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L'Avènement du Grand Monarque

L'Avènement du Grand Monarque

Révéler la Mission divine et royale de la France à travers les textes anciens.

etudes historiques sur lieux saints

Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

L'ÉGLISE COLLÉGIALE  DE N.-D. DU CHATEAU DE LOCHES

PREMIÈRE PARTIE

HISTOIRE DE LA COLLÉGIALE (EXTRAIT)

CHAPITRE PREMIER

Fondation de Geoffroy Grisegonelle. — L'an mille. — Dons de Foulques Nerra. — Translation de saint Baud.

962-1160.

Un des plus anciens historiens de la France, le moine Jean, connu sous le nom de l'Anonyme de Marmoutier, qui vivait dans la seconde moitié du 12ième siècle, rapporte que, vers l'an 372, l'illustre évêque de Tours, saint Martin, convertit à la vraie foi le peuple de Loches, encore plongé dans les ténèbres de l'idolâtrie.

On ne sait en quel lieu les nouveaux chrétiens de Loches se réunirent pour assister à la célébration des saints mystères, depuis l'époque de leur conversion jusque vers le milieu du 5ième siècle; ce qu'il y a de certain, c'est que vers l'an 450 ou 455, le cinquième évêque de Tours, saint Eustache, fit construire une église sous l'invocation de sainte Marie-Madeleine, sur le coteau de Loches, dans l'emplacement du château[1].

Cette église subsista jusqu'au temps de Geoffroy, dit Grisegonelle (du nom de son vêtement gris ou brun), comte d'Anjou et seigneur de Loches, qui, dans la seconde moitié du Xe siècle, fit élever à la place de l'église primitive une nouvelle église plus vaste et plus belle[2].

Il est nécessaire, pour l'intérêt de notre récit, de se reporter à ce temps de l'histoire où la piété de Geoffroy éleva sa belle église en l'honneur de la très-sainte Vierge.

Nous pourrons ainsi comprendre que le comte d'Anjou, en la construisant, faisait autant un acte d'amour et d'espérance qu'un acte de foi et de piété.

Au 10ième siècle, les peuples, sur une fausse interprétation de l'Apocalypse, croyaient que la fin du monde arriverait avec l'an 1000. Dans l'attente d'une catastrophe si terrible, les affaires languissaient, les intérêts matériels étaient négligés, et vers la fin du siècle les travaux de la campagne eux-mêmes étaient abandonnés comme inutiles.

Il n'est pas étonnant que cette époque ait été stérile en monuments religieux: aussi les églises qui datent de la fin du 10ième siècle sont-elles excessivement rares.

Pourquoi, disait-on alors, entreprendre d'élever au Seigneur des temples magnifiques, puisque le monde touche à sa fin? A peine seraient-ils construits qu'ils disparaîtraient dans l'embrasement général qui dévorera la terre et tout ce qu'elle contient!

Souvent les évêques et les savants écrivains de l'Église cherchèrent à combattre cette croyance si générale de la fin prochaine du monde. Malgré tous les avertissements, l'opinion populaire, fortement impressionnée, refusait de se rendre, et plus on approchait de l'an 1000, plus les terreurs redoublaient.

L'attente générale du dernier jour produisit cependant de bons résultats: souvent elle apaisa des querelles, mit fin à des inimitiés sanglantes et réprima des projets de vengeance; elle fit pénétrer plus profondément la foi et la piété dans le coeur presque indomptable de ces seigneurs, toujours prêts à batailler au gré de leurs caprices et de leurs passions, et de ces gens du peuple à la nature rude et quelque peu sauvage.

La pensée que tout homme serait appelé bientôt à rendre compte de ses actes au juge suprême, empêcha bien des injustices et bien des brigandages. Le droit de chacun, du pauvre et du faible, de celui qui ne pouvait opposer que son bon droit à la force, aussi bien que du riche tout puissant, fut plus respecté. Beaucoup de hauts et puissants seigneurs, qui jusque-là s'étaient jetés sur les biens d'église comme sur une riche proie, sentirent le remords de leurs méfaits, et, dans l'intention de réparer leurs injustices, on les vit rendre avec une généreuse prodigalité les biens qu'ils avaient enlevés.

Entraîné par ce courant religieux, Geoffroy Grisegonelle, comte d'Anjou et seigneur de Loches, entreprit vers l'an 962, le pèlerinage de Rome. Et comme gage de son repentir sincère, à son retour en France il ne se contentait pas d'offrir à Dieu et à son Église des terres fertiles, des forêts magnifiques, il fit ce que nul seigneur, découragé par la croyance à la fin prochaine du monde, n'osait plus faire, il construisit, à grands frais, dans l'enceinte même du château de Loches, une très-belle église en l'honneur de la sainte Vierge Marie.

La charte donnée par le comte Geoffroy, à l'occasion de la fondation de l'église du château, a pu survivre à la ruine de tant de monuments précieux que renfermaient les archives du chapitre et qui disparurent pendant la Révolution.

Nous avons eu entre les mains une copie très-ancienne de cette charte écrite en latin. Il nous a semblé que cette pièce intéressante méritait d'être connue, c'est pour cela que nous en faisons ici un résumé exact[3].

Le comte d'Anjou, après avoir invoqué la très-sainte Trinité, annonce qu'il veut, par cette charte, faire connaître à ses successeurs et à tous les fidèles enfants de l'Église, les motifs qui l'ont amené à rebâtir, en l'honneur de la sainte Vierge Marie, l'église du château de Loches, dédiée autrefois à sainte Marie-Madeleine.

Entrant immédiatement en matière, il parle du voyage qu'il fit à Rome en 962, accompagné d'une suite nombreuse.

Geoffroy Grisegonelle avoue humblement qu'il s'était rendu à Rome pour y demander à Dieu le pardon des péchés de toute sorte qu'il avait commis pendant sa vie. A son arrivée dans la ville sainte, il fut admis en la présence du souverain Pontife Jean, qui lui fit un accueil honorable.

Pendant cinq jours consécutifs, le pape reçut en audience intime Geoffroy et sa suite. Il leur parlait à tous avec beaucoup de bonté et de force, comme il convient à un vrai pasteur des âmes, empruntant souvent le langage des divines Écritures, ainsi qu'il avait coutume de le faire, selon la remarque de Geoffroy.

Pour les disposer au repentir et au pardon de leurs fautes, le zélé Pontife les engagea à passer le sixième jour ainsi que le septième, dans le jeûne, la prière, les veilles, et à faire en même temps d'abondantes aumônes.

Dans son exhortation paternelle à la pénitence et aux œuvres de miséricorde, il leur cita ces paroles des Livres saints : « On se servira pour vous de la mesure dont vous vous serez servi pour les autres.» Et celles-ci: « Celui qui sème avec parcimonie fera une médiocre récolte, tandis que celui qui sème avec abondance moissonnera abondamment. »

Encouragés par ces pieux discours, le comte d'Anjou et les siens accomplirent, autant et aussi bien que cela leur fut possible, les actes de religion et de pénitence que leur avait prescrits le souverain Pontife.

Enfin, huit jours après l'arrivée à Rome de Geoffroy, le Pape entendit, dans la basilique de Saint-Pierre, la confession du comte d'Anjou, qui ne pouvait retenir ses larmes au souvenir de ses péchés. Le Pontife, de son côté, pleurait aussi. En ce moment, le Pape, comme inspiré du Ciel, dit à son illustre pénitent que pour obtenir de Dieu le pardon de ses péchés, le salut de l'âme de son père, et pour procurer à ses successeurs le temps de faire pénitence, il lui ordonnait de construire une église en l'honneur de la Vierge Marie, et d'y établir à perpétuité, en mémoire des douze apôtres, douze chanoines qui devraient célébrer chaque jour les divins mystères, chanter l'office et prier pour le repos des âmes de Foulques, de ses successeurs et des bienfaiteurs de l'église.

Le comte d'Anjou accepta cet ordre du pape avec une parfaite soumission et une grande joie.

Voyant que Geoffroy promettait de mettre le plus promptement possible à exécution les ordres qu'il venait de lui donner, le souverain Pontife prononça l'anathème contre tous ceux qui empêcheraient le comte de tenir sa promesse, ou qui oseraient piller les biens de la future église, ou la priver de son éclat premier. Quatre-vingt-deux évêques ou prélats entouraient le Pontife Jean en cet instant solennel et prononcèrent avec lui l'anathème.

Après avoir reçu une dernière fois la bénédiction apostolique, Geoffroy revint en son pays; il rapportait à l'adresse du roi Lothaire et à celle de l'archevêque de Tours, Hardouin, des lettres du Pape qui avait voulu faire connaître lui-même au roi et à l'archevêque les intentions du comte d'Anjou. L'archevêque de Tours, ayant reconnu pour authentiques ces lettres pontificales, engagea le comte à aller trouver, dans la ville de Laon, le roi Lothaire et à lui demander l'autorisation de construire au plus tôt son église. Le roi lui donna toute permission, et afin que nul ne pût le contester, il munit de son sceau l'acte qui mentionnait l'autorisation royale.

Mais quel lieu le comte d'Anjou va-t-il choisir pour y élever son église? Quelques-uns de ses braves hommes d'armes du pays de Loches, l'engagèrent à reconstruire l'église presque en ruine du château-fort de ce petit pays.

Geoffroy suivit leur conseil; il fit commencer immédiatement les travaux de construction, qui se poursuivirent avec la plus grande activité; et sur les ruines de la chapelle dédiée à sainte Marie-Madeleine, s'éleva en peu de temps une belle et vaste église sous le vocable de la Mère de Dieu.

Mais ne voulant pas que le culte de sainte Madeleine fut abandonné, quoique l'église cessât de porter le nom de l'illustre pénitente, Geoffroy ordonna que la fête de cette sainte fût célébrée, comme par le passé, avec une grande solennité, chaque année, dans la nouvelle église du château.

Après tous ces intéressants détails, la charte dit que le comte d'Anjou donna à son église le corps de saint Hermeland; puis elle fait connaître les biens et privilèges dont l'enrichit le puissant et religieux fondateur.

Cette charte est signée de Geoffroy, de ses deux fils Foulques et Maurice, de l'archevêque de Tours, Hardouin, et de plusieurs autres personnages importants.

C'était en 962 que le comte d'Anjou avait fait son voyage de Rome, et en 905, l'archevêque Hardouin consacrait solennellement la nouvelle église du château de Loches.

Quelques années plus tard, le comte d'Anjou donnait encore à sa chère église de Loches un précieux gage de son affection; il la faisait dépositaire d'une moitié de la ceinture de la très-sainte Vierge, apportée de Constantinople au temps de Charles-le-Chauve, et gardée précieusement dans la chapelle royale, jusqu'au jour où la reine de France, Emma, femme du roi Lothaire, la fit remettre au vaillant Geoffroy Grisegonelle[4].

Nous entrerons plus loin dans de plus grands détails sur cette précieuse relique; nous parlerons aussi plus longuement de saint Hermeland, devenu l'un des patrons de l'église collégiale.

Foulques Nerra, fils et successeur de Geoffroy Grisegonelle*, porta aussi le plus grand intérêt à l'église du château de Loches.

Pour témoigner à tous qu'il voulait, comme son père, être le bienfaiteur de la collégiale, ce prince fit placer sur un pilastre du sanctuaire, en 990, la statue de son père et la sienne. Ces statues représentaient les deux comtes dans l'humble attitude de la prière, agenouillés dévotement ; elles subsistèrent jusqu'en 1792; à cette époque elles furent brisées par les révolutionnaires.

Foulques Nerra, dont le nom est connu dans l'histoire, et qui résumait en lui le type du chevalier batailleur du moyen-âge et parfois celui du chevalier chrétien, se montrait le plus brave de tous sur le champ de bataille et dans les aventures périlleuses. Il eut souvent à se reprocher des actes de cruauté; pour les expier il entreprenait fréquemment des pèlerinages. Trois fois il se rendit à Jérusalem, ce qui lui fit donner le surnom de Jérosolomytain. Afin d'obtenir de Dieu le pardon de toutes ses fautes, il fit construire plusieurs abbayes, entre autres celle de Beaulieu, près de Loches, en 1007. Il plaça l'église du monastère sous le vocable de la sainte Trinité et des anges, et y déposa un morceau de la vraie Croix, qu'il avait rapporté de Jérusalem, ainsi qu'un fragment de la pierre du saint Sépulcre qu'il avait arraché avec ses dents [5].

Ses générosités en faveur de l'abbaye de Beaulieu ne lui firent, pas oublier Notre-Dame de Loches, car nous le voyons dans l'année 1034 donner au chapitre de la collégiale un morceau de la vraie Croix qu'il avait rapporté d'un nouveau voyage à Jérusalem[6].

En l'année 1086 une cérémonie imposante eut lieu à Notre-Dame du château de Loches, à l'occasion de la translation solennelle des reliques de saint Baud, ancien évêque de Tours. Après sa mort, le saint pontife avait été enseveli dans l'église de Saint-Martin de Tours; mais quand on lui rendit un culte public, son corps fut placé avec honneur dans l'église de Verneuil, petite bourgade située à deux lieues de Loches, et dont saint Baud avait été seigneur [7].

Le corps du saint évêque resta à Verneuil jusque vers la fin du XIe siècle; mais à cette époque la guerre promenait ses ravages dans nos belles contrées, comme dans le reste du pays de France; les églises étaient souvent pillées et les reliques des saints profanées. Les reliques de saint Baud pouvaient subir le même sort; c'est ce dont voulut les préserver, en 1086, le chanoine Ervenarus, prieur du chapitre de Loches, et en même temps seigneur de Verneuil.

L'enceinte fortifiée du château de Loches mettait son église à l'abri du pillage et de l'incendie; Ervenarus prit donc la résolution de déposer dans ce saint asile le corps du bienheureux évêque de Tours. Pour cet effet, il obtint le consentement de Foulques Réchin, comte d'Anjou et seigneur de Loches, et celui de Raoul, archevêque de Tours.

A partir du jour où se fit la translation solennelle, dans l'église du château, des reliques de saint Baud, ce saint pontife fut honoré comme l'un des patrons de l'église collégiale.

Jusqu'à l'époque de la grande Révolution, de chaque côté du maître-autel dédié à la sainte Vierge, principale patronne de la collégiale, on apercevait dans des châsses précieuses, couvertes d'argent, avec figures relevées en bosse et dorées, les corps entiers de saint Baud et de saint Hermeland, patrons secondaires de l'église.

N'oublions pas de dire que les souverains Pontifes avaient plusieurs fois, depuis sa fondation, témoigné leurs bienveillantes faveurs à l'église collégiale de Notre-Dame de Loches. Par une bulle spéciale, Jean XIII lui accorda le privilège de relever directement de la cour de Rome. Cette faveur fut plus tard ratifiée et confirmée par les souverains Pontifes Innocent II, Jean XXII et Innocent VI. Innocent II prononça même la peine d'excommunication contre ceux qui oseraient attenter aux droits et privilèges du chapitre de la collégiale. Comme marque de sa dépendance immédiate du Saint-Siège, l'église de Loches payait anciennement, chaque année, à l'église de Rome, cinq sous qui étaient employés en achat d'huile, pour brûler devant le tombeau de saint Pierre...

 


[1] Gregor. Turon., Historia Francorum, lib. x, cap. XXXI, 5. [2] Chroniques de Touraine, publiées par André Salmon: Chronicon Turonense abbrevialiim, 185. Tours, Société Archéologique de Touraine, 1834.[3] Biblioth. Impér., collection ms. de D. Housseau, I, chartes 186, 487.[4] Chroniques d'Anjou, publiées par MM. P. Marchegay et A. Salmon: Gesfa consulum Andegavorum, 86, 87; — Historia comitum Andegavensium,325. Paris, Renouard, 1856. [5]  Chronicon Turonense magnum, p. 118. — Chron. de gestis consul. Andegavor., 96-103. -Histor. Comit. Andegav., 329. — Raoul Glaber, lib.II, cap. iv.-D. Housseau, 337, 357.[6] En revenant d'un troisième pèlerinage en Terre-Sainte, Foulques Nerra mourut à Metz. Son corps fut rapporté en Touraine, et inhumé dans l'église de l'abbaye de Beaulieu, près de la porte de la sacristie, dans la croisée à droite. On peut voir le dessin de ce magnifique monument et le texte des épitaphes plus modernes qui l'accompagnaient, dans le tome Ier, ff. 170-171, des Tombeaux et Épitaphes des églises de France, provenant de la collection Gaignières, déposé aujourd'hui à la Biblioth. Bodléienne d'Oxford.[7]  Chron. Petri filii Bechini, 23. — Chrono Turon. Magnum 81.-Chron. Archiepisc. Turon. , 209.- Maan, Ecclesia Titronensis,

 

Photos : https://www.patrimoine-histoire.fr/Patrimoine/Loches/Loches-Collegiale-Saint-Ours.htm
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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

NOTRE-DAME DE ROMAY

ET LES SOUVENIRS QUI S'Y RATTACHENT

PAR

L'ABBÈ BARN

CHANOINE HONORAIRE D’AUTUN ET DE ROUEN

CURÉ-ARCHIPRÊTRE DE LA BASILIQUE

DU SACRE-COEUR DE PARAY- LE- MONIAL

NOTRE-DAME DE ROMAY

CHAPITRE IV

I

FONDATIONS A LA CHAPELLE DE ROMAY

Doux monuments restent debout, nous l'avons vu, pour attester la liante antiquité du culte en l'honneur de la Sainte Vierge à Romay : la chapelle, dont, la construction la plus ancienne rappelle le XIe ou le XIIe siècle et la Madone actuelle que les iconographes les plus compétents nous autorisent à dater du XIIIe.

A côté de ces témoins lapidaires, il en est d'autres, non moins affirmatifs du grand renom qui s'attache à ce lieu de prédilection. Ce sont quelques documents relatifs à des fondations de messes, soustraits par hasard aux injures du temps et à la fureur des révolutions. La paroisse de Para y se signale pendant une période d'environ six siècles, par la multiplicité de ses fondations religieuses de toutes sortes, depuis les premières fondations du Mépart de Notre-Dame, jusqu'à la suppression du culte catholique, en 1792 comme le prouvent une foule d'actes notariés[1]. On rencontre très fréquemment, dans les testaments des fondations de messes à l'église paroissiale de Notre-Dame et de son annexe Saint-Nicolas, à la chapelle de l'hôpital, à l'église des Bénédictins et aux antres chapelles ; fondations de messes et de prières pour les Trépassés; fondations de processions dans la ville avec stations aux chapelles des Communautés religieuses; fondations enfin en faveur des Confréries du Saint-Sacrement, du Rosaire, de Sainte-Anne et de Saint-Eloi.

La plus remarquable est celle des Confrères du Saint-Sacrement, faite le 4 avril 1664, en l'église Saint-Nicolas, pour la procession du jeudi absolu[2] moyennant une rente annuelle et perpétuelle de six livres tournois à la charge des choses suivantes : savoir « que, les sieurs curé, prêtres et sociétaires seront tenus de faire une procession autour de la  ville, revêtus de chappes, un cierge allumé en main ; et en cet ordre, suivis des confrères du Saint-Sacrement, faire station en toutes les églises de la ville, desquelles sera exposé le Saint-Sacrement et pendant la procession, les sieurs curé et sociétaires chanteront à haute voix le psaume Miserere mei, Deas, secundum magnam misericordiam tuam et le reste avec tel verset et répons qu'ils adviseront bon estre; et en chacune des stations, une antienne en l'honneur du Saint Sacrement de l'autel, la procession « commençant à sept heures du soir immédiatement ; « le tout pour obtenir, par les confrères et autres assistants à la procession, miséricorde de leurs péchés « par le mérite de la Passion de notre Sauveur[3]. » Suivent les signatures de dix-neuf officiers et confrères du Saint-Sacrement et six signatures de prêtres sociétaires. Pour ce qui regarde Romay, l'histoire et la tradition sont muettes sur l'exercice du culte dans la chapelle jusqu'aux deux tiers du XVIe siècle. Mais alors, un document, tombé entre les mains de M. Cucherat au moment où il allait être détruit, nous révèle l'existence de fondations de messes à Romay aussi bien qu'à Paray.

« J'ai sous les yeux, dit M. Cucherat  un parchemin du 1l novembre 1575, qui fonde des messes à la chapelle de Romay. » — Il donne ensuite, dans le style et l'orthographe du temps, la partie importante de cet acte authentique, dont voici les passages les plus intéressants pour l'histoire du sanctuaire de Romay :

« Par devant Sébastien Chassepot de Paray, notaire royal et présents les témoins souscrits, maître Jehan Quarré, prêtre, curé de l'église parochiale  de Notre-Dame de Paray — (viennent les noms de six prêtres « du Mépart)... tant en leur nom que pour et au nom des autres vénérables absents pour lesquels ils se font fort et promettent de les faire consentir, d'une part,  et  honorable femme. Mathie Mangonneaud, veuve de Jean Bouillet du Faubourg, d'autre part, sans contrainte, font entre eux les fondations, dotations,  promesses, obligations et autres choses cy-après écrites, savoir est que les vénérables et leurs successeurs en ladite église, pour toujours, et généralement promettent à Mathie Mangonneaud, présente, stipulante, et acceptante, pour elle et les siens de dire et célébrer chacun pour et à l'intention de ladite Mathie et de son dit feu mari pour le remède et salut de leurs âmes et de leurs parents et amis vivants et trépassés chaque samedi de chaque semaine, depuis le premier samedi du mois de mars, jusqu'au samedi  prochain après la Notre-Dame de septembre, en la chapelle de Romay, une grand'messe de Notre-Dame, où seront tenus d'assister cinq prêtres associés, celui qui dira la messe et quatre pour répondre à ladite messe..... Notez qu'elle transporte et revêt aux vénérables prêtres et qu'elle leur a livré la somme de six vingt, quatre livres, seize sols huit deniers, que les vénérables placeront en rentes à gens solvables, afin de servir au divin service pour payer chaque fois à celui qui dira la grand-messe à Romay, deux sols tournois et pour chaque chantre douze  deniers et rien quand les vénérables manqueront de dire et faire le divin service, lesquelles distributions seront alors données aux pauvres. » Une telle fondation, unique dans son genre, donne la plus haute idée de la piété envers Notre-Dame de Romay de la part, de la digne fondatrice et des prêtres qui l'acceptent, lorsqu'on sait que la chapelle est à deux kilomètres de Paray et que l'abord en était alors assez difficile. Il est à présumer que ces samedis-là, les paroissiens de Paray et autres lieux environnants remplissaient la chapelle ; car il devait certainement entrer dans les intentions de la fondatrice de développer de plus en plus, à Paray et dans la contrée, la dévotion à la bonne Dame de Romay, comme le prouve le choix du jour et celui du lieu.

Voici que nous trouvons dans un acte public une autre fondation non moins intéressant»; et non moins ancienne. Vers 1584, la fête de sainte Anne, mère de la Sainte Vierge, qui jusqu'alors, n'était célébrée que dans les églises particulières, fut étendue à l'Église universelle. Les habitants de la ville d'Apt, où repose le corps de sainte Anne, établirent une confrérie en son honneur dès le milieu du XVIe siècle ; et.pendant les guerres de religion, ils durent à la protection de sainte Anne d'échapper à deux reprises aux pillages et aux dévastations des huguenots et particulièrement à la fureur du terrible baron des Adrets. Ce serait vers cette époque, ou peu de temps après, que fut établie, dans l'église Saint-Nicolas, la Confrérie de Sainte-Anne, pour-la paroisse de. Paray, d'après le témoignage de M. Barriquand, ancien curé de Saint-Vincent-les-Bragny, près Paray. Cet ecclésiastique a eu entre les mains, pendant plusieurs années, le registre de cette Confrérie, dont nous avons parlé. Il le tenait de M. Farges, ancien curé de Paray. à titre d'héritier de sa bibliothèque[4]. Il le prêta à M. Cacherat, avec recommandation de le remettre aux archives de la paroisse, après l'avoir consulté. A la mort de M. Cucherat, on ne l'a pas retrouvé, malgré toutes les réclamations et recherches que nous avons faites dans sa bibliothèque.

Dès l'origine, cette Confrérie organisée en corporation et formée des menuisiers, des tisserands et des canabassiers[5] bien qu'elle soit fondée à l'église paroissiale, témoigne de sa prédilection pour la chapelle de Romay et elle se continue jusqu'à la Révolution. Un conflit s'éleva, sous l'administration de M. Jean-EIéonor Bouillet, entre les prêtres sociétaires et les confrères de Sainte-Anne. C'est à celle circonstance que nous devons la révélation de la fondation qui nous occupe. Les prêtres de Saint-Nicolas se plaignaient que les charges des fondations de la Confrérie étaient très peu récompensées. Ces confrères répondaient que, de temps immémorial, les prédécesseurs des réclamants avaient accepté ces charges par plusieurs contrats en leur possession, sans-compter ceux qui s'étaient perdus par le temps et le changement des officiers de la Confrérie. L'affaire était pendante en l'officialité d'Autun depuis quelque temps; Elle donna raison aux curé et sociétaires. Pour éviter les frais d'un procès long et coûteux, les confrères consentent à augmenter la rente annuelle et « obligent, (c'est-à-dire engagent) hypothécairement, à cet effet, tous les biens présens et advenirs de ladite Confrérie, moyennant quoi, les sieurs curé et sociétaires seront tenus à l'aire dire, et célébrer les services, messes et autres oeuvres pieuses cy-après exprimés pour le salut des âmes des confrères île Sainte-Anne.  Diront les vigiles des morts et les vêpres ci complies, tout consécutif et à haute voix, en la chapelle de Notre-Dame de Romet, la veille du jour de sainte Anne, et après ils diront le Libera me. Le lendemain, jour de la fête de sainte Anne, ils psalmodieront les Matines et chanteront le Te Deum et Laudes et, à haute voix, une grand'messe des défunts à diacre et sous-diacre, en l'église Saint-Nicolas, et la prose propre, ensuite de quoi, ils psalmodieront Prime, Tierce, Sexte et None ; le même jour de sainte Anne feront la procession de l'église de Saint-Nicolas à la chapelle de Romet, où étant arrivés, ils y célébreront une grand'messe du jour à diacre et sous-diacre, revêtus de tuniques de damas de couleur verte, appartenant à ladite Confrérie, avec une chasuble de la même couleur. Le même jour de la fête diront les vêpres et complies à haute voix et un Libera me pour les défunts à la fois, (tous) aussi dans ladite chapelle de Romet, et le lendemain de la fête, ils diront en l'église paroissiale de Notre-Dame (du cimetière) un nocturne des Morts et Laudes, avec une grand'messe de Requiem, etc., « etc. »

L'acte du 14 septembre porte la signature de M. Bouillet, curé, et de onze prêtres sociétaires, d'une part, et de quatorze confrères de Sainte-Anne, d'autre part. Les uns et les autres signent, tant en leur nom qu'au nom des absents.

Par cette fondation, on peut juger de l'antiquité de la Confrérie et de sa dévotion à Notre-Dame de Romay, puisqu'il est dit que les fondations sont établies de temps immémorial.

Ces fondations n'étaient pas les seules et les messes particulières devaient être nombreuses. Ce qui expliquerait, peut-être, la création de l'ermitage de, Romay, avec autorisation épiscopale, à la demande des autorités administratives. Le service établi à la chapelle de Romay fut confié, non pas à un prêtre de Paray, mais à un religieux. D'abord tout alla bien. Ensuite survint l'ère des difficultés. L'ermite habitait un petit logement contigu à la chapelle. Mlle Etienne Belriant, veuve de M. Pierre Quarré, revendiqua devant la justice la jouissance de, l'habitation et du jardin au Frère Fournier, canne de la ville et du couvent de Chalon-sur-Saône, successeur de défunt. P. Penin, religieux bénédictin. Dans une déclaration sous seing privé du 12 février 1668, l'ermite reconnaît que la résidence, qu'il fait dans la maison, joignant ensemble un jardin, lui a été accordée, par M. Pierre Quarré, parent du précédent, prêtre sociétaire au Mépart de Paray, pourquoi et moyennant quoi, il s'engage à dire par année quatorze messes à voix basse pro defunctis pour les membres de la famille[6].

L'ermite n'avait pas cette fondation à sa charge, on le devine bien. Avec un service régulier comme celui-ci, la population catholique devait se porter à Romay avec d'autant plus d'empressement que les calvinistes s'acharnaient à combattre le culte de la Sainte Vierge par leurs critiques et leurs moqueries stupides.

Une pièce, découverte aux archives de Saône-et-Loire, par M. P. Muguet, curé-archiprêtre de Sully, nous permet de suivre jusqu'en 1791 la dernière trace des fondations de messes à Romay. Voici ce que nous écrit M. le chanoine Muguet, le. 4 novembre 1896 : « En mai 1791, une certaine tolérance, de courte durée, fut laissée aux prêtres insermentés. Dans les paroisses ayant, plusieurs églises ou chapelles, une chapelle leur fut désignée pour célébrer la messe, administrer les sacrements à leurs adhérents et faire les fonctions de Vrai pasteur. Seulement cette église ou chapelle, devait porter une inscription indiquant sa destination particulière. A Paray, la chapelle, laissée au culte catholique romain fut celle des Ursulines (présentement la chapelle des religieuses du Saint-Sacrement. Voici l’inscription placée sur le frontispice : Eglise pour les catholiques, apostoliques, romains. »

On appelait : non conformistes, les vrais catholiques.

Dans les communes n'ayant qu'une église, la liberté fut donnée aux non conformistes de célébrer la messe en celle église, mais seulement une messe basse, non sonnée et à l'heure consentie par le curé intrus. Les chapelles de Romay et de Saint-Roch furent fermées et l’église de Saint-Nicolas devint l'église de M. Verneau et de ses adeptes. Or, l'abbé Delucenay. vicaire de Paray, après avoir refusé de prêter le serment sacrilège, demanda l'ouverture de la chapelle de Romay, ainsi que de la chapelle de Saint-Roch, pour y célébrer des messes fondées, lie digne prêtres d'une famille très honorable et très chrétienne de Paray, voulait remplir jusqu'au bout les charges de messes qui lui incombaient.

Voici la pièce qui fait connaître la demande de M. Delucenay :

District de Charolles, du 2 août 1791, séance du matin.

« Vu le mémoire présenté en premier lieu au Directoire du département de Saône-et-Loire de la part du sieur Jacques Lucenay[7], ci-devant vicaire à Paray, et ensuite renvoyé au Directoire de ce district par celui dudit département, d'après l'arrêté de celui-ci en date du 28 juillet dernier, ledit mémoire aux fins de faire, ordonner l'ouverture de la chapelle de Romay et de, celle de Saint-Roch, si toutefois elles sont considérées comme oratoires nationaux, ainsi que l'ouverture des portes de l'église principale et paroissiale de Paray dont on lui refuse, l'entrée. Les administrateurs composant le Directoire du district de Charolles, le procureur syndic, ouï, arrêtent que ledit mémoire sera communiqué tant à MM. les officiers municipaux de Paray qu'à M. Verneau, curé dudit lieu, à l'effet, de fournir leurs observations et réponses sur icelui pour icelles être rapportées au Directoire et être donné tel avis qu'il appartiendra sur la pétition du sieur Jacques Lucenav. »

Quel fut le sort de celle démarche? Les archives de la municipalité n'en font point mention. C'était, alors le règne, de l'arbitraire. Il est probable qu'elle n’eut pas de suite. Bientôt, toutes les fondations quotidiennes, hebdomadaires, annuelles et perpétuelles disparurent pour toujours.

Dieu, qui récompense la plus petite de nos bonnes actions, aura tenu compte aux pieux fondateurs de leurs intentions en leur appliquant à eux et à leur famille, les mérites des sacrifices accomplis par toutes, leurs œuvres religieuses.

Depuis le-Concordat, de nouvelles fondations, autorisées et protégées par l'Etat ont été faites par les familles, animées d'un profond sentiment de loi à l'efficacité du saint sacrifice de la messe. On se demande avec inquiétude, en ce moment, si un nouvel orage ne les détruira pas un jour ou l'autre. Quoi qu'il arrive, nous avons la certitude que la Providence saura y pourvoir.

 

[1] Autrefois, un notaire était spécialement chargé des actes ecclésiastiques. Il se nommait notaire royal et apostolique. [2] Le Jeudi-Saint se nommait alors jeudi absolu jeudi blanc ou encore le grand jeudi.[3] Nous découvrons là les premières processions aux flambeaux, que les pèlerins du Sacré-Cœur pratiquent fréquemment à Paray, à notre époque.[4] M. Farges l'avait découvert dans une maison de Paray. La mère de famille qui le possédait, voyant que M. le Curé attachait du prix à ce manuscrit illisible pour elle, le lui donna de grand cœur ; mais, comme cette femme n'était pas riche, M. Farges lui fit accepter cinq francs. En quittant Paray, il ne s'en dessaisit point, et l'emporta à Saint-Laurent-en-Brionnais, son nouveau poste.[5] Ganabassior, marchand de chanvre, ou de toile de chanvre; vieux mot encore usité à Lyon (Larousse illustré).[6] Notice historique et généalogique sur la famille Quarré, de Bourgogne, pages 131 et 132. — Lyon, imprimerie X. Jevain, 1893. — Cet ouvrage, très bien documenté, nous fut donné par l'auteur II. Quarré de Verneuil, grâce à la bienveillante entremise de Mlle Hedwige Quarré de Verneuil.[7] (1) La haine pour la particule était telle que le demandeur qui se nommait Delucenay, tout d'un mot, est désigné sous le nom Lucenay, par altération de son vrai nom Delucenay, sans séparation de la particule.


II

DOCUMENTS RELATIFS A ROMAY

En dehors des fondations de messes respectées par le temps, les documents intéressant l'histoire de Romay et de son sanctuaire sont assez rares. Toutefois nous pouvons en grouper quelques-uns sous le titre ci-dessus.

Romay, village situé sur les confins dos communes de Paray et de Volesvres, dépendait jadis de la seigneurie de Paray laquelle appartenait à l'abbaye de Cluny ainsi que l'attestent les archives de plusieurs familles de ce pays. Les actes antérieurs au cadastre parcellaire du commencement du siècle dernier portent que la chapelle de Romay est située sur la commune, de Volesvres. Depuis ce temps-là le registre cadastral délimite les doux territoires par le chemin tendant de Bord, hameau de Volesvres, au moulin de Romay, sur la Bourbince. La chapelle et les deux domaines, échus en héritage à Mlle de Carmoy, épouse de M. le marquis de Marguerie, font seuls partie de Paray-le-Monial. Tout le groupe de maisons de gauche est de Volesvres. Au Moyen âge, le système féodal reconnaissait à une terre deux propriétaires, l'un possédant le domaine éminent, nul en pratique, et l'autre ayant le domaine utile. On sait aussi qu'il y avait alors des domaines, des bois, etc., relevant des seigneuries, sans appartenir aux seigneurs.

Ceci établi, étudions ces témoins du passé. Le premier document relatif à la seigneurie de Paray remonte à 1197. C'est un règlement fait par l'abbé de Cluny. Il contient les émoluments et les charges de la prévôté de Paray. Romay avait sa prévôté à part comme on peut en juger par ces lignes extraites de la Généalogie de la famille Quarté, page 134 : le 6 janvier 1625, le R. P. Dom d'Arbonze, abbé de Cluny, s'appuie sur le terrier de la Prévôté de Romey, page 6 pour déclarer que la maison joignant la chapelle de Romay appartient à Denis Quarré, comme bâtie par ses auteurs. Dès, lors cessèrent les réclamations des habitants de Paray. La chapelle seule restait leur propriété.

Comment cette chapelle, construite en la terre seigneuriale de l'abbaye de Cluny, passa-t.-elle dans la suite aux habitants? Etait-ce par une vente en règle, ou par une donation absolue ou conditionnelle ? Question embarrassante pour l'historien. Le fait existe réellement, comme le prouvent plusieurs procès entre, les habitants de Paray et la famille Quarré, mais rien de, plus. Toutefois, nous constatons que les prêtres du Mépart apparaissent en pleine jouissance du sanctuaire, qu'ils y célèbrent la messe, qu'ils y reçoivent des abjurations de calvinistes et qu'ils bénissent la cloche, etc., de 1575 à 1600.

L'acte de cession de la chapelle par les Bénédictins à la ville de Paray est introuvable. Pour faire un peu de lumière sur ce point obscur, force nous est de procéder d'abord par raisonnement et ensuite par analogie. Au lecteur le soin d'accepter ou de rejeter une opinion toute personnelle.

A un moment donné, les carrières de Romay, qui avaient fourni de la pierre pour les grandes constructions des moines et pour les habitations groupées autour du monastère, s'épuisèrent entièrement et lurent à peu près abandonnées. Les moines architectes, constructeurs, sculpteurs et le reste, devinrent alors de vrais ermites et s'enfermèrent entièrement dans la solitude, du cloître pour se livrer à la prière et au travail intellectuel.

L'oratoire de Romay perdait, donc pour les Bénédictins de Paray sa raison d'être. On ne pouvait songer cependant à le détruire. De là vint tout naturellement l'idée d'en faire don aux habitants, comme dans la suite, on donna la chapelle, de. Saint-Roch à l'administration de la ville. Les habitants, en acceptant cette donation, durent prendre certains engagements pour l'entretien de la chapelle et la continuation du service religieux. Il est à présumer qu'ils se réservèrent certains droits sur les fondations et les revenus. La preuve se trouve dans la déclaration de M. Bouillet, curé de Paray. Il découvrit, en prenant possession de la chapelle, que le revenu en était considérable, mais qu'il n'en jouissait pas parce qu'il était absorbé par les familiers du sieur Buez, abbé de Cluny.

Lorsque le service de la chapelle passe aux ermites successifs, c'est à la demande des habitants administrant la ville de Paray et avec l'autorisation de Mgr l'Evêque d'Autun.

Après quelques années, des démêlés sérieux éclatent entre les propriétaires voisins de la chapelle et l'ermite. Il est manifeste qu'on cherche, à l'éloigner. Faut-il voir dans le conflit l'influence des Mépartistes ? Peut-être cette ingérence étrangère finit-elle par porter ombrage au Mépart. Une scène peu édifiante de pugilat entre l'ermite et un prêtre du Mépart le ferait supposer. Le fait nous est révélé par un procès-verbal de visite épiscopale où l'Evêque d'Autun s'informe si le prêtre agresseur s'est fait relever de l'excommunication encourue en frappant l'ermite de Romay. Au contraire, les administrateurs, appréciant les services de l'ermite, adressent, vers 1668 à l’autorité diocésaine, une requête tout en faveur du pauvre ermite battu. On peut lire, aux Archives de Macon, cette requête des échevins et de quelques bourgeois de Paray à Mgr l'Evêque d'Autun, à l'effet d'obtenir que le R. P. Isaac de saint Jean-Baptiste, prêtre religieux, profès de l'Ordre des Carmes de Chalon-sur-Saône, desservant la chapelle de Romay et y résidant, avec la permission de Mgr l'Evêque d'Autan, soit maintenu dans cette fonction.

Notre opinion sur la cession de la chapelle aux habitants de Paray par les Bénédictins s'appuie encore d'un autre exemple qu'il nous a été donne de découvrir récemment.

Un prieur claustral de Paray, Dom Vivien, mû de pitié par la fréquence des maladies contagieuses qui désolaient la ville et les environs de Paray, fit construire une chapelle aux lieu et place de la Croix-de-Boulery. Il mourut sans qu'elle fût livrée au culte. Elle échut à Monseigneur le prince de Conty, abbé, chef et supérieur général de l'abbaye et de tout l'Ordre de Cluny.

Les syndic et échevins de Paray, connaissant la dévotion des habitants à Messieurs saint Sébastien et saint Roch, depuis plusieurs années, adressèrent, en 1660, une requête à dom Rousset, prieur de Paray, en vue d'obtenir la chapelle qui était échue, aux Bénédictins de Paray par suite de la remise faite par le prince de Conty. Claude Rousset, prieur, y consentit, à condition que les syndic et échevins feraient une fondation en l'honneur de saint Sébastien et de saint Roch, ce que ceux-ci acceptèrent et exécutèrent. La fondation consistait à célébrer une messe à liante voix, avec diacre et sous-diacre le jour de la fête de saint Sébastien, 22 janvier, et le jour de la fête de saint Roch, 16 août.

Les administrateurs proposèrent la fondation aux prêtres sociétaires. Ils tombèrent d'accord sur la rente à fournir chaque-année aux sieurs curé et sociétaires, à la charge, par ces derniers, de faire une procession autour de la ville et de là à la chapelle, par le chemin le plus commode, et de célébrer la messe dans les conditions arrêtées. Et lorsque la rivière sera débordée et que les chemins seront impraticables, le service religieux se fera à l'autel de saint. Sébastien, en l'église Saint-Nicolas.

Du fait de la donation de celle chapelle aux habitants de Paray, dans la personne du syndic et des échevins, pour y fonder à perpétuité et y maintenir à jamais le service religieux, nous concluons par analogie, jusqu'à preuve du contraire, que l'oratoire du Val d'Or fut transmis par les Bénédictins, de, cette façon, aux administrateurs de la ville de, Paray, afin de pourvoir au culte, de concert avec Mgr l'Evêque d'Autun, mais sous bénéfice de certaines réserves sur les renies et fondations de cette chapelle.

Deux grandes causes vinrent entamer successivement, les revenus du prieuré de Paray. Premièrement, les dépenses incalculables de l'agrandissement de l'église au XIVe siècle ; deuxièmement, le pillage de l'église et du monastère par les huguenots au XVIe siècle.

Dès lors, les Bénédictins cédèrent à des propriétaires voisins une partie de leurs immeubles pour faire face aux dépenses, La terre de Romay apparaît séparée de la seigneurie de Cluny au commencement du XVIe siècle. Elle est constituée en fief noble. Les acquéreurs prennent d'abord le titre de sieurs de Romay et dans la suite, celui de seigneurs de Romay, sans réclamation des abbés de Cluny, seigneurs de Paray.

Pierre Quarré, sieur de Romay, troisième du nom, cinquième fils de Pierre Quarré de Château-Regnault et de Jeanne de Thésut, est qualifié de bourgeois de Paray dans les titres de 1470. Il acheta le fief noble de Romay près Paray, de Roubert de Villaines[1], ainsi qu'il appert du bail passé le 12 février 1525, par Jehan et Pierre Quarré, ses fils, à Guillaume Ravoulet, par acte reçu par Barthélémy Jacquand, prêtre, notaire public de la ville de Paray. Pierre Quarré fait successivement des acquêts à Romay, tels que la moitié d'une grange et d'une pièce de terre, sise au finage de Romay. Ses fils, Jehan et Pierre Quarré frères, passent bail à Antoine Pommier et Jeannette sa femme, de leurs grangeries de Romey et Mareschal [2], se réservant les tours, murs et aisances joignant à icelles qui fut du meix de Romey, provenant de Roubert de Villaines, Claudine Quarré, dame de Romey, épouse de François Bouillet de l'Heurtière ou Loretière, hameau de Saint-Vincent-lès-Bragny. Dans le partage de ses biens, ses enfants relâchèrent le domaine de Romey, la vigne et les dépendances, à Claudine Quarré, leur mère, pour ses biens propres, droits et avantages patrimoniaux, par acte du 16 octobre 1646 devant Chanfray, notaire à Paray. Dans ces documents, tirés de la Notice historique et généalogique de la famille Quarré, il n'est plus question des Bénédictins.

Pour ne laisser perdre aucune tradition du culte de Marie à Paray et à Romay, nous reproduisons l'extrait suivant d'une délibération administrative « 1641-1642, délivrance faite par les échevins des réparations du pont de Bord sur la Bourbince et de la construction de celui qu'il est besoin de faire sur les fossés qui sont proches de l'arbre de la Vierge, sur la levée de Romay ». Que faut-il entendre par ces mots? Cet arbre avait, donc une certaine importance pour être mentionné dans une pièce administrative très authentique. La tradition orale dont nous recueillons les derniers échos va nous l'apprendre. Légende ou histoire, elle mérite de fixer l'attention. On désignait anciennement sous le nom de levée de Romay, le monticule parlant de l'étang du Prince[3] et se poursuivant jusqu'à Survaux. Le chemin, transformé en une route de Charolles[4], était bordé par de larges fossés et deux lignes d'arbres. L'un d’eux laissait voir, dans l'épaisseur de son écorce la forma très exacte d'une statuette dans une niche. Le phénomène était si frappant aux veux de tous, qu'on voyait les moins croyants se déranger pour le constater et en exprimer leur étonnement.

Dans tous les alentours, il n'était question que de l'arbre de la Vierge. En allant à Romay, les habitants de Paray faisaient station au pied de l'arbre. Les mères et les enfants s'agenouillaient au pied de la statuette pour y prier. On rapporte que la forme, de la niche et de la statuette n'était pas encore entièrement déprimée, lorsque l'arbre vint à périr de vétusté. Si, en 1641-1642, l'arbre s'appelait déjà l'arbre de la Vierge, on est en droit de conclure que le fait remonte plus haut. C'était l'époque où disparut la vieille statue de pierre de la chapelle de Romay enfouie en terre, pour la soustraire à l'impiété. Or, la Vierge formée dans cet arbre était assurément, un attrait qui dut entretenir la pieuse promenade, du dimanche et des fêtes à la chapelle de Romay[5].

Voilà comment, grâce au récit des vieillards, l'arbre de la Vierge, cité plus haut, a cessé d'être une énigme pour nous.

 

[1] Villaines, hameau de Volesvres.[2] Maréchal, hameau de Saint-Vincent, est un ancien fief de la baronnie de Digoine. Cette terre appartient à la famille Beluze-Magnin, ayant un pied-à-terre à Paray.[3] La maison de Mme Crastes est bâtie sur l'emplacement de cet étang. [4] Cette route, rectifiée depuis, n'est plus qu'un simple chemin dit de Survaux.[5] Depuis la réouverture de la chapelle en 1811, tes habitants de Paray. en se rendant à la chapelle, faisaient encore une station à l'arbre de la Vierge, rapporte la tradition.


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ET LES SOUVENIRS QUI S'Y RATTACHENT

PAR L'ABBÉ BARN

CHANOINE HONORAIRE D’AUTUN ET DE ROUEN

CURÉ-ARCHIPRÊTRE DE LA BASILIQUE

DU SACRE-COEUR DE PARAY- LE- MONIAL

NOTRE-DAME DE ROMAY

CHAPITRE III

LES STATUES DE LA SAINTE VIERGE A PARAY

Paroisse de Paray. Paroisse de Marie.

Le culte de Marie, en grand honneur chez nos ancêtres, les chrétiens des premiers temps, a laissé parmi nous des traces profondes. C'est à chaque pas qu'on les retrouve en fouillant le passé de la paroisse de Paray. Nous avons déjà nommé la rue Notre-Dame-du-Cimetière. — Voici au centre de la cité la rue Dame-Dieu, c'est-à-dire Notre-Dame, Mère de Dieu[1], aboutissant au célèbre monastère de la Visitation.

Mais il ne reste pas seulement des noms, des souvenirs et, des églises. Il y a encore d'autres monuments de pierre que celui de la Madone de Romay. Ces statues ont leur histoire. En décrire les plus remarquables s'impose à un historien, désireux de faire la pleine lumière sur la loi du vieux Paray.

I

La première de ces vieilles Madones de Paray à signaler se rattache à l'histoire de Romay. C'est la représentation de la Vierge-Mère. Elle n'a pas assurément la valeur artistique et mystique de la vraie Madone; mais la considérer comme sa soeur n'a rien d'invraisemblable. Cette statue, en pierre de Romay, ayant la grandeur de la première, fut tirée de l'oubli, il y a plus d'un siècle, dans des circonstances singulières. Un charpentier, nommé Joly, travaillait avec plusieurs autres ouvriers au village de Romay, près du moulin. Après le repas du milieu du jour, ils se reposaient sur le bord de la Bourbince. Tout à coup. Joly aperçut à travers l'onde tranquille une masse informe ayant l'apparence d'un corps humain, et aussitôt il appelle sur cet objet l'attention de, ses compagnons de travail. « Je veux savoir ce qu'il en est », dit-il, et il se précipite dans l'eau, peu profonde à cet endroit. Son pied heurte une pierre taillée. Il la soulève et s'écrie : « C'est une Sainte Vierge, je l'emporterai à ma femme, ce soir. Ah ! quelle va être contente ! » De fait, Jeanne-Marie Colin, femme Joly, était une fort bonne chrétienne. Elle fut très enchantée de cette découverte et donna, avec le plus grand bonheur, asile dans sa maison à la statue. Comme la Madone de Romay était habillée en tout temps, elle façonna avec goût des vêtements à sa bonne Vierge. Le socle de la statue se trouvant rongé, par un long séjour dans l'eau, sans doute, Joly en prépara un en bois dans lequel il l'incrusta solidement pour permettre au bloc de garder la position verticale.

Avant de poursuivre ce récit, exprimons notre opinion sur cette statue.

Elle a dû remplacer la Madone des moines, enfouie en terre à l'époque, de l'invasion des Calvinistes, appelés les Huguenots, par mépris, dans plusieurs régions. Elle est demeurée dans la chapelle après la découverte providentielle de l'ancienne et y resta vraisemblablement jusqu'à la Révolution. Les nouveaux iconoclastes de 1793 n'en firent aucun cas. Ils se contentèrent d'emmener la plus vénérée à Paray, tandis qu'un voisin quelconque de la chapelle, pour la soustraire à la profanation, la cachait dans la rivière.

Jeanne-Marie Joly avait la plus grande vénération pour sa Sainte Vierge et elle s'efforçait de la communiquer à ses voisines[2].

La femme Joly perdit successivement son mari et sa tille unique, Jeanne Joly, épouse de Jean Larue. La fille de ce dernier se maria à Digoin et elle emmena sa grand'mère avec elle et la soigna très bien jusqu'à sa mort, lin quittant Paray pour habiter Digoin, Jeanne-Marie emportait avec elle son trésor, c'est-à-dire sa vénérée statue. Placée sur une commode, la Vierge, apparaissait vêtue d'une robe blanche et d'un voile de tulle blanc, garni d'une, riche dentelle. Les petites filles du quartier de la Grève de la Loire, se faisaient une joie enfantine d'offrir les plus belles fleurs à la Sainte Vierge de la tante Joly, et venaient souvent, sur le soir s'agenouiller auprès de la Sainte Vierge, pour réciter une prière. A la mort de cette pieuse chrétienne, arrivée le 13 mars 1853, à l'âge de 83 ans, la statue resta quelque temps à sa place. Un jour elle, tomba à terre et se brisa. Les fragments épars prirent le chemin du grenier et y demeurèrent plusieurs années sans honneur et sans prière[3]. Une soeur de Jean Larue. Mlle Louise Larue, après avoir séjourné longtemps à Paris, revint en Charolais et fut reçue chez sa nièce, à Digoin. Cette personne, ne voyant plus la Vierge, de famille, s'enquit de ce qu'elle était devenue. On lui apprit l'accident. Aussitôt elle s'empressa de la remettre en bon état et de la placer dans, sa chambre. Mlle Larue est revenue à Paray pour y finir ses jours. Elle, a rapporté sa chère statue avec elle et met tout son bonheur à redire à qui veut l'entendre, l'histoire intéressante de la Madone. Nous lui avons demandé de nous permettre de la faire photographier sur place. Elle a bien voulu autoriser la reproduction. Cette Vierge-Mère porte le diadème à pointes. L'Enfant-Jésus est sur le bras droit et la Vierge tient, de la main gauche, l'extrémité du pied droit. Le pied gauche est pendant et l'attitude est celle d'un enfant effrayé, qui se cramponne au vêtement maternel. Le galbe de ce groupe manque absolument de grâce. Cela tient à ce que les pieds sont perdus dans le piédestal rapporté et aussi à l'inhabileté de l'ouvrier. On nous fait espérer qu'un jour elle reprendra son rang au sanctuaire de Romay. Nous lui donnerions, volontiers, telle qu'elle est, une place d'honneur dans la chapelle.

II

STATUE DE LA FAMILLE DAMAS-DIGOINE

Le pieux usage de revêtir d'un insigne religieux les façades de maisons, les frontons des portes d'entrée, les angles de rues ainsi que les places publiques a été établi à Paray par les Bénédictins [4]. On s’est servi de sept bornes, transformées en croix dans la suite, pour marquer les limites d'affranchissement de la ville de Paray.

Il y avait autrefois une grande croix à l'extrémité du pont du moulin des Moines, du côté de l'Hôtel de la Poste. Les anciens actes citent plusieurs autres croix ; la croix de Notre-Dame, près le cimetière, la croix placée sur le chemin de la Villeneuve, la croix de Bouléry et la croix de pierre qui donna son nom au quartier situé en dehors des fossés[5].

Souvent l'insigne religieux est une statue de la Sainte Vierge. Le protestantisme, dans son horreur pour les images, non seulement n'a pas découragé les catholiques, mais il a provoqué ces démonstrations chrétiennes. Lorsque l'habitation d'un catholique, était juxtaposée à celle d'un calviniste, il n'était pas rare de voir le catholique arborer un signe, chrétien quelconque[6]. Le monument le plus caractéristique on ce sens est la Vierge que l'on voit à l'angle de la maison des Damas-Digoine, donnant sur la rue Billet[7] et sur la rue Brice-Baudron maison veuve Muet-Morin. La Madone s encadre dans une niche gothique à pinacle. L’écusson est effacé ; mais il n'y a pas de doute sur son origine, puisqu'on retrouve les armes des Damas sur la plaque de la cheminée de la cuisine. Cet élégant monument rappelle le style de la chapelle sépulcrale de la famille de Damas, transformée en chapelle de la Sainte Vierge. La construction de l'une et de l'autre est du XVe siècle. La Vierge de Mme Muet est de cette époque. Le dessin, la coiffure, la couronne et surtout la nudité de l'Enfant-Jésus n'appartiennent pas au Moyen Age. Ce sont des caractéristiques qui marquent la fin du XVe et le commencement du XVIe siècle.

Dès le XIIe siècle, affirme M. Georges Roliault de Fleury, la Vierge, comme à Bernet, est souvent représentée avec une pomme en main. Nouvelle Eve, elle l'offre à Jésus, en souvenir du Paradis terrestre, rappelé dans le mystère de la Rédemption.

Au moment de la Révolution française, la maison de Damas-Digoine était occupée par M. Naulin, père, de M. Naulin, chanoine honoraire d'Autun, ancien curé-provicaire et archiprêtre de Saint-Pierre de Mâcon, de vénérée mémoire. Pour éviter que la statue, ne fût profanée à la place qu’elle occupait, M. Naulin la fît descendre dans son magasin. Un jour, un habitant de Saint-Yan se présente pour faire un achat. Il aperçoit la Madone et entrant en fureur à la vue de celle Sainte Vierge, il tire de sa poche son couteau et en donne un coup si violent sur la figure qu'il enlève une partie du nez de la statue. On voit encore la marque du coup de couteau.

En s'en retournant chez lui, il rencontra un chien qui le mordit au nez et le blessa gravement là où il avait frappé lui-même la Vierge. Le récit ajoute qu'il mourut peu de jours après des suites de cette morsure, en punition de cet acte d'impiété envers la Vierge Marie [8].

La Vierge a repris sa place et quelques coups de pinceau dissimulent un peu le coup reçu au nez. L'écusson se voit encore, mais on a fait disparaître les armes qu'il portait. Ce petit monument que Mme veuve Muet-Morin, propriétaire, garde religieusement, a le don d'attirer l'attention des pèlerins. Quelquefois ils s'agenouillent, sans respect humain, à ses pieds pour lui adresser une prière, comme cela se pratique encore à Rome, et dans les pays foncièrement catholiques. Chaque fois qu'une procession passe dans cette rue, on entoure la niche de guirlandes et on dépose des fleurs aux pieds de la Vierge. Ces actes publies de dévotion envers la Sainte Vierge sont bien acceptés et, édifient notre population si dévote à Marie dans sa très grande majorité.

Dans la famille Sauteret et Gourgaud, habitant rue du Perrier, on conserve religieusement une vieille, statue de la Sainte Vierge, en faïence de Nevers. Elle, vient de l'église Saint-Nicolas. Les amateurs l'apprécient et estiment qu'elle remonte à deux siècles. La famille ne manque pas non plus de l'exposer à une, fenêtre de la maison, chaque fois qu'à l'occasion d'une grande solennité ou d'une procession extraordinaire, la ville se met en fête en décorant les maisons.

Notre antique basilique n'a pas conservé la Vierge de l'église bénédictine. La statue qui se voit dans la niche centrale du beau retable de pierre est en plâtre durci. Elle manque de caractère religieux. Cependant, les plis des vêtements sont très soignés. Ce qui la distingue de toutes les autres statues de la ville de Paray, c'est une représentation de notre mère Eve, apparaissant au bas du vêtement de Marie et mordant sur la pomme pour rappeler le péché originel. Près du vieux Saint-Nicolas, un bel édifice du style de la Renaissance, la maison Jayet, qui sert de mairie, attire l'attention des visiteurs. Autrefois, parmi les riches sculptures, on voyait une statue de la Sainte Vierge entre deux anges, que le marteau révolutionnaire a fait disparaître. Il y a là une preuve de plus à ajouter à celles que M. Georges Bonnet a apportées dans un des chapitres de sa brochure publiée en 1893, sous ce titre : « Notes pour servir à l'Histoire du Charolais », pour démontrer que la maison Jayet n'est pas l'oeuvre d'un protestant. Dans l'intérieur de la ville, çà et là  plusieurs maisons particulières sont encore ornées d'une statuette de la Mère du Ciel[9]. En un temps où l'impiété porte le front si haut, il serait à désirer que celle pratique devînt, plus générale dans la cité de Marie et du Sacré-Coeur. Quelle édification ce serait pour les pèlerins de l'avenir, de rencontrer ici une statue de Marie, là, une statue du Sacré-Coeur, au coin des rues et, aux façades des maisons de nos fervents catholiques de toutes les classes, depuis la modeste habitation de l'ouvrier, resté chrétien, jusqu'à ces belles habitations modernes que l'on voit sortir de terre, comme par enchantement depuis que d'immenses foules de pèlerins accourent ici.

On ne craint pas, à Paray, d'emprunter à la religion des noms et des emblèmes sacrés, comme enseignes de négoce. Pourquoi ne nous distinguerions-nous pas des adeptes des sociétés secrètes, par des statues de pierre, de bois ou de marbre, en l'honneur de Notre-Seigneur, ou bien de sa Sainte Mère ? Arrière donc le respect humain !

 

[1] Les laïcisateurs de la Révolution, acharnés à effacer tous les souvenirs de notre sainte religion, lui donnèrent le nom de rue des Droits-de-l'homme. Le peuple de Paray ne prit pas au sérieux ce changement de nom. Il continua et continue à dire la rue Dame-Dieu. On a pensé que ce nom avait été donné à cette rue en souvenir de la Madone de Romay, cachée chez Catherine Roulier, qui habitait cette rue. Nous croyons que ce nom est plus ancien. [2] Elle habitait la maison basse, située à l'extrémité de la rue de la Visitation et faisant partie de la maison de M. Villedey de Croze. [3] Nous tenons ces détails de deux personnes de Paray, dont les souvenirs d'enfance ont gardé, dans un âge avancé, toute leur fraîcheur, Mme veuve Du Vernay, d'une part, et Mme veuve Bonnevay, décédée depuis quelques années. [4] La maison de M. Léon Lempereur, sur la place Guignault, ancienne maison des moines de Paray, présente plusieurs inscriptions de sentences de l'Évangile. [5] La croix de pierre fut ainsi appelée parce qu'elle remplaça une croix de bois très ancienne. Au moment du changement du nom des rues, pendant la Révolution, ce quartier s'appela le Faubourg du Sommeil. [6] En voici un exemple récent. L'an dernier, en démolissant la maison Douhéret, voisine de l'ancienne maison des protestants Gravier, on découvrit des pierres portant une inscription que nous avons lue facilement. Sur le sommet d'un fronton de porte d'entrée est gravé le monogramme du Christ, surmonté de la croix. Au-dessous, on lit ces mots : In te, Domine, speravi, non confundar in oeternum, 1666 : et un peu plus bas : A. Poncet. C. Hérisson. Ces noms appartenaient à deux familles catholiques de Paray. [7] Ce nom rappelle le souvenir du docteur Billet, qui soigna la bienheureuse Marguerite-Marie dans sa dernière maladie.[8] Plusieurs personnes dignes de foi relatent le fait. Nous nommerons Mlle Henriette Fauconnet, qui le tient de Mme Thomas, nièce de M. Naulin, propriétaire de la statue, et Mme veuve Muet-Morin, propriétaire actuelle de la maison ayant appartenu à la famille de Damas-Digoine.[9] Rue du Perrier, maison Fauconnet, dans une niche ouverte sur la façade, on voit une statue en bois de saint Nicolas, patron de l'église paroissiale.


 

NOTRE-DAME DE ROMAY.
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L'ABBÉ BARN

CHANOINE HONORAIRE D’AUTUN ET DE ROUEN

CURÉ-ARCHIPRÊTRE DE LA BASILIQUE

DU SACRE-COEUR DE PARAY- LE- MONIAL

NOTRE-DAME DE ROMAY

 

CHAPITRE II

LA CHAPELLE ET LA MADONE DE ROMAY

Il est ordonné aux Frères qui travaillent en dehors de monastère d'accomplir « l'OEuvre de Dieu. » Règle de saint Benoît (Chapitre L).

Cette petite chapelle, prémices du monastère, aura l'immortelle durée d'un monument d'airain [1].

I

LA CHAPELLE

Avant de porter à travers le monde catholique le beau nom de Cité du Sacré-Coeur, Paray fut depuis son origine chrétienne la Cité de Marie. Celle-ci a préparé celle-là. La première église, dont la chapelle actuelle du cimetière formait l'abside et le choeur, fut placée sous le vocable de la Sainte -Vierge, sous le titre de Notre-Dame, et dans la suite Notre-Dame-lez-Paray. La petite ruelle partant du vieux Saint-

Nicolas pour aboutir au cimetière porte encore le nom de rue Notre-Dame. Celle première paroisse a pré-existé au monastère du Val d'Or (973). La date de la fondation de cette première église est entièrement ignorée des historiens, mais plusieurs noms, portés par les lieux avoisinant l'église, tels que Saint-Léger, ancienne paroisse, la fontaine de Saint-Martin, rappelleraient les siècles où ces deux saints jouissaient d'une grande popularité, et le nom des Grénetières, dans un pays de broussailles qu'était cette contrée à l'arrivée des moines, indiquerait que Notre-Dame, comme paroisse, remonte bien au-delà du Xe siècle.

Le second sanctuaire en l'honneur de la Sainte Vierge est celui de, Romay. Il est assis au fond du Val d'Or, sur le territoire de Paray, à deux kilomètres de la ville. Aux alentours de la chapelle, derrière le petit village de Romay, on aperçoit un monticule présentant des plis de terrains très accentués. C'est là qu'une tradition constante et très bien motivée place les carrières qui ont fourni la pierre et la chaux pour-ies constructions du monastère, de l'église de Paray et de la plupart des anciennes constructions de la ville. M. Canat de Chizy[2] cite, charte 2, le Cartulaire de Paray, où il est dit qu'aux premiers coups de pioche, Dieu, pour montrer qu'il approuvait les projets[3], permit qu'on rencontrât un dépôt considérable de pierre et de chaux, inconnu aux habitants de la contrée, lequel profita largement à l'avancement des bâtisses.

Avec M. Cucherat, nous regardons colle découverte de pierre et do chaux comme légendaire. Il n'y a pas de pierre ni de chaux sur le territoire de Paray, niais simplement du sable. Sur le monticule de Romay, on découvrit de la pierre calcaire, mêlée de silex, propre à faire de la chaux. La Bourbince fournissait abondamment le sable. Ces matériaux sur place permirent de hâter les constructions. C'est ainsi qu'il faut entendre ce dépôt considérable de pierre et de chaux et ne pas croire à l'existence de constructions d'une antiquité purement imaginaire dont on n'a jamais découvert la moindre trace nulle part.

Les habitants de Paray se transmettent de génération en génération la vieille légende des deux boeufs conduisant, sans guide, par l'ancien chemin dit les rues de Romay, toute la pierre employée à la construction de la grande église des Moines, légende en opposition formelle avec l'affirmation de M. Canat de Chizy, que les carrières de Romay ont été abandonnées de bonne heure, parce qu'elles ne fournissaient qu'un calcaire mêlé de silex. En réalité, notre monument bénédictin tout entier, dans sa partie la plus ancienne qui date de la fin du Xe siècle, et dans sa grande restauration que l'auteur de l'Introduction au Cartulaire du prieuré de Paray, M. Ulysse Chevalier, fait remonter à 1447-51[4], est entièrement bâti avec la pierre de Romay. Au contraire, le monastère qui démeure encore debout, commencé vers 1700 et terminé vers 1740, est bâti en pierre de Saint-Vincent-lès-Bragny.

L'ouverture des carrières de Romay par les Bénédictins de l'Ordre de Cluny, pour la construction d'une église et d'un monastère, entraînait nécessairement l'érection d'un oratoire non loin des chantiers d'exploitation de la pierre mureuse et de la pierre de taille par des ouvriers du pays, sous la direction des religieux. L'oratoire est prescrit par le chapitre L de la règle de saint Benoît et il est ordonné qu'il sera construit à une certaine distance du chantier de travail, pour que le bruit ne trouble pas le recueillement des Frères dans l'accomplissement de l'Œuvre de Dieu, c'est-à-dire la récitation du saint office.

Telles sont l'origine et la raison d'être de la chapelle de Romay. L'oratoire primitif s'élevait tout proche d'une fontaine que la tradition a, de tout temps, considérée comme miraculeuse.

La façade d'entrée regarde le couchant. Autrefois, elle était de style roman pur et percée d'une porte, abritée par un avant-toit sous lequel on voyait une statue de sainte Agathe, en pierre grossièrement taillée[5]. Une rosace ou oeil-de-boeuf s'ouvre au-dessus. Enfin elle se terminait par un pignon coupé à son sommet pour recevoir un gracieux campanile, supportant une cloche dont nous ferons plus loin l'historique.

On pénètre dans la chapelle par un perron de trois marches. Du seuil de ce petit édifice, la vue d'ensemble plairait assez à l'oeil, n'était le faux jour que donne la grande fenêtre ogivale du fond, disproportionnée à l'exiguïté du sanctuaire.

La chapelle fut vendue à la Révolution. L'acte de vente porte cette délimitation : « Le bâtiment a quarante-deux pieds de long sur vingt-cinq de large. Il est limité au matin par le verger de la citoyenne veuve Julien, née Guinet [6], au midi par les bâtiments du domaine du sieur Carmoy, au levant par le petit bâtiment, adossé au mur de la chapelle, mitoyen avec elle ; au soir par la fontaine de Romay, le chemin de la grande route du Canal entre deux ».

En inspectant le pourtour de ce petit monument, on observe du premier coup d'oeil qu'il n'a pas été bâti d'un seul jet et qu'il a subi plusieurs modifications. La baie démesurée du fond de l'abside, dont nous parlons ci-dessus, a été percée après coup, sans doute pour donner du jour. Elle est gothique, à double meneau, au lieu d'être romane comme le reste[7]. On retrouve, adossés au mur méridional, des contreforts énormément massifs. Ils rappellent bien ceux de l'église de Grandvaux. élevée par les moines de Paray au XIIe siècle. Une fenêtre murée près du contrefort de droite donne une idée du caractère de l'édifice avant tous les remaniements dont il porte les traces. Un arc de cercle repose sur les pieds droits ; cette fenêtre parait très ancienne. Il est fort regrettable que l'architecte. M. Lavenant, de Paris, dans la restauration qu'il a exécutée aux frais de Mlle de Semnaize, ne se soit pas inspiré de l'idéal du premier constructeur, au lieu de ce mélange si peu harmonieux de roman et de gothique, blâmé par le public connaisseur.

L'intérieur est moins disparate que l'extérieur. De gracieuses peintures modernes ornent les murs. Le regard cherche d'abord la Madone. Elle apparaît à l'arrière du maître-autel en beau marbre blanc, toujours cachée sous une robe et un manteau plus ou moins riches, selon le rite des fêtes de la Sainte Vierge. C'est là cette Vierge vénérée dont nous allons faire l'histoire.

A droite, près de la balustrade en fer forgé, on remarque une petite chapelle en l'honneur de sainte Anne, érigée par les confrères de Sainte-Anne en 1735, date qui se lit encore à gauche : « Tronc de Romay, 1735. » L'autel est aussi en marbre blanc. Un tableau représentant sainte Anne, donnant à la Sainte Vierge une leçon de lecture, est dû au pinceau de M. Malard, peintre de Paray[8], lequel serait aussi l'auteur du saint Jean-Baptiste de la chapelle des fonts baptismaux de la basilique de Paray. L'ancien maître-autel était en bois et le tableau donné en ex-voto par les Dames de Paray[9]  fut placé derrière l'autel, en face de la grande baie ogivale, pour atténuer le faux jour qu'elle répand sur la Madone et sur l'autel. Tous les ex-voto qui tapissaient les murs de la chapelle avant la Révolution de 93 ont disparu. Depuis sa réouverture, les personnes pieuses en ont offert un grand nombre ; mais ces objets ne se signalent en général ni par Part, ni par le bon goût.

A partir des pèlerinages au Sacré-Coeur, la chapelle de Romay reste quelque peu dans l'oubli. C'est à peine si les pèlerins du Sacré-Coeur soupçonnent l'antiquité et la renommée de ce modeste sanctuaire. On pourrait croire que la Sainte Vierge tient à s'effacer pour ne rien enlever aux grands triomphes du Sacré-Coeur. Au reste, Romay était peu abordable.

Le chemin nommé les rues de Romay, mal entretenu, ne présentait pas une promenade agréable aux étrangers. Depuis bien longtemps, la population réclamait un chemin plus commode et plus agréable. Après bien des négociations, en 1883, sous l'administration de M. Berger, maire de Paray, M. de Marguerie, propriétaire des domaines de Romay, consentit à un traité sur les bases suivantes : la ville céda une partie de l'ancien chemin allant de Paray à Romay, sur la rive droite de la Bourbince, et le propriétaire fit abandon du terrain nécessaire pour ouvrir une avenue en face de la chapelle et donna en surplus une indemnité, de 1,500 francs, qui fut employée à couvrir une partie de la dépense du chemin. Il fut stipulé dans l'acte que la propriété de la fontaine n'est pas comprise dans l'échange ci-dessus. Celle transaction donna pleine et entière satisfaction au peuple de Paray. Et depuis, le mouvement vers Romay va toujours grandissant les dimanches et les fêtes de la Sainte Vierge.

Quelle promenade gracieuse ! quelle douce vallée ! quelle souriante nature offre le Val d'Or, sillonné de trois voies ferrées ! Bien pieux aussi est l'antique sanctuaire ! On prie avec confiance la Madone des anciens âges, et on revient de cet humble pèlerinage l'âme tout embaumée d'un parfum de joie qui n'est pas de cette terre.

A partir de ce moment, le sanctuaire de Romay fut appelé à recevoir la visite d'un plus grand nombre de pèlerins du Sacré-Coeur. Dès lors, on comprit bien que des réparations s'imposaient. Extérieurement, la façade, restaurée en 1844, se dégradait. M. Alexandre de Verneuil la fit réparer à ses frais. L'intérieur laissait fort à désirer comme ordre et propreté. Un appel à la générosité de la paroisse en faveur du sanctuaire est bien accueilli dans la population ; les souscriptions arrivent et on commence des travaux de peinture qui donnent comme une vie nouvelle à tout l'ensemble de la chapelle.

Nous lisons dans le Pèlerin de Paray, à la date du 15 octobre 1885 :

« La chapelle de Romay, si célèbre et tant vénérée dans la région, vient d'être décorée de peintures, grâce au zèle de M. le Curé de Paray et à la munificence publique. L'ornementation sobre de détails, mais de bon goût, est due au pinceau de M. Ferdinand Dessalles, de Marcigny. Nous sommes heureux de lui exprimer nos remerciements. Plus que jamais, les pèlerins du Sacré-Coeur aimeront à faire la pieuse excursion de Romay. M. le Curé eut l'idée de célébrer cet embellissement du sanctuaire par une fête solennelle. Il obtint de S. G.Mgr Boyer, évêque de Clermont, enfant de Paray, un diadème et une robe qui arrivèrent la veille de l'Assomption. Mgr Perraud, évêque d'Autun, accorda un couronnement épiscopal à la Vierge, sans pouvoir se procurer la satisfaction de présider la cérémonie. La fête en fut fixée au 6 octobre 1885, et elle a été très solennelle. Mgr Dubuis, évêque de Galveston, présidait, entouré de M. le Curé de Charlieu, de plusieurs archiprêtres du Charolais et de tous les ecclésiastiques du voisinage de Paray. Le pèlerinage de la paroisse de Lourdes, venu pour honorer le Sacré-Coeur, fut très touché à la vue des honneurs qu'on rendait à la Sainte Vierge à Paray-le-Monial. Dans l'après-midi, une belle procession s'organisa au sortir de la basilique, pour se diriger vers Romay. A mesure qu'arrivent les files pressées des fidèles, elles se massent devant la façade de la chapelle et tout alentour, pour entendre le discours de M. l'abbé Gillot, chapelain-missionnaire de la basilique du Sacré-Coeur. L'orateur considère la fête de ce jour comme la fête de la sainte espérance : « Nous trouvons tous à Romay, premièrement une Mère qui nous aime, deuxièmement une Mère qui nous bénit. Il énumère ensuite les dons de Notre-Dame de Romay à ceux qui viennent l'nvoquer ici pour obtenir la grâce du baptême à nombre d'cnfants mort-nés, la guérison des malades, la cessation des fléaux et calamités publiques et la conversion des pécheurs au lit de mort ». Le Pèlerin de Paray, en terminant la relation de cette touchante fête, s'écrie : « Honneur aux paroissiens de Paray, qui savent si bien témoigner leur amour et leur reconnaissance à Marie ! Merci au généreux prélat, illustre enfant de Paray, qui a noblement enrichi notre bonne Dame par l'offrande d'un diadème et d'un manteau et dont l'absence a été bien regrettée ! Merci enfin au zélé pasteur qui a eu l'heureuse inspiration de celle fête ! »

Ajoutons que la population parodienne donna, par sa présence et par la décoration des rues, des maisons et des places publiques, le plus grand lustre à cette solennité. C'était comme le prélude de toutes les belles fêtes qui attestent de la façon la plus expressive la touchante dévotion de Paray envers Notre-Dame de Romay.

Aussi bien, tout le monde s'accorde à reconnaître que la chapelle est trop petite pour recevoir les foules qui s'y rendent en pèlerinage au temps où de tous les points de la France et de l'étranger les pèlerins du Sacré-Coeur affluent à Paray-le-Monial. Un des charmes du pèlerinage est, depuis quelques années, une procession à la chapelle de Notre-Dame, avec accompagnement de prières et de chants en l'honneur de Marie. Lorsque 150 pèlerins ont pénétré dans la chapelle, elle est archicomble. Le reste est condamné à rester dehors pendant la prédication et le salut du Saint-Sacrement.

Plusieurs difficultés semblent s'opposer en ce moment à l'exécution d'un agrandissement. Patience! Notre-Dame à son heure. Ce n'est pas en vain qu'elle attire à son sanctuaire mieux connu les pèlerins du Coeur de son bien-aimé Fils. Le jour viendra où la vive reconnaissance de la France lèvera tous les obstacles et du fond du Val d'Or émergera non plus une simple chapelle, mais une église surmontée, d'un superbe campanile, garni de cloches, saluant chaque pèlerinage en l'honneur de Notre-Dame de Romay.

II

LA MADONE DE ROMAY

Avant d'entrer en matière sur l'âge de notre statue ou icône sacrée, nous déclarons que nous n’ eussions pas donné autant d'importance à cette question, si, près de nous, n'avait pas surgi tout à coup une opinion d'une exagération inouïe sur son antiquité.

Pour la contredire, nous nous appuyons sur des autorités d'une valeur incontestable. Elles viennent corroborer une ancienne opinion, simplement énoncée dans notre brochure de 1897, et nous permettent de la produire au grandjour dans cette histoire du sanctuaire vénéré ; car nous savons combien en notre temps tout le monde s'intéresse aux questions d'âge des monuments, des figures et des représentations divines et humaines. Avant tout, donnons une description technique cl esthétique de la statue, dénommée par la foi populaire : Notre-Dame de Romay.

C'est un groupe en pierre extraite dos carrières du lieu même. Sa hauteur est de 70 centimètres, et son poids d'environ 50 kilos. La Vierge est debout et porte l'Enfant Jésus sur le bras droit, tandis que, de la main gauche, elle tient délicatement les pieds du divin Enfant. Celui-ci, en vêtement court et simple, tient entre les mains une pomme, fruit du Paradis terrestre. Le front de la Madone est orné d'un diadème, émoussé par l'âge, et dont il ne reste plus que le bandeau, rehaussé d'une imitation de pierreries. La Vierge est vêtue de la robe ou tunique et du manteau royal dont la bordure, très régulièrement sculptée, a un caractère roman, au dire des savants iconographes qui font pleine autorité pour nous. Dans notre notice de 1897, nous nous rangions pour l'âge de la Madone à l'opinion de M. Cucherat, optant pour le XIIe siècle [10], sans la discuter autrement.

M. Rohault de Fleury, actuellement secrétaire du Voeu national de Montmartre, visitait Para y le 27 septembre 1876. M. Cucherat le conduisit à Romay. Il examina avec soin le groupe dévêtu et l'attribua au XIIe siècle, en ajoutant qu'il considérait cette icône comme l'une des Madones les plus curieuses de cette époque reculée. Plus tard, pour appuyer l'opinion émise dans notre premier travail, l’idée nous vint de lui écrire, en lui envoyant une photographie de la Madone charolaise. Notre lettre tomba entre les mains de M. Georges Rohault de Fleury, son frère, continuateur des travaux de son père sur l'iconographie mariale. A la date du 8 juillet 1896, il nous écrivait : « Je dois dire que je n'ai pas de réponse bien explicite à vous faire sur la question d'âge de ce monument que vous désirez connaître ». Cela se comprend. Il n'avait alors qu'un simple croquis au crayon, tracé bien à la hâte par son frère dans sa visite à Romay.

Il ajoute : « Nous l'avons daté du XIIe siècle dans notre recueil; mais je dois dire aussi que c'est un maximum chronologique — à s'en rapporter à la rudesse du dessin, à son exécution sommaire, aux défauts de proportions, on se croirait d'abord devant une oeuvre romane, mais un examen attentif fait baisser l'estimation. Il faut se persuader d'abord que les Madones figurées debout sont très rares au XIe et XIIe siècle. Ce n'est qu'au XIIIe siècle je ne parle pas dans tout cela des byzantines que les artistes ont eu l'idée de la figurer debout. Il me semble que les caractéristiques, que le costume et l'ornementation peuvent nous offrir concordent avec une date entre le XIIe et le XIIIe siècle. »

En 1897, parut une notice ayant pour titre : « Le Triomphe de Notre-Dame de Romay. » Il y est dit que les rapports les mieux étudiés de la Société Archéologique d'Arles et du Musée Egyptien ont reconnu dans l'icône de Romay une oeuvre de facture très originale, portant des caractères qui tiennent à la fois de l'Occident et de l'Orient et dont la date doit être placée entre le n' et le ive siècle.

Il est assez dans nos habitudes de nous incliner devant l'autorité des savants. Je suppose que cette opinion parvienne à entrer dans le domaine de la vérité, nous serions enchanté, tout le premier, de posséder une des plus anciennes Madones de la chrétienté. La question méritait donc une étude très approfondie. Nous l'avons abordée, sans parti pris et sans nous départir du respect que nous professons pour les partisans de l'antiquité si merveilleuse de notre groupe de Romay. A cet effet, nous nous adressâmes pour la seconde fois à l'éminent iconographe qui, à la suite de son père, s'est fait une spécialité des icônes de la Sainte Vierge, M. Georges Rohault de Fleury.

En même temps, il recevait de notre part la photographie du groupe, prise par M. Tillon. photographe de Clermont, un estampage de l'inscription gravée sur le socle, relevée avec le plus grand soin par le statuaire Boutte et enfin la notice : « Le Triomphe de Notre-Dame de Romay. » Voici sa réponse : « On ne peut vous dire autre chose que ce que j'ai eu l'honneur de vous exposer. Cette statue constitue incontestablement pour moi une oeuvre du XIIe au XIIIe siècle. C'est déjà une noblesse bien ancienne et les documents sur lesquels on voudrait se baser me paraissent infiniment peu fondés. J'ai vu une quantité de Madones grecques, marquées du sigle Mu et theta qui ne convient pas ici[11]. » M. Rohault de Fleury, aussi savant que modeste, envoya nos pièces à Mgr Xavier de Montaut qui lui répondit de se reporter à ce qu'il avait écrit dans un article publié en 1895 par la Revue de l'Art, chrétien, sous ce titre : « La Vierge de Paray ». Il y est dit : « Réfutons d'abord les théories émises. Nous ne connaissons les Vierges du IIIe siècle que par les catacombes romaines. Or il n'y a pas à faire le moindre rapprochement entre elles et la Vierge de Paray. Comparez la statuette avec les Madones antiques du IXe et du XIIe siècle, la dissemblance vous sautera aux yeux; bien plus, je ne vois ni chandelier (flambeau), ni lettres grecques, pas plus qu'un style gréco-byzantin, et je ne parviens pas à saisir l'idée symbolique sous aucune forme, et encore moins à y voir l'application de certains passages de l'Evangéliste (saint Jean), appropriés à la réfutation d'hérétiques qui ne sont pas ici en cause[12]. La vérité simple, la voici : Cette Vierge est complètement française. Elle ne remonte pas au-delà du commencement du XVIe siècle. Elle peut être contemporaine du règne de Louis XII (1498-1515). La broderie du manteau n'a pas une saveur antique. L'Enfant Jésus est assis sur le bras droit. A une époque antérieure, on l'eût placé sur le bras gauche, car la droite eut été occupée par une fleur de lis. Sur le socle saillissent deux lettres parfaitement latines que M. Pallusta lit : A et B, initiales du sculpteur sans aucun doute. Je ne suis pas sur ce point d'accord avec mon docte ami. A mon avis, ce sont plutôt celles du donateur. La figure séparative nous l'apprend, c'était un prieur qui a apposé comme signe de sa dignité le bourdon (bâton de pèlerin) à double pomme. M. Pallusta, dont les décisions font autorité, estime la statue d'un quinzième siècle avancé. Nous sommes donc bien près de nous entendre, une quinzaine d'années de plus et l'accord est parfait. J'espère que je ne serai pas contredit. » M. Robault de Fleury réplique à cela : « Mgr Barbier est plus formel que moi et fait descendre la Madone au règne de Louis XII. Je ne puis la croire d'une époque si tardive, parce que les Madones du XIVe et du XVe siècle offrent généralement un mouvement de touche que je ne trouve pas ici. Il me semble qu'elle a des caractères suffisants pour être attribuée au XIIIe siècle. »

Avant de fixer définitivement notre jugement, nous avons fait appel en dernier lieu aux connaissances archéologiques de M. Lefebvre-Pontalis, bibliothécaire du Comité des travaux historiques et scientifiques, membre correspondant de la Société Eduenne et auteur d'une étude historique et archéologique d'une grande valeur sur l'église de Paray. M. Morin-Lauvernier, photographe à Paray, a été chargé par nous de prendre la photographie de la Madone. Une reproduction très fidèle lui a été adressée en même temps que notre plaquette « Notre-Dame de Romay », avec prière de nous donner son avis sur l'âge approximatif de cette Vierge. Nous reproduisons en entier la lettre qu'il a bien voulu nous écrire :

« Je ne connaissais pas la statue de Romay, mais grâce à la reproduction photographique, je n'hésite pas à l'attribuer au XIIIe siècle. Les Vierges de l'époque romane sont toujours représentées assises, avec l'Enfant Jésus sur leurs genoux, comme la Vierge en bois, conservée à Saint-Denis, qui provient de Saint-Martin-des-Champs. Cette façon de figurer la Vierge persiste encore pendant le XIIIe siècle, comme le prouve une remarquable statue de bois conservée à Taverny (Seine-et-Oise). Mais, à cette époque, on vit apparaître le type de la Vierge debout, tenant l'Enfant Jésus dans ses bras, comme au portail de droite dans la façade de la cathédrale d'Amiens. Ce qui distingue les Vierges de cette époque, c'est qu'elles n'ont pas le déhanchement gracieux des Vierges du XIVe siècle. Elles conservent encore la pose raide et hiératique des Vierges romanes. Si la statue de Romay était du XIIe siècle, ses vêtements seraient plissés au petit fer et gaufrés comme ceux des statues du portail royal de Chartres. Il me semble impossible, au point de vue iconographique, d'attribuer la Vierge à une époque antérieure au XIIIe siècle. J'ajouterai qu'elle est plus remarquable par son ancienneté que par sa valeur artistique. C'est l'oeuvre d'un ouvrier du pays qui n'avait pas travaillé sous la direction d'un maître éminent, mais la naïveté de l'expression des deux figures ne manque pas de charme ».

En présence de telles autorités, nous optons, sans hésiter, pour la date du XIIIe siècle, et Son Eminence le cardinal Perraud, notre évêque, nous a autorisé à faire graver cette date sur un marbre placé dans la chapelle de la Madone. Pour ce qui nous concerne, nous pouvons affirmer que le diadème de la statue ne porte aucune trace d'une fleur de lis et qu'une des deux lettres, gravées sur le socle, a paru indéchiffrable  à M. Cacherat et au statuaire Boutte, reproduisant le groupe placé sous la grotte qui abrite la fontaine miraculeuse. Tout en laissant à chacun le droit de choisir telle ou telle opinion, nous conclurons par cette affirmation : Noire Madone de Romay est tout à la fois française, bénédictine et cluniste et c'est là la raison qui nous a guidé en ornant le diadème du couronnement des armes de l'abbaye de Cluny, dont Paray était une des quatre filles : De gueules aux deux clés traversées par une épée à poignée d'or et à lame d'argent. Ce n'est qu'après coup qu'un de nos amis [13] nous présenta le sceau du doyenné de Paray, reproduit sur cire, où figure en chef l'Agneau vainqueur au-dessus du blason de Cluny avec celle inscription: Sceau du doyenné de Paray, de l'Ordre de Cluny [14].

Une tradition constante autorise à regarder la statue actuelle comme étant bien celle qui fut enfouie en terre au milieu du XVIe siècle, pendant les guerres religieuses entre les huguenots et les catholiques de Paray...

À suivre...

 

[1] Poèmes du Charollais, p. 233. - Marie Suttin.[2] Origine du Prieuré de Notre-Dame de Paray, page 6.[3] Intercederetur Deo esse placitum. [4] C’est sous le prieur de Paray, Girard de Gypierre, du temps de Pierre le Vénérable (et non au XIIIe siècle, que fut agrandie l'église qui subsiste encore, pp. xv et xvi. — Voir Canal de Chizy, p. 12. — Lefèvre-Pontalis, pp. 8 et 11. [5] Témoignage de Mlle Marie Prost, sacristine de Romay, née en 1831. [6]  Guinet de Villorbenne.[7]  Dans une niche profonde et obscure du sanctuaire, servant de crédence, on distingue, à l'aide d'une lumière, un bas-relief, grossièrement sculpté. Il représente deux burettes posées sur un plateau sous lequel est figuré un flambeau cannelé et disposé en sautoir sous le plateau. Cette sculpture doit appartenir à l'abside primitive. [8] La toile de sainte Anne est, paraît-il, la reproduction d'un tableau d'un peintre italien.[9] Au bas du tableau, ou lit : Voué par les Dames de Paray à Notre-Dame de Bon-Secours pour le salut de la France, 1815. [10] Romay et Sancenay. 1861. [11] Ces lettres grecques sont les initiales de deux mots qui signifient Mère de Dieu.[12] Le savant archéologue tait allusion ici aux assertions de l'auteur du Triomphe de Notre-Dame de Romay. [13] M. G. Bonnet, de Paray, très documenté sur l'histoire de cette ville.[14]  (2) Sigillum decanatus parodiensis or Jinis cluniacensis.

 

NOTRE-DAME DE ROMAY
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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

NOTRE-DAME DE ROMAY

ET LES SOUVENIRS QUI S'Y RATTACHENT

PAR

L'ABBÉ BARN

CHANOINE HONORAIRE D’AUTUN ET DE ROUEN

CURÉ-ARCHIPRÊTRE DE LA BASILIQUE

DU SACRE-COEUR DE PARAY- LE- MONIAL

NOTRE-DAME DE ROMAY

CHAPITRE I

PREMIÈRES ORIGINES

Le passé d'un pays éclaire son présent, son présent éclaire son passé : le présent et le passé peuvent aider à deviner l'avenir et le préparer.

Paray ! Romay ! Deux noms vraiment prédestinés dans la marche des siècles. Leur renommée est la plus glorieuse qu'on puisse rêver pour une cité aussi peu importante que la nôtre.

Paray, c'est le Sacré-Coeur !

Romay, c'est la Vierge Marie!

Ces deux grandes dévotions remplissent actuellement l'univers catholique. Paray est le berceau de la première — Romay est le foyer dix fois séculaire de la seconde. Pour ce double motif, on peut pronostiquer que l'avenir réservé à Paray préparé par le passé et le présent, sera des plus glorieux au point de vue catholique.

Que l'incrédulité moderne en prenne donc son parti. Quoi qu'elle, fasse, elle n'opposera jamais une digue assez formidable à ce flot toujours grandissant qui, chaque année, jette sur la paroisse hospitalière de Paray les populations chrétiennes de la France et du inonde entier.

Mais plus une contrée, est célèbre par les merveilleux événements qui s'y déroulèrent, plus le visiteur est avide de connaître les premières origines de son histoire.

Voilà pourquoi plusieurs historiens, en parlant de Paray et de Romay, ont voulu aborder la question de leurs origines et ont tenu à donner leur sentiment sur la signification de ces noms Paray et Romay.

Il est avéré que la science des étymologies a fait depuis quelque temps de sérieux progrès". Elle compte déjà des savants de première, valeur. Ils ont posé des principes, établi certaines règles d'interprétation assez sures. Cependant la vraie étymologie de beaucoup de noms propres leur échappe et reste encore à l'état de secret.

Cette science nous est peu connue et le lecteur trouvera peut-être qu'il y a témérité de notre part à nous engager sur un terrain aussi périlleux que celui-ci. Notre, excuse, la voici. Depuis que nous nous occupons d'études historiques sur notre. Paray religieux, cent fois on nous a posé celle question : Que pensez-vous des étymologies assignées aux noms de Paray et de Romay par quelques écrivains modernes ?

Sans prétendre entrer en lice avec les autres historiens de Paray, nous ferons connaître dans les deux paragraphes suivants le résultat de nos longues et consciencieuses recherches sur ce point, en laissant au lecteur le soin de former son opinion en connaissance de cause.

1

ÉTYMOLOGIE DU MOT DE PARAY

Ce mot est tout à la fois un nom de lieu, de famille et d’habitation[1]. La France compte plusieurs localités du nom de Paray. De ce nombre mentionnons seulement Paray-le-Moineau (Seine-et-Oise), arrondissement de Corbeil. Dans l'Allier, Paray-le-Frésil et Paray-sous-Briaille. En Saône-et-Loire, notre Paray-le-Monial.

La pluralité des localités du nom de Paray est déjà une raison suffisante pour se défier de toute étymologie, tirée du sol même de notre localité.

Nous avons demandé à M. l'abbé Clément, de Moulins[2] , archéologue de mérite, ce qu'il pensait de l'étymologie du nom de Paray, porté par deux communes du département de l'Allier.

Voici sa réponse :

« Ce nom vient-il du latin ou du cette? Je, le, crois « plutôt gallo-romain. Dans ce cas, j'adopterai comme « étymologie Paredum ; car on sait que la forme « latine du Moyen âge est Paredus. Dans les actes « anciens, les chartes, etc., Paray-le-Frésil est dit : « Paredus Frederici [3], XIIIe siècle, et Paray-sous-Briaille, Paredus tout simplement au XIIIe siècle, et enfin Paray au XIVe siècle. »

En Saône-et-Loire, Paredus se trouve dans un diplôme de Charles-le-Chauve, en 877, donnant à l'abbaye de Saint-Andoche la villa Paredus, située dans l'Autunois. Entre le Paredus Charolais et celui de l'Autunois y a-t-il quelque rapport? Nous l’ignorons ; mais il est certain que Paray vient de Paredum[4], passant par Pared, Pareid et Paroy en vieux style français.

Pour nous renseigner sur les Paray de Seine-et-Oise, nous avons eu recours à M. le Curé de Paray-Douaville. Il nous a informé que Paray-le-Moineau a pris, en 1845, le surnom de Paray-Douaville. Cette ville a son histoire dans le passé aussi bien que Paray-le-Monial. « Dès l'année 1179, dit M. le Curé, le pape Alexandre III ayant confirmé par une bulle, datée des Ides de, février (25 mars), la possession de l'église, de Claire-Fontaine, nous trouvons que l'église de Paray, Ecclesiam de Pireto, est tenue à un muid de vin envers l'abbaye ». Il est certain que Piretum est Paray. Puis, il ajoute : « Dans un ancien Pouillé, connu de l'évêché de Chartres et qui, selon Benjamin Guérard, lut rédigé vers le milieu du XIIIe siècle, on trouve des renseignements clairs et précis. Voici le passage qui a rapport à Paray : grand archidiaconé de Chartres, doyenné de Rochefort, Paray, Parcium, et en note, ces mots : seconde variante du nom de Paray. »

On le voit, il n'y a aucun rapport entre ces variantes Piretum[5]et Pareium de Seine-et-Oise, et Paredus et Paredum de l'Allier et de Saone-et-Loire. Notre conclusion tendrait à admettre que Paredus pourrait bien être le nom d'une propriété ou encore celui d'un propriétaire influent, dont ces deux contrées auraient emprunté le nom, comme cela se pratiquait couramment à l'époque gallo-romaine.

Les archéologues admettent que ces lettres ay viennent du latin us. Comme l'histoire de Paray n'est connue des historiens que depuis la fondation du monastère bénédictin, en 973, le nom de Paray n'est pas donné, tout d'abord au monastère fondé par le comte Lambert et saint Mayeul. Ils baptisent du nom de Vallée d'Or, Val d'Or, Orval, l'emplacement choisi par l'abbé de Cluny[6]. Survaux. super vallem, désignera le monticule qui domine le Val d'Or. Il est à croire qu'un premier monastère, construit peu de temps avant la mort de saint Mayeul, était situé entre Paray et Romay.

La charte de fondation dit que l'église fut bâtie sur le penchant de la colline, colliculum[7]. L'église, construite plus tard et consacrée en 1004, est en plaine et très près de la Bourbince. Il est encore dit, dans celle même charte, que les travaux commencèrent en 973 et qu'au bout de trois ans le monastère et l'église lurent achevés. On a lieu d'être surpris de la rapidité de construction d'un monastère, fondé pour vingt-cinq moines. Elle fut consacrée en grande pompe, cum magna gloria, sous le vocable du saint Sauveur, de la Vierge Marie et de saint Jean-Baptiste, en présence du fondateur et de sa famille, de trois évêques, d'une multitude, de clercs, moines et laïques.

Le comte Lambert dota princièrement le, monastère. Les seigneurs des environs l'imitèrent à l'envi. Le comte mourut loin des siens, le 22 février 988[8]. Il avait choisi l'église du monastère de Paray pour lieu de sa sépulture.

M. l'abbé, Ulysse Chevalier relate « que Hugues 1er fils du comte Lambert, fut sacré évêque d'Auxerre, le 5 mars 999. Peu de jours après (en mai), il unit le Cenobium, monastère de fondation encore récente, à l'abbaye de Cluny, qui avait alors à sa tête saint Odilon. Ce fut comme une nouvelle fondation ».

Nous pensons qu'à ce moment, les moines quittant le penchant de la colline, s'établirent définitivement dans le nouveau monastère, construit près de la Bourbince[9].

L'église conventuelle fut érigée en l'honneur du Seigneur Dieu, de la Bienheureuse Marie, de saint Gervais, et de saint Grat, évêque de Chalon, dont le corps avait été donné au monastère du Val d'Or par le fondateur, le comte Lambert. Il n'est plus question du saint Sauveur et de saint Jean-Baptiste, comme dans la consécration précédente. La date de cette dernière est du 9 décembre 1004.

Vers le milieu du XIe siècle, le monastère prend le nom de Paray et, peu après, celui de Val d'Or disparaît.

II

ÉTYMOLOGIE DU MOT ROMAY

Quelle que soit la véritable étymologie du nom de Romay, sa consonance exhale un parfum de Rome. Romay est un écho de la grande Rome. (M. l'abbé CUCHERAT).

Dans la plaquette Notre-Dame de Romay, publiée en 1897, nous disions : Il est difficile, pour ne pas dire impossible, d'assigner à ce nom de Romay une étymologie quelque peu acceptable. Cette persuasion ne nous a pas arrêté dans nos recherches pour pénétrer le secret de ce nom, comme nous l'avons fait pour le nom de Paray. Le fruit de notre travail depuis ce temps-là, le voici : M. l'abbé Cacherat pense que saint Mayeul, quatrième abbé de Cluny, aurait donné ce doux nom de Romay à l'emplacement des carrières découvertes pour les constructions du monastère dont il fut le fondateur spirituel. — Nous mettions en doute cette opinion sur l'origine de Romay, sous prétexte que le document sur lequel s'appuie l'auteur nous échappait. — Cependant le rapprochement suivant nous a frappé quelque peu. La fondation de notre monastère date, nous l'avons dit de 973, et c'est l'année précédente 972 que saint Mayeul, en revenant de Rome, fut arrêté par une bande de Sarrasins et retenu captif. En dépouillant notre Saint, ils lui laissèrent par mégarde le Petit Traité de l'Assomption de la Sainte Vierge, attribué à saint Jérôme. On était au 23 juillet. Le saint pria la Sainte Vierge d'obtenir de son divin Fils qu'il pût, avec ses compagnons de captivité, aller célébrer cette fête avec les chrétiens. Grâce à une rançon de mille livres pesant d'argent, fournie les Seigneurs et Frères de Cluny, Mayeul fut mis en liberté, avec tous ses compagnons de captivité. Il put célébrer la fête de l'Assomption parmi les chrétiens, ainsi qu'il l'avait demandé à Dieu[10] .

Cet événement fut-il pour quelque chose dans le choix du mystère de l'Assomption, vocable de l'église monacale et de l'oratoire, élevé non loin des carrières de Romay ? Rien ne l'indique dans les documents qui nous restent du monastère de Paray.

Romay vient du mot latin Romera[11]. Son orthographe a varié avec la suite des siècles. Il s'écrivit d'abord Romey, Romaye, quelquefois Romel ; on trouve aussi Romay en Val d'Or et présentement Romay. — Aucun pays ne s'appelle de ce nom, mais nous connaissons une famille du nom de Romay. — Aucun document, à notre connaissance, ne cite Romay avant le XIIIe siècle. Mgr Touchet, évêque d'Orléans, vint en pèlerinage à Paray en 1900, et prononça le panégyrique de la Bienheureuse Marguerite-Marie, le 17 octobre. Le lendemain, comme on parlait en sa présence de notre sanctuaire de Romay, le grand orateur fit soudain cette réflexion : Romay ! Ce mot signifie pèlerin, pèlerinage. J'ai lu il y a quelques jours seulement, que Jeanne d'Arc parlant pour Chinon, pour délivrer la ville d'Orléans, occupée par les Anglais, envoya son confesseur, sa mère et ses deux frères, afin d'implorer la protection de la Sainte Vierge pour la France, à Notre-Dame du Puy où, à l'occasion du Jubilé de 1429, l'Église Romaine avait ouvert le trésor des Indulgences en faveur des pèlerins du Puy.

C'est à partir de ce moment qu'on appela Elisabeth Romet la mère de Jeanne d'Arc. Monseigneur voulut faire le pèlerinage de Romay le surlendemain matin, à la suite des pèlerins de son diocèse, et en présence de la photographie de la Vierge de Romay, Sa Grandeur déclara qu'il n'était pas possible de la classer au-delà du XIIe siècle. Deux prêtres du diocèse d'Autun, nos amis[12] après avoir lu notre étude sur Notre-Dame de Romay, nous adressèrent leurs observations sur l'étymologie de Romay, en démontrant que Romay pourrait bien rappeler la Ville Eternelle, comme l'a écrit M. Cucherat.

Nous avons résumé les deux lettres de nos confrères dans la livraison du Pèlerin de Paray, le 1er février 1898, en ces termes : Les pèlerins qui vont à Rome sont appelés Romèens, en italien Romey. Dans la même langue, le mot Romeo signifie pèlerin et pas autre chose. Mais bientôt il s'est généralisé et on l'appliqua indistinctement à toute personne qui avait visité un des grands sanctuaires de la chrétienté. De la langue italienne, le mot est passé dans les langues espagnole et portugaise avec des modifications insignifiantes. En espagnol, le mot Romeria signifie pèlerinage de Rome. Romero, Romera se traduisent par pèlerin, pèlerine ; mais ce terme signifie pèlerin tout court ; rien d'étrange que l'italien ait pénétré jusqu'à nous, puisque la langue de Rome a toujours tracé partout.

Dans notre Brionnais, on retrouve encore des traces de ce mot Rome, appliqué aux pèlerins en général.

A environ 25 kilomètres de Romay, sur le territoire de la paroisse d'Oyé, canton de Semur-en-Brionnais, il existe un sanctuaire qui a nom Notre-Dame de Sancenay[13]. Comme Romay, Sancenay est un lieu de pèlerinage, fréquenté spécialement les jours de fête de la Sainte Vierge. La fêle de l'Assomption est le jour où le concours des pèlerins est le plus nom-breux. Nous avions appris de notre premier vicaire, M. l'abbé Girardon, natif de la paroisse d'Oyé, que dans le pays, de temps immémorial, on nomme romis et roumis les pèlerins qui viennent prier Notre-Dame de Sancenay. La chapelle, jadis seigneuriale, dépend maintenant de la paroisse d'Oyé. L'an dernier, nous avons visité en pèlerin Sancenay, et les habitants nous ont affirmé qu'ils avaient toujours appelé, ainsi que leurs ancêtres, les pèlerins de Sancenay les romis et roumis, sans s'expliquer pourquoi. De nos jours, où les pèlerinages à Rome ont repris, sous une autre forme, leur antique usage, on donne le nom de Romains aux ouvriers qui ont fait le pèlerinage, de Rome[14].

Il n'y a pas longtemps, nous eûmes l'occasion de consulter,— par l'intermédiaire de sa propre soeur, — sur l'étymologie de Romay, M. Paris, de l'Académie française, très lié avec M. d'Arbois de Jubainville, auteur d'un savant ouvrage sur les étymologies des noms propres et des noms de lieux. Voici sa réponse :

« M. le Curé de Paray a raison de croire que romi, romiage signifient pèlerin, pèlerinage [15]. On a dit d'abord Romacus, Romeaginus, du pèlerin qui allait à Rome, du pèlerinage dirigé vers Rome, puis de tout pèlerin et de fout pèlerinage. Le nom Romeo n'est, à l'origine, pas autre chose, car le mot existait en italien, en français et en provençal (Romien, Roumien); mais il me paraît très douteux que le nom de lieu Romay en vienne. Il faudrait Romiay et encore ce ne serait pas probable. Ces noms de lieux en ay, ainsi que ceux en y remontent à l’époque gallo-romaine ou mérovingienne. Ils se sont formés, comme l'a montré notre ami d'Arbois de Jubainville, de noms d'anciens propriétaires de domaines avec la terminaison actun, qui en Gaulois indique l'appartenance. Ainsi Avenay est l'ancien domaine d'un Avennus, etc. Il est bien probable que Romay, Paray, sont formés de même sur le nom d'un Romus, Parus. Pour en être très sûr, il faudrait connaître les anciennes formes de ces noms. »

Les formes du nom Romay nous sont connues. Romaye, Romey sont deux noms qui se rapprochent de Romiay. A notre sentiment, l'oratoire bénédictin tira de ce fait son nom de Romay. Aussi bien, penchant toujours pour la signification Romay, lieu de pèlerinage, nous n'insisterons pas davantage pour rallier le lecteur à cette opinion, qui nous semble assez probable après cette étude. Nous avons cherché à l'éclairer, en respectant sa liberté, suivant l'adage : Dans les choses douteuses, liberté. In dubiis libertas...

 

 

[1] Plusieurs châteaux en France se nomment Paray.[2] M. l'abbé Clément, aumônier de religieuses à Moulins, a lu au Congrès de Fribourg un rapport très remarquable sur les Vierges, du diocèse de Moulins. Son exposition de Vierges antiques lui a valu une médaille d'or. [3] M. Cucherat a traduit Paray-le-Frésil par Paray-les-Frères, en s'appuyant sur le livre 48, n° 51, des Annales Bénédictines de Mabillon où il dit qu'il y a un autre lieu du même nom que notre Paray-le-Monial, non loin de Bourbon-Lancy, dit Paray-les-Frères pour le distinguer de l'autre qui prend le surnom de Frères ou bien de Moines. [4] Les chartes et dictionnaires latins portent aussi Paroedum, Pariacum. — Dans le recueil de Pérard, on lit Pararium, Pareriacum. — En 1271, on lit : Paredus Monialis, Paray-le-Monial. [5] Piretum vient du mot grec, qui signifie feu. Etymologie inapplicable à notre Paray-le-Monial. [6] Saint Mayeul était originaire de Valensole, nom qui signifie Vallée du Soleil. — Serait-ce le souvenir de sa terre natale qui aurait valu à la vallée de la Bourbince, en latin Borbincia, le nom de Val d'Or, à raison de la richesse de ses prairies ? [7] Le lieu appelé autrefois Orval, au bas de Survaux et dénommé présentement La Vigne serait vraisemblablement ce Colliculum.[8] Introduction au Cartulaire de Paray, par Ulysse Chevalier, p. XII. [9] Ce monastère se trouvait au nord de l'église, dans le jardin de M. de Chiseuil. Vers 1700, on commença les constructions du monastère actuel et on employa pour la charpente et la boiserie les beaux chênes de la superbe futaie, plantée près du cimetière au lieu appelé encore La Forêt de Paray. Le roi Louis XIV autorisa l'exploitation de cette forêt à la condition que le cardinal Emmanuel-Théodose de Bouillon, doyen de Paray, donnerait 40 arbres de 1re classe pour la marine française.[10] Histoire de saint Mayol, abbé de Cluny par l'abbé L.-J. Ogerdias, chanoine honoraire, curé de Souvigny, p. 79 et suivantes. [11] Carte du duché de Bourgogne, 1763, par MM. Camus et Montigny.[12] M. Trichard, aumônier du Prieuré de Charolles, chanoine honoraire, et M. l'abbé Clément, professeur d'histoire au Petit Séminaire d'Autun, décède depuis.[13] M. Cucherat, dans son Romay et Sancenay ; - Mâcon, imprimerie Protat, 1861, — consacre plusieurs pages à ce sanctuaire.[14] Lettre de M. Léon Harmel à un industriel. — Val-des-Bois, le 8 août 1898.[15] Au moment où nous transcrivons la lettre de M. Gaston Paris, nous recevons la nouvelle de sa mort à Cannes, le 5 mars 1903.

 

http://lieuxsacres.canalblog.com/archives/2012/07/31/24811011.html 1ère et seconde photos. 3ième et 4ième © Rhonan de Bar.
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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

PARAY-LE-MONIAL ET SON FONDATEUR

ÉTUDE CRITIQUE PAR

Ulysse CHEVALIER 1ère Partie.

L'élan de piété qui amène en ce moment des miniers de pèlerins au berceau de la dévotion au Sacré-Coeur, reporte instinctivement l'esprit vers les origines de Paray-le-Monial.

Comme la plupart des monastères, il eut ses Annales, rédigées par des contemporains, son Cartulaire, renfermant ses titres de propriété, de gloire et de décadence. Les originaux de ces précieux documents sont malheureusement perdus. J'ai tenté, il y a quinze ans, de les reconstituer à l'aide des épaves échappées au naufrage dans lequel tant d'archives ont sombré. Le volume, qui est fini, ne saurait paraître en temps plus opportun. Il n'en sera rien cependant,  par suite de circonstances indépendantes de la bonne volonté de fauteur, mais qui importent peu aux lecteurs.

Ceux-ci s'intéresseront davantage à l'introduction placée en de l'ouvrage; elle leur est offerte ici en primeur, sensiblement modifiée et étendue.

Les archives de Paray-Ie-Monial[1] attirèrent de bonne heure l'attention des généalogistes et des historiens. Un des premiers à les consulter fut Jean du Bouchet[2], il transcrivit de sa main 36 pièces du Cartulaire. Sa copie m'est parvenue dans un mince in-folio de la bibliothèque de feu M. P.-E. Giraud, à la suite de chartes sur l'église de Saint-Maurice de Vienne[3] cette circonstance a été le point de départ de mes recherches sur une localité bien éloignée de leur centre habituel. A la Bibliothèque nationale de Paris, le tome LXXV des copies de BALUZE[4], si fourni de documents sur la Bourgogne et le Dauphiné, me livra le texte ou t'analyse de 60 pièces tirées ex Chartulario prioratus de paredo in diocesi Aeduensi.

D'autres, en nombre approchant, se trouvent dans le tome XXXII du Monasticon Benedictinum[5] on désigne sous ce nom un recueil de documents sur l'histoire de divers monastères de l'ordre de Saint-Benoît, formé aux XVII et XVIII siècles pour servir à continuer les Annales de Mabillon et actuellement relié en 47 volumes.

Feu M.-C. Guigue, archiviste départemental du Rhône, avait eu la complaisance de me copier, dans le dépôt confié à ses soins, une douzaine de pièces transcrites ex cartulario Paredi à Cluny, en 1725, sous forme authentique[6] dans l'intérêt de la famille de Busseuil. L'ordre des temps m'amène à parler du Cabinet des chartes la formation de ce recueil demande quelques explications je les emprunte à peu près textuellement au bel ouvrage de M. Léop. DELISLE sur le Cabinet des manuscrits[7].

En 1759 Louis XV ordonna la formation d'un dépôt, dans lequel on devait réunir toutes les lois destinées à régler chaque branche de l'administration publique. Ce dépôt fut attaché au département des finances et confié à la garde de l'historiographe MOREAU[8]. On l'appelait dépôt ou bibliothèque de législation. Fixé primitivement à Versailles, il fut transféré à Paris, à la bibliothèque du roi, en 1764. Le ministre Bertin, convaincu que l'histoire est la vraie base du droit public, avait établi en 1762 un cabinet d'histoire, qui, dirigé par le même Moreau, était le corollaire et le complément du dépôt de législation. Cette nouvelle institution fut appelée le Cabinet ou le dépôt des chartes. Le ministre voulait que les savants comme les jurisconsultes et les hommes d'Etat, pussent compulser facilement les monuments diplomatiques qui étaient disséminés dans les innombrables chartriers du royaume. Pour atteindre ce but, on se proposa de réunir dans un dépôt central les inventaires détaillés des archives qui appartenaient au roi, et les copies de toutes les pièces importantes que renfermaient les archives particulières. On commença par dresser une liste générale des dépôts à consulter; puis, pour simplifier le travail des nombreux savants qui reçurent du ministre la mission de rechercher et de transcrire les chartes conservées dans les différents dépôts du royaume, on s'occupa de dresser le catalogue des pièces déjà imprimées.

Le premier volume de cette Table chronologique, commencée par Secousse et Sainte-Palaye, parut en 1760 par les soins de BRÉQUIGNY[9]. Plusieurs savants étaient à l'œuvre de transcription dès l'année 1764. Les principaux appartenaient à la congrégation de Saint-Maur, quelques-uns à celle de Saint-Vanne les uns et les autres rivalisaient de zèle et de dévouement ils tenaient à montrer qu'ils avaient droit au titre de citoyens utiles, qui devait bientôt leur être contesté. De concert avec différents savants, les uns laïques, les autres ecclésiastiques, ils fouillèrent les archives et envoyèrent à Moreau, de 1764 à 1789, 3o à 40,000 copies qui, rangées aujourd'hui par ordre chronologique, ne remplissent pas moins de 284 volumes. L'un des plus riches chartriers du royaume était celui de Cluny. Le dépouillement en fut confié à l'avocat Lambert DEBARIVE, qui consacra plus de 20 ans à ce travail et dont la mission ne fut interrompue que par la Révolution. Ce paléographe, d'une  exactitude scrupuleuse, copia en outre une grande partie du cartulaire de Paray-le-Monial qui se trouvait dès 1725, on l'a vu, dans les archives de Cluny. Ses transcriptions sont éparses dans 24 volumes de la collection Moreau (n° 11 à 276); une partie n'est entrée qu'en 1855 à la Bibliothèque nationale, où elle prit le n°215 des Cartulaires[10].

Consignées à différentes époques, les attestations de Lambert de Barive sur le Cartulaire de Paray offrent quelques variantes. Nulle part cependant, ni lui ni ses prédécesseurs n'ont formulé l'ombre d'un doute sur son authenticité.

« Quoique les premiers feuillets soient lacérés et emportés en grande partie, dit-il, on a cru devoir donner ce qui en reste, à raison de ce qu'on y trouve des dates et des faits qui ont paru mériter d'être connue. » Le « Cartulaire du prieuré des Bénédictins de Paray, ordre de Cluny, grand in-4° en parchemin, couvert de même M, se composait de «114 feuillets cotés en chiffres romains, dont plusieurs, surtout au commencement et vers la fin, sont lacérés et morcelés. L'écriture est d'environ l'an 1200, époque approchant des plus anciens cartulaires» ailleurs Lambert écrira: «Ce Cartulaire est du 12e siècle, sa fin est un peu postérieure M. Nous arriverons, en l'analysant, à préciser plus exactement la date de ses différentes parties.

Somme toute, des sources manuscrites assez diverses m'ont permis de reconstituer ce recueil diplomatique dans son ensemble et dans la plus grande partie de ses détails 212 chartes ont été retrouvées (outre un appendice de 8).

Si l'on veut bien tenir compte qu'elles sont toutes comprises entre le X et le XII siècle et qu'aucune n'avait encore été publiée, on conviendra que c'est un appoint considérable d'inédit pour l'histoire religieuse et civile du moyen âge.

Voyons si la qualité répond à la quantité.

Le codex s'ouvrait par une véritable chronique des origines du monastère c'est malheureusement la partie du monastère qui avait le plus souffert ; les renseignements qui subsistent n'en sont que plus précieux. Bien qu'ils renversent certaines données et qu'ils en rectifient d'autres, leur contenu doit être accepté comme exact M. CANATde Chizy[11] l'a prouvé péremptoirement (nous le verrons plus loin), sur le seul point contesté, contre l'auteur de l'art de vérifier les dates[12], dont M. DEMAS-LATRE a suivi avec trop de fidélité les errements dans son Trésor de chronologie[13].

Le fondateur de Paray, le comte Lambert, était fils de Robert, vicomte d'Autun[14], personnage sans célébrité qu'on rencontre, dès 915, avec Richard-le-Justicier parmi les fidèles de Charles-le-Simple ; sa mère se nommait Ingeltrude[15]. Il devint le premier comte héréditaire de Chalon-sur-Saône, en 968, à la mort de Robert de Vermandois, dont il avait épousé la fille unique, Adélaïde[16]. Son frère Robert fut aussi vicomte de Chalon[17]. Reconnaissant des bienfaits de Dieu « cogitans erga se Dei cara beneficia), Lambert songea à perpétuer sa gratitude par une fondation pieuse c'était vers 971[18]. Il s'entendit à cet effet avec l'abbé de Cluny, saint Maïeul[19]. Celui-ci jeta les yeux, dans le diocèse d'Autun[20], sur une vallée couverte de broussailles, à laquelle on donna le nom d'Orval (Aurea Vallis). Les travaux de construction commencèrent en 973 ; le noble comte fournit abondamment à la dépense[21].

L'église, bâtie sur la colline (colliculum), fut consacrée en grande pompe, en 977, sous le vocable du Saint-Sauveur, de la vierge Marie et de saint Jean-Baptiste[22], en présence du fondateur et de sa famille, de trois évêques [23] et d'une multitude de clercs, moines et laïques[24]. Lambert dota princièrement le monastère[25] ; les seigneurs des environs l'imitèrent plus tard à l'envi[26]. Le comte mourut loin des siens, le 22 février (988), après avoir ordonné de rapporter ses restes à Orval [27], qui devint le tombeau de sa famille.

Les lecteurs qui ont bien voulu me suivre jusqu'ici, ne trouveront sans doute pas mauvais que je poursuive sommairement l'histoire de Paray et des comtes de Chalon jusqu'au  siècle; nous reviendrons ensuite, et pour cause, au point de départ.

Le texte du Cartulaire ne laisse aucun doute sur l'époque de la mort du comte Lambert (988.) L'exactitude de cette date a été cependant contestée par l’Art de vérifier les dates l'auteur de cet ouvrage y a substitué arbitrairement celle de 987, entraîné par l'idée préconçue d'un second mariage de la comtesse Adélaïde avec Geoffroy Grisegonelle, comte d'Anjou, lequel mourut le 21 juillet 987. Il est bien vrai, remarque M. CANAT de Chizy[28], que ce « comte d'Anjou épousa, en secondes noces, une princesse du nom d'Adélaïde et que, de son côté, Adélaïde de Chalon se maria une deuxième fois à un seigneur du nom de Geoffroy; mais ces deux personnages n'ont rien de commun que l'identité du nom. Adélaïde de Chaton conserva le titre de comtesse jusqu'à sa mort et son mari, conformément à l'usage de ce temps, prit celui de comte, sans désignation de territoire. On croit qu'il appartenait à la maison de Semur-en-Brionnais. On ne rencontre aucun titre, soit à Cluny, soit à Paray, dans lequel Adélaïde paraisse comme donatrice, disposant du territoire comtal en qualité de comtesse de Chalon ».

Lambert eut donc pour successeur (le Cartulaire est formel à cet égard) son fils Hugues 1Er[29] , déjà chanoine d'Autun[30], au préjudice d'un autre nommé Maurice[31], resté inconnu aux historiens[32]. Orval avait ressenti les bienfaits nouveau comte avant son avènement [33]; il les multiplia[34], mais il n'est pas facile de préciser ceux qui sont antérieurs à son élévation sur le siège épiscopal d'Auxerre, où il fut sacré le 5 mars 999. Peu de jours après (en mai), il unit le coenobium de fondation encore récente à l'abbaye de Cluny, qui avait alors à sa tête saint Odilon[35].

 

[1] Paredum Monachorum, ainsi désigné, pour le distinguer de Paray-le-Fresil, Paredum Fratum,en Bourbonnais on trouve encore le nom de Paray dans l'Allier, !a Nièvre et Seine-et-Oise. [2] Né en Auvergne en 1599, historiographe de France, mort en 1684. [3] Folio 41a « Extrait d'un ancien Cartulaire du Prieuré de Pared, dont le commencement est presque consumé par le temps et par lambeaux. » [4] Célèbre érudit, né à Tulle le 24 décembre 1630, mort à Paris le 28 juil. 1718. [5] Auj. ms. lat. 12.689de la Bibl. Nat. Au f" 21 ce titre « Vita venerabllis Lamberti, prioratus de Paredo fundatoris, ex ms. Semitacero et lacinioso quantum legi potuêre excerpta maxima prologi pars avulsa est » au folio 26 cet autre «Ex Cartario Parediensi, apud d. Maletestecons(iliarium) Divioa(ensem) ». [6] En tête « Ex veteri Cartulario manuscripto monasterii Paredi,sub initio saeculi duodecimi, descripto, cui tamen posteriore(s) quoedam cartae adjectae sunt recentiore manu. » [7] Paris, 1868, gr. in-4 t. I, p. 557-66 cf. Xav. CHARMES, Le comité des travaux historiques, Paris, t886, in- t. I, p. tv et suiv. [8] Né à St-Florentin en 1717, bibliothécaire de Marie-Antoinette, mort en 1804.[9] Continuée par des membres de l’académie des inscriptions et Belles-lettres, elle forme actuellement huit volumes in-folio, dont le dernier a paru en 188o.[10] Aujourd'hui n°9884 du fonds latin. [11] Origines du prieuré de Notre-Dame de Paray-le-Monial. Chalon-sur-Saône, 1876, pet. in-8°, p. 3-20. [12] Edit. De St-Allais, 1818, t. XL p. 128-33. [13] Paris, 1889, in-folio, col 1581. [14]« Nobilissimus strenuissimusque Lambertus, filius Rotberti vicecomitis, Ingeltrudematre ortus, obtinuit comitatum Cabilonensem primus, assentante rege primoribusque Franciae: B (Cartul. ch. 2). [15] Elle figure, soit comme donatrice, soit comme témoin dans les ch.134 et 195, corroborées l'une et l'autre par la présence de son petit-fils,le comte Hugues. [16] Clarissimus cornes domnus Lambertus. S(ignum) Adetàidis uxoris ejus (ch. 165); « De comite Lamberto et uxore ejus Adeleideo. » (ch. 18o) ; S. Lamberti comitis et Adalaidis comitissae, uxoris ejus » (ch. 195-6); « Preesut Hugo. pro anima patris sui Lanberti ac matrissuse Adeleydis » (ch. 213). [17] « Rodbertus. vicecomes Cabilonensis, frater domni Lamberti comitis. vir illustris » (ch. 8) « Signum Rotberti vieecomitis (ch. comtales 165, 185, 213). [18] D'après l'achèvement en 977, septimo anno (ch. 2). [19] Chartes 2, 14, 213 et 214. [20] « In Augustudunensi pago » (ch. 213 et 214). [21] « Erogans pecuniae. maximam quantitatem » (ch. 2). [22] « Locus qui dicitur Aurea Vallis, sub nomine sancti Salvatoris dicatus necne Genitricis Dei Màtiae sanctique Johannis Baptista: » (ch. 187); « Coenobium quod Vallis Aurea dicitur, consecratum in honore Dei Omnipotentis et gloriosoe Maria : Virginis ac beati Johannis praecursoris Christi » (ch. 214-4) [23] Rodolphe de Chalon, Jean (de Mâcon) et Isard (ch. 165). [24] « Alacriter... incoepta est constructio monasterii in valle illa dumosa, in nomine Domini, anno ab Incarnatione Domini nongentesimo LXXe IIItio et ut certius crederetur Deo esse placituin, magnum calcis lapidumque supplementum repertum est ibi defossum, eatenus vieinis incognitum, quod plenius provexit opus ad eumutum. Deo volente, bonorum auctore, operis perfectio attollebatur. pautatimque die in diem augmentabatur, ita ut in septimo anno tres invitati antistites, cum ingenti clericorum, monachorum, laicorumque sexus utriusque numerosa plèbe, ipso domno comite magnifice omniaprovidente. Acta est haec consecratio anno ab Incarnatione Domini D.CCCCmo LXX. VII, cum magna gloria (ch. 2). [25] « Comes ampla dona obtutit. larga munera dédit…amptum contulit ex suis rebus. dotalitium » ( ch. 2 ). « Cap. II. Quas et quanta contulit in sacratione hujus ecctesiae. Ipsa vero die, obtulit domnus Lambertus comes magnificus vel munificus xenia multa, ornamentaque quamplura in diversis speciebus praeter  haec ampla terrarum spatia, multis in centia ecclesiam locis conja- Sanctae Mariae dictamad Capellam », soit les églises de Notre-Chapelle-au-Mans, Saint-Martin de Toulon, St-Symphorien de Marly avec le « castrum » de Mont, Saint-Nizier de Baron, Bois-Sainte-Marie, et de nombreux manses(ch. 3); III Clarissimus comes domnus Lambertus, in die sacrationis hujus loci. Obtulit Deo in hoc loco in dotalitio locum qui vocatur Mont », les églises de St-Symphorien de Marly et de Saint-Martin de Toulon, etc. (ch. 165). [26] Notons, entre autres, ceux d'Anglure, de Bourbon-Lancy, Busseuil, Chassagnes, Chaumont, Chevenizet,Cypierre, Digoin, Fautrières, La Guiche, Le Blanc, Perrigny, Saligny, Semur et Varennes on trouve encore deux vicomtes d'Auvergne et un seigneur du Forez. [27]«Cap. III. Quod longius a propriis oblit suum que corpus huc deferri jussit.  Anno ab Incarnatione Domini DCCCLCX. XXVUL quia non est in hominis potestate ejus vita, decessite mundo isdem egregius comes, octavo kalendas martii suisque ante suum obitumt testificavit ut, quia longe discesserant a propriis, tumulatio ejus corporis non alibi, sed potius esset in loco a se constructo » (ch.4). [28] Ouvrage cité, p. 14. [29] « Cap. III. Quod post ejus finem in ejus loco surrexit filius ejus Hugo » (ch.5). [30] Gallia Christiana nova, t. XII, c. 284. [31] «Cabilonensium comes domnus Hugo. et domnus Mauricius frater ejus (ch. 18o) < Domnus Hugo comes. S' Adeleidis matris suae. St Mauritii filii ejus » (ch. 193).[32] RADULPHUS GLABER Histor. lit. III, c. 2 « Praeter eum pater non habuit sobolem sexus mascu!ini" Il (BOUQUET, t. X p. 27); Historiv episcop. Autissiodor., c. 49 « Huic non par erat affinitate germanus frater, qui videlicet haereditario jure res paternas regere potuisset (ibid., p. 171). Le Cartul. mentionne leur soeur Mathilde, mariée à Geoffroy de Semur, et leur neveu Otto ou Otte-Guillaume (fils de Gerberge), qui devint comte de Nevers, puis de Bourgogne.[33] « Domnus Hugo comes dedit Dec et huic loco. S' Lamberti comitis et Adataidis comitissa » ch.195). [34] Chartes 6, 14o, 18o, 182 a 185, 193, 194et 199. [35] Ch. 213 BERNARD et BRUEL, Recueil des chartes de Cluny. T.III, p.562-6.

 

PARAY-LE-MONIAL ET SON FONDATEUR

ÉTUDE CRITIQUE PAR

Ulysse CHEVALIER 2ième Partie.

On ne saurait hésiter sur le motif qui amena cette grave décision, confirmée par un diplôme du roi de France, le pieux Robert[1] ; elle est indiquée en termes laconiques,  mais formels un certain relâchement s'était introduit dans 'la communauté (refrigescente, supercrescens iniquitas).

Ce fut comme une nouvelle fondation. Quittant la colline, les moines s'établirent sur les bords de la Bourbince et y construisirent une nouvelle église[2]. Le comte-évêque l'enrichit des reliques de saint Grat, dont ses officiers dépouillèrent te prieuré de Saint-Laurent de Chalon. Un grand concours de populations éloignées participa à cette translation, le 3 mai[3] ; la consécration eut lieu le 9 décembre 1004[4], en l'honneur de saint Gervais et de saint-Grat [5] : on estime que, de cette église du XIe siècle, il subsiste encore le narthex[6] . Il faut rapporter à ce temps la multiplication du vin opérée à Orval par saint Odilon, au témoignage de son biographe, saint Pierre Damien[7].

Hugues ne prit jamais le titre de chef de la communauté on trouve de son vivant les prieurs Andrald et Gontier.

Il eut pour successeur dans le comté de Chalon, en 1039, son neveu Thibaud de Semur [8], qui continua de favoriser l'établissement fondé par son aïeul. Trois prieurs semblent correspondre à son époque : Séguard, Girbert et Aymard. Vers 1o65, Thibaud se rendit en Espagne, sans doute à Saint-Jacques en Galice il tomba malade en chemin et mourut à Tolosa en Biscaye[9]. Suivant ses dernières volontés, son corps fut rapporté, non sans peine (cum multo labore), à Paray[10].

Il laissait pour héritier un jeune fils, Hugues II [11]. Devenu grand (egressus metas  infantiae), il voulut se rendre en pèlerinage au tombeau de saint Jacques, peut-être pour réaliser le pieux dessein de son père. Lui aussi décéda en chemin (vers 1078), et ses dispositions en faveur de Paray ne furent pas exécutées par ses successeurs. Il avait marié sa soeur Ermengarde à Humbert de Bourbon[12], proepotentem virum[13]. C'est de son temps que fut rédigée la partie primitive et principale du Cartulaire, qui devint nécessaire sous ta longue et prospère administration du prieur Hugues[14], contemporain du saint abbé de Cluny de même nom.

Le comté de Chalon tomba alors en quenouille les additions au Cartulaire n'en poursuivent pas l'histoire. On y constate cependant que la soeur aînée de Hugues II, Adélaïde, le gouverna pendant l'interrègne causé par les divisions de Guy de Thiers et de Geoffroy de Donzy ; tous deux partirent pour la croisade de 1096. On construisit à cette époque la tour de gauche du clocher de Paray ; il se produisit un accident, qui donna l'occasion à saint Hugues de rendre à la vie un jeune novice, mortellement blessé par ta chute d'une pièce de bois [15]. A une fête de saint Jean-Baptiste, le même abbé de Cluny guérit miraculeusement une femme à Paray[16]. Bernard en était prieur sous l'abbé Ponce, soit après l'an 1109. Il eut pour successeur Artaud, qui participa, probablement à !a fin de janvier 1119 à la levée de l'excommunication encourue par un certain Charles et ses complices la disparition (peut-être intentionnelle) d'un feuillet du manuscrit nous a privé des causes de cette mystérieuse affaire.

Guillaume était déjà comte de Chalon, maison ne le rencontre que sous les prieurs Burchard et Girard de Cypierre.

C'est sous ce dernier (1147-51), du temps de Pierre le Vénérable (et non au XIIe siècle), que fut reconstruite l'église qui subsiste encore[17]. Au prieur Achard succéda (peut-être après un intermédiaire) Jean, sous l'abbé Thibaud.

Ceux-ci obtinrent à Lourdon, en 118o, du comte de Chalon, Guillaume Il, qu'il renoncerait désormais à toute exaction ce fut la charte de franchises de la commune de Paray, approuvée la même année par le roi Philippe-Auguste.

La comtesse Béatrix la confirma en t so5et son fils Jean en 1228. Le duc de Bourgogne, Hugues IV, en fit de même en 1243. Le pape Alexandre IV unit, en 1255/6, le prieuré, avec toutes ses dépendances, à la mense abbatiale de Cluny[18] : les annales de Paray se terminent là.

Dans les pages qui précèdent, l'origine exclusivement chalonnaise de sa fondation semble avoir été établie par des preuves de nature à satisfaire la critique la plus exigeante rarement on arrive à être renseigné d'une manière aussi positive et aussi complète sur cette période souvent obscure, de notre histoire. Lambert, fils de Robert d'Autun et d'Ingeltrude, épouse Adélaïde de Vermandois avant 968 et devient à cette date comte de Chalon son frère Robert en est vicomte. Il fonde Paray de 973 à 977 et meurt le 22 février 988/9, laissant pour enfants Hugues, Maurice, Mathilde et Gerberge.

Des données toutes différentes tendent néanmoins à se faire jour il est utile de les examiner au moment de leur apparition, car il serait regrettable, non certes qu'elles fissent école (les savants se borneront à sourire), mais qu'elles vinssent à se propager à l'aide de cette multitude de feuilles hebdomadaires qui, à des articles de piété et aux nouvelles locales, joignent parfois des variétés qui visent à être de l'histoire. C'est dans l'une d'elles qu'on a pu lire dernièrement

« Paray-le-Monial eut pour fondateurs saint Mayeul, natif de Valensolles, et l'illustre Lambert, comte du Valentinois dont Valence est la capitale ». On trouve, en effet dans la seconde moitié du Xe siècle, un comte Lambert qui a dû gouverner le pagus Valentinensis par une heureuse coïncidence, grâce à un petit nombre de documents authentiques conservés dans les Cartulaires de St-Chaffre et de Cluny, nous pouvons dresser son arbre généalogique avec autant d'exactitude que celui de son homonyme, le comte de Chalon. Il avait pour père Gontard et pour mère Ermengarde : pro remedio patris mei Guntardi et pro matre mea Ermengarda, dit-il lui-même dans une charte de donation à l'abbaye de Cluny[19], datée du 27 juin 985, où figurent également sa femme. Falectrude (uxor mea Falectrudis) et ses fils Adémar et Lambert (pro filiis meis Ademaro atque Lanberto[20]. Pour esquiver la conséquence de ces indications formelles, on ose prétendre que « Lambert introduit le nom de sa première femme, Falctrude, DEPUIS LONGTEMPS DECEDEE, pour faire entrer son âme en participation des mérites de l'oeuvre ». II y a, en effet, les mots pro anima uxoris meae Falectrudis ; mais autant vaudrait dire que Lambert lui-même était mort, car il a dit peu avant pro remedio animae meae. Au surplus, il était aisé de voir que sa femme figure comme partie principale dans l'acte Ego Lanbertus et uxor mea Falectrudis ; enfin, s'il est besoin d'un argument encore plus concluant, ta signature de l'épouse se trouvait apposée au bas de l'acte avec celle de son mari Signum domni Lanberti et uxoris et uxoris suae Falectrudis, qui cartam istam helemosinariam scribere et firmare rogaverunt ; je ne sache pas que les morts aient qualité pour attester les actes des vivants.

Mais voici que, pour brouiller davantage l'écheveau et rendre plus inextricable l'enchevêtrement des deux comtés de Chalon et de Valence l'un dans l'autre, on imagine que cette charte de 985 concerne, non point Saint-Marcel de Sauzet[21], comme tout le monde l'a cru jusqu'ici[22], mais «Saint-Marcel de CHALON». Il n'y a pas de peine à écarter cette affirmation par une série de preuves irréfragables.

Tout d'abord, les Bénédictins de Cluny, qui devaient connaître mieux que personne la géographie de leurs possessions, avaient placé cette charte (dont l'original existe encore à la Biblioth. nation.) dans une liasse intitulée  Saint-Marcel de Sauzet [23](3); le titre de l'acte, inscrit au dos par le notaire qui l'a écrit, porte : carta Lamberti comitis de abbatia Sancti Marcelli in comitatu VALENTINENSE ; la donation a pour objet des biens, situés in comitatu Valentinensi, qui contribueront à la réédification de l'ecclesia Beati Marcelli, quae dicitur Fellinis[24].

Sa position primitive avait changé quand le comte Adémar, renouvelant la donation de son père (anima domni Lamberti comitis) en 1037, concéda à Cluny : locum Salciacum nomine, situm in episcopatu et comitatu Valentinae civitatis, consecratum in honore sancti Marcelli martyris[25] .

En voilà assez mais, avant de poursuivre la généalogie de Lambert, une conséquence inattendue se présente si la donation de 985 concerne Saint-Marcel de Chalon, son auteur n'ayant été jusqu'ici connu comme possessionné dans le Valentinois que par cet acte, il s'ensuivrait forcément que ce comte Lambert n'a jamais existé et n'a jamais pu fonder Paray-le-Monial !

Son fils Adémar, qui lui succéda à titre de comte de Valentinois, figure le 14 mars et le 1er  octobre 1011 dans deux chartes de son frère Lambert, devenu évêque de Valence, en faveur de l'abbaye de Saint-Chaffre[26]. L'acte de 1037, indiqué plus haut, nous donne les noms de sa femme, Rotilde (ou Rotelde), et de ses cinq fils Ponce, qui avait succédé à son oncle sur le siège de Valence, Hugues, Lambert, Gontard et Gérard.

Après avoir comparé ces noms, ces faits et ces dates, un seul lecteur hésitera-t-il à conclure que Lambert, comte de Chalon, et Lambert, comte de Valentinois, n'ont aucun point de commun, forment deux personnalités absolument distinctes? Je pourrais poursuivre l'examen de certaines références intéressées, de nature à donner le change sur le contenu de livres cités. A quoi bon? Toutefois les travaux historiques eux-mêmes doivent avoir leur morale. De pareilles inventions (le mot anglais. est forgeries), en plein soleil du XIXe siècle, sont nécessaires (oportet et haereses esse) pour rendre croyable le fait des fraudes pieuses commises par les gens d'Eglise et autres au moyen âge.

 

[1] Ch. 2:4; BERNARD et BRUEL, ouvr. Cité, p, 566-8. [2] RAYNALDUS Vezeliac., Vita s. Hugonis Cluniac., cap. 3, n. 21 : « vener. patrem, qui tune forte in altera ecclesia, Dei scilicet Genitricis, divino operi insistebat (Acta ss. Bolland., april. t. III, p. 652 ; éd. Palmé, p. 66o). [3] S. Grati episc. Cabilon. vita, auet. anonymo, dans PERRY, Hist de Chalon-sur-Saone, 1659, pr. , p 24, Acta ss. Bolland., octob. T . IV, p 286-8. [4] COURTEPEE, Descript. du duché de Bourgogne, réimpr., t. III, p. 53. [5] Sanctis Gervasio màrtyri et Grato praesuli  (ch. 76, 86). [6]Eug. LEFEBVRE-PONTALIS, étude historique et archéologique sur l'église de Paray-le-Monial, Autun, 1886, p. 6. [7] Acta ss. Bolland. januar. T I. p. 76. [8] « Cap. VI Quod post ejus decessum exsurrexit in toco ejus donnus Theobaldus, nepos ejus, comes Cabilonensis (ch. 7) cf. ch. 9, 96, 101, 107. 111, 14o. 184, 194. [9] Cap. VIII. « Quod Tolosae obiit » (ch. 1o). [10]  C'est la première fois que ce nom paraît dans le Cartulaire on trouve encore Orval dans un accord, qui  ne saurait être postérieur à 1o66, avec l'évêque de Nevers Hugues (ch. <4.5). Dès 877 (?) Paredus est mentionné dans une charte de Charles-le-Chauve en faveur de Saint-Andoche; mais l'éditeur a eu raison de douter de son authenticité (Biblioth de l’école de Chartres, 1839, t. p. 21o).   [11]  « Cap. VIII. Quod in ejus locum infans filius ejus Hugo successit » (ch.II); cf. ch.4o, 45, 209.[12] Le Cartulaire de Paray permis à M. CANAT de Chizy de dresser pour la première fois la généalogie de cette illustre famille à partir d'Anceau (Ansedeus) de la fin du Xe siècle au milieu du XIIe (ouvr. cité, p. 1o5-16). [13] Ch. 107. Une précieuse épave du chartrier de Cluny nous apprend que la jeune Ermengarde résidait à Busseuil quand Humbert la demanda en mariage; elle confirma, en novembre 1o83 (1084), la donation de Digoin faite par son mari (ch. 107) à Paray (BERNARD et BRUEL, Rec. cité, t. IV, p. 760-2). [14] Chartes 12, 21, 24-5, 27, 34, 46,48, 49. 53. 58, 6o-1, 66, 76, 87-8, etc. [15] Vita s. Hugonis Cluniac, auct. RAYNALDO Vezeliac., dans Acta ss. Bolland ; april. t. III, p. 652 (éd. Palmé, p. 660); Alia, auct. HILDEBERTO Cenoman., dans le même recueil, p. 641 (649); LEFEBVRE-PONTALIS., ouvrag cité, p 7. [16] Vita s. Hugonis Cluniac., auct. HUGONE monacho, dans Acta ss. Bolland ; april. t. III, p. 659(667). [17] CANAT de Chizy, p. n; LEFBVRE-PONTALIS, pp 8 et 11. [18]  Chartes 221, 222, 225, 226, 227 et 228. [19] BERNARD et BRUEL, Recueil des chartes de Cluny, t.II ,p. 735-8. Cf. MABILLON, Ann. ord. S. Bened.,lib. XLIX, n°71, et liv. t. VII, n°9o (t. p. 3o et 418 ; éd. de 1739, p. 28 et 384-5).Cette charte fut confirmée, la même année, par un diplôme de Conrad, roi de Bourgogne, accordé à la prière de a Lantbertus comes cum uxore sua Faletrude (BOUQUET, t. IX, p. 704; Gallia Christ., t. XVI, instr. C.185; BERNARD et BRUEL t., II, p. 739-40). [20] Une autre figure parmi les témoins: « S. Ricardi, Stii domni Lanberti ». [21] Saint Marcel les Sauzet, cant. De Marsanne, arrond de Montélimar (Drôme). [22] Art de vérifier les dates ; ANSELME ; Galliae Christ ; etc. [23] BERNARD et BRUEL t,., II, p. 736, note 2. [24] Sans doute Félinenes, cant. De Bourdeaux, arrond. De Die(Drôme). On estime que les ruines subsistantes en ce lieu, non loin de Pont-de-Barret, appartiennent au monastère primitif, transféré ensuite près de Sauzet, au village actuel de Saint-Marcel. [25] MABILLON, Acta ss. ord. S. Bened., saec.VI, pars p. 656 ; BERNARD et BRUEL t.,IV, p. 122-3.Cf. MABILLON, Ann., t. III.P.418 (384-5). [26] CHEVALIER, Cartul. de l'abb. de St-Chaffre, p. 14. (2e éd. p. 1o5-7).

 

En la Saint Dagobert II, roi martyr, mort le 23 décembre 679 en Arphays.

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D’OU VIENMENTLES MOINES ?

ÉTUDE HISTORIQUE

PAR

le R. P. Dom BESSE;

Bénédictin de l'abbaye de Ligugé

IV.

ASCÈTES CHRÉTIENS

 

Il importe, avant de continuer cette étude, de déterminer exactement le sens qu'il convient de donner au terme ascèse; ce sera le moyen de dire en quoi l'essence de la vie religieuse consiste.

L'ascèse parfois signifie tout cet ensemble d'exercices et de vertus par lesquels une âme lutte contre elle-même et ses tendances mauvaises pour surmonter ses défauts et atteindre un certain degré d'union avec son Créateur. Entendue dans ce sens, l'ascèse appartient à la simple vie chrétienne.

Mais nous lui donnons ici une acception moins large elle embrasse un certain nombre de vertus, dont l'Evangile ne fait pas une obligation générale de là le nom de conseils, qui leur est habituellement donné. Ceux qui en font la règle de leur vie pratiquent un christianisme plus parfait et ils réalisent en eux une ressemblance plus grande avec l'idéal divin qu'est Jésus-Christ.

Ces conseils se trouvent à la base de toute vie religieuse. La vie religieuse a pu, il est vrai, depuis le IVe siècle jusqu'à nos jours, revêtir des formes extrêmement variées et subir les phases d'une évolution qui est loin de son terme dernier.

Elle s'est divisée et subdivisée en ordres multiples chacun d'eux se ressent du caractère de son fondateur et du milieu qui l'a vu naître et grandir.

Malgré cette diversité extraordinaire, qui lui permet de répondre aux besoins des temps et des hommes, la vie religieuse a conservé et elle conservera toujours dans son but et dans ses moyens essentiels une admirable unité. Son but est la perfection de la vie chrétienne, ou l'union plus étroite avec Dieu ses moyens se réduisent à la pratique des conseils.

Du but de la vie religieuse, il n'y a rien de particulier à dire. Les conseils évangéliques, qui constituent son essence, peuvent être confondus avec l'ascèse, Ils sont au nombre de trois : pauvreté, par laquelle un homme renonce à tous ses biens et à la possibilité d'en acquérir de nouveaux et se condamne librement à. ne jouir d'aucun des avantages procurés par la richesse, tels que le bien-être dans la nourriture, l'habitation et le vêtement la chasteté, par laquelle il renonce au ménage et a ses jouissances légitimes et enfin une obéissance plus complète à la volonté de Dieu. Dans la vie cénobitique, l'obéissance a pour objet la volonté du supérieur et la règle. L'ermite, dans les premiers siècles surtout, n'avait ni supérieur ni règle sa propre conscience lui en tenait lieu l'Evangile, les Ecritures et les exemples des saints personnages, ses devanciers, lui fournissaient l'expression des divines volontés.

Il y a eu constamment, au sein de l'église, des chrétiens qui ont voué la pratique de ces conseils.

On peut suivre cette tradition depuis l'heure présente jusqu'au début du IVe siècle et à la fin du IIIe. Les ascètes que nous rencontrons à cette époque ne sont pas des individus isolés menant une existence dont ils ont eux-mêmes crée le type. Ils appartiennent à une institution qui est indépendante d'eux. C'est elle qui les a devancés et englobés. Elle existait et fonctionnait sur la terre d'Egypte, lorsque saint Antoine, le patriarche de la vie monastique, résolut d'embrasser la vie parfaite (271). Il trouva des ascètes déjà anciens, qui se réclamaient d'une tradition.

D'où venaient-ils? quel est le point initial de cette tradition ? Franchissons l'intervalle de deux siècles et demi qui nous sépare de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ, et voyons s'il a vraiment formulé les conseils de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, qui constituent l'essence de la vie religieuse.

Jésus-Christ ne s'est pas contenté de proclamer bienheureux les hommes qui ont l'esprit détaché des biens terrestres[1].

Il imposait à ceux qui voulaient le suivre la vente de tous leurs biens et un renoncement absolu.

Cette obligation pesait sur les apôtres d'une manière toute spéciale. Notre-Seigneur, dans le but de la leur rendre plus douce, leur faisait des promesses magnifiques[2]. Il recommandait, en termes délicats, la pratique de la virginité[3].

Le mariage était l'un des biens auxquels il fallait renoncer pour devenir son disciple. L'obéissance à la volonté de son Père fut de sa part l'objet de fréquentes recommandations. Si l'on ajoute à cela tout l'ensemble des prescriptions qui remplissent l'Evangile et dont la pratique se retrouve plus tard dans la vie de tous les ascètes, les enseignements du Sauveur paraissent la base de la vie religieuse et la promulgation de ses vertus fondamentales.

A-t-il fallu attendre trois siècles pour les mettre en pratique? Non, certes.

Jésus-Christ n'a rien enseigné dont il n'ait d'abord lui-même donné l'exemple. Sa virginité dépasse tout ce dont l'homme est capable. Il  fut pauvre au point de n'avoir pas même une pierre où reposer sa tête. La conformité à la volonté paternelle fut sa préoccupation constante aussi ascètes et moines de tous les siècles ont-ils pu vénérer en lui un modèle accompli. Il ne s'en est pas tenu là. Une vie érémitique et un jeûne de quarante jours l'ont prépara aux trois années de son ministère au milieu des juifs[4]. La solitude conserva toujours pour lui un charme puissant.

Comme Jean-Baptiste, il eut des disciples, qui vivaient en sa compagnie, dans le but de mieux suivre ses enseignements. On ne pouvait mériter cet honneur sans quitter fortune et famille pour mener avec lui une existence chaste et pauvre et exécuter les volontés divines. Les disciples de Jésus formaient une communauté ascétique, qui le suivait partout et dont il était le chef, on pourrait dire l'abbé. De saintes femmes les accompagnaient. Tout parmi eux était en commun. Le Maître en désignait un qui tenait la bourse et faisait face aux dépenses. Leur régime était frugal et austère.

La Cène fut le dernier acte que Jésus et les siens accomplirent ensemble avant sa mort. Dispersée un instant par la Passion, la communauté se reforma promptement. Elle se trouva sur la colline des Oliviers pour suivre du regard le Maître allant au ciel et pour recevoir sa bénédiction dernière. Elle revint ensuite attendre dans le Cénacle la descente promise de l'Esprit saint.

Cette communauté ascétique, gouvernée par les apôtres, fut le noyau du Christianisme. Les conversions, que provoqua la prédication de saint Pierre, ne tardèrent pas à la grossir considérablement.

Il y en eut trois mille dès le premier jour.

Les nouveaux frères vendaient leurs biens, dont le prix était versé dans une caisse commune. Ils habitaient ensemble des maisons consacrées à la communauté[5]. Joseph, qui reçut plus tard le nom de Barnabé, vendit de la sorte un champ, dont il donna le prix aux apôtres[6]. On connaît le châtiment que le ciel infligea à Saphire et à Ananie, en punition de leur manque de franchise [7].

Les apôtres avaient le gouvernement de cette communauté chrétienne; ils administraient ses ressources et veillaient à ce que chacun se trouvât pourvu du nécessaire. Mais les progrès de la foi, en augmentant le nombre des disciples, les mit dans l'impossibilité de suivre par eux-mêmes tous les détails de l'administration temporelle. Ils choisirent sept diacres, afin de se décharger sur eux de ce soin absorbant[8]. La multitude toujours croissante des fidèles, la pauvreté qu'ils avaient embrassée avec tant de générosité et les désordres occasionnés par la persécution ne tardèrent pas à créer une situation extrêmement pénible. Les nouveaux frères, surtout ceux qui se convertirent hors de la Judée, se cotisèrent pour leur venir en aide[9]. Le soulagement des chrétiens de Jérusalem fut longtemps un objet de vive sollicitude pour saint Paul au cours de son apostolat parmi les Gentils.

Saint Augustin et quelques-uns des organisateurs du cénobitisme ont vu dans cette Eglise primitive un type que les monastères devaient reproduire.

il ne faudrait cependant pas faire de ces  premiers chrétiens des moines semblables à ceux du IVe et du Ve siècle. Tous pratiquaient, il est vrai, une pauvreté vraiment religieuse ils vivaient soumis aux enseignements et aux ordres des saints apôtres. Mais la chasteté leur était-elle imposée? Peut-on admettre qu'elle ait été pour eux une règle générale? C'est, il semble, une chose assez invraisemblable. Cette vertu néanmoins fut très en honneur dans cette chrétienté naissante. Les apôtres la pratiquaient eux-mêmes.

Le souvenir du Sauveur et ta présence  de sa mère lui étaient une haute recommandation.

Saint Paul ne la prescrivait pas à tous mais il la présentait comme un conseil dont la pratique rend extrêmement agréable au Seigneur[10]. Sa doctrine ascétique n'a rien de commun avec celle des manichéens et des hérétiques qui condamnaient le mariage. Car si l'apôtre exalte la virginité, il ne refuse pas à l'union de l'homme et de la femme la dignité qu'elle tient du Créateur.

L'Eglise a toujours su maintenir intact cet enseignement traditionnel.

Les Eglises, fondées ailleurs par les apôtres, ne suivirent pas l'exemple de Jérusalem. Les fidèles conservaient leurs biens et restaient chacun chez soi. Cette communauté, bien que très éprouvée par les persécutions, put se maintenir jusqu'à la destruction de la ville sainte par Titus. Mais si elle n'offrit point un type invariable à toutes les chrétientés naissantes, n'y eut-il pas un peu partout des hommes et des femmes, que le désir d'honorer Jésus-Christ par une imitation plus parfaite détermina à marcher sur ses traces?

L'absence de renseignements précis sur l'organisation des Eglises primitives et sur l'état des chrétiens ne permet de citer aucun fait. Néanmoins on peut, sans témérité, affirmer que l'enseignement des apôtres répandit avec l'Evangile l'amour de la perfection chrétienne et la pratique intégrale des conseils, sur lesquels elle repose.

La tradition de l'ascèse commença avec le Christianisme.

Les ascètes furent-ils nombreux ? Quelle forme extérieure prit leur existence? Purent-ils former des communautés? Ne restèrent-ils pas plutôt enfermés dans leurs habitations privées en évitant de manifester par des signes trop visibles une profession qui, à cette époque de persécutions, aurait certainement crée pour eux un danger grave? Cette situation leur était imposée par les circonstances pénibles au milieu desquelles le Christianisme eut à se développer, il faut dans de pareilles conditions s'attendre et deviner leur présence, plutôt qu'à la constater par des témoignages évidents. N'est-ce pas, au reste, le cas de la plupart des institutions ecclésiastiques ?

Ces hommes, voués à la recherche d'une perfection plus haute, libres parce qu'ils étaient chastes et pauvres, préparés par là même à tous les dévouements, appliqués par goût et par devoir à l'étude et à la contemplation de la vérité divine, formaient au sein des Eglises une catégorie de parfaits tout désignés pour recevoir le caractère et les fonctions du sacerdoce. Préposés au gouvernement de leurs frères, ils conservaient, avec une fidélité plus grande, l'image et le sou- venir des saints apôtres. Ce ne fut pas cependant une règle absolue. De pareils choix étaient dans la nature des choses mais nous ne saurions dire dans quelle mesure les firent le clergé et les fidèles.

Les vierges, recrutés parmi les hommes et parmi les femmes, avaient dans l'Eglise de Smyrne une place assez importante pour saint que Ignace les mentionnât, en écrivant à saint Polycarpe. Cette vertu leur conférait une dignité très appréciée. Elle aurait même pu les entraîner aux séductions de la vaine gloire. Aussi le saint martyr, afin de leur épargner cette tentation, les invite-t-il à rester humbles, en songeant que leur virginité doit être l'honneur non d'un homme, mais du Créateur de la chair. La complaisance qu'ils prendraient en eux-mêmes leur causerait la mort spirituelle[11].

Le nombre des continents des deux sexes était considérable au milieu du IIe siècle. Leur vertu honorait l'Eglise et la doctrine religieuse qui l'inspirait. Aussi saint Justin est-il fier d'offrir à l'empereur Antonin le pieux (v. 150) le beau spectacle de l'innombrable multitude des chrétiens qui pratiquaient une chasteté austère. Il en connaissait beaucoup, et parmi eux des  hommes et des femmes, qui, nés de parents fidèles, avaient consacré leur corps à Dieu dès l'enfance par la virginité. D'autres, qui semblent plus nombreux, convertis au paganisme, avaient d'abord goûté aux plaisirs de la luxure[12]. Le noble célibat des ascètes chrétiens n'avait donc rien de commun avec le célibat honteux des Grecs et des Romains qui, trouvant lourds les liens du mariage, cherchaient dans la liberté un moyen de satisfaire plus à l'aise des passions brutales[13].

Ce n'était pas pour nos continents un état transitoire ils lui conservaient leur fidélité toute la vie. L'amour de Dieu et la ferme espérance de lui être unis plus étroitement par la chasteté de l'esprit et du coeur leur donnaient cette force[14].

Ils pratiquaient individuellement l'ascèse, sans quitter leur famille ni la cité, vivant ainsi dans l'église locale. On les désignait sous le nom d'ascètes, de continents, d’eunuques ou de confesseurs. Les femmes étaient nommées vierges sacrées ou simplement vierges. Vierges et confesseurs formaient, avec les veuves restées fidèles à leur viduité, après un court mariage, une aristocratie religieuse au sein de la communauté chrétienne.

Ils avaient leur place marquée à l'église et une mention spéciale dans les prières publiques. On leur prodiguait les témoignages de respect[15].

Mgr Duchesne donne sur les rites qui accompagnaient la bénédiction des vierges et la tradition du voile des détails pleins d'intérêt, mais on peut se demander si elles étaient usitées à l'époque reculée qui retient notre attention. Il faut, pour savoir avec quelque certitude quels pouvaient être la situation et le genre de vie des femmes ascètes, attendre Tertullien et saint Cyprien[16]. Et encore sont-ils loin de satisfaire une légitime curiosité.

Plusieurs sectes hérétiques affectèrent alors une allure ascétique plus ou moins caractérisée. Il faut citer les manichéens, les encratites et certains gnostiques. Ils n'eurent, que je sache, aucune influence sur le développement de l'ascèse chrétienne. Tous partaient d'un point diamétralement opposé, la condamnation comme mauvaise des choses dont ils s'abstenaient tandis que les vrais enfants de l'Eglise déclaraient bonnes toutes les créatures de Dieu. La privation volontaire qu'ils s'imposaient leur était inspirée par le seul  désir d'imiter et d'honorer Jésus-Christ. Les montanistes affectaient une vie particulièrement austère, dont leur fondateur avait donné l'exemple le premier. Tertullien s'était déjà fourvoyé dans leurs rangs lorsqu'il écrivit son traité sur le voile des vierges, son Exhortation à la chasteté, ses opuscules du manteau, de la monogamie et de pudicité, où l'on peut glaner quelques indications sur la vie ascétique.

Il était encore libre de toute erreur, lorsqu'il faisait, dans son Apologétique, une allusion délicate aux hommes qui étouffaient en eux les flammes de la luxure par la continence virginale et portaient jusqu'à une vieillesse extrême la pureté de l'enfance[17]. Beaucoup parmi eux avaient l'honneur de remplir les fonctions ecclésiastiques.

Personne n'en était plus digne[18]. La virginité puisait toute sa noblesse dans cette pensée qui reviendra fréquemment sous la plume des écrivains ecclésiastiques c'est une alliance mystique avec le Seigneur.

Ces vierges, hommes et femmes, nous l'avons dit précédemment, passaient leur vie au sein de la famille. Leur ascèse était toute privée et l'Eglise n'avait pas jugé bon, pour la mettre à l'abri ; de la soumettre aux règlements dont l'expérience montra plus tard la nécessité. Ce ne fut pas sans graves inconvénients.

Lorsque la persécution sévissait, un souffle de ferveur soulevait les âmes et les maintenait à une certaine hauteur. Il fallait aux chrétiens une provision habituelle d'héroïsme pour se tenir prêts à affronter le martyre au moment voulu de Dieu.

Cette perspective, l'isolement où la crainte les rejetait et aussi un recrutement restreint qui se faisait parmi des hommes d'élite assuraient au Christianisme une supériorité morale et facilitaient à ses enfants la pratique des vertus extraordinaires.

Dans de pareilles conditions, les ascètes sentaient autour d'eux un niveau très élevé, où leur vocation se trouvait à l'aise.

La 'paix relative dont jouirent les fidèles pendant la première moitié du me siècle compromit une situation aussi avantageuse pour les âmes. Le courage faillit les conversions perdirent en qualité ce qu'elles gagnaient par le nombre. L'atmosphère religieuse fut moins pure, et le relâchement se glissa bientôt parmi les vierges. C'était visible, surtout à Carthage. Aussi saint Cyprien crut-il devoir, dans les premiers temps de son épiscopat, leur rappeler les vertus de pauvreté, de modestie et de mortification, qui faisaient à leur virginité une parure traditionnelle[19].

A l'époque où Tertullien et saint Cyprien parlaient en Occident des vierges ou des ascètes, Clément d'Alexandrie et Origène signalaient leur présence dans les églises orientales. Ces contrées devaient être plus tard le berceau du monachisme proprement dit. Il est bien naturel que l'ascèse s'y soit développée plus qu'ailleurs. Les ascètes chrétiens dans Alexandrie se vouèrent, avant Plotin et Porphyre, à la recherche de la divine sagesse par la pratique des plus belles vertus pour obtenir l'union avec Dieu. Clément trace le portrait de ces vrais gnostiques dont la grande occupation était d'honorer le Verbe et le Père partout et toujours.

Leur vie ressemblait une fête ininterrompue; le monde leur devenait un temple. L'amour de la solitude les portait à fuir les assemblées frivoles.

Bienveillants, doux, affables, patients, austères et chastes, ils tendaient constamment à la perfection de lâchante. Pourrait-on être surpris des lumières que leur communiquait la Sagesse divine[20]? Clément songeait à ces mêmes gnostiques quand il exposait ailleurs le sens des paroles que !e Sauveur adressait au jeune homme de l'Evangile « Vas vendre tes biens, distribue le prix aux pauvres et viens à ma suite ». Ce lui fut une occasion de célébrer les avantages, de la pauvreté volontaire. Elle ouvre avec la chasteté le chemin qui conduit à la vie éternelle promise par Notre-Seigneur [21]. Ce langage pourrait, de nos jours, être tenu devant des moines et des moniales.

Origène donnait un enseignement ascétique plus caractérisé encore. Il commença lui-même par vivre en ascète. Au témoignage de saint Pamphile, de saint Grégoire le Thaumaturge et d'Eusèbe, son existence fut celle d'un gnostique, pauvre et austère. L'excès auquel le poussa la crainte de perdre la virginité montre l'estime qu'il faisait de cette vertu. Il s'exerçait au jeûne, à l'abstinence et aux veilles saintes. La contemplation de la vérité, l'étude des Ecritures et l'enseignement de la sagesse absorbaient ses journées. Un pareil homme, doué d'un tel génie, sut communiquer à ses disciples l'amour de la gnose. Ils menaient ensemble une existence qu'il ne serait pas téméraire d'appeler monastique. Le maître put donner fréquemment sa pensée sur l'ascèse et les exercices qui la doivent accompagner. Bornemann a réuni et comparé tous les textes disséminés dans ses écrits. Ils lui permettent de conclure que Origène recommandait la pratique du détachement et de la pauvreté volontaire, de la virginité, de la contemplation, de la solitude, des divers exercices ascétiques et même de la vie commune, toutes choses qui caractérisaient la vie des ascètes des trois premiers siècles et des moines de l'époque postérieure[22].

Ses enseignements montrent quelle place importante l'ascèse chrétienne s'était faite à Alexandrie.

Rappelons que cette même cité avait vu naître et grandir une communauté juive de Thérapeutes.

Et à l'époque où Clément et Origène arrivaient, le mysticisme néo-platonicien y prenait son essor. Ascètes et néo-platoniciens obéissaient à deux courants bien distincts et, s'il y eut quelque influence de l'un sur l'autre, c'est au premier que revient cet honneur.

L'ascèse se développa ailleurs que dans Alexandrie.

On la trouva florissante sur les bords du Nil, vers le milieu du ni*  siècle. Sans parler du cas isolé de saint Paul qui s'enfonça le premier dans le désert, il y avait auprès du village de saint Antoine des hommes voués à la recherche de la perfection. Les chrétiens, mus par cette pensée, vivaient isolés à une petite distance des lieux habités. C'était alors la coutume générale en

Egypte, dit saint Athanase. Les vierges avaient des monastères. Antoine y plaça sa jeune soeur.

Pour se ménager les avantages d'une formation sérieuse, il fixa lui-même son séjour auprès d'un ascète, qu'il prit pour modèle. C'était un vieillard.

Le jeune moine visitait souvent les anciens de la contrée pour mieux apprendre à leur école les règles de l'ascèse. Cela se passait en 271[23].

Lorsque saint Pakhôme voulut, après les persécutions, embrasser la vie religieuse, il chercha dans le désert le vieux solitaire Palamon, qui lui transmit les lois ascétiques il affirmait les tenir lui-même de ses anciens. Les débuts d'Antoine et de Pakhôme nous mettent donc en présence d'une tradition religieuse qui s'en va rejoindre celle dont les écrits d'Origène et de Clément conservent l'écho et se perdre avec elle dans les origines du Christianisme.

La Palestine, qui avait vu la première communauté ascétique, n'en perdit pas complètement le souvenir durant les persécutions. L'évêque de Jérusalem, Narcisse, qui déjà vivait en ascète, pour échapper aux calomnies accréditées contre sa personne, s'enfonça sur la fin du IIe siècle, dans un désert, où il passa de longues années[24]. Vers le terme du siècle suivant, un disciple d'Origène, Pamphile, prêtre de Césaree, abandonna fortune et honneur pour embrasser les exercices austères de la sainte philosophie. Parmi les chrétiens qui reçurent avec lui la palme du martyre durant la persécution de Maximin II, se trouve l'ascète Pierre Apselame[25].

Nous sommes beaucoup moins renseignés sur la présence de l'ascèse en Occident. Sulpice Sévère, en racontant la vie de saint Martin, parle des solitaires, qui vivaient dans l'Italie septentrionale, non loin de Pavie. Leur exemple inspira au jeune Martin le désir de mener lui-même la vie monastique. Il avait alors une douzaine d'années.

Ce qui nous porte à 330 environ[26].

Tels sont les faits qu'il nous a été possible de recueillir sur l'ascèse chrétienne durant les trois premiers siècles de notre histoire. S'ils nous permettent de conclure avec certitude à son existence, nous ne saurions leur emprunter les indications nécessaires pour avoir une idée précise de ce que pouvait être cette institution. Elle nous est apparue vivante surtout à l'époque voisine, de la paix de l'Eglise. Ce fut alors le commencement d'une évolution qui devait aboutir au monachisme du Ive siècle. Les lettres apocryphes de saint Clément aux Vierges des deux sexes pourraient bien être l’œuvre d’un évêque, préoccupé par cette phase nouvelle dans laquelle entrait le développement de l'ascèse[27]. Il n'y aurait aucune témérité à faire siennes les paroles suivantes de Tillemont « Les ascètes estoient ordinairement seuls ou fort peu ensemble. On en voyait rarement cinq ou six, ou dix au plus dans un mesme lieu, qui se soutenoient les uns les autres (mais sans aucune subordination) et sans autre discipline que les régles générales de la crainte de Dieu et qui ne se maintenaient ainsi qu'avec beaucoup de peine dans la piété[28]. »

Il y eut surtout pour imprimer à cette évolution son caractère un homme qui eut sur l'avenir du monachisme une influence décisive, saint Antoine.

Quand fut close l'ère des persécutions, il vit croître considérablement le nombre de ses disciples.

Ils peuplèrent les solitudes égyptiennes. Les moines, qu'il n'avait pas initiés personnellement aux exercices de l'ascèse, se réclamaient de son nom et voulaient être de ses disciples. Ce fut l'un de ses fils spirituels, saint Hilarion, qui propagea en Palestine la vie monastique.

L'admiration profonde de saint Athanase pour le patriarche des solitaires contribua beaucoup à l'extension de son influence. Aussi trouvons-nous le nom et la vie de saint Antoine au berceau du monachisme à Rome   et à Trêves. C'est cette même vie qui provoqua la vocation monastique dé saint Augustin et prépara ainsi la diffusion de la vie religieuse dans l'Afrique romaine.

Dans l'Asie Mineure, saint Basile fut le propagateur du monachisme. Mais avant de se mettre à l'œuvre, il alla recevoir les leçons des maîtres de l'ascèse en Egypte et en Palestine.

L'arianisme, en exilant les défenseurs de l'orthodoxie, provoqua un va et vient entre l'Orient et l'Occident, qui eut les conséquences les plus heureuses. Si Rome et les Gaules apprirent de la bouche d'Athanase les merveilles de la Thébaïde, Hilaire de Poitiers et Eusèbe de Verceil purent contempler de leurs yeux l'efflorescence orientale de la vie religieuse. La piété, qui poussait les Occidentaux à visiter Jérusalem et les lieux saints, leur fut une occasion nouvelle de puiser directement aux sources de la vie religieuse. Les invasions barbares accentuèrent cette émigration. Si saint Jérôme, fixé auprès de la grotte de Bethléem, se contentait de stimuler par ses lettres le zèle des Romains et des Romaines, Rufin et Cassien allèrent dire, le premier en Italie et le second en Provence, ce qu'ils avaient vu ou entendu pendant leur séjour en Palestine ou en Egypte.

La persécution ne faisait plus couler le sang des chrétiens. Il n'y avait donc plus de martyrs.

L'héroïsme cependant n'abandonnait pas la chrétienté.

Lésâmes, qui subissaient son impulsion, prirent le chemin de la solitude où les exemples de saint Antoine et de ses émules les encourageaient à s'immoler elles-mêmes par une existence faite de sacrifices.

 

V

LA VIE MONASTIQUE AU IVe SIÈCLE

 

Le IVe siècle fut pour la vie monastique une ère de diffusion et d'organisation. Il ne lui fallut pas moins de cent ans pour s'installer dans l'Empire Romain. Les chrétiens orientaux lui tirent l'accueil de beaucoup le plus empressé. Il y eut de très bonne heure autour de leurs moines une littérature abondante, qui permet de reconstituer facilement l'idée qu'ils se faisaient de l'ascèse et la manière dont ils la pratiquaient.

L'Occident se montra tout d'abord plus réservé.

Mais le même enthousiasme finit par le saisir et par lui imprimer un élan presque égal vers les exercices de l'ascèse monastique. L'Italie et la Gaule attendirent le milieu du IVe siècle et l'Afrique romaine connut les moines plus tard encore. La péninsule Ibérique et les îles de Bretagne les virent paraître vers la même époque.

Quelle fut la cause de cette lenteur ? Dans la période des origines chrétiennes, le foyer de la vie et de l'action se trouva presque toujours placé en Orient. Toujours son rayonnement demanda un temps plus ou moins long avant d'atteindre les contrées occidentales. C'était dans la nature des choses.

Là comme en Egypte et en Palestine, ce développement se fit par l'influence des grands saints, qui inaugurèrent la vie monastique. Quelles qu'aient été l'étendue et la profondeur de leur action personnelle, on les voit partout agir et parler en pleine conformité d'esprit et de doctrine avec les solitaires égyptiens. Les Pères du désert furent longtemps les maîtres, dont les enseignements avaient force de loi, et les types que l'on cherchait à imiter. Il ne faudrait pas cependant exagérer cette tendance des ascètes occidentaux à marcher sur les traces de leurs frères de l'Orient.

Au lieu de s'en tenir à une imitation servile, ils se préoccupèrent d'adapter aux exigences des moeurs et des tempéraments un genre de vie assez souple pour satisfaire les aspirations ascétiques des habitants de toutes les contrées.

En Orient comme en Occident, les moines devinrent extrêmement nombreux. Les chiffres  donnés par saint Jérôme et Pallade pour la Thébaide et par Sulpice Sévère pour les régions occidentales de la Gaule sont manifestement exagérés malgré cela, l'ensemble des renseignements que nous possédons permet d'affirmer que, une fois implantés dans un pays, les moines s'y multiplièrent très rapidement. On a tenté de nos jours de donner à ces multitudes ascétiques des explications toutes naturelles, empruntées aux  crises sociales et agricoles que traversait l'Empire on a beaucoup parlé aussi de l'influence exercée par les invasions barbares. Il est impossible de vérifier ces assertions. Mais on peut affirmer sans crainte que ces motifs ne suffisent point à expliquer ces migrations nombreuses vers la solitude, l'un des phénomènes les plus curieux de l'histoire au IVe siècle. Il y a là une poussée extraordinaire imprimée par l'Esprit de Dieu qui anime l'Eglise aux âmes généreuses. Elles s'en vont toutes à la recherche de l'union avec Dieu par la fuite du monde, la lutte contre soi-même et la pratique des enseignements de l'Evangile.

Plusieurs parmi les moines ont eu l'occasion de révéler le mobile de leur vie. Nous pouvons les croire sur parole.

Dans cette merveilleuse efflorescence du monachisme, tout ne fut pas admirable. On trouvait parfois, déguisés sous des dehors religieux, des hommes indignes, dont la conduite scandaleuse contrastait singulièrement avec la sainteté qu'ils affectaient, Il n'est pas facile de dire exactement jusqu'où allèrent ces abus déplorables, qui sont l'escorte honteuse de notre pauvre humanité.

Mais, quels qu'en aient été le nombre et la gravité, ce ne furent jamais que des faits isolés, déshonorant leurs seuls auteurs, sans atteindre une institution, entourée d'estime par les évêques et les fidèles. Les mauvais moines trouvèrent dans les moines vertueux des censeurs parfois très sévères.

Les religieux menaient pour la plupart une existence austère et sainte. Leurs vies, racontées par des biographes souvent contemporains, peuvent être rangées parmi les récits les plus édifiants. Leur influence se fait encore sentir sur l'ascèse chrétienne. Malgré la répugnance qu'ils inspiraient aux païens et à des hommes légers n'ayant de chrétien que le nom, ils eurent aux yeux du peuple un prestige avec lequel le clergé dut lui-même compter. Les prêtres et les clercs finirent par subir leur influence, en se rapprochant de leur manière de vivre dans la mesure du possible.

Il serait intéressant de suivre à travers toute l'histoire de l'Eglise cette action du monachisme sur le clergé, si cela ne nous entraînait hors du cadre qui nous est tracé par le présent travail.

Bornons-nous à dire que l'élévation d'un grand nombre de moines à la dignité épiscopale ou sacerdotale contribua beaucoup à la rendre efficace et profonde.

En Egypte, les religieux se recrutèrent surtout dans les rangs du peuple et dans les classes moyennes. L'aristocratie fournit bientôt son contingent.

La noblesse et ce que nous appellerions aujourd'hui la bourgeoisie influente donna aux solitudes de la Syrie et de la Cappadoce de nombreux ascètes. L'élite du patriciat romain embrassa le même genre de vie. Les vocations ne furent pas moins nombreuses dans les premières familles gallo-romaines.

La grande majorité des moines se contentait d'une culture intellectuelle très ordinaire. On vit néanmoins se confondre parmi eux des hommes qui avaient reçu, aux plus célèbres écoles de l'Empire, une formation littéraire et philosophique très développée. Il suffit de citer les noms de saint Basile, de saint Grégoire de Nazianze, de saint Jean Chrysostome, de saint Jérôme, de saint Augustin. Et ils ne furent pas les seuls. Le monachisme apparut comme un refuge céleste aux âmes élevées~ que soulevait de dégoût la décomposition du vieux monde païen.

On n'ajoutait pas grande importance, dans ces milieux ascétiques aux études profanes. Il n'y vint à l'idée de personne d'ouvrir des écoles pour initier la jeunesse à leur connaissance. La science de Dieu et des choses divines satisfaisait pleinement leur curiosité. Ils auraient été facilement portés à envelopper dans le même sentiment de mépris et d'horreur le culte des idoles et la littérature et la philosophie païenne.

Les chrétiens de cette époque allaient avec une grande simplicité. Ils se faisaient un idéal ascétique très large de là des variétés surprenantes et d'étranges singularités. On serait très embarrassé de formuler avec quelque précision les pensées qui animaient toutes leurs pratiques.

Il y avait des ermites et des cénobites. Toutefois les solitaires, voués à un isolement absolu, furent très rares. Cet état ne jouit pas d'un grand crédit parmi les hommes en qui on peut vénérer les maîtres de l'opinion monacale. Les dangers moraux et matériels qu'il présentait légitimaient suffisamment cette réserve prudente. Les uns ne s'éloignaient pas trop des pays habités: les autres rapprochaient assez leurs cellules pour participer dans une certaine mesure aux avantages de l'association. La demeure de l'ermite portait le nom de monastère tout aussi bien que la maison où habitaient plusieurs cénobites. C'était d'ordinaire une pauvre cabane, construite en terre, en bois ou avec des cailloux. Quelques-uns trouvèrent plus simple d'utiliser les cavernes naturelles, les grottes funéraires des anciens Egyptiens ou encore les sépulcres abandonnés dans le voisinage des villes. Il y en eut qui, jugeant superflue l'habitation la plus modeste, vécurent en plein air.

Le groupement érémitique le plus ancien et le plus important est celui qui se forma dans la basse Thébaïde autour de saint Antoine. Il est surtout connu grâce à la popularité dont jouit en Orient et en Occident la biographie du célèbre anachorète écrite par son admirateur et ami, saint Athanase. L'influence d'Antoine se fit sentir bien au-delà de ce groupe. Les principaux Patriarches de l'Egypte monacale réclamaient l'honneur d'être ses disciples. Sa doctrine, ses exemples et le prestige de son nom contribuèrent pour une part très large à préciser l'organisation de l'ascèse et à lui donner la forme monastique sous laquelle le IVe siècle nous la montre.

Son disciple, saint Hilarion, propagea la vie solitaire en Palestine. Deux mille ermites environ, dissémines des rives de la Méditerranée aux confins du désert, le vénéraient, comme un maître.

Ce ne turent pas les seuls anachorètes de la Palestine et de la Syrie.

Les groupes érémitiques de Nitrie et de Scété, en Égypte, dans le désert qui s'étend à gauche du Nil, comptèrent quelques milliers de moines.

Nous les connaissons grâce aux écrits de Pallade, de Rufin et de Cassien. Leur vie était mieux organisée que celle des disciples d'Antoine. Le désert habité par eux avait des limites déterminées.

Ceux qui avaient besoin d'une retraite absolue se retiraient plus loin. Les autres habitaient des cellules pas trop séparées ce qui leur permettait des relations charitables. Ils se réunissaient tous le  samedi et le dimanche pour assister, dans une église commune, aux offices liturgiques. Le groupe était gouverné par le sénat des anciens et administré sous leur contrôle. Les religieux que recommandaient l'âge et l'expérience recevaient le  nom d'abbé. Chacun avait d'ordinaire quelques disciples. C'était une organisation absolument originale. Elle différait beaucoup, malgré certaines ressemblances, de celle adoptée par les laures de la Palestine. Les laures étaient régies par un chef unique. Les frères habitaient seuls des cellules isolées il y avait un monastère où ils se préparaient, dans les exercices de la vie commune, à la solitude. La séparation des demeures n'était pas tellement le signe distinctif de la vie érémitique que les cénobites ne l'aient jamais adoptée. Ils ne songeaient guère, à cette époque, surtout quand ils étaient nombreux, à construire une vaste maison capable de les abriter tous. Une agglomération de cabanes leur parut généralement préférable.

Ce fut le système de construction en usage à Tabenne et dans les monastères qui suivaient la règle de saint Pakhôme. Chaque monastère formait une cité entourée de murs, distribuée en quartiers et en rues. Il y avait une église commune, un réfectoire et d'autres salles. Le monastère de Saint-Martin à Marmoutiers avait une organisation analogue, mais plus restreinte, car les moines étaient beaucoup moins nombreux.

Le groupe pakhomien est l'un des plus intéressants qui se rencontre dans l'histoire. Non seulement on y vit dès le début une règle précise, laissant fort peu de chose à l'arbitraire mais toutes ces communautés formaient entre elles une fédération ou congrégation organisée avec force et sagesse. Il y avait un supérieur général, un procureur général et des supérieurs généraux toutes choses qui offrent quelque ressemblance avec les ordres religieux modernes. L'Occident connut Tabenne par la traduction hiéronymienne de sa règle et par une version latine de la vie de son fondateur. On en retrouve plus d'une fois la trace sous la plume de saint Benoit.

Les cénobites menèrent souvent une vie commune plus étroite. Toute leur existence se passait dans une maison avec réfectoire, dortoir communs, etc. C'est le système qui prévalut dans la suite.  Il est, en particulier, à la base de la règle bénédictine et de celle de saint Basile. Les constructions ordinaires suffisaient aux besoins de ces moines au sein des villes et dans les petites localités. Cassien, saint Jérôme et divers hagiographes fournissent des renseignements sur la manière dont ces cénobites comprenaient et pratiquaient l'ascèse, sans qu'on puisse généralement déterminer avec exactitude les lieux auxquels se rapportent les détails par eux donnés. Les usages suivis en Palestine présentaient, avec ceux de l'Egypte, des différences très sensibles. On ne les retrouve nulle part mieux que dans les premiers livres des institutions de Cassien.

Saint Basile, lui, régna sur les monastères du Pont et de la Cappadoce. Il eut pour auxiliaire saint Grégoire de Nazianze. Les deux règles de saint Basile retracent exactement la physionomie des communautés d'hommes ou de femmes formées par lui. Il ne faudrait cependant pas y chercher la méthode rigoureuse et précise des règles modernes. C'est un code plutôt moral que disciplinaire, complété par les traditions monastiques générales ou locales et surtout par l'autorité du supérieur, à qui saint Basile fait la part très large.

Ces règles sont devenues, avec les additions que leur ont imposées les conciles, les empereurs byzantins et les réformateurs, la norme des monastères orientaux. Rufin les fusionna dans une version latine, qu'il destinait aux monastères de l'Occident. Fut-elle suivie intégralement quelque part, en Italie ou dans les Gaules? Il est difficile de le dire. Mais on peut affirmer que les organisateurs de la vie monastique des siècles suivants, saint Benoît en particulier, y puisèrent comme à une source très pure.

On ne saurait trop dire ce que fut, en Italie, le monachisme au IVe siècle. Il n'est resté de cette époque aucun monument qui en donne une idée exacte. Un fait néanmoins mérite d'être signalé.

Sait Eusèbe, évêque de Verceil, frappé par le grand ascendant que la pratique des vertus monastiques donnait aux moines, voulut donner ce prestige aux membres de 'son clergé les prêtres

et les clercs de son Eglise embrassèrent la vie religieuse et, dans la suite, se recrutèrent parmi les moines. C'est le premier exemple de cette union du monachisme et de la cléricature dans un diocèse. Il  sera, nous le verrons, reproduit ailleurs.

Le monachisme africain fut établi sur cette base, par saint Augustin, non pas au début de conversion, sa mais après son élévation sur le siège épiscopal d'Hippone. Il transforma vite sa maison en monastère et les clercs qui habitaient avec lui, durent tous embrasser la vie religieuse.

Ses disciples, appelés au gouvernement de diverses Eglises africaines, prescrivirent à leur clergé une vie semblable. Les monastères épiscopaux ne furent pas les seuls de cette contrée. Augustin avait d'abord fondé à Tagaste un monastère laïque. Il y en eut, en particulier, dans le voisinage de Carthage. L'évêque d'Hippone s'occupa très activement des communautés religieuses d'hommes ou de femmes. Ses écrits renferment des témoignages variés de sa sollicitude. Voici les trois plus importants. C'est, en premier lieu, une lettre qu'il écrivit à la supérieure et aux moniales d'un monastère de sa ville[29].

Les législateurs monastiques de la Provence et de la Gaule méridionale lui ont fait de larges emprunts.

On en retrouve quelques passages dans la Règle de saint Benoit. Des monastères l'ont même adoptée tout entière et en ont fait leur règle véritable.

Les discours 355 et 356 d'Augustin, qui portent le titre De vita et moribus clericorum suorum[30] , renseignent abondamment sur l'organisation de son monastère, ils ont fait faire un grand pas à la, législation monastique, par l'institution de la désappropriation complète ou du testament, qui doit précéder la profession religieuse. Son livre du Travail des moines[31] précise avec toute la force désirable l'obligation où est le religieux de gagner sa vie par un labeur assidu. C'est une doctrine sage et féconde que les fondateurs d'ordre des âges suivants se sont fidèlement transmise les uns aux autres.

Nous ne voyons pas les moines de l'Afrique romaine à travers les récits merveilleux qui abondent en Orient. Les mille détails de leur vie intime nous apparaissent beaucoup moins. Mais l'histoire nous les montre qui s'organisent et s'orientent sous l'action lumineuse de saint Augustin.

Impossible de saisir le terme vers lequel tend leur évolution. On les sent néanmoins engagés dans une voie qui, en passant par les premiers monastères provençaux, par Subiaco et le Mont-Cassin, où ils retrouveront l'action orientale, par Luxeuil, où fusionneront moines latins et moines celtes, par saint Boniface et par le puissant organisateur que fut saint Benoît d'Aniane, les mènera à Cluny et à Citeaux. Durant cette procession séculaire, le monachisme apparaît toujours semblable à lui-même. L'étonnante facilité, qui lui permet de s'enrichir et de se dépouiller afin de donner pleine satisfaction à des aspirations multiples, ne brise jamais son unité merveilleuse, qui a sa cause dans la notion si simple de la perfection évangélique, telle que la comprit l'ascèse primitive.

Enveloppée dans sa simplicité durant les trois premiers siècles, l'ascèse s'épanouit au grand air, quand sonna la fin des persécutions.

Elle s'enrichit presque aussitôt de manifestations extérieures nombreuses et variées, qui furent comme son efflorescence nécessaire. Les moines se distinguèrent davantage de la roule des chrétiens par un costume spécial leurs pratiques de pénitence et de mortification furent mieux déterminées la prière en commun ne tarda pas à être soumise à des règles fixes. Les groupes érémitiques et les cénobites furent les premiers, cela se comprend sans peine, à fixer ainsi leurs usages par la coutume et la tradition, avant qu'on ne songeât à les codifier dans des règles proprement dites.

Les moines formaient alors un état intermédiaire entre les clercs et les laïques. Il n'y avait dans leur profession rien qui les autorisât à se mêler aux fonctions cléricales. Mais, comme nous l'avons dit plus haut, les vertus qu'ils pratiquaient et la grandeur morale qu'ils acquéraient ainsi les signalaient trop à l'attention des fidèles et à leur estime pour qu'on ne conférât point à quelques-uns d'entre eux le sacerdoce ou la dignité épiscopale. Les moines clercs formèrent à Verceil et en Afrique des communautés à part.

Ailleurs ils vécurent soit dans les monastères au milieu des religieux laïques, soit auprès de l'église confiée à leur sollicitude. Us eurent ainsi à remplir toutes les fonctions inhérentes à la cléricature.

Mais quel qu'ait été le nombre des moines investis de cette dignité, la grande majorité resta laïque, et il n'y eut aucune confusion entre ce qu'on pourrait appeler l'ordre des moines et l'ordre des clercs. Chrétiens voués à la recherche de la perfection, ils ne restèrent, pas étrangers aux préoccupations religieuses de leurs contemporains.

Les grands intérêts de la foi les passionnèrent souvent. Et on les vit se mêler aux luttes doctrinales, qui désolèrent la chrétienté. Leur intervention détermina, en plus d'une circonstance, les fidèles à se prononcer en faveur de l'orthodoxie. Malheureusement, ils ne surent pas toujours discerner la vérité de l'erreur.

La propagation du Christianisme parmi les païens et les barbares, l'instruction religieuse des populations ignorantes, l'assistance des indigents, le soin des malades, la rédemption des captifs et la plupart des œuvres de miséricorde excitèrent souvent leur zèle. Il  ne faudrait point envisager tous les solitaires de cette époque primitive comme des contemplatifs, étrangers à la société et à ses besoins. Beaucoup, parmi eux, menèrent au service du prochain une vie très active.

Il leur fallait travailler afin de pourvoir aux besoins de leurs corps. L'agriculture fut naturellement leur occupation préférée. Mais le sable du désert et les rochers des montagnes, qui fournirent une retraite à tant de solitaires, ne leur donnaient pas toujours la possibilité de l'exercer.  On les voyait alors se livrer à la confection d'ustensiles, qu'ils allaient vendre aux marchés du voisin. Quelques-uns, ceux de Scété en particulier, quittaient leur solitude à l'époque des récoltes et se louaient en qualité de moissonneurs, dans la vallée du Nil, moyennant une rétribution qui leur assurait le pain de l'année.

En somme, et pour terminer, on trouve dans les écrits et dans la vie des moines du IVe siècle les principes sur lesquels repose la vie religieuse des siècles postérieurs. Aussi tous les fondateurs et réformateurs d'ordre, tous les docteurs de la vie ascétique y ont-ils puisé des maximes et des exemples appropriés à leurs desseins. Cette harmonie et cette continuité sont la manifestation la plus éclatante de la vitalité des institutions monastiques et de la confiance que leur avenir peut inspirer[32].


[1] Beati pauperes spiritu. MAT. V, 3. [2] MAT. x, 9,10,XIX,16-29.[3] Id, XIx,12. [4]  MATH. IV. [5] « Omnes etiam qui credebant erant pariter et habebant omnia communia. Possessiones et substantias vendebant et dividebant illa omnibus prout cuique opus erat »  Act. apost., II, 44, 45, Iv, 34, 35. [6] Id. V, 36, 37. [7] Id. v, 1-11.[8] Id. VI, 16. [9] Id. XI 29, 30. [10] I Cor. VII. [11] SAINT IGNACE, Epist ad Polycarpum, c. v. Pat. gr., t. IV, col. 723. [12] SAINT JUSTIN. Apologia I pro Christianis, 15. Pat. Gr., t. VI, col 350 [13] Cf. id. t. XXIX, col. 374. [14] ANTEGANORE, legatio pro Christianis, 33. Pat.gr., t. VI, col. 966. [15]  Cf. Mgr Duchesne, Origines du culte chrétien, p. 404-406 (2e éd.) [16]  Les renseignements fournis par Mgr Witpert dans sa savante étude (Die gottgeweihten Jungfrauen in den ersten Jahrhunderten der Kirche. Freiburg 1892) sont presque tous de la fin du siècle. [17] TERTULLIEM, Apologeticus, c. IX. Pat. Lat., t.I col. 327. [18] Id., Liber de exhortatione castitatis c. xIII. Pat. lat., t. II, col. 930. [19] SAINT CYPRIEN, Liber de habitu virginum. Pat. lat., t. IV, col. 439-464. [20] CLÉMENT D'ALEXANDRIE, Stromatum, lib. VII, C. VII. Pat. gr., t. tX, col. 449-472. [21] Id., Liber quis dives salvetur, col. 663-651. [22] BORNEMANN, In investiganda monachatus origine quibus de causis ration habenda sit Origenis. Goettingue, 1881. [23] S. ATHANASE,Vita S.antonii, 2,3. Pat. Gr., t. XXVI, col. 542-545. [24] ESCEBE. Historia eccles., t. VI, c. 9. Pat. gr., t. XX, col. 538.539. [25] Id. DE martyribus Palestnae, c.10,11. Ibid, col 1498.1499. [26] SULPICE SEVERE, Vita S. Martini, II, ed. Halm, 112. [27] Pat.gr., t.I, col.350-4.[28] TILLEMONT, Mémoires pour servir à l’histoire ecclésiastique des six premiers siècles, t. VII, p. 177. [29] SAINT AUGUSTIN, Epist. 211. Pat. lat., t. XXXII, col. 960-965. [30]  Pat. lat., t. XXXIX, col. 1568-1581. [31]  Pat. lat., t. XL, col, 347 et s. [32] Voici la liste de quelques ouvrages sur le monachisme du Ive siècle dont la lecture peut être recommandée : BULTEAU, Essai de l’histoire monastique en Orient (Paris’ 1678, in-8) _ TILLEMONT, Mémoires pour servir à l’histoire ecclésiastique des six premiers siècles, tommes VI à XIII. _ DOM BULTER, The Lausiac history of Palladius (Cambridge, 1898.)_ LABEUZE, Étude sur le cénobitisme Pakhomien (Louvian, 1898.)_ DOM BESSE, Les moines d’Orient (Poitiers, 1900) ; Le monachisme africain. (Ibid).

 

D'OU VIENNENT LES MOINES? DOM BESSE
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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

D’OU VIENMENT LES MOINES ?

ÉTUDE HISTORIQUE PAR

le R. P. Dom BESSE;

Bénédictin de l'abbaye de Ligugé

 

D'OÙ VIENNENT LES MOINES?

ÉTUDE HISTORIQUE

I

OPINIONS MMISES SUR LES ORIGINES DE LA VIE

MONASTIQUE

 

D'où viennent les moines ?

Il y a longtemps que cette question s'est posée pour la première fois. Dès le iv" siècle, en présence du développement extraordinaire que prit la vie monastique, on se demanda quelle pouvait bien être son origine. Les moines ne furent pas les derniers à répondre. Cassien, saint Grégoire de Nazianze, saint Sérapion, saint Nil, saint Augustin, pour m'en tenir aux principaux, la cherchèrent dans les divines Ecritures, en donnant pour auteur à cette institution Jésus-Christ lui-même.

Si quelques-uns des prophètes, Elie et Elisée en particulier, et, à une date plus rapprochée, saint Jean-Baptiste ont mené une existence qui permit de voir en eux les ancêtres des moines,

Jésus-Christ seul a formulé les principes fondamentaux sur lesquels la vie monastique repose.

Pratiquée tout d'abord par les apôtres et par les premiers chrétiens de Jérusalem, elle devint chère aux Eglises primitives, qui la transmirent fidèlement aux générations chrétiennes suivantes. C'est ainsi qu'elle se trouva pleine de vigueur et d'espérance au jour où la fin des persécutions lui permit de s'épanouir en toute liberté[1].

D'après les mêmes écrivains, la vie religieuse fut, dans les premiers temps du Christianisme, une condition commune à tous les chrétiens, prêtres et laïques. Lorsque la ferveur primitive eut perdu son énergie, les hommes, désireux de maintenir intacte cette tradition de vie sainte, durent fuir un milieu relâché ; la solitude offrit un abri favorable à leur amour de la perfection. La suite de cette étude montrera ce que ces assertions renferment de vérité. Qu'il suffise de signaler pour le moment le crédit qu'elles trouvèrent auprès des théologiens du Moyen Age. On les retrouve sous la plume de leurs successeurs, qui eurent à défendre la doctrine catholique contre les nouveautés de la Réforme[2].

Il y avait longtemps que cette opinion séculaire était compromise, lorsque Suarez et Dellarmin s'en firent les échos. Wiclef l'attaqua le premier (+1384). Les ordres religieux étaient, à son avis, une institution mauvaise et absolument condamnable il n'y avait rien de plus contraire à l'esprit de l'Evangile. Saint Antoine, saint Basile, saint Benoît et les autres patriarches monastiques s’étaient rendus coupables, en les établissant, d'une faute grave, qu'ils ont dû réparer par une pénitence sincère, sans quoi Dieu ne les eût pas admis dans le ciel. Cette erreur de Wiclef survécut aux anathèmes du concile de Constance (1418)[3].

Luther, Calvin et les réformateurs du 16ième siècle la rajeunirent. Pendant que les princes, leurs adeptes, pillaient les monastères et que les religieux, endoctrinés par leur prédication, violaient leurs engagements et prenaient femme, les centuriateurs de Magdebourg se chargèrent de montrer au nom de l'histoire que la vie religieuse n'a rien à voir avec l'Évangile. C'est une institution du 4ième siècle. Et encore, ajoutaient-ils, les moines de cette époque différaient singulièrement de leurs successeurs du Moyen Age et des temps modernes, à tel point qu'on pouvait se demander s'ils appartenaient vraiment à la même institution. Les faits allégués par les centuriateurs et leurs disciples pour appuyer leurs dires, accréditèrent leur opinion sur les origines de la vie monastique.

Quelques historiens catholiques finirent par l'accepter.

D'autres cependant, et parmi eux des hommes très autorisés tels que Tillemont, continuèrent d'affirmer l'existence des religieux avant cette époque, au temps des persécutions. L'étude des origines chrétiennes a permis d'arriver sur ce point à des conclusions scientifiques. Tout le monde reconnaît aujourd'hui qu'il y a eu, durant les trois premiers siècles, des religieux. On ne leur donne pas le nom de moines. Ce sont des confesores, des religiosi, des continentes. On les nomme plus généralement ascètes leur genre de vie est l'ascétisme ou l'ascèse, termes qui reviendront habituellement sous notre plume au cours de ce travail.

Mais ces ascètes, d'où viennent-ils eux-mêmes ? Telle est la question qui se pose de nouveau. Les historiens qui l'ont examinée présentent des solutions diverses. Les uns déclarent nettement que l'ascèse dérive de l'Evangile et qu'elle a Jésus-Christ pour fondateur. Inutile de dire que cette opinion est surtout répandue parmi les catholiques.

Les autres, sans nier l'influence de l'Evangile sur l'ascèse et sur son développement, y reconnaissent plutôt un emprunt fait par le Christianisme aux religions et aux écoles philosophiques de l'antiquité. C'est une opinion courante dans les milieux où l'on étudie les origines chrétiennes, sans avoir la moindre foi en la divinité de Jésus-Christ et en l'action que le Saint-Esprit ne cesse d'exercer sur F Eglise. Les hommes qui abordent l'étude du Christianisme, de son dogme ou de ses institutions avec cette idée préconçue, se privent d'un élément indispensable pour arriver à la connaissance de la vérité entière. Ils en sont réduits à des conjectures parfois bien invraisemblables.

Pour avoir sur l'origine historique de la vie religieuse une opinion aussi nettement établie que possible, il est tout d'abord nécessaire de soumettre à un examen consciencieux les faits que l'étude de cette question a pu jusqu'à ce jour mettre en avant. Nous chercherons donc à savoir ce qu'il faut penser des ascètes païens et de leur influence sur l'ascèse chrétienne nous étudierons ensuite les rapports qui ont existé entre l'ascèse juive et l'ascèse chrétienne, pour démontrer enfin l'origine évangélique de cette dernière.

 

II

ASCÈTES PAÏENS

 

Le Christianisme n'a point de nos jours le monopole de la vie monastique. Il y a des moines chez les musulmans, dans les Indes et dans les contrées qui ont adopté les cultes religieux de l'Hindoustan. Des moines de l'Islam, nous ne dirons qu'une chose leur institution est postérieure à la mort du prophète, et leur genre de vie est une adaptation de la vie religieuse chrétienne aux doctrines et aux pratiques du Coran et aux mœurs arabes. Les brahmes, les moines bouddhistes et les fakirs sont très nombreux dans l'Inde et dans l'Extrême Orient, où leurs couvents abondent.

Comme les règles suivies par eux ont subi dans le cours du Moyen Age une évolution manifeste, nous ne pouvons conclure des analogies qu'elles présentent avec les diverses formes du cénobitisme chrétien à une influence exercée par elles sur ce dernier. Le contraire serait plus conforme à la vérité[4].

Nous savons cependant, des témoignages indéniables l'affirment, qu'il y avait, à l'époque où vivait Notre-Seigneur et même plusieurs siècles auparavant, dans quelques religions païennes une véritable vie ascétique, avec des adhérents plus ou moins nombreux. II n'y a rien là qui puisse nous surprendre. La vie religieuse n'est pas, en effet, le privilège exclusif de la religion révélée.

Elle peut appartenir, dans une certaine mesure, à la religion naturelle. L'homme est susceptible d'avoir en lui-même une aspiration réelle vers une existence supérieure où son âme entretient avec le Créateur des relations plus intimes et contracte avec lui des liens plus étroits. Ce n'est pas, il faut le reconnaître, un sentiment général.

On le trouve seulement chez quelques natures d'élite, en qui la tare du péché originel et des déchéances dont elle est la source n'a pu complètement l'étouffer. Les erreurs et les pratiques grossières des religions fausses ou même idolâtriques lui impriment un caractère étrange qui parvient à le dénaturer, sans toutefois le détruire.

Cette aspiration partage le sort d'un certain nombre de pensées et de rites, appartenant à la religion naturelle et qui se trouvent à la base du Christianisme comme de la plupart des cultes païens. Elle se manifeste d'autant mieux que ces religions s'éloignent moins de l'idéal primitif.

Cela dit, passons à l'examen des ascètes du Paganisme, dont l'histoire a conservé le souvenir, pour voir s'ils ont véritablement exercé une influence sur les origines ou sur les développements de l'ascèse chrétienne.

Les ascètes de l'Inde sont, sans contredit, les plus intéressants et les plus anciens. Le brahmanisme et le bouddhismes font à la vie ascétique une part très large, plus large peut-être que le christianisme.

Le second apparaît surtout presque essentiellement monastique. Et ses moines ont éprouvé de bonne heure le besoin de l'apostolat.

Ce sont eux qui ont contribué à sa diffusion à travers le continent asiatique et les îles voisines.

L'ascète hindou tend à la perfection. Mais l'idée qu'il s'en fait n'a rien de commun avec celle du moine chrétien. S'il pratique la continence, il ne s'astreint par aucun voeu. Sa pauvreté est réelle il vit d'aumônes comme les mendiants. Quelques-uns se soumettent à des exercices étranges et pratiquent des pénitences extraordinaires. Or toute cette ascèse est purement extérieure l'anéantissement des facultés supérieures de l'âme en est une partie essentielle.

Inutile de chercher la moindre notion de charité chez des hommes qui sont les victimes d'un fol orgueil et d'un égoïsme insensé.

Mais une question se pose ? Quelle est l'origine de cette ascèse? Présentait die les mêmes caractères aux premiers siècles de l'ère chrétienne et dans ceux qui l'ont précédée? Il est difficile de répondre avec quelque certitude, parce que les documents dignes d'une entière confiance font défaut. Ceux qui sont parvenus jusqu'à nous, renferment un mélange déconcertant de récits légendaires où il est difficile de démêler la vérité. Que diraient certains critiques si le christianisme et ses institutions n'avaient pas de fondement historique plus solide ?

Les contemporains de Notre-Seigneur n'ignoraient pas cependant l'existence des ascètes de l'Inde. Alexandre le Grand en avait rencontré plusieurs au cours de son expédition. Ses historiens conservaient le souvenir de ces hommes extraordinaires, de leur philosophie et de leurs coutumes. Le géographe Strabon a résumé les récits de Mégasthène, d'Aristobule et d'Onésicrite[5].

Mégasthène parle longuement des Brachmanes et des Garmanes, qui formaient une secte philosophico-ascétique très estimée. Les premiers, que des oraisons spéciales préparaient à leur mission future dès le sein de leurs mères, recevaient une formation sérieuse. Arrivés à l'âge mûr, ils habitaient les bois sacrés, écoutaient de doctes dissertations, pratiquaient la continence, ne mangeaient ni viande, ni aliment qui eut passé par la chair et prenaient leur repos sur de misérables paillasses.

La mort faisait le sujet ordinaire de leurs méditations et la base de leur ascèse intérieure. La philosophie qu'ils professaient rappelait par plusieurs points celle des Grecs à laquelle ils mélangeaient des fables ridicules. Malgré leur vie pauvre, ces ascètes conservaient la propriété de leurs biens. Ils étaient, après trente-sept ans d'ascèse, libres de se retirer, de vivre comme bon leur semblait et d'épouser autant de femmes qu'ils en pouvaient désirer ce qui ne les empêchait point d'appartenir toujours à la secte des Brachmanes.

Les Garmanes ou Hyloboi habitaient eux aussi les bois, où ils erraient vêtus d'écorces d'arbres.

Ils étaient chastes et ne buvaient jamais de vin les feuilles tendres et les fruits sauvages composaient toute leur nourriture. Ils avaient des pratiques rigoureuses pour rompre leur corps à la fatigue. Les rois et le peuple les tenaient en grande estime et les consultaient dans les affaires importantes. Ils admettaient des femmes en leur compagnie. Il y avait parmi eux plusieurs catégories médecins, devins, enchanteurs, etc.

Quelques-uns s'en allaient mendiant, de ville en ville, de village en village.

Aristobule fournit de curieux détails sur deux brahmanes, qu'il rencontra auprès de Taxila.

Des disciples vivaient sous leur direction. Les habitants les comblaient d'honneurs. Ils vivaient de gâteaux confectionnés avec du miel et de la sésame que les marchands leur laissaient prendre à leur étalage. Alexandre, qui désirait les voir de près, les fit inviter à sa table. L'un d'eux accepta même de le suivre. Mais, renonçant à sa vie austère, il prit femme et eut des enfants il usait en cela des privilèges de sa secte.

Les Gymnosophistes, que Onésicrite a fait connaître, ne témoignèrent pas les mêmes égards au conquérant. Ce prince, craignant de déroger à sa dignité par une visite, leur dépêcha Onésicrite en personne. Celui-ci en trouva quinze dans une solitude. Ils ne portaient aucun vêtement. Chacun avait une posture spéciale, qu'il gardait toute la journée quelques-uns restaient exposés aux rayons brûlants d'un soleil intolérable. Ils rentraient la nuit dans la ville, après avoir passé leur journée dehors. Les femmes étaient admises à mener ce genre de vie. L'un de ces ascètes, nommé Colonus, suivit Alexandre jusqu'en Perse où il se donna la mort dans les flammes d'un bûcher, conformément aux usages de son pays.

Cet ascétisme de l'Inde a-t-il exercé une influence sur l'Eglise chrétienne des trois premiers siècles? Rien jusqu'à ce jour n'a permis de l'affirmer.

Il n'a pas influé davantage sur la civilisation grecque. La littérature de cette époque n'a conservé aucune trace qui puisse servir de base même à une simple conjecture[6]. Or, sa fécondité est connue. Les Brahmanes et les Gymnosophistes n'étaient cependant pas ignorés, surtout depuis que Strabon en avait parlé. Tertullien les connaissait certainement. Les analogies qu'ils peuvent présenter avec quelques types assez originaux du monachisme au IVe siècle constituent une ressemblance purement accidentelle, qui s'explique très aisément. Qui donc voudrait tenir sou- que les rares moines nus de l'Egypte et les Bosxoi de la Mésopotamie, hommes simples jusqu'à la rusticité, aient voulu suivre les exemples de ces philosophes ascètes de l'Orient, dont certainement ils ignoraient l'existence. L'ascète hindou est caractérisé par une tendance philosophique très accentuée il n'y a rien de semblable chez les ascètes chrétiens qui, du moins au début, n'ont aucune prétention intellectuelle de cette nature[7].

Ceux qui ont voulu établir des relations entre Syméon le stylite et les ascètes qui auraient utilisé les colonnes du temple de Hiérapolis n'ont pas été plus heureux. Syméon ne soupçonnait même pas l'existence de ces fameuses colonnes. Si les textes authentiques qui racontent sa vie étonnante ne suffisaient pas pour déconcerter les partisans de ces influences païennes, il n'y aurait qu'à leur demander comment des hommes simples et ignorants, tels que Syméon et la plupart des moines au iv" siècle, auraient-ils pu aller chercher des exemples aussi anciens et éloignés[8].

L'Egypte se prêtera-t-elle mieux à ces rapprochements ? La vallée du Nil fut, à la fin du in° siècle et surtout pendant le 4ième, la terre classique des ascètes et des moines. Comment expliquer ce fait ? M. Amélineau, qui, durant plusieurs années, se fit du monachisme égyptien une sorte de fief intellectuel, n'y voit aucune difficulté. Il y avait en Egypte des moines païens depuis longtemps et ils étaient nombreux. Ils ont passé au Christianisme. Ceux que l'on trouve installés près de leurs villages, dès les premiers temps du monachisme, ne pouvaient encore être convertis bien qu'ils aient été rangés parmi les martyrs de la Foi[9]. Pourquoi ne pouvaient-ils être chrétiens? M. Amélineau n'a pas cru bon de le dire Il se borne à les présenter comme les continua.

teurs d'ascètes plus anciens. « Il est hors de doute, dit-il, que l'Egypte antique connut des solitaires et des moines le reclus qui vivait près du Sérapéum de Memphis avait devancé d'à moins cinq siècles le célèbre Jean de Lycopolis.»

Une seule chose est hors de doute l'existence du reclus de Memphis. C'est Brunet de Presles qui l'a révélé au monde après la découverte du précieux papyrus ayant appartenu à ce temple. Il y avait là des hommes voués au service de la divinité et qui étaient astreints à la réclusion.

Une fenêtre les mettait en communication avec l'extérieur. Ils avaient un costume noir. Les devoirs du culte et la prière absorbaient leurs journées. L'administration du temple pourvoyait à leurs besoins. Les membres de leurs familles ou des serviteurs veillaient sur les biens dont ils conservaient la propriété. Leur réclusion n'était que temporaire[10].

Quelle fut la durée de cette institution ? Fut-elle locale ou commune à plusieurs sanctuaires ? On ne saurait le dire puisque la correspondance de Ptolémée, qui a fourni les renseignements donnés plus haut, n'en souffle pas un mot. Néanmoins, il y a un quart de siècle, Weingarten crut pouvoir en faire dériver tout le monachisme égyptien[11]. Cette tentative trouva d'abord quelque crédit en Allemagne, malgré les attaques qui ne lui furent pas épargnées. Mais la fortune ne lui a pas souri longtemps. On ne songe plus guère aujourd'hui à faire de saint Pakhôme un continuateur de Ptolémée de Memphis et de ses règles un emprunt à la législation sérapiste. Les sources de l'histoire monastique, que Weingarten put croire un instant reléguées parmi les récits fabuleux, sortent indemnes et réhabilitées de l'examen des critiques les plus autorisés et les reclus du Sérapéum perdent beaucoup de leur importance. Ce ne sont plus désormais que des dévots, consacrés pour un temps au culte de la Divinité, afin d'obtenir soit une guérison soit une inspiration. Nous voilà donc bien éloignés du fameux ordre sérapiste[12].

Que doit-on penser des ascètes du inonde grec et romain ? Inutile d'insister sur les Vestales. Ces filles, choisies avec le plus grand soin dans l'aristocratie romaine, vouées à l'entretien du feu sacré et à la conservation des actes publics, ne présentent d'autre caractère ascétique qu'une virginité temporaire, placée sous la sauvegarde de lois inflexibles, entourée de privilèges et d'honneurs, comblée de richesses. Le rôle joué par leur col lège dans la ville de Rome est un hommage éclatant rendu à la grandeur de cette vertu. Mais impossible de saluer en elles des précurseurs de nos vierges chrétiennes[13].

On ne peut passer la philosophie grecque sous silence. D'assez bonne heure, obéissant à des influences religieuses encore mal définies, l'école pythagoricienne associa aux conceptions cosmologiques de son fondateur, une doctrine ascétique et mystique très caractérisée. Au lieu de se renfermer dans la recherche et la possession de la vérité spéculative, elle voulut habituer l'âme tout entière à la pratique de la sagesse.

Le philosophe commençait par adopter une discipline sévère. Ses disciples s'assujettissaient tout d'abord à ses exigences. C'était le premier pas dans le chemin qui conduit à la sagesse. Les stoïciens accentuèrent encore cette tendance ascétique, en plaçant la vertu à une hauteur où la philosophie n'avait pas coutume de s'élever. Ces écoles avaient beaucoup perdu de leur prestige, lorsqu’un courant né dans Alexandrie leur rendit vigueur et jeunesse.

Les idées élaborées dans le monde trouvaient en cette ville opulente un refuge. Juifs et philosophes grecs s'y donnaient rendez-vous et mettaient parfois leur science en commun. Ce mélange des hommes et des idées eut pour résultat une vie intellectuelle intense. Cela dura plusieurs siècles. Il se fit, avant la naissance du Sauveur, sous le nom renouvelé de Pythagore, une synthèse philosophique de Platon, de Zénon et d'Aristote, où la morale eut sa place d'honneur. Elle donnait une règle de vie simple et austère exprimée par des formules précises. Les sentences de Sextius sont l'oeuvre la plus intéressante que cette école ait produite. Rufin, qui les connut, en fit une traduction latine, qu'il mit en circulation sous le nom de saint Sixte. Cette sorte de baptême littéraire les popularisa chez les moines. Saint Benoit lui-même crut pouvoir les citer dans sa règle[14].

Au siècle suivant, l'allure de la philosophie fut encore plus ascétique, et ce progrès continua pendant deux siècles. Le phrygien Épictète se signala surtout par son célèbre Manuel, que saint Nil adapta plus tard, en le paraphrasant, aux besoins spirituels des moines du Sinaï[15].

La renaissance du Platonisme, due à l'enseignement de Plotin, ne fut pas moins remarquable.

Nous n'avons pas à déterminer ici ce que l'école néo-platonicienne doit au Judaïsme ou au christianisme. Il nous suffit de dire que cette rénovation de la philosophie grecque aurait pu faire courir à la religion chrétienne un grave danger. Un mysticisme rêveur travaillait alors les esprits.

Il y eut pour les satisfaire une littérature de romans philosophiques où des rêveries pieuses bondaient. Plotin arriva fort à propos avec son néo-platonisme formé de la substance de toutes les écoles philosophiques connues jusqu'à ce jour il sut vivifier par une mystique très vive cette merveilleuse adaptation de l'hellénisme antique aux esprits du m' siècle. La philosophie était, d'après lui, une marche vers Dieu. L'union avec la divinité par la contemplation ou même par l'extase était son but. Le philosophe contemplatif s'abstenait de viande et se livrait à certains exercices de l'ascèse.

Les moines égyptiens ne sont évidemment sortis pas de cette école. Un groupe d'intellectuels, aux sentiments élevés, professaient seuls ses doctrines. Si la foi chrétienne recruta parmi eux quelques fidèles, nous n'en voyons guère qui aient embrassé la vie monastique. Les premiers solitaires, dont l'histoire ait conservé le nom, n'appartenaient pas à ces milieux. C'étaient des hommes du peuple, peu instruits pour la plupart et presque toujours ignorant le grec Comment une école philosophique de cette nature eut-elle exercé son action sur eux ? Lorsque le monachisme se fut, par la vertu de ses adeptes, imposé à l'admiration générale, des hommes éminents lui apportèrent avec leur bonne volonté une culture philosophique très développée. Ils eurent bientôt à formuler les règles morales auxquelles est soumise l'ascèse chrétienne. Pouvaient-ils ne pas mettre à profit les lumières et l'expérience incontestable de quelques-uns des maîtres du Néo-Platonisme ? Leurs écrits contiennent des emprunts ou des imitations, qu'il serait intéressant de relever, mais cette recherche nous ferait sortir du cadre qui nous est tracé.

Ne faisons pas cependant au Néo-Platonisme la part trop belle. Le mouvement rénovateur, qui agitait les esprits au 3ième siècle, ne se renferma point dans l'enceinte de ses écoles. Il fut général, entraînant les chrétiens comme les infidèles.

Pendant que l'école théologique d'Alexandrie grandissait sous cette poussée irrésistible, et donnait aux intelligences chrétiennes une satisfaction légitime, la vie monastique s'apprêtait à entraîner les coeurs droits à la recherche du vrai Dieu et à l'union avec lui par la pratique humble des plus sublimes vertus. Elle donna au christianisme ne vie que le Paganisme avait attendue vainement de Plotin, de Porphyre et de leurs disciples. Une fois maître des esprits, il eut la sagesse de s'approprier comme un vainqueur tout ce qu'il put dérober au Néo-Platonisme.

Il n'y a rien à dire des fameuses communautés druidiques, qui auraient, par leur conversion au Christianisme, donné naissance aux vastes monastères de l'Irlande et de l'Ecosse. La découverte que crut en avoir faite M. Alexandre Bertrand n'eut aucun succès. Et pour cause; ces moines druides n'ont jamais existé[16]. Quel que soit l'intérêt que présentent les ascètes américains du Mexique, du Nicaragua et du Pérou, nous n'avons pas à nous en occuper; personne ne peut, en effet, songer à en faire les ancêtres des moines chrétiens[17].

 

III

ASCÈTES JUIFS ESSÉNIENS ET THÉRAPEUTES

 

Les Juifs ne furent pas complètement étrangers aux préoccupations de la vie ascétique, durant les siècles qui précédèrent la venue de Jésus Christ.

Samuel vécut en ascète au service de l'arche. Il ne fut sans doute pas le seul. Mais nul n'a réalisé dans son existence les vertus qui caractérisent cet état au même degré que Elie et Elisée, son disciple aussi les moines ont-ils pu les vénérer comme des ancêtres. Les fils des prophètes marchèrent dans la même voie. Dans un temps beaucoup plus rapproché, Jean-Baptiste vécut en moine véritable. Sa vie fut pauvre et chaste son amour de la solitude, l'austérité de son costume et la simplicité de son régime frugal ont offert aux anachorètes des siècles suivants un modèle qu'ils n'ont pas surpassé. Comme plusieurs d'entre eux, il fit école et ses disciples suivirent ses exemples, on pourrait presque dire sa règle.

La vie commune menée par eux ne présenta rien d'insolite aux Juifs leurs contemporains. Ils connaissaient les groupes ascétiques répandus depuis assez longtemps dans les régions qui avoisinent la mer Morte. Les Esséniens y formaient une véritable colonie monastique. Ils étaient au nombre de quatre mille environ. La plupart d'entre eux ne se mariaient point. Ils menaient une vie exemplaire. Ceux qui étaient engagés dans les liens du mariage faisaient tous leurs efforts pour pratiquer les maximes de la perfection religieuse. Aux embarras des villes qui détournent l'âme de Dieu, ils préféraient la solitude des campagnes où le travail de la terre leur fournissait le moyen de pourvoir à leurs besoins. L'agriculture était leur occupation préférée. L'amour de la pauvreté les portait à ne point amasser d'argent et à éviter toutes les industries lucratives.

Ils suivaient tous le même régime austère.

Le repas qu'ils prenaient en commun avait tous les caractères d'un acte religieux. L'hospitalité, comme toutes les vertus bibliques, était en honneur parmi eux. Une épreuve de trois ans précédait l'admission dans la colonie. Les nouveaux frères s'engageaient par serment à observer la piété, la justice, l'obéissance, l'honnêteté, et à ne violer aucun des secrets de la famille ascétique.

Ils recevaient alors une robe blanche, une hache et un tablier. La prière avait dans leur vie une place importante. Elle était soumise aux prescriptions d'une règle qui déterminait tous les exercices de leurs journées. Ils avaient des maîtres, à qui une obéissance sévère les liait. Bien qu'ils insistassent principalement sur le travail, les recherches de la philosophie ne leur étaient pas interdites; mais ils s'attachaient de préférence à l'étude de la morale et de la nature.

Aimer Dieu, aimer la vertu, aimer le prochain, telles étaient leurs trois maximes fondamentales[18].

On s'est beaucoup occupé naguère de la secte des Esséniens. Après quelques écrivains rationalistes, Strauss tenta de les présenter comme les précurseurs immédiats du Christianisme. Mais cette hypothèse n'a pas trouvé grâce devant les critiques de la période suivante. Renan lui-même a dû la sacrifier. La conformité de quelques-uns de leurs usages avec ceux des premiers chrétiens n'implique pas une dépendance telle qu'ils puissent être pris pour leurs ancêtres Esséniens et Chrétiens ont puisé à une source juive commune et obéi à la loi de besoins moraux qui étaient un peu les mêmes[19].

Cette secte curieuse est-elle sortie d'un mélange d'idées orientales, grecques et juives, qui aurait eu lieu en Palestine, deux siècles avant Jésus-Christ, au temps de la domination des Antiochus ?

Faut-il y voir plutôt une création originale du pharisaïsme juridique ? Ce sont là des questions qui ne sauraient trouver place dans le cadre restreint de cette étude. Mais il nous importe de noter ici la tendance qu'elle révèle au sein du monde juif vers un idéal religieux très élevé et un groupement monastique. 11 est manifestement impossible de signaler la moindre influence exercée par ces ascètes sur les moines égyptiens et orientaux du IVe siècle ou de la fin du IIIe. Mais le spectacle édifiant de leur vie commune, pauvre, chaste et pieuse ne resta pas inaperçu des disciples du Sauveur et des premiers chrétiens de Jérusalem.

S'il ne la provoqua point, il dut préparer dans les esprits la communauté de vie que menèrent les fidèles de l'Eglise primitive.

Les lévites, qui allaient remplir à tour de rôle dans le temple leurs fonctions sacrées, étaient soumis eux-mêmes à une existence en commun dont le caractère ascétique devait frapper l'attention.

Pour préparer la tribu de Lévi à son ministère, Moyse avait eu soin d'imposer à tous ses membres des prescriptions qui en faisaient presque des moines. C'est du moins une réflexion de saint Nil[20].

Il ne faut donc pas être étonné de voir ces tendances régner jusque parmi les Juifs de la dispersion. Une communauté, formée moins d'un siècle après la naissance de Jésus-Christ, celle des Thérapeutes, nous est révélée par le livre du juif alexandrin Philon sur la vie contemplative. On a longtemps discuté pour savoir si elle se composait de juifs ou de chrétiens. Les moines du IVe siècle, dans la pensée de se trouver des précurseurs auprès des apôtres et de leurs disciples, les donnaient volontiers pour des imitateurs des premiers chrétiens de Jérusalem saint Marc, le fondateur d'Alexandrie, les aurait institués. Cette opinion s'est perpétuée durant tout le Moyen Age.

Le prince de l'érudition moderne, Tillemont, n'a pas craint de la faire sienne[21].

Mais rien, dans le traité de Philon, ne permet de croire au christianisme des Thérapeutes. Malgré cela, certains critiques, à qui répugne l'existence au Ier siècle d'une pareille communauté juive, refusent au célèbre philosophe juif la paternité du De vita contemplativa ce serait, à les croire, l'oeuvre d'un chrétien du IIIe siècle qui aurait décrit, sous un nom emprunté, la vie des communautés monastiques naissantes alors et reculé ainsi de deux cents ans leur origine. De la discussion de ces opinions est sortie une littérature assez abondante et qui ne manque pas d'intérêt [22]. Néanmoins, et c'est le sentiment qui paraît à l'heure actuelle rallier le plus de partisans, l'authenticité du livre en question est assez fortement appuyée pour que l'on puisse affirmer le judaïsme des Thérapeutes et leur existence au Ier siècle[23].

Les Thérapeutes habitaient, à quelque distance d'Alexandrie, sur les bords du lac Marea, une solitude verdoyante et fertile. Le désir de préparer leur âme à une contemplation très haute de l'Etre par excellence les poussait à quitter la ville et à fuir la société de leurs amis et de leurs parents.

Les hommes au milieu desquels ils vivaient partageaient les mêmes goûts et poursuivaient le même but. L'existence qu'ils menaient ainsi n'avait rien de terrestre. Leur régime était des plus frugal ils se contentaient de pain et d'eau quelques-uns y ajoutaient de l'hysope. Personne ne mangeait avant le coucher du soleil. Ils évitaient tout ce qui n'était pas indispensable à la conservation de la santé. Plusieurs s'imposaient des jeûnes très rigoureux et passaient deux ou trois jours et parfois une semaine entière sans prendre la moindre nourriture. Un vêtement de peau leur suffisait durant l'hiver quand arrivait l'été, ils le remplaçaient par une tunique de lin blanche, semblable à celle des esclaves.

Leur réfectoire était pauvre. Les lits sur lesquels ils s'étendaient durant le repos étaient en bois et couverts de papyrus. Les jeunes gens élevés dans la communauté faisaient le service.

Chaque ascète occupait la place que lui assignait la date de son admission. La discussion ou l'explication des passages obscurs de la Bible accompagnait leur repas, qui se terminait comme il avait commencé par la prière et le chant d'un hymne.

Il y avait un oratoire pour les exercices religieux.

Les Thérapeutes célébraient l'office matin et soir; ils employaient une grande partie des nuits à chanter les louanges du Créateur. Le septième jour de la semaine était particulièrement cher à leur piété. L'étude des divines Ecritures et de la philosophie sainte absorbait tout le temps qui n'était pas donné à la prière. C'était, on le voit, une véritable vie contemplative, tandis que la part faite au travail chez les Esséniens en faisait surtout des actifs.

La communauté des Thérapeutes était gouvernée par un président. Tous vivaient dans la pauvreté et pratiquaient la chasteté. On voyait cependant des femmes parmi eux, mais elles aussi restaient chastes. Elles occupaient au réfectoire et au dortoir le côté opposé à celui des hommes.

Les Thérapeutes du lac Marea étaient de tous les plus célèbres. Il y en avait ailleurs, en Egypte et en d'autres contrées où habitaient les Juifs[24].

Philon pouvait, avec une fierté légitime, opposer la vie noble et simple de ces ascètes, ses coreligionnaires, aux plus beaux exemples donnés par les plus illustres des philosophes païens. La Grèce et l'Inde ne présentent rien de comparable. Les Thérapeutes sont, en outre, supérieurs aux Esséniens eux-mêmes.

Mais quelle influence ont-ils exercée, sur le monachisme chrétien ? Nous ne pouvons, avec Eusèbe, Cassien et d'autres écrivains ecclésiastiques, saluer en eux les moines de l'Eglise primitive d'Alexandrie et admettre une tradition thérapeutique, qui aurait continué jusqu'à la fin du IIIe siècle. D'autre part, les moines égyptiens du IVe siècle ne leur ont emprunté aucun usage.

Si l'oeuvre de Philon n'a pas eu d'influence posthume, semble-t-il, elle manifeste un état d'âme curieux parmi les groupes juifs répandus dans le monde grec. Là, comme en Palestine, les esprits élevés tendaient à l'ascèse. Quelques hommes d'élite, sollicités par ces aspirations, abandonnaient le monde et formaient des communautés pieuses. C'est dans des milieux travaillés par ces sentiments et ces besoins que le Christianisme allait s'implanter. Il n'y avait là rien qui répugnât à sa doctrine et à sa morale. Cette doctrine et cette morale, qui sont le développement et la perfection de la loi et des prophètes et qui laissent si loin derrière elles les enseignements de la philosophie grecque, donnèrent bientôt à ces nobles tendances une satisfaction et un élan inconnus jusque-là...

A SUIVRE...

[1] CASSIEN ? Institut. I.II, ch .v, pp.20-2 éd.Halm_SAINT GRÉGOIRE DE NAZIANCE, Oratio 43, Pat.gr, t.XXXIV, col.535 _SAINT SÉRAPION, Epistola ad monachos.11. Pat.gr., tr. XL, col 778._ SAINT NIL, de exercitatione non…ica, ch.I,IV.Pat.gr.,t.LXXIX, col.719,723. [2] BELLARMIN, De controversiis christianae fidei, t. II, 1. 11, cap. VI et s., col. 3t2 et s.. éd. de Milan, 1721._SUAREZ, De statu perfectionis, I.III. Opera omnia, t. XV. 224-226, éd, de Paris, 1859. [3] Voici quelques propositions de Wiclef condamnées par les Pères du Concile Si quelqu’un entre dans un ordre religieux, mendiant ou doté, il devient inapte et impropre à l’observation des commandements de Dieu.- Les fondateurs d’ordres religieux, ont péché en les instituant. Tous les ordres ont été inventés par le diable. – Ceux qui fondent des monastères commettent un péché; ceux qui entrent sont des hommes diabolises. [4] Cf. MARQUIS DE LA MAXEDËRE, Moines et ascètes indien. Paris, 1898. [5] Géographie de SRABON, I. XV, c. LIX LXVI, t. III, p. 248-2(8. Trad. Tardieu. Paris, 1880. [6] SYLVAIN LËVI, Le Boudhisme et les Grecs.– Rev de l’hist. des religions, t. XXIII (1891), p. 36-49. [7] Voici, sur les prétendues relations du Bouddhisme avec le Christianisme, l'opinion de deux savants, qui jouissent en pareille matière d'une grande autorité : Toute ma vie, j'ai recherché par quels moyens le Bouddhisme aurait agi sur le Christianisme. Ces moyens, je ne les ai pas trouvés. » (Max Müller cité par M. de la MAZELIÈRE, dans Moines et ascètes indiens, p. 2S6). L'on a parlé d'une influence réciproque de l'Orient sur l'Occident et de l'Occident sur l'Orient. Mais, de part et d'autre, je ne sache pas une idée que le développement naturel des anciennes doctrines n'explique plus facilement qu'une pareille influence. (Deussen, cité par le même auteur). » [8] DELEHAYE, Les stylites. Compte rendu du troisième Congrès scientifique international des catholiques, cinquième section. Sciences historiques, p. 143. [9] AMÉLINEAU, Histoire des monastères de la Basse Egypte. Introduction, II, Paris, 1894. [10] BRUNET DE PRESLE. Mémoire sur le Sérapéum de Menphiss. Mem. de divers savants à l'Acad. des Inscriptions et belles-lettres, série I, t. H, p. 525 et s. [11] WEINGARTEN. Der Ursprung des Münchtums in nach constantinischen Zeitfafer. 1877. [12] PREUSCHEN, dans Jahresbericht des Gron. Ludwigs Georgs Gymnasiums. Zu Darmstadf. Ostern, 1899. [13] LAZAIRE, Etude sur les Vestales. Paris, 1890. [14] Le Sapiens verbis innotescit paucis du onzième degré d'humilité est emprunté à l'Enchiridon Sexti. [15] S. NIL,ci. P. G. t. LXXIX, col. 1286, seqq. Epicteti manuale a S. P. Nilo concisum. [16] ALEX. BEBTRAND, La religion des Gaulois, p. 417. Cf. l'article de M. GASTON BOISSIER sur cet ouvrage Journal des Savants, 1898, pp. 578.580. [17] DE HARLEY, La vie ascétique et les anciennes communautés religieuses dans le Perou. Revue des questions scientifiques 1888, t. XXIII, p. 124-137. [18] PHILON, Quod omnis probus liber. JOSEPHE, De Bello judicao,, I.II,, 8,, Antiquatum. I. XIII, 5,9, XV, 10, XVII, 1,5. PLINE, Hist nat., I.V.17, sont les principales sources. _SCHÜRER, Geschichte des Jüdischen Volkes. 2e éd ; t.II, 556-559 donne la litérature du sujet. Cf. Dom BERLIERE. Les origines du monachisme et la crituique moderne. Rev. Bénéd., t.VIII (1891), (12-19). _ REGEFFE, la secte des Esséniens. Lyon. Vitte, 1898. [19] Les moines juifs et le Christianisme. Revue des questions historiques, t. XVII (18T:)), p. 211-217; article publié pour mettre au point quelques assertions hasardées de Ferd. Delaunay, Moines et sybilles dans l’antiquité judéo-grecque, (Paris, Didier, 1874). [20] S. NIL, I. I, epist. 94. Pat. Gr., t. LXXIX, p. 123. [21] TILLEMONT. Mémoires pour servir à l’hist.eccl., etc 2. Paris, 1701, t. II. [22] Cf. DOM URSMER BERLIERE, Les Origines du monachisme et la critique moderne (Rev.bénéd., t.VIII (1891), p. 2-12). [23] CONYBEARE;, Philo. About the contemplative life ; Oxford, 1895. WENDLAND, Die Therapeuten und die paltonische Schrift vom beschaulichen Leben. Leipzig, 1896. [24] Cf. MASSÉBIEAU, Le traité de la vie contemplative et la question des Thérapeutes. Rev. De l’hist. des religions, t. XVI, pp. 170-198, 284-719.

 

D'OU VIENNENT LES MOINES? DOM BESSE
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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

ETUDE HISTORIQUE ET ARCHEOLOGIQUE SUR

L'ËGLISE DE PARAY-LE-MONIAL

PAR

EUGÈNE LÈFËVRE-PONTAMS (EXTRAIT).

 

DESCRIPTION DE L’EGLISE.

 

Le plan de l'église de Paray, dont l'orientation est assez régulière, comprend une nef précédée d'un narthex et flanquée de deux bas-côtés, un transept qui renferme une chapelle dans chacun de ses croisillons et un chœur en hémicycle entouré d'un déambulatoire et de trois chapelles rayonnantes. Trois portails donnent accès dans l'intérieur de l'édifice et trois clochers s'élèvent au-dessus de ses voûtes. Ce plan ne doit pas être considéré d'une manière trop absolue comme une réduction de celui que présentait la célèbre basilique de Cluny. En effet, il n'offre ni doubles collatéraux, ni double transept, ni cinq chapelles rayonnantes, mais l’influence exercée par l'église de Cluny sur celle de Paray se fait nettement sentir dans le plan du déambulatoire. A Paray, cette galerie n'a pas la même largeur que les bas-côtés, contrairement au système généralement suivi par les architectes du moyen âge. Il en était de même à Cluny et comme la particularité que nous venons de signaler ne se rencontre pas dans une autre église de la région, il faut bien admettre que le déambulatoire de Cluny a servi de modèle à celui de Paray. Si l'on considère le plan de l'église dans son ensemble, on ne peut s'empêcher de constater qu'il présente une certaine analogie avec celui des églises de Notre-Dame de Beaune et de Saint-Philibert de Tournus, tandis qu'il s'éloigne du type adopté par les architectes de la cathédrale d'Autun et de l'église de Semur-en-Brionnais[1].

Le narthex se compose d'un vaste porche rectangulaire divisé en trois nefs qui ne comprennent que deux travées. Il est recouvert de six voûtes d'arête séparées les unes des autres par des doubleaux en plein cintre. Les retombées des voûtes s'appuient d'un côté sur les murs de la façade et de la nef, et de l'autre sur deux piles isolées qui sont formées d'une colonne centrale cantonnée de quatre colonnettes. Les chapiteaux de ces piliers sont garnis de feuillages ou d'animaux monstrueux et leurs bases sont ornées de deux tores séparés par une gorge. Au-dessus du porche qui communique avec l'extérieur par sept ouvertures, se trouve une salle voûtée en berceau et divisée en trois nefs comme la partie basse du narthex. Elle est éclairée par sept baies en plein cintre et tes piliers qui la soutiennent, construits sur un plan cruciforme, sont dépourvus de chapiteaux et couronnés par de simples tailloirs en biseau.

Bien que toute la partie inférieure du porche ait été complètement reconstruite par M. Millet en 1860, il est néanmoins certain qu'elle remontait au onzième siècle, comme la salle supérieure. Pouvait-on considérer ce narthex, avant sa restauration, comme un débris de l'église abbatiale consacrée à Paray le 9 décembre 1004? C'est ce qu'il convient d'examiner. Au premier abord, cette opinion parait difficile à soutenir, mais si l'on observe la simplicité du style de toute la façade et si l'on songe à la ressemblance qui existe entre le porche de Paray et le narthex de Saint-Philibert de Tournus, bâti entre 1009 et 1019[2], on est porté à faire remonter le narthex de Paray au premier quart du onzième siècle. L'art de la construction était déjà fort développé en Bourgogne à cette époque, comme Raoul Glacer se plait à le constater dans son ouvrage, et il ne serait pas étonnant que le narthex de Paray ait servi de modèle à l'architecte qui éleva celui de Saint-Philibert de Tournus. Le narthex communique avec la nef de l'église par un portail en plein cintre encadré par deux colonnettes et par deux pieds-droits ornés de feuilles d'acanthes. L'une des colonnes est garnie de nattes élégantes, l'autre est tournée en forme d'hélice comme celles du portail principal de l'église de Semur-en-Brionnais; leurs chapiteaux sont couverts de grappes de raisin et de feuillages, et leurs tailloirs se composent de plusieurs rangées de billettes. On remarque sur les claveaux de l'archivolte un tore accompagné de bâtons brisés et un cordon de grosses perles. Le tympan est dépourvu de toute décoration. Cette porte qui se trouve dans l'axe du narthex ne correspond pas à l'axe de la nef; elle porte l'empreinte du style en usage dans la Bourgogne au milieu du douzième siècle.

La nef, voûtée en berceau brise, ne comprend que trois travées et sa longueur n'est pas en harmonie avec les proportions de l'édifice qui semble destiné à contenir cinq ou six travées. Il est facile d'en comprendre la raison. L'architecte chargé de reconstruire l'église de Paray au milieu du douzième siècle était décidé à ne conserver aucune partie du monument bâti au onzième siècle. Ce qui le prouve, c'est qu'il n'avait pas jugé nécessaire de faire coïncider l'axe de la nouvelle église avec le centre de l'ancienne façade. En outre, s'il avait su que le narthex primitif ne serait pas démoli, il aurait établi les fondations du chœur beaucoup plus loin afin de donner à la nef un développement en rapport avec sa largeur. Pendant que le chœur et le transept s'élevaient au-dessus du sol, les moines du prieuré de Paray craignirent de ne pouvoir se procurer des ressources suffisantes pour mettre à exécution le projet qu'ils avaient conçu. En conséquence, comme ils se décidèrent à conserver le narthex et les deux clochers de la façade, la nef se trouva resserrée entre le transept déjà terminé et la façade que l'on ne songeait plus à faire disparaître.

Les travées de la nef se composent d'un arc en tiers point, formé d'un double rang de caveaux et encadré par un cordon garni d'oves et de tiges entrelacées. Elles reposent sur des massifs cantonnés de trois colonnes et d'un pilastre à trois cannelures. Ce pilastre qui fait face à la nef est couronné au niveau des sommiers, par un chapiteau d'où s'élance un pilastre moins haut flanqué de deux colonnettes. A partir de la base du triforium, ces trois supports sont remplacés par une grosse colonne engagée dans un dosseret. Les trois changements que les membres du pilier subissent dans leurs formes à différentes hauteurs produisent un effet très original. La partie supérieure de la nef est occupée par un triforium dont les arcatures en plein cintre sont séparées par des pilastres cannelés suivant la disposition si répandue en Bourgogne au douzième siècle. On sait que cette ornementation est attribuée à l'influence que les portes Gallo-Romaines de la ville d'Autun exercèrent sur les architectes de la région au moyen âge. En effet, la galerie de la porte d'Arroux offre une ressemblance complète avec le triforium des églises de Paray, de Beaune, de Cluny et de la cathédrale d'Autun. Les arcades du triforium de Paray sont au nombre de trois dans chaque travée; deux d'entre elles sont aveugles, et celle qui occupe le centre communique avec les combles des bas-côtés[3]. Elles reposent sur un bandeau destiné à rompre les lignes verticales des piles et elles sont couronnées par une corniche qui s'appuie sur de petits modillons. L'intérieur de la nef est éclairé au moyen de petites fenêtres accouplées trois par trois leur archivolte en plein cintre ornée d'un gros tore est soutenue par de minces colonnettes. Un cordon saillant accuse nettement la naissance de la grande voûte dont l'uniformité se trouve rompue par des doubleaux formés de deux arcs superposés qui se détachent en relief sur les voussoirs.

La décoration de ce large vaisseau n'est pas moins remarquable que son architecture. Les chapiteaux sont couverts de feuilles d'acanthes et de feuillages habilement découpés on distingue sur quelques-uns d'entre eux des monstres grimaçants et des animaux accouplés. Les bases des colonnes garnies d'une gorge entre deux tores dérivent d'une imitation de la base attique et les tailloirs se composent de trois filets en saillie les uns sur les autres.

La nef de l'église de Paray doit être considérée comme une œuvre contemporaine du milieu du douzième siècle. Son style rappelle d'une manière frappante celui des églises d'Autun, de Beaune et de Cluny, et pour en apprécier la beauté, il est inutile de donner à chacune de ses parties un sens symbolique, comme-M. l'abbé Cucherat s'est efforcé de le faire. Faut-il croire, en effet, avec cet auteur que la nef est une image de l'Eglise militante et que le narthex représente le purgatoire[4]? Faut-il admettre que les arcatures aveugles du triforium « marquent les profondeurs impénétrables de la très sainte Trinité, et que les fenêtres accouplées trois par trois offrent un symbole « de la Trinité se manifestant par la création[5] ? Toutes ces hypothèses nous paraissent très hasardées, car les particularités qui ont frappé M. l'abbé Cucherat ne sont pas spéciales à l'église de Paray puisqu'elles se rencontrent à Cluny, à Beaune et à Semur-en-Brionnais. Si les artistes du moyen âge ont souvent fait usage de symboles dans les sculptures des portails et des chapiteaux, ce n'est pas une raison pour donner un sens figuré à toutes les parties de leurs œuvres architecturales.

Les bas-côtés qui comprennent le même nombre de travées que la nef sont recouverts de voûtes d'arête séparées les unes des autres par des doubleaux en tiers point. Chacun de ces doubleaux repose sur deux colonnes engagées, couronnées par des chapiteaux à feuillages. Dans l'axe des travées s'ouvrent des fenêtres en plein cintre; celles qui éclairent le bas-côté nord sont soutenues par des colonnettes, tandis que celles du bas-côté sud en sont dépourvues. Néanmoins il est évident que ces deux nefs latérales sont contemporaines du vaisseau central et remontent, comme lui, au milieu du douzième siècle.

Le carré du transept est encadré par quatre grands doubleaux en tiers point dont les claveaux garnis d'oves et d'entrelacs viennent retomber sur des colonnes engagées. Du côté de la nef et du chœur ces colonnes ne partent pas du sol, elles ne prennent naissance qu'à onze mètres de hauteur et s'appuient sur deux pilastres superposes. Cette partie de l'église est voûtée au moyen d'une coupole à huit pans, établie sur quatre trompes, suivant la méthode également employée par les constructeurs des églises d'Autun, de Beaune, de Tournus et de Semur-en-Brionnais. Le croisillon nord est surmonté comme la nef d'une voûte en berceau brisée soutenue par deux doubleaux qui reposent sur des demi-colonnes. Il se trouve divisé en trois travées, mais la troisième travée voisine du mur de clôture n'a que 1m80 de largeur, l'architecte ayant voulu disposer symétriquement les colonnes des doubleaux à l'entrée de la petite chapelle qui s'ouvre du côté de l'orient. Cette chapelle voûtée en cul-de-four est encadrée par deux pilastres; son soubassement est garni de quatre arcatures cintrées ornées de besants et soutenues par des colonnettes, trois fenêtres en plein cintre l'éclairent à l'intérieur. Le triforium se continue tout autour du croisillon nord et ses arcades offrent la même disposition que dans la nef. Il est surmonté de baies cintrées accouplées trois par trois; le pignon du mur du chevet est percé d'une fenêtre de la même forme. On remarque le long du mur occidental un large bénitier en granit qui ne mesure pas moins de 1m25 de diamètre. Cette cuve servait autrefois de vasque au jet d'eau du cloitre elle porte les armes de Jacques d'Amboise, abbé de Cluny de 1485 à 1510, et ses bords sont garnis de feuillages contournés qui permettent de l'attribuer à la fin du quinzième siècle. Le croisillon méridional présente une analogie complète avec le croisillon du nord. Ses voûtes, ses fenêtres et son triforium, présentent les mêmes caractères, mais la chapelle qui le flanque du côté de l'est est conçue dans un style différent et n'appartient pas au douzième siècle comme tout le reste du transept. Reconstruite par Robert de Damas-Digoine vers 1470, elle se compose de deux travées voûtées par des croisées d'ogives qui sont renforcées de liernes et de tiercerons. Son chevet polygonal est recouvert d'une voûte du même genre et éclairé par trois fenêtres en lancettes à remplages flamboyants. Toutes les nervures des voûtes et les doubleaux qui les séparent ont un profil prismatique; elles s'appuient sur des colonnettes piriformes groupées le long des murs. L'autel qui occupe le chevet de la chapelle est surmonté de cinq niches, et l'on remarque dans la première travée un tombeau richement décoré. Le dais qui le surmonte repose sur des arcatures encadrées par des gâbles garnis de crochets. C'est un très beau spécimen de l'art des sculpteurs du quinzième siècle en Bourgogne, et l'élégance de toute la construction fait regretter moins vivement la destruction de l'ancienne chapelle du douzième siècle, dont l'arc en plein cintre, destiné à encadrer la voûte en cul-de-four primitive, est resté intact.

Le chœur est recouvert en avant par une voûte en berceau brisé et en arrière par une voûte en cul-de-four. Sa partie droite se compose d'une travée identique à celles de la nef qui s'élève entre deux doubleaux en tiers point appuyés sur des colonnes engagées. Comme lu doubleau qui encadre la voûte en cul-de-four est moins élevé que l'arc triomphal, le mur qui le surmonte est percé d'une fenêtre en plein cintre et de deux oculi destinés à éclairer le sanctuaire. Le rondpoint est soutenu par huit colonnes assises sur un soubassement garni de dalles épaisses. Le fût de ces colonnes est monolithe et ne mesure pas moins de 5m20 de hauteur, tandis que leur diamètre ne dépasse pas 0m42. Leurs chapiteaux sont ornés de feuilles d'eau peu découpées afin de ne pas affaiblir la résistance des tailloirs. Aux deux extrémités de l'hémicycle les colonnes isolées sont remplacées par une colonne engagée dans un pilier massif. Ces différents supports sont réunis par des arcs en plein cintre décorés de petits oves comme les arcades de la nef. La partie supérieure du sanctuaire est occupée par neuf fenêtres accouplées dont l'archivolte en plein cintre est accompagnée de plusieurs rangs de damiers. Chacune des baies repose sur deux colonnettes qui s'appuient elles-mêmes sur une large corniche formée de petites arcatures arrondies.

Tout cet ensemble présente un grand caractère de simplicité et produit néanmoins beaucoup d'effet.

Le déambulatoire est une des parties les plus curieuses de l'église. Il est précédé de chaque côté d'une travée aussi large que les bas-côtés. Cette disposition qui était appliquée également à Cluny était destinée à dissimuler la différence de largeur qui existe entre les collatéraux et le déambulatoire. En effet, tandis que les bas-côtés mesurent 6m55 de largeur, la galerie qui contourne le sanctuaire forme un passage large de 3m20, et si ce rétrécissement se produisait dès le transept, la perspective serait beaucoup moins gracieuse. Les deux travées dont nous venons de parler sont voûtées d'arête et éclairées par deux fenêtres cintrées elles correspondent à la partie droite du chœur. Le déambulatoire s'ouvre au fond de chacune d'elles entre deux demi-colonnes qui soutiennent un arc en plein cintre. Il est recouvert de neuf voûtes d'arête séparées par des doubleaux en tiers point qui viennent retomber d'un côté sur le tailloir des colonnes isolées, de l'autre sur deux colonnettes engagées dans la muraille à une certaine hauteur. Quatre fenêtres en plein cintre, entourées de colonnettes dont les fûts sont ornés d'écaillés, éclairent la galerie à une faible distance au-dessus du sol; sept autres baies plus petites sont percées plus haut dans l'axe de chaque travée. Le mur extérieur du déambulatoire est tapissé de neuf grandes arcatures cintrées garnies de billettes et soutenues par des pilastres à trois cannelures. Six arcades font corps avec les assises du mur, les trois autres jouent le rôle d'un doubleau placé en avant des chapelles rayonnantes. Chacune de ces chapelles, éclairée par cinq fenêtres en plein cintre, se compose d'une partie droite voûtée en berceau et d'un hémicycle voûté en cul-de-four.[6] Le doubleau qui sépare les deux voûtes retombe sur deux pilastres cannelés. Toute la décoration des chapiteaux est conçue dans un excellent style qui porte l'empreinte des caractères particuliers à l'ornementation des édifices religieux de la Bourgogne au milieu du douzième siècle. Le déambulatoire de Paray est d'autant plus intéressant à étudier qu'il nous donne une idée assez exacte de celui qui entourait le chœur de la basilique de Cluny. On peut également faire observer qu'il présente une certaine analogie avec le déambulatoire de Saint-Philibert de Tournus. La façade est occupée au centre par le narthex qui fait une saillie très accentuée sur le mur de la nef. A sa partie inférieure s'ouvrent trois arcades cintrées qui donnent accès dans le narthex où l'on peut également pénétrer par deux autres baies placées sur le côté gauche. Au-dessus se trouvent cinq fenêtres en plein cintre destinées à éclairer la salle supérieure du porche, et cette construction est couronnée par deux clochers qui s'élèvent à 34 mètres de hauteur. La tour du sud, épaulée par deux contreforts à chacun de ses angles, renferme trois étages. Le premier est percé de quatre baies cintrées, le second présente sur chaque face deux baies géminées en plein cintre dont l'archivolte s'appuie au milieu sur deux colonnettes isolées et de chaque côté sur de simples pieds-droits. Le troisième étage offre une disposition identique il repose comme le précédent sur une moulure e~ biseau. La tour du nord n'est pas exactement semblable à celle du sud. On remarque sur chacune de ses faces deux baies géminées en plein cintre. Celles du premier étage sont encadrées par trois colonnettes[7], car la colonne centrale, engagée dans un pied-droit, est commune aux deux archivoltes. Au second étage, toutes les baies géminées reposent sur deux colonnettes dont les tailloirs sont garnis de billettes et tes chapiteaux de feuillages à peine dégrossis. A chaque angle du clocher s'élève une longue colonne engagée qui se termine sous la corniche. Le dernier étage est conçu dans un style identique; néanmoins les baies sont plus hautes et le pilastre qui les sépare est flanqué d'une colonne. La corniche se compose de petites arcades cintrées dépourvues de modillons. Ce clocher qui doit être attribué à la fin du onzième siècle offre une très grande ressemblance avec les tours latérales des églises de Rhuis et de Morienval (Oise), de Rétheuil et d'Oulchy-le-Château (Aisne), qui appartiennent à la même époque. Pour en expliquer la raison, il convient de remarquer qu'au onzième siècle, l'architecture religieuse des diverses provinces de la France n'était pas encore empreinte de caractères bien tranchés. Les procédés de construction étaient à peu près analogues dans des régions très éloignées les unes des autres et le style particulier à chacune d'elles ne s'était pas encore développé. Les deux tours sont couronnées par des flèches en charpente refaites par M. Millet en 1860. Les anciennes toitures étaient beaucoup moins élancées et la pente de leurs côtés était à peine sensible.

Les deux clochers de la façade de Paray remontent au onzième siècle, mais il est évident que la tour du nord fut élevée longtemps après la tour du sud. Quant à la partie inférieure de la façade, elle est contemporaine du clocher du nord et peut fort bien être considérée comme un débris de l'église abbatiale consacrée à Paray en 1004. En arrière du narthex, le mur de la nef est percé de cinq fenêtres en plein cintre; une baie analogue s'ouvre dans le chevet du bas-coté nord. Quant au pignon du bas-côté sud, il est complètement dissimulé par un grand bâtiment du dix-huitième siècle adossé à la façade.

L'élévation extérieure de la nef et des collatéraux est d'une très grande simplicité. La nef épaulée par des contreforts peu saillants présente à chaque travée trois fenêtres en plein cintre accouplées dont l'archivolte, au lieu d'être soutenue par des colonnettes, comme à l'intérieur, repose sur des pieds-droits. Le mur du bas-côté nord, renforcé par deux contreforts, est percé au dehors de trois baies cintrées le bas-côté sud offre la même disposition, mais il est en partie masqué à l'extérieur par le cloître du prieuré et par le bâtiment élevé au dix-huitième siècle. Les corniches qui règnent sous les toitures sont formées d'une tablette appuyée sur des modillons très simples.

Les deux croisillons du transept méritent une description plus étendue. Celui du nord est décoré d'un curieux portail qui appartient, comme tout le reste de la construction, au milieu du douzième siècle. Encadrée par deux pilastres cannelés qui se terminent sous un entablement garni de onze petites arcatures, cette porte se compose d'une archivolte en plein cintre soutenue par deux colonnettes. Les fûts des colonnes sont recouverts d'étoiles habilement découpées dans la pierre et la même ornementation se répète entre deux rangs de perles sur le gros tore de l'archivolte. Une guirlande de fleurs à six pétales se déroule le long des pilastres et au-dessous de l'entablement, tandis qu'un cordon de billettes, d'oves et de feuilles d'acanthes accompagnent les pieds-droits. Les deux chapiteaux sont couverts de feuilles d'acanthes; leurs tailloirs sont formés de trois rangs de billettes et leurs bases d'une gorge entre deux tores. Cette riche sculpture rappelle beaucoup celle qui décore les belles portes des églises de Charlieu et de Semur-en-Brionnais.

Le croisillon du nord est occupé dans sa partie supérieure, par quinze fenêtres en plein cintre, accouplées trois par trois au-dessus du triforium. Une baie analogue s'ouvre au milieu du pignon. Du côté de l'orient, on aperçoit la petite chapelle que nous avons décrite à l'intérieur. Elle est épaulée au dehors par deux grosses colonnes engagées qui jouent le rôle de contreforts et qui sont surmontées d'un chapiteau à feuillages et d'un glacis. Les trois baies en plein cintre qui l'éclairent sont entourées par un cordon de billettes.

Le croisillon sud est orné d'un portail bâti dans le même style que le précédent. Son archivolte en plein cintre garnie de billettes et de bâtons brisés appliqués sur un gros tore, s'appuie sur deux colonnettes dont les fûts sont recouverts de nattes entrelacées. Le tympan est dépourvu de toute espèce de décoration comme celui des deux portails dont nous avons déjà parlé. Les fenêtres supérieures de ce croisillon sont analogues à celles que nous avons signalées dans le croisillon du nord, mais la chapelle adossée au mur oriental ne présente aucune ressemblance avec l'autre puisqu'elle a été reconstruite au quinzième siècle. Ses longues fenêtres à remplage flamboyant sont séparées par de minces contreforts qui s'arrêtent sous la corniche et l'élégance de son architecture mérite d'attirer l'attention.

L'abside offre un aspect très original grâce aux chapelles qui font une saillie sur le déambulatoire. Chacune des trois chapelles se compose d'une partie droite couronnée par un pignon et d'une absidiole en hémicycle épaulée par deux contreforts à colonnes. Ce genre de contreforts ne fut pas fréquemment employé en Bourgogne au douzième siècle, et l'église du Bois-Sainte-Marie (Saône-et-Loire) est un des rares édifices religieux de la région où l'on en rencontre de semblables. C'est cette particularité qui donne aux chapelles rayonnantes de Paray l'apparence de celles qui entourent l'abside des églises de Notre-Dame-du-Port, à Clermont, et de Saint-Paul d'Issoire, en Auvergne. Cinq fenêtres en plein cintre s'ouvrent dans le mur extérieur de chaque chapelle leur archivolte est décorée d'un cordon de billettes qui se continue sur les tailloirs des chapiteaux des contreforts et sur les claveaux des cinq baies cintrées qui éclairent le soubassement du déambulatoire. Au-dessus des trois chapelles sont placées sept fenêtres en plein cintre séparées les unes des autres par des contreforts peu épais qui épaulent les assises supérieures du mur. Des corniches très simples analogues à celles de la nef couronnent l'hémicycle du rond-point ainsi que les chapelles rayonnantes. La partie droite du chœur présente au dehors le même aspect que les travées de la nef; elle est garnie de fenêtres en plein cintre accouplées trois par trois et deux baies analogues font pénétrer la lumière dans la travée qui précède le déambulatoire. Au-dessus de la toiture de cette galerie, s'ouvrent neuf fenêtres cintrées qui éclairent la partie supérieure du sanctuaire. Leur archivolte ornée de besants s'appuie sur des pilastres cannelés très élégants. On remarque au sommet du mur une corniche sans modillons formée d'une série de petites arcatures en plein cintre.

Le clocher central de l'église qui s'élève sur le carré du transept a été entièrement reconstruit par M. Millet en 1860. Il se composait auparavant d'un étage octogone bâti au douzième siècle et surmonté de larges baies en tiers point construites au quatorzième siècle. Chacune de ces baies, encadrée par quatre colonnettes, était subdivisée en deux ouvertures trilobées par une petite colonne centrale qui supportait également un oculus à quatre lobes. D'élégantes moulures décoraient les claveaux des archivoltes, mais l'ensemble de la tour était gâté par une tourelle d'escalier fort disgracieuse et surtout par le dôme à huit pans établi au sommet du clocher en 18i0. Depuis que la restauration entreprise par M. Millet est terminée, la tour centrale comprend deux étages conçus dans le même style. L'étage inférieur, bâti sur un plan octogonal, présente sur chacune de ses faces deux arcatures en plein cintre qui reposent sur de minces colonnettes engagées. L'étage supérieur offre la même disposition, mais toutes ses baies sont ajourées et leurs archivoltes sont garnies d'une moulure en coin émoussé. Il est couronné par une flèche en charpente dont la pointe se termine à cinquante-six mètres de hauteur au-dessus du sol.

Le nouveau clocher élevé par M. Millet couronne très heureusement le transept de l'église. M. l'abbé Cucherat a cru pouvoir regretter que l'architecte ait reconstruit la tour centrale dans le style du onzième siècle au lieu d'avoir pris pour modèle l'un des clochers élevés au douzième siècle dans la région « Dans cinquante ans, dit-il, on en concluerait avec une rigoureuse apparence de vérité que l'édifice tout entier est du onzième siècle » [8]

Ce reproche ne nous semble pas suffisamment justifié. M. Millet aurait peut-être pu s'inspirer davantage du beau clocher qui se dresse encore aujourd'hui sur le croisillon nord de la basilique de Cluny pour donner plus d'élancement aux baies supérieures de la tour, mais il n'a pas commis d'erreur archéologique en adoptant la disposition actuelle. En effet, au moment où il a entrepris la démolition de l'ancien clocher, l'étage inférieur qui appartenait au douzième siècle existait encore et la forme de ses baies a été scrupuleusement reproduite dans la nouvelle construction. L'architecte a bâti le second étage sur le même plan et il a pris soin d'ajourer les baies en leur donnant des proportions identiques à celles du premier étage. Il n'a donc pas fait une œuvre de fantaisie et le nouveau clocher est en harmonie avec le style général de l'église. La seule critique que l'on peut adresser avec raison à M. Millet, c'est d'avoir fait placer sur la tour centrale une flèche en charpente aussi aiguë. II est certain que ce genre de couronnement n'était jamais employé par les architectes de la Bourgogne au douzième siècle. Tous les clochers romans de la région étaient surmontés de toits en pavillon très plats recouverts de laves ou de tuiles. C'est ainsi que sont établies les toitures des clochers d'Uchizy, de Chapaize, de Semur-en~Brionnais et d'Anzy-le-Duc (Saône-et-Loire), et M.Millet aurait dû appliquer cette disposition à la grosse tour de Paray ; puisque les deux clochers du narthex en présentaient des exemples avant leur restauration.

L’église de Paray-le-Monial, dans son état actuel, doit être considérée comme un des plus curieux édifices religieux bâtis en Bourgogne pendant la période romane[9] Les particularités de son plan, l'importance du narthex, l’élégance du déambulatoire et de l'abside, la pureté du style de la nef et du transept, la richesse de l'ornementation des portails, lui donnent une grande valeur architecturale, et bien qu'elle soit très connue des archéologues, elle pourra toujours être étudiée avec un nouveau profit.

[1] Les principales dimensions de l’église de Paray-le-Monial sont les suivantes : Longueur totale 63m50 ; Profondeur du narthex 9m40 Longueur de la nef 22m00 ; Longueur du transept. 40m50 Longueur du chœur 25m00 ; Largeur totale. 22m35 Largeur du narthex. 10m80 ; Largeur de la nef. 9m25 ; Largeur des bas-côtes. 6m55 ; Largeur du transept. 9m50 ; Largeur du chœur. 9m75 Largeur du déambulatoire. 3m20 ; Hauteur de la nef. 22m00 ; Hauteur des bas côtes 12m00 ; Hauteur de la coupole du transept. 25m50. [2] Chronion Trenorchiense, ap. dom Bouquet, t. XI, p. 112. [3] On sait que cette particularité se retrouve dans les triforiums d'Autan, de Beaune, de Cluny et de Semur-en-Brionnais.qui n'étaient pas destinés à servir de galerie de circulation comme les triforium des églises de l’Ile-de-France. [4] Monographie de la basilique du Sacré-Cœur, à Paray-le-Monial, p. 20. [5] Ibid., p. 16. [6] On remarque dans l'une des chapelles rayonnantes un autel en pierre du douzième siècle. Il se compose d'une datte garnie de trous cubiques disposés en lignes diagonales et flanquée de deux petits pilastres qui sont ornés d'oves et de feuilles d'acanthes. [7] Quelques-unes de ces colonnettes sont cannelées en spirale. [8] Monogrphie de la basilique du Sacré-Cœur, à Paray-le-Monial, p.55. [9] On trouvera les relevés complets de l’église de Paray-le-Monial dans les Archives de la Commission des monuments historiques, t.II.

 

Photos copyright Rhonan de Bar.
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Publié le par Rhonan de Bar
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EXTRAITS DE LA MONOGRAPHIE

DE LA CATHÉDRALE DE CHARTRES.

PAUL DURAND,

EXPLICATION DES PLANCHES.

PLANCHE 3.

(Planche II de la table in-folio.)

PLAN A LA HAUTEUR DES GALERIES.

Après les détails dans lesquels nous venons d'entrer au sujet de la planche précédente, nous aurons peu de chose à dire sur ce second plan.

Ce qui frappe au premier coup d'œil, c'est la forme si visible de la croix, résultant de la rencontre de la nef et du chœur avec les transepts. L'intention symbolique étant connue et certaine, nous n'avons pas à en parler.

Les contours de cette croix sont accompagnés dans toute leur étendue par un triforium ou petite galerie garnie de colonnettes, supportant des arcs en ogive et formant une décoration élégante tout autour de l'intérieur du monument. Au moyen de cette galerie, fort étroite du reste, on peut suivre avec sécurité le contour de la nef, des transepts et du chœur, parties qui sont toutes de la même époque.

Ce triforium s'arrête à la grande façade Ouest, à l'extrémité de la nef, du côté de l'Ouest. Là se trouve, à la même hauteur, la grande rose occidentale, devant laquelle la galerie fait défaut, et l'on ne peut passer d'un clocher à l'autre.

Nous trouvons sur cette planche l'indication des nervures des voûtes hautes, qui n'ont point été indiquées dans la planche précédente. Nous reconnaissons que la nef est formée de neuf travées, puis d'un carré central, ensuite du chœur à quatre travées et d'un rond-point; enfin des transepts, ayant chacun trois travées.

En dehors de ces parties, nous voyons le dessus des toits situés au-dessous de ce plan. Les bas-côtés de la nef et la première portion du chœur sont simples et à une seule pente.

Les chapelles et la seconde portion des bas-côtés du chœur sont recouverts de toits, dont plusieurs sont de forme pyramidale.

Enfin, l'on domine la toiture des deux porches latéraux, celle de la sacristie et celle de la chapelle de Saint-Piat.

Les contreforts et les arcs-boutants, tranchés par les sections faites à une hauteur déterminée, ne paraissent point ici avec le volume considérable qu'ils nous ont montré plus bas.

Cette même planche nous permet de saisir la disposition et l'emplacement des huit tours et des clochers qui accompagnent le vaisseau de la cathédrale. On en- voit ici la section qui, à chacune des tours, interrompt l'indication des pentes des toits, des bas-côtés et des chapelles. En voici l’énumération : Les deux grands clochers à la façade occidentale; leurs dimensions sont bien plus considérables que celles des six autres tours, comme le plan le fait bien comprendre ; Deux tours à l'extrémité du transept Sud ; Deux tours à l'extrémité du transept Nord ; Et enfin deux tours placées sur les deux flancs du chœur.

Ces tours nombreuses, si elles eussent toutes été terminées et surmontées de flèches pyramidales, eussent produit un effet merveilleux. Elles n'avaient pas pour unique but la décoration ou l'embellissement du monument. Dans l'intention du constructeur, elles avaient une véritable fonction d'utilité : c'était de fournir, par des masses résistantes, des points d'appui robustes qui venaient renforcer les contreforts et les arcs-boutants. La hauteur considérable où s'élèvent les voûtes de la cathédrale et leur immense largeur réclamaient des moyens énergiques et d'une grande puissance pour résister à leur poussée considérable.

En ceci, comme en tant d'autres points, il faut reconnaître combien, à cette époque reculée, la science de l'art de bâtir était perfectionnée en France, et combien la disposition savante de ces différents membres d'un monument avait pour résultat d'obtenir une solidité durable et un aspect satisfaisant pour la vue. Ces deux conditions ne sont jamais séparées dans les œuvres du moyen âge comme dans celles de l'antiquité ; en est-il de même dans les œuvres modernes.


PLANCHE 4

GRAND PORTAIL.

La porte d'un édifice est, de toutes ses parties extérieures, la plus importante. C'est dans sa construction, - dans sa disposition et dans sa décoration que l'architecte met en œuvre toutes les ressources de la science et de l'art. C'est là que se trouvent toujours les inscriptions capitales; c'est là que la sculpture et la peinture déploient toutes leurs richesses et captivent notre attention pour nous plaire et pour nous instruire. Le nom même de façade donné à l'ensemble d'un portail exprime bien l'idée que l'on attache à cet ensemble de constructions ; car, de même que la face d'un personnage exprime et représente à elle seule ce personnage tout entier parce que c'est sur le visage que se peignent les passions et le caractère de chaque individu, de même sur la façade d'un monument nous trouvons de suite des indications et des avertissements, sorte de préparation nécessaire à quiconque va pénétrer dans son intérieur.

La grandeur et la beauté d'une porte ont donc été, de tout temps et en tout pays, l'indice de l'usage et de l'importance du monument auquel elle donne accès. Le moyen âge en ceci, principalement en France, nous offre des exemples d'une incomparable beauté. Cette époque, vraiment extraordinaire, a produit à son origine des ouvrages qui l'emportent sur tout ce que nous connaissons des œuvres, justement vantées, de l'antiquité profane, grecque ou romaine. Il nous semble permis d'affirmer que, dans le monde occidental, rien ne saurait entrer en comparaison avec les portails des cathédrales de Paris, de Reims ou d'Amiens.

Lorsque, par un faible effort de notre esprit, l'on se représente ces belles constructions, telles que les avaient conçues leurs auteurs et avant qu'elles n'eussent subi les outrages du temps et les injures, encore plus funestes, de la main des hommes, notre imagination ne peut rien se figurer de plus splendide et de plus magnifique que ces belles pages d'architecture avec leurs innombrables statues et leurs décorations, répandues avec abondance et profusion sur d'immenses surfaces.

La cathédrale de Chartres n'est pas de celles qui frappent la vue par la magnificence et la splendeur de leur grand portail; ce sont les deux porches latéraux qui exciteront notre admiration. Ici, la façade occidentale forme comme un hors-d'œuvre à l'ensemble si harmonieux et si homogène que le 13ième siècle a produit. L'incendie qui avait dévoré la précédente cathédrale (celle du 11ième et 12ième siècle) n'avait point endommagé la façade primitive; elle était encore en place, accompagnée des deux clochers : l'un était entièrement achevé depuis une vingtaine d'années seulement et devait être fort admiré; le second était privé d'une flèche terminale. Quelque goût que l'on eût pour la nouveauté, on ne pouvait pas raisonnablement penser à refaire à neuf, au moins immédiatement, des constructions aussi énormes, et le maître des œuvres songea plutôt aux moyens de souder ces portions de l'ancienne église à celle dont il avait conçu le plan et qu'on devait désirer voir s'élever au plus tôt.

Quelles que soient les raisons qui nous aient conservé ces portions de l'église du 12ième siècle, nous devons nous en féliciter, car nous trouvons là des détails très précieux et pleins d'intérêt pour l'histoire de l'art et du symbolisme à ces époques reculées. Le public et surtout les antiquaires trouvent ici des compensations et sont amplement dédommagés; ils ne songent pas, en présence de tels objets d'étude, à s'affliger de la disparate qui existe entre le frontispice de la cathédrale et le reste du monument.

Examinons sommairement, en les énumérant, les différentes parties que reproduit cette gravure d'ensemble. D'autres planches nous donneront des détails; nous pourrons les examiner alors avec plus de facilité, La façade entière peut se diviser en trois parties : une médiane, et deux latérales formées par les clochers.

Les trois grandes portes que nous voyons au milieu, et les trois hautes fenêtres qui les surmontent, faisaient partie de la façade de l'église du 12ième siècle. Il faut savoir tout d'abord que cette façade, beaucoup moins élevée que celle qui existe aujourd'hui, n'était pas alors au nu des faces antérieures des clochers. Elle était reportée en arrière de toute l'épaisseur de ces clochers, c'est-à-dire d'une dizaine de mètres.

Entre ces deux clochers se trouvait à rez-de-chaussée un porche profond, s'ouvrant au dehors par trois arcades à jour, semblable aux porches de Vézelay, de Saint-Benoît-sur-Loire, de Paray-le-Monial et d'autres églises du 11ième  et du 12ième siècle. C'est au fond de ce vestibule, et à l'abri des intempéries atmosphériques, que s'ouvraient les trois belles portes, entourées de statues, de bas-reliefs et d'ornements sans nombre, aujourd'hui pâles et décolorés, mais apparaissant autrefois resplendissants d'or et enluminés des couleurs les plus vives et les plus harmonieuses. Des traces nombreuses en sont encore visibles.

Lorsque l'on peut examiner le monument sur place, on reconnaît avec évidence comment cette portion de façade a été transportée de sa première place à celle qu'elle occupe aujourd'hui. Les assises de pierre ne se suivent pas avec exactitude et n'ont aucune liaison avec les clochers; on retrouve à l'intérieur de l'église, sur les clochers, les mêmes moulures et les mêmes ressauts qu'à l'extérieur.

Au-dessus des trois portes règne une corniche supportée par des modillons sculptés suivant le style du XIIe siècle; ce sont des têtes humaines ou des animaux fantastiques.

Sur cette corniche reposent les bases de deux faisceaux de colonnettes engagées, qui encadrent les trois fenêtres placées au-dessus des portes.

De plus, de chaque côté de la fenêtre du milieu, il y a aussi des pilastres et des colonnettes qui supportent des groupes de sculptures à leur partie supérieure. D'un côté, on voit un lion dévorant une tête humaine qu'il tient entre ses griffes; de l'autre côté, il ne reste plus qu'une énorme tête de taureau. Ce sont des imitations, lourdes et grossières de ces représentations si fréquentes en Italie à la porte des églises, mais rares en France. La tradition et l'usage vont s'affaiblissant; ils existent cependant encore ici, et rappellent à notre esprit l'avertissement de l'apôtre saint Pierre : Sobrii estote et vigilate quia adversarius vester Diabolus lanquam leo rugiens circuit, quœrens quem devoret, avertissement que les Offices de l'Eglise nous rappellent souvent et sous des formules variées.

Les trois grandes fenêtres nous montrent aujourd'hui de grandes surfaces, sans aucune division ni aucun compartiment. Ordinairement, à cette époque, l'armature en fer qui supporte les panneaux est placée en dehors et forme une sorte de décoration, ôtant à une grande superficie la nudité qu'on peut blâmer ici. Nous attribuons cette imperfection à quelque restauration inintelligente faite autrefois à ces fenêtres : le démon de la restauration a passé par là.

C'est à cette hauteur que se termine la partie de la façade appartenant au 12ième siècle. Avant de nous élever plus haut, remarquons la suite des claveaux qui, de chaque côté, se voient près des clochers. Ce n'est pas, comme on pourrait le penser, le commencement d'inclinaison du pignon primitif; il devait être un peu plus haut. C'est plutôt, pensons-nous, un arc de décharge destiné à reporter en dehors, contre la masse des clochers, le poids des constructions supérieures et à protéger les arcs formant le haut des fenêtres.

Au-dessus du bandeau ou corniche qui est au-dessus devait être le pignon de la façade primitive, qui laissait ainsi dégagée de toute construction la portion des clochers placée à cette hauteur. Qu'on se figure combien le - clocher vieux, ainsi isolé, devait paraître élancé et élégant.

A la place de ce pignon primitif on a placé une grande rose, destinée à éclairer la nef de la nouvelle cathédrale, dont la hauteur surpasse de beaucoup celle de l'église du XIIe siècle, soit que celle-ci eût une voûte en pierre, soit, ce qui est plus probable, qu'elle fût surmontée, comme l'église de Saint-Remy à Reims et d'autres églises contemporaines, d'une voûte en bois.

Nous aurons à nous occuper plus loin de cette rose, œuvre du commencement du 13ième siècle, en examinant la planche IX sur laquelle sont réunis les détails de son architecture et de sa sculpture. Nous ferons ici quelques remarques seulement. Ces immenses fenêtres circulaires qui se voient aux extrémités des nefs de nos grandes églises en sont un des plus beaux ornements. Celle-ci peut être mise au-dessus de tout ce .que nous montrent nos monuments du moyen âge. Nulle part on n'en voit une aussi robuste, aussi ferme, et décorée avec-autant de gout; nulle part on n'en voit une offrant, comme celle-ci, les conditions de solidité et de durée aussi savamment et aussi artistement combinées.

Ce ne sont pas de ces meneaux grêles et délicats qui nous surprennent par leur élégance et leur légèreté; c'est une réunion de petites ouvertures , richement brodées sur les bords, dont l'ensemble forme à l'extérieur une immense décoration, circonscrite dans un grand cercle de moulures et de feuillage sculpté, tandis qu'à l'intérieur les vitraux qui garnissent ces ouvertures semblent, par un effet d'optique, ne former qu'une seule fenêtre.

Il faut noter que le centre de cette rose n'est pas exactement au-dessus de la porte principale. Il est reporté, d'une manière fort appréciable à la vue, sur le côté gauche; on ne saurait expliquer la cause de cette irrégularité.

Au-dessus de la rose règne une corniche formée par des fleurons qui datait du 14ième siècle. Depuis peu d'années, on les a refaits complètement en se conformant au motif existant. Cette corniche supporte en encorbellement une balustrade derrière laquelle est un passage qui, à cette hauteur, met en communication les deux clochers. Au-dessus de ce passage se trouve la galerie des Rois. Cette rangée de statues est un accessoire important et, pour ainsi dire, obligé des portails des grandes cathédrales. Elle se compose ici de seize statues, placées chacune sous une arcature ogivale et trilobée reposant sur des colonnes. Il faut convenir qu'ici l'effet est loin d'égaler celui de la galerie des Rois de l'église Notre-Dame à Paris. Nos statues paraissent placées à une trop grande hauteur; elles cachent une partie du pignon supérieur et coupent d'une manière disgracieuse la base du grand triangle ou pignon qui termine ordinairement les façades des églises du moyen âge. Ces statues royales ont suscité bien des discussions et des controverses. Quels sont les rois qu'elles représentent? Les archéologues ne sont pas d'accord pour répondre à cette question. Pour les uns, ce sont des rois de France; pour les autres, ce sont des rois de l'ancien Testament, ancêtres de Jésus-Christ. On a souvent cité le passage d'un manuscrit du 13ième siècle dans lequel un paysan, prenant la parole en regardant les rois de la cathédrale de Paris : ce Voilà, dit-il, Pépin, voilà Charlemagne"; mais on peut supposer qu'il faut prendre ces paroles dans un sens ironique et qu'on a voulu rappeler une erreur populaire.

Le roi terrassant un lion serait alors David, et le roi tenant une croix serait Salomon prophétisant le supplice du Sauveur, et non Pépin le Bref ou Philippe Auguste.

Il nous semble que nous trouvons à Chartres même, dans la cathédrale, une représentation iconographique qui doit nous faire regarder ces statues comme des rois de Juda. La grande rose septentrionale nous montre peints sur verre douze de ces rois; leurs noms écrits auprès d'eux ne laissent à cet égard aucune incertitude, aucun doute possible. Ces rois, solennellement rangés en cercle, entourent dans les espaces célestes Jésus-Christ enfant, reposant sur les genoux de sa sainte mère, la Vierge Marie.

Ne devons-nous pas voir dans cette galerie seize rois de Juda, formant un cortège d'honneur auprès de Jésus-Christ et de la Sainte Vierge, qui sont placés au-dessus d'eux, sous un édicule, renfermant aussi deux anges?

Il faut noter que, parmi ces statues, la septième (en commençant par la gauche) est moderne. Un accident avait fait disparaître celle qui se trouvait là. Or, entre les mains de ce nouveau roi on a mis un rouleau sur lequel on lit : CAPITULARIA, donnant à entendre que la statue représentait Charlemagne, la restauration voulant consacrer l'opinion qui voit ici les rois de France. Cette restitution pourra, dans l'avenir, être une cause d'erreur pour les antiquaires, ce qui est certainement regrettable.

Puisque je suis en train de censurer les restaurations, j'ajouterai quelque chose encore à ce propos. La statue de la Sainte Vierge portant l'Enfant Jésus, et les deux anges qui les accompagnent, et dont nous venons de parler, sont aussi une œuvre moderne. Ces statues étaient dans un tel état de destruction qu'il fallut, dans ces dernières années, les refaire à neuf. Il faut convenir que ce travail a été fait avec grand soin et par un artiste de talent. Je me permettrai seulement de demander pourquoi l'on a mis des flambeaux entre les mains des anges au lieu des encensoirs que tenaient les statues anciennes ? Il y avait ici une particularité qu'il faut consigner dans notre travail. Ces encensoirs étaient en cuivre, et leurs cordons formés par de fines tiges de fer. On trouvait là un exemple de l'association du métal et de la pierre dans la sculpture, association que les artistes contemporains pourraient considérer et imiter utilement. -Aux meilleures époques de l'antiquité, et aussi assez fréquemment au moyen âge, ce procédé était employé. Certains détails, certains accessoires des statues ou des bas-reliefs présentent une grande fragilité et se cassent facilement s'ils sont exécutés en pierre ou en marbre; l'emploi du métal permet d'exécuter ces parties avec légèreté et solidité. Pourquoi l'art moderne n'admet-il point cette ressource ingénieuse ? L'exemple que nous donnent les âges précédents ne pourrait-il pas être imité?

La pointe du pignon de cette façade supporte une grande statue de Christ. Il est debout, enveloppé d'une simple draperie, qui laisse apercevoir la plaie de son côté. Les mains ouvertes et étendues montrent la trace des clous dont elles furent transpercées. Lorsque l'on considère cette belle et simple figure du Sauveur, la mémoire vous rappelle une strophe de la Prose que l'on chantait il y a peu d'années dans nos églises le jour de l'Ascension, avant le regrettable changement de liturgie, cause de l'anéantissement de nombreuses traditions antiques dans les églises de France. Le sculpteur du XIVe siècle qui avait exécuté cette statue avait probablement présente à l'esprit cette strophe, que nous transcrivons ici :

Patri monstrat assidue

Quœ dura tulit vulnera,

Et sic pacis perpetuae

Nobis exorat fœdera.

Après avoir examiné la partie médiane de la planche IV, nous allons porter nos regards sur les clochers qui l'accompagnent. A droite, ou du côté méridional, est le clocher vieux. C'est une des plus belles productions de l'architecture du 12ième siècle, et parmi les nombreux clochers se terminant par une flèche en pierre, c'est incontestablement celui de France qui occupe le premier rang.

Depuis sa base, qui repose sur un soubassement garni de moulures d'une exécution fort remarquable, jusqu'au sommet de la pyramide, 011 peut suivre une gradation de décorations qui accompagnent avec goût et avec intelligence la construction et la disposition de l'intérieur.

L'étage inférieur, ou rez-de-chaussée, contient une vaste salle, dans laquelle prend naissance un des deux escaliers descendant dans l'église souterraine. On entre dans ce vestibule par une porte située du côté du Midi et par deux autres situées côté du Nord. A l'extérieur, sur la face occidentale, sont deux petites fenêtres et deux arcades aveugles s'élevant assez haut et indiquant au dehors la hauteur de cette salle.

L'escalier dans sa partie supérieure est en hors-d'œuvre du côté Est.

Au-dessus de la corniche, ornée de modillons, est le sol d'un premier étage où se trouve encore une grande salle, dont la hauteur s'élève jusqu'à la seconde corniche accompagnée, comme la première, d'une rangée de modillons ou de corbeaux. Sur sa face extérieure nous remarquons deux fenêtres encadrées dans des arcades supportées par des colonnettes avec leurs chapiteaux; au-dessus, sont des arcades appliquées contre un mur plein, et dont la destination est d'orner avec simplicité une grande surface dont la nudité n'aurait rien de satisfaisant pour la vue.

Depuis le sol, que supporte la voûte de cette salle, jusqu'au sommet de la flèche, l'intérieur de ce clocher est entièrement vide. Avant les restaurations qui ont été faites après l'incendie de 18 36, l'œil étonné plongeait dans les profondeurs-de ce cône immense sans rencontrer aucun arrêt, aucun obstacle, aucun point saillant. Les parties inférieures étaient éclairées par les fenêtres basses et par les grandes lucarnes situées au-dessus; mais, toute la partie haute dans l'intérieur de la grande pyramide étant dans l'obscurité, on restait frappé d'étonnement par l'aspect fantastique de cette immense construction. Depuis l'incendie de 1836, un plancher en fer et en poterie, établi au bas de la pyramide, s'oppose à ce coup d'œil extraordinaire.

Si nous examinons l'extérieur de ces parties élevées, nous ne pouvons qu'admirer l'ingénieuse disposition des fenêtres et de leurs accessoires.

Des lucarnes, surmontées de pyramidions et de gâbles percés à jour, s'élèvent plus haut et accompagnent avec grâce la base de la grande pyramide.

Les faces de cette pyramide sont décorées d'écaillés et de gros cordons, fort saillants, interrompus de distance en distance par des têtes de monstres dévorants; ils se terminent à leur partie supérieure par des fleurons en forme de lis. Les angles sont aussi garnis de ces cordons, sur lesquels la lumière est comme accrochée, ce qui produit un effet des plus heureux pour la vue.

La sculpture des chapiteaux, des animaux fantastiques et des ornements les plus originaux, tout à fait remarquable, mérite d'attirer l'attention.

Nous sommes ici en présence d'une des merveilles de l'architecture française au 12ième siècle, et nous devons tous admirer sans réserve ces beautés extérieures; pour l'homme de l'art et pour le théoricien pouvant se rendre compte des difficultés de construction et d'exécution qui se sont rencontrées pendant, qu'on élevait dans les airs cette flèche gigantesque, l'étonnement et l'admiration ne peuvent se lasser dans leur contemplation.

La solidité de ce clocher n'est pas moins surprenante que sa beauté.

Voici près de huit siècles qu'il affronte les injures destructives des intempéries, si violentes dans ces régions élevées de l'atmosphère, et pendant ce laps de temps il a subi les épreuves de deux incendies effroyables sans être ébranlé.

Lorsqu'on regarde attentivement sa partie supérieure, on aperçoit au sommet des indices d'une restauration qui ne semble pas fort ancienne. La pierre n'est pas de la même couleur et les écailles ne sont pas d'un travail aussi soigné que dans la partie inférieure de la pyramide. Nous avons pu nous convaincre de ce fait, et nous pouvons en donner la date. Après l'incendie de 1836, on fit faire à l'intérieur de cette flèche des échafaudages afin d'examiner si la construction n'avait pas subi quelque avarie. J'eus la curiosité de monter sur ces échafaudages, et arrivé presque au sommet, à la hauteur où se trouve, du côté de l'Est, une petite fenêtre et où commence l'échelle de fer qui va de ce point au pied de la croix, j'ai pu copier l'inscription suivante, gravée sur une des pierres qui font partie de la construction : -

M. DE. MONTIGNI.

ABBÉ - D'IGNI - ET DOYEN-DE-CETTE ÉGLISE –

M'A - POSÉE LE 5 JUILLET .1753.

Je n'ai pu avoir la mesure exacte de la partie du clocher refaite à cette époque; on peut l'évaluer à environ 12 mètres.

Nous n'avons pas mentionné au rez-de-chaussée de ce clocher une statue d'ange, tenant un cadran solaire, parce qu'elle appartient autant à la face Sud qu'à celle du couchant. La statue est du 12ième siècle, mais le cadran a été refait au 16ième. Il ne faut pas le passer sous silence.

Du côté gauche de la façade, ou au Nord, s'élève le clocher neuf.

La salle du rez-de-chaussée, comme celle du clocher que nous venons de décrire, sert aussi de vestibule et contient un des deux grands escaliers par où l'on descend dans les cryptes, ainsi que nous l'avons dit ailleurs. Les deux étages inférieurs sont contemporains du clocher vieux et les dispositions en sont pareilles. La décoration des fenêtres et des arcades qui les entourent est semblable aussi, quoique moins riche et moins élégante.

A la hauteur de la galerie des Rois; la tour reste carrée, mais la date de la construction n'est plus la même; à partir de ce- niveau jusqu'à l'arc de la grande fenêtre que nous voyons ici, c'est une œuvre du 14ième siècle. Puis, le sommet de cette fenêtre et le haut de ce même étage ont été exécutés au 14ième siècle et font partie de la flèche qui termine ce clocher. Précédemment, un clocher en bois, recouvert de plomb, occupait ce sommet du clocher Nord. Il fut dévoré par un incendie en i5o6, comme cela se lit encore sur une table de pierre placée à l'intérieur, sur laquelle est gravée une inscription de huit vers.

C'est sur le sol qui recouvre la voûte de cet étage ou de cette salle que prend naissance la flèche du clocher neuf[1]. A cet endroit et derrière la seconde balustrade elle a pour bases ou pour points d'appui huit piliers, qui déterminent sa forme octogonale et que renforcent quatre autres piliers, un à chaque angle de la tour. Chacun de ces quatre piliers angulaires reçoit deux arcs-boutants, qui vont en remontant s'appliquer contre la grande flèche et affermissent sa base. La flèche, depuis cet endroit jusqu'au sommet, est construite avec une extrême élégance, et toutes ses surfaces, fort compliquées, sont couvertes de sculptures à jour d'une extrême délicatesse. Au milieu de ces petites pyramides, de ces clochetons et de ces pinacles, où les motifs d'architecture les plus variés sont répandus à profusion, on remarquera que l'élément hagiographique n'est pas absent et qu'il vient là, comme dans toutes les productions du moyen âge, apporter la vie et la pensée.

Chacun des quatre piliers angulaires dont nous venons de parler abrite, sous des dais très finement sculptés, trois statues de saints : ce sont les Apôtres, accompagnés des signes caractéristiques qui les font reconnaître. Toutefois, il y a ici une infraction à la nomenclature habituelle; car, parmi les personnages figurés, on reconnaît saint Jean-Baptiste à son agneau et à la légende ecce agnus Dei qu'il tient en main. 'Saint Jean étant l'un des grands patrons de la cathédrale, on l'a mis à cet endroit à la place de l'un des douze Apôtres; il remplace saint Jude. Aux pieds de chaque saint, il y a les écussons portant les armoiries, fort mutilées aujourd'hui, d'un donateur.

Ce n'est pas tout. Si vous élevez votre regard un peu plus haut, vous pourrez distinguer, sur cette planche IV, la statue de Jésus-Christ, complétant cette assemblée sacrée. Cette statue est placée sur le gable à jour qui surmonte l'arcade du milieu. Le Sauveur est représenté bénissant de la main droite, et de la gauche tenant le globe du monde. Sur ce globe est implantée une croix en fer, garnie de pointes sur lesquelles on peut assujettir des cierges. Il est peu probable que le vent, qui règne toujours avec violence à cette hauteur, ait jamais permis d'y faire une illumination durable. Les pieds du Christ écrasent un démon, dont la figure énergique et violente est sculptée à cette place. Sur le soubassement de cette statue, à sa partie postérieure, on lit, écrite en beaux et grands caractères gothiques, cette inscription :

1513 Jehan de Beauce macon qui a faict ce clocher m'a faict faire

Que n'avons-nous pu trouver aussi en quelque coin la signature du maître des œuvres, de l'architecte de la grande cathédrale du 13ième siècle?

Malgré ce qui a été avancé au sujet de cette prétendue humilité si fort admirée chez les artistes du moyen âge, je suis convaincu, pour ma part, qu'il y a ici erreur et exagération. En aucun temps, en aucun pays, un homme de génie et de talent ne s'est soustrait aux justes éloges que ses œuvres méritaient. Que ces hommes aient donné des preuves de désintéressement, on ne peut en douter; car, pour eux, les richesses de ce monde n'étaient point ce qu'ils enviaient le plus : ils en faisaient bien souvent le sacrifice avec générosité; ce dont ils étaient avares, c'était de la gloire et des louanges, prœter laudem nullius avari. Ces louanges et cette honorable réputation, on en était aussi désireux au moyen âge que dans l'antiquité, et plus que de nos jours, où l'on met le profit en première ligne. Nous accordons volontiers que parmi ces artistes la vertu d'humilité et d'abnégation fut pratiquée par eux : mais comment leurs contemporains ne les ont-ils loués et célébrés? Dès les temps les plus anciens nous voyons Moïse inscrire dans les livres saints et nous transmettre avec de magnifiques éloges les noms des artistes Beséléel et Ooliab, qui travaillèrent à la construction du tabernacle et de ses accessoires. L'Italie du moyen âge nous a conservé avec un soin jaloux beaucoup de noms de ses artistes et nous les cite avec orgueil. Comment expliquer que nous n'avions de notre moyen âge, et surtout de la belle époque des 12ième et 13ième siècles, le nom de presque aucun de ces hommes de génie qui ont produit alors tant de chefs-d'œuvre dans tous les genres. Par quelle inexplicable fatalité la France a-t-elle laissé tomber dans le gouffre ténébreux de l'oubli le souvenir de ses artistes et de ses poètes, à la plus belle période de sa gloire! Voilà un sujet d'études et de méditations bien digne d'occuper les philosophes, et je ne puis douter que ces questions ne soient éclaircies quand on daignera s'en occuper.

Achevons cependant notre description, en nous élevant dans les plus hautes parties du clocher neuf.

L'étage qui se trouve à la même hauteur que la statue du Christ est un chef-d'œuvre d'élégance et de légèreté qui séduit les regards ; le mérite de cette construction a d'autres avantages que de plaire aux yeux. La science et l'art qui ont inventé et exécuté cette œuvre satisfont notre esprit et augmentent notre admiration. Cette planche, et d'autres que nous verrons plus loin, permettent de se rendre compte des combinaisons et des moyens employés par Jean de Beauce dans cette création de son génie. Toutefois, il nous semble indispensable, si l'on veut en connaître tout le mérite, de venir faire cette étude sur place, en présence du monument lui-même.

L'étage où nous sommes contient une salle octogonale, dont la voûte en pierre a pu arrêter l'incendie de 1836 et l'empêcher d'atteindre le beffroi auquel est suspendu le timbre de l'horloge. Il y a dans cette salle une grande cheminée, dont le tuyau, disposé avec intelligence, traverse les sculptures et les ornements supérieurs, sans se dissimuler et sans nuire aux décorations environnantes. Une cheminée est indispensable en cet endroit, car c'est là que se tiennent les guetteurs; ils sont exposés pendant les longues nuits d'hiver à la rigueur du froid et du vent, qui ne seraient pas supportables sans le secours d'un peu de feu. En 1674, la négligence de ces hommes occasionna un incendie dont on a voulu conserver le souvenir dans l'inscription suivante, fixée au mur :

OB VINDICATAM SINGULARI DEI MUNERE

ET A FLAMMIS ILLEASAM HANC PYRAMIDEM

ANNO 1674 NOVEMB. 15 PER INCURIAM VIGILU

HIC EXCITATO AC STATIM EXTINCTO INCENDIO

TANTI BENEFICII MEMORES SOLEMNI POMPA

GRATIIS DEO PRIUS PERSOLUTIS DECANU

ET CAPITULUM CARNOTENSE HOC POSTERI

TATI MONUMENTUM POSUERE

On a aussi gravé, au-dessus d'une des deux portes de cette salle, cette pensée que contient le psaume CXXVI (verset 1), et dont le sens est bien applicable à ceux qui occupent ce poste d'observation :

NISI DOMINUS CUSTODIERIT

CIVITATEM FRUSTRA

VIGILAT QUI CUSTODIT EAM

Au-dessus de cette salle est le dernier étage, formé par une lanterne ou galerie à jour, dans laquelle est une charpente supportant le timbre de l'horloge. C'est une belle cloche, pesant environ 5,ooo kilogrammes, et dont la circonférence dépasse six mètres.

Le nom du fondeur : Petrus Savyet, me fecit. On voit entre les vers, des ornements, tels que des monogrammes de Jésus et de Marie, les armes de France, des dauphins, et la tunique de Notre-Dame, telle qu'elle fut adoptée au XVe siècle pour les armes du Chapitre.

Cette inscription ne nous donne pas seulement la date de la cloche; elle fait allusion à un fait historique, l'entrevue du Camp du drap d'or entre François Ier et Henri VIII; elle nous apprend le nom du fondeur et se pare d'ornements royaux et ecclésiastiques.

C'est au-dessus de cette lanterne à jour que commence la flèche aiguë qui s'élance dans les airs avec élégance et légèreté. Ses faces sont recouvertes d'imbrications à nervures comme des feuilles, et les angles sont renforcés par des cordons, d'où sortent de distance en distance des expansions végétales, en forme d& crochets recourbés, qui ôtent à cette pyramide l'uniformité de la ligne droite.

La pointe extrême de ce clocher ayant été ébranlée et fort endommagée par un violent ouragan le 12 octobre 1690, on fut obligé de la refaire à neuf, ainsi que nous l'apprend Sablon, l'un des historiens de la cathédrale. En 1691, cette pointe du clocher fut rétablie, en pierre de Vernon, sous la conduite de Claude Auger, artiste lyonnais, qui l'éleva de 41 pieds plus haut qu'elle n'était, et, pour affermir davantage son ouvrage, il reprit et reposa les assises à plus de 20 pieds au-dessous de la fracture. Le même artiste fit exécuter un support en cuivre pour la croix qui est au sommet du clocher. Autour de ce support, des serpents s'entrelacent et forment une garniture à jour. Sur le renflement de ce support il y a, d'un côté, une Vierge assise sur des nuages, portant l'Enfant Jésus sur ses genoux : le relief est assez peu saillant; du côté opposé on lit l'inscription suivante :

OLIM LIGNEA TECTA PLUMBO DE COELO TACTA DEFLAGRAVIT ANNO M DVI VIGILANTIA VASTINI DES FVGERAIS SVCCENTORIS

ARTE JOANNIS DE BELSIA M D XVII AD SEXPEDAS LXII OPERE LAPIDEO EDVCTA STETIT AD ANNVM M D C LXXXX QVO VENTORVM

VI CVRVATA AC PCENE DISJECTA SED INSEQVENTI ANNO M DC LXXXXI PARI MENSE DIE PROPE PARI QVATVOR PEDIBVS ALTIOR OPERE

MVNITIORI REFECTA JVSSV CAPITVLI D. HENRICO GOAVLT DECANO CVRA ROBERTI DE SALORNAY CANONICI ARTE CLAVDI AVGÉ LVGDVNENSIS

CONFERENTE IN SVMPTVS MILLE LIBRAS PHILIP. GOVPIL CLERICO FABRICAE SACRVM NVBIBVS CVLMEN INFERT QVOD FAXIT DEVS ESSE DIVTVRNVM.

IGNACE GABOIS FONDEVR

Cette inscription est formée de cinq lignes superposées. Les caractères sont en relief, excepté la signature du fondeur, qui est gravée en creux. Après avoir ici examine étage par étage les dispositions et la construction de ces deux clochers, et après avoir passé plusieurs années à leur pied, je demande la permission de résumer en peu de mots l'impression qu'ils produisent sur notre esprit.

Premièrement : ces deux clochers, d'époques fort différentes, sont chacun dans leur genre une démonstration manifeste de la supériorité de Fart français au moyen âge sur celui des autres pays. Strasbourg, Vienne, Anvers, ont des flèches beaucoup plus élevées que celle de Chartres, on ne peut le nier; en Angleterre et en Suisse, on voit des clochers tout à jour et d'une légèreté de sculpture extraordinaire. Cela n'est pas contestable; mais sous le rapport du bon gout et du bon sens nous ne connaissons rien qui 1'emporte sur les œuvres françaises, dont la cathédrale de Chartres nous donne des exemples si précieux.

Secondement: le clocher du 12ième siècle, œuvre simple, robuste et inébranlable, rappelle à notre pensée la puissance épiscopale et ecclésiastique aux époques où cette puissance était si grande et si respectée, aux époques où les sciences, les lettres et les arts étaient cultivés avec ardeur et désintéressement dans les écoles et dans les monastères. Le monde traversait en ce moment ce qu'on pourrait appeler la phase de l'autorité et de la théocratie. Les hommes de ces temps héroïques, étaient soulevés et emportés par un enthousiasme qui leur a fait produire des merveilles en tout genre. C'est le siècle des grands poèmes, des grands monuments et des Croisades !

Le clocher du 15ième siècle, construction élégante et légère, mais fragile, nous transporte à ce moment brillant où toutes les connaissances humaines, s'émancipant et secouant le joug de toute autorité, ont produit des œuvres élégantes et légères aussi, comme les monuments contemporains, dont le charme et la grâce captivent et enchantent ceux qui les voient; mais elles ne présentent plus les mêmes conditions de stabilité et de durée. Le monde s'est transformé; il se vante de renaître. Les traditions antiques sont abandonnées; elles tombent dans le dédain et l'oubli. En pratique, en réalité elles ont cessé d'exister, quoiqu'en théorie elles conservent une apparence de vie ; mais ce n'est qu'une vie factice, et seulement un sujet d'occupation et de discussion pour les savants et les érudits.

Pour nous, hommes du 19ième siècle, faut-il se réjouir de cette évolution dans les habitudes humaines, ou faut-il en gémir ? C'est une question à laquelle je ne me permettrai pas de répondre ! Je laisse à nos maîtres la tâche de prononcer un jugement. Mais tous, nous sommes obligés de méditer sur ces questions intéressantes.

Il nous reste à examiner sur cette planche, avant de la quitter, les deux parties que l'on aperçoit de chaque côté des clochers : ce sont les extrémités des transepts qui se projettent en dehors du corps de la cathédrale.

A chacun de ces deux côtes, nous voyons une des tours non terminées qui flanquent les portails latéraux. Le parti de décoration adopté par l'architecte n'est pas identique, comme l'examen le fait reconnaître.

Plus au dehors sont les profils des deux porches latéraux, pour lesquels aussi la variété de composition existe pareillement. Le porche du Midi est orné de statues et de clochetons sur sa partie supérieure : cela n'a jamais existé du côté du Nord ; il est vrai que ce dernier n'est pas terminé.

Au sujet de ces deux porches, nous ferons deux remarques : 1° Par une exception fort rare (je n'en connais pas d'autre exemple dans l'architecture du moyen âge) on trouve en ces deux constructions, si remarquables à tous égards, l'emploi de la plate-bande remplaçant 1'arc en plein cintre ou l'arc en ogive; 2° Le contrefort qui s'élève jusqu'au haut de l'édifice est en porte-à-faux et s'interrompt au niveau du toit des deux porches. Par ce système d'allégement, la lourde masse de ces contreforts se trouvant supprimée en approchant du sol, les sculptures avoisinant les portes prennent une expansion et une importance que rien ne vient arrêter.

Du côté du Sud, on aperçoit au pied du clocher vieux la statue d’une auge, surmontée d'un dais et soutenant un cadran solaire: nous en avons fait mention plus haut.

Du côté du Nord, est un petit édicule refait au 16ième siècle, contenant, comme nous l'avons dit, le mouvement de l'horloge. Tout à fait à gauche on aperçoit le bâtiment de la sacristie, dont on voit une des deux fenêtres.

N'oublions pas de mentionner, tant à droite qu'à gauche, deux de ces petites portes signalées dans notre description de la crypte, lesquelles sont percées au bas dans le massif des contreforts. Enfin, par une dernière observation, nous signalerons la crête qui couronne le haut du toit dans cette planche et dans d'autres de ce même ouvrage; c'est une chose projetée et non exécutée...

 

[1] C'est-à-dire sans séjour. —  Les cloches de la cathédrale sont aujourd'hui à cet étage.

 

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