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L'Avènement du Grand Monarque

L'Avènement du Grand Monarque

Révéler la Mission divine et royale de la France à travers les textes anciens.

Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

EXTRAITS DE LA MONOGRAPHIE

DE LA CATHÉDRALE DE CHARTRES.

PAUL DURAND.

EXPLICATION DES PLANCHES

PLANCHE 2.

(Indiquée comme planche I dans la table in-folio.)

PLAN AU-DESSUS DU SOL.

Cette planche nous fait voir d'un seul coup d'œil la disposition complète de la cathédrale. Quoique ce plan soit facile à comprendre et s'indique lui-même à la simple vue, nous devons cependant faire quelques remarques et donner plusieurs explications.

Et d'abord, le titre gravé au bas de la gravure nous indique que ce plan n'est pas pris au niveau du sol, comme on le fait ordinairement, mais un peu plus haut. Il en résulte que, la base des murs n'étant pas marquée en noir, il faut une certaine attention pour distinguer la place des portes de celle des fenêtres. Nous aurons soin tout à l'heure de donner- cette indication d'une manière exacte.

Au premier abord, l'unité de ce plan nous paraît parfaite et nous donne la preuve qu'un seul architecte en est l'auteur. Sauf les additions peu importantes que nous mentionnerons plus loin, la disposition symétrique de toutes les parties tracées sur le sol semble indiquer que rien n'a gêné le maître de l'œuvre dans ses conceptions grandioses. Il n'en est pas cependant tout à fait ainsi, et nous devons, dès à présent, faire une remarque qu'il ne faudra pas oublier quand nous parlerons de la façade occidentale. L'incendie de 1194, après lequel fut commencée l'église actuelle, avait laissé subsister des parties importantes de la cathédrale antérieure; la crypte tout entière avait été épargnée par le feu, ainsi qu'une portion considérable de la façade occidentale, à savoir les trois portes principales, la partie inférieure du clocher neuf et le clocher vieux, depuis la base jusqu'au sommet.

Au lieu d'avoir le champ parfaitement libre pour s'étendre suivant la liberté de sa pensée, l'architecte du 13ième siècle se trouvait donc enserré dans un espace déterminé, dans lequel il devait se circonscrire. C'était une sorte de problème proposé à la science et à la sagacité de l'artiste.

On verra plus loin comment ce problème a été résolu.

L'ensemble de l'édifice est tourné vers le levant, non pas cependant d'une manière parfaitement exacte; il s'incline de 45 degrés vers le nord et regarde la limite que le soleil atteint au solstice d'été. Un usage fort ancien prescrivait cette orientation des églises que les règlements ecclésiastiques ont sanctionné. Il ne faudra pas perdre de vue cette mention de l'orientation, parce que nous emploierons fréquemment, dans nos explications, les diverses appellations des points cardinaux, afin que le lecteur puisse facilement comprendre nos indications. Du reste, l'orientation des églises n'a jamais été assujettie à une précision absolue.

Puisque nous parlons de cette direction des églises, faisons encore une autre observation. On sait que, dans un grand nombre d'édifices religieux, l'axe du chœur n'est pas la prolongation exacte de l'axe de la nef et que le chevet semble s'infléchir d'une manière plus ou moins appréciable (vers le nord le plus souvent). On a voulu voir dans cette disposition l'expression d'une idée symbolique, et l'on a pensé que les architectes du moyen âge voulaient représenter par-là l'inclinaison de la tête du Sauveur au moment de sa mort sur la croix.

Quelques auteurs modernes ont d'autre part attribué cette inclinaison à l'imperfection des moyens scientifiques employés à ces époques reculées. Ils ont pensé que, ces grands édifices étant souvent commencés à la fois par les deux extrémités, il se produisait quelque erreur dans le tracé du monument sur le terrain et que, les deux parties de la construction venant à se rapprocher et à se rejoindre, les axes ne se raccordaient pas suivant, une ligne parfaitement droite, mais formaient un angle plus ou moins prononcé. Cependant il faut remarquer :

1° Qu'il serait injuste d'accuser d'impuissance les architectes du moyen âge; ils ont donné assez de preuves de leur science, ils ont résolu des problèmes bien autrement compliqués et difficiles que, celui de tracer d'une manière exacte sur le sol l'assiette d'un monument;

2° Que les idées symboliques étaient singulièrement en faveur et qu'elles étaient suivies même en beaucoup de points dont les textes anciens ne font pas mention;

3° Enfin que dans plusieurs églises dont les dimensions ne sont pas considérables, comme, par exemple, celle du Blanc (Indre), où le travail des entrepreneurs était certainement peu compliqué, on observe cette singulière particularité de construction. L'inclinaison du chevet nous semble montrer là avec évidence l'intention formelle du constructeur d'agir ainsi de propos délibéré. La cathédrale de Chartres ne s'est pas soustraite à cet usage, qu'il soit intentionnel ou non. Les mesures, relevées avec un soin minutieux et rigoureux, ont montré que le chœur s'infléchit d'une manière très faible; car ce n'est que d'environ un mètre que l'axe du chœur s'éloigne de la ligne droite.

Jetons maintenant un coup d'œil sur l'ensemble de ce plan; examinons ses dispositions.

Suivant l'usage à peu près général de cette époque, il dessine sur le sol la forme d'une croix s'étendant de l'ouest vers l'est. De chaque côté du pied de cette croix, sont les substructions massives qui servent de base aux deux grands clochers. Du côté du sud, c'est le clocher vieux; du côté du nord, le clocher neuf; ils contiennent, comme l'indication le fait voir, l'entrée des deux escaliers descendant dans l'église souterraine. C'est entre eux que se trouve l'entrée principale de la cathédrale, formée par trois portes, donnant toutes les trois dans la nef centrale, disposition remarquable et même unique. Vient ensuite la grande nef, accompagnée d'un bas-côté simple, lequel se pour tourne le long des deux transepts, puis le chœur, autour duquel le bas-côté est double, et enfin le chevet de l'église, entouré par sept chapelles. La cathédrale du 11ième siècle ne devait en avoir que trois, comme la crypte primitive et comme les églises, voisines de Chartres, Saint-Père-en-Vallée, Saint-Cheron et Saint-Martin-au- Val. Ce nombre de trois chapelles à l'apside se rencontre presque toujours aux 11ième et 12ième  siècles; on pense qu'il avait rapport à la Sainte Trinité. Un peu plus tard, comme ici et dans un grand nombre d'églises, c'était le nombre sept qui était suivi, tant pour les chapelles des apsides que pour les fenêtres hautes du chœur; il symbolisait les sept esprits de Dieu, entourant la tête du Sauveur comme on le voit dans les représentations de l'arbre de Jessé.

Notons encore en passant, au sujet des chapelles absidales, qu'on en trouve quelquefois neuf, autre nombre mystique, et qu'enfin dans la cathédrale du Mans il y en a douze, en l'honneur des douze apôtres.

Les églises, pendant les premiers siècles, n'avaient pas de bas-côtés autour du chœur; ils apparaissent seulement vers le 10ième siècle, et ils ne sont plus rares au 11ième. Du reste, au XIIIe siècle, où les bas-côtés prennent plus d'ampleur, ils sont rarement doubles dans tout le pourtour du sanctuaire, comme nous le voyons ici. On peut penser que le maître des œuvres, voulant permettre à la foule nombreuse des pèlerins de circuler facilement dans cette enceinte, a, pour cette raison, diminué la grandeur des chapelles. Au 14ième siècle, lors de la construction de la chapelle de Saint-Piat, une des sept chapelles fut supprimée pour faire place à l'escalier qui y conduit.

La nef et le chœur ont seize mètres de largeur; cette dimension surpasse celle des plus grandes églises du moyen âge. Le chœur, sous le rapport de sa longueur, l'emporte aussi sur les autres cathédrales, et l'on n'a jamais été ici dans la nécessité d'empiéter sur le transept et sur la nef pour augmenter le chœur, ainsi que cela s'est fait dans plusieurs églises cathédrales et abbatiales.

A peu près au milieu de la nef on voit un labyrinthe, dont les circonvolutions en méandres en pierre noire se dessinent sur le sol de l'église. Son développement est de près de 3oo mètres; les Chartrains le nomment la lieue, le vulgaire lui donnant une dimension exagérée.

Ce labyrinthe et celui de la Collégiale de Saint-Quentin, beaucoup plus moderne, sont les rares exemples subsistant encore aujourd'hui d'un usage ancien sur lequel on n'est renseigné par aucun document contemporain. On croit généralement que cela avait rapport au pèlerinage de Terre-Sainte, si en vogue aux siècles des Croisades. D'autres renseignements les font regarder comme se rapportant aux maîtres des œuvres de l'édifice où ils se trouvent; leur adresse et leur science étaient assimilées aux talents merveilleux de Dédale. La pierre qui forme le centre de ce labyrinthe offrait une représentation qui nous eut peut-être livré un secret bien précieux; malheureusement, une Mutilation regrettable a effacé à tout jamais ce renseignement. Sur cette pierre était scellée une plaque de métal, en cuivre probablement, sur laquelle était figuré un personnage. D'après les clous de scellement et des contours indécis, cependant encore visibles, on peut, en y faisant bien attention, distinguer la silhouette d'un cavalier sur sa monture et se présentant devant un objet aujourd'hui méconnaissable, que je suis porté à regarder comme une porte. Est-ce le maître des œuvres arrivant au but désiré de l'achèvement de ses travaux? N'est-ce pas plutôt le pèlerin chrétien arrivant comme un voyageur devant la porte de la Jérusalem terrestre, image de la Jérusalem céleste?

Les voûtes qui recouvrent cette immense surface de la cathédrale reposent sur les points d'appui que lui fournissent les murs, renforcés par d'énormes contreforts, et sur cinquante-deux piliers isolés qui s'élèvent dans l'enceinte de l'église.

Ces piliers isolés affectent différentes formes et différents diamètres, suivant les parties qu'ils ont à supporter. Au centre de la croisée, il y en a quatre très volumineux qui semblent formés par un faisceau de colonnettes soudées entre elles et formant un massif unique; elles s'élèvent d'un seul jet jusqu'à la voûte et permettent de supposer, vu la masse considérable qu'elles contribuent à former, qu'elles auraient pu servir de base à une lanterne ou coupole s'élevant au milieu de l'édifice. Les piliers de la nef, ceux des transepts et une partie de ceux du chœur sont composés alternativement d'une colonne ronde, flanquée de quatre piliers engagés, de forme octogonale, et d'un pilier octogonal flanqué de quatre colonnes de forme cylindrique. A l'extrémité orientale du chœur les piliers sont uniques et continuent leur alternance octogonale et cylindrique. On remarquera que la rangée de supports qui forme les bas-côtés du chœur est interrompue de chaque côté par deux piliers, de - forme et de dimensions pareilles à ceux de la nef et d'une partie du chœur. Ces piliers supplémentaires sont destinés à soutenir les tours qui, du côté du Nord et du Midi, flanquent le chœur de la cathédrale.

Nous avons dit que ces piliers, soit isolés, soit composés, étaient disposés suivant le système d'alternance ; or il faut savoir que, soit pour la forme, soit pour la couleur, ce mode est une suite des habitudes de l'architecture romane.

Pour ce qui est de la sculpture des chapiteaux et des bases, des moulures, ainsi que pour tous les détails que nous offrent partout les divers membres de l'architecture, le vaisseau intérieur de la cathédrale de Chartres est entièrement de la même époque, c'est-à-dire de la première moitié du 13ième siècle. Les chapiteaux sont peu variés; ce sont des feuilles recourbées en forme de crochets et, quoiqu'ils soient tous variés, on ne s'aperçoit pas à première vue de leur différence. Combien la sculpture du 11ième et du 12ième siècle était-elle plus riche, plus variée et plus vivante! Les animaux fantastiques et l'élément humain tenaient alors une grande place dans la décoration monumentale Il y a cependant une chose où la sculpture chartraine du VIIIe siècle l'emporte de beaucoup sur celle des autres cathédrales : ce sont les clefs de voûte.

Quoique exécutée en pierre de Berchère, pierre fort dure et peu facile à travailler, chacune des clefs de voûte est ici très remarquable, et la grande clef qui reçoit le faisceau réuni des nervures du chœur à son extrémité Est est un vrai chef-d'œuvre. On remarquera de plus que c'est là seulement que s'est réfugiée la dernière trace de polychromie dans notre cathédrale; ces clefs, et une petite partie de la nervure, sont peintes et dorées avec un goût qui semble perdu aujourd'hui.

Le chœur a été entouré au 16ième siècle par une clôture en pierre, commencée par Jean de Beauce, architecte du clocher neuf. Il eût produit là aussi une autre merveille de goût, de finesse et de délicatesse s'il eût pu finir ce qu'il avait entrepris. Après lui cette clôture fut continuée jusqu'à une époque où, le style gothique n'étant plus en usage, on ne put lui donner la même originalité, ni pour l'architecture ni pour la statuaire. Cette clôture du chœur contient dans son intérieur une suite de chambrettes et de chapelles, aujourd'hui abandonnées; elles sont remplies de détails sculptés avec une extrême délicatesse. Il était impossible d’indiquer sur le plan ces petits réduits; la dimension de la gravure ne le permettait pas.

Nous avons dit plus haut que l'entrée principale de la cathédrale se trouve entre les deux clochers. Nous avons fait remarquer, en parlant de la façade occidentale, que les trois portes étaient primitivement en retraite de toute l'épaisseur des clochers ; c'est après la seconde travée actuelle que se trouve cet emplacement. L'ancien porche à jour ayant été détruit, on avança la nef vers l'Ouest, augmentant ainsi de deux travées la longueur de l'église. Néanmoins la face interne de chacun des clochers, se trouvant maintenant dans l'intérieur de l'église, ne put être appropriée d'une manière semblable aux autres parties de la nef. Il y a là une disparate qu'il eût été impossible de faire disparaître sans causer de grands dommages à ces faces de clochers; le moyen âge a renoncé à corriger cette irrégularité, et probablement les temps modernes en feront autant.

On voit sur le plan du clocher neuf (Nord) une porte percée dans son côté Nord; le clocher Sud en a une pareille dans sa paroi Sud, que la gravure n'a pas reproduite, parce qu'étant murée aujourd'hui elle a échappé au dessinateur. La partie basse, ou le rez-de-chaussée des deux clochers, servait primitivement de vestibule. Ce n'est que depuis une trentaine d'années qu'on y a établi des chapelles.

A l'extrémité et à l'extérieur de chacun des transepts il y a un vaste porche, dont nous aurons occasion de parler un peu plus loin. Contentons-nous de faire remarquer qu'ils donnent accès dans l'église, chacun par trois grandes portes. En avant de ces portes, on voit la base des piliers et des colonnettes qui supportent les arcades formant ces vastes portiques, l'une des choses les plus remarquables de la cathédrale de Chartres; plus en avant encore est l'indication de leur emmarchement.

Outre ces grandes et belles portes, qui livrent passage au public lorsqu'il pénètre dans ce monument, il y en a d'autres qui servent au service privé de l'église. En voici l'énumération : La porte de la sacristie;

Une petite porte, plus à l'Est, conduisant à une sacristie accessoire et de petites dimensions, portant le nom de chapelle des Sourds; Deux petites portes basses, percées dans le mur du chevet et conduisant, l'une dans le palais épiscopal et l'autre dans la bibliothèque du Chapitre, par de petites galeries pratiquées avec science et avec goût dans l'épaisseur du mur.

Enfin, deux portes ont été percées au 14ième siècle pour aller, l'une à la chapelle de Saint-Piat, au premier étage de cette construction, l'autre dans la salle capitulaire, occupant le rez-de-chaussée de ce même édifice; celle-ci est aujourd'hui murée.

Outre ces différentes portes qui desservent l'église, il y en a neuf pour des escaliers conduisant aux parties supérieures de l'église, aux galeries et aux combles.

Nous ferons remarquer, en terminant l'examen de cette planche, que les années et les siècles ont fort peu modifié la simplicité primitive de ce vaste monument.

Du côté du Nord, on a ajouté une sacristie au 14ième siècle. Elle est formée d'une grande et haute salle à deux travées, éclairée par de larges fenêtres à meneaux découpés avec élégance dans leur partie supérieure.

Du côté de l'Est, au commencement du 14ième siècle, les chanoines firent élever la chapelle de Saint-Piat, édifice considérable et à deux étages, qui contient la salle capitulaire au rez-de-chaussée et une chapelle au premier étage.

Enfin, du côté du Sud, est la chapelle de Vendôme, qui fut construite en 1413 par Louis de Bourbon, comte de Vendôme, pour accomplir un vœu qu'il avait fait à la Sainte Vierge. Boulliard prétend que sa statue et celle de sa femme étaient contre le mur en face de l'autel ; la description qu'il nous fait de ces sculptures nous fait penser qu'il faut entendre par là les deux statues de ce comte et de Blanche de Roucy, sa femme, qui se voient encore aujourd'hui contre la face extérieure de cette chapelle.

Cette chapelle a été construite, entre deux contreforts, en hors-d’œuvre de la cathédrale.

Le petit édifice que nous voyons indiqué au Nord au pied du clocher neuf contient le mouvement de l'horloge. Sa base est du 16ième siècle, et la partie supérieure, formant premier étage, date du commencement du 16ième siècle.

Les grandes et profondes citernes qui occupaient presque tous les angles rentrants de ce plan de l'église, et qui se voient sur les plans anciens, ont toutes été supprimées, à cause des infiltrations qui se produisaient dans la crypte et dans les substructions de l'édifice...

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Publié le par Rhonan de Bar
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EXTRAITS DE LA MONOGRAPHIE

DE LA CATHÉDRALE DE CHARTRES.

PAUL DURAND

EXPLICATION DES PLANCHES.

PLANCHE 1.

PLAN DE LA CRYPTE.

Quoique dans la table in-folio des planches ce plan soit indiqué sous le n° II, nous croyons devoir commencer par lui notre description, parce qu'il représente le fondement sur lequel repose tout l'édifice, et parce que ces parties inférieures et souterraines, plus anciennes que l'église haute, ont eu une grande influence sur les dispositions de celle-ci. C'est là, en effet, que se trouvent des restes considérables des fondations de la cathédrale antérieure à celle qui existe aujourd'hui et dont nous avons à nous occuper; c'est là que l'on peut étudier diverses questions d'antiquité et de construction qui ont déjà exercé la sagacité des antiquaires, et qui cependant sont restées obscures. Longtemps encore, probablement, les archéologues seront embarrassés pour expliquer certaines difficultés sur lesquelles on est loin d'être d'accord[1].

Il est à regretter que ce plan ne porte aucun signe, aucune marque, ni chiffres ni lettres, qui puissent servir de points de repère à celui qui l'examine ou à celui qui veut le décrire. Faute de ce secours, il nous sera difficile de nous faire comprendre facilement ; nous serons obligés de revenir à plusieurs reprises sur les mêmes points et d'entrer dans de fastidieuses explications. Que le lecteur veuille bien nous pardonner ces redites indispensables.

Jetons d'abord un coup d'œil général sur l'ensemble de cette planche.

Les parties blanches indiquent les vides, et les parties teintées celles remplies par des maçonneries ou par le terrain. Il sera bon de faire cet examen, en ayant en même temps sous les yeux la planche II, ou le plan au niveau du sol.

Il est indispensable, avant tout, de bien se représenter la forme de la crypte du 11ième siècle, parce que son plan a déterminé d'abord celui de l'église supérieure bâtie à cette époque, et, plus tard, a eu une grande influence sur celui de l'église du 13ième siècle.

Or, si nous faisons abstraction des constructions postérieures qui ont modifié cette église primitive, voici ce que nous trouvons : 1 ° Deux galeries latérales, partant des deux clochers situés à l'ouest; — 2° trois chapelles absidales, à l'est; les quatre autres sont du 13ième siècle; — 3° deux transepts; — 4° le martyrium ou confession, à l'extrémité orientale du terre-plein occupant le milieu de l'église; il est antérieur au XIe siècle.

Les deux massifs latéraux que l'on voit de chaque côté sont formés par les substructions des transepts de l'église du 13ième siècle ; comme ils n'existaient pas dans l'origine, aucune fenêtre de la crypte ne se trouvait obstruée, et l'intérieur de ce monument était .éclairé dans toutes ses parties, d'autant plus que le terrain avoisinant l'église s'est exhaussé par la suite des siècles.

Tel est, en résumé, l'ensemble de cette crypte, la plus grande que l'on trouve en France. Nous allons maintenant la suivre dans toute son étendue, ajoutant chemin faisant quelques réflexions sur les endroits intéressants et sur les particularités que nous rencontrerons.

L'escalier, d'une vingtaine de marches, partant au-dessous du clocher neuf (côté du nord), nous introduit dans la longue galerie qui suit le côté nord de l'église. A chaque travée, nous remarquerons des voûtes d'arêtes, sans nervures, reposant sur des pilastres engagés, fort peu saillants, terminés à leur partie supérieure par un tailloir extrêmement simple. Les fenêtres sont petites et en plein cintre. Ces caractères nous font reconnaître une construction du 11ième siècle, et sont conformes avec les documents historiques qui nous apprennent que l'évêque Fulbert fit bâtir cette crypte immédiatement après l'incendie de 1020.

La partie de cette galerie située au bas des marches est l'end roit désigné, dans les anciennes descriptions et sur les anciens plans, de la manière suivante : Lieux où demeurent les sœurs pour la garde des saints lieux.

Suivant l'historien Boulliard, « c'estoieit au commencement des hommes ecclésiastiques qui gardoient ce S. Lieu- lesquels couchoient  et levoient dans icelui et demeuroient en de petites chambres qui sont encores à l'entrée de la Grotte. Du depuis y furent mises des filles dévotes qui s'appeloient les filles des SS. Lieux-forts. A présent (1609) y a une seule fille, ou veuve dévote, qui a des servantes soubs elle, et gardent assiduellement ensemble les dicts - SS. Lieux, faisant leur perpétuelle résidence ès dictes chambrettes, dressées à cet effet. Elle est vulgairement nommée la Dame des SS. Lieux-fats, ou des Grottes, et a un fort beau revenu de fondation pour sa nourriture et entretenement. Aussi est-elle tenüe d'avoir le soing des orne mens de la dicte chapelle de Nostre-Dame, de fournir de tous ornermens, pour célébrer la messe, à tous les prebstres, quels qu'ils soient, qui vont chanter au dict lieu, de leur bailler pain et vin, et autres choses nécessaires à ce divin service. Je trouve par les anciennes chartres que les dictes personnes estoient commises à la garde des dictes Grottes aussi pour autres occasions, sçavoir : pour y recevoir les pellerins et malades qui y alloient en dévotion, comme on y ha toujours abordé de tous les coings du monde. Et, tant pour cette cause qu'autres jà dessus dictes, la dicte Grotte auroit été qualiifée l'hospital du S. Lieu-fort, comme appert par un tiltre du 3 octobre 1403, auquel sont nommées les sœurs du dict hospital en cette sorte : Perrine la Martinelle, Maistresse, Jehanne Laffîdée, Laurence la Verrière et Julliote la Herbert relie, sœurs de l'hospital du S. Lieu-fort, en l'église de Chartres. Cet hospital étoit pour recevoir les malades du feu sacré, qui couroit fort en ce temps-là, que l'on appeloit la maladie des ardents. Ces malades estoient retenus durant neuf jours pour faire leurs dévoctions, puis ils s'en retournoient guéris. »

Nous avons cité ces passages pour montrer l'importance que l'on attachait au sanctuaire de Notre-Dame-sous-terre, dont nous approchons. Il faut remarquer que les anciens auteurs emploient toujours l'expression de Grotte quand ils parlent de ce sanctuaire, ce qui est l'indice de traditions suivant lesquelles l'emplacement de la cathédrale était occupé par des grottes remontant à l'époque druidique. On ne trouve aujourd'hui aucun vestige de cette église souterraine.

Ces appartements, où demeuraient les sœurs pour la garde des saints lieux, étaient construits en bois ; ils se composaient d'une cellule à gauche et de six autres à droite. Il ne reste aujourd'hui presque rien de ces petites chambres, indiquées dans les auteurs anciens et figurées sur les vieux plans de la cathédrale, si ce n'est un système assez singulier de serrures et de petits guichets pratiqués dans les panneaux de la porte placée au bas de l'escalier, et qui indique qu'on ne pouvait pénétrer dans l'église souterraine, de ce côté, sans la permission de ces gardiennes.

Continuant à suivre notre route, nous passons devant les cinq fenêtres qui sont à gauche, en face desquelles sont des murs pleins, sans aucun ornement architectural. Dans l'une des premières travées, M. Lassus fit pratiquer une excavation horizontale d'environ deux mètres, s'enfonçant sous le sol de la nef de l'église haute ; on reconnut que c'était un massif de terre sans aucune construction ni excavation souterraine.

Après les cinq fenêtres dont nous venons de parler se trouve (à la sixième travée) une grande arcade ou porte, qui, avant le 13ième siècle, devait être une des entrées latérales de la crypte. Aujourd'hui, cette porte donne dans un corridor voûté, qui règne sous un des bas-côtés du transept nord de l'église haute et aboutit à un Escalier menant au dehors. Il faut remarquer que cet escalier est pratiqué dans l'épaisseur d'un contrefort, vice de construction qui est atténué par l'extrême résistance et par la dureté de la pierre dont la cathédrale est construite.

Après cette arcade on rencontrait, avant 185o, une grille et une porte en bois qui, au 17ième siècle, formaient la limite ouest de l'espace consacré dans la crypte au pèlerinage de Notre-Dame-sous-terre.

Les trois travées suivantes, la septième, la huitième et la neuvième, ont leurs fenêtres obstruées par l’emmarchement du porche septentrional; on aperçoit leurs contours sous l'enduit de maçonnerie et sous les peintures qui les recouvrent. Derrière la troisième de ces fenêtres bouchées il existe un corridor semblable à celui dont nous avons parlé un peu plus haut ; il est sans usage, et forme un souterrain ou une cave à l'usage de l'église.

L'endroit où nous arrivons ensuite n'a rien de particulier ni de remarquable sous le rapport de l'architecture. C'est à un autre point de vue qu'il mérite de fixer l'attention ; il a été pendant plusieurs siècles le point le plus important de l'église souterraine, parce que c'est là que se trouvaient le sanctuaire et l'autel du pèlerinage de Notre-Dame de Chartres, dont la statue était placée en ce lieu.

Remarquons d'abord que la dixième travée a subi une grande modification. Il y avait précédemment à cette place une fenêtre semblable aux autres; au 17ième siècle, le mur fut largement ouvert pour former une communication avec le dehors et donner accès au sanctuaire de Notre-Dame-sous-terre. Les architectes .qui firent ce changement laissèrent visible le haut de l'ancienne fenêtre. Plus bas, et sur les côtés, ils disposèrent la maçonnerie de manière à imiter une grotte taillée dans un rocher, afin de rappeler et de maintenir l'idée et le souvenir de la grotte druidique, dont on ne trouve cependant aujourd'hui aucun vestige dans la crypte, ainsi que nous l'avons dit.

En face de cette porte, et faisant aussi partie de la dixième travée, il y a un renfoncement pratiqué dans le terre-plein central : c'est la chapelle des Saints-Forts, Savinien, Potentien et leurs compagnons, premiers apôtres du christianisme dans cette partie des Gaules.

C'est dans la onzième travée que se trouvaient le sanctuaire et l'autel de l'antique pèlerinage de Notre-Dame de Chartres. Une tradition, dont l'origine se perd dans la nuit des temps, faisait remonter la statue de la Sainte Vierge tenant le divin Enfant sur ses genoux à l'époque druidique. Elle était accompagnée de la célèbre inscription : VIRGINI PARITVRAE rappelant la prophétie d'Isaïe : Ecce virgo concipiet et pariet filium. Pareille tradition existait en Orient : sur le mont Carmel, pays voisin de la Phénicie, il y avait, avant l'ère chrétienne, un antique sanctuaire dédié à la vierge qui devait enfanter et avec la même inscription.

Tout l'espace compris entre la septième et la onzième travée avait été orné avec beaucoup de luxe en l'année 1690. L'autel avait été refait et accompagné d'une balustrade en marbre, les murs revêtus de plaques de marbres variés et les voûtes enrichies de peintures, où, au milieu de rinceaux sur fond d'or, on voit encore des médaillons où sont représentées des scènes de l'ancien et du nouveau Testament.

Deux artistes chartrains, Nicolas Pauvert et Pierre de la Ronce, avaient exécuté les peintures, qui existent encore, quoique fort détériorées.

Quant aux marbres et aux autels de la Sainte Vierge et des Saints-Forts, ils ont été détruits à la fin du dernier siècle; mais la piété des Chartrains s'occupe depuis plusieurs années à rétablir ces lieux dans leur première splendeur.

Le musée de Chartres possède une ancienne et rare gravure du commencement du 16ième siècle qui donne une idée de l'ensemble de la décoration du sanctuaire de Notre-Dame-sous-terre tel qu'il était à cette époque.

Nous avons dit que la onzième travée contenait le sanctuaire et l'autel du pèlerinage. Le passage et la circulation auraient donc été interceptés si l'on n'eût pratiqué un couloir en perçant les murs sur le côté, comme nous le voyons sur cette planche. Nous suivrons ce passage, qui se courbe autour de l'autel et nous permet de passer derrière le mur transversal (non marqué sur notre planche) et de pénétrer dans la douzième travée.

Celle-ci, placée, comme nous venons de le dire, derrière le siège vénéré du pèlerinage, est aujourd'hui complètement obscure, parce que les constructions de la grande église du XIIIe siècle ont obstrué toutes les fenêtres. Cet endroit, et celui qui y correspond du côté du midi, ont subi de tels changements et de telles modifications, qu'il est fort difficile de se rendre compte de leur état primitif. Nous en sommes réduits à faire des suppositions, sans pouvoir rien établir de certain.

L'examen de ces parties, fait sur place, conduit à penser qu'il y avait ici un transept se reproduisant à l'étage supérieur dans la cathédrale du XIe siècle. Aujourd'hui cette partie carrée, dans laquelle est pris le corridor recourbé dont nous parlions tout à l'heure, est aménagée en caves et en magasins pour le service de l'église; il y a là aussi un réduit fort petit, entouré de murs qui lui sont propres, où sont percées des fenêtres garnies de barreaux de fer comme le cachot d'une prison.

Immédiatement après, à gauche, est une porte qui dans l'origine conduisait au dehors. Aujourd'hui, l'escalier que nous trouvons là conduit à d'autres caves et à des réduits du 14ième siècle, situés sous la grande sacristie, et à un second escalier menant à cette sacristie et au couloir par lequel elle communique avec la cathédrale.

Mais reprenons notre excursion sous terre. Nous voici arrivés maintenant à la partie semi-circulaire formant l'apside de la crypte.

La première chapelle, que nous rencontrons à gauche, est sous le vocable de sainte Véronique; elle sert aujourd'hui de sacristie pour le service de la crypte. C'est une adjonction construite au XIIIe siècle. Elle se trouve placée entre ce que nous regardons comme un ancien transept du XIe siècle et la chapelle suivante, qui est de cette même époque.

Les fenêtres sont grandes et en ogives; la voûte est renforcée par de grosses nervures carrées. Sur cette voûte et sur les murs sont des vestiges de peintures du 13ième  et du 14ième  siècle; elles sont fort détériorées, et les sujets ne peuvent plus se comprendre. On voit des hommes conduisant des chevaux encore assez visibles; sur des bandeaux tracés horizontalement on peut aussi distinguer des chevrons et des zigzags; sur les nervures, des cercles entrelacés; sur les voûtes, un semis de grandes fleurs de lis et de tours de Castille, et, au-dessus de l'endroit où se trouvait l'autel, un buste de Jésus-Christ bénissant, entre deux anges thuriféraires.

En face de cette chapelle, sur la droite du chemin que nous parcourons, il y a une porte par laquelle on descend dans une petite crypte plus basse et plus profondément enfoncée sous le sol.

Il faut examiner attentivement cet endroit. Il est très intéressant pour les archéologues, car c'est là que se trouvent les constructions les plus anciennes delà cathédrale, et tout porte à croire que plusieurs des murs de ce souterrain ont fait partie de substructions gallo-romaines appartenant à l'ancienne enceinte de la cité des Carnutes. Sur une portion notable de ces murs, la construction est en petit appareil accompagnée de bandes horizontales de briques larges et épaisses.

Ce caveau a été bien probablement le martyrium ou la confession des cathédrales qui ont précédé celle du 11ième siècle. Nous allons donner un aperçu des particularités qu'on y rencontre.

Il faut savoir d'abord que la porte par où nous venons de passer n'existait pas dans l'origine. On descendait dans cette petite crypte par l'escalier que l'on voit sur la droite de la gravure et qui communiquait avec le sanctuaire de l'église supérieure. Cet escalier et la porte que l'on rencontre vers le milieu de son parcours paraissent du 13ième siècle.

Il fut supprimé et muré dans sa partie supérieure lors des changements que subit le chœur de la cathédrale à la fin du siècle dernier. Au bas de cet escalier, à gauche, le pilier engagé dans le mur offre tous les signes d'une construction romane primitive; à sa partie supérieure est un tailloir orné de moulures feuilletées comme on en trouve dans les monuments du vine au 10ième siècle. Ce pilastre engagé, les deux piliers carrés isolés qui supportent la voûte, et la grosse colonne engagée qui est au milieu contre le mur ouest, sont attribués à une époque antérieure au 11ième siècle. On y remarque, en effet, un caractère architectonique qui n'existe qu'à cette époque. C'est une brique, quelquefois deux, placées verticalement çà et là dans l'appareil entre deux pierres de taille et accompagnées de joints fort épais. M. Alfred Ramé [2]a démontré que ces briques ainsi disposées n'avaient jamais été observées dans une construction postérieure ou antérieure au 10ième siècle, et que cette particularité, rapprochée de la forme particulière du tailloir, donnait ainsi la date précise de l'époque où avaient été construits les monuments qui offraient ce signe caractéristique.

Le mur plan devant lequel est la grosse colonne engagée est une construction gallo-romaine. II est formé d'une maçonnerie de moellons noyés dans du mortier, interrompue de distance en distance par des bandes de briques s'étendant horizontalement; cette construction peut remonter au 5ième ou au 6ième siècle.

Dans le mur circulaire qui est en face, du côté de l'est, sont creusées de grandes et profondes niches ou arcades en plein cintre, semblables à celles que l'on rencontre dans tous les monuments des époques primitives ; ce sont probablement des arcs de décharge.

Les voûtes et la partie supérieure des différents piliers de ce caveau ont été refaites à neuf et surhaussées dans le siècle dernier afin de leur donner une solidité capable de supporter le poids du nouvel autel et du groupe colossal de l'Assomption, placés dans le nouveau chœur de la cathédrale. Peut-être avant cette époque les piliers étaient-ils ornés à leur partie supérieure de sculptures, ou au moins de moulures, qui eussent pu nous fournir une indication précisant une époque d'une manière certaine. Ce caveau central, avons-nous dit, était le martyrium des cathédrales primitives détruites par les incendies ou par d'autres causes de ruine; mais cette ancienne destination était depuis longtemps tombée en désuétude, car la plupart des auteurs nomment cet endroit le Trésor.

De ce caveau central on passe, en allant à droite, dans un autre un peu plus petit, et l'on aperçoit en face, sur le côté ouest, un parement de mur où le petit appareil romain et les bandes horizontales de briques se montrent parfaitement conservés, ainsi que nous l'avons dit plus haut. C'est le seul endroit de la ville de Chartres où l'on voie ce système de construction, qui nous fait remonter peut-être jusqu'au 6ième siècle. Dans ce même caveau il y a une fosse où l'on ne peut descendre qu'à l'aide d'une échelle. C'était une cachette, où l'on pouvait, pendant les sièges ou les troubles si fréquents au moyen âge, déposer avec sécurité la Sainte-Châsse et les autres reliquaires précieux qui faisaient la richesse de la cathédrale et composaient le trésor de Notre-Dame. Cette fosse était alors recouverte d'une dalle, et l'entrée étroite qui nous introduit ici étant murée, il était bien difficile de pénétrer en cet endroit. Ce caveau communique aujourd'hui avec la crypte de Fulbert par la porte que nous avons prise pour y entrer, laquelle est située en face de la chapelle de Sainte-Véronique. Cette porte n'existait pas dans l'origine; les caveaux que nous venons de quitter n'étaient accessibles que par l'entrée donnant dans le sanctuaire de l’église haute.

Quand cette entrée fut supprimée par suite des travaux qui ont modifié le chœur, on perça grossièrement, par une trouée dans la muraille, le mur d'enceinte du martyrium afin de pouvoir y accéder; ce n'est que depuis quelques années, lorsque l'on fit ici une chapelle dédiée à saint Lubin, que l'on régularisa l'ouverture, que l'on plaça des marches et qu'on y adapta une grille qui puisse se fermer; mais, ne l'oublions pas, c'est une disposition entièrement moderne.

Reprenant la galerie circulaire, que nous avons quittée pour visiter le martyrium, nous trouvons après la chapelle de Sainte-Véronique (13ième siècle) une seconde chapelle dont la forme est différente. Elle est allongée, voûtée en berceau et terminée en cul-de-four; c'est une construction du 11ième siècle. Ses fenêtres sont petites et en plein cintre.

Au fond de cette chapelle, à gauche, il y a une très petite fenêtre qui est d'une époque antérieure; auprès on voit des briques debout dans les joints : c'est un reste d'une église antérieure. Les murs offraient, d'un côté, des scènes de pèlerins presque entièrement effacées et, de l'autre, des assises de pierre tracées en ocre rouge; on les a rétablies semblables il y a peu de temps, ainsi que les semis de fleurs sur la voûte, telles qu'on les voit sur la planche LXXII. Cette chapelle est aujourd'hui dédiée à saint Joseph.

La troisième chapelle, dite de Saint-Fulbert, est de celles ajoutées au 13ième siècle. Sa forme est polygonale; elle ne présente rien de particulier.

La quatrième chapelle, dédiée à saint Jean-Baptiste, est la chapelle qui se trouve dans l'axe de l'église; elle est du XIe siècle et semblable à celle de Saint-Joseph, dont nous avons parlé précédemment, et à celle de Sainte-Anne, que nous verrons tout à l'heure. Ce sont les trois chapelles faisant partie de la construction primitive; leur forme suffit sur le plan pour les caractériser et les faire reconnaître.

Entre la chapelle de Saint-Jean et la suivante on voit, au-delà de la cathédrale et plus à l'est, les parties inférieures de la chapelle de Saint-Piat, dont nous parlerons ailleurs.

La cinquième chapelle, dite de Saint-Yves, est du 13ième siècle, comme nous le reconnaissons à ses fenêtres en ogives, aux nervures de sa voûte et à sa disposition sur notre plan.

- La sixième est celle de Sainte-Anne; elle remonte au 11ième siècle, comme nous l'avons dit il y a un instant. C'est une des chapelles primitives.

La septième chapelle est la dernière de la partie absidale ; elle est du 13ième siècle, ainsi que nous le montrent ses fenêtres en ogives et ses autres accessoires de cette époque. Dans le coin, à droite en entrant, on trouve quelques vestiges d'une construction du 10ième siècle.

Ici finit la partie semi-circulaire de la crypte, et nous retrouvons, comme du côté opposé, une galerie droite, que nous allons aussi parcourir.

La première chose que nous rencontrons à gauche est une des entrées de l'église souterraine du côté méridional. La porte extérieure est ornée d'une arcade avec une décoration 'dans le style du 11ième au 12ième  siècle. Elle est accompagnée de deux colonnettes avec chapiteaux richement sculptés, surmontés d'un tore et d'une moulure garnie de dents de scie.


Vient ensuite un espace carré ayant formé, comme nous l'avons dit en parlant de l'autre côté, un transept primitif. Aujourd'hui, c'est la chapelle de Saint-Martin.

On a déposé dans cette chapelle les fragments de sculpture de l'ancien Jubé, détruit pendant le siècle dernier. Ce sont de précieux échantillons de l'art au 13ième siècle. Nous verrons plus loin (pl. XXXVII) les dessins et reproductions de plusieurs de ces fragments de la sculpture française au XIIIe siècle.

C'est dans cette chapelle aussi que se trouve un sarcophage mérovingien dans lequel avait été inhumé le corps de Chalétric, évêque de Chartres, mort au 6ième siècle (en 567).

On lit sur le couvercle du sarcophage une des plus anciennes inscriptions chrétiennes qui soient dans cette partie des Gaules :

+ HIC REQVIESCIT CHALESTRICVS EPISCOPVS CVIVS DVLCIS MEMORIA PRIDIE HONA; OCTOBRIS VITAM TRANSPORTAVIT IN COELIS

et sur laquelle on peut voir M. Edmond Le Blant, Inscriptions chrétiennes - de la Gaule avant le VIIIe siècle, I, p. 304 à 307.

Lors de la démolition de l'église de Saint-Nicolas-au-Cloître, portant aussi le nom de Saint-Serge et Saint-Bacche, on trouva sous le maître autel ce précieux et antique monument. Après avoir occupé divers emplacements, il fut déposé ici il y a une quinzaine d'années.

Continuant notre exploration, nous rencontrons plus loin, du même côté gauche, une chapelle carrée, disposée dans un endroit remanié à une époque assez rapprochée. C'est aujourd'hui la chapelle de Saint-Nicolas. Elle est en correspondance de symétrie avec l'escalier du côté du nord.

En face, sur le côté droit, dans le renfoncement qui pénètre dans le massif central, est la chapelle de Saint-Clément, où se trouve la peinture reproduite en chromolithographie sur la planche LXXI.

En cet endroit, nous rencontrons une barrière formée par une grille et par une porte en bois du temps de Louis XIII. Nous ne savons à quelle occasion elle a été placée là, car elle gêne la circulation dans les cérémonies qui se font sous terre.

Après cette porte il y a, à gauche, une piscine en pierre où l'on jette l'eau qui a servi à laver les linges de l'église. Au-dessus est une peinture à fresque du 12ième au 13ième siècle représentant la Nativité du Sauveur; Jésus-Christ, la Sainte Vierge et saint Joseph remplissent le tableau. Une petite draperie orne et complète cette peinture -dans le soubassement.

Viennent ensuite les fenêtres de l'église primitive, qui ont été bouchées par la construction du porche méridional. La première donne sur un souterrain dans lequel on accède par le dehors. La troisième est fort curieuse : c'est encore un de ces échantillons où les signes caractéristiques du 10ième siècle se manifestent à la vue. On remarquera qu'elle n'est pas de la même forme que les autres; elle est beaucoup plus petite et très étroite. Nous rencontrons plus loin, à gauche, une porte qui, comme du côté nord, entre dans un, corridor sortant au dehors par une porte pratiquée aussi dans l'épaisseur du contrefort, comme nous pouvons le remarquer sur le plan que nous avons sous les yeux. C'est la quatrième qui ait cette disposition. Le reste de cette galerie, semblable à celle du nord, présente à notre observation une belle cuve baptismale du 11ième au 12ième siècle. Elle est flanquée de quatre colonnettes surmontées de chapiteaux variés et très élégants. Des bancs en maçonnerie sont disposés le long des murs.

L'escalier où nous arrivons, au bout de cette galerie, tout à fait à l'ouest, débouche au bas du vieux clocher. En résumé, si nous examinons d'un coup d'œil cette belle crypte, nous reconnaîtrons qu'elle a la forme d'un fer à cheval allongé, formé par les deux galeries se réunissant du côté de l'est par une partie courbe; elle est accompagnée, avons-nous dit, de chapelles et de transepts, mais le noyau ou massif central est plein et ne contient pas de traces d'une ancienne nef.



[1] Avant d'entrer en matière, et pour rendre citerai pas à chaque endroit qu'ils ont éclairci justice à qui de droit, je dois faire connaître et expliqué; mais je préviens d'une manière dès à présent que les auteurs modernes qui générale ceux qui voudraient approfondir les m'ont été le plus utiles dans ce travail sont choses qu'ils trouveront dans les travaux de M. l'abbé Bulteau et M. Ad. Lecocq. Je ne les ces auteurs les meilleurs renseignements. [2] Voir Bulletin monumental de M. de Caumont ; année 1860.

 

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SAR J. PELADAN

LA DÉCADENCE LATINE : ÉTHOPÉE

LE DERNIER BOURBON

II

AME DE FONCTIONNAIRE

Le fonctionnaire est-il un homme ?

— « Pourquoi ne faites-vous pas un roman sur les moeurs politiques ? vous auriez des documents humains curieux et multiples, avec cette élection monarchique. »

Ainsi, après le dîner, entre les bouffées de cigarette, Palude, préfet de Typhonia, s'adressait à Nergal.

C'était un homme correct, un peu professoral d'aspect et croyant à sa dignité.

— « Un roman politique, moi, je ne le lirais pas », s'exclama la préfète, très jolie femme, de mise élégante, blonde et élancée.

— « A la vérité, cela est trop difficile puisque personne ne l'a tenté. Le Député d'Arcis ne me réfute pas. Un collectif a une histoire, l'individu seul a un roman : il faudrait donc raconter une ambition.

Voyez les Employés, la plus terre à terre des études de Balzac : elle tient sur Rabourdin et sa femme, héros et héroïne d'honnêteté. Mais le véritable héros politique, s'il n'est pas l'agitateur le Rienzi, le chevalier — l'O'Connel —, est l'homme d'Etat.

Vous souvenez-vous de Z. Marcas, cette brève nouvelle de Balzac ? sans doute le plus grand des romanciers avait d'abord conçu un livre entier ; il n'a pu manier le sujet jusqu'au point esthétique. Le sentiment inné de l'homme, envisage comme inintéressant tout ce qui n'est pas humainement général.

Supposez Marcas amoureux, travaillant à conquérir par la politique une fiancée; voilà le roman. La politique n'est qu'un moyen, une forme véhiculante des idées les plus diverses. Chaque fois que j'ai rencontré un politicien c'est-à-dire un homme d'administration ou de gouvernement, j'ai trouvé un quelconque. Action ou geste ne prennent leur signification que du mobile. Or la politique considérée intrinsèquement s'appellera l'art ou la science du fait; et le fait en soi n'appartient qu'à la vie phénoménale.

Tel qu'on le pratique aujourd'hui le politicisme, semble jouer des intérêts personnels avec des cartes collectives, rien de plus. »

— « Vous ne connaissez pas le pays où vous êtes, cet Enclos-Rey où l'enfant confond en sa prière.

Dieu et le Roy, Henri V et le Pape, ni ces loges maçonniques où des ouvriers naïfs qui n'ont jamais lu que le journal jurent de venger Jacques de Molay.

Au-dessous de ces deux fanatismes, il y a encore l'obscur idéal de justice qui s'agite au coeur du peuple. »

— « Le peuple veut l'égalité qui est la négation de la justice. »

— « C'est sa façon de la comprendre. »

— « Dites plutôt que c'est l'hypocrisie de son espoir, il y a deux choses à différencier chez le peuple : ses besoins qui sont respectables, ses notions qui ne valent pas même le rire. Au lieu de se cantonner dans la réclamation de ses besoins, il veut l'illusion de participer au pouvoir, d'en faire partie, et les illusions de tout temps se sont payées très cher; il veut être l'Etat et il redevient le corvéable. Je gage que votre portier n'échangerait pas son bulletin de vote, son trente-six millionième de pouvoir pour plusieurs louis, — et moi j'offre tous mes droits de citoyen à qui sera assez niais pour les ramasser. »

— « Vous êtes un réfractaire intellectuel, et la société agit par enrégimentement régulier. »

— « Non, je suis un Esprit, et le peuple est une âme; esprit j'ai percé les fantasmagories sociales, et j'ai prudemment transporté ma sensibilité hors de l'atteinte des événements; j'ai mon au-delà de Religion, de Philosophie, de Magie ; sans cela, je m'élancerais comme les autres à la curée des contingences et des réalités. Or vous avez fermé toutes les baies, le peuple ne voit plus le ciel, ne sent plus les souffles bienfaisants d'aucune idéalité ; il se rabat sur les satisfactions immédiates, et comme on ne peut pas les lui donner, il se révolte, et survient le désordre inévitable, fatal. La démocratie est semblable au maire d'une ville qui dirait à ses administrés : « Citoyens, vous êtes trois mille, je n'en puis nourrir que trois cents : que les dégourdis se montrent et passent sur les autres. » Alors, ceux parvenus à s'attabler, forcés de défendre leur part contre les deux mille sept cents évincés, n'auront aucune paix ni aucune pitié; et la table sans cesse au moment d'être renversée, ne sera réconfortante pour personne. La bourgeoisie est attablée depuis un siècle, le peuple envahit la salle, et n'ayant pas assez de place, il renverse la table et même  l'édifice. La vraie question ainsi se pose : comment nommer celui qui excite et débride des appétits qu'il sait ne pouvoir satisfaire ? un inconscient ou un méchant.

Or, qui donc depuis Robespierre jusqu'à Ferry a été assez niais pour croire possible la satisfaction  de tous les appétits déchaînés? L'histoire, envisagée à perte de vue, enseigne que l'équilibre des Etats se base non pas sur une impossible répartition des biens, mais sur la renonciation volontaire d'une partie des ayants-droit; cette renonciation aux biens matériels ne s'obtient que par la culture de l'au-delà dans les âmes. Or, votre démocratie a ramené violemment le regard humain vers la terre : il la bouleversera. »

— « Considérations d'écrivain ! La France se divise en deux partis, ceux qui vivent du gouvernement et le maintiennent, ceux qui n'en vivent pas et qui l'attaquent.

Or la République étant la forme politique la plus « loterie pour tous », la plus propre à la multiplicité des emplois, est mieux appuyée que la Monarchie, donne satisfaction à un plus grand nombre et permet à n'importe qui de rêver les hauts emplois, comme avant on rêvait le Paradis. »

— « Avec cette constatation — car on ne peut pas appeler cela une théorie — quelle est votre opinion politique ? »

— « Mon traitement, mon logement, la situation prépondérante, où je suis. »

— « Votre opinion, c'est votre intérêt ? »

— « Croyez-vous que personne au monde en ait d'autre ?»

— « OElohil Ghuibor... »

— « OElohil Ghuibor n'est pas un citoyen, c'est un Saint-Bernard échoué parmi des butors, c'est un revenant du plus lointain passé : il est aux doctrines modernes identique à une armure du XIIIe siècle en face du fusil Lebel, c'est un homme de musée. Oui, on devrait le montrer et l'expliquer : « voici un cerveau du temps de Saint-Louis... » Au reste, vous ne voyez que des théories dans la politique ! vous, ne tenez jamais compte de l'administration. Vous la jugez sans aucune valeur... Oh ! je le sais; mais s'il vous fallait administrer un département, vous verriez qu'il y a là l'exercice de facultés spéciales et nécessaires, quelle que soit la nature du pouvoir central... Eh bien, la politique, c'est de l'administration centrale, et en grand, voilà tout. »

— «Vous faites de la théorie comme M. Jourdain, mais vous en faites, mon cher préfet, chaque fois que vous agissez en forme administrative. Si l'art vient à passer, vous l'appliquerez dans votre département et vous agirez comme athée et persécuteur. »

'— « Non, le persécuteur est celui qui oppose sa passion à une autre passion ; or, je suis indifférent aux événements tant qu'ils ne me lèsent pas, persuadé que l'inextricable réseau des petites causes voile toujours la vraie cause à notre esprit. Voulez-vous une définition de la politique? l'art du meilleur parti de toute circonstance publique à un but privé. »

— « Vous vous calomniez ; la politique pourrait s'appeler l'éthique collective; et raisonnant du miscrocosme au macrocosme, c'est-à-dire de l'homme à l'humanité locale et ethnique : cet art ou cette science, à votre choix, sera la meilleure panification de la vie pour le plus grand nombre. Or de même que l'homme s'élève par sa préférence des mobiles héroïques, ainsi la nation sera grande suivant qu'elle poursuivra des objectifs plus hauts. »

« Tout gouvernement s'impossibilise sans une religion d'Etat, ou pour ne pas exclure notre temps de la démonstration — sans athéisme d'Etat. Ce qui constitue un peuple, c'est sa morale, qui elle-même  se reflète dans son culte. La constitution du pays dépend de la religion comme le caractère de l'individu se subordonne à sa philosophie: peuple sans religion, peuple sans morale, partant sans moeurs,  partant sans devoirs. Le tribunal et la gendarmerie deviennent aussitôt la loi du plus fort et non du plus juste. Il n'y a alors ni bons ni méchants, mais vainqueurs et vaincus ; la civilisation s'obscurcit, une barbarie commence d'un moindre avenir que la horde d'Attila. »

— « Théocratie, alors? » s'écria Paludé.

— « Eh ! croyez-vous donc qu'il y ait jamais eu d'autre civilisation que la théocratie? Les cinq mille ans de l'histoire orientale et les dix-huit siècles qui précédèrent le nôtre prouvent que nous tournons actuellement, prétendus positivistes, le dos à l'expérience.

Ce qui permet aux Latins de se traîner, encore un peu, c'est un reste de vieilles et excellentes moeurs qui survivent, quoique affaiblies, à l'écroulement des institutions. Oh ! on a trouvé la sape invincible en son effet : l'instruction laïque et obligatoire.

On y ajoute l'usurpation de la femme aux emplois masculins c'est-à-dire l'opération de déclassement sur tout le peuple, et l'autonomie domestique de la femme. Quiconque lit peu et mal est un prochain révolté, et ces femmes qui envahissent les administrations ruineront l'équilibre antique du foyer; ce ne sera plus l'épouse, mais l'associée de l'homme. Un salut nous reste : la raréfaction des naissances. Les cours boursouflaient l'orgueil du Roi et l'appelaient Soleil; les collèges électoraux fomentent l'infatuation du peuple et le nomment souverain. Le courtisan d'aujourd'hui se prosterne devant une chambrée d'ouvriers qui exigent de pires bassesses que le monarque d'autrefois. Les contributions directes ou indirectes ne prennent-elles plus que la dîme? Quelle corvée de jadis équivaut au service militaire? Quelle loi plus féroce que celle sur le vagabondage ?

Le pauvre faisait partie de l'ancien monde, il y avait sa place; devant nos lois c'est un criminel. Seulement l'âme humaine paraît tellement faite que le poids du joug ne lui pèse plus, dès que ce joug pèse sur l'épaule générale; les Français se laisseraient couper les oreilles sans mot dire, s'ils étaient sûrs de les voir absentes des têtes concitoyennes. »

— « Vous êtes assommants l'un et l'autre, « s'écria la préfète ; » je voudrais oublier un instant que je suis femme de fonctionnaire. »

— « Ma chère, » dit l'époux, « vous l'oubliez aisément et si l'art vient à passer et à s'exécuter, je suis certain que mes agents vous trouveront dans

l'autre camp. »

— « Ce qui vous servira aux yeux des catholiques, mon cher, ne faites donc pas l'hypocrite! »

— « N'est-ce pas curieux», reprit M. Palude en s'adressant à Nergal, « que moi, sceptique endurci, je sois fils d'une paysanne de Provence, qui heureusement ne lit pas les journaux; sans quoi j'aurais quelque jour sa malédiction, tant elle est religieuse et monarchiste. »

— « Ah ! laissez votre politique ; de grâce revenons aux choses intéressantes. Si captivée que j'aie été par la course de taureaux, ces obsèques fabuleuses, dix mille personnes accompagnant à la gare le cercueil de El Cocolo l'histrion, me stupéfient, ils n'en auraient pas fait autant pour Fléchier, Sigalon... »

— « Ni pour Fabre d'Olivet qui fut de leur zone.»

— « Le Typhonien naît ennemi de toute intelligence, il grandit en haine de la beauté et de la science, et si Dante avait eu Typhonia pour Ravenne, les enfants l'eussent assommé à coups de pierre. Quand Pradier, ce sous-Praxitèle, passait en veste de velours bleu, on le huait. Il y a bien de la canaille en France; aucune plus méchante, plus féroce, plus sauvage que la canaille typhonienne. »

— « Vous avez vécu parmi eux ; si élevé à Lyon ou à Lille, vous en diriez autant des Lyonnais et des Lillois. »

« Voulez-vous ma théorie? » reprit le préfet. « Il n'y a pas de principe, il n'y a que des faits et un seul englobe toute civilisation : la régularité. Un pays n'est pas bien ou mal gouverné parce qu'il se trouve en monarchie ou en république, mais suivant qu'il est administré avec soin. Le débat des idées, des doctrines, ne concerne que le papier et l'imprimeur, du moins pour notre race et notre temps ; l'honnêteté du fonctionnaire identique, à celle du soldat, s'appelle la consigne. Le pouvoir central décrète-t-il l'expulsion des religieux, je l'exécute ; s'il décrétait un mois après leur rentrée triomphale, je l'exécuterais semblablement.

Le bras ne délibère pas, il obéit à la tête et ainsi accomplit son devoir de bras. »

— « Autant dire, » s'écria Nergal, « que l'humanité se divise en administrée et administrante d'un côté, et quelques cerveaux indépendants qui méprisent à l'écart. »

— « Ceux-là, mon cher Nergal, ne comptent pas pour leur temps ; l'avenir seul bénéficie du génie présent. »

— " Hein ? quelle âme celle du fonctionnaire, » fit la préfète en offrant une tasse de thé au romancier qui conclut :

— « Le monde latin a été décapité par l'égalitarisme, et la France n'est plus que poumons et ventre, sans tête. »

LE DERNIER BOURBON. J.PELADAN
LE DERNIER BOURBON. J.PELADANLE DERNIER BOURBON. J.PELADAN

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SAR J. PELADAN

LA DÉCADENCE LATINE : ÉTHOPÉE

LE DERNIER BOURBON

AVEC UN ARGUMENT.

ARGUMENT

Sur la couverture du Vice Suprême furent annoncés, en 1884, l'Oarystis parisien et l'Enclos Rey.

Le premier est devenu à l'exécution : A Coeur perdu.

Voici le second sous le titre du Dernier Bourbon.

La XIIe persécution contre les chrétiens, si curieuse par les formes semblablement légales de l'attentat et de la résistance, a été la première et la plus forte impression sociale de l'éthopoète.

Nul doute que l'Enclos Rey ou le Dernier Bourbon écrit à l'époque où le fut Vice Suprême (81-82), n'eût vibré d'un tout autre accent que le roman d'aujourd'hui.

Les spectateurs de ces scènes indicibles, les ont presque oubliées, leur indignation est morte, l'habitude opère même sur le plus vif souvenir. L'auteur n'a pas oublié, certes, mais trop d'autres abominations, trop d'infamies se sont succédé, pour qu'il retrouve maintenant le primesaut fanatique et indigné.

Tant que vécut son auguste père, le chevalier Adrien Péladan, le Sar ne pouvait dire, sans le blesser, la vérité et son mépris sur le comte de Chambord ; il devait aussi garder la marche qu'il s'était assignée, et peindre sa fresque en suivant les cartons.

Il y a très peu de fantaisie ou d'invention propre dans le Dernier Bourbon ; les faits, les personnages, les noms eux-mêmes à part une douzaine sont  exacts.

En lisant les épreuves, il a paru que les personnages étaient insuffisamment modelés, mais en bonne foi, ce flou n'est-il pas la caractéristique des médiocres militants, des Huss, des Lapert, des gentilshommes et des avocats de province.

Chatironner d'un trait ressenti, modeler, motiver, particulariser un Mérodack, un Nébo, un Samas, l'art le commande; mais le quelconque, devient caricatural, s'il est minutieusement traité.

César Birotteau est une création admirable, seulement on appelle ce procédé : l'héroïsation.

Homais ne ressemble pas plus au voltairien commun que le dragon tué par saint Georges ne ressemble au caïman.

Il y a un ennui indicible à créer de vaines ou méchantes gens, semblable à celui de les fréquenter.

Est-ce une aristie de l'homme ?

Homère de Balzac sut réaliser Louis Lambert et Camusot, Séraphita un ange et les notaires du Contrat de mariage. Voici des arguments pour ceux

qui ont voulu enterrer la décadence latine, sous l'Amphithéâtre des sciences mortes, et qui maintenant vantent le théâtre de la Rose+Croix pour nier l'Amphithéâtre.

Une oeuvre ne se défend que par une autre oeuvre.

La preuve de la puissance littéraire, sera toujours la variété.

Le goût de l'auteur ou son impéritie l'éloignent des peintures banales et des types courants; ne doit-il pas, sagement s'interdire les occasions de péché esthétique.

Il n'a plus à donner que la Lamentation d'Itou où le lyrisme domine et la Vertu suprême qui fait pendant au Vice suprême, pour avoir tenu la promesse des quatorze romans.

L'éthopée finira ainsi ; non pas la Décadence latine, qui se continuera sous une nouvelle forme, l'oestrie.

Donner une esthétique avant l'oeuvre qui la manifeste serait oiseux : on indiquera seulement la bifurcation de l'oeuvre.

Considérant d'abord Balzac, comme le plus grand et le vrai maître de ce temps, Le Sar l'a suivi; il ne lui appartient ni de se louer, ni de se blâmer.

Wagner lui est apparu plus grand que Balzac ; il l'a suivi encore.

Au temps de juger Babylone et La Promethéïde, Orphée, Le Mystère du Graal, Sémir amis, le Fils des Etoiles.

L'auteur croit avoir trouvé une forme d'art, qui permet d'inscrire encore LA DÉCADENCE LATINE. — XVe volume sans mentir à l'œuvre accomplie, ni rééditer les défauts déjà vus.

Puisse-il rencontrer quelquefois la même honnêteté de lettres qu'il a toujours manifestée.

 

SAR PELADAN.

LA DÉCADENCE LATINE : ÉTHOPÉE

DOUZIÈME ROMAN

LE DERNIER BOURBON[1]

I.

AU-DESSOUS DES BÊTES

 

"Il y a, dans l'espèce humaine, des, individus aussi inférieurs aux autres que le corps l'est à l'âme et que la bête l'est à l'homme" (ARISTOTE).

 

C'était un de ces dimanches de juillet où la cessation du travail quotidien et le feu de l'atmosphère se combinent pour créer en Languedoc, quelques heures d'Orient.

Un ciel sans nuance, sans nuage, étendait son dur outremer, comme un immense vélum neuf, au-dessus de la ville, éblouissante et torpide.

Du pavé aux murs, la lumière réverbérée jaillissait; et des formes harassées de chiens haletaient dans l'ombre courte et oblique des porches.

Une heure après midi sonnait successivement aux horloges, heure de sieste et de digestion lente au plus frais des maisons. Cependant, de minute en minute de petites gens endimanchées, ouvriers et commis, surgissaient, prenant tous la même direction, gais, animés, malgré la dissolvante chaleur. Ils s'interpelaient, criards et gesticulants, et dans leur patois hurlaient « Vivent les boeufs ! »

Au tour de ville, ceinture de boulevard qui entoure Typhonia[2], chaque rue versait de nouveaux groupes, des femmes âgées, des vieillards conduisant des enfants par la main, des familles entières, des pensionnats. On eut dit la bestiale foule d'une fête nationale allant à des revues ou à des régates.

Du côté de la gare, un flot de gens à gibecières à jumelles en bandoulière, tout un train venait augmenter le défilé et s'y fondre, et les Typhoniens se

rengorgeaient fiers de voir l'étranger accouru. Cette houle humaine vint battre les grilles de l'énorme amphithéâtre : comme si les vingt mille places du mauvais lieu romain ne devaient pas suffire à l'empressement des Barbares.

A l'écart, un jeune homme brun, vêtu de blanc, regardait, appuyé aux grilles, comme s'il dénombrait les arrivants, et par instant, sans quitter la foule des yeux, il mâchait quelques mots de violente humeur, au grand ennui de son compagnon, plus jeune et visiblement sympathique à ce peuple.

— « On ne pourrait rien tirer de cette canaille, rien, entends-tu Marestan [3]» disait le contemplateur.

— « Tu te trompes : leurs passions sont violentes mais ils prennent, à ce que tu appelles des barbaries, une combattivité qu'ils emploient noblement à l'occasion…... Ce peuple-là a saisi le fusil, quand la municipalité protestante faisait enlever les croix de mission.... Chaque lieu a ses coutumes ; et tu ne sais pas encore le dramatique poignant, la plastique admirable de ces courses.

— « Tu n'es qu'un poète ou qu'une femme : tu vibres au lieu de penser, provençal, patriote de clocher, presque aussi détestable que le citoyen de

frontière ».

Celui qui biffait si aisément de dédain la notion de patrie et se révélait penseur, au cours d'une conversation banale ressemblait à un oriental. Malgré la douceur de ses grands yeux aux paupières lentes, son visage encadré de cheveux noirs et d'une barbe déjà abondante accusait un âge différent au moral des vingt-cinq ans physiques. La catégorisation primordiale d'un être ressort de sa faculté abstractive. Cette foule représentait pour le comtempteur des nationalités non pas un accident pittoresque, mais un douteux moyen de réaliser une idée. Il pesait en esprit

l'application des forces inconscientes qui grouillaient là, devant lui ; comme un ingénieur devant une chute d'eau, un confluent de rivière, estimerait le dynamisme, son application et son transfert.

L'interlocuteur, presque imberbe, présentait l'extériorité du rêveur, soumis aux continences, s'élevant sur le plan esthétique, sans atteindre la région sereine du concept : pour lui la vie devait représenter des émotions plus ou moins nobles.

— « Que faire de cette race qui concilie la messe et le cirque, à la fois païenne et chrétienne ; j'ai vu ce matin, à la grand'messe, plusieurs de ceux-là qui attendent, l'ouverture du jeu sanguinaire.

« Ah ! le catholicisme a oublié, dans sa charité, l'animal. Sept siècles plus tôt, Siddartha avait dit à son disciple : « Ne tue ni ne blesse aucun être vivant » .

— « Tu oublies ton dessein qui n'est pas de douceur, il te faut des soldats, il te faut des courages et des brutalités, » répliqua le Provençal.

— « Je ne peux pas être entendu de ces êtres ; les habitudes de ma pensée m'éloignent trop de l'expression qui leur convient. »

— « La plus grande difficulté est autre ; tu n'aurais aucun prestige à leurs yeux : tu n'es ni riche, ni titré: ce peuple-là, comme tous les peuples, n'écoute en politique que ceux qui, ayant bien mené leurs intérêts, lui paraissent habiles ou les descendants des anciens seigneurs. »

— « Le Brahme ne doit jamais paraître parmi l'action; il conçoit, il dirige, il inspire; mais il parle par le bras du Kchatrya, quand la parole ne traite pas du Divin. »

— « Ni le prince de Courtenay[4], ni Balthazar des Baux ne voient dans la politique autre chose qu'une obligation de race. Ils vont au cercle royaliste, en temps de paix comme ils prennent du service en temps de guerre, pour l'honneur de leur nom ; ils deviennent députés comme officiers, par ressouvenir éloigné du rôle ancestral ; aucun ne voit plus loin que l'éclat ranimé de son blason; Frosdorff les fascine non pas le Vatican: ce sont gendarmes du roi et non chevaliers de l'Eglise.

« A Typhonia, un seul te comprendra, OElohil Ghuibor ! Celui-là, voix clamante dans le désert monarchique est un auguste illuminé, respecté mais écarté du parti, éloquent comme un nabi, vertueux comme un moine, implacable comme un dogme, sublime pour qui le regarde en spectateur, ingénu pour ceux qui penseraient le suivre ; mystique de l'autel et du trône, enfermé dans les formules des de Maistre, des Bonald, des Saint-Bonnet. »

— « Ne m'as-tu pas dit qu'il était affilié au Temple? »

— « Oui, il appartient à la néo-Templerie des Genoude, des Lourdoueix, qui échoua par la pusillanimité du clergé et la mauvaise volonté de la comtesse de Chambord. »

— « Pourquoi les derniers Roses-Croix ne se sont-ils pas unis aux Templiers ? Simon Brugal reste seul, n'est-ce pas, avec le Docteur Phégor, de la branche de Toulouse, qui comptait, il y a trente ans, les vicomtes de Lapasse, les Arcade d'Orient, les Aroux, les Antares, les Brugal? »

— « Les Roses-Croix étaient gnostiques, alchimistes; leur recherche de la vérité inquiétait le catholicisme littéral et strict des Templiers. Les deux courants ne pouvaient se fondre qu'entre les mains d'un Grand Maître capable de balancer équitablement les libertés rosicruciennes, l'individualisme qui les inspire et les obligations templières.

« Le Temple présente les qualités et défauts de la Compagnie de Jésus, il prend sa puissance du collectif ; La Rose-Croix met sa force dans l'individu.

— «Au fond, interrompit Mérodack[5], l'un se subordonne à l'Eglise et l'autre s'associe seulement. Le Templier apparaît exclusivement moderne et chrétien : le Rose-Croix date de plus loin, il complique ou complète la notion de reliquats orientaux. Ils sont aussi différents que le prêtre l'est du Mage. La pensée du premier borne son expérience à l'évolution évangélique ; le second pèse sa décision d'une façon  osmique, oecuménique il fait la preuve du présent par l'équation du passé. Tout principe religieux s'inspire de la démocratie et tout principe philosophique de l'Aristie. L'équilibre du monde repose  entier sur une simple formule; le prêtre simple exécutif du mage, son incontestable supérieur.

« Un prêtre peut être patriote, partial, puisqu'il officie la sensibilité dans sa plus haute orientation; le Mage qui épouserait les passions locales ne mériterait que le poison justicier.

« La propagation de la Foi ne se mêle-t-elle pas ignomineusement à ces vilenies nommées intérêts coloniaux? Un Lavigerie apparaît agent français, il prétend apporter la vérité, et il n'amène avec lui que la servitude. Derrière le missionnaire, il y a le soldat voleur et tueur et l'Eucharistie, ô profanation ! s'enveloppe du drapeau. La conversion d'un Hindou coûte en moyenne vingt-cinq mille francs à l'Angleterre, et ne représente pour elle qu'une hypocrisie nécessaire, à son goût de respectabily. Le Mage dévoué non à un pays, à une race mais à la Justice

incrééé barrerait la route à Lavigerie comme au clergymann, au nom de la seule doctrine des honnêtes gens, l'humanisme. Quiconque préfère quelqu'un ou quelque chose ou soi-même à la justice, est un méchant.»

On ouvrait les grilles et une clameur soulagée s'exhala de la foule, suffoquée sous le soleil. Des poussées violentes suivies de cris, de jurons se produisaient.

Les Typhoniens appellent esquichade le fait d'écraser quelqu'un en l'acculant à un mur, et la perfection de ce jeu consiste à agir sur une grappe

humaine, à la renverser ou l'aplatir à l'instar de capucins de cartes. Quand il y a des femmes et des enfants en jeu, leur barbarie exulte, aux pleurs et aux cris.

— « Pourquoi se bousculent-ils? craignent-ils de manquer de place? » demanda Merodack.

— « Ils veulent tous les places d'ombre, » répondit Marestan; « quand la course commence, les deux tiers de l'hémicycle sont de la pierre ardente et il y a des insolations et des apoplexies. »

— « Puisse mourir ainsi, sans confession, quiconque se plaît à l'infamie espagnole ! » — « Eh ! prends garde et vois ! » dit Marestan, en montrant à l'écart de la foule, entouré d'un état-major bruyant de félibres, Frédéric Mistral, ce comte de Provence, plus légitime que ceux du passé puisqu'il incarne l'âme de sa terre et plus coupable aussi de pactiser avec les infamies de sa race.

— « Encore un patriote, encore un que déforme la passion locale, moins illogique que celui qui épouse la géographie politique, mais encore inférieur. Ce poète catholique qui dédie un poème à l'ange Gabriel n'ignore pas qu'il est en état d'excommunication majeure ; mais le provençal obscurcit en lui le chrétien.

Toute passion contraire à la justice, est un vice; et la passion du sol et de la race s'élève à la négation de toute justice.

« J'ai vu un colonel qui avouait avoir brûlé vifs six cents femmes et enfants, dans les gorges de la Chiffa. Devant mon indignation, il dit seulement :

« C'était pour la Patrie ! »

 « Ainsi la Patrie transfigure en une vertu le plus grand crime. »

— « Mais la religion », s'écria Marestan, « que tu défends par-dessus tout, n'engendre-t-elle pas ces mêmes horreurs ? la plupart des guerres ne sont-elles pas nées de la foi ? Le catholicisme a jeté les statues païennes dans le Tibre et ensanglanté l'Espagne et les Flandres. Torquemada te dirait simplement :

« C'était pour la Foi ! »

— « Crois-tu que j'estime complète en son expression la religion qui n'enseigne pas la douceur envers les animaux ? Saint-Grégoire, l'iconoclaste, a été un barbare au même titre qu'Omar; mais si tu cherches

où s'allume la torche qui brûla la bibliothèque d'Alexandrie, comme celle des auto-da-fé, tu verras le foyer d'enfer : la patrie arabe, la patrie espagnole, toujours la patrie, c'est-à-dire l'Antéchrist. »

— «Mais que veux-tu mettre à la place de la nation ?»

— " L'Humanité ! vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà ! Qu'on cesse de laisser Pascal aux mains des lycéens si on veut leur enseigner que la définition du bien, c'est nommer son pays et que l'imbécillité commence à la frontière.

« L'Etat est libre-penseur ! Eh bien ! Je pense que la qualité de Français ne signifie rien devant la raison, non plus que la qualification étrangère: contre l'éternelle vérité, il n'y a pas de drapeau ni de latitude.

J'appelle vertu et mérite, ce qui vaut ce nom pour tous, toujours et partout ; et, vice et délit, ce qui paraît tel à l'universalité intelligente. L'homme qui viole, s'appelle un monstre, qu'il soit uhlan, horse-guard ou zouave. Voler au Palais d'Eté un bijou sera une gloire et voler un pain, par défaillance, déshonneur! »

— « Voilà Samas[6] », s'exclama Marestan, et il alla à un très jeune homme, qui lisait le nez sur son livre.

— « Merodack, voilà un de tes frères » !

Samas leva son beau regard sur Merodack et celui-ci,

séduit et charmé par le rayonnement de cette intelligence :

— « Avec de tels yeux on a une belle âme ! »

— « Il faut éteindre ceci, pour sauver cela » dit le jeune homme d'une voix sombre.

— « Comment ?» fit Merodack n'osant comprendre.

Alors, simplement, Samas sortit de sa poche ses lunettes aux verres épais, aux verres d'aveugle.

— « Je passe le conseil de révision dans six mois » ! Merodack pâlit et tendant ses deux mains :

— « Eteignez donc l'éclat que Dieu mit dans vos paupières mais restez pur, restez libre pour le jour où vous verrez se ternir aussi jusqu'à disparaître ces couleurs homicides que les peuples agitent au-dessus de leur déraison. »

— « Quel espoir de triomphe ?»

— « La Toute-Puissance du Verbe par qui toute chose a été, est et sera. »

— « Ex Deo natus es », dit Samas répliquant à

l'évocation de la plus grande page évangélique.

« Fuit homo missus a ipso, cui nomen erat Merodack » fit Marestan.

— «Vous allez au... » et Samas montre les arènes à Merodack.

— « Comme le savant va une fois, aux cérémonies des sauvages, pour sonder leur âme et éclairer sa pensée. »

— « Je plains vos yeux, à mon tour... Moi, je suis ici pour m'abîmer la vue. Je profite de la réverbération... Vous voyez ce colonel qui passe... il a refusé

à un de ses hommes de le laisser suivre l'enterrement de son père... il est du reste commandeur de la Légion d'Honneur... Mieux vaut être aveugle n'est-ce pas, que de ne pouvoir suivre le cercueil d'un père... A vous revoir avec des yeux d'aveugle, seigneur, à vous revoir, avec des yeux d'aveugle. »

Et Samas s'éloigna, le visage enfoui dans son livre, détruisant ses yeux pour sauver sa vie !

— « Je gage » dit Mérodack après un silence, « que Samas est un cerveau. »

— Et une érudition ; il a fait un traité sur la Balistique des anciens et un commentaire sur la Poliocertique de Polybe pour les donner à signer à des

colonels, en cas de danger. »

— «.Pro Patria » serait donc la devise infernale », murmura Mérodack.

— « Non, » dit Marestan, « c'est une devise comme les autres, qui devient infernale lorsqu'on l'impose à des êtres supérieurs. Galilée eût été mis à la torture sans une double hernie. Les Espagnols au Nouveau-Monde, criaient : « Pro Christo », accumulant leurs infamies. Le méfait ne réside pas dans l'idée patriotique mais dans l'idée égalitaire. Tu démontreras mieux que le devoir social ne saurait être le même pour tous que de nier la solidarité de race et de lieu. Tu ressembles au passant qui s'interpose entre le bâton de Sganarelle et les épaules de Martine.

La Martine nationale se tournera contre toi en disant :« Eh! s'il me plaît d'être battue ! » Or, tu interrogerais cette foule, sans trouver peut-être un seul qui pensât comme toi, comme Samas. »

— «La caste, voilà donc l'équation de l'homme touchant à l'ange, en face de l'homme avoisinant la bête. »

Bruyants, les Typhoniens s'engouffraient dans les vomitoires colossaux, escaladant les marches raides cherchant d'une précinction à l'autre, les places que le soleil quitterait bientôt ; car déjà tout l'orient de l'amphithéâtre fourmillait, de chapeaux de paille et de manches de chemises éclatante, les vestes déjà quittées ; la canaille humaine prenait ses aises, se sentant chez elle.

Mérodack et Marestan guettaient maintenant devant le vomitoire qui sert de passage aux autorités. Les gens des premières places, les gens à un louis qui viennent en retard à OEdipe ou à la Walkyrie arrivaient déjà, une heure avant la course, les femmes en toilettes claires très voyantes, les hommes portant des jumelles.

— « La préfète » indiqua Marestan au passage d'une très jolie femme à l'allure vive.

— « Et celui qui l'accompagne et qui a l'air peu enthousiaste?»

— « C'est Nergal [7], le romancier: je crois qu'ils vivent ensemble un roman, car l'auteur des Plaintes vaines, est déjà venu séjourner à la Préfecture. »

Les généraux en grande tenue, leurs femmes en gants blancs, défilaient comme à une parade; les autorités par couples, avec leurs filles, se succédaient.

— « La course de taureaux doit toucher à quelque immonde luxure : sans cela comment expliquer la présence de tant de femmes? »

— « Elles admirent le courage », fit Marestan.

— « Elles n'admirent qu'avec leurs sens», répliqua l'autre.

— « Les voici tous deux, les chefs royalistes, » s'écria Marestan; « le grand blond, Courtenay; l'autre, qui ressemble à un Arabe, Balthazar des Baux. »

Ils présentaient les signes extérieurs de la race, le port de tête, l'oeil mi-clos sur le regard tombant de haut, le geste lent; tous deux semblaient moralement las et gênés sous le manteau du passé qui les écrasait. L'un eût pu prétendre au trône de France, les Courtenay descendant du sixième fils de Louis-le-Gros; l'autre, pouvait se souvenir d'avoir marché bannière déployée, des Alpes au Rhône, et de Vienne à la Méditerranée, pendant onze siècles, à travers ses soixante-dix-neuf châteaux.

— « Que d'histoire en deux hommes, » s'écria Mérodack respectueux. »

Derrière les princes, de haute stature et maigres, se hâtait un gros homme trapu, rouge, suant, semblable au Sancho suivant des Don Quichotte.

— « Ce Falstaff est un mystique », dit Marestan,

« un mystique pratique né dans cet Enclos Rey, le dernier boulevard de la Légitimité où Blanc de Saint-Bonnet serait compris s'il pouvait y être lu a conçu très jeune l'idée de restaurer la monarchie, et à cette fin il est devenu riche, il est devenu banquier. D'une grande force de travail, sans autre passion que celle du Roy, il espère jeter des millions, comme une épée de brenn dans la balance du Destin français. Il déjeune d'olives et dîne d'un anchois ; mais il lui faut voir des gentilhommes, ces monnaies de roi. C'est lui qui défraye ici les élections, la propagande, en ce temps extraordinaire et démocratique, où la moindre élection coûte le revenu d'un million. Celui-ci te comprendrait mieux qu'un autre : quel économe pour un ordre de Templiers? Il m'aime car je l'ai appelé un jour, « argentier du roy » et cette appellation archaïque l'a transporté.

Le trompette de ville sonna et les deux amis gagnèrent les gradins supérieurs. Dix-huit mille civilisés au moins s'étagaient dans le vieil édifice et cent mille francs étaient entrés dans la bourse des tenanciers de ce mauvais lieu. Le matador recevait quinze mille francs pour lui et son quadrille; il en retenait les deux tiers à lui seul. Les taureaux venaient des

manades d'un duc d'Espagne; il y avait seize chevaux pour les quatre picadors. Tous ces renseignements odieux étaient proférés autour des jeunes gens.

— « Ecoute », dit tout à coup Marestan.

Et un homme taillé en hercule, d'une voix qu'il avait peine à modérer, d'une voix pour réunion publique, soufflait à l'oreille d'un vieux beau corseté, sanglé, à la moustache pointue et cirée d'impérialiste :

— « Nul ne sait comme cette course sera drôle.

Parmi les huit taureaux, un crèvera le matador.

Voyez-vous, presque accoudée sur le mur du podium, en mantille, cette véritable Espagnole à éventail rouge? C'est une ancienne maîtresse de El Cocolo qui vient voir mourir son amant infidèle. »

— « El Cocolo n'a jamais été blessé. »

— « El Cocolo, comme tout ce qu'il y a d'épées ou de manteaux en Espagne n'a encore combattu que des taureaux neufs n'ayant jamais couru... Or, la Dona en question a obtenu, au prix ses charmes, qu'un manadier habituât le taureau à la muleta. »

— « En ce cas », dit l'interlocuteur, « El Cocolo est perdu. »

— « Je vais aller au café d'en face torcher un récit de sa mort et de sa vie, et nous vendons ce soir avec notre programme d'élection, au dos. Hein? suis-je un homme d'Etat? »

Et le duc de Nîmes cambra sa taille, fit tournoyer sa badine et descendit de la précinction aussi vite que ses sous-pieds trop tendus le lui permettaient.

Mérodack n'avait pas compris.

— « Le taureau qui a couru, fut-ce une fois », expliqua Marestan, « ne se lance plus sur le manteau et fond sur l'homme : ce qui prouve un fameux travail de réflexion pour un animal. Aussi jamais le toréador n'accepte de travailler avec une bête initiée pourrai-je dire. »

— « Lâcheté ! » s'écria Mérodack.

L'alguazil à cheval entrait dans l'arène suivi des picadors, puis venaient El Cocolo et son quadrille.

Ils ne semblaient pas ces jeunes chevaliers sans cuirasse dont parle Florian, mais des clowns d'un cirque sinistre.

— « Regarde la seule chose qui te plaira ici. »

Le matador jurait de tuer le taureau dans les règles ou de mourir; et, d'un élégant mouvement lançait en manière finale son bonnet dans la tribune des autorités, adroitement, sur les genoux de la préfète.

L'alguazil jeta à El Cocolo la clé symbolique du toril, le trompette de ville sonna, les chulos remontèrent au milieu de l'arène. Un grand silence se fit;

un battant étroit venait de s'ouvrir à côté de la porte qui avait livré passage aux cruels histrions et, tout à coup, un splendide animal aux cornes terribles se précipita dans la vaste arène, puis s'arrêta brusquement aveuglé par le soleil ; il leva sa tête énorme vers cette foule attentive, et inquiet, écorchant le sol de ses sabots, il mugit et brusque se retournant, il

s'élança vers le toril.

Une huée immense striée de sifflets éclata.

L'animal sentit qu'il était pris en un. piège; il fit face à ses ennemis ; des étoffes voyantes s'agitaient vers lui, il baissa la tête et se précipita ; ses cornes frappèrent le vide; alors, furieusement, il fit le tour de l'arène, cherchant une issue. Derrière les planches, les toréadors l'injuriaient.

Soudain, deux pointes de fer ensanglantèrent son garrot : vainement il secoua les banderilles, pandeloques géantes ; elles étaient à fusées, éclatèrent, l'écorchant, mettant sa chair à nu. Sans répit, les loques éclatantes tournoyaient autour de lui; et ses élans inutiles lui faiblissaient le jarret. Cependant, malgré les capes que les chulos jetaient devant lui, évitant la lance des picadors, de sa terrible corne il crevait les chevaux; et vite des toréadors avec un gros bouchon de paille, revulsaient les entrailles jaillissantes; et le cavalier, une dernière fois, piquait sa monture agonisante ; au nouveau coup de corne les entrailles se dévidaient et on voyait le noble animal s'y embarrasser comme dans des liens et tomber.

Alors le public délirait d'acclamations : " Bravo Toro ! »

Mérodack était livide; un tremblement remuait ses lèvres pâlies ; Marestan regardait, fasciné. De nouvelles banderilles hérissaient le cou du sublime animal dont la robe se zébrait des coulées de sang.

— « La Mort! la Mort ! » hurla la foule.

El Cocolo commença son travail ; la muleta rouge à la main, l'épée tenue de l'autre derrière le dos comme une canne, il fit passer et repasser l'étoffe éclatante devant le taureau ahuri, augmentant son vertige un quart d'heure durant, et puis, triomphalement, il planta la lourde épée au défaut de l'épaule, à la bonne place : l'animal tomba à genoux, foudroyé.

Alors, l'homme continua à remuer la muleta devant ses yeux expirants,

— « La Croix! la Croix! ô Sacrilège! » mâchonnait Mérodack et il montrait du doigt l'épée plantée dans la nuque brune et dont la garde étincelante, sous la lumière, formait le signe rédempteur. Déjà les 'cigares, les chapeaux, les mouchoirs volaient dans l'arène. Si ces dix-huit mille chrétiens avaient pu jeter leur âme, ils l'eussent fait.

Près de lui, Mérodack voyait des femmes qui se pâmaient, la gorge haletante, l'oeil révulsé, au paroxysme de la jouissance.

— « Le rut de la mort ! oh ! j'ignorais cela ! » fit-il.

Deux chevaux arrivaient attelés à une claie, on y attacha le taureau qui fut traîné dans la poussière la corne étalée labourant le sol ; puis les quatre chevaux furent ainsi traînés, semblables à de pauvres baudruches peintes et derrière eux, les entrailles faisaient un sillage régulier dans la poussière.

— « Sept fois encore, ils subiront ce spectacle de sauvages : je te laisse avec ces brutes, je vais me cacher dans un coin ; je reviendrai pour la revanche,

du taureau,» s'écria Mérodack.

Arrivé à l'étage jadis destiné aux esclaves, il s'assit et prenant sa tête dans ses mains, il voulut chasser l'impression hideuse et réfléchir, mais l'énervement saccadait sa pensée ; il eut souhaité une armée, cruel à son tour, pour chasser ces cannibales. Si un voeu ardent fait de tout l'être, peut surcharger la fatalité d'un événement et y participer, il envoya au Cocolo un fluide de péril et de mort.

Son admiration pour Mistral, son amitié pour Marestan, et le mystérieux espoir pour lequel il était venu peser ce que valait ce peuple Typhonien, tout sombrait dans un mépris aigu de l'occitanien.

Ah ! comme à ce moment il admirait la constance d'âme des Manou, des Boudha, de tous ceux qui entreprirent la bonification de l'homme ; comme il sentait, évidente, la divinité de Jésus! et en face le paganisme éternel, la réclamation de l'instinct initial et mauvais, pire que celui de la brute.

Encadré par l'arcade où il s'était réfugié, s'étendait un mur morne, et à une lucarne, une face humaine regardait le ciel : c'était la maison d'arrêt. Un sourire intérieur d'une ironie navrée lui plissa l'âme.

Qu'avait pu faire ce prisonnier qui égalât le crime des dix-huit mille scélérats de l'Amphithéâtre? Quelque contrebandier, un vagabond, le voleur d'une mince somme, un malheureux, sans doute, si poussé par la vie qu'il avait été irresponsable ! Qu'était-ce ce délit auprès du sadisme et de la bestialité ? Le premier président, avec sa femme et ses filles, assistait à la torture des taureaux, honorable, honoré.

Longtemps il égrena le chapelet d'écœurantes pensées.

Le soleil disparu, il pensa que le moment de la dernière course était venu, et il descendit à la percinction la plus proche.

Un taureau noir s'élançait du toril, d'un bond éventrant le seizième et dernier cheval, chargeant le picador désarçonné, recevant deux banderilles, mais encornant la cuisse du chulo, et arrivant jusqu'à la tribune d'honneur, l'ébranler d'un coup, un coup terrible, vengeur, conscient, sans souci des capes, courant sus à l'homme. En un clin d'ceil, tout le quadrille fut derrière les barrières.

Mérodack, palpitant de vengeance, projetait toute sa force, s'identifiait au taureau et croyait lui prêter son âme.

Devant la retraite inquiète de ces hommes, El Cocolo essaya de jouer de la cape : le taureau se dérobait, réfléchi ; on eût dit qu'il évitait de se lasser.

Quelques sifflets éclatèrent, le public sentait les histrions désorientés. Vainement El Cocolo criait : «La bête a déjà couru: je refuse,» Le sifflet se

doubla de huées : ce peuple ivre de sang versé n'entendait rien. Le quadrille se consultait; planté comme un bronze au milieu de l'arène, le taureau attendait et cette posture lui valut un tonnerre de bravos. Enfin les manieurs de cape se hasardèrent, à chaque instant forcés de sauter la barrière sous la poursuite lucide de l'animal. Le combat devenait égal : seize hommes contré une bête !

Les cannes et les ombrelles volaient à leur tour sur le quadrille à chaque passe manquée. Soudain une clameur d'effroi ; un banderillero gisait la poitrine trouée, perdant son sang abondamment; et comme la bête s'acharnait, tous s'élancèrent pour dégager le blessé. Le taureau noir renversa encore un homme et le ramassant d'un coup de corne l'envoya en l'air, rouler sans connaissance. Sept heures avaient sonné ; l'arène s'assombrissait, l'assistance crispée et morne retournait sa férocité sur les Espagnols, les envoûtant.

Mérodack, portant le nom d'un dieu Kaldéen, se réclamant d'une race où le taureau ailé à face humaine représente le suprême symbole, pouvait se passionner pour l'animal; mais le public, lui aussi, envoyait inconsciemment sa force à la bête. Sept taureaux, seize chevaux, trois toreros blessés, cette hécatombe demandait un couronnement. Dans l'âme du spectateur, un désir s'élevait de la force de dix-huit mille hommes-dynamisme : la mort de l'espada.

Celui-ci se comprit condamné, aussi nettement que le gladiateur interrogeant le pouce des Vestales; parmi les cris, il distinguait les injures et les fouettantes expressions de la maja penchée sur le mur du podium et vociférante. Son ancienne maîtresse lui parut un mauvais génie implacable. Il ordonna à son quadrille de sauter la barrière et sans un regard à la Maja, derrière lui, il s'avança seul l'épée d'une main, la muleta de l'autre vers l'animal: celui-ci mugit formidablement et attendit, refusant de s'élancer. La pourpre fouettait son mufle sans qu'il bougeât. On entendit alors El Cocolo s'écrier :

— « Ce n'est pas un taureau, c'est le diable ! »

L'animal en effet semblait deviner toutes les ruses et les déjouait ; désorienté, El Cocolo résolut d'attaquer.

Il leva l'épée, pointa, fléchissant sur les jarrets pour prendre un élan et, merveilleusement rapide, il planta l'épée dans le dos de la bête ; mais celle-ci, blessée seulement, renversa son adversaire, et avant que les chulos accourus pussent le dégager,  a terrible corne plongeait comme une pertuisane dans la poitrine du matador.

L'animal ne s'acharna pas, comme sûr du coup porté ; il redressa sa tête, et on vit l'épée à moitié hors de son flanc qui vacillait déchirant les chairs. Il laissa relever le cadavre de El Cocolo ; mugissant de douleur mais retenant ses forces. L'estocade du fameux matador était mauvaise selon la tauromachie, et à part les femmes qui crièrent, le public s'émut peu. Sitôt, la seconde espada se présenta, profitant de ce que l'animal était près de la barrière, il s'y cramponna pour le frapper. L'estocade n'atteignit que les côtes ; l'animal perdait du sang mais, encore redoutable, se fouettant violemment, de sa queue. Les compétents en la matière hurlaient d'indignation, ce procédé s'éloignant encore plus de la règle que celui de El Cocolo. Le même homme revint avec une troisième épée et tandis que tout le quadrille agitait ses capes éclatantes comme des papillons démesurés autour du taureau noir, il reçut le taureau agacé sur sa lame qui s'enfonça en plein poitrail. Alors la bête secouant les trois épées fichées dans sa chair, courut vers le toril, refusant de prolonger le combat.

L'énervement atteignait un paroxysme incroyable ; tout le monde était debout vociférant, les trois quarts de huit heures sonnaient; d'une extrémité à l'autre de l'arène, on ne voyait plus. Alors un Espagnol vint par derrière et avec un poignard, d'un seul coup, il tua la vaillante bête qui tomba sur les genoux et rendit son âme de héros en un mugissement plus qu'humain.

Et comme Mérodack chancelant d'horreur se détournait, il vit deux prêtres, en costume sacerdotal, qui buvaient cette agonie de leurs yeux de brutes thyphoniennes...

 

[1] Dans l'économie de l'éthopée, la Dernier Bourbon postérieur, à l'Androgyne est antérieur au Vice Suprême et aux quatorze autres. [2]  V. Typhonia, XI Roman de l'éthopée. [3]  V. Vice Suprême. [4] (I) V. Vice Suprême. [5] (I) V, Vice Suprême, A Cœur Perdu [6] V. L'Androgyne. [7] V. Istar et l'Initiation Sentimentale, V et III de l'Ethopée.

 

LE DERNIER BOURBON. J.PELADAN

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

SOUVENIRS D’UNE VISITE À L’ABBAYE DE SAINT-ANTOINE.

M. VICTOR ADVIELLE.

« Où sont, colonnes éternelles

Les mains qui taillèrent vos flancs ?

Caveaux, répondez ! Où sont-elles ?... »

A De Lamartine.

Nous croyons être utile aux nombreux touristes qui visitent, chaque année, l'église de Saint-Antoine et le trésor qu’elle renferme, en livrant à l'impression la notice qu’on va lire. Nous avons résumé les faits aussi brièvement que possible, afin qu’on pût, en un instant, connaître l'histoire de l'ordre illustre des Antonins et celle du monument qu’ils ont élevé. Pour les étrangers surtout et les touristes, nous avons écrit ces lignes, dans l'espoir qu’elles aideront à propager dans d’autres contrées de la France, la connaissance d’un monument qualifié de Merveille du Dauphiné, par un célèbre archéologue, et à rappeler le souvenir d’un ordre éminemment charitable, que protégèrent hautement les papes, les rois de France et un grand nombre de princes et de Seigneurs puissants

HISTOIRE.

Une sainte légende précède l’origine de l'abbaye de Saint-Antoine. Vers le milieu du XIe siècle, Guillaume, surnommé le Cornu, seigneur de Châteauneuf de l’Albenc, avait résolu de se rendre en Palestine, pour s'agenouiller devant le tombeau du Sauveur. Les préparatifs du voyage étaient faits, quand Guillaume, atteint d’une fièvre, succombe après plusieurs jours de souffrance, laissant à son fils Jocelin le soin d'accomplir son vœu. Mais on était à une époque où la réalisation des serments les plus sacrés devenait souvent impossible. Jocelin, cependant, plein d'amour comme son père pour tout ce qui rappelait la terre sainte, se disposait à partir, lorsqu’un cri de guerre se fit entendre : la Bourgogne allait lutter contre l’Hélvétie! Jocelin se mit à la tête de ses vassaux, rejoignit le gros de l’armée et combattit avec tant de vaillance, que, pliant sous le nombre, il fut laissé pour mort sur le champ de bataille.

Le soir de cette terrible journée, ses compagnons le découvrirent, dépouillé de son armure, couvert de blessures et ne donnant plus aucun signe de vie. On le transporta dans une chapelle voisine et on se préparait à célébrer ses funérailles. Mais, ajoute la légende, quelle ne fut pas la surprise des gens d’armes du baron Jocelin, quand, le lendemain matin, ils s'aperçurent que leur seigneur était revenu à la vie. Ils le questionnèrent, et Jocelin raconta que, dans une vision qu’il avait eue, saint Antoine, après l’avoir retiré des mains des démons qui l’entrainaient en enfer pour n'avoir pas accompli le vœu de son père et lui avoir touché les plaies, lui avait dit:

« Je te guéris par la volonté de Dieu ; pars, mon fils, sans retard, pour la ville sainte et ne rentre pas à Châteauneuf sans avoir recueilli les ossements de ton a libérateur. »

La même année (1070), Jocelin partit, accompagné de nombreux pèlerins. Dans sa route, ayant eu occasion de rendre un signalé service à Romain Diogène, dans la guerre qu’il soutenait contre un terrible rival, l’empereur d'Orient ne crut pouvoir mieux faire pour récompenser la valeur de la légion dauphinoise, que de remettre à son chef les reliques du bienheureux saint Antoine. Jocelin était donc dégagé de ses serments, puisqu'il avait réalisé le vœu de son père expirant !...

Jocelin revint en France, chargé de son précieux trésor. Les miracles qui s’opérèrent par la suite dans le lieu où avaient été primitivement déposées les reliques de saint Antoine, portèrent le riche seigneur de Châteauneuf à ériger au saint ermite de la Thébaïde un temple digne de son nom. Alors (1080) furent jetés les fondements de la Maison de l’Aumône, dans sa ville de la Motte, qui, plus tard, prit le nom de Saint-Antoine. Les successeurs de Jocelin conservèrent une profonde dévotion pour les reliques de Saint-Antoine et contribuèrent puissamment à l’édification de la basilique qui les renfermait.

A cette époque, des maladies terribles, qu’on désignait sous des noms différents, vinrent affliger l’humanité: c’était la peste, le mal des ardents, le feu Saint-Antoine, le feu sacré, etc... Les Dauphinois se souvenant des miracles produits par l’intercession de saint Antoine, redoublèrent de ferveur; les pèlerinages devinrent plus fréquents, et bientôt, le petit oratoire [1] qui abritait les reliques de ce bienheureux anachorète, ne fut plus assez grand pour contenir les nombreux malades qui venaient s'agenouiller devant elles. Les historiens du monastère placent ici une belle et naïve légende, que les bornes restreintes de cette notice nous empêchent de citer en entier. Nous nous bornerons à dire qu'un noble pèlerin, Gaston, seigneur de la Valloire, eut une vision dans laquelle saint Antoine lui apparut, lui ordonna de vendre ses biens et de les consacrer au soulagement des malades et des infirmes. Gaston communiqua à Gérin, son fils. les ordres qu’il avait reçus de l’envoyé de Dieu; tous deux vendirent leurs châteaux et leurs terres, et, devant les reliques de saint Antoine, firent le serment de se consacrer jusqu’à la mort à soigner les malades atteints du feu sacré. Huit personnages distingués s'adjoignirent peu de temps après aux travaux de Gaston et de Gérin, et commencèrent ainsi l’ordre des Antonins.

La Maison de l’Aumône ne fit, dès ce moment, que prospérer : le nombre des religieux que Gaston avait appelés de l’abbaye de Montmajour, pour leur confier la direction spirituelle de l’établissement, s'accrut aussi considérablement; les largesses des seigneurs et les donations de terres avaient enrichi la communauté, qui, sous l'abbé Etienne (1120-1151), put construire un second hôpital et envoyer plusieurs religieux fonder des maisons de leur ordre dans les pays étrangers. De sorte que, moins d’un siècle après sa création, l’ordre de Saint-Antoine était déjà représenté dans diverses parties de l’Europe [2].

Cependant l’esprit du mal vint troubler la tranquillité du monastère et fomenter des dissentions entre le prieur et le grand maître, chef des hospitaliers, au sujet de certains droits et prérogatives. Pour les apaiser, l’illustre pontife Innocent III envoya à Saint-Antoine le savant évêque de Tournay, Etienne, avec mission de réprimer les abus existants et de poser en un corps de doctrine les devoirs ct les obligations respectifs des membres de la société antonienne. Cette sage réforme (1202) produisit les plus heureux fruits. Sous l’administration paternelle et éclairée de Falques, le 1er des grands maîtres de ce nom, la renommée de la puissante abbaye de Saiut-Antoinz se répandit au loin et des hospitaliers allèrent fonder des couvents de leur ordre, en Angleterre, en Hongrie, à Constantinople et sur plusieurs points du globe. Le pape Honorius III voulut même témoigner à Falques toute la satisfaction qu’il éprouvait de voir ainsi prospérer l’abbaye de Saint-Antoine et lui envoya, à cet effet, une bulle par laquelle il plaçait les Hospitaliers sous la protection particulière du Saint-Siège. C’était rendre un éclatant hommage à des hommes qui, par leur courageuse conduite à soigner les pestiférés, avaient donné au monde l’exemple du plus sublime dévouement.

Les années qui suivirent furent marquées par de douloureuses épreuves. Nous avons raconté plus haut les dissentions qui s'étaient élevées entre les Hospitaliers et les Bénédictins. Ces querelles se renouvelèrent, mais cette fois, on ne peut y voir d'autre motif que l’ambition des deux partis et l’intention bien arrêtée de la part des premiers (quoique cachée dans leurs actes), de se soustraire à la dépendance de l’abbaye de Montmajour. En 1285, à l’occasion de l'achat du château de la Motte-Saint-Didier fuit par le grand maître, Aymond de Montagny, sans l’assentiment du prieur et de la communauté des Bénédictins, les rivales jalousies recommencèrent avec plus de fureur. On en vint aux armes; les châtelains du voisinage et leurs vassaux se mêlèrent dans l’affaire ; le sang coula... Tout faisait craindre de bien grands malheurs, quand un ordre exprès du Dauphin Humbert 1er prescrivit de suspendre les hostilités et d'attendre la décision qu’il allait provoquer de son tribunal établi à Romans. Le 25 mars 1292 il était jugé : qu’Aymon de Montagny demeurait maître unique du château qu’il avait acquis, de la seigneurerie, du prieuré, de ses dépendances et de l’église de Saint-Antoine. Cinq ans après, à la suite de nouveaux démêlés et de protestations émanées de l’abbé Etienne, une bulle du pape Boniface VIII intervint, qui ordonna que Saint-Antoine serait rayé de la liste des prieurés dépendant de l’abbaye de Montmajour, et que, pour indemniser cette dernière, une rente de 1,500 florins d’or lui serait servie chaque année.

C’en était donc fait de ces divisions monacales et les Bénédictins devaient succomber et laisser la place aux Hospitaliers, les seuls vrais fondateurs du monastère[3]. La Maison de l’Aumône fut, dès ce jour et par une clause de la bulle précitée, érigée en abbaye, les frères soumis à la règle de Saint-Augustin et désignés sous le nom de Frères de l’Hôpital. On peut voir au sujet des modifications apportées alors dans l’organisation et la discipline du monastère, la curieuse bulle du pape Boniface VIII, donnée à Orvietto, le 10 juin 1297 [4].

Mais ce n'était pas assez d'avoir mis fin aux longues querelles surgies à l’instigation de l’ennemi du genre humain, (Bulle précitée), il fallait encore assurer l'avenir du monastère par des mesures qui ne passent être éludées, ni donner prise à la critique et aux chicanes. Le 15 avril 1298, les maîtres de chaque commanderie dépendant de l'abbaye de Saint-Antoine, se réuniront dans l’une des salles de ce monastère, pour examiner et discuter les points de législation intérieure qui devaient former les nouvelles constitutions de l’ordre et rappeler les saintes intentions des fondateurs. Ces constitutions reçurent la sanction pontificale et furent suivies pendant près de deux siècles : les modifications qu’on y apporta dans la suite n’en affectèrent en rien l’esprit. Ce ne fut qu’à l’époque des troubles religieux qu’une reforme générale devint indispensable pour empêcher la chute du monastère et qu’on dut, des lors, toucher sensiblement aux règles établies.

En l’année 1565, le roi Charles-le-Sage, la reine son épouse et un cortège nombreux dc princes, d’évêques et de seigneurs, vinrent en pèlerinage à Saint-Antoine; ils y restèrent deux jours et laissèrent une forte somme d'argent comme souvenir de leur passage.

L’année suivante, fut conclu dans l’abbaye de Saint-Antoine le mariage de Philippe-le-Hardi, duc de Bourgogne, fils du roi Jean, avec Elisabeth de Hongrie. Philippe, le roi de Bohème, et plusieurs princes allemands qu’il avait emmenés à sa suite, assistèrent à cette conférence.

Sous l'abbé Bertrand Mitte, vers 1580, l'abbaye reçut également la visite de Jean Galéas, due de Milan, qui lit don d’un riche reliquaire et de plusieurs milliers de florins.

A la fin de l'année 1117, ou au commencement de l’année suivante, le saint pontife Martin V se rendit à Saint-Antoine, accompagné d’un grand nombre de pères qui avaient assisté au concile de Constance; le but principal de leur visite fut l’accomplissement d'un vœu fait en temps de peste, par la ville de Constance, au grand faiseur de miracles.

Jean-François Pic, prince de la Mirandole, neveu du célèbre linguiste de ce nom, vint aussi en dévotion à l'abbaye de Saint-Antoine et composa à cette occasion un petit poème dans le goût oriental[5].

L'abbaye dc Saint-Antoine jouissait depuis plusieurs siècles d’une paix à peu près continue, quand des dissidents s’élevèrent entre elle et Montmajour (1489) à l’occasion du payement de la rente de 1,500 florins d’or, constituée au profit de ce dernier [monastère par le pape Boniface VIII. Antoine de Brion, ayant résolu de briser la dernière chaîne qui tenait le monastère sous la dépendance des Bénédictins, venait de refuser de se rédimer et de réclamer la fusion de l’abbaye de Montmajour dans celle de Saint-Antoine. Bien qu’ils reconnussent leur infériorité et que l’abbaye de Montmajour fut tombée en commende, les religieux bénédictins ne perdirent pas courage, entrèrent résolument dans la lutte et portèrent leurs remontrances aux pieds du Saint-Siège; puis, profitant des difficultés qui surgissaient de toutes parts, ils soutinrent, dans le seul espoir, pensons-nous, de déplacer la question, que les reliques du pieux ermite d’Egypte reposaient dans leur monastère. Enfin, pour donner plus de force encore à leurs assertions , ils firent garder par des hommes armés l’édifice qui renfermait les prétendues reliques et renouvelèrent leurs protestations contre la mesure que, dans l’intervalle de ces débats, le pape Honorius VIII avait prise pour dispenser les Antonins du payement de la moitié des 4,500 florins d’or dont ils étaient tenus envers les Bénédictins de Montmajour. - Il fallut toute la prudence et l’énergie du souverain pontife pour arrêter les effets d’une opposition à laquelle avaient pris part la ville d’Arles, un archevêque et plusieurs seigneurs languedociens et provençaux...

La cour de Rome s’était avec raison emparée de cette affaire. L'examen de la question fut minutieux et le résultat des conférences se fit longtemps attendre. Enfin, il fut constaté par les légats envoyés par le pape, en présence de deux ambassadeurs du roi Charles VIII et d’une assemblée fort nombreuse, composée de seigneurs de distinction, que l'abbaye de Saint-Antoine pouvait seule prétendre à la possession des reliques du bienheureux ermite de la Thébaïde[6]. Le pape Innocent III approuva cette décision, condamna, comme supposées, les reliques dont les Artésiens faisaient tant de bruit et ordonna la fusion de l’abbaye de Montmajour dans celle de Saint-Antoine. Qu’on ne croit pas que les ordres du souverain pontife furent de suite exécutés et que les religieux de Montmajour s’y soumirent, - leur haine contre les Antonins ne fit que redoubler ; on parla de violences, d’exactions, bientôt on recourut aux armes, et, sans les ordres impératifs et les formidables menaces du roi Charles VIII, l’étendard de la révolte était arboré dans toutes les provinces du midi de la France.

Sous l’abbé Théodore Mitte (11495-1503), l’abbaye jouit enfin d’une parfaite tranquillité; la victoire sur les Bénédictins de Montmajour la mit plus en honneur auprès des princes étrangers, de la cour de Rome et des hauts seigneurs du royaume. Mais cette situation favorable ne devait être que passagère ct bientôt nous verrons pour l'abbaye de Saint-Antoine se dérouler une suite d’épreuves non moins longues et plus terribles encore.

Les doctrines de Luther et de Calvin avaient remué le monde et pénétré jusqu'au sein même du catholique Dauphiné. On vit alors ce riche pays, naguère si paisible, devenir l’un des théâtres principaux sur lesquels les partis religieux exercèrent leur fureur; tour-à-tour au pouvoir des catholiques, des religionnaires et des calvinistes, il fut en proie à de continuelles dissensions et essuya les haineuses représailles des chefs des divers partis. Les tableaux que nous ont laissés les chroniqueurs de cette malheureuse époque nous représentent les habitants du Dauphiné livrés aux horreurs de la guerre civile et à tous les maux qu’elle engendre. A cette époque, apparaît aussi le cruel et fanatique baron des Adrets, qu’un historien a justement qualifié d’homme le plus féroce de son siècle. L’abbaye de Saint-Antoine, par son importance et ses richesses, ne pouvait manquer d'attirer l’attention de ce sectaire. Le 21 juin 1562, une bande détachée de son armée se rendit à Saint-Antoine, et réussit, par la ruse de l’un des chefs, de Frize, à se faire ouvrir les portes qui donnaient accès dans l’enclos du monastère. Alors commencèrent des scènes de carnage: les religieux furent chassés de leur demeure, les bâtiments conventuels livrés aux flammes, les sanctuaires violés, les reliquaires mis en pièces, les objets précieux, les tombes, les statues de la façade impitoyablement brisées. L’église elle-même ne fut préservée de la destruction que sur l’observation faite par de Frize , qu’elle pourrait leur servir.

Des Adrets partit aussitôt après ce triomphe, rejoignit son armée et se dirigea sur Grenoble, semant sur son passage la terreur et la désolation. Les Antonins ne rentrèrent dans leur abbaye que six mois plus tard. Des Adrets avait alors perdu tout crédit auprès du prince de Condé et des généraux calvinistes effrayés eux-mêmes de ses cruautés; Vienne était au pouvoir des catholiques, les populations désiraient le rétablissement du culte de leurs pères : on devait donc espérer que les hostilités cesseraient enfin. - Pendant quatre ans, aucun événement ne vint troubler la tranquillité des bons religieux Antonins, qui, confiants dans l’avenir, avaient repris, du moins ceux qui étaient revenus, leurs travaux apostoliques et leur mission de dévouement. Mais le 8 septembre 1566, la ville de Saint-Marcellin, attaquée à l’improviste par des forces supérieures, dut capituler et subir de nouveau le joug des réformés: de Saint-Marcellin à Saint-Antoine il n’y avait qu’un pas. Le souvenir des précédents pillages était encore trop récent pour ne pas exciter la convoitise des pillards huguenots. Un jour de mars 1567, une troupe assez nombreuse de soldats arrivèrent à Saint-Antoine, s'emparèrent des religieux, les renfermèrent et ne leur rendirent la liberté qu’après avoir tiré de chacun d’eux une rançon considérable. Les résultats de cette fatale journée achevèrent la ruine du monastère. Cette fois, rien ne fut épargné : un immense bûcher fut élevé avec les titres et les papiers de l’abbaye et les statues qui avaient échappé à la colère du baron des Adrets; les vitraux volèrent en éclats, les reliquaires furent impitoyablement brisés, les ornements sacerdotaux mis en pièces; enfin, pour ajouter à leurs iniquités, les soldats Huguenots jetèrent à la voirie les cendres de toute une génération d’Antonins. Le même jour, le respectable et vertueux Charles d’Arzag, périt pendant qu’il célébrait le saint sacrifice de la Messe, frappé d'un coup de hallebarde par un soldat Huguenot. La place où fut renversé ce généreux martyr est indiquée par un marbre blanc au pied de l’autel majeur.

Les Antonins ne purent rentrer dans leur abbaye que quelques années plus tard. Ils la firent réparer, mais ce ne fut qu'en 1620 que l’on peut dire que réellement l’abbaye était sortie de ses ruines. Pendant cette période de temps, les soldats de l’hérésie revinrent encore piller le monastère, et une fois même, leur chef, le féroce Duverdet, mit à mort, avec une barbarie révoltante, quatre religieux Antonins qu’il avait emmenés à sa suite !... Ces jours de deuil, ces jours de sanglante mémoire n'avaient que trop duré !... Que restait-il de la splendeur de l’antique abbaye? Après la sixième invasion, dit l’un des annalistes, « l’église ressemblait à une écurie, le monastère à un désert, les hôpitaux à des chaumières ravagées, où  aucun était maître. »

Il fallut bien des années pour ramener l’ordre et la discipline parmi les religieux rentrés au monastère. Sans l’abbé Antoine Tholosain, que le ciel semble avoir choisi pour accomplir cette divine mission, c'en était fait de l’ordre illustre des Antonins. Mais que de peines, que d'embarras ce bon abbé eut-il-à supporter? Que de révoltes et d’oppositions; que de conspirations ourdies dans le silence des cloitres contre la vie même du réformateur! L'abbé Tholosain mourut (12 juillet 1615) sans avoir, à la vérité, réalisé les réformes qu’il voulait opérer; mais il les facilita à son successeur, Pierre Sancjan, qui, au milieu d'entraves sans nombre, parvint à introduire d’importantes améliorations dans la discipline du monastère confié à ses soins.

Malgré l’activité de ces derniers abbés, tout semblait concourir à précipiter la décadence de l’abbaye : le nombre des novices diminuait sensiblement, la religion était moins ferme dans les cœurs, l’esprit philosophique s’insinuait dans les masses. Le fameux édit de 1768, œuvre digne de son auteur, l’archevéque de Toulouse, Léoménie de Brienne, acheva la ruine de l’ordre fondé par Jocelin. L'abbaye de Saint-Antoine ne pouvant, aux termes de cet édit, justifier d’un personnel de 20 religieux, fut englobée dans la mesure générale qui supprima tant d’illustres maisons. En vain opposa-t-on l’antique origine et les services rendus par la communauté; rien ne put, pas même les humbles remontrances présentées par le clergé de France à l'assemblée générale de 1780, motiver une exception en faveur de l’ordre des Antonins. Abattus et découragés, les religieux Antonins s’incorporèrent, non sans difficulté, aux chevaliers de Malte Quelque temps après, des membres de cette dernière corporation prirent possession de l’abbaye de Saint Antoine; mais leur séjour n’y fut pas de longue durée: en 1787, des dames chanoinesses du même ordre, vinrent les remplacer jusqu’au jour où éclata cet orage politique qui devait, d’un seul coup, changer les destinées de la France et des ordres monastiques.

Telle fut la fin de la célèbre et illustre abbaye de Saint-Antoine, qui, pendant sept siècles, brilla d’un si vif éclat par la charité, la vertu et la science de plusieurs de ses membres. Les derniers Antonins restèrent fidèles à leur Dieu et à leurs croyances, et plusieurs d’entre eux périrent sur l’échafaud révolutionnaire.

ARCHÉOLOGIE

Des preuves irrécusables fixent l’âge de la basilique antonienne au XIe siècle[7]. M. l’abbe Dassy, qui a fait de ce monument une étude approfondie, était contrairement à l'avis émis par un célèbre archéologue, (M. de Montalembert) que « l'église de Saint-Antoine est la même qui fut fondée en 1080, consacrée par le pape Calixte II en 1119 ; qu’elle a été agrandie, terminée longtemps après, mais jamais rebâtie. » Nous nous rangeons du côté de ce savant ecclésiastique et, nous appuyant sur l’histoire qui, toujours, doit être l’œil de l’archéologie, nous pensons comme lui: que cet édifice est l’un des premiers monuments de style ogival qui aient été construits en France.

S'il fallait entrer dans le détail des formes architectoniques, caractériser les parties de l’édifice qui appartiennent aux différents siècles, signaler les beautés que présente l’ensemble du monument, la tâche que nous imposerait ce travail dépasserait les limites d’une simple notice. Nous nous bornerons donc à recommander aux touristes de porter leur attention sur le portail principal, enrichi de figures et d’ornements variés, d’une grande richesse; sur le portail plus petit, situé du côté méridional de l’édifice, sur les ornements de quelques chapiteaux et les moulures et feuillages, dont plusieurs sont d’une grande beauté. A l’angle de la 3ième travée méridionale extérieure, près du grand comble, un angle délicatement ciselé, tient en main un cartouche sur lequel est figuré le symbole de la corporation.

L’église de Saint-Antoine est bâtie sur une éminence fort élevée; on y accède de deux côtés, mais le plus souvent par un escalier de 35 marches qui conduit à un large perron que soutient une muraille de construction cyclopéenne. L'église se compose d’une grande nef, de deux collatéraux, de seize chapelles et d‘autres dépendances. Deux rangs de tribunes règnent autour de la grande nef et donnent à l’édifice un caractère des plus imposants. Du haut de ces ouvertures, l’œil plonge dans la vieille basilique, aujourd’hui souvent déserte, autrefois retentissante des chants des vénérables Antonins. En présence de cette grandeur passée, aux souvenirs que réveillent ces murs de huit siècles, l’âme se sent émue, une vague inquiétude s’empare du spectateur et lui fait entrevoir le néant des choses humaines !...

Les bâtiments conventuels, convertis depuis la révolution en établissements industriels et publics, datent du 17ième siècle et sont séparés des murs d’enceinte du monastère par une cour de 133 mètres de longueur.

Avant de parler des richesses que possède encore, après tant de bouleversements, l’église de Saint-Antoine, il nous semble nécessaire de jeter un coup d’œil en arrière. L’un des plus savants hommes qu'ait produits le monastère, l’abbé Etienne Galland, voyant que l’abbaye ne recevait plus de novices, résolut de la régénérer, en appelant dans son sein, des religieux, qui, comme ceux de l’ordre des Bénédictins, se fussent plus particulièrement voués à l’étude. Il réunit à grands frais des objets d’une haute valeur artistique, se proposait de compléter ses collections au moyen d'achats successifs et de former ainsi un musée qui put servir utilement au but qu’il se proposait. La louable entreprise de ce bon religieux ne fut pas malheureusement couronnée de succès.

Lors de la suppression du monastère en 1775, le médailler, le musée de l’abbaye furent donnés à la bibliothèque de Grenoble et servirent de premier fonds au cabinet des Antiques. Quant aux tableaux, dont plusieurs étaient d'excellentes reproductions des chefs-d’œuvre des grands maîtres, ils ne parvinrent qu’en partie à leur destination: une main infidèle en détourne plusieurs dans le trajet de Saint-Antoine à Grenoble.

Plus tard, la cupidité de quelques-uns, le prétendu patriotisme de quelques autres, l'ignorance enfin des derniers venus, aidèrent au dépouillement de la basilique de Saint-Antoine. Malgré ces enlèvements successifs, il reste encore dans le trésor de l’église un certain nombre d’objets précieux préservés de la destruction pendant les guerres de religion ou à l’époque révolutionnaire. C'est ici le lieu de signaler la courageuse conduite de M. Glandut, qui, maire de Saint-Antoine en 1793, parvint à sauver des mains des Vandales, la belle fierté de Saint-Antoine et les curieux reliquaires qui font aujourd’hui la principale richesse de l’église.

Depuis quelques années les pérégrinations ont redoublé à Saint-Antoine: chaque jour de nombreux touristes, parcourant la contrée, viennent s’agenouiller sur les dalles antiques et maudire la main dévastatrice qui a passé par-là. C’est pour ces derniers, avons-nous dit en tête de cette notice, que nous avons recueilli les faits qu’on vient de lire; c’est pour eux également que nous énumèrerons brièvement les objets sur lesquels, après tant de vicissitudes, ils peuvent encore jeter les yeux.

DANS L’ÉGLISE

Les chapelles, autrefois ornées d’élégants mausolées que la fureur des huguenots et l’insouciance de quelques Pères Antonins ont anéanties; on distingue encore sur les murailles de plusieurs d’entre elles, des traces de peintures à fresque représentant l’ange Gabriel, le Christ en croix et la figure colossale de saint Christophe. Les fenêtres de ces chapelles ont conservé les débris des riches vitraux qui les décoraient jadis. - Plusieurs pierres tumulaires des XIV‘, XV’ siècles, etc. - L'autel majeur en marbre noir et en bronze, exécuté en 1667, par Mimerel, sculpteur lyonnais; les statues et les ornements qui le décoraient, ont été enlevés en partie à une époque de dévastation, et sont depuis, pour la plupart, passés dans le creuset du fondeur. Une ouverture grillée, pratiquée dans l’un des côtés de ce mausolée, permet de voir un remarquable morceau d’orfèvrerie qui renferme les précieuses reliques de saint Antoine d’Egypte. Ce reliquaire, en bois de pommier imitant l’ébène, orné de plaques d’argent travaillées au marteau, fut donné à l’abbaye, en 1648, par Jean du Vache, seigneur de Châteauneuf, président en la cour des comptes du Dauphiné. - Les boiseries de chêne qui entourent le chœur et forment 100 stalles: œuvre du sculpteur lyonnais, Jacques Hanard, qui les exécuta en 1650. - Les grands tableaux du chœur, dont sont de Marc Chabry, peintre et sculpteur lyonnais du 17° siècle. - Celui du père Manière, antonin de l'abbaye, représentant le cortège des Saints autour de Jésus en croix. - Enfin, les caveaux où repose une longue génération d’Antonins. Les corps les mieux conserves se trouvent dans un caveau situé près de la principale porte d'entrée de l’église: l’endroit par lequel on y descend, est indiqué par une dalle numérotée IIII.

DANS LA GRANDE SACRISTIE

Un grand nombre de chasses ct de reliquaires, en bois de diverses essences, enrichis de plaques d'argent, de sculptures en ivoire et de pierres précieuses. Cet ossuaire n'a pas son égal en France. - Un morceau de l’étoffe de moire d'or tendre, sur laquelle reposa, depuis sa canonisation jusqu'en 1705, le corps de saint François de Sales. - Plusieurs christs, dont un, en ivoire, magnifique de travail et d'expression. - La Tentation de saint Antoine, tableau d'après celui de David Téniers. - La Madeleine repentante, peinture sur cuivre, d’un maître italien. - Plusieurs autres tableaux de diverses écoles. - 10 pièces de tapisserie de laine, exécutées en 1623, par Léonard de Niallay, maître tapissier de la ville d'Aubusson. - 5 tapis turcs ou persans, etc., etc.

DANS LA PETITE SACRISTIE

La boiserie de chêne, à ornements délicats, qui revêt les murs. -- Des ornements sacerdotaux, en velours, à broderies or et soie, dont plusieurs d’un travail achevé, paraissant remonter au 17e siècle. Les crédences, qui les renferment, méritent quelque attention par leur disposition et la délicatesse du travail. - Un grand nombre de livres de chant, manuscrits in-folio, du XVIII‘ siècle, dont la couverture en cuir conserve encore les armoiries, en cuivre repoussé, qui furent données à l'abbaye de Saint-Antoine par l’empereur Maximilien. - 28 hallebardes et plusieurs fusils anciens de gros calibre, dont on se sert encore, chaque année, à la procession des reliques. Enfin, à l’une des fenêtres, un vitrail historié de la fin du XVIIe siècle.

Il y aurait de l'ingratitude à clore cette notice sans mentionner les noms de deux hommes auxquels l'archéologie et l'histoire doivent un tribut de reconnaissance: l'un, M. Bouvarel, avec un désintéressement qui l'honore, a recueilli, classé avec soin et inventorié les débris des vieilles archives de l'abbaye; l'autre, M. Vicat, veille depuis 50 ans, avec un culte religieux et un amour passionné à la conservation des objets composant l’ancien trésor de l’église.

 

[1] En attendant la construction de la grande église, un petit oratoire fut élevé sur l’emplacement qu’occupe aujourd’hui l’autel majeur, pour recevoir provisoirement les reliques de Saint-Antoine. [2] L’abbaye de Saint-Antoine comptait en 1472, 42 commanderies générales et 160 subalternes ? –En 1775, lors de sa réunion à l’ordre de Malte, elle ne possédait plus que 12 maisons ? [3] Il nous paraît utile de présenter en quelques mots la cause de cette désunion. L'abbaye de Saint-Antoine était dirigée par deux corps religieux, d'origine et de caractère différents: les FRERES HOSPITALIERS de la MAISON DE L’AUMONE, dont la mission consistait à soigner les malades atteints du feu sacré, et les BENECITINS , tirés de la maison de Montmajour, près d'Arles, qui administraient le spirituel de l’abbaye et dirigeaient les travaux artistiques de l’église fondée par Jocelin. Les haines que produisit le contact de ces deux autorités puissantes, rivales l’une de l’autre, amena les événements qui surgirent à la fin du XIIe siècle, dont l’issue fut le renvoi des Bénédictins dans leur maison-mère de Montmajour et l’indépendance complète des Hospitaliers qui purent, dès ce jour, administrer les sacrements tout en restant chargés du soin des malades. - Les annales Antoniennes nous ont conservé le nom d'un célèbre chirurgien du grand hôpital qui a écrit vers 1710 des mémoires restés manuscrits, et dont les cures merveilleuses, dit l'auteur d’un manuscrit que nous avons sous les yeux, ont tenu du prodige et causé l’admiration de la province du Dauphine. » [4] L'original de cette pièce est conservé à la bibliothèque publique de la ville de Grenoble. [5]  Nous ajouterons encore quelques noms de hauts personnages qui, dans les années suivantes, se rendirent à l’abbaye de Saint-Antoine. Le prince Jacques de Bourbon, roi de Hongrie, de Jérusalem et de Sicile - les ducs de Savoie Philippe et Charles ; - Charles VII le Victorieux; - le roi, Louis XI1, qui fut d'une prodigalité excessive à l’égard de l’abbaye; - le bon roi René, comte de Provence, son épouse et un grand nombre de seigneurs : - Raymond, comte de Toulouse, patriarches des Albigeois, hérétique, mort excommunié ; - Le roi Charles VIII et son épouse, Anne de Bretagne ; - l’infortuné Zizim, frère et rival de Bajazet; - un ambassadeur extraordinaire de Maximilien 1er empereur d’Allemagne, qui vint, de la part de ce souverain, présenter à l’abbé Théodore Mitte, la décoration des armes impériales et offrir de riches présents au monastère; - le 24 novembre 1533, François 1er et toute sa cour; - sous l’abbé Danton, les bénédictins Dom Martène et Dom Durand, qui relatèrent dans leur propre voyage littéraire ce qu’ils avaient vu et admiré. Les papes Grégoire IX, Boniface VIII, le dauphin de Viennois Guigues VII, les empereurs Maximilien et Sigismond se plurent particulièrement à placer sous leur protection immédiate l’abbaye de Saint-Antoine et à lui accorder des immunités et des bénéfices importants. [6] Les prétentions de la ville d'Arles se sont réveillées de nos jours, mais un savant ecclésiastique, M l’abbé Dassy, a soutenu victorieusement la question d'authenticité des reliques conservées dans l’église de Saint-Antoine. -Ces prétentions, qui subsistent toujours, ne peuvent que faire taxer les Arlésiens d'aveuglement ou de mauvaise foi.  [7] Quand nous disons que l’église de Saint-Antoine date du XIe siècle, nous entendons parler seulement de quelques assises de pierres : car, à n'en pas douter, les fenêtres du chœur accusent logive du XIIIe siècle. Dans son intéressant itinéraire des Chemins de fer du Dauphiné, en cours de publication, le savant professeur d'histoire de la faculté des lettres de Grenoble, M. Antonin Macé, est d'un avis contraires celui de M. l’abbé Dassy et au nôtre. Il y aurait là toute une polémique à entreprendre. et l’espace nous manque pour la hasarder. Nous recommandons aux savants les remarquables écrits de M. l’abbé Dassy, sur l’église de Saint-Antoine et sur les reliques qui y sont conservées.

 

ABBAYE SAINT-ANTOINE. PHOTOS RHONAN DE BAR.
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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #CHEVALERIE

MARC DE VISSAC.

LE MONDE HÉRALDIQUE. APERÇUS HISTORIQUES

SUR LE MOYEN-AGE

PREFACE

LE Monde Héraldique est né avec la Chevalerie ; il est mort avec la Révolution de 1793 qui a transformé plus encore les idées que les choses & qui, par les changements décisifs quelle a introduits dans nos mœurs, dans nos institutions, dans notre économie sociale, est appelée à devenir avec le temps dans notre histoire la véritable ligne de démarcation du moyen-âge & de l'âge moderne.

Comme le système qui l'avait créé, il s'étayait sur un principe que de nouvelles tendances politiques ont réformé, sur des croyances que la nation a cru devoir abjurer, sur une hiérarchie et sur des privilèges que l'égalité a nivelés, conséquence & produit du régime gouvernemental, il devait forcément subir les mêmes vicissitudes que ce régime & s'écrouler avec l'édifice féodal qui lui servait de pivot. Du jour où l'ancien ordre de choses succomba sous la sape révolutionnaire, le monde héraldique, qui était, bien assez vieux pour s' éteindre, devint le monde du passé et la postérité commença pour lui. De ce jour aussi, dans notre pays à l'âme inquiète & agitée, on se mit à tâter successivement de la souveraineté de chacun des éléments qui concourent à la vie d'une société ; les expériences n'ont pas toujours été heureuses, mais le passé est l'enseignement du présent, & l'avenir nous réserve peut-être de meilleurs résultats. Nous en sommes aujourd'hui à l'évolution démocratique; gardons-nous de la juger avant de pouvoir juger ses œuvres; souhaitons seulement que notre époque, fi tourmentée, laisse des témoins aussi multipliés & aussi majestueux de son passage que le temps de nos pères.

En présentant au public quelques essais sur la période féodale & héraldique de notre histoire, nous n'avons donc pas la prétention de lui offrir le plat du jour, l'actualité à la mode — quoique l'histoire du pays soit toujours une actualité & que l'ignorance des annales de sa patrie nous semble être une espèce d'enfance perpétuelle — ; notre but est seulement de faire poser sans prétention devant le lecteur une époque morte, à moitié ensevelie dans le linceul de l'oubli, & dont l'étude nous captive & nous paraît des plus attrayantes, je fais bien que la chute du régime politique n'a pu entraîner avec elle la chute du principe aristocratique qui était un de ses éléments. La noblesse, en effet, n'est pas morte et rien ne le prouve mieux que les attaques dont on l'assaille tous les jours. Elle est sortie vivifiée du bain de sang de l'échafaud révolutionnaire & ce nouveau baptême lui a donné une consécration nouvelle. Dépossédée de ses anciens privilèges, qui servaient de point de mire aux théories égalitaires et de thème favori aux adeptes du socialisme, mise ainsi à l'abri des bourrasques populaires, elle est devenue plus forte, s'est implantée dans notre fol par des racines vivaces &, sous sa nouvelle incarnation, s'est infusée dans nos mœurs. Ne revendiquant plus que les seules prérogatives qui dérivent du mérite personnel & d'une longue tradition de gloire et d'honneur, le patriciat actuel sera, comme jadis, une des fiertés de la France, tant que la vieille aristocratie joindra à la noblesse de race celle, plus haute encore, qui s'acquiert par la vertu et que la nouvelle se composera de toutes les illustrations du pays «nobilis quasi noscibilis » d'où « nobilitas quasi noscibilitas» et fera ainsi ses propres ancêtres. Mais nous avons cru, dans la publication actuelle, ne pas devoir envisager fous leur aspect moderne ces vestiges qui ont survécu à l'ancien monde héraldique & nous nous sommes tenu en garde contre les appréciations & les solutions de l'ordre politique qui pouvaient se dégager du sujet que nous traitons, non pas qu'elles nous laissent indifférent, bien au contraire, mais parce que nous les avons jugées inopportunes & déplacées. Nous ne voulons pas faire, en effet, de notre thèse une question de légitimité, mais bien une question d'antiquité; nous ne cherchons pas à résoudre un problème d'économie sociale, mais bien un point d'archéologie & d'histoire. C'est, nous le répétons, une excursion de touriste vers quelques-uns des plus beaux sites du moyen-âge, une esquisse légère des principaux traits d'un tableau séduisant, une peinture de mœurs, qui ne doit soulever ni amertume, ni susceptibilité d'aucun genre, parce que nous en avons retranché soigneusement toute allusion, toute assimilation, tout parallèle irritant entre des époques qui se sont succédées, mais qui ne peuvent pas se ressembler.

Les ouvrages abondent sur la civilisation féodale; mais, pour puiser à des sources vraiment saines & impartiales & se faire une idée exacte de la physionomie du pays durant la curieuse période chevaleresque, on est obligé de remonter aux documents fournis par les mémorialistes & par les annalistes anciens. La plupart des auteurs modernes n'ont envisagé la matière qu'à travers le prisme trompeur de leurs passions politiques ; à côté de deux ou trois admirateurs fanatiques & enthousiastes qui se livrent sur cette brillante époque à une apologie immodérée, on trouve des centaines de détracteurs systématiques & de mauvaise foi qui la dénaturent à, plaisir. Vers la fin du siècle dernier surtout, on s'efforça, pour ainsi dire, de la méconnaître. De même qu'on ne voulait plus de la religion de nos dieux, on se montrait incrédule à leur gloire, on se raidissait contre leur prestige.

Cette croisade contre le moyen-âge eut pour premiers chefs les anti-monarchistes de 1793, qui espéraient, en jetant le discrédit ou l'injure sur les hommes, discréditer en même temps le régime qui les avait produits. Lorsque les Girondins, du haut des tréteaux de leur Tribunal sanguinaire, décrétaient l'assassinat politique, ils espéraient, en frappant leurs victimes, frapper au coeur l'institution toute entière ; ils ne se lassaient pas à leur terrible besogne devant les têtes sans cesse renaissantes de l'hydre immortelle; ils auraient voulu étouffer le passé & proscrire le souvenir des morts comme ils proscrivaient le nom même des vivants; ils se croyaient appelés à recommencer l'histoire de l'humanité, & l'an I de la République leur semblait devoir être l'an I de la gloire nationale. Mais le glas funèbre qu'ils sonnaient sur la royauté & sur l'ancien régime ne pouvait rendre la postérité sourde à la voix du souvenir, car il n'est pas au pouvoir des hommes d'effacer du livre de la nature les traits glorieux & caractéristiques du génie d'une nation, non plus que les silhouettes héroïques burinées fur les tablettes de l'histoire. En dépit de toutes les tentatives, l'âme de la France resta noblement ouverte à tout ce qui a été grand & généreux, & répugna à l'ingratitude et à l'oubli.

Mais ce que n'avait pu faire la Terreur, une nouvelle école, dite historique, tenta de l'opérer. Ce que le billot n'avait pu flétrir, elle tenta de le flétrir par le mensonge, par la calomnie, cette arme de dom Basile, dont il reste toujours quelque chose. Après la guillotine des martyrs, le coup de pied du pitre. Sous la plume de ses adeptes, les héros se transformaient en saltimbanques & en grotesques; chaque vertu, chaque gloire subissait tour-à-tour quelque éclaboussure. Ce fut une sorte de Jacquerie littéraire dirigée, suivant les règles, contre toutes les illustrations, par les ribauds & par la taupinaille de la publicité. La réforme qu'elle voulait amener dans l'esprit public, elle l'appela une ère de rénovation durant laquelle l'ignorance et la routine devaient livrer leur dernier combat. Cette nouvelle école historique consistait à dénigrer tout ce qui, durant longtemps, avait inspiré le respect & l'admiration, à calomnier les morts, à ravaler le passé, à avilir les célébrités, à dégrader le mérite; triste science qui n'éclaire que par de fausses lueurs & qui veut bâtir sur des ruines. Le paradoxe, l'ironie & la fausseté, tantôt grossière, tantôt ingénieuse, étaient les travestissements dont ils affublaient les épisodes de l'histoire, pour en faire des scènes de bouffonnerie & de carnaval. De même que Tarquin-le-Superbe ne fauchait que les plus hauts épis, de même il suffisait d'être grand & illustre pour être en butte à leurs morsures.

Dans l'Inde, les enfants mangeaient autrefois les pères trépassés, eux s'efforçaient de dévorer leur réputation & leur gloire; en Chine, on anoblissait les ancêtres, eux ne cherchaient qu'à les dégrader.

Louis XII & Henri IV eux-mêmes, devant lesquels l'insulte semblait devoir reculer, ne trouvaient pas grâce à leurs yeux & leur mémoire était ternie par un souffle empesté. La victime du 21 janvier n'était pour eux qu'un assassin vulgaire ; ils dressaient devant son auréole de martyr le squelette du serrurier Gamain, que la Terreur troubla mentalement, au point de lui faire accuser son illustre apprenti de lui avoir versé de sa main royale un poison criminel1. Tout ce qu'ils consentaient à admirer du moyen-âge étaient quelques potiches, quelques faïences, quelques meubles contournés ; le reste n'était propre qu'à attirer leur mépris & leurs outrages.

Un des premiers créateurs de cette secte désastreuse fut M. Dulaure, qui s'intitulait citoyen de Paris. Ce républicain fanatique, qui avait voté la mort de Louis XVI « fans sursis et sans appel » avait pris pour pierres d'achoppement les trois pierres angulaires de l'ancien édifice social : les Prêtres, les Rois & les Nobles, qu'il appelait les trois plaies du genre humain. Il traînait la religion fur la claie avec un rire infernal, & répandait sur ses ministres la bave méphistophélique de son cynisme ; il bafouait, lui, le rhéteur du peuple, la royauté qui, de tout temps, fut l'auxiliaire du peuple dont elle était le patron-né, peignant même ceux de ses représentants qui ont le plus illustré leur époque, sous les traits de tyrans farouches, de suppôts de l'enfer, de sangsues gorgées de la sueur du peuple. Il s'évertuait à salir les plus belles pages du livre d'or de la noblesse de France en l'appelant, suivant une expression de Machiavel qu'il s'appropriait, une vermine qui carie insensiblement la liberté. A l'entendre, les nobles n'avaient été que les occupeurs de sales emplois, des brigands, des criminels gangrenés & faisandés, des voleurs de grands chemins, des parjures, les plus grands ennemis du trône. Il poussait le courage jusqu'à publier cet amas d'injures & d'invectives contre l'aristocratie française au pied même de l'échafaud, alors que son ennemie était terrassée, ne songeant plus, dans son ivresse, au rôle odieux qu'il remplissait. Fier de ce que la tourmente révolutionnaire effaçait de son souffle de précieux sillons & brisait les blasons rayonnants, respectés par les siècles & par les tempêtes, il embouchait la trompette & sonnait le carnage.

Et les pages fangeuses qu'il accumule de la forte contre les illustrations les plus respectables, il les décore du nom d'histoire; il ose dire qu'il a compris la féodalité & que la postérité la juge par sa bouche. — Ah! celui-là n'a pas le cœur français qui souille ainsi nos annales!

Telle n'est pas notre manière d'envisager l'histoire. Elle doit être, pour nous & pour tout écrivain qui se respecte, comme une glace bien pure & bien unie qui représente au naturel les grands hommes et les grandes choses. Le blason des chevaliers ne nous éblouit pas ; quand ils mouraient pour la patrie, on voyait leur âme, on ne voyait pas leur écusson. Nous n'avons à nous livrer ni à un panégyrique, ni à une apothéose; les morts sont morts et le flambeau de Promothée lui-même ne rallumerait pas les rayons d'une gloire éphémère éteinte sans retour. Il faut se borner à laisser aux faits leur éloquence. L'impartialité & la bonne foi sont les deux fils qui doivent guider le narrateur dans le dédale du passé & qui demandent à ne jamais être coupés. C'est d'elles, en effet, que l'on peut dire, en paraphrasant ce que l'on a dit de la sagesse : « per me veritas regnat et rerum judices justa decernunt

Mon but est moins de faire aimer la chevalerie que de la faire connaître; mais je ne me cache pas que, pour esquisser dignement ce grand établissement politique & militaire dont l'histoire est nécessairement liée à celle de la noblesse & de la milice, française, il faudrait un opérateur plus habile. Aussi de cet immense palais d'honneur, je ne montrerai aujourd'hui que le parterre et n'y ferai remarquer que quelques fleurs. Peut-être un jour, si leur éclat a assez de charmes pour attirer le lecteur, parcourrons-nous ensemble l'édifice entier.

Les quelques fragments que je détache aujourd'hui de l'histoire générale de l'institution héraldique sont présentés sous forme de petites monographies qui ont, à mes yeux, le double avantage : pour le lecteur, de grouper plus commodément fur un sujet les matières disséminées quelquefois d'une manière confuse dans de gros livres, souvent aussi ennuyeux que rares, & de faire un tout plus compact & plus homogène; pour l'auteur, celui de profiter largement des recherches faites avant lui, de prendre de toutes les mains, de condenser et de coordonner les sources, de les épurer & de les compléter les unes par les autres, de les lier entre elles par des réflexions propres à prévenir une ennuyeuse uniformité & de créer ainsi, des travaux de chacun, une œuvre, non pas originale & personnelle, mais nouvelle & sérieusement élaborée.

Il nous a paru nouveau & intéressant de nous écarter un peu des sentiers battus par les écrivains, nos devanciers, qui abordent le moyen- âge fans regarder en arrière & développent ses institutions sans faire connaître les diverses transmissions sociales opérées d'un peuple à l'autre qui les ont engendrées, qui leur serviraient de généalogie & nous initieraient ainsi à leur première origine. Il nous a semblé que plusieurs apparitions de l'époque chevaleresque n'étaient que des résurrections ou des imitations lointaines, que ce qui passait pour un enfantement féodal n'était souvent qu'une incarnation nouvelle, une espèce de métempsychose de notions & d'établissements anciens, que la chrysalide, en un mot, avait dû subir avant d'être, des transformations nombreuses. En réfléchissant au calcul désespérant du mathématicien anglais, Hooke, qui fixe à trois milliards environ le nombre des idées dont l'esprit humain est susceptible, calcul dont je me garderais bien d'assumer la responsabilité, nous avons été amené à conclure que, depuis des milliers d'années déjà, il n'y a plus rien de nouveau sous le soleil, & nous n'avons pas été surpris de retrouver dans les créations Grecques, Latines & Orientales, les premiers germes de nos progrès & les étincelles qui devaient allumer les feux de notre civilisation. Nous avons donc, à côté de l'histoire des institutions, placé l'histoire des idées sur lesquelles elles reposent, en remontant jusqu'à leur source étymologique & historique, en en suivant les progrès & les variations jusqu'à leur perfection, en en marquant la décadence & la chute jusqu'à leur extinction, reliant ainsi au passé les établissements du moyen-âge par les monuments de l'antiquité parvenus jusqu'à nous.

Les classiques anciens, les interprètes de l'Orient, les compilateurs monastiques, les légendaires des siècles à demi barbares, les plus anciens chroniqueurs de la monarchie franque pouvaient seuls nous rendre possible cette tâche & ce n'était qu'en les mettant à contribution que nous pouvions espérer de reproduire la photographie exacte des temps & des choses. Aussi, si le tableau offre quelque intérêt, l'auteur ne s'en approprie ni la gloire, ni le mérite & n'a d'autre prétention que de prouver qu'il a su rechercher. Il reporte, comme il le doit, les éloges sur les érudits consciencieux qui ont accumulé laborieusement les matériaux dont il a usé largement &, pour rendre hommage à ces illustres collaborateurs, qui font ses maîtres, il a cru devoir placer en tête de chaque volume l'indication des principaux ouvrages qui lui ont servi de guides & d'autorités. Cette nomenclature lui permettra d'ailleurs de réduire à des proportions convenables les fastidieuses annotations provoquées par chaque phrase & par chaque assertion dans un ouvrage de cette nature et le dispensera de placer en face du texte principal un autre texte justificatif de même importance, contenant les renvois, les pièces à l'appui, les citations de passage, les indications de sources qui rendent le tableau trop décousu & semblent répandre sur la narration une forte de langueur.

Ce premier cahier sur l'institution héraldique fera suivi immédiatement d'un second volume sur le Blason que quelques esprits chagrins, élevés pour la plupart à l'école du bourgeois- Gentilhomme de Molière dont la race ne s'éteindra jamais, considèrent comme un attentat contre les droits de l'homme & du citoyen, tandis qu'il est comme un flambeau indispensable pour l'histoire. Après l'étude de la chevalerie, de ses usages, de ses costumes, de ses préceptes, de ses jeux, de ses mœurs si souvent contraires à sa morale, de sa galanterie fameuse, de son désir de briller & de s'isoler, l'étude de sa langue, l'initiation à son idiome, à ses symboles, à ses lois, à ses devises, à ses prérogatives nobiliaires. En dehors du lien général de l'histoire, ce font deux études qui se rattachent naturellement l'une à l'autre & qui se complètent l'une par l'autre : Ce sont deux aspects différents d'une même chose &, pour ceux qui se plaisent à étudier curieusement le moyen -âge, pour l'archéologue, pour l'antiquaire, ils deviennent deux instruments d'investigation précieux & indispensables.

Tel quel, nous livrons avec confiance au public ce premier essai. Puisse le lecteur ordinaire y trouver l'amusement qu'il cherche toujours & l'érudit le délassement légitime auquel il a droit.

COUP-D'OEIL GÉNÉRAL SUR LA CHEVALERIE.

I.

COUP-D'OEIL GENERAL

SUR LA CHEVALERIE

L'ÉBRANLEMENT qui avait suivi la dissolution de l'empire de Charlemagne n'était pas encore apaisé. Chaque jour voyait se briser le faisceau si glorieusement noué par le vainqueur des Saxons, entre les mains énervées et maladroites de successeurs, auxquels le grand monarque n'avait pu léguer avec son sang ni ses vertus, ni son génie. Le magnifique royaume des Gaules, qui avait absorbé dans son sein tout l'Occident, allait se disperser en lambeaux épars, sous l'impulsion d'un déchirement général dont le morcellement du territoire entre les fils et petits-fils de Charlemagne ne devait être que le prologue. En vain la race des Francs avait su conquérir la domination du monde sur la race de Romulus; comme le colosse romain, comme les anciennes monarchies de Cyrus et d'Alexandre, son empire s'effondrait de toutes parts, cédant à cette immuable fatalité qui place le commencement de la décadence d'une nation à l'apogée de sa grandeur. En vain le conquérant Carlovingien avait saisi dans sa main puissante vingt sceptres royaux et placé sur sa tête une couronne dont les fleurons étaient moins nombreux que les peuples qui obéissaient à ses lois. « La destinée des grands hommes ne ferait-elle en effet que de peser sur le genre humain et de l'étonner ? Leur activité si forte et si brillante n'aurait-elle aucun résultat durable? Il en coûte fort cher d'assister à ce spectacle ; la toile tombée, n'en resterait-il rien? Ne faudrait-il regarder ces chefs illustres & glorieux d'un siècle & d'un peuple que comme un fléau stérile, tout au moins comme un luxe onéreux 2

En présence d'un pouvoir qui semblait ne plus être capable de concentrer en sa personne le gouvernement social, les diverses parties de la Gaule commencèrent à revendiquer leur indépendance et leurs frontières naturelles. La société était composée de mille éléments hétérogènes : les Francs, les Goths, les Bourguignons, les Anglo-Saxons, les Normands, les Danois, les Lombards, les Allemands, les Romains dégénérés, amalgame de peuples divers, les uns conquérants, les autres conquis, et qui, quoique réunis sous un même joug, n'en avaient pas moins conservé les usages et les caractères propres à leurs races. Leurs intérêts, leurs moeurs, leurs lois, leur nationalité en un mot, comprimée pendant un moment, n'avait pu être absorbée ou assimilée par l'action du temps et laissait subsister entre eux de véritables barrières politiques. L'agglomération n'est pas l'organisation. On eut dit des tribus distinctes, n'ayant aucun rapport les unes avec les autres, étant seulement convenues de vivre sous un maître commun, autour d'un même trône. Il eut fallu pour prévenir l'écroulement plus de force et de sagesse que Dieu n'en avait accordé à la monarchie : la serre de l'aigle n'était plus en effet que la défaillante pression d'une autorité souveraine affaiblie et avilie. Au lieu d'hommes d’État et de législateurs, il n'y avait plus que des prétendants au trône, qui usaient le prestige de la royauté dans des querelles intestines et sanglantes, et ruinaient ses ressources militaires. L'unité devait forcément succomber aux blessures fratricides du rendez-vous de Fontenay3.

A la mort de Charlemagne, son empire s'étendait de l'Elbe, en Allemagne, à l'Ebre, en Espagne ; de la mer du Nord jusqu'à la Calabre, presqu'à l'extrémité de l'Italie. Après le traité de Verdun, trois royaumes étaient découpés dans ce vaste domaine : celui de France, celui de Germanie et celui d'Italie. Soixante ans plus tard, il y en avait sept4 (I). La désagrégation s'était faite à pas de géant. Elle ne pouvait s'arrêter sur cette pente glissante avant d'avoir abouti à l'anarchie. Les possesseurs de fiefs se déclarèrent indépendants, s'érigèrent en souverains sous le nom de ducs ou de barons et s'armèrent pour soutenir leur usurpation dans leurs donjons fortifiés, véritables acropoles inexpugnables dont ils se faisaient un rempart contre la colère de leur suzerain. L'hommage qu'ils rendaient au roi de France n'était qu'une formalité et parfois même un sujet de moquerie, car le régime féodal avait imprimé au caractère une si grande idée de fierté, que le plus mince alleutier s'estimait à l'égal d'un prince et dédaignait de faire acte de vasselage vis-à-vis du comte de Paris. La contrée était possédée par quelques milliers de leudes formant dans notre beau pays une sorte de république de seigneurs turbulents. Dans le seul royaume de France, vers la fin du IXe siècle, 29 provinces ou fragments de provinces étaient formées en petits états, gravitant dans leur orbite, ayant leurs phases, sous l'administration de leurs anciens commandants ou gouverneurs. A la fin du IXe siècle, au lieu de 29 états, il y en avait 55. Quand Hugues-Capet monta sur le trône, le domaine de la couronne n'était plus composé que de l'Ile-de-France, de l'Orléanais et d'une partie de la Picardie. Toutes ces misères intérieures appelèrent au-dehors l'invasion étrangère ; partout les ennemis du nom français se ruèrent allègrement sur les décombres de l'empire. C'est au milieu de ces ruines amoncelées que les pirates du Nord , fanatiques adorateurs d'Odin , sortirent des anses de la Norvège et des îles de la Baltique pour se précipiter dans leurs embarcations légères comme un essaim d'abeilles ou mieux comme des chiens à la curée. Leurs tentatives d'envahissement n'étaient déjà plus récentes et leurs audacieux abordages sur la côte avaient arraché des larmes à Charlemagne mourant, qui semblait entrevoir à cette heure les ravages que ces barbares feraient subir après lui à son pays. Tant qu'il avait vécu, il s'était senti assez fort pour les contenir, il était allé les chercher même jusque dans leurs repaires pour en épuiser la source et les avait brisés comme sur une enclume, mais dès que les caveaux d'Aix-la-Chapelle recelèrent l'ombre menaçante de celui qu'ils appelaient Carie au marteau, les vaincus se redressèrent vivement et le flot des barbares, qu'on eut dit versé par une main vengeresse, vint déborder dans le bassin de la France.

Et pendant que le vent du pôle faisait échouer sur les rivages de l'Océan les coques flottantes des pirates du septentrion, les Sarrazins, émigrés de l'Arabie, après avoir inondé la haute Afrique, envahi l'Espagne en chassant devant eux les Wisigoths, franchi les Pyrénées, faisaient irruption dans les îles méditéranéennes et pénétraient au milieu des Gaules, provoquant ainsi de longue main les sanglantes représailles que cette même Gaule leur ferait subir par-delà le Bosphore, en soulevant l'Europe et l'Asie, l'Occident et l'Orient, pour la guerre sainte du Christ contre Mahomet, de la croix du Sauveur contre le croissant de l'Iman.

Du fond de leurs châteaux crénelés, couronnés d'un diadème de larges mâchicoulis, perdus dans un ravin au milieu des bois ou suspendus sur l'arête escarpée d'un rocher, comme l'aire des vautours, forteresses dont les derniers vestiges échappés à la faulx du temps témoignent de la grandeur imposante, qui ne se reliaient au reste de la terre que par un étroit pont-levis hardiment jeté sur les torrents; à l'abri de leurs tours gigantesques, vedettes placées sur les hauteurs comme des sentinelles vigilantes dont les yeux étaient des meurtrières, les hauts barons assistaient sans émoi au désastre de la patrie. Citoyens épars, isolés dans leurs domaines, retranchés derrière leurs murailles, c'était à eux à s'y maintenir et à veiller sur leur sûreté et sur leur droit, sans recours possible à l'impuissante protection des pouvoirs publics. Ils rachetaient au poids de l'or la retraite momentanée des féroces envahisseurs, ces rois de la mer qui, dans leur irruption, pareils à une avalanche, balayaient tout sur leur passage et ne laissaient après eux que le désert. Si l'ennemi était sourd à leurs propositions, ils ceignaient alors l'épée du combat pour sauvegarder leur propriété et leur repos et, au milieu du carnage général, ils défendaient contre les pirates le sol qu'ils pouvaient couvrir de leur bouclier.

Au premier répit que laissait à la France l'invasion des populations sauvages du nord et du midi, recommençaient les guerres particulières, les discussions de fiefs à fiefs, de vassaux à suzerains. Le vassal rêvait l'affranchissement des privilèges, le chef militaire l'usurpation de son gouvernement, le seigneur la conquête d'une baronnie voisine, et chacun tendait de tous ses efforts, ouvertement et à main armée, vers la réalisation de ses désirs au mépris de la justice et de la tranquillité publique. Tous les moyens étaient bons s'ils pouvaient provoquer la satisfaction de leurs convoitises. Le roi seul, dont le pouvoir anéanti ne pouvait plus servir de digue a ce débordement, en était réduit à faire des voeux stériles pour le bonheur de son royaume, sans pouvoir peser d'aucune influence salutaire sur la marche des événements. Contre lui seul l'aristocratie féodale s'unissait dans une lutte commune et son antagonisme contre l'autorité monarchique n'était égalé que par son instinct d'oppression pour la liberté. Girard de Roussillon et les Quatre fils Aymon sont le panégyrique de la féodalité glorieusement rebelle à la monarchie. Singulier corps politique, pour lequel le bien public résidait dans la sauvegarde personnelle, qui se retirait presque sauvage dans ses repaires aux fossés desquels , une fois la herse baissée , venait s'arrêter le mouvement social. La société était comme une matière en ébullition à laquelle le moule seul de la souveraineté pouvait donner une forme majestueuse, en groupant toutes les forces vitales du pays autour d'un même élément conservateur et en remplaçant, dans cette cette confédération des seigneurs, les principes dissolvants de l'isolement et de l'inégalité par ceux de la fidélité et du dévouement.

Tel était l'état de la France au moment où la chevalerie prit naissance au premier soleil du XIe siècle. Elle vint épurer les idées de morale, compléter le corps social et jouer dans l'Etat, comme le dit l'auteur du Jouvencel, le rôle que les bras jouent dans le corps humain, prêts à rendre service au chef comme aux membres inférieurs, trait-d'union entre les grands feudataires et la royauté et plus tard entre la royauté et le peuple. Ses statuts constituèrent une sorte de code qui, au sein du désordre de le législation, redressa les torts, adoucit les moeurs, mit un frein aux passions, fit croître le faible en dignité, le fort en charité, établit l'équilibre des devoirs. Ils érigèrent l'honneur et la courtoisie en vertus sociales et les firent ainsi passer dans les moeurs publiques. Du plus haut échelon de la hiérarchie jusqu'au dernier, son influence moralisatrice fut immense, mais elle fut plus féconde encore en heureux résultats politiques. C'est la chevalerie qui apposa au bas du pacte d'alliance avec la royauté une signature que la noblesse française, à aucune époque de l'histoire, n'a jamais laissé protester. Forte de l'appui de cette milice par excellence, grandie par cette union, la monarchie put tenter de cicatriser les plaies de la France et de créer l'unité nationale à la place de l'oligarchie. Les actes de violence, les excès d'arbitraire qu'un pouvoir exécutif sans force était obligé de tolérer furent réprimés par des notions plus exactes d'équité et de bonne foi. C'est de cette noble création féodale, qui marquait un homme du triple sceau de l'honneur, du dévouement et du sacrifice, que date, à proprement parler, la transformation du peuple franc en nation française. Les privilèges des villes, l'affranchissement des communes, dûs à son esprit progressiste, marquent le second triomphe que la civilisation remportait sur la barbarie. Sur les débris de la société antique s'était élevé le monde féodal qui avait remplacé l'esclavage par le servage et fait cesser le honteux marché de viande humaine ainsi que les iniquités et les souffrances qui en;découlaient. Sur les bases féodales se dressa l'édifice chevaleresque ayant pour pendentif non plus le servage, mais la bourgeoisie et le tiers-état; heureuse métamorphose qui mettait le monde sur la véritable route de la moralisation. politique, qui créait des citoyens au pays au lieu de gens de poueste taillables & corvéables à merci. On commençait à ouvrir les yeux au flambeau de l'émancipation du peuple; on ne fermait plus l'oreille au retentissement des droits de l'humanité; l'esprit se pénétrait, sans la connaître, de cette belle pensée d'Homère : Que celui qui perd sa liberté perd la moitié de sa vertu. L'ordre judiciaire se transformait; on entendait parler encore des lois saxonne, salique, lombarde, gombette, wisigothe, mais ce n'était plus que le dernier frémissement d'un ordre de choses qui s'éteint; les coutumes sont la physionomie nouvelle que revêt la législation territoriale. La chevalerie protégea la société de concert avec les lois ; elle institua dans la noblesse cette fraternité et cette union qui devait faire sa force et la force du pays ; elle domina tout le moyen-âge par son influence et fit que notre patrie, même dans ses revers, ne resta jamais sans gloire. Aussi son nom est resté quelque chose de national en France et son spectre n'éveille dans la mémoire populaire que de vagues souvenirs de courage et de loyauté. C'est avec raison que l'évêque d'Auxerre, rendant hommage à un enfant de cette chevalerie, à Dugay-Trouin, le treizième preux, put s'écrier devant toute la Cour : « La renommée de la chevalerie française a volé d'un bout du monde à l'autre.»

On se tromperait fort si on pensait que la chevalerie naquit collective avec des lois écrites, des règlements formulés à l'avance et fut dès l'origine un corps constitué. Si, aux yeux du public, elle apparaît comme une lueur soudaine dans l'histoire, c'est que le regard n'atteint pas tous les détails de ces lointaines perspectives, c'est qu'en présence de cette période de gloire l'esprit humain est frappé comme d'un éblouissement passager, et que, prompt à saisir l'impression première, il n'envisage pas tout d'abord la transition logique et inévitable qui a présidé aux transformations opérées. Elle s'éleva lentement au contraire vivifiée par une civilisation fécondante; ce fut une semence qui grandit comme le gland confié à la terre, dont la croissance est laborieuse, mais qui devient avec le temps le plus bel ornement de la forêt. Durant de long jours, elle put conserver un cachet d'individualité.

Nous en distinguons les traces dans des poèmes et dans des œuvres littéraires d'âges très-reculés, car les productions de l'esprit sont, avant toutes choses, la pierre de touche qui marque à la postérité avec le plus de certitude le degré moral et intellectuel auquel un peuple est parvenu. L'histoire d'Antar, l'esclave noir de la tribu d'Abs, écrite ou recueillie par Asmaï le grammairien, est une véritable épopée chevaleresque dont les poétiques épisodes luttent parfois avantageusement avec les plus charmantes créations d'Homère, de Virgile ou du Tasse. Ils sont restés populaires et les Arabes du désert de Damas, d'Alep, de Bagdad, les récitent encore sous les tentes pendant les veillées- des chameliers ou durant les haltes des caravanes. La chronique du moyne de Saint-Gall est également un roman de chevalerie exaltée et guerrière plutôt qu'une biographie du grand monarque Carlovingien. Or , le premier de ces romans a été écrit sous le règne du kalife Aroun-al-Raschild et le second, 70 ans après la mort de Charlemagne. Cela nous prouve qu'à ces époques reculées l'air était déjà imprégné d'émanations chevaleresques. Nous lisons, du reste, dans la chronique du moyne Aimoinus, et c'est aujourd'hui un fait acquis à l'histoire, que le restaurateur de l'empire d'occident arma chevalier à Ratisbonne Louis le Débonnaire, son second fils, âgé de 14 ans, et déjà roi d'Aquitaine, et qu'il voulut lui ceindre l'épée avant de le conduire faire ses premières armes à la conquête de la Hongrie. Ce sont encore des types de chevalerie que Rolland et les Douze paladins, que Villaret nous représente armés de toutes pièces, portant des brodequins, de grands manteaux, ayant les cheveux et la barbe parsemés de paillettes et de poudre d'or.

Dans ces symptômes réunis d'héroïsme, d'amour et de poésie qui se manifestent avant l'avènement de la troisième race, on serait tenté de reconnaître l'influence occulte du contact de la nation franque avec les peuples qui avaient afflué dans son sein des deux points les plus extrêmes de l'horizon, car le caractère du chevalier du moyen-âge semble empreint en même temps de la nature sentimentale et rêveuse du Scandinave et de la nature galante et pleine d'ardeur que le Maure puise au soleil bleu de l'Arabie.

Cette institution qui jeta un si vif éclat sur l'époque des Capétiens et des princes de la maison de Valois, fut à l'origine une sorte d'inféodation de nobles sans domaines, de chevaliers sans avoir, « pas riches homs de deniers, mais riches de proëce, » comme dit la chronique de Senones5, n'ayant d'espoir de s'enrichir que par les prises à la guerre et par les rançons des prisonniers. Ils trouvaient dans leur vie aventureuse au service du roi le moyen d'utiliser glorieusement leur activité et la chance de parvenir aux hautes fonctions militaires et civiles, récompense des services rendus au trône et au pays. Bientôt toute l'aristocratie française, attirée par le fluide irrésistible qui se dégage de tout ce qui est grand et généreux, eut à cœur d'être admise à cette école de la noblesse; les rois et les princes s'honorèrent d'être comptés parmi ses membres; la plus illustre naissance ne donna aux citoyens aucun rang personnel, à moins qu'ils n'y eussent ajouté le grade de chevalier; on ne les considérait point comme membres de l’État tant qu'ils n'en étaient pas les soutiens.

Cette nouvelle phalange forma la militia du royaume. Le chevalier cessait de s'appartenir pour appartenir au pays. Lorsqu'un danger menaçait la France, il devait être debout et faire de sa poitrine un bouclier à l’État; c'est ainsi que de noble il devint gentilhomme, homo gentis, l'homme de la nation. Le beau titre de miles fut d'autant plus en crédit qu'il ne découlait pas de la naissance, mais supposait le mérite personnel; il était dans une si grande estime qu'il l'emportait sur celui de baron, parce qu'il laissait à la postérité un témoignage irrécusable de la vertu et de la valeur de ceux qui en avaient été honorés. Esto miles fidelis disait le doge à celui auquel le Sénat de Venise conférait la dignité de chevalier de Saint-Marc. Les rois, les ducs, les marquis, les comtes crurent relever par cette dénomination tous les autres titres dont ils étaient déjà revêtus, la regardant comme d'autant plus précieuse qu'elle contenait en elle implicitement le certificat de la noblesse des ancêtres, puisque ceux-là seuls pouvaient être créés chevaliers qui étaient nobles d'origine et d'armes, c'est-à-dire depuis trois générations de père et de mère.

Le premier chevalier du royaume était le roi de France, et presque toujours les exemples qui partirent du trône purent servir de modèle à la corporation toute entière. La chevalerie était couronnée en sa personne. L'histoire nous rend compte des solennités et des fêtes qui se célébraient à l'occasion de l'armement des princes du sang. Le souverain lui-même présidait à ces imposantes cérémonies et se réservait le privilège de ceindre l'épée, de passer le haubert, et de donner l'accolade aux plus proches héritiers de la couronne. Philippe-Auguste arma son fils Louis à Compiègne, Saint-Louis fit le même honneur à Philippe-le-Hardi, celui-ci à Philippe-le-Bel, Philippe-le-Bel à trois de ses enfants, en présence de son gendre Edouard II, roi d'Angleterre. Rye, dans son histoire métallique, rapporte une médaille sur l'un des côtés de laquelle on voit Saint-Louis donnant le collier de chevalier à ses deux neveux, fils de Robert, comte d'Artois, avec cette légende gravée sur l'autre face : Ut sitis pro incti virtutibus.

Les rois envoyaient quelquefois leurs enfants dans une Cour étrangère pour y recevoir la chevalerie des mains d'un prince voisin ou allié. Henri II d'Angleterre fut créé chevalier par David, roi d’Écosse, qui lui dépêcha à son tour son fils Macolm, pour en obtenir la même faveur. Pierre d'Aragon reçut la ceinture du pape Innocent III; Edouard Ier, d'Alfonse XI, roi de Castille; Louis XI, de Charles, duc de Bourgogne. Ils ne dédaignèrent pas quelquefois d'être armés par la main de leurs sujets ; le duc d'Anjou conféra la dignité de chevalier à Charles VI; le duc d'Alençon à Charles VII. «Je veulx, mon ami, que soye faict aujourd'huy chevalier par vos mains, parce que estes tenu & réputé le plus brave,» dît François Ier au brave Bayard, après la bataille de Marignan. Henri II la reçut des mains du maréchal de Biès. En Angleterre, Edouard IV fut admis dans l'ordre par le duc de Devonshires; Henry VII, par le duc d'Arondel; Edouard III, par le duc de Sommerset. C'est le duc de Candie qui chaussa l'éperon à Ferdinand d'Aragon.

Cette condescendance doit d'autant moins surprendre que l'habitude des campagnes, la vie des camps, les fatigues supportées en commun, la communauté de gloire et d'intérêts créaient entre les rois et la noblesse, à cette époque de guerres continuelles, des rapports constants qui les unissaient par des liens sacrés que l'estime et la confiance mutuelles resserraient insensiblement. On vit même entre les princes et leurs sujets des exemples de fraternité d'armes, sorte d'adoption militaire anciennement dénommée par les Scandinaves «mélange de sang humain, Fost-Broedalag,» qui unissait non-seulement un guerrier à un autre, mais associait encore sa famille et ses amis à la fortune du survivant et contraignait le Frater juratus à être l'ennemi des ennemis de son compagnon.

Ce fut de la part de Charles VIII un fait de fraternité d'armes qui le décida à choisir à la bataille de Fornoue neuf chevaliers auxquels il fit revêtir les déguisements royaux pour déjouer, au grand danger de leur vie, les complots qui menaçaient la sienne.

Et personne ne s'y méprend, les éloges qui s'amassent sous la plume de l'écrivain ne permettent pas de malentendu. La chevalerie dont je parle n'est pas la chevalerie errante, voyageuse, parcourant, comme autrefois Thésée, Hercule et Jason, le pays pour redresser les torts, à la recherche d'aventures propres à mettre en lumière une prouesse et des exploits inutiles, ayant toujours quelques brigands à exterminer ou quelque voeu à accomplir, déposant aux pieds de chaque dame l'expression emphatique d'un amour pur et idéal qui, pareil à celui de Ménélas, dégénérait parfois en un sentiment moins poétique. Ce ne sont pas les chevaliers de la Table ronde, compagnons du roi Artus; les chevaliers d'Amadis ou Beaux Ténébreux ; les Gallois & Galloises, sorte de pénitents d'amour se chauffant à de grands feux et se couvrant de fourrures durant les ardeurs de la canicule, puis, l'hiver, revêtant de simples cottes ou des tuniques de plaques de laiton peintes en vert et décorées de frais et gracieux paysages, de sorte que plusieurs « transissaient de pur froid & mouraient tous roydes de les leurs amyes & leurs amyes de les eux en parlant de leurs amourettes6 ;» ce ne sont pas non plus les chevaliers de la Vierge ou ceux du Soleil, héros de parodie aboutissant à don Quichotte, à Sancho et aux Panurge, qui soulèvent dans notre âme des transports d'admiration, mais bien la chevalerie militaire, faite de bravoure et d'honneur, aux principes généreux de vaillance, d'amour et de piété, conquérant Jérusalem, expulsant les Anglais, prenant sa source héroïque dans Charlemagne : Roland, Ogier, Tancrède et Renaud, s'illustrant avec les Edouard, les Richard, les Dunois, les du Guesclin, mille autres s'immortalisant avec le Chevalier sans peur.

La devise que l'histoire donne aujourd'hui à la chevalerie, « ma foy, ma dame, mon roy, » est la synthèse la plus expressive et la plus complète de son caractère et de ses mœurs Religion, amour et courage, voilà bien, en effet, la trinité d'aspirations qui se dégage de son existence et qui dessine à mes yeux l'étude de l'institution en trois époques bien distinctes et successives : l'époque religieuse, l'époque galante, l'époque militaire.

C'est certainement au souffle religieux qu'est né ce premier lien féodal ; c'est aux inspirations enthousiastes de la foi que s'est allumée cette étincelle généreuse, et le christianisme, moteur et mobile des vertus sociales qui devaient civiliser la Gaule païenne, bénit à son berceau cette milice sainte. Il s'était établi au milieu d'une société dépravée par des instincts mauvais, dégradée par l'esclavage, faussée par l'idolâtrie, avec la mission belle par-dessus toutes d'arrêter les progrès de la gangrène qui la rongeait. Du barbare la religion avait voulu faire un chrétien, pour arriver à faire un jour de l'homme un citoyen et, pour cela, elle s'était adressée à toutes ses facultés, à son cœur par ses chaleureuses exhortations, à son âme par ses ardentes croyances, à son intelligence par de merveilleuses légendes, s'adaptant aux besoins généraux, s'imposant à l'admiration de chacun par une charité ineffable. Elle dota le moyen âge de la civilisation et la civilisation seule enseigne les qualités morales; immense résultat obtenu par la théologie chrétienne sur la philosophie des anciens. L'influence de l’Église dans la société du moyen-âge et le souci qu'elle prenait du perfectionnement religieux et social sont mis en relief par ce fait caractéristique signale par un homme dont on ne peut suspecter ni l'autorité, ni les sympathies, que sous les seuls rois Carlovingiens, de Pépin à Hugues Capet, c'est-à-dire en moins de deux siècles et demi, deux cents conciles furent réunis7. Du VIe au Xe siècle, chacune des pages de nos annales est marquée au coin du christianisme, qui n'est étranger à aucune des plus importantes réformes humanitaires.

Le cachet que la religion imprima à la. chevalerie apparaît aux yeux de l'érudit le moins perspicace. On lit en effet clans les statuts de l'ordre, qui nous ont été conservés par Geoffroy de Prely, chevalier de Touraine :« Office de chevalerie est de maintenir la foi catholique, femmes vesves & orphelins & hommes non aisés & non puissants.» Le dévouement, la générosité et la vaillance, la protection du faible, la fidélité à la parole jurée et à la foi catholique sont les principales vertus qu'ils exigent de ses membres. C'est la même morale splendide dans sa naïveté qui est reproduite dans la Ballade du chevalier d'armes, tirée des poésies manuscrites d'Eustache Deschamps :

Vous qui voulez l'ordre de chevalier,

Il vous convient mener nouvelle vie,

Dévotement en oraison veiller,

Péchié fuir, orgueil & vilenie.

L'Eglise debvez deffendre

La vefve auffi, l'orphelin entreprendre,

Etre hardys & le peuple garder,

Prodoms, loyaux, fans rien de l'autruy prendre,

Ainfi fe doibt chevalier gouverner.

La pureté de ces principes témoigne de la source dont ils émanent. C'est la charité évangélique qui a inspiré ces préceptes, cette charité qui crée les sociétés comme l'égoïsme les détruit. Lucrèce-le-jeune, qui a concentré en lui plus que tous les autres l'essence de sa race, et qui mourut à la fleur de l'âge comme Pascal et les natures trop sublimes, nous laisse voir, dans son traité De natura rerum, une des causes destructives de l'antiquité, qui est l'égoïsme humain écrasant de son mépris le malheur et la souffrance. Dans des vers magnifiques, mais impossibles à notre époque, il contemple un navire englouti dans la mer au milieu de l'orage, il voit toutes les victimes se débattre désespérées pour fuir la mort qui les étreint, et il s'écrie : qu'il est doux, qu'il est agréable d'apercevoir les éléments déchaînés et les passagers luttant avec les flots, quand soi-même on a les pieds à sec et que l'on repose à l'abri de tout danger. Au sein d'une société moralisée, la conception de pareilles idées serait monstrueuse, celui qui les exprimerait serait anathème. Aussi, s'il parut étrange à la société féodale, retranchée dans son brutal égoïsme, d'entendre enseigner «qu'il importait pour ce que la chevalerie soit grande honorée & puissante qu'elle soit en secours & en ayde à ceulx qui sont dessoubs lui ; que faire tort & force à femmes vefves, et deshériter orphelins qui ont métier de gouverneur, rober & détruire le pouvre peuple qui n a point de povoir & tollir & oster à ceulx qui auraient besoing qu'on leur donnast, ne peuvent comporter avec ordre de noblesse 8,» cette doctrine du moins fut trouvée si magnifique dans ses développements, si belle dans ses résultats, que ses propagateurs furent regardés comme des prophètes. Les ministres de la religion marchèrent à la tête du mouvement régénérateur et toutes les fois que leur voix se fit entendre du haut de la chaire de saint Pierre, le monde imposa silence à ses passions et à ses tumultes et écouta. Jamais plus magique spectacle ne se déroula dans l'univers, que celui de l'émotion enthousiaste soulevée sur toute la surface de l'Europe par les paroles de Pierre l'Ermite exposant, avec l'éloquence d'un cœur exalté, les souffrances des fidèles dans la Palestine et assignant à toute la chrétienté un rendez-vous au tombeau du Christ. Ce fut un sursum corda général. Au nord et au midi, sur les rives les plus opposées, dans le donjon du noble comme dans le logis du bourgeois et la cabane du paysan, le retentissant appel de l’Église fît surgir des champions de la Croix. Depuis longtemps déjà l'esprit religieux avait établi l'usage des pèlerinages à la Terre-Sainte ; on avait vu des des caravanes nombreuses se diriger vers les lieux autrefois témoins de la passion de l'Homme-Dieu avec le même fanatisme religieux qui portait les Musulmans vers la Mecque, berceau de Mahomet et de leurs traditions. Mais cette fois ce fut l'émigration de l'Occident ; il ne semblait plus y avoir d'autre patrie que la terre arrosée du sang du Sauveur; chacun abandonnait ses biens et sa famille pour s'enrôler sous la bannière sacrée et cheminait sur la route du Saint-Sépulcre, sans tourner la tête en signe de regret vers les manoirs ou les chaumières qui abritaient les épouses et les enfants. Ce fut le plus solennel événement de l'ère chrétienne. Pendant plus de deux siècles, le signe delà Rédemption, qui brillait sur la poitrine des Croisés, les fit reconnaître au loin du Sarrazin et du barbare et son ombre fit tressaillir de terreur les infidèles.

Si la religion avait provoqué la fraternité de la noblesse de France par l'institution de la chevalerie, les Croisades créèrent la confraternité de la chevalerie de tous les peuples chrétiens.

Dans la seconde période, la foi du chevalier resta intacte, mais à côté de la religion s'éleva la galanterie, à côté du culte de Dieu le culte des dames. Au sein de la société barbare, avant son développement intellectuel, comme au sein de la société romaine, un mélange d'amour et d'indifférence, d'hommage et de dédain, s'attachait au sort de la femme, suivant qu'elle pouvait ou non attiser le feu des passions et de la sensualité. L'enfance de la jeune fille, la vieillesse de la mère de famille étaient négligées comme choses insignifiantes et sans portée. Les quelques années de leur beauté étaient les seules années de leur existence sociale. Sans éducation morale, sans instruction, la jeune vierge grandissait comme la fleur des champs qu'aucune main n'arrose et que la nature rend attrayante tout de même. Une épouse en savait assez, comme disait ce Jean V, de Bretagne, contempteur du beau sexe, «lorsqu'elle pouvait distinguer les chausses du pourpoint de son mari.» N'y a-t-il pas eu, jusqu'au vie siècle, des controverses sérieuses engagées sur le point de savoir si la plus belle moitié du genre humain avait une âme douée d'autant de perfection que la nôtre, et le concile de Mâcon , en 585 , n'a-t-il pas eu à se prononcer sur ce problème ? Et cependant la femme n'est-elle pas un peu solidaire des vertus ou des vices de son époux? N'est-ce pas elle qui est appelée à graver sur la molle substance du cerveau de ses enfants ces premiers stigmates, ces premières impressions qui ne s'effacent jamais et deviennent la base de toute intelligence humaine ?

Le culte si touchant des chrétiens pour la fiancée de Nazareth, leur vénération simple et gracieuse pour la vierge Marie ne contribuèrent pas médiocrement à la réhabilitation de la femme et à son émancipation. Ce fut le choc qui fit jaillir cet immense flot de tendresse et vint animer la grande âme de la Gaule longtemps inféconde et vainement agitée. On comprit le charme de la mission de la femme sur la terre. Mais exaltés et excessifs comme les natures trop puissantes, les chevaliers du moyen-âge dépassèrent le but. Ils crurent reconnaître dans le sexe féminin quelque chose de céleste: «aliquid putant sanct um & providum incsse» et, par un sentiment qui n'était pas encore épuré, ils le placèrent trop haut dans leur enthousiasme. Non contents d'en être les vengeurs et les soutiens, ils s'en déclarèrent les adorateurs et les sigisbés, rapportant à lui toutes leurs actions, et regardant la chaîne de l'esclavage imposée par la dame de leurs pensées comme leur plus précieux attribut. L'amour de Dieu et l'amour de la créature furent leurs deux passions dominantes, leurs deux fanatismes. C'était un naïf mélange de sacré et de profane, d'exaltations mondaines et d'ostentations pieuses. L'homme qui n'aimait pas était regardé comme un être incomplet ; on se croyait sûr du salut si l'on agréait à sa belle, si l'on s'entendait à la servir loyaulment, et l'on adressait au ciel sans scrupule des supplications sincères et confiantes pour obtenir la réussite d'intrigues amoureuses.

Un magistrat, parent de madame de la Sablière, lui disait d'un ton grave : Quoi! madame, toujours de l'amour! les bêtes du moins n'ont qu'un temps. C'est vrai, monsieur, dit-elle, mais aussi ce sont des bêtes. La société du moyen âge partageait la même manière de voir que la rieuse patricienne. Ne nous montrons pas trop sévères contre les mœurs qui durent naître de cette proposition en partie double: le désir de plaire, inné dans le cœur de la femme, d'un côté; de l'autre, l'espoir d'être aimé naturel à la fatuité masculine. Si la galanterie, comme l'a dit Champion, n'est pas l'amour, mais le délicat, le léger, le perpétuel mensonge de l'amour, la coquetterie n'est pas non plus le libertinage, mais quelque chose d'identique à cette habitude féline qui consiste à se caresser à nous plutôt qu'à nous caresser, suivant la fine et spirituelle remarque de Rivarol, et à s'échapper avec agilité et souplesse sous une insistance qui friserait la brutalité. En amour, la femme réservée dit non, la femme légère dit oui, la coquette ne dit ni oui ni non. Croyons que la galanterie chevaleresque ne fut souvent qu'une naïve églogue.

Qui dit amour, dit poésie ; ce sont deux termes et deux choses indivisibles. Partout où la sensibilité est mise en jeu, l'imagination prend un vif essor et trouve, pour la traduire, les plus riches et les plus suaves images. L'amour était un trop galant costume à cette époque, pour que. les fleurs du Parnasse ne vinssent pas encore l'embellir. Si toutes les femmes étaient aimées, tous les chevaliers étaient poètes. Leurs canfons & leurs jolis lais d'amour étaient des hymnes à l'idole. Ils chantaient la ballade amoureuse et guerrière à l'exemple des meifierfenger allemands, comme autrefois les Scaldes et les Waidelotes avaient improvisé le rune sinois et la saga scandinave9. Produit d'une civilisation brillante , fille des Romains et des Arabes, fille aussi d'un ciel enchanteur! On eût dit des chants apportés par la brise du fond de l'Italie ou de la belle Andalousie, gracieuse fusion de boléros et de cavatines, harmonie perlée de Naples et de Séville. C'était le temps des Trouvères et des Troubadours, dont Pétrarque et le Dante eux-mêmes s'inspirèrent, et qui allaient chantant leurs poèmes comme le furent, dit-on, l'Iliade et l'Odyssée par les poètes ambulants des îles grecques. Les Tenfons et les Sirventes, dans lesquels on trouve un arrière goût de la poésie des peuples, anciennement groupés dans la Gaule, renouvelèrent l'ode et l'élégie antiques, et l'épopée sembla revivre dans les chansons de gestes que les Nibelungen ont reproduits de l'autre côté du Rhin.

Ce commerce assidu de la galanterie et des muses, ces deux lois suprêmes, dut avoir son code et ses principes. De là l'origine des Cours d'amour où siégeaient les dames du plus haut renom, quelquefois sous le pin, en pleine campagne, ou sous l'oranger odorant, rendant leurs sentences sur les questions raffinées et sur les doutes scrupuleux. De là aussi l'origine des collèges du gai savoir ou de la gaie science, avec leurs assauts poétiques renouvelés des Arabes. Autrefois déjà, à la grande foire de la Mecque, des concours de ce genre avaient lieu, et les poèmes couronnés étaient transcrits en lettres d'or sur du byssus, puis suspendus dans la Kaaba. Mahomet lui-même avait soutenu une lutte de gloire, un tournoi de poésie contre les poètes de la tribu des Tennémites10. Ces associations littéraires du Midi, qui avaient eu des rivales au Nord dans les puys des Trouvères, avec leurs jeux fous formel et leurs palinods, vinrent se fondre le Ier mai 1834 dans l'Académie des jeux floraux fondée par Clémence Isaure, et siégeant à Toulouse où se réunissaient tous les trobadors de l'Occitanie pour jouter et s'esbattre poétiquement. Une violette d'or et le titre de docteur en la gaie science étaient la récompense du vainqueur.

La littérature, peinture vivante et morale des hommes et de leur siècle, surtout quand elle prend la forme du roman, s'imprégnait de son côté des mœurs nouvelles et s'adoucissait sous des nuances plus courtoises. Durant plus de deux cents ans, les fabliaux et les romans ne s'étaient mus que dans deux cycles, celui de Charlemagne ou des Douze pairs et celui d'Artus ou de la Table ronde. Ce n'étaient que grands coups d'épée, exploits, faits d'armes impossibles, et Dieu sait que l'on n'en était pas avare. Quand le personnage important était mort, on passait à son fils tout aussi valeureux que lui, puis à son petit-fils, accumulant toujours prouesses sur prouesses. Il y avait tant à dire que plusieurs écrivains se mettaient successivement à l’œuvre, témoin le roman de la Rose qui, commencé par Jean de Meung, fut continué par Guillaume de Loris et d'autres, et qui, malgré ses pages innombrables et ses accroissements successifs, ne put jamais être achevé. Mais au XIIIe siècle, l'aspect commença à changer ; on abandonna peu à peu les épopées carlovingiennes , les exploits de Rolland ou des princes du Nord, et les idées de galanterie et d'amour prirent leur place. C'étaient toujours des Amadis, fils dégénérés des anciens preux, vaillants, très-vaillants encore, mais humanisés et sentimentalisés pour ainsi dire. Les exploits galants des tournois succédèrent aux exploits héroïques des combats, et les romans du Renard, de Fier-à-bras, de Lancelot-du-Lac faisaient présager ceux de L'Astrée, de la Calprenède, de Clétie, délires emphatiques d'imaginations folles se noyant dans le fleuve du Tendre. Ces ouvrages étaient répandus dans tous les châteaux, servant de catéchisme aux fils des seigneurs. Le soir, à la veillée, a sur du foyer à bancs où se réunissait la famille, on se nourrissait des histoires lamentables du châtelain de Coucy et du troubadour Cabaistaing, ou de l'histoire moins triste de la reine Pedauque largement pattée comme sont les oies, le tout entremêlé des vies de saints recueillies par les Bollandistes; on égayait la vesprée en chantant tour-à-tour des psaumes à la manière de David pénitent, et des refrains d'une muse érotique dans le goût de Melin de Saint-Gelais. Ces lectures et ces chants se prolongeaient fort tard, tandis que le vent sifflait dans les créneaux et que le cri nocturne poussé par la sentinelle, du haut du beffroi gothique, se répercutait sous les voûtes sonores.

Le culte des dames l'emporta sur toutes les tentatives de réaction ascétique rêvées par des esprits moroses, chagrins ou austères, incapables d'isoler l'extrême exaltation religieuse d'une certaine union conjugale des âmes, et dont la plus célèbre est connue sous le nom de chevalerie du Graal. Si les châtelaines, en effet, ne se contentaient pas d'être aimées tendrement, mais demandaient aussi qu'on les divertisse, elles étaient douées d'un tact trop fin et d'un esprit trop délicat pour exiger des hommes, à leur profit, l'abandon de leurs distractions privilégiées, et pour les mettre en situation d'avoir à se prononcer entre leur amour ou leurs plaisirs. L'historien de Bayard, faisant le récit du dîner que le roi Charles VIII donna au duc de Savoye à Lyon, dit qu'il y eut plusieurs propos importants tenus tant de chiens, d'oiseaux, d'armes que d'amour. Ce sont ces goûts importants que les chevaliers ressentaient pour la vénerie, pour la fauconnerie et pour les tournois, exercices qui stimulaient leur orgueil et leur luxe, contre lesquels le caprice des dames aurait pu venir se briser. Aussi se gardèrent-elles bien de les combattre, et, plus habiles tacticiennes, elles vinrent par leur présence rehausser le charme de ces divertissements , bien persuadées qu'auprès d'elles on ne s'occuperait pas exclusivement de meutes et d'émérillons, et que les questions d'écurie, de fauconnerie, d'oisellerie et de chenil céderaient insensiblement la place à la question de galanterie et de sentiment. On voyait les belles châtelaines, émouchet sur le poing, lévrier en laisse , fièrement campées sur leurs blanches haquenées, suivre de lointaines cavalcades à la poursuite d'un cerf aux abois, accompagner du regard leur faucon dans son vol hardi et quelquefois même prendre part à des chasses plus sérieuses. On en trouve la preuve sur quelques monuments funéraires où sont gravés des attributs cynégétiques chargés de rappeler la passion favorite de celles dont ils doivent conserver la mémoire. Loin de s'exclure des jeux militaires, comme les dames romaines l'étaient des jeux olympiques, elles surmontèrent le dégoût naturel à leur sexe pour les combats sanglants et vinrent elles mêmes distribuer dans les tournois les prix et la palme aux vainqueurs et encourager du regard leurs soupirants d'amour à bien faire. Chacune de ces concessions aux faiblesses de leurs seigneurs et maîtres devenait pour les dames un nouveau triomphe, augmentait leur influence et prolongeait la durée d'un règne incontesté.

Cependant la vie sérieuse manquait. Il ne pouvait suffire à un chevalier d'être brave, gai, joli & amoureux, suivant la maxime du temps ; son activité et sa grandeur d'âme demandaient un aliment pins puissant. La plupart des premières vertus de la chevalerie se corrompaient au foyer des châtelaines; elle avait par bonheur gardé en réserve sa valeur guerrière, et lorsque les Anglais eurent amené la France à deux doigts de sa perte, elle se réveilla, s'arracha sans regret aux délices des châteaux et reprit sa vieille rudesse.

Là commence la troisième période. Ce fut le beau temps, l'époque de maturité où le patriotisme opéra les mêmes merveilles qu'autrefois l'enthousiasme religieux, où le danger du pays fit naître cette pléïade d'Achilles français qui, de même qu'autrefois les héros de la Grèce et de Rome, se levèrent par un élan chevaleresque pour prévenir la ruine de la patrie ou pour s'ensevelir sous ses décombres. Ce fut le temps des âmes fortes, nourries dans le fer, pétries fous des palmes & dans lesquelles Marsfit eschole longtemps11, des hommes loyaux, vaillants et probes, dont le caractère se peint dans cette prière de Lahire, au moment du combat :« Grand Dieu ! fais aujourd'hui pour Lahire ce que tu voudrais qu'il fît pour toi, si tu étais Lahire et qu'il fût Dieu!»

La France, qui avait tant de fois promené sur le sol étranger ses armées victorieuses et conquérantes, était à son tour sous le coup de la conquête; elle allait se trouver victime d'un fléau qu'elle n'avait pas ménagé aux autres. L'invasion des insulaires se précipitait comme un torrent débordé dont aucun obstacle ne peut arrêter l'impétuosité et les ravages. Les premières hostilités entre la France et l'Angleterre, entre ces deux grandes nations sœurs et rivales, commencèrent une de ces luttes d'autant plus vives que la jalousie rend plus saignantes les blessures faites à l'amour-propre national. Du débarquement des fils d'Albion sur les côtes continentales date cet antagonisme jaloux et cette colère qui n'a pas cessé de gronder sourdement entre les deux peuples comme un volcan mal éteint. La France se rappelle avec rage que, depuis l'invasion des Normands, aucun ennemi n'avait mis le pied au cœur du pays, et que c'était encore un Normand qui, après quatre siècles, ramenait dans son sein la désolation. La diplomatie et la politique peuvent jeter sur la querelle un masque de réconciliation, le temps a pu cicatriser les plaies les plus- apparentes, mais une étincelle couve toujours dans la poitrine populaire et les flots de la Manche seraient inhabiles à l'étouffer.

Le vœu du héros fut la première scène de ce drame terrible qui allait jouer à la face de l'univers. Au printemps de l'année 1338, un banni de France, réfugié à la Cour de Londres, Robert d'Artois, pénètre un jour dans la salle de festin du roi. Il entre suivi d'un nombreux cortège et précédé de deux nobles darnoiselles , portant en grande pompe sur un plat d'argent un héron pris à la chasse par son émouchet:" Le héron., dit-il, est le plus vil & le plus couard des oiseaux; il a peur de son ombre, aussi est-ce au plus lâche des hommes que je veulx l'offrir, à Edouard, déshérité du noble pays de France dont il était l'héritier légitime, mais auquel le coeur a failli, & pour sa lâcheté il mourra privé de son royaume.» L'ambitieux Edouard, rouge de colère et de honte, frémit et jure sur sa part du paradis qu'avant que six mois soient écoulés, Philippe, le roi dès lys, le verra sur ses terres, le fer et le feu à la main.

Après lui, le comte de Salisbury, le comte d'Erby, Gauthier de Mauny, le comte de Suffolk, l'aventurier Fauquemont, Jean de Beaumont s'engagent, par des serments inviolables, à soutenir les droits de leur prince. Et comme pour rendre plus solennelles ces promesses sacrées, la reine se lève avec exaltation et dit d'une voix ferme :« Je suis enceinte, je n'en puis douter; j'ai senti remuer mon enfant, je voue donc à Dieu et à la sainte Vierge que ce précieux fruit de notre union ne sortira pas de mon sein, jusqu'à ce que vous m'ayez conduite par-delà les mers, pour accomplir votre voeu ; je mourrai ou j'accoucherai sur la terre de France12 (I).» Ce serment audacieux et téméraire, arraché à Edouard III par la soif de vengeance d'un comte français, dépossédé, persécuté et proscrit, hâta peut-être le choc des deux nations.

Chacun connaît les péripéties de cette lutte de cent ans engagée sur terre et sur mer, et il serait superflu de redire les belles appertises d'armes qui signalent ces temps malheureux à l'admiration de la postérité. Nos annales sont toutes pleines des hauts faits de héros sans nombre dont nous pourrions citer avec gloire la vie comme la mort. Le sol, hérissé de tours et de donjons, fut défendu pied à pied par les châtelains et par les armées régulières. Crécy, Poitiers, Azincourt témoignent que la chevalerie sut mourir; Orléans, Beaugency, Patay témoignent qu'elle sut vaincre. Crécy, Poitiers, Azincourt sont trois blessures par lesquelles coula le plus pur de son sang sans en épuiser les veines. Elles prouvent que si la chevalerie ignorait la guerre savante des temps modernes, elle savait au moins se dévouer pour l'indépendance de la patrie, et c'est une science qu'on a toujours estimée en France. Les nombreux ossuaires, faits avec les corps des chevaliers, firent plus pour l'union de la noblesse avec la monarchie que n'avaient fait de longues années de paix. D'éclatantes vertus civiles brillèrent au milieu de la France féodale dans ces temps d'épreuves et s'allièrent dignement aux vertus chevaleresques. On croirait lire quelquefois, en feuilletant ce livré d'honneur, une page déchirée de l'histoire des temps antiques. Le dévouement d'Eustache de Saint-Pierre ne vaut il pas l'héroïsme de Léonidas? C'est à juste titre que plusieurs de ces athlètes glorieux purent inscrire sur les écussons de leur famille cette belle devise : « Hujus domus dominus fidelitate cundos superavit Romanos, le maître de cette maison a surpassé tous les Romains en héroïsme.» Si jamais nation put craindre de périr au milieu de la tourmente, c'était la France épuisée d'hommes et d'argent, déchirée par les résistances locales et les divisions intérieures, dans ce temps affreux où le royaume était en proie à trois factions permanentes : les Bourguignons, les Armagnacs et les Anglais; où un étranger régnait à Paris, tandis que l'héritier du trône était relégué à la petite Cour de Bourges; mais la race des Charny, des Ribeaumont, des Dunois, des Xamtrailles, des du Guesclin, de Bayard, de mille autres, était une noble race et, Dieu aidant, elle put reconquérir la Normandie, la Guyenne et Bordeaux, et arracher des mains de nos ennemis toutes nos provinces.

La gloire militaire est vieille en France. Lorsque les anglais quittèrent le continent, honteusement chassés du pays où il ne conservaient plus que Calais comme pied à terre, la terre leur manqua, dit Chateaubriand, mais non la haine. Comment ne pas être saisi d'enthousiasme en présence de pareils résultats sociaux et ne pas accorder une admiration sincère à l'institution qui n'a pas désespéré du pays à l'agonie et l'a rendu à l'existence politique ? Jusqu'au moment où elle est tombée sans retour, la chevalerie a été grande et illustre ; ses traditions de gloire n'ont pas de lacune; les conquêtes des royaumes de Naples et de Milan, l'immortelle victoire de Fornoue, la journée de Marignan surnommée la bataille des géants, durant laquelle le vieux renom des bandes helvétiques, réputées jusqu'alors invincibles, vint se briser contre l'impétuosité de la gendarmerie française, prouvent qu'elle était encore jeune et pleine de force quand elle s'éteignit. Nous parlons d'une chose morte, que la louange au moins nous soit permise.

L'esprit de la chevalerie lui survécut; il sut inspirer les héros d'Arqués et d'Ivry, à cette époque où les cœurs battaient si fort; il guida les vainqueurs de Fontenay, et le souvenir de ces exploits fut peut-être pour les Thémistocles de la république un nouveau trophée de Miltiade.

Et qu'en présence de cette ardeur, on ne croie pas à une exagération volontaire ; qu'on ne nous accuse pas de chercher à établir un parallèle imprudent entre les diverses époques de notre histoire ou de vouloir imposer une critique aux temps où nous vivons. Loin de nous cette pensée ; nous ne croyons pas aux dégénérescences des peuples et nous repoussons avec énergie le système des décadences. De même, qu'au dire de Linné, plus grand philosophe naturaliste que Buffon, tout dans la nature s'accroît et s'améliore, de même les sociétés progressent en se transformant et un peuple ne peut pas dégénérer tant qu'il y a dans son sein autre chose que des hommes faibles et petits. La raison de nos transports est dans la supériorité manifeste de la société chevaleresque sur celle qu'elle était appelée à remplacer et dans la gigantesque impulsion qu'elle avait imprimée à la civilisation humaine.

Mais elle portait en elle, nous ne pouvons le dissimuler, des germes nombreux de destruction qui appelaient une ère nouvelle. Rien n'était plus susceptible de la sauvegarder que ses lois, mais il ne fallait pas confondre la spéculation avec la pratique. Sa piété, plus superficielle que profonde, attachait une plus grande importance aux pratiques extérieures et à l'observance ostensible qu'aux préceptes de l'évangile; l'esprit chrétien était moins suivi que la lettre; d'une doctrine ainsi comprise à l'irréligion il n'y avait qu'un pas, il n'y eut qu'un pas également du fanatisme chevaleresque au dédain de l'institution, le jour où l'on s'attacha plus à sa forme qu'à sa pensée, au luxe de ses costumes, à l'apparat de ses fêtes qu'à ses vieux et respectables usages. Mais son plus cruel ennemi fut le relâchement de ses mœurs, ce fut pour elle le vautour de Prométhée lui rongeant le foie sans relâche. Elle s'était placée, au point de vue de la morale, sur un terrain trop glissant, où l'impétuosité de ses passions lui ménageait une chute certaine. « La beauté des femmes, dit Mézeray13, rehaussait l'éclat des pompes féodales et au début cela eut de très-bons effets, cet aimable sexe ayant amené la politesse et la courtoisie, et inspirant la générosité aux âmes bien faites. Mais depuis que l'impureté s'y fût mêlée, et que l'exemple des plus grands eût autorisé la corruption, ce qui était autrefois une belle source d'honneur devint un sale bourbier de tous vices. » La triste expérience des peuples anciens conduit à regarder le dérèglement effréné des mœurs comme le signe précurseur d'une décomposition et d'une destruction sociales. Montesquieu et les écrivains les moins farouches s'accordent à reconnaître une des causes d'énervement de la société romaine dans les Bacchanales renouvelées des Dyonisiaques grecques, dans les Jeux Floraux et les Fêtes Eleusines, où les courtisanes paraissaient toutes nues, au dire d'Ovide et de Lactance, enfin dans l'affreuse dissolution qui accompagnait les festins et dont la description du pervigilium Priapi14 nous donne une faible idée. La luxure se donna ample carrière au moyen-âge. Elle voulut rattraper le temps perdu à la métaphysique de l'amour. Le moyne du Vigeois nous apprend qu'il a compté, à la fin du XIIIe siècle, plus de quinze cents concubines à la suite d'une armée. Joinville raconte que, pendant la seconde croisade de Saint Louis, le camp était infesté par les femmes de mauvaise vie et que le roi trouva, même à un jet de pierre de sa tente, plusieurs bordeaux que ses gens tenaient. Blanche de Castille avait embrassé un jour au pax Domini fit semper vobiscum une fille de joie qu'à la richesse de ses vêtements elle avait prise pour une personne de qualité. Aussi Louis VIII leur défendit-il de porter manteaux et ceintures d'or, par une ordonnance qui a donné lieu au proverbe : Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée. Chateaubriand rapporte que Guillaume de Poitiers avait fondé à Niort une maison de débauche sur le modèle d'une abbaye ; chaque religieuse avait une cellule et formait des vœux de plaisir ; une prieure et une abbesse gouvernaient la communauté, et les vassaux de Guillaume étaient invités à doter richement le monastère. M. Astruc, dans son savant traité des maladies vénériennes, parle des statuts établis par Jeanne de Naples, comtesse de Provence, pour le lieu public de débauche à Avignon, où la supérieure des femmes prostituées est qualifiée d'abbesse et de baillive. Ce règlement était à peu près le même que celui qui régissait la grande abbaye de Toulouse, dont parle dom Vaissette dans son histoire générale du Languedoc. — Brantôme, en parlant de l'armée que Philippe II envoya en Flandre contre les Gueux, dit qu'il y avait quatre cents courtifanes à cheval, belles & braves comme princeffes, & huit cents à pied, bien en point aussi. On voit un comte d'Armagnac épouser publiquement sa soeur. Chacun connaît les fureurs lubriques et les actes de sauvage barbarie commis dans les manoirs de Machecou, d'Ingrande et de Chantocé par Gilles de Laval, seigneur de Retz, devenu si célèbre dans la légende populaire sous le nom de Barbe-Bleue, épouvantail des imaginations juvéniles auxquelles il inspire un effroi plus terrible que celui de l'Ogre-Croquemitaine. L'histoire du Court-mantel est une des plus piquantes inventions des romanciers au moyen-âge pour donner une idée de la fidélité des femmes à cette époque. La prodigalité, qui est le corollaire du commerce assidu des femmes galantes minait les fortunes territoriales les mieux assises ; il n'est pas d'excentricité à laquelle le désir de paraître n'entraînât les chevaliers. Dans les tournois, on voyait les champions se présenter avec des vêtements ornés de paillettes d'or qui se brisaient dans la lutte sous le choc des épées et demeuraient le bénéfice des ménétriers et des baladins, comme plus tard Buckingham, à la Cour de Louis XIII, abandonnait nonchalamment les perles précieuses mal adaptées qui tombaient de son costume de cour. A un pas d'armes resté célèbre dans le Midi, près de Beaucaire, le comte d'Orange fit semer, au lieu de grains, dans la lice, trente mille pièces d'or avec le soc de la charrue comme largesse faite à la foule. La nouvelle morale était celle-ci : Chevaliers doivent prendre deftriers, ioufter, aller aux tournoyements, tenir table ronde, chaffer aux cerfs & aux conins, aux porcs-sangliers, aux lyons & autres choses semblables15. En vain les rois voulurent réglementer le faste ; le luxe et l'étalage qu'affichaient les courtisanes ruinèrent la noblesse féodale, et les poètes du temps jugeaient sainement les causes du mal. quand ils disaient :

Le loup blanc a mangié bonne chevalerie.

Je ne puis m'empêcher de considérer encore comme une des principales raisons de décadence l'abandon que fit la noblesse d'une de ses plus belles prérogatives : le droit de juger. Ce droit découlait de deux sources : la souveraineté royale et la souveraineté patrimoniale. Tout seigneur qui possédait des propres était seigneur justicier. Saint-Louis, sous le chêne de Vincennes, le baron féodal, dans la salle du conseil, étaient la double expression de la hiérarchie judiciaire. La couronne et l'épée, voilà les deux colonnes du temple de la justice, colonnes dont le couronnement était la croix, car voici ce que nous lisons dans le Conseil de Pierre de Fontaines, ami et conseiller de Saint-Louis, sur le devoir des magistrats : « Et quoique notre usage ne fasse pas apporter aux plaids la sainte image de Notre Seigneur, encore faut-il que, des yeux de ton cœur, tu la contemples toujours.» C'était une complication fort difficile que celle des lois à cette époque : le franc-aleu, le fief, l'arrière-fief, les terres nobles et non nobles, les biens de main-morte, les mouvances diverses étaient soumis à des réglementations spéciales qui tenaient en haleine les seigneurs jaloux de rester dignes de leur mission et de leur conscience. Quand, trop occupés par la guerre, les chevaliers se dessaisirent, sous Philippe-le-Bel, de l'administration de la justice, ils perdirent avec elle un de leurs plus précieux privilèges et la plus grande partie de leur influence. On créa plus tard des chevaliers ès-lois, des chevaliers lettrés pour les offices de judicature; mais ces promotions, faites en violation flagrante des règlements anciens, furent un coup fatal à l'institution. -Du jour où la chevalerie cessa d'être militaire, où il y eut une chevalerie ès-lois pour une noblesse de robe, pour des gradués et des légistes, où l'on se relâcha de la sévérité habituelle pour l'admission d'un nouveau membre, son prestige disparut et, à mesure que le titre était prodigué, la noblesse le prit en dédain et n'en voulut plus.

N'omettons pas, dans ce coup-d'oeil rétrospectif jeté sur le passé féodal, un des vices les plus fondamentaux de sa constitution, le défaut d'initiative intellectuelle, le manque de culture de l'esprit. Toute société, pour ne pas déchoir, doit se retremper constamment aux sources de l'intelligence; elle doit marcher à la tête du progrès, si elle ne veut pas être absorbée par lui ; si elle reste stationnaire, elle recule. C'est un dogme social que devraient ne pas perdre de vue ce qu'en France aujourd'hui on appelle les vieux partis. Bouder ou s'effacer n'est pas un principe politique, c'est une triste démission. On ne devient vieux parti que parce que l'on n'est plus de son époque. C'est ce que la féodalité ne comprit pas; au lieu de conduire le mouvement des idées, elle regarda comme travail mercenaire les occupations de l'esprit. Les gentilshommes refusaient même de signer à cause de leur noblesse.

Car chevaliers ont honte d'être clercs, dit le poète Eustache Deschamps. Lafontaine a finement critiqué ce dédain pour l'instruction dans le conte du Diable Papefiguere :

Je t'ai jà dit que j'étais gentilhomme, Né pour chômer & pour ne rien savoir.

Elle laissa la science se confiner dans quelques monastères. De même qu'en Egypte, dans la Chaldée, en Perse, dans l'Inde, dans la Gaule, l'instruction s'était concentrée chez les Hiérophantes, les Mages, les Gymnosophistes, les Brahmines et les Druides, de même en France les couvents et le clergé gardèrent pour eux seuls le dépôt sacré du savoir. La chevalerie oublia de prendre pour son compte le proverbe qu'elle répétait dans ses ballades et que Chartier nous a conservé : Un roi sans lettre est un âne couronné. Dans le pays de l'intelligence, le Tiers-Etat, qui profita seul de cette rosée céleste, devait forcément prendre le dessus au jeu de bascule politique.

Mille autres motifs pourraient être ajoutés à cette fatale nomenclature comme causes déterminantes de la ruine féodale, telles que l'établissement d'une police régulière, rendant sans objet la chevalerie pour la vindicte des injures individuelles ou le redressement des torts, et la création des armées permanentes nécessitée par l'indiscipline de cette milice; mais quelles que soient la valeur et l'importance de ces exhumations sociales, il n'en reste pas moins certain pour nous qu'elle succomba surtout par ses services, qui avaient rendu un nouvel ordre de choses possible. Elle ne pouvait être le dernier mot de l'histoire du monde.

1 Cette école historique existe encore de nos jours & ronge fans cesse le corps social. La gloire de Napoléon, qui a cependant le privilège d'être plus récente & en tant de points indiscutable, commence à servir de nourriture à ce chancre insatiable. 2 GUIZOT. Histoire de la Civilisation en France, page 103. 3 Les batailles étaient des plus meurtrières. Thierry remporta en 612 une victoire sur son frère Théodebert, à Tolbiac, lieu déjà célèbre. Le meurtre fut tel des deux côtés, dit la Chronique de Fredegher, que les corps des tués, n'ayant pas assez de place pour tomber, restèrent debout, serrés les uns contre les autres, comme s'ils eussent été vivants. 4 France, Navarre, Bourgogne transjurane, Provence ou Bourgogne cisjurane, Lorraine, Allemagne, Italie. 5 Voir Dom Brial. 6 Histoire du Toidou, de Latour. C'est ce singulier usage qui a donné naissance à l'expression d'Amoureux transis. 7 GUIZOT, p. 261, Histoire de la Civilisation. 8 Symphorien Champier. Ordre de chevalerie, page 237, édition Perrin. 9 Guillaume de Machaut, dans un prologue de ses Ballades, dit que la nature lui a accordé sens, rhétorique et musique. 10 Dans le pays de Galles, il se tenait aussi, de temps à autre, de grandes luttes de chant et de poésie, appelées Eisteddfods. Il y en eut jusqu'au règne d'Elisabeth. 11 Vie de Duguesclin. 12 Plusieurs entreprises importantes, plusieurs expéditions lointaines, décidées par des chevaliers, eurent pour prélude, au moyenâge, des serments de la même nature. Le livre manuscrit de Gaces de la Bigne rapporte des Voeux du paon, et l'histoire mentionne un voeu du faisan, solennellement prononcé avant la Croisade contre les Turcs, en 1453. 13 Histoire de France sous Henri III, tome III. 14 PÉTRONE, caput XX et s. 15 Champier.

LE MONDE HÉRALDIQUE. MARC DE VISSAC.LE MONDE HÉRALDIQUE. MARC DE VISSAC.
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Publié le par Rhonan de Bar
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I

Manière de construire un cadran solaire, formulée au

12ième siècle dans un manuscrit de la Bibliothèque de

Reims[1].

« Scias quantum sol debet ascendere in ipsa die qua volueris horas probare, et ipsam ascensionem vet altitudinem solis, a primo gradu ortus solis usque ad ultimum, partire per VI partes, ipsasque signa, et dum sol pervenerit ad ipsa signa in halhidada, scies sic horas certas usque ad VI tam ; et post VI tam, returna descendendo usque ad occassum ; sed tu, lector, si diligenter animadvertere queris, tu ipse per predictam vaztolcoram, id est speram plenam, diversa poteris fabricare horologia. » (Une main du 12ième siècle donne ces indications sur le manuscrit 134 de la Bibliothèque de Reims, manuscrit provenant de l'abbaye de Saint-Thierry, f° 135 v, voir le Catalogue, t. I, p. 128.)

TRADUCTION

Sache de combien le soleil doit monter dans le jour dont tu voudras marquer les heures, et cette ascension ou hauteur du soleil, tu la diviseras en six parties depuis le premier degré de son lever jusqu'au dernier, mettant un signe sur chacune d'elles, et quand le soleil arrivera sur ces signes tracés par l'alidade, tu sauras ainsi les heures certaines jusqu'à la sixième ; et, après la sixième, retourne en descendant jusqu'au coucher du soleil ; alors toi, lecteur, si tu cherches à te rendre compte avec soin, toi-même par le calcul ci-dessus, c'est-à-dire par la sphère entière, tu parviendras à fabriquer diverses horloges.

II

Devises pour les cadrans

(Extrait d'un manuscrit de la Bibliothèque de Reims),

Duplicat umbras, ayant égard au soleil qui fait croître les ombres à proportion qu'il s'éloigne de nous et aux ombres de la mort qui avancent au prix que les heures sont marquées par celles de l'aiguille.

Et spe et metu, parce que, selon les heures bonnes ou mauvaises qui doivent arriver, on espère ou on craint.

Passibus oequis, ce mot de Virgile répond à l'égalité du mouvement de l'ombre et de la clarté du soleil. Omnibus idem, parce que le soleil produit un même effet en toutes les heures corne Dieu tout bon et tout puissant est le même à toutes ses créatures.

Stylo cuncta premit, parce qu'en effet l'aiguille porte son ombre à toutes les parties du cadran et qu'il n'y a rien au monde que le temps, figuré par le soleil, ne perce de ses traits.

Num ullima ? quis scit ? Celle-ci est morale et chrétienne tout ensemble, ayant égard à cette parole de l'Evangile : nescilis diem neque horam[2].

Quoe sit quis scit, parce qu'en effet tous les hommes ignorent quelle sera l'heure en laquelle ils mourront.

Ultimse memor, c'est-à-dire qu'il faut toujours penser à la mort.

Giro brevi, regarde la brièveté de la vie qui s'échappe, comme le soleil, par une course qui s'échappe promptement.

Sic ad metam currimus omnes, voulant dire que nous courons tous vers le bout de la course, comme l'ombre du cadran qui parvient h la dernière heure du jour en peu de temps.

Trita via sed non peracta, car la route du soleil, où il passe si souvent, n'est pas encore achevée.

Sol solus solo salo, celle cy est un jeu de parole pour dire que le soleil est une illustre figure, est le seul qui exerce son empire absolu sur la terre et sur la mer.

Ex illis una, parce que de toutes les heures du jour, il y en aura une seule qui sera proprement la nôtre, et pour dire aussi que l'aiguille n'en marque qu'une seule à la fois.

E fulgore cadit, car l'ombre se forme par le corps interposé à la lumière, et cela regarde aussi l'éclat de la, fortune de quelqu'un qui les expose au danger de sa chute.

Obscurata signal, voulant dire que l'heure ne se marquant que par l'obscurité, nous donne avertissement de la mort.

Aspicit et despicit, parce que corne le soleil regarde l'aiguille et abaisse son image sur la table du cadran, aussi le vrai soleil, de justice, qui nous regarde, nous abaisse vers la terre pour nous humilier quand nous concevons des pensées d'orgueil.

Deicit aliquando, parce que le soleil n'éclaire pas toujours.

Momentaneo cursu sed perenni, parce que le cours du soleil, roy des jours et des heures, s'achève en peu de temps et ne finit jamais.

Nec sine luce viget, car le cadran ne marquerait pas les ombres si le soleil n'éclairait jamais, corne nous serions bientôt anéantis si nous n'étions soutenus par la vraie lumière qui nous prête la vie. Absente périt, revient presqu'au même sens.

Utrumque monet, c'est-à-dire la fin du jour et la fin de la vie.

Omnibus non semper, parce qu'il y a des intervalles que le soleil ne communique pas sa lumière, comme il y a des temps que Dieu retire ses grâces des pêcheurs.

Ignota certa tamen, faisant allusion à ce que l'heure de la mort est inconnue, bien qu'elle soit certaine.

Non uni tantum, parce que le soleil n'éclaire moins pour les uns que pour les autres, et qu'il se communique à toutes les heures successivement.

Non aufert sed differt, faisant allusion à l'aiguille du cadran qui n'empêche pas tout à fait la clarté du soleil, mais qui en diffère pour un moment la vive splendeur, ayant aussi égard aux rayons du vray soleil de justice qui ne se communiquent pas toujours également.

Aspice et aspiciar, corne si le cadran disait au soleil : si vous ne me regardez pas on n'aura pas de soucy de me regarder, ce qui s'applique aussi aisément à plusieurs qui ne seraient pas considérables sans la faveur du roy ou plutôt à ceux qui élèvent leurs pensées jusqu'à Dieu.

Splendori obstet sic phoebo fratri, voulant dire que l'ombre de l'aiguille fait obstacle à la lumière du soleil corne la lune quand elle éclipse sa clarté, ce qui ne dure que bien peu de temps, sans que l'un porte plus de préjudice à la terre que l'autre aux lignes qui sont marquées sur le cadran.

E defectu quadrat, parce que le petit éclipse du soleil qui tombe sur la ligne du cadran qui marque l'heure à son juste rapport au grand astre qui éclaire le monde et qui nous fait connaître en quelque façon les moments de notre vie.

In conspectu sua, car l'heure ne peut subsister que par les regards du soleil, non plus que la vie sans les regards de la miséricorde infinie.

Nescitis diem ne que horam (Bibliothèque de Reims, Cabinet des Manuscrits, Extrait du Recueil manuscrit et inédit de P. N. PINUHART, chanoine régulier, au tome 14, n° 1152, pages .155 et 156).

[1] A signaler encore dans notre dépôt rémois la Gnomonique ou science des horloges solaires, mise en pratique par M. DEMICHEL, anno 1607, manuscrit n°984 de la Bibliothèque de Reims, petit in-folio, reliure du temps, de 350 pages, avec nombreuses ligures géométriques et calculs, table des matières à la lin, sans légendes horaires.

[2] A rapprocher de la sentence d'un cadran de 1690 à Thônes (Savoie) :

Tu vois l'heure ; Tu ne scais l'heure.

et de celle d'un cadran d'une renne aux environs de Paris : Il est plus tard que lu ne crois. — (.Bulletin du diocèse de Reims, 5 novembre 1910, p. 553).

 

Les Cadrans solaires ici représentés ne sont pas en lien avec l'extrait de cet article.
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Publié le par Rhonan de Bar
DAGOBERT II. 1143ième Anniversaire.

IN MEMORIAM. DAGOBERT II. Eglise de MOUZAY.

Photo (Rhonan de Bar).

Dagobert II, à qui les historiens semblent enfin décidés à reconnaître une existence réelle, fût asssassiné dans l'énigmatique forêt de Woëvre.

Après une chasse aux cerfs éffrénée, le Roi, épuisé, s'octroie une sieste bien méritée. Il s'endort au pied d'un arbre, proche d'une fontaine au nom si enchanteur, comme tout droit sorti d'une légende : Arphays.

Le coup fatal lui est porté et entraîne sa mort.

Aujourd'hui, nous célébrons le 1143ième anniversaire, non pas de sa mort -puisque, selon certains chroniqueurs, celle-ci serait intervenue peu avant la Noël 679- mais bien de la translation de sa dépouille qui, à l'origine, reposait à la chapelle Saint-Rémi à Stenay.

C'est le 10 septembre 872 que Charles le Chauve, sûrement inspiré, fait transposer son corps dans une autre église de Stenay. Celle que l'on connait aujourd'hui sous le nom de Basilique Saint-Dagobert...

Rhonan de Bar. 10 septembre 2015.

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Publié le par Rhonan de Bar

PRINCESSE DE CARIGNAN.

MORTE LE 3 SEPTEMBRE 1792.

S’il est des personnages marquants parmi les sombres instants de la Terreur, Madame de Carignan, plus connue sous le nom de Princesse de Lamballe, en fait incontestablement partie.

Cette femme, dont le destin tragique est malheureusement trop peu connu fut, contrairement aux infirmations  erronées répandues par les propagandistes athées, l’une des amies les plus fidèles qu’ait compté la Famille Royale. Cette amitié, qui ne connut jamais de faille, bien sûr eut un prix : le martyre et, serions-nous tentés de dire : le martyr.

Car, si nous analysons les faits, c’est bien de cela dont il s’agit. Nous sommes le 2 septembre. La situation est précaire chez les révolutionnaires, la France est, dit-on, en danger !!! Il faut calmer les esprits ! Marat et Danton autorisent le peuple à se faire juge. Folie !

Le 3 septembre, après son amie de toujours, Pauline de Touzel, Madame de Lamballe est extraite de sa cellule.

En fin de matinée, elle entre, aussi grande que l’on puisse l’être dans une telle condition ; dans la salle d’interrogatoire.

La foule présente, avide de sang, vociférante, attendant le prochain coup de pique ou de gourdin à porter, voit Marie-Louise de Savoie, Princesse de Carignan faisant face au tribunal qui, en fait, n’en a que le mon. Les minutes sont comptées, les questions sont concises, aussi tranchantes que le fil du rasoir. Hébert, l’acharné lance la première interrogation :

H : Qui êtes-vous ?

M de L : Marie-Louise, princesse de Savoie.

H : Votre qualité ?

M de L : Surintendante de la Maison de la Reine….

H : Que savez-vous des complots de la Cour ?

M de L : Je n’ai connu aucun complot.

Hébert finit par demander à Madame de Lamballe, dans un premier temps, de jurer fidélité à la Liberté et à l’Egalité puis, dans un deuxième temps, de haïr le Roi, la Reine. La Princesse répond :

 « je jurerai facilement les deux premiers, je ne puis jurer le dernier, il n’est pas dans mon cœur. »

La Princesse de Carignan dès l’instant, comme le veut la procédure, est élargie.

Voici pour le terme juridique. Quant au triste sort de la Princesse, les avis divergent sans forcément se contredire ; Au sortir du tribunal, la Princesse aurait dit-on chutée. Voyant ceci et croyant qu’un premier coup lui avait été porté, la foule se précipita pour s’adonner à la triste besogne. Et, lorsque ce n’est pas la tête qui dirige les instincts de l’homme, le pire est envisageable. Et le moindre du pire ici, sans être morbide, c’est la mort !

Voilà la version qu’il ne convient pas de retenir tant elle s’éloigne de la réalité.

La République se donne ici bonne conscience ! Mais avec ce que nous rapportons ci-après, nous constatons que la mort, dans sa finalité fut, pour la Princesse,  libératrice.

Voici les faits. Après élargissement, deux hommes se saisissent de Marie-Louise de Savoie, la supportant puisqu’affaiblit, au sortir du tribunal, ils lui font contempler le tas de cadavres jonchant le sol devant lequel elle s’exclame :

_ Fi ! l’horreur.

Les hommes alors la dévêtent, une fois nue, ils la contraignent, en la tenant fortement, à marcher sur les cadavres assassinés la veille ! Madame de Lamballe, nue comme au premier jour, s’efforce de ne pas tenter les esprits pervers qui, selon une autre version, n’auraient pas hésité à la violenter, tant vivante que morte ! Après ce sinistre jeu, un dénommé Charlat lui porte un coup violent. La Princesse s’écroule. Grison, garçon boucher, purement et simplement lui tranche la tête.

Et si nous croyons avoir atteint le stade de l’horreur, nous nous trompons. La dépouille est présentée à la foule effrénée, qui, non satisfaite du sort de Marie-Louise Savoie, poursuit ses opprobres. On insulte le cadavre, on crache dessus, on danse, mais plus encore : on mutile !!! Madame de Lamballe, dont il valait mieux qu’elle soit morte en cet instant, a la poitrine tranchée, est éviscérée, a le cœur arraché ! 

Finalement Madame, votre tête fut ensuite plantée au bout d’une pique puis, dans une procession macabre, fut transportée devant les fenêtres du Temple d’où, après un cri d’horreur, Marie-Antoinette perdit connaissance tant le spectacle était lugubre. Et l’on dit que les Rois n’ont pas d’amis !

Nous ne pouvons ici, Madame de Lamballe, par cette modeste réédition, que vous rendre l’hommage que vous méritez tant. Un hommage à votre mémoire au moins égal, si ce n’est supérieur par le respect, à celui de votre martyr.

Rhonan de Bar.

Directeur à titre honorifique.

Collection « Montjoie Saint-Denis.».

Editions  Lacour (Nîmes).

 

Madame de Lamballe. Princesse de Carignan-Savoie.

Madame de Lamballe. Princesse de Carignan-Savoie.

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Publié le par Rhonan de Bar

"CEUX QUI VEULENT GOUVERNER

AIMENT LA RÉPUBLIQUE ;

CEUX QUI VEULENT ÊTRE BIEN GOUVERNÉS

N'AIMENT QUE LA MONARCHIE."

JOUBERT.

Tricentenaire de la mort de Louis XIV.

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