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L'Avènement du Grand Monarque

L'Avènement du Grand Monarque

Révéler la Mission divine et royale de la France à travers les textes anciens.

Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

CATHÉDRALE NOTRE DAME DE SENLIS.

F.T. JOLIMONT. 1831.

Il y a peu de cathédrales dont les historiens se soient moins occupés que de celle de Senlis et malgré nos actives recherches, notre notice sur ce monument se ressent de cette complète stérilité de documens. La tradition, plutôt que l'histoire écrite, nous a transmis seulement comme fait à-peu-près constant, qu'un certain Régulus plus connu dans l'histoire ecclésiastique sous le nom de St-Rieul, venu dans les Gaules avec St-Denis dans le 3ième siècle, y prêcha la foi catholique aux Sylvanectes , peuples du pays dont la conversion fut en grande partie son ouvrage, et fonda dans leur ville principale, depuis nommée Senlis, la première église dont il fut le premier évêque : il est vrai que la mission de ce saint était réclamée par deux églises, celle d'Arles et de Senlis , qui, chose plus surprenante, prétendaient toutes deux conserver et posséder son corps bien entier, ce qui démontre seulement ou qu'il y a eu deux saints du même nom ou qu'une des deux reliques était apocryphe[1]; quoiqu'il en soit nous regardons jusqu'au contredit St-Rieul comme le fondateur de l'église de Senlis. Ce saint prélat parcourait avec la même ardeur les villes, les campagnes, les bourgs, les chaumières et les châteaux, il sermonait souvent eu pleine campagne à cause de la foule qui se pressait pour l'entendre et au nombre des miracles dont il appuyait ses discours et que rapportent les légendes, nous citerons celui de la grenouille, parce que la croyance s'en est conservée dans le peuple du pays, et qu'il a été l'objet d'un monument de peinture dont on a constamment depuis décoré l'autel de la chapelle dédiée à ce saint. Un jour qu'il prêchait à Reulli, près d'une grande mare, il imposa tout à coup silence aux grenouilles, dont les croassemens interrompaient son saint ministère, et lorsqu'il eût fini il ne permit qu'à une seule de recommencer, en sorte que depuis ce tems ou n'a jamais entendu qu'une grenouille croasser dans la Mare de Reulli.

Depuis l'apostolat de ce saint Evêque, en grande vénération à Senlis, nous n'avons aucune connaissance exacte ni des faits ni des édifices qui se sont succédés. L'église actuelle qui, à ce que l'on croit, existait déjà en 13o4, fut incendiée par le feu du ciel, et restaurée par parties depuis , à différentes époques : ce qui paraît confirmé par l'examen même du monument, où il est facile de reconnaître un mélange des styles de cinq à six siècles différens depuis le i2rae et peut-être avant, jusqu'au 16ième.

La Cathédrale de Senlis consacrée sous le vocable de Notre-Dame, était suffragante de celle de Reims : elle est placée dans la partie la plus ancienne de la ville, dite la Cité qui existait du tems des Romains, sous le nom de Sylvanectum, et dont on voit encore beaucoup de vestiges. Ce n'est plus aujourd'hui qu'une église paroissiale.

EXTÉRIEUR.

Quelques voyageurs, quelques auteurs de dictionnaires géographiques, et en particulier l'auteur du Guide du Voyageur en France, (M. Richard) citent la Cathédrale de Senlis, comme fort peu remarquable et d'un gothique de fort mauvais goût. Nous ne pouvons être de leur avis; si la Cathédrale de Senlis est moins importante en général, moins somptueuse, d'une structure moins homogène ou moins régulière que quelqu'autre de nos monumens de ce genre, elle n'offre pas moins des parties extrêmement curieuses, riches de charmans détails et plusieurs aspects très-pittoresques.

La façade principale qui nous paraît être de la fin du XII" siècle ou de ce que nous appelons la seconde transition de style, est peut-être un peu étroite, mais d'une parfaite régularité de lignes et de distribution de vide et de plain, sauf les deux tours, qui comme celles d'une église suffragante, ne pouvaient pas être égales de forme ni de dimension, et ce portail offre dans la disposition des portes, dont la principale est comme à l'ordinaire ornée de statues et de groupes de figures sculptées sur les parois, le tympan el les .voussures; dans celle du vitrail qui la surmonte, des trois petites roses placées contre l'ordinaire au dernier étage , et de la jolie balustrade élégamment décorée de quatre figures d'anges et qui termine la partie centrale à la naissance de la portion triangulaire du pignon de la nef, ce portail disons-nous, offre une variété de style qu'il est bon d'observer, et qui peut comme plusieurs autres servir à prouver que l'architecture gothique présente beaucoup moins de monotonie qu'on ne le prétend, même dans les édifices de la même époque; mais ce qui rend le principal portail de l'église de Senlis, particulièrement digne d'attention c'est l'élévation, la légèreté et l'élégance étonnante du clocher méridional regardé comme un des plus beaux de France, et digne d'être comparé dans son genre au clocher neuf de l'église de Chartres , qui beaucoup plus moderne, plus compliqué et plus riche de détails, est peut-être moins sévère de forme et moins strictement beau. Celui de Senlis qui a deux cent onze pieds du sol à l'extrémité de la croix qui le surmonte, surpasse en hauteur les coteaux les plus élevés d'alentour, et est aperçu à plus de sept lieues de distance. On lui reproche avec raison sans doute comme au reste de la façade d'être trop étroit, ce qui nuit à sa perfection réelle, et laisse trop peu d'espace au mouvement des cloches qu'il renferme, inconvénient qui a causé deux fois en 1817, la rupture de celles que la piété des habitans y avait replacées récemment.

Les autres façades et le reste du monument en partie environnées de constructions accessoires ne peuvent être aperçues que partiellement, cependant elles présentent non-seulement plusieurs points de vue pittoresques, mais aussi quelques objets d'observation. Tels sont des vestiges d'architecture à plein cintre, vers le chevet et dans la portion inférieure du chevet lui-même, des restes de vieux bâtimens de difierens siècles, probablement faisant partie de l'ancien Cloitre, du Chapitre ou de l'Évêché, et enfin les deux portails latéraux reconstruits vers la fin du XVIIIième siècle, et terminés probablement sous le règne de François Ier dont on voit la Salamandre en plusieurs endroits; portails qui se font remarquer principalement celui du midi, par une prodigalité de détails , une richesse de structure, une coquetterie de formes qui contrastent singulièrement avec la simplicité du reste de l'édifice. On y remarque peu de figures, mais seulement sur le portail méridional, un groupe que le peuple appelle Dieu le Père, et qui représente la Trinité figurée par le Père Éternel sur sa poitrine repose le Saint Esprit sous la forme accoutumée d'une colombe, il tient la Croix sur laquelle est étendu le corps de Jésus-Christ; sur le portail du nord , une autre figure désignée sous le nom de Dieu le Fils, représente le Sauveur debout, les deux mains élevées vers le Ciel, dans l'altitude que prenaient les premiers Chrétiens pour prier. Enfin l'extrémité des deux pignons est également surmontée d'une figure assise.

INTÉRIEUR.

Presque toute la partie inférieure de l'intérieur de l'église de Senlis jusqu'aux grandes fenêtres, excepté les extrémités du transept, nous paraissent être de la primitive construction de l'édifice, c'est-à-dire de celle qui appartient aux XIIme et XIIIme siècles, ce qu'il est facile de reconnaître à la forme générale des piliers, particulièrement de ceux du chœur et à celle de leurs bases et de leurs chapiteaux, mais les grandes fenêtres et les voûtes sont évidemment beaucoup plus récentes ainsi que la plupart des chapelles dont quelques-unes sont ornées de jolis pendentifs, et qui furent très-certainement reconstruites à différentes époques après l'incendie qui réduisît en cendres presque tout cet édifice en 13o4, comme nous l'avons dit ci-dessus.

L'intérieur de l'église de Senlis est du reste d'un bel aspect bien proportionné et est remarquable par une suite de tribunes assez vastes et peu ordinaires ailleurs, qui comme à la Cathédrale de Paris, sont ménagées au-dessus des bas-côtés, et règnent tout autour de l'édifice. On y trouve çà et là de jolis détails de sculpture, particulièrement sur les murs des extrémités du transept moins riches que les portails extérieurs, mais embellis par l'effet des grandes roses et du vitrail inférieur, nous regrettons seulement que le chœur qui aurait du conserver sa simplicité primitive, ait été défiguré dans le siècle dernier par des ornemens et des peintures de mauvais goût et peu en harmonie avec le style général de l'édifice qu'il eût été mieux de respecter.

Il a été assemblé à Senlis, quinze conciles dont les plus célèbres sont: celui de 873, dans lequel Carloman, fils du Roi Charles, fut déposé du diaconat et de tout degré ecclésiastique, dans lequel on l'avait engagé de force pour lui interdire l'accès au trône : on le retint prisonnier et comme ses partisans disaient qu'étant rendu à la vie civile, rien ne pouvait plus l'empêcher de régner et prétendaient le délivrer à la première occasion, son père le fit juger de nouveau pour les crimes que les évêques n'avaient pu connaître et le fit condamner à mort, mais pour lui donner le tems de faire pénitence, on lui fit crever les yeux, supplice fort ordinaire dans ce tems-là.

Le Concile tenu en i3io, par Philippe de Marigni, archevêque de Sens, dans lequel neuf Templiers furent condamnés à être brulés par l'autorité du juge séculier.

Celui de 1318, qui avait pour objet de remédier aux usurpations des biens de l'église que l'on punit de l'interdiction ou de la cessation de l'office divin dans toute la juridiction de celui qui en était l'auteur.

Enfin celui de 1326, tenu par Guillaume de Trie, archevêque de Reims, où il fut fait plusieurs statuts sur la tenue et la forme même des conciles, sur les bénéficiaires, l'immunité des églises et l'inviolabilité de ceux qui s'y réfugiaient, et le maintien de la juridiction ecclésiastique contre les violences des laïques.

Au nombre des évêques de Senlis, trois surtout sont célèbres par les dignités dont ils ont été revêtus, tels sent Ursius ou Ursion, chancelier de France en 1o9o, sous le règne de Philippe Ier, Guérin, natif de Pont Saint-Maxance et Chevalier de l'Ordre de Jérusalem, fut aussi Chancelier sous Philippe-Auguste. Les histoires de son siècle lui donnent la principale gloire de la journée de Bouvines où ce prélat rangea lui-même l'armée du Roi en bataille, en qualité de lieutenant général, mais alors nommé à l'évêché de Senlis, il se retira dans l'oratoire du Roi et resta en prières tout le tems du combat. Il conserva la dignité de Chancelier, jusqu'au règne de Saint Louis. Enfin le cardinal de La Rochefoucault, grand Aumônier de France et chef du Conseil du Roi Louis XIII. On compte encore Armand de Roquelaure, conseiller d'état ecclésiastique, et M. de Trudaine, son prédécesseur, dont la mémoire sera longtems en vénération par sa piété, son zèle et sa charité.

[1] D'après le Martyrologe romain St-Rieul fut évêque d'Arles et mourut à Senlis.

 

Photos Cathédrale Notre-Dame de Senlis. Source net.
Photos Cathédrale Notre-Dame de Senlis. Source net.
Photos Cathédrale Notre-Dame de Senlis. Source net.
Photos Cathédrale Notre-Dame de Senlis. Source net.
Photos Cathédrale Notre-Dame de Senlis. Source net.
Photos Cathédrale Notre-Dame de Senlis. Source net.

Photos Cathédrale Notre-Dame de Senlis. Source net.

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #EN FAVEUR DE LA MONARCHIE

En raison d'une maintenance du site, nous n'avons pu placer hier, comme nous l'aurions souhaité, cet hommage au Baptiste des Francs.

Rhonan de Bar

SAINT-DENYS.

(Source Nominis.cef.fr)

"Le Patron de Paris et de la Seine-St Denis fut le premier évêque de la capitale de la France. Il meurt martyr vers 250 ou 270 et est enseveli là où s'élève la basilique de Saint Denis. C'est tout ce qu'on sait de lui avant le IXe siècle. Le récit parle également de ses deux compagnons Eleuthère, le prêtre, et Rustique, le diacre, ainsi que du portement de tête du saint après sa décapitation depuis Montmartre jusqu'à St Denis. Les faits sont les suivants: Le nom de saint Denis apparaît vers 520 dans "la Vie de Sainte Geneviève" qui témoigne de la dévotion de la sainte envers l'évêque martyr, son père dans la foi. Elle obtint du clergé parisien l'érection d'une église sur sa tombe au "vicus Catulliacus" situé à huit kilomètres au nord de la Seine, l'actuelle basilique Saint Denys, rue Catullienne. Elle se rendait également et souvent dans une église de la Cité dont il était le titulaire. Un demi-siècle plus tard, le martyrologe hieronymien mentionne la déposition de saint Denis et de ses compagnons au 9 octobre et saint Venance Fortunat atteste la diffusion de son culte jusqu'à Bordeaux. Dans les mêmes années, l'historien Grégoire de Tours raconte que vers 250, le pape de Rome avait envoyé Denis en Gaule avec six autres évêques pour y porter l'Évangile. Celui-ci se fixa à Lutèce où il ne tarda pas à être mis à mort. On pense en effet qu'il subit le martyre sous la persécution de Dèce (250) ou de Valérien (258). Près de la basilique où reposait le premier évêque de Paris, une abbaye fut fondée au VIIe siècle et elle devint prestigieuse grâce aux largesses royales depuis Dagobert.  Elle contribua au rayonnement de son saint patron en le dotant d'une merveilleuse légende. A partir de 835, Hilduin, abbé du monastère, se mit en effet à propager en Occident un récit selon lequel Denis de Paris ne ferait qu'un même personnage avec Denys l'Aréopagite, converti par saint Paul. Ce Denys l'Aréopagite serait lui-même l'auteur des célèbres ouvrages de théologie attribués à Denys le Mystique. L'obscur et courageux fondateur de l'Église de Paris devenait, ainsi et pour des siècles, un grand de la sainteté."

Pour notre part, nous recommandons vivement à nos abonnés de se procurer les deux ouvrages de Anne Lombard-Jourdan qui méritent une attention particulière et dont, pour l'un et l'autre, les premières de couvertures suivent les enluminures qui, il faut en convenir, nous projètent en des temps immémoriaux.

Rhonan de Bar.

 

 

Enluminures extraires de la "VITA BEATI DIONYSII" du Frère Yves. Moine de l'Abbaye de Saint-Denis.
Enluminures extraires de la "VITA BEATI DIONYSII" du Frère Yves. Moine de l'Abbaye de Saint-Denis.
Enluminures extraires de la "VITA BEATI DIONYSII" du Frère Yves. Moine de l'Abbaye de Saint-Denis.
Enluminures extraires de la "VITA BEATI DIONYSII" du Frère Yves. Moine de l'Abbaye de Saint-Denis.
Enluminures extraires de la "VITA BEATI DIONYSII" du Frère Yves. Moine de l'Abbaye de Saint-Denis.
Enluminures extraires de la "VITA BEATI DIONYSII" du Frère Yves. Moine de l'Abbaye de Saint-Denis.
Enluminures extraires de la "VITA BEATI DIONYSII" du Frère Yves. Moine de l'Abbaye de Saint-Denis.
Enluminures extraires de la "VITA BEATI DIONYSII" du Frère Yves. Moine de l'Abbaye de Saint-Denis.
Enluminures extraires de la "VITA BEATI DIONYSII" du Frère Yves. Moine de l'Abbaye de Saint-Denis.
Enluminures extraires de la "VITA BEATI DIONYSII" du Frère Yves. Moine de l'Abbaye de Saint-Denis.
Enluminures extraires de la "VITA BEATI DIONYSII" du Frère Yves. Moine de l'Abbaye de Saint-Denis.
Enluminures extraires de la "VITA BEATI DIONYSII" du Frère Yves. Moine de l'Abbaye de Saint-Denis.

Enluminures extraires de la "VITA BEATI DIONYSII" du Frère Yves. Moine de l'Abbaye de Saint-Denis.

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

LA CATHÉDRALE SAINTE-CÉCILE D'ALBI.

F.T.JOLIMONT. 1829

L'ancienne Albiga ou Albia était peu connue pendant la domination romaine : éloignée des grandes voies qui traversaient les provinces de l'empire[1], cette ville fut rarement visitée par les étrangers ; mais lorsque le Christianisme étendit ses conquêtes dans les Gaules, les Albienses l'embrassèrent avec enthousiasme, et un siége épiscopal, érigé dans leurs murs, devint en peu de temps très-célèbre. L'église cathédrale que l'on construisit dans la suite, fut dédiée à la Sainte Croix. Les restes de cet édifice paraissent encore entre le palais des Comtes[2] et la métropole actuelle. Selon le plan que nous en avons levé, sa longueur était de 57 mètres ou de 175 pieds; une porte latérale s'ouvrait au Nord Est. On retrouve quelques arcs de l'ancien cloître dans une maison voisine[3] ; ces arcs sont à plein ceintre. Des inscriptions sépulcrales encastrées en grand nombre dans les murs qui environnaient ce cloître, formaient autrefois un immense nécrologe. Le chevet de l'église est encore élevé d'environ 4 mètres. Des colonnes placées extérieurement, servaient à la décoration des contreforts.

Le désir de mériter une grande illustration en construisant un temple plus vaste, engagea l'évêque Bernard de Castanet à jeter les fondemens de la cathédrale actuelle. Ce fut en 1282 que ce prélat en  posa la première assise Pour accélérer les travaux et fournir aux dépenses, il assigna le vingtième de ses revenus pendant vingt années, et le chapitre fit la même chose. Il donna aussi les rentes de toutes les églises qui étaient à sa collation ou à celle de son chapitre. Ces sages mesures ne produisirent pas néanmoins tout l'effet qu'on devait en attendre, et la cathédrale ne fut entièrement bâtie qu'en 1512, c'est-à-dire, deux cent trente ans après sa fondation. Cependant Bernard de Fargis et Jean de Saya, successeurs de Castanet, ne négligèrent point cet important ouvrage. Dominique de Florence fit construire le premier portail, au bas des marches qui conduisent vers la grande entrée. On doit à Guillaume de la Volta la dernière arcade de l'église du côté du couchant, et, durant son épiscopat, le clocher s'éleva jusqu'au niveau de la toiture. Jofredi, ou Jofroi, bien connu dans l'histoire sous le nom de Cardinal d'Arras, dédia l'église à sainte Cécile et en fit peindre les murs. D'Amboise termina les constructions intérieures et particulièrement le chœur et le jubé. Par ses soins, la tour atteignit à 94 mètres ou à 290 pieds de hauteur. Il consacra son église le 23 avril 1476, étant assisté des évêques de Vabres et de Lavaur. Louis d'Amboise, son neveu et son successeur, appela, en 15o2, des artistes italiens qui avaient vu les Loges du Vatican, et il leur fit commencer les peintures de la voûte ; cette magnifique décoration ne fut achevée qu'en 1512. La longueur de l'édifiée, dans œuvre, en n'y comprenant pas la profondeur des deux chapelles situées aux extrémités, est de 92 mètres 5 centimètres, ou de 283 pieds 10 pouces, et en y ajoutant cette profondeur, de 105 mètres a5 centimètres, ou d'un peu plus de 323 pieds; la largeur totale, en y comprenant l'enfoncement des chapelles qui existent des deux côtés, est de 27 mètres 28 centimètres, ou de 84 pieds; elle ne serait que de 17 mètres 50 centimètres, ou de plus de 52 pieds, si on ne tenait pas compte de cette profondeur. Dans ces temps désastreux où la France était courbée sous le joug imposé par le Comité de Salut Public, la cathédrale d'Albi fut mise au, nombre des domaines nationaux dont la propriété devait être aliénée. L'administration parut même pressée d'indiquer le jour de la vente de cet édifice, et annonça que les acquéreurs devraient, dans un délai qui fut déterminé, en renverser les voûtes et les murs. Mais un savant, recommandable par ses talens et par ses travaux[4], veillait en quelque sorte sur ce beau monument. Effrayé de la résolution prise par le Directoire du département du Tarn, il écrivit à ceux qui le composaient; il montra toute l'inconvenance de la vente projetée; il parla, en architecte habile, de la beauté de ce temple, et il prouva que la gloire nationale allait être compromise par des hommes ignorans ou mal intentionnés. Cette démarche si généreuse, et qui, dans ces jours de deuil et d'effroi, pouvait désigner aux bourreaux une nouvelle victime, obtint cependant un succès inespéré. On ne dépouilla point l'état de la possession de l'église de Sainte-Cécile, et cet édifice sacré fut conservé pour les arts et pour les pompes de la religion.

EXTÉRIEUR.

La cathédrale d'Albi n'offre, en général, dans sa partie extérieure, qu'une masse régulière et que domine une tour, dont la forme est élégante et colossale. Le sommet de cette tour est à 130 mètres ou plus de 400 pieds au-dessus du niveau du Tarn, dont les flots viennent baigner le pied du tertre sur lequel l'église est bâtie. Les contreforts sont demi elliptiques, et la hauteur des murs de l'église est de 115 pieds. Ces murs sont lisses : on n'y voit point les ornemens délicats qui recouvrent avec tant de grâce les monumens des 13e et 14e siècles. Il semble qu'on n'a voulu présenter aux regards que l'image de la solidité. Mais sur le côté droit de l'édifice paraît un perron au-desssus duquel est le portail construit par Dominique de Florence. Avant la révolution, les niches de ce monument contenaient les statues de saint Thomas, de sainte Martiane, de saint Clair et de saint Amarant. Au-delà on aperçoit un escalier de quarante-deux marches[5] qui conduit sur la plate-forme située en face de la grande porte de l'église. Des piliers, terminés en pyramides, supportent des arcs chargés de toutes ces décorations, si heureusement inventées pendant le moyen âge, et qui, en enrichissant l'architecture, paraissent lui donner plus de légèreté. Les pierres qui forment ce portique, sont découpées avec une rare perfection; le dessin est du meilleur goût, et le ciseau a triomphé de toutes les difficultés; les matériaux les plus durs, les plus rebelles, ont été transformés en feuillages, en trèfles, en rinceaux. Il ne manque à ce beau péristyle, pour être considéré comme l'une des plus importantes créations de l'art, que d'être dégagé des constructions qui l'environnent en partie, et qui empêchent d'en saisir, à-la-fois, l'ensemble et les détails. C'est à l'extrémité de l'église, au point même où le portail aurait été placé, s'il avait pu l'être dans l'axe de l'édifice[6], que s'élève la tour ou le clocher de Sainte-Cécile, bâtiment construit avec beaucoup d'art et de soin, et que l'on aperçoit en entier du plateau où l'on retrouve encore quelques substructions de la forteresse du Castelviel[7]. Cette tour était massive jusqu'à une assez grande hauteur. L'archevêque Charles Legoux de la Berchère fit tailler dans la maçonnerie une chapelle qu'il dédia à saint Clair, premier évêque d'Albi, et cette forte excavation, tentée avec audace, ne paraît pas avoir porté atteinte à la solidité du monument.

INTÉRIEUR.

On ne peut voir sans admiration, l'intérieur de la cathédrale d'Albi. La régularité de l'édifice, l'aspect imposant du jubé, la vaste étendue de la nef, l'élévation des voûtes[8] sur lesquelles la main de l'art a semé des arabesques du dessin le plus correct, les restes des anciens vitraux, recouvrant de longues ouvertures qui ne laissent pénétrer qu'une clarté mystérieuse et affaiblie, le pavé même, formé de pierres sépulcrales, et où des signes héraldiques, à demi-effacés, indiquent à-la-fois et la vanité de l'homme et le néant de ses grandeurs; tels sont les principaux objets qui, d'une manière simultanée, y captivent l'attention, mais sans la fatiguer. Bientôt on cherche à connaître en détail toutes les parties de l'édifice, tous les objets qui servent à son embellissement, et cet examen minutieux, auquel l'observateur se livre avec délices, ajoute encore à l'enthousiasme qu'a fait naître d'abord la vue générale de cette enceinte religieuse. L'église est divisée par le jubé en deux parties presqu'égales; neuf chapelles sont ouvertes autour de la nef. Dans l'une, on voit une bonne copie du tableau de sainte Cécile par le Dominiquin. La chapelle du Baptistère renferme un groupe en stuc qui représente J.-C. et saint Jean : cet ouvrage est de ce temps, encore peu éloigné, où les artistes avaient abandonné les vrais principes et substitué à l'étude des grands modèles et à l'imitation de la nature et de l'antique, une manière expéditive et des formes mesquines et tourmentées. La chaire est aussi en stuc : c'est un don de l'archevêque Lacroix de Castries, qui fit de même présent à sa cathédrale de l'orgue qu'on voit encore au fond de la nef, au-dessus de l'entrée de la chapelle de Saint-Clair.

Pour placer cet orgue, il a fallu couvrir ou détruire une grande partie des peintures exécutées dans cette portion de l'église par l'ordre du cardinal Jofredi, et qui ne formaient qu'un immense tableau. Au centre de la composition, paraissait l'Éternel appelant à lui les justes et abandonnant les réprouvés aux peines de l'enfer; mais on ne voit plus que les anges qui environnaient son trône. A droite, sont assis les prêtres, les princes, les pauvres même, qui ont mérité par leurs vertus les faveurs du Tout-Puissant; tous ces êtres, en possession d'une félicité qui ne doit point avoir de fin, forment deux lignes distinctes. L'artiste a ensuite divisé, par des banderolles et des nuages, la grande scène qu'il a représentée; il a mis d'un côté les femmes qui viennent de ressusciter, et de l'autre les hommes. Tous ces personnages sont nus, et le pinceau n'a déguisé aucune forme, n'a même négligé aucun détail. Les femmes ont, ainsi que les hommes, un livre ouvert sur leur poitrine. Toutes ces figures représentent des réprouvés. Dans la partie inférieure du tableau, sept compartimens offrent l'image des tourmens des damnés : une inscription, en vieux français, indique et la faute et la punition. Ainsi, au-dessus de l'une de ces peintures, on lit :

LA PEINE DES ENVIEUX ET DES ENVIEUSES.

LES ENVIEUX ET LES ENVIEUSES SONT EN UNG FLEUVE CONGELÉ PLONGÉS JUSQU'AU NOMRRIL, ET PAR DESSUS LES FRAPE UNG VENT MOULT FROIT, ET QUAND VEULENT ICELUY VENT ÉVITER SE PLONGENT DANS LADITE GLACE.

Près d'une autre on voit ces mots:

LA PEINE DES GLOTONS ET GLOTES.

LES GLOTONS ET GLOTES SONT EN UNE VALLÉE OU A UNG FLEUVE ORT ET PUANT, AU RIVAIGE DUQUIELS A TABLES GARNIES DE TOUALLES TRÈS ORDES ET DESHONNETES OU LES GLOTONS ET GLOTES SONT REPEULZ DE CRAPAULZ ET ARREUVÉS DE L'EAU PUANTE DUDIT FLEUVE.

Au-dessous d'une troisième, où des malheureux paraissent attachés à une roue, l'inscription suivante a été tracée:

LA PEINE DES ORGEILLEUX ET DES ORGUEILLEUSES.

LES ORGUEILLEUX ET ORGUEILLEUSES SONT PENDUS ET ATTACHÉS SUS DES ROUES SITUÉES EN UNE MONTAIGNE EN MANIERE DE MOLINS, CONTINUELLEMENT EN GRANDE IMPÉTUOSITÉ TOURNANS.

Le jubé coupe, comme nous l'avons dit, l'église en deux parties presqu'égales : il est en pierre et a trois portes. Un vaste et beau péristyle existe en avant de celle du milieu; c'est par elle que l'on parvient dans le chœur. Les deux autres s'ouvrent sur les bas-côtés; elles sont surmontées de clochetons percés de toutes parts, de pyramides couvertes des ornemens les mieux entendus, les plus délicats. Des niches sont creusées dans les montans et sous les clochetons; mais les statues qu'elles renfermaient n'existent plus: elles ont été brisées par la massue révolutionnaire. Tous les ornemens des portes sont sculptés avec une délicatesse, une perfection admirables. Au sommet du jubé est le Christ en croix: plus bas paraissent les statues de la sainte Vierge et de saint Jean. Ces figures sont peut-être un peu courtes, défaut qu'ont en général les monumens du même genre que  l'on voit autour du chœur de cette cathédrale. Les statues d'Adam et d'Ève sont d'un meilleur style. On sent qu'elles furent faites vers ces temps, voisins de la renaissance des arts, et où, en cherchant à imiter la nature avec fidélité, on est quelquefois parvenu à donner aux figures une expression vraie, touchante et naïve. Le chœur est extrêmement vaste; on y compte 120 stales. Il est décoré, dans tout son pourtour, de pieds-droits, qui supportent des arcs, et dans la masse desquels on a creusé des niches, couronnées par des clochetons, et qui renferment de petites statues représentant les Anges chantant des hymnes devant le trône du Seigneur. Ces figures, très nombreuses, sont sculptées avec délicatesse et contrastées avec intelligence. La boiserie est simple. Le sanctuaire renferme les statues des douze Apôtres. Au-dessus des portes latérales, on voit deux empereurs chrétiens, Constantin et Charlemagne, dont les images sont encore placées dans presque toutes nos anciennes basiliques.

Considéré extérieurement, le chœur de l'église de Sainte-Cécile est l'une des parties les plus remarquables de cette magnifique cathédrale. Les quinze chapelles qui y subsistent encore, sont toutes décorées par des peintures dont l'étude peut intéresser et servir à l'histoire de l'art. Les plus anciennes datent du 15e siècle; les autres, faites à l'époque de la renaissance, sont d'un style pur, d'un ton de couleur quelquefois brillant, presque toujours harmonieux. On a retouché, malheureusement, une partie de ces tableaux, et il n'en subsisterait peut-être plus une seule portion intacte, si nous n'avions eu, momentanément, le pouvoir d'en empêcher ce que l'on osait appeler la restauration. Des légendes, des inscriptions, accompagnent souvent ces peintures précieuses; elles étaient nécessaires pour expliquer les sujets des fresques que fit exécuter le cardinal Jofredi pendant son épiscopat.

Les deux grands tableaux qui représentent le Portement de croix et la Résurrection ne peuvent arrêter un instant les regards que par leur singularité, par quelques expressions vraies et par la bizarrerie des costumes. Des idées triviales, exprimées dans la première de ces compositions, montrent que l'auteur n'avait pas des conceptions très-élevées: mais beaucoup de peintres flamands et italiens ont aussi, dans des temps bien plus rapprochés de nous, manqué dans leurs tableaux à toutes les règles du goût et des convenances ; ne soyons donc pas surpris que, dans le i5e siècle, on ait figuré à Albi, avec simplicité des traditions populaires, et que l'Eglise n'avait pas ouvertement condamnées. Ayant contribué de la manière la plus distinguée à l'embellissement de sa cathédrale, l'évêque Jean Jofredi voulut que son image y fut conservée: pour accomplir ses ordres, les artistes qu'il avait employés firent son portrait et celui de chacun de ses frères. On voit encore ces peintures dans l'une des chapelles du chœur. Jofredi est représenté à genoux et les mains jointes; derrière lui est l'évangéliste saint Marc. A gauche et au-dessus de sa tête, on lit cette inscription:

REVERENDISSIMVS DNS

JOANNES JOFREDVS
CARDINALÎS ATRABEN
SIS PRIMVM, IDEM ALBIE
NSIS EPISCOPUS, ABBAS
SANCTI DIONISII IN FRANCIA

Derrière le cardinal, on a représenté Hélie Jofroi ou Jofredi, docteur ès-lois, prévôt de l'église d'Albi, chantre et chanoine de Rodez; une autre inscription fait connaître ce personnage, près duquel on voit sainte Catherine.

DOMINUS HELIUNDUS

JOFREDVS, LEGUM
DOCTOR, PREPOSITUS
ALBIENSIS, CANTOR ET
CANONICVS RUTHENENSIS

Enfin, à l'extrémité du tableau, paraît, accompagné de saint Jean et de saint Clair, Henri Jofredi, autre frère du cardinal. Il fut licencié en droit civil et canon et archidiacre d'Albi. Une inscription est aussi placée au-dessus du portrait de cet ecclésiastique:

HENRICVS JOFRE
DUS UTRIVSQUE JURIS
LICENCIATUS CANONI
CUS ET ARCHIDIACO
NUS ALBIENSIS

Jean Jofroi, ou Jofredi, fut l'un des hommes les plus illustres de son siècle. Il eut les titres d'abbé de Saint-Denis, d'évêque d'Arras et d'Albi et de cardinal. Ce prélat ayant vu à Rome le nom de sainte Cécile en vénération, apporta en France quelques reliques de cette vierge. La nouvelle cathédrale était en grande partie construite; il y plaça les restes précieux de la sainte et il lui dédia cet édifice; mais, pour conserver le souvenir de l'ancienne métropole, il consacra l'une des chapelles à la sainte Croix, et il y marqua d'avance sa sépulture. Il avait d'abord été chargé par Philippe, duc de Bourgogne, de quelques ambassades; dans la suite, ayant assisté au sacre de Louis XI, il fit des efforts pour engager ce monarque à renoncer à la pragmatique sanction; il ne réussit pas dans cette entreprise, mais il eut l'avantage d'obtenir la confiance du monarque, qui l'envoya à Bordeaux pour installer le Parlement. Jofredi dut s'acquitter ensuite de la mission, plus difficile, d'assurer la ruine du comte d'Armagnac. Jean V résista; mais en déployant une valeur inutile, il ne retarda sa chute que pour l'ensanglanter, et Lectoure, assiégée et conquise, cessa d'être l'asile de cette maison puissante qui avait si souvent troublé la tranquillité du royaume. Plus guerrier que pontife, Jofredi fut rejoindre, à la tête d'un corps de troupes, levé dans sa ville épiscopale, l'armée qui assiégeait Perpignan. Après la prise de cette place, il mourut dans son prieuré de Breuil; son corps fut porté à Albi et enseveli dans la chapelle de la Sainte-Croix. Les murs de ce sacellum étant recouverts presqu'en entier, de peintures qui représentent les faits que fournit l'histoire de Constantin et de sainte Hélène, relativement au culte de la Croix, nous serons dans la nécessité de rapporter une partie de ceux-ci. L'empire était déchiré par l'ambition et par les guerres civiles. Ces Romains, autrefois si grands dans les combats, si grands dans la tribune, et qui, par leur courage et leur sagesse, avaient donné des lois au monde, ne connaissaient plus les sentimens généreux qui avaient animé leurs ancêtres. Us ne prenaient plus les armes pour l'agrandissement ou pour l'illustration de la patrie, mais seulement pour le choix des tyrans. Constantin, fils de Constance Chlore, avait été proclamé Auguste par l'armée, mais Galerius ne lui donnait que le titre de César; en Italie, Maxence avait pris la pourpre, et, sous le spécieux prétexte de venger son père, immolé par les ordres de Constantin, il montait sur le trône et déclarait la guerre à son rival; celui-ci s'avança bientôt vers la capitale du monde.

Les historiens ecclésiastiques ont raconté les prodiges qui assurèrent la victoire à Constantin. Son camp était placé non loin du Pont Milvius, et ses troupes paraissaient moins nombreuses que celles de son adversaire; mais il implora le pouvoir du Dieu des chrétiens, et une Croix lumineuse se montra à ses yeux, au-dessus du soleil; il lut autour de ce signe du salut, les mots : In hoc signo vinces. La nuit suivante, le Fils de Dieu lui apparut, tenant dans ses mains cette croix, dont la figure avait brillé dans le ciel, et Constantin reçut l'ordre de s'en servir dans les combats comme d'une défense assurée. A son réveil, le prince assemble les chefs des légions; il leur raconte ce qu'il a vu, il dépeint avec exactitude le symbole de la Rédemption, et ordonne d'en construire un pareil; sa volonté est exécutée. Le monograme de Christ est uni à la croix; le Labarum en est orné, et cette image, naguères méprisée par les partisans du Polythéisme, devient l'enseigne impériale et le gage de la victoire. La nuit qui précèda la bataille, Constantin fut encore averti en songe de faire inscrire sur les boucliers de ses soldats le nom abrégé de J.-C. Il obéit, et dès la pointe du jour, les caractères grecs X chi et P rho, qui commencent ce nom sacré, brillèrent sur toutes les armures. Le peintre employé par le cardinal Jofredi a représenté, dans les deux premiers tableaux de la chapelle de la Sainte-Croix, les événemen6 dont nous venons de retracer le souvenir. Dans l'un on voit Constantin portant une couronne rayonnée, et vêtu, ainsi que les personnages de sa suite, à l'exception d'un seul, à peu près comme on l'était pendant la seconde moitié du i5c siècle. L'empereur lève les yeux et voit dans les airs une croix resplendissante de célestes clartés; des Anges voltigent à l'entour, et on lit au-dessus ces mots : IN HOC SIGNO VINCES.

Le second tableau montre Constantin endormi; le Christ lui apparaît. Des soldats sont couchés près du lit de l'empereur ; leurs boucliers sont chargés d'aigles à double tête, et, malgré cette erreur dans le dessin, on s'aperçoit que l'artiste a voulu faire comprendre que ces boucliers, encore ornés des signes caractéristiques de l'empire , seront bientôt décorés du monogramme sacré, puisqu'en cet instant même le Christ prescrit à Constantin de le faire graver sur les armes de ses guerriers. Maxence, au milieu de ses troupes et prêt à passer le Tibre pour atteindre son ennemi, est représenté dans un autre tableau de la chapelle de la Croix; une louve est peinte sur ses drapeaux; il est à cheval et tient un sceptre. Son costume s'éloigne entièrement de la vérité historique ; ses soldats sont de même vêtus d'une manière bizarre. Une autre composition montre l'ennemi de Maxence s'avançant pour combattre. On porte devant lui un étendard sur lequel brille la croix. Les habits de ses soldats ressemblent en entier à ceux en usage vers la fin du 15e siècle. Le cheval qui le porte est caparaçonné et sur la draperie on voit l'aigle à deux têtes et la couronne impériale.

Dans le cinquième tableau, les armées sont en présence. Animés d'une haine qui ne peut s'éteindre que dans le sang ennemi, Maxence et Constantin sortent des rangs. Chacun porte une armure complète, pareille à celle des chevaliers qui vivaient sous le règne de Louis XI, mais cette armure est en or. Les visières des casques sont baissées, et une couronne brille sur chaque cimier. Les lances des deux adversaires se sont croisées; Constantin, protégé par le signe sacré empreint sur l'étendard qui flotte près de lui, a frappé mortellement son compétiteur à l'empire ; Maxence tombe et ses légions vont prendre la fuite. Les autres peintures qui ornent la chapelle de la Croix, forment deux tableaux particuliers où l'on voit sainte Hélène, mère de Constantin. La conversion de cette femme fut si parfaite, dit un écrivain, qu'elle pratiqua toujours depuis les plus héroïques vertus. Elle se distinguait surtout par son amour pour les pauvres. Rufin dit, en parlant du zèle et de la foi d'Hélène, que rien ne pouvait leur être comparé. Saint Grégoire le Grand, assure qu'elle allumait dans le cœur des Romains, le feu dont elle était embrasée. En 326, Constantin ayant résolu de faire bâtir une église sur le Calvaire, sainte Hélène, quoique âgée de près de quatre-vingts ans, se chargea de ce pieux ouvrage; elle avait d'ailleurs résolu de rechercher avec soin la Croix sur laquelle le Sauveur avait cessé de vivre. Elle fut donc à Jérusalem et consulta les habitans de cette ville pour retrouver le lieu où gissait ce monument teint du sang de J.-C. Le reste de cette histoire est trop connu pour être rapporté. Pénétrée d'une sainte joie, Hélène fonda une église sur la place même où elle avait découvert la Croix; elle revint ensuite à Rome et mourut peu de temps après. L'entrée de sainte Hélène dans Jérusalem, forme le sujet de l'un des plus curieux tableaux de la chapelle de la Croix. Les vêtemens de la mère de Constantin ressemblent en entier à ceux que portaient les femmes de la plus haute distinction, à l'époque où cette peinture a été terminée. Montée sur une haquenée, Hélène a près d'elle ses Dames, ses Gentilshommes ses Pages; l'un de ces derniers porte même un épervier sur le poing. On croit assister à une scène du moyen âge, et néanmoins l’action a lieu en 326.

On lit, au-dessus du tableau, cette inscription:

HELENA CONSTANT. MATER HIEROSOLIMA
PETIIT CRUCIS INVENIEND. CAUSA.

Dans un autre tableau, peint à côté du précédent, sainte Hélène est représentée assise sur un trône, interrogeant les vieillards et les autres habitans de Jérusalem, pour apprendre en quel lieu elle peut espérer de retrouver la croix de J.-C. Une inscription explique cette scène  :

PRECIPIT SENIORIBUS POPULI SIBI DEMONS-
TRARE LOCUM UBI ERAT CRUX SANCTA.

La nature et les bornes de cet ouvrage nous empêchent de parler ici d'une foule d'autres tableaux à fresque, que contiennent encore les chapelles du chœur de la métropole d'Albi. Ces objets ne sont pas d'ailleurs les seuls que l'on considère avec intérêt dans cette partie de l'église. Trente statues placées dans les niches des piliers pyramidaux de l'enceinte de ce chœur, méritent aussi toute l'attention. Sculptées en pierre, peintes et dorées, elles sont d'une conservation parfaite. Les noms, tracés, en caractères du 15e siècle, sur les rouleaux qu'elles tiennent, nous apprennent que ces figures représentent des Prophètes et des Saints; les têtes ont de l'expression; quelques draperies sont bien jetées ; le travail est facile, mais les proportions n'ont pas toujours été observées et ces statues sont trop courtes. On a dit, il y a long-temps, qu'en ne leur donnant point la hauteur qu'elles devaient avoir, l'artiste avait voulu flatter l'archevêque Louis d'Amboise, dont la taille était peu élevée; mais il est plus naturel de n'attribuer ce défaut qu'au style propre à ce sculpteur. On doit considérer comme un ouvrage immense et qui honorera toujours les arts, les peintures des voûtes de cette église, ornemens de la plus grande richesse, du plus étonnant effet, et où le goût du 16e siècle paraît avec tant d'avantages[9]. Pour en faire sentir tout le mérite, il faudrait les décrire en détail, et nous ne pouvons leur consacrer ici que quelques lignes[10]. Mais que l'on se représente les voûtes en ogives d'un temple qui a plus de 323 pieds de longueur; qu'on en calcule les courbes et leurs développemens ; qu'on étende sur le tout une teinte d'azur; que sur ce fonds , dont la couleur éthérée paraît doubler la hauteur de l'édifice , on retrace, par la pensée , ces tortueux rinceaux de l'Acanthe , ces enroulemens gracieux que l'on a admirés dans les palais de la belle Italie; que ces arabesques délicats empruntent à l'albâtre sa blancheur, et que l'or seul en rehausse les élégans contours ; que des êtres célestes se jouent dans les feuillages; que les Prophètes, les Vierges , les Saints, les Martyrs y soient représentés ; que la pureté du dessin, la simplicité des poses, annoncent l'école de Raphaël et rappellent les fresques du Vatican; que l'or brille partout; qu'il étincelle sur l'azur; qu'il forme les nervures des voûtes et les principales lignes architecturales, et l'on aura une idée, imparfaite encore , de l'ensemble magique que présentent les somptueuse» voûtes de Sainte-Cécile.

L'un des objets qui attire aussi les regards du voyageur dans l'église métropolitaine d'Albi, c'est le pavé, formé de larges dalles couvertes d'inscriptions. Semblable au rouleau d'Ezechiel, qui était écrit d'un bout à l'autre, il offre de toutes parts des caractères gravés avec soin. Au milieu du Chœur est une tombe plate sur laquelle on a représenté Bernard de Camiat, évêque, mort le 4 des calendes de décembre de l'an i33y. Ce prélat porte une mitre enrichie de pierreries; ses mains sont jointes; la pointe de sa crosse entre dans la gueule du lion placé sous ses pieds; l'inscription suivante occupe le pourtour de la pierre sépulcrale.

ANNO AB IINCARNATIONÆ DOMINI NOSTRI IIIV XP. M. CCC. XXX. VII. QUARTO EL MENSIS DECEMBRIS RIIT R.EVENDISSIMUS PATER DSP. BERNARDUS DE CAMIATIO, DIVINA CLEMENTIA EPS. ALBIENSIS. CUIUS ANIMA ET OOMNIUM FIDELIUM DEFUNCTORUM MIAM. DEI SINE FINE REQUIESCAT IN PACE. AMEN.

Des lames de bronze, mises dans le pavé du chœur, couvraient les sépulcres de quelques prélats qui avaient aussi gouverné l'église d'Albi; mais, pendant les premières années de la révolution, rien ne fut respecté par les agens de l'autorité. Ces lames de bronze sur lesquelles on avait inscrit les noms et les éloges de ceux dont elles ornaient les tombeaux, ont été brisées et vendues. Des mains, déjà exercées à mutiler tout ce qui consacrait les souvenirs des temps passés et des actions des hommes célèbres, ont détruit ces monumens funéraires.

Jean Jofredi qui seconda si bien la sombre politique de Louis XI et qui, tour à tour prêtre et soldat, servit également l'église et le trône, fut chassé du mausolée où il reposait près de son frère Hélie. Les statues qui faisaient partie de ce monument placé dans la chapelle de la Croix, n'existent plus et la fureur des iconoclastes modernes s'est assouvie sur des marbres insensibles. Le corps de d'Amboise, le premier de ce nom qui ait occupé le siége d'Albi, gît, mais sans monument, dans la chapelle de Sainte Marie-Majeure, derrière le maître-autel. Le cardinal Louis d'Amboise, neveu du précédent, étant appelé à Rome, mourut en chemin ; son cœur seul fut porté à Albi et déposé dans le tombeau de son oncle. Gaspard de Lude, dernier évêque de cette ville, y mourut en 1628 et fut inhumé près du sanctuaire. Hyacinthe de Sarroni, qui ouvre la liste des archevêques, cessa de vivre à Paris, le 7 de janvier 1687; son cœur a été mis dans la chapelle de Saint-Amant. On voit, dans une autre, un obélisque, en marbre noir, élevé à la mémoire de l'évêque Charles-Joseph de Quiqueran de Beaujeu, par l'archevêque Armand-Pierre de Lacroix de Castries[11]. Les plus anciennes inscriptions sépulcrales qui existent dans la nef et dans les chapelles, ne remontent qu'au 15e siècle ; elles appartiennent presque toutes à des membres du chapitre diocésain. Des encadremens, des écussons en forment les ornemens. Le style de ces épitaphes est pur, les idées sont religieuses et touchantes, mais elles ne peuvent en général inspirer qu'un médiocre intérêt. On y retrouve cependant celles de quelques ecclésiastiques qui appartenaient à des familles honorablement connues : le monument du chanoine Jean-Baptiste Galaup, rappelle le célèbre navigateur Galaup de Lapérouse, né à Albi, en 1741. On lit encore, parmi ces nombreux moniteurs funéraires, l'inscription, trop laconique, d'Etienne Trapas, qui, amateur éclairé des sciences et des lettres, et profond érudit, avait formé à Albi, pendant le 17e siècle, une bibliothèque nombreuse et choisie qui renfermait des manuscrits précieux. A l'époque où nous avons visité pour la première fois l'église métropolitaine d'Albi , des murs noircis par le temps et qui renferment un ancien cimetière , en dérobaient d'un côté l'aspect, tandis que, près des marches qui conduisent sur la plate-forme, un étroit et obscur édifice servant de prison , empêchait d'apercevoir le majestueux péristile que nous avons décrit: mais suivant un projet présenté à M. le vicomte de Cazes, préfet du département du Tarn , et adopté en partie, cette enceinte doit être abattue, et une place sera tracée sur l'espace qu'elle environne. Une rampe demi-circulaire entourera la plate-forme, qui conservera toujours une grande élévation. Le portail, bâti par Dominique de Florence, mis en monument au pied de la tour, formera l'entrée d'un ossuaire où seront déposés les tristes restes de ceux qui furent ensevelis dans l'enceinte qu'il faut renverser. Ainsi, en dégageant du côté du midi, la belle église de Sainte-Cécile, des vieilles constructions qui pressent ses murs, en créant près d'elle une place remarquable, les habitans d'Albi prouveront qu'ils connaissent toute l'importance, toute la majesté de leur cathérale. Dejà les prisons n'existent plus et, du côté de la tour, les masures qui formaient une ceinture de ruines, ont été abattues; on a nivelé les terrains, et une promenade agréable remplace les inutiles remparts et les fossés qui séparaient la ville d'Albi de l'ancien Bourg de Castelviel. Ainsi on peut espérer que bientôt l'énorme masse de l'église de Sainte-Cécile sera vue de toutes parts, et que l'on ne sera plus obligé de chercher en quelque sorte son élégant portail, au milieu des bâtimens informes et hideux dont on l'avait environnée.

[1] Nous avons cependant découvert, de loin en loin, dans le Département du Tarn, les restes de quelques routes antiques. [2] Cette habitation, nommée autrefois La Verbie, compose la plus grande partie du palais archiépiscopal. [3]  Cette maison appartient à M. le docteur Compayre, notre honorable ami. [4] M. Maries, depuis ingénieur en chef des départemens de la Doire et de l'Aude. [5] Les marches ont plus de 8 mètres de longueur. [6] On ne pouvait placer ce portail au-dessous de la tour, ou dans l'axe de l'église, parce qu'il aurait été positivement sur la ligne du rempart et seulement à quelques pas de la limite des deux communes d'Albi et du Castelviel, qui avaient chacune une juridiction particulière. D'ailleurs le terrain, étroit et en pente rapide, qui forme le Bourg de Castelviel ne communiquant avec la ville que par le passage qui en longeait le mur, ou par un ravin profond, il était inutile d'ouvrir une porte de ce côté.[7] Azemar lo negre, célèbre troubadour, était né au Castelviel. On voit dans l'église de Sainte-Cécile une pierre sépulcrale sur laquelle on lit ces mots : Tombeau du sieur Jean Niel, directeur de l'adoration perpetuelle du St.-Sacrement, et premier consul du Casteviel-les-Ailby : R. I. P. A.[8] Elles sont à 30 mètres, ou 92 pieds 6 pouces du pavé de l'église.[9] Ces peintures portent les dates de 1502, 1505 ; 1510, 1511 et 1512.10] L'auteur de cette notice termine un ouvrage complet sur la cathédrale d'Albi. Les planches représentant les peintures des voûtes, et les plus curieux tableaux des chapelles seront coloriées et dorées.[11] Voici l'inscription gravée sur ce monument:

D. O. M.

Hic Quiescit, expectans resurectionem .
Illus.. æ rev… in Christo pater,

Carolus Josephus de Quinqueran de Beaujeu,
Episcopus Elusinus Mirapicensis designatus,
Genere clarus, pietate, doctrina, cœterisque clarior.
Virtulilius. Obiil VIII calendas Augusti anno Dei
M. DCC.XXXVII, œtatis suce, XXXVII, post acceptant
Hoc in templo consecrationem mense XXIII.
Viator,
Sic transit gloria mundi.
Ad œternam sua; in defunctum benevolent
Memoriam hune lapident ponere jussit
Consecrator pientissimus Armandtis Petrus
De lacroix de Castries, Archepiscopus Albiensis,
Begn. ordinis S Spiritu commendutor R. I. P. A. 

Quiescit, expectans resurectionem .
Illus.. æ rev… in Christo pater,

 

Cathédrale Sainte-Cécile. Albi. Source internet.
Cathédrale Sainte-Cécile. Albi. Source internet.
Cathédrale Sainte-Cécile. Albi. Source internet.
Cathédrale Sainte-Cécile. Albi. Source internet.
Cathédrale Sainte-Cécile. Albi. Source internet.
Cathédrale Sainte-Cécile. Albi. Source internet.

Cathédrale Sainte-Cécile. Albi. Source internet.

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

CATHÉDRALE SAINT-ÉTIENNE D'AUXERRE.

F.T.JOLIMONT.

Ce fut dans le 3ième siècle, sous le règne de l'empereur Aurélien, que les apôtres des Gaules commencèrent à prêcher la foi dans Auxerre, et au rapport de l'historien Etienne qui écrivait du temps de saint Aunaire, la construction de la première église connue dans cette ville est attribuée à Saint-Amatre vers la fin du 4e siècle. Depuis cette époque l'église d'Auxerre fut plusieurs fois réédifiée, augmentée et enrichie de présens considérables par divers évêques jusqu'au 9e siècle où elle fut brûlée. D'abord rétablie par Hérifrid et plus tard presqu'entièrement reconstruite sur un nouveau plan par Guy évêque en 932, qui, le premier, lui donna la forme d'une croix et y fut inhumé le premier après l'avoir comblée des plus riches présens, cette église fut de nouveau entièrement réduite en cendres en 1030 sous le pontificat de Hugues de Challon qui la fit rebâtir en pierres de taille et construisit les belles chryptes qui existent encore.

Ce monument plus solide et plus durable ne fut cependant point exempt d'évènemens, qui depuis encore à différentes époques en détruisirent quelques parties, et amenèrent avec les réparations nécessaires, de nouvelles dispositions et de nouveaux agrandissemens ou embellissemens jusqu'en 1213, époque à laquelle l'évêque Guillaume de Seignelay entreprit la construction de l'église actuelle que l'on peut regarder comme la cinquième élevée en ce lieu depuis l'établissement de la religion catholique à Auxerre. Comme tant d'autres, cet édifice remarquable d'ailleurs, dont la construction a duré plusieurs siècles, n'a point reçu son entier achèvement; le grand portail est incomplet, une des deux tours seulement est terminée et son aspect élégant fait regretter d'avantage l'absence de la seconde, et l'irrégularité qu'elle produit.

Les dévastations révolutionnaires de 1793, et le manque presqu'absolu d'entretien pendant plusieurs années, ont nécessité d'assez nombreuses et urgentes réparations; elles viennent d'être confiées à M. Heinz , architecte de la ville qui mérite les éloges des amis des arts pour les soins qu'il prend à conserver le caractère primitif des parties qu'il restaure avec autant de zèle que de talent; exemple trop peu suivi, du moins jusqu'à présent, par tant d'architectes inhabiles qui n'ont que trop souvent complété la mutilation de nos plus beaux monumens. Il est à regretter que les fonds destinés à ces utiles travaux ne suffisent pas pour une restauration entièrement complète.

EXTÉRIEUR.

Le grand portail ou façade principale de la cathédrale d'Auxerre serait assurément au nombre des plus remarquables de France, si la tour méridionale était achevée et si la partie centrale avait plus de largeur. Ce portail offre en effet, dans son ensemble, de belles proportions : la tour septentrionale est majestueuse, imposante et a de l'élévation sans maigreur; les portes sont élégantes, et les ornemens distribués avec régularité sur toute cette façade, sont riches et nombreux sans profusion. Quelle fatalité donc attachée à tant de nos principaux édifices du moyen âge a encore suspendu l'exécution de celui-ci, qui fut interrompue vers l'an 1550, et depuis lors est restée imparfaite? Sans doute des guerres[1], des malheurs politiques, les finances épuisées, des nécessités plus pressantes ont empêché d'ajouter quelques nouvelles assises de pierres qui, sans de trop grands sacrifices, auraient complété ce beau portail dont malgré son imperfection plusieurs antiquaires et architectes célèbres[2] ont fait un pompeux éloge. La partie inférieure est des 13ième et 14ième siècles, elle comprend les trois portes au-dessus desquelles le style de cette époque s'allie insensiblement avec la partie supérieure, qui surtout, à prendre du point où la grande tour s'isole, est beaucoup plus récente.

La 1ère porte à gauche, sous la tour terminée, est formée d'une voussure peu profonde, ornée de trois rangs de groupes de figures très-mutilées, offrant à ce qu'il nous a paru, des sujets de l'ancien testament. Dans le tympan , seulement vers la base , deux figures de femmes et une d'homme couronnées, sont assises accompagnées d'anges à genoux tenant des candélabres; sur les parois latérales , existaient dans des niches,  trois statues de chaque côté, qui ont été enlevées; les soubassemens présentent encore seize caissons où sont représentés en relief la création du monde, la désobéissance et la chute du premier homme , le déluge, etc. Le reste de la tour est divisé en quatre étages plus ou moins décorés , dont le troisième a pour principal ornement une suite de petites consoles surmontées d'arcades à clochetons sans doute destinées à recevoir des statues, mais où il ne parait point qu'il y en ait eu; enfin le quatrième étage, entièrement isolé, est seul percé sur chacune des quatre faces de deux grandes ouvertures longues et étroites garnies d'abats-vents et terminé en plate-forme à balustrade, flanqué aux encoignures de quatre petits massifs formés par le prolongement des contreforts angulaires. Cette tour a 183 pieds d'élévation.

La porte à droite, sous la tour non finie offre les mêmes dispositions que celle opposée, les trois rangs de groupes des voussures représentent divers sujets sacrés et les sculptures du tympan la vie de J.-C. divisée en neuf tableaux, les six statues des parois latérales n'existent plus et les soubassemens ne présentent aujourd'hui que des restes de compartimens et de figures tellement mutilées qu'il est presqu'impossible d'en reconnaître les sujets, à l'exception d'un bas-relief dans un encadrement d'architecture sur le mur à droite, qui nous a paru être le jugement de Salomon. Le reste de la tour élevé à un peu plus du tiers de la hauteur qu'elle devait avoir, est d'un style analogue à l'autre tour, et fait présumer que celle-ci aurait complété régulièrement le portail dont il nous reste à décrire la partie la plus riche, celle du centre.

Elle se compose de trois divisions bien distinctes. La grande porte occupe toute la partie inférieure. Plus de deux cents figures distribuées en six rangs de groupes formant au moins cinquante sujets, pris dans l'histoire ou les légendes sacrées, remplissent tout l'intérieur de sa profonde voussure ogive, dont l'ouverture est ornée d'une dentelle délicate en pierre. Ces groupes sont portés sur des ornemens d'architecture artistement travaillés, servant à la fois de couronnement et de support. Les grandes statues des parois latérales qui représentaient les douze apôtres ont disparu comme celles des deux autres portes en 1793. Dans les soubassemens on trouve encore malgré leur dégradation d'abord un rang de quatre reliefs de chaque côté, représentant des saints personnages de l'un et de l'autre sexe distribués deux à deux dans de petites arcades ornées, et au-dessous une grande quantité de petits caissons et de compartimens offrant pour chaque côté une distribution et des formes différentes, on y distingue encore à gauche l'histoire de Joseph de la genèse; la droite est méconnaissable. Cette belle porte est surmontée d'un fronton pyramidal percé à jour et dont les arestiers supportent sept petites statues de diacres au nombre desquels St Etienne, patron de l'église, est placé au sommet de l'angle ; la seconde division construite en arrière corps est entièrement formée d'un beau vitrail en rose enfermé dans un grand arc ogive dont l'extrados, très orné, supporte une petite galerie découverte. Enfin le pignon triangulaire de la nef, également riche d'ornemens et dont le côté gauche se rattache à la grande tour par une sorte d'arc-boutant, qui sans doute aurait été répété du côté opposé, complète et termine agréablement cette partie principale du portail de la cathédrale d'Auxerre, vis-à-vis lequel une place assez régulière et assez vaste permet d'en embrasser le coup-d'œil d'un point de vue favorable: mais cette place mal bâtie et dont le sol n'est point nivelé est peu en harmonie avec l'élévation et l'importance de l'édifice.

Les autres façades de l'église d'Auxerre au nord et au sud et le rond-point du chœur, offrent, à très peu de chose près, un style uniforme de construction et rien de remarquable; plus de pesanteur que de légèreté, des ornemens rares , mais un ensemble sévère et régulier, il faut en excepter les deux portails aux deux extrémités du transept qui sont d'un bel aspect et d'un goût de composition qui a beaucoup d'analogie pour la disposition et les ornemens du pignon, du vitrail à rosace et du porche, (dont le temps et des mains ennemies ont détruit la plus grande partie des sculptures), avec la partie centrale du grand portail. On peut considérer ceux-ci comme semblables entr'eux, n'offrant que quelques légères différences dans les ornemens de détail.

INTÉRIEUR.

L'intérieur de l'église d'Auxerre, d'une étendue moyenne, est régulier, et présente des proportions élégantes et sveltes. Ses dimensions sont de 300 pieds de long, sur 71 de large non compris les chapelles, et 1oo d'élévation. Cet édifice étant bâti sur la pente d'un coteau rapidement incliné, il faut descendre six marches pour entrer dans la nef, et deux marches pour passer de la nef autour du chœur. Il paraît que l'architecte n'a pu entièrement corriger ce défaut de nivellement, malgré l'élévation des cryptes sur lesquelles le chœur est considérablement exhaussé au-dessus du point le plus incliné du sol naturel. Quelques nuances de style, qu'il est facile d'observer en examinant attentivement chaque partie de cet intérieur, caractérisent le passage des différentes époques dans l'intervalle desquelles cet édifice a été bâti. C'est ainsi que dans le rond-point, une partie du chœur, et dans les bas côtés qui l'entourent, on reconnaît, à la forme des piliers, des galeries et des fenêtres, la portion de construction la plus ancienne, c'est-à-dire celle du commencement du treizième siècle. La nef et la croisée sont de la fin de ce siècle ou du commencement du quatorzième; les premières travées vers le grand portail, sont surtout évidemment de ce dernier siècle. Les fenêtres, les galeries et les portes du transept sont beaucoup plus ornées que toutes les autres parties de l'édifice, et sont du temps où l'art commençait à perdre de sa rudesse et de sa simplicité. Quelques critiques ont trouvé que les bas côtés de la nef et les ouvertures des travées sont un peu étroits : ils sont accompagnés de cinq chapelles de chaque côté, y compris celles qui sont sous les tours; plus deux autres sous la transept; toutes sont fermées de grilles fort simples, et ne présentent rien de particulier que quelques vestiges de médiocres peintures à fresque. La chapelle de la Vierge, derrière le chœur, est seule remarquable par sa forme carrée, la disposition de sa voûte et des trois arcades qui en forment l'entrée, soutenues sur deux colonnes fuselées et d'une grande délicatesse pour leur élévation[3]. Le chœur, jadis fermé par un beau jubé, qui fut détruit par les calvinistes, est vaste; le sanctuaire surtout, pavé en marbre blanc et noir, est fort beau; mais l'un et l'autre sans ornemens d'architecture. Enfin, toutes les voûtes sont en briques, chose peu ordinaire, les nervures seulement sont en pierres.

Les vitraux peints sont la décoration la plus importante que la cathédrale d'Auxerre ait en grande partie conservée; les trois roses surtout brillent en même temps des couleurs les plus vives et des formes les plus agréables. Celle de la nef à l'ouest représente le Ciel, ou la Divinité dans toute sa gloire, figurée au centre sous l'emblème du soleil; autour sont rangés une grande quantité d'anges, de chérubins et de bienheureux, au nombre desquels on remarque les portraits des donataires. La rose du transept à droite au sud, et le vitrail en huit panneaux placé au-dessous, sont en assez mauvais état, et représentent des sujets tirés de la Bible; on y reconnaît le serpent d'airain, le frappement du rocher, le passage de la mer Rouge, etc.; mais beaucoup de parties endommagées, d'autres déplacées ou mises à contresens par quelque ouvrier maladroit, en défigurent l'ensemble. Du côté opposé, à gauche, la rose du nord, beaucoup mieux conservée, représente les litanies de la Vierge, en une quantité considérable de figures emblématiques, et dans le "vitrail au-dessous, divisé en huit panneaux, divers sujets de la vie des saints. Les vitraux de la nef et de ses chapelles sont moins remarquables et moins bien conservés; ceux du chœur sont assez importans, mais grossièrement exécutés, peut-être pour produire plus d'effet, à cause de leur élévation; ils portent la date de 1573, époque de leur restauration par les soins de l'évêque Amyot, et représentent des évêques, des docteurs et des saints pères. Au milieu, dans le fond, Notre-Seigneur mort en croix et Notre-Seigneur glorieux et ressuscité; au-dessous les donataires et leurs armes; toutes ces figures sont entourées de riches bordures. Les fenêtres des bas-côtés du rond-point offrent aussi d'assez belles verrières du treizième siècle bien conservées. On y reconnaît divers sujets mystiques tirés des légendes et de l'Apocalypse. Enfin, la chapelle de la Vierge est encore éclairée par sept verrières non moins belles; trois dans le fond, qui représentent la vie de la Vierge, l'histoire de Job et celle des Machabées, sont d'un excellent style, et sont pleines de charmans détails, et quatre, pour les côtés, peintes en grisailles, d'un travail moins excellent, dans lesquelles on voit les figures en pied des deux chanoines qui ont fait don de ces vitres, dont on reconnaît le modèle dans leurs mains. Au-dessus de l'une de ces figures; on lit : Henricus, presbiter; le nom de l'autre est effacé; tous deux semblent sous la protection de leurs saints patrons, qui sont également représentés au-dessus de leurs têtes.

Quelques monumens d'un assez grand intérêt, échappés seuls aux dévastations des différentes époques malheureuses de notre histoire, ornent encore l'intérieur de la cathédrale d'Auxerre. Tels sont le maître-autel tout en marbre et en bronze, décoré d'un très-beau bas relief du martyr de saint Etienne, et de la statue en marbre blanc représentant ce saint, grandeur de nature, expirant sous les coups de ses bourreaux, morceau d'une très-belle exécution et d'un excellent goût; le tout est surmonté d'un riche baldaquin, soutenu par des anges. L'aigle ou pupitre du chœur en cuivre jaune, du quatorzième siècle[4], et les deux bénitiers en fer fondu, du treizième siècle, objets curieux pour l'histoire des arts. Les mausolées des évêques Amyot et Colbert, érigés, le premier en 1610 et le second en 1713, aux deux côtés du sanctuaire, par leurs neveux ; enfin, dans la chapelle de la Vierge, le mausolée en marbre de Claude de Beauvoir de Chastellux, maréchal de France, et de Jean de Chastellux, vicomte d'Avallon, amiral de France, qui s'illustrèrent, en 1423, au fameux siège de Cravan contre les Écossais, et conservèrent, par leur valeur et leur générosité, cette ville au chapitre d'Auxerre, qui, en reconnaissance, décerna aux aînés de la famille le titre de chanoine avec toutes ses prérogatives[5] ; monument nouvellement rétabli aux frais de la famille, en place de l'ancien, détruit en 1793. On y voit les deux héros couchés, les mains jointes, sur un lit ombragé de drapeaux; au-dessus, l'artiste a trouvé le moyen d'ajuster un ancien bas-relief provenant peut-être du tombeau primitif, représentant la bataille de Cravan; mais on est étonné de trouver reléguée sur un pilier du bas-côté, à droite, hors la chapelle, l'ancienne inscription, gravée sur une table d'airain, qu'on aurait dû rétablir sur le nouveau monument.

Le siège épiscopal d'Auxerre, illustré par une longue suite d'évêques, dont un grand nombre ont brillé par leur mérite et leurs éminentes vertus, a été supprimé dans la dernière organisation des évêchés de France, et réuni à celui de Sens dont il était suffragant.

 

[1] C'était en effet à l'époque désastreuse des guerres de religion et des troubles de la Ligue. [2]Le comte de Caylus, Vauban, Servandoni, l'abbé le Bœuf et quelques autres en parlent avec une sorte d'enthousiasme qui pourrait peut-être paraître exagéré à ceux qui aujourd'hui voient et jugent ces monnumens avec des connaissances plus positives. [3] Dans la planche 4 on a représenté cette chapelle débarrassée des boiseries et tableaux de mauvais goût qui l'obstruent. Et sa grille remplacée par la clôture de pierre à jour qui paraît avoir existé primitivement. [4] Cet aigle rapporté depuis peu dans la cathédrale, appartenait à une autre église et remplace ici l'ancien aigle détruit dans la révolution, qui était du même temps et plus curieux. [5] Le titulaire de ce canonicat quoique laïque en prenait possession botté, éperonné, cuirassé, un oiseau sur le poings, revêtu d'un surplis, le baudrier et l'épée par-dessus, ganté des deux mains, l'aumuce sur le bras, coiffé d'un bonnet bordé d'une plume blanche. Quand Cézar de Chastellux, qui en avait pris possession en 1648 parut au chœur en présence de Louis XIV, à son passage à Auxerre pour aller visiter le camp de la Saône en 1683 ; les seigueurs de la suite du roi plaisantaient sur la bigarrure de cet habillement : le prince leur dit ne badinez pas, il n'est aucun de vous qui ne dût se faire honneur d'un pareil titre. Guillaume Antoine comte de Chastellux, brigadier des armées du roi est le huitième de son nom qui ait pris possession de ce canonicat en 1752, sous M. de Caylus.

 

Photos Cathédrale Saint-Étienne (Sources internet.).Photos Cathédrale Saint-Étienne (Sources internet.).
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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

LA CATHÉDRALE SAINT-ÉTIENNE DE SENS.

F.T JOLIMONT. 1828.

Un assez grand nombre d'historiens se sont occupés de l'histoire de l'église de Sens, mais la plupart de leurs ouvrages sont restés manuscrits, et par conséquent, ou sont égarés, ou ne sont possédés et connus que d'un petit nombre de personnes. Nous n'avons point trouvé de description ni d'histoire imprimées de cette cathédrale, qui cependant n'est pas sans quelque célébrité, et probablement nous eussions été fort dépourvus de documens certains pour rédiger cette notice, si nous n'avions trouvé dans la riche bibliothèque de M. Tarbé, imprimeur du Roi à Sens, littérateur aussi estimable que bibliophile érudit, une collection nombreuse de chroniques, de chartes, de cartulaires et de pièces authentiques, qu'il a recueillies avec un soin et un zèle infatigable; non-seulement sur ce qui concerne l'église de Sens, mais même sur ce qui concerne la ville et le département qu'il habite. Précieux dépôt qu'il a bien voulu mettre à notre disposition, ainsi que quelques notices publiées par lui-même, fort rares aujourd'hui, qu'il nous a communiqué avec une amabilité et une confiance qui exigent de nous ici un juste témoignage de notre gratitude.

Il y a peu d'églises en France, et probablement dans la plus grande partie de la chrétienté, qui ne se glorifient d'une origine très-ancienne. Toutes, si l'on en croit le pieux enthousiasme de leurs historiens, prétendent faire remonter leur fondation jusqu'à l'établissement même du christianisme dans les Gaules, et malgré l'incertitude et l'obscurité qui règnent dans l'histoire de cette époque, chacun d'eux étaie son système sur des preuves plus ou moins vraisemblables: c'est ainsi que ceux qui ont écrit sur l'origine de l'église de Sens, ont rivalisé d'efforts pour attester sa glorieuse antiquité. Nous ne les suivrons point dans leurs laborieuses recherches, et dans leurs volumineuses dissertations, dont il nous suffit d'indiquer le résultat : peu d'accord en général sur les dates précises, la plupart cependant regardent saint Savinien et saint Potentien comme les apôtres de Sens. Ces courageux personnages, et saint Altin, leur digne émule, après avoir prêché la foi dans Orléans, Chartres, Troyes, Paris, reçurent à Sens la palme du martyre vers la fin du deuxième siècle ou le commencement du troisième, et leurs cendres y reposaient dans des cryptes dont on voyait encore naguère quelques restes non loin de la ville[1].

La longue suite de siècles qui s'écoula depuis l'époque où Savinien et ses compagnons consacraient, au milieu des persécutions, un modeste oratoire au culte du vrai Dieu, jusqu'à celle où fut bâtie l'église actuelle, offre une série d'événemens successifs dont le récit peut avoir quelqu'intérêt local, mais qui dans cet ouvrage, consacré à l'ensemble des cathédrales de France, deviendrait fastidieux par la trop fréquente répétition de faits semblables, presque toujours dus aux mêmes causes, tels que des ruines, des incendies, des reconstructions, dont les exemples communs à toutes nos anciennes basiliques, attestent, tantôt la fragilité[2] des édifices que l'on construisait, tantôt les irruptions et les ravages des barbares, ou enfin les malheurs du temps, qui en faisait souvent négliger l'entretien.

Au nombre des événemens les plus funestes que signale l'histoire de l'église de Sens, il faut citer l'incendie arrivé vers l'an 97o, sous l'épiscopat d'Archambaut, qui détruisit l'édifice jusqu'aux fondemens. Le cloître, les archives, la bibliothèque, tout fut réduit en cendres ; ornemens, vases sacrés, reliques, tout fut enseveli sous les ruines de l'édifice, qui s'écroula au milieu de l'embrasement.

Il n'est point probable qu'Archambaut; que les chroniques nous dépeignent comme indigne de son ministère, par ses débauches, son impiété, et le mauvais emploi qu'il faisait des biens de l'église, ait fait réparer ce désastre. Il paraît plus certain que saint Anastase, son successeur , surnommé l'Homme-Dieu, riche de ses économies, de ses abstinences et du crédit que ses hautes vertus lui donnaient auprès des princes et des rois, jeta les fondemens de l'église actuelle, et mourut lorsque les piliers du chœur étaient à peine élevés. Sevin, digne en tout point de son prédécesseur, d'un génie vaste et entreprenant, acheva l'édifice, et en fit la dédicace le 17 octobre 999. Mais cette église, moins vaste et moins magnifique qu'elle ne l'est aujourd'hui, fut considérablement augmentée et presqu'entièrement rebâtie, dans un style différent, de 1143 à 1168, par les évêques Henri Sanglier et Hugues de Toncy, qui la firent telle que nous la voyons encore, à l'exception des deux tours et du transept qui sont postérieurs.

La tour septentrionale fut élevée en 1184, par Philippe-Auguste, et depuis on l'appela tour de plomb, parce que les guerres du temps ayant empêché de l'achever, elle fut provisoirement terminée par une charpente revêtue de ce métal, et ce provisoire dure encore. La tour méridionale, qui avait été d'abord conservée intacte de l'édifice, bâti dans le dixième siècle, par l'évêque Sevin, s'écroula tout à coup la surveille de Pâques, en 1267, avec un fracas épouvantable, tua ceux qui se trouvaient sur la place, ruina les édifices voisins, et produisit d'autres grands malheurs[3]. Pierre de Charny, alors évêque, fit relever cette tour, qui fut appelée tour neuve, et fut long-temps comme la tour septentrionale, terminée en charpente, revêtue de plomb; mais depuis, l'évêque Sallasard la fit exhausser, et le cardinal Duprat, en 1532, y ajouta la jolie campanille, ou lanterne, qui surmonte un des deux angles.

La transept, ou la croisée, ne fut commencée qu'en 1491, par Guillaume Gennart, doyen de Sens, qui posa la première pierre du portail septentrional, ou portail d'Abraham, et n'a été terminé qu'au commencement du seizième siècle, par l'évêque Sallasard, qui fit faire le portail méridional, ou de Saint-Étienne, du côté de l'évêché.

On peut dire enfin que ce ne fut guère que sous l'épiscopat de Sallasard que la cathédrale de Sens, souvent endommagé depuis sa reconstruction, et demeurée imparfaite en beaucoup de parties, est parvenue à l'état à peu près complet où nous la voyons. Ce prélat donna en différentes fois des sommes considérables pour les réparations et les embellissemens de son église, et peu l'ont autant que lui comblée de tant de libéralités.

EXTÉRIEUR.

L'église de Sens, peu considérable, quant à l'édifice, si on la compare à beaucoup d'autres, telles par exemple, que celles que nous avons déjà décrites[4], offre en général, à l'extérieur, toute la rudesse de style, toute la pénurie d'ornemens et la timidité de construction du siècle où la masse principale fut construite. Point ou fort peu de ces pyramides aiguës, de ces clochetons élégamment profilés, de ces frontons triangulaires évidés à jour et ornés de fleurons, de ces arcs-boutans hardiment projetés, de ces galeries délicatement travaillées, ornant si gracieusement le pourtour des murs. Ici, de lourds contreforts, des fenêtres étroites et peu divisées, des massifs de murs étayés d'arcs-boutans simples et rares, n'offrent à l'imagination que l'idée de la solidité à laquelle on ne savait point encore unir l'élégance et à la légèreté, qui, plus tard, ont émerveillé les regards. Les parties, mêmes les plus récemment construites, telles que les deux portails latéraux, et la tour neuve, sont encore loin d'offrir cette richesse de style dont nous parlons, et que l'on remarque en tant d'autres cathédrales. Cependant l'aspect de cet édifice n'est point par cela même peut-être sans intérêt pour ceux qui aiment à observer les diverses nuances et les nombreuses variétés de l'architecture du moyen âge.

Le grand portail, composé du pignon ou extrémité occidentale de la nef, flanqué de deux tours irrégulières, est assez majestueux et présente quelques détails et une distribution assez remarquables, dont le dessin ci-joint donne une idée plus complète que toutes les descriptions que nous en pourrions faire. Des statues des douze apôtres, de prophêtes, de rois et de saints personnages, détruites en 1793, ornaient primitivement les parois intérieurs des trois grandes entrées ouvertes de la partie inférieure du portail et des tours. Aujourd'hui, quelques fragmens de sculpture et de bas-reliefs sur les tympans, les piedroits et les soubassemens sont les seuls ornemens qui soient échappés aux destructeurs de cette époque, et leur extrême mutilation permet à peine d'en reconnaître les sujets[5].

Au-dessus du vitrail, qui remplace ici la grande rose qui occupe ordinairement le centre du portail [6], on voit, dans la partie la plus élevée, un peu en retraite, un cadran d'horloge avec un mécanisme marquant l'équation, le lever et le coucher du soleil et de la lune, indiqués par les figures dorées de ces deux astres mobiles sur deux échelles graduées verticales[7]. Cette partie est couronnée d'une légère galerie en balustrade.

La tour septentrionale, plus étroite que l'autre, et qui est la plus ancienne[8], est principalement ornée de trois étages de petites galeries ou séries d'arcades régnant sur les quatre faces, partie en ogives, partie à plein-cintres, soutenues sur des colonnes légères, entre lesquelles étaient jadis placées des figures. La partie supérieure n'ayant pu être achevée, est formée d'une charpente revêtue de plomb, percée sur chaque face de quatre ouvertures surmontées de frontons aigus , ornés de chardons, le tout surmonté d'un toit pointu quadrangulaire, peu élevé et terminé par une croix. La tour méridionale ou tour neuve, offre aussi pour principal ornement deux rangs d'arcades et de piliers formant galeries, sous lesquelles étaient aussi placées des statues. Le dernier étage est percé de deux grandes ouvertures à voussures ornées, fermées par des abat-vents, et est surmonté et terminé par une plate-forme. A l'angle droit, et du centre des deux contre-forts, s'élève une petite campanille octogone à trois étages, ornée de gargouilles, et surmontée d'un petit toit, au sommet duquel exista long-temps une figure colossale de Jésus-Christ sortant du tombeau, tenant sa croix d'une main et de l'autre donnant sa bénédiction[9]. Cette tourelle bâtie, ainsi qu'une partie de la tour elle-même, par J. Godinet, architecte de Troyes et sculpteur célèbre, est d'un assez joli style, et fut, comme nous l'avons dit, élevée aux frais du cardinal Duprat, en 1532[10], pour y placer l'horloge et la vigie de la ville. Au bas de cette tour, à douze ou quinze pieds du sol, on voyait représentée en relief, sous une petite arcade, la ligure équestre de Philippe-le-Vallois, que l'évêque Brocia avait fait ériger en cet endroit, en reconnaissance du jugement rendu par ce monarque, le 29 décembre 1335, en faveur des droits et des immunités du clergé. On lisait au bas ces deux vers:

Regnantis veri cupiens ego cultor haberi
Juro rem cleri libertalem que tueri.

L'inscription et la statue ont disparu en 1793.

Ce portail est précédé d'une place assez vaste, où se lient le marché, et qui fut jadis ornée d'une fontaine. Quelques amateurs de la régularité regrettent que la partie inférieure de la tour septentrionale soit encore interceptée par quelques maisons dont la démolition rendrait la place plus correcte et découvrirait en entier la principale façade du monument.

Le côté septentrional n'est point non plus entièrement accessible; quelques maisons, des cours , des jardins, restes de ce qu'on nommait le cloître, dérobent à l'œil presque toute la partie inférieure de l'édifice. Une petite rue seulement est ménagée vis-à-vis le portail de la croisée de ce côté, appelé le portail d'Abraham, parce qu'on y voyait sur le trumeau de la porte une figure de ce patriarche immolant son fils. Ce portail, postérieur de deux siècles au reste de l'édifice, est d'une structure assez élégante et délicate; mais il a aussi perdu, en 1793, la plus grande partie des statues et sculptures qui l'ornaient : quelques figures de sybilles, éparses dans les voussures de la porte, ont seules échappé aux injures des hommes et du temps, qui n'ont point respecté non plus les armes de Henri de Melun, qui fit terminer ce portail en 15o6. Entre ce portail et le chevet de l'église, on remarque une chapelle dont l'extérieur est de l'architecture du onzième siècle, et faisait partie de l'édifice bâti par l'évêque Sevin.

Le chevet, dont la vue est obstruée par des constructions diverses et les jardins et dépendances de l'évêché, ne présente aucune particularité remarquable. Le côté méridional, environné seulement des vastes cours de l'archevêché est entièrement à découvert. Le portail, appelé portail Saint-Étienne, est à peu près du même style que celui opposé, mais moins orné et moins élégant. La toiture couverte en tuiles, excepté celle du transept, était autrefois ornée au centre d'une aiguille élégante, qui fut brûlée et n'a point été reconstruite.

INTÉRIEUR.

L'intérieur de la cathédrale de Sens présente, comme à l'extérieur, quelques différences de style dans sa construction. La partie inférieure des murs et des piliers de la nef du chœur et des bas-côtés nous paraît appartenir à une époque plus reculée que le reste, et semblerait avoir été réservée de l'église précédente, bâtie dans le dixième siècle, ce que l'on reconnaît non-seulement aux arcs en plein-ceintre, mais encore à la dimension et à l'assemblage des pierres et à certaine forme des chapiteaux ; mais d'un autre côté, quelques particularités des plein-ceintres, que l'on croit étrangères au style des dixième et onzième siècles, et des exemples assez fréquens, que nous avons nous-mêmes reconnus ailleurs , d'un genre de construction mixte, Ou de transition, qui marqua dans le douzième siècle, le passage du plein-ceintre à l'ogive, pourrait faire douter de notre sentiment, et, selon cette dernière opinion, le style de l'intérieur de l'église de Sens serait en entier de cette époque de transition vers la moitié du douzième siècle, sous l'épiscopat de Henri Sanglier et Hugues de Tenay, sauf la croisée ou transept, qui, comme nous l'avons observé, fut rebâti vers la fin du quinzième siècle, ce qui se reconnaît facilement aux ornemens multipliés des fenêtres, des roses et des portes.

Le plan de cette église est régulier dans l'ensemble : les chapelles seulement sont moins symétriquement disposées. Elles sont au nombre de .vingt : trois derrière le cœur, dont celle de Saint-Savinien et Saint-Potentien occupe le milieu; deux à gauche, dont celle de Saint-Thomas de Cantorbéry; trois à droite, dont celle de la Vierge, et deux sous la croisée à l'entrée du chœur, et enfin dix réparties de chaque côté de la nef. Quatorze piliers isolés soutiennent la nef, et seize le chœur. Ces piliers sont alternativement de formes différentes : les uns sont composés en faisceau de plusieurs colonnes ou fûts, les autres seulement de deux grosses colonnes accouplées sur la même base, et dont les chapiteaux sont réunis sous le même tailloir; un seul, à droite, près de l'entrée principale, consiste en un gros pilier rond, formant noyau, cantonné de quatre autres plus menus, qui en sont légèrement détachés. La nef est large et spacieuse, mais peu élevée, ainsi que le chœur et les bas-côtés : la croisée et les chapelles sont étroites.

La longueur totale de cet édifice est de 352 pieds, sa largeur de 114 pieds, et sa hauteur, sous voûte, de 9o pieds (selon la notice de M. Tarbé). La structure intérieure est assez régulière et ne manque pas de noblesse, mais n'offre rien de particulièrement remarquable. Dans le seizième siècle, on avait orné chaque pilier de la nef et du chœur, d'une petite console portant une statue surmontée d'un dais (ou tabernacle , selon l'expression du temps) travaillé à jour. Mais cet ornement, peu en rapport avec le style sévère de l'édifice, produit un effet moins agréable qu'on pourrait le croire. Le sol est entièrement pavé en beau pavé noir et blanc, et les chapelles sont fermées de grilles .dont quelques-unes portent des armes. L'entrée du chœur, qui sans doute était ornée, dans l'origine, d'un jubé gothique, fut close en 1762, par une fermeture d'architecture en stuc, décorée d'ornemens, de chapiteaux et de trophées en bronze doré, qui forme en deux massifs deux chapelles réunies par une belle grille en fer : le tout est surmonté d'un attique orné d'écussons supportés par des figures de ronde-bosse représentant la Foi, l'Espérance, la Charité et la Justice. Le chœur, environné de stales et d'une boiserie moderne, est assez vaste, ainsi que le sanctuaire qui est élevé sur trois marches et entouré de fort belles grilles en fer.

Mais ce qui mérite particulièrement l'attention des curieux qui visitent l'église de Sens, ce sont les restes des vitraux, des monumens de sculpture, des tombeaux et des curiosités du trésor qui ont échappé à la ruine ou à la spoliation révolutionnaire, et qui, faibles restes de ce qu'elle possédait, font encore aujourd'hui la principale richesse de cette cathédrale. Au nombre des vitraux, nous citerons la rose du portail d'Abraham, au nord de la croisée, aussi remarquable par sa construction que par la beauté des peintures; elle représente l'apothéose de J.-C. Le Sauveur occupe le centre, chaque fleuron de la rose offre un chérubin jouant d'un instrument : ils sont au nombre de plus de quatre vingt. Au-dessous, dans cinq grands panneaux de vitres, sont représentés, dans le premier à gauche, la résurrection des morts; au-dessus, le soleil de justice; à droite, du côté opposé, le jugement et la séparation des élus et des réprouvés; on y voit un roi précipité dans les enfers, et un prince de l'église montant aux cieux; au-dessus, l'ange de ténèbres[11] ; dans le panneau du milieu,l'Annonciation; au-dessus, un Saint-Esprit; enfin, dans les deux autres panneaux, de chaque côté de celui-ci, le Nouveau et l'Ancien Testamens figurés, l'un par Moïse et l'arche d'alliance; au-dessus, Dieu le Père; l'autre par la Foi triomphant de l'idolâtrie; au-dessus, Dieu le Fils portant sa croix. Ce magnifique vitrail fut fait aux frais de Gabriel Gouffier, doyen de Sens, en 1529. On y remarque le donateur avec ses armes.

La rose du portail Saint-Étienne, au sud , quoique moins estimée, ne laisse pas d'être aussi fort belle; elle représente les quatre fins dernières de l'homme : la mort, le jugement, le Paradis et l'Enfer. Dans les cinq panneaux de vitres, au-dessous, les quatre évangélistes, et différens sujets de la vie de saint Étienne. Ce vitrail fut donné vers le commencement du quinzième siècle par l'évêque Sallazard, dont on y voit aussi les armes. Les autres vitraux, encore assez nombreux, de la croisée des chapelles et des bas-côtés du chœur, qui ne sont pas non plus indignes d'un examen particulier, représentent des évêques, des princes, de saints personnages, et divers sujets d'histoire sacrée. Un grand nombre est orné des armes des donataires. Quelques-uns, dont les couleurs sont très-vives, sont du treizième siècle, notamment ceux du chœur et des chapelles derrière le chœur; et l'on trouve qu'Ëtienne Bequard, archidiacre de Sens, en 1294, laissa par testament la somme, considérable alors, de 1200 livres, pour les réparations de la cathédrale et pour faire ces vitres. Enfin, on ne manque pas de montrer aux étrangers le vitrail de la chapelle de Sainte-Eutrope, représentant la vie et le martyre de cette sainte : il passe pour être l'ouvrage de Jean Cousin[12], et est cité par Dargenville et Félibien; il est aujourd'hui en très-mauvais état, et n'est plus qu'un respectable vestige d'un chef-d'œuvre qui aurait dû être conservé avec plus de soin. Les monumens de sculpture et les tombeaux sont en petit nombre, mais mériteraient une plus longue description que celle que nous pouvons lui consacrer dans cette courte notice, particulièrement le magnifique mausolée de Louis, dauphin de France, fils de Louis XV et père de Louis XVI, et de Marie-Josèphe de Saxe, son épouse. Ce monument, tout en marbre, orné de plusieurs figures grandeur de nature, est placé au milieu du chœur, et est l'ouvrage de Guillaume Couslou fils[13].

Le tombeau du chancelier Duprat, dont il ne reste plus que les bas-reliefs en marbre, chefs-d'œuvre du temps, représentant des faits historiques de sa vie, recueillis et déposés dans la salle du chapitre.

Le tombeau de l'évêque Sallazard, où l'on voyait son père et sa mère à genoux sur une table de marbre élevée sur quatre colonnes de vingt pieds de haut, un peu en avant d'un riche autel gothique dont on ne retrouve que le retable adossé à un des piliers de la nef, à gauche, d'un travail très-délicat et assez bien conservé.

Le maître-autel, tout en marbre, placé au milieu du sanctuaire, sous un immense baldaquin doré, soutenu sur quatre colonnes de marbre, avec piedestaux; bases et chapiteaux en bronze doré, le tout exécuté sur les dessins de Servandoni, avec plus de somptuosité que de goût. Une madone fort curieuse, et célèbre par les miracles qu'on lui attribue, faite aux frais d'Emmanuel Jeanna, chanoine en 1334. Placée d'abord sur l'autel de la chapelle de la Vierge, et transportée, en 1570, sur le pilier de la même chapelle, où on la voit maintenant, au-dessus d'une console ornée de reliefs curieux représentant le roi David, l'Annonciation, la Visitation et les couches de la Vierge, dans lesquelles saint Joseph figure au pied du lit. Un petit retable en pierre, dans la chapelle Sainte-Eutrope, qui nous paraît être de la fin du quinzième siècle, et offre l'histoire de la passion de Notre Seigneur, distribuée en dix tableaux de sculpture, divisés par des pilastres et colonnes ornés des figures des douze apôtres délicatement travaillées. Une sculpture en marbre, par Gois, dans l'une des chapelles, représentant saint Nicolas dotant une jeune fille. Enfin, dans la chapelle derrière le chœur, un beau groupe en marbre blanc, représentant le martyre de saint Savinien. Le trésor de la cathédrale de Sens était autrefois un des plus riches de tous ceux des églises de France, et presque le seul aujourd'hui qui renferme encore autant d'objets curieux, mais moins précieux par leur valeur intrinsèque, que sous le rapport de l'art ou de l'antiquité. On y voit :

Un christ en ivoire, de deux pieds de haut.

Un morceau de la vraie croix, donné par Charlemagne.

Le peigne de l'évêque saint Loup, en ivoire, garni de pierres.

Un anneau pastoral de saint Loup, et un de saint Grégoire.

Divers reliquaires et diverses châsses en bois sculpté.

Deux bas-reliefs en argent, de Germain, orfèvre, représentant le martyre de saint Potentien et un trait de la vie de saint Savinien. Une boîte ou coffret à plusieurs pans sculptés, à figures, ouvrage du onzième ou douzième siècle. Deux grands bas-reliefs en argent, de 18 pouces de large sur 7 de hauteur, l'un représentant saint Loup éteignant l'incendie de Melun, et l'autre le même guérissant les malades.

Le fauteuil de saint Loup, en bois de chêne, qui sert de chaire pontificale pour la prise de possession des évêques, etc., etc. Le siège de l'église de Sens a été long-temps un des plus importais de la France, et un des plus recherchés, soit par sa position, soit par ses prérogatives. Un grand nombre de conciles célèbres y ont été tenus, dont on trouve un catalogue chronologique fort curieux dans la notice de M. Tarbé, particulièrement, celui où saint Bernard fit censurer Abeilard en 1140. Cette assemblée mémorable était nombreuse; le roi Louis-le-Jeune y assista accompagné de Thibaud, comte de Champagne, et du comte de Nevers et autres, tous prélats de la province. Samson, archevêque de Rheims y vint avec ses trois suffragans. On y voyait encore, avant la révolution , la chaire, très curieuse par elle-même, où saint Bernard avait combattu le malheureux Abeilard.

 

[1] Voyez la notice sur la cathédrale de Sens, publiée par M. Tarbé, dans l’Almanach du département de l'Yonne, en l'an 12 (ère républicaine). [2] Pendant long-temps, scion Grégoire de Tours, et quelques autres historiens, les premiers temples chrétiens n'étaient bâtis qu'en bois , ou de toute autre matière aussi peu solide.[3] Chronique de Saint-Pierre-le-Vif. [4]Particulièrement les cathédrales d'Amiens, d'Orléans et de Reims. [5] Sur le trumeau de la porte du milieu, on retrouve encore, à peu près intact, la figure de saint Étienne, patron de l'église, debout, tenant un livre ouvert. Cette statue, d'un assez bon style, est en quelque sorte la seule qui ait été épargnée dans la révolution, parce qu'on eut l'idée d'écrire sur le livre LIVRE DE LA LOI. Les autres sculptures nous paraissent avoir dû représenter, autant que leur mutilation permet de le reconnaître, dans le tympan du milieu, le martyre et l'apothéose de saint Étienne, en sept tableaux. Dans les faces des piedroits, les vierges sages et les vierges folles. Dans les bas-reliefs soubassemens, les travaux agricoles, les signes du zodiaque, des emblèmes des corps et métiers, et différons ornemens. Les parois et les tympans des portes latérales offrent aussi des sculptures dans le même genre, qu'il est presque impossible de juger, sauf deux médaillons assez curieux, à la porte de la tour du nord, représentant l'Avarice et la Libéralité. [6] Cette rose existait primitivement, mais elle fut détruite par l'ébranlement que lui causa une décharge d'artillerie et des feux de joie, qui eurent lieu dans la place, en 1638, à l'occasion de la naissance du Roi. [7] Ce cadran et ses accessoires furent faits aux frais de Tristan de Sallazard, évêque, dans le commencement du seizième siècle. Tout ce mécanisme ne va plus. [8] Voyez ci-dessus.[9] Cette figure, de six pieds six pouces de hauteur, était en bois revêtue de plomb, et avait succédé, en 1702, à une autre pareille qui y existait depuis 1582. On suppose même que primitivement il devait y en avoir eu une en pierre, sans doute de l'ouvrage de Godinet. Cette dernière fut frappée du tonnerre le dimanche 19 juin 1774, à quatre heures du matin. Ébranlée dans sa base, et presqu'incendiée, il fallait la réparer ou la descendre, et il s'éleva à ce sujet une contestation assez plaisante entre la ville et le chapitre pour savoir qui supporterait les frais de cet événement. Le chapitre prétendait que la tour où se faisait le guet, et où était l'horloge de la ville, appartenait à la ville : celle-ci, au contraire, que la statue du Sauveur devait appartenir plus particulièrement à l'église. En attendant une décision dont le retard rendait la chute de la figure inévitable et dangereuse, le procureur du Roi, par sentence du bai liage, fit descendre la statue par provision aux dépens de qui il appartiendrait. Mais cette discussion scandaleuse fut bientôt terminée par la vente du plomb, du bois et du fer que l'on trouva dans le bris de l'objet en litige dont le produit fut plus que suffisant pour payer les frais. [10] Duprat donna pour ce sujet la somme, considérable alors, de dix-sept mille livres. On plaça dans cette tourelle l'ancienne horloge, qui a été remplacée depuis, en 1781, par une nouvelle faite aux frais de la ville. [11] Nous pensons qu'il y a eu ici une transposition; il nous semble que l'ange des ténèbres doit présider à la résurrection des morts, et le soleil de justice au jugement. [12] Jean Cousin naquit et habita long-temps dans le village de Soucy, près de Sens, où l'on voit encore sa maison. Il mourut vers l'an 1589. [13)  Il ne faut pas confondre le dauphin dont il est ici question avec le grand dauphin fils de Louis XIV, comme le fait l'auteur (Pierre Gallet) d'un voyage sentimental de Paris à Rome. Celui ci est mort à Fontainebleau. Il avait désiré être enterré dans le diocèse où il mourrait, et avait désigné lui-même le milieu du chœur de l'église cathédrale pour le lieu de sa sépulture. Les funérailles furent faites en grande pompe. On trouve une relation détaillée de ses obsèques dans l'Almanach de Sens, année 18o4, publié par M. Tarbé, ainsi que la description complète du monument, et les diverses dissertations critiques qui furent faites à ce sujet. Ce monument qui est un poème entier, représente d'abord l'hymen ou l'amour conjugal dans l'abattement, son flambeau est éteint, et il laisse tomber avec douleur ses regards sur un enfant en pleurs, qui brise une chaîne enlacée de fleurs, symbole de l'hymen; au-dessus, le temps a couvert de son voile funéraire l'urne de l'auguste prince, et se dispose à l'étendre également sur celle destinée à sa vertueuse épouse. Ces deux urnes funèbres sont liées ensemble par une guirlande d'immortelles. Du côté qui fait face à l'autel, le génie des sciences et des arts, environné de ses attributs, et appuyé sur un globe, semble regretter le bonheur et pleurer les exemples que la terre a perdus, tandis que l'immortalité est occupée à former un trophée des attributs symboliques des vertus dont le dauphin et la dauphine furent les modèles. Enfin, la religion pose sur leurs urnes une couronne d'étoiles, symboles des récompenses éternelles destinées aux vertus chrétiennes. Ce mausolée, objet des plus amères critiques et des éloges les plus pompeux, n'a été achevé que dix ans après la mort du prince. L'artiste lui-même mourut en terminant son ouvrage, et n'a pas même eu la satisfaction de le voir en place.

 

Cathédrale Saint-Étienne de Sens. Photos source internet. Cathédrale Saint-Étienne de Sens. Photos source internet.
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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

LA CATHÉDRALE NOTRE-DAME DE REIMS.

F.T JOLIMONT. 1826.

Nous n'essaierons point de pénétrer à travers l'obscurité qui enveloppe le berceau de l'église de Reims : son origine est rapportée avec beaucoup d'incertitude, par les nombreux historiens qui nous ont transmis le résultat de leurs recherches[1] ; incertitude, que nous retrouvons dans les ouvrages de presque tous ceux qui ont écrit sur nos vieux monumens, et dont nous avons déjà donné des exemples dans nos descriptions des cathédrales de Paris, d'Amiens et d'Orléans. Celle de Reims n'est pas une des moins anciennes et des moins célèbres de la France, et fut toujours la métropole de la Gaule Belgique: il paraît qu'elle prit naissance vers le milieu du troisième siècle, et que, comme ailleurs, ce fut pendant les plus sanglantes persécutions, que les nouveaux prosélytes commencèrent à élever un temple, ou plutôt un modeste et solitaire asile, bien différent, sans doute, des immenses basiliques actuelles, orgueil des contrées où fleurit le christianisme. Nous passons donc sous silence l'histoire de ces monumens informes ou trop peu connus, et nous ne parlerons que de celui que l'on suppose avoir été bâti par Saint-Nicaise [2] vers l'an 401, sur les ruines d'un temple consacré à Vénus, monument dont l'existence ne serait point sans intérêt, si l'on avait des preuves certaines que Clovis y eût été sacré et baptisé par Saint-Remi en 496, comme le prétendent les historiens.

Ce temple, réduit, vers le commencement du neuvième siècle, à un état complet de vétusté, fut reconstruit sur un plan plus magnifique, par l'archevêque Ébon, élevé au pontificat en 822, sous le règne de Louis I, dit le Débonnaire. Rumualde ou Rumualdus, architecte de ce prince, cité pour ses talens et son goût pour les arts, en dirigea les travaux et les termina en 846, époque à laquelle Hincmar avait succédé à Ebon au siège apostolique. Si l'on en croit l'historien Flodoard, qui nous a laissé une description fort détaillée de cet édifice, c'était alors un des plus beaux monumens de la France. Les voûtes et les murs , décorés de peintures et de dorures éclatantes; des pavés de marbre et de mosaïque; des vitraux magnifiques; la quantité et la beauté des sculptures; de riches tapisseries; de nombreux chefs - d'œuvre d'orfèvrerie; attestaient aux regards émerveillés la pieuse munificence de ses fondateurs; mais ce temple, sur lequel nous ne pouvons toutefois avoir que des idées très vagues, malgré les pompeuses descriptions de Flodoard, et le témoignage d'un vieux sceau qui en représentait l'extérieur, conservé long-temps, dit-on, au chapitre[3], devint entièrement la proie des flammes en l'an 1210, ainsi qu'une partie de la ville. C'était alors le temps où, plus que jamais, les peuples étaient dévorés du zèle de la maison du Seigneur: Alors, dans chaque province, comme nous l'avons observé ailleurs[4], on rivalisait à qui bâtirait sur de nouveaux modèles la plus belle église, la cathédrale la plus magnifique; aussi, le désastre affreux de l'église de Reims ne pouvait rester long-temps sans être réparé : On se mit de suite à l'ouvrage, et les caisses du trésor, promptement épuisées, furent presqu'aussi tôt remplies, comme par enchantement, du produit immense des quêtes et des libéralités des princes, des seigneurs, du clergé et du peuple, tellement que, l'année suivante, l'archevêque Albéric de Humbert put poser la première pierre du nouvel édifice : cet édifice est celui qui subsiste encore aujourd'hui , et que nous allons décrire. Les travaux, poussés avec une activité dont on voit peu d'exemples ailleurs, furent presqu'entièrement terminés dans le court espace de trente ans, sous la direction d'un seul architecte, Robert de Couci, né à Reims, et qui, par cet ouvrage, l'un des plus parfaits de ce genre, rendit son nom justement célèbre.

Depuis, la cathédrale de Reims, en traversant les siècles, a subi le sort commun aux choses dont l'existence est marquée par une longue durée; non-seulement, l'influence des élémens a noirci ses murs, calciné ses pierres et altéré la pureté et la délicatesse des profils, mais encore les événemens qui dépendent des passions, de la volonté ou de la négligence des hommes, l'ont quelquefois menacée d'une ruine totale, et lui ont du moins fait perdre quelques-uns de ses primitifs ornemens[5]. Enfin, combien le manque absolu de réparations et d'entretien pendant plus de vingt années [6] n'a-t-il pas accéléré les effets pernicieux du temps, et laissé des traces, que des réparations incomplètes n'ont point encore fait disparaître.

EXTÉRIEUR.

L'extérieur de l'église de Reims offre un exemple intermédiaire entre l'architecture du douzième siècle et celle des quatorzième et quinzième , c'est-à-dire un mélange de masses unies, pesantes, d'ornemens grossiers, qui tiennent encore à l'état peu avancé de l'art: et de parties plus sveltes, plus délicates , qui annoncent le nouvel essort, que ce même art allait prendre dans les siècles suivans, où il fut poussé jusqu'à la plus extrême élégance et jusqu'à la hardiesse en apparence la plus téméraire. La régularité des lignes l'unité du style et d'assez heureuses proportions en font le principal mérite, on le doit sans doute au petit nombre d'années qui furent employées à la construction de cet édifice[7], et a son exécution sous la conduite du seul architecte qui en avait conçu le plan.

Le Grand Portail Ou Portail Occidental est regardé comme la plus belle chose connue en ce genre et suivant un adage populaire est une des quatre parties essentielles proposées pour modèle dans la composition d'une cathédrale parfaite[8]. Nous ne chercherons point a affaiblir cet éloge par une critique peut être trop sévère, et nous admettrons avec l'opinion commune ce portail comme le chef-d'œuvre, du moins de ceux qui existent. La partie inférieure divisée suivant l'usage[9] en trois grandes ouvertures ou portes d'entrées, a beaucoup d'analogie avec la même partie dans le portail de la cathédrale d'Amiens. On y remarque peut-être moins de grandiose et de majesté dans l'ensemble; mais beaucoup plus de richesse et de profusion dans les sculptures et les détails, quoique distribués peut-être avec moins de bon goût. Ces vastes portiques élevés sur un perron de cinq degrés sont appuyés à droite et à gauche sur une masse solide ou contrefort avancé, orné de sculpture et sont élégamment surmontés, ainsi que ces contreforts, de pignons à angle aigu disposés pyramidalement et enrichis de chardons, de dais à jour et de groupes de figures. Cette partie toute entière forme un avant portail comme à l'église d'Amiens, mais beaucoup plus en saillie et plus détaché du fond. Puisque dans celle-là les portes ne remplissent que l'intervalle de la base des arrière-contreforts, tandis qu'ici elles les recouvrent entièrement et les excèdent même de plusieurs pieds.

Les parois latéraux de ces trois entrées sont encore décorés de même qu'à Amiens d'une suite de statues colossales au nombre de trente-cinq placées sur un stylobate d'assez mauvais goût et qui probablement ainsi que le pense M.Gilbert[10] aura été refait dans le dernier siècle. Elles représentent, des patriarches, des prophètes, des rois, des évêques, des vierges et des martyrs. Sur le trumeau qui partage en deux l'entrée du milieu, est placée la statue de la Ste-Vierge, sous l'invocation de laquelle ce temple est consacré. La figure est surmontée d'un dais en forme de pyramide très-délicatement travaillé, et le trumeau décoré de huit reliefs représentant la chute de nos premiers parens. Les pieds droits et les linteaux des trois portes offrent aussi en sculpture des faits historiques et des emblèmes du paradis, du purgatoire, de l'enfer, des travaux agricoles dans les diverses saisons de l'année, des arts et métiers, des vices, des vertus, etc[11]. Mais c'est particulièrement dans les voussures de ces portes et les frontons qui les surmontent, que l'artiste a donné carrière à son génie, en traçant avec son ciseau un poème religieux tout entier. On y reconnaît les personnages et les figures de l'ancienne loi, précurseurs du messie, le règne de Jésus-Christ, le grand mystère de la rédemption, le triomphe de la loi nouvelle, la conversion des idolâtres, etc. Et ce grand et magnifique tableau est terminé par la résurrection générale, le jugement dernier, la punition des méchans et l'entrée des élus dans les demeures célestes. Enfin l'apothéose et le couronnement de la sainte vierge au milieu des anges, et des chérubins, domine toute cette composition, comme étant la créature la plus parfaite et la patronne de l'édifice[12].

On observe comme une particularité assez remarquable que le tympan ou mur du fond, au-dessus des entrées n'a point été consacré comme cela se voit presque partout ailleurs à l'exécution principale de ces tableaux et de ces sculptures; au contraire, ici, ces parties sont à jour et occupées par une très-jolie rose et par deux vitraux d'un effet fort agréable, surtout dans l'intérieur. Enfin des gargouilles ou gouttières, très-saillantes, en forme de dragons et de chimères, surmontées de figures, dont quatre dit-on représentent les quatre fleuves qui arrosaient le paradis terrestre, et des campanilles à jour s'élevant gracieusement du sommet de l'angle formé par la retombée des pignons et au centre desquelles sont placées des statues d'anges, tenant des vases et des instrumens de musique, complètent la décoration de ce riche avant portail.

A quelques pieds en retraite de la première partie que nous venons de décrire, commence la seconde ou si l'on veut le second étage du portail, partagé aussi dans son élévation en trois corps distincts par quatre grands contreforts d'un style peu commun et fort élégant, ornés de statues de saints personnages dans de grandes niches formées de colonnes isolées, élevées sur un piédestal et terminées par des clochetons octogones. Au centre, la grande rose travaillée avec tout le soin et la richesse de détails que les artistes mettaient alors à cet espèce de chef-d'œuvre, qui excitait souvent leur rivalité, occupe toute l'étendue d'une grande arcade ogive dans la voussure de laquelle on remarque dix figures, qui toutes, ainsi que celles sculptées sur le mur au-dessus, ont rapport à l'histoire du roi David. A droite et à gauche une double fenêtre très-élevée et sans vitraux, laisse voir à travers ses divisions et ses découpures en pierre, l'intérieur de la tour et même au-delà dans le lointain, les sommités des contreforts des côtés latéraux de l'église, ce qui produit un effet piquant et semble donner encore plus de légèreté au portail. Le troisième étage appelé la galerie de rois, consiste en une charmante colonnade qui règne sur les quatre faces du portail en suivant les parties saillantes des contreforts, et est formée d'une suite de petites arcades ogives ornées de découpures en trèfles, surmontées de pignons aigus et soutenues sur des petits faisceaux de colonnes menues d'une extrême légèreté, on y compte quarante-deux statues des rois de France, depuis Clovis jusqu'à Charles VI [13]. Quant aux sept figures du milieu, elles offrent le tableau du baptême de Clovis, le roi y est représenté nu dans une cuve jusqu'à mi-corps, près de lui saint Denis étend les mains vers une colombe qui lui apporte du ciel l'huile sainte, de l'autre côté la reine Clotilde et quelques autres personnages, seigneurs ou religieux. Aux pieds de ces statues règne une petite galerie ou l'on avait coutume de venir chanter le Gloria Laus le dimanche des Rameaux et qu'on appelle pour cette raison la galerie du Gloria.

C'est immédiatement au-dessus de ce troisième étage, que s'isolent les deux tours régulières qui terminent et complètent le magnifique portail de la cathédrale de Reims. Elles ont des proportions sveltes et élégantes, sont évidées à jour par de grandes ouvertures dans toute leur hauteur, et sont flanqués de quatre tourelles octogones également évidées et d'une grande légèreté[14]. Assurément il ne manquerait rien à ce portail pour être en effet le plus parfait si ces tours étaient surmontées de flèches ou pyramides en pierres, telles qu'elles ont peut-être existé ou qu'elles avaient du moins été projetées par l'architecte, ce qui paraît prouvé par les arrachemens d'attente que l'on trouve sous les toitures en ardoise qui les recouvrent[15]. Les dimensions de ce portail sont de cent quarante pieds de largeur, d'un angle à l'autre, et de deux cent cinquante-deux pieds jusqu'au sommet des tours. Les façades latérales au nord et au midi, et le chevet offrent comme dans presque tous les édifices de ce genre, une suite de verrières aux intervalles desquelles viennent se rattacher des doubles arcs-boutants, appuyés sur autant de contreforts , qui en font en même temps la solidité et l'ornement : mais si dans la plupart des cathédrales nous remarquons dans ces accessoires un grand luxe de décoration, une hardiesse étudiée, une prodigalité extrême de clochetons de fleurons et de découpures, ici au contraire règne une noble simplicité qui n'exclut point cependant l'élégance. Les piliers butants du premier rang sont les seuls ornés et présentent le même style que ceux du grand portail auxquels  ils font suite; les statues, qui représentent des saints personnages, des rois et des anges, chacun avec des attributs particuliers, sont d'une exécution assez soignée et d'assez bon goût, et les somitées aigues sont surmontées de grandes croix au lieu de fleurons ou de groupes de chardons et d'acchantes. Au-dessus de la corniche des murs de la nef du cœur et des chapelles du rond-point, règne une galerie avec une balustrade à petites arcades ogives en pierre et à jour, à hauteur d'homme dont l'appui supporte de distance en distance des petites statues, et des figures d'animaux ou de chimères, et est un des plus agréables ornemens de l'extérieur de la cathédrale que nous décrivons.

Enfin, également au nord et au midi, les deux pignons de la croisée présentent deux beaux portails d'une structure à-peu-près semblables, flanqués l’un et l'autre de deux tours carrées, isolées sur trois faces et percées sur chacune de ces faces dans la partie supérieure, de grandes ouvertures sans vitraux, subdivisées en double arcades et en rosaces. Des toitures en ardoises remplacent aussi sur ces tours les flèches qui existaient avant l'incendie de 1481[16]. Et qui avec celles du grand portail, le clocher de la croisée détruit aussi par le même événement, et celui du chevet auraient produit un effet admirable qui entrait sans doute dans le plan du plus grand nombre de ce genre d'édifices, et dont aucun ne nous fournit du moins aujourd'hui d'exemple complet. Nous ne ferons qu'indiquer les ornemens et la distribution relative de ces deux portails, dont les sculptures sont expliquées très-au long et d'une manière fort ingénieuse dans la brochure de M. Povillon Pierard que nous avons déjà citée[17]; tous deux offrent principalement au centre, une belle rose encadrée dans un arc ogive orné de figures, et plusieurs galeries et compartimens, dans la partie supérieure des pignons et des contreforts, également enrichis de statues, de dais, de trèfles et de fleurons[18]. La partie inférieure du portail méridional n'a point de  décorations ni d'entrées, tout ce côté de l'édifice environné des cours, bâtimens et dépendances du palais archiépiscopal, n'est point accessible au public[19]. Le portail septentrional et tout l'édifice du même côté est à découvert, et longe une belle rue construite sur l'emplacement d'un ancien cimetière et de bâtimens claustraux destinés dans les premiers temps aux chanoines, et à la mense canoniale. On y trouve trois portes à profondes voussures dont deux seulement sont décorées dans le goût de celles du grand portail[20], une seule est ouverte, les autres sont anciennement murées.

Du centre de la croisée s'élevait primitivement un fort beau clocher qui fut consumé par l'incendie de 1481, et n'a point été rétabli. La totalité de l'église est couverte en plomb, et le faîte était élégamment orné avant 1793 de fleurs de lys, et de trèfles en plomb doré, régulièrement espacées. Un seul des plus beaux ornemens de cette toiture a survécu aux outrages du temps ou des hommes, c'est le charmant clocher appelé le clocher à l'ange, parce que l'extrémité supporte un ange doré, élevé sur un globe et portant une croix. Placé à la pointe du chevet, ce clocher n'attire pas moins les regards par sa position pittoresque, dont on voit peu d'exemple, que par l'élégance de sa structure. Il est en charpente revêtu de plomb, et à cinquante-cinq pieds de hauteur au-dessus du toit de l'église. Sa base en encorbellement est supportée par huit figures courbées ou espèces de cariatides, dont l'expression, les attitudes et les attributs singuliers ont en vain exercé la sagacité des curieux qui n'ont pu encore expliquer d'une manière bien satisfaisante à quel sujet historique ou emblématique ces figures avaient rapport[21].

INTÉRIEUR.

L'intérieur de la cathédrale de Reims est vaste, d'un aspect imposant, et l'architecture n'a pas moins de noblesse et de simplicité qu'à l'extérieur. Le plan est en croix latine; mais la croisée est beaucoup plus rapprochée de l'extrémité du chevet que dans la plupart des autres églises: cette disposition qui, jointe à la réserve assez inutile d'un emplacement nommé l'arrière-chœur et au besoin d'une vaste enceinte pour les décorations et les cérémonies du sacre, a sans doute nécessité d'agrandir le cœur aux dépens de la nef dont elle occupe trois arcades , nuit peut être à l'aspect général de l'intérieur et semble en rétrécir les proportions, surtout en interceptant le transept dont l'effet est toujours si pittoresque et contribue si puissamment à la beauté de ces édifices. La masse principale des piliers, est ronde cantonnée en forme de croix, de quatre autres piliers ronds d'un moindre diamètre à bases saillantes et couronnés l'un et l'autre de chapiteaux à feuillage à la naissance des arcades des bas cotés. Au-dessus de ces chapiteaux s'élève un faisceau de torres, ou piliers d'un très-petit diamètre également ornés les bases, de cordons et de chapiteaux qui supportent la retombée des arcs et les nervures des voutes. Entre les arcades des ailes latérales et les fenêtres de la nef, règne dans tout le pourtour de l'église, une galerie composée d'une suite de petites colonnes avec chapiteaux, et d'arcades ogives de dix pieds d'élévation parfaitement en harmonie avec la gravité du style du reste de l'église.

Un ornement essentiel manque aux bas-côtés de la nef; c'est cette suite de chapelles qui les accompagne ordinairement, et qui, en rendant cette partie plus vaste, est souvent si intéressante par les ornemens de sculpture, les fermetures, les autels ou les mausolées qui les enrichissent. II n'existe ici de chapelles isolées qu'autour du chevet ou rond-point; elles sont au nombre de sept, sans compter les autels élevés dans la croisée, et ne présentent aujourd'hui aucune particularité remarquable dans leur structure[22]. Le cœur, qui occupe à lui seul près de la moitié de la longueur de l'église, est divisé en trois parties : le cœur proprement dit ; il s'étend depuis les deux gros piliers du centre de la croisée jusqu'à ceux de la troisième travée de la nef inclusivement; il était anciennement entouré d'une clôture en pierre, et l'entrée fermée par un magnifique jubé, monument curieux du quinzième siècle, orné d'autels, de statues, de colonnes, d'escaliers en spirale, et de sculptures les plus délicates[23]; il fut détruit, comme tant d'autres, à une époque où le mauvais goût faisait une guerre à outrance au gothique, ou, pour satisfaire la vanité de gens opulens qui croyaient bien mériter de la postérité, en substituant à grands frais, à ces respectables antiquités, de prétendus embellissemens de mode, que les motifs les plus puériles semblaient rendre nécessaires; on doit déplorer, dans l'église de Reims, plus d'un exemple de cette espèce d'attentat officieux. Cette partie est occupée par des stales assez belles, exécutées dans le dix-neuvième siècle, des pupitres, et un petit buffet d'orgue qui accompagne le chant et donne les intonations.

Le sanctuaire, placé au centre de la croisée et élevé sur plusieurs degrés, est remarquable par son pavé en mosaïque d'un effet surprenant, et non moins curieux par le choix et l'arrangement des marbres que pour sa parfaite exécution[24]. L'autel, construit à la moderne en marbre de différentes couleurs, orné de bronzes ciselés et dorés, mériterait un titre de reconnaissance au riche chanoine qui en fit don, si cet acte de générosité n'avait pas occasionné la destruction de l'ancien autel, beaucoup plus précieux sous tous les rapports, et particulièrement sous celui de l'histoire de l'art, puisque, non-seulement, à la plus rare magnificence, il joignait le mérite d'offrir un exemple presque introuvable aujourd'hui du style de ce genre de monument usité dans les douzième, treizième et quatorzième siècles[25]. L'arrière-chœur, comme cette dénomination l'indique, est un lieu réservé derrière le cœur, dans cette partie du rond-point, qui, dans l'ordre naturel, devrait être occupé par le sanctuaire; c'est dans cet endroit, qui ne paraît point avoir aujourd'hui une destination utile et que l'on pourrait, peut-être sans inconvénient, restituer à son véritable emploi, que se trouvait placé le trésor, avant les changemens faits au cœur lors de la démolition de l'ancien autel, vers l'an 1747 {voyez ci-dessus, la note 2 page 16). Ce trésor, immense dépôt des précieuses offrandes de tant de prélats, de monarques, de princesses et de pieux personnages, était un des plus considérables et des plus riches de France. H contenait une quantité immense de chefs-d'œuvre d'orfèvrerie, vases sacrés, châsses, reliquaires, images de la Sainte Vierge et de différens saints, d'or et d'argent massif, et beaucoup d'autres pièces de fantaisie, la plupart remontant à des siècles très-reculés, et non moins admirables par la richesse des matières que par la beauté et le fini du travail[26]. Tous ces objets, dont l'intérêt des arts au moins réclamait la conservation, ont été, avec tant d'autres, anéantis dans les creusets de l'hôtel des monnaies, par un décret de l'Assemblée nationale, en 1791[27].

On voyait encore dans l'arrière-chœur, avant 1793, un siège formé d'une seule pierre, regardé comme le siège de Saint-Rigobert, évêque d'Amiens en 696. C'était dans cette chaise qu'on installait les archevêques de Reims à leur prise de possession, et que l'on déposait la crosse quand l'archevêché était vacant[28]. Enfin, un autel curieux élevé en 1545, appelé l'autel du Cardinal, ou l'autel de la Croix, parce qu'il avait été donné par le cardinal de Lorraine[29], ainsi qu'une croix de vermeil de quatre pieds de haut, du poids de cent marcs, et ornée de vingt-quatre figures en relief. Les curieux qui visitent l'église de Reims, n'ont pas seulement à regretter la perte des monumens rares dont nous venons de parler, mais encore de quelques autres non moins intéressans, que les pieux dévastateurs de 1747, ou les barbares impies de 1793, n'ont pas plus respecté. Tels étaient un fragment du portail de la cathédrale qui existait dans le cinquième siècle, devant lequel Saint-Nicaise reçut le martyre, pieusement conservé en mémoire de cet événement, dans la nef de l'église actuelle, et que Jean Quinart, chanoine, avait enchâssé en 1663, dans une espèce de mausolée en marbre, orné de bronzes[30]. Le labyrinthe, espèce de mosaïque du treizième siècle, formé de traits anguleux ou circulaires, exécutés en marbre noir sur le pavé au milieu de la nef, et qui offrait au centre et aux quatre coins les figures de l'architecte et des maîtres de maçonnerie auxquels on doit la construction de l'édifice, avec des inscriptions qui indiquaient leurs noms, l'époque de leur mort, et les travaux qu'ils avaient exécutés[31]. La chaire, morceau peu remarquable, mais fort ancien. On croyait que Saint-Bernard y avait prêché[32]. La plus grande partie des vitraux des fenêtres inférieures; enfin, une immense quantité d'ornemens sacerdotaux, aussi remarquables par le précieux des étoffes, le nombre des pierreries et la beauté des broderies, que par l'ancienneté de la plupart et la source auguste qui en avait enrichi l'église[33].

Nous terminerons cette description, en indiquant ce que la cathédrale de Reims a conservé, ou ce qu'un nouvel ordre de choses a pu lui faire acquérir, digne de l'attention de ceux qui visitent ce célèbre monument. Après avoir examiné les divers aspects plus ou moins pittoresques qu'offre de divers points l'intérieur de l'église, surtout celui de l'entrée de la nef, vu des degrés du sanctuaire, le dos tourné à l'autel, quand cette partie est éclairée des feux du soleil couchant : il faut s'approcher des portes et considérer les nombreuses statues placées par rangs dans de petites niches qui décorent toute la surface du mur, au-dessus et autour, tant de la porte principale que des portes latérales; elles sont au nombre decent vingt-deux, d'un assez bon style, et paraissent avoir été exécutées vers la fin du quinzième siècle[34]. Les tambours de ces portes latérales, ouvrage de menuiserie et de sculpture, fait en 1764, méritent aussi d'être cités[35]. Près de là, on trouve, adossé au mur du bas-côté à droite, un mausolée d'un seul bloc de marbre blanc élevé sur deux colonnes de granit, et surmonté d'une urne funéraire, monument de sculpture du Bas-Empire, érigé dans le cinquième siècle, à Flav. Val. Jovin Rémois, préfet des Gaules, chef des armées et consul romain. Les sculptures, qui ont un peu souffert, paraissent représenter des chasses, mais on n'a, sur leur véritable sujet, que des conjectures plus ou moins vraisemblables[36]. Dans la nef, la tombe de Hugues le Berger (Hues Libergiers), architecte de l'église de l'ancienne abbaye de Saint-Nicaise [37]. La nouvelle chaire, d'une forme assez élégante, ornée d'un bas-relief estimé représentant la guérison du boiteux [38]. Dans la croisée méridionale, un autel du seizième siècle, en marbre noir, composé de plusieurs groupes de figures historiques dans des niches et encadremens dans le goût du temps, ouvrage d'un sculpteur de Reims nommé Jaques[39].

Dans la croisée septentrionale, le buffet d'orgues et une horloge à carillon et à figures mouvantes, appelée l'horloge du cœur [40]. Quelques tableaux remarquables, tels que la cène, par le Mutian, estimé cent mille francs : il est placé au-dessus de la porte de la sacristie; la nativité de Jésus-Christ, par le Tintoret (dans la chapelle de la Vierge); l'apparition de Jésus-Christ à la Magdelaine, par le Titien; une descente de croix, par Thadea-Zucchero ; la manne recueillie par les Israélites, peint par le Poussin, placé sur le pilier à droite de la chapelle de la Vierge; et Jésus-Christ sur la croix, peint en 1813, par M. Germain, élève de M. Regnaud, placé vis-à-vis de la chaire. La plupart de ces tableaux sont dus à la munificence du cardinal de Lorraine. Enfin, les vitraux peints des fenêtres supérieures de la nef et du cœur[41]  et les roses du grand portail et de la croisée, non moins dignes de remarque par leur composition que par la légèreté de la sculpture et la vivacité des couleurs[42]. L'église de Reims tient un des premiers rangs dans les églises de France : douze princes ont été assis sur son siège, entre lesquels deux fils de France, Arnoult fils de Lothaire et Henri fils de Louis-le-Gros, et quatre princes du sang royal, Hugues de Vermandois, Henri de Dreux, Jean et Robert de Courtenay; elle a fourni quatre papes, Sylvestre II, Urbain H, Adrien IV et Adrien V; et elle joint à ces titres le titre plus glorieux d'être en quelque sorte le berceau de la catholicité en France. Peu d'événemens mémorables se sont passés dans la cathédrale de Reims, si on en excepte le fameux concile de 1148[43]; mais on sait que les archevêques jouissent du brillant privilège de sacrer les rois de France, qui semblent, dans cette circonstance, déposer la majesté du trône pour venir recevoir dans cette antique basilique l'onction sacrée qui sanctifie leur puissance, et jurer d'observer pendant leur règne les lois de justice et de paix du Dieu au nom duquel ils commandent.

DES CÉRÉMONIES DU SACRE

DU ROI CHARLES X, ET

DES DÉCORATIONS CONSTRUITES EN CETTE OCCASION.

Dans L'église Métropolitaine De Reims, Au Mois De Mai de l'an 1825.

Le sacre des rois, est une cérémonie politique et religieuse, qui remonte aux temps les plus reculés de l'antiquité et fut en usage dans presque toutes les nations.

Les rois n'ont établi et consolidé leur autorité, qu'en s'annonçant comme les mandataires de la divinité, révérée par les peuples qu'ils voulaient gouverner, et le premier qui ceignit le bandeau royal ne fût point, comme on se plaît à le répéter, un soldat heureux, mais un sage, qui civilisa ses semblables, en leur commandant au nom d'une puissance surnaturelle et immuable, dont il semblait lui-même recevoir les ordres suprêmes. Ce ne fut pas seulement devant une supériorité humaine et éphémère, que les hommes crurent d'abord fléchir leur tête, mais devant un envoyé des cieux, empruntant un langage et un caractère divin, pour leur dicter des lois de justice, de paix et d'union : les premiers rois furent donc pontifes et législateurs. Depuis : les choses ont changé : l'autel s'est séparé du trône: mais les rois en n'appuyant plus leur droit que sur leur épée et la sanction des peuples, n'ont point négligé l'égide nécessaire que leur prête encore la religion. Les descendans de Clovis et de Saint-Louis surtout, ces fils aînés de l'église catholique, ont toujours signalé leur avènement, en s'empressant de recevoir dans le temple de l'éternel, l'onction sainte et la couronne, avec ce cérémonial auguste et solennel, dont le but est de rappeler aux princes comme aux peuples, la source divine de la puissance royale, et qui ajoute à l'éclat du trône en l'environnant de plus de respect et de plus de majesté.

L'histoire ne nous a conservé presqu'aucun document sur le sacre et le couronnement des rois de France de la première race et fort peu même sur celui des rois de la seconde. Pépin paraît être le premier et le seul de cette race dont les circonstances du sacre aient été recueillies avec quelques détails[44]. Ce ne fut que sous la troisième race que celte cérémonie fut réglée d'une manière invariable, et que le privilège en fut accordé exclusivement à la ville et aux archevêques de Reims par Louis VII, en 1179, lorsqu'il fit, de son vivant, couronner Philippe-Auguste son fils. Aucuns des rois de France n'ont dérogé depuis à cet usage, excepté Henri IV qui fut sacré à Chartres à cause des événemens qui avaient mis la ville de Reims au pouvoir de la ligue. Depuis cette époque chaque règne vit ajouter quelque chose à la pompe et à la magnificence du cérémonial; les historiens en recueillirent jusqu'aux moindres particularités et la description des sacres de Louis le jeune, de Philippe-Auguste, de Saint-Louis, de Charles VII, de Louis XII, de François Ier, de Louis XIV, de Louis XV, de Louis XVI, occupent une place importante dans nos annales : mais avec quel intérêt la France entière sortant d'un long deuil, n'a-t-elle pas vu, à l'instant même, renouveler dans la cité de Clovis, cet antique et pieux usage qui semblait interrompu pour jamais[45] : avec quel intérêt la postérité n'en lira-t-elle pas le récit, auquel tant de circonstances prêteront de nouveaux charmes: avec quel plaisir n'élevons-nous pas nous-mêmes dans ce recueil national des plus beaux monumens de la piété de nos pères, un monument non moins national, à l'acte mémorable qui consacre la réintégration des fils de Saint-Louis sur le plus beau trône de l'Europe: à la gloire de nos artistes, de nos magistrats, des dignitaires étrangers, qui ont concouru à la pompe de cette grande fête de famille, par leurs talens, leur zèle ou leur magnificence : Au noble enthousiasme d'un grand peuple, encore prosterné devant l'éternel qu'il invoque sur les destinées du monarque nouveau que ses acclamations élèvent au trône. Heureux si en remplissant cette honorable tâche, nos contemporains y trouvent un hommage digne du prince et de la patrie.

PREMIÈRE JOURNÉE.

ARRIVÉE DU ROI AUX FRONTIERES

DU DEPARTEMENT DE LA MARNE.

A l'époque fixée pour l'auguste cérémonie que nous allons décrire, la population entière de la ville de Reims et du département de la Marne, augmentée d'un concours immense d'étrangers de tous les pays et de tous les rangs, s'était portée sur la route, comme sur les différent points où on pouvait contempler les traits de Sa Majesté et jouir du spectacle imposant dont le retour n'avait point embelli ces contrées depuis près d'un demi-siècle. Le Roi parti de Compiègne le 27 mai 1825 avec Monsieur le Dauphin, arriva à Fismes, frontière du département vers le soir. Complimentée à l'entrée de la ville par les autorités départementales civiles et militaires[46], réunies sous un arc de triomphe élégant, orné des statueset de la France, de la religion, de l'agriculture et de l'industrie, et après y avoir reçu l'hommage des clefs, Sa Majesté parvint au palais, qui lui avait été préparé, au bruit des cloches et de l'artillerie, et en recevant à chaque pas les témoignages les plus expressifs de l'amour de son peuple et de l'allégresse publique, redoublés par la grâce et la touchante bienveillance avec lesquelles elle daigna y répondre. Toutes les maisons étaient pavoisées, le soir elles furent illuminées et le Roi donna audience à l'archevêque de Reims, aux autorités et aux principaux personnages de l'endroit.

DEUXIÈME JOURNÉE.

ROUTE DE FISMES A REIMS: ENTREE DANS REIMS :

RÉCEPTION DU ROI DANS L'ÉGLISE CATHÉDRALE.

Le lendemain 28, le même empressement, le même désir avait appelé de bonne heure, sur le chemin de Reims, la même affluence de inonde que la veille aux portes de Fismes, mais à peine avait-on salué le départ de Sa Majesté qu'un événement qui pouvait être funeste excite tout-à-coup un cri d'alarme : la vie du Roi a été en danger: les chevaux effrayés et que rien ne pouvait plus retenir, entrainaient dans un précipice inévitable les voitures de la cour, et sans la présence l’esprit de l'un des conducteurs et la protection du génie qui veille sur la France, un jour de bonheur et de triomphe allait être changé en un jour de douleur et d'effroi. Bientôt les coursiers se ralentissent : le Roi est sauvé! et la joie succède au plus sinistre abattement : mais Charles, seul ne paraît pas se souvenir du danger qu'il a couru : une seule pensée l'occupe : de braves compagnons, des serviteurs fidèles, ont reçu de graves blessures; il leur prodigue les soins les plus touchants et ne consent à s'éloigner qu'après s'être assuré qu'il n'aura point de perte à déplorer[47].

A Tinqueux, village aux limites de l'arrondissement de Reims, s'élevait un nouvel arc de triomphe de style gothique, orné d'emblèmes et d'inscriptions. Le Roi y arriva à une heure, y fut complimenté par M. le sous-préfet de Reims (Voyez le discours ci-dessous[48]), et s'arrêta quelque temps dans une maison appartenant à l'archevêque. De là à Reims, quatre arcs en feuillage placés à distance égale, désignaient les quatre arrondissemens du département dont ils portaient les noms[49], on y trouvait à chacun, le sous-préfet, les maires et un détachement de la garde nationale à cheval. Cent quatre-vingt écussons suspendus à des pins d'Ecosse, ornés de draperies et de guirlandes, régulièrement espacés dans les intervalles de ces berceaux de verdure, indiquaient les communes du département, et aux pieds de ces espèces de trophées champêtres, des jeunes filles vêtues de blanc et couronnées de fleurs devaient agiter et présenter des écharpes blanches pendant le passage de Sa Majesté. C'est au milieu de cette double baye d'emblèmes d'amour, de cœurs dévoués et fidèles ; au milieu de ce concours général d'hommages et de bénédictions, que s'avança lentement vers l'antique cité, le magnifique cortège qui accompagnait l'auguste Monarque[50]. Le ciel que quelques sombres nuages avaient obscurci jusqu'à ce moment, s'éclaira tout-à-coup des vifs rayons du soleil, et un horizon pur, succédant à la brume, semblait présager, avec la fin de nos maux, des années futures de bonheur et de paix. Tous les yeux fixés sur le monarque ne pouvaient être distraits que par la beauté du spectacle qui se déployait sur une ligne immense , la belle tenue des troupes, l'élégance des costumes, des livrées , des équipages, et surtout la richesse et le bon gout de la voiture du sacre, un des chefs-d‘œuvres le plus parfait en ce genre qui soit sorti des ateliers français[51].

A deux heures et demie le son des cloches, les cris mille fois répétés de vive le Roi! et cent et un coups de canon annoncent aux habitants de Reims qu'ils possèdent enfin ce prince bien aimé, qui vient, restituer à leur ville son antique privilège, récompenser leur amour, en recevant au milieu d'eux la sanction divine de sa puissance, et les rendre dépositaires de ses augustes sermens. Après avoir écouté avec une vive émotion la harangue prononcée par M. le maire et reçu les clefs (Voyez le discours ci-dessous[52]. SA MAJESTÉ fit son entrée dans la ville au milieu de l'ivresse générale et d'un concert unanime d'acclamations et d'actions de grâces. Tout le monde pouvait jouir sans obstacle de la présence du Roi; tous les yeux pouvaient lire dans les siens : l'habile artiste[53] chargé des décorations de la ville avait su remplir le vœu d'un bon Prince[54] qui avait dit dans une circonstance semblable : je ne veux rien qui empêche le peuple et moi de nous voir, sans nuire à la pompe qui convenait à la fête. Des ceps de vigne entrelacés de feuillages et de guirlandes de fleurs remplaçaient d'une manière fort heureuse les anciennes tapisseries d'usage, et laissaient voir à travers leurs intervalles les fenêtres des maisons et de nombreux amphithéâtres élégamment drapés, où se groupait à l'envi une foule immense de spectateurs, également avides de contempler les traits de leur souverain.

Parvenue à l'entrée de la sainte basilique, où soixante rois furent sacrés, SA MAJESTÉ y fut reçue par l'archevêque de Reims, vêtu pontificalement, et les évêques de Soissons, Beauvais, Châlons et Amiens ses suffragans, accompagnés de leur clergé, sous un immense porche richement construit dans le style gothique, en avant du portail. De là conduite processionnellement sous le dais jusque dans le sanctuaire, précédée des services de sa maison civile et militaire, et suivie des ducs d'Orléans et de Bourbon, elle fut après une courte prière complimentée par l'archevêque, (Voyez le discours ci-dessous[55]), qui ensuite entonna les vêpres, après quoi le cardinal Lafare[56], prononça un sermon dans lequel l'habile orateur empruntant la mâle éloquence des Bossuet et des Fénélon, sut dicter avec énergie au nom de la religion, les devoirs réciproques du prince et des sujets, et peindre en caractères non moins vivement tracés, l'influence sacrée, de cette même religion, sur les vertus des rois et le bonheur des peuples[57]. Ce discours écouté par Sa Majesté, par les princes, les princesses, et les nombreux assistans avec le plus profond recueillement, fut suivi du Te Deum, et de la présentation des dons offerts par le Roi qui furent successivement déposés sur l'autel par le Roi lui-même, et les chanoines.

A quatre heures le Roi se retira dans le palais qui lui avait été préparé dans l'archevêché[58], et où furent admis à lui faire la cour, le clergé et les autorités civiles et militaires du département qui furent ensuite reçus successivement chez les princes et princesses du sang. Le soir, des repas, des jeux, des illuminations brillantes et des fêtes de toutes espèces animaient sur tous les points, une immense population, livrée sans réserve à cette joie pure, à ces émotions douces, qu'inspire un heureux jour.

TROISIÈME JOURNÉE.

DÉCORATIONS INTERIEURES DE L'ÉGLISE DE REIMS:

CÉRÉMONIES DU SACRE ET DU COURONNEMENT:

FESTIN ROYAL. ETC.

Quand il s'agit de donner avec des mots, une idée d'immenses décorations dont les nombreux détails échappent long-temps, même à l'œil le plus curieux, on sent combien le langage est insuffisant, jjt dans ce cas les dessins instruisent mieux que les descriptions les plus pompeuses: aussi nous n'ajoutons ici qu'un faible supplément, aux précieuses lithographies qui composent ce recueil et qui, à la plus sévère exactitude, réunissent l'effet le plus pittoresque. Les magnifiques décors dont on

On peut donner une idée de cette restauration en disant que cent vingts milliers de plâtre et quarante ouvriers y ont été employés pendant un mois.

avait enrichi l'intérieur de la cathédrale de Reims, n'étaient pas moins remarquables par le grandiose de l'exécution, la richesse des draperies, la beauté des peintures, que par leur parfaite harmonie et l'heureux accord avec l'architecture de l'édifice, à laquelle ils semblaient tellement liés, qu'on aurait pu croire qu'ils n'étaient point un accessoire ajouté pour une cause étrangère, mais une partie essentielle de l'édifice, conçue, dès l'origine, par le même génie.

La partie intérieure du temple, spécialement réservée pour la cérémonie, était drapée en étoffes précieuses parsemées de fleurs de lys d'or, ajustées sans altérer les profils et les formes architecturales. Des amphithéâtres aussi vastes qu'élégamment disposés, occupaient le bas de quatre travées de la nef et des ailes de la croisée, un autre d'une dimension beaucoup plus étendue remplissait tout le fond de l'arrière-chœur et produisait le plus bel effet. Chaque amphithéâtre de la croisée et des travées de la nef était surmonté de tribunes, toujours construites dans le style général, dont l'intérieur tapissé en étoffe de bourre de soie armoiriée, avait le double avantage d'être très-agréable au coup d'œil, et d'offrir un produit nouveau de l'industrie française; enfin les devants étaient ornés de rideaux et de draperies en velours cramoisi, relevés avec des cordons d'or et enrichis des armes de France et du chiffre du Roi. Au-dessus de ces tribunes on remarquait, avec intérêt, les portraits des rois de France, depuis Clovis jusqu'à Louis XVIII, grandeur colossale, surmontés, eux-mêmes, des portraits des archevêques de Reims les plus célèbres, sous le règne de chaque prince, et d'une longue suite de statues représentant les bonnes ville de France , le tout terminé par des trophées militaires des armées anciennes et nouvelles : enfin la voute avait été peinte en bleu d'azur parsémé d'étoiles.

L'autel placé à l'entrée du sanctuaire répondait, par sa richesse et sa noble simplicité, à la majesté du tout ensemble.

Mais le trône, construit entre la quatrième et la cinquième travée de lanef, attirait principalement les regards. Sa forme était celle d'un arc de triomphe à jour, élevé sur un stylobate de grande proportion, orné de cariatides, formant l'entrée de la magnifique enceinte que nous venons de décrire, et soutenu sur huit pilastres et douze colonnes, dont quatre isolées sur chaque face étaient surmontées de renommées portant le sceptre, la main de justice, la couronne et l'épée, insignes de la royauté. Sur les tympans des deux faces étaient figurées des renommées attachant des guirlandes de laurier sous la frise, sur laquelle on lisait le Domine salvum fac Regem : enfin une dentelle d'écussons enlacés de branches de lauriers et d'oliviers ornait la corniche supérieure, et la plate-forme était surmontée d'un beau groupe de figures représentant la France, la religion et le génie tutélaire des Français. Tous ces ornemens se détachaient en or sur un fond général de marbre blanc, et les colonnes en lapis lazuli étaient décorées d'arabesques ingénieusement composées, des armes de France, du haume royal, du chiffre de Charles X et des décorations du St. Esprit, de St. Louis et de la Légion d'Honneur. Au centre de l'arc principal, au-dessus du siège royal, était suspendu un riche baldaquin dont les draperies, les étoffes ainsi que les coussins et le tapis de pied étaient de velours violet, semé d'étoiles et de fleurs de lys d'or. La beauté de ces décorations, dues aux talens de MM. le Cointe et Hittorff architectes du gouvernement, était relevée par l'éclat d'un magnifique luminaire, composé de soixante lustres de sept pieds de haut, placés en avant des tribunes, portant chacun trente-six bougies, d'un lustre de vingt bougies dans chaque tribune et d'un porte lumière de vingt cierges placé au-dessus de chaque colonne.

Le 29, jour du sacre, dès l'aurore une foule immense obstruait les avenues de la basilique, et avant 9 heures du matin les tribunes étaient occupées, dans le sanctuaire à droite, par les députations de la chambre des pairs, les ministres secrétaires-d'état, les ministres d'état, les conseillers d'état, les maîtres des requêtes, les gouverneurs des divisions militaires; à gauche les grands officiers de la couronne et de la maison du Roi. Sur des banquettes dans le sanctuaire, les maréchaux de service portant la couronne, le sceptre, la main de justice et l'épée, les autres maréchaux de France, les quatre évêques chantant les litanies, les grandes députations des députés, les chevaliers et Grand-Croix des ordres de St. Louis et de la Légion d'Honneur; près de l'autel les prélats invités pour assister au sacre, et sur des degrés à droite et à gauche de la croisée les pairs qui ne faisaient point partie de la députation. Dans les tribunes de la nef, adroite près de la croisée, Madame la Dauphine[59], Madame la Duchesse de Berry[60], les princesses du sang[61] et les dames de la cour. Dans les tribunes en face les ambassadeurs. Chacun étant placé, les deux cardinaux assistants se rendirent auxappartemens du Roi , auprès duquel se trouvaient d'avance le Dauphin, le duc d'Orléans, le duc de Bourbon, les grands officiers de la couronne, les grands officiers de la maison du Roi, les premiers officiers et les officiers ayant fonctions au sacre, après les formalités d'usage[62], le Roi a été introduit dans l'église, précédé des princes et du clergé et suivi par un nombreux et brillant cortège.

Quelques prières préliminaires étant terminées, le Roi, les princes et les personnages ayant fonctions, prirent leur place dans l'ordre qui leur était indiqué[63]. Alors commencèrent ces cérémonies, augustes et mystérieuses, par lesquelles la religion s'associant à la royauté, répand, avec l'onction sainte, les grâces du ciel sur les peuples et les rois. Ces cérémonies dont les bornes de cet ouvrage ne nous permettent de ne faire ici qu'un très-court exposé, sont fort curieuses ainsi que les prières et les formules mystiques que l'on y récite[64] (6), et frappent vivement l'imagination, autant par leur appareil imposant, que par la grandeur du caractère qu'elles impriment et le rang des personnages qui y concourent.

Ces cérémonies consistent d'abord dans le serment[65] ; après le Veni Creator, l'archevêque étant revêtu de ses habits pontificaux, le Roi assis et couvert, la main sur les évangiles et sur la relique de la vraie croix, a juré, d'abord comme Roi, de maintenir et d'honorer la religion chrétienne, de rendre exactement justice à tous ses sujets, et de gouverner conformément aux lois du royaume et à la Charte Constitutionnelle, ensuite comme chef souverain et grand-maître des ordres royaux, du St. Esprit, de St. Louis et de la Légion d'Honneur, de maintenir lesdits ordres sans les laisser déchoir de leurs glorieuses prérogatives, d'observer et de faire observer les statuts desdits ordres et d'en porter les décorations. Après quoi le Roi ayant oté la grande robe de soie lamée d'argent qu'il avait porté jusqu'alors et n'étant plus revêtu que d'une camisole de satin ouverte sur les épaules et sur la poitrine, a reçu avec un cérémonial particulier pour chaque chose , les bottines, les éperons et l'épée, et puis sitôt après, pendant le chant des litanies et le récit de diverses prières, l'archevêque a fait avec la sainte ampoule [66] divers onctions sur le corps du Roi, prosterné devant l'autel, alors on l'a revêtu de ses habits royaux, savoir: la tunique et dalmatique de satin violet semé de fleurs de lys d'or et manteau pareil doublé d'hermine, on a fait de nouvelles onctions aux mains après lesquelles Sa Majesté a reçu l'anneau et les gants bénits, le sceptre et la main de justice; puis l'archevêque ayant pris sur l'autel la couronne de Charlemagne, et la tenant élevée, soutenue par les princes, l'a bénie et l'a posée sur la tête de Sa Majesté, qui a été aussitôt conduite au trône avec le même cortège qui l'accompagnait à son entrée dans l'église, et y a reçu, après le salut des drapeaux des différens corps, placés sur les degrés, l'accolade de l'archevêque et des princes qui ont crié par trois fois vivat Rex in eternum. Au même instant, suivant un ancien usage on a laissé envoler dans l'église plusieurs douzaines d'oiseaux, on a distribué des médailles, et les fanfares, l'artillerie et les cloches ont publié au loin l'acte solennel qui venait d'affermir à jamais le trône des Bourbons.

Ces cérémonies ont été suivies du Te Deum: de la messe, pendant laquelle le Roi a présenté, en offrande , un vase d'or rempli de vin, un pain d'argent, un pain d'or et un plat de vermeil contenant des médailles: et du chant du psaume Exaudiat après lequel Sa Majesté s'est rendue dans la salle du festin royal, ornée avec magnificence et dans laquelle étaient dressées trois tables, celle du Roi, celle de Madame la Dauphine et celle de Madame.

Des fêtes non moins brillantes que celles de la veille, des réunions non moins nombreuses et non moins animées par l'allégresse la plus franche et la plus vive, terminèrent cette mémorable journée.

Le lendemain le Roi présida le chapitre des ordres royaux, et la réception des nouveaux chevaliers qui furent armés par Sa Majesté elle-même , ensuite il visita les divers établissemens publics, les expositions, passa la revue générale des troupes et laissa partout sur son passage des marques touchantes de sa bonté paternelle, de cette grâce affable qui le distingue; répandit de toute part les bienfaits, combla du plus doux espoir ceux qui le réclamèrent contre l'injustice du sort ou des hommes, et laissa comme ses prédécesseurs des souvenirs qui ne s'effaceront jamais du cœur du Rémois.

En payant un juste tribut d'éloges au talent des artistes chargés des décorations et des immenses travaux exécutés à Reims à l'occasion du sacre de S. M. Charles X, nous ne devons point oublier de signaler tout ce que l'on doit également à M. le duc de Doudeauville, ministre de la maison du Roi  et à M. le vicomte de la Rochefoucault chargé du département des beaux-arts qui ont dirigé et surveillé ces travaux avec ce zèle aussi actif qu'éclairé qui sait présider à tout, prévoir tout, et surmonter comme par enchantement Us difficultés qu'offrent souvent les circonstances et les localités.

 

[1] Les principaux sont Flodoabd, Historiée remensis eclœsiœ cum appendice, qui écrivait en 956; son ouvrage a été traduit par Nicolas Chenau, en 1581 Dom Marlot, métropolis remensis historia, en 1666. Pierre Cocquault, chanoine de Reims, table chronologique de l'histoire de l’église, ville et province de Reims 165o. Anquelil, Histoire civile et politique de Reims, 1756. Gérusez, description historique et statistique de Reims, 1817. Gilbert, auteur de plusieurs ouvrages sur les édifices religieux du moyen âge, description historique de l'église métropolitaine de Notre-Dame de Reims, 1815 et 1825. Povillon Pierard, même titre, 1823.Une histoire manuscrite de Reims, sans nom d'auteur, et quelques notices insérées dans des almanachs ou des mémoires de sociétés savantes. [2] Saint-Nicaise que l'on croit né à Reims en fut évêque et y fut martyrisé par les Vandales, vers l'an 407. [3] Ce sceau serait pour nous une chose fort curieuse et il est à regretter que les historiens qui en parlent, ne nous indiquent point si le chapitre possède encore cet objet ou si l'on sait ce qu'il est devenu. [4] Description de l'église d'Amiens, p. 4. [5]  En 1481, un incendie allumé par l'imprudence des plombiers qui travaillaient alors, accident si fréquent dans le moyen âge, réduisit en cendres, en peu d'instans, toute la couverture, la charpente inférieure des tours du portail, mit en fusion tous les plombs, ainsi que onze cloches, et détruisit les cinq flèches ou pyramides qui ornaient le centre et les extrémités de la croisée. La pénurie des finances et les affaires du temps ne permirent de réparer ce malheur que très-lentement, et jamais il ne l'a été entièrement. En 1793, ce même édifice n'échappa aux spéculations destructives de la bande noire, qui en provoqua la démolition, que par la motion adroite d'un Rémois qui proposa de le conserver pour y établir un club patriotique et un temple au culte de la raison. Ce moyen le préserva aussi de l'excès des dévastations de cette époque, dont tant d'autres ont beaucoup plus souffert. [6] A diverses époques l'ancien chapitre a fait faire plusieurs réparations assez importantes à ce monument, mais on s'est aperçu que quelques-unes des réparations n'avaient pas été exécutées avec tous les soins que ce travail exigeait. Le chapitre de Reims employait annuellement vingt-cinq mille francs pour l'entretien de cette cathédrale. Depuis 18o9 on a commencé de nouvelles réparations devenues d'autant, plus urgentes qu'elles avaient été plus long-temps négligées. M. Oubut, architecte, avait été chargé à cette époque des travaux de restauration, ils furent continués par M. Rondelet fils, architecte de ce monument, mais l'invasion de 1814, vint tout à-coup suspendre cette restauration -, on a déjà réparé la croisée à droite et les arcs-boutans du rond-point, dont plusieurs étaient dégradés, ce premier travail a été terminé au mois de mai 1813. (Descript. historiq. de l'église métropolitaine de Reims; par M. Gilbert, 1825.) [7] Comparativement surtout au temps que l'on a mis à construire la plupart des autres édifices aussi considérables, voy. ci-dessus. [8] On dit communément que pour faire une cathédrale parfaite, il faudrait réunir ensemble le portail de Reims, les clochers de Chartes, la nef d'Amiens et le cœur de Beauvais. Mais il nous semble que cette opinion exprime plutôt le mérite exclusif de chacune de ces parties, considérées isolément que la pensée réelle que leur réunion produirait un tout parfait. [9]  Nous nous sommes déjà servis ailleurs de cette expression, sans avoir expliqué le motif de cet usage; ces trois portes correspondaient et servaient d'entrées particulières, au trois divisions intérieures de l'église qui, dans les premiers temps du Christianisme, avaient une destination spéciale celle du milieu ou la grande nef était réservée au clergé et aux cérémonies religieuses, l’aile à droite était destinée aux hommes et celle à gauche aux femmes. [10]  Description historique de l'église métropolitaine de Reims, 1 vol. in-12 ; Reims , chez Robinet 1825, p. 11.[11]  Deux de ces bas-reliefs sculptés sur le linteau de la porte principale et qui représentaient l'Annonciation, la Visitation et la purification, ont été détruits en 93, pour y placer la fameuse inscription qui fut alors gravée sur la façade de toutes les églises en France.

TEMPLE DE LA RAISON. LE PEUPLE FRANÇAIS RECONNAIT L'Être SUPRÊME
ET L'IMMORTALITÉ DE L'AME.

Et qui depuis a été remplacée à Reims par celle-ci:

DEO OPTIMO MAXIMO.
SUR INVOCATION BEATÆ MARIÆ VIRGINIS DEIPARÆ
TEMPLUM SECULO XIII REÆDIFICATUM.

[12] On trouvera une description très-détaillée de toutes les sculptures extérieures ou intérieures de l'église de Reims, dans l'ouvrage publié à Reims en 1823, par M. Povillon-Pierard, sous le titre de Description historique de l'église métropolitaine de Notre-Dame de Reims. [13] Ces statues sont les plus anciennes et par conséquent les plus grossièrement sculptées, les rois sont dans l'attitude du repos, tenant leur robe d'une main et posant l'autre, pour la plupart, sur la poitrine, quatre ou cinq cependant ont le sceptre en main et un seul tient un livre; tous ont la couronne sur la tête. [14] Dans une de ces quatre tourelles on a pratiqué, avec beaucoup d'art, un escalier à jour en spirale, d'une construction aussi hardie qu'élégante. Pour parvenir au sommet des tours on compte 42o marches. [15] Ces toits en ardoises qui remplacent les pyramides d'une manière beaucoup moins agréable, sont peu élevés, de forme octogone et terminés à leur sommet par une fleur de lys en plomb doré. Des petits toits semblables surmontent aussi les quatre petites tourelles des angles. [16] Voy ci-dessus. [17] Voy ci-dessus. [18] Les figures du pignon du portail méridional, achevé en 1501, représentent l'Assomption de la Vierge, il est surmonté d'un sagittaire qui termine la pointe. Celle du pignon du portail septentrional, représentent l'Annonciation, celles des contre-forts des galeries et des voussures de l'arcade, représentent pour le premier, des martyrs, des apôtres, des évangélistes et des prophètes, et pour le second des saints, des rois, des reines, des patriarches et l'histoire d'Adam et Eve. [19] C'est-à-dire que comme au portail principal, les parois latérales sont ornées de statues colossales. Elles représentent Saint-Nicaise, Saint-Rémi, Saint-Eutrope, un roi et des anges et les voussures des arcades, des groupes de diverses figures, aussi en rapport avec les deux sujets principaux, le jugement dernier et le martyr de Saint-Nicaise, sculptés ici sur les tympans, au-dessus des entrées. [20]  Voy. les diverses descriptions de la cathédrale de Reims. [21] Beaucoup d'églises en Angleterre et quelques-unes en France, présentent cette même disposition, principalement celles qui remontent aux douzième siècle ou qui sont antérieures. [22] II paraît qu'elles étaient primitivement fermées par des clôtures en pierres, travaillées à jour, comme on en voit encore des vestiges dans beaucoup d'anciennes églises; quelque frivole motif sans doute aura déterminé leur destruction ainsi que celles des ornemens du même genre que l'on admirait particulièrement dans l'intérieur d'une de ces chapelles ( la chapelle du saint lait ), ainsi appelée , parce qu'on avait la croyance que l'image de la Vierge que l'on y révérait, renfermait quelques particules du lait qui avait nourri Notre Seigneur. [23]  Il avait été construit en 1420 et avait 29 pieds de hauteur, sur 42 de largeur et 13 de profondeur; on le détruisit pour le remplacer par des grilles en fer, données par un chanoine nommé Jean Godinot ( voy. ci-après.) [24] Ce pavé n'existait point dans la cathédrale de Reims avant 1791, il avait été donné à l'église de l'ancienne abbaye Saint-Nicaise, de la même ville, par le grand prieur de cette maison, dom Hubert, en 1747; il est composé de morceaux de marbre d'échantillon, de quatre couleurs, formant des cubes qui produisent l'illusion du relief, et est l'ouvrage d'un nommé Thomas, marbrier à Baumont, en Hainault; lorsque l'église de Saint-Nicaise fut démolie, ce pavé fut transporté et placé dans le sanctuaire de la cathédrale, en 1791. [25] Cet autel qui paraissait avoir été érigé lors de la construction de l'église actuelle, mais qui avait été augmenté et enrichi dans les siècles suivans, était au rapport des historiens, un des plus beaux morceaux du temps; l'or et l'argent massifs, les marbres et les pierres les plus précieuses , les statues, les colonnes, les nombreux ornemens de sculptures, les chasses, les reliquaires émerveillaient les regards et donnaient une haute idée de l'état des arts, dans ce temps-là, malgré l'injuste mépris que leur avait voué le siècle dernier (Voy. la description de cet autel dans les divers historiens de la ville et de l'église de Reims). L'autel actuel est un don de M. Godinot, chanoine de l'église, en 1747, qui par son économie, sa frugalité et un talent particulier pour la culture des vignes; avait acquis une fortune considérable, qu'il employa toute entière avec plus de générosité que de discernement, à l'embellissement de l'église de Reims, aux soulagemens des pauvres et aux besoins publics. [26] On y trouverait le calice de l'évêque Hincmard, monument d'orfèvrerie de l'an 880. Ce vase si précieux avait été déposé dans le musée de la ville, et a dit-on été volé.... ! Un texte de l'évangile en langue esclavone, avec une couverture enrichie de diamans, c'est sur ce livre que les rois faisaient serment le jour de leur sacre; il est conservé dans la bibliothèque de la ville, un autre évangile en lettres bleues; une croix d'or de cinq pieds de hauteur, donnée en 1176 ; une statue d'or de la Sainte-Vierge, donnée par Blanche, comtesse de Troyes; une chapelle d'or composée de tout ce qui était nécessaire au service de l'autel, donné par Charles VII, en 1429 ; un tombeau de vermeil, donné par Henri II, en 1547; une image de Saint-François, d'or massif, donnée par François 1er ; un soleil de vermeil, donné par Charles IX, en i56i; un vaisseau dont la calle était une agate d'une seule pièce, donné par Henri III, en 1515; un buste de Saint-Louis, en vermeil, donné par Louis XIII; un buste de Saint-Remi, en vermeil, donné par Louis XIV, en 1654; un magnifique soleil, en vermeil, exécuté par le fameux Germain, donné par Louis XV, en 1722; un ciboire d'or enrichi de bas-reliefs , donné par Louis XVI; et beaucoup d'autres objets précieux dont on trouvera une description plus détaillée, dans les divers ouvrages sur la ville et la cathédrale de Reims. [27] Il n'est resté à l'église que les présens de Henri II et Henri III, dont la matière était moins précieuse que le travail, ou du moins, moins propre à être monnoyée et une croix d'or ornée de pierreries, donnée par Guillaume de Champagne, laissée comme un objet nécessaire au culte. [28] Elle fut brisée en 1793. [29]  Derrière cet autel il existait un tombeau, soutenu par quatre colonnes de marbre noir, lequel reposaient les cendres) de ce cardinal inhumé en 1554 et celles de quelques membres de sa famille, tels que le cardinal de Guise et François de Lorraine. L'un et l'autre furent détruits en g4, et remplacés depuis par un autel plus moderne, provenant de l'église de l'ancienne abbaye Saint-Nicaise, il est en marbre fin, fut exécuté par Dropsi, marbrier de Paris, en 1764 et avait coûté 6,000 livres. [30] Ce monument fut démoli en 1744, comme embarrassant la nef et gênant les processions...! on le remplaça par une simple inscription, incrustée dans le pavé, ainsi conçue : Hoc in loco sanctus Nicasius j Remensis archiprcosu,jtruncato capite, martyr occubuit, anno domini 4o6. [31] On voyait dans beaucoup de cathédrales une mosaïque semblable, presque toutes ont été détruites, celles de Reims qui offrait le plus grand intérêt, le fut en 1779, sur les représentations et aux frais d'un chanoine, nommé Jaquemart, qui était choqué des courses des enfans et des étrangers qui s'amusaient quelquefois à parcourir pied à pied toutes les sinuositées et les contours de ce labyrinthe. [32] Détruite en 1793. [33] Ils provenaient, en grande partie, des dons faits par les archevêques à leur prise de possession, et par les rois qui avaient coutume de laisser à l'église les vêtemens précieux dont ils s'étaient servis à leur sacre , et qui étaient pour l'ordinaire transformés en chappes, en chasubles et en tuniques, ou appropriés de toute autre manière pour le service divin. [34] Elles représentent plusieurs personnages et faits historiques, de l'Ancien et du Nouveau-Testament; quelques allégories religieuses ainsi que des martyrs et des patrons honorés dans l'église de Reims. [35] Ils proviennent de l'église de l'ancienne abbaye Saint-Nicaise et furent exécutés par un nommé Gaudry, menuisier de Reims, 1764. [36] On peut consulter sur ce monument l'ouvrage du Comte de Caylus, les mémoires sur Reims, par Lacourt, les histoires de Reims, par Bergier, Mariât, Gérusez, etc.; le dictionnaire de la Martinière, article Reims, etc. [37] Cette tombe assez curieuse et gravée en creux avec du plomb fondu dans les traits, offre l'image de cet habile architecte, avec une inscription qui commence ainsi : ci-gist maître Hues Libergiers qui commença cette église en M. CC. et XJCJX, etc., etc. , et qui pourrait à l'avenir induire en erreur les étrangers , si l'on ne prenait pas le soin nécessaire d'instruire par une deuxième inscription du déplacement de cette pierre et de quelle église il est question. [38] Cette chaire provient de l'église de Saint-Pierre de Reims, et est l'ouvrage d'un sieur Blondel, habile menuisier de Reims, mort en 1812. [39]  Cet autel est appelé l’autel de la résurrection à cause du sujet que les figures représentent. [40] Dans le goût des horloges de Strasbourg, de Lyon, de Dijon, de Sens et d'Auxerre, mais moins curieuse et moins compliquée. [41] Ces vitraux paraissent dater du treizième siècle, ils représentent une suite des archevêques et des évêques suffragans, dont on trouve en partie les noms inscrits au-dessus des figures. [42]  Les peintures des roses du portail représentent des prophètes, des patriarches, des papes, des rois, des martyrs, des évêques, des anges, etc.; celles de la rose méridionale représentent l'Éternel dans toute sa majesté, environné de toutes les puissances célestes et celles de la rose septentrionale, la création du monde, et la chute d'Adam et Eve. [43] Le concile fut présidé par le pape Eugène III, on y comptait plus de mille prélats, parmi lesquels étaient les primats d'Espagne et d'Angleterre; on y traita de différens points de dogmes et de discipline; on remarque entre les principaux canons, le sixième qui défend aux avoués des églises de rien prendre par eux ni par leurs inférieurs , au-delà de leurs anciens droits, sous peine d'être privés de sépulture; le septième qui défend le mariage aux évêques, diacres sous-diacres, moines et religieuses et le douzième qui défend les joutes, tournois , etc. [44] Pépin fut sacré à Soissons, par Saint-Boniface, légat du pape, évêque de Mayence. [45] On sait que Napoléon jugea à propos de ne point suivre l'usage établi par les Rois de France, et il est probable que les successeurs de sa race auraient à son exemple été sacrés à Paris, et qu'ainsi Reims eût perdu son privilège. [46]  M. le préfet s'exprima ainsi : « Sire, l'antique cité où Clovis fut consacré au Christianisme » et à la royauté vous attend. Depuis cette époque si féconde, treize siècles ont passé sur la monarchie et à votre avénenient au trône, vous la trouverez encore jeune de gloire et d'espérance. » La religion embrassant, dans sa faveur, le royaume très-chrétien, semble le faire participer de sa » perpétuité, l'amour des peuples qui se reproduit d'âge en âge, ajoute ses trésors à tant de souvenirs » imposants et à ce merveilleux triomphe sur le temps. Oui, Sire, vous allez entendre les acclamations des fils de ceux que commandait Clovis qu'instruisait Saint-Remy, ils accourent avides de contempler, sur votre visage, l'empreinte de  vos royales vertus, ils élèvent leurs voix jusqu'au ciel, à la vue du monarque qu'ils attendaient  si ardemment. Je ne peux être ici que l'organe de leur impatience et de cette ivresse d'un grand peuple, qui sont le seul langage qui ne soit point au-dessous d'un roi de la vieille France et de l'auguste cérémonie qui l'attire au milieu de nous. » [47]  A la descente de Fismes, les chevaux des voitures du cortège, effrayés par le bruit de l'artillerie placée dans un vallon près de la roule, et que redoublait un écho très-fort, s'emportèrent tout à coup sans qu'il fut possible de les dompter: une des voitures renversée au fond d'un précipice fut entièrement brisée, et plusieurs personnes atteintes des blessures les plus graves qui pendant plusieurs jours ont mis leur vie en danger. Le Roi et les Princes ne durent leur salut qu'à la présence d'esprit du cocher et du postillon, qui surent avec beaucoup d'adresse et de force maintenir leurs coursiers sur le milieu de la route, jusqu'à ce qu'épuisés par la rapidité de leur course ils s'arrêtassent d'eux-mêmes. A cet instant le cocher s'évanouit et les nombreux témoins de ce cruel événement restèrent consternés jusqu'à ce qu'on eut acquis la certitude que personne n'avait péri. [48]  C'est dans ces contrées où la France devient chrétienne, c'est au pied de l'autel où fut sacré  Clovis, où les aïeux de Votre Majesté ont reçu l'onction royale, que le Dieu de Saint-Louis semble se plaire à verser ses plus abondantes bénédictions sur les rois que sa bonté nous donne. Du même autel aussi partent plus puissantes les inspirations d'amour , dont sont animés les Français , pour votre auguste Majesté et pour son auguste dynastie, et ce sont surtout les habit ans de l’arrondissement de Reims qui, placés à la source même de ces inspirations sacrées, y puisent les sentimens de fidélité, de dévouement sans bornes et de profond respect, qu'ils déposent par mon organe, aux pieds de Votre Majesté ; Sire, le ciel a entendu leur voix, Vive Le Roi, Vive Charles X.» Le roi daigna exprimer avec la plus aimable affabilité, combien il appréciait les sentimens d'affection dont M. le sous-préfet se rendait l'organe. [49] Epernay, Châlons-sur-Marne, Vitry-le-François, Sainte-Ménéhould. [50]  Le cortège était composé de l'état-major de la division, l'état-major de la garde royale, un détachement du 3ième de hussards, un détachement de lanciers de la garde, la garde nationale du 5ième  arrondissement ; un équipage à huit chevaux, à la livrée du duc de Bourbon, dans lequel étaient les aides-de-camp du prince; un second équipage à huit chevaux, à la livrée du duc d'Orléans, dans lequel étaient les aides-de-camp du prince; six autres équipages magnifiques, à huit chevaux, à la livrée du Roi, dans lesquels se trouvaient les grands officiers de la couronne, un détachement des gardes-du-corps, un officier des cérémonies, et les aides-de-camp du Roi; la voiture du sacre, dans laquelle était le Roi, à sa gauche le Dauphin, en face du Roi, le duc d'Orléans et le duc de Bourbon, après la voiture du sacre, des détachemens des gendarmes des chasses , des grenadiers-à cheval, des cuirassiers et des hussards de la garde, la gendarmerie à cheval de Paris, des escadrons du 3ième régiment et un du 5ième des cuirassiers de ligne, un escadron des dragons de la ligne, deux des chasseurs à cheval de la ligne, plusieurs batteries d'artillerie à cheval de la garde et plusieurs bataillons d'infanterie de la garde et de la ligne.[51]  L'exécution en est due à M. Belorme,  élève de Girodet, pour les peintures, M. Persillé pour les ornemens, M. Roguez pour les sculptures : les bronzes sont de M. Denière et la dorure de M. Gautier. [52] « Sire, heureux de pouvoir être auprès de Votre Majesté, l'organe des sentimens qui animent la ville de Reims, mon cœur sent mieux qu'il ne peut exprimer, l'élan que votre auguste présence excite en ce moment dans cette grande cité; daignez, Sire, recevoir les clefs de votre» bonne ville; c'est l'amour, c'est la fidélité qui s'empressent aujourd'hui, comme dans tous les  temps, à vous en faire hommage. Tous nos cœurs sont à vous, Sire, ils le sont à jamais et dans ce moment où nous avons le bonheur de contempler les traits de notre Roi bien aimé, il ne nous reste plus qu'à adresser des vœux au Tout-Puissant, pour qu'il répande ses bénédictions, sur Votre Majesté et qu'il lui accorde de longs jours pour le bonheur de la France. » Le Roi a répondu: « Je suis touché des sentimens qui viennent de m'être exprimés, je désirerais avoir la voix assez forte pour me faire entendre de tous les Rémois et de tous les Français et leur faire connaître la vive émotion que j'éprouve en ce moment : je prierai le Tout-Puissant dans la cérémonie de mon sacre, de doubler mes forces pour assurer le bonheur de mon peuple. » [53]  Le Ch. Isabey. [54] Louis XVI. [55] « Sire, aux vives acclamations de bonheur et d'amour qu'excite dans mon diocèse la présence d'un Roi digne fils île Saint-Louis, et aux sincères expressions de la reconnaissance et de la fidélité de cette bonne ville, si heureuse de se voir encore la ville du sacre, qu'il me soit permis d'ajouter les hommages et les vœux d'un chapitre aussi recommandable par la pureté de ses principes, que par la solidité de ses vertus et de tout un clergé qui connaît et qui aime à remplir ses devoirs. Quant à moi, Sire, j'ose me croire dispenser de manifester des sentimens qui, invariables comme mes principes, sont depuis long-tems connus de Votre Majesté.  Mais après avoir, comme un serviteur fidèle , pris part pendant une si longue suite d'années, à tous les événemens de la vie de Votre Majesté , je dois aujourd'hui bénir hautement la divine Providence qui, dans une cérémonie si remarquable par toutes ses circonstances, m'a destiné auprès de votre auguste personne , la plus belle et la plus consolante des fonctions de mon saint ministère, et je rends grâce à Dieu, la sagesse éternelle, de vous avoir inspiré, Sire, la grande et religieuse pensée de venir sanctifier la dignité royale, par un acte solennel de religion , au pied du même autel où Clovis reçut l'onction sainte. Car dans tout, soumis à votre puissance, Sire, tout vous fera assez entendre que vous êtes chrétien, tout vous dira que pour votre bonheur, comme pour le bonheur de vos peuples, et afin d'accomplir les destins de Dieu, en marchant sur les traces de tant de rois, dont par le droit de votre naissance, vous portez la couronne, oui, Sire, tout vous dira que vous êtes le fils aîné de l'église et le roi très-chrétien. Daigne le Roi agréer l'expression de nos sentimens, daigne le ciel exaucer tous nos vœux. » [56]  C'est le même qui, en 1789, étant alors évêque de Meaux, prononça un sermon devant les états généraux. [57] Nous regrettons que l'étendue de cet ouvrage ne nous permette pas de transcrire ici ce discours, ni d'en donner même une courte analyse; on peut le trouver dans la plupart des journaux ou des ouvrages publiés lors du sacre. [58] L'archevêché de Reims tombait presqu'en ruine, M. Mazois, architecte chargé de sa restauration, s'en est acquitté avec toute l'habileté et le bon goût qu'on devait attendre de ses talens; en peu de temps il a su vaincre les plus grandes difficultés et transformer une vieille masure en un palais digne du prince qui devait l'habiter, et de la circonstance mémorable qui en nécessitait l'emploi; la rigueur des convenances, la commodité des distributions s'y trouvaient jointes à la richesse et à l'élégance des décors ; mais les amis des arts sauront surtout bon gré à l'artiste d'avoir conservé et rétabli dans son état primitif, la telle salle dite du Festin Royal, construite en 1499 morceau fort curieux de l'architecture intérieure de cette époque. On peut donner une idée de cette restauration en disant que cent vingts milliers de plâtre et quarante ouvriers y ont été employés pendant un mois. [59] En robe brodée d'argent sur un fond d'or, diadème étincelant de diamants. [60] En robe rose lamée d'argent, couronne de rose mêlée de diamants. [61] En robe blanche brochée d'argent. [62] Les deux cardinaux parvenus à la porte de la chambre du Roi, le grand chantre heurte avec son bâton, le chambellan dans l'intérieur demande : que voulez-vous? Le premier assistant répond: Charles X que Dieu nous a donné pour roi. Les huissiers ouvrent les portes et les cardinaux ayant salué le Roi et les princes, leur présentent l'eau bénite, récitent quelques oraisons et accompagnent le Roi dans son entrée à l'église. [63] Le Roi sur un fauteuil, sous un dais, au milieu du sanctuaire; à droite le Dauphin, à gauche les ducs d'Orléans et de Bourbon, derrière deux capitaines des gardes-du-corps et les deux seigneurs chargés de porter la queue du manteau; le connétable et le chancelier sur deux tabourets, au bas des degrés du sanctuaire, plus loin le grand maître des cérémonies, le grand chambellan et le premier gentil-homme de la chambre. Sur un banc, quelques pas en arrière, le premier chambellan maître de la garde-robe et autres personnes de service, enfin aux côtés de l'épitre et de l'évangile, les quatre chevaliers portant les offrandes. [64] On trouvera la description de ces cérémonies dans les divers ouvrages qui traitent du sacre des rois de France, et dans ceux publiés à l'occasion du sacre de Charles X, ainsi que dans les journaux de cette époque. [65]  Mais une particularité très-remarquable et que nous ne pouvons-nous dispenser de faire observer, c'est qu'un nouvel ordre de choses, en France, a nécessité des changemens et des suppressions dans les formules des prières, des serments et des allocutions du sacre. Ces changemens très-notables, et par les circonstances qui les ont nécessités et par les principes qu'ils consacrent, font époque dans L'histoire. On peut facilement les reconnaître en comparant les nouveaux formulaires aux anciens, on peut consulter sur ce sujet le Journal de Paris Au 2 juin 1825 et quelques ouvrages du temps. [66] La sainte ampoule était une petite fiole d'huile figée et extrêmement durcie, en vénération dans l'église de Reims, comme ayant été apportée miraculeusement par un ange pour le baptême de Clovis. Cette fiole qui servait depuis au sacré de nos rois, fut brisée sur le pied d'estal de la statue de Louis XV, en 93, mais les espérances sacrilèges des impies furent déçues, des mains fidèles parvinrent à recueillir des fragmens de ce monument de piété, et une partie du baume qu'il renfermait, ainsi qu'il est constaté par un procès-verbal authentique, déposé au greffe du tribunal de Reims. Ces précieux restes sont aujourd'hui conservés dans un reliquaire en vermeil, donné par S. M. Charles X.

 

Cathédrale Notre Dame de Reims. Photos Rhonan de Bar (Copyright) sauf Litographies par Chapuy (1826).
Cathédrale Notre Dame de Reims. Photos Rhonan de Bar (Copyright) sauf Litographies par Chapuy (1826).
Cathédrale Notre Dame de Reims. Photos Rhonan de Bar (Copyright) sauf Litographies par Chapuy (1826).
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Cathédrale Notre Dame de Reims. Photos Rhonan de Bar (Copyright) sauf Litographies par Chapuy (1826).
Cathédrale Notre Dame de Reims. Photos Rhonan de Bar (Copyright) sauf Litographies par Chapuy (1826).
Cathédrale Notre Dame de Reims. Photos Rhonan de Bar (Copyright) sauf Litographies par Chapuy (1826).
Cathédrale Notre Dame de Reims. Photos Rhonan de Bar (Copyright) sauf Litographies par Chapuy (1826).

Cathédrale Notre Dame de Reims. Photos Rhonan de Bar (Copyright) sauf Litographies par Chapuy (1826).

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

CATHÉDRALE NOTRE-DAME DE STRASBOURG.

DEUXIÈME PARTIE.

F.T JOLIMONT. 1827.

INTÉRIEUR.

La façade occidentale de cette église est sans contredit l'édifice le plus étonnant en son genre, autant par l'élégance et la hardiesse de son architecture, que par sa hauteur extraordinaire; mais plusieurs autres cathédrales présentent à l'intérieur des dispositions beaucoup plus avantageuses. Des nefs plus vastes, et accompagnées d'un plus grand nombre de latéraux, viennent aboutir à l'espace libre de la croisée, et derrière celle-ci recommence la perspective majestueuse des voûtes en ogive et des piliers gothiques d'un double chœur, dont l'œil a de la peine à mesurer la profondeur. Ici, au contraire, le chœur primitif est petit et d'une simplicité extrême : il a fallu, pour l'agrandir, y ajouter non-seulement tout le milieu de la croisée, mais encore une travée de la nef; et ces défauts, rendus encore plus sensibles par la grande fenêtre percée au fond du chevet, frappent dès l'entrée d'une manière peu agréable. Mais en arrêtant ses regards sur la nef et les bas-côtés, on rendra justice à la noblesse des proportions de ces parties de l'édifice, à la coupe ingénieuse des piliers, à l'élévation de la voûte centrale et à la beauté des vitraux coloriés, qui jettent dans ce temple auguste un clair-obscur magique[1].

Après avoir franchi l'une des portes occidentales, on se trouve d'abord dans le vestibule gigantesque construit par Erwin. Ses voûtes sont plus hautes que celles des nefs, et la grande arche du milieu laisse apercevoir dans son entier cette belle rose qui occupe les trois quarts du second étage du portail central. L'heureuse disposition de ses compartimens et de ses couleurs produit à l'intérieur, et surtout vers le soir, quand elle est éclairée en face par les rayons du soleil, un effet non moins admirable que celui qui résulte à l'extérieur de l'ingénieux artifice de son double encadrement. Entre cette rose et la porte, le massif du mur est interrompu par une galerie transparente et masqué par des sculptures variées, parmi lesquelles on distingue une autre rose plus petite, mais non moins habilement disposée[2]. Le bas des murs des latéraux étant décoré d'arcades dont les arcs sont découpés en forme de trèfles ou d'ogives trilobées, un arrangement analogue a été continué autour de ce vestibule; mais le style de cet ornement a été rapproché de celui de l'extérieur de la façade, et le haut de chaque arc est surmonté d'un petit fronton, terminé en flèche et garni de fleurons. Des côtés du nord et du midi les grandes et belles fenêtres du premier étage des tours s'ouvrent au-dessus de cet ornement. Leurs rosaces et leurs compartimens sont garnis de vitraux de couleur d'une grande beauté: ceux du nord représentent la création de l'homme, sa chute et le déluge; ceux du côté méridional, le Christ au milieu de la Jérusalem céleste.

Pour supporter le poids énorme des tours, les deux premiers piliers de la nef ont été renforcés par des massifs, dont la grande solidité est en partie cachée par des colonnes engagées, semblables à celles de ces piliers eux-mêmes, mais plus épaisses et plus multipliées[3]. Les six autres piliers, qui de chaque côté séparent la nef centrale des latéraux, forment, quant à la disposition de leurs bases, des carrés dont les diagonales font face aux arcs qu'ils ont à soutenir : ils sont garnis sur chaque angle d'une grande colonne engagée, et sur chaque côté de trois petites colonnes du même genre. Sur les trois faces où ces colonnes portent les arcs qui lient entre eux les piliers de chaque côté de la nef et les nervures des voûtes des latéraux, elles se terminent, à vingt-cinq pieds et demi au-dessus du pavé, par des chapiteaux ornés d'un feuillage très-varié, disposé tantôt sur deux, tantôt sur trois rangées, et toujours d'un travail très-remarquable [4]. Dans l'intérieur de la nef, les grandes colonnes des angles, accompagnées de chaque côté de deux autres plus petites, se prolongent (d'abord sur le massif du mur compris entre les arcs, et puis en avant d'une galerie qui règne au-dessus de ces arcs) jusqu'à la hauteur de soixante-cinq pieds : là elles se terminent par des chapiteaux semblables à ceux du bas, et portent les nervures de la voûte supérieure, dont la hauteur totale est de quatre-vingt-seize pieds [5].

La galerie dont il vient d'être parlé est divisée, par le prolongement des piliers principaux, en sept travées : chacune de celles-ci comprend quatre petits arceaux, terminés par une rosace en forme de trèfle à quatre feuilles, qui est portée par un meneau central. De chaque côté la travée qui touche au vestibule occidental présente (apparemment pour donner plus de solidité à cette partie de l'édifice) un mur plein, décoré de fausses arcades : du côté du nord, la seconde est occupée par les orgues, qui s'élèvent de là jusqu'à la naissance de la voûte supérieure, et dont on admire autant la belle disposition que la perfection intrinsèque[6]. Les huit compartimens de chacune des autres travées correspondent à autant de fenêtres, en forme de lancettes, s'ouvrant derrière les toits des bas-côtés : leurs vitraux étaient autrefois brillamment décorés des figures en pied des soixante-quinze ancêtres de Jésus-Christ nommés dans l'évangile de S.Luc. Il paraît que depuis long-temps, pour donner plus de jour à la nef, les parties inférieures de ces figures ont été remplacées par du verre blanc; mais on voit encore, du côté du nord, trente-neuf têtes avec leur légende : du côté du midi il n'en existe plus que trois, et l'on a mis à la place des autres des verres coloriés d'une combinaison arbitraire[7].

Au-dessus de celte galerie, les grandes fenêtres de la nef occupent tout l'intervalle que le prolongement des piliers, les arcs-doubleaux et les nervures de la voûte supérieure ont laissé disponible : leurs meneaux, surmontés de rosaces, les divisent chacune en quatre panneaux, et leurs vitraux, non moins ingénieusement décorés que ceux de la galerie, représentent, sur plusieurs bandes horizontales, un grand nombre de saints et de saintes, quelques figures allégoriques et des traits de l'histoire sacrée. Ces vitraux subsistent encore dans toute leur beauté, et la plupart des figures sont accompagnées de légendes, dont quelques-unes sont conçues en vers allemands [8].

La partie inférieure du cinquième pilier de la nef sert d'appui à la chaire. Celle qui subsiste aujourd'hui fut érigée, en 1486, pour le célèbre prédicateur Geyler de Raisersberg : c'est un chef-d'œuvre de sculpture en pierre, exécuté sur les dessins de Jean Hammerer, architecte de la cathédrale à cette époque[9]. C'est en 1732 que la dernière travée de la nef a été rehaussée pour être jointe à l'avant-chœur : le milieu de la croisée y avait été compris bien plus anciennement. La décoration régnant le long des murs des latéraux, que nous avons dit avoir été continuée avec quelques modifications sous les tours, mérite une attention particulière. Ses arcs sont soutenus par des colonnes simples, dont les chapiteaux sont ornés de feuillages plus variés encore que ceux des chapiteaux de la nef[10]  : ils sont aussi disposés pour la plupart d'après un style plus ancien, et qui forme une sorte de transition de l'architecture byzantine à celle à laquelle on a donné le nom impropre de gothique. Il en est de même des tores arrondis qui terminent et les découpures en trèfle et les arcs en ogive par lesquels celles-ci sont surmontées. Entre ces arcs l'on voit, tant dans des médaillons circulaires et très-profondément entaillées, que dans le reste de l'espace laissé disponible entre ces arcs et la corniche qui les domine, des sculptures d'une grande délicatesse. Plusieurs de celles des médaillons représentent des scènes capricieuses, parmi lesquelles on distingue un diable portant une femme sur ses épaules, un aigle s'abattant sur un cadavre, une cigogne tirant un os de la gueule d'un loup et d'autres figures encore plus singulières[11]. Ces sculptures continuent des deux côtés le long des quatre premières travées, à partir du vestibule. Les arcades de la cinquième eu sont dépourvues, et sont elles-mêmes d'un travail plus grossier. Dans la sixième et la septième, le mur latéral a été remplacé par de grandes arcades, s'ouvrant d'un côté dans la chapelle de Saint-Laurent et de l'autre dans celle de Sainte-Catherine. Dans les cinq autres la corniche qui domine les petites arcades est surmontée de fenêtres égales en largeur à celles du haut de la nef, et d'une disposition analogue. Leurs vitraux se distinguent non moins par une grande beauté de couleurs que par l'intérêt des sujets qu'ils représentent : on voit dans ceux du côté du nord une suite d'empereurs et de rois, bienfaiteurs de cette cathédrale, à la tête desquels (dans la fenêtre contigüe à la chapelle de Saint-Laurent) les trois rois mages présentent leurs offrandes à l'enfant Jésus. Le côté méridional est décoré des scènes miraculeuses de l'histoire du Christ, depuis sa naissance jusqu'à son ascension, et dans la dernière fenêtre, du côté du vestibule, le jugement dernier précède la Jérusalem céleste, dont nous avons parlé plus haut. On voyait autrefois dans ce collatéral un puits qu'on disait avoir existé dès le temps où l'emplacement de cette église servait encore au culte du paganisme, et avoir été béni du temps de Clovis par S. Remi. Son eau était employée aux baptêmes de la ville et des environs jusqu'au 16ième siècle : il fut fermé en 1766, et la source qui le fournissait sert aujourd'hui à la pompe de l'atelier des tailleurs de pierres, dans la cour duquel conduit une porte pratiquée dans la cinquième travée. Les deux dernières travées de ce collatéral, qui s'ouvrent dans la chapelle de Sainte-Catherine, sont subdivisées chacune en trois arcades par des piliers intermédiaires, ornés de statues de grandeur naturelle, mais d'un travail médiocre[12]. Les vitraux de cette chapelle sont en couleur, et leurs compartimens inférieurs (cachés en partie par les encadremens de deux autels) représentent les douze apôtres. Les deux travées opposées, s'ouvrant dans la chapelle de Saint-Laurent, ne sont subdivisées chacune qu'en deux arcades : on voit encore aux piliers qui les supportent des piédestaux et des dais très-artistement sculptés; mais les statues auxquelles ils étaient destinés ont été enlevées. Les fenêtres de cette chapelle ne sont garnies que de verres blancs.

Les arches du milieu de la croisée portent, du côté de la nef, sur deux piliers très-massifs et d'une disposition remarquable. Au-dessus d'un socle d'environ douze pieds de hauteur et de dix-sept pieds de diamètre, ils forment une sorte de croix grecque, garnie à l'extrémité de chaque branche et dans les angles rentrans de colonnes engagées[13]. En face des piliers de la nef et de l'extrémité des latéraux, ces colonnes, n'ayant que l'élévation nécessaire pour porter les retombées des premiers arceaux de ces parties de l'édifice, sont d'une proportion très-lourde : des deux autres côtés elles se prolongent à la hauteur de trente-sept pieds. Aux angles de l'arrière-chœur, des pilastres, ou demi-piliers, sont pourvus de colonnes engagées, correspondant à celles-ci, et ne commençant également qu'au haut d'un socle brut, qui s'élève à près de douze pieds au-dessus du pavé des ailes. Au haut de ces colonnes, un second étage de soutiens, consistant en pilastres de douze pieds d'élévation, porte les arches latérales : ces arches sont subdivisées de chaque côté en deux arcs pointus, soutenus à l'endroit de leur jonction par des colonnes simples, dont le socle est moins élevé que celui des colonnes engagées, et qui se prolongent jusqu'au niveau de l'entablement des pilastres superposés à celles-ci. Ces piliers mono-styles, de cinquante-cinq pieds de hauteur sur six pieds et demi de diamètre, sont d'un très-bel effet, et il serait encore plus imposant si derrière leur partie inférieure le milieu de la croisée, servant d'avant-chœur, n'était pas fermé des deux côtés par un mur haut de vingt-un pieds et demi [14](1). Mais, outre l'usage ordinaire, et dont l'on ne s'est écarté que rarement, de faire communiquer ce milieu avec chacune des ailes par une grande arche unique, les dispositions mêmes dont il vient d'être parlé, et par suite desquelles ces colonnes intermédiaires sont plus hautes que celles des piliers des angles, prouvent que, loin de faire partie du plan primitif, elles n'ont été insérées entre ces appuis principaux qu'après plusieurs autres changemens. En général, le renouvellement de cette partie centrale de la croisée, que nous croyons avoir été exécuté à plusieurs reprises, à l'occasion des quatre incendies du 12ième siècle, est prouvé non seulement par la forme ogive des voûtes et des arcs de la coupole et des côtés de cette portion de l'édifice, mais encore par tous les autres détails de son architecture[15]. C'est au même siècle que paraissent appartenir les colonnes engagées dans les piliers et leurs chapiteaux, qui sont ornés de larges feuilles, accompagnées de rinceaux et de guirlandes garnies de points relevés en diamans[16]. Les ornemens moins compliqués, mais analogues à ceux-ci, qu'on voit au haut des colonnes intermédiaires, paraissent avoir été disposés à leur imitation[17]. En même temps la hauteur singulière à laquelle prennent naissance les colonnes engagées, semble indiquer qu'elles ont été en quelque sorte greffées sur des bases plus anciennes, et les socles carrés, d'une hauteur disproportionnée, qu'on voit adossés aux angles de l'arrière-chœur, sont vraisemblablement un reste des piliers primitifs. L'élévation de ces socles, ou piédestaux, dépasse de beaucoup celle de l'exhaussement du pavé, par lequel le milieu de la croisée a été porté au niveau de l'arrière-chœur, et qui n'est que de quatre pieds neuf pouces; mais la naissance des colonnes intermédiaires correspond exactement à cette hauteur. Il paraît en conséquence que l'on modifia d'abord les piliers angulaires, sans penser encore à diviser les grandes arches et à rehausser ce pavé. Probablement ces dispositions ultérieures ne furent prises qu'après un nouvel accident, à la suite duquel les progrès du siècle et de la prospérité du diocèse et de la ville firent concevoir le projet d'un agrandissement du chœur, destiné à préparer celui du reste de l'église. Ajoutons que cet exhaussement ne saurait être contemporain de la première construction, tandis que d'un autre côté il remonte évidemment aune époque reculée, et fut accompagné de changemens notables; car il a été exécuté au moyen d'un prolongement de la chapelle souterraine, et les voûtes de la partie ajoutée à celle-ci sont d'un caractère moins antique que celles du fond, mais pourtant encore à plein cintre et appuyées sur des colonnes simples à chapiteaux cubiques : d'ailleurs, dans les églises de cette forme, restées intactes, le milieu de la croisée est ordinairement au même niveau que les ailes.

Il n'est pas moins intéressant pour l'histoire de cet édifice de faire observer qu'à l'époque de ces changemens l'on ne pensait point encore à donner à la nef la hauteur à laquelle elle a été portée depuis, sous la direction d'Erwin. Non-seulement l'arc qui termine le milieu de la croisée du côté de la nef principale, se ferme à vingt-deux pieds au-dessous de la voûte supérieure de celle-ci; mais on voit paraître, au haut du mur plein qui remplit cet espace, trois modillons appartenant aux décorations extérieures de la tour octogone. Le grand autel actuel, placé un peu en arrière du centre de l'avant-chœur, est en marbre de diverses couleurs; mais du reste d'une noble simplicité. Celui qu'il remplaça après l'incendie de 1759 était surmonté d'un baldaquin, dont les colonnes de marbre étaient ornées de bases et de chapiteaux de bronze doré : il avait été élevé en 1685 par l'évêque Guillaume Égon de Furstemberg[18]. L'arrière-chœur se termine à l'intérieur en demi-cercle, et il est fermé au haut par une voûte en plein cintre. Anciennement celte voûte était peinte et l'on y avait représenté le jugement dernier[19]. Il est reconnu depuis long-temps que les décorations en boiserie, dont la partie inférieure de tout ce chœur a été garnie en 1692, sont peu conformes au style de l'édifice, et déjà plusieurs fois il a été question de les changer. Mais il est d'autant plus difficile de satisfaire à ce sujet toutes les convenances, que l'architecture du chœur diffère elle-même de celle de la nef, et qu'il faudrait un style de transition bien habilement choisi pour se rapprocher à la fois de l'une et de l'autre.

On descend aujourd'hui à la chapelle souterraine dont il vient d'être parlé par deux grands escaliers, établis l'un vis-à-vis de l'autre, derrière les deux premiers piliers de la croisée [20]. Le passage qui résulte de cet arrangement sert de communication habituelle entre les deux ailes: des grilles en séparent d'un côté la chapelle elle-même et de l'autre un espace carré où l'on a disposé en 1683 un groupe de statues représentant Jésus-Christ et ses disciples sur la montagne des oliviers. Ce groupe, placé auparavant dans la chapelle de Sainte-Catherine, dans laquelle était autrefois le saint sépulcre, provient originairement d'une chapelle construite en 1378 et appartenant à un ancien couvent de religieux augustins. Du côté méridional de l'enclos où il est placé aujourd'hui, on peut descendre par un petit escalier dans une excavation faite en 1666 pour examiner les fondations de cette partie de l'édifice. On creusa alors à côté du grand pilier de la croisée, et l'on poussa sous ce pilier même une galerie étroite, qui est restée ouverte jusqu'à ce jour. On trouva la base des fondations en pierres de taille à seize pieds huit pouces et demi (ancienne mesure de Strasbourg) au-dessous du niveau du sol, et on les vit reposer sur de la terre glaise, qui jusqu'à la profondeur d'environ deux pieds était fortement battue : plus bas on rencontra l'argile naturelle de quatre pieds et demi d'épaisseur, et au-dessous de celle-ci du gravier, dans lequel on vit paraître, à quatre pieds sept pouces et demi plus bas, de l'eau provenant vraisemblablement de sources souterraines. Celles-ci sont très-abondantes à cette profondeur de notre sol, et elles communiquent ordinairement tant entre elles qu'avec la rivière. Une tradition, consignée dans l'ouvrage de Schad, portait que les fondations jetées sous la direction de l'évêque Wernher posaient sur un pilotis de bois d'aune, enfoncé dans l'eau : mais, au lieu de ce pilotis, on ne trouva que des pieux de quatre à cinq pieds de longueur et de cinq pouces sur trois d'épaisseur, n'allant point jusqu'à l'eau, mais simplement destinés à raffermir la terre glaise; encore n'y avait-il plus que les trous qu'ils avaient laissés, le bois étant pourri et réduit en poussière. L'année précédente on avait sondé, de la même manière, les fondations des tours, et l'on en avait rencontré la base à vingt-un pieds trois pouces sous terre, posant sur une couche de deux pieds de terre glaise, battue et mêlée de charbons, mais sans être traversée par des pieux : sous cette couche l'argile naturelle n'avait plus qu'un pied d'épaisseur et reposait également sur du gravier, dans lequel on vit aussi paraître de l'eau. Eu trouvant sous le pilier de la croisée les pieux dans l'état que nous venons de décrire, on reconnut la supériorité qu'avaient sur ce procédé ancien les précautions prises par Erwin, qui, sans employer ce moyen, avait creusé des fondations plus profondes et avait évidé davantage l'argile naturelle[21]. L'excavation faite sous l'une des tours ne resta ouverte que pendant peu de temps : dans celle opérée sous la croisée, on voit, outre la galerie dont nous avons parlé, un petit bassin carré, assez profond pour que l'eau s'y maintienne presque toujours[22]. Ce bassin, où le vulgaire raconte qu'on peut aller en bateau et naviguer sous une partie de la ville, n'a que quatre pieds de longueur sur deux et demi de largeur.

La chapelle basse est divisée en une nef centrale et en deux latéraux, par deux rangées de colonnes et de piliers. Sous le centre de la croisée trois colonnes simples, à chapiteaux cubiques, dépourvus d'ornemens, placées de chaque côté, portent des voûtes d'arête sans nervures : sous l'arrière-chœur deux colonnes simples, plus petites, alternent de chaque côté avec deux piliers, et ces appuis soutiennent des arcs surmontés de voûtes en berceau. Les chapiteaux des colonnes ont la forme d'une pyramide tronquée et renversée : ils sont ornés, sur les côtés, de rinceaux singulièrement entrelacés, et aux angles, de figures bizarres, paraissant représenter des diables[23]. Vers le fond on remarque, le long du mur, des restes d'une corniche ou plate-bande élégamment décorée de rinceaux recourbés sur eux-mêmes en une suite de spirales. Depuis l'an 1682 cette chapelle est employée pour le saint sépulcre, et les jeudi et vendredi saints on la voit richement décorée et éclairée d'un grand nombre de cierges. Il paraît qu'auparavant on avait oublié sa destination religieuse et qu'on ne la regardait que comme un caveau; aussi ne trouve-t-on nulle part la moindre indication historique sur son origine. Le caractère antique des voûtes du fond et des chapiteaux des colonnes qui les soutiennent a fait penser à plusieurs connaisseurs que cette partie pourrait être un reste d'une construction antérieure à celle de Wernher, ou du moins que ces colonnes ont été transportées d'une chapelle plus ancienne dans celle-ci : il serait difficile de porter à ce sujet un jugement décisif.

Déjà nous avons parlé de la porte antique de l'aile septentrionale, autrefois extérieure, mais masquée aujourd'hui par le portail de Saint-Laurent. A l'intérieur de cette porte, un arc en ogive, adossé au mur, est appuyé sur des pilastres dont les chapiteaux représentent des figures humaines bizarrement accroupies. Plus loin, de petites colonnes simples portent une petite arcade analogue à celles des bas-côtés, mais à plein cintre : les chapiteaux de ces colonnes sont très-variés et ornés soit de simples feuillages, soit de feuillages combinés avec des têtes humaines[24] (1). Dans l'angle nord-est de cette aile, et à côté de la porte d'une sacristie octogone fort élégante, construite, en 1744, pour l'usage du grand-chapitre, on remarque une décoration d'architecture d'un caractère tout-à-fait singulier : elle ressemble à un portail du style byzantin, richement orné; le haut est surmonté d'un fronton sur lequel serpente une ligne ondulée en forme de grecque. Au-dessous de ce fronton, une suite rentrante de tores arrondis et recourbés en plein cintre est portée par autant de colonnes engagées, dont les chapiteaux, liés entre eux, sont décorés de sculptures aussi délicates qu'ingénieuses: elles représentent d'un côté une série d'oiseaux entrelacés par leurs cols et leurs queues, à la tête desquels une sirène allaite son petit [25]; de l'autre côté c'est une suite de nœuds formés par des rubans garnis de perles ou de diaraans, et enveloppant des fleurs de lis; aux deux extrémités, des figures penchées à terre tiennent les bouts des rubans et semblent avoir tressé ces nœuds. Il paraît que cette niche somptueuse recouvrait autrefois l'autel de Saint-Laurent, et formait une sorte de chœur de la chapelle de ce nom, établie dans cette aile jusqu'en 1698. Quelque divergence dans les traditions jette cependant un peu d'incertitude sur cette conjecture [26]. Aujourd'hui ce beau portail ne sert que d'entrée à une sacristie accessoire et à la petite cour où se trouvent les épitaphes de la famille d'Erwin[27].

Entre cette décoration et l'angle de l'arrière-chœur, une porte en ogive et quelques degrés conduisent à une chapelle basse, anciennement dédiée à S. Jean-Baptiste, et particulièrement consacrée à la sépulture des évêques et des chanoines; elle a servi depuis de sacristie au grand-chœur [28], et encore aujourd'hui elle porte ce nom. On y voit plusieurs monumens funèbres, parmi lesquels se distingue celui de l'évêque Conrad III de Lichtenberg, mort en 1299, et sous lequel avait été commencée la construction de la façade occidentale. L'architecture de cette chapelle est en général du style gothique; cependant plusieurs des colonnes, servant d'appui aux nervures des voûtes, sont monostyles, et les chapiteaux des demi-colonnes engagées dans le mur de l'arrière-chœur appartiennent au style byzantin : ils ont beaucoup de ressemblance avec ceux des colonnes engagées dans les piliers angulaires de la croisée[29].

Entre le même angle de cette aile et l'un des escaliers par lesquels on monte à l'avant-chœur, on remarque le baptistère, chef-d'œuvre de sculpture en pierre, exécuté, en 1453, sur les dessins de l'architecte Jodoque Dotzinger. Il est à regretter que sa partie inférieure soit entièrement cachée par l'espèce d'estrade en pierres dans laquelle il est enfoncé. Le pilier placé au centre de cette aile, pour soutenir les nervures des voûtes supérieures, est monostyle et dépourvu d'ornemens; mais ses proportions sveltes et sa grande élévation lui attirent une juste admiration. Dans l'aperçu de l'histoire de cette cathédrale nous avons fait la remarque que ces piliers, placés au milieu des deux ailes, se joignent à d'autres raisons pour faire penser que ces ailes n'avaient d'abord que la moitié de leur longueur actuelle : on peut ajouter qu'ils correspondent aux piliers intermédiaires des grandes arches du centre de la croisée; et comme on vient de le faire voir, ces piliers n'appartiennent pas non plus à la construction primitive. D'ailleurs, quoique cette aile septentrionale porte un caractère plus ancien que celle du midi, le renouvellement de sa façade est prouvé par les arcs pointus des fenêtres de son second étage, et le style des ornemens intérieurs du premier ne semble pas non plus appartenir à une époque antérieure au 12ième siècle.

Le pilier central de l'aile méridionale est garni de quatre grandes colonnes engagées, entre lesquelles quatre autres plus petites sont interrompues par trois étages de statues de grandeur naturelle. Celles du bas représentent les quatre évangélistes, caractérisés par leurs attributs symboliques, sculptés sur les piédestaux; plus haut l'on voit quatre anges embouchant des trompettes, et au-dessus de ceux-ci un Christ, et trois autres anges portant les instrumens de la passion[30]. Ces figures sont  un peu maigres; mais elles sont sculptées avec soin, et les têtes sont d'une expression très-noble : elles ont, sous le rapport du style, beaucoup de ressemblance avec d'autres statues de l'époque d'Erwin, et notamment avec celles que l'on voit à l'extérieur du portail de cette aile, et dont quelques-unes étaient l'ouvrage de sa fille. En même temps les fenêtres du côté oriental de cette partie de l'édifice[31], et surtout les moulures de la corniche extérieure de ce côté, présentent des dispositions tout-à-fait semblables à celles que l'on remarque dans les parties qui bien certainement ont été construites par ce grand architecte. Enfin, l'on a reconnu depuis peu de temps, dans une figure fixant ses regards sur le pilier central, et qui est placée auprès de l'angle de l'arrière-chœur, derrière la balustrade d'une galerie qui règne au-dessous de deux de ces fenêtres, un portrait de ce maître ressemblant à celui qu'on voit au bas de la tour supérieure, mais sculpté avec plus de finesse et d'une expression pleine de profondeur et de génie[32]. Toutes ces circonstances se réunissent pour prouver que cet habile homme s'est occupé soit de l'achèvement, soit du renouvellement de cette aile : c'était peut-être par là qu'il avait commencé ses illustres travaux dans cette cathédrale. Il paraît cependant que dans cette partie il s'est borné à décorer de statues le portail et le pilier central, et à renouveler le haut du côté oriental; car il est à croire que le pilier lui-même et la façade méridionale existaient avant lui, et le renouvellement d'une partie de cette façade, ainsi que du mur occidental de cette aile, indiqué par l'interruption de plusieurs colonnes engagées dans le mur, paraît également avoir été antérieur à son époque. Les décorations en arcades, portées par de petites colonnes simples, qui accompagnent l'intérieur de la porte et correspondent à celles de l'autre aile, appartiennent aussi au style ancien.

Il en est de même des deux arcs à plein cintre, soutenus également par de petites colonnes simples, qu'on voit au-dessous de la galerie où est placée la statue d'Erwin[33] : ils paraissent avoir ouvert autrefois une libre communication avec l'ancienne chapelle de Saint-André qui correspond à celle de Saint-Jean-Baptiste : ils sont murés aujourd'hui, et l'on entre dans cette chapelle, devenue dans la suite la sacristie du séminaire, par une porte en ogive percée un peu plus à droite. Cette chapelle est d'un style bien plus antique que celle avec laquelle elle forme symétrie: toutes ses voûtes sont à plein cintre, et les chapiteaux des pilastres et des colonnes qui les supportent ressemblent tous plus ou moins à ceux qu'on ne voit dans l'autre qu'aux demi-colonnes engagées dans le mur de l'arrière-chœur[34]. C'est aussi la porte orientale de cette chapelle basse au sujet de laquelle nous avons remarqué, dans la description de l'extérieur, qu'elle est d'un style très-ancien : elle ne consiste qu'en tores recourbés en plein cintre et garnis, sur la ligne de terre, d'éperons ou de pattes d'une grandeur peu commune et d'une forme bizarre[35]. A côté de la porte qui s'ouvre dans l'aile, une colonne engagée, qui porte les nervures de la voûte supérieure de celle-ci, pose sur un culde-lampe d'un dessin fort ingénieux : cette colonne a l'air d'être soutenue par un jeune homme penché, dans une attitude aussi hardie que gracieuse, entre des pampres et des grappes de raisin.

Enfin, l'autre moitié du même côté de cette aile est occupée par une horloge astronomique, qui a été comptée parmi les sept merveilles de l'Allemagne : dans leur énumération l'on mettait la tour de cette cathédrale au premier rang, le chœur de celle de Cologne au second, et cette horloge au troisième. Une première horloge du même genre avait été construite dès l'an 1352 dans l'angle opposé : celle qui n'a cessé de marcher que de nos jours, et dont les principales décorations et la plupart des rouages existent encore, a été exécutée, entre les années 1571 et 1574, par les habiles horlogers Isaac et Josias Habrecht et par l'estimable peintre Tobie Stimmer, sous la direction du savant professeur de mathématiques Conrad Dasypodius. Elle représentait les révolutions du ciel et les mouvemens des planètes d'après le système de Ptolémée. On y voyait les phases de la lune, la marche du soleil et un calendrier perpétuel de l'année julienne, disposé de manière à indiquer non-seulement les jours du mois avec leurs saints, mais encore pendant cent ans les dates des années, les fêtes mobiles et tout le comput ecclésiastique. Les jours de la semaine venaient se montrer sous la forme des divinités planétaires qui président à cette révolution; les heures étaient sonnées par un Christ repoussant la mort, et les quarts d'heure par des automates figurant les quatre âges de l'homme. Le tout était surmonté d'un carillon, après la sonnerie duquel un coq chantait en battant des ailes. Ce coq était un reste de l'horloge du 14ième  siècle; mais sa mécanique fut dérangée dès les années 1625 et 1640, où il fut frappé par la foudre. Il était placé sur la tourelle particulière qu'on voit à la gauche de l'horloge et dans laquelle se trouvaient aussi les poids de celle-ci. On monte aux divers étages de cette machine compliquée par un escalier taillé en pierres, placé dans l'angle sud-est de cette aile[36] et remarquable par la transparence de ses tournans et de sa cage, qui ne consiste qu'en colonnes fort élancées.

Vis-à-vis de cette horloge on a marqué sur le mur la circonférence d'une cloche d'une grandeur extraordinaire, fondue en 1517 et montée au clocher de cette cathédrale en 1521 ; mais qui au bout de quelques mois s'est fendue pour avoir été sonnée, le jour de Noël, pendant un froid d'une rigueur excessive : elle avait onze pieds de diamètre et pesait quatre cent vingt quintaux. Nous avons parlé, dans l'introduction historique, des riches dotations dont jouit cette église et de la sagesse avec laquelle on emploie à son entretien ces fonds considérables, qu'un décret spécial a empêchés d'être aliénés pendant la révolution. Une maison appartenant à l'œuvre, et située vis-à-vis de la tour méridionale, est destinée à la recette. Construite pour la première fois en 1247, elle a été renouvelée au 14ième  et au 15ième  siècle, et en dernier lieu en 1581. Son architecture est remarquable sous plus d'un rapport, et l'on y admire surtout un escalier tournant dont les rampes et les décorations sont taillées avec beaucoup de soin, et dont le noyau transparent est soutenu par des colonnes très délicates et ornées dans un goût parfait[37].

Rappelons encore les principaux souvenirs historiques qui se rattachent à cette église. On a vu qu'ils remontent aux siècles les plus reculés, et avec plus d'éclat aux premiers temps de la monarchie française. La cathédrale construite par Clovis fut vraisemblablement agrandie par la munificence des rois d'Austrasie, ses descendans. Si nous avons été forcés de reconnaître pour fabuleux le renouvellement de son chœur par Charlemagne, il n'en est pas de même des présens magnifiques dont elle fut honorée par ce souverain : on cite parmi ces dons un riche reliquaire, une croix toute d'or et un pseautier sur lequel son nom était écrit de sa propre main. Entre les empereurs germaniques, Henri II lui voua une attention particulière : on rapporte que, l'ayant visitée pendant que l'évêque Wernher était occupé à la reconstruire, il conçut le dessein de se faire recevoir au nombre de ses chanoines. On dit que ce ne fut qu'après l'avoir reçu sous son obédience, que l'évêque, joignant à ses exhortations l'autorité qu'il venait d'acquérir sur le monarque, parvint à lui faire reprendre la couronne et les soins de l'Empire. On ajoute que ce fut en mémoire de cet événement que le saint empereur fonda un canonicat, doté d'une riche prébende, dont le titulaire a porté jusqu'à nos jours le nom de roi du chœur. On a conservé le souvenir des riches présens que fit à cette cathédrale l'empereur Fréderic Barberousse. Il est à croire que ce souverain et les princes de sa famille, qui réunissaient à la dignité impériale la qualité de ducs de la Souabe et de l'Alsace, et auxquels cette province a d'ailleurs de si grandes obligations, secondèrent puissamment les travaux exécutés dans cette église vers la fin du 12.e et au commencement du 13ième siècle. La construction de la façade occidentale se rattache à la grande époque de Rodolphe de Habsbourg, dont la statue y fut placée en mémoire de ses bienfaits. Les successeurs de cet empereur visitèrent souvent cette basilique, et c'est sur les degrés de la porte de son aile méridionale qu'ils avaient coutume de recevoir les hommages des habitans de la ville et de la province. Dans ces temps l'intérieur du chœur était décoré des drapeaux et des autres trophées conquis par les citoyens de Strasbourg dans les combats où avait brillé leur bannière victorieuse. Cest devant le portail occidental que les magistrats et les tribus de la bourgeoisie prêtaient, au renouvellement de chaque année, un serment solennel. Ce temple ayant servi tour à tour à deux cultes divers, ses voûtes ont retenti des voix éloquentes des prédicateurs de l'un et de l'autre. Son grand-chapitre était l'un des plus illustres de toute l'Allemagne, et ses évêques étaient des princes puissans, ayant voix et séance aux diètes de l'Empire. Cette prérogative leur fut conservée depuis la réunion de l'Alsace à la France, en considération de la partie de leur évéché située, sur la rive droite du Rhin [38], et ils jouirent en même temps d'un rang non moins distingué parmi les prélats de France.

Louis XIV, accompagné de toute sa cour, visita cette église dès le lendemain du jour où il vint prendre possession de Strasbourg, et l'on estime à plusieurs millions la valeur des ornemens dont il fit présent à ses chanoines. C'est dans cette cathédrale que fut célébré, en 1725, le mariage de Louis XV (représenté par Louis, duc d'Orléans, premier prince du sang) avec la fille du roi de Pologne. Louis XV lui-même vint y faire ses dévotions en 1744- L'infortunée reine Marie-Antoinette la visita à son entrée en France en 177o, et cinq ans plus tard Louis XVI accorda à son grand-chapitre une décoration particulière, en reconnaissant formellement que ce chapitre tenait le premier rang parmi tous les corps ecclésiastiques affectés à la haute noblesse.

A côté de ces hommages où l'éclat du rang se confond avec la majesté de la religion, les beautés de l'édifice lui-même et le génie d'Erwin, son principal architecte, furent appréciés par des suffrages de plus en plus éclairés. Le célèbre Gœthe lui consacra quelques-unes de ses pages éloquentes; d'autres écrivains distingués rivalisèrent d'efforts pour en faire connaître et sentir le mérite : un goût moins rétréci cessa de dédaigner le style de l'architecture qu'on y voit briller, et l'on rendit autant de justice à ses ingénieux détails qu'à l'effet imposant de son étonnante élévation. Dans les temps même où les ravages de la guerre désunissaient les peuples, où la flèche de cette cathédrale célébrait par les mille flambeaux de ses brillantes illuminations des événemens qui pesaient douloureusement sur une partie de l'Europe, ce monument, auquel deux nations rivales se plaisent à rattacher une grande part de leur antique illustration dans les arts, ne cessa de réunir tous les sentimens dans une commune admiration. Puisse-t-il, préservé à jamais de tout accident funeste, être toujours environné de paix, d'union et de prospérité.

FIN.

[1] C'est par ces considérations qu'à la planche 11ième on a représenté l'intérieur de cette cathédrale par une vue prise de côté, et qui n'en montre que les parties les plus belles.[2] Ces ornemens sont représentés au milieu de la planche 14ième. [3]  Voyez le plan de l'édifice fourni par la planche 10ième et qui pourra servir d'éclaircissement à toute celle description. [4]  La planche 14ième, où les chapiteaux les plus remarquables de l'intérieur de cet édifice sont rangés, autant que possible, scion leur ordre chronologique, représente, figure 9ième  le chapiteau de l'une des colonnes engagées du premier pilier septentrional de nef du côté du chœur, et figure 10ième, celui d'une colonne du troisième pilier, à partir de l'entrée occidentale. [5] La diagonale de la base de ces piliers est de huit pieds et quelques pouces : leur distance varie de seize à dix-neuf pieds, ceux du côté de la croisée étant plus écartés les uns des autres que ceux du côté de l'occident. La largeur de la nef centrale, mesurée entre les centres des piliers correspondans, est de cinquante pieds; celle des latéraux, mesurée entre le même centre et le massif du mur, de trente-un pieds et demi : la hauteur de la voûte de ceux-ci est de quarante pieds quatre pouces. [6]  Ces orgues ont été plusieurs fois renouvelées, et l'on trouve à ce sujet d'amples détails dans les Essais de Grandidier. Celles qui subsistent aujourd'hui ont été faites, entre les années 1713 et 1716, par André Silbermann, père de Jean-André, qui a joint au talent de son père le mérite de nous avoir conservé plusieurs notices utiles sur l'état ancien de cette cathédrale et de beaucoup d'autres monumens de ces contrées. [7]  Ces figures commencent du côté du nord, près du chœur, par S. Jean-Baptiste et Jésus-Christ: on voit ensuite S. Joseph et les cinq premières générations dans leur ordre légitime; mais plus loin il y a plusieurs erreurs dans les noms et une grande confusion dans l'ordre des personnes. Pour remplir les quatre-vingt-huit fenêtres on avait sans doute ajouté à cette généalogie d'autres personnages sacrés. L'on voit encore d'autres tableaux, tirés de l'histoire sainte, dans de petites fenêtres rondes placées entre les ogives des fenêtres à lancettes; mais je n'ai point pu reconnaître s'ils forment une suite régulière. Les huit fenêtres de la travée qui suit celle des orgues, sont en partie cachées par une tribune destinée autrefois aux musiciens. [8] On rapporte que beaucoup de ces vitraux furent donnés à cette cathédrale par des personnes pieuses, qui, pour ajouter au mérite de cette générosité, les ont apportés sur leurs épaules. Selon Grandidier ils furent peints, pour la plupart, aux 14ième et 15ième siècles; et cet auteur cite une charte de l'an 1348, où un maître, Jean de Kirchheim, est appelé pictor vitrorum in ecclesia Argentinensi. La moitié des fenêtres des deux travées qui touchent au vestibule occidental a été remplacée par un mur plein, derrière lequel s'élèvent les contre-forts des tours. Les vitraux de la demi-fenêtre du côté méridional se distinguent des autres en ce qu'ils représentent, en quatorze compartimens, des vertus combattant des vices. [9] Le beau dessin de cette chaire, fourni par la planche 9ième, dispense d'en faire une description détaillée. Le couvercle ou abat-voix représenté sur cette planche est sculpté en bois et a été placé il v a peu d'années: celui qu'on voyait avant la révolution avait été fait en 1618, et s'accordait beaucoup moins avec le style de la chaire. Il existait autrefois vis-à-vis de celle-ci, au-dessous des chapiteaux de deux piliers, des figures grotesques, auxquelles l'ignorance des usages anciens, des vers satiriques et des gravures vendues avec affectation pendant l'octave de la Fête-Dieu, ont donné une fâcheuse célébrité: elles représentaient plusieurs animaux exerçant des fonctions sacerdotales. Quelques personnes ont prétendu qu'elles avaient été sculptées pendant que ce temple servait au culte protestant : elles ne pouvaient, au contraire, avoir été exécutées que par le caprice des architectes mêmes par lesquels ces piliers avaient été élevés ou renouvelés, et sous ce rapport la date de 1298, que leur attribue Schad, n'est pas sans importance pour l'histoire de cet édifice; car elle parait indiquer que les réparations auxquelles a donné lieu l'incendie de cette année se sont étendues beaucoup plus loin qu'on ne le pense ordinairement. L'on voit encore dans plusieurs églises anciennes des bizarreries semblables ou même plus singulières : celles-ci ont été détruites et grattées en 1685. [10] On a représenté deux de ces chapiteaux à la planche 14ième figures 11ième et 12ième.[11]  La petitesse des dimensions de ces figures, et le peu de jour qu'elles reçoivent, les rend difficiles à reconnaître. Celles que je viens d'indiquer se trouvent dans les premières travées du latéral septentrional. On remarque dans la même série, et en dehors des médaillons, la représentation d'un édifice que la tradition appelle la petite cathédrale, et qui pourrait bien nous montrer cette église telle qu'elle était à une époque au sujet de laquelle nous n'avons d'ailleurs aucune donnée historique : on y voit trois tours surmontant la façade occidentale, et d'autres tours au-dessus de la croisée et du chœur. [12] Elles représentent Ste Catherine, Ste Elisabeth, S.Florent, S. Paul et S. Jean : une sixième statue a été enlevée, et n'est point encore remplacée. [13]  Une partie de ces dispositions est masquée par des escaliers en pierre adossés à ces piliers, et construits, en 1743, pour conduire à des tribunes destinées à la musique, qui furent établies à la même époque entre ces soutiens et les premiers piliers de la nef. On voyait autrefois à l'entrée du chœur (terminé alors par les deux piliers de la croisée) un ambon en pierre d'un travail distingué : il fut abattu en 1682, et remplacé, quatre-vingts ans plus tard, par une grille en fer, chef-d'œuvre de serrurerie. Cette grille a été enlevée pendant la révolution : aujourd'hui le chœur n'est fermé que par une balustrade à hauteur d'appui. [14]  La planche 12ième représente la plus grande partie des dispositions dont il vient d'être parlé : on en reconnaîtra aussi les principales sur le plan fourni par la planche 10ième. [15] Voyez ce que nous avons dit sur ces incendies à la page 7 de cette notice. Il est fâcheux que nous n'ayons sur les renouvellemens, qui nécessairement ont dû en être la suite, aucune donnée historique de quelque précision : on se borne à vanter les soins et les dépenses que l'évêque Burchard employa aux réparations de l'édifice après l'incendie de l'an 115o. [16]  Voyez figure 4ième  la planche 14ième. Plusieurs autres églises de nos contrées, qui bien certainement ne sont point antérieures au 12ième siècle, présentent des chapiteaux analogues à ceux-ci. [17]  Voyez la figure 8ième  de la même planche, qui représente la moitié de l'un de ces chapiteaux : ils sont couronnés par un entablement octogone. [18] Un autel plus ancien était décoré de célèbres sculptures en bois, exécutées, en 1501, par Nicolas de Haguenau. [19]  Cette peinture avait été exécutée en 1486, à l'occasion d'une réparation, dont il ne s'est conservé que des notices incomplètes : il en est de même d'autres réparations faites au chœur entre les années 1455 à 146o. [20] Avant le dernier agrandissement du chœur on y descendait du côté de la nef. [21] Ces détails sont tirés d'un manuscrit laissé par l'architecte Heckler, qui avait assisté aux deux opérations : et la relation de cette fouille fournit une preuve de plus de ce qu'à l'époque où elle fut entreprise, la tradition fabuleuse, d'après laquelle tout le chœur actuel aurait était construit par Charlemagne, n'avait point encore prévalu; car ce ne furent point les fondations jetées par ordre de ce monarque, mais celles posées par l'évêque Wernher, qu'on chercha et qu'on trouva sous l'un des piliers principaux de cette partie de l'édifice. [22] Quelquefois elle déborde et monte jusqu'aux degrés de l'escalier; mais elle ne tarit que dans les grandes sécheresses. D'après des mesures exactes qui viennent d'être prises, la base des fondations du pilier est à quinze pieds de France quatre pouces et deux lignes au-dessous du pavé de la nef et des ailes; la galerie ouverte sous ces fondations a cinq pieds et un pouce de hauteur, et le fond du bassin est à vingt-cinq pieds deux pouces au-dessous du pavé. [23] L'un de ces chapiteaux a été représenté à la figure 1ère  de la planche 14ième. La figure 2ième  fait voir la forme plus simple des chapiteaux de la partie antérieure. Cette chapelle a sous l'arrière-chœur vingt-neuf pieds de longueur (sans compter l'enfoncement aboutissant à la fenêtre dans lequel se trouve l'autel) et trente-six pieds de largeur; sous le centre de la croisée, quarante pieds de largeur et trente-quatre de longueur : la hauteur des voûtes est d'environ quinze pieds. Deux piliers, d'une forme grossièrement arrondie, qu'on remarque vers le devant, derrière les colonnes, n'appartiennent point à la construction primitive, mais n'ont été posés qu'en 1681, pour supporter l'autel, surmonté d'un baldaquin en marbre, qu'on s'occupait dès lors à placer dans l'avant-chœur. [24]  La figure 5ième  de la planche 14ième  représente l'un de ces chapiteaux. [25] Voyez la figure 6ième de la planche 14ième. [26] Grandidier dit que l'autel de Saint-Laurent fut remplacé par un autel du Christ. On prétend aujourd'hui que cette niche renfermait un autel du Saint-Esprit : cependant les indications données par cet auteur conviennent parfaitement à cet endroit; mais on est surpris de ce que ni lui ni aucun autre écrivain plus ancien n'ait parlé de cet encadrement si remarquable. L'ancienne chapelle de Saint-Laurent a été abandonnée à cause de l'incommodité de sa position, auprès d'un lieu servant de passage. [27]  Elles sont sculptées l'une à la suite de l'autre, au bas de l'un des contre-forts extérieurs de la chapelle dont il va être parlé. Le dernier mot de celle du fils, par laquelle elles se terminent, est aujourd'hui à demi effacé, et l'avant-dernier est rendu difficile à reconnaître par l'omission d'une lettre essentielle : ces deux mots ne sont d'ailleurs écrits qu'en abréviations. Cette fin a été lue par plusieurs auteurs filius Erwini Magistri, operis sui cemulus; et je me suis moi-même laissé tromper par cette fausse leçon, que j'ai traduite (à la page 12) par émule de l’ouvrage de son père. Le pronom sui mis pour ejus n'aurait rien d'extraordinaire, cette faute étant très-fréquente dans la latinité du moyen âge; mais un examen plus attentif, secondé par le manuscrit de Heckler le fils, dont je n'ai eu connaissance que depuis le commencement de l'impression de cette description, m'a convaincu qu'il faut lire operis hujus ecclesiae. [28] On appelait grand-chœur, les prébendiers, ou chanoines non nobles, qui faisaient habituellement le service du chœur. [29] La partie de cette chapelle qui renferme le monument de Conrad fait l'objet de la planche 13ième et les détails de l'un des chapiteaux des colonnes engagées sont représentés par la figure 3ième de la planche 14ième. La ressemblance de ces chapiteaux avec ceux des piliers de la croisée fournit peut-être un appui de plus à la conjecture que les premiers renouvellemens du 12ième siècle pourraient s'être étendus jusqu'à l'arrière-chœur. [30]  Ce pilier forme le sujet principal de la planche 12ième. [31] Malgré quelques dégradations, les vitraux de ces fenêtres sont encore fort beaux; mais l'on ne voit plus que les pieds d'un grand S. Christophe vanté dans toutes les descriptions de cette cathédrale. Les vitraux de l'aile septentrionale ont souffert des altérations plus considérables : on reconnaît cependant encore dans ceux du côté de l'orient, au milieu de verres coloriés modernes, les figures anciennes du Christ et de S. Laurent, de la S.M Vierge et de S. Jean. [32]  On débitait autrefois sur cette figure plusieurs fables puériles, et il ne s'y rattachait aucune tradition historique: mais déjà Silbermann avait reconnu qu'elle portait le costume dans lequel les architectes de l'œuvre avaient coutume de se présenter devant le magistrat de la ville. [33] Le chapiteau d'une de ces colonnes est représenté à la planche 14ième  figure 7ième.[34] La figure 5ième de la planche 14ième a paru suffisante pour donner une idée des uns et des autres. [35] Cette chapelle renferme, ainsi que celle de Saint-Jean-Baptiste, quelques anciennes sépultures: la première en date est de l'an 119o. [36] C'est de cet angle qu'a été pris le dessin de la planche 12ième  et l'on voit au premier plan quelques-unes des décorations de cette horloge. M. Schwilgué, habile mécanicien de Schlestadt, vient de proposer à l'Administration de rétablir ce célèbre ouvrage, soit en se bornant à réparer le mécanisme et les figures d'autrefois, soit en y ajoutant les améliorations les plus essentielles exigées par les progrès des connaissances astronomiques, soit enfin en reconstruisant le tout à neuf d'après l'état actuel de ces connaissances et la perfection où ont été portés les arts mécaniques. [37] La planche 15ième représente une partie de cet escalier et deux des portes qui s'ouvrent sur ses paliers. [38] Elle leur avait été ôtée en 1674; mais elle leur fut rendue par la paix de Ryswick : ils ne recommencèrent cependant à en faire usage que depuis l'an 1723. A la suite d'une négociation conduite par le célèbre Schœpflin, le cardinal de Rohan reçut alors de l'empereur Charles VI l'investiture Formelle de la principauté au-delà du Rhin. (Voyez les Essais de Grandidier, page 163.)

 

LITHOGRAPHIES DE DUPUY.
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Cathédrale de Strasbourg.  Photos Rhonan de Bar. Copyright.. Cathédrale de Strasbourg.  Photos Rhonan de Bar. Copyright.. Cathédrale de Strasbourg.  Photos Rhonan de Bar. Copyright..
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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

CATHÉDRALE NOTRE-DAME DE STRASBOURG.

PREMIÈRE PARTIE.

F.T JOLIMONT. 1827

La façade de l'église cathédrale de Strasbourg est, après la plus grande des pyramides de l'Égypte, l'édifice le plus élevé que l'on connaisse[1]. Les proportions aussi sveltes que majestueuses du portail, l'élégance et la délicatesse des ornemens qui en couvrent les massifs et en distinguent les étages, la merveilleuse transparence, tant du corps de la tour, que des tourelles détachées où l'on voit monter les spirales déliées de ses quatre escaliers, enfin, l'habile disposition de la flèche, la légèreté de ses masses, la finesse de ses détails et la grâce de ses formes, tout concourt avec cette élévation prodigieuse pour porter au suprême degré l'étonnement et l'admiration qu'inspire ce chef-d'œuvre de l'architecture sacrée du moyen âge. La nef de cette cathédrale, quoique fort belle et d'une grandeur peu commune, ne répond pas entièrement à ces dimensions gigantesques: la croisée et le chœur, qui sont d'une époque plus ancienne, s'en écartent encore davantage. Mais, si ce défaut d'unité dans l'ensemble laisse aux yeux quelque chose à désirer, la diversité du style de ses parties différentes offre au connaisseur un autre genre d'intérêt: il y trouve les matériaux d'une étude presque complète de l'histoire des variations qu'a subies ce genre d'architecture. Cette considération donnerait une haute importance à la fixation précise des dates de la construction de chacune de ces parties. Malheureusement il n'est pas toujours possible d'arriver sur ce point à une certitude entière; mais on peut du moins, en remontant aux autorités les plus anciennes et en faisant usage de la critique portée depuis quelque temps dans cette partie de l'histoire des arts, éviter les erreurs grossières que des traditions modernes, accueillies avec trop de facilité, ont répandues dans tous les ouvrages spéciaux qui ont paru jusqu'ici sur ce monument.

Nos auteurs commencent par illustrer l'emplacement même où est située cette cathédrale : ils assurent que déjà les anciens Celtes avaient établi en ce lieu un bois sacré, dont les autels étaient rougis par le culte sanguinaire d'Ésus[2] . L'opinion que sous les Romains ce culte fut remplacé par celui de Mars, et une petite statue de ce dieu, qu'on voyait autrefois sur la plate-forme de cet édifice, sont les appuis les plus positifs de cette assertion; mais la seule inspection de cette figure, qui a été transférée dans la bibliothèque publique de Strasbourg, convaincra tout connaisseur impartial qu'elle est moderne. Un Hercule d'une antiquité plus avérée est placé encore aujourd'hui derrière le portail, à l'endroit où celui-ci déborde le côté septentrional de la nef. Si, comme il est vraisemblable, cette statue fut trouvée lorsqu'on creusa les fondations de cette église, elle donne un peu plus de consistance à l'opinion que ce héros fut vénéré en ce lieu, soit par les Romains, soit par les peuples germaniques, par lesquels cette frontière fut occupée dès le temps de Jules-César; car, selon Tacite, ces peuples avaient également admis au nombre de leurs divinités un Hercule, soit grec, soit indigène. Une autre statue d'Hercule, exécutée en bronze, et revêtue d'un costume extraordinaire, est devenue célèbre sous le nom de Crutzmann, qu'on a considéré comme le nom germanique de ce brios, et que Specklin a traduit par dieu de la guerre: elle exista jusqu'en dans une chapelle attenante à cette cathédrale; mais on ne la connaît que par des dessins faits par ce célèbre architecte, d'après les souvenirs qui s'en étaient conservés cinquante ans après que cette figure avait disparu.

Strasbourg, qui s'appelait alors Argentoratum, étant devenu, dès le milieu dvi 4-e siècle de l'ère chrétienne, le siège d'un évêque, on ne saurait douter qu'il n'y eut dès-lors dans ses murs une église cathédrale; mais toute trace de cet édifice a été effacée lors de l'invasion des barbares et sous la domination des Alemanni. Ces peuples ramenèrent le paganisme sur cette frontière, et leur puissance ne fut brisée que par la victoire de Tolbiac, suivie de la conversion de Clovis à la religion chrétienne. On s'accorde à attribuer à ce roi la construction de la première cathédrale de Strasbourg dont nous avons une connaissance plus positive. On a lieu de croire quelle fut dès-lors dédiée à la Sain te-Vierge, sous le titre de son assomption. Quelques traditions ajoutent que cet édifice ne fut terminé que par le roi Dagobert I.er Selon le témoignage unanime des chroniques anciennes, cette église n'aurait été construite qu'en bois, et n'en aurait pas moins subsisté jusqu'au commencement du 11ième siècle. Il est néanmoins très-probable que des agrandissemens, ou même une ou plusieurs reconstructions totales, eurent lieu dans cet intervalle; et peut-être la chapelle souterraine, située sous le chœur, nous a-t-elle conservé quelques restes de l'un ou de l'autre de ces renouvellemens ignorés. Mais ce n'est que sur une autorité bien peu sûre qu'on a attribué aux rois Pépin et Charlemagne la construction d'un chœur en pierre, dont l'on a été jusqu'à prétendre qu'il subsiste jusqu'à ce jour. Le premier auteur chez qui l'on trouve cette assertion est Specklin, qui n'a écrit que vers la fin du 16ième siècle[3]. Indépendamment du style même de cette portion de l'édifice, un document du temps de Louis le Débonnaire démontre la fausseté de cette tradition. Le moine Ermoldus Nigellus, étant exilé à Strasbourg par ce roi, lui adressa, en 826, pour rentrer en grâce auprès de lui, un poème, où il fait de cette cathédrale une description assez détaillée [4]. Loin de dire un mot de ce qu'une partie principale de cet édifice aurait été construite par les soins du père et du grand-père du monarque qu'il cherchait à flatter, il amène cette description par le récit d'une apparition merveilleuse de S. Boniface y qu'on disait avoir visité cette église à l'instant de sa mort, arrivée en 755, et il parle de l'état des choses à cette époque comme étant encore le même au temps où il écrit. On voit d'ailleurs par cette description que dès-lors le grand autel était consacré à la Sainte-Vierge; qu'il était accompagné, des deux côtés, des autels de Saint-Pierre et de Saint-Paul; que S. Michel, ou bien la croix, étaient vénérés au milieu de la nef, et que dans le fond il y avait un autel de Saint-Jean, honoré de ses relique? Un incendie, arrivé en 873, consuma une partie des archives, et parait avoir donné lieu à des réparations importantes. Cette cathédrale fut pillée, ou même incendiée, en 10o2, par Hermann, duc de Souabe et d'Alsace, qui se vengea par cet attentat de ce que l’évêque Wernher avait pris le parti de Henri, duc de Bavière, son compétiteur au trône impérial. Wernher descendait des anciens ducs d'Alsace, et il peut être considéré en quelque sorte comme le fondateur de la maison de Habsbourg, puisqu'il fit construire pour son frère le château de ce nom. Henri, devenu empereur, le combla de ses faveurs, et Hermann fut obligé de consentir à ce que, pour réparer les dommages causés par lui, la riche abbaye de Saint-Étienne fût mise à la disposition de l'évêque. Un malheur encore plus grave frappa cette église en 1oo7 : elle fut réduite en cendres par le feu du ciel. Selon tous les auteurs anciens, cet incendie détruisit la totalité des constructions existantes; et Wernher commença, en ioi5, à rebâtir tout l'édifice sur des fondations nouvelles. Guillimann, qui a publié, en 1608, une histoire des évêques de Strasbourg, rapporte, j'ignore d'après quels documens, qu'on employa à jeter ces fondations dix années entières, et il ajoute que cent, ou, selon d'autres auteurs, deux cents ouvriers y travaillèrent. Rœnigshoven, auquel on doit une chronique fort estimée, écrite à Strasbourg en 1386, est le seul de nos historiens anciens qui entre sur cette construction dans quelques détails, malheureusement très-incomplets : il se borne à dire que le chœur et la nef s'élevèrent de jour en jour; que ces parties de l'édifice furent ravagées par des incendies plus ou moins funestes, en 113o, 1140, 115o et 1170, et que la construction des voûtes supérieures fut enfin achevée en 1275. D'autres chroniques parlent également de ces quatre incendies; et si l'on pouvait prendre leurs expressions à la lettre, l'église aurait été chaque fois totalement consumée. Un examen approfondi du chœur et de la croisée fait voir que du moins ces malheurs ont donné lieu dans ces parties de l'édifice à des réparations considérables, et même à des constructions nouvelles, exécutées à des époques très-différentes. Les pierres des angles des ailes ne s'engrènent point avec celles du chœur; les deux ailes diffèrent l'une de l'autre, et chacune encore se partage dans sa longueur en deux moitiés, dont celle qui touche au chœur et à la nef est d'un style plus ancien que la moitié extérieure : leurs voûtes sont d'ailleurs soutenues au milieu par des colonnes que l'on voit rarement dans cette position, et qui semblent confirmer la conjecture que ces ailes n'avaient d'abord que la moitié de leur longueur actuelle. Enfin, le style byzantin domine entièrement dans les constructions primitives du bas de ces parties, tandis que plus haut il se mêle de plus en plus à l'ogive et aux autres particularités du système gothique, ou du moins alterne avec elles. Tout ici est donc d'accord avec ces interruptions et cette construction prolongée à travers plusieurs siècles, qui résultent des expressions de Rœnigshoven : si ce n'est que le milieu de la croisée et de l'aile septentrionale paraissent avoir été terminées dès la fin du 12ième ou le commencement du 13ième siècle, puisque l'on voit au haut de leurs étages supérieurs des galeries à arceaux ronds, Soutenues par de petites colonnes simples, appartenant encore tout-à-fait à l'ancien style. La nef, au contraire, et les bas-côtés ne présentent que des arcs pointus : ces parties sont séparées les unes des autres par des piliers gothiques, consistant en faisceaux de colonnes, et en général tout y porte le caractère du i3.e siècle. La nef, construite par Wernher, avait sans doute, comme celles des cathédrales de Spire, de Worms et de Mayence, bâties de son temps, des piliers carrés et des arceaux ronds. Il est probable qu'elle fut entièrement démolie, et que cette partie de l'édifice fut renouvelée dans le cours du même siècle, dans la seconde moitié duquel Koenigshoven rapporte que les voûtes supérieures furent achevées. Aussi nous dit-on que les premières orgues de l'église actuelle furent posées en 126o. Telles sont les observations et les probabilités que fournit l'examen de l'édifice, combiné avec les données historiques les plus avérées; et l'on ne peut que sourire de la légèreté avec laquelle les auteurs, d'ailleurs les plus respectables, des descriptions de cette cathédrale attribuent le chœur et les ailes, même dans leur état actuel, à Charlemagne, et assurent que, par les efforts de plus de cent mille ouvriers, la nef qui subsiste aujourd'hui s'éleva jusqu'au toit entre l'an 1o15 et l'an 1028, date de la mort de l'évêque Wernher.

On s'accorde à dire que la première pierre du portail fut posée en 1277, et que cette construction fut commencée par l'architecte Erwin, né à Steinbach, petite ville du grand-duché de Bade. Outre les traditions des siècles postérieurs, qui nous ont conservé le nom de cet habile maître, une inscription, que l'on voyait autrefois au-dessus de la grande porte, l'indiquait comme l'auteur de ce glorieux ouvrage. Depuis cette époque les données relatives à l'histoire de cet édifice se multiplient, sans cependant nous fournir des lumières suffisantes pour en suivre exactement tous les progrès. Voici ce qu'on rapporte de moins incertain à ce sujet. Dès l'époque où Wernher s'était occupé du renouvellement de cette cathédrale, on avait accordé de grandes indulgences à ceux qui contribueraient à ce travail, soit par leur main-d'œuvre, soit par des donations quelconques. Celles-ci furent assez multipliées pour former de bonne heure un fonds considérable, destiné à l'achèvement et, depuis, à l'entretien de cet édifice. Ces revenus furent administrés d'abord par les évêques, de concert avec le grand-chapitre. Les fréquentes guerres des premiers, tant avec la ville de Strasbourg, qu'avec les princes et les seigneurs voisins, ou même avec les empereurs, avaient déterminé, en 1263, les chanoines à retirer à eux seuls cette administration : de nouveaux abus la firent confier, en 129o, aux magistrats de la ville. Dès l'année suivante le premier étage de la façade, ou du moins de ses deux parties latérales, fut achevé car l'on plaça, cette année, à l'endroit où la saillie des contre-forts diminue pour la première fois, dans des tourelles ouvertes, soutenues par des colonnes, les statues équestres des rois Clovis et Dagobert, anciens bienfaiteurs de cette église, et celle de l'empereur Rodolphe de Habsbourg, qui régnait alors : une quatrième place fut laissée vide jusqu'à nos jours, où l'on y posa la statue de Louis XIV. En 1298 un violent incendie consuma le toit de la nef, et causa, dans la partie supérieure de la maçonnerie, des dommages tellement considérables, qu'on fut obligé de rebâtir cette nef depuis la hauteur des galeries qui surmontent les arceaux par lesquels elle est séparée des bas-côtés, ces galeries elles-mêmes ne furent construites qu'à cette époque. Erwin dirigea ce travail, et renouvela aussi l'étage supérieur de l'aile méridionale de la croisée, pour la porte de laquelle sa fille Sabine exécuta quelques statues d'un mérite distingué : il mourut en 1318, et fut remplacé par son fils Jean, qui décéda en 1339. Ces dates sont constatées par les épitaphes encore existantes de ces deux architectes[5]. Specklin dit, et l'on a répété d'après lui, que le père dressa le plan de toute cette façade; que le fils continua l'ouvrage jusqu'auprès de la maisonnette des gardes, et que le successeur de celui-ci commença les quatre escaliers tournans, expression dans laquelle il est en quelque sorte d’usage, en parlant de cette cathédrale, de comprendre aussi le corps de la tour qu'environnent ces escaliers. Pour juger de l'exactitude de ces assertions, il faut examiner de plus près un passage de Rœnigshoven, qui, malgré ce qu'il laisse à désirer pour l'éclaircissement complet de cette partie de l'histoire du monument, est d'autant plus remarquable, qu'il constate que l'état actuel de cette façade résulte d'un changement important apporté au plan primitif, changement dont elle porte encore aujourd'hui des marques certaines, et par lequel s'expliquent la forme et les proportions toutes particulières qu'elle présente. Cet auteur rapporte que la tour septentrionale, qu'on appelait la tour neuve, fut commencée en 1277, et qu'elle était avancée en 1365 jusqu'à une plate-forme supérieure[6], sur laquelle devait être posée la flèche : il ajoute que pendant le même laps de temps l'autre tour, qu'on appelait l'ancienne, fut commencée, construite et complètement achevée. Il est facile de se convaincre par l'inspection de l'édifice que ces deux tours sont les deux parties latérales du portail actuel, distinguées de la partie mitoyenne par leurs contre-forts, et dont les troisièmes étages étaient alors parfaitement isolés. Ce n'est que depuis, qu'on a rempli l'espace vide qui les séparait à cette hauteur, par le troisième étage de la partie centrale, où sont maintenant les grandes cloches, et dont le dessus constitue la portion libre et principale de la plate-forme. Cette construction mitoyenne n'est qu'imparfaitement liée avec ces tours, et ceux-ci ont du côté qu'elle masque des fenêtres tout-à-fait semblables à celles des côtés extérieurs. On voit aussi qu'à l'une et à l'autre ce côté a été exposé pendant long-temps aux intempéries de l'air. Il y a cependant entre ces étages des deux tours cette différence, que dans l'ancienne (celle du midi) les ornemens de la corniche supérieure sont de ce côté aussi achevés que des trois autres, et que les fenêtres sont garnies de leurs meneaux, tandis que ces objets manquent dans celle du nord. On peut conclure de cette circonstance que la construction du massif mitoyen, quoique exécutée beaucoup plus tard, fut résolue dès le temps où fut élevé le troisième étage de cette tour, et cette résolution semble indiquer qu'on projeta dès-lors un changement dans le plan des constructions ultérieures. La probabilité d'un tel changement résulte aussi des anciens dessins existant aux archives de la fabrique de cette église; car l'on n'y conserve point, comme l'a dit l'abbé Grandidier, un plan unique et de la main d'Erwin, duquel, joint au témoignage de Kœnigshoven, on peut conclure qu'il s'agissait d'élever deux tours, dont chacune devait avoir cinq cent quatre-vingt-quatorze pieds de hauteur; mais plusieurs plans et élévations ne présentant aucun indice certain de leurs dates, ou même consistant en morceaux ajoutés les uns aux autres, et dessinés à des époques diverses. Aucun ne représente l'ensemble de cette façade, et le plus complet sous ce rapport ne joint qu'une ébauche non terminée de la tour supérieure à une portion septentrionale du portail, qui diffère considérablement de ce qui a été exécuté. D'ailleurs, selon les expressions de Roenigshoven, on regardait, au contraire, de son temps la tour ancienne comme entièrement terminée. Néanmoins la solidité qu'on a donnée aux trois premiers étages de ces tours, et les analogies fournies par d'autres édifices du même genre, ne permettent point de douter qu'on ne fût dès le commencement dans l'intention de les élever l'une et l'autre à une plus grande hauteur; mais vraisemblablement avec d'autres proportions, et peut-être seulement au moyen de flèches posées immédiatement sur ces étages. Ce n'est qu'à l'époque où la tour du nord fut près d'être égale à celle du midi que cette conception primitive semble s'être agrandie. On résolut alors d'élever la tour neuve d'un ou de deux étages de plus : on songea à donner à cette partie supérieure une base plus large, et l'on appliqua à cette construction tous les moyens d'exécution disponibles, en abandonnant l'autre tour à la hauteur où elle avait été portée avant ce projet nouveau.

Ce n'est que conformément à ces dispositions primitives que l'on peut essayer de faire le partage des constructions existantes entre les différens architectes dont il a été parlé. Les expressions de Roenigshoven rendent probable qu'Erwin le père commença d'abord par les deux tours, et que, quoique les fondations de celle du nord furent posées plus tôt et avec plus de solennité, il avança davantage celle du midi. C'est ainsi qu'à Cologne, où la construction d'une cathédrale, conçue sur le plan le plus vaste, n'a point été achevée, la tour qui se trouve dans cette dernière position a été élevée jusqu'au troisième étage, tandis que la tour septentrionale n'est que commencée, et que la partie centrale du portail projeté n'existe pas du tout. A Strasbourg le premier étage de cette partie centrale présente si bien les mêmes caractères que les étages inférieurs des deux tours, qu'il paraît que le même architecte ne tarda pas à l'ajouter. Nous avons d'ailleurs déjà rapporté qu'autrefois son nom se trouvait inscrit au-dessus de la porte du milieu. Mais les occupations multipliées qu'ont dû donner à Erwin les autres constructions qu'on lui attribue, et dont la principale avait été rendue nécessaire par l'incendie de 1298, ainsi que quelques légères différences dans le style, combinées avec les traditions que nous venons de rapporter, semblent devoir faire mettre sur le compte de son fils le troisième étage de la tour méridionale, au haut de laquelle se trouve cette maisonnette des gardes dont Specklin parle à son sujet; plus, le second étage de la tour du nord, qui paraît avoir été moins avancée par le père; la rose centrale, l'une des plus belles parties de tout l'édifice, qui n'a pu être posée qu'après l'élévation de cet étage, et, enfin, le troisième étage de cette tour, sur lequel reposent les escaliers tournans, qu'on attribue à son successeur. En même temps, si, comme on peut le croire d'après les raisons que nous venons d'en donner, le changement dans le projet primitif a eu lieu pendant l'élévation de ce troisième étage, il est vraisemblable que ce fils, appelé clans son épitaphe l'émule de l'ouvrage de son père, dressa aussi le plan de l'élévation nouvelle qu'on résolut de donner à cette tour. Ce plan fut suivi au moins jusqu'au haut du quatrième étage (le premier au-dessus de la plate-forme actuelle), où des commencemens d'une voûte, qui n'a point été exécutée, indiquent une nouvelle modification du projet. C'est là que je crois pouvoir placer cette interruption des travaux en 1365, qui résulte de ce que Rœnigshoven, écrivant en 1386, parle au futur des constructions ultérieures. Car cette voûte aurait formé une véritable plate-forme supérieure, et l'on ne saurait appliquer cette expression ni au haut de l'étage suivant, qui paraît n'avoir été terminé que plus tard, ni à la hauteur de la plate-forme actuelle, que, selon toutes les autres traditions et toutes les probabilités, on avait dépassée long-temps avant l'an 1365. D'ailleurs la phrase même de cet auteur semble indiquer que dès-lors la tour du nord avait été portée à une élévation bien plus grande que celle du midi. Ce plan, dressé par le fils d'Erwin, expliquerait aussi, jusqu'à un certain point, l'incertitude dans laquelle nous sommes sur les architectes auxquels on doit la construction de cet étage de la tour et des escaliers dont il est accompagné; tandis qu'ils auraient mérité une haute célébrité, s'ils avaient conçu eux-mêmes le projet de cette partie brillante de l'édifice. Il est vrai que Specklin indique comme l'auteur de cette portion Jean Hultz, de Cologne, et que Schad attribue à la mort de cet architecte l'interruption des travaux en 1365; mais les preuves non équivoques que nous allons citer ont fait reconnaître depuis, que cet habile maître appartient à une époque bien postérieure, et je ne saurais admettre avec quelques auteurs récens[7], que deux architectes de ce nom ont été employés à cette cathédrale. Cette particularité eût été assez remarquable pour laisser des souvenirs positifs dans nos traditions, et cependant aucun de nos écrivains anciens n'en a fait mention. Heckler, architecte de ce monument dans la seconde moitié du 17ième siècle[8], et qui avait en conséquence à sa disposition toutes les archives de l'œuvre, dit expressément qu'il n'a pu trouver aucune donnée sur l'auteur ou les auteurs des quatre escaliers, et qu'il les croit construits peu à peu par différens maîtres. Schad, qui attribue ce travail à Jean Hültz, ignore absolument qu'un architecte de ce nom avait terminé tout l'édifice. Enfin, Specklin, qui a entraîné dans cette erreur ses copistes, dit, dans un autre passage de ses manuscrits, auxquels ils n'ont pas fait attention, et qui se rapporte à l'an 1384) que ce fut après cette époque que cette cathédrale fut terminée par les deux Junker de Prag et par Jean Hültz de Cologne. Les deux Junker de Prag sont connus d'ailleurs comme les sculpteurs d'une Vierge représentée en mère des douleurs, qui fut donnée à cette cathédrale, en 14o4, par Franckenburger, appareilleur de Hültz. On a cru jusqu'ici qu'ils étaient de Prague en Bohème, et l'on a douté si le mot de Junker était leur nom propre, ou s'il désignait leur qualité de gentilshommes. Un document constatant qu'une famille noble du nom de Prag a existé en Alsace au 14ième siècle, me paraît favorable à cette dernière opinion, en y ajoutant la probabilité que ces artistes appartenaient à nos contrées.

Le rang que Specklin leur assigne parmi les architectes de cet édifice, et un passage de Guillimann, où il est également question d'architectes de Prague, peuvent faire conjecturer qu'ils ont eu part au petit étage de la tour par lequel est surmonté celui dont nous venons de parler j d'autant plus qu'on voit au bas de cet étage plusieurs figures en ronde bosse[9], et qu'il est terminé en haut par une voûte ne consistant qu'en nervures ornées de sculptures fort élégantes. C’est à la naissance de cet étage que commencent à se montrer, sur trois des escaliers tournans, les armoiries de l'architecte Jean Hültz, dont l'existence est constatée par des documens authentiques. Ce sont des écussons dans lesquels sont placés en triangle trois petits caractères semblables entre eux, qui, quoique les jambages latéraux soient recourbés, paraissent représenter trois H. Ces mêmes armoiries étaient figurées à côté de l'épitaphe de cet architecte, qu'on voyait sculptée sur l'un des murs de cette cathédrale jusqu'au milieu du dernier siècle, où elle a été cachée par les bâtimens du séminaire : elle attestait de plus qu'il était mort en 1449, et qu'il avait achevé la haute tour de cet édifice. On ne saurait douter que, par cette expression, celui qui fit élever ce monument funèbre n'ait voulu désigner surtout la construction de la flèche, qui, selon les assertions unanimes de nos auteurs, fut terminée en 1439. Malgré leur dégradation pendant les fureurs révolutionnaires, on voit encore aujourd'hui que les mêmes armoiries étaient sculptées sur plusieurs côtés du couronnement par lequel se termine le cinquième étage de la tour, et sur lequel repose cette flèche. Si on ne les retrouve point sur toute la hauteur de cette pointe, c'est que ses parties supérieures ont été renouvelées à plusieurs reprises. Leur apparition sur trois des escaliers, dès la naissance de ce cinquième étage, prouve que le même architecte a aussi achevé ces escaliers autour de cet étage, et cette circonstance a pu contribuer à l'anachronisme commis à son sujet. Peut-être est-ce aussi au même Hùltz que l'on doit les ornemens actuels du haut des fenêtres du quatrième étage, dont les accolades, d'ailleurs très-élégantes, semblent appartenir plutôt au commencement du 15ième siècle qu'à la première moitié du 13ième .Enfin, l'on voit par l'un des anciens plans dont il a été parlé, que les quatre escaliers tournans devaient être surmontés de pointes ou de flèches gothiques très-délicates, qui n'ont point été exécutées.

Une construction aussi étonnante, que des efforts prolongés pendant plus de quatre siècles avaient enfin terminée, environna d'une haute considération l'école des tailleurs de pierre de Strasbourg. Il parait que dès auparavant ces ouvriers, des ateliers desquels sortaient les plus grands architectes, formaient dans l'empire germanique, ainsi qu'en France, des corporations distinctes de celles des maçons ordinaires. Dotzinger, qui succéda à Jean Hültz dans la direction de l'œuvre de cette cathédrale dont il répara le chœur, et pour laquelle il sculpta un baptistère de l'élégance la plus parfaite, profita de la position favorable où il se trouvait pour réunir en une seule confrérie toutes ces corporations éparses. Cette association, qui comprenait la plus grande partie de l'Allemagne, se forma en 1452, et fut consolidée, en 1459, par une assemblée générale des maîtres des ateliers ou loges, tenue à Ratisbonne : elle fixa des règles pour la réception des apprentis, des compagnons et des maîtres, établit des signes secrets par lesquels ses membres pouvaient se reconnaître, et adopta pour grands-maîtres de toute la confraternité les architectes de la cathédrale de Strasbourg. Cette association fut confirmée dans la suite par les empereurs d'Allemagne, et l'e magistrat de Strasbourg confia pendant quelque temps la décision de toutes les affaires litigieuses en fait de bâtimens aux chefs de son atelier des tailleurs de pierre. Le duc de Milan demanda, en 1481, à ce magistrat un architecte capable de diriger la construction de la superbe église métropolitaine de sa capitale. La suprématie du grand-maître de l'atelier de Strasbourg sur les loges d'une grande partie de l'Allemagne ne cessa qu'après la réunion de cette ville à la France, et les archives, ainsi que les règles particulières de son atelier, se maintinrent jusqu'à la révolution. Cette institution, et la sage administration des fonds affectés à l'entretien de cet édifice, ne contribua pas peu à le maintenir jusqu'à ce jour, à peu de chose près, tel qu'il était sorti de la main des premiers architectes, malgré de fréquens dommages, causés surtout par les orages, que sa flèche semble vouloir braver dans les régions mêmes où ils se forment.

En 1459 on renouvela les voûtes de l'église et les toits. En 1494 on répara la chapelle de Saint-Laurent, qui servait de paroisse à une partie de la ville, et l'on plaça devant l'étage inférieur du portail de l'aile septentrionale, dans laquelle elle était située, une façade nouvelle, exécutée d'après les dessins de Jacques de Landshut : elle est très-riche en sculptures et en ornemens gothiques; mais les lignes brisées et les courbures inutiles dont elle est surchargée font voir que déjà ce système approchait de sa décadence. En 1515 on construisit à neuf la chapelle de Saint-Martin, qui, depuis l'an 1698, remplaça l'ancienne chapelle de Saint-Laurent, et prit ce nom : c'est cette spacieuse chapelle qui sert aujourd'hui de paroisse; elle est placée dans l'angle que l'aile septentrionale forme avec la nef, et communique avec celle-ci par les ouvertures de quatre arceaux. La chapelle de Sainte-Catherine, qui occupe la même position du côté du midi, avait été construite dès l'an 1331 : elle fut voûtée à neuf en 1542. Le culte protestant, célébré dans cette église pendant une grande partie des 16ième et 17ième siècles, fit disparaître plusieurs chapelles et un plus grand nombre, d'autels, mais du reste il n'occasionna aucun changement important dans le matériel de l'édifice. En 1565, en 1625 et en 1654, des dommages considérables, causés par la foudre, forcèrent à de grandes réparations de la flèche : on fut obligé, en 1625, de l'abattre à vingt-huit pieds, et, en 1654, à cinquante-huit pieds de hauteur ; mais elle fut rétablie chaque fois telle qu'elle avait été, et, en 1654, on l'éleva même à un pied dix pouces et demi de plus qu'auparavant. Ces deux dernières opérations furent exécutées par les habiles architectes Heckler, père et fils.

En 1759 un coup de foudre, qui se glissa le long de la flèche, sans l'endommager essentiellement, mit le feu à la charpente du toit de la nef: celle-ci était couverte en plomb, et la fusion de ce métal rendait les secours d'autant plus difficiles à administrer. On ne préserva qu'avec peine de l'inflammation la boiserie des grandes cloches, qui sont suspendues dans l'étage supérieur du milieu du portail. Du côté opposé la chaleur fit écrouler plusieurs petits frontons percés à jour dont était orné le haut de la tour octogone qui surmonte le centre de la croisée, et qu'on nomme la mitre. Leur chute écrasa la voûte d’une salle où l'on conservait le trésor de l'église, elle enfonça de plus celle de l'arc qui sépare la croisée de la nef: le plomb fondu coula aussi, à travers une ouverture de la voûte, sur le grand-autel, et l'endommagea considérablement. On remplaça cet autel par celui qu'on voit aujourd'hui; on pava le chœur en marbre; on répara à grands frais les autres portions de l'édifice qui avaient souffert, et l'on couvrit le toit de la nef de plaques de cuivre rouge. Mais au lieu de rétablie au haut de la croisée les frontons qui étaient tombés, ou dont l'action du feu avait calciné les pierres, on les démolit entièrement, et l'on priva ainsi cette tour d'un ornement dont l'élégance la mettait plus en rapport avec le style du reste de l'édifice. Je passe sous silence un grand nombre d'autres accidens, qui n'ont point laissé de traces sensibles.

Les tourmentes révolutionnaires, qui ont ravagé la plupart des autres édifices sacrés de la France, n'épargnèrent pas entièrement celui-ci : il fut même question de le démolir entièrement, par le motif que sa hauteur blessait l'égalité; on se borna cependant à le coiffer d'un bonnet rouge, et on le dépouilla de la plupart des statues et des sculptures qui en ornaient les portes et les façades. On est occupé depuis plusieurs années à les renouveler d'après les anciens dessins, et déjà ces dégradations sont réparées en grande partie.

EXTÉRIEUR.

Les cathédrales les plus célèbres de la France sont décorées, à l'occident, d'un portail proportionné au reste de l'édifice, et dont les dispositions générales sont toujours à peu près les mêmes. Au bas, une porte principale occupe le milieu entre deux autres plus petites : au-dessus de la première cette façade s'élève jusqu'au comble de la nef : les deux entrées latérales sont surmontées de tours plus hautes ; mais ayant rarement une élévation très-considérable. Dans les cathédrales les plus renommées de l'Allemagne ces arrangemens sont plus variés: tantôt une seule tour s'élance du milieu du portail, ou bien au-dessus d'une porte unique : tantôt les deux tours latérales sont isolées dans la plus grande partie de leur hauteur, et dominent dans une tout autre proportion les constructions inférieures. En général on a visé davantage à une hauteur extraordinaire de ces tours et des flèches transparentes qui les terminent. La cathédrale de Strasbourg, située sur les confins des deux pays, réunit, jusqu'à un certain point, dans sa façade principale, ces dispositions diverses; mais modifiées de manière à présenter un caractère tout particulier et des dimensions dépassant toutes les autres. La moitié inférieure est disposée comme les façades des cathédrales de France, si ce n'est qu'on a élevé le portail du milieu jusqu'au niveau du couronnement des tours latérales[10]. La hauteur de cette partie, couverte par une spacieuse plate-forme, a même une analogie remarquable avec celle des tours de l'église de Notre-Dame à Paris, dont elle ne diffère que d'un pied et demi[11] ; mais, pour rivaliser victorieusement avec l'élévation des tours les plus célèbres de l'Allemagne et du reste de l'Europe, ce portail gigantesque ne sert en quelque sorte que de piédestal à une tour supérieure, dont la flèche ne se termine qu'à deux cent trente-cinq pieds-plus haut[12].

On ne saurait disconvenir que cette façade prodigieuse est hors de proportion avec la nef, dont elle déborde les bas-côtés, et que la plate-forme elle-même dépasse de plus d'un tiers de sa hauteur. Il résulte aussi de la position de la tour supérieure, assise sur l'un des côtés du portail, un manque de symétrie choquant pour des yeux accoutumés à une disposition plus régulière. Mais il faut se souvenir que la disproportion des différentes parties de cette cathédrale provient de la différence des temps où elles ont été construites; et l’on ne saurait en vouloir aux architectes de la façade d'avoir déployé toutes les ressources que mettaient à leur disposition les progrès de l'art et l'augmentation de tous les autres moyens d'agrandir leur plan. S'ils ont fini par étendre celui-ci à une telle hauteur que l'énormité de l'entreprise n'a point permis de continuer l'autre tour, on le leur pardonnera, en se rappelant qu'ailleurs des travaux semblables ont éprouvé des interruptions bien plus fâcheuses, que peu de cathédrales présentent une symétrie parfaite, et qu'ici le défaut, s'il est plus grand, a pour cause l'immensité même de l'ouvrage. Ce défaut a du moins été considérablement diminué par le soin que I on a pris de remplir l'espace vide entre la tour tronquée et la tour achevée; il est aussi compensé en partie, tant par les avantages qu'offre la belle plate-forme à laquelle cet arrangement a donné lieu, que par la facilité de contempler librement, sous toutes ses faces, cette tour merveilleuse, et de dominer de son haut sans aucun obstacle tout l'horizon.

La partie de cette façade terminée par la plate-forme, joint à une grandeur imposante des proportions très-agréables; elle est plus haute que large d'à peu près un tiers, et elle paraît encore plus élancée par la diminution successive des saillies de ses contre-forts, masquée à chaque retraite par des clochetons d'une légèreté extrême : ils ne consistent qu'en un ou plusieurs étages de colonnes très-minces, portant des dais, des faisceaux et des flèches. Les quatre contre-forts de la face antérieure partagent ce grand parallélogramme en trois bandes verticales, dont celle du milieu est plus large que les deux autres d'environ un quart. Les trois étages qui en forment les grandes divisions horizontales varient de hauteur dans une proportion différente, et cette distribution présente à l'œil des lignes de repos de la combinaison la plus heureuse[13]. Les portes sont ornées, sur leurs faces latérales, de statues d'un style noble et sévère, dans les voussures, de petits groupes ou de figures isolées, sculptées avec beaucoup de finesse, et sur les tympans de bas-reliefs fort délicats. Les portions étroites de la façade, comprises entre les portes et les contre-forts, sont également garnies de statues[14]. Celles-ci sont encadrées, et les trois faces des contre-forts sont décorées de fausses arcades, sculptées en saillie sur le mur et portant des frontons dont la partie supérieure est percée à jour et se détache. Autrefois les pointes de ces triangles étaient de plus surmontées de petites statues. Sur la ligne où une première retraite du mur isole ces frontons, trente piliers engagés, qui, jusqu'à cette hauteur, renforcent les angles et les faces latérales des contre-forts, ou s'avancent à côté des portes, servent d'appui à autant de clochetons transparens, disposés comme ceux que nous venons de décrire; mais plus sveltes et plus légers. Ceux du fond s'élèvent sur le même plan que les frontons des portes, qui sont entièrement détachés du mur et percés à jour par des découpures élégantes. Celui de la porte du milieu est double et décoré d'un grand nombre de figures, les deux autres sont ornés de rosaces, et les côtés extérieurs de tous les trois sont garnis de montans perpendiculaires terminés par des flèches élancées[15] . Enfin, derrière tous ces corps détachés, mais encore d'admettre, ce qui d'ailleurs est bien plus naturel, que les fondations de toute cette partie de l'édifice furent jetées en même temps en avant du massif du mur, une rangée de piliers effilés, entremêlés de colonnes plus minces encore, s'élève jusque vers la corniche de cet étage, auprès de laquelle ces piliers sont liés entre eux par des arcs décorés de rosaces, et subdivisés par des découpures en trèfle. Leurs longues lignes verticales sont coupées horizontalement par des festons en dentelle, qui masquent les planchers de deux galeries étroites[16] . Ces dispositions ingénieuses, qui cachent presque entièrement le fond du mur, et d'autres arrangemens analogues, continués, quoiqu'avec moins de profusion, dans les étages supérieurs, ont fait comparer toute cette façade à un ouvrage en filigrane.

Les côtés du nord et du midi sont percés, au premier étage, par une très-grande fenêtre en ogive, dont le haut est rempli par une belle rose, sous laquelle d'autres plus petites occupent les sommités des arcs qui terminent les meneaux[17]. Ces faces présentent, sous les corniches de cet étage, des frises décorées de sculptures. Celles du côté du midi sont fort singulières: on les appelle la danse des sorcières, et l'artiste y a donné cours à tout l'élan d'une imagination bizarre[18].

Observons encore qu'au bas de cet étage les corps détachés et les angles des contre-forts sont ornés de fleurons penchés et d'une grâce particulière, que nos anciens architectes ont appelés des violettes : c'est un des caractères du travail d'Erwin, le père, qu'on remarque aussi dans les ornemens de la nef auxquels il a pris part.

Au second étage le portail du milieu est occupé, dans la totalité de sa largeur et dans les trois quarts de sa hauteur, par une rose que distingue la simplicité, aussi noble qu'élégante, tant de sa distribution intérieure que de sa bordure[19]. En avant de la rose vitrée, un grand cintre, isolé et festonné en dentelles, n'est soutenu que par ses tangentes et par des roses plus petites qui garnissent les angles du cadre dans lequel il est placé. Cette construction hardie fait l'admiration des connaisseurs, et ce double plan d'ornemens correspondans, qui se détachent en perspective, produit pour l'œil un effet dont il est difficile de se rendre compte avant d'avoir examiné de près les moyens par lesquels il est obtenu. Le haut de ce compartiment central est rempli par une galerie décorée de colonnes, entre lesquelles on voyait autrefois les statues des douze apôtres, rangés des deux côtés de la vierge: au-dessus de celle-ci était placé un Christ. C’est au niveau du bas de la rose que les quatre statues équestres, dont il a été parlé dans l'histoire du monument, occupent, sur la retraite des contre-forts, des niches, ne consistant qu'en un dais porté par des colonnes[20]. Les faces des tours latérales présentent à cette hauteur des galeries ornées d'élégantes balustrades: ces tours sont percées, de chaque côté du second étage, d'une grande fenêtre : eu avant de celles de la façade, des piliers effilés continuent l'ouvrage en filigrane de l'étage inférieur. Vers la naissance du troisième, ces piliers ou faux meneaux sont surmontés, ainsi que les colonnes entre lesquelles étaient placés les apôtres, de frontons découpés à jour; leurs ornemens se combinent avec la balustrade d'une galerie qui fait le tour de ce portail. Au troisième étage les tours latérales ont, de chaque côté, trois fenêtres très-élevées, garnies de meneaux multipliés et disposés sur deux plans[21]. Déjà il a été parlé de la différence que présentent à cet égard celles de ces fenêtres qui s'ouvrent aujourd'hui dans le portail central. La face antérieure de celui-ci est liée aux deux tours par un mur disposé en retraite, qui cesse aux deux tiers de la hauteur de cet étage : plus haut on aperçoit un vide d'environ un pied de largeur, et sur la face orientale ce vide commence dès la naissance de cet étage. De ce côté la partie centrale n'est percée que d'une seule fenêtre, dépourvue de tout ornement. Sur le devant elle a deux fenêtres assez petites, surmontées de frontons très-alongés, appliqués au mur[22]. C’est la partie la plus massive de toute cette façade, et l'on a d'autant plus heu d'en être surpris, qu'elle n'a jamais été destinée à porter autre chose que la plateforme. On peut conclure de cette singularité, que, quoique le projet de remplir l'intervalle qui séparait les deux tours, paraisse avoir été conçu par Erwin le fils, le soin de l'exécution fut abandonné dans la suite à des architectes d'un mérite subalterne. La plate-forme présente un espace libre, de plus de deux mille pieds carrés, sans compter les parties saillantes portées par les contre-forts, et les galeries qui environnent la tour et la maisonnette des gardes. Du côté de la tour les premières sont garnies de tables en pierre, sur lesquelles on voit souvent des sociétés choisies prendre un repas frugal, jouissant en même temps d'une vue magnifique ou bien de la fraîcheur du soir et des charmes du clair de lune. La maisonnette des gardes a été rebâtie à neuf en 1782[23]. Elle renferme plusieurs petits logemens: les gardes y trouvent un refuge contre l'intempérie des saisons, et ils y passent la nuit : ils sont tenus à faire, de quart-d'heure en quart-d'heure, la ronde de la plate-forme, et de donner des signaux lorsqu'ils voient éclater un incendie dans la ville. Pour s'assurer de leur vigilance, on leur a imposé le devoir de répéter, sur une cloche particulière, la sonnerie des heures, effectuée sur une autre cloche par l'horloge, et celle-ci est arrangée de manière à ne sonner les quarts - d'heures qu'au moyen de leur intervention[24].

La tour est octogone : devant chaque angle de petits contre-forts s'avancent en pointes : leurs retraites sont surmontées de clochetons en colonnes, analogues à ceux des contre-forts inférieurs. Ceux de la première retraite renferment chacun deux statues : on croit que l'une de celles qui font face à la plate-forme représente Erwin le père. Cette tour n'a de massif que les arêtes de ses angles : les côtés sont percés de fenêtres qui en occupent presque toute la largeur, et celles du premier étage ont plus de soixante-quinze pieds de hauteur. Un seul meneau les divise verticalement, et cette longue ouverture n'est interrompue qu'au milieu par quelques ornemens découpés à jour. En avant des quatre côtés s'élèvent les tourelles des escaliers: celles-ci sont d'une légèreté encore plus admirable; les arêtes de leurs angles ne séparent que par des trumeaux étroits une suite continue de fenêtres, qui montent en spirale entre les degrés. Jusqu'à la moitié de leur hauteur les angles extérieurs sont garnis de contre-forts non moins transparens : ils ne consistent qu'en une suite de clochetons à colonnes, superposés les uns aux autres. Ces tourelles, entièrement séparées de la tour principale, ne communiquent avec elle que par des ponts en pierres plates, dont les premiers se trouvent à quatre-vingt-onze pieds d’élévation[25]. C’est à cette hauteur que les fenêtres du premier étage de la tour sont couronnées d'arcs en accolades et d'arcs renversés, qui encadrent, dans une sorte d'ellipse, les fenêtres supérieures; les espaces intermédiaires sont ornés d'élégantes découpures en dentelles et en rosaces. Au même endroit l'on remarque, sur la balustrade d'une galerie étroite, les statues et les armoiries, et, dans l'intérieur de la tour, les naissances d'une voûte non exécutée, dont il a été fait mention dans l'histoire de l'édifice. De là cette tour s'élève encore à vingt-six pieds et demi : les fenêtres de ce second étage, hautes de vingt-un pieds, ne sont pas moins larges que celles du premier, et leurs ogives sont environnées d'ornemens du même genre. Les escaliers continuent jusqu'au haut de ces fenêtres : d'après l'un des anciens plans, les tourelles qui les renferment devaient être surmontées de petites flèches. On en voit la naissance sur les angles de la balustrade d'une galerie qui, à leur extrémité, environne et ces tourelles et la tour principale. Celle-ci se termine alors, à l'extérieur, par un massif de mur, d'où s'avance une corniche très-saillante, et à l'intérieur par une double voûte d'une construction fort ingénieuse. Celle de dessus est composée de pierres plates, rentrant et s'élevant par échelons : celle de dessous, liée à ces pierres par de petits piliers, ne consiste qu'en nervures et en tiercerons: elle forme une sorte de couronne, ornée de fleurons pendans, découpés avec une grande finesse.

Les jours divers et multipliés, ménagés à travers cette tour, produisent, surtout dans l'éloignement, une variété d'effets vraiment surprenans. A mesure qu'on change de position, on la voit présenter tantôt un faisceau de colonnes étroitement unies, tantôt le même faisceau percé de mille ouvertures, disséminées comme au hasard, et puis trois ou quatre grandes colonnes détachées, qui ne sont liées que vers leur sommité, par des bandelettes élégamment festonnées, formées par le couronnement des fenêtres du premier étage. En même temps les tourelles des escaliers prennent une transparence plus ou moins grande, selon qu'on les voit se dessiner isolément ou bien se cacher l'une l'autre[26].

La flèche, assise sur la partie que nous venons de décrire, consiste d'abord en une pyramide octogone, qui n'a également d'autres massifs que les arêtes de ses angles. Ces corps inclinés sont liés par deux voûtes, d'abord à vingt-sept, puis à cinquante - trois pieds et demi d'élévation : la voûte inférieure est ornée de sculptures. Jusqu'à sa hauteur les côtés de cette pyramide sont décorés de rosaces découpées à jour et disposées sur un plan incliné. On aperçoit à leur sommité des inscriptions religieuses, taillées en relief en lettres gothiques : la moitié supérieure des côtés est entièrement évidée. Les arêtes sont surmontées de six étages de petites tourelles perpendiculaires, dans lesquelles montent huit escaliers très - étroits; elles sont hexagones et non moins transparentes que les tourelles inférieures. L'angle extérieur de chacune pose sur le noyau de celle qui la précède, et les degrés continuent sans interruption. Au-dessus de cette pyramide tronquée, un autre étage, d'environ dix-huit pieds de hauteur, semble de loin être disposé comme les précédens; mais il est entièrement perpendiculaire et forme un carré, dont les angles sont renforcés par quatre tourelles, dans lesquelles continuent à monter les escaliers. On trouve alors ce qu'on appelle la lanterne : c'est un massif octogone, traversé par deux grandes ouvertures, se coupant à angle droit, de manière à présenter quatre faces transparentes. On y monte par des degrés, appuyés d'un côté contre le mur, mais n'offrant de l'autre aucune espèce de soutien. C’est le premier pas effrayant que l'on rencontre; car jusqu'ici les ouvertures des tourelles renfermant les escaliers sont toujours garanties, de distance en distance, par des barres de fer. Plus haut l'édifice s'évase en une sorte de corbeille, de l'intérieur de laquelle s'élèvent huit colonnes portant un dais : on donne à cette partie le nom de couronne[27]. Au-dessus d'un autre petit évasement orné de sculptures, qui la surmonte et qu'on appelle la rose, la flèche se resserre en une colonne octogone solide, à laquelle quatre branches horizontales, ornées de fleurons, donnent la forme d'une double croix. La manière dont se terminait la pointe a varié plusieurs fois : on y avait d'abord placé une statue de la Vierge; mais les dangers auxquels elle était exposée par les orages, la firent ôter dès l'an 1488. Depuis on y plaça ordinairement de simples pierres octogones, et elles furent plusieurs fois renversées par la foudre[28].

Malgré les difficultés de parvenir au haut de cette pointe, on y voyait autrefois monter assez souvent de simples amateurs : quelques-uns, non contens de s'y tenir debout, y exécutaient des tours d'adresse. Mais depuis assez long-temps, autant pour ménager l'édifice que pour prévenir des accidens, on a fermé d'une grille le haut de la lanterne, et aujourd'hui l'on ne monte même à la flèche que par une permission spéciale de la Mairie. L'extérieur de la nef n'offre que peu de particularités remarquables; car des fenêtres dont la largeur ne laisse que peu de place au massif du mur, de robustes contre-forts, surmontés de clochetons décorés de flèches et de statues; enfin des arcs-boutans percés de rosaces et garnis de gargouilles fantasques, appartiennent au caractère général de ce système d'architecture. Le mérite de quelques statues et le goût avec lequel sont disposés surtout ceux des clochetons qu'on n'a pas été forcé de renouveler, seront distingués par les connaisseurs. Le dessus des fenêtres est orné de belles rosaces, leurs ogives sont garnies de fleurons délicats, les corniches du haut de la nef et des latéraux sont décorées de baguettes à feuillages : celles-ci sont les mêmes dans toutes ces parties de l'édifice, si ce n'est dans la petite portion du latéral septentrional caché aujourd'hui par la chapelle de Saint-Laurent. Là, ce feuillage est mêlé d'animaux bizarres et de têtes humaines; différence qui semble indiquer un renouvellement du reste de ces corniches, dont aucune histoire de cette cathédrale ne fait mention. La chapelle de Saint-Laurent, ainsi que celle de Sainte-Catherine, ornent l'édifice en diminuant la longueur de la ligne uniforme des bas-côtés. L'architecture de la première est d'un gothique un peu plus moderne que celui de la nef; ses fenêtres sont surmontées d'arceaux en accolades, ornés de fleurons; celles de la chapelle de Sainte-Catherine sont en forme de lancettes, et couronnées de petits frontons fort élégans.

Le bas des faces latérales de cette cathédrale et même celui de la façade principale était défiguré, jusqu'en 1772, par un grand nombre de petites boutiques. A l'occasion de l'assassinat d'un garde de l'église et d'un vol commis dans la chapelle de Sainte-Catherine, elles furent démolies et remplacées, sur les faces latérales, par d'élégans portiques, d'un style analogue à celui de l'édifice[29]. La façade principale resta libre et fut garnie du parvis qui la décore maintenant.

Déjà nous avons averti que la croisée présente un mélange remarquable du style byzantin et de l'ogive, ainsi que d'autres indices de renouvellemens et d'agrandissemens, paraissant avoir été entrepris, pour la plupart, à la suite des incendies par lesquels cet édifice fut ravagé au 12ième  siècle. Le mélange des deux styles est un caractère assez fréquent des églises de cette époque, où s'est préparée la transition de l'un à l'autre. Mais dans les constructions qui ont été élevées d'après un même plan, ils alternent avec symétrie. C’est ainsi qu'on les voit paraître dans les deux portails de cette croisée : dans sa longueur, au contraire, ils se succèdent de manière à indiquer plutôt des temps et des architectes différens. La moitié de l'aile septentrionale qui domine le bas-côté de la nef est percée d'une fenêtre à plein cintre, surmontée d'un ornement à damier ; celle qui dépasse ce latéral, a une fenêtre disposée sur une autre ligne, terminée en pointe et couronnée de feuillages : les pieds droits de l'une et de l'autre sont décorés de colonnes. La moitié intérieure de l'aile méridionale a deux petites fenêtres à plein cintre accouplées : on voit à l'autre une grande fenêtre légèrement pointue; toutes les trois sont dépourvues d'ornemens. Chacune de ces moitiés diffère aussi des autres par les décorations des corniches, et celles de chaque aile sont séparées par des plate-bandes à moulures[30].

La partie inférieure du portail septentrional est, comme nous l'avons dit, masquée par l'avant-portail de Saint-Laurent : les connaisseurs blâment le goût de celte construction de la fin du 15ième siècle; mais on admire les dispositions aussi ingénieuses que hardies de sa décoration principale. C’est une sorte de dais en partie découpé à jour, et saillant en demi-cercle au-dessus d'une porte carrée. 11 consiste en quatre arcs en accolades, dont l'un est renversé, et croise celui qui s'élève au milieu: il couronnait autrefois un groupe de petites statues représentant le martyre de S. Laurent. A côté des montans de la porte, deux autres groupes figurent l'un l'adoration des mages, et l'autre plusieurs personnages religieux, parmi lesquels on distingue le pape Sixte II, dont S. Laurent était archidiacre. Les mouvemens de ces statues, et les plis de leurs vêtemens, ont toute la roideur de l'école allemande de ce temps, et celles d'Erwin leur sont bien préférables sous ce rapport. Ces deux groupes sont surmontés de dais alongés, ressemblant à des candélabres. De chaque côté, deux fenêtres, l'une ouverte l'autre fausse, sont couronnées d'arceaux en accolades, et tous ces ornemens se terminent par des flèches chargées de larges fleurons : le dessus des fenêtres est rempli par des courbes bizarrement entrelacées, et dont les extrémités sont coupées à angle vif. Derrière cet avant-portail on voit la porte de l'ancienne façade; elle est à plein cintre, et accompagnée de colonnes dont les chapiteaux et l'entablement sont ornés de larges feuilles. Le second étage est percé de deux fenêtres décorées de petites colonnes et se terminant en ogives : on les voit dépasser la balustrade qui termine l'avant-portail. Le troisième présente deux roses, disposées conformément au style byzantin. Cet étage est surmonté d'une colonnade du même style, auquel appartiennent aussi les ornemens du fronton; mais sur les côtés de celui-ci s'élèvent deux clochetons gothiques[31].

La tour octogone dans laquelle se prolonge le centre de la croisée, n'offre, dans la petite portion qui paraît à l'extérieur, aucun mélange de l'arc pointu; mais les trompes et les arceaux de ce système, qui la soutiennent à l'intérieur, attestent suffisamment qu'elle a été renouvelée, aussi bien que les ailes, depuis la construction de Wernher. Elle est d'ailleurs environnée vers le haut d'une galerie à petites colonnes, dont plusieurs présentent des traces de moulures retranchées, qui semblent prouver qu'elles ont été employées à une colonnade semblable plus ancienne et plus ornée. Cette tour se terminait autrefois par une petite flèche assez mesquine, environnée des huit frontons qu'a fait crouler et démolir l'incendie de 1759. Elle est couverte aujourd'hui d'un toit formant une pyramide octogone tronquée, au haut de laquelle on a établi un télégraphe[32]. Le portail de l'aile méridionale présente, dans l'ensemble de ses dispositions, beaucoup d'analogie avec celui de l'aile opposée; mais il en diffère considérablement dans les détails. Il a deux portes accouplées, terminées par des arcs à plein cintre, que couronne une large archivolte. Les tympans sont ornés de bas-reliefs, les côtés et le trumeau sont décorés de statues : d'autres statues, détruites par les ravages de la révolution, étaient placées sur des saillies en forme de chapiteaux, à la moitié de la hauteur des colonnes qui garnissaient les faces rentrantes de ces portes, et auxquelles on a substitué depuis des colonnes unies[33].

Elles représentaient les douze apôtres : celle de S. Jean portait un écriteau indiquant, par un distique latin, qu'elle avait été sculptée par Sabine, fille d'Erwin. Quelques auteurs ont prétendu que la porte elle-même était l'ouvrage de son père; mais, d'après le style, elle lui est antérieure au moins d'un demi-siècle. En disant dans l'histoire du monument que l'étage supérieur de cette aile a été renouvelé par cet architecte, nous avons suivi une tradition moins dénuée de vraisemblance, mais que cependant il faut peut-être restreindre encore davantage : nous y reviendrons en parlant de l'intérieur. Le second étage de ce portail a des fenêtres en ogive, semblables à celles de la face septentrionale, mais plus alongées : le troisième est décoré de deux roses, disposées d'après le système gothique, et encadrées par des arceaux en ogive. Ces deux étages sont surmontés de galeries dont les balustrades présentent une ingénieuse variété. Au haut, un fronton, percé de trois fenêtres pointues, est accompagné, comme celui du portail du nord, par deux clochetons, mais plus sveltes et plus transparens.

La saillie orientale du chœur n'est que de quarante pieds[34]. Cette partie ne se termine, ni comme la plupart des chœurs du système byzantin, par une abside demi-circulaire, ni comme les chœurs gothiques, par un octogone, mais carrément et par une façade droite: dans les parties supérieures seulement les angles latéraux sont un peu émoussés. Sur chacune des trois faces on voit une grande fenêtre dépourvue d'ornemens, et terminée par un arc légèrement pointu. Celle du côté de l'orient est plus large que les deux autres, et la manière dont le mur est évidé, tant autour de sa partie supérieure qu'au-dessous de sa base, semble indiquer qu'elle a été agrandie depuis la construction primitive: peut-être en a-t-il été de même des deux autres. Au milieu de la ligne de terre de la face orientale, une fenêtre basse s'ouvre dans la chapelle souterraine : cette fenêtre se termine également par une ogive aplatie, mais elle est couronnée par des moulures de l'ancien style, et notamment par un gros tore surmonté d'un zigzag, qu'environnent deux filets arrondis, liés aux moulures du socle de cette façade. Du reste, ce chœur se distingue par une construction tellement massive, qu'aux deux angles, des escaliers montent dans l'épaisseur du mur : l'on remarque aussi que jusqu'en haut les pierres n'ont été taillées qu'avec des instrumens peu raffinés. Ces indices d'une haute antiquité sont en opposition avec l'époque que semblerait indiquer la forme ogive de la fenêtre dont il vient d'être parlé; il serait difficile cependant de croire qu'elle a été disposée ainsi par un changement partiel[35]. En même temps, la difficulté de fixer l'époque de la construction de cette partie de l'édifice, s'augmente encore par des contradictions qui existent entre les témoignages historiques. C’est là cet arrière-chœur [36] auquel Specklin restreint l'assertion (étendue depuis avec tant de légèreté à toute la croisée) qu'il a résisté à l'incendie de 1oo7, et qu'il nous présente un reste du chœur bâti par Charlemagne. Nous avons fait voir qu'un document contemporain ne permet guère d'admettre que ce monarque ait eu une part tant soit peu importante à la construction de cette cathédrale, et même au 13ième siècle l'on ne plaça point sa statue parmi celles des rois qui passaient alors pour y avoir contribué. Toute tradition de ce genre est donc nécessairement récente et de nulle autorité : d'ailleurs les édifices religieux appartenant le plus certainement à l'époque de ce souverain, se distinguent, au contraire, par une grande élégance et par l'imitation des formes gracieuses de l'architecture des Romains, ou même par l'emploi d'ornemens dérobés à leurs monumens. Mais la reconstruction totale de cette église par Wernher n'étant attestée que par des auteurs qui ont vécu plus de deux siècles après lui, il serait permis de supposer, malgré la précision de leurs textes, que cette partie fait exception à ce renouvellement, et qu'elle pourrait être un reste d'une construction du 9ième  ou du 10ième siècle. Dans ce cas, comme dans l'hypothèse plus simple quelle serait l'ouvrage de ce célèbre évêque, cette fenêtre basse, terminée en ogive, ajouterait un exemple de plus au petit nombre de ceux que l'on connaît de l'emploi de cet arc antérieur au 12ième  siècle; mais il faut avouer que, malgré les raisons contraires, on ne saurait assurer avec une certitude complète que cette saillie orientale n'ait pas été renouvelée tout entière après l'un ou l'autre des incendies de ce siècle : on pourrait même citer en faveur de cette opinion sa liaison parfaite avec le centre de la croisée et la ressemblance des modulons de sa corniche avec ceux qu'on voit au-dessous de la colonnade dont celle-ci est surmontée. Nous parlerons, en faisant la description de l'intérieur, et de la chapelle souterraine et de deux autres chapelles basses, qui s'avancent des deux côtés de l'arrière-chœur: on n'en aperçoit à l'extérieur que les portes, l'une à plein cintre et d'un style très-ancien, l'autre en ogive.

À suivre...

[1] Des mesures qui variaient entre elles et la différence de l'ancien pied de Strasbourg à celui de France, auquel le premier se rapporte dans la proportion de 128,1667 à 144 jetaient autrefois quelque doute sur la véritable hauteur de cet édifice. Une opération trigonométrique, exécutée avec la précision la plus rigoureuse, par M. le colonel Henry et les ingénieurs géographes employés sous ses ordres aux travaux préparatoires pour une nouvelle carte de la France, l'a fixée à 437pieds,5o2 de Paris, où 491pieds,549 de Strasbourg. Les calculs faits d'après les observations des deux stations qui ont été employées, n'ont varié que de trois millimètres : l'une a donné 142mètres, 109, l'autre 142 mètres,112. Quelques autres cathédrales n'ont été crues plus hautes que parce qu'on a pris pour des pieds de France des mesures locales d'une moindre dimension. [2] Voyez Summum Argentomlensium templum, par Osée Schad (Schadxus); Strasbourg, 1617, in-4.°; et Essais historiques et topographiques sur l’église cathédrale de Strasbourg, par M. l'abbé Grandidier; Strasbourg, 1782, in-8 ° Ces deux ouvrages, dont le second abonde en recherches historiques d'un intérêt varié, ont servi de base à toutes les autres descriptions de cet édifice. [3]  Cet homme distingué par plus d'un genre de mérites, nous a laissé deux volumes manuscrits, contenant un recueil de matériaux pour une histoire d'Alsace. Ce sont des notes et des extraits disposés par ordre chronologique. On y trouve beaucoup de faits curieux; mais aussi un grand nombre d'erreurs. Ces manuscrits autographes étaient en la possession de Schad, qui eu a tiré la plupart de ses notices. Ils sont déposés aujourd'hui à la bibliothèque publique de la ville de Strasbourg, et m'ont été fort utiles, en me faisant connaître la source et la rédaction primitive de beaucoup d'assertions répétées, et souvent dénaturées, par les auteurs postérieurs. C'est ainsi que Specklin ne parle que de la conservation de l'arrière-chœur à travers l'incendie de 1oo7, et que depuis ou a dit que tout le chœur actuel et les deux ailes transversales ont résisté à ce malheur. [4] Ce poème a été imprimé plusieurs fois, et entre autres dans Muratori Scriplores rerum italicarum, T. II, Pars. II, p. 16 et suivantes. Le passage relatif à cette cathédrale se trouve à la page 77. [5]  On les voit au bas d'un mur appartenant à la chapelle où se trouve le monument de l'évêque Conrad de Lichtenberg, dans une cour située derrière l'aile septentrionale de la croisée. Au-dessus des épitaphes d'Erwin et de son fils se trouve celle de Husa, femme du premier, morte en 1316. [6] C'est le manuscrit autographe latin de cet auteur [fol. x43, verso) qui supplée ce détail, omis dans le texte allemand publié par Schiller en 1698. Ses termes sont : Turis autem ejusdem monasterii quœ dicitur turris nova, versus prœdicatores, inchoata fuit A. 1277- Cujus planities superior, supra quam galea vel pinnaculum débet poni, explela est A. 1365. Turris autem illi collaleralis, quœ dicitur antiquior, interim fuit ex toto extrucla. La fin de la dernière phrase est plus complète dans le texte allemand. La table des matières du manuscrit latin ajoute aux mois galea vel pinnaculum celui de conus. [7] Dans ce nombre se trouve M. Boisserée, estimable auteur de l'Histoire et Description de la cathédrale de Cologne, etc.; Paris, 1823, à la page i5 de laquelle il est question de cette hypothèse. C'est avec les regrets les plus sincères, et non sans une juste défiance dans ma manière de voir, que je diffère en plusieurs points des opinions d'un connaisseur aussi habile, et qui a eu la bonté de me faire part de beaucoup de notions très-précieuses sur l'objet que je traite ici. Mais je n'ai pu qu'indiquer les résultats auxquels m'a semblé conduire l'examen, bien souvent réitéré, tant du monument lui-même, que des différens témoignages, tant manuscrits qu'imprimés, qui peuvent en éclaircir l'histoire. [8] Il a laissé un petit volume manuscrit, où il traite avec beaucoup de soin plusieurs questions relatives à l'histoire de ce monument, et surtout celle-ci. C'est lui qui le premier a appelé l'attention sur l'anachronisme qu'il v aurait à attribuer à un architecte mort en 1449 une construction antérieure à l'an 1365. [9] L'une de ces statues semble être, d'après les attributs dont elle est accompagnée, celle d'un architecte. On voit sur son piédestal un écusson renfermant une ligne doublement brisée, dans laquelle M. Boisserée a cru reconnaître un H renversé, ce qui confirmerait son hypothèse d'un premier Hültz; mais on pourrait y trouver avec la même probabilité plusieurs autres lettres de l'alphabet, et peut-être n'en représente-t-elle aucune. Cet écusson, qu'on voit aussi un peu plus haut, sur l'un des piliers du cinquième étage de la tour, a déjà été remarqué par Heckler; mais il n'a point pu découvrir à qui il appartenait. Son fils, docteur en médecine, qui a écrit une histoire de cette cathédrale, restée manuscrite, et dont je ne viens que d'avoir connaissance, conjecture que ce pourraient être les armoiries de Nicolas de Lohre ou d'Ulrich d'Ensingen, cités par d'anciens documens comme ayant eu la direction de l'édifice vers l'an 14oo; mais auxquels nul autre témoignage n'attribue des travaux importans. [10] Il dépasse même le haut de la tour méridionale de deux pieds et quelques pouces; la tour septentrionale ayant été portée à cette élévation de plus, pendant que les étages supérieurs de l'une et de l'autre étaient encore isolés. [11]  Les tours de Notre-Dame de Paris ont deux cent quatre pieds de hauteur; la plate-forme de la cathédrale de Strasbourg en a deux cent deux et demi. [12] Tandis qu'ailleurs on étend souvent le nom de portail jusqu'au haut des tours, à Strasbourg l’élévation extraordinaire de l'une et de l'autre moitié de cette façade a fait prévaloir pour son ensemble le nom de tour, et ou la distingue en tour inférieure et tour supérieure. [13] La largeur du corps de cette façade est de cent trente-quatre pieds; à sa base cette largeur est augmentée de vingt-quatre pieds par la saillie des contre-forts latéraux, qui est de douze pieds de chaque côté. Les intervalles de ceux de la façade occidentale donnent au portail du milieu quarante-deux, à celui de gauche vingt-neuf, et à celui de droite trente pieds de largeur. Cette dernière différence provient de ce que l'épaisseur des contre-forts n'est pas exactement la même : elle est dans la tour du nord d'un peu plus, et dans celle du midi d'un peu moins de huit pieds. Les faces latérales de ce portail sont larges de quarante-huit pieds et demi. A l'orient il déborde les bas-côtés de la nef de toute l'épaisseur de ses contre-forts, qui de ce côté est de dix pieds. La hauteur du premier étage est de soixante-huit, celle du second de cinquante-sept pieds et demi, et celle du troisième de soixante-dix-sept pieds. La planche 2ième fait voir l'effet de l'ensemble de cette disposition du côté de l'occident; la 7ième représente le côté méridional de l'étage inférieur, et les planches 1ère  et 6ième montrent le revers oriental de cette façade. [14]  Celles qu'on voit des deux côtés de la porte septentrionale représentent les quatre vertus cardinales : sur les pieds droits des faces rentrantes ce sont des vierges couronnées, qui écrasent sous leurs pieds les péchés mortels. Les bas-reliefs du tympan figurent la purification de la Vierge, l'adoration des mages, le massacre des innocens et la fuite en Egypte. Les quatre rangées de sculptures qui décorent les voussures représentent des anges, des saints, des évêques et d'autres personnages religieux. Heckler le médecin (celui dont il a été parlé dans la note de la page 14) assure, dans la partie historique de son ouvrage sur cette cathédrale, que l'inscription relative à Erwin [A. D. MCCLXXVII in Die beati Urbani hoc gloriosum opus inchoarit Magister Erwin de Steinbach) se trouvait sur la porte du milieu, où la placent aussi la plupart des autres témoignages; mais, dans la description de l'édifice, il affirme qu'elle existait au-dessus de cette porte septentrionale. L'exactitude qu'il met dans tout le reste de cette description, donne beaucoup de poids à cette assertion, et elle peut jeter un nouveau jour sur le passage de Koenigshoven, dans lequel l'époque où l'on a commencé la construction de la tour septentrionale est indiquée avec précision, cl exactement comme dans cette inscription, tandis qu'il ne parle que vaguement des commencemens de l'autre tour, et se tait sur le portail du milieu. C'est peut-être fort arbitrairement que cet auteur n'a appliqué cette date qu'à la tour, sur la porte de laquelle elle était inscrite, tandis qu'elle semble plutôt avoir dd se rapporter au portail tout entier. Dans ce cas rien n'empêcherait On prétend que les statues des côtés et des faces rentrantes de la porte du milieu, dont quelques-unes tiennent des bandes de parchemin, représentent les grands-prêtres et les scribes qui ont condamné Jésus-Christ à mort; mais je serais plutôt tenté d'y voir les auteurs sacrés qui ont prophétisé la venue du Messie. Une Vierge, tenant l'enfant Jésus sur les bras, est placée sur le trumeau. On voit sur le tympan les principales scènes de la passion et de la résurrection du Christ, et dans les voussures soixante-dix petits groupes figurent les principaux traits de l'histoire sacrée, depuis la création du inonde jusqu'aux actes des apôtres. On appelait autrefois cette porte celle des couronnes (porta sertorum, ou, en vieux allemand, Schapelthure), parce que l'on y vendait des couronnes de fleurs pour les noces. Les battans étaient couverts de plaques d'airain, ornées de ciselures fort curieuses : elles ont été fondues pendant la révolution. Enfin, les statues des faces latérales de la porte de droite représentent la parabole des dix vierges avec leurs lampes : les chapiteaux de leurs soutiens sont ornés de bas-reliefs figurant les signes du zodiaque et les travaux des douze mois de l'année. On voit dans le tympan la résurrection des morts et le jugement dernier. Les creux des voussures, vides en ce moment, étaient remplis autrefois de petites figures d'anges et de saints. Les sculptures ornant les voussures et les tympans de ces trois portes avaient été détruites pendant la révolution; mais on a refait, d'après les anciennes gravures, et remis à leur place, celles des deux premières : on travaille encore à celles de la troisième. La plupart des grandes statues avaient été cachées et préservées de la destruction. [15] On voit vers le haut du triangle intérieur du fronton du milieu le roi Salomon assis sous un dais. A ses côtés quatorze lions sont disposés par échelons et diversement groupés : les deux de dessus touchent aux pieds d'une Vierge assise, tenant d'une main l'enfant Jésus et de l'autre un globe. C'est ainsi qu'elle était représentée dans les anciennes armoiries de la ville de Strasbourg, auxquelles l'artiste a sans  doute voulu faire allusion. Cette figure était d'ailleurs accompagnée d'une inscription relative en même temps à la gloire de cette ville et à celle de la Vierge. Une tète radiée, placée au-dessus de la sienne, indique la présence de Dieu le Père". D'autres personnages sacrés étaient représentés autrefois tant dans des niches placées au-dessus des lions, qu'entre les montans des flèches. On voit une partie de ces dispositions, ainsi que de celles dont il a été parlé plus haut, sur la planche 3ième, où l'on a dessiné, d'après une ancienne élévation, exécutée avec beaucoup de soin, les figures qui ont disparu pendant la révolution. [16] On les appelle la grande et la petite montagne des oliviers, parce qu'elles ont plusieurs montées et descentes, cachées par le haut des ogives des portes et par les contre-forts. Aux deux portes latérales l'une de ces petites galeries surmonte immédiatement la première retraite du mur. [17]  Le côté du midi est dessiné sur la planche 7ième, où l'on voit aussi la petite porte et la tourelle par laquelle on monte à cette tour. Cette tourelle a été rebâtie en grande partie il y quelques années : elle ne s'élève que jusqu'à la hauteur du second étage; et, pour aller à la plate-forme, on traverse la galerie qui passe au-dessus de la belle fenêtre représentée sur cette planche. On trouve alors un autre escalier, dont la tourelle est derrière le contre-fort oriental. [18] C'est au-dessus de la galerie dont il vient d'être parlé que se trouvent ces sculptures, et on peut les examiner de près en montant à la plate-forme par l'escalier ordinaire : on v a vu une danse, parce que des femmes, terminées en monstres, y jouent de divers instrumens de musique. Mais d'autres personnages, soit fantasques, soit naturels, se battent ou se font des caresses : des monstres hideux insultent ou déchirent des hommes; un centaure combat un lion, etc. Au-dessus et sur la droite de cette frise, les flèches des tourelles placées devant les contre-forts, sont surmontées de petits diables, qui complètent cette scène infernale. Dans la corniche de la face opposée on a représenté des traits de l'histoire sacrée, mêlés de figures allégoriques. [19] Ses compartimens ne sont formés que par des rayons, liés vers la périphérie par des arcs pointus, subdivisés chacun en deux arcs plus petits, et ornés de rosaces et de trèfles découpés à jour. [20]  Ces statues, abattues pendant la révolution, ont été successivement rétablies, et l'on y a joint en dernier lieu celle de Louis XIV. Les statues de quelques autres niches du même genre n'ont point encore été refaites, et plusieurs paraissent n'en avoir jamais été pourvues. [21]  Sur la face orientale seulement la fenêtre extérieure de chaque tour est remplacée par un mur plein, en avant duquel montent des tourelles d'escaliers. [22]  A côté de ces fenêtres on voyait autrefois les statues des quatre évangélistes : leurs têtes étaient celles de l'ange et des trois animaux qu'on leur a donnés pour attributs symboliques. Déjà l'on a refait les statues, qui rappellent la manière dont les anciens Egyptiens représentaient quelques-unes de leurs divinités; mais elles ne sont pas encore replacées. Plus haut, un Christ assis, et présidant au jugement dernier, était environné de figures appartenant à cette scène auguste. Déjà il a été dit que ce milieu renferme les grandes cloches : la plus considérable a six pieds dix pouces de diamètre, et pèse cent quatre-vingts quintaux; elle a été fondue en 1427. [23]  On démolit alors une vieille tour ronde, peu élevée et tout-à-fait accessoire, enclavée dans un angle de l'ancienne maisonnette : ses restes ont été pris, bien à tort, par quelques personnes pour le commencement d'une tour correspondant à celle qui a été portée si haut. Au-dessous de cette maisonnette, ainsi qu'au-dessous de la tour supérieure, il y a des voûtes basses, dans les murs desquelles on remarque de très-grosses barres de fer, servant à lier les pierres. Le même moyen a été employé aussi dans d'autres parties de cet édifice, et ne contribue pas peu à sa grande solidité. Vis-à-vis de la maisonnette on voit, auprès de la porte de la tour, une inscription latine qui rappelle les effets extraordinaires d'un tremblement de terre arrivé en 1728. [24]  Cette horloge, renouvelée en 1786, est placée dans le bas de la tour supérieure, au niveau de la plate-forme. Trois cloches, suspendues un peu plus haut, sonnent les heures, et sont employées tant à d'autres services ordinaires qu'à sonner le tocsin. Sans qu'elles soient d'un volume considérable, leur position élevée les fait entendre non-seulement dans toute la ville, mais encore dans les campagnes environnantes. [25] Voyez, pour les différentes dispositions dont il vient d'être parlé, le haut de la planche 4ième où l'on a donné le plan d'une partie de la plate-forme comprenant celui de la tour supérieure et des escaliers qui l'environnent, et, outre les trois planches pittoresques qui représentent la tour, l'élévation d'architecture que fournit la planche 5ième.  On verra par le plan que les tourelles des escaliers ont chacune une forme différente. Celle où l'on aperçoit deux portes renferme un escalier double, c'est-à-dire que deux rampes à limaçon y sont disposées sur un seul noyau : deux sociétés peuvent y monter en même temps, et se parler sans se voir; on ne se retrouve qu'à la moitié de la hauteur, où cet arrangement finit. Chaque côté de la tour octogone, mesuré jusqu'au centre des contre-forts qui garnissent les angles, a seize pieds de largeur. [26] Quelques-uns tic ces effets sont présentés par les planches 1ère, 2ième  5ième  et 6ième ; mais ils sont encore plus frappans à une plus grande distance de l'édifice. [27] On n'y arrive que par de petits degrés disposes verticalement, et formant saillie sur les parois de la lanterne : au milieu de la couronne il y a encore un petit escalier; ensuite on ne monte plus qu'au moyen de crampons de fer. [28] Le même accident arriva dès l'an 1754 à une poire de cuivre doré, qu'on avait eu l'imprudence de poser sur cette pointe en 1751, et qui augmentait de trois pieds la hauteur de cette tour. La pierre d'aujourd'hui a vingt-un pouces de diamètre : elle est élevée de vingt-neuf pieds deux pouces et demi au-dessus de la base intérieure de la couronne. On verra sur la planche 5ième, les détails de la disposition de cette flèche. A l'intérieur toutes les voûtes jusqu'à la couronne sont percées à leur centre d'ouvertures circulaires, destinées à faire monter les matériaux nécessaires aux réparations. Au haut de la couronne on voit suspendue une énorme clef, dont la signification symbolique est une sorte d'énigme. [29] Voyez les planches 1ère et 7ième, où l'on verra aussi l'arrangement des contre-forts et des arcs-boutans avec leurs clochetons, et, sur la 1ère  la chapelle de Sainte-Catherine. Les portiques qui enveloppent cette dernière, servent d'atelier aux tailleurs de pierre et au statuaire de l'œuvre: les autres sont loués à des particuliers. [30] Les faces orientales de chacune de ces ailes sont plus uniformes : de ce côté l'aile du nord a deux fenêtres en ogive, et chaque moitié de celle du midi, deux fenêtres accouplées, également en ogive. [31]  Voyez le dessin de ce portail fourni par la planche 8ième. [32]  Les planches 1ère  et 8ième  font voir ce télégraphe et une partie de la petite colonnade. La planche 6ième  place le spectateur sur la galerie qui environne le toit. Le clocheton qui parait au premier plan surmonte l'un des escaliers par lequel on y arrive. [33]  Les deux statues qu'on voit à l'extérieur des portes ont été préservées de la destruction : elles représentent, l'une, l'église chrétienne, et l'autre la synagogue. Un roi Salomon, qui ornait le trumeau, a été renouvelé; il était surmonté d'un Christ, paraissant à mi-corps et tenant un globe : on est occupé à le rétablir. Les bas-reliefs du haut des tympans figurent, l'un, la Vierge mourante, entourée des apôtres, et l'autre son couronnement. Ces sculptures anciennes sont d'un grand mérite : celles du dessous ont été refaites; elles représentent, l'une, l'enterrement de la Vierge, et l'autre son assomption. On avait placé à quelque distance au-dessus de la porte l'image de la Vierge qui se trouvait depuis 1439 à 1488 au haut de la flèche; elle a été renouvelée de nos jours pour la seconde fois : elle est surmontée d'un cadran astronomique, que mettait en mouvement la célèbre horloge placée dans l'intérieur de cette aile. Enfin, l'on aperçoit, vers le haut de ce portail, la statue de l'évêque Arbogaste. La planche 1ère fait voir les dispositions principales de cette façade dans son état actuel. [34]  Tandis que, dans les cathédrales construites en entier d'après le système qui s'est développé au 13ième siècle, le chœur a souvent la même longueur que la nef, la proportion de ces deux parties est ici de deux à neuf; car la longueur de la nef est de cent quatre-vingt-un pieds. La largeur des ailes varie de cinquante-six à cinquante-huit pieds; elles dépassent les bas-côtés de trente-trois à trente-quatre pieds, et la nef centrale, ainsi que la partie extérieure du chœur, de soixante-cinq à soixante-six pieds. La longueur totale de l'édifice, depuis les angles des contre-forts de la façade occidentale jusqu'à l'extrémité extérieure du chœur, est de trois cent quarante-deux pieds. La largeur de la face orientale du chœur est de cinquante-six pieds, et elle a soixante-un pieds de hauteur. On ne l'aperçoit que dans la cour du Séminaire, et sa partie inférieure est masquée par le toit d'une sorte de portique, construit pour mettre à couvert la communication extérieure entre deux chapelles qui s'ouvrent à ses côtés. [35]  On voit aussi deux niches pointues au bas de la fenêtre supérieure; mais elles peuvent avoir été évidées lorsqu'on a agrandi cette fenêtre. [36]  On l'appelle ainsi, parce qu'à l'intérieur sa petitesse a fait comprendre dans le chœur non seulement tout le centre de la croisée, mais encore une travée de la nef.

 

Cathédrale Notre-Dame de Strasbourg. Lithographies de Chapuy. 1827. Photo couverture. Rhonan de Bar.
Cathédrale Notre-Dame de Strasbourg. Lithographies de Chapuy. 1827. Photo couverture. Rhonan de Bar.
Cathédrale Notre-Dame de Strasbourg. Lithographies de Chapuy. 1827. Photo couverture. Rhonan de Bar.
Cathédrale Notre-Dame de Strasbourg. Lithographies de Chapuy. 1827. Photo couverture. Rhonan de Bar.
Cathédrale Notre-Dame de Strasbourg. Lithographies de Chapuy. 1827. Photo couverture. Rhonan de Bar.
Cathédrale Notre-Dame de Strasbourg. Lithographies de Chapuy. 1827. Photo couverture. Rhonan de Bar.
Cathédrale Notre-Dame de Strasbourg. Lithographies de Chapuy. 1827. Photo couverture. Rhonan de Bar.
Cathédrale Notre-Dame de Strasbourg. Lithographies de Chapuy. 1827. Photo couverture. Rhonan de Bar.
Cathédrale Notre-Dame de Strasbourg. Lithographies de Chapuy. 1827. Photo couverture. Rhonan de Bar.
Cathédrale Notre-Dame de Strasbourg. Lithographies de Chapuy. 1827. Photo couverture. Rhonan de Bar.
Cathédrale Notre-Dame de Strasbourg. Lithographies de Chapuy. 1827. Photo couverture. Rhonan de Bar.
Cathédrale Notre-Dame de Strasbourg. Lithographies de Chapuy. 1827. Photo couverture. Rhonan de Bar.
Cathédrale Notre-Dame de Strasbourg. Lithographies de Chapuy. 1827. Photo couverture. Rhonan de Bar.
Cathédrale Notre-Dame de Strasbourg. Lithographies de Chapuy. 1827. Photo couverture. Rhonan de Bar.
Cathédrale Notre-Dame de Strasbourg. Lithographies de Chapuy. 1827. Photo couverture. Rhonan de Bar.
Cathédrale Notre-Dame de Strasbourg. Lithographies de Chapuy. 1827. Photo couverture. Rhonan de Bar.

Cathédrale Notre-Dame de Strasbourg. Lithographies de Chapuy. 1827. Photo couverture. Rhonan de Bar.

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

LA CATHÉDRALE SAINTE-CROIX D'ORLÉANS.

F.T DE JOLIMONT. 1825

L'origine de l'église d'Orléans remonte, si l'on en croit quelques historiens, à la naissance même du Christianisme, et fut fondée par saint Altin, un de ceux délégués par saint Pierre, chef des apôtres, pour prêcher la foi dans les Gaules, vers l'an 69 de Jésus-Christ.

Il paraît que cette Église naissante eut moins à souffrir que beaucoup d'autres des sanglantes persécutions des empereurs païens : la liberté dont jouirent quelque temps les nouveaux fidèles, ne les obligea point à se réfugier dans des chryptes ou des lieux souterrains : ils purent élever des temples publics, et l'on cite la magnificence de la première basilique bâtie par saint Altin qui subsista long-temps au lieu où fut érigée depuis l'église paroissiale de saint Étienne, et était aussi dédiée au premier martyr : mais il ne nous reste sur ce premier monument aucuns documens certains.

Au commencement du quatrième siècle, le Christianisme triomphant sous l'empire de Constantin, vit bientôt soumettre à ses lois tous les peuples de la Gaule, et le culte du vrai Dieu s'établit sans obstacles sur les débris des idoles. L’Église d'Orléans était dès-lors une des plus florissantes : Le temple bâti par saint Altin ne pouvait plus suffire à l'affluence des fidèles et à l'état de splendeur où se trouvait déjà la religion du Christ.

Saint Euverte, appelé dans ce temps par une vocation surnaturelle à l'épiscopat et au siège d'Orléans[1], prit soin de faire édifier une nouvelle église, plus vaste et plus magnifique que l'ancienne : on sait que cette époque fut une des plus fertiles en prodiges et en miracles, et il se faisait alors peu de fondations religieuses qui ne fussent accompagnées de quelque fait extraordinaire qui indiquât l'ordre direct ou tout au moins l'approbation du Ciel. C'est ainsi qu'à Orléans, un ange révéla au pieux évêque le lieu même où il devait bâtir, que les ouvriers trouvèrent un trésor immense en creusant les fondemens, (car de tout temps l'argent fut le premier moyen des grandes entreprises[2], et que le jour même de la consécration du nouveau temple, lorsque saint Euverte célébrait la Messe , une nue resplendissante parut au-dessus de sa tête, et de cette nue sortit une main qui bénit par trois fois le temple, le clergé et le peuple assemblé, miracle qui convertit en même temps plus de sept mille païens et mit l'église d'Orléans en grande réputation. Pour conserver la mémoire de ce fait, elle fut à l'instant consacrée sous le titre de Sainte-Croix, et l'on représenta depuis en sculpture, la nue et la main bénissante, sur le grand portail, aux voûtes et à plusieurs endroits de l'édifice[3].

Cette première Cathédrale, augmentée parle successeur de saint Euverte, ruinée plusieurs fois, soit dans les invasions des peuples du nord, soit en d'autres circonstances[4], réparée provisoirement par l'évêque Arnould, s'écroula presqu'entièrement de vétusté vers la fin du douzième siècle; il fallut donc en reconstruire une troisième qui précéda celle que nous voyons aujourd'hui et en forme même une partie. Robert de Courtenai, arrière-petit-fils de Louis-le-Gros, alors évêque d'Orléans, en avait conçu le projet, fait tracer les plans et affecté à cet ouvrage une grande partie de ses revenus, générosité que s'empressèrent d'imiter un grand nombre de princes, de seigneurs et d'habitans de la ville, mais la mort le surprit avant d'avoir pu mettre la main à l'œuvre, et Gilles Pastay, son successeur , en jeta les fondemens le 12 septembre 1287, sous le règne de Philippe-le-Bel. Le nom de l'architecte n'est point parvenu jusqu'à nous, il paraît même qu'il n'acheva point son ouvrage, qui était encore imparfait, lorsqu'en 1567, les calvinistes en firent écrouler la plus grande partie en faisant jouer des mines dans les principaux piliers. L'ancien portail qui n'était pas joint à l’Église, les chapelles du Rond-Point et quelques portions du chœur, échappèrent seulement à ce désastre. On ne fit pour le moment qu'une réédification partielle, indispensable pour pouvoir célébrer les saints Mystères, et les choses restèrent en cet état jusqu'en l'année 1598.

Peut-être l'église d'Orléans n'eût jamais été relevée de ses ruines sans la protection spéciale et la libéralité du roi de France, Henri IV, et du pape Clément VIII qui, à la sollicitation du clergé et des habitans, assurèrent par des donations considérables et par la publication d'un Jubilé solennel dans la ville, les moyens de pourvoir à la dépense. Le roi lui-même et la reine, venus à Orléans pour gagner les indulgences du Jubilé, posèrent en grande pompe la première pierre du nouvel édifice , le 18 avril 1601. Dieu soit loué, s'écria le roi en terminant la cérémonie, mais ce n'est pas assez de commencer cet édifice, si nous n'avons soin de le bien continuer et parachever, et il ajouta beaucoup d'autres dons à ceux qu'il avait déjà faits[5]. Mais malgré tant de zèle et de secours si abondans, la construction fut lentement exécutée, souvent arrêtée par des obstacles imprévus, et cette cathédrale n'est point encore entièrement finie.

En décrivant chacune de ses parties, nous indiquerons succinctement les faits qui se rattachent à leur construction.

EXTÉRIEUR.

La plupart des historiens, et particulièrement des habitans d'Orléans, citent leur Cathédrale comme la plus considérable et la plus magnifique de la France, et assurent que les étrangers en portent le même jugement. Sans admettre entièrement cet éloge, si naturel dans leur bouche ou dans leurs écrits, nous pensons qu'il y a en général, peu ou point d'édifices, anciens ou modernes, assez parfaits pour mériter une préférence universelle sur tous les autres. Chacun a son mérite relatif et des beautés ou des imperfections qui lui sont propres, mais il est vrai de dire que la Cathédrale d'Orléans est en effet une des plus spacieuses et des plus remarquables, et une de celles, peut-être, dont l'extérieur charme davantage l'œil par sa légèreté, son extrême élégance, la quantité des ornemens de détail et le caractère entièrement neuf des tours du grand portail.

La reconstruction actuelle de l'église d'Orléans est un ouvrage du commencement du dix-septième siècle et fait honneur au bon goût de ceux qui en ont dirigé les travaux: ils ont su s'affranchir du mauvais style et des innovations introduits dans l'art à cette époque, et en imitant scrupuleusement dans les nouvelles parties, la structure des anciennes , ils ont conservé à ce monument, sauf le portail et quelques légères exceptions, une unité parfaite et le caractère primitif de l'architecture des treizième et quatorzième siècles. Le plan a de la grandeur, de la régularité, et l'ensemble, offre un aspect d'autant plus pittoresque et d'autant plus agréable, que les arcs-boutans, les galeries, les contreforts, les clochetons et tous ces ornemens qui donnent tant de mouvement et font le principal charme de l'architecture gothique, y sont plus multipliés et d'une forme plus svelte que dans beaucoup d'autres édifices semblables. C'est particulièrement en se plaçant dans les jardins du Palais épiscopal, à quelque distance du Chevet, que l'œil peut embrasser dans toute son étendue, le développement successif de cette belle Église, en mesurer les heureuses proportions et admirer toute la science et l'artifice de la construction[6]. Mais si naturellement l'attention doit être d'abord préoccupée du coup-d'œil général et de l'ensemble d'un monument tel que celui-ci, chacune des principales parties mérite encore un examen particulier.

La façade occidentale ou grand portail commencée en 1723, et laquelle on travaille encore, a remplacé un portail fort ancien, qui datait à ce que l'on assure, presqu'en entier du temps des primitives constructions de l’Église, et pouvait offrir un exemple curieux d'architecture Lombarde ou même du Bas-Empire, puisque quelques antiquaires l'ont regardé comme ayant appartenu à l'Église bâtie par saint Euverte, au commencement du quatrième siècle[7]. Son état de vétusté et l'isolement où il se trouvait de l’Église avec laquelle il n'était plus en rapport, nécessitèrent sa démolition. Celui-ci est d'un gothique de composition fort élégant, d'un style assez pur, qui, bien qu'il ne soit pas entièrement en harmonie avec le reste de l'édifice, ne présente cependant aucun contraste désagréable, et fait beaucoup d'honneur au génie et au talent de M. Gabriel, premier architecte du Roi, qui en a créé le premier plan, posé les fondemens et dirigé les travaux jusqu'en l'année 1766. Depuis cette époque jusqu'à présent, divers architectes ont successivement travaillé à ce beau monument, et ont fait quelques additions ou corrections utiles au plan de M. Gabriel [8].

Le portail de l'église Sainte-Croix, se compose de deux parties principales; le portail, proprement dit, et les tours qui le surmontent; le portail est divisé régulièrement, et soutenu dans toute son élévation, par quatre grands contre - forts, triangulaires dans les trois quarts de leur hauteur, et ornés de petites colonnes, de figures de saints, et de niches à jour terminées en pyramides; les intervalles sont de même divisées, mais horizontalement en trois étages. Le premier, offre trois grandes entrées de dimensions égales; celle du milieu, légèrement profonde, est ornée de statues placées dans les enfoncemens, et des armes de France sculptées dans le tympan : celles des côtés se subdivisent chacune en deux petites portes, surmontées d'un imposte commun, en forme d'arcade ogive, correspondant à celle du milieu , et dont le tympan est également orné d'un côté, des armes de M. de Jarente, évêque d'Orléans, en 1766; et de l'autre, des armes du Chapitre. Deux autres portes dans le même genre, existent encore aux faces latérales de ce portail, au nord et au midi, et occupent toute la partie inférieure du portail. Immédiatement au - dessus de ces portes, de grandes rosaces ou roses d'égales dimensions et à compartimens réguliers, remplissent le nud du mur, et forment le second étage; le troisième est composé d'une galerie élégante à clairevoie, qui règne sur toute la surface de l'édifice, et en forme le couronnement.

C'est de ce point que naissent et s'élèvent les tours, le plus bel ornement de cette façade, et la partie où les artistes ont développé le plus d'art et de goût. Elles présentent aussi trois étages à quatre faces , semblables superposés pyramidalement : le premier, orné d'une grande fenêtre qui occupe le centre, accompagnée de chaque côté de figures de saints portées sur des consoles dans des niches gothiques peu profondes, est flanqué aux encoignures de quatre charmans escaliers en spirale avec des campanilles de la plus grande légèreté; le second étage, dont les angles sont rentrans, offre une galerie continu dont les colonnes et les arceaux, découpés en trèfle, sont extrêmement sveltes, d'une délicatesse étonnante, et laissent voir à travers, le massif ou dé de la tour, percé d'une grande fenêtre, le tout surmonté d'une jolie balustrade; enfin, une colonnade circulaire entièrement à jour, couronnée par une riche dentelle en pierre, ornée de quatre figures d'anges colossales, termine d'une manière fort élégante et fort heureuse chacune des tours, qui, toutes évidées dans l'intérieur et percées à jour sur toutes les faces, ont une forme aerienne, et un aspect qui captive involontairement l'œil le plus sévère[9].

Il est facile de reconnaître dans la composition de ce portail, une imitation plus ou moins heureuse des masses et des détails de l'architecture gothique du treizième siècle , mêlée de beaucoup d'innovations, ajustée peut-être plus en décors de fantaisie, que dans les principes , et le vrai goût du temps; mais dont l'effet agréable dissimule les défauts. Les proportions générales de cet édifice, sont de cent vingt-six pieds d'élévation, pour la partie inférieure du portail proprement dit: deux cent quarante - deux pieds, jusqu'au sommet des tours, cent soixante-deux pieds de largeur d'un angle à l'autre, et quarante-huit de profondeur. Lorsqu'il sera entièrement achevé, il aura coûté plus de huit millions, somme assez considérable pour bâtir une Cathédrale entière, et qui n'a point suffi pour joindre ici à un luxe d'apparat, une solidité réelle, car, en 1782, quelques foulemens et des ruptures survenues , dans les masses principales de ce portail, firent naître de vives inquiétudes, et donnèrent lieu à plusieurs examens, et à des rapports d'experts, dont le résultat fut de remédier aux vices de la primitive construction à-peu-près comme on le fit il y a quelques années à la nouvelle église Ste-Geneviève de Paris; c'est-à-dire, au préjudice de quelques parties, et de la disposition générale du premier plan; c'est ainsi qu'on a supprimé, dans l'intérieur du péristile, l'effet des rosaces, en élevant des doubles voûtes, et diminué par des contre-murs, les ouvertures des côtés ; qu'on a également supprimé les escaliers pratiqués dans les massifs pour conduire aux tours, et ôté de la légèreté et de l'élévation de la partie supérieure de ces mêmes tours. Enfin, qu'on a été obligé d'arrêter les progrès de l'écartement, en liant toute la surface extérieure, d'un tirant de fer de quatre pouces d'épaisseur.

En élevant à l'Eglise d'Orléans une façade aussi importante, on n'avait point oublié tous les accessoires extérieurs qui devaient contribuer au développement de son aspect et l'entourer d'une manière convenable, soit en démolissant d'anciens bâtimens inutiles qui nuisaient à son coup-d'œil ou à celui du reste de l'Eglise, soit en formant une place spacieuse à laquelle doit aboutir une rue magnifique, l'une et l'autre bâties avec élégance et régularité ; ces travaux, non seulement d'embellissement mais encore d'utilité publique, trop longtemps ajournés , vont aujourd'hui s'exécuter avec le zèle le plus louable de la part des habitans et des autorités locales, et ont tout récemment mérité l'attention particulière du gouvernement, essentiellement protecteur des entreprises qui concourent à la splendeur et à la prospérité de nos grandes villes[10].

Les façades latérales de l'église Ste-Croix au nord et au midi, présentent entre elles , à peu de chose près , le même aspect, dans l'ensemble et dans les détails. Les deux extrémités de la croisée sont terminés par deux grands portails remarquables par leur belle structure, leurs rosaces et leurs ornemens, mais qu'il serait difficile de décrire et que l'œil jugera beaucoup mieux sur le dessin [11]. Le premier du côté du nord, fut commencé à bâtir en 1622, et terminé en 1628. Dans les fouilles qui furent faites, on trouva les fondemens d'une construction romaine, sur les ruines de laquelle on assure que saint Euverte avait établi sa cathédrale. Celui du côté du midi, commencé en 1662, fut terminé en 1676. Plus loin, du côté du nord, vers le chevet, on trouve encore une jolie petite porte dans le genre de la porte rouge de la Cathédrale de Paris [12], et non moins pittoresque, elle se nomme Porte épiscopale, parce qu'elle conduit de l'évêché à l'Eglise, et elle a fourni le sujet d'un des plus jolis dessins de ce Recueil. Enfin, du centre de la croisée, s'élève un clocher, ornement presqu'indispensable des grands édifices religieux du moyen âge et qui contribue singulièrement à la beauté de leur aspect ; celui-ci construit en charpente revêtue de plomb, fut achevé le 1er septembre 1707. On employa six mois à le poser, il est de forme octogone, à trois étages, flanqué aux angles de petits contre-forts et de clochetons, et terminé en obélisque. Sa hauteur, au-dessus du toit, est de quatre-vingt-onze pieds, non compris le globe et la croix, et les travaux en furent adjugés pour la somme de quarante mille francs.

INTÉRIEUR.

L'intérieur de l'Église d'Orléans est vaste, présente de belles lignes, d'heureuses proportions, et comme tous les beaux édifices de ce genre, beaucoup de grandeur et de majesté. Mais on n'y trouve rien de particulièrement remarquable, ni dans l'ensemble, ni dans les ornemens, si ce n'est peut-être le rond point du chœur, qui est cité pour son élégance et sa légèreté. Comme à l'extérieur, l'architecture est aussi celle des XIIIe et XIV siècles, les piliers sont ronds , cantonnés en forme de croix, de petits pilastres carrés, profilés sans interruption jusqu'aux nervures des voûtes et des arcades avec lesquelles ils se lient immédiatement sans chapiteaux ni couronnemens ; une galerie dont les arcades et la balustrade sont découpées en trèfles, règne tout autour de la nef, de la croisée et du chœur, au-dessous des grandes fenêtres qui occupent la partie supérieure des travées , et est à-peu-près la seule décoration des murs de cette Église; la nef, accompagnée d'un double rang de bas-côtés, a cent soixante-neuf pieds de long, y compris la croisée, et quatre-vingt-six pieds de large y compris les bas-côtés, et la croisée, cent soixante-quatre pieds d'une porte collatérale à l'autre ; le chœur, y compris le sanctuaire, élevé sur plusieurs rangs de degrés, a cent seize pieds de long et la même largeur que la nef, il est accompagné d'un seul bas-côté régnant à l'entour, et de onze chapelles qui forment le rond point. La longueur totale de l'édifice, depuis l'entrée jusqu'au fond de la chapelle de la Vierge, est de trois cent quatre-vingt-dix pieds; enfin, l'élévation générale des grandes voûtes est de quatrevingt-dix-huit pieds, et celle des voûtes inférieures de quarante pieds, les unes et les autres sont soutenues sur cinquante-sept piliers isolés et quarante engagés dans les murs.

Il eût été difficile de songer à embellir l'intérieur de l'église Sainte Croix d'ornemens accessoires, quand des sommes immenses et plus de deux siècles n'ont pu suffire à achever sa construction. Cependant, avant l'époque funeste du vendalisme révolutionnaire, on y admirait un magnifique Jubé construit en marbre sur les dessins de Jules Hardouin Mansard en 169o et orné de statues et de vases de la plus grande beauté[13]. Les grilles et les fermetures des chapelles étaient également estimées; enfin, le chœur était décoré de stalles superbes en menuiserie, dont les panneaux sculptés par le célèbre Dugoullon, représentaient divers attributs religieux et des sujets de la Vie de Jésus-Christ[14], et d'un autel en marbre précieux enrichi de bronzes dorés, travaillés par Vassé. Ces chefs-d'ceuvres ont disparu à l'exception d'une fort belle statue de la Vierge, sculptée par Bourdin, artiste d'Orléans, (dans la chapelle de la Vierge). La chair que l'on voit aujourd'hui a été exécutée avec goût par M. Romagnesy jeune, sur les dessins de M. Pagot ; les grilles et les stalles qui règnent autour du chœur répondent peu à la majesté de l'édifice. Lors des travaux de la nouvelle halle au blé, construite dans l'emplacement de l'ancien grand cimetière , les restes de Pothier, inhumés dans cette enceinte le 4 Mars 1772, en furent exhumés et transférés en grande pompe dans l'église Sainte-Croix où ils furent déposés le 17 Novembre 1823, dans la travée à gauche auprès de la porte latérale qui conduit à l'évêché.

Dans l'une des chapelles on remarque aussi le tombeau de M. de Varicourt, décédé évêque d'Orléans, le 9 décembre 1822, et membre de la Société royale des sciences de cette ville. Ce prélat, si distingué par ses belles qualités, a laissé des souvenirs ineffaçables dans le cœur des Orléanais. A peu de distance reposent les restes de Mme. la comtesse de Choiseul-d'Aillecourt, épouse de l'ancien Préfet du Loiret, et que sa bienfaisance avait fait surnommer la mère des malheureux.

L’Église d'Orléans a été illustrée par plusieurs prélats et saints personnages de haute réputation : Eusèbe, Ancelme, Théodoric, Arnoult et autres, ne furent pas moins recommandables par leur science que par leurs vertus. Un grand nombre de conciles où furent agités les points les plus importans de la discipline ecclésiastique et séculière, ont été tenus dans cette église et l'ont également rendue célèbre ; enfin, c'est aussi dans cette cathédrale qu'eurent lieu les cérémonies du sacre des rois Charles-le-Chauve, Eudes, Robert, Louis-le-Gros, Louis-le-Débonnaire, et Louis-le-Jeune, qui y célébra en même temps ses noces avec la princesse Constance.

 

[1] On peut lire dans les anciennes légendes, dans l'Histoire d'Orléans par le père Guyon et dans d'autres ouvrages, l'histoire singulière de la vacation de saint Euverte. [2] Saint Euverte, disent les chroniques, ne crut pas devoir s'approprier ce trésor sur lequel le prince pouvait revendiquer des droits. Il le fit remettre à Constantin, qui le renvoya au prélat pour être employé à la construction de son église, et y ajouta d'autres présens considérables. [3] Ces faits miraculeux que l'incrédulité et une saine critique s'accordent souvent aujourd'hui pour réfuter, sont cependant l'objet de tant de traditions écrites , l'origine de tant d'usages ou de cérémonies, et constatés par tant de monumens que leur connaissance, quelque soit leur degré de crédibilité, est presque toujours étroitement liée à l'histoire et à la description des édifices religieux du moyen âge. Ces miracles sont d'ailleurs, la plupart, des faits matériels dont la cause réelle ou supposée peut être contestée, mais dont on peut rarement nier la réalité malgré tout le merveilleux qui les enveloppe. [4] Les historiens sont peu d'accord sur les causes et les époques des divers incendies et désastres qu'éprouva l'église d'Orléans dans les 9ième et 10ième siècle. [5] Un arrêt du Conseil du 28 décembre i642, nous apprend que Clément VIII, en accordant à Henri IV l'absolution de l'excommunication qu'il avait encourue comme hérétique, l'avait obligé de faire construire un monastère de religieux et un de religieuses, dans chacune des provinces de la France et du Béarn, mais que le roi avait obtenu qu'il serait dispensé de fonder ces monastères en faisant rétablir la cathédrale d'Orléans. Ce fut aussi tout en faveur de cette entreprise que le pape accorda les indulgences du jubilé à ceux qui, au lieu d'aller à Rome comme c'était l'usage, visiteraient dévotement l'église d'Orléans et contribueraient à sa réédification. Ce jubilé attira dans la ville un si grand concours de monde pendant trois mois, qu'on donna, dit un des historiens qui rapporte ce fait (le P. Guyon), la communion à plus de cinq cent mille personnes. On célébra dix mille messes, et on fut obligé de prêcher dans les places publiques, l'église ne pouvant contenir l'affluence des pèlerins dont la pieuse générosité produisit des sommes considérables. [6] Ces parties anciennes sont le Chevet, les chapelles qui l'entourent et une partie du chœur qui ne furent point détruites par les calvinistes; elles appartiennent à l'église bâtie en 1287, et ont servi de type pour la dernière restauration. [7] Voyez les histoires d'Orléans par le père Guy on, Lemaire, une notice historique par l’abbé Dubois, etc. Cet ancien portail était composé de deux tours de cent cinq pieds d'élévation, non compris des toits forts élevés qui les recouvraient, réunies par une partie centrale de vingt-quatre pieds de large qui en était, à ce qu'il paraît, la partie la plus ancienne. Ce portail se trouvait isolé de l'église, depuis un temps immémorial il tombait en ruines et fut démoli en 1725 .(8] Ces architectes sont MM. Trouard, depuis 1766 jusqu'en 1773 -, M. Legrand depuis 1773 jusqu'en 1782, MM. Guillemot, Miqueet Jardin, de 1782 à 1787 ; M.Pâris, de 1787 à 179o; enfin, depuis quelques années, après une longue interruption, M. Pagot, architecte de la ville et du département du Loiret a repris ces travaux et réparé les nombreux et funestes accidens survenus dans cet intervalle et qui pouvait causer la ruine totale de cet édifice. Cet architecte, aussi plein de mérite que de modestie, a employé dans la reconstruction des grandes voûtes de trois travées de la nef, des méthodes simples, ingénieuses et d'une économie inattendue, notamment dans son système d'échafaudage. Il serait à désirer que dans l'intérêt de l'art, il put réaliser son projet de publier tout ce qui a rapport à son importante restauration dans un ouvrage spécial. En 1739, M. Gabriel avait fait faire à Versailles, sur l'échelle de quatre pouces pour toise, un modèle en bois des tours du portail et de l'achèvement de la nef; c'est un espèce de chef-d’œuvre qui a coûté 11, 548 fr., et que l'on a exposé aux regards des curieux dans une des salles de la bibliothèque publique. Il y a d'autant plus de mérite à M. Gabriel et aux architectes qui lui ont succédé, et on doit leur savoir d'autant plus gré d'avoir construit cette façade à la gothique, que c'était à une époque où l'on avait pour ce genre plus que du mépris, et que presque partout on croyait faire un acte de goût, particulièrement dans la plupart des maisons religieuses, en démolissant souvent des chefs-d'œuvre pour les remplacer par d'assez ignobles constructions à la moderne. [9] Cette colonnade ou ce troisième étage de tours n'existait pas dans le plan de M. Gabriel, il fut ajouté dans celui de M. Trouard, et n'a «Hé exécuté qu'en 179o par M. Paris, qui y fit de grands changemens. [10] Les étrangers qui visitent cette belle Cathédrale, ont vu jusqu'à présent avec surprise qu'on la laissât enfouie derrière un immense amas de vieilles masures du plus vilain aspect qui l'encombrent de toutes parts et en rendent l'abord si difficile. La continuation d'un tel état de choses était d'autant plus remarquée, qu'on sait généralement que depuis long-temps on avait l'intention d'ouvrir une large rue en face du portail de la Cathédrale, que l'exécution de ce projet n'avait été interrompue que par les désastres de la révolution, survenus au moment où on s'occupait de le réaliser, qu'enfin aujourd'hui, depuis que M. le vicomte de Riccé, préfet du département du Loiret; et M. le comte de Rocheplatte, maire d'Orléans, sont à la tête de l'administration, de nombreux, travaux en tous genres se poursuivent avec la plus grande activité et qu'en moins de quelques années on a dû à ces deux magistrats l'achèvement de la Cathédrale, un palais de justice, un abattoir, une halle aux grains, des quais et des promenades de la plus grande beauté, un musée à peine fondé depuis quelques mois, et déjà riche de nombreuses offrandes de tous les habitans; tout portait donc à croire qu'un projet dont l'exécution se lie évidemment avec l'achèvement de la Cathédrale, ne tarderait pas aussi à être réalisé : cet espoir, en effet, n'a point été trompé. Dans les premiers mois de 1824, vaincu pat les instances réitérées des personnes les plus recommandables et cédant d'ailleurs à sa propre conviction, M. le maire d'Orléans entretint le conseil municipal du projet concernant la confection de la rue de Bourbon, et fit connaître qu'une Compagnie financière se chargerait de toute la dépense, évaluée à trois millions. Ce projet fut accueilli à l'unanimité; une décision du Conseil-d'Etat ayant rejeté une opposition de quelques propriétaires à l'ouverture de la rue, la Compagnie a adressé ses propositions au conseil municipal d'Orléans, qui les a agréées dans sa séance du 6 avril dernier, et ses commissaires, MM. de Bertrand, quartier-maître de l'hôtel du Roi, J. Thayer, propriétaire à Paris, et de Crusy et Cabet, banquiers à Paris, ont déposé, le 2o juin dernier, en l'étude de Mr Cottenet, notaire à Paris, l'acte de Société, arrêté entre les Sociétaires, et sont chargés de le soumettre à l'approbation de Sa Majesté, aussitôt que la ville d'Orléans aura obtenu l'ordonnance royale qu'elle sollicite par l'organe de ses députés. Circonscrite jusqu'à ce jour dans les travaux préliminaires et dans l'étude de ce qui pouvait la conduire à l'heureux résultat qu'elle se propose, la Compagnie de la rue de Bourbon a maintenant surmonté tous les obstacles qu'elle avait à vaincre, et son succès est désormais assuré.  Ainsi Orléans et la France entière verront bientôt se réaliser les deux plus belles entreprises, qui depuis long-temps aient été exécutées dans le département du Loiret, et qui devaient en effet avoir lieu à la même époque et sous les mêmes auspices, l'achèvement de la magnifique Cathédrale qui vient d'être décrite, et l'ouverture de la rue de Bourbon en face de son entrée principale. (Note communiquée. ) [11] Les connaisseurs regretteront avec nous que le style des trois portes qui décorent ces portails, soit étranger à celui du reste de l'église, ces portes sont dans le goût de la renaissance et celle du milieu est ornée de chapiteaux et d'un entablement corinthien. [12] Voyez la description de la Cathédrale de Paris et le dessin, page 8. [13] On peut consulter sur toutes les dimensions détaillées de l'église d'Orléans, la notice publiée en 1818, par M. l'abbé Dubois, qui donne sur cet objet les renseignemens les plus étendus. [14] Elles ont été vendues pour le pris de bois à brûler, les panneaux sculptés ont seuls été conservés.

Photos Cathédrale Sainte-Croix. Source internet. Lithographie Chapuy. 1825
Photos Cathédrale Sainte-Croix. Source internet. Lithographie Chapuy. 1825
Photos Cathédrale Sainte-Croix. Source internet. Lithographie Chapuy. 1825
Photos Cathédrale Sainte-Croix. Source internet. Lithographie Chapuy. 1825
Photos Cathédrale Sainte-Croix. Source internet. Lithographie Chapuy. 1825
Photos Cathédrale Sainte-Croix. Source internet. Lithographie Chapuy. 1825
Photos Cathédrale Sainte-Croix. Source internet. Lithographie Chapuy. 1825
Photos Cathédrale Sainte-Croix. Source internet. Lithographie Chapuy. 1825

Photos Cathédrale Sainte-Croix. Source internet. Lithographie Chapuy. 1825

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

VUE PITTORESQUE DE LA

CATHÉDRALE D'AMIENS.

F.T JOLIMONT.1824.

Vers le milieu du quatrième siècle, sous le règne de l'empereur Gratien, la première Église chrétienne du diocèse d'Amiens fut élevée par saint Firmin, deuxième du nom, fils ou proche parent du sénateur Faustinien, et troisième évêque d'Amiens. Ce généreux confesseur la fit construire en un lieu depuis long-temps consacré, par la piété de sa famille, à la sépulture des fidèles morts pour la religion, et où reposait déjà le corps de saint Firmin-le-Martyr, premier évêque d'Amiens, immolé pour prix de ses vertus et de son apostolat, dans la citadelle de la ville, l'an 3o3.

Cette Église, instituée sous le titre de Notre-Dame-des-Martyrs, peut être considérée comme la première Cathédrale d'Amiens, et fut le siège de l'évêque pendant plus de deux siècles.

Il paraît qu'on avait insensiblement perdu la tradition du lieu où étaient déposés les restes du martyr saint Firmin, puisque vers l'an 613, saint Salve, neuvième évêque d'Amiens, en faisait la recherche, et découvrit miraculeusement son tombeau sous l'autel de son Église. Cet événement fut signalé, disent les chroniques et les légendes, par de nombreux miracles; une odeur suave se répandit au loin dans l'air, des malades furent guéris, et la nature au milieu de l'hiver se couvrit de verdure et de fleurs. Les habitans des villes voisines, avertis par tant de prodiges, accoururent pour implorer l'intercession du saint et rendre hommage à ses reliques. Leurs dons furent si considérables, que l'on résolut d'en consacrer le produit à bâtir une nouvelle Église dédiée à saint Firmin, sur le lieu même de son supplice, et d'y déposer son corps1. Lorsque l'édifice fut achevé, saint Salve y transporta en grande pompe l'objet de tant de vénération, et y établit son siège épiscopal, après avoir laissé à Notre-Dame-des-Martyrs quelques prêtres pour en faire le service, et avoir changé son nom en celui de Saint-Acheul, qu'elle porte aujourd'hui.

Cette seconde Cathédrale2 existait encore au neuvième siècle; brûlée par les Normands en 881, plusieurs fois depuis reconstruite ou réparée par suite de divers événemens, elle fut enfin entièrement réduite en cendre par le feu du ciel, en 1218, ainsi que tous les titres, les martyrologues et les archives de l'évêché et du chapitre.

Deux ans s'écoulèrent sans qu'on s'occupât ou sans qu'il fût possible de reconstruire une nouvelle Église. Cependant la nécessité d'un lieu convenable pour la réunion des fidèles et pour placer décemment le corps de saint Firmin, ainsi qu'une relique non moins précieuse, le chef de saint Jean-Baptiste récemment apporté des Lieux-Saints, détermina l'évêque Evrard à demander à son clergé et aux peuples des secours, pour relever de ses ruines le temple du Seigneur; la voix du pasteur fut entendue, et chacun s'empressa d'y répondre avec zèle. Robert de Lusarches, dont le nom est du petit nombre de ceux des architectes de ce temps qui soient parvenus jusqu'à nous, fut chargé des plans et de la construction de l'édifice. A cette époque, l'enthousiasme pour les monumens religieux était porté au plus haut degré3 de toutes parts s'élevaient ces magnifiques basiliques qui font encore le plus bel ornement de la plupart de nos villes, et il s'était établi entre les divers architectes une rivalité qui tournait au profit de fart.

Robert s'efforça donc d'égaler, ou même de surpasser les plus beaux édifices de ce temps, et jeta les fondemens de la Cathédrale actuelle en 122o. La première pierre en fut posée par l'évêque Evrard, sous le pontificat d'Honoré III et le règne de Philippe - Auguste; mais ni le fondateur, ni l'architecte ne purent jouir de leur ouvrage, car à-peine l'édifice s'élevait-il à quelques pieds de terre que l'évêque Evrard mourut, et probablement Robert de Lusarches lui-même, puisque trois ans après, sous l’Épiscopat de Godefroi d'Eu, qui succéda à Evrard, la conduite des travaux fut confiée à un nommé Thomas de Cormont. Ceux-ci eux-mêmes ne virent élever l’Église que jusqu'aux voûtes; plusieurs évêques succédèrent à Godefroi, et Renaud de Cormont remplaça depuis son père dans la conduite de cette entreprise, avant qu'elle fût entièrement achevée.

Il paraît qu'alors, comme de nos jours, on commençait de vastes édifices , sans trop prévoir quand et comment on les pourrait finir : l'argent manqua lorsque les travaux étaient environ à la moitié de leur exécution. Arnoult, évêque en 124o, fut obligé de faire un nouvel appel au zèle et à la piété des fidèles. Il ordonna des processions solennelles où l'on porta la châsse de saint Honoré ; et fit faire des exhortations dans toutes les Eglises du diocèse. Ces moyens eurent un plein succès; les travaux furent continués avec activité, et cette superbe basilique terminée en 1288, 68 années après le commencement des travaux. On fit alors graver au milieu de la nef, sur des lames de cuivre disposées autour d'un disque de marbre noir, l'inscription suivante, dont les historiens nous ont conservé la connaissance, mais qui n'est plus lisible, aujourd'hui:

En l'an de grâce mil deux cens

Et vingt fut l'œuvre de cheans

Premierement encommenchiée

A dont iert de chest Évechié

Everard Éveque beniis

Et le Roi de France Loys,

Qui fust fil Philippe-le-Sage

Chil qui maistre étoit de l'ouvrage

Maistre Robert étoit nommé

Et de Lusarches surnommé

Maistre Thomas fu après lui

De Cormont, et après cestui

Son fil maistre Renaud qui mettre

Fit a chest point chi ceste lettre

Que l'incarnation valoit

Treize cents ans douze en falloit.

EXTÉRIEUR.

L'Église Notre-Dame d'Amiens ne présente en-dehors que peu de parties remarquables, et ce monument, si vanté, ne mériterait point par sa construction extérieure d'être placé au rang des plus belles Cathédrales de France, si d'ailleurs l'admirable ordonnance du plan et les beautés nombreuses que nous indiquerons particulièrement en décrivant l'intérieur, ne le faisaient regarder avec raison comme un des chefs-d'œuvre de l'architecture du moyen-âge. Cet extérieur cependant offre peu de défauts, et aucun qui soit essentiel; seulement les ornemens de détail y paraissent trop rares, et l'aspect général, quoiqu'imposant par son élévation, manque de cette élégance de formes et de cet artifice de structure qui surprend, et que l'on admire dans beaucoup d'édifices moins importans ou moins en réputation que celui-ci.

Le portail principal, qui, sous beaucoup de rapports, rappelle celui de la Cathédrale de Paris, dont les lignes et le genre de décoration sont à peu-près semblables, en diffère cependant beaucoup dans la distribution relative de chacune de ses parties. Les proportions médiocres des tours, leur peu d'élévation, leur inégale hauteur, et l'échelle en général trop petite adoptée pour toute cette façade, par rapport au reste du monument, peuvent être regardés comme des défauts; mais considéré isolément, ce portail a des formes plus sveltes, plus d'élégance dans la disposition des lignes et des ornemens; et les trois grandes portes d'entrée4 ont beaucoup plus de régularité, de grandiose et de magnificence que dans celui de Paris. Ces portes occupent toute l'étendue de la partie inférieure, s'avancent jusqu'au niveau de la saillie des contre-portes, et forment ainsi une espèce d'avant-porche, qui, détaché du fond, et laissant en retraite tout le reste du portail, lui donne plus de grâce et de légèreté. Un style uniforme d'ornemens décore ces superbes entrées: il consiste en un stéréobate continu parsemé de caissons ou petite basreliefs, et surmonté d'un rang de colonnes légèrement engagées, dont chacune porte en avant une statue de grande proportion élevée sur une console et surmontée d'un dais, le tout terminé par de profondes voussures, dont les arcs multipliés sont remplis d'une grande quantité de figures d'anges, de séraphins et d'autres personnages, en rapport avec le grand tableau en relief sculpté sur le fond ou tympan; enfin les pignons triangulaires ornés de chardons, qui surmontent ces trois portes, se détachent d'une manière pittoresque sur des renfoncemens obscurs, et l'arc d'ouverture de chacun est enrichi d'un cordon à fleurs et d'une dentelle en pierre délicatement travaillée.

Le reste de cette façade se compose principalement d'une galerie à jour, en forme de péristyle, qui règne dans toute la largeur, et dont les arcades sont ornées et subdivisées dans le goût du siècle, surmontée d'une autre également à jour, et dont les entrecolonnemens sont remplis, comme autrefois à Notre-Dame de Paris, par les statues colossales de vingt-deux Rois de France jusqu'à Philippe-Auguste; enfin d'une très-belle rose que nous décrirons plus amplement en parlant des vitraux peints, et d'une balustrade à hauteur d'appui qui forme le couronnement. Là se termina long-temps le portail de la Cathédrale d'Amiens, qui formait ainsi un parallélogramme parfait; et son aspect considéré isolément, offre, comme nous l'avons remarqué à la Cathédrale de Paris, la sévérité de ligne et le grandiose des plus beaux monumens de l'antiquité.

Les deux tours et la petite galerie qui les unit à la base, n'ont été élevées que plus d'un siècle après l'achèvement total de toute l’Église, et ne furent terminées telles qu'elles sont, qu'en 1401. Tout porte à croire que Robert de Luzarches ne les avait point comprises dans son plan, ou du-moins elles eussent été plus en harmonie avec le reste5 mais on crut devoir par ce moyen donner plus d'élévation au portail qui se trouvait beaucoup au-dessous du pignon de la nef; ces tours étaient d'ailleurs, à cette époque, non-seulement un objet de mode, mais encore elles constataient, par leur nombre et leur élévation, différens degrés de suprématie dans les Églises. On sait que les Cathédrales métropolitaines, certaines collégiales et les Abbayes de fondation royale avaient seules le droit d'avoir deux tours ou clochers d'une égale hauteur; les Cathédrales suffragantes en avaient deux, mais inégales; enfin les autres Églises de paroisse ou de simple monastère, n'avaient droit qu'à un clocher5. C'est ainsi que, dans tous les temps, le génie de l'artiste est souvent obligé de se soumettre à des lois bien étrangères à l'art.

Le grand portail de la Cathédrale d'Amiens a 15o pieds de largeur,et 130 pieds de hauteur, jusqu'à la naissance des tours, 21o pieds jusqu'au sommet de la tour du nord, et 19o pieds jusqu'au sommet de la tour méridionale. Elle est précédée d'une place de trop peu d'étendue, ce qui nuit à son aspect et au développement de ses proportions. Cette place est divisée en deux parties: l'une, élevée de plusieurs marches, forme le parvis proprement dit, et est de niveau avec l'intérieur de l'Église; l'autre, beaucoup plus basse, suit l'inclinaison naturelle du coteau sur lequel la Cathédrale est construite.

C'est sur cette place que, le 9 août 1594, se retrancha le duc d'Aumale, gouverneur de l'ancienne Picardie et un des chefs de la Ligue, poursuivi par le parti royaliste qui venait de crier Vive le Roi, et d'arborer des fleurs blanches aux chapeaux : il s'empara du parvis Notre-Dame et s'y barricada avec 25o hommes; mais la barricade fut forcée par Montcaurel avec 5o cuirassiers que les ligueurs croyaient de leur parti. Plusieurs de ceux-ci furent tués, et le duc d'Aumale forcé de se retirer.

La façade méridionale est entièrement à découvert : des constructions étrangères ne dérobent la vue d'aucune partie, et l'aspect en est fort beau; c'est surtout en la considérant à quelque distance que l'on peut juger de la prodigieuse élévation des combles6, des proportions imposantes de l'édifice, et des beautés ou des défauts de la structure.

Cette façade présente trois entrées ou portes latérales; l'une, vers le chœur, est appelée porte du Puits-de-1'Œuvre, parce qu'elle donne sur une petite cour où se trouve un puits, près duquel était encore il y a peu d'années, une table en pierre qui servait à régler le compte des ouvriers et les devis de l'entreprise, lors de la construction de cet édifice;: la seconde est appelée porte Saint-Christophe, parce qu'on voit près d'elle une statue colossale de ce Saint7. Cette porte est placée sous la tour méridionale dite de l'Horloge, qui est ornée de quelques statues, dont deux représentent, l'une un évêque, et l'autre le seigneur de Dommélieu, auquel se rattache une anecdote assez singulière, rapportée par les historiens de la ville d'Amiens8. Sur le mur de la nef, depuis la tour jusqu'à la croisée, on remarque aussi quelques sculptures représentant deux Anges, une Annonciation, un saint Nicolas, et deux villageois,homme et femme, avec chacun un sac; près d'eux on lit cette inscription en caractères du XIIIe siècle : Les bonnes gens des villes9 d'entour Amiens qui vendent woides10 ont faicte cette chapelle de leurs omones. On y voyait encore Adam et Eve, que le chapitre fit ôter un peu avant la révolution, à cause de leur nudité; enfin le pignon de la croisée de ce côté offre un portail assez riche, nommé portail SaintHonoré, dont les bas-reliefs représentent les principaux faits de la vie de ce saint prélat : une très-belle rose remplit toute la partie supérieure de ce portail, qui est flanqué de deux tourillons surmontés de petites campanilles pyramidales.

Le portail et. la façade septentrionale n'offrent presque rien de remarquable; les piliers des contre-forts sont ornés de quelques statues d'un style plus moderne que celui de la principale façade; celles que l'on voit sur le côté de la tour dite de Saint-Firmin, représentent la Vierge tenant l'Enfant-Jésus endormi : un Ange à ses pieds joue du violon; puis un Roi de France , que l'on croit être Charles V ; le cardinal La Grange son ministre, un saint Jean-Baptiste, un prince royal et un comte d'Amiens; les autres représentent des évêques, et deux femmes, dont une paraît être la reine Blanche, mère de saint Louis; enfin la figure de saint Firmin le confesseur est placée sur le portail de la croisée, qui de là s'appelle portail Saint-Firmin, et dont elle est à-peu-près l'ornement le plus important. La partie supérieure, qui ne paraît pas avoir été entièrement terminée, est remplie par une rose d'une très-grande dimension, dont la forme est masquée par des jambes de force d'un effet désagréable, construites pour lui donner plus de solidité, mais exécutées avec tant d'art qu'elles ne s'aperçoivent point à l'intérieur; derrière le chevet, il existait autrefois un cloître aujourd'hui presque entièrement démoli, dont les murs étaient ornés de peintures à fresque, représentant la fameuse danse Macabre11.

Du milieu de la croisée s'élève, comme nous l'avons déjà dit, un clocher en forme d'aiguille, construit en charpente revêtue de plomb, par un simple ouvrier nommé Louis Gandon, en 1629, d'une manière fort ingénieuse12, eu égard surtout aux difficultés qu'il y eut à surmonter. La forme en est élégante et légère; il est presque tout à jour, et la plus grande partie en a été dorée; sa hauteur, depuis la voûte jusqu'à la croix, est de 208 pieds. Lorsque des étrangers visitent cette belle cathédrale, on a soin de leur faire parcourir les galeries extérieures qui règnent tout autour de l'édifice au-dessus des bas-côtés: cette promenade n'est point sans intérêt pour les curieux : la disposition des contreforts, des arcs, des piliers butants, des pyramides à travers lesquelles on découvre des points de vue magnifiques, offrent une multitude d'aspects très-pittoresques, dont l'artiste a eu l'heureuse pensée de donner une idée dans un des dessins de ce recueil.

INTÉRIEUR.

Si quelque enthousiaste exclusif de l'architecture antique pouvait refuser encore de reconnaître dans un grand nombre des édifices religieux du moyen âge, ces beautés réelles et ces parties qui honorent l'art, comme produit d'une combinaison réfléchie, et non l'effet d'un hasard heureux, il lui suffirait sans doute, pour revenir à la vérité, d'observer avec autant de bonne foi que d'attention l'intérieur magnifique de l'église que nous décrivons : il reconnaîtrait bientôt, avec tous ceux dont le jugement n'est point assujéti à des préjugés d'école, tout le génie qui a présidé à la construction de cet édifice, la science profonde et le bon goût dont l'architecte a fait preuve dans l'ordonnance du plan, si vaste, si régulier et en même temps si varié; dans la distribution si pittoresque des masses et des vides, enfin dans l'accord et le calcul si judicieux des plus admirables proportions. En effet, il est peu de temples de ce genre dont l'intérieur offre tout-à-la-fois autant d'immensité, de grandiose, d'unité de style et d'élégance, autant de perfection, en un mot, dans l'ensemble et dans les détails; et c'est particulièrement en cela, comme nous l'avons déjà fait observer, que l'église d'Amiens a toujours été réputée comme un des chefs-d'œuvre du temps.

Nous n'essaierons point de donner de ce monument des descriptions minutieuses, inutiles lorsque le lecteur a sous les .yeux des dessins exacts et multipliés, et toujours fastidieuse par la répétition obligée des termes techniques. Les ressources du langage, les dessins eux-mêmes, quelle que soit leur parfaite exactitude, ne peuvent d'ailleurs donner qu'une connaissance incomplète des objets à ceux qui ne les ont point vus en réalité. C'est sur le lieu même que l'observateur peut jouir intégralement de l'ensemble et de chaque partie de l'édifice : là seulement l'œil se dirige à volonté sur tous les points, rien n'échappe à son active curiosité, et l'esprit peut juger avec plus de certitude. Ainsi, le but principal de ces sortes de Recueils., composés de vues pittoresques et de courtes notices, productions si utiles et si agréables toutefois, est suffisamment rempli, en indiquant succinctement les dimensions générales, le caractère distinctif de la structure, et les particularités les plus remarquables, soit de l'art, soit historiques, du monument dont on veut seulement rappeler le souvenir aux contemporains, ou le conserver à la postérité13.

Le plan, en forme de croix latine, offre une étendue de 45 pieds dans sa plus grande longueur, et 98 de largeur dans œuvre ; la croisée a 182 pieds de longueur sur 44 pieds 4 pouces de largeur; et la hauteur totale de l'édifice, sous clef de voûte, est de 132 pieds. De vastes bas côtés, bordés de chapelles, règnent autour de la nef et du chœur, et les voûtes sont élevées sur 126 piliers,dont la structure et les proportions, variées dans leurs positions respectives, sont non moins agréables par leur aspect que savamment disposées: les uns offrent une colonne isolée supportant le poids des massifs, et cantonnée en forme de croix, de quatre autres colonnes d'un beaucoup moindre diamètre, sur lesquelles reposent les retombées des arcs ; tels sont ceux des travées de la nef et du chœur; d'autres sont composés de petites colonnes isolées, réunies sur une même base autour d'un pilier central, et sont appelés piliers sonnans, à cause de la propriété qu'ils ont de rendre un son lorsqu'on les frappe d'un corps dur; on en voit plusieurs de cette espèce engagés aux massifs des chapelles autour du chœur14; enfin les quatre gros piliers du centre de la croisée, et la plupart de ceux qui sont inhérens aux murs ou aux parties latérales de l'édifice, sont en faisceaux plus ou moins composés, et s'élèvent d'un jet de la base à la naissance des voûtes. Le pavé curieux, à compartimens de pierres noires et blanches15, la galerie continue, ornée de fenêtrages à jour, qui surmonte tout autour de l'église les arcades des travées, et la dimension et la beauté des vitraux, particulièrement de trois roses16 (16), complètent le système de décoration architecturale de cet intérieur,et répond dignement à sa grandeur et à sa magnificence.

Ici, comme dans la cathédrale de Paris et dans beaucoup d'autres monumens de la même époque, on peut remarquer le passage du style des douzième et treizième siècles à celui des quatorze et quinzième: les piliers cessent d'être simples, uniformes, ronds; ils commencent à se cantonner en faisceaux, deviennent anguleux et plus sveltes; les arcs ogives sont plus ouverts, et la pointe en fer de lancette est beaucoup plus rare; les ornemens et les découpures en trèfle, exclusivement en usage jusqu'alors, s'allient avec la rose à quatre compartimens, les fleurons, les feuillages, et déjà l'on voit naître des divisions plus compliquées. Cette observation est d'autant plus remarquable dans la cathédrale d'Amiens, que presque partout ailleurs ce passage forme des contrastes frappans dans chaque portion qui correspond aux diverses époques; tandis qu'ici les deux styles sont fondus sans transition sensible, et conservent à l'ensemble de la structure une unité réelle sans monotonie, qui constitue une des perfections les plus remarquables de cet édifice.

L'intérieur de l'église d'Amiens ne présente pas seulement un chef-d’œuvre d'architecture ; mais les mausolées, les morceaux de sculpture et les objets curieux qu'il renferme ne sont pas moins admirables par leur nombre considérable, leur magnificence et le mérite de l'exécution. Ajoutons à cela, que les fureurs de l'impiété et les dévastations révolutionnaires n'ont point exercé leurs funestes ravages dans ce temple si riche de monumens de tous les âges; des mains profanes n'ont point expulsé des cendres illustres de leurs pompeux sarcophages, et les pieux habitans peuvent encore adresser au ciel leurs humbles prières devant les images sacrées que leurs ancêtres ont honorées pendant tant de siècles. Hommage en soit rendu à ceux qui surent détourner de leurs murs ce fléau destructeur dont gémit encore en France le génie des arts; ils ont acquis des droits éternels à la reconnaissance publique!

Au nombre des objets curieux, la cuve baptismale, que l'on croit antérieure à la construction de l'église actuelle, c'est-à-dire à l'an 122o17; le grand crucifix donné par saint Salve, évêque, qui occupait le siège d'Amiens dans le septième siècle18 : la tribune et le buffet des orgues19 ; les huit tableaux exécutés en relief dans des enfoncemens ornés de sculptures à jour, dans le goût gothique, qui décorent les parties latérales de la croisée20 ; ceux du même genre sur l'extérieur des murs qui forment la clôture du chœur21; les stales et les boiseries du chœur, magnifique chef-d'œuvre du commencement du seizième siècle, aussi surprenant par la profusion des détails que par l'élégance des formes et la délicatesse du travail22 ; les grilles et les ornemens du sanctuaire23 ; la richesse de la plupart des chapelles, ornées de tableaux et de belles statues de marbre24 ; et la chaire, ouvrage moderne d'une grande beauté25, fixent particulièrement l'attention des curieux. Au nombre des mausolées, nous citerons comme dignes de remarque ceux tout en bronze des évêques Evrard et Gaudefroi, fondateurs de l'église, monumens du treizième siècle26, placés à l'entrée de la nef; ceux des chanoines Mifry et Niquet, de M. et Mme de Sachy, dans les bas-côtés de la nef; de Claude Pierre, chanoine, de l'évêque Sabatier, du cardinal Hemard, dans la croisée; celui de François Faure, évêque d'Amiens, dans la chapelle de Saint-Jean Baptiste; enfin, ceux de l'évêque Ferry de Beauvoir, de son neveu Adrien de Hannecourt, de Charles de Vitry, receveur des gabelles, et du chanoine Lucas27, adossés aux murs de clôture du chœur. Un intérêt particulier se rattache au plus grand nombre de tous ces monumens , c'est qu'ils sont l'ouvrage d'artistes que la ville d'Amiens se glorifie d'avoir vus naître : les Blasset, les Dupuis, les Vimeu se sont fait un nom distingué dans les arts, et ont consacré leurs chefs-d'œuvre à l'ornement de la mère église de leur pays natal.

Peu de monumens ont été visités par autant de monarques et de personnages illustres que ne l'a été celui-ci : Henri V, roi d'Angleterre, Charles VII, Louis XI, Charles VIII et la reine Anne de Bretagne, Louis XII, François Ier, Henri II, Charles IX, Henri IV, Louis XIII, Louis XIV, l'infortuné Jacques H, roi d'Angleterre, et le czar Paul Ier, ont laissé à la cathédrale d'Amiens des souvenirs de leur présence et de leur piété. C'est dans les murs de cette célèbre basilique que fut célébré, en 1193, le mariage de Philippe-Auguste, roi de France, avec Ingelberge, qui y fut couronnée Reine la même année, et celui de Charles VI et de la fameuse Isabeau de Bavière. Saint Louis y signa, en 1258, avec Henri HI, roi d'Angleterre, le traité qui assurait à ce dernier une partie de la Guienne et du Limousin; Philippe-le Hardi y conclut aussi un traité de paix avec Edouard Ier, roi d'Angleterre, en 1279; enfin Philippe-de-Valois y reçut avec un grand cérémonial, et en présence des Rois de Bohême, de Navarre et de Majorque, la foi et hommage, à titre de vassal, d'Edouard IH, qui venait de succéder au trône d'Angleterre.

1 Cet emplacement faisait partie de celui de l'Église actuelle. 2 C'était un Édifice fort simple et en grande partie de charpente, lignis tabulisjabricata. 3 On allait jusqu'à démolir les anciennes Églises pour en construire de plus magnifiques.4 La porte du milieu, la plus grande des trois, est appelée la porte du Sauveur, parce que Notre-Seigneur est représenté sur le trumeau en pierre qui partage la porte en deux: il foule aux pieds un dragon et un lion, et le socle est orné de pampres et de ceps de vigne enlacés dans les replis d'un serpent; d'un côté du même socle on voit un chien, et de l'autre un coq; au-dessous est la statue d'un Roi de France, tenant d'une main son sceptre et de l'autre un lambel: on suppose que ce doit être Dagobert, qui le premier fonda des Églises en France; mais il est plus probable que ce soit saint Louis, qui occupait le trône de France lorsqu'on achevait de décorer cette façade, et qui avait acquis tant de titres à cette espèce d'hommage. Plusieurs emblèmes sont sculptés sur les diverses faces des pied#-droits, tels que les arbres de la science du bien et de la science du mal, etc. Les statues des côtés latéraux représentent les douze Apôtres et quelques-uns de leurs disciples. On reconnaît, dans les cartouches ou petit» bas-reliefs des socles, les diverses corporations des arts et métiers qui, par leurs dons, avaient contribué à l'édification de cette Basilique, et diverses allégories sur les vertus civiles et religieuses; enfin le relief du fond offre, comme à Paris, le tableau du jugement dernier en plusieurs parties: la résurrection des morts, saint Michel qui pèse les âmes, le partage des élus et des réprouvés : ceux-là sont conduits dans les demeures célestes au bruit des concerts des Anges ; ceux-ci, nus et enchaînés, sont traînés par des Démons dans les enfers; au-dessus le Père Éternel est environné de saints Patrons du diocèse et des Anges qui semblent intercéder en faveur des hommes. La porte à droite est appelée Porte de la Mère de Dieu ; son image orne le trumeau du milieu: elle écrase la tête du serpent. Les statues et les reliefs du pied-droit et des côtés latéraux représentent des sujets et des personnages de l'ancien et du nouveau Testament; le tympan offre plusieurs tableaux : dans l'un on voit les Patriarches; au-dessus la mort, la résurrection et l'assomption de la Vierge. La porte à gauche est nommée Porte Saint-Firmin, parce que la statue de ce martyr y est également représentée, ainsi que les principaux faits de sa vie, sur le pilier du milieu; sur les faces latérales sont sculptés, dans des médaillons, les douze signes du zodiaque et les douze mois de l'année figurés par les travaux des champs; les statues sont celles de saints Évêques honorés dans le diocèse d'Amiens > et le tableau du fond offre divers personnages religieux et des traits de la vie de saint Firmin-le-Martyr. 5 Il en était de même dans les châteaux et les manoirs seigneuriaux: le nombre, et quelquefois la forme des tours et des tourelles, indiquaient le degré de puissance et l'étendue de la juridiction du châtelain.6 Le faîte de la toiture se trouve ainsi, à-peu-près, à la même hauteur que le sommet des tours de Notre-Dame de Paris, et à 5o pieds de plus que lu partie correspondante dans ce dernier monument. Il est orné d'une petite dentelle en plomb. 7 On avait soin de placer à l'entrée des Églises, dans les douzième et treizième siècles, une figure de ce Saint, parce qu'on était persuadé qu'il suffisait de le voir pour être préservé de mort subite. 8 Le seigneur de Dommélieu avait déshérité son neveu, et donné tous ses biens à l’Église d'Amiens ; celui-ci, pour s'en venger, tua son oncle au moment où il entrait dans l'église : tel est le fond de cette histoire, dont les détails, rapportés par divers auteurs, peuvent servir à l'étude des mœurs du temps ( Voir les divers historiens de la ville d'Amiens). 9 Villes pour villages, du mot latin villa. 10 Woides de la gaude: on appelait marchands de woide et de gaude, les grainetiers. 11 On y voyait la mort menant en branle le pape , les rois, les cardinaux, les évêques, les moines, les philosophes, et des personnages de tous les rangs. Cette peinture, qui a été souvent reproduite, avait été composée sur une satire en vers attribuée à Jean Macabre. 12 Voir l'Histoire de la cathédrale d'Amiens, par M. Rivoire, p. 85 et suiv. 13 Ces recueils seraient moins superficiels, et d'une utilité beaucoup plus réelle pour la science et pour l'art, si l'ignorante indifférence, disons-le, de la plupart des Amateurs, et la parcimonie dont on use en général en France dans toutes ces entreprises, permettaient d'y joindre des plans, des coupes et des élévations. On peut prendre connaissance des détails que nous ne pouvons relater ici, sur le plan général de l'église ci-joint, et dans les différentes histoires de la ville et de la cathédrale d'Amiens, telle que celle publiée par le P. Daire, 2 vol. in-4t, Paris, 1757 ; les Antiquites de la Taille d'Amiens, par le chanoine de La Morlière, 1 vol. in-fol., Paris, 1642 ; et enfin la Description de la cathédrale S Amiens , par M. Rivoire, Amiens , 18o6 , qui renferme sur ce monument tous les renseignemens qu'on peut désirer. 14 Nous avons remarqué, en décrivant la cathédrale de Paris, des piliers offrant la même disposition et le même phénomène. 15 Ce pavé est aujourd'hui en très-mauvais état : on y remarque plusieurs pierres sépulchrales chargées d'inscriptions, dont quelques-unes ne sont pas sans intérêt. 16 Ces vitraux ont beaucoup souffert des injures du temps; à l'exception de quelques-uns de ceux de derrière le chœur, il en reste peu d'entiers : les trois roses ont seules conservé leur beauté primitive, et elles égalent ce qu'on connaît de plus magnifique en ce genre; l'artiste a eu, dit-on, l'intention d'y représenter, par les couleurs et les sujets qui y sont peints, les emblèmes des quatre élémens. 17 Cette cuve, en pierre très-dure, a 7 pieds 9 pouces de longueur, a pieds de largeur, 16 pouces de profondeur, et contient ia5 pintes d'eau ; elle est décorée, aux quatre angles, des figures de quatre prophètes : on lit encore les noms de Zacharie et de Jaël ; elle repose sur cinq petits pilastres carrés en pierre, élevés eux-mêmes sur une base commune, sur laquelle on remarque quelques fragmens de pavés émaillés fort anciens. 18 La haute antiquité de ce momument paraît authentique : la tradition porte qu'il fut trouvé dans la mer, près la ville de Rue, avec des circonstances miraculeuses ; les marins et les habitans du pays ont pour lui une grande dévotion : il a 6 pieds de haut, et la figure de Notre-Seigncur, au lieu d'être nue, est revêtue d'une tunique longueplissée à petits plis, et liée par le milieu du corps d'une ceinture. La tête a un caractère sévère , et son aspect produit dans l'âme une impression qu'il serait difficile de définir. 19 Ces orgues furent commencées en i4aa, et terminées en 1429; elles sont un don de Charles Le Mire, valet-de-chambre du roi Charles VI, et de son épouse. Par reconnaissance, l'église éleva à ses donateurs un tombeau près de celui de l'évêque Evrard; ils y étaient représentés tenant des orgues dans leurs mains, avec une inscription à leur louange : cette tombe en cuivre a été enlevée en 1793. La boiserie, ornée de peintures , et qui a conservé sa forme primitive, est fort curieuse; et nous pensons qu'il n'en existe peut-être pas aujourd'hui en France d'aussi ancienne. La tribune, toute en bois, est d'une très-grande hardiesse. 20 Ceux de la partie méridionale de la croisée représentent divers sujets de la vie de saint Jacques-le-Majeur; ceux de la partie septentrionale, des sujets de l'Ancien et du Nouveau-Testament : le style des figures, les costumes, la composition quelquefois singulière des sujets, et les idées bizarres de l'artiste , rendent ces tableaux fort précieux pour l'étude des mœurs et des usages du moyen âge. 21 Ils sont dans le même goût que les précédons, et représentent, ceux à droite, des sujets pris dans la vie de saint Firmin ; ceux à gauche, divers traits de la vie de saint Jean-Baptiste. 22 Elles sont en bois de chêne et de châtaigner, et furent données par Adrien de Hannecourt, doyen de l'église d'Amiens, en 1519 : deux maîtres menuisiers d'Amiens en exécutèrent le travail, sous la direction de Jean Turpin, fort habile ouvrier; elles ont coûté 9,488 livres, somme très modique comparativement au prix qu'elles coûteraient aujourd'hui. 23 Ces ornemens modernes datent de la moitié du dix-huitième siècle. Malgré leur magnificence, on regrettera toujours ceux qu'on a détruits, qui étaient non moins riches et beaucoup plus en harmonie avec le reste de l'édifice ; et l'on ne peut que déplorer la fatale manie qui naquit à cette époque , et fit culbuter tant de monumens curieux par leur antiquité, pour y en substituer à grands frais d'autres qui n'attestent trop souvent que le mauvais goût du siècle. 24 Ces chapelles sont au nombre de vingt-cinq; les plus remarquables sont celles de Notre-Dame-Dupuy et de saint Sébastien, dans la croisée; de saint Jean-Baptiste, à gauche du chœur, et celle de la Vierge, dont l'autel est orné d'un groupe en marbre, représentant l'Assomption, chef-d’œuvre du sculpteur Blasset. 25 Elle est regardée comme l'une des plus belles qui soient en France ; elle est l'ouvrage d'un artiste estimable d'Amiens, M. Dupuis, alors octogénaire. Elle a coûté 36,ooo francs. 26 La tombe de l'évêque Evrard est représentée dans l'ouvrage si précieux pour les antiquaires, intitulé: Monumens Français inédits, que nous devons au zèle et aux connaissances étendues de M. N.-X. Villemin, qui en a gravé et colorié lui-même la plupart des planches avec un soin extrême. 27 Remarquable surtout par un enfant qui pleure, dont l'expression est admirable. Le chanoine Lucas, homme très-bienfaisant, avait fondé à Amiens un établissement de charité en faveur des orphelins.

 

Photos source internet. (BNF pour le plan).
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