse de Berry, avait fait en Vendée, au nom du roi Charles X, un voyage qui avait été un triomphe merveilleux.

Quatre ans plus tard, renversé du trône par son cousin Louis-Philippe d'Orléans, Charles X abdiquait en faveur du jeune Henri de France, duc de Bordeaux et comte de Chambord, fils du feu duc et de la duchesse de Berry, et prenait avec lui le chemin de l'exil.

FIG XIV

Deux ans après, la mère du jeune prince se souvint de l'accueil des Vendéens, et malgré le décret de bannissement qui la frappait comme son fils, bravant tous les dangers avec une vraie   crânerie de chevalier, elle se rendit en Vendée pour y organiser militairement la défense des droits légitimes du jeune Henri V.

Il y eut, certes, autour de la princesse de beaux dévouements chez les nobles et les chez paysans, il y eut des groupes isolés d'insurgés qui s'organisèrent, mais pas d'armée ; il y eut des coups de fusils tirés à travers les haies sur les soldats orléanistes, mais point de batailles.

La Vendée regardait Louis-Philippe comme un usurpateur, et il l'était ; mais il n'était point un tyran. Ses troupes en Vendée s'opposaient aux entreprises des légitimistes, mais en dehors de là ne persécutaient ni les prêtres, ni les nobles, ni les paysans restés fidèles au roi déchu. L'entreprise chevaleresque de la duchesse de Berry ne put réussir.

Bientôt traquée de toutes parts, se cachant sous le nom de « Petit-Pierre », la princesse voulut rejoindre son fils en exil et clandestinement avait déjà gagné Nantes pour, de là, prendre la mer. Ce fut en cette ville, qu'elle fut trahie et livrée à prix d'argent par Deutz, un de ces juifs qui surgissent toujours là où peut se répéter le geste de Judas. Elle fut aussitôt enfermée dans la citadelle de Blaye.

C'est à ces troubles insurrectionnels de 1832 que se rattachent les pendeloques d'argent formées de l'image du Coeur de Jésus soutenu d'une chaînette et surmonté d'une couronne de flammes et d'une croix ; sur le Coeur même l'inscription gravée à la pointe : DIEU ET LE Roi. HENRI V ou LA MORT, OU quelque autre acclamation de même inspiration. (Fig. XV).

En-dessous pend une petite médaille à l'effigie du jeune prétendant. La collection de M. de Rochebrune renferme un fort bel exemplaire de ce bijou.

FIG XV

Jusqu'à sa mort le comte de Chambord garda dans tout l'Ouest la fidélité du grand nombre.  J'ai vu ou recueilli en divers lieux de l'ancienne Vendée Militaire une variété considérable de médailles ou de petits bijoux frappés en son honneur, et sur quelques uns les Coeurs de Jésus et de Marie évoquent la grande dévotion vendéenne, par exemple cette médaille qui porte, d'un côté, le chiffre royal entouré de quatre couronnes ; de l'autre, le Coeur de Jésus avec le millésime 1792, date du voeu de Louis XVI au Sacré-Coeur, en la Tour du Temple, puis le Coeur de Marie au-dessus de l'année 1636 en laquelle, le 15 août, le roi de France institua la cérémonie votive qui porte encore le nom de « Procession du Voeu de Louis XIII ».

Cette série d'objets relativement récents pourrait s'allonger encore ; je la termine par une médaille commune en Vendée et dont le sens put  prêter à discussion. D'un : côté l'effigie du comte de Chambord, de l'autre une ancre, un coeur et une croix superposés symbolisent respectivement l'Espérance, la Charité, la Foi. (Fig. XVI). Cette interprétation est d'autant plus certaine que d'autres médailles du même prince, désignent ces mêmes vertus théologales par   leurs noms écrits mais ne les figurent pas par les emblèmes de l'ancre, du coeur et de la croix.

FIG XVI

C'est donc très vraisemblablement à tort qu'on a voulu voir sur la médaille qui nous occupe l'image du Coeur de Jésus figuré comme l'unique espérance du parti royaliste. A tout le moins doit-on dire que si cette idée a été sous-entendue elle n'est assurément pas exprimée explicitement.

J'arrête ici cette étude d'ensemble sur l'iconographie du Coeur de Jésus dans les pays d'Ouest insurgés contre la Révolution. J'ai dit quelles épreuves, quelles souffrances épouvantables, uels réels désastres cette surgie de tout un peuple, pour la défense des droits les plus sacrés, attira sur lui et sur son pays, et comment le culte ardent du Coeur divin fut pour ces héros si simples et si grands le plus puissant ressort et la suprême consolation.

Vieux scapulaires des combattants ; vieux bijoux fondus ou forgés dans le secret des hameaux ; vieux coeurs-poitevins des aïeux, sacrés dans la tourmente par l'héroïsme et par le sang des fils ; anneaux ou médailles à l'image du Coeur adoré où la fidélité au Roi s'unit à la fidélité à Dieu ; pauvres et saintes reliques d'une Foi qui ne voulut connaître ni capitulations ni compromissions, voilà les joyaux de l'écrin épique de la Vendée Poitevine, Angevine et Nantaise.

Et de cet ensemble ne se dégage-t-il pas un parfum pénétrant de poésie et d'héroïsme sacrés, d'autant que si quelques uns de ces témoins d'une lutte incomparable en sa beauté sont des produits industriels — et de combien haute inspiration — le plus grand nombre restent les créations de sentiments individuels et spontanés. Et leur groupement chante, il me semble, aussi bien que nul hymne fait de mots, les vertus de cette race qui sut traduire à sa manière, avec le sang des siens surabondamment répandu, la parole des Machabées : Mieux vaut pour nous mourir en notre simplicité que d'abandonner la Loi de notre Dieu et la cause de notre Roi.

Loudun (Vienne)

L. CHARBONNEAU-LASSAY.

 

[1] B. de Montault : Traité d'iconogr. Chrét. T. II, p. 126.

 

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L'ICONOGRAPHIE DU SACRÉ-COEUR

DANS LES ARMÉES

CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRES DE LA VENDÉE

DOCUMENTS DIVERS — L’ORDRE DE SAINT MICHEL DES CHOUANS.

Nous avons vu dans le précédent article comment avait commencé, sous les insignes associés du Sacré-Cœur de Jésus et de la cocarde royale l'héroïque révolte des pays d'Ouest contre la persécution que la Révolution faisait peser sur la France.

Tôt après la levée d'armes de Cathelineau, au Pin-en-Mauges, toute la région qui devait former la Vendée-militaire, Poitou, Anjou et pays nantais, fut sur pied. Avec Cathelineau, proclamé généralissime, d'Elbée, Bonchamp, Stofflet, menèrent les Angevins ; les marquis de Lescure et Henri de la Rochejaquelein avec MM. de Marigny, de Baudry d'Asson, de Sapinaud, de Royrand, de Beauvollier, La Ville-Beaugé, commandèrent les Poitevins dans les régions de Bressuire et de Parthenay ; les gars du Bocage, des Marais du Bas-Poitou et du Nantais marchèrent avec MM. des Essarts, des Nouhes, de Béjarry, l'épique chevalier Charette de la Contric et le prince de Talmont.

Le 2 mai 1793, la ville de Bressuire était prise ; puis ce furent Thouars, Fontenay-le-Comte, Cholet, Saumur, Chinon.

Le 18 octobre, les «Armées Catholiques et Royales» passèrent la Loire et furent successivement à Angers, Laval et Dol. Contre les Vendéens, victorieux de troupes locales, la Révolution envoya ses meilleurs généraux à la tête d'armées qui avaient fait leurs preuves contre l'étranger, et durant tout le temps que la Terreur pesa sur la Fiance la Vendée se battit jours et nuits, jusqu'à ce qu'enfin, ses premiers grands chefs étant morts dans la lutte et les revers étant venus, elle accepta l'amnistie que la Révolution lui offrit avec la tolérance religieuse.

Mais quand plus tard, en 1815, Napoléon, par son retour de l'île d'Elbe, fit que le roi légitime, après les Cent-Jours, prit  à nouveau le chemin de l'exil, la Vendée qui avait acclamé la restauration du trône de Saint-Louis, se redressa les armes à la main sous les ordres de Louis de La Rochejacquelein, de Suzannet, de d'Autichamp et des enfants des premiers grands chefs.

Et ces deux levées d'armes furent l'épopée la plus noblement désintéressée, la plus chevaleresque, qu'aucune province de France ait jamais écrite avec son sang en l'honneur de la fidélité à Dieu et de la fidélité au Roi, mandataire de Dieu ; et ces années de luttes héroïques, dit Mgr Pie[1], ont été remplies « par deux cents prises et reprises de villes, sept cents combats particuliers, dix-sept grandes batailles rangées », par l'incendie de centaines de villages, par l'holocauste effroyable de milliers  de combattants et de milliers de martyrs.

Nous avons vu que l'efficace piété qui soutint surtout le courage extraordinaire de ces héros paysans, et des gentilshommes qu'eux-mêmes mirent à leur tête, fut un culte ardent envers le Coeur blessé du Sauveur, le Coeur victime expiatoire dont ils portaient l'image en signe ostensible de ralliement, sur leur poitrine. En plus de cet insigne, rendu officiel, le culte du Sacré-Coeur se traduisit aussi chez eux par le port d'une foule d'objets marqués à l'image du Coeur divin.

Et voici quelques-uns de ceux qui nous sont restés [2] : . — Dès le début delà Révolution, deux années avant le soulèvement militaire, alors que déjà les objets religieux ne se fabriquaient plus nulle part et ne se vendaient plus au grand jour, on coulait clandestinement en Vendée, des médailles de plomb portant à l'avers le Cœur de Jésus, avec l'inscription : Ego dilexi vos in finem, je vous ai aimé jusqu'à l'infini, et la date : 1791 ; du côté revers, le Coeur de Marie avec la parole du Stabat Mater : Doloris pertransivit gladius.

Un exemplaire de cette médaille de plomb se trouvait dans la collection Parenteau, de Pouzauges, et doit être aujourd'hui au Musée archéologique de Nantes ; un autre en alliage d'argent et d'étain appartenait en 1898 au Frère Fulgent, directeur de l'école congréganiste de Châtil!on-sur-Sèvre (Deux-Sèvres). Je ne serais pas surpris que ces médailles aient été coulées à Saint-Laurent-sur-Sèvre, centre religieux de la Vendée, pendant la Révolution.

FIG. I. — Médaille en plomb nu étain et argent — 1791. Grandeur réelle.

— Petit Sacré-Coeur en cuivre fondu et martelé, destiné à   être porté comme médaille, recueilli aux environs de Saint-Amand-sur-Sèvre, (Deux-Sèvres).

FIG. II. —Petit coeur en cuivre rouge ; grandeur réelle, épaisseur : 2 millimètres.

 Il est épais, mais complètement plat, et la blessure au coup de lance n'y figure pas ; on ne saurait pourtant hésiter ni sur son caractère religieux, ni sur sa date. Il rappelle ces petits coeurs en plomb que les gens de Beaufou substituèrent, vers la fin du XVIIIe siècle, au coeur d'étoffe qu'ils portaient au revers de leur veste ainsi que nous l'avons vu en l'article d'Avril : c'est bien également un bijou pieux de paysan.

— Voici une autre médaille, qui me vient de ce bourg même de Moncoutant, (Deux-Sèvres), où fermenta le premier soulèvement armé de la Vendée contre-révolutionnaire : Un jour un Vendéen trouva ce jeton, vieux déjà de près de deux cents ans ; il y vit deux coeurs sous la couronne royale de France, deux coeurs royaux, et l'heureuse pensée lui vint d'en faire un objet de dévotion en transformant ces coeurs profanes en images de Ceux de Jésus et de Marie, et, tout simplement à l'aide d'un marteau et d'un bout d'acier, il frappa en creux sur celui de droite l'abréviation du Nom de Jésus : I H S, et sur l'autre l'initiale M du nom de Marie.

Un trou percé dans le haut de la couronne laissa passer l'anneau de suspension et la médaille fut ainsi parfaite. Mais si l'on regarde son revers on y voit deux figures de profil, superposées en perspective, portant la fraise au col et la couronne en tête ; et la légende latine qui les accompagne nous dit que ce sont les visages de « Louis XIII par la grâce de Dieu roi de France et de Navarre et d'Anne d'Autriche-Espagne ».

Et croyez bien que le Vendéen qui porta sur sa poitrine l'antique jeton du mariage royal, à la veille peut-être de donner sa vie pour son Dieu et pour le fils de ses Rois, fut certes fort heureux d'arborer son ingénieux insigne ou deux mêmes cœurs résumaient ses deux héroïques fidélités : Jésus et Marie, le Roi et la Reine de France !

Sur ce souvenir du mariage royal de 1615 les deux cœurs sont unis par trois banderolles où se lisent les noms des trois vertus théologales :. CARITAS, SPES, FIDES ; et, plus bas, un lis (mal représenté) avec les deux initiales : L (Louis) et A (Anne).

En dessous, le nom du graveur : HANS LAUFFER — Les Laufers étaient des médailleurs de Nuremberg qui frappèrent abondamment en l'honneur des rois de France Henri IV, Louis XIII et Louis XIV.

FIG. 3 — Jeton de mariage de Louis XIII, transformé en médaille de dévotion.

— Je tiens de mon très distingué confrère des Antiquaires de l'Ouest, M. Max Deloche l'empreinte d'un sceau contre-révolutionnaire vendéen de sa riche collection.

Dans le centre du plat oblong de ce sceau, l'écusson des Bourbons est sommé de la couronne royale ; tout autour, deux rameaux de chêne et de laurier l'accompagnent et sont réunis, j'allais dire noués ensemble, par l'image non douteuse du Coeur de Jésus, comme pour dire aux défenseurs de Dieu et du Roi que toute force et toute victoire ne leur pouvaient venir que par le Coeur du Sauveur tout-puissant.

Autour du cachet se déroule l'acclamation

Vendéenne: LA RELIGION ET LE ROY !

FIG IV. — Cachet contre révolutionnaire vendéen de la collection M. Deloche.

— Les combattants Vendéens ne se contentèrent pas toujours de porter sur leur poitrine l'image adorée du Coeur divin, ils en marquèrent aussi parfois leurs armes elles-mêmes ; témoin ce pistolet à pierre, grosse arme courte et trapue de fabrication anglaise, dont j'ai dû la connaissance à M. l'abbé Courteaud, curé d'Adilly, et qui provient de Neuvy-Bouin, (Deux-Sèvres). Sur sa crosse, le chouan qui s'en servit grava, à la pointe de couteau, deux coeurs ; l'un marqué de la croix et navré de la blessure est incontestablement le Coeur de Jésus et l'autre sommé d'une fleur de lys gauchement taillée, le Coeur de Marie.

FIG. V. — Cœur gravé au couteau sur un pistolet provenant de Neuvy-Bouin, (Deux-Sèves)

En les figurant ainsi, l’un au centre de l'autre, la main qui les grava, sut aborder, par la simple droiture de sa foi la grande thèse theologique chère au P. de Monttort : l’arrivée à Jésus en passant par Marie — et, pratiquement, la figuration des deux Coeurs ainsi l'un dans l'autre avait l'avantage de tenir peu de place sur le dessus bombé de la crosse de l'arme.

Dans le prochain article, consacré à ce qui fut, plus spécifiquement, le « bijou vendéen », nous verrons ces deux cœurs de la Vierge et de son Fils divin, associés en des formes plus artistiques, plus héraldiques, mais non pas plus clairement compréhensibles.

FIG. VI. — Plaque cordiforme en cuivre provenant de l'ancien Château de Cirezay (Deux-Sèvres). (1 /3) de la grandeur réelle)

— A titre de coeur fixé sur des armes, je figure ici, au tiers seulement de sa grandeur réelle, un coeur de cuivre, plat et légèrement  biseauté sur ses bords, qui fut recueilli par Mme de la Rochebrochard-Tinguy, en d'assez récentes réparations à l'ancien château de Cerizay, (Deux-Sèvres), et dont M. Gobillaud, maire de Moulins, a bien voulu m'envoyer le dessin exact. Six pointes rivées à la plaque de cuivre servaient à la fixer sur le cuir d’un baudrier de sabre. Je ne vois certes pas en cet objet une image du Coeur de Jésus, je le crois même détaché d'un harnachement de l'armée révolutionnaire, tant est frappante sa ressemblance avec des « retroussis » cordiformes, de fabrication nantaise qui portent l'inscription : RÉPUBLIQUE FRANÇAISE[3]. Mais le fait qu'il a été trouvé au château de Cerizay qu'occupèrent les Vendéens, caché avec une grande médaille octogonale représentant l'Annonciation me fait le regarder comme un trophée ramassé sans doute sur le champ de bataille par un Vendéen qui, se méprenant sur l'origine et le caractère profane de ce coeur l'aura caché au même titre et avec le même sentiment de piété que la médaille de la sainte Vierge trouvée avec lui.

N'est-ce pas le cas de se souvenir que la bonne et droite intention purifie tout, divinise tout ?

— Je dois à l'extrême obligeance de M. le comte Jean de Villoutreys de pouvoir donner ici un document inédit, et tout de premier ordre, qui nous révèle comme certaine l'existence, jusqu'ici à peine soupçonnée, d'une sorte d'ordre ou de société, un peu secrète peut être, parmi les insurgés catholiques et royalistes, l'ordre de Saint Michel des Chouans. (On sait que le nom de Chouans — altération du mot « chat-huant »— fut donné aux insurgés de l'Ouest, en 1793, parce qu'ils se reconnaissaient et se comprenaient la nuit, à distance, en imitant certaines variations du hululement des hiboux).

Le curieux document de M. de Villautreys est un exemplaire du diplôme même de cet ordre : sous les armoiries royales accompagnées de la devise vendéenne : DIEU ET LE ROI, il porte le texte suivant :

De par le ROI DE FRANCE ET DE NAVARRE

SALUT à vous Frères de l'Ordre Royal de St-Michel, surnommés CHOUANS, appuis de la Religion et du Trône.

FIG. VII. — Brevet de l'ordre de St-Michel des Chouans.

Nous, Membres du Conseil, en correspondance avec les puissans Concurrateurs, avons délivré et délivrons par cette présente à brevet de propagandiste de l'Ordre de CHOUANS Royalistes, en foi de quoi avons signé le présent.

Je multiplirai votre race comme les Étoiles qui sont au Firmament, comme les grains de Sable qui sont au bord de la Mer.

FAIT au Conseil de l'an de grâce 179

Et au-dessous, comme sceau de l'Ordre, le Coeur de Jésus dans les fulgurations d'une gloire entourée de ces mots : VOILA LE COEUR QUI A TANT AIMÉ LES HOMMES ET DONT IL EST SI PEU AIMÉ.

C'est l'abrégé du texte même donné par Ste Marguerite-Marie que voici littéralement : Voilà ce Coeur qui a tant aimé les hommes qu'il n'a rien épargné jusqu'à s'épuiser et se consommer pour leur témoigner son amour, et pour reconnaissance je ne reçois de la plupart que des ingratitudes par leurs irrévérences et leurs sacrilèges et par les froideurs et les mépris qu'ils ont pour moi dans le sacrement d'amour[4].

Il n'est pas douteux que les créateurs de l'ordre de Saint-Michel des Chouans,  connaissaient ce texte, et le timbre de leur diplôme, que je reproduis ici en ses réelles dimensions, reste le document le plus précis et le plus parlant du culte du Cœur de Jésus dans les Armées contre-révolutionnaires de l'Ouest.

FIG. VIII. — Timbre de l'ordre de St-Michel des Chouans.

Nous sommes jusqu'ici sans aucun renseignement concernant cette organisation de St-Michel qui semble avoir été assez mystérieuse et dont la création, j'imagine, a peut-être suivi de très près la pacification apparente de la Vendée, vers 1795.

Je soupçonne aussi qu'à elle doivent se rattacher les coquilles de plomb et d'étain coulées en Vendée, soit dans les toute dernières années du XVIIIe siècle, soit lors des soulèvements de 1815 et de la chouannerie de 1830. Je donne ici la reproduction de deux types différents de ces coquilles. L'une d'elles (Fig. IX) représente à mes yeux le premier modèle, et je le tiens de M. le chanoine Pierre Charbonneau, ancien curé de Bressuire, le Sacré-Coeur y figure seul au centre de la concavité de la coquille.

FIG. X FIG. IX : Coquilles d'étain et de plomb d'origine vendéenne.

L'autre (Fig. X) se trouve dans la collection Parenteau. C'est le type de 1830 ; l'initiale du Comte de Chambord, Henri V de France, y sert de garde, j'allais dire de custode.au Coeur de Jésus, et tout autour une banderolle porte ces mots : N.-DAME ET SAINT MICHEL PRIEZ NOUS.

L'invocation à l'archange victorieux y figure ici à double titre, d'abord parce qu'il fut le protecteur officiel de la Monarchie française, puis, parce que le Comte de Chambord naquit le jour de la fête de saint Michel, 29 septembre.

Le moule qui servit à couler cette coquille provient du château de l'Angebaudière, commune de La Gaubretière (Vendée). En 1898 il appartenait à la famille de Saint-André[5].

La noblesse de Poitou comptait sous Louis XV et Louis XVI un certain nombre de chevaliers de l'ancien grand Ordre Royal de Saint-Michel fondé par Louis XI, en l'illustre abbaye du Mont ; je ne serais nullement surpris que l'Ordre de Saint-Michel des Chouans ait été organisé plus ou moins directement par l'un d'entre eux.

On sait que le collier de l'Ordre fondé par Louis XI était formé de cordelières entrelacées et de coquilles d'or, et que l'un des principaux insignes des pèlerins à l'abbaye du Mont, fut dès le Moyen-Age, la coquille de plomb au centre de laquelle l'archange vainqueur, l'épée levée et les ailes ouvertes, prêt au vol de gloire, foule aux pieds le Dragon vaincu.

Le fait que nos coquilles vendéennes portent le Sacré-Cœur au lieu de l'image archangélique ne saurait suffire pour détruire l'hypothèse d'une relation entre elles et l'ordre de Saint-Michel des Chouans, puisque le diplôme de cette société que nous devons à M. le comte de Villoutreys, porte lui-même, comme sceau, le Coeur de Jésus aux lieu et place du sceau de l'ancien ordre de Louis XI où figurait le combat de l'Archange et de Satan.

Loudun (Vienne)

L. CHARBONNEAU-LASSAY.

(à suivre)

 

[1] Mgr. Pie : Oraison funèbre de la marquise de La Rochcjacquelein. [2] Les objets figurés en cet article ont été gravés sur bois par l'auteur, en grandeur réelle, sauf indication contraire. [3] Cf. Parenteau : Inventaire Archéologique. P. 99, pl. 46, Nos 8 et 9. [4] Mgr Gauthey : Vie et Œuvres de Ste Marguerite-Marie. T. II, p. 102. [5] Parenteau. Inventaire Archéologique. P94, pl 46 , n°10.

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L'Iconographie emblématique de N. S. J. C.

LE SYMBOLISME DE LA ROSE

Le lis est la perle des fleurs, et la rose en est l'escarboucle admirable. Il en est le roi ; elle, la reine incontestée. Par leur  éclat, par leur grâce parfaites, par l'arôme embaumé qui s'envole de leurs calices, ils se partagent l'empire de la beauté florale et l'admiration des hommes. Aussi, après les paganismes qui les avaient honorés, la Religion Chrétienne, qui choisit pour relier l'homme à Dieu ce qu'il y a de plus excellent sur terre, prît elle le lis et la rose pour matérialiser en symboles profonds le Seigneur Jésus-Christ, la Vierge, sa mère, et les certitudes et les grandes espérances que nous tenons de lui.

La rose, surtout, fut l'élue de la symbolique chrétienne.

Dans deux précédents articles relatifs à la Rose emblématique dont Luther fit orner son anneau, j'ai dit comment le Moyen-âge en France, en Allemagne, en Angleterre, fit de la Rose la fleur héraldique et mystique de la Passion, des saintes Plaies et du Sang du Sauveur[1]. A l'appui de cette thèse, dix documents iconographiques sont venus apporter l'incontestable témoignage des siècles passés, mais ce n'est là que l'un des aspects emblématiques de la Rose, et, sans revenir sur ce que j'en ai déjà dit, je me propose de résumer aujourd'hui ses autres significations mystiques.

1. - LA ROSE EMBLÈME DE L'HUMANITÉ DU CHRIST

L'Église de Dieu n'est pas un corps venu spontanément à la vie sous un geste de son Fondateur, et, tout aussitôt, cristallisé dans une immutabilité de fossile : C'est, au contraire, un organisme vivant qui se développe et qui agit avec une exubérance de sève indéfectible. En puissance si l'on peut dire, elle exista sur terre depuis le moment où la générosité divine marqua du rayon surnaturel l'Ame et le front de l'Homme ; et tout le long des siècles pré-chrétiens, elle vécut dans les âmes des justes du monothéisme Israélite, et dans celles des justes dispersés dans les paganismes de partout.

Les uns et les autres, les derniers surtout, moins servis par des textes remplis de vérité, avaient choisi, pour exprimer leurs croyances diverses en la Divinité et les espoirs qu'ils avaient en elle, des emblèmes variés dont beaucoup répondaient à des idées déjà justes, ou qui devaient le devenir avec l'avènement sur terre du Rédempteur.

Quand ce Christ attendu eût accompli sa mission sur la terre, quand son Église fut établie et quand, ensuite, elle se créa des codes, des textes de prière, des liturgies et un symbolisme, elle  accepta, pour se les assimiler, d'anciens emblèmes et même d'anciens rites païens qui pouvaient, s'accorder avec son dogme, sa morale et ses origines ; souvent elle dût cependant rectifier, modifier le sens des premiers et, aussi, épurer la signification et la liturgie des seconds, en sorte que sous la main de ses pontifes, de ses artistes et de ses lettrés, ce qui était déjà bon devint excellent pour l'aliment des âmes et l'élévation des esprits.

La Rose, emblème déjà reçu dans presque tous les paganismes de l'ancien monde fut parmi les premiers que l'Église accepta d'eux. Aussi, sans que nous puissions toujours déterminer quel sens lui fut attaché, si même, parfois, si elle y parait à titre d'emblème ou de simple élément décoratif, nous la trouvons dans l'ornementation des Catacombes et des monuments chrétiens des premiers siècles.

Mais, très vite, son sens mystique s'affirma et se précisa.

Le Chrisme à la Rose sur terre cuite mérovingienne. Musée des Antiquaires de l'Ouest à Poitiers.

C'est ainsi que nous la voyons entrer, dès le début du Ve siècle, à Kokanaya de Syrie, dans la composition du Chiffre de Jésus-Christ, le Chrismon cruciforme[2] et, très peu après, décorer le centre de grands monogrammes sur les briques mérovingiennes du Poitou et du Nantais. C'est là un des plus anciens-exemples français de l'apposition de la Rose sur un autre emblème particulier à la personne de Jésus-Christ ; coutume qui devint fréquente au Moyen-Age. C'est ainsi que nous l'avons déjà vu, dans les articles précités où nous avons étudié peintures ou sculptures médiévales qui montrent la Rose au lieu et place des blessures du Sauveur, ou bien servant d'écrin à l'image de son Coeur.

Il est bien évident que dans toute cette emblématique, la fleur mystique représente tout à la fois le corps souffrant et le sang de Jésus, son sang qui, sur un vitrail du XIIIe siècle et sur un moule à hosties du xne, se transforme en roses[3], et que nous l'avons vu, sur un tableau d'autel d'origine fontevriste, couler le long de la sainte lance et s'amasser, comme dans une coupe précieuse, au coeur d'une rose de pourpre[4].  Et quand, sur un de leurs insignes emprunté à l'héraldique des anciens Rose-Croix du Moyen-Age, nos actuels Francs-maçons attachent la Rose sur la croix, leurs rituels précisent que c'est une évocation du corps de Jésus-Christ crucifié[5].

2. - LA ROSE, IMAGE DE LA BEAUTÉ DU CHRIST

Si la Rose rouge eût plus spécialement la mission de représenter le Sauveur en sa Passion, ainsi que le reconnaît la Vitis mystica, si longtemps attribuée à la plume de saint Bernard[6], cette même fleur en ses couleurs joyeuses, blanc, rose et jaune de toutes nuances, figura aussi la beauté parfaite de son Humanité, de même que l'éclat de son corps glorifié fut souvent interprété par la Rose d'or.

Guillaume Durand, évêque de Mende au XIIIe siècle, écrivait : « Dans le sens spirituel, la Rose désigne cette autre Fleur qui, dans le Cantique des Cantiques a dit d'Elle-même : Je suis le lis des vallées ; et dont le prophète parle ainsi : Une tige sortira de la racine de Jessé, et une fleur croîtra de cette tige. C'est là véritablement la Fleur des fleurs, c'est-à-dire le Saint des saints qui, par-dessus toutes autres fleurs, réjouit la vue, car il est le plus beau des enfants des hommes.[7] »

Et, vers le même temps, le bienheureux Raymond Lulle, cet homme étrange dont la pensée s'arrêta à toutes les sciences connues de son temps, et que l'Espagne surnomma « le Docteur Illuminé », nous dit, en son Livre « L'Ami et L'Aimé », que l'Ami, entrant dans le Verger d'Amour, admira la Rose et la loua «parce qu'aux yeux corporels elle est la plus belle des fleurs, de même qu'aux yeux spirituels l'Aimé (le Christ) est le plus beau et le plus agréable de tous les autres aimés ».

Les figurations anciennes qui nous montrent l'image, ou bien les initiales de Jésus, dans le centre d'une rose épanouie, le plaçant ainsi au coeur de l'emblème qui, même dans les arts profanes symbolise la beauté, n'ont certainement pas d'autre sens que celui d'exalter l'incomparable beauté du Seigneur. Je donne ici en exemple, choisi parmi beaucoup, deux de ces roses idéales ; la première est sur un bois taillé des çollections de la Société des Antiquaires de l'Ouest, à Poitiers ; la seconde, sur un cuivre gravé du Musée du Hiéron à Paray-le-Monial. Ces deux petites oeuvres d'art sont  du XVIIe siècle ou du XVIIIe, Regnabit en a déjà publié une du même genre où la fleur et sa tige sont entourées des mots : Flos de radice Iessé [8]; c'est l'illustration, à quatre siècles de distance, du passage de Durand de Mende cité plus haut.

Bois gravé du Musée des Grandes-

Écoles à Poitiers. Cuivre gravé du Hiéron.

3. - LA ROSE, FLEUR D'AMOUR.

Par exception, la Rose n'a pas été utilisée comme tant d'autres emblèmes pour figurer par opposition, selon les circonstances et les modes d'emploi, tantôt Notre-Seigneur Jésus-Christ et tantôt Satan.

Étant exempte ainsi de symbolisme démoniaque que pourrait-on reprocher à la Rose ? Serait-ce d'avoir été chez les païens, d'abord, et d'être resté depuis l'emblème de l'amour profane ?... Mais la faculté donnée à l'être humain d'aimer  avec son coeur de chair et avec ses sens n'est-il pas l'un des dons les plus délicats que Dieu lui a faits ? et s'il lui défend d'en abuser, et d'en mal user, cette défense est commune à l'amour et aux plus excellents des autres dons que nous tenons de sa bonté. Si la Rose fut, au titre d'emblème de l'amour profane et voluptueux, la fleur de Vénus, elle reste dans l'Église du Christ, la fleur ardente et douce de l'amour légitime et de la charité, de la Charité dans toutes les acceptions théologiques et philanthropiques de ce mot, comme elle doit à son parfum d'y être aussi la fleur de la Joie.

En tant qu'emblème de la Charité, la Rose eut le double sens religieux de symboliser l'amour infini du Rédempteur pour l'homme et l'amour reconnaissant de l'homme pour son Sauveur. Et la première de ces acceptions ne donne-t-elle pas à l'utilisation de la Rose comme écrin du Sacré-Coeur[9], autant que son titre de fleur de la Passion, une raison de haute convenance ? En cela comme en tout, nous voyons justifier les conceptions de l'ancienne emblématique chrétienne.

Cuivre grévé du Hiéron.

4. - LA ROSE, SOURCE DE VIE

C'est sous cet aspect que le symbolisme de la Rose plonge ses racines le plus avant dans le lointain des civilisations humaines.

Les érudits qui approfondissent les origines, les manifestations artistiques quasi toujours emblématiques, et les coutumes des anciens paganismes, savent quels rapports d'interprétation y rattachaient la Rose à l'organe physique de la Maternité[10] ; ils connaissent les étroites relations d'idée qui rapprochaient souvent, jusqu'à n'en faire qu'un seul et même emblème sous des formes différentes selon les pays, la Coupe, la Rose et la Fleur de Lotus ; et aussi, parfois, et avec des différenciations, le Coeur.

La Vie est la suprême expression, la plus merveilleuse manifestation de l'OEuvre divin sur la terre ; elle est le premier des dons que Dieu nous a faits et celui qui nous permet de bénéficier des autres. Dans quasi tous les pays riverains de la Méditerranée orientale, la Rose fut la figure allégorique, gracieuse et chaste, de l'admiration et de la reconnaissance humaine pour ce don de la Divinité qui permet à l'être vivant de perpétuer sa race par la transmission de la vie, et de collaborer ainsi à l'Oeuvre créateur. Cette conception religieuse que les classes sacerdotales, au moins, de tous les paganismes anciens ont connue, se cache, sans doute, sous bien des figurations incomprises de la Rose sur les monuments antiques ; peut-être même faut-il la voir jusque dans la Rose que les Lydiens de Rhoda placèrent sur leurs monnaies, encore qu'elle interprète, en blason parlant, le nom grec de leur ville, Rhôdon, (rose). La fleur ainsi représentée est la « rose simple » dont le type linéaire, vu de profil[11], s'apparente avec celui de certaines variétés occidentales d'églantines que les traditions de quelques-unes de nos provinces françaises rattachent aussi, de même que de la « rose trémière, » au symbolisme de la fécondité.

J'ajoute que la Rose de Rhoda de Lycie ressemble étrangement aussi à des représentations orientales de la fleur du Lotus.

La Rose sur Monnaie de Lycie.

Qu'on ne s'illusionne pas : le caractère emblématique de la Rose dans les cultes d'avant notre ère ne pouvait ni choquer les premiers symbolistes chrétiens, ni les faire hésiter à prendre cette fleur comme un des emblèmes personnels du Christ béni...

N'avait-il pas été, en maints endroits des Écritures, annoncé par les prophètes comme un germe de vie ? n'est-il pas le Vivificateur du monde, l'auteur de toute vie ?... Bien plus, n'a-t-il pas dit de lui-même : Je suis la Vie !...

C'est pourquoi nous trouvons encore au Moyen-âge, en pays chrétiens d'Occident et d'Orient, la Rose, emblème de Jésus-Christ, avec son sens antique de « porte de vie ». Et voilà qui explique, par analogie, l'idée que nos vieux iconographes ont eue, de nous montrer sous les apparences gracieuses de la Rose, les quatre blessures des membres et celle du Coeur de Jésus ; c'est que d'elles flue le sang divin qui est pour les âmes un germe de vie spirituelle : « Si vous ne mangez ma chair et ne buvez mon sang vous n'aurez pas en vous la vie !» ...J'ai dans mon voisinage immédiat un témoignage singulièrement curieux de ce symbolisme médiéval du Christ germe de vie : On sait, — d'ordinaire très vaguement— que la croix gammée, le « Swastika » des cultes de la Haute Asie, fut aussi, dans notre Occident, l'un des emblèmes du Christ. En Orient, il représente, entre autres sens à lui donnés, le mouvement apparent du soleil, en somme la vie cosmique, car le mouvement est l'une des manifestations de la vie ; et, par certaine conception qui ne saurait être exposée ici, ce signe du swastika se rattaché aussi à l'origine physique de l'être humain.

Les roses hermétiques du monastère des Carmes de Loudun.

XV-XVI. s.

Or, à la fin du XVe siècle, ou au XVIe, un moine carme du monastère de Loudun, frère Guyot, peupla les murs de l'escalier de sa chapelle de tout une série d'emblèmes ésotériques de Jésus-Christ, dont quelques-uns, plusieurs fois répétés, sont d'origine orientale, tels le Swastika et le Sauwastika, l’Aum et le Serpent crucifié. Dans cette série, la croix d'abord, puis le Swastika, font corps avec la rose mystique représentée sous forme d'un huit feuilles à pétales entrelacés[12], puis sous celle d'un quatre feuille héraldique.

L'apposition du swastika sur cette dernière rose réunit donc deux emblèmes de Jésus-Christ qui sont en même temps deux hiéroglyphes relatifs à l'éclosion de la vie humaine. Le frère carme Guyot, qui mit ces deux signes réunis au centre même de sa signature, se montre trop savant es-science d'ésotérisme sacré pour qu'aucune de leurs significations ait pu lui échapper, d'autant qu'elles étaient connues de tous les hermétistes d'alors...

Même encore en cette extrême fin du Moyen-âge, et lorsqu'ils ne sont destinés-à verser que du vin ou de l'eau, les vases et les fontaines dont l'orifice d'épanchement sont modelés en forme de rose, sont aussi, par intention expresse de leur auteur ou par tradition d'atelier, des emblèmes hermétiques du Sauveur, présenté comme source et fontaine de vie.

L'art tout actuel vient de produire un délicieux bijou monastique qui s'accorde, beaucoup plus qu'on ne le penserait au premier regard, avec cette riche et substantielle emblématique de la piété d'autrefois : A la «Semaine des Liturgies,» qui s'est tenue à Paris en décembre 1925, le Révme Dom Gabarra, abbé de l'Abbaye parisienne de Sainte-Marie de la Source, de l'ordre de saint Benoît, portait une légère crosse d'ivoire sculpte dans la volute de laquelle s'épanche, sortant du calice d'une Rose, une source symbolique. Les Bénédictins de l'Abbaye poitevine de Ligugé décrivent et expliquent ainsi la crosse de Dom Gabarra : «C'est une tige d'acajou rouge, liée de distance en distance d'un fil d'argent qui forme noeud, et épanouie au sommet en un lys d'argent. Du centre de la fleur symbolique de la Vierge Marie s'élance un pistil qui forme le corbin de la croix et se termine en rose— rosa mystica—. Du coeur de celle-ci, jaillit une source — fons hortorum— qui se perd en ruisselets à travers la volute et complète la série des images mariales, tout en rappelant l'emplacement de l'abbaye parisienne, et le mot dont on la désigne volontiers : la Source[13]. »

L'oeuvre a été ciselée par l'artiste Fernand Py, mais de qui est le thème de sa composition ? Je veux absolument douter qu'un bénédictin ait pu réunir la Rose et la source en ne leur donnant que la signification mariale, très accessible au vulgaire et très juste du reste, mais qui ne peut en rien l'empêcher d'avoir aussi le sens, bien autrement substantiel en tant qu'aliment d'âme, de source de vie ; d'autant que ce titre convient aussi à la Vierge, mère de l'auteur et du dispensateur de toute vie, du Verbe créateur.

Et si l'on veut jouer sur le nom géographique de la nouvelle abbaye parisienne, un monastère bénédictin n'est-il pas, de nos jours surtout, — et je sais que la maison conventuelle de Dom Gabarra l'est excellemment — une « source » abondante de vie spirituelle et intellectuelle ?

 

[1] In Regnabit, n° de mai 1926, et n° janvier 1925. [2] Cf. Doms Cabrol et Leclercq, Dict d'Archeol chret ; et de liturgie, T. III, vol. 1, col. 1507. [3] Cf. Mgr Barbier de Montault. Traité d'Iconogr. chrét. T. II, p. 155. [4] In Regnabit, janv. 1925, p. 106. (grav) [5] Cf. Recueil de la Maçonnerie, adhonhiramite IIe Partie, p. 120. [6] cf. E. Mâle, L'art religieux de la fin du Moyen-âge en France. p. 108. [7] Guillaume Durand. Rational des divins offices. Liv. VIe c. 53,9. [8] Regnabit janv. 1925, p. 166. [9] Sculpture et peinture du XVIe siècle, in Regnabit mai 1924 p. 458, 459[10] cf. in Ern. Crawby The mystic Rose, Londres, 1902. [11] Cf. A. de Barthélémy. Nouveau manuel de numismatique ancienne ; Atlas XII, nos 427 à 432.  [12] L 'Angemne du blason.[13] Bulletin de St Martin et de St Benoît, Janv. 1926, p. 17.

5. - LA ROSE, EMBLÈME DE JÉSUS-CHRIST

RÉSSUCITÉ

ET DE LA RÉSURRECTION DES FIDÈLES.

« Si le Christ n'est pas ressuscité, vaine est ma prédication, et vaine aussi votre foi », dit saint Paul en sa première lettre à ses convertis de Corinthe[1] ; et tout aussitôt il ajoute : «... le Christ est ressuscité d'entre les morts, et il est ainsi les prémices de ceux qui dorment » ; puis il proclame qu'Il est le principe de toute résurrection[2].

L'emblématique chrétienne est en si parfait accord avec le dogme de la revivification future que tout emblème de la résurrection est devenu, par là-même, emblème du Premier des ressuscites, du Christ principe et gage de notre renaissance mystérieuse.

Et cette foi en la résurrection du Seigneur et de ses fidèles est certainement l'idée qui a fait créer, ou conserver, par la symbolique chrétienne le plus grand nombre d'emblème qu'une même signification ait réunie.

La Rose est un de ces emblèmes empruntés aux anciens cultes et consacré, avec son même sens à Jésus-Christ ressuscité d'entre les Morts et à l'espérance que nous avons de ressusciter comme lui.

Cette idée de résurrection, n'est pas une croyance d'origine exclusivement chrétienne. Longtemps avant notre ère, Job criait à Dieu son espérance : « N'est-il pas en votre pensée, Seigneur, que l'homme frappé de mort reprenne la vie ?...

Pendant ces jours d'épreuves et de combats, j'attends la venue de ma transformation... Je sais que mon Rédempteur est vivant, et qu'au dernier jour je sortirai de la terre, ressuscité ; que de nouveau je serai revêtu de ma peau, et que, dans ma propre chair, je verrai mon Sauveur. Je le verrai moi-même; mes yeux le contempleront; et ce sera toujours moi ! Voilà l'espérance qui repose en ma poitrine[3]. » — D'autre part, vers la même époque, les cultes païens d'Asie rêvaient d'un Dieu humain victorieux de la mort. A leur contact, peut-être, vers le VIIe siècle avant notre ère, les sanctuaires grecs s'ouvraient à des dieux fictifs morts et ressuscites, pauvres mythes dont quelques-uns ressemblent en quelque manière a des figures annonciatrices du Christ attendu : Athis, Adonis, Sabazios, le dieu solaire phrygien, et Zagréus, rené de son propre coeur...

Dans tous ces paganismes, la Rose figurait nettement la brièveté de la vie ; on la prenait comme image de la destinée de ceux qui mouraient jeunes, de même que, près de trois mille ans plus tard, Malherbe dira, parlant de la fille de son ami du Périer :

 

« ...rose elle a vécu ce que vivent les roses

L'espace d'un matin »...

 

Mais en même temps, en Orient, puis à Rome, s'attachait à la fleur emblématique l'idée d'une résurrection possible : Chaque printemps, les roses que l'hiver avait fait disparaître ne revenaient-elles pas parer la terre et l'embaumer ?

« La rose, dit dom Leclercq, avait dans l'antiquité un sens funéraire déterminé ; elle symbolisait la rapidité de la vie, de cette vie trop courte et comme inachevée... de ceux qui meurent avant le temps. Rosa simil floruit et statim periit, dit une inscription[4]. C'est surtout en Italie que ce rôle funéraire est dévolu à la rose à tel point que la fête des morts s'appelait rosalioe. Chaque année, au retour de la saison des fleurs, au mois de mai, les familles et les confréries célébraient les « rosalies » Ainsi la rose devenait l'emblème d'une sorte de résurrection.»

L'érudit bénédictin écrit ces lignes à propos d'un exemple bien suggestif de l'emploi de la rose en tant qu'emblème de la résurrection attendue par l'âme chrétienne :

Au Musée Quimet reposent deux corps, momifiés naturellement, transportés là d'Antinoé d'Egypte, sans que rien ne soit changé ou déplacé de leur toilette et de leur mobilier funéraires.

L'un des deux squelettes porte des chaînes et des ceintures de fer effrayantes, et, de son cou, pend un énorme cercle de fer qui se termine sur la poitrine par une croix en tau, de façon que croix et collier reproduisent l'ancienne «clef de vie» des égyptiens païens. Cet homme, un pénitent, se nommait, dit une inscription, Sarapion ; la femme, Thaias. Et les érudits ont voulu voir en eux le bienheureux ermite Sérapion et la pénitente, Thaïs, qu'il convertit à la vie chrétienne, ce qui est au moins fort vraisemblable. Or, après quinze siècles de ténèbres, la  pauvre morte reparut à la lumière tenant encore dans sa main desséchée, la rose emblématique, desséchée comme elle, mais toute vivante cependant de l'impérissable espérance qu'elle symbolise...

Si en Occident, certains mystiques du haut Moyen-âge, comme l'auteur de La Clef du pseudo-Méliton, et plus tard Durand de Mende[5] considèrent seulement les roses, celles qui sont rouges, comme l'emblème du sang du Christ et des martyrs et, celles qui sont blanches, comme l'image de la pureté de Marie et de celle des vierges, la plupart des auteurs cependant gardèrent à la Rose toutes les diverses attributions symboliques que j'expose en ces pages.

Le Moyen-âge, par la main souveraine du Pontife romain, consacra expressément et liturgiquement la Rose en tant qu'emblème de Jésus-Christ ressuscité.

On sait que, chaque année depuis de très longs siècles, au IVe dimanche de Carême, le Dominica rosarum, le Pape bénit solennellement une branche fleurie de rosier d'or. Au cours de prières spéciales, le pape, assis devant l'autel, verse avec une petite cuiller d'or, dans la capsule disposée au coeur de la plus belle des roses du rameau, un peu de baume et de musc ; puis, la capsule refermée, il asperge et encence la fleur précieuse.

Dans un sermon prononcé à cette occasion, le pape Innocent ni, qui mourut en 1216, disait que les parfums mystiques dont il venait de sacrer la fleur d'or figuraient le Corps du Christ, son Ame et sa Divinité.[6] Mais, en ce même XIIIe siècle, Pierre de Mora, cardinal de Capoue, expliquait comment la rose d'or-papale figure surtout le Sauveur ressuscité : « Nous lisons, dit-il que le Seigneur Jésus, voulant fortifier les disciples contre le scandale de ses humiliations, leur prédit souvent la gloire de sa résurrection, et même il en montra l'éclat à trois d'entre eux dans sa transfiguration lumineuse sur le Thabor.

« C'est pour marcher sur les traces du divin Maître que, le quatrième dimanche de Carême... le Souverain Pontife, portant une rose d'or à la main, annonce aux fidèles la gloire de la résurrection.

« Celle-ci est, en effet, figurée par la fleur. Notre-Seigneur a dit que « sa chair refleurirait comme elle ». Parmi les beautés passagères, nulle n'est égale à celle de la fleur... Or, parmi les fleurs la rose est la plus belle. C'est donc à juste titre qu'elle a été choisie pour figurer cette gloire que l'oeil n'a point vue, que l'oreille n'a point entendue, que le coeur ne saurait comprendre.

« Pourquoi une rose d'or que l'on oint de musc et de baume ? L'or, le plus précieux des métaux, est bien propre à représenter les splendeurs de la gloire de Jésus-Christ en sa résurrection.

« Le baume préserve les corps de la corruption ; il exprime ici l'immortalité du Sauveur ressuscité. « Le musc, parmi les aromates est le plus odoriférant. C'est un signe de la renommée du Christ dont la résurrection s'est répandue en tout lieu comme une bonne odeur[7]...»

Les papes ont coutume d'envoyer solennellement chaque année cette précieuse fleur de résurrection à l'un des grands personnages du monde qu'ils veulent honorer, et ces joyaux bénits furent toujours en honneur dans les trésors princiers.

L'Inventaire de l'orfèvrerie du roi Charles v de France, pour l'an 1380, porte cette indication.

« Un rosier d'or, à tenir en sa main, ouquel a il pommelles tons, et est la rase tut le pape donne le iour de la mi-caresme, au plus noble ; pesant marc et demy ».

Et l'Inventaire du trésor des ducs de Bourgogne, dressé en 1467, indique à son n°3101 :

« Ung arbre d'or, en manière 4e rosier, où il y a au-dessus une rose et dedens ung saphir qui poise ensemble, I marc VI onces. »

La rose d'or que le Pape Pie XI, glorieusement régnant, à offert, en 1925, à la reine des Belges est une branche artistique en or très pur, comme les roses et les feuilles qu'elle porte. Elle est fixée dans un vase de vermeil décoré d'un côté de l'écusson pontifical, et portant, de l'autre, l'inscription : Elisabeth, Belgarum .reginoe, anno XXV conjugi, Aug. Pius X.

— En Orient, il est un autre genre de fleurs, étrangères au rosier, auxquelles s'attachent, même en Palestine, et depuis bien plus de mille ans, la dignité d'emblème de la résurrection.

Elles sont connues sous le nom de « Roses de Jéricho » ; on les appelait autrefois « Roses des Pèlerins », ou « Roses des Croisés », et les botanistes les connaissent sous ceux d'Astericus pygmeus et d'Anastatica hierochunta.

Après leur maturité, l'astérique et l'anastatique (en grec, anastasis-resurrection) se dessèchent ; on les recueille alors ; Si, plusieurs années après, on trempe leur racine dans l'eau ou si l'on asperge abondamment leurs feuilles desséchées, elles se détendent, s'ouvrent à nouveau et reprennent de suite leur aspect de vie première qui dure... ce que durent les roses.

C'est cette particulière faculté de ressusciter en apparence qui valut à ces plantes d'être assimilées au nom et au symbolisme de la Rose, et la grande faveur dont elles jouirent durant le Moyen-âge dans toute la chrétienté.

6. - LA ROSE, EMBLÈME DU CHRIST

BONHEUR ÉTERNEL DES ÉLUS.

Jésus-Christ n'est pas seulement le Rémunérateur des Justes, il a promis d'être lui-même leur récompense. Il ne s'est pas donné seulement comme l'auteur et le principe de notre vie physique et intellectuelle d'ici-bas, 11 a dit qu'il était la Vie même, la Vie éternelle : « C'est moi qui suis le pain de vie...Celui qui en croit ma parole, je le ressusciterai au dernier jour… Si quelqu'un mange du pain que je suis il vivra éternellement…et vivra par moi.[8] » Cette vie de félicité éternelle, ce Jésus qui doit être lui-même cette vie et cette récompense sans égales et sans fin, la Rose en a été, aussi, l'image merveilleuse.

Emblème de la source de vie physique, de la vie retrouvée après la mort par la résurrection ne convenait-il pas qu'elle le soit aussi de ce bonheur du ciel désiré « qui est Dieu même.»

Cette conception symbolique que le Moyen-âge a aimée, le génie de Dante [9] l'a merveilleusement évoquée quand il décrit le ciel comme une série de cercles mystérieux qu'une croix partage en quatre zones, ainsi que l'était le pentacle d'Ezéchiel, une croix, au centre de laquelle «la sainte milice » des Elus apparaît, dans l'atmosphère enveloppant d'un bonheur inouï, sous la forme toute blanche d'une rose immense. Et au coeur de la rose, et sur la rose, rayonne, dans un jaillissement de splendeur sans pareille l'Intelligence suprême et la Lumière éternelle !....

La Rose blanche sur la Croix. Insigne maçonnique.

Cette Rose blanche posée sur la croix au milieu des orbes célestes, les groupes hermétiques chrétiens du Moyen-âge l'avaient adoptée comme hiéroglyphe de Jésus-Christ, récompense et bonheur des saints. C'était notamment l'insigne de cette Fraternité des Rose-Croix qui était, à l'origine, un groupement spécifiquement catholique[10] et dont les Francs-maçons d'aujourd'hui, qui ont gardé pour un de leurs grades l'insigne de la Rose blanche, ne sont qu'une piètre contrefaçon.

Ainsi donc, dans la symbolique chrétienne, la Rose se présente comme l'un des emblèmes les plus riches en aspects divers, avec ses sens multiples de fleur d'Amour et de Charité, de Source de vie, d'image de l'Humanité du Sauveur, de sa Beauté, de sa Passion sanglante, de sa Personne ressuscitée

et de notre future résurrection, d'emblème, enfin, de l'éternelle félicité promise par Lui et en Lui. Voilà, en résumé, ce que nos pères ont fait de la Rose dans le trésor des emblèmes du Seigneur Jésus-Christ. Tout ce que je pourrais dire de plus serait de trop ici ; j'ajoute seulement, comme un nécessaire hommage à leur piété et à leur génie, que si nos anciens symbolistes chrétiens ont été de grands artistes, ils ont été aussi de merveilleux poètes.

Loudun (Vienne)

L. CHARBONNEAU-LASSAY.

Figuration d'un Moule de cirier de poitevin, XVIIe siècle. — Voir Ginot. Moule de Cirier Poitevins, XVII» XVIIIe siècle. — Planche III.

 

[1] 1er aux Corinth. xv, 14. [2] Id. xv, 20-21. [3] Job, xiv-xix.[4] Corp Rhenanorum, in-4 Etberfelde, 1867, n° 1053.[5] Dom Leclercq. in Diction. d'Archéolog. Chrét. et de liturgie. T. I, vol. II, col. 2339.[6] Sermo in dominica Laetare, seu de Rosa. cf. O'Kelly de Qalway,- Dict. Archeol. et expl. du Blason, 1901, p. 406. [7] Traduct du Chanoine Lerwey. Histoire et symbolisme de la liturgie 3e part. p. 465.[8] Cf. St Jean Evang. ch. VI. [9] Dante. La Divine Comédie. Le Paradis chant XXXI, XXXII. [10] Cf. R. Guénon L'Esotérisme de Dante, Paris, Bosse 1925.

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #SYMBOLISME CHRÉTIEN

LE CŒUR HUMAIN ET LA

NOTION DU CŒUR DE DIEU

DANS L'ANCIENNE ÉGYPTE.

Pour un nombre encore trop considérable de catholiques, la piété envers le Coeur Divin est une conception tardive, née au XVIIe siècle de la spiritualité sentimentale répandue par les Jésuites et autres prédicateurs. Ce n'est, pour quelques autres — parmi ceux mêmes qui sont bien obligés de reconnaître que la foi du Moyen-âge, surtout, a honoré et adoré comme nous le Coeur rédempteur— ce n'est qu'une idée germée dans l'esprit si pieux de cette société médiévale toute imprégnée de poésie très tendre en même temps que d'un réalisme surprenant. Pour un peu ne dirait-on pas que le culte du Coeur, centre de tout l'amour sauveur, dériverait à la fois des « Cours d'Amour » et des méditations exaltées des moniales ?

En tous cas il est admis par eux, quasi comme de science certaine, que l'âme chrétienne du premier millénaire n'a pas eu, n'a pas pu avoir, même l'ombre d'une pensée pour le Cœur de chair de Jésus, foyer de ses sentiments affectifs, et que cette conception est située tout à fait en dehors du domaine qui lui était accessible.

A plus forte raison leur paraîtra-t-il absolument stupéfiant que le Sacerdoce tout entier d'un peuple païen des toutes premières civilisations humaines ait eu pour le Coeur du Dieu Unique — placé par lui, tel qu'il le pouvait concevoir, au-dessus de ses dieux— une pensée, une attention si particulière qu'elles lui a fait attribuer en partage à ce Coeur tout ce que la Divinité même possède de perfections : puissance créatrice, science, beauté, bonté et justice infinies, et que de cette idée, ce Sacerdoce ait pétri toute la nation avec ses souverains superbes, ses artistes, ses savants et ses architectes étonnants.

Voilà pourtant ce que les découvertes faites, en ces vingt dernières années surtout, par les hautes études d'égyptologie permettent d'affirmer sur documents matériels positifs : écrits, inscriptions lapidaires, sculptures, objets d'art, etc..., toutes choses dont le témoignage admirable ne saurait être discuté.

***

Dès le temps de ses premières dynasties historiques, vers 3.300 à 2.600 avant Jésus-Christ, l’Égypte, nous est révélée par les monuments comme une nation extrêmement civilisée ; les statues et sculptures que nous avons de ce temps sont d'un art dont la perfection nous confond, et, quand les Pharaons de la IVe dynastie, Chéops, Chéphrem et Mycerinus élevèrent, ou laissèrent élever par les Prêtres les mystérieux sanctuaires que sont les Grandes Pyramides de Gizeh, entre 2.840 et 2.680 avant notre ère, la science des Égyptiens en astronomie, cosmogonie, géométrie et géodésie était telle qu'il a fallu nos instruments perfectionnés d'aujourd'hui pour les rejoindre, et leurs méthodes mathématiques leur ont permis de résoudre,  dans le domaine des sciences susdites, des calculs tels que nos savants en demeurent stupéfaits[1]. (1)

Or, avant et encore à cette époque, alors que les Pontifes de Memphis et de Thèbes étaient les gardiens de la science comme de la religion en Égypte, on y conservait encore le culte du vrai Dieu, altéré il est vrai, mais nettement désigné par les hiéroglyphes des monuments des IIIe et IVe dynasties par exemple, comme étant le Dieu Un, le Dieu unique. Entité spirituelle, Il y apparaît comme tout à fait différent des dieux qui ne furent que des totems ou bien des ancêtres divinisés, à commencer par Atoum (l'Ancêtre[2]) dont l'un des fils, Osiris, devint l'un des ministres de la Divinité unique chargé notamment de présider au pèsement des âmes sur le seuil du «royaume des transformations».

Quant au Dieu Unique personnifié souvent par le Soleil, on l'appela selon les lieux, les temps et les Ecoles sacerdotales, Amon, ou Râ, ou Aton, et certaines de ses perfections furent personnalisées sous d'autres noms. Le culte assez tardif de certains animaux ne fut qu'une déformation d'un totémisme qui parait avoir été, à l'origine, purement héraldique.

C'est de ce Dieu unique que parle le païen d'Egypte qui écrivit en ce temps là le papyrus du British-Museum où nous lisons cette expression : « Dieu grand, Seigneur du ciel et de la terre, qui as fait toutes les choses qui sont. 0 mon Dieu, o mon Maître, qui m'as fait et m'as formé, donne-moi un oeil pour voir, une oreille pour entendre tes gloires !... » Où trouve-t-on dans les classiques de Rome et de la Grèce antiques, des prières semblables à cette prière[3].

Ce qui ressort, dès le premier contact que l'on prend avec les ouvrages spéciaux qui traitent des dernières découvertes religieuses de l'Égyptologie[4], c'est que le peuple Égyptien garda longtemps la notion de vérités premières et que, d'autre part, encore qu'il ne fut pas « la nation en qui toutes les nations ont été bénies [5]», il dut y avoir dans ce peuple, et surtout dans son Sacerdoce et dans son élite intellectuelle, des âmes très hautes, spirituellement très pures, que Dieu favorisa de lumières et d'intuitions merveilleuses. Ne nous en étonnons pas : Melchisedech dont parle la Genèse et les trois Mages des Évangiles n'étaient point des Hébreux, et pourtant le premier préfigura l'Eucharistie et les seconds découvrirent le Christ nouvellement né : «l'Esprit de Dieu souffle où il veut». C'est pourquoi nous trouvons dans les textes sacrés de l'Egypte des passages tels que devant eux, de très grands savants d'aujourd'hui n'hésitent pas, tel Alexandre Moret, professeur au Collège de France et Directeur de l’École pratique des Hautes Études, à regarder comme une sorte de pré-christianisme certains chapitres des écrits théologiques de l'Ancienne Égypte ; aussi Moret, dans son magnifique ouvrage Mystères Égyptiens intitule hardiment l'un de ses plus beaux chapitres : « Le Mystère du Verbe Créateur ».

Ce sont les restes de ces très anciennes croyances des beaux temps de la splendeur égyptienne qui, recueillis dans les Livres Hermétistes, étonnaient à un point si étrange nos premiers docteurs chrétiens que l'un d'eux, Lactance, (f 325), disait : «Hermès a découvert, je ne sais comment, presque toute la Vérité ».

***

Voyons maintenant, d'après les plus anciens documents certains, quelle place étonnante est faite au coeur humain dans cette conception de psychologie religieuse que n'avait point encore, ou que très peu, pénétré le polythéisme et la zoolâtrie des derniers siècles de la décadence égyptienne. Dans les hiéroglyphes, écriture sacrée où souvent l'image de la chose représente le mot même qui la désigne, le coeur ne fut cependant figuré que par un emblème : le Vase. Le coeur de l'homme n'est-il pas en effet le vase où sa vie s'élabore continuellement avec son sang ? le vase où naissent et grandissent et où meurent les passions bonnes ou mauvaises qui régissent sa volonté et le dominent parfois au point de tyranniser à son intelligence.

Le vase, emblème hiéroglyphique du mot « cœur ». 

Tout à la naissance du genre humain, que raconte à sa façon la pyramide du Pharaon Pepi II, Atoum, le premier homme, tire ses enfants de son propre sein en partageant son coeur en neuf fractions, et chacune d'elle devint un être humain complet ; ainsi naquirent les dieux et déesses ancêtres Toum, Shou, Tafnouit, Seb, Nouît, Osiris, Isis, Set et Nephtys. Et cela pour donner à entendre que l’homme transmet la vie par son cœur, comme plus loin nous verrons le Verbe de Dieu créer la vie avec son cœur.

Et quand Ramsès II reproche à ses officiers d’avoir été mal asisté par eux au cours d’une bataille : «  je ne vous porte plus dans mon cœur », leur dit-il ; puis se tournant vers son père qui est au ciel, Dieu-Ammon, il ose lui parler ainsi… »Que fais-tu donc, ô mon père Ammon ? Est-il d’un père de ne pas veiller assez sur son fils…Et que sont ces Asiatiques pour ton Cœur ?[6]... »

C’est donc bien du Cœur de Dieu, d’Ammon-Dieu qu’il s’agit, mais seulement, et cela est bien de toute évidence, du Cœur métaphorique de Dieu en tant que foyer des affections divines ; mais certains de nos textes de liturgie catholique ne l’adjurent-ils pas en des accents parfois quasi semblables ?

Oh ! le cœur humain, comme l’Egypte idéaliste l’a aimé ! qu’on lise la fable si poétique de Bitaou qui s’est sacrifié lui-même, mais dont le cœur ne veut pas mourir renait et se transforme à chaque fois qu'un nouveau coup, de lui-même mortel, vient le frapper ; jusqu'à ce qu'enfin Anubis ranime Bitaou en retrouvant  son coeur errant et en le mettant dans l'eau.

Et Bitaou revient vers la vie en rapportant son coeur.

Mais c'est surtout dans le jugement des âmes, au sortir de la vie terrestre que le coeur apparaît comme le résumé complet de l'homme. Cette pesée des actes délictueux de chaque humaine existence est exprimée sur les monuments de l'ancienne Égypte par des scènes sculptées assez comparables en somme à celles qui nous montrent, sur nos églises romanes et gothiques le jugement particulier des actes de nos vies, avec saint Michel qui pèse de petites âmes en présence de l'ange commis à notre protection et de Satan, notre accusateur.

La Vérité et le Cœur dans la balance du jugement. Détail des peintures du cercueil d’une prêtresse d’Amon. Cf Ph. Virey Religion de l’Ancienne Égypte, p 157

Que nous montre la sculpture égyptienne ? Devant le trône d'Osiris, chargé du jugement des Morts, et qu'entourent ses assesseurs, et près de Maât personnification divine de la Vérité, une balance s'érige ; à côté d'elle, ou au-dessus d'elle, un monstre hybride, « La Dévorante », justicier de la Divinité, s'apprête à s'emparer de l'âme si la juste pesée est en défaveur de celle-ci.

Dans un des plateaux repose le coeur seul du défunt sous l'apparence du vase hiéroglyphique dans lequel sont les œuvres mauvaises de la vie qui va être jugée. Alors Maât-Vérités avance, détache de sa coiffure la plume blanche d'autruche qui la caractérise, quelquefois s'asseoit elle-même dans le plateau[7], mais, comme elle est substance spirituelle, seule la plume blanche pèse de son poids si léger... et l'équilibre parfait doit aussitôt se faire entre le vase-coeur et la plume immaculée, faute de quoi c'est le monstre justicier qui triomphe, et l'âme ne sera pas reçue dans le royaume des transformations heureuses.

Voyez : Sur la pierre de son tombeau c'est Ramsès VI que la belle déesse-ancêtre, Isis, fille d'Atoum, amène par la main devant le tribunal terrible de son frère Osiris, et devant celui-ci et ses assesseurs, devant l'incorruptible Maât-Vérité, le Pharaon fait son « mea non culpa », puisqu'ici le mal commis seul entre en question :

Et Ramsès commence : « Hommage à Toi, Dieu grand qui possède la certitude ! Je viens vers Toi, ô mon Seigneur, je me présente pour contempler ta gloire. Je te connais, je connais ton Nom et je connais les noms des quarante-deux divinités qui sont avec toi dans la salle de Vérité..

Je n'ai pas mis l'iniquité à la place de la droiture.

Je n'ai pas fait ce que détestent les dieux.

Je n'ai pas tué ni fait tuer perfidement.

Je n'ai trahi personne.

Je n'ai pas fait verser les larmes des pauvres » etc. Quarante-trois chefs d'accusation sont ainri rejetés par le Pharaon qui conclut en criant : « Je suis pur, je suis pur, je suis pur ! »

Et pendant que la Vérité le regarde et s'apprête à laisser tomber dans le plateau de la balance sa plume terriblement légère, le scarabée de pierre fine, qui occupe dans la momie royale le milieu du coeur, répète en invocation la parole magique qui fut dite sur lui quand il fut consacré par les hiérodules : « 0 coeur, qui étais mon coeur sur la terre, toi qui me viens de ma mère et m'es nécessaire pour mes transformations, ne témoigne pas contre moi, n'accable pas ton père, c mon coeur ! »

Mais Maât-Vérité vient de laisser tomber la plume de son diadème, les deux plateaux de la balance oscillent, et s'arrêtent au point précis de l'équilibre parfait. Ramsès est justifié.

— Sur sa stèle funéraire, conservée au Musée de Turin, et traduite par Chabas, Béka, avant de dérouler comme Ramsès VI son « mea non culpa » le résume d'avance, par ces mots vainqueurs « Je fus un homme juste, véridique et bon, ayant mis Dieu dans son coeur[8]». Dieu, Béka dit bien Dieu, en hiéroglyphes : «Nouter» et non pas un des dieux. Béka comprenait au mieux que ne pouvait pas être condamné un coeur en qui Dieu résidait et qui vivait de lui, puisqu'il le possédait au centre même de sa vie !

Après lui, et quasi dans le même sens, le livre des Cantiques fera dire à l'âme : « Pone me ut signaculum super cor tuum ».

O Dieu placez-moi comme un sceau sur votre coeur ! « Et bien plus de mille ans après une autre parole, plus expressive encore, celle de saint Paul, lui fera écho : « Non, ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ Jésus qui vit en moi!...»

Ainsi donc, pour l'Égypte religieuse le coeur était tout dans l'homme : le siège de ses facultés intellectuelles, comme aussi des passions qui, avec elles, gouvernent sa volonté, le vase de vie où l'âme laissait en quittant le corps le dépôt des actions accomplies avec lui, le tabernacle enfin où le juste portait la Divinité quand par ses vertus, ainsi que Béka s'en glorifiait, il avait mis Dieu même en lui.

L'attention de la pensée égyptienne allait trop au cœur humain et lui faisait, en dehors de son rôle physique, une part d'importance trop grande pour qu'elle ne remontât pas, d'elle-même, vers le coeur de cette Divinité unique que le Sacerdoce de ce pays reconnaissait comme possédant la toute-puissance et toutes les perfections jusqu'au dernier degré de la totalité et de l'infinité.

C'est le Pharaon Anémophis IV, dit Kounaton, dont le buste superbe et gracieux est au Louvre, et la Reine Nefer-Neferiou-Aton, son épouse, qui composèrent ensemble les cantiques splendides que plusieurs monuments encore debout nous ont conservés. Dans l'un de ces hymnes, adressé à Dieu, à Dieu-Aton, c'est-à-dire considéré sous l'emblème radieux du disque solaire, nous lisons, au hasard d'un très long texte, des paroles comme celles-ci : »

Tu as créé la Terre dans ton Coeur, alors que tu étais tout seul... tu as fait lès saisons de l'année pour faire naître et croître tout ce que tu as créé... tu as fait le Ciel lointain pour te lever en lui et tu vois de là, tout ce que tu as créé, toi tout seul... Tu parais sous la forme d'Aton vivant, tu te lèves rayonnant, tu t'éloignes, et tu reviens ; tu es dans mon coeur[9].

C'est donc, d'après l'hymne d'Aménophis-Kounaton, du Coeur même de Dieu qu'est parti le geste divin du grand acte créateur : « Tu as créé la Terre dans ton Coeur... »

Même assurance nous en est donnée encore par l'inscription funéraire d'un prêtre de Memphis dont le texte et le sens ont été précisés par MM. Breasted, Maspéro et Erman ; il en ressort que les théologiens de l'Ecole de Memphis distinguaient dans l'oeuvre du Dieu Créateur le rôle de la pensée créatrice, qu'ils appellent la part du Coeur, et celui de l'instrument de la création, qu'ils appellent la part de la Langue. Donc en Dieu tout Verbe est un concept du Coeur, et pour se réaliser il a besoin de la parole ; ainsi se forme tout acte divin en pensée du Coeur, en émission de la langue.[10]

Le Coeur de Dieu est donc regardé par les sages d'Egypte non seulement comme le foyer initial de la puissance créatrice mais aussi comme le siège de la pensée divine, et c'est par son moyen que Dieu possède la science infinie de toutes choses.

Sur le papyrus de Leyde on lit, à propos de Dieu, désigné sous le nom d'Ammon : Son Coeur connaît tout, ses lèvres goûtent tout.

Une autre école théologique que font connaître des monuments de l'époque des Ramessides (XIXe dynastie ; vers 1250 avant notre ère) nous expose une autre théorie théologique d'après laquelle Dieu—le Dieu unique dont la nature—(littéralement : le Nom ) est tout mystère — nous est présenté comme formé de trois entités divines qui font une véritable trinité-unité : Phtah, Horus et Thet. Phtah est la personne suprême et représente l'Intelligence divine ; Horus, selon une tradition alors déjà ancienne, en est le Coeur ; Thot est le Verbe, instrument des oeuvres divines.

Et Phtah est ainsi désigné comme étant l'Etre Suprême parce que la triade entière procède en quelque sorte de lui ; il est selon le texte même du document précité: « Celui qui devient Coeur, Celui qui devient Langue[11] ».

La seconde personne de cette trinité, Horus, le Coeur divin, futreprésenté dans l'emblématique sacrée sous la figure de l'épervier, du faucon.

Dès le temps de la IVe Dynastie, c'est-à-dire près de trois mille ans avant notre ère, il portait, sur la bannière souveraine du Pharaon Çhéphrem la double couronne des Egyptes du Nord et du Midi, et dans la formule hiéroglyphique de son nom apparaît le Vase-Coeur.

Le faucon-roi, le faucon-dieu fut le totem, c'est-à-dire le génie et le symbole familial des Pharaons considérés en tant que fils, en tant qu'émanations terrestres de la Divinité, comme il fut aussi l'emblème d'Horus, Coeur de Dieu. Sur la belle statue du même Chéphrem, l'épervier sacré appuie son coeur contre la nuque du Pharaon qu'il protège et lui enserre la tête de ses ailes éployées.

Je me demande si cette pose n'indique pas beaucoup plus qu'une simple protection ?... Elle est, certes, expressive puisque l'oiseau divin couvre de son coeur le cervelet même du souverain au point le plus sensible, au niveau du « Pont de Varole », et que son corps abrite ce faisceau de nerfs cervicaux que certains anatomistes appellent, « l'arbre de vie » ; mais n'y aurait-il pas plus encore ?

Nombreuses sont les sculptures sacrées d'Egypte qui nous montrent des prêtres, des orants ou d'autres opérateurs usant de passes magnétiques sur un sujet ; une assistance entière parfois en favorise un personnage d'élite, par exemple un Pharaon naissant, et un texte formel nous dit de la Pharaonne régnante Hatshopsitou que « les dieux lancent constamment leurs fluides de vie derrière elle chaque jour[12]».

Le nom d'Horus sur la bannière Royale de Chéphrem, d'après Maspéro. 

S'agirait-il, dans le contrat si suggestif qui les assemble d'une sorte de communication, de transmission de cette nature, d'une manière de communion intime par émanation et par absorption des chauds fluides divins entre le coeur de l'Oiseau dieu et le cerveau du Pharaon Chéphrem?...

Statue de Chéphrem. Musée du Caire.

Quelque mille ans après lui, quand sur son trône, le premier de ses trônes, le fastueux Tout-Ankh-Amon, siégeait dans tout l'éclat de sa magnificence, ses deux bras reposaient aussi, nus, entre les ailes étendues du grand épervier de lapis-lazuli... et chez les Egyptiens comme chez les Hébreux c'était aux bras que s'attachait l'idée de puissance, d'autorité.

Je ne veux point exagérer, ni faire du système et dire que la théologie parfois si bizarre de l'ancienne Egypte a contenu en elle, si l'on peut dire, une sorte de préhistoire de notre culte catholique du Coeur divin, non ; mais j'ai cru qu'il était bon tout de même d'exposer ici quelle grande part a fait dans sa pensée, et quelle place et quel rôle a su reconnaître au Coeur du Dieu tout puissant, omniscient et tout bon, la religion de ce peuple païen ; religion grossière et matérielle par certains côtés, quasi dépourvue d'ascétisme, et, d'autre part, si haute en certains dogmes et si éloquemment expressive en ses formules d'adoration et de prières.

Et j'ose penser que si nos saints docteurs des siècles du Moyen-âge avaient connu les données que les découvertes de ces derniers, temps nous ont révélé sur les idées et les choses de l'ancienne Egypte nous en trouverions sans doute aujourd'hui le reflet dans la patristique du Sacré-Coeur, et peut-être même dans la liturgie : le rituel romain admet bien, dans l'office des Morts le témoignage des oracles sibyllins en accord avec ceux du roi-prophète: « ...tetse David cum Sibylla ».

Assurément il n'y a pas à mettre en parallèle, d'une part, le Coeur physique de Jésus qui fut adoré en premier lieu, comme la principale des blessures rédemptrices et.la source corporelle du Sang sauveur, et, d'autre part, le Coeur purement métaphorique que les Egyptiens ne pouvaient regarder que comme le foyer de la beauté et des autres perfections divines ; mais il reste ce fait que pour le Coeur de Dieu, comme pour le cœur humain ils représentèrent ce coeur, métaphorique ou corporel, séparément du reste de la forme humaine par un commun emblème consacré, le vase hiéroglyphique, d'un symbolisme si parlant. Il reste que plus qu'aucun autre peuple ancien ce fut à travers son Coeur qu'ils regardèrent la Divinité, qu'ils s'adressèrent à Elle et l'adjurèrent de les prendre en pitié, comme ils adjuraient leur propre coeur de ne pas témoigner contre eux à l'heure suprême. ! Et les textes hiéroglyphiques ne nous laissent point entrevoir que1cette attention de l'âme égyptienne envers les Coeurs de Dieu et de l'homme ait en rien répondu à un état d'esprit particulièrement sentimental. L'élite religieuse d'Egypte, si égarée qu'elle ait été dans sa théologie, générale,, nous apparaît comme trop scientifique, comme trop spéculative, pour s'être laissée conduire en ce qui nous occupe, par la douceur du sentiment plutôt que par des réflexions sérieuses et raisonnées.

L. CHARBONNEAU-LASSAY

Loudun (Vienne).

[1] Voir abbé Moreux : La Science Mystérieuse des Pharaons, Paris, Doin 1923. [2] Très assimilable à l'Adam de La Bible. [3] Cf. Ph. Virey- La Religion de l'ancienne Egypte p. 13. [4] J'appuie toutes les pages qui vont suivre surtout sur quatre ouvrages récents : La Religion de l'Ancienne Egypte, (1910), par Ph. Virey, ancien attaché à la Mission archéologique française au Caire ;  La Science Mystérieuse des Pharaons, 1923, par l'abbé Th. Aloreux, directeur de l'Observatoire de Bourges ; Rois et Dieux d'Egypte, 1923, par Alex. Moret, professeur au Collège de France ; Mystères Egyptiens 1923, par Alex. Moret. Et aussi les différents ouvrages de l'illustre savant Maspero. [5] Genèse, XXII, 18. [6] Cf Virey. Ouvrage cité p.117.  [7] Maât tient alors dans sa main « le signe de vie » petite croix en forme de Tau munie d'une boucle à son sommet (voir la gravure) [8] (1-2) Ch. Ph. Virey. Ouvrage cité. p. 63.  [9] Cf. Moret. Rois et dieux d'Egypte, p. 64. [10] Cf. Moret. Mystères Egyptiens, p. 122. [11] Cf. Moret. id. p. 126. [12] Cf. Moret. Rois et dieux d'Egypte, p. 20.

 

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