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L'Avènement du Grand Monarque

L'Avènement du Grand Monarque

Révéler la Mission divine et royale de la France à travers les textes anciens.

Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

SOUVENIRS D’UNE VISITE À L’ABBAYE DE SAINT-ANTOINE.

M. VICTOR ADVIELLE.

« Où sont, colonnes éternelles

Les mains qui taillèrent vos flancs ?

Caveaux, répondez ! Où sont-elles ?... »

A De Lamartine.

Nous croyons être utile aux nombreux touristes qui visitent, chaque année, l'église de Saint-Antoine et le trésor qu’elle renferme, en livrant à l'impression la notice qu’on va lire. Nous avons résumé les faits aussi brièvement que possible, afin qu’on pût, en un instant, connaître l'histoire de l'ordre illustre des Antonins et celle du monument qu’ils ont élevé. Pour les étrangers surtout et les touristes, nous avons écrit ces lignes, dans l'espoir qu’elles aideront à propager dans d’autres contrées de la France, la connaissance d’un monument qualifié de Merveille du Dauphiné, par un célèbre archéologue, et à rappeler le souvenir d’un ordre éminemment charitable, que protégèrent hautement les papes, les rois de France et un grand nombre de princes et de Seigneurs puissants

HISTOIRE.

Une sainte légende précède l’origine de l'abbaye de Saint-Antoine. Vers le milieu du XIe siècle, Guillaume, surnommé le Cornu, seigneur de Châteauneuf de l’Albenc, avait résolu de se rendre en Palestine, pour s'agenouiller devant le tombeau du Sauveur. Les préparatifs du voyage étaient faits, quand Guillaume, atteint d’une fièvre, succombe après plusieurs jours de souffrance, laissant à son fils Jocelin le soin d'accomplir son vœu. Mais on était à une époque où la réalisation des serments les plus sacrés devenait souvent impossible. Jocelin, cependant, plein d'amour comme son père pour tout ce qui rappelait la terre sainte, se disposait à partir, lorsqu’un cri de guerre se fit entendre : la Bourgogne allait lutter contre l’Hélvétie! Jocelin se mit à la tête de ses vassaux, rejoignit le gros de l’armée et combattit avec tant de vaillance, que, pliant sous le nombre, il fut laissé pour mort sur le champ de bataille.

Le soir de cette terrible journée, ses compagnons le découvrirent, dépouillé de son armure, couvert de blessures et ne donnant plus aucun signe de vie. On le transporta dans une chapelle voisine et on se préparait à célébrer ses funérailles. Mais, ajoute la légende, quelle ne fut pas la surprise des gens d’armes du baron Jocelin, quand, le lendemain matin, ils s'aperçurent que leur seigneur était revenu à la vie. Ils le questionnèrent, et Jocelin raconta que, dans une vision qu’il avait eue, saint Antoine, après l’avoir retiré des mains des démons qui l’entrainaient en enfer pour n'avoir pas accompli le vœu de son père et lui avoir touché les plaies, lui avait dit:

« Je te guéris par la volonté de Dieu ; pars, mon fils, sans retard, pour la ville sainte et ne rentre pas à Châteauneuf sans avoir recueilli les ossements de ton a libérateur. »

La même année (1070), Jocelin partit, accompagné de nombreux pèlerins. Dans sa route, ayant eu occasion de rendre un signalé service à Romain Diogène, dans la guerre qu’il soutenait contre un terrible rival, l’empereur d'Orient ne crut pouvoir mieux faire pour récompenser la valeur de la légion dauphinoise, que de remettre à son chef les reliques du bienheureux saint Antoine. Jocelin était donc dégagé de ses serments, puisqu'il avait réalisé le vœu de son père expirant !...

Jocelin revint en France, chargé de son précieux trésor. Les miracles qui s’opérèrent par la suite dans le lieu où avaient été primitivement déposées les reliques de saint Antoine, portèrent le riche seigneur de Châteauneuf à ériger au saint ermite de la Thébaïde un temple digne de son nom. Alors (1080) furent jetés les fondements de la Maison de l’Aumône, dans sa ville de la Motte, qui, plus tard, prit le nom de Saint-Antoine. Les successeurs de Jocelin conservèrent une profonde dévotion pour les reliques de Saint-Antoine et contribuèrent puissamment à l’édification de la basilique qui les renfermait.

A cette époque, des maladies terribles, qu’on désignait sous des noms différents, vinrent affliger l’humanité: c’était la peste, le mal des ardents, le feu Saint-Antoine, le feu sacré, etc... Les Dauphinois se souvenant des miracles produits par l’intercession de saint Antoine, redoublèrent de ferveur; les pèlerinages devinrent plus fréquents, et bientôt, le petit oratoire [1] qui abritait les reliques de ce bienheureux anachorète, ne fut plus assez grand pour contenir les nombreux malades qui venaient s'agenouiller devant elles. Les historiens du monastère placent ici une belle et naïve légende, que les bornes restreintes de cette notice nous empêchent de citer en entier. Nous nous bornerons à dire qu'un noble pèlerin, Gaston, seigneur de la Valloire, eut une vision dans laquelle saint Antoine lui apparut, lui ordonna de vendre ses biens et de les consacrer au soulagement des malades et des infirmes. Gaston communiqua à Gérin, son fils. les ordres qu’il avait reçus de l’envoyé de Dieu; tous deux vendirent leurs châteaux et leurs terres, et, devant les reliques de saint Antoine, firent le serment de se consacrer jusqu’à la mort à soigner les malades atteints du feu sacré. Huit personnages distingués s'adjoignirent peu de temps après aux travaux de Gaston et de Gérin, et commencèrent ainsi l’ordre des Antonins.

La Maison de l’Aumône ne fit, dès ce moment, que prospérer : le nombre des religieux que Gaston avait appelés de l’abbaye de Montmajour, pour leur confier la direction spirituelle de l’établissement, s'accrut aussi considérablement; les largesses des seigneurs et les donations de terres avaient enrichi la communauté, qui, sous l'abbé Etienne (1120-1151), put construire un second hôpital et envoyer plusieurs religieux fonder des maisons de leur ordre dans les pays étrangers. De sorte que, moins d’un siècle après sa création, l’ordre de Saint-Antoine était déjà représenté dans diverses parties de l’Europe [2].

Cependant l’esprit du mal vint troubler la tranquillité du monastère et fomenter des dissentions entre le prieur et le grand maître, chef des hospitaliers, au sujet de certains droits et prérogatives. Pour les apaiser, l’illustre pontife Innocent III envoya à Saint-Antoine le savant évêque de Tournay, Etienne, avec mission de réprimer les abus existants et de poser en un corps de doctrine les devoirs ct les obligations respectifs des membres de la société antonienne. Cette sage réforme (1202) produisit les plus heureux fruits. Sous l’administration paternelle et éclairée de Falques, le 1er des grands maîtres de ce nom, la renommée de la puissante abbaye de Saiut-Antoinz se répandit au loin et des hospitaliers allèrent fonder des couvents de leur ordre, en Angleterre, en Hongrie, à Constantinople et sur plusieurs points du globe. Le pape Honorius III voulut même témoigner à Falques toute la satisfaction qu’il éprouvait de voir ainsi prospérer l’abbaye de Saint-Antoine et lui envoya, à cet effet, une bulle par laquelle il plaçait les Hospitaliers sous la protection particulière du Saint-Siège. C’était rendre un éclatant hommage à des hommes qui, par leur courageuse conduite à soigner les pestiférés, avaient donné au monde l’exemple du plus sublime dévouement.

Les années qui suivirent furent marquées par de douloureuses épreuves. Nous avons raconté plus haut les dissentions qui s'étaient élevées entre les Hospitaliers et les Bénédictins. Ces querelles se renouvelèrent, mais cette fois, on ne peut y voir d'autre motif que l’ambition des deux partis et l’intention bien arrêtée de la part des premiers (quoique cachée dans leurs actes), de se soustraire à la dépendance de l’abbaye de Montmajour. En 1285, à l’occasion de l'achat du château de la Motte-Saint-Didier fuit par le grand maître, Aymond de Montagny, sans l’assentiment du prieur et de la communauté des Bénédictins, les rivales jalousies recommencèrent avec plus de fureur. On en vint aux armes; les châtelains du voisinage et leurs vassaux se mêlèrent dans l’affaire ; le sang coula... Tout faisait craindre de bien grands malheurs, quand un ordre exprès du Dauphin Humbert 1er prescrivit de suspendre les hostilités et d'attendre la décision qu’il allait provoquer de son tribunal établi à Romans. Le 25 mars 1292 il était jugé : qu’Aymon de Montagny demeurait maître unique du château qu’il avait acquis, de la seigneurerie, du prieuré, de ses dépendances et de l’église de Saint-Antoine. Cinq ans après, à la suite de nouveaux démêlés et de protestations émanées de l’abbé Etienne, une bulle du pape Boniface VIII intervint, qui ordonna que Saint-Antoine serait rayé de la liste des prieurés dépendant de l’abbaye de Montmajour, et que, pour indemniser cette dernière, une rente de 1,500 florins d’or lui serait servie chaque année.

C’en était donc fait de ces divisions monacales et les Bénédictins devaient succomber et laisser la place aux Hospitaliers, les seuls vrais fondateurs du monastère[3]. La Maison de l’Aumône fut, dès ce jour et par une clause de la bulle précitée, érigée en abbaye, les frères soumis à la règle de Saint-Augustin et désignés sous le nom de Frères de l’Hôpital. On peut voir au sujet des modifications apportées alors dans l’organisation et la discipline du monastère, la curieuse bulle du pape Boniface VIII, donnée à Orvietto, le 10 juin 1297 [4].

Mais ce n'était pas assez d'avoir mis fin aux longues querelles surgies à l’instigation de l’ennemi du genre humain, (Bulle précitée), il fallait encore assurer l'avenir du monastère par des mesures qui ne passent être éludées, ni donner prise à la critique et aux chicanes. Le 15 avril 1298, les maîtres de chaque commanderie dépendant de l'abbaye de Saint-Antoine, se réuniront dans l’une des salles de ce monastère, pour examiner et discuter les points de législation intérieure qui devaient former les nouvelles constitutions de l’ordre et rappeler les saintes intentions des fondateurs. Ces constitutions reçurent la sanction pontificale et furent suivies pendant près de deux siècles : les modifications qu’on y apporta dans la suite n’en affectèrent en rien l’esprit. Ce ne fut qu’à l’époque des troubles religieux qu’une reforme générale devint indispensable pour empêcher la chute du monastère et qu’on dut, des lors, toucher sensiblement aux règles établies.

En l’année 1565, le roi Charles-le-Sage, la reine son épouse et un cortège nombreux dc princes, d’évêques et de seigneurs, vinrent en pèlerinage à Saint-Antoine; ils y restèrent deux jours et laissèrent une forte somme d'argent comme souvenir de leur passage.

L’année suivante, fut conclu dans l’abbaye de Saint-Antoine le mariage de Philippe-le-Hardi, duc de Bourgogne, fils du roi Jean, avec Elisabeth de Hongrie. Philippe, le roi de Bohème, et plusieurs princes allemands qu’il avait emmenés à sa suite, assistèrent à cette conférence.

Sous l'abbé Bertrand Mitte, vers 1580, l'abbaye reçut également la visite de Jean Galéas, due de Milan, qui lit don d’un riche reliquaire et de plusieurs milliers de florins.

A la fin de l'année 1117, ou au commencement de l’année suivante, le saint pontife Martin V se rendit à Saint-Antoine, accompagné d’un grand nombre de pères qui avaient assisté au concile de Constance; le but principal de leur visite fut l’accomplissement d'un vœu fait en temps de peste, par la ville de Constance, au grand faiseur de miracles.

Jean-François Pic, prince de la Mirandole, neveu du célèbre linguiste de ce nom, vint aussi en dévotion à l'abbaye de Saint-Antoine et composa à cette occasion un petit poème dans le goût oriental[5].

L'abbaye dc Saint-Antoine jouissait depuis plusieurs siècles d’une paix à peu près continue, quand des dissidents s’élevèrent entre elle et Montmajour (1489) à l’occasion du payement de la rente de 1,500 florins d’or, constituée au profit de ce dernier [monastère par le pape Boniface VIII. Antoine de Brion, ayant résolu de briser la dernière chaîne qui tenait le monastère sous la dépendance des Bénédictins, venait de refuser de se rédimer et de réclamer la fusion de l’abbaye de Montmajour dans celle de Saint-Antoine. Bien qu’ils reconnussent leur infériorité et que l’abbaye de Montmajour fut tombée en commende, les religieux bénédictins ne perdirent pas courage, entrèrent résolument dans la lutte et portèrent leurs remontrances aux pieds du Saint-Siège; puis, profitant des difficultés qui surgissaient de toutes parts, ils soutinrent, dans le seul espoir, pensons-nous, de déplacer la question, que les reliques du pieux ermite d’Egypte reposaient dans leur monastère. Enfin, pour donner plus de force encore à leurs assertions , ils firent garder par des hommes armés l’édifice qui renfermait les prétendues reliques et renouvelèrent leurs protestations contre la mesure que, dans l’intervalle de ces débats, le pape Honorius VIII avait prise pour dispenser les Antonins du payement de la moitié des 4,500 florins d’or dont ils étaient tenus envers les Bénédictins de Montmajour. - Il fallut toute la prudence et l’énergie du souverain pontife pour arrêter les effets d’une opposition à laquelle avaient pris part la ville d’Arles, un archevêque et plusieurs seigneurs languedociens et provençaux...

La cour de Rome s’était avec raison emparée de cette affaire. L'examen de la question fut minutieux et le résultat des conférences se fit longtemps attendre. Enfin, il fut constaté par les légats envoyés par le pape, en présence de deux ambassadeurs du roi Charles VIII et d’une assemblée fort nombreuse, composée de seigneurs de distinction, que l'abbaye de Saint-Antoine pouvait seule prétendre à la possession des reliques du bienheureux ermite de la Thébaïde[6]. Le pape Innocent III approuva cette décision, condamna, comme supposées, les reliques dont les Artésiens faisaient tant de bruit et ordonna la fusion de l’abbaye de Montmajour dans celle de Saint-Antoine. Qu’on ne croit pas que les ordres du souverain pontife furent de suite exécutés et que les religieux de Montmajour s’y soumirent, - leur haine contre les Antonins ne fit que redoubler ; on parla de violences, d’exactions, bientôt on recourut aux armes, et, sans les ordres impératifs et les formidables menaces du roi Charles VIII, l’étendard de la révolte était arboré dans toutes les provinces du midi de la France.

Sous l’abbé Théodore Mitte (11495-1503), l’abbaye jouit enfin d’une parfaite tranquillité; la victoire sur les Bénédictins de Montmajour la mit plus en honneur auprès des princes étrangers, de la cour de Rome et des hauts seigneurs du royaume. Mais cette situation favorable ne devait être que passagère ct bientôt nous verrons pour l'abbaye de Saint-Antoine se dérouler une suite d’épreuves non moins longues et plus terribles encore.

Les doctrines de Luther et de Calvin avaient remué le monde et pénétré jusqu'au sein même du catholique Dauphiné. On vit alors ce riche pays, naguère si paisible, devenir l’un des théâtres principaux sur lesquels les partis religieux exercèrent leur fureur; tour-à-tour au pouvoir des catholiques, des religionnaires et des calvinistes, il fut en proie à de continuelles dissensions et essuya les haineuses représailles des chefs des divers partis. Les tableaux que nous ont laissés les chroniqueurs de cette malheureuse époque nous représentent les habitants du Dauphiné livrés aux horreurs de la guerre civile et à tous les maux qu’elle engendre. A cette époque, apparaît aussi le cruel et fanatique baron des Adrets, qu’un historien a justement qualifié d’homme le plus féroce de son siècle. L’abbaye de Saint-Antoine, par son importance et ses richesses, ne pouvait manquer d'attirer l’attention de ce sectaire. Le 21 juin 1562, une bande détachée de son armée se rendit à Saint-Antoine, et réussit, par la ruse de l’un des chefs, de Frize, à se faire ouvrir les portes qui donnaient accès dans l’enclos du monastère. Alors commencèrent des scènes de carnage: les religieux furent chassés de leur demeure, les bâtiments conventuels livrés aux flammes, les sanctuaires violés, les reliquaires mis en pièces, les objets précieux, les tombes, les statues de la façade impitoyablement brisées. L’église elle-même ne fut préservée de la destruction que sur l’observation faite par de Frize , qu’elle pourrait leur servir.

Des Adrets partit aussitôt après ce triomphe, rejoignit son armée et se dirigea sur Grenoble, semant sur son passage la terreur et la désolation. Les Antonins ne rentrèrent dans leur abbaye que six mois plus tard. Des Adrets avait alors perdu tout crédit auprès du prince de Condé et des généraux calvinistes effrayés eux-mêmes de ses cruautés; Vienne était au pouvoir des catholiques, les populations désiraient le rétablissement du culte de leurs pères : on devait donc espérer que les hostilités cesseraient enfin. - Pendant quatre ans, aucun événement ne vint troubler la tranquillité des bons religieux Antonins, qui, confiants dans l’avenir, avaient repris, du moins ceux qui étaient revenus, leurs travaux apostoliques et leur mission de dévouement. Mais le 8 septembre 1566, la ville de Saint-Marcellin, attaquée à l’improviste par des forces supérieures, dut capituler et subir de nouveau le joug des réformés: de Saint-Marcellin à Saint-Antoine il n’y avait qu’un pas. Le souvenir des précédents pillages était encore trop récent pour ne pas exciter la convoitise des pillards huguenots. Un jour de mars 1567, une troupe assez nombreuse de soldats arrivèrent à Saint-Antoine, s'emparèrent des religieux, les renfermèrent et ne leur rendirent la liberté qu’après avoir tiré de chacun d’eux une rançon considérable. Les résultats de cette fatale journée achevèrent la ruine du monastère. Cette fois, rien ne fut épargné : un immense bûcher fut élevé avec les titres et les papiers de l’abbaye et les statues qui avaient échappé à la colère du baron des Adrets; les vitraux volèrent en éclats, les reliquaires furent impitoyablement brisés, les ornements sacerdotaux mis en pièces; enfin, pour ajouter à leurs iniquités, les soldats Huguenots jetèrent à la voirie les cendres de toute une génération d’Antonins. Le même jour, le respectable et vertueux Charles d’Arzag, périt pendant qu’il célébrait le saint sacrifice de la Messe, frappé d'un coup de hallebarde par un soldat Huguenot. La place où fut renversé ce généreux martyr est indiquée par un marbre blanc au pied de l’autel majeur.

Les Antonins ne purent rentrer dans leur abbaye que quelques années plus tard. Ils la firent réparer, mais ce ne fut qu'en 1620 que l’on peut dire que réellement l’abbaye était sortie de ses ruines. Pendant cette période de temps, les soldats de l’hérésie revinrent encore piller le monastère, et une fois même, leur chef, le féroce Duverdet, mit à mort, avec une barbarie révoltante, quatre religieux Antonins qu’il avait emmenés à sa suite !... Ces jours de deuil, ces jours de sanglante mémoire n'avaient que trop duré !... Que restait-il de la splendeur de l’antique abbaye? Après la sixième invasion, dit l’un des annalistes, « l’église ressemblait à une écurie, le monastère à un désert, les hôpitaux à des chaumières ravagées, où  aucun était maître. »

Il fallut bien des années pour ramener l’ordre et la discipline parmi les religieux rentrés au monastère. Sans l’abbé Antoine Tholosain, que le ciel semble avoir choisi pour accomplir cette divine mission, c'en était fait de l’ordre illustre des Antonins. Mais que de peines, que d'embarras ce bon abbé eut-il-à supporter? Que de révoltes et d’oppositions; que de conspirations ourdies dans le silence des cloitres contre la vie même du réformateur! L'abbé Tholosain mourut (12 juillet 1615) sans avoir, à la vérité, réalisé les réformes qu’il voulait opérer; mais il les facilita à son successeur, Pierre Sancjan, qui, au milieu d'entraves sans nombre, parvint à introduire d’importantes améliorations dans la discipline du monastère confié à ses soins.

Malgré l’activité de ces derniers abbés, tout semblait concourir à précipiter la décadence de l’abbaye : le nombre des novices diminuait sensiblement, la religion était moins ferme dans les cœurs, l’esprit philosophique s’insinuait dans les masses. Le fameux édit de 1768, œuvre digne de son auteur, l’archevéque de Toulouse, Léoménie de Brienne, acheva la ruine de l’ordre fondé par Jocelin. L'abbaye de Saint-Antoine ne pouvant, aux termes de cet édit, justifier d’un personnel de 20 religieux, fut englobée dans la mesure générale qui supprima tant d’illustres maisons. En vain opposa-t-on l’antique origine et les services rendus par la communauté; rien ne put, pas même les humbles remontrances présentées par le clergé de France à l'assemblée générale de 1780, motiver une exception en faveur de l’ordre des Antonins. Abattus et découragés, les religieux Antonins s’incorporèrent, non sans difficulté, aux chevaliers de Malte Quelque temps après, des membres de cette dernière corporation prirent possession de l’abbaye de Saint Antoine; mais leur séjour n’y fut pas de longue durée: en 1787, des dames chanoinesses du même ordre, vinrent les remplacer jusqu’au jour où éclata cet orage politique qui devait, d’un seul coup, changer les destinées de la France et des ordres monastiques.

Telle fut la fin de la célèbre et illustre abbaye de Saint-Antoine, qui, pendant sept siècles, brilla d’un si vif éclat par la charité, la vertu et la science de plusieurs de ses membres. Les derniers Antonins restèrent fidèles à leur Dieu et à leurs croyances, et plusieurs d’entre eux périrent sur l’échafaud révolutionnaire.

ARCHÉOLOGIE

Des preuves irrécusables fixent l’âge de la basilique antonienne au XIe siècle[7]. M. l’abbe Dassy, qui a fait de ce monument une étude approfondie, était contrairement à l'avis émis par un célèbre archéologue, (M. de Montalembert) que « l'église de Saint-Antoine est la même qui fut fondée en 1080, consacrée par le pape Calixte II en 1119 ; qu’elle a été agrandie, terminée longtemps après, mais jamais rebâtie. » Nous nous rangeons du côté de ce savant ecclésiastique et, nous appuyant sur l’histoire qui, toujours, doit être l’œil de l’archéologie, nous pensons comme lui: que cet édifice est l’un des premiers monuments de style ogival qui aient été construits en France.

S'il fallait entrer dans le détail des formes architectoniques, caractériser les parties de l’édifice qui appartiennent aux différents siècles, signaler les beautés que présente l’ensemble du monument, la tâche que nous imposerait ce travail dépasserait les limites d’une simple notice. Nous nous bornerons donc à recommander aux touristes de porter leur attention sur le portail principal, enrichi de figures et d’ornements variés, d’une grande richesse; sur le portail plus petit, situé du côté méridional de l’édifice, sur les ornements de quelques chapiteaux et les moulures et feuillages, dont plusieurs sont d’une grande beauté. A l’angle de la 3ième travée méridionale extérieure, près du grand comble, un angle délicatement ciselé, tient en main un cartouche sur lequel est figuré le symbole de la corporation.

L’église de Saint-Antoine est bâtie sur une éminence fort élevée; on y accède de deux côtés, mais le plus souvent par un escalier de 35 marches qui conduit à un large perron que soutient une muraille de construction cyclopéenne. L'église se compose d’une grande nef, de deux collatéraux, de seize chapelles et d‘autres dépendances. Deux rangs de tribunes règnent autour de la grande nef et donnent à l’édifice un caractère des plus imposants. Du haut de ces ouvertures, l’œil plonge dans la vieille basilique, aujourd’hui souvent déserte, autrefois retentissante des chants des vénérables Antonins. En présence de cette grandeur passée, aux souvenirs que réveillent ces murs de huit siècles, l’âme se sent émue, une vague inquiétude s’empare du spectateur et lui fait entrevoir le néant des choses humaines !...

Les bâtiments conventuels, convertis depuis la révolution en établissements industriels et publics, datent du 17ième siècle et sont séparés des murs d’enceinte du monastère par une cour de 133 mètres de longueur.

Avant de parler des richesses que possède encore, après tant de bouleversements, l’église de Saint-Antoine, il nous semble nécessaire de jeter un coup d’œil en arrière. L’un des plus savants hommes qu'ait produits le monastère, l’abbé Etienne Galland, voyant que l’abbaye ne recevait plus de novices, résolut de la régénérer, en appelant dans son sein, des religieux, qui, comme ceux de l’ordre des Bénédictins, se fussent plus particulièrement voués à l’étude. Il réunit à grands frais des objets d’une haute valeur artistique, se proposait de compléter ses collections au moyen d'achats successifs et de former ainsi un musée qui put servir utilement au but qu’il se proposait. La louable entreprise de ce bon religieux ne fut pas malheureusement couronnée de succès.

Lors de la suppression du monastère en 1775, le médailler, le musée de l’abbaye furent donnés à la bibliothèque de Grenoble et servirent de premier fonds au cabinet des Antiques. Quant aux tableaux, dont plusieurs étaient d'excellentes reproductions des chefs-d’œuvre des grands maîtres, ils ne parvinrent qu’en partie à leur destination: une main infidèle en détourne plusieurs dans le trajet de Saint-Antoine à Grenoble.

Plus tard, la cupidité de quelques-uns, le prétendu patriotisme de quelques autres, l'ignorance enfin des derniers venus, aidèrent au dépouillement de la basilique de Saint-Antoine. Malgré ces enlèvements successifs, il reste encore dans le trésor de l’église un certain nombre d’objets précieux préservés de la destruction pendant les guerres de religion ou à l’époque révolutionnaire. C'est ici le lieu de signaler la courageuse conduite de M. Glandut, qui, maire de Saint-Antoine en 1793, parvint à sauver des mains des Vandales, la belle fierté de Saint-Antoine et les curieux reliquaires qui font aujourd’hui la principale richesse de l’église.

Depuis quelques années les pérégrinations ont redoublé à Saint-Antoine: chaque jour de nombreux touristes, parcourant la contrée, viennent s’agenouiller sur les dalles antiques et maudire la main dévastatrice qui a passé par-là. C’est pour ces derniers, avons-nous dit en tête de cette notice, que nous avons recueilli les faits qu’on vient de lire; c’est pour eux également que nous énumèrerons brièvement les objets sur lesquels, après tant de vicissitudes, ils peuvent encore jeter les yeux.

DANS L’ÉGLISE

Les chapelles, autrefois ornées d’élégants mausolées que la fureur des huguenots et l’insouciance de quelques Pères Antonins ont anéanties; on distingue encore sur les murailles de plusieurs d’entre elles, des traces de peintures à fresque représentant l’ange Gabriel, le Christ en croix et la figure colossale de saint Christophe. Les fenêtres de ces chapelles ont conservé les débris des riches vitraux qui les décoraient jadis. - Plusieurs pierres tumulaires des XIV‘, XV’ siècles, etc. - L'autel majeur en marbre noir et en bronze, exécuté en 1667, par Mimerel, sculpteur lyonnais; les statues et les ornements qui le décoraient, ont été enlevés en partie à une époque de dévastation, et sont depuis, pour la plupart, passés dans le creuset du fondeur. Une ouverture grillée, pratiquée dans l’un des côtés de ce mausolée, permet de voir un remarquable morceau d’orfèvrerie qui renferme les précieuses reliques de saint Antoine d’Egypte. Ce reliquaire, en bois de pommier imitant l’ébène, orné de plaques d’argent travaillées au marteau, fut donné à l’abbaye, en 1648, par Jean du Vache, seigneur de Châteauneuf, président en la cour des comptes du Dauphiné. - Les boiseries de chêne qui entourent le chœur et forment 100 stalles: œuvre du sculpteur lyonnais, Jacques Hanard, qui les exécuta en 1650. - Les grands tableaux du chœur, dont sont de Marc Chabry, peintre et sculpteur lyonnais du 17° siècle. - Celui du père Manière, antonin de l'abbaye, représentant le cortège des Saints autour de Jésus en croix. - Enfin, les caveaux où repose une longue génération d’Antonins. Les corps les mieux conserves se trouvent dans un caveau situé près de la principale porte d'entrée de l’église: l’endroit par lequel on y descend, est indiqué par une dalle numérotée IIII.

DANS LA GRANDE SACRISTIE

Un grand nombre de chasses ct de reliquaires, en bois de diverses essences, enrichis de plaques d'argent, de sculptures en ivoire et de pierres précieuses. Cet ossuaire n'a pas son égal en France. - Un morceau de l’étoffe de moire d'or tendre, sur laquelle reposa, depuis sa canonisation jusqu'en 1705, le corps de saint François de Sales. - Plusieurs christs, dont un, en ivoire, magnifique de travail et d'expression. - La Tentation de saint Antoine, tableau d'après celui de David Téniers. - La Madeleine repentante, peinture sur cuivre, d’un maître italien. - Plusieurs autres tableaux de diverses écoles. - 10 pièces de tapisserie de laine, exécutées en 1623, par Léonard de Niallay, maître tapissier de la ville d'Aubusson. - 5 tapis turcs ou persans, etc., etc.

DANS LA PETITE SACRISTIE

La boiserie de chêne, à ornements délicats, qui revêt les murs. -- Des ornements sacerdotaux, en velours, à broderies or et soie, dont plusieurs d’un travail achevé, paraissant remonter au 17e siècle. Les crédences, qui les renferment, méritent quelque attention par leur disposition et la délicatesse du travail. - Un grand nombre de livres de chant, manuscrits in-folio, du XVIII‘ siècle, dont la couverture en cuir conserve encore les armoiries, en cuivre repoussé, qui furent données à l'abbaye de Saint-Antoine par l’empereur Maximilien. - 28 hallebardes et plusieurs fusils anciens de gros calibre, dont on se sert encore, chaque année, à la procession des reliques. Enfin, à l’une des fenêtres, un vitrail historié de la fin du XVIIe siècle.

Il y aurait de l'ingratitude à clore cette notice sans mentionner les noms de deux hommes auxquels l'archéologie et l'histoire doivent un tribut de reconnaissance: l'un, M. Bouvarel, avec un désintéressement qui l'honore, a recueilli, classé avec soin et inventorié les débris des vieilles archives de l'abbaye; l'autre, M. Vicat, veille depuis 50 ans, avec un culte religieux et un amour passionné à la conservation des objets composant l’ancien trésor de l’église.

 

[1] En attendant la construction de la grande église, un petit oratoire fut élevé sur l’emplacement qu’occupe aujourd’hui l’autel majeur, pour recevoir provisoirement les reliques de Saint-Antoine. [2] L’abbaye de Saint-Antoine comptait en 1472, 42 commanderies générales et 160 subalternes ? –En 1775, lors de sa réunion à l’ordre de Malte, elle ne possédait plus que 12 maisons ? [3] Il nous paraît utile de présenter en quelques mots la cause de cette désunion. L'abbaye de Saint-Antoine était dirigée par deux corps religieux, d'origine et de caractère différents: les FRERES HOSPITALIERS de la MAISON DE L’AUMONE, dont la mission consistait à soigner les malades atteints du feu sacré, et les BENECITINS , tirés de la maison de Montmajour, près d'Arles, qui administraient le spirituel de l’abbaye et dirigeaient les travaux artistiques de l’église fondée par Jocelin. Les haines que produisit le contact de ces deux autorités puissantes, rivales l’une de l’autre, amena les événements qui surgirent à la fin du XIIe siècle, dont l’issue fut le renvoi des Bénédictins dans leur maison-mère de Montmajour et l’indépendance complète des Hospitaliers qui purent, dès ce jour, administrer les sacrements tout en restant chargés du soin des malades. - Les annales Antoniennes nous ont conservé le nom d'un célèbre chirurgien du grand hôpital qui a écrit vers 1710 des mémoires restés manuscrits, et dont les cures merveilleuses, dit l'auteur d’un manuscrit que nous avons sous les yeux, ont tenu du prodige et causé l’admiration de la province du Dauphine. » [4] L'original de cette pièce est conservé à la bibliothèque publique de la ville de Grenoble. [5]  Nous ajouterons encore quelques noms de hauts personnages qui, dans les années suivantes, se rendirent à l’abbaye de Saint-Antoine. Le prince Jacques de Bourbon, roi de Hongrie, de Jérusalem et de Sicile - les ducs de Savoie Philippe et Charles ; - Charles VII le Victorieux; - le roi, Louis XI1, qui fut d'une prodigalité excessive à l’égard de l’abbaye; - le bon roi René, comte de Provence, son épouse et un grand nombre de seigneurs : - Raymond, comte de Toulouse, patriarches des Albigeois, hérétique, mort excommunié ; - Le roi Charles VIII et son épouse, Anne de Bretagne ; - l’infortuné Zizim, frère et rival de Bajazet; - un ambassadeur extraordinaire de Maximilien 1er empereur d’Allemagne, qui vint, de la part de ce souverain, présenter à l’abbé Théodore Mitte, la décoration des armes impériales et offrir de riches présents au monastère; - le 24 novembre 1533, François 1er et toute sa cour; - sous l’abbé Danton, les bénédictins Dom Martène et Dom Durand, qui relatèrent dans leur propre voyage littéraire ce qu’ils avaient vu et admiré. Les papes Grégoire IX, Boniface VIII, le dauphin de Viennois Guigues VII, les empereurs Maximilien et Sigismond se plurent particulièrement à placer sous leur protection immédiate l’abbaye de Saint-Antoine et à lui accorder des immunités et des bénéfices importants. [6] Les prétentions de la ville d'Arles se sont réveillées de nos jours, mais un savant ecclésiastique, M l’abbé Dassy, a soutenu victorieusement la question d'authenticité des reliques conservées dans l’église de Saint-Antoine. -Ces prétentions, qui subsistent toujours, ne peuvent que faire taxer les Arlésiens d'aveuglement ou de mauvaise foi.  [7] Quand nous disons que l’église de Saint-Antoine date du XIe siècle, nous entendons parler seulement de quelques assises de pierres : car, à n'en pas douter, les fenêtres du chœur accusent logive du XIIIe siècle. Dans son intéressant itinéraire des Chemins de fer du Dauphiné, en cours de publication, le savant professeur d'histoire de la faculté des lettres de Grenoble, M. Antonin Macé, est d'un avis contraires celui de M. l’abbé Dassy et au nôtre. Il y aurait là toute une polémique à entreprendre. et l’espace nous manque pour la hasarder. Nous recommandons aux savants les remarquables écrits de M. l’abbé Dassy, sur l’église de Saint-Antoine et sur les reliques qui y sont conservées.

 

ABBAYE SAINT-ANTOINE. PHOTOS RHONAN DE BAR.
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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #CHEVALERIE

MARC DE VISSAC.

LE MONDE HÉRALDIQUE. APERÇUS HISTORIQUES

SUR LE MOYEN-AGE

PREFACE

LE Monde Héraldique est né avec la Chevalerie ; il est mort avec la Révolution de 1793 qui a transformé plus encore les idées que les choses & qui, par les changements décisifs quelle a introduits dans nos mœurs, dans nos institutions, dans notre économie sociale, est appelée à devenir avec le temps dans notre histoire la véritable ligne de démarcation du moyen-âge & de l'âge moderne.

Comme le système qui l'avait créé, il s'étayait sur un principe que de nouvelles tendances politiques ont réformé, sur des croyances que la nation a cru devoir abjurer, sur une hiérarchie et sur des privilèges que l'égalité a nivelés, conséquence & produit du régime gouvernemental, il devait forcément subir les mêmes vicissitudes que ce régime & s'écrouler avec l'édifice féodal qui lui servait de pivot. Du jour où l'ancien ordre de choses succomba sous la sape révolutionnaire, le monde héraldique, qui était, bien assez vieux pour s' éteindre, devint le monde du passé et la postérité commença pour lui. De ce jour aussi, dans notre pays à l'âme inquiète & agitée, on se mit à tâter successivement de la souveraineté de chacun des éléments qui concourent à la vie d'une société ; les expériences n'ont pas toujours été heureuses, mais le passé est l'enseignement du présent, & l'avenir nous réserve peut-être de meilleurs résultats. Nous en sommes aujourd'hui à l'évolution démocratique; gardons-nous de la juger avant de pouvoir juger ses œuvres; souhaitons seulement que notre époque, fi tourmentée, laisse des témoins aussi multipliés & aussi majestueux de son passage que le temps de nos pères.

En présentant au public quelques essais sur la période féodale & héraldique de notre histoire, nous n'avons donc pas la prétention de lui offrir le plat du jour, l'actualité à la mode — quoique l'histoire du pays soit toujours une actualité & que l'ignorance des annales de sa patrie nous semble être une espèce d'enfance perpétuelle — ; notre but est seulement de faire poser sans prétention devant le lecteur une époque morte, à moitié ensevelie dans le linceul de l'oubli, & dont l'étude nous captive & nous paraît des plus attrayantes, je fais bien que la chute du régime politique n'a pu entraîner avec elle la chute du principe aristocratique qui était un de ses éléments. La noblesse, en effet, n'est pas morte et rien ne le prouve mieux que les attaques dont on l'assaille tous les jours. Elle est sortie vivifiée du bain de sang de l'échafaud révolutionnaire & ce nouveau baptême lui a donné une consécration nouvelle. Dépossédée de ses anciens privilèges, qui servaient de point de mire aux théories égalitaires et de thème favori aux adeptes du socialisme, mise ainsi à l'abri des bourrasques populaires, elle est devenue plus forte, s'est implantée dans notre fol par des racines vivaces &, sous sa nouvelle incarnation, s'est infusée dans nos mœurs. Ne revendiquant plus que les seules prérogatives qui dérivent du mérite personnel & d'une longue tradition de gloire et d'honneur, le patriciat actuel sera, comme jadis, une des fiertés de la France, tant que la vieille aristocratie joindra à la noblesse de race celle, plus haute encore, qui s'acquiert par la vertu et que la nouvelle se composera de toutes les illustrations du pays «nobilis quasi noscibilis » d'où « nobilitas quasi noscibilitas» et fera ainsi ses propres ancêtres. Mais nous avons cru, dans la publication actuelle, ne pas devoir envisager fous leur aspect moderne ces vestiges qui ont survécu à l'ancien monde héraldique & nous nous sommes tenu en garde contre les appréciations & les solutions de l'ordre politique qui pouvaient se dégager du sujet que nous traitons, non pas qu'elles nous laissent indifférent, bien au contraire, mais parce que nous les avons jugées inopportunes & déplacées. Nous ne voulons pas faire, en effet, de notre thèse une question de légitimité, mais bien une question d'antiquité; nous ne cherchons pas à résoudre un problème d'économie sociale, mais bien un point d'archéologie & d'histoire. C'est, nous le répétons, une excursion de touriste vers quelques-uns des plus beaux sites du moyen-âge, une esquisse légère des principaux traits d'un tableau séduisant, une peinture de mœurs, qui ne doit soulever ni amertume, ni susceptibilité d'aucun genre, parce que nous en avons retranché soigneusement toute allusion, toute assimilation, tout parallèle irritant entre des époques qui se sont succédées, mais qui ne peuvent pas se ressembler.

Les ouvrages abondent sur la civilisation féodale; mais, pour puiser à des sources vraiment saines & impartiales & se faire une idée exacte de la physionomie du pays durant la curieuse période chevaleresque, on est obligé de remonter aux documents fournis par les mémorialistes & par les annalistes anciens. La plupart des auteurs modernes n'ont envisagé la matière qu'à travers le prisme trompeur de leurs passions politiques ; à côté de deux ou trois admirateurs fanatiques & enthousiastes qui se livrent sur cette brillante époque à une apologie immodérée, on trouve des centaines de détracteurs systématiques & de mauvaise foi qui la dénaturent à, plaisir. Vers la fin du siècle dernier surtout, on s'efforça, pour ainsi dire, de la méconnaître. De même qu'on ne voulait plus de la religion de nos dieux, on se montrait incrédule à leur gloire, on se raidissait contre leur prestige.

Cette croisade contre le moyen-âge eut pour premiers chefs les anti-monarchistes de 1793, qui espéraient, en jetant le discrédit ou l'injure sur les hommes, discréditer en même temps le régime qui les avait produits. Lorsque les Girondins, du haut des tréteaux de leur Tribunal sanguinaire, décrétaient l'assassinat politique, ils espéraient, en frappant leurs victimes, frapper au coeur l'institution toute entière ; ils ne se lassaient pas à leur terrible besogne devant les têtes sans cesse renaissantes de l'hydre immortelle; ils auraient voulu étouffer le passé & proscrire le souvenir des morts comme ils proscrivaient le nom même des vivants; ils se croyaient appelés à recommencer l'histoire de l'humanité, & l'an I de la République leur semblait devoir être l'an I de la gloire nationale. Mais le glas funèbre qu'ils sonnaient sur la royauté & sur l'ancien régime ne pouvait rendre la postérité sourde à la voix du souvenir, car il n'est pas au pouvoir des hommes d'effacer du livre de la nature les traits glorieux & caractéristiques du génie d'une nation, non plus que les silhouettes héroïques burinées fur les tablettes de l'histoire. En dépit de toutes les tentatives, l'âme de la France resta noblement ouverte à tout ce qui a été grand & généreux, & répugna à l'ingratitude et à l'oubli.

Mais ce que n'avait pu faire la Terreur, une nouvelle école, dite historique, tenta de l'opérer. Ce que le billot n'avait pu flétrir, elle tenta de le flétrir par le mensonge, par la calomnie, cette arme de dom Basile, dont il reste toujours quelque chose. Après la guillotine des martyrs, le coup de pied du pitre. Sous la plume de ses adeptes, les héros se transformaient en saltimbanques & en grotesques; chaque vertu, chaque gloire subissait tour-à-tour quelque éclaboussure. Ce fut une sorte de Jacquerie littéraire dirigée, suivant les règles, contre toutes les illustrations, par les ribauds & par la taupinaille de la publicité. La réforme qu'elle voulait amener dans l'esprit public, elle l'appela une ère de rénovation durant laquelle l'ignorance et la routine devaient livrer leur dernier combat. Cette nouvelle école historique consistait à dénigrer tout ce qui, durant longtemps, avait inspiré le respect & l'admiration, à calomnier les morts, à ravaler le passé, à avilir les célébrités, à dégrader le mérite; triste science qui n'éclaire que par de fausses lueurs & qui veut bâtir sur des ruines. Le paradoxe, l'ironie & la fausseté, tantôt grossière, tantôt ingénieuse, étaient les travestissements dont ils affublaient les épisodes de l'histoire, pour en faire des scènes de bouffonnerie & de carnaval. De même que Tarquin-le-Superbe ne fauchait que les plus hauts épis, de même il suffisait d'être grand & illustre pour être en butte à leurs morsures.

Dans l'Inde, les enfants mangeaient autrefois les pères trépassés, eux s'efforçaient de dévorer leur réputation & leur gloire; en Chine, on anoblissait les ancêtres, eux ne cherchaient qu'à les dégrader.

Louis XII & Henri IV eux-mêmes, devant lesquels l'insulte semblait devoir reculer, ne trouvaient pas grâce à leurs yeux & leur mémoire était ternie par un souffle empesté. La victime du 21 janvier n'était pour eux qu'un assassin vulgaire ; ils dressaient devant son auréole de martyr le squelette du serrurier Gamain, que la Terreur troubla mentalement, au point de lui faire accuser son illustre apprenti de lui avoir versé de sa main royale un poison criminel1. Tout ce qu'ils consentaient à admirer du moyen-âge étaient quelques potiches, quelques faïences, quelques meubles contournés ; le reste n'était propre qu'à attirer leur mépris & leurs outrages.

Un des premiers créateurs de cette secte désastreuse fut M. Dulaure, qui s'intitulait citoyen de Paris. Ce républicain fanatique, qui avait voté la mort de Louis XVI « fans sursis et sans appel » avait pris pour pierres d'achoppement les trois pierres angulaires de l'ancien édifice social : les Prêtres, les Rois & les Nobles, qu'il appelait les trois plaies du genre humain. Il traînait la religion fur la claie avec un rire infernal, & répandait sur ses ministres la bave méphistophélique de son cynisme ; il bafouait, lui, le rhéteur du peuple, la royauté qui, de tout temps, fut l'auxiliaire du peuple dont elle était le patron-né, peignant même ceux de ses représentants qui ont le plus illustré leur époque, sous les traits de tyrans farouches, de suppôts de l'enfer, de sangsues gorgées de la sueur du peuple. Il s'évertuait à salir les plus belles pages du livre d'or de la noblesse de France en l'appelant, suivant une expression de Machiavel qu'il s'appropriait, une vermine qui carie insensiblement la liberté. A l'entendre, les nobles n'avaient été que les occupeurs de sales emplois, des brigands, des criminels gangrenés & faisandés, des voleurs de grands chemins, des parjures, les plus grands ennemis du trône. Il poussait le courage jusqu'à publier cet amas d'injures & d'invectives contre l'aristocratie française au pied même de l'échafaud, alors que son ennemie était terrassée, ne songeant plus, dans son ivresse, au rôle odieux qu'il remplissait. Fier de ce que la tourmente révolutionnaire effaçait de son souffle de précieux sillons & brisait les blasons rayonnants, respectés par les siècles & par les tempêtes, il embouchait la trompette & sonnait le carnage.

Et les pages fangeuses qu'il accumule de la forte contre les illustrations les plus respectables, il les décore du nom d'histoire; il ose dire qu'il a compris la féodalité & que la postérité la juge par sa bouche. — Ah! celui-là n'a pas le cœur français qui souille ainsi nos annales!

Telle n'est pas notre manière d'envisager l'histoire. Elle doit être, pour nous & pour tout écrivain qui se respecte, comme une glace bien pure & bien unie qui représente au naturel les grands hommes et les grandes choses. Le blason des chevaliers ne nous éblouit pas ; quand ils mouraient pour la patrie, on voyait leur âme, on ne voyait pas leur écusson. Nous n'avons à nous livrer ni à un panégyrique, ni à une apothéose; les morts sont morts et le flambeau de Promothée lui-même ne rallumerait pas les rayons d'une gloire éphémère éteinte sans retour. Il faut se borner à laisser aux faits leur éloquence. L'impartialité & la bonne foi sont les deux fils qui doivent guider le narrateur dans le dédale du passé & qui demandent à ne jamais être coupés. C'est d'elles, en effet, que l'on peut dire, en paraphrasant ce que l'on a dit de la sagesse : « per me veritas regnat et rerum judices justa decernunt

Mon but est moins de faire aimer la chevalerie que de la faire connaître; mais je ne me cache pas que, pour esquisser dignement ce grand établissement politique & militaire dont l'histoire est nécessairement liée à celle de la noblesse & de la milice, française, il faudrait un opérateur plus habile. Aussi de cet immense palais d'honneur, je ne montrerai aujourd'hui que le parterre et n'y ferai remarquer que quelques fleurs. Peut-être un jour, si leur éclat a assez de charmes pour attirer le lecteur, parcourrons-nous ensemble l'édifice entier.

Les quelques fragments que je détache aujourd'hui de l'histoire générale de l'institution héraldique sont présentés sous forme de petites monographies qui ont, à mes yeux, le double avantage : pour le lecteur, de grouper plus commodément fur un sujet les matières disséminées quelquefois d'une manière confuse dans de gros livres, souvent aussi ennuyeux que rares, & de faire un tout plus compact & plus homogène; pour l'auteur, celui de profiter largement des recherches faites avant lui, de prendre de toutes les mains, de condenser et de coordonner les sources, de les épurer & de les compléter les unes par les autres, de les lier entre elles par des réflexions propres à prévenir une ennuyeuse uniformité & de créer ainsi, des travaux de chacun, une œuvre, non pas originale & personnelle, mais nouvelle & sérieusement élaborée.

Il nous a paru nouveau & intéressant de nous écarter un peu des sentiers battus par les écrivains, nos devanciers, qui abordent le moyen- âge fans regarder en arrière & développent ses institutions sans faire connaître les diverses transmissions sociales opérées d'un peuple à l'autre qui les ont engendrées, qui leur serviraient de généalogie & nous initieraient ainsi à leur première origine. Il nous a semblé que plusieurs apparitions de l'époque chevaleresque n'étaient que des résurrections ou des imitations lointaines, que ce qui passait pour un enfantement féodal n'était souvent qu'une incarnation nouvelle, une espèce de métempsychose de notions & d'établissements anciens, que la chrysalide, en un mot, avait dû subir avant d'être, des transformations nombreuses. En réfléchissant au calcul désespérant du mathématicien anglais, Hooke, qui fixe à trois milliards environ le nombre des idées dont l'esprit humain est susceptible, calcul dont je me garderais bien d'assumer la responsabilité, nous avons été amené à conclure que, depuis des milliers d'années déjà, il n'y a plus rien de nouveau sous le soleil, & nous n'avons pas été surpris de retrouver dans les créations Grecques, Latines & Orientales, les premiers germes de nos progrès & les étincelles qui devaient allumer les feux de notre civilisation. Nous avons donc, à côté de l'histoire des institutions, placé l'histoire des idées sur lesquelles elles reposent, en remontant jusqu'à leur source étymologique & historique, en en suivant les progrès & les variations jusqu'à leur perfection, en en marquant la décadence & la chute jusqu'à leur extinction, reliant ainsi au passé les établissements du moyen-âge par les monuments de l'antiquité parvenus jusqu'à nous.

Les classiques anciens, les interprètes de l'Orient, les compilateurs monastiques, les légendaires des siècles à demi barbares, les plus anciens chroniqueurs de la monarchie franque pouvaient seuls nous rendre possible cette tâche & ce n'était qu'en les mettant à contribution que nous pouvions espérer de reproduire la photographie exacte des temps & des choses. Aussi, si le tableau offre quelque intérêt, l'auteur ne s'en approprie ni la gloire, ni le mérite & n'a d'autre prétention que de prouver qu'il a su rechercher. Il reporte, comme il le doit, les éloges sur les érudits consciencieux qui ont accumulé laborieusement les matériaux dont il a usé largement &, pour rendre hommage à ces illustres collaborateurs, qui font ses maîtres, il a cru devoir placer en tête de chaque volume l'indication des principaux ouvrages qui lui ont servi de guides & d'autorités. Cette nomenclature lui permettra d'ailleurs de réduire à des proportions convenables les fastidieuses annotations provoquées par chaque phrase & par chaque assertion dans un ouvrage de cette nature et le dispensera de placer en face du texte principal un autre texte justificatif de même importance, contenant les renvois, les pièces à l'appui, les citations de passage, les indications de sources qui rendent le tableau trop décousu & semblent répandre sur la narration une forte de langueur.

Ce premier cahier sur l'institution héraldique fera suivi immédiatement d'un second volume sur le Blason que quelques esprits chagrins, élevés pour la plupart à l'école du bourgeois- Gentilhomme de Molière dont la race ne s'éteindra jamais, considèrent comme un attentat contre les droits de l'homme & du citoyen, tandis qu'il est comme un flambeau indispensable pour l'histoire. Après l'étude de la chevalerie, de ses usages, de ses costumes, de ses préceptes, de ses jeux, de ses mœurs si souvent contraires à sa morale, de sa galanterie fameuse, de son désir de briller & de s'isoler, l'étude de sa langue, l'initiation à son idiome, à ses symboles, à ses lois, à ses devises, à ses prérogatives nobiliaires. En dehors du lien général de l'histoire, ce font deux études qui se rattachent naturellement l'une à l'autre & qui se complètent l'une par l'autre : Ce sont deux aspects différents d'une même chose &, pour ceux qui se plaisent à étudier curieusement le moyen -âge, pour l'archéologue, pour l'antiquaire, ils deviennent deux instruments d'investigation précieux & indispensables.

Tel quel, nous livrons avec confiance au public ce premier essai. Puisse le lecteur ordinaire y trouver l'amusement qu'il cherche toujours & l'érudit le délassement légitime auquel il a droit.

COUP-D'OEIL GÉNÉRAL SUR LA CHEVALERIE.

I.

COUP-D'OEIL GENERAL

SUR LA CHEVALERIE

L'ÉBRANLEMENT qui avait suivi la dissolution de l'empire de Charlemagne n'était pas encore apaisé. Chaque jour voyait se briser le faisceau si glorieusement noué par le vainqueur des Saxons, entre les mains énervées et maladroites de successeurs, auxquels le grand monarque n'avait pu léguer avec son sang ni ses vertus, ni son génie. Le magnifique royaume des Gaules, qui avait absorbé dans son sein tout l'Occident, allait se disperser en lambeaux épars, sous l'impulsion d'un déchirement général dont le morcellement du territoire entre les fils et petits-fils de Charlemagne ne devait être que le prologue. En vain la race des Francs avait su conquérir la domination du monde sur la race de Romulus; comme le colosse romain, comme les anciennes monarchies de Cyrus et d'Alexandre, son empire s'effondrait de toutes parts, cédant à cette immuable fatalité qui place le commencement de la décadence d'une nation à l'apogée de sa grandeur. En vain le conquérant Carlovingien avait saisi dans sa main puissante vingt sceptres royaux et placé sur sa tête une couronne dont les fleurons étaient moins nombreux que les peuples qui obéissaient à ses lois. « La destinée des grands hommes ne ferait-elle en effet que de peser sur le genre humain et de l'étonner ? Leur activité si forte et si brillante n'aurait-elle aucun résultat durable? Il en coûte fort cher d'assister à ce spectacle ; la toile tombée, n'en resterait-il rien? Ne faudrait-il regarder ces chefs illustres & glorieux d'un siècle & d'un peuple que comme un fléau stérile, tout au moins comme un luxe onéreux 2

En présence d'un pouvoir qui semblait ne plus être capable de concentrer en sa personne le gouvernement social, les diverses parties de la Gaule commencèrent à revendiquer leur indépendance et leurs frontières naturelles. La société était composée de mille éléments hétérogènes : les Francs, les Goths, les Bourguignons, les Anglo-Saxons, les Normands, les Danois, les Lombards, les Allemands, les Romains dégénérés, amalgame de peuples divers, les uns conquérants, les autres conquis, et qui, quoique réunis sous un même joug, n'en avaient pas moins conservé les usages et les caractères propres à leurs races. Leurs intérêts, leurs moeurs, leurs lois, leur nationalité en un mot, comprimée pendant un moment, n'avait pu être absorbée ou assimilée par l'action du temps et laissait subsister entre eux de véritables barrières politiques. L'agglomération n'est pas l'organisation. On eut dit des tribus distinctes, n'ayant aucun rapport les unes avec les autres, étant seulement convenues de vivre sous un maître commun, autour d'un même trône. Il eut fallu pour prévenir l'écroulement plus de force et de sagesse que Dieu n'en avait accordé à la monarchie : la serre de l'aigle n'était plus en effet que la défaillante pression d'une autorité souveraine affaiblie et avilie. Au lieu d'hommes d’État et de législateurs, il n'y avait plus que des prétendants au trône, qui usaient le prestige de la royauté dans des querelles intestines et sanglantes, et ruinaient ses ressources militaires. L'unité devait forcément succomber aux blessures fratricides du rendez-vous de Fontenay3.

A la mort de Charlemagne, son empire s'étendait de l'Elbe, en Allemagne, à l'Ebre, en Espagne ; de la mer du Nord jusqu'à la Calabre, presqu'à l'extrémité de l'Italie. Après le traité de Verdun, trois royaumes étaient découpés dans ce vaste domaine : celui de France, celui de Germanie et celui d'Italie. Soixante ans plus tard, il y en avait sept4 (I). La désagrégation s'était faite à pas de géant. Elle ne pouvait s'arrêter sur cette pente glissante avant d'avoir abouti à l'anarchie. Les possesseurs de fiefs se déclarèrent indépendants, s'érigèrent en souverains sous le nom de ducs ou de barons et s'armèrent pour soutenir leur usurpation dans leurs donjons fortifiés, véritables acropoles inexpugnables dont ils se faisaient un rempart contre la colère de leur suzerain. L'hommage qu'ils rendaient au roi de France n'était qu'une formalité et parfois même un sujet de moquerie, car le régime féodal avait imprimé au caractère une si grande idée de fierté, que le plus mince alleutier s'estimait à l'égal d'un prince et dédaignait de faire acte de vasselage vis-à-vis du comte de Paris. La contrée était possédée par quelques milliers de leudes formant dans notre beau pays une sorte de république de seigneurs turbulents. Dans le seul royaume de France, vers la fin du IXe siècle, 29 provinces ou fragments de provinces étaient formées en petits états, gravitant dans leur orbite, ayant leurs phases, sous l'administration de leurs anciens commandants ou gouverneurs. A la fin du IXe siècle, au lieu de 29 états, il y en avait 55. Quand Hugues-Capet monta sur le trône, le domaine de la couronne n'était plus composé que de l'Ile-de-France, de l'Orléanais et d'une partie de la Picardie. Toutes ces misères intérieures appelèrent au-dehors l'invasion étrangère ; partout les ennemis du nom français se ruèrent allègrement sur les décombres de l'empire. C'est au milieu de ces ruines amoncelées que les pirates du Nord , fanatiques adorateurs d'Odin , sortirent des anses de la Norvège et des îles de la Baltique pour se précipiter dans leurs embarcations légères comme un essaim d'abeilles ou mieux comme des chiens à la curée. Leurs tentatives d'envahissement n'étaient déjà plus récentes et leurs audacieux abordages sur la côte avaient arraché des larmes à Charlemagne mourant, qui semblait entrevoir à cette heure les ravages que ces barbares feraient subir après lui à son pays. Tant qu'il avait vécu, il s'était senti assez fort pour les contenir, il était allé les chercher même jusque dans leurs repaires pour en épuiser la source et les avait brisés comme sur une enclume, mais dès que les caveaux d'Aix-la-Chapelle recelèrent l'ombre menaçante de celui qu'ils appelaient Carie au marteau, les vaincus se redressèrent vivement et le flot des barbares, qu'on eut dit versé par une main vengeresse, vint déborder dans le bassin de la France.

Et pendant que le vent du pôle faisait échouer sur les rivages de l'Océan les coques flottantes des pirates du septentrion, les Sarrazins, émigrés de l'Arabie, après avoir inondé la haute Afrique, envahi l'Espagne en chassant devant eux les Wisigoths, franchi les Pyrénées, faisaient irruption dans les îles méditéranéennes et pénétraient au milieu des Gaules, provoquant ainsi de longue main les sanglantes représailles que cette même Gaule leur ferait subir par-delà le Bosphore, en soulevant l'Europe et l'Asie, l'Occident et l'Orient, pour la guerre sainte du Christ contre Mahomet, de la croix du Sauveur contre le croissant de l'Iman.

Du fond de leurs châteaux crénelés, couronnés d'un diadème de larges mâchicoulis, perdus dans un ravin au milieu des bois ou suspendus sur l'arête escarpée d'un rocher, comme l'aire des vautours, forteresses dont les derniers vestiges échappés à la faulx du temps témoignent de la grandeur imposante, qui ne se reliaient au reste de la terre que par un étroit pont-levis hardiment jeté sur les torrents; à l'abri de leurs tours gigantesques, vedettes placées sur les hauteurs comme des sentinelles vigilantes dont les yeux étaient des meurtrières, les hauts barons assistaient sans émoi au désastre de la patrie. Citoyens épars, isolés dans leurs domaines, retranchés derrière leurs murailles, c'était à eux à s'y maintenir et à veiller sur leur sûreté et sur leur droit, sans recours possible à l'impuissante protection des pouvoirs publics. Ils rachetaient au poids de l'or la retraite momentanée des féroces envahisseurs, ces rois de la mer qui, dans leur irruption, pareils à une avalanche, balayaient tout sur leur passage et ne laissaient après eux que le désert. Si l'ennemi était sourd à leurs propositions, ils ceignaient alors l'épée du combat pour sauvegarder leur propriété et leur repos et, au milieu du carnage général, ils défendaient contre les pirates le sol qu'ils pouvaient couvrir de leur bouclier.

Au premier répit que laissait à la France l'invasion des populations sauvages du nord et du midi, recommençaient les guerres particulières, les discussions de fiefs à fiefs, de vassaux à suzerains. Le vassal rêvait l'affranchissement des privilèges, le chef militaire l'usurpation de son gouvernement, le seigneur la conquête d'une baronnie voisine, et chacun tendait de tous ses efforts, ouvertement et à main armée, vers la réalisation de ses désirs au mépris de la justice et de la tranquillité publique. Tous les moyens étaient bons s'ils pouvaient provoquer la satisfaction de leurs convoitises. Le roi seul, dont le pouvoir anéanti ne pouvait plus servir de digue a ce débordement, en était réduit à faire des voeux stériles pour le bonheur de son royaume, sans pouvoir peser d'aucune influence salutaire sur la marche des événements. Contre lui seul l'aristocratie féodale s'unissait dans une lutte commune et son antagonisme contre l'autorité monarchique n'était égalé que par son instinct d'oppression pour la liberté. Girard de Roussillon et les Quatre fils Aymon sont le panégyrique de la féodalité glorieusement rebelle à la monarchie. Singulier corps politique, pour lequel le bien public résidait dans la sauvegarde personnelle, qui se retirait presque sauvage dans ses repaires aux fossés desquels , une fois la herse baissée , venait s'arrêter le mouvement social. La société était comme une matière en ébullition à laquelle le moule seul de la souveraineté pouvait donner une forme majestueuse, en groupant toutes les forces vitales du pays autour d'un même élément conservateur et en remplaçant, dans cette cette confédération des seigneurs, les principes dissolvants de l'isolement et de l'inégalité par ceux de la fidélité et du dévouement.

Tel était l'état de la France au moment où la chevalerie prit naissance au premier soleil du XIe siècle. Elle vint épurer les idées de morale, compléter le corps social et jouer dans l'Etat, comme le dit l'auteur du Jouvencel, le rôle que les bras jouent dans le corps humain, prêts à rendre service au chef comme aux membres inférieurs, trait-d'union entre les grands feudataires et la royauté et plus tard entre la royauté et le peuple. Ses statuts constituèrent une sorte de code qui, au sein du désordre de le législation, redressa les torts, adoucit les moeurs, mit un frein aux passions, fit croître le faible en dignité, le fort en charité, établit l'équilibre des devoirs. Ils érigèrent l'honneur et la courtoisie en vertus sociales et les firent ainsi passer dans les moeurs publiques. Du plus haut échelon de la hiérarchie jusqu'au dernier, son influence moralisatrice fut immense, mais elle fut plus féconde encore en heureux résultats politiques. C'est la chevalerie qui apposa au bas du pacte d'alliance avec la royauté une signature que la noblesse française, à aucune époque de l'histoire, n'a jamais laissé protester. Forte de l'appui de cette milice par excellence, grandie par cette union, la monarchie put tenter de cicatriser les plaies de la France et de créer l'unité nationale à la place de l'oligarchie. Les actes de violence, les excès d'arbitraire qu'un pouvoir exécutif sans force était obligé de tolérer furent réprimés par des notions plus exactes d'équité et de bonne foi. C'est de cette noble création féodale, qui marquait un homme du triple sceau de l'honneur, du dévouement et du sacrifice, que date, à proprement parler, la transformation du peuple franc en nation française. Les privilèges des villes, l'affranchissement des communes, dûs à son esprit progressiste, marquent le second triomphe que la civilisation remportait sur la barbarie. Sur les débris de la société antique s'était élevé le monde féodal qui avait remplacé l'esclavage par le servage et fait cesser le honteux marché de viande humaine ainsi que les iniquités et les souffrances qui en;découlaient. Sur les bases féodales se dressa l'édifice chevaleresque ayant pour pendentif non plus le servage, mais la bourgeoisie et le tiers-état; heureuse métamorphose qui mettait le monde sur la véritable route de la moralisation. politique, qui créait des citoyens au pays au lieu de gens de poueste taillables & corvéables à merci. On commençait à ouvrir les yeux au flambeau de l'émancipation du peuple; on ne fermait plus l'oreille au retentissement des droits de l'humanité; l'esprit se pénétrait, sans la connaître, de cette belle pensée d'Homère : Que celui qui perd sa liberté perd la moitié de sa vertu. L'ordre judiciaire se transformait; on entendait parler encore des lois saxonne, salique, lombarde, gombette, wisigothe, mais ce n'était plus que le dernier frémissement d'un ordre de choses qui s'éteint; les coutumes sont la physionomie nouvelle que revêt la législation territoriale. La chevalerie protégea la société de concert avec les lois ; elle institua dans la noblesse cette fraternité et cette union qui devait faire sa force et la force du pays ; elle domina tout le moyen-âge par son influence et fit que notre patrie, même dans ses revers, ne resta jamais sans gloire. Aussi son nom est resté quelque chose de national en France et son spectre n'éveille dans la mémoire populaire que de vagues souvenirs de courage et de loyauté. C'est avec raison que l'évêque d'Auxerre, rendant hommage à un enfant de cette chevalerie, à Dugay-Trouin, le treizième preux, put s'écrier devant toute la Cour : « La renommée de la chevalerie française a volé d'un bout du monde à l'autre.»

On se tromperait fort si on pensait que la chevalerie naquit collective avec des lois écrites, des règlements formulés à l'avance et fut dès l'origine un corps constitué. Si, aux yeux du public, elle apparaît comme une lueur soudaine dans l'histoire, c'est que le regard n'atteint pas tous les détails de ces lointaines perspectives, c'est qu'en présence de cette période de gloire l'esprit humain est frappé comme d'un éblouissement passager, et que, prompt à saisir l'impression première, il n'envisage pas tout d'abord la transition logique et inévitable qui a présidé aux transformations opérées. Elle s'éleva lentement au contraire vivifiée par une civilisation fécondante; ce fut une semence qui grandit comme le gland confié à la terre, dont la croissance est laborieuse, mais qui devient avec le temps le plus bel ornement de la forêt. Durant de long jours, elle put conserver un cachet d'individualité.

Nous en distinguons les traces dans des poèmes et dans des œuvres littéraires d'âges très-reculés, car les productions de l'esprit sont, avant toutes choses, la pierre de touche qui marque à la postérité avec le plus de certitude le degré moral et intellectuel auquel un peuple est parvenu. L'histoire d'Antar, l'esclave noir de la tribu d'Abs, écrite ou recueillie par Asmaï le grammairien, est une véritable épopée chevaleresque dont les poétiques épisodes luttent parfois avantageusement avec les plus charmantes créations d'Homère, de Virgile ou du Tasse. Ils sont restés populaires et les Arabes du désert de Damas, d'Alep, de Bagdad, les récitent encore sous les tentes pendant les veillées- des chameliers ou durant les haltes des caravanes. La chronique du moyne de Saint-Gall est également un roman de chevalerie exaltée et guerrière plutôt qu'une biographie du grand monarque Carlovingien. Or , le premier de ces romans a été écrit sous le règne du kalife Aroun-al-Raschild et le second, 70 ans après la mort de Charlemagne. Cela nous prouve qu'à ces époques reculées l'air était déjà imprégné d'émanations chevaleresques. Nous lisons, du reste, dans la chronique du moyne Aimoinus, et c'est aujourd'hui un fait acquis à l'histoire, que le restaurateur de l'empire d'occident arma chevalier à Ratisbonne Louis le Débonnaire, son second fils, âgé de 14 ans, et déjà roi d'Aquitaine, et qu'il voulut lui ceindre l'épée avant de le conduire faire ses premières armes à la conquête de la Hongrie. Ce sont encore des types de chevalerie que Rolland et les Douze paladins, que Villaret nous représente armés de toutes pièces, portant des brodequins, de grands manteaux, ayant les cheveux et la barbe parsemés de paillettes et de poudre d'or.

Dans ces symptômes réunis d'héroïsme, d'amour et de poésie qui se manifestent avant l'avènement de la troisième race, on serait tenté de reconnaître l'influence occulte du contact de la nation franque avec les peuples qui avaient afflué dans son sein des deux points les plus extrêmes de l'horizon, car le caractère du chevalier du moyen-âge semble empreint en même temps de la nature sentimentale et rêveuse du Scandinave et de la nature galante et pleine d'ardeur que le Maure puise au soleil bleu de l'Arabie.

Cette institution qui jeta un si vif éclat sur l'époque des Capétiens et des princes de la maison de Valois, fut à l'origine une sorte d'inféodation de nobles sans domaines, de chevaliers sans avoir, « pas riches homs de deniers, mais riches de proëce, » comme dit la chronique de Senones5, n'ayant d'espoir de s'enrichir que par les prises à la guerre et par les rançons des prisonniers. Ils trouvaient dans leur vie aventureuse au service du roi le moyen d'utiliser glorieusement leur activité et la chance de parvenir aux hautes fonctions militaires et civiles, récompense des services rendus au trône et au pays. Bientôt toute l'aristocratie française, attirée par le fluide irrésistible qui se dégage de tout ce qui est grand et généreux, eut à cœur d'être admise à cette école de la noblesse; les rois et les princes s'honorèrent d'être comptés parmi ses membres; la plus illustre naissance ne donna aux citoyens aucun rang personnel, à moins qu'ils n'y eussent ajouté le grade de chevalier; on ne les considérait point comme membres de l’État tant qu'ils n'en étaient pas les soutiens.

Cette nouvelle phalange forma la militia du royaume. Le chevalier cessait de s'appartenir pour appartenir au pays. Lorsqu'un danger menaçait la France, il devait être debout et faire de sa poitrine un bouclier à l’État; c'est ainsi que de noble il devint gentilhomme, homo gentis, l'homme de la nation. Le beau titre de miles fut d'autant plus en crédit qu'il ne découlait pas de la naissance, mais supposait le mérite personnel; il était dans une si grande estime qu'il l'emportait sur celui de baron, parce qu'il laissait à la postérité un témoignage irrécusable de la vertu et de la valeur de ceux qui en avaient été honorés. Esto miles fidelis disait le doge à celui auquel le Sénat de Venise conférait la dignité de chevalier de Saint-Marc. Les rois, les ducs, les marquis, les comtes crurent relever par cette dénomination tous les autres titres dont ils étaient déjà revêtus, la regardant comme d'autant plus précieuse qu'elle contenait en elle implicitement le certificat de la noblesse des ancêtres, puisque ceux-là seuls pouvaient être créés chevaliers qui étaient nobles d'origine et d'armes, c'est-à-dire depuis trois générations de père et de mère.

Le premier chevalier du royaume était le roi de France, et presque toujours les exemples qui partirent du trône purent servir de modèle à la corporation toute entière. La chevalerie était couronnée en sa personne. L'histoire nous rend compte des solennités et des fêtes qui se célébraient à l'occasion de l'armement des princes du sang. Le souverain lui-même présidait à ces imposantes cérémonies et se réservait le privilège de ceindre l'épée, de passer le haubert, et de donner l'accolade aux plus proches héritiers de la couronne. Philippe-Auguste arma son fils Louis à Compiègne, Saint-Louis fit le même honneur à Philippe-le-Hardi, celui-ci à Philippe-le-Bel, Philippe-le-Bel à trois de ses enfants, en présence de son gendre Edouard II, roi d'Angleterre. Rye, dans son histoire métallique, rapporte une médaille sur l'un des côtés de laquelle on voit Saint-Louis donnant le collier de chevalier à ses deux neveux, fils de Robert, comte d'Artois, avec cette légende gravée sur l'autre face : Ut sitis pro incti virtutibus.

Les rois envoyaient quelquefois leurs enfants dans une Cour étrangère pour y recevoir la chevalerie des mains d'un prince voisin ou allié. Henri II d'Angleterre fut créé chevalier par David, roi d’Écosse, qui lui dépêcha à son tour son fils Macolm, pour en obtenir la même faveur. Pierre d'Aragon reçut la ceinture du pape Innocent III; Edouard Ier, d'Alfonse XI, roi de Castille; Louis XI, de Charles, duc de Bourgogne. Ils ne dédaignèrent pas quelquefois d'être armés par la main de leurs sujets ; le duc d'Anjou conféra la dignité de chevalier à Charles VI; le duc d'Alençon à Charles VII. «Je veulx, mon ami, que soye faict aujourd'huy chevalier par vos mains, parce que estes tenu & réputé le plus brave,» dît François Ier au brave Bayard, après la bataille de Marignan. Henri II la reçut des mains du maréchal de Biès. En Angleterre, Edouard IV fut admis dans l'ordre par le duc de Devonshires; Henry VII, par le duc d'Arondel; Edouard III, par le duc de Sommerset. C'est le duc de Candie qui chaussa l'éperon à Ferdinand d'Aragon.

Cette condescendance doit d'autant moins surprendre que l'habitude des campagnes, la vie des camps, les fatigues supportées en commun, la communauté de gloire et d'intérêts créaient entre les rois et la noblesse, à cette époque de guerres continuelles, des rapports constants qui les unissaient par des liens sacrés que l'estime et la confiance mutuelles resserraient insensiblement. On vit même entre les princes et leurs sujets des exemples de fraternité d'armes, sorte d'adoption militaire anciennement dénommée par les Scandinaves «mélange de sang humain, Fost-Broedalag,» qui unissait non-seulement un guerrier à un autre, mais associait encore sa famille et ses amis à la fortune du survivant et contraignait le Frater juratus à être l'ennemi des ennemis de son compagnon.

Ce fut de la part de Charles VIII un fait de fraternité d'armes qui le décida à choisir à la bataille de Fornoue neuf chevaliers auxquels il fit revêtir les déguisements royaux pour déjouer, au grand danger de leur vie, les complots qui menaçaient la sienne.

Et personne ne s'y méprend, les éloges qui s'amassent sous la plume de l'écrivain ne permettent pas de malentendu. La chevalerie dont je parle n'est pas la chevalerie errante, voyageuse, parcourant, comme autrefois Thésée, Hercule et Jason, le pays pour redresser les torts, à la recherche d'aventures propres à mettre en lumière une prouesse et des exploits inutiles, ayant toujours quelques brigands à exterminer ou quelque voeu à accomplir, déposant aux pieds de chaque dame l'expression emphatique d'un amour pur et idéal qui, pareil à celui de Ménélas, dégénérait parfois en un sentiment moins poétique. Ce ne sont pas les chevaliers de la Table ronde, compagnons du roi Artus; les chevaliers d'Amadis ou Beaux Ténébreux ; les Gallois & Galloises, sorte de pénitents d'amour se chauffant à de grands feux et se couvrant de fourrures durant les ardeurs de la canicule, puis, l'hiver, revêtant de simples cottes ou des tuniques de plaques de laiton peintes en vert et décorées de frais et gracieux paysages, de sorte que plusieurs « transissaient de pur froid & mouraient tous roydes de les leurs amyes & leurs amyes de les eux en parlant de leurs amourettes6 ;» ce ne sont pas non plus les chevaliers de la Vierge ou ceux du Soleil, héros de parodie aboutissant à don Quichotte, à Sancho et aux Panurge, qui soulèvent dans notre âme des transports d'admiration, mais bien la chevalerie militaire, faite de bravoure et d'honneur, aux principes généreux de vaillance, d'amour et de piété, conquérant Jérusalem, expulsant les Anglais, prenant sa source héroïque dans Charlemagne : Roland, Ogier, Tancrède et Renaud, s'illustrant avec les Edouard, les Richard, les Dunois, les du Guesclin, mille autres s'immortalisant avec le Chevalier sans peur.

La devise que l'histoire donne aujourd'hui à la chevalerie, « ma foy, ma dame, mon roy, » est la synthèse la plus expressive et la plus complète de son caractère et de ses mœurs Religion, amour et courage, voilà bien, en effet, la trinité d'aspirations qui se dégage de son existence et qui dessine à mes yeux l'étude de l'institution en trois époques bien distinctes et successives : l'époque religieuse, l'époque galante, l'époque militaire.

C'est certainement au souffle religieux qu'est né ce premier lien féodal ; c'est aux inspirations enthousiastes de la foi que s'est allumée cette étincelle généreuse, et le christianisme, moteur et mobile des vertus sociales qui devaient civiliser la Gaule païenne, bénit à son berceau cette milice sainte. Il s'était établi au milieu d'une société dépravée par des instincts mauvais, dégradée par l'esclavage, faussée par l'idolâtrie, avec la mission belle par-dessus toutes d'arrêter les progrès de la gangrène qui la rongeait. Du barbare la religion avait voulu faire un chrétien, pour arriver à faire un jour de l'homme un citoyen et, pour cela, elle s'était adressée à toutes ses facultés, à son cœur par ses chaleureuses exhortations, à son âme par ses ardentes croyances, à son intelligence par de merveilleuses légendes, s'adaptant aux besoins généraux, s'imposant à l'admiration de chacun par une charité ineffable. Elle dota le moyen âge de la civilisation et la civilisation seule enseigne les qualités morales; immense résultat obtenu par la théologie chrétienne sur la philosophie des anciens. L'influence de l’Église dans la société du moyen-âge et le souci qu'elle prenait du perfectionnement religieux et social sont mis en relief par ce fait caractéristique signale par un homme dont on ne peut suspecter ni l'autorité, ni les sympathies, que sous les seuls rois Carlovingiens, de Pépin à Hugues Capet, c'est-à-dire en moins de deux siècles et demi, deux cents conciles furent réunis7. Du VIe au Xe siècle, chacune des pages de nos annales est marquée au coin du christianisme, qui n'est étranger à aucune des plus importantes réformes humanitaires.

Le cachet que la religion imprima à la. chevalerie apparaît aux yeux de l'érudit le moins perspicace. On lit en effet clans les statuts de l'ordre, qui nous ont été conservés par Geoffroy de Prely, chevalier de Touraine :« Office de chevalerie est de maintenir la foi catholique, femmes vesves & orphelins & hommes non aisés & non puissants.» Le dévouement, la générosité et la vaillance, la protection du faible, la fidélité à la parole jurée et à la foi catholique sont les principales vertus qu'ils exigent de ses membres. C'est la même morale splendide dans sa naïveté qui est reproduite dans la Ballade du chevalier d'armes, tirée des poésies manuscrites d'Eustache Deschamps :

Vous qui voulez l'ordre de chevalier,

Il vous convient mener nouvelle vie,

Dévotement en oraison veiller,

Péchié fuir, orgueil & vilenie.

L'Eglise debvez deffendre

La vefve auffi, l'orphelin entreprendre,

Etre hardys & le peuple garder,

Prodoms, loyaux, fans rien de l'autruy prendre,

Ainfi fe doibt chevalier gouverner.

La pureté de ces principes témoigne de la source dont ils émanent. C'est la charité évangélique qui a inspiré ces préceptes, cette charité qui crée les sociétés comme l'égoïsme les détruit. Lucrèce-le-jeune, qui a concentré en lui plus que tous les autres l'essence de sa race, et qui mourut à la fleur de l'âge comme Pascal et les natures trop sublimes, nous laisse voir, dans son traité De natura rerum, une des causes destructives de l'antiquité, qui est l'égoïsme humain écrasant de son mépris le malheur et la souffrance. Dans des vers magnifiques, mais impossibles à notre époque, il contemple un navire englouti dans la mer au milieu de l'orage, il voit toutes les victimes se débattre désespérées pour fuir la mort qui les étreint, et il s'écrie : qu'il est doux, qu'il est agréable d'apercevoir les éléments déchaînés et les passagers luttant avec les flots, quand soi-même on a les pieds à sec et que l'on repose à l'abri de tout danger. Au sein d'une société moralisée, la conception de pareilles idées serait monstrueuse, celui qui les exprimerait serait anathème. Aussi, s'il parut étrange à la société féodale, retranchée dans son brutal égoïsme, d'entendre enseigner «qu'il importait pour ce que la chevalerie soit grande honorée & puissante qu'elle soit en secours & en ayde à ceulx qui sont dessoubs lui ; que faire tort & force à femmes vefves, et deshériter orphelins qui ont métier de gouverneur, rober & détruire le pouvre peuple qui n a point de povoir & tollir & oster à ceulx qui auraient besoing qu'on leur donnast, ne peuvent comporter avec ordre de noblesse 8,» cette doctrine du moins fut trouvée si magnifique dans ses développements, si belle dans ses résultats, que ses propagateurs furent regardés comme des prophètes. Les ministres de la religion marchèrent à la tête du mouvement régénérateur et toutes les fois que leur voix se fit entendre du haut de la chaire de saint Pierre, le monde imposa silence à ses passions et à ses tumultes et écouta. Jamais plus magique spectacle ne se déroula dans l'univers, que celui de l'émotion enthousiaste soulevée sur toute la surface de l'Europe par les paroles de Pierre l'Ermite exposant, avec l'éloquence d'un cœur exalté, les souffrances des fidèles dans la Palestine et assignant à toute la chrétienté un rendez-vous au tombeau du Christ. Ce fut un sursum corda général. Au nord et au midi, sur les rives les plus opposées, dans le donjon du noble comme dans le logis du bourgeois et la cabane du paysan, le retentissant appel de l’Église fît surgir des champions de la Croix. Depuis longtemps déjà l'esprit religieux avait établi l'usage des pèlerinages à la Terre-Sainte ; on avait vu des des caravanes nombreuses se diriger vers les lieux autrefois témoins de la passion de l'Homme-Dieu avec le même fanatisme religieux qui portait les Musulmans vers la Mecque, berceau de Mahomet et de leurs traditions. Mais cette fois ce fut l'émigration de l'Occident ; il ne semblait plus y avoir d'autre patrie que la terre arrosée du sang du Sauveur; chacun abandonnait ses biens et sa famille pour s'enrôler sous la bannière sacrée et cheminait sur la route du Saint-Sépulcre, sans tourner la tête en signe de regret vers les manoirs ou les chaumières qui abritaient les épouses et les enfants. Ce fut le plus solennel événement de l'ère chrétienne. Pendant plus de deux siècles, le signe delà Rédemption, qui brillait sur la poitrine des Croisés, les fit reconnaître au loin du Sarrazin et du barbare et son ombre fit tressaillir de terreur les infidèles.

Si la religion avait provoqué la fraternité de la noblesse de France par l'institution de la chevalerie, les Croisades créèrent la confraternité de la chevalerie de tous les peuples chrétiens.

Dans la seconde période, la foi du chevalier resta intacte, mais à côté de la religion s'éleva la galanterie, à côté du culte de Dieu le culte des dames. Au sein de la société barbare, avant son développement intellectuel, comme au sein de la société romaine, un mélange d'amour et d'indifférence, d'hommage et de dédain, s'attachait au sort de la femme, suivant qu'elle pouvait ou non attiser le feu des passions et de la sensualité. L'enfance de la jeune fille, la vieillesse de la mère de famille étaient négligées comme choses insignifiantes et sans portée. Les quelques années de leur beauté étaient les seules années de leur existence sociale. Sans éducation morale, sans instruction, la jeune vierge grandissait comme la fleur des champs qu'aucune main n'arrose et que la nature rend attrayante tout de même. Une épouse en savait assez, comme disait ce Jean V, de Bretagne, contempteur du beau sexe, «lorsqu'elle pouvait distinguer les chausses du pourpoint de son mari.» N'y a-t-il pas eu, jusqu'au vie siècle, des controverses sérieuses engagées sur le point de savoir si la plus belle moitié du genre humain avait une âme douée d'autant de perfection que la nôtre, et le concile de Mâcon , en 585 , n'a-t-il pas eu à se prononcer sur ce problème ? Et cependant la femme n'est-elle pas un peu solidaire des vertus ou des vices de son époux? N'est-ce pas elle qui est appelée à graver sur la molle substance du cerveau de ses enfants ces premiers stigmates, ces premières impressions qui ne s'effacent jamais et deviennent la base de toute intelligence humaine ?

Le culte si touchant des chrétiens pour la fiancée de Nazareth, leur vénération simple et gracieuse pour la vierge Marie ne contribuèrent pas médiocrement à la réhabilitation de la femme et à son émancipation. Ce fut le choc qui fit jaillir cet immense flot de tendresse et vint animer la grande âme de la Gaule longtemps inféconde et vainement agitée. On comprit le charme de la mission de la femme sur la terre. Mais exaltés et excessifs comme les natures trop puissantes, les chevaliers du moyen-âge dépassèrent le but. Ils crurent reconnaître dans le sexe féminin quelque chose de céleste: «aliquid putant sanct um & providum incsse» et, par un sentiment qui n'était pas encore épuré, ils le placèrent trop haut dans leur enthousiasme. Non contents d'en être les vengeurs et les soutiens, ils s'en déclarèrent les adorateurs et les sigisbés, rapportant à lui toutes leurs actions, et regardant la chaîne de l'esclavage imposée par la dame de leurs pensées comme leur plus précieux attribut. L'amour de Dieu et l'amour de la créature furent leurs deux passions dominantes, leurs deux fanatismes. C'était un naïf mélange de sacré et de profane, d'exaltations mondaines et d'ostentations pieuses. L'homme qui n'aimait pas était regardé comme un être incomplet ; on se croyait sûr du salut si l'on agréait à sa belle, si l'on s'entendait à la servir loyaulment, et l'on adressait au ciel sans scrupule des supplications sincères et confiantes pour obtenir la réussite d'intrigues amoureuses.

Un magistrat, parent de madame de la Sablière, lui disait d'un ton grave : Quoi! madame, toujours de l'amour! les bêtes du moins n'ont qu'un temps. C'est vrai, monsieur, dit-elle, mais aussi ce sont des bêtes. La société du moyen âge partageait la même manière de voir que la rieuse patricienne. Ne nous montrons pas trop sévères contre les mœurs qui durent naître de cette proposition en partie double: le désir de plaire, inné dans le cœur de la femme, d'un côté; de l'autre, l'espoir d'être aimé naturel à la fatuité masculine. Si la galanterie, comme l'a dit Champion, n'est pas l'amour, mais le délicat, le léger, le perpétuel mensonge de l'amour, la coquetterie n'est pas non plus le libertinage, mais quelque chose d'identique à cette habitude féline qui consiste à se caresser à nous plutôt qu'à nous caresser, suivant la fine et spirituelle remarque de Rivarol, et à s'échapper avec agilité et souplesse sous une insistance qui friserait la brutalité. En amour, la femme réservée dit non, la femme légère dit oui, la coquette ne dit ni oui ni non. Croyons que la galanterie chevaleresque ne fut souvent qu'une naïve églogue.

Qui dit amour, dit poésie ; ce sont deux termes et deux choses indivisibles. Partout où la sensibilité est mise en jeu, l'imagination prend un vif essor et trouve, pour la traduire, les plus riches et les plus suaves images. L'amour était un trop galant costume à cette époque, pour que. les fleurs du Parnasse ne vinssent pas encore l'embellir. Si toutes les femmes étaient aimées, tous les chevaliers étaient poètes. Leurs canfons & leurs jolis lais d'amour étaient des hymnes à l'idole. Ils chantaient la ballade amoureuse et guerrière à l'exemple des meifierfenger allemands, comme autrefois les Scaldes et les Waidelotes avaient improvisé le rune sinois et la saga scandinave9. Produit d'une civilisation brillante , fille des Romains et des Arabes, fille aussi d'un ciel enchanteur! On eût dit des chants apportés par la brise du fond de l'Italie ou de la belle Andalousie, gracieuse fusion de boléros et de cavatines, harmonie perlée de Naples et de Séville. C'était le temps des Trouvères et des Troubadours, dont Pétrarque et le Dante eux-mêmes s'inspirèrent, et qui allaient chantant leurs poèmes comme le furent, dit-on, l'Iliade et l'Odyssée par les poètes ambulants des îles grecques. Les Tenfons et les Sirventes, dans lesquels on trouve un arrière goût de la poésie des peuples, anciennement groupés dans la Gaule, renouvelèrent l'ode et l'élégie antiques, et l'épopée sembla revivre dans les chansons de gestes que les Nibelungen ont reproduits de l'autre côté du Rhin.

Ce commerce assidu de la galanterie et des muses, ces deux lois suprêmes, dut avoir son code et ses principes. De là l'origine des Cours d'amour où siégeaient les dames du plus haut renom, quelquefois sous le pin, en pleine campagne, ou sous l'oranger odorant, rendant leurs sentences sur les questions raffinées et sur les doutes scrupuleux. De là aussi l'origine des collèges du gai savoir ou de la gaie science, avec leurs assauts poétiques renouvelés des Arabes. Autrefois déjà, à la grande foire de la Mecque, des concours de ce genre avaient lieu, et les poèmes couronnés étaient transcrits en lettres d'or sur du byssus, puis suspendus dans la Kaaba. Mahomet lui-même avait soutenu une lutte de gloire, un tournoi de poésie contre les poètes de la tribu des Tennémites10. Ces associations littéraires du Midi, qui avaient eu des rivales au Nord dans les puys des Trouvères, avec leurs jeux fous formel et leurs palinods, vinrent se fondre le Ier mai 1834 dans l'Académie des jeux floraux fondée par Clémence Isaure, et siégeant à Toulouse où se réunissaient tous les trobadors de l'Occitanie pour jouter et s'esbattre poétiquement. Une violette d'or et le titre de docteur en la gaie science étaient la récompense du vainqueur.

La littérature, peinture vivante et morale des hommes et de leur siècle, surtout quand elle prend la forme du roman, s'imprégnait de son côté des mœurs nouvelles et s'adoucissait sous des nuances plus courtoises. Durant plus de deux cents ans, les fabliaux et les romans ne s'étaient mus que dans deux cycles, celui de Charlemagne ou des Douze pairs et celui d'Artus ou de la Table ronde. Ce n'étaient que grands coups d'épée, exploits, faits d'armes impossibles, et Dieu sait que l'on n'en était pas avare. Quand le personnage important était mort, on passait à son fils tout aussi valeureux que lui, puis à son petit-fils, accumulant toujours prouesses sur prouesses. Il y avait tant à dire que plusieurs écrivains se mettaient successivement à l’œuvre, témoin le roman de la Rose qui, commencé par Jean de Meung, fut continué par Guillaume de Loris et d'autres, et qui, malgré ses pages innombrables et ses accroissements successifs, ne put jamais être achevé. Mais au XIIIe siècle, l'aspect commença à changer ; on abandonna peu à peu les épopées carlovingiennes , les exploits de Rolland ou des princes du Nord, et les idées de galanterie et d'amour prirent leur place. C'étaient toujours des Amadis, fils dégénérés des anciens preux, vaillants, très-vaillants encore, mais humanisés et sentimentalisés pour ainsi dire. Les exploits galants des tournois succédèrent aux exploits héroïques des combats, et les romans du Renard, de Fier-à-bras, de Lancelot-du-Lac faisaient présager ceux de L'Astrée, de la Calprenède, de Clétie, délires emphatiques d'imaginations folles se noyant dans le fleuve du Tendre. Ces ouvrages étaient répandus dans tous les châteaux, servant de catéchisme aux fils des seigneurs. Le soir, à la veillée, a sur du foyer à bancs où se réunissait la famille, on se nourrissait des histoires lamentables du châtelain de Coucy et du troubadour Cabaistaing, ou de l'histoire moins triste de la reine Pedauque largement pattée comme sont les oies, le tout entremêlé des vies de saints recueillies par les Bollandistes; on égayait la vesprée en chantant tour-à-tour des psaumes à la manière de David pénitent, et des refrains d'une muse érotique dans le goût de Melin de Saint-Gelais. Ces lectures et ces chants se prolongeaient fort tard, tandis que le vent sifflait dans les créneaux et que le cri nocturne poussé par la sentinelle, du haut du beffroi gothique, se répercutait sous les voûtes sonores.

Le culte des dames l'emporta sur toutes les tentatives de réaction ascétique rêvées par des esprits moroses, chagrins ou austères, incapables d'isoler l'extrême exaltation religieuse d'une certaine union conjugale des âmes, et dont la plus célèbre est connue sous le nom de chevalerie du Graal. Si les châtelaines, en effet, ne se contentaient pas d'être aimées tendrement, mais demandaient aussi qu'on les divertisse, elles étaient douées d'un tact trop fin et d'un esprit trop délicat pour exiger des hommes, à leur profit, l'abandon de leurs distractions privilégiées, et pour les mettre en situation d'avoir à se prononcer entre leur amour ou leurs plaisirs. L'historien de Bayard, faisant le récit du dîner que le roi Charles VIII donna au duc de Savoye à Lyon, dit qu'il y eut plusieurs propos importants tenus tant de chiens, d'oiseaux, d'armes que d'amour. Ce sont ces goûts importants que les chevaliers ressentaient pour la vénerie, pour la fauconnerie et pour les tournois, exercices qui stimulaient leur orgueil et leur luxe, contre lesquels le caprice des dames aurait pu venir se briser. Aussi se gardèrent-elles bien de les combattre, et, plus habiles tacticiennes, elles vinrent par leur présence rehausser le charme de ces divertissements , bien persuadées qu'auprès d'elles on ne s'occuperait pas exclusivement de meutes et d'émérillons, et que les questions d'écurie, de fauconnerie, d'oisellerie et de chenil céderaient insensiblement la place à la question de galanterie et de sentiment. On voyait les belles châtelaines, émouchet sur le poing, lévrier en laisse , fièrement campées sur leurs blanches haquenées, suivre de lointaines cavalcades à la poursuite d'un cerf aux abois, accompagner du regard leur faucon dans son vol hardi et quelquefois même prendre part à des chasses plus sérieuses. On en trouve la preuve sur quelques monuments funéraires où sont gravés des attributs cynégétiques chargés de rappeler la passion favorite de celles dont ils doivent conserver la mémoire. Loin de s'exclure des jeux militaires, comme les dames romaines l'étaient des jeux olympiques, elles surmontèrent le dégoût naturel à leur sexe pour les combats sanglants et vinrent elles mêmes distribuer dans les tournois les prix et la palme aux vainqueurs et encourager du regard leurs soupirants d'amour à bien faire. Chacune de ces concessions aux faiblesses de leurs seigneurs et maîtres devenait pour les dames un nouveau triomphe, augmentait leur influence et prolongeait la durée d'un règne incontesté.

Cependant la vie sérieuse manquait. Il ne pouvait suffire à un chevalier d'être brave, gai, joli & amoureux, suivant la maxime du temps ; son activité et sa grandeur d'âme demandaient un aliment pins puissant. La plupart des premières vertus de la chevalerie se corrompaient au foyer des châtelaines; elle avait par bonheur gardé en réserve sa valeur guerrière, et lorsque les Anglais eurent amené la France à deux doigts de sa perte, elle se réveilla, s'arracha sans regret aux délices des châteaux et reprit sa vieille rudesse.

Là commence la troisième période. Ce fut le beau temps, l'époque de maturité où le patriotisme opéra les mêmes merveilles qu'autrefois l'enthousiasme religieux, où le danger du pays fit naître cette pléïade d'Achilles français qui, de même qu'autrefois les héros de la Grèce et de Rome, se levèrent par un élan chevaleresque pour prévenir la ruine de la patrie ou pour s'ensevelir sous ses décombres. Ce fut le temps des âmes fortes, nourries dans le fer, pétries fous des palmes & dans lesquelles Marsfit eschole longtemps11, des hommes loyaux, vaillants et probes, dont le caractère se peint dans cette prière de Lahire, au moment du combat :« Grand Dieu ! fais aujourd'hui pour Lahire ce que tu voudrais qu'il fît pour toi, si tu étais Lahire et qu'il fût Dieu!»

La France, qui avait tant de fois promené sur le sol étranger ses armées victorieuses et conquérantes, était à son tour sous le coup de la conquête; elle allait se trouver victime d'un fléau qu'elle n'avait pas ménagé aux autres. L'invasion des insulaires se précipitait comme un torrent débordé dont aucun obstacle ne peut arrêter l'impétuosité et les ravages. Les premières hostilités entre la France et l'Angleterre, entre ces deux grandes nations sœurs et rivales, commencèrent une de ces luttes d'autant plus vives que la jalousie rend plus saignantes les blessures faites à l'amour-propre national. Du débarquement des fils d'Albion sur les côtes continentales date cet antagonisme jaloux et cette colère qui n'a pas cessé de gronder sourdement entre les deux peuples comme un volcan mal éteint. La France se rappelle avec rage que, depuis l'invasion des Normands, aucun ennemi n'avait mis le pied au cœur du pays, et que c'était encore un Normand qui, après quatre siècles, ramenait dans son sein la désolation. La diplomatie et la politique peuvent jeter sur la querelle un masque de réconciliation, le temps a pu cicatriser les plaies les plus- apparentes, mais une étincelle couve toujours dans la poitrine populaire et les flots de la Manche seraient inhabiles à l'étouffer.

Le vœu du héros fut la première scène de ce drame terrible qui allait jouer à la face de l'univers. Au printemps de l'année 1338, un banni de France, réfugié à la Cour de Londres, Robert d'Artois, pénètre un jour dans la salle de festin du roi. Il entre suivi d'un nombreux cortège et précédé de deux nobles darnoiselles , portant en grande pompe sur un plat d'argent un héron pris à la chasse par son émouchet:" Le héron., dit-il, est le plus vil & le plus couard des oiseaux; il a peur de son ombre, aussi est-ce au plus lâche des hommes que je veulx l'offrir, à Edouard, déshérité du noble pays de France dont il était l'héritier légitime, mais auquel le coeur a failli, & pour sa lâcheté il mourra privé de son royaume.» L'ambitieux Edouard, rouge de colère et de honte, frémit et jure sur sa part du paradis qu'avant que six mois soient écoulés, Philippe, le roi dès lys, le verra sur ses terres, le fer et le feu à la main.

Après lui, le comte de Salisbury, le comte d'Erby, Gauthier de Mauny, le comte de Suffolk, l'aventurier Fauquemont, Jean de Beaumont s'engagent, par des serments inviolables, à soutenir les droits de leur prince. Et comme pour rendre plus solennelles ces promesses sacrées, la reine se lève avec exaltation et dit d'une voix ferme :« Je suis enceinte, je n'en puis douter; j'ai senti remuer mon enfant, je voue donc à Dieu et à la sainte Vierge que ce précieux fruit de notre union ne sortira pas de mon sein, jusqu'à ce que vous m'ayez conduite par-delà les mers, pour accomplir votre voeu ; je mourrai ou j'accoucherai sur la terre de France12 (I).» Ce serment audacieux et téméraire, arraché à Edouard III par la soif de vengeance d'un comte français, dépossédé, persécuté et proscrit, hâta peut-être le choc des deux nations.

Chacun connaît les péripéties de cette lutte de cent ans engagée sur terre et sur mer, et il serait superflu de redire les belles appertises d'armes qui signalent ces temps malheureux à l'admiration de la postérité. Nos annales sont toutes pleines des hauts faits de héros sans nombre dont nous pourrions citer avec gloire la vie comme la mort. Le sol, hérissé de tours et de donjons, fut défendu pied à pied par les châtelains et par les armées régulières. Crécy, Poitiers, Azincourt témoignent que la chevalerie sut mourir; Orléans, Beaugency, Patay témoignent qu'elle sut vaincre. Crécy, Poitiers, Azincourt sont trois blessures par lesquelles coula le plus pur de son sang sans en épuiser les veines. Elles prouvent que si la chevalerie ignorait la guerre savante des temps modernes, elle savait au moins se dévouer pour l'indépendance de la patrie, et c'est une science qu'on a toujours estimée en France. Les nombreux ossuaires, faits avec les corps des chevaliers, firent plus pour l'union de la noblesse avec la monarchie que n'avaient fait de longues années de paix. D'éclatantes vertus civiles brillèrent au milieu de la France féodale dans ces temps d'épreuves et s'allièrent dignement aux vertus chevaleresques. On croirait lire quelquefois, en feuilletant ce livré d'honneur, une page déchirée de l'histoire des temps antiques. Le dévouement d'Eustache de Saint-Pierre ne vaut il pas l'héroïsme de Léonidas? C'est à juste titre que plusieurs de ces athlètes glorieux purent inscrire sur les écussons de leur famille cette belle devise : « Hujus domus dominus fidelitate cundos superavit Romanos, le maître de cette maison a surpassé tous les Romains en héroïsme.» Si jamais nation put craindre de périr au milieu de la tourmente, c'était la France épuisée d'hommes et d'argent, déchirée par les résistances locales et les divisions intérieures, dans ce temps affreux où le royaume était en proie à trois factions permanentes : les Bourguignons, les Armagnacs et les Anglais; où un étranger régnait à Paris, tandis que l'héritier du trône était relégué à la petite Cour de Bourges; mais la race des Charny, des Ribeaumont, des Dunois, des Xamtrailles, des du Guesclin, de Bayard, de mille autres, était une noble race et, Dieu aidant, elle put reconquérir la Normandie, la Guyenne et Bordeaux, et arracher des mains de nos ennemis toutes nos provinces.

La gloire militaire est vieille en France. Lorsque les anglais quittèrent le continent, honteusement chassés du pays où il ne conservaient plus que Calais comme pied à terre, la terre leur manqua, dit Chateaubriand, mais non la haine. Comment ne pas être saisi d'enthousiasme en présence de pareils résultats sociaux et ne pas accorder une admiration sincère à l'institution qui n'a pas désespéré du pays à l'agonie et l'a rendu à l'existence politique ? Jusqu'au moment où elle est tombée sans retour, la chevalerie a été grande et illustre ; ses traditions de gloire n'ont pas de lacune; les conquêtes des royaumes de Naples et de Milan, l'immortelle victoire de Fornoue, la journée de Marignan surnommée la bataille des géants, durant laquelle le vieux renom des bandes helvétiques, réputées jusqu'alors invincibles, vint se briser contre l'impétuosité de la gendarmerie française, prouvent qu'elle était encore jeune et pleine de force quand elle s'éteignit. Nous parlons d'une chose morte, que la louange au moins nous soit permise.

L'esprit de la chevalerie lui survécut; il sut inspirer les héros d'Arqués et d'Ivry, à cette époque où les cœurs battaient si fort; il guida les vainqueurs de Fontenay, et le souvenir de ces exploits fut peut-être pour les Thémistocles de la république un nouveau trophée de Miltiade.

Et qu'en présence de cette ardeur, on ne croie pas à une exagération volontaire ; qu'on ne nous accuse pas de chercher à établir un parallèle imprudent entre les diverses époques de notre histoire ou de vouloir imposer une critique aux temps où nous vivons. Loin de nous cette pensée ; nous ne croyons pas aux dégénérescences des peuples et nous repoussons avec énergie le système des décadences. De même, qu'au dire de Linné, plus grand philosophe naturaliste que Buffon, tout dans la nature s'accroît et s'améliore, de même les sociétés progressent en se transformant et un peuple ne peut pas dégénérer tant qu'il y a dans son sein autre chose que des hommes faibles et petits. La raison de nos transports est dans la supériorité manifeste de la société chevaleresque sur celle qu'elle était appelée à remplacer et dans la gigantesque impulsion qu'elle avait imprimée à la civilisation humaine.

Mais elle portait en elle, nous ne pouvons le dissimuler, des germes nombreux de destruction qui appelaient une ère nouvelle. Rien n'était plus susceptible de la sauvegarder que ses lois, mais il ne fallait pas confondre la spéculation avec la pratique. Sa piété, plus superficielle que profonde, attachait une plus grande importance aux pratiques extérieures et à l'observance ostensible qu'aux préceptes de l'évangile; l'esprit chrétien était moins suivi que la lettre; d'une doctrine ainsi comprise à l'irréligion il n'y avait qu'un pas, il n'y eut qu'un pas également du fanatisme chevaleresque au dédain de l'institution, le jour où l'on s'attacha plus à sa forme qu'à sa pensée, au luxe de ses costumes, à l'apparat de ses fêtes qu'à ses vieux et respectables usages. Mais son plus cruel ennemi fut le relâchement de ses mœurs, ce fut pour elle le vautour de Prométhée lui rongeant le foie sans relâche. Elle s'était placée, au point de vue de la morale, sur un terrain trop glissant, où l'impétuosité de ses passions lui ménageait une chute certaine. « La beauté des femmes, dit Mézeray13, rehaussait l'éclat des pompes féodales et au début cela eut de très-bons effets, cet aimable sexe ayant amené la politesse et la courtoisie, et inspirant la générosité aux âmes bien faites. Mais depuis que l'impureté s'y fût mêlée, et que l'exemple des plus grands eût autorisé la corruption, ce qui était autrefois une belle source d'honneur devint un sale bourbier de tous vices. » La triste expérience des peuples anciens conduit à regarder le dérèglement effréné des mœurs comme le signe précurseur d'une décomposition et d'une destruction sociales. Montesquieu et les écrivains les moins farouches s'accordent à reconnaître une des causes d'énervement de la société romaine dans les Bacchanales renouvelées des Dyonisiaques grecques, dans les Jeux Floraux et les Fêtes Eleusines, où les courtisanes paraissaient toutes nues, au dire d'Ovide et de Lactance, enfin dans l'affreuse dissolution qui accompagnait les festins et dont la description du pervigilium Priapi14 nous donne une faible idée. La luxure se donna ample carrière au moyen-âge. Elle voulut rattraper le temps perdu à la métaphysique de l'amour. Le moyne du Vigeois nous apprend qu'il a compté, à la fin du XIIIe siècle, plus de quinze cents concubines à la suite d'une armée. Joinville raconte que, pendant la seconde croisade de Saint Louis, le camp était infesté par les femmes de mauvaise vie et que le roi trouva, même à un jet de pierre de sa tente, plusieurs bordeaux que ses gens tenaient. Blanche de Castille avait embrassé un jour au pax Domini fit semper vobiscum une fille de joie qu'à la richesse de ses vêtements elle avait prise pour une personne de qualité. Aussi Louis VIII leur défendit-il de porter manteaux et ceintures d'or, par une ordonnance qui a donné lieu au proverbe : Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée. Chateaubriand rapporte que Guillaume de Poitiers avait fondé à Niort une maison de débauche sur le modèle d'une abbaye ; chaque religieuse avait une cellule et formait des vœux de plaisir ; une prieure et une abbesse gouvernaient la communauté, et les vassaux de Guillaume étaient invités à doter richement le monastère. M. Astruc, dans son savant traité des maladies vénériennes, parle des statuts établis par Jeanne de Naples, comtesse de Provence, pour le lieu public de débauche à Avignon, où la supérieure des femmes prostituées est qualifiée d'abbesse et de baillive. Ce règlement était à peu près le même que celui qui régissait la grande abbaye de Toulouse, dont parle dom Vaissette dans son histoire générale du Languedoc. — Brantôme, en parlant de l'armée que Philippe II envoya en Flandre contre les Gueux, dit qu'il y avait quatre cents courtifanes à cheval, belles & braves comme princeffes, & huit cents à pied, bien en point aussi. On voit un comte d'Armagnac épouser publiquement sa soeur. Chacun connaît les fureurs lubriques et les actes de sauvage barbarie commis dans les manoirs de Machecou, d'Ingrande et de Chantocé par Gilles de Laval, seigneur de Retz, devenu si célèbre dans la légende populaire sous le nom de Barbe-Bleue, épouvantail des imaginations juvéniles auxquelles il inspire un effroi plus terrible que celui de l'Ogre-Croquemitaine. L'histoire du Court-mantel est une des plus piquantes inventions des romanciers au moyen-âge pour donner une idée de la fidélité des femmes à cette époque. La prodigalité, qui est le corollaire du commerce assidu des femmes galantes minait les fortunes territoriales les mieux assises ; il n'est pas d'excentricité à laquelle le désir de paraître n'entraînât les chevaliers. Dans les tournois, on voyait les champions se présenter avec des vêtements ornés de paillettes d'or qui se brisaient dans la lutte sous le choc des épées et demeuraient le bénéfice des ménétriers et des baladins, comme plus tard Buckingham, à la Cour de Louis XIII, abandonnait nonchalamment les perles précieuses mal adaptées qui tombaient de son costume de cour. A un pas d'armes resté célèbre dans le Midi, près de Beaucaire, le comte d'Orange fit semer, au lieu de grains, dans la lice, trente mille pièces d'or avec le soc de la charrue comme largesse faite à la foule. La nouvelle morale était celle-ci : Chevaliers doivent prendre deftriers, ioufter, aller aux tournoyements, tenir table ronde, chaffer aux cerfs & aux conins, aux porcs-sangliers, aux lyons & autres choses semblables15. En vain les rois voulurent réglementer le faste ; le luxe et l'étalage qu'affichaient les courtisanes ruinèrent la noblesse féodale, et les poètes du temps jugeaient sainement les causes du mal. quand ils disaient :

Le loup blanc a mangié bonne chevalerie.

Je ne puis m'empêcher de considérer encore comme une des principales raisons de décadence l'abandon que fit la noblesse d'une de ses plus belles prérogatives : le droit de juger. Ce droit découlait de deux sources : la souveraineté royale et la souveraineté patrimoniale. Tout seigneur qui possédait des propres était seigneur justicier. Saint-Louis, sous le chêne de Vincennes, le baron féodal, dans la salle du conseil, étaient la double expression de la hiérarchie judiciaire. La couronne et l'épée, voilà les deux colonnes du temple de la justice, colonnes dont le couronnement était la croix, car voici ce que nous lisons dans le Conseil de Pierre de Fontaines, ami et conseiller de Saint-Louis, sur le devoir des magistrats : « Et quoique notre usage ne fasse pas apporter aux plaids la sainte image de Notre Seigneur, encore faut-il que, des yeux de ton cœur, tu la contemples toujours.» C'était une complication fort difficile que celle des lois à cette époque : le franc-aleu, le fief, l'arrière-fief, les terres nobles et non nobles, les biens de main-morte, les mouvances diverses étaient soumis à des réglementations spéciales qui tenaient en haleine les seigneurs jaloux de rester dignes de leur mission et de leur conscience. Quand, trop occupés par la guerre, les chevaliers se dessaisirent, sous Philippe-le-Bel, de l'administration de la justice, ils perdirent avec elle un de leurs plus précieux privilèges et la plus grande partie de leur influence. On créa plus tard des chevaliers ès-lois, des chevaliers lettrés pour les offices de judicature; mais ces promotions, faites en violation flagrante des règlements anciens, furent un coup fatal à l'institution. -Du jour où la chevalerie cessa d'être militaire, où il y eut une chevalerie ès-lois pour une noblesse de robe, pour des gradués et des légistes, où l'on se relâcha de la sévérité habituelle pour l'admission d'un nouveau membre, son prestige disparut et, à mesure que le titre était prodigué, la noblesse le prit en dédain et n'en voulut plus.

N'omettons pas, dans ce coup-d'oeil rétrospectif jeté sur le passé féodal, un des vices les plus fondamentaux de sa constitution, le défaut d'initiative intellectuelle, le manque de culture de l'esprit. Toute société, pour ne pas déchoir, doit se retremper constamment aux sources de l'intelligence; elle doit marcher à la tête du progrès, si elle ne veut pas être absorbée par lui ; si elle reste stationnaire, elle recule. C'est un dogme social que devraient ne pas perdre de vue ce qu'en France aujourd'hui on appelle les vieux partis. Bouder ou s'effacer n'est pas un principe politique, c'est une triste démission. On ne devient vieux parti que parce que l'on n'est plus de son époque. C'est ce que la féodalité ne comprit pas; au lieu de conduire le mouvement des idées, elle regarda comme travail mercenaire les occupations de l'esprit. Les gentilshommes refusaient même de signer à cause de leur noblesse.

Car chevaliers ont honte d'être clercs, dit le poète Eustache Deschamps. Lafontaine a finement critiqué ce dédain pour l'instruction dans le conte du Diable Papefiguere :

Je t'ai jà dit que j'étais gentilhomme, Né pour chômer & pour ne rien savoir.

Elle laissa la science se confiner dans quelques monastères. De même qu'en Egypte, dans la Chaldée, en Perse, dans l'Inde, dans la Gaule, l'instruction s'était concentrée chez les Hiérophantes, les Mages, les Gymnosophistes, les Brahmines et les Druides, de même en France les couvents et le clergé gardèrent pour eux seuls le dépôt sacré du savoir. La chevalerie oublia de prendre pour son compte le proverbe qu'elle répétait dans ses ballades et que Chartier nous a conservé : Un roi sans lettre est un âne couronné. Dans le pays de l'intelligence, le Tiers-Etat, qui profita seul de cette rosée céleste, devait forcément prendre le dessus au jeu de bascule politique.

Mille autres motifs pourraient être ajoutés à cette fatale nomenclature comme causes déterminantes de la ruine féodale, telles que l'établissement d'une police régulière, rendant sans objet la chevalerie pour la vindicte des injures individuelles ou le redressement des torts, et la création des armées permanentes nécessitée par l'indiscipline de cette milice; mais quelles que soient la valeur et l'importance de ces exhumations sociales, il n'en reste pas moins certain pour nous qu'elle succomba surtout par ses services, qui avaient rendu un nouvel ordre de choses possible. Elle ne pouvait être le dernier mot de l'histoire du monde.

1 Cette école historique existe encore de nos jours & ronge fans cesse le corps social. La gloire de Napoléon, qui a cependant le privilège d'être plus récente & en tant de points indiscutable, commence à servir de nourriture à ce chancre insatiable. 2 GUIZOT. Histoire de la Civilisation en France, page 103. 3 Les batailles étaient des plus meurtrières. Thierry remporta en 612 une victoire sur son frère Théodebert, à Tolbiac, lieu déjà célèbre. Le meurtre fut tel des deux côtés, dit la Chronique de Fredegher, que les corps des tués, n'ayant pas assez de place pour tomber, restèrent debout, serrés les uns contre les autres, comme s'ils eussent été vivants. 4 France, Navarre, Bourgogne transjurane, Provence ou Bourgogne cisjurane, Lorraine, Allemagne, Italie. 5 Voir Dom Brial. 6 Histoire du Toidou, de Latour. C'est ce singulier usage qui a donné naissance à l'expression d'Amoureux transis. 7 GUIZOT, p. 261, Histoire de la Civilisation. 8 Symphorien Champier. Ordre de chevalerie, page 237, édition Perrin. 9 Guillaume de Machaut, dans un prologue de ses Ballades, dit que la nature lui a accordé sens, rhétorique et musique. 10 Dans le pays de Galles, il se tenait aussi, de temps à autre, de grandes luttes de chant et de poésie, appelées Eisteddfods. Il y en eut jusqu'au règne d'Elisabeth. 11 Vie de Duguesclin. 12 Plusieurs entreprises importantes, plusieurs expéditions lointaines, décidées par des chevaliers, eurent pour prélude, au moyenâge, des serments de la même nature. Le livre manuscrit de Gaces de la Bigne rapporte des Voeux du paon, et l'histoire mentionne un voeu du faisan, solennellement prononcé avant la Croisade contre les Turcs, en 1453. 13 Histoire de France sous Henri III, tome III. 14 PÉTRONE, caput XX et s. 15 Champier.

LE MONDE HÉRALDIQUE. MARC DE VISSAC.LE MONDE HÉRALDIQUE. MARC DE VISSAC.
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Publié le par Rhonan de Bar
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I

Manière de construire un cadran solaire, formulée au

12ième siècle dans un manuscrit de la Bibliothèque de

Reims[1].

« Scias quantum sol debet ascendere in ipsa die qua volueris horas probare, et ipsam ascensionem vet altitudinem solis, a primo gradu ortus solis usque ad ultimum, partire per VI partes, ipsasque signa, et dum sol pervenerit ad ipsa signa in halhidada, scies sic horas certas usque ad VI tam ; et post VI tam, returna descendendo usque ad occassum ; sed tu, lector, si diligenter animadvertere queris, tu ipse per predictam vaztolcoram, id est speram plenam, diversa poteris fabricare horologia. » (Une main du 12ième siècle donne ces indications sur le manuscrit 134 de la Bibliothèque de Reims, manuscrit provenant de l'abbaye de Saint-Thierry, f° 135 v, voir le Catalogue, t. I, p. 128.)

TRADUCTION

Sache de combien le soleil doit monter dans le jour dont tu voudras marquer les heures, et cette ascension ou hauteur du soleil, tu la diviseras en six parties depuis le premier degré de son lever jusqu'au dernier, mettant un signe sur chacune d'elles, et quand le soleil arrivera sur ces signes tracés par l'alidade, tu sauras ainsi les heures certaines jusqu'à la sixième ; et, après la sixième, retourne en descendant jusqu'au coucher du soleil ; alors toi, lecteur, si tu cherches à te rendre compte avec soin, toi-même par le calcul ci-dessus, c'est-à-dire par la sphère entière, tu parviendras à fabriquer diverses horloges.

II

Devises pour les cadrans

(Extrait d'un manuscrit de la Bibliothèque de Reims),

Duplicat umbras, ayant égard au soleil qui fait croître les ombres à proportion qu'il s'éloigne de nous et aux ombres de la mort qui avancent au prix que les heures sont marquées par celles de l'aiguille.

Et spe et metu, parce que, selon les heures bonnes ou mauvaises qui doivent arriver, on espère ou on craint.

Passibus oequis, ce mot de Virgile répond à l'égalité du mouvement de l'ombre et de la clarté du soleil. Omnibus idem, parce que le soleil produit un même effet en toutes les heures corne Dieu tout bon et tout puissant est le même à toutes ses créatures.

Stylo cuncta premit, parce qu'en effet l'aiguille porte son ombre à toutes les parties du cadran et qu'il n'y a rien au monde que le temps, figuré par le soleil, ne perce de ses traits.

Num ullima ? quis scit ? Celle-ci est morale et chrétienne tout ensemble, ayant égard à cette parole de l'Evangile : nescilis diem neque horam[2].

Quoe sit quis scit, parce qu'en effet tous les hommes ignorent quelle sera l'heure en laquelle ils mourront.

Ultimse memor, c'est-à-dire qu'il faut toujours penser à la mort.

Giro brevi, regarde la brièveté de la vie qui s'échappe, comme le soleil, par une course qui s'échappe promptement.

Sic ad metam currimus omnes, voulant dire que nous courons tous vers le bout de la course, comme l'ombre du cadran qui parvient h la dernière heure du jour en peu de temps.

Trita via sed non peracta, car la route du soleil, où il passe si souvent, n'est pas encore achevée.

Sol solus solo salo, celle cy est un jeu de parole pour dire que le soleil est une illustre figure, est le seul qui exerce son empire absolu sur la terre et sur la mer.

Ex illis una, parce que de toutes les heures du jour, il y en aura une seule qui sera proprement la nôtre, et pour dire aussi que l'aiguille n'en marque qu'une seule à la fois.

E fulgore cadit, car l'ombre se forme par le corps interposé à la lumière, et cela regarde aussi l'éclat de la, fortune de quelqu'un qui les expose au danger de sa chute.

Obscurata signal, voulant dire que l'heure ne se marquant que par l'obscurité, nous donne avertissement de la mort.

Aspicit et despicit, parce que corne le soleil regarde l'aiguille et abaisse son image sur la table du cadran, aussi le vrai soleil, de justice, qui nous regarde, nous abaisse vers la terre pour nous humilier quand nous concevons des pensées d'orgueil.

Deicit aliquando, parce que le soleil n'éclaire pas toujours.

Momentaneo cursu sed perenni, parce que le cours du soleil, roy des jours et des heures, s'achève en peu de temps et ne finit jamais.

Nec sine luce viget, car le cadran ne marquerait pas les ombres si le soleil n'éclairait jamais, corne nous serions bientôt anéantis si nous n'étions soutenus par la vraie lumière qui nous prête la vie. Absente périt, revient presqu'au même sens.

Utrumque monet, c'est-à-dire la fin du jour et la fin de la vie.

Omnibus non semper, parce qu'il y a des intervalles que le soleil ne communique pas sa lumière, comme il y a des temps que Dieu retire ses grâces des pêcheurs.

Ignota certa tamen, faisant allusion à ce que l'heure de la mort est inconnue, bien qu'elle soit certaine.

Non uni tantum, parce que le soleil n'éclaire moins pour les uns que pour les autres, et qu'il se communique à toutes les heures successivement.

Non aufert sed differt, faisant allusion à l'aiguille du cadran qui n'empêche pas tout à fait la clarté du soleil, mais qui en diffère pour un moment la vive splendeur, ayant aussi égard aux rayons du vray soleil de justice qui ne se communiquent pas toujours également.

Aspice et aspiciar, corne si le cadran disait au soleil : si vous ne me regardez pas on n'aura pas de soucy de me regarder, ce qui s'applique aussi aisément à plusieurs qui ne seraient pas considérables sans la faveur du roy ou plutôt à ceux qui élèvent leurs pensées jusqu'à Dieu.

Splendori obstet sic phoebo fratri, voulant dire que l'ombre de l'aiguille fait obstacle à la lumière du soleil corne la lune quand elle éclipse sa clarté, ce qui ne dure que bien peu de temps, sans que l'un porte plus de préjudice à la terre que l'autre aux lignes qui sont marquées sur le cadran.

E defectu quadrat, parce que le petit éclipse du soleil qui tombe sur la ligne du cadran qui marque l'heure à son juste rapport au grand astre qui éclaire le monde et qui nous fait connaître en quelque façon les moments de notre vie.

In conspectu sua, car l'heure ne peut subsister que par les regards du soleil, non plus que la vie sans les regards de la miséricorde infinie.

Nescitis diem ne que horam (Bibliothèque de Reims, Cabinet des Manuscrits, Extrait du Recueil manuscrit et inédit de P. N. PINUHART, chanoine régulier, au tome 14, n° 1152, pages .155 et 156).

[1] A signaler encore dans notre dépôt rémois la Gnomonique ou science des horloges solaires, mise en pratique par M. DEMICHEL, anno 1607, manuscrit n°984 de la Bibliothèque de Reims, petit in-folio, reliure du temps, de 350 pages, avec nombreuses ligures géométriques et calculs, table des matières à la lin, sans légendes horaires.

[2] A rapprocher de la sentence d'un cadran de 1690 à Thônes (Savoie) :

Tu vois l'heure ; Tu ne scais l'heure.

et de celle d'un cadran d'une renne aux environs de Paris : Il est plus tard que lu ne crois. — (.Bulletin du diocèse de Reims, 5 novembre 1910, p. 553).

 

Les Cadrans solaires ici représentés ne sont pas en lien avec l'extrait de cet article.
Les Cadrans solaires ici représentés ne sont pas en lien avec l'extrait de cet article.
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Les Cadrans solaires ici représentés ne sont pas en lien avec l'extrait de cet article.

Les Cadrans solaires ici représentés ne sont pas en lien avec l'extrait de cet article.

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Publié le par Rhonan de Bar
DAGOBERT II. 1143ième Anniversaire.

IN MEMORIAM. DAGOBERT II. Eglise de MOUZAY.

Photo (Rhonan de Bar).

Dagobert II, à qui les historiens semblent enfin décidés à reconnaître une existence réelle, fût asssassiné dans l'énigmatique forêt de Woëvre.

Après une chasse aux cerfs éffrénée, le Roi, épuisé, s'octroie une sieste bien méritée. Il s'endort au pied d'un arbre, proche d'une fontaine au nom si enchanteur, comme tout droit sorti d'une légende : Arphays.

Le coup fatal lui est porté et entraîne sa mort.

Aujourd'hui, nous célébrons le 1143ième anniversaire, non pas de sa mort -puisque, selon certains chroniqueurs, celle-ci serait intervenue peu avant la Noël 679- mais bien de la translation de sa dépouille qui, à l'origine, reposait à la chapelle Saint-Rémi à Stenay.

C'est le 10 septembre 872 que Charles le Chauve, sûrement inspiré, fait transposer son corps dans une autre église de Stenay. Celle que l'on connait aujourd'hui sous le nom de Basilique Saint-Dagobert...

Rhonan de Bar. 10 septembre 2015.

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Publié le par Rhonan de Bar

PRINCESSE DE CARIGNAN.

MORTE LE 3 SEPTEMBRE 1792.

S’il est des personnages marquants parmi les sombres instants de la Terreur, Madame de Carignan, plus connue sous le nom de Princesse de Lamballe, en fait incontestablement partie.

Cette femme, dont le destin tragique est malheureusement trop peu connu fut, contrairement aux infirmations  erronées répandues par les propagandistes athées, l’une des amies les plus fidèles qu’ait compté la Famille Royale. Cette amitié, qui ne connut jamais de faille, bien sûr eut un prix : le martyre et, serions-nous tentés de dire : le martyr.

Car, si nous analysons les faits, c’est bien de cela dont il s’agit. Nous sommes le 2 septembre. La situation est précaire chez les révolutionnaires, la France est, dit-on, en danger !!! Il faut calmer les esprits ! Marat et Danton autorisent le peuple à se faire juge. Folie !

Le 3 septembre, après son amie de toujours, Pauline de Touzel, Madame de Lamballe est extraite de sa cellule.

En fin de matinée, elle entre, aussi grande que l’on puisse l’être dans une telle condition ; dans la salle d’interrogatoire.

La foule présente, avide de sang, vociférante, attendant le prochain coup de pique ou de gourdin à porter, voit Marie-Louise de Savoie, Princesse de Carignan faisant face au tribunal qui, en fait, n’en a que le mon. Les minutes sont comptées, les questions sont concises, aussi tranchantes que le fil du rasoir. Hébert, l’acharné lance la première interrogation :

H : Qui êtes-vous ?

M de L : Marie-Louise, princesse de Savoie.

H : Votre qualité ?

M de L : Surintendante de la Maison de la Reine….

H : Que savez-vous des complots de la Cour ?

M de L : Je n’ai connu aucun complot.

Hébert finit par demander à Madame de Lamballe, dans un premier temps, de jurer fidélité à la Liberté et à l’Egalité puis, dans un deuxième temps, de haïr le Roi, la Reine. La Princesse répond :

 « je jurerai facilement les deux premiers, je ne puis jurer le dernier, il n’est pas dans mon cœur. »

La Princesse de Carignan dès l’instant, comme le veut la procédure, est élargie.

Voici pour le terme juridique. Quant au triste sort de la Princesse, les avis divergent sans forcément se contredire ; Au sortir du tribunal, la Princesse aurait dit-on chutée. Voyant ceci et croyant qu’un premier coup lui avait été porté, la foule se précipita pour s’adonner à la triste besogne. Et, lorsque ce n’est pas la tête qui dirige les instincts de l’homme, le pire est envisageable. Et le moindre du pire ici, sans être morbide, c’est la mort !

Voilà la version qu’il ne convient pas de retenir tant elle s’éloigne de la réalité.

La République se donne ici bonne conscience ! Mais avec ce que nous rapportons ci-après, nous constatons que la mort, dans sa finalité fut, pour la Princesse,  libératrice.

Voici les faits. Après élargissement, deux hommes se saisissent de Marie-Louise de Savoie, la supportant puisqu’affaiblit, au sortir du tribunal, ils lui font contempler le tas de cadavres jonchant le sol devant lequel elle s’exclame :

_ Fi ! l’horreur.

Les hommes alors la dévêtent, une fois nue, ils la contraignent, en la tenant fortement, à marcher sur les cadavres assassinés la veille ! Madame de Lamballe, nue comme au premier jour, s’efforce de ne pas tenter les esprits pervers qui, selon une autre version, n’auraient pas hésité à la violenter, tant vivante que morte ! Après ce sinistre jeu, un dénommé Charlat lui porte un coup violent. La Princesse s’écroule. Grison, garçon boucher, purement et simplement lui tranche la tête.

Et si nous croyons avoir atteint le stade de l’horreur, nous nous trompons. La dépouille est présentée à la foule effrénée, qui, non satisfaite du sort de Marie-Louise Savoie, poursuit ses opprobres. On insulte le cadavre, on crache dessus, on danse, mais plus encore : on mutile !!! Madame de Lamballe, dont il valait mieux qu’elle soit morte en cet instant, a la poitrine tranchée, est éviscérée, a le cœur arraché ! 

Finalement Madame, votre tête fut ensuite plantée au bout d’une pique puis, dans une procession macabre, fut transportée devant les fenêtres du Temple d’où, après un cri d’horreur, Marie-Antoinette perdit connaissance tant le spectacle était lugubre. Et l’on dit que les Rois n’ont pas d’amis !

Nous ne pouvons ici, Madame de Lamballe, par cette modeste réédition, que vous rendre l’hommage que vous méritez tant. Un hommage à votre mémoire au moins égal, si ce n’est supérieur par le respect, à celui de votre martyr.

Rhonan de Bar.

Directeur à titre honorifique.

Collection « Montjoie Saint-Denis.».

Editions  Lacour (Nîmes).

 

Madame de Lamballe. Princesse de Carignan-Savoie.

Madame de Lamballe. Princesse de Carignan-Savoie.

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Publié le par Rhonan de Bar

"CEUX QUI VEULENT GOUVERNER

AIMENT LA RÉPUBLIQUE ;

CEUX QUI VEULENT ÊTRE BIEN GOUVERNÉS

N'AIMENT QUE LA MONARCHIE."

JOUBERT.

Tricentenaire de la mort de Louis XIV.

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DERNIER MOT DES PROPHÉTIES

ou

L'AVENIR PROCHAIN DÉVOILÉ

par plusieurs centaines de textes authentiques, dont beaucoup sont peu

connus ou inédits et de date récente

notamment les prédictions de l'extatique de Fontet,

de celle de Blain, etc., etc.,

PAR ADRIEN PELADAN

chevalier de Saint-Sylvestre,

IV.

LE PONTIFE-SAINT.

Avec le Grand-Monarque, devant apparaître providentiellement, voici le Pontife-Saint, qui sera également suscité pour accomplir avec lui tant de prodiges.

L'abbé Werdin, d'Otrante, XIIIe siècle :

« Lorsque sur la chaire de Pierre brillera une étoile éclatante, élue, contre l'attente des hommes, au sein d'une grande lutte électorale, étoile dont la splendeur illuminera l'Eglise universelle, le tombeau qui renfermera mon corps sera ouvert. Ce bon Pasteur, gardé par les anges, réparera bien des choses par son zèle et sa sollicitude. Par son zèle et sa sollicitude, des autels seront construits et les églises détruites seront relevées.»

Elisabeth Canari Mora :

« Je donnerai à mon Église, fut-il dit à la pieuse femme, un pasteur saint et rempli de mon

esprit, qui réformera mon troupeau par son grand zèle. »

Le Père Botin :

« Il conduira les peuples dans l'équité et les rois dans la justice, et sera honoré des princes et des peuples. »

Jean de Vatiguerro :

« Il reformera l'univers, principalement par la puissance de ses exemples et là vénération profonde qu'il saura inspirer. Il ramènera les ecclésiastiques à la manière de vivre des temps apostoliques, et il se montrera sans crainte comme sans condescendance envers les puissances temporelles. Il ramènera les schismatiques au giron de l’Église et convertira presque tous les infidèles, et surtout un grand nombre de Juifs. ».

Anna-Maria Taïgi :

« Il sera élu d'une manière extraordinaire. Son nom retentira sur les lèvres des enfants même, et sera connu dans tous les coins du monde. Il sera populaire et aimé des pauvres, mais en même temps sévère dans la justice.

Il est celui qui sera appelé la prédiction des peuples, le chéri de Die. Il fera la réforme de l’État et des moeurs des peuples. Il réformera l’Église et le clergé séculier et régulier, les rappelant à l'observance exacte. Il aura des lumières extraordinaires de Dieu et sera armé d'une foi vive et d'un zèle ardent. Il aura à souffrir, car il devra lutter contre des oppositions qu'il trouvera partout, dès le commencement, de sorte qu'il se trouvera isolé ; mais le bras tout-puissant de Dieu sera avec lui et le fera triompher.

« Le Seigneur lui donnera tant de force qu'il s'imposera même aux souverains. Malheur à ceux qui s'obstineront et formeront opposition à ses ordres : la main de Dieu sera sur eux dès ce monde même pendant son règne; beaucoup de mauvais chrétiens se convertiront, et des églises schismatiques rentreront dans le centre de l'unité catholique. Le Turc lui-même viendra à lui et lui rendra hommage, ainsi que les peuples éloignés. Il aura une vie longue et suffisante pour régler tout à la gloire de Dieu. Mais puisqu'il ne pourra pas tout faire lui-même, le bras puissant de Dieu remuera le monde. Enfin, après avoir fait triompher l’Église sur la terre et reçu la palmé du triomphe, il sera, plein de mérite, appelé par le Seigneur à une couronne d'une gloire immortelle en paradis ; il sera pleuré par tous les peuples ; son nom sera immortel et son souvenir gravé dans le coeur des générations futures. » Cette prophétie a été recueillie par le vénérable prêtre romain, Vincent Pallotti, et communiquée par lui, en 1847, au R. P. Fulgence de Carmagnola, provincial des capucins, à Turin.

Saint Malachie :

« Ignis ardens, feu ardent, semble désigner le Pontife-Saint dans cette prophétie.

Une ancienne religieuse (1816) :

« Elle refleurira cette religion sainte ; mais ce ne sera ni le Pape ni le Roi actuellement régnants qui la feront refleurir, mais un roi selon mon coeur. Il fera de grandes choses avec un Pape que je donnerai à mon Église dans ma miséricorde. Ce n'est qu'à eux qu'il sera donné de rétablir les affaires de l’Église. Le nouveau Pape sera un grand personnage et d'une grande sainteté. Par ses exemples, par ses soins et de concert avec le Grand-Monarque qui sera selon mon coeur, ils feront de grandes choses pour la religion, et plusieurs nations entreront dans le sein de l’Église. »

Prophétie de Prémol :

« Et je vis un homme, d'une figure resplendissante comme la face des anges, monter sur les ruines de Sion (Rome). Une lumière céleste descendit d’en haut sur sa tête, comme autrefois les langues de feu sur la tête des Apôtres. Et les enfants de Sion se prosternèrent à ses pieds, et il les bénit. Et il appela les Samaritains et les Gentils, et ils se convertirent tous à sa voix. »

Mirabilis liber, chapitre XXV :

Cet angélique Pasteur ne s'immiscera eu rien dans les affaires du siècle, mais la houlette à la main, il visitera les régions et les terres. C'est pourquoi, par les soins et la sollicitude dudit Pasteur, et sous le gouvernement d'un monarque temporel, il s'établira entre les Églises grecque et latine une union perpétuelle. Elles ne formeront qu'un centre unique à perpétuité.

Jean de Rochetaillée :

« Un ange, vicaire du Christ, sera transmis du ciel à la terre, parti du coeur même du Christ; il fera toutes ses volontés et ramènera les ecclésiastiques au mode de vivre de Notre Seigneur et de ses apôtres. Il condamnera et extirpera tous les vices, semant dans le monde toutes les vertus ; il convertira les Juifs et les Mahométans. Avant il opérera la soustraction de tous les rebelles à la loi de Dieu. L'univers entier sera pacifié. »

Amadée, évêque de Lausanne :

« Le Pasteur que Dieu aime et choisit entrera, au temps donné, dans le temple ; Rome sera renouvelée en ces jours et présidera au monde entier. Ce Pasteur sera assimilé au roi David, parce que, comme ce dernier avait réformé l'ancienne Jérusalem, celui-là réformera la Jérusalem nouvelle, c'est-à-dire Rome et l’Église. Et il sera le véritable Fils de l’Église, et le Pasteur accepté de tous, de Dieu et des hommes ; le Seigneur lui donnera la grâce et la prudence, et il délivrera ses lèvres et sa langue... Il joindra l'Eglise Occidentale avec l'Orientale dans une Union perpétuelle ; il créera dix cardinaux dans les pays orientaux et établira en Occident deux grands patriarcats. Parmi ceux qui l'assisteront, il y aura sept prélats très-dignes, semblables aux sept anges qui se tiennent devant Dieu. Il enverra des légats apostoliques dans l'univers, afin qu'ils prennent soin des brebis de Dieu; la paix universelle et la réformation reparaîtront.»

Prophéties du pape Benoît XII, XIVe siècle :

« Je me suis réjoui dans ces paroles où il m'a été dit : A cause de la longue tribulation des vrais chrétiens et l'effusion du sang innocent, la prospérité renaîtra au sein du peuple désolé. Un Pasteur choisi montera sur le trône de Pierre et il sera gardé par les anges. Il accomplira de grandes choses par l'inspiration divine. Plein de douceur et d'une vertu sans tache, il sera le pacificateur universel. Il rétablira les affaires de l’Église dont il recouvrera le domaine temporel. Prodige de mansuétude, aidé par ses envoyés, il rétablira l'unité religieuse. Soutenu par la constance divine, il opposera la force d'En-haut à toute puissance ennemie. Il réformera le siècle, et le trône de France sera rendu au souverain légitime. Une seule foi sera en vigueur. Les calamités passeront, et les hommes du Seigneur seront vénérés sous le Pasteur angélique. Il n'y aura plus de divisions dans la grande famille chrétienne, et l'admiration pour la sainteté du pontife sera universelle. Il humiliera l'orgueil des dissidents, et les prélats qui relèveront de son autorité dans le monde entier auront le coeur et les yeux tournés vers la ville éternelle. Ce pape auguste opérera toutes sortes de réformes, et soumettra à l’Église les nations les plus éloignées. Uni avec le Monarque Fort, toutes les résistances contre la vérité seront brisées, et une félicité incomparable règnera parmi les hommes. O Pasteur des pasteurs, tu élèveras à la face des nations deux couronnes, une d'or dans la main gauche, l'autre d'argent dans la droite, marques des promesses divines, comme le signe qui surmontait la baguette de Joseph et que Jacob salua avant de mourir. Le Christ, que représentent ces couronnes, est seul le souverain bien, et le vrai médecin qui répandra le baume sauveur sur nos blessures. Une seule foi sera donc en vigueur au milieu des chrétiens, et un Pasteur unique étendra son autorité sur l'Orient et sur l'Occident. Ta puissance s'étendra au-delà des océans, ô homme de bénédiction ! et ce n'est qu'après trois fois trois temps que tu rendras ton âme à Dieu ».

Le texte latin de cette vaticination nous a été communiqué par un érudit de la Savoie ; elle est extraite d'un très-vieux manuscrit des archives de Sallanches.

Marie Lataste, dans une double allégorie, représente à son tour le Grand Pape et le Grand Roi, l'un et l'autre s'avançant comme des envoyés divins, et pénétrés de la tâche qui leur incombe. Ils sont humbles selon la foi chrétienne, mais animés du courage des messagers providentiels, et ils accomplissent leur mission en prophètes, en héros. Ils sont précédés par les anges, et ils s'en montrent les émules.

B. Joachim. :

« Un pasteur glorieux, s'assiéra sur le trône pontifical sous la sauvegarde des anges. Pur et plein d'aménité, il conciliera toutes choses, rachètera par ses vertus aimables l'état de l'Eglise, les pouvoirs temporels dispersés».

Religieuses de Belley :

« Un saint lève les mains au ciel ; il apaise la colère divine. Il monte sur le trône de saint-Pierre ».

Prophétie du XVIe siècle. :

« Bienheureux l'esprit que la grâce des cieux pour iceux jours a voulu réserver, quand le Grand Pasteur tout à un ralliera pasteur et bestail. Lors seront les coeurs nettement esclairez d'une saincte ardeur, vérité dévolant... Et en ce temps qu'on verra tous les estats estre à gré, et justice à son degré. » (Lyon, Arnoullet, 1572).»

Merlin :

« L'Apostolle (le Pontife Saint) et la gent de Gaule feront tresbucher les desloyaux, qui trembleront de peur; et ceux qui devers l'Apostolle se tiendront, en trembleront de joye, qui les surmontera ; parce qu'il verra avaller ses ennemis. Dont perdra le lion ses ongles » (in-4° gothique, 1498).

Mirabilis liber XXXV :

« Un certain personnage sera consacré Pape, et en peu de temps il réformera l'Eglise...L'Eglise reprendra tout son éclat. »

A.-M. Taïgi :

« Une grande lumière, jaillissant de saint Pierre et de saint Paul descendus des cieux, ira se reposer sur le cardinal futur pape. »

Prophétie de Plaisance :

« Un homme juste et équitable, sorti de la Galatie ; sera Pape ; dans tout le monde renaîtra la concorde et la foi ».

Saint-Ange , martyr :

Un roi s'élèvera finalement de l'antique race des rois de France, d'une insigne piété envers Dieu ; il sera honoré par les princes chrétiens et dévoués à la foi orthodoxe ; il sera aimé d'eux, et sa puissance s'étendra au loin sur la terre et sur la mer. Alors, l’Église, comme retirée d'une certaine destruction, ce roi s'unira au Pontife romain et le soutiendra; l'erreur sera détruite parmi les chrétiens ; l’Église sera rendue à l'état que les bons ont chois pour elle. Il enverra une armée, à laquelle s'uniront spontanément de nombreux guerriers, s'élançant au combat pour la gloire de mon nom (c'est Jésus-Christ qui parle) ; et l'amour de la croix qui les transportera leur obtiendra des trophées dont l'éclat s'élèvera jusqu'au ciel. Le Monarque, équipant bientôt une flotte, passera les mers, rendra à l’Église les contrées qu'elle avait perdues. Il délivrera Jérusalem » (Vie de S. Ange, par Enoch, écrite en 1127).

Prophétie des Catacombes :

« Le Grand Pontife sera ramené par le Grand Monarque. Toutes les vertus refleuriront dans l’Église de Dieu, surtout dans le sacerdoce. Puis la secte de Mahomet sera détruite ».

Guillaume Postel :

« Par eux (le Pape et le Monarque) aura lieu « le rétablissement de toutes choses : le Pape sera en même temps roi, pontife et juge, tandis qu'il n'y aura sur la terre qu'un même culte ». Postel a vu venir un siècle d'or, la monarchie universelle sous un roi français.

 

 

PROPHETIES PAR ADRIEN PELADAN.

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DERNIER MOT DES PROPHÉTIES

ou

L'AVENIR PROCHAIN DÉVOILÉ

 

par plusieurs centaines de textes authentiques, dont beaucoup sont peu

connus ou inédits et de date récente

notamment les prédictions de l'extatique de Fontet,

de celle de Blain, etc., etc.,

 

PAR ADRIEN PELADAN

chevalier de Saint-Sylvestre,

III

LE GRAND MONARQUE.

Deux majestueuses figures apparaissent à l'horizon lumineux d'un avenir prochain ; c'est le Pontife Saint et le Grand Monarque ; le Pape qui ceindra si magnifiquement la tiare, et le roi qui fera splendidement refleurir les lys. Nous les avons, ailleurs, signalés dans la strophe suivante :

Il est écrit que deux grands hommes.

L'auguste bandeau sur le front,

Dans la nuit des temps où nous sommes.

En Occident apparaîtront:

L'un, d'une sainteté sublime,

Doit, dans la nouvelle Solyme,

Glorifier la vérité ;

Par son audace et sa prudence,

L'autre, sur le trône de France,

Etonnera l'humanité.

Voici une suite de prédictions sur le Grand Monarque, Prophéties de Prémol, écrite dans ce monastère avant 1789 :

« Et je vis venir de l'Orient un jeune homme remarquable, monté sur un lion. Et il tenait une épée flamboyante à la main. Et le coq chantait devant lui. Et le Lion mit le pied sur la tête du Dragon. Et sur son passage tous les peuples s'inclinaient , car l'Esprit de Dieu était en lui. Et il vint sur les ruines de Sion, et il mit sa main dans la main du pontife, et ils appelèrent tous les peuples qui accoururent. Et ils leur dirent : Vous ne serez heureux et forts qu'unis dans le même amour ! Et une voix sortit du ciel, au milieu des éclairs et du tonnerre, disant : Voici ceux que j'ai choisis pour mettre la paix contre l'archange et le dragon, et qui doivent renouveler la face de la terre ! ils sont mon verbe et mon bras ! et c'est mon Esprit qui les guide ».

Glose :

L'Archange, c'est la monarchie ; le dragon, c'est la révolution ; Sion , c'est Rome ; le jeune homme monté sur un lion, c'est le Grand Monarque ; le coq symbolise la faction orléaniste à la fois renversée et convertie.

Le P. Ricci :

« C'est alors que viendra le Duc Fort, sorti d'une des nobles races qui, pendant tant de siècles , demeura constamment fidèle à l'ancienne religion de ses pères, et dont la Maison a été très-affligée par la nécessité à une dure servitude. Les mains de ce Duc seront admirablement fortifiées, et son bras vengera la religion, la patrie et les lois. Dès ce moment on fera cause commune contre ce Monarque fort et contre les rois et les princes qui seront unis à lui. On emploiera tout l'argent et tous les moyens possibles pour lui faire la guerre ; mais il vaincra ses ennemis en pleine campagne, et les écrasera tant en Orient qu'en Occident».

Le prodige aérien de Vienne (Isère), observé le 3 mai 1848, est un de ces phénomènes prophétiques, comme il s'en rencontre dans l'histoire; exemples: les signes observés avant et lors du siège de Jérusalem, par Titus ; le Labarum apparu à Constantin ; la croix de Migné (1826); plusieurs batailles vues dans les airs, depuis 1870, en Pologne, etc. Le nuage symbolique a montré les diverses phases historiques, depuis 1848 jusqu'à la venue du Grand Monarque dont il est dit :

« Sur le nuage blanc et sur la bande supérieure de l'écharpe, se voyait un personnage richement vêtu, coiffé d'un chapeau de général et monté sur un cheval blanc orné d'une couverture brodée à franges d'or. Ce personnage est resté longtemps presque immobile à cette place. .. En même temps, un troisième lion blanc se forma sur le nuage blanc... On vit une grande dame sortir de la ville apparente ou château blanc. Elle était vêtue d'un manteau blanc, qui ne saurait être comparé qu'au manteau de la statue de Notre-Dame de Fourvière. Elle tenait en sa main une autre couronne qui paraissait sortir d'une ouverture faite sur le devant du manteau. Cette dame est venue déposer cette couronne sur la tête du lion blanc. Cette couronne était ronde, grande, blanche, et composée de fleurs dont il n'a pas été possible de reconnaître la nature... Aussitôt que le lion blanc a été couronné, le cavalier, jusque-là immobile, est venu sur le lion, après avoir quitté son cheval, qui a disparu dans les nuages... Au-dessus de cette tête, sur l'azur du ciel, se lisaient ces trois lettres grosses et violettes, dont la première était plus grosse que les deux autres : AVE».

La dame, dont il est ici question, est la Sainte Vierge, dont la protection a obtenu miséricorde au royaume de saint Louis, représenté par le Lion blanc. Elle couronne la France qui, par le culte qu'elle a rendu à la Mère de Dieu, a mérité sa protection toute-puissante. C'est la France qui, dans le mot mystérieux Ave, salue le souverain aimé du ciel, envoyé pour la délivrance du pays. Saint Augustin.— Les oracles sibyllins ont entrevu le prince immense promis à nos temps. Sans remonter si haut, nous reproduisons le fragment ci-après, attribué à Saint Augustin, et qui se trouve vers le milieu du traité de ce Père :

De Antichristo :

Nous savons, dit l'aigle d'Hippone, qu'après l'empire des Grecs, de même qu'après celui des Perses, qui fleurirent chacun dans leur temps avec une grande splendeur et une très-grande puissance, l'empire romain commença enfin à s'élever à son tour, devint le plus puissant de tous ceux qui l'avaient précédé, et tint sous sa domination tous les royaumes de la terre, de sorte que toutes les nations furent soumises aux Romains et leur payèrent tribut. C'est pourquoi l'apôtre Paul dit que l'Antechrist ne viendra point dans le monde avant que l'apostasie ne soit arrivée auparavant, c'est-à-dire que tous les royaumes qui étaient assujettis d'abord à l'empire romain en aient secoué le joug.— Or, ce temps n'est pas encore arrivé (nous en sommes de quatorze siècles et demi plus près que S. Augustin) ; car, quoique nous voyons l'empire romain en très-grande partie déjà détruit, cependant tant que dureront les rois de France, qui doivent posséder cet empire, la suprématie du nom romain ne périra pas tout entière, parce qu'elle se maintiendra dans ses rois. Quelques uns de nos docteurs disent même qu'un roi des Francs possédera l'empire romain tout entier, lequel roi viendra aux derniers temps...»

Dans cette puissance, il faut surtout considérer sans doute la mission providentielle de la France pour le protectorat du Saint-Siège, et l'ascendant moral que rendra le grand monarque à notre pays, en abaissant partout l'impiété et lu révolution conjurées contre l’Église et sa tille aînée. Quant à l'apostasie dont parle l'apôtre, elle s'est effectuée en Asie, en Afrique, en Amérique, dans la majeure partie de l'Europe : la France l'Italie et l'Espagne, longtemps préservées, sont persécutées à présent par le despotisme de la libre pensée ou aux prises avec cette fille de l'enfer.

David Paréus :

Ce savant Silésien, dont les oeuvres ont été publiées à Heidelberg, en 1647, rapporte la prophétie suivante, reproduite en 1665par le chanoine Comiers, dans son Traité des Comètes.

« Il surgira un roi de la nation très-illustre des lys ; il aura le front long, les sourcils élevés, les yeux longs et le nez aquilin. Celui-ci rassemblera une grande armée et détruira tous les tyrans de son royaume ; il frappera de mort tous ses ennemis, quoiqu'ils prennent la fuite sur les monts et se retirent dans les cavernes pour se cacher de sa face. Car comme l'époux est uni à l'épouse, ainsi la justice lui sera associée. Il poursuivra la guerre avec ses ennemis jusqu'à sa quarantième année, en subjuguant les Insulaires, les Espagnols et les Italiens1.

Il détruira et brûlera Rome et Florence, et l'on pourra semer le sel sur leur emplacement. Il fera mourir les membres du clergé qui auront envahi le siège de Pierre, et la même année il obtiendra une double couronne. Enfin, en passant la mer avec sa grande armée, il entrera en Grèce et sera roi des Grecs. Il subjuguera les Turcs et les Barbares en faisant cet édit : Quiconque n'adorera pas le Crucifix, qu'il meure de mort. Nul ne pourra lui résister, parce que le saint bras du Seigneur sera toujours avec lui, et il possédera l'empire de la terre. Ces choses étant faites, il sera nommé le Repos des saints chrétiens».

Prophétie de B. Holzhauser :

Ce pieux auteur, qui écrivait au milieu du XVIIesiècle, a laissé le meilleur commentaire sur l'Apocalyse. Prophète lui-même, voici en quels termes il parle de royal restaurateur : « Dieu enverra un Grand Monarque, appelé tantôt Auxilium Dei, secours de Dieu, tantôt Lilifer, porte-lys, tantôt Monarque Fort, etc. De concert avec une puissance du Nord, il exterminera la race des impies. Il rétablira l'ordre et rendra à chacun son bien. Dieu, dans ce même temps, suscitera un Pontife saint qui, soutenu par le Grand Monarque, fera briller plus que jamais la gloire de l'Eglise catholique par tout l'Univers. On croira la race du grand-duc éteinte : point du tout. Un duc (dux, chef) paraîtra contre toute attente, lorsque les amis de l'Eglise et des souverains seront dans la consternation et tellement persécutés qu'ils seront contraints de prendre les armes, auxquelles Dieu donnera le plus merveilleux et le plus brillant succès. Ce monarque puissant, qui viendra comme envoyé de Dieu, détruira les républiques de fond en comble ; il soumettra tout à son pouvoir, et emploiera son zèle en faveur de la vraie Eglise du Christ. Toutes les hérésies seront reléguées en enfer. L'empire des Turcs sera brisé, et ce monarque régnera en Orient et en Occident . »

La prophétie d'Olivarius, remarquée par François de Metz, en 1792, parmi les manuscrits apportés des couvents de Paris à la Commune, et reproduite dans les Mémoires de Joséphine, raconte les faits généraux du premier empire, ceux de 1848 et la suite, et s'exprime ainsi sur le Grand Monarque : « Il portera lion et coq sur son armure (force et vigilance)....Ainsi seront pourchassés (les communeux) du palais des rois par l'homme valeureux ; et par après les immenses Gaules déclarées par toutes les nations grande et mère nation. Et lui, sauvant les anciens restes échappés du vieux sang de la Cap, règle les destinées du monde, se fait conseil souverain de toute nation et de tout peuple ; pose base de fruit sans fin, et meurt ».

Le Solitaire d'Orval :

« Dieu aime la paix ; venez, jeune2 prince, quittez l'isle de la captivité. Oyez, joignez le lion à la Fleur Blanche, venez. Ce qui est prévu, Dieu le veut. Le vieux sang des siècles terminera encore de longues divisions ; lors un seul Pasteur sera vu dans la Celte-Gaule. L'homme puissant par Dieu s'asseyera bien, moult sages règlements appelleront la paix. Dieu sera cru guerroyer avec lui, tant prudent et sage sera le Rejeton de la Cap. Grâces au Père de la miséricorde, la sainte Sion rechante dans ses temples un seul Dieu grand ».

Le bienheureux Amadée, évêque de Lausanne, XIIe siècle :

« Avec le Grand Pasteur surgira le Grand Roi, qui obtiendra le royaume de la cité nouvelle ; et bientôt après il appesantira sa main sur les infidèles, en Afrique, et ensuite en Europe. Il fera fleurir la foi, et il sera aimé de tous parce que ses actes exciteront l'admiration. Alors la volonté de Dieu sera parfaitement accomplie. Il faudra que la concorde et une union parfaite soient complètement établies, avant qu'il n'y ait qu'un seul troupeau ».

Le B. Théolophre :

D'après le Livre merveilleux, où se trouve cette page du B. Théolophre, voici le discours que le Pontife saint doit prononcer au sacre du Grand Monarque :

« Reçois, Fils bien-aimé, la couronne d'épines, laquelle tu demandes instamment et très-humblement pour l'amour que tu portes à Celui qui a été suspendu en la croix et nous a rachetés

de son propre sang. Reçois aussi en ta main droite l'enseigne de sa très-sainte croix, par lequel signe tu seras vainqueur, parce que le Dieu des armées a dit : Je t'ai reçu aujourd'hui, et t'ai oint de mon huile sainte, mon serviteur, pour être le conducteur de mon peuple et comme mon signal.

Tu vaincras, non par la multitude de tes gens de guerre, ni par ta propre force, mais par la vertu de mon Esprit qui t'assistera. Réjouis-toi donc, et sois constant et ferme en tes résolutions. Et n'aie point peur, attendu que je serai toujours avec toi. Au reste, je te prendrai par ma droite, afin d'assujétir les nations devant toi, et je mettrai en fuite les rois, et j'ouvrirai devant toi les portes, et elles ne se fermeront plus.

Je marcherai devant toi et humilierai les superbes de la terre. Je romprai les portes d'airain et je briserai les gonds de fer. De plus, je te donnerai des trésors qui sont cachés et je te révèlerai les arcanes ou mystères des grands secrets. Et tout lieu sur lequel tu marcheras sera à toi. Hé ! qui est-ce qui pourra résister, puisque c'est le Dieu des armées, le Seigneur qui a dit ces choses ?»

Jean de Vatiguerro, XIIIe siècle :

« Ce pape (le Pontife Saint) aura avec lui un empereur, homme très-vertueux, qui sera des restes du sang très-saint des rois de France. Ce prince lui sera en aide et lui obéira en tout pour réformer l'univers, et sous ce pape et cet empereur, l'univers, sera réformé, parce que la colère de Dieu s'apaisera. Ainsi il n'y aura plus qu'une loi, une foi, un baptême, une manière de vivre. Tous les hommes auront les mêmes sentiments et s'aimeront les uns les autres, et la paix durera pendant de longues années ».

La Salette :

Une partie du secret de Mélanie et de Maximin a trait au sujet qui nous occupe. En voici les termes, d'après un homme de bien qui a reçu sur ce point d'intimes confidences: « Les deux tiers de la France perdront la foi ; l'autre tiers la conservera, mais mollement. La religion revivra cependant. Il paraîtra un Grand Monarque qui rétablira la foi et restaurera la Société. L'Eglise sera florissante».

Le Pape Benoit XII :

« Uni (le Pontife saint) avec le Monarque fort, toute les résistances contre la vérité seront brisées, et une félicité incomparable régnera parmi les hommes ».

Ancienne religieuse :

« J'ai encore des vues de miséricorde sur la France ; je lui donnerai un Roi selon mon coeur et ma volonté. Il aura en partage la douceur, la sagesse et là sévérité. Je lui rendrai tout facile, et tous se rendront à ses volontés. Il fera tout rentrer dans le devoir et dans l'ordre ».

L'abbé Souffrant :

«Il aura une grande puissance et fera des choses si extraordinaires et si miraculeuses que les plus incrédules seront forcés d'y reconnaître le doigt de Dieu. Le Seigneur se servira de lui pour exterminer toutes les sectes impies, hérétiques, et les superstitions des Gentils, et pour établir, de concert avec le Pontife saint, la religion catholique dans tout l'univers».

Saint François-de-Paul, XVe siècle :

«Le Dieu tout puissant exaltera un homme très-pauvre, mais noble, du sang de l'empereur Constantin, fils de sainte Hélène, et de la race de Pépin, qui descendait de Constantin. Celui-là aura sur la poitrine le signe de la croix. Par la vertu du Très-Haut, il détruira les hérétiques et les infidèles ; il aura une grande armée, et les anges combattront avec eux et ils tueront tous les rebelles au Très-Haut».

Saint-Ange, XIIIe siècle :

« Lorsque mon peuple se repentira (c'est Jésus-Christ qui parle), qu'il comprendra mes voies et qu'il acceptera et conservera la justice, alors enfin viendra l'homme qui le délivrera, qui apportera la paix parmi les peuples, et qui sera la consolation des justes. Car il s'élèvera enfin un Roi du peuple et de la race antique des Francs:

il excellera dans le service de Dieu. Il sera reçu des rois chrétiens qui professeront la vraie foi ; il sera aimé d'eux et sa puissance croîtra par terre et par mer. Il viendra en aide aux affaires de l'Eglise presque détruites. Après que les chrétiens seront privés de toute terreur et que l'Eglise aura été amenée à l'état désiré par les fidèles, ce roi, uni au Souverain-Pontife, enverra des armées suivies par un grand nombre de volontaires, et la multitude de ceux qui tomberont pour mon nom, dans le combat, recevra, par l'efficacité de la croix, la récompense, et montera glorieusement au ciel». Un homme juste et fort s'élève des eaux mortes et salées (l'Angleterre) comme un lion fort, comme un serpent prudent, et simple comme une colombe. Il recevra à la fin, pour la protéger, une colombe noircie par les impies ( l'Eglise, en ce moment si attaquée). Il régnera beaucoup d'années et remettra les lois en honneur, renouvellera la ville (Rome) ainsi que le monde, et il ne nuira pas au peu de rois qui régneront à cette époque». (Bibliothèque des Franciscains de Hinsbergen).

Maître Antonin :

«Alors naîtra, au milieu des lys, le plus beau des princes, dont le nom sera grand parmi les rois, tant à cause de ses grâces corporelles que de la perfection de son esprit. L'univers entier lui, obéira, de l'Occident au Levant et du Nord au Midi. De toutes parts il terrassera et foulera aux pieds ses ennemis; ses années s'écouleront dans le bonheur. Ce monarque surgira de l'illustre lys ; il aura le front haut, les sourcils arqués, de grands yeux, le nez aquilin. Il rassemblera une grande armée et détruira tous les despotes (les radicaux sans doute) de son royaume, les frappant à mort ; ils fuiront à travers les monts pour éviter sa face. Il fera aux faux chrétiens la guerre la plus constante et dominera tour à tour les Anglais, les Espagnols, les Lombards, les Italiens. Les rois chrétiens lui feront leur soumission. La même année il gagnera une double couronne ; puis, traversant la mer à la tête d'une grande armée, il entrera en Grèce et sera nommé roi des Grecs. Il subjuguera les Turcs et les barbares ; nul ne pourra lui résister, parce qu'il aura toujours auprès de lui le bras du Seigneur qui lui donnera l'empire de l'univers entier. Cela fait, il sera appelé la paix des chrétiens.

Marie Lataste :

« Un jour, j'entendis une voix qui me disait : Regarde ! regarde ! Je ne voulais point regarder, de crainte d'être trompée. Cependant, entendant de nouveau cette voix, je me recommandai à Dieu, je levai les yeux et j'aperçus devant moi un personnage singulier. Il me paraissait d'un tempérament robuste et d'un caractère capable de résister à tout. Il portait une robe qui descendait jusqu'aux genoux, ses bras et ses pieds étaient nus. Je ne saurais dire de quelle

matière était cette robe. Elle n'était ni en or, ni en argent, ni en fer, mais forte comme le fer, l'argent et l'or. Le diadème qu'il portait sur le front était de la même matière que sa robe. La chair de ses membres n'était pas comme celle du reste des hommes ; elle paraissait être d'une dureté extrême. Il se plaça dans le sanctuaire, en face du tabernacle ; il se tint sur ses deux pieds et resta inébranlable. Je vis une multitude de personnes, vêtues de blanc, se ranger autour de lui, et il prononça un discours ou sermon qui était conforme aux enseignements de l'Eglise : je ne me rappelle point les paroles qu'il prononça, mais il exhorta, à peu près comme l'apôtre, à vivre selon l'esprit et non selon la chair. Parmi les vices que nous devons fuir, il fit mention de celui que l'apôtre défend de nommer. Il termina en engageant à éviter le mal et à pratiquer le bien. Après qu'il eut parlé, un homme tout noir (le radicalisme) se dirigea vers lui ; mais il lui donna sur la tête un coup si-vigoureux, que l'homme noir tomba mort à ses pieds. Aussitôt survint une multitude innombrable de corbeaux (des anarchistes) qui enlevèrent le cadavre hors de l'Eglise. Ils retournèrent bientôt près de celui qui se tenait toujours dans le sanctuaire.

Mais celui-ci se défendait sans se mouvoir ; il en saisit un avec ses mains, le coupa par le milieu du corps et le jeta loin de lui; tous les autres s'enfuirent immédiatement. Quelques instants après, j'aperçus un nombre considérable d'autres oiseaux (d'autres ennemis) voler autour de lui et l'importuner extrêmement. On lui apporta un filet avec lequel il les prit presque tous. Il jeta ce filet dans l'air avec une force extraordinaire, et les oiseaux qu'il n'avait pas pris s'enfuirent. Une voix se fit entendre dans le ciel, qui disait : Celui-là est vraiment un homme fort, il a vaincu ses ennemis. »

Ce passage est la figure des dernières guerres du Grand Monarque et des victoires qu'il doit remporter. La même voyante décrit, sous l'allégorie suivante (Let. LXI), le renversement de la révolution par le même Envoyé : « Alors on vit sur le pont un homme, monté sur un éléphant, s'avancer hardiment, tenant une épée à double tranchant. Il paraissait extrêmement vigoureux ; il était revêtu d'une robe qui n'était point en étoffe, mais elle paraissait très-dure, ainsi que le diadème que cet homme portait sur la tête. Il traversa la foule et s'avança jusque auprès de la bête, tenant d'une main son épée et de l'autre une croix. Te voilà, monstre infernal, dit-il, voyons qui des deux sera le plus fort! Regarde cette croix ? Oseras-tu t'élever contre elle ? Toute ta puissance sera réduite à néant ». Aussitôt il s'élance sur la bête, il lui enfonce dans la gueule son épée, dont la pointe ressortit sur le dos. La bête se retira dans le marais dont elle était sortie. Cet homme reçut toutes sortes de félicitations de la multitude , qui éclatait en transports de joie ».

Une ancienne religieuse :

«Je lui donnerai toute puissance sur la terre et il marchera à ma droite jusqu'à ce que je réduise ses ennemis à le servir. Et le sceptre lui sera donné pour défendre l'autel et le trône ; et ses ennemis trembleront au jour de sa force. Il sera le roi fort et marchera avec le Pape saint ».

Rosa Colomba :

«Grande révolution éclatera en Europe. La paix ne reparaîtra que lorsqu'on verra les lys, descendant de saint Louis, sur le trône de France. Ce qui arrivera ».

Religieuse de Belley :

« Il (le Grand Monarque) paraît au milieu de la confusion, de l'orage ».

Pirus :

« Jamais il ne s'est vu un monarque si puissant et si heureux ; il sera seul seigneur et empereur du monde, aimé et redouté de tous ».

« La République sera proclamée, mais elle durera peu ; ensuite nous serons gouvernés par un prince d'une grande sagesse et d'une grande piété, qui vivra très-vieux et fera le bonheur de la France. Il viendra au moment où on s'y attendra le moins ».

La petite Marie des Terreaux. :

C'était une simple fille du peuple qui eut, sous la Restauration, des songes prophétiques. Son souvenir est encore vivant à Lyon. Elle a confirmé la tradition qu'une formidable bataille sera livrée dans la plaine de Cinq-Fonds, entre Lyon et Vienne. Là, le Grand-Monarque doit déployer son génie. Il arrive un moment où ses troupes semblent plier. Il élève alors les mains aux ciel, et réclame un secours direct du Seigneur. Soudain, Jésus-Christ, arme d'une faulx tranchante, fond sur les rangs pressés de la révolution, et les abat comme le moissonneur qui couche sur les sillons les épis mûris par l'été.

Saint Thomas d'Aquin. :

« Cet homme doit venger véritablement le royaume des chrétiens; l'arracher au joug d'Ismaél, le conquérir sur les Sarrazins »

Prophéties des saints Pères :

« Les Turcs mêmes s'y attendent, qu'un roi de France lèvera main forte contre eux, et leur fera lâcher prise de tout ce qu'ils avaient conquis sur les terres des chrétiens et en Orient et en Occident. Ce roi réunira l'empire divisé en l'Orient et en Occident, et sera seul empereur du monde, aimé et redouté de tous les hommes».

Le Curé d'Ars :

« Après la destruction de Paris, doit paraître le Monarque qui rétablira toutes choses».

Desseins prophétiques du Mont-Saint-Michel :

« Le Grand Monarque, dit l'explication, après avoir détruit la démagogie et les factions, intermédiaires ou démagogie déguisée, relèvera les monarchies détruites ou avilies, et exercera sur le monde l'ascendant de Charlemagne au IXe siècle ».

Manuscrit prophétique inédit :

« Le lion couronné, dit l'interprétation, figure le Grand Monarque, l'envoyé providentiel qui relèvera de ses ruines le royaume de Saint-Louis, et le couvrira d'un éclat immense ».

L'abbé Petiot :

« Après une sanglante bataille, quand les triomphateurs croiront recueillir le fruit de la lutte, un homme nouveau s'élèvera pour rendre la paix à la société ébranlée.»

Le B. Joachim :

« Dans une figure prophétique, le Grand Monarque est enveloppé, des pieds à la tète, des replis d'un long serpent, le python révolutionnaire. La tète seule et une épaule sont libres, et pourtant Dieu soutient son Élu, qui se dégage des enroulements du reptile, pour ceindre le diadème, tenir la main de justice et vaincre les factions et les tyrannies. ».

De S..., prélat romain :

Ce personnage, parlant de la Vie d'Anna-Maria Taïgi, par le P. C., a dit de cette œuvre écrite sur des documents exacts : « Elle est très-bien faite ; j'ai beaucoup entendu parler de cette sainte femme, à Rome, où alors on travaillait au procès de sa béatification ; eh bien ! tout ce que vous voyez se passer a été annoncé par elle. Elle a prédit la proclamation du dogme de l'Immaculée Conception, le Concile du Vatican, et dans ce Concile la question de l'infaillibilité du Pape ; les vives oppositions qu'y feraient certains évêques, et la décision du Concile ; qu'aussitôt après la proclamation de ce dogme, la France déclarerait la guerre à la Prusse, guerre désastreuse et qui, plus tard deviendrait générale ; la fin de Napoléon III ; une République en France, mais qui durerait peu ; qu'un moment viendrait où les partis, ne pouvant s'entendre sur le choix d'un gouvernement, finiraient par se décider à remettre la question à la décision du Souverain-Pontife ; que celui-ci enverrait un légat en France pour lui rendre compte de l'état des choses ; qu'ensuite le Pape donnerait à la France un monarque chrétien, et qu'à partir du moment où il monterait sur le trône, ce pays entrerait dans une ère de prospérité civile et religieuse ».

L'Apocalypse (Commentaire d'Holzhauzer) :

« Celui que saint Jean vit sur la nuée est le Grand monarque. Il est dit qu'il est assis sur une nuée blanche, parce que son règne, désigné par le mot assis, sera un règne stable et saint, appuyé sur la protection de Dieu tout-puissant. Il est appelé semblable au fils de l'homme, à cause de ses grandes vertus, par lesquelles il imitera le Sauveur Jésus-Christ ; car il sera humble, doux, aimant la vérité et la justice, puissant par ses armes, prudent, sage, zélé pour la gloire de Dieu. Il est représenté ayant sur la tête une couronne d'or, c'est-à-dire qu'il sera un grand monarque, riche et puissant, et le dominateur des dominateurs ; il vaincra les rois des nations. Et ayant dans sa main une faulx tranchante. Cette faulx, que le Grand Monarque tiendra en main, c'est sa grande et forte armée, avec laquelle il traversera les nations, les républiques et les places fortes. Il est dit que cette faulx est tranchante, parce qu'il ne livrera aucun combat sans qu'il en résulte la victoire pour ses armées, et un grand carnage pour ses ennemis. Il est dit qu'il tient sa faulx dans la main, parce que son armée n'entreprendra rien sans ses avis, et c'est lui-même qui la dirigera par ses conseils, et elle lui obéira à la perfection, et lui sera attachée, et l'aimera de telle sorte qu'il la maniera comme un bâton, et opérera par elle des choses admirables (Int. XIV,14)»

Dans la Bible, les prophètes Daniel, Isaïe, Jérémie, Ezéchiel, Osée,Joël, Amos, Abdias, Nahum, Michée, Habacuc, Sophonie, Aggée, Zacharie, Malachie, ont annoncé le Grand Monarque. Le IVe livre d'Esdras, chapitre XIII, en contient une peinture pleine de majesté. Hommes qui n'avez pas sacrifié à l'idolâtrie générale de nos jours, contemplez cette figure qui est saluée dans tous les temps, et se manifeste dans toutes les traditions ; l'Inde, l'Asie entière, les livres byzantins, l'Occident, tout le connaît. Les livres saints en ont dessiné les traits. Ce concert des siècles proclame le Monarque promis à notre âge : le Secours de Dieu, le Victorieux, le Lys, le Juste, le Régénérateur, le Prince de la paix. Il est, disent encore ces voix, le Roi de la maison de David, le Juge équitable, le Bras de Dieu, le Premier d'entre les potentats, le Désiré des nations, le Lion de Juda. Et encore : il est le Bien-aimé, le Héros choisi, le Pasteur, le Père des habitants de Jérusalem et de la maison de Juda. Il est l'Orient, Celui qui dissipe les ténèbres. Seul Souverain et seul Seigneur, il est la postérité des patriarches, et c'est à lui qu'est promise la possession des saintes montagnes. Il se nomme encore Zorobabel ou Eloigné de la confusion. Il s'appelle enfin la Parole de Dieu, le Fort qui est assis sur le coursier blanc et sur le vêtement duquel est écrit : mystère. Consolateur des justes, Envoyé providentiel, Lys qui doit fleurir dans le royaume de la Vierge, Soleil de justice, Nuée qui porte la miséricorde et le courroux divin, qu'il vienne, qu'il paraisse, réparant les ruines, réchauffant les courages abattus, répandant les lumières célestes, foudroyant les sacrilèges et les criminels, et que la France, et par elle le monde, renaissent, après tant de deuil et de tempêtes, à la félicité et au repos !

1 Quels sont ces insulaires? Nous ne le recherchons pas, crainte de nous méprendre. 2 Le Grand Monarque est signalé tantôt avec l'épithète de jeune, tantôt avec le caractère de la maturité: il ne faut voir ici que la manière dont les Voyants ont aperçu ce personnage dans telle ou telle époque de son âge.

CHRIST EN GLOIRE. ADRIEN PELADAN.CHRIST EN GLOIRE. ADRIEN PELADAN.

CHRIST EN GLOIRE. ADRIEN PELADAN.

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Publié le par Rhonan de Bar

DERNIER MOT DES PROPHÉTIES

ou

L'AVENIR PROCHAIN DÉVOILÉ

 

par plusieurs centaines de textes authentiques, dont beaucoup sont peu

connus ou inédits et de date récente

notamment les prédictions de l'extatique de Fontet,

de celle de Blain, etc., etc.,

 

PAR ADRIEN PELADAN

chevalier de Saint-Sylvestre,

 

 

II.

LE SURNATUREL AU XIX ième SIECLE.

 

Les vérités surnaturelles sont celles qui nous sont connues par la foi. Le surnaturel est donc la lumière de la révélation.

 

Un miracle est une opération surnaturelle, dérogeant aux lois du monde physique. Le secours de la grâce, pour accomplir de bonnes oeuvres, est dit surnaturel, parce qu'il vient de Dieu.

 

Le surnaturel n'existe ni par l'homme, ni selon l'homme. Le don de prophétie est essentiellement surnaturel. Le surnaturel, ou manifestation céleste par une créature, exista de tous les temps ; mais il est des moments dans l'histoire, où le Seigneur prodigue, en quelque sorte, ces communications augustes, parce que les générations ont été ou sont plus oublieuses des préceptes divins, et que la justice incréée est prête à punir les prévarications et les crimes des peuples.

 

Notre siècle, en proie à toutes les maladies doctrinales, gagné par le délire des passions honteuses, courbé sous d'innombrables dégradations de Bas-Empire, a dû provoquer la sollicitude de la miséricorde infinie. C'est pour cela que les faits surnaturels ont été si multipliés, et que leur ensemble forme ces imposantes manifestations de la grâce, propres à arracher nos temps a leur turpitude, à les prémunir contre les expiations appelées par une dégradation profonde, une hypocrisie savante, des sacrilèges ; l'immolation du droit ; des avidités qui font pâlir celles des âges païens, et cette licence qui éclate au loin et revêt audacieusement la livrée de l'athéisme, ou bien de l'abrutissement.

 

Il y a 42 ans, mourait à Rome, comme nous l'avons dit, A.-M. Taïgi, femme qui a joui d'un privilège unique dans l'hagiologie , celui de voir dans une sorte de soleil mystérieux, placé à quelques pieds d'elle, non-seulement ce qui se passait d'un bout du monde a l'autre, combats, navigations, complots, intrigue des cours, mouvements révolutionnaires, actions dignes d'éloges, mais encore l'état des âmes d'outretombe, dans la triple division de nos fins dernières, le ciel, le purgatoire, le noir abîme. Anna-Maria Taïgi a prophétisé sur les divers papes ses contemporains ; elle a particulièrement caractérisé à l'avance le long règne de Pie IX, et marqué en traits éclatants les évènements soit terribles, soit heureux vers lesquels nous nous acheminons.

 

Le laboureur Martin, à force d'instances de l'archange Raphaël, alla, en 1817, dire à Louis XVIII de ne pas se faire sacrer, parce que Dieu le frapperait de mort, s'il enfreignait la défense. Il avertit aussi le roi que la profanation du dimanche, le manque de respect des choses saintes, la tolérance et l'admission des révolutionnaires dans les affaires de l’État enflammaient le courroux divin, et que la France serait accablée de maux, si ces désordres continuaient. 1830 a été un de ces châtiments prédits, et nous savons quelles ont été les suites désastreuses de ce régime maudit. Martin nous rappelle ce maréchal de Salon, qui alla représenter de semblables choses à Louis XIV, poussé qu'il était aussi par une apparition d'en haut.

 

La croix miraculeuse de Migné, sur la fin de la Restauration, météore céleste, qui a des similaires dans l'histoire ecclésiastique, fut aussi un avertissement surnaturel, et des pénitences nécessaires pour apaiser le Seigneur, et des catastrophes qui nous menaçaient.

 

Louis-Philippe touchait presque à la chute honteuse qui lui était réservée, lorsque la Sainte Vierge apparut aux bergers de la Salette. On n'a pas oublié combien de doutes ont prétendu obscurcir cet évènement miraculeux ; combien d'efforts ont eu lieu pour accréditer la croyance que l'apparition était une supercherie. Cependant la prophétie de la Salette nous prévenait des rigueurs qui nous ont frappés dans le manque des récoltes, la mortalité des enfants, les révolutions successives qui ont éclaté. Dans la question des récoltes se trouvait implicitement la perte de la vigne, ruine d'opulentes provinces , la malédiction sur la sériciculture, la sécheresse, la paralysie des affaires. Là était prédit Sedan, puis la Commune.

 

A la Salette, ce n'est plus un ange venant parler à la terre coupable, mais la mère de Dieu elle-même, qui pleure sur notre pauvre état social, et qui déclare ne pouvoir plus retenir le bras de son Fils. Il y a, dans cette sollicitude de la Reine des Cieux pour la France, une poésie si majestueuse et si douce qu'elle égale les plus touchantes interventions du Ciel ici-bas, dans les récits de nos livres sacrés. Un siècle moins alourdi par l'indifférence que le nôtre, se fût converti à cet appel, et il eût trouvé à la fois des apôtres pour répandre le prodige, et des chantres pour le glorifier.

 

La Salette précède Lourdes, et la roche de Massabielle, dans les apparitions dont elle a été le siège, complète le mystère commencé sur la montagne dauphinoise. Ici la miséricorde grandit, et la suavité de ce mot : Je suis l'Immaculée Conception, porte à l'humanité une espérance nouvelle, gage du relèvement de la France et du salut de l'Eglise. Lourdes a reçu son historien, elle attend encore son poète.

 

Cependant, une basilique monumentale s'élève près de la grotte et de la source miraculeuses, et des confins de la France et du monde, les foules y accourent rendre leurs hommages à la Très-Sainte Vierge, et demander des grâces, des guérisons impossibles à la science, et qui, par leur nature divine, réduisent au silence les vaillants de l'impiété. Ces faits surnaturels ne sont pas isolés, mais pour ainsi dire de tous les jours.

 

Le nom de Pontmain se présente ici à toutes les mémoires : c'est en ce lieu que Marie se manifeste encore à des enfants, en un moment où le pays est envahi par l'étranger, où les armes sont tombées des mains de notre jeunesse, où nos troupes sont désorganisées ou captives, où la terreur, fille de la lâcheté des bons et du jacobinisme de 1830et de 1852, incendiait Paris et assassinait les Otages. Marie recommande la prière à Pontmain, et promet le retour de la paix.

 

La prière, c'est toujours et partout la recommandation de la Reine des Anges : la prière n'est-elle pas l'adoration, la réparation, la messagère qui monte au Seigneur pour en obtenir le pardon de l'humanité pécheresse, et redescendre, les mains pleines d'indulgences et de dons consolateurs. Ces instances de Marie sont les mêmes dans les manifestations solennelles comme dans les communications moins éclatantes.

 

Faut-il mentionner ici la voyante d'Oria, près Naples, qui, entre tant de particularités surnaturelles réunies en elle, est communiée fréquemment par la main des anges ? Faut-il nommer Louise Lateau, de Bois-d'Haine, qui, depuis des années, ne reçoit d'autre substance que le pain eucharistique, et qui, dans son extase hebdomadaire du vendredi, souffre les douleurs de la passion ? Faut-il rappeler Fontet, où, dans la personne de Berguille, continuent des manifestations que l'autorité ecclésiastique trouve bon de cacher au public ; où des contradicteurs voudraient voir une action du démon pour opposer une rivalité à Lourdes, mais où, en attendant la décision de l'Eglise, nul ne peut nier le surnaturel ? Faut-il parler de Nenbois, où l'autorité s'est, dit-on, déclarée contre le surnaturel divin, tandis que Berguille continue de suivre, chaque vendredi, dans son extase, la voie douloureuse, et prononce des paroles où la théologie ne semble pas avoir trouvé de rectification a faire. Rien du moins n'a été publié. Faut-il nous transporter à Blain, non loin de Nantes, où la voyante Marie-Julie, que Mgr Fournier, évêque défunt de Nantes, appelait une sainte, et y voir de plus grands prodiges qu'à Bois-d'Haine ?

 

Nous donnons plus loin une série inédite de prédictions de Marie-Julie ; ces documents sont du plus haut intérêt. Il y a un simple prêtre de village, le curé d'Ars, dont l'existence a présenté, en quelque sorte, une succession ininterrompue de faits surnaturels. Nous retrouvons dans l'abbé Vianney, en réservant la différence des cas, les merveilles de la vie d'Anna-Maria Taïgi. Ce ministre du Seigneur, dont la simplicité était extrême, a justement mérité de son vivant le titre de saint et de prophète. Les foules accouraient à son église comme autrefois les Israélites de bonne volonté auprès de Jean-Baptiste. Il fut le consolateur des âmes, et son tombeau a gardé une vertu miraculeuse. Les actes réunis pour servir à la béatification de l'abbé Vianney sont remplis de prodiges célestes.

 

Le monde n'a qu'une bien faible idée du commerce que certains serviteurs de Dieu entretiennent avec les anges, et des merveilles qui s'accomplissent sous le regard du Sejgneur, par l'efficacité de sa toute-puissance, dans les maisons de prière et souvent en des asiles dépourvus des biens de la terre, mais riches en pureté et en amour des choses saintes.

 

Nous donnerons plus loin une autre énumération de faits surnaturels, ayant reçu une moindre publicité peut-être que ceux qui précèdent, mais présentant toutefois les mêmes caractères. Ils forment un faisceau de preuves imposantes de l'intervention divine dans les évènements humains, et démontrent que l'abandon de la foi est la cause directe des calamités de nos temps, et que la corruption sociale appelle sur nous de nouveaux et grands malheurs. Dans chacun de ces faits, la prophétie, que nous pourrions nommer l'aile droite du surnaturel, a toujours ou presque toujours une part. Il en est où elle domine essentiellement.

 

Si donc le surnaturel resplendit à chaque pas dans l'histoire contemporaine, et si la prophétie y occupe une si large place, les prédictions sur les temps présents seront-elles traitées de chimère ? Pour n'aborder ici, du reste, qu'un chapitre de ces vaticinations, que l'on nom explique ce souffle qui, des sibylles à nos jours, excède les grands serviteurs de Dieu et les âmes contemplatives; que nous sachions comment, à travers les âges, cette haleine révélatrice nous présente, pour notre époque profondément troublée, ce Réparateur couronné qui renversera les factions, relèvera les Lys, écartera les parasites et les faméliques, fera surgir une pléiade de talents et de héros, prêts à redoter la France de ses splendeurs éclipsées. Nul souverain [dans l'histoire n'aura uni tant de vertu à tant de valeur, tant de sagesse à tant d'activité ; tant de lumière à tant d'héroïsme, tant de sublimité en un mot en toutes choses. Commençons le Dernier mot des prophéties par cette immense figure, prédite aussi bien dans les temps actuels que dans les temps anciens.

ADRIEN PELADAN.

ADRIEN PELADAN.

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #TEXTES ET PROPHÉTIES. A.PÉLADAN

DERNIER MOT DES PROPHÉTIES

ou

L'AVENIR PROCHAIN DÉVOILÉ

 

par plusieurs centaines de textes authentiques, dont beaucoup sont peu

connus ou inédits et de date récente

notamment les prédictions de l'extatique de Fontet,

de celle de Blain, etc., etc.,

 

PAR ADRIEN PELADAN

chevalier de Saint-Sylvestre,

I.

JUSTIFICATION DES PROPHÉTIES.

Tout chrétien confesse les prophéties canoniques, c'est-à-dire celles de l'Ancien et du Nouveau Testament. Mais il est encore des prophéties privées dignes de créances pourvu qu'elles se trouvent dans certaines conditions ne blessant point les lois de l'Eglise, et permettant de les soumettre aux règles sur la matière et à l'examen d'une saine critique.

Les prophéties modernes sont un puissant moyen, aujourd'hui, de remettre en honneur le surnaturel, cette clef divine de l'enseignement catholique, rejetée en quelque sorte par notre siècle, et sans le respect de laquelle nous ne saurions maîtriser les courants dévastateurs qui nous poussent, et combler les abîmes béants devant nous.

Saint Paul recommande aux chrétiens de ne point mépriser les prophéties, et par ce mot l'Apôtre indique les prophéties privées. Le don de prophétie fut commun dans la primitive Eglise, et les vies des Saints nous montrent en mille endroits que beaucoup de ces serviteurs de Dieu ont été inspirés par le Saint-Esprit. La chaîne d'or des miracles, qui resplendit dans la durée dix-neuf fois séculaire du catholicisme, peut-elle se séparer de cette autre traînée lumineuse, allant de la terre au ciel, et qui se nomme les prédictions, dont Dieu favorise quelques âmes privilégiées? Des auteurs pieux, comme aussi des écrivains profanes, ont affirmé qu'il n'y a jamais eu dans le monde de grand événement qui n'ait été prédit de quelque manière. Nous ne citerons sur cent autres que les témoignages suivants : « Dieu suscite d'âge en âge des hommes pleins de son Esprit et de ses lumières, devant qui il soulève le voile de l'avenir, et qu'il charge d'aller dire à leurs frères ce qu'ils ont vu et entendu ». (Frayssinous.)

« Chaque fois, dit sainte Hildegarde, que Dieu se propose de châtier le genre humain pour ses prévarications, il le fait prédire par des hommes ou le manifeste par les créatures, afin qu'ils n'aient point sujet de se plaindre de leurs maux » (Ep. XLIX). Les théologiens sont unanimes sur ce point.

Les homme-; instruits, qui repoussent systématiquement les prophéties privées, nous produisent l'effet de les redouter, parce que ces avertissements d'en-haut déconcertent leurs plans souvent égoïstes. Proposez leur une démonstration par les faits, par la science, par les affirmations de l'histoire, ils reculent.

Nous n'avons pas à nous occuper du scepticisme invétéré, non plus que de l'ignorance qui ne veut pas être éclairée. Certains délicats se réfugient, pour atteindre les prophéties, dans le surnaturel diabolique, essayant d'atteindre les véritables manifestations divines au moyeu d'apparitions, de vaticinations apocryphes; comme si les singeries du démon, sous ce rapport, ne sont pas la confirmation de; prédictions venues du Seigneur.

Ces prédictions se reconnaissent toujours à un critérium théologiquement déterminé.

L'étude ou tout au moins la connaissance des prophéties est utile, car les événements étant connus à l'avance, chacun peut s'y préparer, et rien ne nous parait plus propre à contenir le coupable dans ses excès, et à le solliciter à revenir au bien.

N'est-ce point dans ce but que l'Esprit-Saint a dicté l'Apocalypse, où sont marqués les événements, les époques les plus mémorables du monde et les grandes phases de la vie de l'Eglise, depuis l'Ascension jusqu'au jugement dernier, et aux joies inaltérables des élus dans la Jérusalem céleste . La philosophie de l'histoire, action de la Providence sur les sociétés humaines, est confirmée par les prophéties. Il est inutile de faire observer que les prophéties modernes, comme celles de la Bible, sont fréquemment conditionnelles, la réalisation de leurs menaces dépendant, comme à Ninive, du repentir ou de l'impénitence des peuples dévoyés. La prière, la pénitence de certaines âmes privilégiées peuvent retarder l'explosion des fléaux, même les conjurer. Cela se voit clairement dans la vie de la vénérable Anna-Maria Taïgi, dont les invocations et les souffrances ont sauvé à diverses reprises, dans la première moitié de notre siècle, la ville de Rome de rudes châtiments.

Le jour même où cette servante de Dieu mourut, en 1837, le choléra éclata dans la ville éternelle et y commença des ravages prolongés.

Quelques inexactitudes dans le contexte des prophéties privées deviennent, pour ceux qui les combattent, un motif de les repousser. La sagesse suprême permet précisément ces imperfections, pour que les révélations privées ne puissent pas être mises sur le même pied que les prophéties canoniques, où il ne se trouve pas un iota à retrancher ou à ajouter. On se rabat aussi sur certaines particularités dont l'explication claire ne saurait être saisie. Mais les chapitres prophétiques de la Bible, avant Jésus-Christ, présentaient aussi des nébulosités dissipées, plus tard, par les événements. Ajoutons que les interprètes tatonnèrent alors plus d'une fois 'dans les éclaircissements qu'ils présentaient.

« Par rapport aux intérêts matériels eux-mêmes, les prophéties privées ont leur utilité. Si, en 1830, 1848, 1870, politiques, propriétaires, financiers, hommes d'industrie et de commerce, avaient connu et cru certaines de ces prophéties, il leur eût été possible d'éviter dans leur fortune particulière des désastres de plus d'une sorte. (Chabauty, Concordance des prophéties modernes),»

Les prophéties sur les temps actuels se rattachent aux faits généraux suivants :

1° Un roi de France, dont la piété égalera la valeur et le génie, sera donné d'en haut. Il couvrira notre pays d'une gloire immense et clora l'ère des révolutions.

2° Un pape, rempli de l'esprit de Dieu, sera étroitement uni au grand Monarque; ils renouvelleront de concert la face de la terre.

3° Paris, centre des abominations révolutionnaires, est menacé de destruction, s'il persiste a demeurer Babylone. D'autres villes subiront le même sort.

4° Les hérésies et les schismes prendront fin ; les nations hérétiques ou schismatiques reviendront à l'unité.

5° Les dynasties persécutrices de l'Eglise seront réprouvées ou se convertiront.

6° Les peuples subiront des expiations selon la mesure de leurs crimes.

7° Le souverain providentiel promis à la France sera le chef de la croisade qui mettra fin à l'islamisme.

8° La nationalité polonaise sera reconstituée.

9° La France relevée exercera une influence universelle.

10° L'Eglise rebrillera d'une splendeur incomparable ; il n'y aura qu'un troupeau et qu'un pasteur.

11° La révolution, les sociétés occultes, les factions seront écrasées par le Grand-Monarque et extirpées du sol européen.

12° Les bons seront providentiellement protégés dans la grande crise qui nous talonne ; les pervers seront foudroyés.

13° Toutes les injustices seront réparées par le Grand Monarque.

14° L'action divine sera visible dans la consommation des évènements qui se préparent.

15° L'Europe sera ébranlée ; elle sera le théâtre d'effrayantes batailles : l'Allemagne perdra sa puissance et subira un prodigieux abaissement. Rome passera par de terribles épreuves, mais recouvrera sa majesté et son indépendance par l'épée du Grand Monarque. La continuation du concile général du Vatican inaugurera et confirmera la paix universelle.

N'en déplaise aux esprits rebelles, les prophéties prudemment interrogées jettent seules quelques clartés sur l'avenir. Hors de leur domaine lumineux, tout demeure incertitude, confusion, épouvante. Les prophètes nous initient à la politique divine, à l'intervention de la Providence, qui constitue la triple action de la sagesse , de la bonté, de la justice de Dieu sur l'existence des nations.

 

ADRIEN PÉLADAN.

ADRIEN PÉLADAN.

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