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L'Avènement du Grand Monarque

L'Avènement du Grand Monarque

Révéler la Mission divine et royale de la France à travers les textes anciens.

etudes historiques sur lieux saints

Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

EXTRAITS DE LA MONOGRAPHIE

DE LA CATHÉDRALE DE CHARTRES.

PAUL DURAND.

EXPLICATION DES PLANCHES

PLANCHE 2.

(Indiquée comme planche I dans la table in-folio.)

PLAN AU-DESSUS DU SOL.

Cette planche nous fait voir d'un seul coup d'œil la disposition complète de la cathédrale. Quoique ce plan soit facile à comprendre et s'indique lui-même à la simple vue, nous devons cependant faire quelques remarques et donner plusieurs explications.

Et d'abord, le titre gravé au bas de la gravure nous indique que ce plan n'est pas pris au niveau du sol, comme on le fait ordinairement, mais un peu plus haut. Il en résulte que, la base des murs n'étant pas marquée en noir, il faut une certaine attention pour distinguer la place des portes de celle des fenêtres. Nous aurons soin tout à l'heure de donner- cette indication d'une manière exacte.

Au premier abord, l'unité de ce plan nous paraît parfaite et nous donne la preuve qu'un seul architecte en est l'auteur. Sauf les additions peu importantes que nous mentionnerons plus loin, la disposition symétrique de toutes les parties tracées sur le sol semble indiquer que rien n'a gêné le maître de l'œuvre dans ses conceptions grandioses. Il n'en est pas cependant tout à fait ainsi, et nous devons, dès à présent, faire une remarque qu'il ne faudra pas oublier quand nous parlerons de la façade occidentale. L'incendie de 1194, après lequel fut commencée l'église actuelle, avait laissé subsister des parties importantes de la cathédrale antérieure; la crypte tout entière avait été épargnée par le feu, ainsi qu'une portion considérable de la façade occidentale, à savoir les trois portes principales, la partie inférieure du clocher neuf et le clocher vieux, depuis la base jusqu'au sommet.

Au lieu d'avoir le champ parfaitement libre pour s'étendre suivant la liberté de sa pensée, l'architecte du 13ième siècle se trouvait donc enserré dans un espace déterminé, dans lequel il devait se circonscrire. C'était une sorte de problème proposé à la science et à la sagacité de l'artiste.

On verra plus loin comment ce problème a été résolu.

L'ensemble de l'édifice est tourné vers le levant, non pas cependant d'une manière parfaitement exacte; il s'incline de 45 degrés vers le nord et regarde la limite que le soleil atteint au solstice d'été. Un usage fort ancien prescrivait cette orientation des églises que les règlements ecclésiastiques ont sanctionné. Il ne faudra pas perdre de vue cette mention de l'orientation, parce que nous emploierons fréquemment, dans nos explications, les diverses appellations des points cardinaux, afin que le lecteur puisse facilement comprendre nos indications. Du reste, l'orientation des églises n'a jamais été assujettie à une précision absolue.

Puisque nous parlons de cette direction des églises, faisons encore une autre observation. On sait que, dans un grand nombre d'édifices religieux, l'axe du chœur n'est pas la prolongation exacte de l'axe de la nef et que le chevet semble s'infléchir d'une manière plus ou moins appréciable (vers le nord le plus souvent). On a voulu voir dans cette disposition l'expression d'une idée symbolique, et l'on a pensé que les architectes du moyen âge voulaient représenter par-là l'inclinaison de la tête du Sauveur au moment de sa mort sur la croix.

Quelques auteurs modernes ont d'autre part attribué cette inclinaison à l'imperfection des moyens scientifiques employés à ces époques reculées. Ils ont pensé que, ces grands édifices étant souvent commencés à la fois par les deux extrémités, il se produisait quelque erreur dans le tracé du monument sur le terrain et que, les deux parties de la construction venant à se rapprocher et à se rejoindre, les axes ne se raccordaient pas suivant, une ligne parfaitement droite, mais formaient un angle plus ou moins prononcé. Cependant il faut remarquer :

1° Qu'il serait injuste d'accuser d'impuissance les architectes du moyen âge; ils ont donné assez de preuves de leur science, ils ont résolu des problèmes bien autrement compliqués et difficiles que, celui de tracer d'une manière exacte sur le sol l'assiette d'un monument;

2° Que les idées symboliques étaient singulièrement en faveur et qu'elles étaient suivies même en beaucoup de points dont les textes anciens ne font pas mention;

3° Enfin que dans plusieurs églises dont les dimensions ne sont pas considérables, comme, par exemple, celle du Blanc (Indre), où le travail des entrepreneurs était certainement peu compliqué, on observe cette singulière particularité de construction. L'inclinaison du chevet nous semble montrer là avec évidence l'intention formelle du constructeur d'agir ainsi de propos délibéré. La cathédrale de Chartres ne s'est pas soustraite à cet usage, qu'il soit intentionnel ou non. Les mesures, relevées avec un soin minutieux et rigoureux, ont montré que le chœur s'infléchit d'une manière très faible; car ce n'est que d'environ un mètre que l'axe du chœur s'éloigne de la ligne droite.

Jetons maintenant un coup d'œil sur l'ensemble de ce plan; examinons ses dispositions.

Suivant l'usage à peu près général de cette époque, il dessine sur le sol la forme d'une croix s'étendant de l'ouest vers l'est. De chaque côté du pied de cette croix, sont les substructions massives qui servent de base aux deux grands clochers. Du côté du sud, c'est le clocher vieux; du côté du nord, le clocher neuf; ils contiennent, comme l'indication le fait voir, l'entrée des deux escaliers descendant dans l'église souterraine. C'est entre eux que se trouve l'entrée principale de la cathédrale, formée par trois portes, donnant toutes les trois dans la nef centrale, disposition remarquable et même unique. Vient ensuite la grande nef, accompagnée d'un bas-côté simple, lequel se pour tourne le long des deux transepts, puis le chœur, autour duquel le bas-côté est double, et enfin le chevet de l'église, entouré par sept chapelles. La cathédrale du 11ième siècle ne devait en avoir que trois, comme la crypte primitive et comme les églises, voisines de Chartres, Saint-Père-en-Vallée, Saint-Cheron et Saint-Martin-au- Val. Ce nombre de trois chapelles à l'apside se rencontre presque toujours aux 11ième et 12ième  siècles; on pense qu'il avait rapport à la Sainte Trinité. Un peu plus tard, comme ici et dans un grand nombre d'églises, c'était le nombre sept qui était suivi, tant pour les chapelles des apsides que pour les fenêtres hautes du chœur; il symbolisait les sept esprits de Dieu, entourant la tête du Sauveur comme on le voit dans les représentations de l'arbre de Jessé.

Notons encore en passant, au sujet des chapelles absidales, qu'on en trouve quelquefois neuf, autre nombre mystique, et qu'enfin dans la cathédrale du Mans il y en a douze, en l'honneur des douze apôtres.

Les églises, pendant les premiers siècles, n'avaient pas de bas-côtés autour du chœur; ils apparaissent seulement vers le 10ième siècle, et ils ne sont plus rares au 11ième. Du reste, au XIIIe siècle, où les bas-côtés prennent plus d'ampleur, ils sont rarement doubles dans tout le pourtour du sanctuaire, comme nous le voyons ici. On peut penser que le maître des œuvres, voulant permettre à la foule nombreuse des pèlerins de circuler facilement dans cette enceinte, a, pour cette raison, diminué la grandeur des chapelles. Au 14ième siècle, lors de la construction de la chapelle de Saint-Piat, une des sept chapelles fut supprimée pour faire place à l'escalier qui y conduit.

La nef et le chœur ont seize mètres de largeur; cette dimension surpasse celle des plus grandes églises du moyen âge. Le chœur, sous le rapport de sa longueur, l'emporte aussi sur les autres cathédrales, et l'on n'a jamais été ici dans la nécessité d'empiéter sur le transept et sur la nef pour augmenter le chœur, ainsi que cela s'est fait dans plusieurs églises cathédrales et abbatiales.

A peu près au milieu de la nef on voit un labyrinthe, dont les circonvolutions en méandres en pierre noire se dessinent sur le sol de l'église. Son développement est de près de 3oo mètres; les Chartrains le nomment la lieue, le vulgaire lui donnant une dimension exagérée.

Ce labyrinthe et celui de la Collégiale de Saint-Quentin, beaucoup plus moderne, sont les rares exemples subsistant encore aujourd'hui d'un usage ancien sur lequel on n'est renseigné par aucun document contemporain. On croit généralement que cela avait rapport au pèlerinage de Terre-Sainte, si en vogue aux siècles des Croisades. D'autres renseignements les font regarder comme se rapportant aux maîtres des œuvres de l'édifice où ils se trouvent; leur adresse et leur science étaient assimilées aux talents merveilleux de Dédale. La pierre qui forme le centre de ce labyrinthe offrait une représentation qui nous eut peut-être livré un secret bien précieux; malheureusement, une Mutilation regrettable a effacé à tout jamais ce renseignement. Sur cette pierre était scellée une plaque de métal, en cuivre probablement, sur laquelle était figuré un personnage. D'après les clous de scellement et des contours indécis, cependant encore visibles, on peut, en y faisant bien attention, distinguer la silhouette d'un cavalier sur sa monture et se présentant devant un objet aujourd'hui méconnaissable, que je suis porté à regarder comme une porte. Est-ce le maître des œuvres arrivant au but désiré de l'achèvement de ses travaux? N'est-ce pas plutôt le pèlerin chrétien arrivant comme un voyageur devant la porte de la Jérusalem terrestre, image de la Jérusalem céleste?

Les voûtes qui recouvrent cette immense surface de la cathédrale reposent sur les points d'appui que lui fournissent les murs, renforcés par d'énormes contreforts, et sur cinquante-deux piliers isolés qui s'élèvent dans l'enceinte de l'église.

Ces piliers isolés affectent différentes formes et différents diamètres, suivant les parties qu'ils ont à supporter. Au centre de la croisée, il y en a quatre très volumineux qui semblent formés par un faisceau de colonnettes soudées entre elles et formant un massif unique; elles s'élèvent d'un seul jet jusqu'à la voûte et permettent de supposer, vu la masse considérable qu'elles contribuent à former, qu'elles auraient pu servir de base à une lanterne ou coupole s'élevant au milieu de l'édifice. Les piliers de la nef, ceux des transepts et une partie de ceux du chœur sont composés alternativement d'une colonne ronde, flanquée de quatre piliers engagés, de forme octogonale, et d'un pilier octogonal flanqué de quatre colonnes de forme cylindrique. A l'extrémité orientale du chœur les piliers sont uniques et continuent leur alternance octogonale et cylindrique. On remarquera que la rangée de supports qui forme les bas-côtés du chœur est interrompue de chaque côté par deux piliers, de - forme et de dimensions pareilles à ceux de la nef et d'une partie du chœur. Ces piliers supplémentaires sont destinés à soutenir les tours qui, du côté du Nord et du Midi, flanquent le chœur de la cathédrale.

Nous avons dit que ces piliers, soit isolés, soit composés, étaient disposés suivant le système d'alternance ; or il faut savoir que, soit pour la forme, soit pour la couleur, ce mode est une suite des habitudes de l'architecture romane.

Pour ce qui est de la sculpture des chapiteaux et des bases, des moulures, ainsi que pour tous les détails que nous offrent partout les divers membres de l'architecture, le vaisseau intérieur de la cathédrale de Chartres est entièrement de la même époque, c'est-à-dire de la première moitié du 13ième siècle. Les chapiteaux sont peu variés; ce sont des feuilles recourbées en forme de crochets et, quoiqu'ils soient tous variés, on ne s'aperçoit pas à première vue de leur différence. Combien la sculpture du 11ième et du 12ième siècle était-elle plus riche, plus variée et plus vivante! Les animaux fantastiques et l'élément humain tenaient alors une grande place dans la décoration monumentale Il y a cependant une chose où la sculpture chartraine du VIIIe siècle l'emporte de beaucoup sur celle des autres cathédrales : ce sont les clefs de voûte.

Quoique exécutée en pierre de Berchère, pierre fort dure et peu facile à travailler, chacune des clefs de voûte est ici très remarquable, et la grande clef qui reçoit le faisceau réuni des nervures du chœur à son extrémité Est est un vrai chef-d'œuvre. On remarquera de plus que c'est là seulement que s'est réfugiée la dernière trace de polychromie dans notre cathédrale; ces clefs, et une petite partie de la nervure, sont peintes et dorées avec un goût qui semble perdu aujourd'hui.

Le chœur a été entouré au 16ième siècle par une clôture en pierre, commencée par Jean de Beauce, architecte du clocher neuf. Il eût produit là aussi une autre merveille de goût, de finesse et de délicatesse s'il eût pu finir ce qu'il avait entrepris. Après lui cette clôture fut continuée jusqu'à une époque où, le style gothique n'étant plus en usage, on ne put lui donner la même originalité, ni pour l'architecture ni pour la statuaire. Cette clôture du chœur contient dans son intérieur une suite de chambrettes et de chapelles, aujourd'hui abandonnées; elles sont remplies de détails sculptés avec une extrême délicatesse. Il était impossible d’indiquer sur le plan ces petits réduits; la dimension de la gravure ne le permettait pas.

Nous avons dit plus haut que l'entrée principale de la cathédrale se trouve entre les deux clochers. Nous avons fait remarquer, en parlant de la façade occidentale, que les trois portes étaient primitivement en retraite de toute l'épaisseur des clochers ; c'est après la seconde travée actuelle que se trouve cet emplacement. L'ancien porche à jour ayant été détruit, on avança la nef vers l'Ouest, augmentant ainsi de deux travées la longueur de l'église. Néanmoins la face interne de chacun des clochers, se trouvant maintenant dans l'intérieur de l'église, ne put être appropriée d'une manière semblable aux autres parties de la nef. Il y a là une disparate qu'il eût été impossible de faire disparaître sans causer de grands dommages à ces faces de clochers; le moyen âge a renoncé à corriger cette irrégularité, et probablement les temps modernes en feront autant.

On voit sur le plan du clocher neuf (Nord) une porte percée dans son côté Nord; le clocher Sud en a une pareille dans sa paroi Sud, que la gravure n'a pas reproduite, parce qu'étant murée aujourd'hui elle a échappé au dessinateur. La partie basse, ou le rez-de-chaussée des deux clochers, servait primitivement de vestibule. Ce n'est que depuis une trentaine d'années qu'on y a établi des chapelles.

A l'extrémité et à l'extérieur de chacun des transepts il y a un vaste porche, dont nous aurons occasion de parler un peu plus loin. Contentons-nous de faire remarquer qu'ils donnent accès dans l'église, chacun par trois grandes portes. En avant de ces portes, on voit la base des piliers et des colonnettes qui supportent les arcades formant ces vastes portiques, l'une des choses les plus remarquables de la cathédrale de Chartres; plus en avant encore est l'indication de leur emmarchement.

Outre ces grandes et belles portes, qui livrent passage au public lorsqu'il pénètre dans ce monument, il y en a d'autres qui servent au service privé de l'église. En voici l'énumération : La porte de la sacristie;

Une petite porte, plus à l'Est, conduisant à une sacristie accessoire et de petites dimensions, portant le nom de chapelle des Sourds; Deux petites portes basses, percées dans le mur du chevet et conduisant, l'une dans le palais épiscopal et l'autre dans la bibliothèque du Chapitre, par de petites galeries pratiquées avec science et avec goût dans l'épaisseur du mur.

Enfin, deux portes ont été percées au 14ième siècle pour aller, l'une à la chapelle de Saint-Piat, au premier étage de cette construction, l'autre dans la salle capitulaire, occupant le rez-de-chaussée de ce même édifice; celle-ci est aujourd'hui murée.

Outre ces différentes portes qui desservent l'église, il y en a neuf pour des escaliers conduisant aux parties supérieures de l'église, aux galeries et aux combles.

Nous ferons remarquer, en terminant l'examen de cette planche, que les années et les siècles ont fort peu modifié la simplicité primitive de ce vaste monument.

Du côté du Nord, on a ajouté une sacristie au 14ième siècle. Elle est formée d'une grande et haute salle à deux travées, éclairée par de larges fenêtres à meneaux découpés avec élégance dans leur partie supérieure.

Du côté de l'Est, au commencement du 14ième siècle, les chanoines firent élever la chapelle de Saint-Piat, édifice considérable et à deux étages, qui contient la salle capitulaire au rez-de-chaussée et une chapelle au premier étage.

Enfin, du côté du Sud, est la chapelle de Vendôme, qui fut construite en 1413 par Louis de Bourbon, comte de Vendôme, pour accomplir un vœu qu'il avait fait à la Sainte Vierge. Boulliard prétend que sa statue et celle de sa femme étaient contre le mur en face de l'autel ; la description qu'il nous fait de ces sculptures nous fait penser qu'il faut entendre par là les deux statues de ce comte et de Blanche de Roucy, sa femme, qui se voient encore aujourd'hui contre la face extérieure de cette chapelle.

Cette chapelle a été construite, entre deux contreforts, en hors-d’œuvre de la cathédrale.

Le petit édifice que nous voyons indiqué au Nord au pied du clocher neuf contient le mouvement de l'horloge. Sa base est du 16ième siècle, et la partie supérieure, formant premier étage, date du commencement du 16ième siècle.

Les grandes et profondes citernes qui occupaient presque tous les angles rentrants de ce plan de l'église, et qui se voient sur les plans anciens, ont toutes été supprimées, à cause des infiltrations qui se produisaient dans la crypte et dans les substructions de l'édifice...

Photos source internet.
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Publié le par Rhonan de Bar
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EXTRAITS DE LA MONOGRAPHIE

DE LA CATHÉDRALE DE CHARTRES.

PAUL DURAND

EXPLICATION DES PLANCHES.

PLANCHE 1.

PLAN DE LA CRYPTE.

Quoique dans la table in-folio des planches ce plan soit indiqué sous le n° II, nous croyons devoir commencer par lui notre description, parce qu'il représente le fondement sur lequel repose tout l'édifice, et parce que ces parties inférieures et souterraines, plus anciennes que l'église haute, ont eu une grande influence sur les dispositions de celle-ci. C'est là, en effet, que se trouvent des restes considérables des fondations de la cathédrale antérieure à celle qui existe aujourd'hui et dont nous avons à nous occuper; c'est là que l'on peut étudier diverses questions d'antiquité et de construction qui ont déjà exercé la sagacité des antiquaires, et qui cependant sont restées obscures. Longtemps encore, probablement, les archéologues seront embarrassés pour expliquer certaines difficultés sur lesquelles on est loin d'être d'accord[1].

Il est à regretter que ce plan ne porte aucun signe, aucune marque, ni chiffres ni lettres, qui puissent servir de points de repère à celui qui l'examine ou à celui qui veut le décrire. Faute de ce secours, il nous sera difficile de nous faire comprendre facilement ; nous serons obligés de revenir à plusieurs reprises sur les mêmes points et d'entrer dans de fastidieuses explications. Que le lecteur veuille bien nous pardonner ces redites indispensables.

Jetons d'abord un coup d'œil général sur l'ensemble de cette planche.

Les parties blanches indiquent les vides, et les parties teintées celles remplies par des maçonneries ou par le terrain. Il sera bon de faire cet examen, en ayant en même temps sous les yeux la planche II, ou le plan au niveau du sol.

Il est indispensable, avant tout, de bien se représenter la forme de la crypte du 11ième siècle, parce que son plan a déterminé d'abord celui de l'église supérieure bâtie à cette époque, et, plus tard, a eu une grande influence sur celui de l'église du 13ième siècle.

Or, si nous faisons abstraction des constructions postérieures qui ont modifié cette église primitive, voici ce que nous trouvons : 1 ° Deux galeries latérales, partant des deux clochers situés à l'ouest; — 2° trois chapelles absidales, à l'est; les quatre autres sont du 13ième siècle; — 3° deux transepts; — 4° le martyrium ou confession, à l'extrémité orientale du terre-plein occupant le milieu de l'église; il est antérieur au XIe siècle.

Les deux massifs latéraux que l'on voit de chaque côté sont formés par les substructions des transepts de l'église du 13ième siècle ; comme ils n'existaient pas dans l'origine, aucune fenêtre de la crypte ne se trouvait obstruée, et l'intérieur de ce monument était .éclairé dans toutes ses parties, d'autant plus que le terrain avoisinant l'église s'est exhaussé par la suite des siècles.

Tel est, en résumé, l'ensemble de cette crypte, la plus grande que l'on trouve en France. Nous allons maintenant la suivre dans toute son étendue, ajoutant chemin faisant quelques réflexions sur les endroits intéressants et sur les particularités que nous rencontrerons.

L'escalier, d'une vingtaine de marches, partant au-dessous du clocher neuf (côté du nord), nous introduit dans la longue galerie qui suit le côté nord de l'église. A chaque travée, nous remarquerons des voûtes d'arêtes, sans nervures, reposant sur des pilastres engagés, fort peu saillants, terminés à leur partie supérieure par un tailloir extrêmement simple. Les fenêtres sont petites et en plein cintre. Ces caractères nous font reconnaître une construction du 11ième siècle, et sont conformes avec les documents historiques qui nous apprennent que l'évêque Fulbert fit bâtir cette crypte immédiatement après l'incendie de 1020.

La partie de cette galerie située au bas des marches est l'end roit désigné, dans les anciennes descriptions et sur les anciens plans, de la manière suivante : Lieux où demeurent les sœurs pour la garde des saints lieux.

Suivant l'historien Boulliard, « c'estoieit au commencement des hommes ecclésiastiques qui gardoient ce S. Lieu- lesquels couchoient  et levoient dans icelui et demeuroient en de petites chambres qui sont encores à l'entrée de la Grotte. Du depuis y furent mises des filles dévotes qui s'appeloient les filles des SS. Lieux-forts. A présent (1609) y a une seule fille, ou veuve dévote, qui a des servantes soubs elle, et gardent assiduellement ensemble les dicts - SS. Lieux, faisant leur perpétuelle résidence ès dictes chambrettes, dressées à cet effet. Elle est vulgairement nommée la Dame des SS. Lieux-fats, ou des Grottes, et a un fort beau revenu de fondation pour sa nourriture et entretenement. Aussi est-elle tenüe d'avoir le soing des orne mens de la dicte chapelle de Nostre-Dame, de fournir de tous ornermens, pour célébrer la messe, à tous les prebstres, quels qu'ils soient, qui vont chanter au dict lieu, de leur bailler pain et vin, et autres choses nécessaires à ce divin service. Je trouve par les anciennes chartres que les dictes personnes estoient commises à la garde des dictes Grottes aussi pour autres occasions, sçavoir : pour y recevoir les pellerins et malades qui y alloient en dévotion, comme on y ha toujours abordé de tous les coings du monde. Et, tant pour cette cause qu'autres jà dessus dictes, la dicte Grotte auroit été qualiifée l'hospital du S. Lieu-fort, comme appert par un tiltre du 3 octobre 1403, auquel sont nommées les sœurs du dict hospital en cette sorte : Perrine la Martinelle, Maistresse, Jehanne Laffîdée, Laurence la Verrière et Julliote la Herbert relie, sœurs de l'hospital du S. Lieu-fort, en l'église de Chartres. Cet hospital étoit pour recevoir les malades du feu sacré, qui couroit fort en ce temps-là, que l'on appeloit la maladie des ardents. Ces malades estoient retenus durant neuf jours pour faire leurs dévoctions, puis ils s'en retournoient guéris. »

Nous avons cité ces passages pour montrer l'importance que l'on attachait au sanctuaire de Notre-Dame-sous-terre, dont nous approchons. Il faut remarquer que les anciens auteurs emploient toujours l'expression de Grotte quand ils parlent de ce sanctuaire, ce qui est l'indice de traditions suivant lesquelles l'emplacement de la cathédrale était occupé par des grottes remontant à l'époque druidique. On ne trouve aujourd'hui aucun vestige de cette église souterraine.

Ces appartements, où demeuraient les sœurs pour la garde des saints lieux, étaient construits en bois ; ils se composaient d'une cellule à gauche et de six autres à droite. Il ne reste aujourd'hui presque rien de ces petites chambres, indiquées dans les auteurs anciens et figurées sur les vieux plans de la cathédrale, si ce n'est un système assez singulier de serrures et de petits guichets pratiqués dans les panneaux de la porte placée au bas de l'escalier, et qui indique qu'on ne pouvait pénétrer dans l'église souterraine, de ce côté, sans la permission de ces gardiennes.

Continuant à suivre notre route, nous passons devant les cinq fenêtres qui sont à gauche, en face desquelles sont des murs pleins, sans aucun ornement architectural. Dans l'une des premières travées, M. Lassus fit pratiquer une excavation horizontale d'environ deux mètres, s'enfonçant sous le sol de la nef de l'église haute ; on reconnut que c'était un massif de terre sans aucune construction ni excavation souterraine.

Après les cinq fenêtres dont nous venons de parler se trouve (à la sixième travée) une grande arcade ou porte, qui, avant le 13ième siècle, devait être une des entrées latérales de la crypte. Aujourd'hui, cette porte donne dans un corridor voûté, qui règne sous un des bas-côtés du transept nord de l'église haute et aboutit à un Escalier menant au dehors. Il faut remarquer que cet escalier est pratiqué dans l'épaisseur d'un contrefort, vice de construction qui est atténué par l'extrême résistance et par la dureté de la pierre dont la cathédrale est construite.

Après cette arcade on rencontrait, avant 185o, une grille et une porte en bois qui, au 17ième siècle, formaient la limite ouest de l'espace consacré dans la crypte au pèlerinage de Notre-Dame-sous-terre.

Les trois travées suivantes, la septième, la huitième et la neuvième, ont leurs fenêtres obstruées par l’emmarchement du porche septentrional; on aperçoit leurs contours sous l'enduit de maçonnerie et sous les peintures qui les recouvrent. Derrière la troisième de ces fenêtres bouchées il existe un corridor semblable à celui dont nous avons parlé un peu plus haut ; il est sans usage, et forme un souterrain ou une cave à l'usage de l'église.

L'endroit où nous arrivons ensuite n'a rien de particulier ni de remarquable sous le rapport de l'architecture. C'est à un autre point de vue qu'il mérite de fixer l'attention ; il a été pendant plusieurs siècles le point le plus important de l'église souterraine, parce que c'est là que se trouvaient le sanctuaire et l'autel du pèlerinage de Notre-Dame de Chartres, dont la statue était placée en ce lieu.

Remarquons d'abord que la dixième travée a subi une grande modification. Il y avait précédemment à cette place une fenêtre semblable aux autres; au 17ième siècle, le mur fut largement ouvert pour former une communication avec le dehors et donner accès au sanctuaire de Notre-Dame-sous-terre. Les architectes .qui firent ce changement laissèrent visible le haut de l'ancienne fenêtre. Plus bas, et sur les côtés, ils disposèrent la maçonnerie de manière à imiter une grotte taillée dans un rocher, afin de rappeler et de maintenir l'idée et le souvenir de la grotte druidique, dont on ne trouve cependant aujourd'hui aucun vestige dans la crypte, ainsi que nous l'avons dit.

En face de cette porte, et faisant aussi partie de la dixième travée, il y a un renfoncement pratiqué dans le terre-plein central : c'est la chapelle des Saints-Forts, Savinien, Potentien et leurs compagnons, premiers apôtres du christianisme dans cette partie des Gaules.

C'est dans la onzième travée que se trouvaient le sanctuaire et l'autel de l'antique pèlerinage de Notre-Dame de Chartres. Une tradition, dont l'origine se perd dans la nuit des temps, faisait remonter la statue de la Sainte Vierge tenant le divin Enfant sur ses genoux à l'époque druidique. Elle était accompagnée de la célèbre inscription : VIRGINI PARITVRAE rappelant la prophétie d'Isaïe : Ecce virgo concipiet et pariet filium. Pareille tradition existait en Orient : sur le mont Carmel, pays voisin de la Phénicie, il y avait, avant l'ère chrétienne, un antique sanctuaire dédié à la vierge qui devait enfanter et avec la même inscription.

Tout l'espace compris entre la septième et la onzième travée avait été orné avec beaucoup de luxe en l'année 1690. L'autel avait été refait et accompagné d'une balustrade en marbre, les murs revêtus de plaques de marbres variés et les voûtes enrichies de peintures, où, au milieu de rinceaux sur fond d'or, on voit encore des médaillons où sont représentées des scènes de l'ancien et du nouveau Testament.

Deux artistes chartrains, Nicolas Pauvert et Pierre de la Ronce, avaient exécuté les peintures, qui existent encore, quoique fort détériorées.

Quant aux marbres et aux autels de la Sainte Vierge et des Saints-Forts, ils ont été détruits à la fin du dernier siècle; mais la piété des Chartrains s'occupe depuis plusieurs années à rétablir ces lieux dans leur première splendeur.

Le musée de Chartres possède une ancienne et rare gravure du commencement du 16ième siècle qui donne une idée de l'ensemble de la décoration du sanctuaire de Notre-Dame-sous-terre tel qu'il était à cette époque.

Nous avons dit que la onzième travée contenait le sanctuaire et l'autel du pèlerinage. Le passage et la circulation auraient donc été interceptés si l'on n'eût pratiqué un couloir en perçant les murs sur le côté, comme nous le voyons sur cette planche. Nous suivrons ce passage, qui se courbe autour de l'autel et nous permet de passer derrière le mur transversal (non marqué sur notre planche) et de pénétrer dans la douzième travée.

Celle-ci, placée, comme nous venons de le dire, derrière le siège vénéré du pèlerinage, est aujourd'hui complètement obscure, parce que les constructions de la grande église du XIIIe siècle ont obstrué toutes les fenêtres. Cet endroit, et celui qui y correspond du côté du midi, ont subi de tels changements et de telles modifications, qu'il est fort difficile de se rendre compte de leur état primitif. Nous en sommes réduits à faire des suppositions, sans pouvoir rien établir de certain.

L'examen de ces parties, fait sur place, conduit à penser qu'il y avait ici un transept se reproduisant à l'étage supérieur dans la cathédrale du XIe siècle. Aujourd'hui cette partie carrée, dans laquelle est pris le corridor recourbé dont nous parlions tout à l'heure, est aménagée en caves et en magasins pour le service de l'église; il y a là aussi un réduit fort petit, entouré de murs qui lui sont propres, où sont percées des fenêtres garnies de barreaux de fer comme le cachot d'une prison.

Immédiatement après, à gauche, est une porte qui dans l'origine conduisait au dehors. Aujourd'hui, l'escalier que nous trouvons là conduit à d'autres caves et à des réduits du 14ième siècle, situés sous la grande sacristie, et à un second escalier menant à cette sacristie et au couloir par lequel elle communique avec la cathédrale.

Mais reprenons notre excursion sous terre. Nous voici arrivés maintenant à la partie semi-circulaire formant l'apside de la crypte.

La première chapelle, que nous rencontrons à gauche, est sous le vocable de sainte Véronique; elle sert aujourd'hui de sacristie pour le service de la crypte. C'est une adjonction construite au XIIIe siècle. Elle se trouve placée entre ce que nous regardons comme un ancien transept du XIe siècle et la chapelle suivante, qui est de cette même époque.

Les fenêtres sont grandes et en ogives; la voûte est renforcée par de grosses nervures carrées. Sur cette voûte et sur les murs sont des vestiges de peintures du 13ième  et du 14ième  siècle; elles sont fort détériorées, et les sujets ne peuvent plus se comprendre. On voit des hommes conduisant des chevaux encore assez visibles; sur des bandeaux tracés horizontalement on peut aussi distinguer des chevrons et des zigzags; sur les nervures, des cercles entrelacés; sur les voûtes, un semis de grandes fleurs de lis et de tours de Castille, et, au-dessus de l'endroit où se trouvait l'autel, un buste de Jésus-Christ bénissant, entre deux anges thuriféraires.

En face de cette chapelle, sur la droite du chemin que nous parcourons, il y a une porte par laquelle on descend dans une petite crypte plus basse et plus profondément enfoncée sous le sol.

Il faut examiner attentivement cet endroit. Il est très intéressant pour les archéologues, car c'est là que se trouvent les constructions les plus anciennes delà cathédrale, et tout porte à croire que plusieurs des murs de ce souterrain ont fait partie de substructions gallo-romaines appartenant à l'ancienne enceinte de la cité des Carnutes. Sur une portion notable de ces murs, la construction est en petit appareil accompagnée de bandes horizontales de briques larges et épaisses.

Ce caveau a été bien probablement le martyrium ou la confession des cathédrales qui ont précédé celle du 11ième siècle. Nous allons donner un aperçu des particularités qu'on y rencontre.

Il faut savoir d'abord que la porte par où nous venons de passer n'existait pas dans l'origine. On descendait dans cette petite crypte par l'escalier que l'on voit sur la droite de la gravure et qui communiquait avec le sanctuaire de l'église supérieure. Cet escalier et la porte que l'on rencontre vers le milieu de son parcours paraissent du 13ième siècle.

Il fut supprimé et muré dans sa partie supérieure lors des changements que subit le chœur de la cathédrale à la fin du siècle dernier. Au bas de cet escalier, à gauche, le pilier engagé dans le mur offre tous les signes d'une construction romane primitive; à sa partie supérieure est un tailloir orné de moulures feuilletées comme on en trouve dans les monuments du vine au 10ième siècle. Ce pilastre engagé, les deux piliers carrés isolés qui supportent la voûte, et la grosse colonne engagée qui est au milieu contre le mur ouest, sont attribués à une époque antérieure au 11ième siècle. On y remarque, en effet, un caractère architectonique qui n'existe qu'à cette époque. C'est une brique, quelquefois deux, placées verticalement çà et là dans l'appareil entre deux pierres de taille et accompagnées de joints fort épais. M. Alfred Ramé [2]a démontré que ces briques ainsi disposées n'avaient jamais été observées dans une construction postérieure ou antérieure au 10ième siècle, et que cette particularité, rapprochée de la forme particulière du tailloir, donnait ainsi la date précise de l'époque où avaient été construits les monuments qui offraient ce signe caractéristique.

Le mur plan devant lequel est la grosse colonne engagée est une construction gallo-romaine. II est formé d'une maçonnerie de moellons noyés dans du mortier, interrompue de distance en distance par des bandes de briques s'étendant horizontalement; cette construction peut remonter au 5ième ou au 6ième siècle.

Dans le mur circulaire qui est en face, du côté de l'est, sont creusées de grandes et profondes niches ou arcades en plein cintre, semblables à celles que l'on rencontre dans tous les monuments des époques primitives ; ce sont probablement des arcs de décharge.

Les voûtes et la partie supérieure des différents piliers de ce caveau ont été refaites à neuf et surhaussées dans le siècle dernier afin de leur donner une solidité capable de supporter le poids du nouvel autel et du groupe colossal de l'Assomption, placés dans le nouveau chœur de la cathédrale. Peut-être avant cette époque les piliers étaient-ils ornés à leur partie supérieure de sculptures, ou au moins de moulures, qui eussent pu nous fournir une indication précisant une époque d'une manière certaine. Ce caveau central, avons-nous dit, était le martyrium des cathédrales primitives détruites par les incendies ou par d'autres causes de ruine; mais cette ancienne destination était depuis longtemps tombée en désuétude, car la plupart des auteurs nomment cet endroit le Trésor.

De ce caveau central on passe, en allant à droite, dans un autre un peu plus petit, et l'on aperçoit en face, sur le côté ouest, un parement de mur où le petit appareil romain et les bandes horizontales de briques se montrent parfaitement conservés, ainsi que nous l'avons dit plus haut. C'est le seul endroit de la ville de Chartres où l'on voie ce système de construction, qui nous fait remonter peut-être jusqu'au 6ième siècle. Dans ce même caveau il y a une fosse où l'on ne peut descendre qu'à l'aide d'une échelle. C'était une cachette, où l'on pouvait, pendant les sièges ou les troubles si fréquents au moyen âge, déposer avec sécurité la Sainte-Châsse et les autres reliquaires précieux qui faisaient la richesse de la cathédrale et composaient le trésor de Notre-Dame. Cette fosse était alors recouverte d'une dalle, et l'entrée étroite qui nous introduit ici étant murée, il était bien difficile de pénétrer en cet endroit. Ce caveau communique aujourd'hui avec la crypte de Fulbert par la porte que nous avons prise pour y entrer, laquelle est située en face de la chapelle de Sainte-Véronique. Cette porte n'existait pas dans l'origine; les caveaux que nous venons de quitter n'étaient accessibles que par l'entrée donnant dans le sanctuaire de l’église haute.

Quand cette entrée fut supprimée par suite des travaux qui ont modifié le chœur, on perça grossièrement, par une trouée dans la muraille, le mur d'enceinte du martyrium afin de pouvoir y accéder; ce n'est que depuis quelques années, lorsque l'on fit ici une chapelle dédiée à saint Lubin, que l'on régularisa l'ouverture, que l'on plaça des marches et qu'on y adapta une grille qui puisse se fermer; mais, ne l'oublions pas, c'est une disposition entièrement moderne.

Reprenant la galerie circulaire, que nous avons quittée pour visiter le martyrium, nous trouvons après la chapelle de Sainte-Véronique (13ième siècle) une seconde chapelle dont la forme est différente. Elle est allongée, voûtée en berceau et terminée en cul-de-four; c'est une construction du 11ième siècle. Ses fenêtres sont petites et en plein cintre.

Au fond de cette chapelle, à gauche, il y a une très petite fenêtre qui est d'une époque antérieure; auprès on voit des briques debout dans les joints : c'est un reste d'une église antérieure. Les murs offraient, d'un côté, des scènes de pèlerins presque entièrement effacées et, de l'autre, des assises de pierre tracées en ocre rouge; on les a rétablies semblables il y a peu de temps, ainsi que les semis de fleurs sur la voûte, telles qu'on les voit sur la planche LXXII. Cette chapelle est aujourd'hui dédiée à saint Joseph.

La troisième chapelle, dite de Saint-Fulbert, est de celles ajoutées au 13ième siècle. Sa forme est polygonale; elle ne présente rien de particulier.

La quatrième chapelle, dédiée à saint Jean-Baptiste, est la chapelle qui se trouve dans l'axe de l'église; elle est du XIe siècle et semblable à celle de Saint-Joseph, dont nous avons parlé précédemment, et à celle de Sainte-Anne, que nous verrons tout à l'heure. Ce sont les trois chapelles faisant partie de la construction primitive; leur forme suffit sur le plan pour les caractériser et les faire reconnaître.

Entre la chapelle de Saint-Jean et la suivante on voit, au-delà de la cathédrale et plus à l'est, les parties inférieures de la chapelle de Saint-Piat, dont nous parlerons ailleurs.

La cinquième chapelle, dite de Saint-Yves, est du 13ième siècle, comme nous le reconnaissons à ses fenêtres en ogives, aux nervures de sa voûte et à sa disposition sur notre plan.

- La sixième est celle de Sainte-Anne; elle remonte au 11ième siècle, comme nous l'avons dit il y a un instant. C'est une des chapelles primitives.

La septième chapelle est la dernière de la partie absidale ; elle est du 13ième siècle, ainsi que nous le montrent ses fenêtres en ogives et ses autres accessoires de cette époque. Dans le coin, à droite en entrant, on trouve quelques vestiges d'une construction du 10ième siècle.

Ici finit la partie semi-circulaire de la crypte, et nous retrouvons, comme du côté opposé, une galerie droite, que nous allons aussi parcourir.

La première chose que nous rencontrons à gauche est une des entrées de l'église souterraine du côté méridional. La porte extérieure est ornée d'une arcade avec une décoration 'dans le style du 11ième au 12ième  siècle. Elle est accompagnée de deux colonnettes avec chapiteaux richement sculptés, surmontés d'un tore et d'une moulure garnie de dents de scie.


Vient ensuite un espace carré ayant formé, comme nous l'avons dit en parlant de l'autre côté, un transept primitif. Aujourd'hui, c'est la chapelle de Saint-Martin.

On a déposé dans cette chapelle les fragments de sculpture de l'ancien Jubé, détruit pendant le siècle dernier. Ce sont de précieux échantillons de l'art au 13ième siècle. Nous verrons plus loin (pl. XXXVII) les dessins et reproductions de plusieurs de ces fragments de la sculpture française au XIIIe siècle.

C'est dans cette chapelle aussi que se trouve un sarcophage mérovingien dans lequel avait été inhumé le corps de Chalétric, évêque de Chartres, mort au 6ième siècle (en 567).

On lit sur le couvercle du sarcophage une des plus anciennes inscriptions chrétiennes qui soient dans cette partie des Gaules :

+ HIC REQVIESCIT CHALESTRICVS EPISCOPVS CVIVS DVLCIS MEMORIA PRIDIE HONA; OCTOBRIS VITAM TRANSPORTAVIT IN COELIS

et sur laquelle on peut voir M. Edmond Le Blant, Inscriptions chrétiennes - de la Gaule avant le VIIIe siècle, I, p. 304 à 307.

Lors de la démolition de l'église de Saint-Nicolas-au-Cloître, portant aussi le nom de Saint-Serge et Saint-Bacche, on trouva sous le maître autel ce précieux et antique monument. Après avoir occupé divers emplacements, il fut déposé ici il y a une quinzaine d'années.

Continuant notre exploration, nous rencontrons plus loin, du même côté gauche, une chapelle carrée, disposée dans un endroit remanié à une époque assez rapprochée. C'est aujourd'hui la chapelle de Saint-Nicolas. Elle est en correspondance de symétrie avec l'escalier du côté du nord.

En face, sur le côté droit, dans le renfoncement qui pénètre dans le massif central, est la chapelle de Saint-Clément, où se trouve la peinture reproduite en chromolithographie sur la planche LXXI.

En cet endroit, nous rencontrons une barrière formée par une grille et par une porte en bois du temps de Louis XIII. Nous ne savons à quelle occasion elle a été placée là, car elle gêne la circulation dans les cérémonies qui se font sous terre.

Après cette porte il y a, à gauche, une piscine en pierre où l'on jette l'eau qui a servi à laver les linges de l'église. Au-dessus est une peinture à fresque du 12ième au 13ième siècle représentant la Nativité du Sauveur; Jésus-Christ, la Sainte Vierge et saint Joseph remplissent le tableau. Une petite draperie orne et complète cette peinture -dans le soubassement.

Viennent ensuite les fenêtres de l'église primitive, qui ont été bouchées par la construction du porche méridional. La première donne sur un souterrain dans lequel on accède par le dehors. La troisième est fort curieuse : c'est encore un de ces échantillons où les signes caractéristiques du 10ième siècle se manifestent à la vue. On remarquera qu'elle n'est pas de la même forme que les autres; elle est beaucoup plus petite et très étroite. Nous rencontrons plus loin, à gauche, une porte qui, comme du côté nord, entre dans un, corridor sortant au dehors par une porte pratiquée aussi dans l'épaisseur du contrefort, comme nous pouvons le remarquer sur le plan que nous avons sous les yeux. C'est la quatrième qui ait cette disposition. Le reste de cette galerie, semblable à celle du nord, présente à notre observation une belle cuve baptismale du 11ième au 12ième siècle. Elle est flanquée de quatre colonnettes surmontées de chapiteaux variés et très élégants. Des bancs en maçonnerie sont disposés le long des murs.

L'escalier où nous arrivons, au bout de cette galerie, tout à fait à l'ouest, débouche au bas du vieux clocher. En résumé, si nous examinons d'un coup d'œil cette belle crypte, nous reconnaîtrons qu'elle a la forme d'un fer à cheval allongé, formé par les deux galeries se réunissant du côté de l'est par une partie courbe; elle est accompagnée, avons-nous dit, de chapelles et de transepts, mais le noyau ou massif central est plein et ne contient pas de traces d'une ancienne nef.



[1] Avant d'entrer en matière, et pour rendre citerai pas à chaque endroit qu'ils ont éclairci justice à qui de droit, je dois faire connaître et expliqué; mais je préviens d'une manière dès à présent que les auteurs modernes qui générale ceux qui voudraient approfondir les m'ont été le plus utiles dans ce travail sont choses qu'ils trouveront dans les travaux de M. l'abbé Bulteau et M. Ad. Lecocq. Je ne les ces auteurs les meilleurs renseignements. [2] Voir Bulletin monumental de M. de Caumont ; année 1860.

 

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

SOUVENIRS D’UNE VISITE À L’ABBAYE DE SAINT-ANTOINE.

M. VICTOR ADVIELLE.

« Où sont, colonnes éternelles

Les mains qui taillèrent vos flancs ?

Caveaux, répondez ! Où sont-elles ?... »

A De Lamartine.

Nous croyons être utile aux nombreux touristes qui visitent, chaque année, l'église de Saint-Antoine et le trésor qu’elle renferme, en livrant à l'impression la notice qu’on va lire. Nous avons résumé les faits aussi brièvement que possible, afin qu’on pût, en un instant, connaître l'histoire de l'ordre illustre des Antonins et celle du monument qu’ils ont élevé. Pour les étrangers surtout et les touristes, nous avons écrit ces lignes, dans l'espoir qu’elles aideront à propager dans d’autres contrées de la France, la connaissance d’un monument qualifié de Merveille du Dauphiné, par un célèbre archéologue, et à rappeler le souvenir d’un ordre éminemment charitable, que protégèrent hautement les papes, les rois de France et un grand nombre de princes et de Seigneurs puissants

HISTOIRE.

Une sainte légende précède l’origine de l'abbaye de Saint-Antoine. Vers le milieu du XIe siècle, Guillaume, surnommé le Cornu, seigneur de Châteauneuf de l’Albenc, avait résolu de se rendre en Palestine, pour s'agenouiller devant le tombeau du Sauveur. Les préparatifs du voyage étaient faits, quand Guillaume, atteint d’une fièvre, succombe après plusieurs jours de souffrance, laissant à son fils Jocelin le soin d'accomplir son vœu. Mais on était à une époque où la réalisation des serments les plus sacrés devenait souvent impossible. Jocelin, cependant, plein d'amour comme son père pour tout ce qui rappelait la terre sainte, se disposait à partir, lorsqu’un cri de guerre se fit entendre : la Bourgogne allait lutter contre l’Hélvétie! Jocelin se mit à la tête de ses vassaux, rejoignit le gros de l’armée et combattit avec tant de vaillance, que, pliant sous le nombre, il fut laissé pour mort sur le champ de bataille.

Le soir de cette terrible journée, ses compagnons le découvrirent, dépouillé de son armure, couvert de blessures et ne donnant plus aucun signe de vie. On le transporta dans une chapelle voisine et on se préparait à célébrer ses funérailles. Mais, ajoute la légende, quelle ne fut pas la surprise des gens d’armes du baron Jocelin, quand, le lendemain matin, ils s'aperçurent que leur seigneur était revenu à la vie. Ils le questionnèrent, et Jocelin raconta que, dans une vision qu’il avait eue, saint Antoine, après l’avoir retiré des mains des démons qui l’entrainaient en enfer pour n'avoir pas accompli le vœu de son père et lui avoir touché les plaies, lui avait dit:

« Je te guéris par la volonté de Dieu ; pars, mon fils, sans retard, pour la ville sainte et ne rentre pas à Châteauneuf sans avoir recueilli les ossements de ton a libérateur. »

La même année (1070), Jocelin partit, accompagné de nombreux pèlerins. Dans sa route, ayant eu occasion de rendre un signalé service à Romain Diogène, dans la guerre qu’il soutenait contre un terrible rival, l’empereur d'Orient ne crut pouvoir mieux faire pour récompenser la valeur de la légion dauphinoise, que de remettre à son chef les reliques du bienheureux saint Antoine. Jocelin était donc dégagé de ses serments, puisqu'il avait réalisé le vœu de son père expirant !...

Jocelin revint en France, chargé de son précieux trésor. Les miracles qui s’opérèrent par la suite dans le lieu où avaient été primitivement déposées les reliques de saint Antoine, portèrent le riche seigneur de Châteauneuf à ériger au saint ermite de la Thébaïde un temple digne de son nom. Alors (1080) furent jetés les fondements de la Maison de l’Aumône, dans sa ville de la Motte, qui, plus tard, prit le nom de Saint-Antoine. Les successeurs de Jocelin conservèrent une profonde dévotion pour les reliques de Saint-Antoine et contribuèrent puissamment à l’édification de la basilique qui les renfermait.

A cette époque, des maladies terribles, qu’on désignait sous des noms différents, vinrent affliger l’humanité: c’était la peste, le mal des ardents, le feu Saint-Antoine, le feu sacré, etc... Les Dauphinois se souvenant des miracles produits par l’intercession de saint Antoine, redoublèrent de ferveur; les pèlerinages devinrent plus fréquents, et bientôt, le petit oratoire [1] qui abritait les reliques de ce bienheureux anachorète, ne fut plus assez grand pour contenir les nombreux malades qui venaient s'agenouiller devant elles. Les historiens du monastère placent ici une belle et naïve légende, que les bornes restreintes de cette notice nous empêchent de citer en entier. Nous nous bornerons à dire qu'un noble pèlerin, Gaston, seigneur de la Valloire, eut une vision dans laquelle saint Antoine lui apparut, lui ordonna de vendre ses biens et de les consacrer au soulagement des malades et des infirmes. Gaston communiqua à Gérin, son fils. les ordres qu’il avait reçus de l’envoyé de Dieu; tous deux vendirent leurs châteaux et leurs terres, et, devant les reliques de saint Antoine, firent le serment de se consacrer jusqu’à la mort à soigner les malades atteints du feu sacré. Huit personnages distingués s'adjoignirent peu de temps après aux travaux de Gaston et de Gérin, et commencèrent ainsi l’ordre des Antonins.

La Maison de l’Aumône ne fit, dès ce moment, que prospérer : le nombre des religieux que Gaston avait appelés de l’abbaye de Montmajour, pour leur confier la direction spirituelle de l’établissement, s'accrut aussi considérablement; les largesses des seigneurs et les donations de terres avaient enrichi la communauté, qui, sous l'abbé Etienne (1120-1151), put construire un second hôpital et envoyer plusieurs religieux fonder des maisons de leur ordre dans les pays étrangers. De sorte que, moins d’un siècle après sa création, l’ordre de Saint-Antoine était déjà représenté dans diverses parties de l’Europe [2].

Cependant l’esprit du mal vint troubler la tranquillité du monastère et fomenter des dissentions entre le prieur et le grand maître, chef des hospitaliers, au sujet de certains droits et prérogatives. Pour les apaiser, l’illustre pontife Innocent III envoya à Saint-Antoine le savant évêque de Tournay, Etienne, avec mission de réprimer les abus existants et de poser en un corps de doctrine les devoirs ct les obligations respectifs des membres de la société antonienne. Cette sage réforme (1202) produisit les plus heureux fruits. Sous l’administration paternelle et éclairée de Falques, le 1er des grands maîtres de ce nom, la renommée de la puissante abbaye de Saiut-Antoinz se répandit au loin et des hospitaliers allèrent fonder des couvents de leur ordre, en Angleterre, en Hongrie, à Constantinople et sur plusieurs points du globe. Le pape Honorius III voulut même témoigner à Falques toute la satisfaction qu’il éprouvait de voir ainsi prospérer l’abbaye de Saint-Antoine et lui envoya, à cet effet, une bulle par laquelle il plaçait les Hospitaliers sous la protection particulière du Saint-Siège. C’était rendre un éclatant hommage à des hommes qui, par leur courageuse conduite à soigner les pestiférés, avaient donné au monde l’exemple du plus sublime dévouement.

Les années qui suivirent furent marquées par de douloureuses épreuves. Nous avons raconté plus haut les dissentions qui s'étaient élevées entre les Hospitaliers et les Bénédictins. Ces querelles se renouvelèrent, mais cette fois, on ne peut y voir d'autre motif que l’ambition des deux partis et l’intention bien arrêtée de la part des premiers (quoique cachée dans leurs actes), de se soustraire à la dépendance de l’abbaye de Montmajour. En 1285, à l’occasion de l'achat du château de la Motte-Saint-Didier fuit par le grand maître, Aymond de Montagny, sans l’assentiment du prieur et de la communauté des Bénédictins, les rivales jalousies recommencèrent avec plus de fureur. On en vint aux armes; les châtelains du voisinage et leurs vassaux se mêlèrent dans l’affaire ; le sang coula... Tout faisait craindre de bien grands malheurs, quand un ordre exprès du Dauphin Humbert 1er prescrivit de suspendre les hostilités et d'attendre la décision qu’il allait provoquer de son tribunal établi à Romans. Le 25 mars 1292 il était jugé : qu’Aymon de Montagny demeurait maître unique du château qu’il avait acquis, de la seigneurerie, du prieuré, de ses dépendances et de l’église de Saint-Antoine. Cinq ans après, à la suite de nouveaux démêlés et de protestations émanées de l’abbé Etienne, une bulle du pape Boniface VIII intervint, qui ordonna que Saint-Antoine serait rayé de la liste des prieurés dépendant de l’abbaye de Montmajour, et que, pour indemniser cette dernière, une rente de 1,500 florins d’or lui serait servie chaque année.

C’en était donc fait de ces divisions monacales et les Bénédictins devaient succomber et laisser la place aux Hospitaliers, les seuls vrais fondateurs du monastère[3]. La Maison de l’Aumône fut, dès ce jour et par une clause de la bulle précitée, érigée en abbaye, les frères soumis à la règle de Saint-Augustin et désignés sous le nom de Frères de l’Hôpital. On peut voir au sujet des modifications apportées alors dans l’organisation et la discipline du monastère, la curieuse bulle du pape Boniface VIII, donnée à Orvietto, le 10 juin 1297 [4].

Mais ce n'était pas assez d'avoir mis fin aux longues querelles surgies à l’instigation de l’ennemi du genre humain, (Bulle précitée), il fallait encore assurer l'avenir du monastère par des mesures qui ne passent être éludées, ni donner prise à la critique et aux chicanes. Le 15 avril 1298, les maîtres de chaque commanderie dépendant de l'abbaye de Saint-Antoine, se réuniront dans l’une des salles de ce monastère, pour examiner et discuter les points de législation intérieure qui devaient former les nouvelles constitutions de l’ordre et rappeler les saintes intentions des fondateurs. Ces constitutions reçurent la sanction pontificale et furent suivies pendant près de deux siècles : les modifications qu’on y apporta dans la suite n’en affectèrent en rien l’esprit. Ce ne fut qu’à l’époque des troubles religieux qu’une reforme générale devint indispensable pour empêcher la chute du monastère et qu’on dut, des lors, toucher sensiblement aux règles établies.

En l’année 1565, le roi Charles-le-Sage, la reine son épouse et un cortège nombreux dc princes, d’évêques et de seigneurs, vinrent en pèlerinage à Saint-Antoine; ils y restèrent deux jours et laissèrent une forte somme d'argent comme souvenir de leur passage.

L’année suivante, fut conclu dans l’abbaye de Saint-Antoine le mariage de Philippe-le-Hardi, duc de Bourgogne, fils du roi Jean, avec Elisabeth de Hongrie. Philippe, le roi de Bohème, et plusieurs princes allemands qu’il avait emmenés à sa suite, assistèrent à cette conférence.

Sous l'abbé Bertrand Mitte, vers 1580, l'abbaye reçut également la visite de Jean Galéas, due de Milan, qui lit don d’un riche reliquaire et de plusieurs milliers de florins.

A la fin de l'année 1117, ou au commencement de l’année suivante, le saint pontife Martin V se rendit à Saint-Antoine, accompagné d’un grand nombre de pères qui avaient assisté au concile de Constance; le but principal de leur visite fut l’accomplissement d'un vœu fait en temps de peste, par la ville de Constance, au grand faiseur de miracles.

Jean-François Pic, prince de la Mirandole, neveu du célèbre linguiste de ce nom, vint aussi en dévotion à l'abbaye de Saint-Antoine et composa à cette occasion un petit poème dans le goût oriental[5].

L'abbaye dc Saint-Antoine jouissait depuis plusieurs siècles d’une paix à peu près continue, quand des dissidents s’élevèrent entre elle et Montmajour (1489) à l’occasion du payement de la rente de 1,500 florins d’or, constituée au profit de ce dernier [monastère par le pape Boniface VIII. Antoine de Brion, ayant résolu de briser la dernière chaîne qui tenait le monastère sous la dépendance des Bénédictins, venait de refuser de se rédimer et de réclamer la fusion de l’abbaye de Montmajour dans celle de Saint-Antoine. Bien qu’ils reconnussent leur infériorité et que l’abbaye de Montmajour fut tombée en commende, les religieux bénédictins ne perdirent pas courage, entrèrent résolument dans la lutte et portèrent leurs remontrances aux pieds du Saint-Siège; puis, profitant des difficultés qui surgissaient de toutes parts, ils soutinrent, dans le seul espoir, pensons-nous, de déplacer la question, que les reliques du pieux ermite d’Egypte reposaient dans leur monastère. Enfin, pour donner plus de force encore à leurs assertions , ils firent garder par des hommes armés l’édifice qui renfermait les prétendues reliques et renouvelèrent leurs protestations contre la mesure que, dans l’intervalle de ces débats, le pape Honorius VIII avait prise pour dispenser les Antonins du payement de la moitié des 4,500 florins d’or dont ils étaient tenus envers les Bénédictins de Montmajour. - Il fallut toute la prudence et l’énergie du souverain pontife pour arrêter les effets d’une opposition à laquelle avaient pris part la ville d’Arles, un archevêque et plusieurs seigneurs languedociens et provençaux...

La cour de Rome s’était avec raison emparée de cette affaire. L'examen de la question fut minutieux et le résultat des conférences se fit longtemps attendre. Enfin, il fut constaté par les légats envoyés par le pape, en présence de deux ambassadeurs du roi Charles VIII et d’une assemblée fort nombreuse, composée de seigneurs de distinction, que l'abbaye de Saint-Antoine pouvait seule prétendre à la possession des reliques du bienheureux ermite de la Thébaïde[6]. Le pape Innocent III approuva cette décision, condamna, comme supposées, les reliques dont les Artésiens faisaient tant de bruit et ordonna la fusion de l’abbaye de Montmajour dans celle de Saint-Antoine. Qu’on ne croit pas que les ordres du souverain pontife furent de suite exécutés et que les religieux de Montmajour s’y soumirent, - leur haine contre les Antonins ne fit que redoubler ; on parla de violences, d’exactions, bientôt on recourut aux armes, et, sans les ordres impératifs et les formidables menaces du roi Charles VIII, l’étendard de la révolte était arboré dans toutes les provinces du midi de la France.

Sous l’abbé Théodore Mitte (11495-1503), l’abbaye jouit enfin d’une parfaite tranquillité; la victoire sur les Bénédictins de Montmajour la mit plus en honneur auprès des princes étrangers, de la cour de Rome et des hauts seigneurs du royaume. Mais cette situation favorable ne devait être que passagère ct bientôt nous verrons pour l'abbaye de Saint-Antoine se dérouler une suite d’épreuves non moins longues et plus terribles encore.

Les doctrines de Luther et de Calvin avaient remué le monde et pénétré jusqu'au sein même du catholique Dauphiné. On vit alors ce riche pays, naguère si paisible, devenir l’un des théâtres principaux sur lesquels les partis religieux exercèrent leur fureur; tour-à-tour au pouvoir des catholiques, des religionnaires et des calvinistes, il fut en proie à de continuelles dissensions et essuya les haineuses représailles des chefs des divers partis. Les tableaux que nous ont laissés les chroniqueurs de cette malheureuse époque nous représentent les habitants du Dauphiné livrés aux horreurs de la guerre civile et à tous les maux qu’elle engendre. A cette époque, apparaît aussi le cruel et fanatique baron des Adrets, qu’un historien a justement qualifié d’homme le plus féroce de son siècle. L’abbaye de Saint-Antoine, par son importance et ses richesses, ne pouvait manquer d'attirer l’attention de ce sectaire. Le 21 juin 1562, une bande détachée de son armée se rendit à Saint-Antoine, et réussit, par la ruse de l’un des chefs, de Frize, à se faire ouvrir les portes qui donnaient accès dans l’enclos du monastère. Alors commencèrent des scènes de carnage: les religieux furent chassés de leur demeure, les bâtiments conventuels livrés aux flammes, les sanctuaires violés, les reliquaires mis en pièces, les objets précieux, les tombes, les statues de la façade impitoyablement brisées. L’église elle-même ne fut préservée de la destruction que sur l’observation faite par de Frize , qu’elle pourrait leur servir.

Des Adrets partit aussitôt après ce triomphe, rejoignit son armée et se dirigea sur Grenoble, semant sur son passage la terreur et la désolation. Les Antonins ne rentrèrent dans leur abbaye que six mois plus tard. Des Adrets avait alors perdu tout crédit auprès du prince de Condé et des généraux calvinistes effrayés eux-mêmes de ses cruautés; Vienne était au pouvoir des catholiques, les populations désiraient le rétablissement du culte de leurs pères : on devait donc espérer que les hostilités cesseraient enfin. - Pendant quatre ans, aucun événement ne vint troubler la tranquillité des bons religieux Antonins, qui, confiants dans l’avenir, avaient repris, du moins ceux qui étaient revenus, leurs travaux apostoliques et leur mission de dévouement. Mais le 8 septembre 1566, la ville de Saint-Marcellin, attaquée à l’improviste par des forces supérieures, dut capituler et subir de nouveau le joug des réformés: de Saint-Marcellin à Saint-Antoine il n’y avait qu’un pas. Le souvenir des précédents pillages était encore trop récent pour ne pas exciter la convoitise des pillards huguenots. Un jour de mars 1567, une troupe assez nombreuse de soldats arrivèrent à Saint-Antoine, s'emparèrent des religieux, les renfermèrent et ne leur rendirent la liberté qu’après avoir tiré de chacun d’eux une rançon considérable. Les résultats de cette fatale journée achevèrent la ruine du monastère. Cette fois, rien ne fut épargné : un immense bûcher fut élevé avec les titres et les papiers de l’abbaye et les statues qui avaient échappé à la colère du baron des Adrets; les vitraux volèrent en éclats, les reliquaires furent impitoyablement brisés, les ornements sacerdotaux mis en pièces; enfin, pour ajouter à leurs iniquités, les soldats Huguenots jetèrent à la voirie les cendres de toute une génération d’Antonins. Le même jour, le respectable et vertueux Charles d’Arzag, périt pendant qu’il célébrait le saint sacrifice de la Messe, frappé d'un coup de hallebarde par un soldat Huguenot. La place où fut renversé ce généreux martyr est indiquée par un marbre blanc au pied de l’autel majeur.

Les Antonins ne purent rentrer dans leur abbaye que quelques années plus tard. Ils la firent réparer, mais ce ne fut qu'en 1620 que l’on peut dire que réellement l’abbaye était sortie de ses ruines. Pendant cette période de temps, les soldats de l’hérésie revinrent encore piller le monastère, et une fois même, leur chef, le féroce Duverdet, mit à mort, avec une barbarie révoltante, quatre religieux Antonins qu’il avait emmenés à sa suite !... Ces jours de deuil, ces jours de sanglante mémoire n'avaient que trop duré !... Que restait-il de la splendeur de l’antique abbaye? Après la sixième invasion, dit l’un des annalistes, « l’église ressemblait à une écurie, le monastère à un désert, les hôpitaux à des chaumières ravagées, où  aucun était maître. »

Il fallut bien des années pour ramener l’ordre et la discipline parmi les religieux rentrés au monastère. Sans l’abbé Antoine Tholosain, que le ciel semble avoir choisi pour accomplir cette divine mission, c'en était fait de l’ordre illustre des Antonins. Mais que de peines, que d'embarras ce bon abbé eut-il-à supporter? Que de révoltes et d’oppositions; que de conspirations ourdies dans le silence des cloitres contre la vie même du réformateur! L'abbé Tholosain mourut (12 juillet 1615) sans avoir, à la vérité, réalisé les réformes qu’il voulait opérer; mais il les facilita à son successeur, Pierre Sancjan, qui, au milieu d'entraves sans nombre, parvint à introduire d’importantes améliorations dans la discipline du monastère confié à ses soins.

Malgré l’activité de ces derniers abbés, tout semblait concourir à précipiter la décadence de l’abbaye : le nombre des novices diminuait sensiblement, la religion était moins ferme dans les cœurs, l’esprit philosophique s’insinuait dans les masses. Le fameux édit de 1768, œuvre digne de son auteur, l’archevéque de Toulouse, Léoménie de Brienne, acheva la ruine de l’ordre fondé par Jocelin. L'abbaye de Saint-Antoine ne pouvant, aux termes de cet édit, justifier d’un personnel de 20 religieux, fut englobée dans la mesure générale qui supprima tant d’illustres maisons. En vain opposa-t-on l’antique origine et les services rendus par la communauté; rien ne put, pas même les humbles remontrances présentées par le clergé de France à l'assemblée générale de 1780, motiver une exception en faveur de l’ordre des Antonins. Abattus et découragés, les religieux Antonins s’incorporèrent, non sans difficulté, aux chevaliers de Malte Quelque temps après, des membres de cette dernière corporation prirent possession de l’abbaye de Saint Antoine; mais leur séjour n’y fut pas de longue durée: en 1787, des dames chanoinesses du même ordre, vinrent les remplacer jusqu’au jour où éclata cet orage politique qui devait, d’un seul coup, changer les destinées de la France et des ordres monastiques.

Telle fut la fin de la célèbre et illustre abbaye de Saint-Antoine, qui, pendant sept siècles, brilla d’un si vif éclat par la charité, la vertu et la science de plusieurs de ses membres. Les derniers Antonins restèrent fidèles à leur Dieu et à leurs croyances, et plusieurs d’entre eux périrent sur l’échafaud révolutionnaire.

ARCHÉOLOGIE

Des preuves irrécusables fixent l’âge de la basilique antonienne au XIe siècle[7]. M. l’abbe Dassy, qui a fait de ce monument une étude approfondie, était contrairement à l'avis émis par un célèbre archéologue, (M. de Montalembert) que « l'église de Saint-Antoine est la même qui fut fondée en 1080, consacrée par le pape Calixte II en 1119 ; qu’elle a été agrandie, terminée longtemps après, mais jamais rebâtie. » Nous nous rangeons du côté de ce savant ecclésiastique et, nous appuyant sur l’histoire qui, toujours, doit être l’œil de l’archéologie, nous pensons comme lui: que cet édifice est l’un des premiers monuments de style ogival qui aient été construits en France.

S'il fallait entrer dans le détail des formes architectoniques, caractériser les parties de l’édifice qui appartiennent aux différents siècles, signaler les beautés que présente l’ensemble du monument, la tâche que nous imposerait ce travail dépasserait les limites d’une simple notice. Nous nous bornerons donc à recommander aux touristes de porter leur attention sur le portail principal, enrichi de figures et d’ornements variés, d’une grande richesse; sur le portail plus petit, situé du côté méridional de l’édifice, sur les ornements de quelques chapiteaux et les moulures et feuillages, dont plusieurs sont d’une grande beauté. A l’angle de la 3ième travée méridionale extérieure, près du grand comble, un angle délicatement ciselé, tient en main un cartouche sur lequel est figuré le symbole de la corporation.

L’église de Saint-Antoine est bâtie sur une éminence fort élevée; on y accède de deux côtés, mais le plus souvent par un escalier de 35 marches qui conduit à un large perron que soutient une muraille de construction cyclopéenne. L'église se compose d’une grande nef, de deux collatéraux, de seize chapelles et d‘autres dépendances. Deux rangs de tribunes règnent autour de la grande nef et donnent à l’édifice un caractère des plus imposants. Du haut de ces ouvertures, l’œil plonge dans la vieille basilique, aujourd’hui souvent déserte, autrefois retentissante des chants des vénérables Antonins. En présence de cette grandeur passée, aux souvenirs que réveillent ces murs de huit siècles, l’âme se sent émue, une vague inquiétude s’empare du spectateur et lui fait entrevoir le néant des choses humaines !...

Les bâtiments conventuels, convertis depuis la révolution en établissements industriels et publics, datent du 17ième siècle et sont séparés des murs d’enceinte du monastère par une cour de 133 mètres de longueur.

Avant de parler des richesses que possède encore, après tant de bouleversements, l’église de Saint-Antoine, il nous semble nécessaire de jeter un coup d’œil en arrière. L’un des plus savants hommes qu'ait produits le monastère, l’abbé Etienne Galland, voyant que l’abbaye ne recevait plus de novices, résolut de la régénérer, en appelant dans son sein, des religieux, qui, comme ceux de l’ordre des Bénédictins, se fussent plus particulièrement voués à l’étude. Il réunit à grands frais des objets d’une haute valeur artistique, se proposait de compléter ses collections au moyen d'achats successifs et de former ainsi un musée qui put servir utilement au but qu’il se proposait. La louable entreprise de ce bon religieux ne fut pas malheureusement couronnée de succès.

Lors de la suppression du monastère en 1775, le médailler, le musée de l’abbaye furent donnés à la bibliothèque de Grenoble et servirent de premier fonds au cabinet des Antiques. Quant aux tableaux, dont plusieurs étaient d'excellentes reproductions des chefs-d’œuvre des grands maîtres, ils ne parvinrent qu’en partie à leur destination: une main infidèle en détourne plusieurs dans le trajet de Saint-Antoine à Grenoble.

Plus tard, la cupidité de quelques-uns, le prétendu patriotisme de quelques autres, l'ignorance enfin des derniers venus, aidèrent au dépouillement de la basilique de Saint-Antoine. Malgré ces enlèvements successifs, il reste encore dans le trésor de l’église un certain nombre d’objets précieux préservés de la destruction pendant les guerres de religion ou à l’époque révolutionnaire. C'est ici le lieu de signaler la courageuse conduite de M. Glandut, qui, maire de Saint-Antoine en 1793, parvint à sauver des mains des Vandales, la belle fierté de Saint-Antoine et les curieux reliquaires qui font aujourd’hui la principale richesse de l’église.

Depuis quelques années les pérégrinations ont redoublé à Saint-Antoine: chaque jour de nombreux touristes, parcourant la contrée, viennent s’agenouiller sur les dalles antiques et maudire la main dévastatrice qui a passé par-là. C’est pour ces derniers, avons-nous dit en tête de cette notice, que nous avons recueilli les faits qu’on vient de lire; c’est pour eux également que nous énumèrerons brièvement les objets sur lesquels, après tant de vicissitudes, ils peuvent encore jeter les yeux.

DANS L’ÉGLISE

Les chapelles, autrefois ornées d’élégants mausolées que la fureur des huguenots et l’insouciance de quelques Pères Antonins ont anéanties; on distingue encore sur les murailles de plusieurs d’entre elles, des traces de peintures à fresque représentant l’ange Gabriel, le Christ en croix et la figure colossale de saint Christophe. Les fenêtres de ces chapelles ont conservé les débris des riches vitraux qui les décoraient jadis. - Plusieurs pierres tumulaires des XIV‘, XV’ siècles, etc. - L'autel majeur en marbre noir et en bronze, exécuté en 1667, par Mimerel, sculpteur lyonnais; les statues et les ornements qui le décoraient, ont été enlevés en partie à une époque de dévastation, et sont depuis, pour la plupart, passés dans le creuset du fondeur. Une ouverture grillée, pratiquée dans l’un des côtés de ce mausolée, permet de voir un remarquable morceau d’orfèvrerie qui renferme les précieuses reliques de saint Antoine d’Egypte. Ce reliquaire, en bois de pommier imitant l’ébène, orné de plaques d’argent travaillées au marteau, fut donné à l’abbaye, en 1648, par Jean du Vache, seigneur de Châteauneuf, président en la cour des comptes du Dauphiné. - Les boiseries de chêne qui entourent le chœur et forment 100 stalles: œuvre du sculpteur lyonnais, Jacques Hanard, qui les exécuta en 1650. - Les grands tableaux du chœur, dont sont de Marc Chabry, peintre et sculpteur lyonnais du 17° siècle. - Celui du père Manière, antonin de l'abbaye, représentant le cortège des Saints autour de Jésus en croix. - Enfin, les caveaux où repose une longue génération d’Antonins. Les corps les mieux conserves se trouvent dans un caveau situé près de la principale porte d'entrée de l’église: l’endroit par lequel on y descend, est indiqué par une dalle numérotée IIII.

DANS LA GRANDE SACRISTIE

Un grand nombre de chasses ct de reliquaires, en bois de diverses essences, enrichis de plaques d'argent, de sculptures en ivoire et de pierres précieuses. Cet ossuaire n'a pas son égal en France. - Un morceau de l’étoffe de moire d'or tendre, sur laquelle reposa, depuis sa canonisation jusqu'en 1705, le corps de saint François de Sales. - Plusieurs christs, dont un, en ivoire, magnifique de travail et d'expression. - La Tentation de saint Antoine, tableau d'après celui de David Téniers. - La Madeleine repentante, peinture sur cuivre, d’un maître italien. - Plusieurs autres tableaux de diverses écoles. - 10 pièces de tapisserie de laine, exécutées en 1623, par Léonard de Niallay, maître tapissier de la ville d'Aubusson. - 5 tapis turcs ou persans, etc., etc.

DANS LA PETITE SACRISTIE

La boiserie de chêne, à ornements délicats, qui revêt les murs. -- Des ornements sacerdotaux, en velours, à broderies or et soie, dont plusieurs d’un travail achevé, paraissant remonter au 17e siècle. Les crédences, qui les renferment, méritent quelque attention par leur disposition et la délicatesse du travail. - Un grand nombre de livres de chant, manuscrits in-folio, du XVIII‘ siècle, dont la couverture en cuir conserve encore les armoiries, en cuivre repoussé, qui furent données à l'abbaye de Saint-Antoine par l’empereur Maximilien. - 28 hallebardes et plusieurs fusils anciens de gros calibre, dont on se sert encore, chaque année, à la procession des reliques. Enfin, à l’une des fenêtres, un vitrail historié de la fin du XVIIe siècle.

Il y aurait de l'ingratitude à clore cette notice sans mentionner les noms de deux hommes auxquels l'archéologie et l'histoire doivent un tribut de reconnaissance: l'un, M. Bouvarel, avec un désintéressement qui l'honore, a recueilli, classé avec soin et inventorié les débris des vieilles archives de l'abbaye; l'autre, M. Vicat, veille depuis 50 ans, avec un culte religieux et un amour passionné à la conservation des objets composant l’ancien trésor de l’église.

 

[1] En attendant la construction de la grande église, un petit oratoire fut élevé sur l’emplacement qu’occupe aujourd’hui l’autel majeur, pour recevoir provisoirement les reliques de Saint-Antoine. [2] L’abbaye de Saint-Antoine comptait en 1472, 42 commanderies générales et 160 subalternes ? –En 1775, lors de sa réunion à l’ordre de Malte, elle ne possédait plus que 12 maisons ? [3] Il nous paraît utile de présenter en quelques mots la cause de cette désunion. L'abbaye de Saint-Antoine était dirigée par deux corps religieux, d'origine et de caractère différents: les FRERES HOSPITALIERS de la MAISON DE L’AUMONE, dont la mission consistait à soigner les malades atteints du feu sacré, et les BENECITINS , tirés de la maison de Montmajour, près d'Arles, qui administraient le spirituel de l’abbaye et dirigeaient les travaux artistiques de l’église fondée par Jocelin. Les haines que produisit le contact de ces deux autorités puissantes, rivales l’une de l’autre, amena les événements qui surgirent à la fin du XIIe siècle, dont l’issue fut le renvoi des Bénédictins dans leur maison-mère de Montmajour et l’indépendance complète des Hospitaliers qui purent, dès ce jour, administrer les sacrements tout en restant chargés du soin des malades. - Les annales Antoniennes nous ont conservé le nom d'un célèbre chirurgien du grand hôpital qui a écrit vers 1710 des mémoires restés manuscrits, et dont les cures merveilleuses, dit l'auteur d’un manuscrit que nous avons sous les yeux, ont tenu du prodige et causé l’admiration de la province du Dauphine. » [4] L'original de cette pièce est conservé à la bibliothèque publique de la ville de Grenoble. [5]  Nous ajouterons encore quelques noms de hauts personnages qui, dans les années suivantes, se rendirent à l’abbaye de Saint-Antoine. Le prince Jacques de Bourbon, roi de Hongrie, de Jérusalem et de Sicile - les ducs de Savoie Philippe et Charles ; - Charles VII le Victorieux; - le roi, Louis XI1, qui fut d'une prodigalité excessive à l’égard de l’abbaye; - le bon roi René, comte de Provence, son épouse et un grand nombre de seigneurs : - Raymond, comte de Toulouse, patriarches des Albigeois, hérétique, mort excommunié ; - Le roi Charles VIII et son épouse, Anne de Bretagne ; - l’infortuné Zizim, frère et rival de Bajazet; - un ambassadeur extraordinaire de Maximilien 1er empereur d’Allemagne, qui vint, de la part de ce souverain, présenter à l’abbé Théodore Mitte, la décoration des armes impériales et offrir de riches présents au monastère; - le 24 novembre 1533, François 1er et toute sa cour; - sous l’abbé Danton, les bénédictins Dom Martène et Dom Durand, qui relatèrent dans leur propre voyage littéraire ce qu’ils avaient vu et admiré. Les papes Grégoire IX, Boniface VIII, le dauphin de Viennois Guigues VII, les empereurs Maximilien et Sigismond se plurent particulièrement à placer sous leur protection immédiate l’abbaye de Saint-Antoine et à lui accorder des immunités et des bénéfices importants. [6] Les prétentions de la ville d'Arles se sont réveillées de nos jours, mais un savant ecclésiastique, M l’abbé Dassy, a soutenu victorieusement la question d'authenticité des reliques conservées dans l’église de Saint-Antoine. -Ces prétentions, qui subsistent toujours, ne peuvent que faire taxer les Arlésiens d'aveuglement ou de mauvaise foi.  [7] Quand nous disons que l’église de Saint-Antoine date du XIe siècle, nous entendons parler seulement de quelques assises de pierres : car, à n'en pas douter, les fenêtres du chœur accusent logive du XIIIe siècle. Dans son intéressant itinéraire des Chemins de fer du Dauphiné, en cours de publication, le savant professeur d'histoire de la faculté des lettres de Grenoble, M. Antonin Macé, est d'un avis contraires celui de M. l’abbé Dassy et au nôtre. Il y aurait là toute une polémique à entreprendre. et l’espace nous manque pour la hasarder. Nous recommandons aux savants les remarquables écrits de M. l’abbé Dassy, sur l’église de Saint-Antoine et sur les reliques qui y sont conservées.

 

ABBAYE SAINT-ANTOINE. PHOTOS RHONAN DE BAR.
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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

LES TOMBEAUX DE SAINT-DENIS. ABEL HUGO. 1825

L’Église de Saint-Denis a eu de grandes destinées : son histoire se trouve liée à toutes les grandes époques de la monarchie française. Cette basilique, fondée par Dagobert, réédifiée par Charlemagne, réparée par saint Louis, a été témoin de l’abjuration de Henri IV; elle a été longtemps et elle est encore aujourd’hui la sépulture de nos Rois; elle a vu les obsèques de Louis XIV et les funérailles de Louis XVIII.

Aucun livre, d’un usage commode, n’avait encore été consacré à l’histoire et à la description de cette église, qui intéresse les Français à tant de titres. Nous espérons que celui que nous offrons au public sera favorablement accueilli : nous n’avons rien négligé pour le rendre moins indigne de lui. L’histoire de l’abbaye de Saint-Denis est précédée de la description des cérémonies funèbres en usage aux obsèques des Rois de France, et de la relation détaillée des funérailles de  Louis XVIII. C’était l’introduction naturelle de notre ouvrage.

Après la description historique de l’église et celle de son riche trésor, le récit de la violation des tombes royales, et le tableau déplorable de la basilique pendant la révolution, occupent une place assez étendue. Pour mieux faire connaître ce que nous racontons, nous avons appelé la gravure à notre aide. Une vignette représentant Henri IV, au moment où il vient d’être enlevé du caveau royal, et la vue de ce tumulus de gazon qui recouvrit les ossemens de tous les Rois de France expliquent et complètent notre narration.

C’est aussi dans le dessein de donner plus de clarté aux descriptions, que nous offrons au lecteur, outre la vue du portail de Saint-Denis, celles du tombeau de Dagobert, fondateur de l’église et du caveau royal où sont renfermés les cercueils des Bourbons, ainsi que le plan de ce caveau. En décrivant et en énumérant les monumens élevés à la mémoire de nos Rois, et rétablis dans l’église souterraine et dans ‘l’église supérieure, nous avons donné une courte notice sur le monarque que chacun des tombeaux renfermait. Ces détails seront agréables à l’étranger et au citoyen qui visitera les sombres voûtes de Saint-Denis. Les tombeaux d’un Charlemagne, d’un Charles V, d’un Louis IX et d’un Louis XII, excitent des sentimens particuliers d’admiration et de respect. Le cœur reste muet en présence du mausolée élevé par Catherine de Médicis.

Enfin, nous avons cherché, dans le cadre un peu resserré que nous nous sommes imposé, à rendre notre ouvrage aussi complet qu’il était nécessaire. Nous faisons des vœux, dans l’intérêt du bonheur.

Cérémonies usitées dès l’origine de la Monarchie à l’avènement d’un nouveau Roi. - Le Roi est mort. Vive le Roi! - Chambre de deuil- Première exposition à visage découvert. - Embaumement. - Chapelle ardente. - Exposition de l’effigie. - Funérailles de Charlemagne. -- Description de l’effigie. - Repas servi à la pourtroicture du Roi mort. - Cérémonie de l'eau bénite._-- François II jette l'eau bénite sur le cercueil de son ère, le Roi Henri II. - Translation d'un Roi à Saint-Denis- Ordre de la marche. - Funérailles de Louis XIII à Saint-Denis. - Cérémonies observées pour l’inhumation de ce Monarque. - Obsèques de Louis XVIII. - Cérémonies observées à Paris. -Exposition sur son lit. - Embaumement. - Exposition dans la chapelle ardente. -Le Roi vient jeter l’eau bénite. - Translation du corps de Louis XVIII à Saint-Denis. -- Chapelle ardente à Saint-Denis. -Nouvelle exposition. - Funérailles.

«La religion chrétienne, dit l’immortel auteur du Génie du Christianisme, n’envisageait dans l’homme que ses fins divines, a multiplié les honneurs autour du tombeau; elle a varié les pompes funèbres selon le rang et les destinées de la victime. Par ce moyen, elle a rendu plus douce à chacun cette dure, mais salutaire pensée de la mort, dont elle s’est plu à nourrir notre âme. »

Les regrets et plus souvent encore la reconnaissance des peuples augmentèrent l’éclat des cérémonies religieuses, par la splendeur des pompes extérieures.  Le tableau qui va suivre des cérémonies usitées depuis les siècles reculés de notre vieille monarchie, donnera une idée de la magnificence avec laquelle les funérailles des Rois de France ont toujours été célébrées. Parmi les usages qui étaient observés, beaucoup sont tombés en désuétude; ceux qui ont été conservés paraissent encore à quelques personnes plus bizarres qu’imposans ; cependant aux uns comme aux autres se rattachent ou de grands souvenirs ou des leçons utiles. N’est-ce pas ennoblir le tombeau que d’y poser un casque et une épée ; n’est-ce pas donner un grand et saint avertissement que de dire au Roi qui va régner : Viens prendre la couronne sur le cercueil du Roi qui n'est plus ?

Aussitôt qu’un Roi de France avait rendu le dernier soupir, le chancelier était appelé et dressait l’acte de décès. Cette formalité remplie, un des grands officiers de la couronne (le premier maître-d’hôtel ou le premier chambellan) venait au balcon royal et y criait trois fois le Roi est mort,  puis après avoir brisé une baguette d’osier, il criait trois fois ainsi qu’il avait déjà crié : Vive le Roi. Alors les hérauts d’armes montaient à cheval et parcouraient les rues et les carrefours de la ville, répétant au peuple ces mêmes cris, expression tout à la fois de douleur et de joie : Le Roi est mort : Vive le Roi !

Pendant qu’ils accomplissaient le devoir de leur charge, le grand-maître de France, selon les droits de son office, prenait, dans le château, la direction des préparatifs du deuil et des funérailles; c’était à lui qu’était remise la garde du Roi défunt : il faisait entrer immédiatement  dans la chambre du monarque expiré , quarante-huit religieux des quatre ordres mendians (carmes, augustins, jacobins et cordeliers), afin de commencer sur-le-champ des prières, qui ne devaient finir qu’après l’inhumation; en outre deux évêques, quatre abbés, quatre aumoniers restaient auprès du corps, d’un côté du lit; et de l’autre côté , deux chevaliers de l’ordre, huit gentilshommes de la chambre, quatre gentilshommes servants et deux valets de chambre. Ce cortège funèbre, renouvelé de deux heures en deux heures, ne devait abandonner le Roi qu’après son entrée au tombeau.

Le jour du décès, le corps du roi restait sur le lit mortuaire, le visage découvert, exposé aux regards de la multitude. Le lendemain, les médecins et les chirurgiens procédaient à l'ouverture et à l’embaumement du cadavre, qui devait être ensuite enseveli par les chambellans et gentilshommes de la chambre. On le plaçait dans un cercueil de plomb couvert en bois dur et odorant, mastiqué ami jointures. Les entrailles étaient mises dans un vaisseau de plomb, soudé d’étain en forme de coffret carré. Le cercueil était ensuite porté par les archers du roi, (gardes-du-corps), et placé par eux sur une estrade élevée et suivant une vieille chronique, «ayant  soubastement de drap d’or, et dessus n ledit cercueil une grande couverture de drap d’or et de brocard, traînant en terre sur lesdits soubastemens.» On établissait autour du cercueil une chapelle ardente où, vis-à-vis le sarcophage, devant un autel, des prêtres devaient rester continuellement en prières.

Éginhard rapporte que Charlemagne fut enseveli avec tous les attributs de la puissance royale. On le plaça dans une chaise dorée  la couronne sur la tête et revêtu des ornemens impériaux. Il tenait dans ses mains le livre des évangiles écrit en lettres d’or ; sa fameuse épée (Joyeuse) était ceinte autour de son corps ; son sceptre et son écu qui avaient été consacrés par le pape Léon III étaient posés devant lui. Ces funérailles de Charlemagne donnèrent  sans doute, naissance à la coutume fut usitée plus tard de placer, pendant tout le temps des obsèques, sur le cercueil qui renfermait le cadavre royal, une effigie du roi revêtue de tous ses ornemens.

Voici comment Monstrelet raconte ce qui eut lieu aux funérailles de Charles VI, où cet usage fut mis en pratique.

« Le corps estait sus une litière moult notablement ornée, par-dessus laquelle avait ung pavillon de drap d’or  à ung champ vermeil d’azur, semé de  fleurs de lys d’or. Par-dessus le corps avait une pourtraicture faite à la semblance du Roi, portant couronne d’or et des pierres précieuses moult riches, en tenant en ses mains deux escus, l’un d’or, l’autre d’argent, et avait en ses mains gants blancs et anneaux moult bien garnis de pierres précieuses, et estait icelle figure vestue d’ung drap d’or à ung champ vermeil, à justes  manches et un mantel pareil fourré d’hermine, et si avait une chausse noire et un soulier veluel d’azur semé de fleurs de lys d’or. »

Lorsque cet usage s’établit en France, l’artiste, chargé de monter l’effigie en cire commençait son travail avant l’embaumement, afin que la ressemblance fût plus parfaite. La figure terminée, on la transportait dans une salle tendue en noir et décorée de riches étoffes d’argent ; et là, elle était exposée sur un lit de parade, garni d’une couverture de drap d’or frisé, entourée d’une bordure d’herminie mouchetée, large de deux pieds. La figure de cire qui représentait le Roi défunt était revêtue d’une chemise de toile de Hollande brodée avec de la soie noire au collet et aux manches. Par-dessus était une camisole de satin rouge ou cramoisi doublé de taffetas de la même couleur, et dépassée par une bordure en or ; mais on ne pouvait voir qu’une partie de cette camisole depuis les manches jusqu’au coude et quatre doigts environ au-dessus des jambes, parce qu’une tunique la recouvrait. Cette tunique, de satin bleu de ciel, semée de fleurs de lys d’or, avait une large broderie d’argent ; les manches étaient crevées au coude. Le manteau royal, grand et riche vêtement en velours violet semé de fleurs de lys d’or, couvrait l’effigie, parée, comme il vient d’être dit et ayant au cou les ordres nationaux et tous les ordres étrangers que le Roi avait acceptés pendant sa vie. La tête était couverte d’un bonnet de velours cramoisi, relevé par un diadème enrichi de pierreries. Les mains étaient croisées sur la poitrine. Aux deux côtés du chevet, on voyait deux oreillers de velours rouge,  brodés en or, sur lesquels étaient placés, à droite, un sceptre, et à gauche, une main de justice. Au-dessus du chevet, sur une chaise et sur un carreau, couverts de drap d'or, se déposaient tous les autres ornemens royaux, un évangile ouvert, une épée et un globe.

Pendant quarante jours l’effigie du Roi restait exposée sur le lit de parade : on continuait de le servir aux heures du repas comme s’il eût été encore vivant. «Etant la table dressée par les officiers de fourrière, le service apporté par les gentilshommes servans, a panetier, échanson, et écuyer tranchant.[1] L'huissier marchant devant eux, suivi par les officiers du retrait du gobelet, qui couvrent la table n avec les révérences et essais que l’on a accoutumé de faire ; puis après le pain défait et préparé, la viande et service conduits par un huissier , maître d’hôtel , panetier, pages de la chambre , écuyer de cuisine et garde vaisselle , la serviette Pour essuyer les mains présentée par ledit maître d’hôtel au seigneur le plus considérable qui se trouve là présent , pour qu’il la présente audit Seigneur-Roi ; la table bénite par un cardinal ou autre prélat; les bassins à eau à laver, présentés au fauteuil dudit Seigneur Roi, comme s’il était encore vivant et assis dedans; les trois services de ladite table continués avec les mêmes formes, cérémonies et essais , sans oublier la présentation de la coupe aux momens où ledit Seigneur-Roi avait accoutumé de boire en son vivant ; la fin du repas continuée par lui présenter à laver, et les grâces dites en la manière accoutumée, si non qu’on y ajoute le de Profundis. »

Pendant tout le temps de cette funèbre exposition, le peuple était admis à jeter l’eau bénite sur le cercueil, à la garde duquel deux hérauts-d’armes veillaient nuit et jour. Les préparatifs et toutes les cérémonies qui viennent d’être décrites, devaient être déjà exécutés lorsque le nouveau Roi venait rendre les derniers devoirs à son prédécesseur. François de Signac, seigneur de Laborde, roi d’armes de Dauphiné, nous a fait connaître ce qui fut observé aux obsèques du Roi Henri Il, en l'an 1559, lorsque le Roi François H vint jeter l’eau bénite sur le cercueil paternel.

«Le Roi étant parti de Saint-Germain-en-Laye le samedi précédent, et arrivé à Paris en l’hôtel de Guise, vint le dimanche en la maison de Lignery, près le parc des Tournelles, afin de prendre son grand manteau de deuil de couleur violet, qu’on lui avait préparé; pareillement les Princes portaient le grand deuil avec lui, et ceux portaient les queues de son manteau funèbre, et plusieurs autres Princes et Chevaliers de l’ordre de sa suite. S. M. s’étant revêtue de son manteau le chaperon en forme, semblablement les Princes du grand deuil étant vêtus de leurs grands manteaux et chaperons en forme, partit sadite Majesté de ladite maison, passant avec ceux l’accompagnaient au travers du parc des Tournelles, pour aller en la salle funèbre. Le Roi arrivant près de la grande porte, monseigneur le connétable, grand-maître de France, chef de convoi, accompagné d’aucuns Princes et Chevaliers de l’ordre, qui avaient toujours été auprès du corps du feu Roi, se trouva sous le portique pour recevoir S. M. et le conduire vers le corps du feu Roi. Il fit trois grandes révérences et se mit à genoux sur un carreau de drap violet qui lui fut présenté par M. le maréchal de Saint-André, comme premier gentilhomme de la chambre du feu Roi. Aussitôt le Roi se releva, et, conduit près du corps, il reçut l’asperges de la main de l’évêque de Meaux, Louis de Brezay, grand-aumonier dudit défunt Roi, et donna de l’eau bénite dessus le corps du feu Roi son père. Le Roi se mit de nouveau à genoux, sur un siège préparé, tous les princes derrière lui, fit son oraison durant laquelle les ducs d’Orléans et  d’Angoulême se levant, le roi d’armes de Dauphiné leur présenta l’asperges, et ils jetèrent de l’eau bénite sur "le corps du Roi leur père. Le Roi ayant terminé son oraison, il s’approcha du corps et jeta de nouveau de l’eau bénite : les assistans imitèrent l’exemple du Roi, excepté ceux portaient les queues du manteau du Roi »

Après la cérémonie de donner l’eau bénite, le cercueil du défunt était porté à Saint-Denis dans l’ordre suivant : Marchaient premièrement les capitaines, archers et arbalétriers de la ville de Paris, en deuil, portant des torches aux armoiries de ladite ville. Ensuite les minimes, cordeliers, jacobins, carmes et augustins, les vicaires et chapelains des paroisses avec leurs croix. Les vingt-quatre crieurs de la ville, ayant écusson aux armes du défunt, devant et derrière, sonnant leurs clochettes, et criant : Priez Dieu pour l’âme du Roi.

Messieurs de l’Université tous gradués, tant ès-arts, médecine, droit, théologie que autres facultés. Les étudians gradués de l’Université.

Les vingt-quatre porteurs de sel de la ville, qu’on appellait hannouars[2]

Venait ensuite le chariot d’armes, couvert d’un grand drap-poêle de velours noir, orné d’une croix de satin blanc de seize écussons de France ; ce chariot était mené par six coursiers couverts de velours noir jusqu’en terre, croisé de satin blanc, guidés par deux charretiers habillés de velours noir, la tête nue et le chaperon rabattu. Étaient autour dudit chariot d’armes les armuriers et sommeliers d’armes du Roi défunt.

Seize gentilshommes de la chambre portant la litière (ou lit de parade) sur laquelle était couchée l’effigie du Roi, en cire, et parée comme il est dit plus haut. Le cercueil qui renfermait ‘le corps était ordinairement sous le lit de parade et quelquefois dans le chariot d’armes.

Quatre présidens à mortier, vêtus de leurs habits royaux, portaient les quatre coins du drap mortuaire d’or du lit de parade, et tous les messieurs du parlement, vêtus d’écarlate, étaient à l’entour. Le dais était porté par le prévôt des marchands et par les échevins. Messieurs les ambassadeurs, à cheval, habillés en deuil, chaperon sur l’épaule, chacun d’eux conduit par un archevêque ou par un évêque aussi à cheval.

Devant le grand écuyer marchait le cheval d’honneur, avec une selle de velours violet, des étriers dorés, et un caparaçon du même velours semé de fleurs de lys d’or; deux écuyers à pied a vêtus de noir, tête nue, le menaient en main, et quatre valets de pied, aussi vêtus de noir et tête nue, soutenaient les quatre coins de son caparaçon. Pour terminer cette description et faire connaître les cérémonies qui avaient lieu à Saint-Denis, nous rapporterons ce qui fut observé aux funérailles de Louis XIII, qui mourut à Saint-Germain-en-Laye.

Voici comment se fit l’inhumation du corps de Louis XIII dans le caveau royal.

Lorsque la messe fut célébrée, le maître des cérémonies alla Prendre le premier président et les présidens de Novion, de Mesmes et de Bailleul pour tenir les quatre coins du drap mortuaire. Vingt-cinq gardes de la compagnie écossaise, commandés par un lieutenant et un exempt, ayant porté le corps dans le caveau, le roi d’armes s’approcha de l’ouverture, y jeta son chaperon et sa cotte-d’armes, et ensuite cria à haute voix : «Hérauts d'armes de France, venez faire vos offices.» Chacun d’eux ayant aussi jeté son chaperon et sa cotte-d’armes dans le caveau, le roi d’armes ordonna au héraut du titre d’Orléans d’y descendre pour ranger sur le cercueil toutes les pièces d’honneur qu’on allait apporter, et qu’il appela dans l’ordre suivant.

« M. de Bouillon, apportez l’enseigne des cent suisses de la garde dont vous avez la charge.

« M. de Bazoche, lieutenant des gardes du Roi, en l’absence de M. le comte de Charoste, apportez l’enseigne des cent archers de la garde dont il a la charge.

«  M. de Rebais, en l’absence de M. de Villequier, apportez lenseigne des cent archers de la garde dont il a la charge.

« M. d’Ivoy, en l’absence de M. le comte de Tresmes, apportez l’enseigne des cent archers de la garde dont il a la charge.

« M. Ceton, en l’absence de M. de Champdenier, apportez l’enseigne des cent archers de la garde écossaise dont il a la charge.

« M. l’écuyer de la Boulidière, apportez les éperons.

« M. Pécuyer de Poitrincour, apportez les gantelets.

« M. l’écuyer de Vautelet, apportez l’écu du Roi.

« M. l’écuyer de Belle-Ville, apportez la cotte-d'armes.

« M. le premier écuyer, apportez le heaume timbré à la royale.

« M. de Beaumont, premier tranchant, apportez le pennon du Roi.

« M. le grand-écuyer, apportez l’épée royale.

« M. le grand et premier chambellan, apportez la bannière de F rance.

« M. le grand-maître et chef du convoi, venez faire votre office.

« M. le duc de Luynes, apportez la main de justice.

« M. le duc de Ventadour, apportez le sceptre royal.

« M. le duc d’Uzès, apportez la couronne royale.

Ces trois ducs apportèrent la main de justice, le sceptre et la couronne sur des oreillers de velours noir ; le roi d’armes les reçut sur un grand morceau de taffetas; le héraut d’armes d’Orléans les mit sur le cercueil avec les autres pièces d'honneur ci-dessus spécifiées, excepté l‘épée royale, que le grand-écuyer tint toujours par la poignée, n’en mettant que la pointe dans le caveau; le grand-chambellan n’y mit aussi que le bout de la bannière de France.

Les maîtres-d’hôtel nommés, ayant jeté dans le caveau leurs bâtons couverts de crêpes, le grand-maître de la maison du Roi y mit le bout du sien et dit à voix basse : Le Roi est mort. Le roi d’armes, se tournant vers le peuple, répéta à haute voix : Le Roi est mort, le Roi est mort, le Roi est mort; prions tous pour le repos de son âme. Il se fit un moment de silence ; alors, le grand-maître, élevant la voix, dit : VIVE LE ROI ! VIVE LE ROI ! VIVE LE ROI ! Louis XIVe du nom, Roi de France et de Navarre.

Alors le grand-chambellan releva la bannière de France.

Le grand-écuyer, l’épée royale.
Le grand-maître, son bâton.

 Et toute l’église retentit du son des trompettes, des timbales, des fifres et des hautbois. Immédiatement après cette dernière cérémonie, le grand-maître, accompagné des prélats, se retirait dans la salle du festin. Le grand-aumônier bénissait les tables du parlement et du grand-maître, et faisait la prière avant et après le repas. Après les grâces et le laudate, le grand-maître faisait appeler tous les officiers de la maison du roi, et cassait, en présence du parlement, son bâton pour montrer que les fonctions de sa charge étaient finies par la mort et l’inhumation du Roi. Ensuite il reprenait un autre bâton, faisait crier Vive le Roi par un héraut-d’armes, et s’adressant aux officiers de la maison du roi, leur promettait ses bons offices auprès de leur nouveau maître, pour les faire rétablir dans leurs charges et fonctions.

Nous venons de décrire les usages et cérémonies étaient observées aux funérailles des Rois de notre ancienne monarchie. Nous allons maintenant jeter un coup-d’œil rapide sur ce qui a été fait à l’occasion de la mort de S. M. Louis XVIII, de ce prince si justement admiré et regretté, de ce prince de paternelle et pacifique mémoire que la reconnaissance, les pleurs, les regrets de la France et de l’Europe accompagnèrent au tombeau. Le Roi étant décédé le 16 septembre, à quatre heures, est resté sur son lit de mort pendant cette journée. Depuis dix du matin jusqu’à six du soir, le peuple a été admis dans la chambre funèbre. L’acte de décès a été dressé par M. le chancelier de France, remplissant, aux termes de l’ordonnance du Roi du 23 mars 1816, les fonctions d’officier de l’état civil de la maison royale. Les témoins désignés par S. M. Charles X étaient M. le duc d’Uzès, pair de France, et M. le maréchal Moncey, duc de Conégliano.

Dans la nuit du 17, les médecins procédèrent à l’embaumement du corps du Roi défunt ; il fut enseveli et mis ensuite dans un cercueil d’acajou recouvert en plomb. M. le prince de Talleyrand, grand-chambellan de France, tenait le linceul du côté de la tête, et M. le duc d’Aumont, premier gentilhomme de la chambre du Roi, le tenait du côté des pieds.[3]

Le corps de S. M. Louis XVIII a été ensuite placé dans la salle du Trône du château des Tuileries, où le public a été admis. L’avant-corps du pavillon de l’Horloge était orné de tentures noires ainsi que la façade de ce pavillon. Sur ces tentures  étaient des lés de velours chargés d’écussons aux armes de France et de Navarre. Le vestibule, l’escalier, la salle des Maréchaux, le salon bleu et le salon de la Paix étaient également tendus. Le lit d’honneur était établi à la place du trône sur une estrade de six degrés, décorés et ornés d’armoiries brodées, de chiffres, etc.

Le poêle de la couronne qui couvrait le lit était en étoffe d’or parsemée de fleurs de lis brodées en or. Au-dessus du lit, était un dais plafonné en étoffes d’or et d’argent, décoré d’écussons chiffrés et armoriés. En avant du lit, une crédence sur laquelle était placée la croix. Une autre petite crédence pour le bénitier et son goupillon. Deux autels. La salle du conseil entièrement tendue en noir avec armoiries et écussons. Sur le poêle de drap d’or et de la couronne étaient les insignes ainsi qu’il suit.

La couronne à l’endroit de la tête.

Le sceptre au milieu du corps.

La main de justice sur les pieds.

Sur une crédence, en avant du lit d’honneur, le manteau royal, au collet duquel étaient attachés le collier de l’ordre du Saint-Esprit, la plaque et le cordon de l’ordre de Saint-Louis, la plaque et le cordon de l’ordre de la légion d’honneur, la plaque et le cordon de l’ordre de Saint-Lazare. Aux quatre coins du lit d’honneur, se tenaient des hérauts-d’armes ; deux massiers étaient au pied du lit. A la gauche du lit d’honneur, MM. les grands-officiers de la couronne, le capitaine des gardes de S. M., plusieurs grands-dignitaires occupaient des banquettes. A droite, étaient MM. les aumôniers du Roi et plusieurs membres du clergé récitant des prières.

MM. les gardes-du-corps faisaient le service auprès du feu Roi.

Dès le 17 septembre, et jusqu’au jour de la translation de  la dépouille mortelle à Saint-Denis, le public fut admis à jeter de l’eau bénite sur le corps de S. M. ; et le même devoir_ fut successivement rempli par MM. Les ambassadeurs et ministres étrangers, le clergé de la capitale, les  cours et tribunaux, le corps municipal, les détachemens des différens corps militaires, la garde nationale, les corporations des forts des halles et des charbonniers, etc.

Le dimanche, 19 septembre, à deux heures et demie, le Roi, LL. AA. RR,  monseigneur le Dauphin, madame la Dauphine et madame duchesse de Berri, vinrent de Saint-Cloud aux Tuileries dans une voiture drapée de violet. S. M. fut reçue au bas de l’escalier du Pavillon de l’Horloge par LL. AA. SS. , monseigneur le duc d’Orléans, monseigneur le duc de Bourbon, les grands-dignitaires, les maréchaux de France et les grands-officiers de sa maison. Le Roi étant entré dans la salle du Trône, se mit à genoux, ainsi que LL. AA. RR. et SS. et tous les assistans, au pied de son auguste prédécesseur. S. M., après le miserere, jeta l’eau bénite sur le cercueil. Cet exemple fut suivi par LL. AA. RE. et SS. et toutes les personnes présentes, ainsi que par le corps diplomatique qui avait été invité à cette cérémonie.

Le Roi retourna immédiatement après à Saint-Cloud. Enfin le vendredi 24 septembre fut effectuée la translation du corps de Sa Majesté Louis XVIII à l’église royale de Saint-Denis. Monseigneur le Dauphin étant arrivé aux Tuileries à neuf heures trois-quarts, la levée du corps se fit immédiatement. A onze heures, cent un coups de canon, tirés à l’hôtel royal des Invalides, annoncèrent le départ du cortège. Le bourdon de Notre-Dame se fit entendre et toutes les cloches des églises de Paris répondirent à ce lugubre signal[4].

Les états-majors de tous les corps militaires ouvraient la marche. Venaient ensuite les voitures de deuil, drapées de noir bordé d’effilés blancs, portant sur le siège et à la portière l’écusson des armes de France ; elles étaient attelées de huit chevaux entièrement couverts de housses noires semées de larmes d’or et d’argent. Quatre cents pauvres, pour la plupart en cheveux blancs, les entouraient, vêtus d’une capote grise et tenant un cierge à la main. La voiture la plus apparente et la dernière de celles qui précédaient le char, était celle où se trouvait monseigneur le Dauphin avec les Princes du sang royal. Elle se distinguait par les panaches noirs placés sur la tête des chevaux, par le nombre des gens de service qui l’environnaient, mais surtout par ce précieux et magnifique écusson écartelé de fleurs de lis et de dauphins, qu’on n’avait pas vu en France depuis si long-temps.

Venait ensuite le char funèbre décoré avec la plus grande magnificence.

Ce char monté sur quatre belles roues à balustres, enrichies de rosaces en or sur fond noir, se faisait distinguer par la beauté de sa forme, ainsi que par le choix, le fini et le luxe de ses ornemens. Sur la partie inférieure on avait adapté de riches draperies en velours noir, semées de fleurs de lis, et chargées d’écussons et aux chiffres et aux armes du Roi défunt. Ces écussons étaient brodés en or et en argent. Quatre anges d'or entièrement en relief et tenant de grandes palmes, supportaient le dôme ou pavillon royal, entouré d’une riche galerie terminée aux angles par des panachés. Sur le sommet, on voyait la couronne de France supportée par quatre génies assis et tenant chacun un flambeau renversé. De belles consoles et des guirlandes de cyprès terminaient l’ensemble de ce royal appareil. Le cortège arriva à Saint - Denis à deux heures et demie. Le portail de la basilique était tendu de noir, et décoré des écussons de France et des chiffres du Roi. Au-dessus étaient deux génies, tenant l’un le flambeau de la vie renversé, l’autre une urne cinéraire. Dans l’intérieur, un spectacle plus imposant s’offrait à l’âme attristé. Des chants funèbres, une obscurité lugubre[5], la lumière vacillante des torches funéraires, les insignes de la royauté déployées sur le pavé du temple, les Princes prosternés au pied du tombeau qui renferme l’objet de leurs regrets, des regrets de la France entière, tel était le spectacle que présentait dans sa vaste enceinte l’antique basilique de Saint-Denis.

Le corps, présenté par M. le grand aumônier, fut reçu par M. le doyen du chapitre, assisté des chanoines et du clergé qui s’étaient avancés processionnellement vers la porte principale. Le cœur était porté par M. le grand-aumônier, et les entrailles par deux gardes-du-corps. Monseigneur le Dauphin était à la tête du deuil, et suivi de LL. AA. RR. Monseigneur le Duc d’Orléans et monseigneur le Duc de Bourbon; arrivés près du sarcophage, les Princes couverts de leurs longs manteaux de deuil se prosternèrent, et les vêpres des morts commencèrent. Au Magnificat, le corps fut retiré du sarcophage ainsi que l’urne qui contenait le cœur du Roi, et transporté par huit gardes-du-corps dans la chapelle Saint-Louis, disposée en chapelle ardente.  Monseigneur le Dauphin, suivi des Princes de la famille royale, des grands officiers de la couronne, des grands dignitaires, etc…, jeta de l’eau bénite sur le corps.

Après les cérémonies funèbres, les Princes retournèrent immédiatement à Saint-Cloud auprès du nouveau Roi. Aussitôt après le départ des Princes les portes furent ouvertes au peuple, la foule se dirigea en silence vers la chapelle ardente, par les passages obscurs qui y conduisaient. Le catafalque, éclairé par mille feux éblouissans, s'élevait recouvert d’un drap mortuaire étincelant d’or[6]. Douze drapeaux noirs placés par la garde nationale de Paris, servaient de trophées funèbres. Le sceptre, la couronne et ‘la main de justice, couverts d'un crêpe, reposaient sur le cercueil. A la tête et aux pieds du Roi défunt, se tenaient immobiles quatre hommes d'armes choisis parmi ses fidèles gardes-du-corps [7], chargés de veiller à la conservation de nos Rois , et dont tout le dévouement , hélas! ne peut les défendre de la maladie et de la mort. Des messes et des offices solennels étaient continuellement célébrés à deux autels [8], où venaient prier les prélats et les membres du chapitre royal. Tandis qu’à l’un des autels la maison du Prince en grand deuil assistait aux offices[9] , à l’autre autel les sujets de toutes les conditions lui rendaient leurs derniers hommages à ces prêtres qui se succédaient sans interruption, ces officiers du palais qui venaient ponctuellement faire leur service, ces gardes qui se relevaient d’heure en heure , ce peuple qui circulait en silence autour du catafalque, le bruit sourd des ouvriers qui travaillaient à la tenture de l’église, tout présentait un mouvement et une apparence de vie qu’ou n’a pas habitude de rencontrer auprès des tombeaux.

[1] Mémoires de l'état de France, t. 3, p. 374. [2]  Ces hommes, en vertu d'un ancien privilège, enlevaient le cercueil et l’effigie. Ils avaient porté le corps de Charles VI, de Charles VII, et portèrent celui de Henri IV. Velly rapporte, d'après Monstrelet, ce qui se passa à leur sujet aux funérailles de Charles VII. « Il ne se passa rien d’extraordinaire à cette cérémonie, sinon qu'entre la foire du lendit et la Chapelle, il survint une contestation entre les religieux de Saint-Denis et les hannouars, ou porteurs de sel. Ces derniers prétendaient que c'était aux religieux à porter le cercueil jusqu'à leur église, ou à leur payer la somme de dix livres. Sur leur refus, ils. abandonnèrent le corps, que quelques bourgeois de Saint-Denis se mettaient en devoir de transporter eux-mêmes, lorsque le n comte de Dunois, pour faire cesser cette dispute indécente , promit aux hannouars de les satisfaire. » [3] L’effigie du Roi n’a point, comme anciennement, été modelée en cire. [4] Pendant la translation, des batteries, placées sur plusieurs points de la route de Paris à Saint-Denis, faisaient des salves de deuil, c’est-à-dire un coup de canon par intervalle de cinq minutes. [5] La nef, le chœur et le sanctuaire de l'église royale de Saint-Denis étaient décorés de tentures noires, ornées d’armoiries peintes et brodées. A l’entrée du chœur s’élevaient deux colonnes d’ordre ionique, surmontées d’urnes argentées. Au milieu du chœur , entouré de stales drapées ; s’élevait un catafalque de forme antique , sur une estrade de six degrés, surmonté d’un obélisque de granit, recouvert d’un drap mortuaire , orné des armes du Roi, relevées en bosses d’ or et d’argent, du poêle royal, en drap d’or à crépines, de la couronne , et le tout enlacé d’un long crêpe. Sur les deux côtés de ce catafalque, on voyait des génies ailés tenant des flambeaux renversés, pleurant appuyés sur les armes de France. Au-dessus de ce monument funèbre, était suspendu, s’ la voûte, le pavillon royal. Aux quatre coins du catafalque, étaient quatre candélabres vert et or ; des lampes sépulcrales étaient suspendues dans la nef et dans le chœur. Le maître-autel, surmonté d'un dais, était surmonté de ses plus beaux omemens de deuil; à droite, près des marches, et sur la pierre qui devait se lever pour descendre le corps dans le caveau préparé, était tendu un velours noir, avec une croix en moiré blanc. La garde de cette pièce était confiée à deux gardes-du-corps. En avant du sarcophage étaient placés, sur des coussins, l’épée, le sceptre et la main de justice, recouverts d’un crêpe. Plus avant encore, on avait étendu et drapé le manteau royal, en velours violet, magnifiquement brodé et couvert de fleurs de lys. [6] Par suite d'un ancien usage, qui remonte au temps de Charlemagne, la ville d'Aix-la-Chapelle, quoique passée depuis long-temps sous une domination étrangère, a revendiqué l'honneur de placer dans son église le drap mortuaire du roi de France, aux ancêtres duquel elle se souvient encore avec orgueil d'avoir prêté jadis foi et hommage.[7] Il y a eu toujours de service un de messieurs les lieutenans et un de messieurs les sous-lieutenans des gardes-du-corps. Les postes ont été occupés par les gardes-du-corps-à-pied, la garde royale et le corps des pompiers de Saint-Denis. [8] Tous les jours on y disait des messes basses depuis six heures du matin jusqu’à midi. A dix heures on y célébrait une messe solennelle ; à deux heures on chantait les vêpres, et de cinq à six heures, les vigiles des morts avaient lieu. Dans tout le cours de la journée, messieurs les chanoines restaient en prières auprès du catafalque. Deux ecclésiastiques passaient la nuit auprès du corps, et les curés des villages environnans venaient dire des messes nocturnes. C’est monsieur l’abbé d'Espinassoux, l'un des chanoines du chapitre, qui dirigea tout le cérémonial : il y régna une dignité et une onction remarquables. [9] Il se trouvait tous les jours à Saint-Denis, pour assister aux grands offices de la journée, un de messieurs les premiers gentilshommes de la chambre, deux de messieurs les premiers chambellans maîtres de la garde-robe, plusieurs de messieurs les gentilshommes de la chambre et gentilshommes ordinaires, et une partie du service. Des ministres, des maréchaux de France, des généraux et officiers supérieurs, des personnes de la cour et des étrangers de distinction s'y rendaient aussi continuellement.

 

 

Gisants de la Nécropole Royale de Saint-Denis. Photos Rhonan de Bar. Gisants de la Nécropole Royale de Saint-Denis. Photos Rhonan de Bar.
Gisants de la Nécropole Royale de Saint-Denis. Photos Rhonan de Bar. Gisants de la Nécropole Royale de Saint-Denis. Photos Rhonan de Bar.
Gisants de la Nécropole Royale de Saint-Denis. Photos Rhonan de Bar. Gisants de la Nécropole Royale de Saint-Denis. Photos Rhonan de Bar.

Gisants de la Nécropole Royale de Saint-Denis. Photos Rhonan de Bar.

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Publié le par Rhonan de Bar
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CATHÉDRALE NOTRE DAME DE SENLIS.

F.T. JOLIMONT. 1831.

Il y a peu de cathédrales dont les historiens se soient moins occupés que de celle de Senlis et malgré nos actives recherches, notre notice sur ce monument se ressent de cette complète stérilité de documens. La tradition, plutôt que l'histoire écrite, nous a transmis seulement comme fait à-peu-près constant, qu'un certain Régulus plus connu dans l'histoire ecclésiastique sous le nom de St-Rieul, venu dans les Gaules avec St-Denis dans le 3ième siècle, y prêcha la foi catholique aux Sylvanectes , peuples du pays dont la conversion fut en grande partie son ouvrage, et fonda dans leur ville principale, depuis nommée Senlis, la première église dont il fut le premier évêque : il est vrai que la mission de ce saint était réclamée par deux églises, celle d'Arles et de Senlis , qui, chose plus surprenante, prétendaient toutes deux conserver et posséder son corps bien entier, ce qui démontre seulement ou qu'il y a eu deux saints du même nom ou qu'une des deux reliques était apocryphe[1]; quoiqu'il en soit nous regardons jusqu'au contredit St-Rieul comme le fondateur de l'église de Senlis. Ce saint prélat parcourait avec la même ardeur les villes, les campagnes, les bourgs, les chaumières et les châteaux, il sermonait souvent eu pleine campagne à cause de la foule qui se pressait pour l'entendre et au nombre des miracles dont il appuyait ses discours et que rapportent les légendes, nous citerons celui de la grenouille, parce que la croyance s'en est conservée dans le peuple du pays, et qu'il a été l'objet d'un monument de peinture dont on a constamment depuis décoré l'autel de la chapelle dédiée à ce saint. Un jour qu'il prêchait à Reulli, près d'une grande mare, il imposa tout à coup silence aux grenouilles, dont les croassemens interrompaient son saint ministère, et lorsqu'il eût fini il ne permit qu'à une seule de recommencer, en sorte que depuis ce tems ou n'a jamais entendu qu'une grenouille croasser dans la Mare de Reulli.

Depuis l'apostolat de ce saint Evêque, en grande vénération à Senlis, nous n'avons aucune connaissance exacte ni des faits ni des édifices qui se sont succédés. L'église actuelle qui, à ce que l'on croit, existait déjà en 13o4, fut incendiée par le feu du ciel, et restaurée par parties depuis , à différentes époques : ce qui paraît confirmé par l'examen même du monument, où il est facile de reconnaître un mélange des styles de cinq à six siècles différens depuis le i2rae et peut-être avant, jusqu'au 16ième.

La Cathédrale de Senlis consacrée sous le vocable de Notre-Dame, était suffragante de celle de Reims : elle est placée dans la partie la plus ancienne de la ville, dite la Cité qui existait du tems des Romains, sous le nom de Sylvanectum, et dont on voit encore beaucoup de vestiges. Ce n'est plus aujourd'hui qu'une église paroissiale.

EXTÉRIEUR.

Quelques voyageurs, quelques auteurs de dictionnaires géographiques, et en particulier l'auteur du Guide du Voyageur en France, (M. Richard) citent la Cathédrale de Senlis, comme fort peu remarquable et d'un gothique de fort mauvais goût. Nous ne pouvons être de leur avis; si la Cathédrale de Senlis est moins importante en général, moins somptueuse, d'une structure moins homogène ou moins régulière que quelqu'autre de nos monumens de ce genre, elle n'offre pas moins des parties extrêmement curieuses, riches de charmans détails et plusieurs aspects très-pittoresques.

La façade principale qui nous paraît être de la fin du XII" siècle ou de ce que nous appelons la seconde transition de style, est peut-être un peu étroite, mais d'une parfaite régularité de lignes et de distribution de vide et de plain, sauf les deux tours, qui comme celles d'une église suffragante, ne pouvaient pas être égales de forme ni de dimension, et ce portail offre dans la disposition des portes, dont la principale est comme à l'ordinaire ornée de statues et de groupes de figures sculptées sur les parois, le tympan el les .voussures; dans celle du vitrail qui la surmonte, des trois petites roses placées contre l'ordinaire au dernier étage , et de la jolie balustrade élégamment décorée de quatre figures d'anges et qui termine la partie centrale à la naissance de la portion triangulaire du pignon de la nef, ce portail disons-nous, offre une variété de style qu'il est bon d'observer, et qui peut comme plusieurs autres servir à prouver que l'architecture gothique présente beaucoup moins de monotonie qu'on ne le prétend, même dans les édifices de la même époque; mais ce qui rend le principal portail de l'église de Senlis, particulièrement digne d'attention c'est l'élévation, la légèreté et l'élégance étonnante du clocher méridional regardé comme un des plus beaux de France, et digne d'être comparé dans son genre au clocher neuf de l'église de Chartres , qui beaucoup plus moderne, plus compliqué et plus riche de détails, est peut-être moins sévère de forme et moins strictement beau. Celui de Senlis qui a deux cent onze pieds du sol à l'extrémité de la croix qui le surmonte, surpasse en hauteur les coteaux les plus élevés d'alentour, et est aperçu à plus de sept lieues de distance. On lui reproche avec raison sans doute comme au reste de la façade d'être trop étroit, ce qui nuit à sa perfection réelle, et laisse trop peu d'espace au mouvement des cloches qu'il renferme, inconvénient qui a causé deux fois en 1817, la rupture de celles que la piété des habitans y avait replacées récemment.

Les autres façades et le reste du monument en partie environnées de constructions accessoires ne peuvent être aperçues que partiellement, cependant elles présentent non-seulement plusieurs points de vue pittoresques, mais aussi quelques objets d'observation. Tels sont des vestiges d'architecture à plein cintre, vers le chevet et dans la portion inférieure du chevet lui-même, des restes de vieux bâtimens de difierens siècles, probablement faisant partie de l'ancien Cloitre, du Chapitre ou de l'Évêché, et enfin les deux portails latéraux reconstruits vers la fin du XVIIIième siècle, et terminés probablement sous le règne de François Ier dont on voit la Salamandre en plusieurs endroits; portails qui se font remarquer principalement celui du midi, par une prodigalité de détails , une richesse de structure, une coquetterie de formes qui contrastent singulièrement avec la simplicité du reste de l'édifice. On y remarque peu de figures, mais seulement sur le portail méridional, un groupe que le peuple appelle Dieu le Père, et qui représente la Trinité figurée par le Père Éternel sur sa poitrine repose le Saint Esprit sous la forme accoutumée d'une colombe, il tient la Croix sur laquelle est étendu le corps de Jésus-Christ; sur le portail du nord , une autre figure désignée sous le nom de Dieu le Fils, représente le Sauveur debout, les deux mains élevées vers le Ciel, dans l'altitude que prenaient les premiers Chrétiens pour prier. Enfin l'extrémité des deux pignons est également surmontée d'une figure assise.

INTÉRIEUR.

Presque toute la partie inférieure de l'intérieur de l'église de Senlis jusqu'aux grandes fenêtres, excepté les extrémités du transept, nous paraissent être de la primitive construction de l'édifice, c'est-à-dire de celle qui appartient aux XIIme et XIIIme siècles, ce qu'il est facile de reconnaître à la forme générale des piliers, particulièrement de ceux du chœur et à celle de leurs bases et de leurs chapiteaux, mais les grandes fenêtres et les voûtes sont évidemment beaucoup plus récentes ainsi que la plupart des chapelles dont quelques-unes sont ornées de jolis pendentifs, et qui furent très-certainement reconstruites à différentes époques après l'incendie qui réduisît en cendres presque tout cet édifice en 13o4, comme nous l'avons dit ci-dessus.

L'intérieur de l'église de Senlis est du reste d'un bel aspect bien proportionné et est remarquable par une suite de tribunes assez vastes et peu ordinaires ailleurs, qui comme à la Cathédrale de Paris, sont ménagées au-dessus des bas-côtés, et règnent tout autour de l'édifice. On y trouve çà et là de jolis détails de sculpture, particulièrement sur les murs des extrémités du transept moins riches que les portails extérieurs, mais embellis par l'effet des grandes roses et du vitrail inférieur, nous regrettons seulement que le chœur qui aurait du conserver sa simplicité primitive, ait été défiguré dans le siècle dernier par des ornemens et des peintures de mauvais goût et peu en harmonie avec le style général de l'édifice qu'il eût été mieux de respecter.

Il a été assemblé à Senlis, quinze conciles dont les plus célèbres sont: celui de 873, dans lequel Carloman, fils du Roi Charles, fut déposé du diaconat et de tout degré ecclésiastique, dans lequel on l'avait engagé de force pour lui interdire l'accès au trône : on le retint prisonnier et comme ses partisans disaient qu'étant rendu à la vie civile, rien ne pouvait plus l'empêcher de régner et prétendaient le délivrer à la première occasion, son père le fit juger de nouveau pour les crimes que les évêques n'avaient pu connaître et le fit condamner à mort, mais pour lui donner le tems de faire pénitence, on lui fit crever les yeux, supplice fort ordinaire dans ce tems-là.

Le Concile tenu en i3io, par Philippe de Marigni, archevêque de Sens, dans lequel neuf Templiers furent condamnés à être brulés par l'autorité du juge séculier.

Celui de 1318, qui avait pour objet de remédier aux usurpations des biens de l'église que l'on punit de l'interdiction ou de la cessation de l'office divin dans toute la juridiction de celui qui en était l'auteur.

Enfin celui de 1326, tenu par Guillaume de Trie, archevêque de Reims, où il fut fait plusieurs statuts sur la tenue et la forme même des conciles, sur les bénéficiaires, l'immunité des églises et l'inviolabilité de ceux qui s'y réfugiaient, et le maintien de la juridiction ecclésiastique contre les violences des laïques.

Au nombre des évêques de Senlis, trois surtout sont célèbres par les dignités dont ils ont été revêtus, tels sent Ursius ou Ursion, chancelier de France en 1o9o, sous le règne de Philippe Ier, Guérin, natif de Pont Saint-Maxance et Chevalier de l'Ordre de Jérusalem, fut aussi Chancelier sous Philippe-Auguste. Les histoires de son siècle lui donnent la principale gloire de la journée de Bouvines où ce prélat rangea lui-même l'armée du Roi en bataille, en qualité de lieutenant général, mais alors nommé à l'évêché de Senlis, il se retira dans l'oratoire du Roi et resta en prières tout le tems du combat. Il conserva la dignité de Chancelier, jusqu'au règne de Saint Louis. Enfin le cardinal de La Rochefoucault, grand Aumônier de France et chef du Conseil du Roi Louis XIII. On compte encore Armand de Roquelaure, conseiller d'état ecclésiastique, et M. de Trudaine, son prédécesseur, dont la mémoire sera longtems en vénération par sa piété, son zèle et sa charité.

[1] D'après le Martyrologe romain St-Rieul fut évêque d'Arles et mourut à Senlis.

 

Photos Cathédrale Notre-Dame de Senlis. Source net.
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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

LA CATHÉDRALE SAINTE-CÉCILE D'ALBI.

F.T.JOLIMONT. 1829

L'ancienne Albiga ou Albia était peu connue pendant la domination romaine : éloignée des grandes voies qui traversaient les provinces de l'empire[1], cette ville fut rarement visitée par les étrangers ; mais lorsque le Christianisme étendit ses conquêtes dans les Gaules, les Albienses l'embrassèrent avec enthousiasme, et un siége épiscopal, érigé dans leurs murs, devint en peu de temps très-célèbre. L'église cathédrale que l'on construisit dans la suite, fut dédiée à la Sainte Croix. Les restes de cet édifice paraissent encore entre le palais des Comtes[2] et la métropole actuelle. Selon le plan que nous en avons levé, sa longueur était de 57 mètres ou de 175 pieds; une porte latérale s'ouvrait au Nord Est. On retrouve quelques arcs de l'ancien cloître dans une maison voisine[3] ; ces arcs sont à plein ceintre. Des inscriptions sépulcrales encastrées en grand nombre dans les murs qui environnaient ce cloître, formaient autrefois un immense nécrologe. Le chevet de l'église est encore élevé d'environ 4 mètres. Des colonnes placées extérieurement, servaient à la décoration des contreforts.

Le désir de mériter une grande illustration en construisant un temple plus vaste, engagea l'évêque Bernard de Castanet à jeter les fondemens de la cathédrale actuelle. Ce fut en 1282 que ce prélat en  posa la première assise Pour accélérer les travaux et fournir aux dépenses, il assigna le vingtième de ses revenus pendant vingt années, et le chapitre fit la même chose. Il donna aussi les rentes de toutes les églises qui étaient à sa collation ou à celle de son chapitre. Ces sages mesures ne produisirent pas néanmoins tout l'effet qu'on devait en attendre, et la cathédrale ne fut entièrement bâtie qu'en 1512, c'est-à-dire, deux cent trente ans après sa fondation. Cependant Bernard de Fargis et Jean de Saya, successeurs de Castanet, ne négligèrent point cet important ouvrage. Dominique de Florence fit construire le premier portail, au bas des marches qui conduisent vers la grande entrée. On doit à Guillaume de la Volta la dernière arcade de l'église du côté du couchant, et, durant son épiscopat, le clocher s'éleva jusqu'au niveau de la toiture. Jofredi, ou Jofroi, bien connu dans l'histoire sous le nom de Cardinal d'Arras, dédia l'église à sainte Cécile et en fit peindre les murs. D'Amboise termina les constructions intérieures et particulièrement le chœur et le jubé. Par ses soins, la tour atteignit à 94 mètres ou à 290 pieds de hauteur. Il consacra son église le 23 avril 1476, étant assisté des évêques de Vabres et de Lavaur. Louis d'Amboise, son neveu et son successeur, appela, en 15o2, des artistes italiens qui avaient vu les Loges du Vatican, et il leur fit commencer les peintures de la voûte ; cette magnifique décoration ne fut achevée qu'en 1512. La longueur de l'édifiée, dans œuvre, en n'y comprenant pas la profondeur des deux chapelles situées aux extrémités, est de 92 mètres 5 centimètres, ou de 283 pieds 10 pouces, et en y ajoutant cette profondeur, de 105 mètres a5 centimètres, ou d'un peu plus de 323 pieds; la largeur totale, en y comprenant l'enfoncement des chapelles qui existent des deux côtés, est de 27 mètres 28 centimètres, ou de 84 pieds; elle ne serait que de 17 mètres 50 centimètres, ou de plus de 52 pieds, si on ne tenait pas compte de cette profondeur. Dans ces temps désastreux où la France était courbée sous le joug imposé par le Comité de Salut Public, la cathédrale d'Albi fut mise au, nombre des domaines nationaux dont la propriété devait être aliénée. L'administration parut même pressée d'indiquer le jour de la vente de cet édifice, et annonça que les acquéreurs devraient, dans un délai qui fut déterminé, en renverser les voûtes et les murs. Mais un savant, recommandable par ses talens et par ses travaux[4], veillait en quelque sorte sur ce beau monument. Effrayé de la résolution prise par le Directoire du département du Tarn, il écrivit à ceux qui le composaient; il montra toute l'inconvenance de la vente projetée; il parla, en architecte habile, de la beauté de ce temple, et il prouva que la gloire nationale allait être compromise par des hommes ignorans ou mal intentionnés. Cette démarche si généreuse, et qui, dans ces jours de deuil et d'effroi, pouvait désigner aux bourreaux une nouvelle victime, obtint cependant un succès inespéré. On ne dépouilla point l'état de la possession de l'église de Sainte-Cécile, et cet édifice sacré fut conservé pour les arts et pour les pompes de la religion.

EXTÉRIEUR.

La cathédrale d'Albi n'offre, en général, dans sa partie extérieure, qu'une masse régulière et que domine une tour, dont la forme est élégante et colossale. Le sommet de cette tour est à 130 mètres ou plus de 400 pieds au-dessus du niveau du Tarn, dont les flots viennent baigner le pied du tertre sur lequel l'église est bâtie. Les contreforts sont demi elliptiques, et la hauteur des murs de l'église est de 115 pieds. Ces murs sont lisses : on n'y voit point les ornemens délicats qui recouvrent avec tant de grâce les monumens des 13e et 14e siècles. Il semble qu'on n'a voulu présenter aux regards que l'image de la solidité. Mais sur le côté droit de l'édifice paraît un perron au-desssus duquel est le portail construit par Dominique de Florence. Avant la révolution, les niches de ce monument contenaient les statues de saint Thomas, de sainte Martiane, de saint Clair et de saint Amarant. Au-delà on aperçoit un escalier de quarante-deux marches[5] qui conduit sur la plate-forme située en face de la grande porte de l'église. Des piliers, terminés en pyramides, supportent des arcs chargés de toutes ces décorations, si heureusement inventées pendant le moyen âge, et qui, en enrichissant l'architecture, paraissent lui donner plus de légèreté. Les pierres qui forment ce portique, sont découpées avec une rare perfection; le dessin est du meilleur goût, et le ciseau a triomphé de toutes les difficultés; les matériaux les plus durs, les plus rebelles, ont été transformés en feuillages, en trèfles, en rinceaux. Il ne manque à ce beau péristyle, pour être considéré comme l'une des plus importantes créations de l'art, que d'être dégagé des constructions qui l'environnent en partie, et qui empêchent d'en saisir, à-la-fois, l'ensemble et les détails. C'est à l'extrémité de l'église, au point même où le portail aurait été placé, s'il avait pu l'être dans l'axe de l'édifice[6], que s'élève la tour ou le clocher de Sainte-Cécile, bâtiment construit avec beaucoup d'art et de soin, et que l'on aperçoit en entier du plateau où l'on retrouve encore quelques substructions de la forteresse du Castelviel[7]. Cette tour était massive jusqu'à une assez grande hauteur. L'archevêque Charles Legoux de la Berchère fit tailler dans la maçonnerie une chapelle qu'il dédia à saint Clair, premier évêque d'Albi, et cette forte excavation, tentée avec audace, ne paraît pas avoir porté atteinte à la solidité du monument.

INTÉRIEUR.

On ne peut voir sans admiration, l'intérieur de la cathédrale d'Albi. La régularité de l'édifice, l'aspect imposant du jubé, la vaste étendue de la nef, l'élévation des voûtes[8] sur lesquelles la main de l'art a semé des arabesques du dessin le plus correct, les restes des anciens vitraux, recouvrant de longues ouvertures qui ne laissent pénétrer qu'une clarté mystérieuse et affaiblie, le pavé même, formé de pierres sépulcrales, et où des signes héraldiques, à demi-effacés, indiquent à-la-fois et la vanité de l'homme et le néant de ses grandeurs; tels sont les principaux objets qui, d'une manière simultanée, y captivent l'attention, mais sans la fatiguer. Bientôt on cherche à connaître en détail toutes les parties de l'édifice, tous les objets qui servent à son embellissement, et cet examen minutieux, auquel l'observateur se livre avec délices, ajoute encore à l'enthousiasme qu'a fait naître d'abord la vue générale de cette enceinte religieuse. L'église est divisée par le jubé en deux parties presqu'égales; neuf chapelles sont ouvertes autour de la nef. Dans l'une, on voit une bonne copie du tableau de sainte Cécile par le Dominiquin. La chapelle du Baptistère renferme un groupe en stuc qui représente J.-C. et saint Jean : cet ouvrage est de ce temps, encore peu éloigné, où les artistes avaient abandonné les vrais principes et substitué à l'étude des grands modèles et à l'imitation de la nature et de l'antique, une manière expéditive et des formes mesquines et tourmentées. La chaire est aussi en stuc : c'est un don de l'archevêque Lacroix de Castries, qui fit de même présent à sa cathédrale de l'orgue qu'on voit encore au fond de la nef, au-dessus de l'entrée de la chapelle de Saint-Clair.

Pour placer cet orgue, il a fallu couvrir ou détruire une grande partie des peintures exécutées dans cette portion de l'église par l'ordre du cardinal Jofredi, et qui ne formaient qu'un immense tableau. Au centre de la composition, paraissait l'Éternel appelant à lui les justes et abandonnant les réprouvés aux peines de l'enfer; mais on ne voit plus que les anges qui environnaient son trône. A droite, sont assis les prêtres, les princes, les pauvres même, qui ont mérité par leurs vertus les faveurs du Tout-Puissant; tous ces êtres, en possession d'une félicité qui ne doit point avoir de fin, forment deux lignes distinctes. L'artiste a ensuite divisé, par des banderolles et des nuages, la grande scène qu'il a représentée; il a mis d'un côté les femmes qui viennent de ressusciter, et de l'autre les hommes. Tous ces personnages sont nus, et le pinceau n'a déguisé aucune forme, n'a même négligé aucun détail. Les femmes ont, ainsi que les hommes, un livre ouvert sur leur poitrine. Toutes ces figures représentent des réprouvés. Dans la partie inférieure du tableau, sept compartimens offrent l'image des tourmens des damnés : une inscription, en vieux français, indique et la faute et la punition. Ainsi, au-dessus de l'une de ces peintures, on lit :

LA PEINE DES ENVIEUX ET DES ENVIEUSES.

LES ENVIEUX ET LES ENVIEUSES SONT EN UNG FLEUVE CONGELÉ PLONGÉS JUSQU'AU NOMRRIL, ET PAR DESSUS LES FRAPE UNG VENT MOULT FROIT, ET QUAND VEULENT ICELUY VENT ÉVITER SE PLONGENT DANS LADITE GLACE.

Près d'une autre on voit ces mots:

LA PEINE DES GLOTONS ET GLOTES.

LES GLOTONS ET GLOTES SONT EN UNE VALLÉE OU A UNG FLEUVE ORT ET PUANT, AU RIVAIGE DUQUIELS A TABLES GARNIES DE TOUALLES TRÈS ORDES ET DESHONNETES OU LES GLOTONS ET GLOTES SONT REPEULZ DE CRAPAULZ ET ARREUVÉS DE L'EAU PUANTE DUDIT FLEUVE.

Au-dessous d'une troisième, où des malheureux paraissent attachés à une roue, l'inscription suivante a été tracée:

LA PEINE DES ORGEILLEUX ET DES ORGUEILLEUSES.

LES ORGUEILLEUX ET ORGUEILLEUSES SONT PENDUS ET ATTACHÉS SUS DES ROUES SITUÉES EN UNE MONTAIGNE EN MANIERE DE MOLINS, CONTINUELLEMENT EN GRANDE IMPÉTUOSITÉ TOURNANS.

Le jubé coupe, comme nous l'avons dit, l'église en deux parties presqu'égales : il est en pierre et a trois portes. Un vaste et beau péristyle existe en avant de celle du milieu; c'est par elle que l'on parvient dans le chœur. Les deux autres s'ouvrent sur les bas-côtés; elles sont surmontées de clochetons percés de toutes parts, de pyramides couvertes des ornemens les mieux entendus, les plus délicats. Des niches sont creusées dans les montans et sous les clochetons; mais les statues qu'elles renfermaient n'existent plus: elles ont été brisées par la massue révolutionnaire. Tous les ornemens des portes sont sculptés avec une délicatesse, une perfection admirables. Au sommet du jubé est le Christ en croix: plus bas paraissent les statues de la sainte Vierge et de saint Jean. Ces figures sont peut-être un peu courtes, défaut qu'ont en général les monumens du même genre que  l'on voit autour du chœur de cette cathédrale. Les statues d'Adam et d'Ève sont d'un meilleur style. On sent qu'elles furent faites vers ces temps, voisins de la renaissance des arts, et où, en cherchant à imiter la nature avec fidélité, on est quelquefois parvenu à donner aux figures une expression vraie, touchante et naïve. Le chœur est extrêmement vaste; on y compte 120 stales. Il est décoré, dans tout son pourtour, de pieds-droits, qui supportent des arcs, et dans la masse desquels on a creusé des niches, couronnées par des clochetons, et qui renferment de petites statues représentant les Anges chantant des hymnes devant le trône du Seigneur. Ces figures, très nombreuses, sont sculptées avec délicatesse et contrastées avec intelligence. La boiserie est simple. Le sanctuaire renferme les statues des douze Apôtres. Au-dessus des portes latérales, on voit deux empereurs chrétiens, Constantin et Charlemagne, dont les images sont encore placées dans presque toutes nos anciennes basiliques.

Considéré extérieurement, le chœur de l'église de Sainte-Cécile est l'une des parties les plus remarquables de cette magnifique cathédrale. Les quinze chapelles qui y subsistent encore, sont toutes décorées par des peintures dont l'étude peut intéresser et servir à l'histoire de l'art. Les plus anciennes datent du 15e siècle; les autres, faites à l'époque de la renaissance, sont d'un style pur, d'un ton de couleur quelquefois brillant, presque toujours harmonieux. On a retouché, malheureusement, une partie de ces tableaux, et il n'en subsisterait peut-être plus une seule portion intacte, si nous n'avions eu, momentanément, le pouvoir d'en empêcher ce que l'on osait appeler la restauration. Des légendes, des inscriptions, accompagnent souvent ces peintures précieuses; elles étaient nécessaires pour expliquer les sujets des fresques que fit exécuter le cardinal Jofredi pendant son épiscopat.

Les deux grands tableaux qui représentent le Portement de croix et la Résurrection ne peuvent arrêter un instant les regards que par leur singularité, par quelques expressions vraies et par la bizarrerie des costumes. Des idées triviales, exprimées dans la première de ces compositions, montrent que l'auteur n'avait pas des conceptions très-élevées: mais beaucoup de peintres flamands et italiens ont aussi, dans des temps bien plus rapprochés de nous, manqué dans leurs tableaux à toutes les règles du goût et des convenances ; ne soyons donc pas surpris que, dans le i5e siècle, on ait figuré à Albi, avec simplicité des traditions populaires, et que l'Eglise n'avait pas ouvertement condamnées. Ayant contribué de la manière la plus distinguée à l'embellissement de sa cathédrale, l'évêque Jean Jofredi voulut que son image y fut conservée: pour accomplir ses ordres, les artistes qu'il avait employés firent son portrait et celui de chacun de ses frères. On voit encore ces peintures dans l'une des chapelles du chœur. Jofredi est représenté à genoux et les mains jointes; derrière lui est l'évangéliste saint Marc. A gauche et au-dessus de sa tête, on lit cette inscription:

REVERENDISSIMVS DNS

JOANNES JOFREDVS
CARDINALÎS ATRABEN
SIS PRIMVM, IDEM ALBIE
NSIS EPISCOPUS, ABBAS
SANCTI DIONISII IN FRANCIA

Derrière le cardinal, on a représenté Hélie Jofroi ou Jofredi, docteur ès-lois, prévôt de l'église d'Albi, chantre et chanoine de Rodez; une autre inscription fait connaître ce personnage, près duquel on voit sainte Catherine.

DOMINUS HELIUNDUS

JOFREDVS, LEGUM
DOCTOR, PREPOSITUS
ALBIENSIS, CANTOR ET
CANONICVS RUTHENENSIS

Enfin, à l'extrémité du tableau, paraît, accompagné de saint Jean et de saint Clair, Henri Jofredi, autre frère du cardinal. Il fut licencié en droit civil et canon et archidiacre d'Albi. Une inscription est aussi placée au-dessus du portrait de cet ecclésiastique:

HENRICVS JOFRE
DUS UTRIVSQUE JURIS
LICENCIATUS CANONI
CUS ET ARCHIDIACO
NUS ALBIENSIS

Jean Jofroi, ou Jofredi, fut l'un des hommes les plus illustres de son siècle. Il eut les titres d'abbé de Saint-Denis, d'évêque d'Arras et d'Albi et de cardinal. Ce prélat ayant vu à Rome le nom de sainte Cécile en vénération, apporta en France quelques reliques de cette vierge. La nouvelle cathédrale était en grande partie construite; il y plaça les restes précieux de la sainte et il lui dédia cet édifice; mais, pour conserver le souvenir de l'ancienne métropole, il consacra l'une des chapelles à la sainte Croix, et il y marqua d'avance sa sépulture. Il avait d'abord été chargé par Philippe, duc de Bourgogne, de quelques ambassades; dans la suite, ayant assisté au sacre de Louis XI, il fit des efforts pour engager ce monarque à renoncer à la pragmatique sanction; il ne réussit pas dans cette entreprise, mais il eut l'avantage d'obtenir la confiance du monarque, qui l'envoya à Bordeaux pour installer le Parlement. Jofredi dut s'acquitter ensuite de la mission, plus difficile, d'assurer la ruine du comte d'Armagnac. Jean V résista; mais en déployant une valeur inutile, il ne retarda sa chute que pour l'ensanglanter, et Lectoure, assiégée et conquise, cessa d'être l'asile de cette maison puissante qui avait si souvent troublé la tranquillité du royaume. Plus guerrier que pontife, Jofredi fut rejoindre, à la tête d'un corps de troupes, levé dans sa ville épiscopale, l'armée qui assiégeait Perpignan. Après la prise de cette place, il mourut dans son prieuré de Breuil; son corps fut porté à Albi et enseveli dans la chapelle de la Sainte-Croix. Les murs de ce sacellum étant recouverts presqu'en entier, de peintures qui représentent les faits que fournit l'histoire de Constantin et de sainte Hélène, relativement au culte de la Croix, nous serons dans la nécessité de rapporter une partie de ceux-ci. L'empire était déchiré par l'ambition et par les guerres civiles. Ces Romains, autrefois si grands dans les combats, si grands dans la tribune, et qui, par leur courage et leur sagesse, avaient donné des lois au monde, ne connaissaient plus les sentimens généreux qui avaient animé leurs ancêtres. Us ne prenaient plus les armes pour l'agrandissement ou pour l'illustration de la patrie, mais seulement pour le choix des tyrans. Constantin, fils de Constance Chlore, avait été proclamé Auguste par l'armée, mais Galerius ne lui donnait que le titre de César; en Italie, Maxence avait pris la pourpre, et, sous le spécieux prétexte de venger son père, immolé par les ordres de Constantin, il montait sur le trône et déclarait la guerre à son rival; celui-ci s'avança bientôt vers la capitale du monde.

Les historiens ecclésiastiques ont raconté les prodiges qui assurèrent la victoire à Constantin. Son camp était placé non loin du Pont Milvius, et ses troupes paraissaient moins nombreuses que celles de son adversaire; mais il implora le pouvoir du Dieu des chrétiens, et une Croix lumineuse se montra à ses yeux, au-dessus du soleil; il lut autour de ce signe du salut, les mots : In hoc signo vinces. La nuit suivante, le Fils de Dieu lui apparut, tenant dans ses mains cette croix, dont la figure avait brillé dans le ciel, et Constantin reçut l'ordre de s'en servir dans les combats comme d'une défense assurée. A son réveil, le prince assemble les chefs des légions; il leur raconte ce qu'il a vu, il dépeint avec exactitude le symbole de la Rédemption, et ordonne d'en construire un pareil; sa volonté est exécutée. Le monograme de Christ est uni à la croix; le Labarum en est orné, et cette image, naguères méprisée par les partisans du Polythéisme, devient l'enseigne impériale et le gage de la victoire. La nuit qui précèda la bataille, Constantin fut encore averti en songe de faire inscrire sur les boucliers de ses soldats le nom abrégé de J.-C. Il obéit, et dès la pointe du jour, les caractères grecs X chi et P rho, qui commencent ce nom sacré, brillèrent sur toutes les armures. Le peintre employé par le cardinal Jofredi a représenté, dans les deux premiers tableaux de la chapelle de la Sainte-Croix, les événemen6 dont nous venons de retracer le souvenir. Dans l'un on voit Constantin portant une couronne rayonnée, et vêtu, ainsi que les personnages de sa suite, à l'exception d'un seul, à peu près comme on l'était pendant la seconde moitié du i5c siècle. L'empereur lève les yeux et voit dans les airs une croix resplendissante de célestes clartés; des Anges voltigent à l'entour, et on lit au-dessus ces mots : IN HOC SIGNO VINCES.

Le second tableau montre Constantin endormi; le Christ lui apparaît. Des soldats sont couchés près du lit de l'empereur ; leurs boucliers sont chargés d'aigles à double tête, et, malgré cette erreur dans le dessin, on s'aperçoit que l'artiste a voulu faire comprendre que ces boucliers, encore ornés des signes caractéristiques de l'empire , seront bientôt décorés du monogramme sacré, puisqu'en cet instant même le Christ prescrit à Constantin de le faire graver sur les armes de ses guerriers. Maxence, au milieu de ses troupes et prêt à passer le Tibre pour atteindre son ennemi, est représenté dans un autre tableau de la chapelle de la Croix; une louve est peinte sur ses drapeaux; il est à cheval et tient un sceptre. Son costume s'éloigne entièrement de la vérité historique ; ses soldats sont de même vêtus d'une manière bizarre. Une autre composition montre l'ennemi de Maxence s'avançant pour combattre. On porte devant lui un étendard sur lequel brille la croix. Les habits de ses soldats ressemblent en entier à ceux en usage vers la fin du 15e siècle. Le cheval qui le porte est caparaçonné et sur la draperie on voit l'aigle à deux têtes et la couronne impériale.

Dans le cinquième tableau, les armées sont en présence. Animés d'une haine qui ne peut s'éteindre que dans le sang ennemi, Maxence et Constantin sortent des rangs. Chacun porte une armure complète, pareille à celle des chevaliers qui vivaient sous le règne de Louis XI, mais cette armure est en or. Les visières des casques sont baissées, et une couronne brille sur chaque cimier. Les lances des deux adversaires se sont croisées; Constantin, protégé par le signe sacré empreint sur l'étendard qui flotte près de lui, a frappé mortellement son compétiteur à l'empire ; Maxence tombe et ses légions vont prendre la fuite. Les autres peintures qui ornent la chapelle de la Croix, forment deux tableaux particuliers où l'on voit sainte Hélène, mère de Constantin. La conversion de cette femme fut si parfaite, dit un écrivain, qu'elle pratiqua toujours depuis les plus héroïques vertus. Elle se distinguait surtout par son amour pour les pauvres. Rufin dit, en parlant du zèle et de la foi d'Hélène, que rien ne pouvait leur être comparé. Saint Grégoire le Grand, assure qu'elle allumait dans le cœur des Romains, le feu dont elle était embrasée. En 326, Constantin ayant résolu de faire bâtir une église sur le Calvaire, sainte Hélène, quoique âgée de près de quatre-vingts ans, se chargea de ce pieux ouvrage; elle avait d'ailleurs résolu de rechercher avec soin la Croix sur laquelle le Sauveur avait cessé de vivre. Elle fut donc à Jérusalem et consulta les habitans de cette ville pour retrouver le lieu où gissait ce monument teint du sang de J.-C. Le reste de cette histoire est trop connu pour être rapporté. Pénétrée d'une sainte joie, Hélène fonda une église sur la place même où elle avait découvert la Croix; elle revint ensuite à Rome et mourut peu de temps après. L'entrée de sainte Hélène dans Jérusalem, forme le sujet de l'un des plus curieux tableaux de la chapelle de la Croix. Les vêtemens de la mère de Constantin ressemblent en entier à ceux que portaient les femmes de la plus haute distinction, à l'époque où cette peinture a été terminée. Montée sur une haquenée, Hélène a près d'elle ses Dames, ses Gentilshommes ses Pages; l'un de ces derniers porte même un épervier sur le poing. On croit assister à une scène du moyen âge, et néanmoins l’action a lieu en 326.

On lit, au-dessus du tableau, cette inscription:

HELENA CONSTANT. MATER HIEROSOLIMA
PETIIT CRUCIS INVENIEND. CAUSA.

Dans un autre tableau, peint à côté du précédent, sainte Hélène est représentée assise sur un trône, interrogeant les vieillards et les autres habitans de Jérusalem, pour apprendre en quel lieu elle peut espérer de retrouver la croix de J.-C. Une inscription explique cette scène  :

PRECIPIT SENIORIBUS POPULI SIBI DEMONS-
TRARE LOCUM UBI ERAT CRUX SANCTA.

La nature et les bornes de cet ouvrage nous empêchent de parler ici d'une foule d'autres tableaux à fresque, que contiennent encore les chapelles du chœur de la métropole d'Albi. Ces objets ne sont pas d'ailleurs les seuls que l'on considère avec intérêt dans cette partie de l'église. Trente statues placées dans les niches des piliers pyramidaux de l'enceinte de ce chœur, méritent aussi toute l'attention. Sculptées en pierre, peintes et dorées, elles sont d'une conservation parfaite. Les noms, tracés, en caractères du 15e siècle, sur les rouleaux qu'elles tiennent, nous apprennent que ces figures représentent des Prophètes et des Saints; les têtes ont de l'expression; quelques draperies sont bien jetées ; le travail est facile, mais les proportions n'ont pas toujours été observées et ces statues sont trop courtes. On a dit, il y a long-temps, qu'en ne leur donnant point la hauteur qu'elles devaient avoir, l'artiste avait voulu flatter l'archevêque Louis d'Amboise, dont la taille était peu élevée; mais il est plus naturel de n'attribuer ce défaut qu'au style propre à ce sculpteur. On doit considérer comme un ouvrage immense et qui honorera toujours les arts, les peintures des voûtes de cette église, ornemens de la plus grande richesse, du plus étonnant effet, et où le goût du 16e siècle paraît avec tant d'avantages[9]. Pour en faire sentir tout le mérite, il faudrait les décrire en détail, et nous ne pouvons leur consacrer ici que quelques lignes[10]. Mais que l'on se représente les voûtes en ogives d'un temple qui a plus de 323 pieds de longueur; qu'on en calcule les courbes et leurs développemens ; qu'on étende sur le tout une teinte d'azur; que sur ce fonds , dont la couleur éthérée paraît doubler la hauteur de l'édifice , on retrace, par la pensée , ces tortueux rinceaux de l'Acanthe , ces enroulemens gracieux que l'on a admirés dans les palais de la belle Italie; que ces arabesques délicats empruntent à l'albâtre sa blancheur, et que l'or seul en rehausse les élégans contours ; que des êtres célestes se jouent dans les feuillages; que les Prophètes, les Vierges , les Saints, les Martyrs y soient représentés ; que la pureté du dessin, la simplicité des poses, annoncent l'école de Raphaël et rappellent les fresques du Vatican; que l'or brille partout; qu'il étincelle sur l'azur; qu'il forme les nervures des voûtes et les principales lignes architecturales, et l'on aura une idée, imparfaite encore , de l'ensemble magique que présentent les somptueuse» voûtes de Sainte-Cécile.

L'un des objets qui attire aussi les regards du voyageur dans l'église métropolitaine d'Albi, c'est le pavé, formé de larges dalles couvertes d'inscriptions. Semblable au rouleau d'Ezechiel, qui était écrit d'un bout à l'autre, il offre de toutes parts des caractères gravés avec soin. Au milieu du Chœur est une tombe plate sur laquelle on a représenté Bernard de Camiat, évêque, mort le 4 des calendes de décembre de l'an i33y. Ce prélat porte une mitre enrichie de pierreries; ses mains sont jointes; la pointe de sa crosse entre dans la gueule du lion placé sous ses pieds; l'inscription suivante occupe le pourtour de la pierre sépulcrale.

ANNO AB IINCARNATIONÆ DOMINI NOSTRI IIIV XP. M. CCC. XXX. VII. QUARTO EL MENSIS DECEMBRIS RIIT R.EVENDISSIMUS PATER DSP. BERNARDUS DE CAMIATIO, DIVINA CLEMENTIA EPS. ALBIENSIS. CUIUS ANIMA ET OOMNIUM FIDELIUM DEFUNCTORUM MIAM. DEI SINE FINE REQUIESCAT IN PACE. AMEN.

Des lames de bronze, mises dans le pavé du chœur, couvraient les sépulcres de quelques prélats qui avaient aussi gouverné l'église d'Albi; mais, pendant les premières années de la révolution, rien ne fut respecté par les agens de l'autorité. Ces lames de bronze sur lesquelles on avait inscrit les noms et les éloges de ceux dont elles ornaient les tombeaux, ont été brisées et vendues. Des mains, déjà exercées à mutiler tout ce qui consacrait les souvenirs des temps passés et des actions des hommes célèbres, ont détruit ces monumens funéraires.

Jean Jofredi qui seconda si bien la sombre politique de Louis XI et qui, tour à tour prêtre et soldat, servit également l'église et le trône, fut chassé du mausolée où il reposait près de son frère Hélie. Les statues qui faisaient partie de ce monument placé dans la chapelle de la Croix, n'existent plus et la fureur des iconoclastes modernes s'est assouvie sur des marbres insensibles. Le corps de d'Amboise, le premier de ce nom qui ait occupé le siége d'Albi, gît, mais sans monument, dans la chapelle de Sainte Marie-Majeure, derrière le maître-autel. Le cardinal Louis d'Amboise, neveu du précédent, étant appelé à Rome, mourut en chemin ; son cœur seul fut porté à Albi et déposé dans le tombeau de son oncle. Gaspard de Lude, dernier évêque de cette ville, y mourut en 1628 et fut inhumé près du sanctuaire. Hyacinthe de Sarroni, qui ouvre la liste des archevêques, cessa de vivre à Paris, le 7 de janvier 1687; son cœur a été mis dans la chapelle de Saint-Amant. On voit, dans une autre, un obélisque, en marbre noir, élevé à la mémoire de l'évêque Charles-Joseph de Quiqueran de Beaujeu, par l'archevêque Armand-Pierre de Lacroix de Castries[11]. Les plus anciennes inscriptions sépulcrales qui existent dans la nef et dans les chapelles, ne remontent qu'au 15e siècle ; elles appartiennent presque toutes à des membres du chapitre diocésain. Des encadremens, des écussons en forment les ornemens. Le style de ces épitaphes est pur, les idées sont religieuses et touchantes, mais elles ne peuvent en général inspirer qu'un médiocre intérêt. On y retrouve cependant celles de quelques ecclésiastiques qui appartenaient à des familles honorablement connues : le monument du chanoine Jean-Baptiste Galaup, rappelle le célèbre navigateur Galaup de Lapérouse, né à Albi, en 1741. On lit encore, parmi ces nombreux moniteurs funéraires, l'inscription, trop laconique, d'Etienne Trapas, qui, amateur éclairé des sciences et des lettres, et profond érudit, avait formé à Albi, pendant le 17e siècle, une bibliothèque nombreuse et choisie qui renfermait des manuscrits précieux. A l'époque où nous avons visité pour la première fois l'église métropolitaine d'Albi , des murs noircis par le temps et qui renferment un ancien cimetière , en dérobaient d'un côté l'aspect, tandis que, près des marches qui conduisent sur la plate-forme, un étroit et obscur édifice servant de prison , empêchait d'apercevoir le majestueux péristile que nous avons décrit: mais suivant un projet présenté à M. le vicomte de Cazes, préfet du département du Tarn , et adopté en partie, cette enceinte doit être abattue, et une place sera tracée sur l'espace qu'elle environne. Une rampe demi-circulaire entourera la plate-forme, qui conservera toujours une grande élévation. Le portail, bâti par Dominique de Florence, mis en monument au pied de la tour, formera l'entrée d'un ossuaire où seront déposés les tristes restes de ceux qui furent ensevelis dans l'enceinte qu'il faut renverser. Ainsi, en dégageant du côté du midi, la belle église de Sainte-Cécile, des vieilles constructions qui pressent ses murs, en créant près d'elle une place remarquable, les habitans d'Albi prouveront qu'ils connaissent toute l'importance, toute la majesté de leur cathérale. Dejà les prisons n'existent plus et, du côté de la tour, les masures qui formaient une ceinture de ruines, ont été abattues; on a nivelé les terrains, et une promenade agréable remplace les inutiles remparts et les fossés qui séparaient la ville d'Albi de l'ancien Bourg de Castelviel. Ainsi on peut espérer que bientôt l'énorme masse de l'église de Sainte-Cécile sera vue de toutes parts, et que l'on ne sera plus obligé de chercher en quelque sorte son élégant portail, au milieu des bâtimens informes et hideux dont on l'avait environnée.

[1] Nous avons cependant découvert, de loin en loin, dans le Département du Tarn, les restes de quelques routes antiques. [2] Cette habitation, nommée autrefois La Verbie, compose la plus grande partie du palais archiépiscopal. [3]  Cette maison appartient à M. le docteur Compayre, notre honorable ami. [4] M. Maries, depuis ingénieur en chef des départemens de la Doire et de l'Aude. [5] Les marches ont plus de 8 mètres de longueur. [6] On ne pouvait placer ce portail au-dessous de la tour, ou dans l'axe de l'église, parce qu'il aurait été positivement sur la ligne du rempart et seulement à quelques pas de la limite des deux communes d'Albi et du Castelviel, qui avaient chacune une juridiction particulière. D'ailleurs le terrain, étroit et en pente rapide, qui forme le Bourg de Castelviel ne communiquant avec la ville que par le passage qui en longeait le mur, ou par un ravin profond, il était inutile d'ouvrir une porte de ce côté.[7] Azemar lo negre, célèbre troubadour, était né au Castelviel. On voit dans l'église de Sainte-Cécile une pierre sépulcrale sur laquelle on lit ces mots : Tombeau du sieur Jean Niel, directeur de l'adoration perpetuelle du St.-Sacrement, et premier consul du Casteviel-les-Ailby : R. I. P. A.[8] Elles sont à 30 mètres, ou 92 pieds 6 pouces du pavé de l'église.[9] Ces peintures portent les dates de 1502, 1505 ; 1510, 1511 et 1512.10] L'auteur de cette notice termine un ouvrage complet sur la cathédrale d'Albi. Les planches représentant les peintures des voûtes, et les plus curieux tableaux des chapelles seront coloriées et dorées.[11] Voici l'inscription gravée sur ce monument:

D. O. M.

Hic Quiescit, expectans resurectionem .
Illus.. æ rev… in Christo pater,

Carolus Josephus de Quinqueran de Beaujeu,
Episcopus Elusinus Mirapicensis designatus,
Genere clarus, pietate, doctrina, cœterisque clarior.
Virtulilius. Obiil VIII calendas Augusti anno Dei
M. DCC.XXXVII, œtatis suce, XXXVII, post acceptant
Hoc in templo consecrationem mense XXIII.
Viator,
Sic transit gloria mundi.
Ad œternam sua; in defunctum benevolent
Memoriam hune lapident ponere jussit
Consecrator pientissimus Armandtis Petrus
De lacroix de Castries, Archepiscopus Albiensis,
Begn. ordinis S Spiritu commendutor R. I. P. A. 

Quiescit, expectans resurectionem .
Illus.. æ rev… in Christo pater,

 

Cathédrale Sainte-Cécile. Albi. Source internet.
Cathédrale Sainte-Cécile. Albi. Source internet.
Cathédrale Sainte-Cécile. Albi. Source internet.
Cathédrale Sainte-Cécile. Albi. Source internet.
Cathédrale Sainte-Cécile. Albi. Source internet.
Cathédrale Sainte-Cécile. Albi. Source internet.

Cathédrale Sainte-Cécile. Albi. Source internet.

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

CATHÉDRALE SAINT-ÉTIENNE D'AUXERRE.

F.T.JOLIMONT.

Ce fut dans le 3ième siècle, sous le règne de l'empereur Aurélien, que les apôtres des Gaules commencèrent à prêcher la foi dans Auxerre, et au rapport de l'historien Etienne qui écrivait du temps de saint Aunaire, la construction de la première église connue dans cette ville est attribuée à Saint-Amatre vers la fin du 4e siècle. Depuis cette époque l'église d'Auxerre fut plusieurs fois réédifiée, augmentée et enrichie de présens considérables par divers évêques jusqu'au 9e siècle où elle fut brûlée. D'abord rétablie par Hérifrid et plus tard presqu'entièrement reconstruite sur un nouveau plan par Guy évêque en 932, qui, le premier, lui donna la forme d'une croix et y fut inhumé le premier après l'avoir comblée des plus riches présens, cette église fut de nouveau entièrement réduite en cendres en 1030 sous le pontificat de Hugues de Challon qui la fit rebâtir en pierres de taille et construisit les belles chryptes qui existent encore.

Ce monument plus solide et plus durable ne fut cependant point exempt d'évènemens, qui depuis encore à différentes époques en détruisirent quelques parties, et amenèrent avec les réparations nécessaires, de nouvelles dispositions et de nouveaux agrandissemens ou embellissemens jusqu'en 1213, époque à laquelle l'évêque Guillaume de Seignelay entreprit la construction de l'église actuelle que l'on peut regarder comme la cinquième élevée en ce lieu depuis l'établissement de la religion catholique à Auxerre. Comme tant d'autres, cet édifice remarquable d'ailleurs, dont la construction a duré plusieurs siècles, n'a point reçu son entier achèvement; le grand portail est incomplet, une des deux tours seulement est terminée et son aspect élégant fait regretter d'avantage l'absence de la seconde, et l'irrégularité qu'elle produit.

Les dévastations révolutionnaires de 1793, et le manque presqu'absolu d'entretien pendant plusieurs années, ont nécessité d'assez nombreuses et urgentes réparations; elles viennent d'être confiées à M. Heinz , architecte de la ville qui mérite les éloges des amis des arts pour les soins qu'il prend à conserver le caractère primitif des parties qu'il restaure avec autant de zèle que de talent; exemple trop peu suivi, du moins jusqu'à présent, par tant d'architectes inhabiles qui n'ont que trop souvent complété la mutilation de nos plus beaux monumens. Il est à regretter que les fonds destinés à ces utiles travaux ne suffisent pas pour une restauration entièrement complète.

EXTÉRIEUR.

Le grand portail ou façade principale de la cathédrale d'Auxerre serait assurément au nombre des plus remarquables de France, si la tour méridionale était achevée et si la partie centrale avait plus de largeur. Ce portail offre en effet, dans son ensemble, de belles proportions : la tour septentrionale est majestueuse, imposante et a de l'élévation sans maigreur; les portes sont élégantes, et les ornemens distribués avec régularité sur toute cette façade, sont riches et nombreux sans profusion. Quelle fatalité donc attachée à tant de nos principaux édifices du moyen âge a encore suspendu l'exécution de celui-ci, qui fut interrompue vers l'an 1550, et depuis lors est restée imparfaite? Sans doute des guerres[1], des malheurs politiques, les finances épuisées, des nécessités plus pressantes ont empêché d'ajouter quelques nouvelles assises de pierres qui, sans de trop grands sacrifices, auraient complété ce beau portail dont malgré son imperfection plusieurs antiquaires et architectes célèbres[2] ont fait un pompeux éloge. La partie inférieure est des 13ième et 14ième siècles, elle comprend les trois portes au-dessus desquelles le style de cette époque s'allie insensiblement avec la partie supérieure, qui surtout, à prendre du point où la grande tour s'isole, est beaucoup plus récente.

La 1ère porte à gauche, sous la tour terminée, est formée d'une voussure peu profonde, ornée de trois rangs de groupes de figures très-mutilées, offrant à ce qu'il nous a paru, des sujets de l'ancien testament. Dans le tympan , seulement vers la base , deux figures de femmes et une d'homme couronnées, sont assises accompagnées d'anges à genoux tenant des candélabres; sur les parois latérales , existaient dans des niches,  trois statues de chaque côté, qui ont été enlevées; les soubassemens présentent encore seize caissons où sont représentés en relief la création du monde, la désobéissance et la chute du premier homme , le déluge, etc. Le reste de la tour est divisé en quatre étages plus ou moins décorés , dont le troisième a pour principal ornement une suite de petites consoles surmontées d'arcades à clochetons sans doute destinées à recevoir des statues, mais où il ne parait point qu'il y en ait eu; enfin le quatrième étage, entièrement isolé, est seul percé sur chacune des quatre faces de deux grandes ouvertures longues et étroites garnies d'abats-vents et terminé en plate-forme à balustrade, flanqué aux encoignures de quatre petits massifs formés par le prolongement des contreforts angulaires. Cette tour a 183 pieds d'élévation.

La porte à droite, sous la tour non finie offre les mêmes dispositions que celle opposée, les trois rangs de groupes des voussures représentent divers sujets sacrés et les sculptures du tympan la vie de J.-C. divisée en neuf tableaux, les six statues des parois latérales n'existent plus et les soubassemens ne présentent aujourd'hui que des restes de compartimens et de figures tellement mutilées qu'il est presqu'impossible d'en reconnaître les sujets, à l'exception d'un bas-relief dans un encadrement d'architecture sur le mur à droite, qui nous a paru être le jugement de Salomon. Le reste de la tour élevé à un peu plus du tiers de la hauteur qu'elle devait avoir, est d'un style analogue à l'autre tour, et fait présumer que celle-ci aurait complété régulièrement le portail dont il nous reste à décrire la partie la plus riche, celle du centre.

Elle se compose de trois divisions bien distinctes. La grande porte occupe toute la partie inférieure. Plus de deux cents figures distribuées en six rangs de groupes formant au moins cinquante sujets, pris dans l'histoire ou les légendes sacrées, remplissent tout l'intérieur de sa profonde voussure ogive, dont l'ouverture est ornée d'une dentelle délicate en pierre. Ces groupes sont portés sur des ornemens d'architecture artistement travaillés, servant à la fois de couronnement et de support. Les grandes statues des parois latérales qui représentaient les douze apôtres ont disparu comme celles des deux autres portes en 1793. Dans les soubassemens on trouve encore malgré leur dégradation d'abord un rang de quatre reliefs de chaque côté, représentant des saints personnages de l'un et de l'autre sexe distribués deux à deux dans de petites arcades ornées, et au-dessous une grande quantité de petits caissons et de compartimens offrant pour chaque côté une distribution et des formes différentes, on y distingue encore à gauche l'histoire de Joseph de la genèse; la droite est méconnaissable. Cette belle porte est surmontée d'un fronton pyramidal percé à jour et dont les arestiers supportent sept petites statues de diacres au nombre desquels St Etienne, patron de l'église, est placé au sommet de l'angle ; la seconde division construite en arrière corps est entièrement formée d'un beau vitrail en rose enfermé dans un grand arc ogive dont l'extrados, très orné, supporte une petite galerie découverte. Enfin le pignon triangulaire de la nef, également riche d'ornemens et dont le côté gauche se rattache à la grande tour par une sorte d'arc-boutant, qui sans doute aurait été répété du côté opposé, complète et termine agréablement cette partie principale du portail de la cathédrale d'Auxerre, vis-à-vis lequel une place assez régulière et assez vaste permet d'en embrasser le coup-d'œil d'un point de vue favorable: mais cette place mal bâtie et dont le sol n'est point nivelé est peu en harmonie avec l'élévation et l'importance de l'édifice.

Les autres façades de l'église d'Auxerre au nord et au sud et le rond-point du chœur, offrent, à très peu de chose près, un style uniforme de construction et rien de remarquable; plus de pesanteur que de légèreté, des ornemens rares , mais un ensemble sévère et régulier, il faut en excepter les deux portails aux deux extrémités du transept qui sont d'un bel aspect et d'un goût de composition qui a beaucoup d'analogie pour la disposition et les ornemens du pignon, du vitrail à rosace et du porche, (dont le temps et des mains ennemies ont détruit la plus grande partie des sculptures), avec la partie centrale du grand portail. On peut considérer ceux-ci comme semblables entr'eux, n'offrant que quelques légères différences dans les ornemens de détail.

INTÉRIEUR.

L'intérieur de l'église d'Auxerre, d'une étendue moyenne, est régulier, et présente des proportions élégantes et sveltes. Ses dimensions sont de 300 pieds de long, sur 71 de large non compris les chapelles, et 1oo d'élévation. Cet édifice étant bâti sur la pente d'un coteau rapidement incliné, il faut descendre six marches pour entrer dans la nef, et deux marches pour passer de la nef autour du chœur. Il paraît que l'architecte n'a pu entièrement corriger ce défaut de nivellement, malgré l'élévation des cryptes sur lesquelles le chœur est considérablement exhaussé au-dessus du point le plus incliné du sol naturel. Quelques nuances de style, qu'il est facile d'observer en examinant attentivement chaque partie de cet intérieur, caractérisent le passage des différentes époques dans l'intervalle desquelles cet édifice a été bâti. C'est ainsi que dans le rond-point, une partie du chœur, et dans les bas côtés qui l'entourent, on reconnaît, à la forme des piliers, des galeries et des fenêtres, la portion de construction la plus ancienne, c'est-à-dire celle du commencement du treizième siècle. La nef et la croisée sont de la fin de ce siècle ou du commencement du quatorzième; les premières travées vers le grand portail, sont surtout évidemment de ce dernier siècle. Les fenêtres, les galeries et les portes du transept sont beaucoup plus ornées que toutes les autres parties de l'édifice, et sont du temps où l'art commençait à perdre de sa rudesse et de sa simplicité. Quelques critiques ont trouvé que les bas côtés de la nef et les ouvertures des travées sont un peu étroits : ils sont accompagnés de cinq chapelles de chaque côté, y compris celles qui sont sous les tours; plus deux autres sous la transept; toutes sont fermées de grilles fort simples, et ne présentent rien de particulier que quelques vestiges de médiocres peintures à fresque. La chapelle de la Vierge, derrière le chœur, est seule remarquable par sa forme carrée, la disposition de sa voûte et des trois arcades qui en forment l'entrée, soutenues sur deux colonnes fuselées et d'une grande délicatesse pour leur élévation[3]. Le chœur, jadis fermé par un beau jubé, qui fut détruit par les calvinistes, est vaste; le sanctuaire surtout, pavé en marbre blanc et noir, est fort beau; mais l'un et l'autre sans ornemens d'architecture. Enfin, toutes les voûtes sont en briques, chose peu ordinaire, les nervures seulement sont en pierres.

Les vitraux peints sont la décoration la plus importante que la cathédrale d'Auxerre ait en grande partie conservée; les trois roses surtout brillent en même temps des couleurs les plus vives et des formes les plus agréables. Celle de la nef à l'ouest représente le Ciel, ou la Divinité dans toute sa gloire, figurée au centre sous l'emblème du soleil; autour sont rangés une grande quantité d'anges, de chérubins et de bienheureux, au nombre desquels on remarque les portraits des donataires. La rose du transept à droite au sud, et le vitrail en huit panneaux placé au-dessous, sont en assez mauvais état, et représentent des sujets tirés de la Bible; on y reconnaît le serpent d'airain, le frappement du rocher, le passage de la mer Rouge, etc.; mais beaucoup de parties endommagées, d'autres déplacées ou mises à contresens par quelque ouvrier maladroit, en défigurent l'ensemble. Du côté opposé, à gauche, la rose du nord, beaucoup mieux conservée, représente les litanies de la Vierge, en une quantité considérable de figures emblématiques, et dans le "vitrail au-dessous, divisé en huit panneaux, divers sujets de la vie des saints. Les vitraux de la nef et de ses chapelles sont moins remarquables et moins bien conservés; ceux du chœur sont assez importans, mais grossièrement exécutés, peut-être pour produire plus d'effet, à cause de leur élévation; ils portent la date de 1573, époque de leur restauration par les soins de l'évêque Amyot, et représentent des évêques, des docteurs et des saints pères. Au milieu, dans le fond, Notre-Seigneur mort en croix et Notre-Seigneur glorieux et ressuscité; au-dessous les donataires et leurs armes; toutes ces figures sont entourées de riches bordures. Les fenêtres des bas-côtés du rond-point offrent aussi d'assez belles verrières du treizième siècle bien conservées. On y reconnaît divers sujets mystiques tirés des légendes et de l'Apocalypse. Enfin, la chapelle de la Vierge est encore éclairée par sept verrières non moins belles; trois dans le fond, qui représentent la vie de la Vierge, l'histoire de Job et celle des Machabées, sont d'un excellent style, et sont pleines de charmans détails, et quatre, pour les côtés, peintes en grisailles, d'un travail moins excellent, dans lesquelles on voit les figures en pied des deux chanoines qui ont fait don de ces vitres, dont on reconnaît le modèle dans leurs mains. Au-dessus de l'une de ces figures; on lit : Henricus, presbiter; le nom de l'autre est effacé; tous deux semblent sous la protection de leurs saints patrons, qui sont également représentés au-dessus de leurs têtes.

Quelques monumens d'un assez grand intérêt, échappés seuls aux dévastations des différentes époques malheureuses de notre histoire, ornent encore l'intérieur de la cathédrale d'Auxerre. Tels sont le maître-autel tout en marbre et en bronze, décoré d'un très-beau bas relief du martyr de saint Etienne, et de la statue en marbre blanc représentant ce saint, grandeur de nature, expirant sous les coups de ses bourreaux, morceau d'une très-belle exécution et d'un excellent goût; le tout est surmonté d'un riche baldaquin, soutenu par des anges. L'aigle ou pupitre du chœur en cuivre jaune, du quatorzième siècle[4], et les deux bénitiers en fer fondu, du treizième siècle, objets curieux pour l'histoire des arts. Les mausolées des évêques Amyot et Colbert, érigés, le premier en 1610 et le second en 1713, aux deux côtés du sanctuaire, par leurs neveux ; enfin, dans la chapelle de la Vierge, le mausolée en marbre de Claude de Beauvoir de Chastellux, maréchal de France, et de Jean de Chastellux, vicomte d'Avallon, amiral de France, qui s'illustrèrent, en 1423, au fameux siège de Cravan contre les Écossais, et conservèrent, par leur valeur et leur générosité, cette ville au chapitre d'Auxerre, qui, en reconnaissance, décerna aux aînés de la famille le titre de chanoine avec toutes ses prérogatives[5] ; monument nouvellement rétabli aux frais de la famille, en place de l'ancien, détruit en 1793. On y voit les deux héros couchés, les mains jointes, sur un lit ombragé de drapeaux; au-dessus, l'artiste a trouvé le moyen d'ajuster un ancien bas-relief provenant peut-être du tombeau primitif, représentant la bataille de Cravan; mais on est étonné de trouver reléguée sur un pilier du bas-côté, à droite, hors la chapelle, l'ancienne inscription, gravée sur une table d'airain, qu'on aurait dû rétablir sur le nouveau monument.

Le siège épiscopal d'Auxerre, illustré par une longue suite d'évêques, dont un grand nombre ont brillé par leur mérite et leurs éminentes vertus, a été supprimé dans la dernière organisation des évêchés de France, et réuni à celui de Sens dont il était suffragant.

 

[1] C'était en effet à l'époque désastreuse des guerres de religion et des troubles de la Ligue. [2]Le comte de Caylus, Vauban, Servandoni, l'abbé le Bœuf et quelques autres en parlent avec une sorte d'enthousiasme qui pourrait peut-être paraître exagéré à ceux qui aujourd'hui voient et jugent ces monnumens avec des connaissances plus positives. [3] Dans la planche 4 on a représenté cette chapelle débarrassée des boiseries et tableaux de mauvais goût qui l'obstruent. Et sa grille remplacée par la clôture de pierre à jour qui paraît avoir existé primitivement. [4] Cet aigle rapporté depuis peu dans la cathédrale, appartenait à une autre église et remplace ici l'ancien aigle détruit dans la révolution, qui était du même temps et plus curieux. [5] Le titulaire de ce canonicat quoique laïque en prenait possession botté, éperonné, cuirassé, un oiseau sur le poings, revêtu d'un surplis, le baudrier et l'épée par-dessus, ganté des deux mains, l'aumuce sur le bras, coiffé d'un bonnet bordé d'une plume blanche. Quand Cézar de Chastellux, qui en avait pris possession en 1648 parut au chœur en présence de Louis XIV, à son passage à Auxerre pour aller visiter le camp de la Saône en 1683 ; les seigueurs de la suite du roi plaisantaient sur la bigarrure de cet habillement : le prince leur dit ne badinez pas, il n'est aucun de vous qui ne dût se faire honneur d'un pareil titre. Guillaume Antoine comte de Chastellux, brigadier des armées du roi est le huitième de son nom qui ait pris possession de ce canonicat en 1752, sous M. de Caylus.

 

Photos Cathédrale Saint-Étienne (Sources internet.).Photos Cathédrale Saint-Étienne (Sources internet.).
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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

LA CATHÉDRALE SAINT-ÉTIENNE DE SENS.

F.T JOLIMONT. 1828.

Un assez grand nombre d'historiens se sont occupés de l'histoire de l'église de Sens, mais la plupart de leurs ouvrages sont restés manuscrits, et par conséquent, ou sont égarés, ou ne sont possédés et connus que d'un petit nombre de personnes. Nous n'avons point trouvé de description ni d'histoire imprimées de cette cathédrale, qui cependant n'est pas sans quelque célébrité, et probablement nous eussions été fort dépourvus de documens certains pour rédiger cette notice, si nous n'avions trouvé dans la riche bibliothèque de M. Tarbé, imprimeur du Roi à Sens, littérateur aussi estimable que bibliophile érudit, une collection nombreuse de chroniques, de chartes, de cartulaires et de pièces authentiques, qu'il a recueillies avec un soin et un zèle infatigable; non-seulement sur ce qui concerne l'église de Sens, mais même sur ce qui concerne la ville et le département qu'il habite. Précieux dépôt qu'il a bien voulu mettre à notre disposition, ainsi que quelques notices publiées par lui-même, fort rares aujourd'hui, qu'il nous a communiqué avec une amabilité et une confiance qui exigent de nous ici un juste témoignage de notre gratitude.

Il y a peu d'églises en France, et probablement dans la plus grande partie de la chrétienté, qui ne se glorifient d'une origine très-ancienne. Toutes, si l'on en croit le pieux enthousiasme de leurs historiens, prétendent faire remonter leur fondation jusqu'à l'établissement même du christianisme dans les Gaules, et malgré l'incertitude et l'obscurité qui règnent dans l'histoire de cette époque, chacun d'eux étaie son système sur des preuves plus ou moins vraisemblables: c'est ainsi que ceux qui ont écrit sur l'origine de l'église de Sens, ont rivalisé d'efforts pour attester sa glorieuse antiquité. Nous ne les suivrons point dans leurs laborieuses recherches, et dans leurs volumineuses dissertations, dont il nous suffit d'indiquer le résultat : peu d'accord en général sur les dates précises, la plupart cependant regardent saint Savinien et saint Potentien comme les apôtres de Sens. Ces courageux personnages, et saint Altin, leur digne émule, après avoir prêché la foi dans Orléans, Chartres, Troyes, Paris, reçurent à Sens la palme du martyre vers la fin du deuxième siècle ou le commencement du troisième, et leurs cendres y reposaient dans des cryptes dont on voyait encore naguère quelques restes non loin de la ville[1].

La longue suite de siècles qui s'écoula depuis l'époque où Savinien et ses compagnons consacraient, au milieu des persécutions, un modeste oratoire au culte du vrai Dieu, jusqu'à celle où fut bâtie l'église actuelle, offre une série d'événemens successifs dont le récit peut avoir quelqu'intérêt local, mais qui dans cet ouvrage, consacré à l'ensemble des cathédrales de France, deviendrait fastidieux par la trop fréquente répétition de faits semblables, presque toujours dus aux mêmes causes, tels que des ruines, des incendies, des reconstructions, dont les exemples communs à toutes nos anciennes basiliques, attestent, tantôt la fragilité[2] des édifices que l'on construisait, tantôt les irruptions et les ravages des barbares, ou enfin les malheurs du temps, qui en faisait souvent négliger l'entretien.

Au nombre des événemens les plus funestes que signale l'histoire de l'église de Sens, il faut citer l'incendie arrivé vers l'an 97o, sous l'épiscopat d'Archambaut, qui détruisit l'édifice jusqu'aux fondemens. Le cloître, les archives, la bibliothèque, tout fut réduit en cendres ; ornemens, vases sacrés, reliques, tout fut enseveli sous les ruines de l'édifice, qui s'écroula au milieu de l'embrasement.

Il n'est point probable qu'Archambaut; que les chroniques nous dépeignent comme indigne de son ministère, par ses débauches, son impiété, et le mauvais emploi qu'il faisait des biens de l'église, ait fait réparer ce désastre. Il paraît plus certain que saint Anastase, son successeur , surnommé l'Homme-Dieu, riche de ses économies, de ses abstinences et du crédit que ses hautes vertus lui donnaient auprès des princes et des rois, jeta les fondemens de l'église actuelle, et mourut lorsque les piliers du chœur étaient à peine élevés. Sevin, digne en tout point de son prédécesseur, d'un génie vaste et entreprenant, acheva l'édifice, et en fit la dédicace le 17 octobre 999. Mais cette église, moins vaste et moins magnifique qu'elle ne l'est aujourd'hui, fut considérablement augmentée et presqu'entièrement rebâtie, dans un style différent, de 1143 à 1168, par les évêques Henri Sanglier et Hugues de Toncy, qui la firent telle que nous la voyons encore, à l'exception des deux tours et du transept qui sont postérieurs.

La tour septentrionale fut élevée en 1184, par Philippe-Auguste, et depuis on l'appela tour de plomb, parce que les guerres du temps ayant empêché de l'achever, elle fut provisoirement terminée par une charpente revêtue de ce métal, et ce provisoire dure encore. La tour méridionale, qui avait été d'abord conservée intacte de l'édifice, bâti dans le dixième siècle, par l'évêque Sevin, s'écroula tout à coup la surveille de Pâques, en 1267, avec un fracas épouvantable, tua ceux qui se trouvaient sur la place, ruina les édifices voisins, et produisit d'autres grands malheurs[3]. Pierre de Charny, alors évêque, fit relever cette tour, qui fut appelée tour neuve, et fut long-temps comme la tour septentrionale, terminée en charpente, revêtue de plomb; mais depuis, l'évêque Sallasard la fit exhausser, et le cardinal Duprat, en 1532, y ajouta la jolie campanille, ou lanterne, qui surmonte un des deux angles.

La transept, ou la croisée, ne fut commencée qu'en 1491, par Guillaume Gennart, doyen de Sens, qui posa la première pierre du portail septentrional, ou portail d'Abraham, et n'a été terminé qu'au commencement du seizième siècle, par l'évêque Sallasard, qui fit faire le portail méridional, ou de Saint-Étienne, du côté de l'évêché.

On peut dire enfin que ce ne fut guère que sous l'épiscopat de Sallasard que la cathédrale de Sens, souvent endommagé depuis sa reconstruction, et demeurée imparfaite en beaucoup de parties, est parvenue à l'état à peu près complet où nous la voyons. Ce prélat donna en différentes fois des sommes considérables pour les réparations et les embellissemens de son église, et peu l'ont autant que lui comblée de tant de libéralités.

EXTÉRIEUR.

L'église de Sens, peu considérable, quant à l'édifice, si on la compare à beaucoup d'autres, telles par exemple, que celles que nous avons déjà décrites[4], offre en général, à l'extérieur, toute la rudesse de style, toute la pénurie d'ornemens et la timidité de construction du siècle où la masse principale fut construite. Point ou fort peu de ces pyramides aiguës, de ces clochetons élégamment profilés, de ces frontons triangulaires évidés à jour et ornés de fleurons, de ces arcs-boutans hardiment projetés, de ces galeries délicatement travaillées, ornant si gracieusement le pourtour des murs. Ici, de lourds contreforts, des fenêtres étroites et peu divisées, des massifs de murs étayés d'arcs-boutans simples et rares, n'offrent à l'imagination que l'idée de la solidité à laquelle on ne savait point encore unir l'élégance et à la légèreté, qui, plus tard, ont émerveillé les regards. Les parties, mêmes les plus récemment construites, telles que les deux portails latéraux, et la tour neuve, sont encore loin d'offrir cette richesse de style dont nous parlons, et que l'on remarque en tant d'autres cathédrales. Cependant l'aspect de cet édifice n'est point par cela même peut-être sans intérêt pour ceux qui aiment à observer les diverses nuances et les nombreuses variétés de l'architecture du moyen âge.

Le grand portail, composé du pignon ou extrémité occidentale de la nef, flanqué de deux tours irrégulières, est assez majestueux et présente quelques détails et une distribution assez remarquables, dont le dessin ci-joint donne une idée plus complète que toutes les descriptions que nous en pourrions faire. Des statues des douze apôtres, de prophêtes, de rois et de saints personnages, détruites en 1793, ornaient primitivement les parois intérieurs des trois grandes entrées ouvertes de la partie inférieure du portail et des tours. Aujourd'hui, quelques fragmens de sculpture et de bas-reliefs sur les tympans, les piedroits et les soubassemens sont les seuls ornemens qui soient échappés aux destructeurs de cette époque, et leur extrême mutilation permet à peine d'en reconnaître les sujets[5].

Au-dessus du vitrail, qui remplace ici la grande rose qui occupe ordinairement le centre du portail [6], on voit, dans la partie la plus élevée, un peu en retraite, un cadran d'horloge avec un mécanisme marquant l'équation, le lever et le coucher du soleil et de la lune, indiqués par les figures dorées de ces deux astres mobiles sur deux échelles graduées verticales[7]. Cette partie est couronnée d'une légère galerie en balustrade.

La tour septentrionale, plus étroite que l'autre, et qui est la plus ancienne[8], est principalement ornée de trois étages de petites galeries ou séries d'arcades régnant sur les quatre faces, partie en ogives, partie à plein-cintres, soutenues sur des colonnes légères, entre lesquelles étaient jadis placées des figures. La partie supérieure n'ayant pu être achevée, est formée d'une charpente revêtue de plomb, percée sur chaque face de quatre ouvertures surmontées de frontons aigus , ornés de chardons, le tout surmonté d'un toit pointu quadrangulaire, peu élevé et terminé par une croix. La tour méridionale ou tour neuve, offre aussi pour principal ornement deux rangs d'arcades et de piliers formant galeries, sous lesquelles étaient aussi placées des statues. Le dernier étage est percé de deux grandes ouvertures à voussures ornées, fermées par des abat-vents, et est surmonté et terminé par une plate-forme. A l'angle droit, et du centre des deux contre-forts, s'élève une petite campanille octogone à trois étages, ornée de gargouilles, et surmontée d'un petit toit, au sommet duquel exista long-temps une figure colossale de Jésus-Christ sortant du tombeau, tenant sa croix d'une main et de l'autre donnant sa bénédiction[9]. Cette tourelle bâtie, ainsi qu'une partie de la tour elle-même, par J. Godinet, architecte de Troyes et sculpteur célèbre, est d'un assez joli style, et fut, comme nous l'avons dit, élevée aux frais du cardinal Duprat, en 1532[10], pour y placer l'horloge et la vigie de la ville. Au bas de cette tour, à douze ou quinze pieds du sol, on voyait représentée en relief, sous une petite arcade, la ligure équestre de Philippe-le-Vallois, que l'évêque Brocia avait fait ériger en cet endroit, en reconnaissance du jugement rendu par ce monarque, le 29 décembre 1335, en faveur des droits et des immunités du clergé. On lisait au bas ces deux vers:

Regnantis veri cupiens ego cultor haberi
Juro rem cleri libertalem que tueri.

L'inscription et la statue ont disparu en 1793.

Ce portail est précédé d'une place assez vaste, où se lient le marché, et qui fut jadis ornée d'une fontaine. Quelques amateurs de la régularité regrettent que la partie inférieure de la tour septentrionale soit encore interceptée par quelques maisons dont la démolition rendrait la place plus correcte et découvrirait en entier la principale façade du monument.

Le côté septentrional n'est point non plus entièrement accessible; quelques maisons, des cours , des jardins, restes de ce qu'on nommait le cloître, dérobent à l'œil presque toute la partie inférieure de l'édifice. Une petite rue seulement est ménagée vis-à-vis le portail de la croisée de ce côté, appelé le portail d'Abraham, parce qu'on y voyait sur le trumeau de la porte une figure de ce patriarche immolant son fils. Ce portail, postérieur de deux siècles au reste de l'édifice, est d'une structure assez élégante et délicate; mais il a aussi perdu, en 1793, la plus grande partie des statues et sculptures qui l'ornaient : quelques figures de sybilles, éparses dans les voussures de la porte, ont seules échappé aux injures des hommes et du temps, qui n'ont point respecté non plus les armes de Henri de Melun, qui fit terminer ce portail en 15o6. Entre ce portail et le chevet de l'église, on remarque une chapelle dont l'extérieur est de l'architecture du onzième siècle, et faisait partie de l'édifice bâti par l'évêque Sevin.

Le chevet, dont la vue est obstruée par des constructions diverses et les jardins et dépendances de l'évêché, ne présente aucune particularité remarquable. Le côté méridional, environné seulement des vastes cours de l'archevêché est entièrement à découvert. Le portail, appelé portail Saint-Étienne, est à peu près du même style que celui opposé, mais moins orné et moins élégant. La toiture couverte en tuiles, excepté celle du transept, était autrefois ornée au centre d'une aiguille élégante, qui fut brûlée et n'a point été reconstruite.

INTÉRIEUR.

L'intérieur de la cathédrale de Sens présente, comme à l'extérieur, quelques différences de style dans sa construction. La partie inférieure des murs et des piliers de la nef du chœur et des bas-côtés nous paraît appartenir à une époque plus reculée que le reste, et semblerait avoir été réservée de l'église précédente, bâtie dans le dixième siècle, ce que l'on reconnaît non-seulement aux arcs en plein-ceintre, mais encore à la dimension et à l'assemblage des pierres et à certaine forme des chapiteaux ; mais d'un autre côté, quelques particularités des plein-ceintres, que l'on croit étrangères au style des dixième et onzième siècles, et des exemples assez fréquens, que nous avons nous-mêmes reconnus ailleurs , d'un genre de construction mixte, Ou de transition, qui marqua dans le douzième siècle, le passage du plein-ceintre à l'ogive, pourrait faire douter de notre sentiment, et, selon cette dernière opinion, le style de l'intérieur de l'église de Sens serait en entier de cette époque de transition vers la moitié du douzième siècle, sous l'épiscopat de Henri Sanglier et Hugues de Tenay, sauf la croisée ou transept, qui, comme nous l'avons observé, fut rebâti vers la fin du quinzième siècle, ce qui se reconnaît facilement aux ornemens multipliés des fenêtres, des roses et des portes.

Le plan de cette église est régulier dans l'ensemble : les chapelles seulement sont moins symétriquement disposées. Elles sont au nombre de .vingt : trois derrière le cœur, dont celle de Saint-Savinien et Saint-Potentien occupe le milieu; deux à gauche, dont celle de Saint-Thomas de Cantorbéry; trois à droite, dont celle de la Vierge, et deux sous la croisée à l'entrée du chœur, et enfin dix réparties de chaque côté de la nef. Quatorze piliers isolés soutiennent la nef, et seize le chœur. Ces piliers sont alternativement de formes différentes : les uns sont composés en faisceau de plusieurs colonnes ou fûts, les autres seulement de deux grosses colonnes accouplées sur la même base, et dont les chapiteaux sont réunis sous le même tailloir; un seul, à droite, près de l'entrée principale, consiste en un gros pilier rond, formant noyau, cantonné de quatre autres plus menus, qui en sont légèrement détachés. La nef est large et spacieuse, mais peu élevée, ainsi que le chœur et les bas-côtés : la croisée et les chapelles sont étroites.

La longueur totale de cet édifice est de 352 pieds, sa largeur de 114 pieds, et sa hauteur, sous voûte, de 9o pieds (selon la notice de M. Tarbé). La structure intérieure est assez régulière et ne manque pas de noblesse, mais n'offre rien de particulièrement remarquable. Dans le seizième siècle, on avait orné chaque pilier de la nef et du chœur, d'une petite console portant une statue surmontée d'un dais (ou tabernacle , selon l'expression du temps) travaillé à jour. Mais cet ornement, peu en rapport avec le style sévère de l'édifice, produit un effet moins agréable qu'on pourrait le croire. Le sol est entièrement pavé en beau pavé noir et blanc, et les chapelles sont fermées de grilles .dont quelques-unes portent des armes. L'entrée du chœur, qui sans doute était ornée, dans l'origine, d'un jubé gothique, fut close en 1762, par une fermeture d'architecture en stuc, décorée d'ornemens, de chapiteaux et de trophées en bronze doré, qui forme en deux massifs deux chapelles réunies par une belle grille en fer : le tout est surmonté d'un attique orné d'écussons supportés par des figures de ronde-bosse représentant la Foi, l'Espérance, la Charité et la Justice. Le chœur, environné de stales et d'une boiserie moderne, est assez vaste, ainsi que le sanctuaire qui est élevé sur trois marches et entouré de fort belles grilles en fer.

Mais ce qui mérite particulièrement l'attention des curieux qui visitent l'église de Sens, ce sont les restes des vitraux, des monumens de sculpture, des tombeaux et des curiosités du trésor qui ont échappé à la ruine ou à la spoliation révolutionnaire, et qui, faibles restes de ce qu'elle possédait, font encore aujourd'hui la principale richesse de cette cathédrale. Au nombre des vitraux, nous citerons la rose du portail d'Abraham, au nord de la croisée, aussi remarquable par sa construction que par la beauté des peintures; elle représente l'apothéose de J.-C. Le Sauveur occupe le centre, chaque fleuron de la rose offre un chérubin jouant d'un instrument : ils sont au nombre de plus de quatre vingt. Au-dessous, dans cinq grands panneaux de vitres, sont représentés, dans le premier à gauche, la résurrection des morts; au-dessus, le soleil de justice; à droite, du côté opposé, le jugement et la séparation des élus et des réprouvés; on y voit un roi précipité dans les enfers, et un prince de l'église montant aux cieux; au-dessus, l'ange de ténèbres[11] ; dans le panneau du milieu,l'Annonciation; au-dessus, un Saint-Esprit; enfin, dans les deux autres panneaux, de chaque côté de celui-ci, le Nouveau et l'Ancien Testamens figurés, l'un par Moïse et l'arche d'alliance; au-dessus, Dieu le Père; l'autre par la Foi triomphant de l'idolâtrie; au-dessus, Dieu le Fils portant sa croix. Ce magnifique vitrail fut fait aux frais de Gabriel Gouffier, doyen de Sens, en 1529. On y remarque le donateur avec ses armes.

La rose du portail Saint-Étienne, au sud , quoique moins estimée, ne laisse pas d'être aussi fort belle; elle représente les quatre fins dernières de l'homme : la mort, le jugement, le Paradis et l'Enfer. Dans les cinq panneaux de vitres, au-dessous, les quatre évangélistes, et différens sujets de la vie de saint Étienne. Ce vitrail fut donné vers le commencement du quinzième siècle par l'évêque Sallazard, dont on y voit aussi les armes. Les autres vitraux, encore assez nombreux, de la croisée des chapelles et des bas-côtés du chœur, qui ne sont pas non plus indignes d'un examen particulier, représentent des évêques, des princes, de saints personnages, et divers sujets d'histoire sacrée. Un grand nombre est orné des armes des donataires. Quelques-uns, dont les couleurs sont très-vives, sont du treizième siècle, notamment ceux du chœur et des chapelles derrière le chœur; et l'on trouve qu'Ëtienne Bequard, archidiacre de Sens, en 1294, laissa par testament la somme, considérable alors, de 1200 livres, pour les réparations de la cathédrale et pour faire ces vitres. Enfin, on ne manque pas de montrer aux étrangers le vitrail de la chapelle de Sainte-Eutrope, représentant la vie et le martyre de cette sainte : il passe pour être l'ouvrage de Jean Cousin[12], et est cité par Dargenville et Félibien; il est aujourd'hui en très-mauvais état, et n'est plus qu'un respectable vestige d'un chef-d'œuvre qui aurait dû être conservé avec plus de soin. Les monumens de sculpture et les tombeaux sont en petit nombre, mais mériteraient une plus longue description que celle que nous pouvons lui consacrer dans cette courte notice, particulièrement le magnifique mausolée de Louis, dauphin de France, fils de Louis XV et père de Louis XVI, et de Marie-Josèphe de Saxe, son épouse. Ce monument, tout en marbre, orné de plusieurs figures grandeur de nature, est placé au milieu du chœur, et est l'ouvrage de Guillaume Couslou fils[13].

Le tombeau du chancelier Duprat, dont il ne reste plus que les bas-reliefs en marbre, chefs-d'œuvre du temps, représentant des faits historiques de sa vie, recueillis et déposés dans la salle du chapitre.

Le tombeau de l'évêque Sallazard, où l'on voyait son père et sa mère à genoux sur une table de marbre élevée sur quatre colonnes de vingt pieds de haut, un peu en avant d'un riche autel gothique dont on ne retrouve que le retable adossé à un des piliers de la nef, à gauche, d'un travail très-délicat et assez bien conservé.

Le maître-autel, tout en marbre, placé au milieu du sanctuaire, sous un immense baldaquin doré, soutenu sur quatre colonnes de marbre, avec piedestaux; bases et chapiteaux en bronze doré, le tout exécuté sur les dessins de Servandoni, avec plus de somptuosité que de goût. Une madone fort curieuse, et célèbre par les miracles qu'on lui attribue, faite aux frais d'Emmanuel Jeanna, chanoine en 1334. Placée d'abord sur l'autel de la chapelle de la Vierge, et transportée, en 1570, sur le pilier de la même chapelle, où on la voit maintenant, au-dessus d'une console ornée de reliefs curieux représentant le roi David, l'Annonciation, la Visitation et les couches de la Vierge, dans lesquelles saint Joseph figure au pied du lit. Un petit retable en pierre, dans la chapelle Sainte-Eutrope, qui nous paraît être de la fin du quinzième siècle, et offre l'histoire de la passion de Notre Seigneur, distribuée en dix tableaux de sculpture, divisés par des pilastres et colonnes ornés des figures des douze apôtres délicatement travaillées. Une sculpture en marbre, par Gois, dans l'une des chapelles, représentant saint Nicolas dotant une jeune fille. Enfin, dans la chapelle derrière le chœur, un beau groupe en marbre blanc, représentant le martyre de saint Savinien. Le trésor de la cathédrale de Sens était autrefois un des plus riches de tous ceux des églises de France, et presque le seul aujourd'hui qui renferme encore autant d'objets curieux, mais moins précieux par leur valeur intrinsèque, que sous le rapport de l'art ou de l'antiquité. On y voit :

Un christ en ivoire, de deux pieds de haut.

Un morceau de la vraie croix, donné par Charlemagne.

Le peigne de l'évêque saint Loup, en ivoire, garni de pierres.

Un anneau pastoral de saint Loup, et un de saint Grégoire.

Divers reliquaires et diverses châsses en bois sculpté.

Deux bas-reliefs en argent, de Germain, orfèvre, représentant le martyre de saint Potentien et un trait de la vie de saint Savinien. Une boîte ou coffret à plusieurs pans sculptés, à figures, ouvrage du onzième ou douzième siècle. Deux grands bas-reliefs en argent, de 18 pouces de large sur 7 de hauteur, l'un représentant saint Loup éteignant l'incendie de Melun, et l'autre le même guérissant les malades.

Le fauteuil de saint Loup, en bois de chêne, qui sert de chaire pontificale pour la prise de possession des évêques, etc., etc. Le siège de l'église de Sens a été long-temps un des plus importais de la France, et un des plus recherchés, soit par sa position, soit par ses prérogatives. Un grand nombre de conciles célèbres y ont été tenus, dont on trouve un catalogue chronologique fort curieux dans la notice de M. Tarbé, particulièrement, celui où saint Bernard fit censurer Abeilard en 1140. Cette assemblée mémorable était nombreuse; le roi Louis-le-Jeune y assista accompagné de Thibaud, comte de Champagne, et du comte de Nevers et autres, tous prélats de la province. Samson, archevêque de Rheims y vint avec ses trois suffragans. On y voyait encore, avant la révolution , la chaire, très curieuse par elle-même, où saint Bernard avait combattu le malheureux Abeilard.

 

[1] Voyez la notice sur la cathédrale de Sens, publiée par M. Tarbé, dans l’Almanach du département de l'Yonne, en l'an 12 (ère républicaine). [2] Pendant long-temps, scion Grégoire de Tours, et quelques autres historiens, les premiers temples chrétiens n'étaient bâtis qu'en bois , ou de toute autre matière aussi peu solide.[3] Chronique de Saint-Pierre-le-Vif. [4]Particulièrement les cathédrales d'Amiens, d'Orléans et de Reims. [5] Sur le trumeau de la porte du milieu, on retrouve encore, à peu près intact, la figure de saint Étienne, patron de l'église, debout, tenant un livre ouvert. Cette statue, d'un assez bon style, est en quelque sorte la seule qui ait été épargnée dans la révolution, parce qu'on eut l'idée d'écrire sur le livre LIVRE DE LA LOI. Les autres sculptures nous paraissent avoir dû représenter, autant que leur mutilation permet de le reconnaître, dans le tympan du milieu, le martyre et l'apothéose de saint Étienne, en sept tableaux. Dans les faces des piedroits, les vierges sages et les vierges folles. Dans les bas-reliefs soubassemens, les travaux agricoles, les signes du zodiaque, des emblèmes des corps et métiers, et différons ornemens. Les parois et les tympans des portes latérales offrent aussi des sculptures dans le même genre, qu'il est presque impossible de juger, sauf deux médaillons assez curieux, à la porte de la tour du nord, représentant l'Avarice et la Libéralité. [6] Cette rose existait primitivement, mais elle fut détruite par l'ébranlement que lui causa une décharge d'artillerie et des feux de joie, qui eurent lieu dans la place, en 1638, à l'occasion de la naissance du Roi. [7] Ce cadran et ses accessoires furent faits aux frais de Tristan de Sallazard, évêque, dans le commencement du seizième siècle. Tout ce mécanisme ne va plus. [8] Voyez ci-dessus.[9] Cette figure, de six pieds six pouces de hauteur, était en bois revêtue de plomb, et avait succédé, en 1702, à une autre pareille qui y existait depuis 1582. On suppose même que primitivement il devait y en avoir eu une en pierre, sans doute de l'ouvrage de Godinet. Cette dernière fut frappée du tonnerre le dimanche 19 juin 1774, à quatre heures du matin. Ébranlée dans sa base, et presqu'incendiée, il fallait la réparer ou la descendre, et il s'éleva à ce sujet une contestation assez plaisante entre la ville et le chapitre pour savoir qui supporterait les frais de cet événement. Le chapitre prétendait que la tour où se faisait le guet, et où était l'horloge de la ville, appartenait à la ville : celle-ci, au contraire, que la statue du Sauveur devait appartenir plus particulièrement à l'église. En attendant une décision dont le retard rendait la chute de la figure inévitable et dangereuse, le procureur du Roi, par sentence du bai liage, fit descendre la statue par provision aux dépens de qui il appartiendrait. Mais cette discussion scandaleuse fut bientôt terminée par la vente du plomb, du bois et du fer que l'on trouva dans le bris de l'objet en litige dont le produit fut plus que suffisant pour payer les frais. [10] Duprat donna pour ce sujet la somme, considérable alors, de dix-sept mille livres. On plaça dans cette tourelle l'ancienne horloge, qui a été remplacée depuis, en 1781, par une nouvelle faite aux frais de la ville. [11] Nous pensons qu'il y a eu ici une transposition; il nous semble que l'ange des ténèbres doit présider à la résurrection des morts, et le soleil de justice au jugement. [12] Jean Cousin naquit et habita long-temps dans le village de Soucy, près de Sens, où l'on voit encore sa maison. Il mourut vers l'an 1589. [13)  Il ne faut pas confondre le dauphin dont il est ici question avec le grand dauphin fils de Louis XIV, comme le fait l'auteur (Pierre Gallet) d'un voyage sentimental de Paris à Rome. Celui ci est mort à Fontainebleau. Il avait désiré être enterré dans le diocèse où il mourrait, et avait désigné lui-même le milieu du chœur de l'église cathédrale pour le lieu de sa sépulture. Les funérailles furent faites en grande pompe. On trouve une relation détaillée de ses obsèques dans l'Almanach de Sens, année 18o4, publié par M. Tarbé, ainsi que la description complète du monument, et les diverses dissertations critiques qui furent faites à ce sujet. Ce monument qui est un poème entier, représente d'abord l'hymen ou l'amour conjugal dans l'abattement, son flambeau est éteint, et il laisse tomber avec douleur ses regards sur un enfant en pleurs, qui brise une chaîne enlacée de fleurs, symbole de l'hymen; au-dessus, le temps a couvert de son voile funéraire l'urne de l'auguste prince, et se dispose à l'étendre également sur celle destinée à sa vertueuse épouse. Ces deux urnes funèbres sont liées ensemble par une guirlande d'immortelles. Du côté qui fait face à l'autel, le génie des sciences et des arts, environné de ses attributs, et appuyé sur un globe, semble regretter le bonheur et pleurer les exemples que la terre a perdus, tandis que l'immortalité est occupée à former un trophée des attributs symboliques des vertus dont le dauphin et la dauphine furent les modèles. Enfin, la religion pose sur leurs urnes une couronne d'étoiles, symboles des récompenses éternelles destinées aux vertus chrétiennes. Ce mausolée, objet des plus amères critiques et des éloges les plus pompeux, n'a été achevé que dix ans après la mort du prince. L'artiste lui-même mourut en terminant son ouvrage, et n'a pas même eu la satisfaction de le voir en place.

 

Cathédrale Saint-Étienne de Sens. Photos source internet. Cathédrale Saint-Étienne de Sens. Photos source internet.
Cathédrale Saint-Étienne de Sens. Photos source internet. Cathédrale Saint-Étienne de Sens. Photos source internet. Cathédrale Saint-Étienne de Sens. Photos source internet.

Cathédrale Saint-Étienne de Sens. Photos source internet.

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LA CATHÉDRALE NOTRE-DAME DE REIMS.

F.T JOLIMONT. 1826.

Nous n'essaierons point de pénétrer à travers l'obscurité qui enveloppe le berceau de l'église de Reims : son origine est rapportée avec beaucoup d'incertitude, par les nombreux historiens qui nous ont transmis le résultat de leurs recherches[1] ; incertitude, que nous retrouvons dans les ouvrages de presque tous ceux qui ont écrit sur nos vieux monumens, et dont nous avons déjà donné des exemples dans nos descriptions des cathédrales de Paris, d'Amiens et d'Orléans. Celle de Reims n'est pas une des moins anciennes et des moins célèbres de la France, et fut toujours la métropole de la Gaule Belgique: il paraît qu'elle prit naissance vers le milieu du troisième siècle, et que, comme ailleurs, ce fut pendant les plus sanglantes persécutions, que les nouveaux prosélytes commencèrent à élever un temple, ou plutôt un modeste et solitaire asile, bien différent, sans doute, des immenses basiliques actuelles, orgueil des contrées où fleurit le christianisme. Nous passons donc sous silence l'histoire de ces monumens informes ou trop peu connus, et nous ne parlerons que de celui que l'on suppose avoir été bâti par Saint-Nicaise [2] vers l'an 401, sur les ruines d'un temple consacré à Vénus, monument dont l'existence ne serait point sans intérêt, si l'on avait des preuves certaines que Clovis y eût été sacré et baptisé par Saint-Remi en 496, comme le prétendent les historiens.

Ce temple, réduit, vers le commencement du neuvième siècle, à un état complet de vétusté, fut reconstruit sur un plan plus magnifique, par l'archevêque Ébon, élevé au pontificat en 822, sous le règne de Louis I, dit le Débonnaire. Rumualde ou Rumualdus, architecte de ce prince, cité pour ses talens et son goût pour les arts, en dirigea les travaux et les termina en 846, époque à laquelle Hincmar avait succédé à Ebon au siège apostolique. Si l'on en croit l'historien Flodoard, qui nous a laissé une description fort détaillée de cet édifice, c'était alors un des plus beaux monumens de la France. Les voûtes et les murs , décorés de peintures et de dorures éclatantes; des pavés de marbre et de mosaïque; des vitraux magnifiques; la quantité et la beauté des sculptures; de riches tapisseries; de nombreux chefs - d'œuvre d'orfèvrerie; attestaient aux regards émerveillés la pieuse munificence de ses fondateurs; mais ce temple, sur lequel nous ne pouvons toutefois avoir que des idées très vagues, malgré les pompeuses descriptions de Flodoard, et le témoignage d'un vieux sceau qui en représentait l'extérieur, conservé long-temps, dit-on, au chapitre[3], devint entièrement la proie des flammes en l'an 1210, ainsi qu'une partie de la ville. C'était alors le temps où, plus que jamais, les peuples étaient dévorés du zèle de la maison du Seigneur: Alors, dans chaque province, comme nous l'avons observé ailleurs[4], on rivalisait à qui bâtirait sur de nouveaux modèles la plus belle église, la cathédrale la plus magnifique; aussi, le désastre affreux de l'église de Reims ne pouvait rester long-temps sans être réparé : On se mit de suite à l'ouvrage, et les caisses du trésor, promptement épuisées, furent presqu'aussi tôt remplies, comme par enchantement, du produit immense des quêtes et des libéralités des princes, des seigneurs, du clergé et du peuple, tellement que, l'année suivante, l'archevêque Albéric de Humbert put poser la première pierre du nouvel édifice : cet édifice est celui qui subsiste encore aujourd'hui , et que nous allons décrire. Les travaux, poussés avec une activité dont on voit peu d'exemples ailleurs, furent presqu'entièrement terminés dans le court espace de trente ans, sous la direction d'un seul architecte, Robert de Couci, né à Reims, et qui, par cet ouvrage, l'un des plus parfaits de ce genre, rendit son nom justement célèbre.

Depuis, la cathédrale de Reims, en traversant les siècles, a subi le sort commun aux choses dont l'existence est marquée par une longue durée; non-seulement, l'influence des élémens a noirci ses murs, calciné ses pierres et altéré la pureté et la délicatesse des profils, mais encore les événemens qui dépendent des passions, de la volonté ou de la négligence des hommes, l'ont quelquefois menacée d'une ruine totale, et lui ont du moins fait perdre quelques-uns de ses primitifs ornemens[5]. Enfin, combien le manque absolu de réparations et d'entretien pendant plus de vingt années [6] n'a-t-il pas accéléré les effets pernicieux du temps, et laissé des traces, que des réparations incomplètes n'ont point encore fait disparaître.

EXTÉRIEUR.

L'extérieur de l'église de Reims offre un exemple intermédiaire entre l'architecture du douzième siècle et celle des quatorzième et quinzième , c'est-à-dire un mélange de masses unies, pesantes, d'ornemens grossiers, qui tiennent encore à l'état peu avancé de l'art: et de parties plus sveltes, plus délicates , qui annoncent le nouvel essort, que ce même art allait prendre dans les siècles suivans, où il fut poussé jusqu'à la plus extrême élégance et jusqu'à la hardiesse en apparence la plus téméraire. La régularité des lignes l'unité du style et d'assez heureuses proportions en font le principal mérite, on le doit sans doute au petit nombre d'années qui furent employées à la construction de cet édifice[7], et a son exécution sous la conduite du seul architecte qui en avait conçu le plan.

Le Grand Portail Ou Portail Occidental est regardé comme la plus belle chose connue en ce genre et suivant un adage populaire est une des quatre parties essentielles proposées pour modèle dans la composition d'une cathédrale parfaite[8]. Nous ne chercherons point a affaiblir cet éloge par une critique peut être trop sévère, et nous admettrons avec l'opinion commune ce portail comme le chef-d'œuvre, du moins de ceux qui existent. La partie inférieure divisée suivant l'usage[9] en trois grandes ouvertures ou portes d'entrées, a beaucoup d'analogie avec la même partie dans le portail de la cathédrale d'Amiens. On y remarque peut-être moins de grandiose et de majesté dans l'ensemble; mais beaucoup plus de richesse et de profusion dans les sculptures et les détails, quoique distribués peut-être avec moins de bon goût. Ces vastes portiques élevés sur un perron de cinq degrés sont appuyés à droite et à gauche sur une masse solide ou contrefort avancé, orné de sculpture et sont élégamment surmontés, ainsi que ces contreforts, de pignons à angle aigu disposés pyramidalement et enrichis de chardons, de dais à jour et de groupes de figures. Cette partie toute entière forme un avant portail comme à l'église d'Amiens, mais beaucoup plus en saillie et plus détaché du fond. Puisque dans celle-là les portes ne remplissent que l'intervalle de la base des arrière-contreforts, tandis qu'ici elles les recouvrent entièrement et les excèdent même de plusieurs pieds.

Les parois latéraux de ces trois entrées sont encore décorés de même qu'à Amiens d'une suite de statues colossales au nombre de trente-cinq placées sur un stylobate d'assez mauvais goût et qui probablement ainsi que le pense M.Gilbert[10] aura été refait dans le dernier siècle. Elles représentent, des patriarches, des prophètes, des rois, des évêques, des vierges et des martyrs. Sur le trumeau qui partage en deux l'entrée du milieu, est placée la statue de la Ste-Vierge, sous l'invocation de laquelle ce temple est consacré. La figure est surmontée d'un dais en forme de pyramide très-délicatement travaillé, et le trumeau décoré de huit reliefs représentant la chute de nos premiers parens. Les pieds droits et les linteaux des trois portes offrent aussi en sculpture des faits historiques et des emblèmes du paradis, du purgatoire, de l'enfer, des travaux agricoles dans les diverses saisons de l'année, des arts et métiers, des vices, des vertus, etc[11]. Mais c'est particulièrement dans les voussures de ces portes et les frontons qui les surmontent, que l'artiste a donné carrière à son génie, en traçant avec son ciseau un poème religieux tout entier. On y reconnaît les personnages et les figures de l'ancienne loi, précurseurs du messie, le règne de Jésus-Christ, le grand mystère de la rédemption, le triomphe de la loi nouvelle, la conversion des idolâtres, etc. Et ce grand et magnifique tableau est terminé par la résurrection générale, le jugement dernier, la punition des méchans et l'entrée des élus dans les demeures célestes. Enfin l'apothéose et le couronnement de la sainte vierge au milieu des anges, et des chérubins, domine toute cette composition, comme étant la créature la plus parfaite et la patronne de l'édifice[12].

On observe comme une particularité assez remarquable que le tympan ou mur du fond, au-dessus des entrées n'a point été consacré comme cela se voit presque partout ailleurs à l'exécution principale de ces tableaux et de ces sculptures; au contraire, ici, ces parties sont à jour et occupées par une très-jolie rose et par deux vitraux d'un effet fort agréable, surtout dans l'intérieur. Enfin des gargouilles ou gouttières, très-saillantes, en forme de dragons et de chimères, surmontées de figures, dont quatre dit-on représentent les quatre fleuves qui arrosaient le paradis terrestre, et des campanilles à jour s'élevant gracieusement du sommet de l'angle formé par la retombée des pignons et au centre desquelles sont placées des statues d'anges, tenant des vases et des instrumens de musique, complètent la décoration de ce riche avant portail.

A quelques pieds en retraite de la première partie que nous venons de décrire, commence la seconde ou si l'on veut le second étage du portail, partagé aussi dans son élévation en trois corps distincts par quatre grands contreforts d'un style peu commun et fort élégant, ornés de statues de saints personnages dans de grandes niches formées de colonnes isolées, élevées sur un piédestal et terminées par des clochetons octogones. Au centre, la grande rose travaillée avec tout le soin et la richesse de détails que les artistes mettaient alors à cet espèce de chef-d'œuvre, qui excitait souvent leur rivalité, occupe toute l'étendue d'une grande arcade ogive dans la voussure de laquelle on remarque dix figures, qui toutes, ainsi que celles sculptées sur le mur au-dessus, ont rapport à l'histoire du roi David. A droite et à gauche une double fenêtre très-élevée et sans vitraux, laisse voir à travers ses divisions et ses découpures en pierre, l'intérieur de la tour et même au-delà dans le lointain, les sommités des contreforts des côtés latéraux de l'église, ce qui produit un effet piquant et semble donner encore plus de légèreté au portail. Le troisième étage appelé la galerie de rois, consiste en une charmante colonnade qui règne sur les quatre faces du portail en suivant les parties saillantes des contreforts, et est formée d'une suite de petites arcades ogives ornées de découpures en trèfles, surmontées de pignons aigus et soutenues sur des petits faisceaux de colonnes menues d'une extrême légèreté, on y compte quarante-deux statues des rois de France, depuis Clovis jusqu'à Charles VI [13]. Quant aux sept figures du milieu, elles offrent le tableau du baptême de Clovis, le roi y est représenté nu dans une cuve jusqu'à mi-corps, près de lui saint Denis étend les mains vers une colombe qui lui apporte du ciel l'huile sainte, de l'autre côté la reine Clotilde et quelques autres personnages, seigneurs ou religieux. Aux pieds de ces statues règne une petite galerie ou l'on avait coutume de venir chanter le Gloria Laus le dimanche des Rameaux et qu'on appelle pour cette raison la galerie du Gloria.

C'est immédiatement au-dessus de ce troisième étage, que s'isolent les deux tours régulières qui terminent et complètent le magnifique portail de la cathédrale de Reims. Elles ont des proportions sveltes et élégantes, sont évidées à jour par de grandes ouvertures dans toute leur hauteur, et sont flanqués de quatre tourelles octogones également évidées et d'une grande légèreté[14]. Assurément il ne manquerait rien à ce portail pour être en effet le plus parfait si ces tours étaient surmontées de flèches ou pyramides en pierres, telles qu'elles ont peut-être existé ou qu'elles avaient du moins été projetées par l'architecte, ce qui paraît prouvé par les arrachemens d'attente que l'on trouve sous les toitures en ardoise qui les recouvrent[15]. Les dimensions de ce portail sont de cent quarante pieds de largeur, d'un angle à l'autre, et de deux cent cinquante-deux pieds jusqu'au sommet des tours. Les façades latérales au nord et au midi, et le chevet offrent comme dans presque tous les édifices de ce genre, une suite de verrières aux intervalles desquelles viennent se rattacher des doubles arcs-boutants, appuyés sur autant de contreforts , qui en font en même temps la solidité et l'ornement : mais si dans la plupart des cathédrales nous remarquons dans ces accessoires un grand luxe de décoration, une hardiesse étudiée, une prodigalité extrême de clochetons de fleurons et de découpures, ici au contraire règne une noble simplicité qui n'exclut point cependant l'élégance. Les piliers butants du premier rang sont les seuls ornés et présentent le même style que ceux du grand portail auxquels  ils font suite; les statues, qui représentent des saints personnages, des rois et des anges, chacun avec des attributs particuliers, sont d'une exécution assez soignée et d'assez bon goût, et les somitées aigues sont surmontées de grandes croix au lieu de fleurons ou de groupes de chardons et d'acchantes. Au-dessus de la corniche des murs de la nef du cœur et des chapelles du rond-point, règne une galerie avec une balustrade à petites arcades ogives en pierre et à jour, à hauteur d'homme dont l'appui supporte de distance en distance des petites statues, et des figures d'animaux ou de chimères, et est un des plus agréables ornemens de l'extérieur de la cathédrale que nous décrivons.

Enfin, également au nord et au midi, les deux pignons de la croisée présentent deux beaux portails d'une structure à-peu-près semblables, flanqués l’un et l'autre de deux tours carrées, isolées sur trois faces et percées sur chacune de ces faces dans la partie supérieure, de grandes ouvertures sans vitraux, subdivisées en double arcades et en rosaces. Des toitures en ardoises remplacent aussi sur ces tours les flèches qui existaient avant l'incendie de 1481[16]. Et qui avec celles du grand portail, le clocher de la croisée détruit aussi par le même événement, et celui du chevet auraient produit un effet admirable qui entrait sans doute dans le plan du plus grand nombre de ce genre d'édifices, et dont aucun ne nous fournit du moins aujourd'hui d'exemple complet. Nous ne ferons qu'indiquer les ornemens et la distribution relative de ces deux portails, dont les sculptures sont expliquées très-au long et d'une manière fort ingénieuse dans la brochure de M. Povillon Pierard que nous avons déjà citée[17]; tous deux offrent principalement au centre, une belle rose encadrée dans un arc ogive orné de figures, et plusieurs galeries et compartimens, dans la partie supérieure des pignons et des contreforts, également enrichis de statues, de dais, de trèfles et de fleurons[18]. La partie inférieure du portail méridional n'a point de  décorations ni d'entrées, tout ce côté de l'édifice environné des cours, bâtimens et dépendances du palais archiépiscopal, n'est point accessible au public[19]. Le portail septentrional et tout l'édifice du même côté est à découvert, et longe une belle rue construite sur l'emplacement d'un ancien cimetière et de bâtimens claustraux destinés dans les premiers temps aux chanoines, et à la mense canoniale. On y trouve trois portes à profondes voussures dont deux seulement sont décorées dans le goût de celles du grand portail[20], une seule est ouverte, les autres sont anciennement murées.

Du centre de la croisée s'élevait primitivement un fort beau clocher qui fut consumé par l'incendie de 1481, et n'a point été rétabli. La totalité de l'église est couverte en plomb, et le faîte était élégamment orné avant 1793 de fleurs de lys, et de trèfles en plomb doré, régulièrement espacées. Un seul des plus beaux ornemens de cette toiture a survécu aux outrages du temps ou des hommes, c'est le charmant clocher appelé le clocher à l'ange, parce que l'extrémité supporte un ange doré, élevé sur un globe et portant une croix. Placé à la pointe du chevet, ce clocher n'attire pas moins les regards par sa position pittoresque, dont on voit peu d'exemple, que par l'élégance de sa structure. Il est en charpente revêtu de plomb, et à cinquante-cinq pieds de hauteur au-dessus du toit de l'église. Sa base en encorbellement est supportée par huit figures courbées ou espèces de cariatides, dont l'expression, les attitudes et les attributs singuliers ont en vain exercé la sagacité des curieux qui n'ont pu encore expliquer d'une manière bien satisfaisante à quel sujet historique ou emblématique ces figures avaient rapport[21].

INTÉRIEUR.

L'intérieur de la cathédrale de Reims est vaste, d'un aspect imposant, et l'architecture n'a pas moins de noblesse et de simplicité qu'à l'extérieur. Le plan est en croix latine; mais la croisée est beaucoup plus rapprochée de l'extrémité du chevet que dans la plupart des autres églises: cette disposition qui, jointe à la réserve assez inutile d'un emplacement nommé l'arrière-chœur et au besoin d'une vaste enceinte pour les décorations et les cérémonies du sacre, a sans doute nécessité d'agrandir le cœur aux dépens de la nef dont elle occupe trois arcades , nuit peut être à l'aspect général de l'intérieur et semble en rétrécir les proportions, surtout en interceptant le transept dont l'effet est toujours si pittoresque et contribue si puissamment à la beauté de ces édifices. La masse principale des piliers, est ronde cantonnée en forme de croix, de quatre autres piliers ronds d'un moindre diamètre à bases saillantes et couronnés l'un et l'autre de chapiteaux à feuillage à la naissance des arcades des bas cotés. Au-dessus de ces chapiteaux s'élève un faisceau de torres, ou piliers d'un très-petit diamètre également ornés les bases, de cordons et de chapiteaux qui supportent la retombée des arcs et les nervures des voutes. Entre les arcades des ailes latérales et les fenêtres de la nef, règne dans tout le pourtour de l'église, une galerie composée d'une suite de petites colonnes avec chapiteaux, et d'arcades ogives de dix pieds d'élévation parfaitement en harmonie avec la gravité du style du reste de l'église.

Un ornement essentiel manque aux bas-côtés de la nef; c'est cette suite de chapelles qui les accompagne ordinairement, et qui, en rendant cette partie plus vaste, est souvent si intéressante par les ornemens de sculpture, les fermetures, les autels ou les mausolées qui les enrichissent. II n'existe ici de chapelles isolées qu'autour du chevet ou rond-point; elles sont au nombre de sept, sans compter les autels élevés dans la croisée, et ne présentent aujourd'hui aucune particularité remarquable dans leur structure[22]. Le cœur, qui occupe à lui seul près de la moitié de la longueur de l'église, est divisé en trois parties : le cœur proprement dit ; il s'étend depuis les deux gros piliers du centre de la croisée jusqu'à ceux de la troisième travée de la nef inclusivement; il était anciennement entouré d'une clôture en pierre, et l'entrée fermée par un magnifique jubé, monument curieux du quinzième siècle, orné d'autels, de statues, de colonnes, d'escaliers en spirale, et de sculptures les plus délicates[23]; il fut détruit, comme tant d'autres, à une époque où le mauvais goût faisait une guerre à outrance au gothique, ou, pour satisfaire la vanité de gens opulens qui croyaient bien mériter de la postérité, en substituant à grands frais, à ces respectables antiquités, de prétendus embellissemens de mode, que les motifs les plus puériles semblaient rendre nécessaires; on doit déplorer, dans l'église de Reims, plus d'un exemple de cette espèce d'attentat officieux. Cette partie est occupée par des stales assez belles, exécutées dans le dix-neuvième siècle, des pupitres, et un petit buffet d'orgue qui accompagne le chant et donne les intonations.

Le sanctuaire, placé au centre de la croisée et élevé sur plusieurs degrés, est remarquable par son pavé en mosaïque d'un effet surprenant, et non moins curieux par le choix et l'arrangement des marbres que pour sa parfaite exécution[24]. L'autel, construit à la moderne en marbre de différentes couleurs, orné de bronzes ciselés et dorés, mériterait un titre de reconnaissance au riche chanoine qui en fit don, si cet acte de générosité n'avait pas occasionné la destruction de l'ancien autel, beaucoup plus précieux sous tous les rapports, et particulièrement sous celui de l'histoire de l'art, puisque, non-seulement, à la plus rare magnificence, il joignait le mérite d'offrir un exemple presque introuvable aujourd'hui du style de ce genre de monument usité dans les douzième, treizième et quatorzième siècles[25]. L'arrière-chœur, comme cette dénomination l'indique, est un lieu réservé derrière le cœur, dans cette partie du rond-point, qui, dans l'ordre naturel, devrait être occupé par le sanctuaire; c'est dans cet endroit, qui ne paraît point avoir aujourd'hui une destination utile et que l'on pourrait, peut-être sans inconvénient, restituer à son véritable emploi, que se trouvait placé le trésor, avant les changemens faits au cœur lors de la démolition de l'ancien autel, vers l'an 1747 {voyez ci-dessus, la note 2 page 16). Ce trésor, immense dépôt des précieuses offrandes de tant de prélats, de monarques, de princesses et de pieux personnages, était un des plus considérables et des plus riches de France. H contenait une quantité immense de chefs-d'œuvre d'orfèvrerie, vases sacrés, châsses, reliquaires, images de la Sainte Vierge et de différens saints, d'or et d'argent massif, et beaucoup d'autres pièces de fantaisie, la plupart remontant à des siècles très-reculés, et non moins admirables par la richesse des matières que par la beauté et le fini du travail[26]. Tous ces objets, dont l'intérêt des arts au moins réclamait la conservation, ont été, avec tant d'autres, anéantis dans les creusets de l'hôtel des monnaies, par un décret de l'Assemblée nationale, en 1791[27].

On voyait encore dans l'arrière-chœur, avant 1793, un siège formé d'une seule pierre, regardé comme le siège de Saint-Rigobert, évêque d'Amiens en 696. C'était dans cette chaise qu'on installait les archevêques de Reims à leur prise de possession, et que l'on déposait la crosse quand l'archevêché était vacant[28]. Enfin, un autel curieux élevé en 1545, appelé l'autel du Cardinal, ou l'autel de la Croix, parce qu'il avait été donné par le cardinal de Lorraine[29], ainsi qu'une croix de vermeil de quatre pieds de haut, du poids de cent marcs, et ornée de vingt-quatre figures en relief. Les curieux qui visitent l'église de Reims, n'ont pas seulement à regretter la perte des monumens rares dont nous venons de parler, mais encore de quelques autres non moins intéressans, que les pieux dévastateurs de 1747, ou les barbares impies de 1793, n'ont pas plus respecté. Tels étaient un fragment du portail de la cathédrale qui existait dans le cinquième siècle, devant lequel Saint-Nicaise reçut le martyre, pieusement conservé en mémoire de cet événement, dans la nef de l'église actuelle, et que Jean Quinart, chanoine, avait enchâssé en 1663, dans une espèce de mausolée en marbre, orné de bronzes[30]. Le labyrinthe, espèce de mosaïque du treizième siècle, formé de traits anguleux ou circulaires, exécutés en marbre noir sur le pavé au milieu de la nef, et qui offrait au centre et aux quatre coins les figures de l'architecte et des maîtres de maçonnerie auxquels on doit la construction de l'édifice, avec des inscriptions qui indiquaient leurs noms, l'époque de leur mort, et les travaux qu'ils avaient exécutés[31]. La chaire, morceau peu remarquable, mais fort ancien. On croyait que Saint-Bernard y avait prêché[32]. La plus grande partie des vitraux des fenêtres inférieures; enfin, une immense quantité d'ornemens sacerdotaux, aussi remarquables par le précieux des étoffes, le nombre des pierreries et la beauté des broderies, que par l'ancienneté de la plupart et la source auguste qui en avait enrichi l'église[33].

Nous terminerons cette description, en indiquant ce que la cathédrale de Reims a conservé, ou ce qu'un nouvel ordre de choses a pu lui faire acquérir, digne de l'attention de ceux qui visitent ce célèbre monument. Après avoir examiné les divers aspects plus ou moins pittoresques qu'offre de divers points l'intérieur de l'église, surtout celui de l'entrée de la nef, vu des degrés du sanctuaire, le dos tourné à l'autel, quand cette partie est éclairée des feux du soleil couchant : il faut s'approcher des portes et considérer les nombreuses statues placées par rangs dans de petites niches qui décorent toute la surface du mur, au-dessus et autour, tant de la porte principale que des portes latérales; elles sont au nombre decent vingt-deux, d'un assez bon style, et paraissent avoir été exécutées vers la fin du quinzième siècle[34]. Les tambours de ces portes latérales, ouvrage de menuiserie et de sculpture, fait en 1764, méritent aussi d'être cités[35]. Près de là, on trouve, adossé au mur du bas-côté à droite, un mausolée d'un seul bloc de marbre blanc élevé sur deux colonnes de granit, et surmonté d'une urne funéraire, monument de sculpture du Bas-Empire, érigé dans le cinquième siècle, à Flav. Val. Jovin Rémois, préfet des Gaules, chef des armées et consul romain. Les sculptures, qui ont un peu souffert, paraissent représenter des chasses, mais on n'a, sur leur véritable sujet, que des conjectures plus ou moins vraisemblables[36]. Dans la nef, la tombe de Hugues le Berger (Hues Libergiers), architecte de l'église de l'ancienne abbaye de Saint-Nicaise [37]. La nouvelle chaire, d'une forme assez élégante, ornée d'un bas-relief estimé représentant la guérison du boiteux [38]. Dans la croisée méridionale, un autel du seizième siècle, en marbre noir, composé de plusieurs groupes de figures historiques dans des niches et encadremens dans le goût du temps, ouvrage d'un sculpteur de Reims nommé Jaques[39].

Dans la croisée septentrionale, le buffet d'orgues et une horloge à carillon et à figures mouvantes, appelée l'horloge du cœur [40]. Quelques tableaux remarquables, tels que la cène, par le Mutian, estimé cent mille francs : il est placé au-dessus de la porte de la sacristie; la nativité de Jésus-Christ, par le Tintoret (dans la chapelle de la Vierge); l'apparition de Jésus-Christ à la Magdelaine, par le Titien; une descente de croix, par Thadea-Zucchero ; la manne recueillie par les Israélites, peint par le Poussin, placé sur le pilier à droite de la chapelle de la Vierge; et Jésus-Christ sur la croix, peint en 1813, par M. Germain, élève de M. Regnaud, placé vis-à-vis de la chaire. La plupart de ces tableaux sont dus à la munificence du cardinal de Lorraine. Enfin, les vitraux peints des fenêtres supérieures de la nef et du cœur[41]  et les roses du grand portail et de la croisée, non moins dignes de remarque par leur composition que par la légèreté de la sculpture et la vivacité des couleurs[42]. L'église de Reims tient un des premiers rangs dans les églises de France : douze princes ont été assis sur son siège, entre lesquels deux fils de France, Arnoult fils de Lothaire et Henri fils de Louis-le-Gros, et quatre princes du sang royal, Hugues de Vermandois, Henri de Dreux, Jean et Robert de Courtenay; elle a fourni quatre papes, Sylvestre II, Urbain H, Adrien IV et Adrien V; et elle joint à ces titres le titre plus glorieux d'être en quelque sorte le berceau de la catholicité en France. Peu d'événemens mémorables se sont passés dans la cathédrale de Reims, si on en excepte le fameux concile de 1148[43]; mais on sait que les archevêques jouissent du brillant privilège de sacrer les rois de France, qui semblent, dans cette circonstance, déposer la majesté du trône pour venir recevoir dans cette antique basilique l'onction sacrée qui sanctifie leur puissance, et jurer d'observer pendant leur règne les lois de justice et de paix du Dieu au nom duquel ils commandent.

DES CÉRÉMONIES DU SACRE

DU ROI CHARLES X, ET

DES DÉCORATIONS CONSTRUITES EN CETTE OCCASION.

Dans L'église Métropolitaine De Reims, Au Mois De Mai de l'an 1825.

Le sacre des rois, est une cérémonie politique et religieuse, qui remonte aux temps les plus reculés de l'antiquité et fut en usage dans presque toutes les nations.

Les rois n'ont établi et consolidé leur autorité, qu'en s'annonçant comme les mandataires de la divinité, révérée par les peuples qu'ils voulaient gouverner, et le premier qui ceignit le bandeau royal ne fût point, comme on se plaît à le répéter, un soldat heureux, mais un sage, qui civilisa ses semblables, en leur commandant au nom d'une puissance surnaturelle et immuable, dont il semblait lui-même recevoir les ordres suprêmes. Ce ne fut pas seulement devant une supériorité humaine et éphémère, que les hommes crurent d'abord fléchir leur tête, mais devant un envoyé des cieux, empruntant un langage et un caractère divin, pour leur dicter des lois de justice, de paix et d'union : les premiers rois furent donc pontifes et législateurs. Depuis : les choses ont changé : l'autel s'est séparé du trône: mais les rois en n'appuyant plus leur droit que sur leur épée et la sanction des peuples, n'ont point négligé l'égide nécessaire que leur prête encore la religion. Les descendans de Clovis et de Saint-Louis surtout, ces fils aînés de l'église catholique, ont toujours signalé leur avènement, en s'empressant de recevoir dans le temple de l'éternel, l'onction sainte et la couronne, avec ce cérémonial auguste et solennel, dont le but est de rappeler aux princes comme aux peuples, la source divine de la puissance royale, et qui ajoute à l'éclat du trône en l'environnant de plus de respect et de plus de majesté.

L'histoire ne nous a conservé presqu'aucun document sur le sacre et le couronnement des rois de France de la première race et fort peu même sur celui des rois de la seconde. Pépin paraît être le premier et le seul de cette race dont les circonstances du sacre aient été recueillies avec quelques détails[44]. Ce ne fut que sous la troisième race que celte cérémonie fut réglée d'une manière invariable, et que le privilège en fut accordé exclusivement à la ville et aux archevêques de Reims par Louis VII, en 1179, lorsqu'il fit, de son vivant, couronner Philippe-Auguste son fils. Aucuns des rois de France n'ont dérogé depuis à cet usage, excepté Henri IV qui fut sacré à Chartres à cause des événemens qui avaient mis la ville de Reims au pouvoir de la ligue. Depuis cette époque chaque règne vit ajouter quelque chose à la pompe et à la magnificence du cérémonial; les historiens en recueillirent jusqu'aux moindres particularités et la description des sacres de Louis le jeune, de Philippe-Auguste, de Saint-Louis, de Charles VII, de Louis XII, de François Ier, de Louis XIV, de Louis XV, de Louis XVI, occupent une place importante dans nos annales : mais avec quel intérêt la France entière sortant d'un long deuil, n'a-t-elle pas vu, à l'instant même, renouveler dans la cité de Clovis, cet antique et pieux usage qui semblait interrompu pour jamais[45] : avec quel intérêt la postérité n'en lira-t-elle pas le récit, auquel tant de circonstances prêteront de nouveaux charmes: avec quel plaisir n'élevons-nous pas nous-mêmes dans ce recueil national des plus beaux monumens de la piété de nos pères, un monument non moins national, à l'acte mémorable qui consacre la réintégration des fils de Saint-Louis sur le plus beau trône de l'Europe: à la gloire de nos artistes, de nos magistrats, des dignitaires étrangers, qui ont concouru à la pompe de cette grande fête de famille, par leurs talens, leur zèle ou leur magnificence : Au noble enthousiasme d'un grand peuple, encore prosterné devant l'éternel qu'il invoque sur les destinées du monarque nouveau que ses acclamations élèvent au trône. Heureux si en remplissant cette honorable tâche, nos contemporains y trouvent un hommage digne du prince et de la patrie.

PREMIÈRE JOURNÉE.

ARRIVÉE DU ROI AUX FRONTIERES

DU DEPARTEMENT DE LA MARNE.

A l'époque fixée pour l'auguste cérémonie que nous allons décrire, la population entière de la ville de Reims et du département de la Marne, augmentée d'un concours immense d'étrangers de tous les pays et de tous les rangs, s'était portée sur la route, comme sur les différent points où on pouvait contempler les traits de Sa Majesté et jouir du spectacle imposant dont le retour n'avait point embelli ces contrées depuis près d'un demi-siècle. Le Roi parti de Compiègne le 27 mai 1825 avec Monsieur le Dauphin, arriva à Fismes, frontière du département vers le soir. Complimentée à l'entrée de la ville par les autorités départementales civiles et militaires[46], réunies sous un arc de triomphe élégant, orné des statueset de la France, de la religion, de l'agriculture et de l'industrie, et après y avoir reçu l'hommage des clefs, Sa Majesté parvint au palais, qui lui avait été préparé, au bruit des cloches et de l'artillerie, et en recevant à chaque pas les témoignages les plus expressifs de l'amour de son peuple et de l'allégresse publique, redoublés par la grâce et la touchante bienveillance avec lesquelles elle daigna y répondre. Toutes les maisons étaient pavoisées, le soir elles furent illuminées et le Roi donna audience à l'archevêque de Reims, aux autorités et aux principaux personnages de l'endroit.

DEUXIÈME JOURNÉE.

ROUTE DE FISMES A REIMS: ENTREE DANS REIMS :

RÉCEPTION DU ROI DANS L'ÉGLISE CATHÉDRALE.

Le lendemain 28, le même empressement, le même désir avait appelé de bonne heure, sur le chemin de Reims, la même affluence de inonde que la veille aux portes de Fismes, mais à peine avait-on salué le départ de Sa Majesté qu'un événement qui pouvait être funeste excite tout-à-coup un cri d'alarme : la vie du Roi a été en danger: les chevaux effrayés et que rien ne pouvait plus retenir, entrainaient dans un précipice inévitable les voitures de la cour, et sans la présence l’esprit de l'un des conducteurs et la protection du génie qui veille sur la France, un jour de bonheur et de triomphe allait être changé en un jour de douleur et d'effroi. Bientôt les coursiers se ralentissent : le Roi est sauvé! et la joie succède au plus sinistre abattement : mais Charles, seul ne paraît pas se souvenir du danger qu'il a couru : une seule pensée l'occupe : de braves compagnons, des serviteurs fidèles, ont reçu de graves blessures; il leur prodigue les soins les plus touchants et ne consent à s'éloigner qu'après s'être assuré qu'il n'aura point de perte à déplorer[47].

A Tinqueux, village aux limites de l'arrondissement de Reims, s'élevait un nouvel arc de triomphe de style gothique, orné d'emblèmes et d'inscriptions. Le Roi y arriva à une heure, y fut complimenté par M. le sous-préfet de Reims (Voyez le discours ci-dessous[48]), et s'arrêta quelque temps dans une maison appartenant à l'archevêque. De là à Reims, quatre arcs en feuillage placés à distance égale, désignaient les quatre arrondissemens du département dont ils portaient les noms[49], on y trouvait à chacun, le sous-préfet, les maires et un détachement de la garde nationale à cheval. Cent quatre-vingt écussons suspendus à des pins d'Ecosse, ornés de draperies et de guirlandes, régulièrement espacés dans les intervalles de ces berceaux de verdure, indiquaient les communes du département, et aux pieds de ces espèces de trophées champêtres, des jeunes filles vêtues de blanc et couronnées de fleurs devaient agiter et présenter des écharpes blanches pendant le passage de Sa Majesté. C'est au milieu de cette double baye d'emblèmes d'amour, de cœurs dévoués et fidèles ; au milieu de ce concours général d'hommages et de bénédictions, que s'avança lentement vers l'antique cité, le magnifique cortège qui accompagnait l'auguste Monarque[50]. Le ciel que quelques sombres nuages avaient obscurci jusqu'à ce moment, s'éclaira tout-à-coup des vifs rayons du soleil, et un horizon pur, succédant à la brume, semblait présager, avec la fin de nos maux, des années futures de bonheur et de paix. Tous les yeux fixés sur le monarque ne pouvaient être distraits que par la beauté du spectacle qui se déployait sur une ligne immense , la belle tenue des troupes, l'élégance des costumes, des livrées , des équipages, et surtout la richesse et le bon gout de la voiture du sacre, un des chefs-d‘œuvres le plus parfait en ce genre qui soit sorti des ateliers français[51].

A deux heures et demie le son des cloches, les cris mille fois répétés de vive le Roi! et cent et un coups de canon annoncent aux habitants de Reims qu'ils possèdent enfin ce prince bien aimé, qui vient, restituer à leur ville son antique privilège, récompenser leur amour, en recevant au milieu d'eux la sanction divine de sa puissance, et les rendre dépositaires de ses augustes sermens. Après avoir écouté avec une vive émotion la harangue prononcée par M. le maire et reçu les clefs (Voyez le discours ci-dessous[52]. SA MAJESTÉ fit son entrée dans la ville au milieu de l'ivresse générale et d'un concert unanime d'acclamations et d'actions de grâces. Tout le monde pouvait jouir sans obstacle de la présence du Roi; tous les yeux pouvaient lire dans les siens : l'habile artiste[53] chargé des décorations de la ville avait su remplir le vœu d'un bon Prince[54] qui avait dit dans une circonstance semblable : je ne veux rien qui empêche le peuple et moi de nous voir, sans nuire à la pompe qui convenait à la fête. Des ceps de vigne entrelacés de feuillages et de guirlandes de fleurs remplaçaient d'une manière fort heureuse les anciennes tapisseries d'usage, et laissaient voir à travers leurs intervalles les fenêtres des maisons et de nombreux amphithéâtres élégamment drapés, où se groupait à l'envi une foule immense de spectateurs, également avides de contempler les traits de leur souverain.

Parvenue à l'entrée de la sainte basilique, où soixante rois furent sacrés, SA MAJESTÉ y fut reçue par l'archevêque de Reims, vêtu pontificalement, et les évêques de Soissons, Beauvais, Châlons et Amiens ses suffragans, accompagnés de leur clergé, sous un immense porche richement construit dans le style gothique, en avant du portail. De là conduite processionnellement sous le dais jusque dans le sanctuaire, précédée des services de sa maison civile et militaire, et suivie des ducs d'Orléans et de Bourbon, elle fut après une courte prière complimentée par l'archevêque, (Voyez le discours ci-dessous[55]), qui ensuite entonna les vêpres, après quoi le cardinal Lafare[56], prononça un sermon dans lequel l'habile orateur empruntant la mâle éloquence des Bossuet et des Fénélon, sut dicter avec énergie au nom de la religion, les devoirs réciproques du prince et des sujets, et peindre en caractères non moins vivement tracés, l'influence sacrée, de cette même religion, sur les vertus des rois et le bonheur des peuples[57]. Ce discours écouté par Sa Majesté, par les princes, les princesses, et les nombreux assistans avec le plus profond recueillement, fut suivi du Te Deum, et de la présentation des dons offerts par le Roi qui furent successivement déposés sur l'autel par le Roi lui-même, et les chanoines.

A quatre heures le Roi se retira dans le palais qui lui avait été préparé dans l'archevêché[58], et où furent admis à lui faire la cour, le clergé et les autorités civiles et militaires du département qui furent ensuite reçus successivement chez les princes et princesses du sang. Le soir, des repas, des jeux, des illuminations brillantes et des fêtes de toutes espèces animaient sur tous les points, une immense population, livrée sans réserve à cette joie pure, à ces émotions douces, qu'inspire un heureux jour.

TROISIÈME JOURNÉE.

DÉCORATIONS INTERIEURES DE L'ÉGLISE DE REIMS:

CÉRÉMONIES DU SACRE ET DU COURONNEMENT:

FESTIN ROYAL. ETC.

Quand il s'agit de donner avec des mots, une idée d'immenses décorations dont les nombreux détails échappent long-temps, même à l'œil le plus curieux, on sent combien le langage est insuffisant, jjt dans ce cas les dessins instruisent mieux que les descriptions les plus pompeuses: aussi nous n'ajoutons ici qu'un faible supplément, aux précieuses lithographies qui composent ce recueil et qui, à la plus sévère exactitude, réunissent l'effet le plus pittoresque. Les magnifiques décors dont on

On peut donner une idée de cette restauration en disant que cent vingts milliers de plâtre et quarante ouvriers y ont été employés pendant un mois.

avait enrichi l'intérieur de la cathédrale de Reims, n'étaient pas moins remarquables par le grandiose de l'exécution, la richesse des draperies, la beauté des peintures, que par leur parfaite harmonie et l'heureux accord avec l'architecture de l'édifice, à laquelle ils semblaient tellement liés, qu'on aurait pu croire qu'ils n'étaient point un accessoire ajouté pour une cause étrangère, mais une partie essentielle de l'édifice, conçue, dès l'origine, par le même génie.

La partie intérieure du temple, spécialement réservée pour la cérémonie, était drapée en étoffes précieuses parsemées de fleurs de lys d'or, ajustées sans altérer les profils et les formes architecturales. Des amphithéâtres aussi vastes qu'élégamment disposés, occupaient le bas de quatre travées de la nef et des ailes de la croisée, un autre d'une dimension beaucoup plus étendue remplissait tout le fond de l'arrière-chœur et produisait le plus bel effet. Chaque amphithéâtre de la croisée et des travées de la nef était surmonté de tribunes, toujours construites dans le style général, dont l'intérieur tapissé en étoffe de bourre de soie armoiriée, avait le double avantage d'être très-agréable au coup d'œil, et d'offrir un produit nouveau de l'industrie française; enfin les devants étaient ornés de rideaux et de draperies en velours cramoisi, relevés avec des cordons d'or et enrichis des armes de France et du chiffre du Roi. Au-dessus de ces tribunes on remarquait, avec intérêt, les portraits des rois de France, depuis Clovis jusqu'à Louis XVIII, grandeur colossale, surmontés, eux-mêmes, des portraits des archevêques de Reims les plus célèbres, sous le règne de chaque prince, et d'une longue suite de statues représentant les bonnes ville de France , le tout terminé par des trophées militaires des armées anciennes et nouvelles : enfin la voute avait été peinte en bleu d'azur parsémé d'étoiles.

L'autel placé à l'entrée du sanctuaire répondait, par sa richesse et sa noble simplicité, à la majesté du tout ensemble.

Mais le trône, construit entre la quatrième et la cinquième travée de lanef, attirait principalement les regards. Sa forme était celle d'un arc de triomphe à jour, élevé sur un stylobate de grande proportion, orné de cariatides, formant l'entrée de la magnifique enceinte que nous venons de décrire, et soutenu sur huit pilastres et douze colonnes, dont quatre isolées sur chaque face étaient surmontées de renommées portant le sceptre, la main de justice, la couronne et l'épée, insignes de la royauté. Sur les tympans des deux faces étaient figurées des renommées attachant des guirlandes de laurier sous la frise, sur laquelle on lisait le Domine salvum fac Regem : enfin une dentelle d'écussons enlacés de branches de lauriers et d'oliviers ornait la corniche supérieure, et la plate-forme était surmontée d'un beau groupe de figures représentant la France, la religion et le génie tutélaire des Français. Tous ces ornemens se détachaient en or sur un fond général de marbre blanc, et les colonnes en lapis lazuli étaient décorées d'arabesques ingénieusement composées, des armes de France, du haume royal, du chiffre de Charles X et des décorations du St. Esprit, de St. Louis et de la Légion d'Honneur. Au centre de l'arc principal, au-dessus du siège royal, était suspendu un riche baldaquin dont les draperies, les étoffes ainsi que les coussins et le tapis de pied étaient de velours violet, semé d'étoiles et de fleurs de lys d'or. La beauté de ces décorations, dues aux talens de MM. le Cointe et Hittorff architectes du gouvernement, était relevée par l'éclat d'un magnifique luminaire, composé de soixante lustres de sept pieds de haut, placés en avant des tribunes, portant chacun trente-six bougies, d'un lustre de vingt bougies dans chaque tribune et d'un porte lumière de vingt cierges placé au-dessus de chaque colonne.

Le 29, jour du sacre, dès l'aurore une foule immense obstruait les avenues de la basilique, et avant 9 heures du matin les tribunes étaient occupées, dans le sanctuaire à droite, par les députations de la chambre des pairs, les ministres secrétaires-d'état, les ministres d'état, les conseillers d'état, les maîtres des requêtes, les gouverneurs des divisions militaires; à gauche les grands officiers de la couronne et de la maison du Roi. Sur des banquettes dans le sanctuaire, les maréchaux de service portant la couronne, le sceptre, la main de justice et l'épée, les autres maréchaux de France, les quatre évêques chantant les litanies, les grandes députations des députés, les chevaliers et Grand-Croix des ordres de St. Louis et de la Légion d'Honneur; près de l'autel les prélats invités pour assister au sacre, et sur des degrés à droite et à gauche de la croisée les pairs qui ne faisaient point partie de la députation. Dans les tribunes de la nef, adroite près de la croisée, Madame la Dauphine[59], Madame la Duchesse de Berry[60], les princesses du sang[61] et les dames de la cour. Dans les tribunes en face les ambassadeurs. Chacun étant placé, les deux cardinaux assistants se rendirent auxappartemens du Roi , auprès duquel se trouvaient d'avance le Dauphin, le duc d'Orléans, le duc de Bourbon, les grands officiers de la couronne, les grands officiers de la maison du Roi, les premiers officiers et les officiers ayant fonctions au sacre, après les formalités d'usage[62], le Roi a été introduit dans l'église, précédé des princes et du clergé et suivi par un nombreux et brillant cortège.

Quelques prières préliminaires étant terminées, le Roi, les princes et les personnages ayant fonctions, prirent leur place dans l'ordre qui leur était indiqué[63]. Alors commencèrent ces cérémonies, augustes et mystérieuses, par lesquelles la religion s'associant à la royauté, répand, avec l'onction sainte, les grâces du ciel sur les peuples et les rois. Ces cérémonies dont les bornes de cet ouvrage ne nous permettent de ne faire ici qu'un très-court exposé, sont fort curieuses ainsi que les prières et les formules mystiques que l'on y récite[64] (6), et frappent vivement l'imagination, autant par leur appareil imposant, que par la grandeur du caractère qu'elles impriment et le rang des personnages qui y concourent.

Ces cérémonies consistent d'abord dans le serment[65] ; après le Veni Creator, l'archevêque étant revêtu de ses habits pontificaux, le Roi assis et couvert, la main sur les évangiles et sur la relique de la vraie croix, a juré, d'abord comme Roi, de maintenir et d'honorer la religion chrétienne, de rendre exactement justice à tous ses sujets, et de gouverner conformément aux lois du royaume et à la Charte Constitutionnelle, ensuite comme chef souverain et grand-maître des ordres royaux, du St. Esprit, de St. Louis et de la Légion d'Honneur, de maintenir lesdits ordres sans les laisser déchoir de leurs glorieuses prérogatives, d'observer et de faire observer les statuts desdits ordres et d'en porter les décorations. Après quoi le Roi ayant oté la grande robe de soie lamée d'argent qu'il avait porté jusqu'alors et n'étant plus revêtu que d'une camisole de satin ouverte sur les épaules et sur la poitrine, a reçu avec un cérémonial particulier pour chaque chose , les bottines, les éperons et l'épée, et puis sitôt après, pendant le chant des litanies et le récit de diverses prières, l'archevêque a fait avec la sainte ampoule [66] divers onctions sur le corps du Roi, prosterné devant l'autel, alors on l'a revêtu de ses habits royaux, savoir: la tunique et dalmatique de satin violet semé de fleurs de lys d'or et manteau pareil doublé d'hermine, on a fait de nouvelles onctions aux mains après lesquelles Sa Majesté a reçu l'anneau et les gants bénits, le sceptre et la main de justice; puis l'archevêque ayant pris sur l'autel la couronne de Charlemagne, et la tenant élevée, soutenue par les princes, l'a bénie et l'a posée sur la tête de Sa Majesté, qui a été aussitôt conduite au trône avec le même cortège qui l'accompagnait à son entrée dans l'église, et y a reçu, après le salut des drapeaux des différens corps, placés sur les degrés, l'accolade de l'archevêque et des princes qui ont crié par trois fois vivat Rex in eternum. Au même instant, suivant un ancien usage on a laissé envoler dans l'église plusieurs douzaines d'oiseaux, on a distribué des médailles, et les fanfares, l'artillerie et les cloches ont publié au loin l'acte solennel qui venait d'affermir à jamais le trône des Bourbons.

Ces cérémonies ont été suivies du Te Deum: de la messe, pendant laquelle le Roi a présenté, en offrande , un vase d'or rempli de vin, un pain d'argent, un pain d'or et un plat de vermeil contenant des médailles: et du chant du psaume Exaudiat après lequel Sa Majesté s'est rendue dans la salle du festin royal, ornée avec magnificence et dans laquelle étaient dressées trois tables, celle du Roi, celle de Madame la Dauphine et celle de Madame.

Des fêtes non moins brillantes que celles de la veille, des réunions non moins nombreuses et non moins animées par l'allégresse la plus franche et la plus vive, terminèrent cette mémorable journée.

Le lendemain le Roi présida le chapitre des ordres royaux, et la réception des nouveaux chevaliers qui furent armés par Sa Majesté elle-même , ensuite il visita les divers établissemens publics, les expositions, passa la revue générale des troupes et laissa partout sur son passage des marques touchantes de sa bonté paternelle, de cette grâce affable qui le distingue; répandit de toute part les bienfaits, combla du plus doux espoir ceux qui le réclamèrent contre l'injustice du sort ou des hommes, et laissa comme ses prédécesseurs des souvenirs qui ne s'effaceront jamais du cœur du Rémois.

En payant un juste tribut d'éloges au talent des artistes chargés des décorations et des immenses travaux exécutés à Reims à l'occasion du sacre de S. M. Charles X, nous ne devons point oublier de signaler tout ce que l'on doit également à M. le duc de Doudeauville, ministre de la maison du Roi  et à M. le vicomte de la Rochefoucault chargé du département des beaux-arts qui ont dirigé et surveillé ces travaux avec ce zèle aussi actif qu'éclairé qui sait présider à tout, prévoir tout, et surmonter comme par enchantement Us difficultés qu'offrent souvent les circonstances et les localités.

 

[1] Les principaux sont Flodoabd, Historiée remensis eclœsiœ cum appendice, qui écrivait en 956; son ouvrage a été traduit par Nicolas Chenau, en 1581 Dom Marlot, métropolis remensis historia, en 1666. Pierre Cocquault, chanoine de Reims, table chronologique de l'histoire de l’église, ville et province de Reims 165o. Anquelil, Histoire civile et politique de Reims, 1756. Gérusez, description historique et statistique de Reims, 1817. Gilbert, auteur de plusieurs ouvrages sur les édifices religieux du moyen âge, description historique de l'église métropolitaine de Notre-Dame de Reims, 1815 et 1825. Povillon Pierard, même titre, 1823.Une histoire manuscrite de Reims, sans nom d'auteur, et quelques notices insérées dans des almanachs ou des mémoires de sociétés savantes. [2] Saint-Nicaise que l'on croit né à Reims en fut évêque et y fut martyrisé par les Vandales, vers l'an 407. [3] Ce sceau serait pour nous une chose fort curieuse et il est à regretter que les historiens qui en parlent, ne nous indiquent point si le chapitre possède encore cet objet ou si l'on sait ce qu'il est devenu. [4] Description de l'église d'Amiens, p. 4. [5]  En 1481, un incendie allumé par l'imprudence des plombiers qui travaillaient alors, accident si fréquent dans le moyen âge, réduisit en cendres, en peu d'instans, toute la couverture, la charpente inférieure des tours du portail, mit en fusion tous les plombs, ainsi que onze cloches, et détruisit les cinq flèches ou pyramides qui ornaient le centre et les extrémités de la croisée. La pénurie des finances et les affaires du temps ne permirent de réparer ce malheur que très-lentement, et jamais il ne l'a été entièrement. En 1793, ce même édifice n'échappa aux spéculations destructives de la bande noire, qui en provoqua la démolition, que par la motion adroite d'un Rémois qui proposa de le conserver pour y établir un club patriotique et un temple au culte de la raison. Ce moyen le préserva aussi de l'excès des dévastations de cette époque, dont tant d'autres ont beaucoup plus souffert. [6] A diverses époques l'ancien chapitre a fait faire plusieurs réparations assez importantes à ce monument, mais on s'est aperçu que quelques-unes des réparations n'avaient pas été exécutées avec tous les soins que ce travail exigeait. Le chapitre de Reims employait annuellement vingt-cinq mille francs pour l'entretien de cette cathédrale. Depuis 18o9 on a commencé de nouvelles réparations devenues d'autant, plus urgentes qu'elles avaient été plus long-temps négligées. M. Oubut, architecte, avait été chargé à cette époque des travaux de restauration, ils furent continués par M. Rondelet fils, architecte de ce monument, mais l'invasion de 1814, vint tout à-coup suspendre cette restauration -, on a déjà réparé la croisée à droite et les arcs-boutans du rond-point, dont plusieurs étaient dégradés, ce premier travail a été terminé au mois de mai 1813. (Descript. historiq. de l'église métropolitaine de Reims; par M. Gilbert, 1825.) [7] Comparativement surtout au temps que l'on a mis à construire la plupart des autres édifices aussi considérables, voy. ci-dessus. [8] On dit communément que pour faire une cathédrale parfaite, il faudrait réunir ensemble le portail de Reims, les clochers de Chartes, la nef d'Amiens et le cœur de Beauvais. Mais il nous semble que cette opinion exprime plutôt le mérite exclusif de chacune de ces parties, considérées isolément que la pensée réelle que leur réunion produirait un tout parfait. [9]  Nous nous sommes déjà servis ailleurs de cette expression, sans avoir expliqué le motif de cet usage; ces trois portes correspondaient et servaient d'entrées particulières, au trois divisions intérieures de l'église qui, dans les premiers temps du Christianisme, avaient une destination spéciale celle du milieu ou la grande nef était réservée au clergé et aux cérémonies religieuses, l’aile à droite était destinée aux hommes et celle à gauche aux femmes. [10]  Description historique de l'église métropolitaine de Reims, 1 vol. in-12 ; Reims , chez Robinet 1825, p. 11.[11]  Deux de ces bas-reliefs sculptés sur le linteau de la porte principale et qui représentaient l'Annonciation, la Visitation et la purification, ont été détruits en 93, pour y placer la fameuse inscription qui fut alors gravée sur la façade de toutes les églises en France.

TEMPLE DE LA RAISON. LE PEUPLE FRANÇAIS RECONNAIT L'Être SUPRÊME
ET L'IMMORTALITÉ DE L'AME.

Et qui depuis a été remplacée à Reims par celle-ci:

DEO OPTIMO MAXIMO.
SUR INVOCATION BEATÆ MARIÆ VIRGINIS DEIPARÆ
TEMPLUM SECULO XIII REÆDIFICATUM.

[12] On trouvera une description très-détaillée de toutes les sculptures extérieures ou intérieures de l'église de Reims, dans l'ouvrage publié à Reims en 1823, par M. Povillon-Pierard, sous le titre de Description historique de l'église métropolitaine de Notre-Dame de Reims. [13] Ces statues sont les plus anciennes et par conséquent les plus grossièrement sculptées, les rois sont dans l'attitude du repos, tenant leur robe d'une main et posant l'autre, pour la plupart, sur la poitrine, quatre ou cinq cependant ont le sceptre en main et un seul tient un livre; tous ont la couronne sur la tête. [14] Dans une de ces quatre tourelles on a pratiqué, avec beaucoup d'art, un escalier à jour en spirale, d'une construction aussi hardie qu'élégante. Pour parvenir au sommet des tours on compte 42o marches. [15] Ces toits en ardoises qui remplacent les pyramides d'une manière beaucoup moins agréable, sont peu élevés, de forme octogone et terminés à leur sommet par une fleur de lys en plomb doré. Des petits toits semblables surmontent aussi les quatre petites tourelles des angles. [16] Voy ci-dessus. [17] Voy ci-dessus. [18] Les figures du pignon du portail méridional, achevé en 1501, représentent l'Assomption de la Vierge, il est surmonté d'un sagittaire qui termine la pointe. Celle du pignon du portail septentrional, représentent l'Annonciation, celles des contre-forts des galeries et des voussures de l'arcade, représentent pour le premier, des martyrs, des apôtres, des évangélistes et des prophètes, et pour le second des saints, des rois, des reines, des patriarches et l'histoire d'Adam et Eve. [19] C'est-à-dire que comme au portail principal, les parois latérales sont ornées de statues colossales. Elles représentent Saint-Nicaise, Saint-Rémi, Saint-Eutrope, un roi et des anges et les voussures des arcades, des groupes de diverses figures, aussi en rapport avec les deux sujets principaux, le jugement dernier et le martyr de Saint-Nicaise, sculptés ici sur les tympans, au-dessus des entrées. [20]  Voy. les diverses descriptions de la cathédrale de Reims. [21] Beaucoup d'églises en Angleterre et quelques-unes en France, présentent cette même disposition, principalement celles qui remontent aux douzième siècle ou qui sont antérieures. [22] II paraît qu'elles étaient primitivement fermées par des clôtures en pierres, travaillées à jour, comme on en voit encore des vestiges dans beaucoup d'anciennes églises; quelque frivole motif sans doute aura déterminé leur destruction ainsi que celles des ornemens du même genre que l'on admirait particulièrement dans l'intérieur d'une de ces chapelles ( la chapelle du saint lait ), ainsi appelée , parce qu'on avait la croyance que l'image de la Vierge que l'on y révérait, renfermait quelques particules du lait qui avait nourri Notre Seigneur. [23]  Il avait été construit en 1420 et avait 29 pieds de hauteur, sur 42 de largeur et 13 de profondeur; on le détruisit pour le remplacer par des grilles en fer, données par un chanoine nommé Jean Godinot ( voy. ci-après.) [24] Ce pavé n'existait point dans la cathédrale de Reims avant 1791, il avait été donné à l'église de l'ancienne abbaye Saint-Nicaise, de la même ville, par le grand prieur de cette maison, dom Hubert, en 1747; il est composé de morceaux de marbre d'échantillon, de quatre couleurs, formant des cubes qui produisent l'illusion du relief, et est l'ouvrage d'un nommé Thomas, marbrier à Baumont, en Hainault; lorsque l'église de Saint-Nicaise fut démolie, ce pavé fut transporté et placé dans le sanctuaire de la cathédrale, en 1791. [25] Cet autel qui paraissait avoir été érigé lors de la construction de l'église actuelle, mais qui avait été augmenté et enrichi dans les siècles suivans, était au rapport des historiens, un des plus beaux morceaux du temps; l'or et l'argent massifs, les marbres et les pierres les plus précieuses , les statues, les colonnes, les nombreux ornemens de sculptures, les chasses, les reliquaires émerveillaient les regards et donnaient une haute idée de l'état des arts, dans ce temps-là, malgré l'injuste mépris que leur avait voué le siècle dernier (Voy. la description de cet autel dans les divers historiens de la ville et de l'église de Reims). L'autel actuel est un don de M. Godinot, chanoine de l'église, en 1747, qui par son économie, sa frugalité et un talent particulier pour la culture des vignes; avait acquis une fortune considérable, qu'il employa toute entière avec plus de générosité que de discernement, à l'embellissement de l'église de Reims, aux soulagemens des pauvres et aux besoins publics. [26] On y trouverait le calice de l'évêque Hincmard, monument d'orfèvrerie de l'an 880. Ce vase si précieux avait été déposé dans le musée de la ville, et a dit-on été volé.... ! Un texte de l'évangile en langue esclavone, avec une couverture enrichie de diamans, c'est sur ce livre que les rois faisaient serment le jour de leur sacre; il est conservé dans la bibliothèque de la ville, un autre évangile en lettres bleues; une croix d'or de cinq pieds de hauteur, donnée en 1176 ; une statue d'or de la Sainte-Vierge, donnée par Blanche, comtesse de Troyes; une chapelle d'or composée de tout ce qui était nécessaire au service de l'autel, donné par Charles VII, en 1429 ; un tombeau de vermeil, donné par Henri II, en 1547; une image de Saint-François, d'or massif, donnée par François 1er ; un soleil de vermeil, donné par Charles IX, en i56i; un vaisseau dont la calle était une agate d'une seule pièce, donné par Henri III, en 1515; un buste de Saint-Louis, en vermeil, donné par Louis XIII; un buste de Saint-Remi, en vermeil, donné par Louis XIV, en 1654; un magnifique soleil, en vermeil, exécuté par le fameux Germain, donné par Louis XV, en 1722; un ciboire d'or enrichi de bas-reliefs , donné par Louis XVI; et beaucoup d'autres objets précieux dont on trouvera une description plus détaillée, dans les divers ouvrages sur la ville et la cathédrale de Reims. [27] Il n'est resté à l'église que les présens de Henri II et Henri III, dont la matière était moins précieuse que le travail, ou du moins, moins propre à être monnoyée et une croix d'or ornée de pierreries, donnée par Guillaume de Champagne, laissée comme un objet nécessaire au culte. [28] Elle fut brisée en 1793. [29]  Derrière cet autel il existait un tombeau, soutenu par quatre colonnes de marbre noir, lequel reposaient les cendres) de ce cardinal inhumé en 1554 et celles de quelques membres de sa famille, tels que le cardinal de Guise et François de Lorraine. L'un et l'autre furent détruits en g4, et remplacés depuis par un autel plus moderne, provenant de l'église de l'ancienne abbaye Saint-Nicaise, il est en marbre fin, fut exécuté par Dropsi, marbrier de Paris, en 1764 et avait coûté 6,000 livres. [30] Ce monument fut démoli en 1744, comme embarrassant la nef et gênant les processions...! on le remplaça par une simple inscription, incrustée dans le pavé, ainsi conçue : Hoc in loco sanctus Nicasius j Remensis archiprcosu,jtruncato capite, martyr occubuit, anno domini 4o6. [31] On voyait dans beaucoup de cathédrales une mosaïque semblable, presque toutes ont été détruites, celles de Reims qui offrait le plus grand intérêt, le fut en 1779, sur les représentations et aux frais d'un chanoine, nommé Jaquemart, qui était choqué des courses des enfans et des étrangers qui s'amusaient quelquefois à parcourir pied à pied toutes les sinuositées et les contours de ce labyrinthe. [32] Détruite en 1793. [33] Ils provenaient, en grande partie, des dons faits par les archevêques à leur prise de possession, et par les rois qui avaient coutume de laisser à l'église les vêtemens précieux dont ils s'étaient servis à leur sacre , et qui étaient pour l'ordinaire transformés en chappes, en chasubles et en tuniques, ou appropriés de toute autre manière pour le service divin. [34] Elles représentent plusieurs personnages et faits historiques, de l'Ancien et du Nouveau-Testament; quelques allégories religieuses ainsi que des martyrs et des patrons honorés dans l'église de Reims. [35] Ils proviennent de l'église de l'ancienne abbaye Saint-Nicaise et furent exécutés par un nommé Gaudry, menuisier de Reims, 1764. [36] On peut consulter sur ce monument l'ouvrage du Comte de Caylus, les mémoires sur Reims, par Lacourt, les histoires de Reims, par Bergier, Mariât, Gérusez, etc.; le dictionnaire de la Martinière, article Reims, etc. [37] Cette tombe assez curieuse et gravée en creux avec du plomb fondu dans les traits, offre l'image de cet habile architecte, avec une inscription qui commence ainsi : ci-gist maître Hues Libergiers qui commença cette église en M. CC. et XJCJX, etc., etc. , et qui pourrait à l'avenir induire en erreur les étrangers , si l'on ne prenait pas le soin nécessaire d'instruire par une deuxième inscription du déplacement de cette pierre et de quelle église il est question. [38] Cette chaire provient de l'église de Saint-Pierre de Reims, et est l'ouvrage d'un sieur Blondel, habile menuisier de Reims, mort en 1812. [39]  Cet autel est appelé l’autel de la résurrection à cause du sujet que les figures représentent. [40] Dans le goût des horloges de Strasbourg, de Lyon, de Dijon, de Sens et d'Auxerre, mais moins curieuse et moins compliquée. [41] Ces vitraux paraissent dater du treizième siècle, ils représentent une suite des archevêques et des évêques suffragans, dont on trouve en partie les noms inscrits au-dessus des figures. [42]  Les peintures des roses du portail représentent des prophètes, des patriarches, des papes, des rois, des martyrs, des évêques, des anges, etc.; celles de la rose méridionale représentent l'Éternel dans toute sa majesté, environné de toutes les puissances célestes et celles de la rose septentrionale, la création du monde, et la chute d'Adam et Eve. [43] Le concile fut présidé par le pape Eugène III, on y comptait plus de mille prélats, parmi lesquels étaient les primats d'Espagne et d'Angleterre; on y traita de différens points de dogmes et de discipline; on remarque entre les principaux canons, le sixième qui défend aux avoués des églises de rien prendre par eux ni par leurs inférieurs , au-delà de leurs anciens droits, sous peine d'être privés de sépulture; le septième qui défend le mariage aux évêques, diacres sous-diacres, moines et religieuses et le douzième qui défend les joutes, tournois , etc. [44] Pépin fut sacré à Soissons, par Saint-Boniface, légat du pape, évêque de Mayence. [45] On sait que Napoléon jugea à propos de ne point suivre l'usage établi par les Rois de France, et il est probable que les successeurs de sa race auraient à son exemple été sacrés à Paris, et qu'ainsi Reims eût perdu son privilège. [46]  M. le préfet s'exprima ainsi : « Sire, l'antique cité où Clovis fut consacré au Christianisme » et à la royauté vous attend. Depuis cette époque si féconde, treize siècles ont passé sur la monarchie et à votre avénenient au trône, vous la trouverez encore jeune de gloire et d'espérance. » La religion embrassant, dans sa faveur, le royaume très-chrétien, semble le faire participer de sa » perpétuité, l'amour des peuples qui se reproduit d'âge en âge, ajoute ses trésors à tant de souvenirs » imposants et à ce merveilleux triomphe sur le temps. Oui, Sire, vous allez entendre les acclamations des fils de ceux que commandait Clovis qu'instruisait Saint-Remy, ils accourent avides de contempler, sur votre visage, l'empreinte de  vos royales vertus, ils élèvent leurs voix jusqu'au ciel, à la vue du monarque qu'ils attendaient  si ardemment. Je ne peux être ici que l'organe de leur impatience et de cette ivresse d'un grand peuple, qui sont le seul langage qui ne soit point au-dessous d'un roi de la vieille France et de l'auguste cérémonie qui l'attire au milieu de nous. » [47]  A la descente de Fismes, les chevaux des voitures du cortège, effrayés par le bruit de l'artillerie placée dans un vallon près de la roule, et que redoublait un écho très-fort, s'emportèrent tout à coup sans qu'il fut possible de les dompter: une des voitures renversée au fond d'un précipice fut entièrement brisée, et plusieurs personnes atteintes des blessures les plus graves qui pendant plusieurs jours ont mis leur vie en danger. Le Roi et les Princes ne durent leur salut qu'à la présence d'esprit du cocher et du postillon, qui surent avec beaucoup d'adresse et de force maintenir leurs coursiers sur le milieu de la route, jusqu'à ce qu'épuisés par la rapidité de leur course ils s'arrêtassent d'eux-mêmes. A cet instant le cocher s'évanouit et les nombreux témoins de ce cruel événement restèrent consternés jusqu'à ce qu'on eut acquis la certitude que personne n'avait péri. [48]  C'est dans ces contrées où la France devient chrétienne, c'est au pied de l'autel où fut sacré  Clovis, où les aïeux de Votre Majesté ont reçu l'onction royale, que le Dieu de Saint-Louis semble se plaire à verser ses plus abondantes bénédictions sur les rois que sa bonté nous donne. Du même autel aussi partent plus puissantes les inspirations d'amour , dont sont animés les Français , pour votre auguste Majesté et pour son auguste dynastie, et ce sont surtout les habit ans de l’arrondissement de Reims qui, placés à la source même de ces inspirations sacrées, y puisent les sentimens de fidélité, de dévouement sans bornes et de profond respect, qu'ils déposent par mon organe, aux pieds de Votre Majesté ; Sire, le ciel a entendu leur voix, Vive Le Roi, Vive Charles X.» Le roi daigna exprimer avec la plus aimable affabilité, combien il appréciait les sentimens d'affection dont M. le sous-préfet se rendait l'organe. [49] Epernay, Châlons-sur-Marne, Vitry-le-François, Sainte-Ménéhould. [50]  Le cortège était composé de l'état-major de la division, l'état-major de la garde royale, un détachement du 3ième de hussards, un détachement de lanciers de la garde, la garde nationale du 5ième  arrondissement ; un équipage à huit chevaux, à la livrée du duc de Bourbon, dans lequel étaient les aides-de-camp du prince; un second équipage à huit chevaux, à la livrée du duc d'Orléans, dans lequel étaient les aides-de-camp du prince; six autres équipages magnifiques, à huit chevaux, à la livrée du Roi, dans lesquels se trouvaient les grands officiers de la couronne, un détachement des gardes-du-corps, un officier des cérémonies, et les aides-de-camp du Roi; la voiture du sacre, dans laquelle était le Roi, à sa gauche le Dauphin, en face du Roi, le duc d'Orléans et le duc de Bourbon, après la voiture du sacre, des détachemens des gendarmes des chasses , des grenadiers-à cheval, des cuirassiers et des hussards de la garde, la gendarmerie à cheval de Paris, des escadrons du 3ième régiment et un du 5ième des cuirassiers de ligne, un escadron des dragons de la ligne, deux des chasseurs à cheval de la ligne, plusieurs batteries d'artillerie à cheval de la garde et plusieurs bataillons d'infanterie de la garde et de la ligne.[51]  L'exécution en est due à M. Belorme,  élève de Girodet, pour les peintures, M. Persillé pour les ornemens, M. Roguez pour les sculptures : les bronzes sont de M. Denière et la dorure de M. Gautier. [52] « Sire, heureux de pouvoir être auprès de Votre Majesté, l'organe des sentimens qui animent la ville de Reims, mon cœur sent mieux qu'il ne peut exprimer, l'élan que votre auguste présence excite en ce moment dans cette grande cité; daignez, Sire, recevoir les clefs de votre» bonne ville; c'est l'amour, c'est la fidélité qui s'empressent aujourd'hui, comme dans tous les  temps, à vous en faire hommage. Tous nos cœurs sont à vous, Sire, ils le sont à jamais et dans ce moment où nous avons le bonheur de contempler les traits de notre Roi bien aimé, il ne nous reste plus qu'à adresser des vœux au Tout-Puissant, pour qu'il répande ses bénédictions, sur Votre Majesté et qu'il lui accorde de longs jours pour le bonheur de la France. » Le Roi a répondu: « Je suis touché des sentimens qui viennent de m'être exprimés, je désirerais avoir la voix assez forte pour me faire entendre de tous les Rémois et de tous les Français et leur faire connaître la vive émotion que j'éprouve en ce moment : je prierai le Tout-Puissant dans la cérémonie de mon sacre, de doubler mes forces pour assurer le bonheur de mon peuple. » [53]  Le Ch. Isabey. [54] Louis XVI. [55] « Sire, aux vives acclamations de bonheur et d'amour qu'excite dans mon diocèse la présence d'un Roi digne fils île Saint-Louis, et aux sincères expressions de la reconnaissance et de la fidélité de cette bonne ville, si heureuse de se voir encore la ville du sacre, qu'il me soit permis d'ajouter les hommages et les vœux d'un chapitre aussi recommandable par la pureté de ses principes, que par la solidité de ses vertus et de tout un clergé qui connaît et qui aime à remplir ses devoirs. Quant à moi, Sire, j'ose me croire dispenser de manifester des sentimens qui, invariables comme mes principes, sont depuis long-tems connus de Votre Majesté.  Mais après avoir, comme un serviteur fidèle , pris part pendant une si longue suite d'années, à tous les événemens de la vie de Votre Majesté , je dois aujourd'hui bénir hautement la divine Providence qui, dans une cérémonie si remarquable par toutes ses circonstances, m'a destiné auprès de votre auguste personne , la plus belle et la plus consolante des fonctions de mon saint ministère, et je rends grâce à Dieu, la sagesse éternelle, de vous avoir inspiré, Sire, la grande et religieuse pensée de venir sanctifier la dignité royale, par un acte solennel de religion , au pied du même autel où Clovis reçut l'onction sainte. Car dans tout, soumis à votre puissance, Sire, tout vous fera assez entendre que vous êtes chrétien, tout vous dira que pour votre bonheur, comme pour le bonheur de vos peuples, et afin d'accomplir les destins de Dieu, en marchant sur les traces de tant de rois, dont par le droit de votre naissance, vous portez la couronne, oui, Sire, tout vous dira que vous êtes le fils aîné de l'église et le roi très-chrétien. Daigne le Roi agréer l'expression de nos sentimens, daigne le ciel exaucer tous nos vœux. » [56]  C'est le même qui, en 1789, étant alors évêque de Meaux, prononça un sermon devant les états généraux. [57] Nous regrettons que l'étendue de cet ouvrage ne nous permette pas de transcrire ici ce discours, ni d'en donner même une courte analyse; on peut le trouver dans la plupart des journaux ou des ouvrages publiés lors du sacre. [58] L'archevêché de Reims tombait presqu'en ruine, M. Mazois, architecte chargé de sa restauration, s'en est acquitté avec toute l'habileté et le bon goût qu'on devait attendre de ses talens; en peu de temps il a su vaincre les plus grandes difficultés et transformer une vieille masure en un palais digne du prince qui devait l'habiter, et de la circonstance mémorable qui en nécessitait l'emploi; la rigueur des convenances, la commodité des distributions s'y trouvaient jointes à la richesse et à l'élégance des décors ; mais les amis des arts sauront surtout bon gré à l'artiste d'avoir conservé et rétabli dans son état primitif, la telle salle dite du Festin Royal, construite en 1499 morceau fort curieux de l'architecture intérieure de cette époque. On peut donner une idée de cette restauration en disant que cent vingts milliers de plâtre et quarante ouvriers y ont été employés pendant un mois. [59] En robe brodée d'argent sur un fond d'or, diadème étincelant de diamants. [60] En robe rose lamée d'argent, couronne de rose mêlée de diamants. [61] En robe blanche brochée d'argent. [62] Les deux cardinaux parvenus à la porte de la chambre du Roi, le grand chantre heurte avec son bâton, le chambellan dans l'intérieur demande : que voulez-vous? Le premier assistant répond: Charles X que Dieu nous a donné pour roi. Les huissiers ouvrent les portes et les cardinaux ayant salué le Roi et les princes, leur présentent l'eau bénite, récitent quelques oraisons et accompagnent le Roi dans son entrée à l'église. [63] Le Roi sur un fauteuil, sous un dais, au milieu du sanctuaire; à droite le Dauphin, à gauche les ducs d'Orléans et de Bourbon, derrière deux capitaines des gardes-du-corps et les deux seigneurs chargés de porter la queue du manteau; le connétable et le chancelier sur deux tabourets, au bas des degrés du sanctuaire, plus loin le grand maître des cérémonies, le grand chambellan et le premier gentil-homme de la chambre. Sur un banc, quelques pas en arrière, le premier chambellan maître de la garde-robe et autres personnes de service, enfin aux côtés de l'épitre et de l'évangile, les quatre chevaliers portant les offrandes. [64] On trouvera la description de ces cérémonies dans les divers ouvrages qui traitent du sacre des rois de France, et dans ceux publiés à l'occasion du sacre de Charles X, ainsi que dans les journaux de cette époque. [65]  Mais une particularité très-remarquable et que nous ne pouvons-nous dispenser de faire observer, c'est qu'un nouvel ordre de choses, en France, a nécessité des changemens et des suppressions dans les formules des prières, des serments et des allocutions du sacre. Ces changemens très-notables, et par les circonstances qui les ont nécessités et par les principes qu'ils consacrent, font époque dans L'histoire. On peut facilement les reconnaître en comparant les nouveaux formulaires aux anciens, on peut consulter sur ce sujet le Journal de Paris Au 2 juin 1825 et quelques ouvrages du temps. [66] La sainte ampoule était une petite fiole d'huile figée et extrêmement durcie, en vénération dans l'église de Reims, comme ayant été apportée miraculeusement par un ange pour le baptême de Clovis. Cette fiole qui servait depuis au sacré de nos rois, fut brisée sur le pied d'estal de la statue de Louis XV, en 93, mais les espérances sacrilèges des impies furent déçues, des mains fidèles parvinrent à recueillir des fragmens de ce monument de piété, et une partie du baume qu'il renfermait, ainsi qu'il est constaté par un procès-verbal authentique, déposé au greffe du tribunal de Reims. Ces précieux restes sont aujourd'hui conservés dans un reliquaire en vermeil, donné par S. M. Charles X.

 

Cathédrale Notre Dame de Reims. Photos Rhonan de Bar (Copyright) sauf Litographies par Chapuy (1826).
Cathédrale Notre Dame de Reims. Photos Rhonan de Bar (Copyright) sauf Litographies par Chapuy (1826).
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Cathédrale Notre Dame de Reims. Photos Rhonan de Bar (Copyright) sauf Litographies par Chapuy (1826).
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Cathédrale Notre Dame de Reims. Photos Rhonan de Bar (Copyright) sauf Litographies par Chapuy (1826).
Cathédrale Notre Dame de Reims. Photos Rhonan de Bar (Copyright) sauf Litographies par Chapuy (1826).
Cathédrale Notre Dame de Reims. Photos Rhonan de Bar (Copyright) sauf Litographies par Chapuy (1826).
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Cathédrale Notre Dame de Reims. Photos Rhonan de Bar (Copyright) sauf Litographies par Chapuy (1826).

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

CATHÉDRALE NOTRE-DAME DE STRASBOURG.

DEUXIÈME PARTIE.

F.T JOLIMONT. 1827.

INTÉRIEUR.

La façade occidentale de cette église est sans contredit l'édifice le plus étonnant en son genre, autant par l'élégance et la hardiesse de son architecture, que par sa hauteur extraordinaire; mais plusieurs autres cathédrales présentent à l'intérieur des dispositions beaucoup plus avantageuses. Des nefs plus vastes, et accompagnées d'un plus grand nombre de latéraux, viennent aboutir à l'espace libre de la croisée, et derrière celle-ci recommence la perspective majestueuse des voûtes en ogive et des piliers gothiques d'un double chœur, dont l'œil a de la peine à mesurer la profondeur. Ici, au contraire, le chœur primitif est petit et d'une simplicité extrême : il a fallu, pour l'agrandir, y ajouter non-seulement tout le milieu de la croisée, mais encore une travée de la nef; et ces défauts, rendus encore plus sensibles par la grande fenêtre percée au fond du chevet, frappent dès l'entrée d'une manière peu agréable. Mais en arrêtant ses regards sur la nef et les bas-côtés, on rendra justice à la noblesse des proportions de ces parties de l'édifice, à la coupe ingénieuse des piliers, à l'élévation de la voûte centrale et à la beauté des vitraux coloriés, qui jettent dans ce temple auguste un clair-obscur magique[1].

Après avoir franchi l'une des portes occidentales, on se trouve d'abord dans le vestibule gigantesque construit par Erwin. Ses voûtes sont plus hautes que celles des nefs, et la grande arche du milieu laisse apercevoir dans son entier cette belle rose qui occupe les trois quarts du second étage du portail central. L'heureuse disposition de ses compartimens et de ses couleurs produit à l'intérieur, et surtout vers le soir, quand elle est éclairée en face par les rayons du soleil, un effet non moins admirable que celui qui résulte à l'extérieur de l'ingénieux artifice de son double encadrement. Entre cette rose et la porte, le massif du mur est interrompu par une galerie transparente et masqué par des sculptures variées, parmi lesquelles on distingue une autre rose plus petite, mais non moins habilement disposée[2]. Le bas des murs des latéraux étant décoré d'arcades dont les arcs sont découpés en forme de trèfles ou d'ogives trilobées, un arrangement analogue a été continué autour de ce vestibule; mais le style de cet ornement a été rapproché de celui de l'extérieur de la façade, et le haut de chaque arc est surmonté d'un petit fronton, terminé en flèche et garni de fleurons. Des côtés du nord et du midi les grandes et belles fenêtres du premier étage des tours s'ouvrent au-dessus de cet ornement. Leurs rosaces et leurs compartimens sont garnis de vitraux de couleur d'une grande beauté: ceux du nord représentent la création de l'homme, sa chute et le déluge; ceux du côté méridional, le Christ au milieu de la Jérusalem céleste.

Pour supporter le poids énorme des tours, les deux premiers piliers de la nef ont été renforcés par des massifs, dont la grande solidité est en partie cachée par des colonnes engagées, semblables à celles de ces piliers eux-mêmes, mais plus épaisses et plus multipliées[3]. Les six autres piliers, qui de chaque côté séparent la nef centrale des latéraux, forment, quant à la disposition de leurs bases, des carrés dont les diagonales font face aux arcs qu'ils ont à soutenir : ils sont garnis sur chaque angle d'une grande colonne engagée, et sur chaque côté de trois petites colonnes du même genre. Sur les trois faces où ces colonnes portent les arcs qui lient entre eux les piliers de chaque côté de la nef et les nervures des voûtes des latéraux, elles se terminent, à vingt-cinq pieds et demi au-dessus du pavé, par des chapiteaux ornés d'un feuillage très-varié, disposé tantôt sur deux, tantôt sur trois rangées, et toujours d'un travail très-remarquable [4]. Dans l'intérieur de la nef, les grandes colonnes des angles, accompagnées de chaque côté de deux autres plus petites, se prolongent (d'abord sur le massif du mur compris entre les arcs, et puis en avant d'une galerie qui règne au-dessus de ces arcs) jusqu'à la hauteur de soixante-cinq pieds : là elles se terminent par des chapiteaux semblables à ceux du bas, et portent les nervures de la voûte supérieure, dont la hauteur totale est de quatre-vingt-seize pieds [5].

La galerie dont il vient d'être parlé est divisée, par le prolongement des piliers principaux, en sept travées : chacune de celles-ci comprend quatre petits arceaux, terminés par une rosace en forme de trèfle à quatre feuilles, qui est portée par un meneau central. De chaque côté la travée qui touche au vestibule occidental présente (apparemment pour donner plus de solidité à cette partie de l'édifice) un mur plein, décoré de fausses arcades : du côté du nord, la seconde est occupée par les orgues, qui s'élèvent de là jusqu'à la naissance de la voûte supérieure, et dont on admire autant la belle disposition que la perfection intrinsèque[6]. Les huit compartimens de chacune des autres travées correspondent à autant de fenêtres, en forme de lancettes, s'ouvrant derrière les toits des bas-côtés : leurs vitraux étaient autrefois brillamment décorés des figures en pied des soixante-quinze ancêtres de Jésus-Christ nommés dans l'évangile de S.Luc. Il paraît que depuis long-temps, pour donner plus de jour à la nef, les parties inférieures de ces figures ont été remplacées par du verre blanc; mais on voit encore, du côté du nord, trente-neuf têtes avec leur légende : du côté du midi il n'en existe plus que trois, et l'on a mis à la place des autres des verres coloriés d'une combinaison arbitraire[7].

Au-dessus de celte galerie, les grandes fenêtres de la nef occupent tout l'intervalle que le prolongement des piliers, les arcs-doubleaux et les nervures de la voûte supérieure ont laissé disponible : leurs meneaux, surmontés de rosaces, les divisent chacune en quatre panneaux, et leurs vitraux, non moins ingénieusement décorés que ceux de la galerie, représentent, sur plusieurs bandes horizontales, un grand nombre de saints et de saintes, quelques figures allégoriques et des traits de l'histoire sacrée. Ces vitraux subsistent encore dans toute leur beauté, et la plupart des figures sont accompagnées de légendes, dont quelques-unes sont conçues en vers allemands [8].

La partie inférieure du cinquième pilier de la nef sert d'appui à la chaire. Celle qui subsiste aujourd'hui fut érigée, en 1486, pour le célèbre prédicateur Geyler de Raisersberg : c'est un chef-d'œuvre de sculpture en pierre, exécuté sur les dessins de Jean Hammerer, architecte de la cathédrale à cette époque[9]. C'est en 1732 que la dernière travée de la nef a été rehaussée pour être jointe à l'avant-chœur : le milieu de la croisée y avait été compris bien plus anciennement. La décoration régnant le long des murs des latéraux, que nous avons dit avoir été continuée avec quelques modifications sous les tours, mérite une attention particulière. Ses arcs sont soutenus par des colonnes simples, dont les chapiteaux sont ornés de feuillages plus variés encore que ceux des chapiteaux de la nef[10]  : ils sont aussi disposés pour la plupart d'après un style plus ancien, et qui forme une sorte de transition de l'architecture byzantine à celle à laquelle on a donné le nom impropre de gothique. Il en est de même des tores arrondis qui terminent et les découpures en trèfle et les arcs en ogive par lesquels celles-ci sont surmontées. Entre ces arcs l'on voit, tant dans des médaillons circulaires et très-profondément entaillées, que dans le reste de l'espace laissé disponible entre ces arcs et la corniche qui les domine, des sculptures d'une grande délicatesse. Plusieurs de celles des médaillons représentent des scènes capricieuses, parmi lesquelles on distingue un diable portant une femme sur ses épaules, un aigle s'abattant sur un cadavre, une cigogne tirant un os de la gueule d'un loup et d'autres figures encore plus singulières[11]. Ces sculptures continuent des deux côtés le long des quatre premières travées, à partir du vestibule. Les arcades de la cinquième eu sont dépourvues, et sont elles-mêmes d'un travail plus grossier. Dans la sixième et la septième, le mur latéral a été remplacé par de grandes arcades, s'ouvrant d'un côté dans la chapelle de Saint-Laurent et de l'autre dans celle de Sainte-Catherine. Dans les cinq autres la corniche qui domine les petites arcades est surmontée de fenêtres égales en largeur à celles du haut de la nef, et d'une disposition analogue. Leurs vitraux se distinguent non moins par une grande beauté de couleurs que par l'intérêt des sujets qu'ils représentent : on voit dans ceux du côté du nord une suite d'empereurs et de rois, bienfaiteurs de cette cathédrale, à la tête desquels (dans la fenêtre contigüe à la chapelle de Saint-Laurent) les trois rois mages présentent leurs offrandes à l'enfant Jésus. Le côté méridional est décoré des scènes miraculeuses de l'histoire du Christ, depuis sa naissance jusqu'à son ascension, et dans la dernière fenêtre, du côté du vestibule, le jugement dernier précède la Jérusalem céleste, dont nous avons parlé plus haut. On voyait autrefois dans ce collatéral un puits qu'on disait avoir existé dès le temps où l'emplacement de cette église servait encore au culte du paganisme, et avoir été béni du temps de Clovis par S. Remi. Son eau était employée aux baptêmes de la ville et des environs jusqu'au 16ième siècle : il fut fermé en 1766, et la source qui le fournissait sert aujourd'hui à la pompe de l'atelier des tailleurs de pierres, dans la cour duquel conduit une porte pratiquée dans la cinquième travée. Les deux dernières travées de ce collatéral, qui s'ouvrent dans la chapelle de Sainte-Catherine, sont subdivisées chacune en trois arcades par des piliers intermédiaires, ornés de statues de grandeur naturelle, mais d'un travail médiocre[12]. Les vitraux de cette chapelle sont en couleur, et leurs compartimens inférieurs (cachés en partie par les encadremens de deux autels) représentent les douze apôtres. Les deux travées opposées, s'ouvrant dans la chapelle de Saint-Laurent, ne sont subdivisées chacune qu'en deux arcades : on voit encore aux piliers qui les supportent des piédestaux et des dais très-artistement sculptés; mais les statues auxquelles ils étaient destinés ont été enlevées. Les fenêtres de cette chapelle ne sont garnies que de verres blancs.

Les arches du milieu de la croisée portent, du côté de la nef, sur deux piliers très-massifs et d'une disposition remarquable. Au-dessus d'un socle d'environ douze pieds de hauteur et de dix-sept pieds de diamètre, ils forment une sorte de croix grecque, garnie à l'extrémité de chaque branche et dans les angles rentrans de colonnes engagées[13]. En face des piliers de la nef et de l'extrémité des latéraux, ces colonnes, n'ayant que l'élévation nécessaire pour porter les retombées des premiers arceaux de ces parties de l'édifice, sont d'une proportion très-lourde : des deux autres côtés elles se prolongent à la hauteur de trente-sept pieds. Aux angles de l'arrière-chœur, des pilastres, ou demi-piliers, sont pourvus de colonnes engagées, correspondant à celles-ci, et ne commençant également qu'au haut d'un socle brut, qui s'élève à près de douze pieds au-dessus du pavé des ailes. Au haut de ces colonnes, un second étage de soutiens, consistant en pilastres de douze pieds d'élévation, porte les arches latérales : ces arches sont subdivisées de chaque côté en deux arcs pointus, soutenus à l'endroit de leur jonction par des colonnes simples, dont le socle est moins élevé que celui des colonnes engagées, et qui se prolongent jusqu'au niveau de l'entablement des pilastres superposés à celles-ci. Ces piliers mono-styles, de cinquante-cinq pieds de hauteur sur six pieds et demi de diamètre, sont d'un très-bel effet, et il serait encore plus imposant si derrière leur partie inférieure le milieu de la croisée, servant d'avant-chœur, n'était pas fermé des deux côtés par un mur haut de vingt-un pieds et demi [14](1). Mais, outre l'usage ordinaire, et dont l'on ne s'est écarté que rarement, de faire communiquer ce milieu avec chacune des ailes par une grande arche unique, les dispositions mêmes dont il vient d'être parlé, et par suite desquelles ces colonnes intermédiaires sont plus hautes que celles des piliers des angles, prouvent que, loin de faire partie du plan primitif, elles n'ont été insérées entre ces appuis principaux qu'après plusieurs autres changemens. En général, le renouvellement de cette partie centrale de la croisée, que nous croyons avoir été exécuté à plusieurs reprises, à l'occasion des quatre incendies du 12ième siècle, est prouvé non seulement par la forme ogive des voûtes et des arcs de la coupole et des côtés de cette portion de l'édifice, mais encore par tous les autres détails de son architecture[15]. C'est au même siècle que paraissent appartenir les colonnes engagées dans les piliers et leurs chapiteaux, qui sont ornés de larges feuilles, accompagnées de rinceaux et de guirlandes garnies de points relevés en diamans[16]. Les ornemens moins compliqués, mais analogues à ceux-ci, qu'on voit au haut des colonnes intermédiaires, paraissent avoir été disposés à leur imitation[17]. En même temps la hauteur singulière à laquelle prennent naissance les colonnes engagées, semble indiquer qu'elles ont été en quelque sorte greffées sur des bases plus anciennes, et les socles carrés, d'une hauteur disproportionnée, qu'on voit adossés aux angles de l'arrière-chœur, sont vraisemblablement un reste des piliers primitifs. L'élévation de ces socles, ou piédestaux, dépasse de beaucoup celle de l'exhaussement du pavé, par lequel le milieu de la croisée a été porté au niveau de l'arrière-chœur, et qui n'est que de quatre pieds neuf pouces; mais la naissance des colonnes intermédiaires correspond exactement à cette hauteur. Il paraît en conséquence que l'on modifia d'abord les piliers angulaires, sans penser encore à diviser les grandes arches et à rehausser ce pavé. Probablement ces dispositions ultérieures ne furent prises qu'après un nouvel accident, à la suite duquel les progrès du siècle et de la prospérité du diocèse et de la ville firent concevoir le projet d'un agrandissement du chœur, destiné à préparer celui du reste de l'église. Ajoutons que cet exhaussement ne saurait être contemporain de la première construction, tandis que d'un autre côté il remonte évidemment aune époque reculée, et fut accompagné de changemens notables; car il a été exécuté au moyen d'un prolongement de la chapelle souterraine, et les voûtes de la partie ajoutée à celle-ci sont d'un caractère moins antique que celles du fond, mais pourtant encore à plein cintre et appuyées sur des colonnes simples à chapiteaux cubiques : d'ailleurs, dans les églises de cette forme, restées intactes, le milieu de la croisée est ordinairement au même niveau que les ailes.

Il n'est pas moins intéressant pour l'histoire de cet édifice de faire observer qu'à l'époque de ces changemens l'on ne pensait point encore à donner à la nef la hauteur à laquelle elle a été portée depuis, sous la direction d'Erwin. Non-seulement l'arc qui termine le milieu de la croisée du côté de la nef principale, se ferme à vingt-deux pieds au-dessous de la voûte supérieure de celle-ci; mais on voit paraître, au haut du mur plein qui remplit cet espace, trois modillons appartenant aux décorations extérieures de la tour octogone. Le grand autel actuel, placé un peu en arrière du centre de l'avant-chœur, est en marbre de diverses couleurs; mais du reste d'une noble simplicité. Celui qu'il remplaça après l'incendie de 1759 était surmonté d'un baldaquin, dont les colonnes de marbre étaient ornées de bases et de chapiteaux de bronze doré : il avait été élevé en 1685 par l'évêque Guillaume Égon de Furstemberg[18]. L'arrière-chœur se termine à l'intérieur en demi-cercle, et il est fermé au haut par une voûte en plein cintre. Anciennement celte voûte était peinte et l'on y avait représenté le jugement dernier[19]. Il est reconnu depuis long-temps que les décorations en boiserie, dont la partie inférieure de tout ce chœur a été garnie en 1692, sont peu conformes au style de l'édifice, et déjà plusieurs fois il a été question de les changer. Mais il est d'autant plus difficile de satisfaire à ce sujet toutes les convenances, que l'architecture du chœur diffère elle-même de celle de la nef, et qu'il faudrait un style de transition bien habilement choisi pour se rapprocher à la fois de l'une et de l'autre.

On descend aujourd'hui à la chapelle souterraine dont il vient d'être parlé par deux grands escaliers, établis l'un vis-à-vis de l'autre, derrière les deux premiers piliers de la croisée [20]. Le passage qui résulte de cet arrangement sert de communication habituelle entre les deux ailes: des grilles en séparent d'un côté la chapelle elle-même et de l'autre un espace carré où l'on a disposé en 1683 un groupe de statues représentant Jésus-Christ et ses disciples sur la montagne des oliviers. Ce groupe, placé auparavant dans la chapelle de Sainte-Catherine, dans laquelle était autrefois le saint sépulcre, provient originairement d'une chapelle construite en 1378 et appartenant à un ancien couvent de religieux augustins. Du côté méridional de l'enclos où il est placé aujourd'hui, on peut descendre par un petit escalier dans une excavation faite en 1666 pour examiner les fondations de cette partie de l'édifice. On creusa alors à côté du grand pilier de la croisée, et l'on poussa sous ce pilier même une galerie étroite, qui est restée ouverte jusqu'à ce jour. On trouva la base des fondations en pierres de taille à seize pieds huit pouces et demi (ancienne mesure de Strasbourg) au-dessous du niveau du sol, et on les vit reposer sur de la terre glaise, qui jusqu'à la profondeur d'environ deux pieds était fortement battue : plus bas on rencontra l'argile naturelle de quatre pieds et demi d'épaisseur, et au-dessous de celle-ci du gravier, dans lequel on vit paraître, à quatre pieds sept pouces et demi plus bas, de l'eau provenant vraisemblablement de sources souterraines. Celles-ci sont très-abondantes à cette profondeur de notre sol, et elles communiquent ordinairement tant entre elles qu'avec la rivière. Une tradition, consignée dans l'ouvrage de Schad, portait que les fondations jetées sous la direction de l'évêque Wernher posaient sur un pilotis de bois d'aune, enfoncé dans l'eau : mais, au lieu de ce pilotis, on ne trouva que des pieux de quatre à cinq pieds de longueur et de cinq pouces sur trois d'épaisseur, n'allant point jusqu'à l'eau, mais simplement destinés à raffermir la terre glaise; encore n'y avait-il plus que les trous qu'ils avaient laissés, le bois étant pourri et réduit en poussière. L'année précédente on avait sondé, de la même manière, les fondations des tours, et l'on en avait rencontré la base à vingt-un pieds trois pouces sous terre, posant sur une couche de deux pieds de terre glaise, battue et mêlée de charbons, mais sans être traversée par des pieux : sous cette couche l'argile naturelle n'avait plus qu'un pied d'épaisseur et reposait également sur du gravier, dans lequel on vit aussi paraître de l'eau. Eu trouvant sous le pilier de la croisée les pieux dans l'état que nous venons de décrire, on reconnut la supériorité qu'avaient sur ce procédé ancien les précautions prises par Erwin, qui, sans employer ce moyen, avait creusé des fondations plus profondes et avait évidé davantage l'argile naturelle[21]. L'excavation faite sous l'une des tours ne resta ouverte que pendant peu de temps : dans celle opérée sous la croisée, on voit, outre la galerie dont nous avons parlé, un petit bassin carré, assez profond pour que l'eau s'y maintienne presque toujours[22]. Ce bassin, où le vulgaire raconte qu'on peut aller en bateau et naviguer sous une partie de la ville, n'a que quatre pieds de longueur sur deux et demi de largeur.

La chapelle basse est divisée en une nef centrale et en deux latéraux, par deux rangées de colonnes et de piliers. Sous le centre de la croisée trois colonnes simples, à chapiteaux cubiques, dépourvus d'ornemens, placées de chaque côté, portent des voûtes d'arête sans nervures : sous l'arrière-chœur deux colonnes simples, plus petites, alternent de chaque côté avec deux piliers, et ces appuis soutiennent des arcs surmontés de voûtes en berceau. Les chapiteaux des colonnes ont la forme d'une pyramide tronquée et renversée : ils sont ornés, sur les côtés, de rinceaux singulièrement entrelacés, et aux angles, de figures bizarres, paraissant représenter des diables[23]. Vers le fond on remarque, le long du mur, des restes d'une corniche ou plate-bande élégamment décorée de rinceaux recourbés sur eux-mêmes en une suite de spirales. Depuis l'an 1682 cette chapelle est employée pour le saint sépulcre, et les jeudi et vendredi saints on la voit richement décorée et éclairée d'un grand nombre de cierges. Il paraît qu'auparavant on avait oublié sa destination religieuse et qu'on ne la regardait que comme un caveau; aussi ne trouve-t-on nulle part la moindre indication historique sur son origine. Le caractère antique des voûtes du fond et des chapiteaux des colonnes qui les soutiennent a fait penser à plusieurs connaisseurs que cette partie pourrait être un reste d'une construction antérieure à celle de Wernher, ou du moins que ces colonnes ont été transportées d'une chapelle plus ancienne dans celle-ci : il serait difficile de porter à ce sujet un jugement décisif.

Déjà nous avons parlé de la porte antique de l'aile septentrionale, autrefois extérieure, mais masquée aujourd'hui par le portail de Saint-Laurent. A l'intérieur de cette porte, un arc en ogive, adossé au mur, est appuyé sur des pilastres dont les chapiteaux représentent des figures humaines bizarrement accroupies. Plus loin, de petites colonnes simples portent une petite arcade analogue à celles des bas-côtés, mais à plein cintre : les chapiteaux de ces colonnes sont très-variés et ornés soit de simples feuillages, soit de feuillages combinés avec des têtes humaines[24] (1). Dans l'angle nord-est de cette aile, et à côté de la porte d'une sacristie octogone fort élégante, construite, en 1744, pour l'usage du grand-chapitre, on remarque une décoration d'architecture d'un caractère tout-à-fait singulier : elle ressemble à un portail du style byzantin, richement orné; le haut est surmonté d'un fronton sur lequel serpente une ligne ondulée en forme de grecque. Au-dessous de ce fronton, une suite rentrante de tores arrondis et recourbés en plein cintre est portée par autant de colonnes engagées, dont les chapiteaux, liés entre eux, sont décorés de sculptures aussi délicates qu'ingénieuses: elles représentent d'un côté une série d'oiseaux entrelacés par leurs cols et leurs queues, à la tête desquels une sirène allaite son petit [25]; de l'autre côté c'est une suite de nœuds formés par des rubans garnis de perles ou de diaraans, et enveloppant des fleurs de lis; aux deux extrémités, des figures penchées à terre tiennent les bouts des rubans et semblent avoir tressé ces nœuds. Il paraît que cette niche somptueuse recouvrait autrefois l'autel de Saint-Laurent, et formait une sorte de chœur de la chapelle de ce nom, établie dans cette aile jusqu'en 1698. Quelque divergence dans les traditions jette cependant un peu d'incertitude sur cette conjecture [26]. Aujourd'hui ce beau portail ne sert que d'entrée à une sacristie accessoire et à la petite cour où se trouvent les épitaphes de la famille d'Erwin[27].

Entre cette décoration et l'angle de l'arrière-chœur, une porte en ogive et quelques degrés conduisent à une chapelle basse, anciennement dédiée à S. Jean-Baptiste, et particulièrement consacrée à la sépulture des évêques et des chanoines; elle a servi depuis de sacristie au grand-chœur [28], et encore aujourd'hui elle porte ce nom. On y voit plusieurs monumens funèbres, parmi lesquels se distingue celui de l'évêque Conrad III de Lichtenberg, mort en 1299, et sous lequel avait été commencée la construction de la façade occidentale. L'architecture de cette chapelle est en général du style gothique; cependant plusieurs des colonnes, servant d'appui aux nervures des voûtes, sont monostyles, et les chapiteaux des demi-colonnes engagées dans le mur de l'arrière-chœur appartiennent au style byzantin : ils ont beaucoup de ressemblance avec ceux des colonnes engagées dans les piliers angulaires de la croisée[29].

Entre le même angle de cette aile et l'un des escaliers par lesquels on monte à l'avant-chœur, on remarque le baptistère, chef-d'œuvre de sculpture en pierre, exécuté, en 1453, sur les dessins de l'architecte Jodoque Dotzinger. Il est à regretter que sa partie inférieure soit entièrement cachée par l'espèce d'estrade en pierres dans laquelle il est enfoncé. Le pilier placé au centre de cette aile, pour soutenir les nervures des voûtes supérieures, est monostyle et dépourvu d'ornemens; mais ses proportions sveltes et sa grande élévation lui attirent une juste admiration. Dans l'aperçu de l'histoire de cette cathédrale nous avons fait la remarque que ces piliers, placés au milieu des deux ailes, se joignent à d'autres raisons pour faire penser que ces ailes n'avaient d'abord que la moitié de leur longueur actuelle : on peut ajouter qu'ils correspondent aux piliers intermédiaires des grandes arches du centre de la croisée; et comme on vient de le faire voir, ces piliers n'appartiennent pas non plus à la construction primitive. D'ailleurs, quoique cette aile septentrionale porte un caractère plus ancien que celle du midi, le renouvellement de sa façade est prouvé par les arcs pointus des fenêtres de son second étage, et le style des ornemens intérieurs du premier ne semble pas non plus appartenir à une époque antérieure au 12ième siècle.

Le pilier central de l'aile méridionale est garni de quatre grandes colonnes engagées, entre lesquelles quatre autres plus petites sont interrompues par trois étages de statues de grandeur naturelle. Celles du bas représentent les quatre évangélistes, caractérisés par leurs attributs symboliques, sculptés sur les piédestaux; plus haut l'on voit quatre anges embouchant des trompettes, et au-dessus de ceux-ci un Christ, et trois autres anges portant les instrumens de la passion[30]. Ces figures sont  un peu maigres; mais elles sont sculptées avec soin, et les têtes sont d'une expression très-noble : elles ont, sous le rapport du style, beaucoup de ressemblance avec d'autres statues de l'époque d'Erwin, et notamment avec celles que l'on voit à l'extérieur du portail de cette aile, et dont quelques-unes étaient l'ouvrage de sa fille. En même temps les fenêtres du côté oriental de cette partie de l'édifice[31], et surtout les moulures de la corniche extérieure de ce côté, présentent des dispositions tout-à-fait semblables à celles que l'on remarque dans les parties qui bien certainement ont été construites par ce grand architecte. Enfin, l'on a reconnu depuis peu de temps, dans une figure fixant ses regards sur le pilier central, et qui est placée auprès de l'angle de l'arrière-chœur, derrière la balustrade d'une galerie qui règne au-dessous de deux de ces fenêtres, un portrait de ce maître ressemblant à celui qu'on voit au bas de la tour supérieure, mais sculpté avec plus de finesse et d'une expression pleine de profondeur et de génie[32]. Toutes ces circonstances se réunissent pour prouver que cet habile homme s'est occupé soit de l'achèvement, soit du renouvellement de cette aile : c'était peut-être par là qu'il avait commencé ses illustres travaux dans cette cathédrale. Il paraît cependant que dans cette partie il s'est borné à décorer de statues le portail et le pilier central, et à renouveler le haut du côté oriental; car il est à croire que le pilier lui-même et la façade méridionale existaient avant lui, et le renouvellement d'une partie de cette façade, ainsi que du mur occidental de cette aile, indiqué par l'interruption de plusieurs colonnes engagées dans le mur, paraît également avoir été antérieur à son époque. Les décorations en arcades, portées par de petites colonnes simples, qui accompagnent l'intérieur de la porte et correspondent à celles de l'autre aile, appartiennent aussi au style ancien.

Il en est de même des deux arcs à plein cintre, soutenus également par de petites colonnes simples, qu'on voit au-dessous de la galerie où est placée la statue d'Erwin[33] : ils paraissent avoir ouvert autrefois une libre communication avec l'ancienne chapelle de Saint-André qui correspond à celle de Saint-Jean-Baptiste : ils sont murés aujourd'hui, et l'on entre dans cette chapelle, devenue dans la suite la sacristie du séminaire, par une porte en ogive percée un peu plus à droite. Cette chapelle est d'un style bien plus antique que celle avec laquelle elle forme symétrie: toutes ses voûtes sont à plein cintre, et les chapiteaux des pilastres et des colonnes qui les supportent ressemblent tous plus ou moins à ceux qu'on ne voit dans l'autre qu'aux demi-colonnes engagées dans le mur de l'arrière-chœur[34]. C'est aussi la porte orientale de cette chapelle basse au sujet de laquelle nous avons remarqué, dans la description de l'extérieur, qu'elle est d'un style très-ancien : elle ne consiste qu'en tores recourbés en plein cintre et garnis, sur la ligne de terre, d'éperons ou de pattes d'une grandeur peu commune et d'une forme bizarre[35]. A côté de la porte qui s'ouvre dans l'aile, une colonne engagée, qui porte les nervures de la voûte supérieure de celle-ci, pose sur un culde-lampe d'un dessin fort ingénieux : cette colonne a l'air d'être soutenue par un jeune homme penché, dans une attitude aussi hardie que gracieuse, entre des pampres et des grappes de raisin.

Enfin, l'autre moitié du même côté de cette aile est occupée par une horloge astronomique, qui a été comptée parmi les sept merveilles de l'Allemagne : dans leur énumération l'on mettait la tour de cette cathédrale au premier rang, le chœur de celle de Cologne au second, et cette horloge au troisième. Une première horloge du même genre avait été construite dès l'an 1352 dans l'angle opposé : celle qui n'a cessé de marcher que de nos jours, et dont les principales décorations et la plupart des rouages existent encore, a été exécutée, entre les années 1571 et 1574, par les habiles horlogers Isaac et Josias Habrecht et par l'estimable peintre Tobie Stimmer, sous la direction du savant professeur de mathématiques Conrad Dasypodius. Elle représentait les révolutions du ciel et les mouvemens des planètes d'après le système de Ptolémée. On y voyait les phases de la lune, la marche du soleil et un calendrier perpétuel de l'année julienne, disposé de manière à indiquer non-seulement les jours du mois avec leurs saints, mais encore pendant cent ans les dates des années, les fêtes mobiles et tout le comput ecclésiastique. Les jours de la semaine venaient se montrer sous la forme des divinités planétaires qui président à cette révolution; les heures étaient sonnées par un Christ repoussant la mort, et les quarts d'heure par des automates figurant les quatre âges de l'homme. Le tout était surmonté d'un carillon, après la sonnerie duquel un coq chantait en battant des ailes. Ce coq était un reste de l'horloge du 14ième  siècle; mais sa mécanique fut dérangée dès les années 1625 et 1640, où il fut frappé par la foudre. Il était placé sur la tourelle particulière qu'on voit à la gauche de l'horloge et dans laquelle se trouvaient aussi les poids de celle-ci. On monte aux divers étages de cette machine compliquée par un escalier taillé en pierres, placé dans l'angle sud-est de cette aile[36] et remarquable par la transparence de ses tournans et de sa cage, qui ne consiste qu'en colonnes fort élancées.

Vis-à-vis de cette horloge on a marqué sur le mur la circonférence d'une cloche d'une grandeur extraordinaire, fondue en 1517 et montée au clocher de cette cathédrale en 1521 ; mais qui au bout de quelques mois s'est fendue pour avoir été sonnée, le jour de Noël, pendant un froid d'une rigueur excessive : elle avait onze pieds de diamètre et pesait quatre cent vingt quintaux. Nous avons parlé, dans l'introduction historique, des riches dotations dont jouit cette église et de la sagesse avec laquelle on emploie à son entretien ces fonds considérables, qu'un décret spécial a empêchés d'être aliénés pendant la révolution. Une maison appartenant à l'œuvre, et située vis-à-vis de la tour méridionale, est destinée à la recette. Construite pour la première fois en 1247, elle a été renouvelée au 14ième  et au 15ième  siècle, et en dernier lieu en 1581. Son architecture est remarquable sous plus d'un rapport, et l'on y admire surtout un escalier tournant dont les rampes et les décorations sont taillées avec beaucoup de soin, et dont le noyau transparent est soutenu par des colonnes très délicates et ornées dans un goût parfait[37].

Rappelons encore les principaux souvenirs historiques qui se rattachent à cette église. On a vu qu'ils remontent aux siècles les plus reculés, et avec plus d'éclat aux premiers temps de la monarchie française. La cathédrale construite par Clovis fut vraisemblablement agrandie par la munificence des rois d'Austrasie, ses descendans. Si nous avons été forcés de reconnaître pour fabuleux le renouvellement de son chœur par Charlemagne, il n'en est pas de même des présens magnifiques dont elle fut honorée par ce souverain : on cite parmi ces dons un riche reliquaire, une croix toute d'or et un pseautier sur lequel son nom était écrit de sa propre main. Entre les empereurs germaniques, Henri II lui voua une attention particulière : on rapporte que, l'ayant visitée pendant que l'évêque Wernher était occupé à la reconstruire, il conçut le dessein de se faire recevoir au nombre de ses chanoines. On dit que ce ne fut qu'après l'avoir reçu sous son obédience, que l'évêque, joignant à ses exhortations l'autorité qu'il venait d'acquérir sur le monarque, parvint à lui faire reprendre la couronne et les soins de l'Empire. On ajoute que ce fut en mémoire de cet événement que le saint empereur fonda un canonicat, doté d'une riche prébende, dont le titulaire a porté jusqu'à nos jours le nom de roi du chœur. On a conservé le souvenir des riches présens que fit à cette cathédrale l'empereur Fréderic Barberousse. Il est à croire que ce souverain et les princes de sa famille, qui réunissaient à la dignité impériale la qualité de ducs de la Souabe et de l'Alsace, et auxquels cette province a d'ailleurs de si grandes obligations, secondèrent puissamment les travaux exécutés dans cette église vers la fin du 12.e et au commencement du 13ième siècle. La construction de la façade occidentale se rattache à la grande époque de Rodolphe de Habsbourg, dont la statue y fut placée en mémoire de ses bienfaits. Les successeurs de cet empereur visitèrent souvent cette basilique, et c'est sur les degrés de la porte de son aile méridionale qu'ils avaient coutume de recevoir les hommages des habitans de la ville et de la province. Dans ces temps l'intérieur du chœur était décoré des drapeaux et des autres trophées conquis par les citoyens de Strasbourg dans les combats où avait brillé leur bannière victorieuse. Cest devant le portail occidental que les magistrats et les tribus de la bourgeoisie prêtaient, au renouvellement de chaque année, un serment solennel. Ce temple ayant servi tour à tour à deux cultes divers, ses voûtes ont retenti des voix éloquentes des prédicateurs de l'un et de l'autre. Son grand-chapitre était l'un des plus illustres de toute l'Allemagne, et ses évêques étaient des princes puissans, ayant voix et séance aux diètes de l'Empire. Cette prérogative leur fut conservée depuis la réunion de l'Alsace à la France, en considération de la partie de leur évéché située, sur la rive droite du Rhin [38], et ils jouirent en même temps d'un rang non moins distingué parmi les prélats de France.

Louis XIV, accompagné de toute sa cour, visita cette église dès le lendemain du jour où il vint prendre possession de Strasbourg, et l'on estime à plusieurs millions la valeur des ornemens dont il fit présent à ses chanoines. C'est dans cette cathédrale que fut célébré, en 1725, le mariage de Louis XV (représenté par Louis, duc d'Orléans, premier prince du sang) avec la fille du roi de Pologne. Louis XV lui-même vint y faire ses dévotions en 1744- L'infortunée reine Marie-Antoinette la visita à son entrée en France en 177o, et cinq ans plus tard Louis XVI accorda à son grand-chapitre une décoration particulière, en reconnaissant formellement que ce chapitre tenait le premier rang parmi tous les corps ecclésiastiques affectés à la haute noblesse.

A côté de ces hommages où l'éclat du rang se confond avec la majesté de la religion, les beautés de l'édifice lui-même et le génie d'Erwin, son principal architecte, furent appréciés par des suffrages de plus en plus éclairés. Le célèbre Gœthe lui consacra quelques-unes de ses pages éloquentes; d'autres écrivains distingués rivalisèrent d'efforts pour en faire connaître et sentir le mérite : un goût moins rétréci cessa de dédaigner le style de l'architecture qu'on y voit briller, et l'on rendit autant de justice à ses ingénieux détails qu'à l'effet imposant de son étonnante élévation. Dans les temps même où les ravages de la guerre désunissaient les peuples, où la flèche de cette cathédrale célébrait par les mille flambeaux de ses brillantes illuminations des événemens qui pesaient douloureusement sur une partie de l'Europe, ce monument, auquel deux nations rivales se plaisent à rattacher une grande part de leur antique illustration dans les arts, ne cessa de réunir tous les sentimens dans une commune admiration. Puisse-t-il, préservé à jamais de tout accident funeste, être toujours environné de paix, d'union et de prospérité.

FIN.

[1] C'est par ces considérations qu'à la planche 11ième on a représenté l'intérieur de cette cathédrale par une vue prise de côté, et qui n'en montre que les parties les plus belles.[2] Ces ornemens sont représentés au milieu de la planche 14ième. [3]  Voyez le plan de l'édifice fourni par la planche 10ième et qui pourra servir d'éclaircissement à toute celle description. [4]  La planche 14ième, où les chapiteaux les plus remarquables de l'intérieur de cet édifice sont rangés, autant que possible, scion leur ordre chronologique, représente, figure 9ième  le chapiteau de l'une des colonnes engagées du premier pilier septentrional de nef du côté du chœur, et figure 10ième, celui d'une colonne du troisième pilier, à partir de l'entrée occidentale. [5] La diagonale de la base de ces piliers est de huit pieds et quelques pouces : leur distance varie de seize à dix-neuf pieds, ceux du côté de la croisée étant plus écartés les uns des autres que ceux du côté de l'occident. La largeur de la nef centrale, mesurée entre les centres des piliers correspondans, est de cinquante pieds; celle des latéraux, mesurée entre le même centre et le massif du mur, de trente-un pieds et demi : la hauteur de la voûte de ceux-ci est de quarante pieds quatre pouces. [6]  Ces orgues ont été plusieurs fois renouvelées, et l'on trouve à ce sujet d'amples détails dans les Essais de Grandidier. Celles qui subsistent aujourd'hui ont été faites, entre les années 1713 et 1716, par André Silbermann, père de Jean-André, qui a joint au talent de son père le mérite de nous avoir conservé plusieurs notices utiles sur l'état ancien de cette cathédrale et de beaucoup d'autres monumens de ces contrées. [7]  Ces figures commencent du côté du nord, près du chœur, par S. Jean-Baptiste et Jésus-Christ: on voit ensuite S. Joseph et les cinq premières générations dans leur ordre légitime; mais plus loin il y a plusieurs erreurs dans les noms et une grande confusion dans l'ordre des personnes. Pour remplir les quatre-vingt-huit fenêtres on avait sans doute ajouté à cette généalogie d'autres personnages sacrés. L'on voit encore d'autres tableaux, tirés de l'histoire sainte, dans de petites fenêtres rondes placées entre les ogives des fenêtres à lancettes; mais je n'ai point pu reconnaître s'ils forment une suite régulière. Les huit fenêtres de la travée qui suit celle des orgues, sont en partie cachées par une tribune destinée autrefois aux musiciens. [8] On rapporte que beaucoup de ces vitraux furent donnés à cette cathédrale par des personnes pieuses, qui, pour ajouter au mérite de cette générosité, les ont apportés sur leurs épaules. Selon Grandidier ils furent peints, pour la plupart, aux 14ième et 15ième siècles; et cet auteur cite une charte de l'an 1348, où un maître, Jean de Kirchheim, est appelé pictor vitrorum in ecclesia Argentinensi. La moitié des fenêtres des deux travées qui touchent au vestibule occidental a été remplacée par un mur plein, derrière lequel s'élèvent les contre-forts des tours. Les vitraux de la demi-fenêtre du côté méridional se distinguent des autres en ce qu'ils représentent, en quatorze compartimens, des vertus combattant des vices. [9] Le beau dessin de cette chaire, fourni par la planche 9ième, dispense d'en faire une description détaillée. Le couvercle ou abat-voix représenté sur cette planche est sculpté en bois et a été placé il v a peu d'années: celui qu'on voyait avant la révolution avait été fait en 1618, et s'accordait beaucoup moins avec le style de la chaire. Il existait autrefois vis-à-vis de celle-ci, au-dessous des chapiteaux de deux piliers, des figures grotesques, auxquelles l'ignorance des usages anciens, des vers satiriques et des gravures vendues avec affectation pendant l'octave de la Fête-Dieu, ont donné une fâcheuse célébrité: elles représentaient plusieurs animaux exerçant des fonctions sacerdotales. Quelques personnes ont prétendu qu'elles avaient été sculptées pendant que ce temple servait au culte protestant : elles ne pouvaient, au contraire, avoir été exécutées que par le caprice des architectes mêmes par lesquels ces piliers avaient été élevés ou renouvelés, et sous ce rapport la date de 1298, que leur attribue Schad, n'est pas sans importance pour l'histoire de cet édifice; car elle parait indiquer que les réparations auxquelles a donné lieu l'incendie de cette année se sont étendues beaucoup plus loin qu'on ne le pense ordinairement. L'on voit encore dans plusieurs églises anciennes des bizarreries semblables ou même plus singulières : celles-ci ont été détruites et grattées en 1685. [10] On a représenté deux de ces chapiteaux à la planche 14ième figures 11ième et 12ième.[11]  La petitesse des dimensions de ces figures, et le peu de jour qu'elles reçoivent, les rend difficiles à reconnaître. Celles que je viens d'indiquer se trouvent dans les premières travées du latéral septentrional. On remarque dans la même série, et en dehors des médaillons, la représentation d'un édifice que la tradition appelle la petite cathédrale, et qui pourrait bien nous montrer cette église telle qu'elle était à une époque au sujet de laquelle nous n'avons d'ailleurs aucune donnée historique : on y voit trois tours surmontant la façade occidentale, et d'autres tours au-dessus de la croisée et du chœur. [12] Elles représentent Ste Catherine, Ste Elisabeth, S.Florent, S. Paul et S. Jean : une sixième statue a été enlevée, et n'est point encore remplacée. [13]  Une partie de ces dispositions est masquée par des escaliers en pierre adossés à ces piliers, et construits, en 1743, pour conduire à des tribunes destinées à la musique, qui furent établies à la même époque entre ces soutiens et les premiers piliers de la nef. On voyait autrefois à l'entrée du chœur (terminé alors par les deux piliers de la croisée) un ambon en pierre d'un travail distingué : il fut abattu en 1682, et remplacé, quatre-vingts ans plus tard, par une grille en fer, chef-d'œuvre de serrurerie. Cette grille a été enlevée pendant la révolution : aujourd'hui le chœur n'est fermé que par une balustrade à hauteur d'appui. [14]  La planche 12ième représente la plus grande partie des dispositions dont il vient d'être parlé : on en reconnaîtra aussi les principales sur le plan fourni par la planche 10ième. [15] Voyez ce que nous avons dit sur ces incendies à la page 7 de cette notice. Il est fâcheux que nous n'ayons sur les renouvellemens, qui nécessairement ont dû en être la suite, aucune donnée historique de quelque précision : on se borne à vanter les soins et les dépenses que l'évêque Burchard employa aux réparations de l'édifice après l'incendie de l'an 115o. [16]  Voyez figure 4ième  la planche 14ième. Plusieurs autres églises de nos contrées, qui bien certainement ne sont point antérieures au 12ième siècle, présentent des chapiteaux analogues à ceux-ci. [17]  Voyez la figure 8ième  de la même planche, qui représente la moitié de l'un de ces chapiteaux : ils sont couronnés par un entablement octogone. [18] Un autel plus ancien était décoré de célèbres sculptures en bois, exécutées, en 1501, par Nicolas de Haguenau. [19]  Cette peinture avait été exécutée en 1486, à l'occasion d'une réparation, dont il ne s'est conservé que des notices incomplètes : il en est de même d'autres réparations faites au chœur entre les années 1455 à 146o. [20] Avant le dernier agrandissement du chœur on y descendait du côté de la nef. [21] Ces détails sont tirés d'un manuscrit laissé par l'architecte Heckler, qui avait assisté aux deux opérations : et la relation de cette fouille fournit une preuve de plus de ce qu'à l'époque où elle fut entreprise, la tradition fabuleuse, d'après laquelle tout le chœur actuel aurait était construit par Charlemagne, n'avait point encore prévalu; car ce ne furent point les fondations jetées par ordre de ce monarque, mais celles posées par l'évêque Wernher, qu'on chercha et qu'on trouva sous l'un des piliers principaux de cette partie de l'édifice. [22] Quelquefois elle déborde et monte jusqu'aux degrés de l'escalier; mais elle ne tarit que dans les grandes sécheresses. D'après des mesures exactes qui viennent d'être prises, la base des fondations du pilier est à quinze pieds de France quatre pouces et deux lignes au-dessous du pavé de la nef et des ailes; la galerie ouverte sous ces fondations a cinq pieds et un pouce de hauteur, et le fond du bassin est à vingt-cinq pieds deux pouces au-dessous du pavé. [23] L'un de ces chapiteaux a été représenté à la figure 1ère  de la planche 14ième. La figure 2ième  fait voir la forme plus simple des chapiteaux de la partie antérieure. Cette chapelle a sous l'arrière-chœur vingt-neuf pieds de longueur (sans compter l'enfoncement aboutissant à la fenêtre dans lequel se trouve l'autel) et trente-six pieds de largeur; sous le centre de la croisée, quarante pieds de largeur et trente-quatre de longueur : la hauteur des voûtes est d'environ quinze pieds. Deux piliers, d'une forme grossièrement arrondie, qu'on remarque vers le devant, derrière les colonnes, n'appartiennent point à la construction primitive, mais n'ont été posés qu'en 1681, pour supporter l'autel, surmonté d'un baldaquin en marbre, qu'on s'occupait dès lors à placer dans l'avant-chœur. [24]  La figure 5ième  de la planche 14ième  représente l'un de ces chapiteaux. [25] Voyez la figure 6ième de la planche 14ième. [26] Grandidier dit que l'autel de Saint-Laurent fut remplacé par un autel du Christ. On prétend aujourd'hui que cette niche renfermait un autel du Saint-Esprit : cependant les indications données par cet auteur conviennent parfaitement à cet endroit; mais on est surpris de ce que ni lui ni aucun autre écrivain plus ancien n'ait parlé de cet encadrement si remarquable. L'ancienne chapelle de Saint-Laurent a été abandonnée à cause de l'incommodité de sa position, auprès d'un lieu servant de passage. [27]  Elles sont sculptées l'une à la suite de l'autre, au bas de l'un des contre-forts extérieurs de la chapelle dont il va être parlé. Le dernier mot de celle du fils, par laquelle elles se terminent, est aujourd'hui à demi effacé, et l'avant-dernier est rendu difficile à reconnaître par l'omission d'une lettre essentielle : ces deux mots ne sont d'ailleurs écrits qu'en abréviations. Cette fin a été lue par plusieurs auteurs filius Erwini Magistri, operis sui cemulus; et je me suis moi-même laissé tromper par cette fausse leçon, que j'ai traduite (à la page 12) par émule de l’ouvrage de son père. Le pronom sui mis pour ejus n'aurait rien d'extraordinaire, cette faute étant très-fréquente dans la latinité du moyen âge; mais un examen plus attentif, secondé par le manuscrit de Heckler le fils, dont je n'ai eu connaissance que depuis le commencement de l'impression de cette description, m'a convaincu qu'il faut lire operis hujus ecclesiae. [28] On appelait grand-chœur, les prébendiers, ou chanoines non nobles, qui faisaient habituellement le service du chœur. [29] La partie de cette chapelle qui renferme le monument de Conrad fait l'objet de la planche 13ième et les détails de l'un des chapiteaux des colonnes engagées sont représentés par la figure 3ième de la planche 14ième. La ressemblance de ces chapiteaux avec ceux des piliers de la croisée fournit peut-être un appui de plus à la conjecture que les premiers renouvellemens du 12ième siècle pourraient s'être étendus jusqu'à l'arrière-chœur. [30]  Ce pilier forme le sujet principal de la planche 12ième. [31] Malgré quelques dégradations, les vitraux de ces fenêtres sont encore fort beaux; mais l'on ne voit plus que les pieds d'un grand S. Christophe vanté dans toutes les descriptions de cette cathédrale. Les vitraux de l'aile septentrionale ont souffert des altérations plus considérables : on reconnaît cependant encore dans ceux du côté de l'orient, au milieu de verres coloriés modernes, les figures anciennes du Christ et de S. Laurent, de la S.M Vierge et de S. Jean. [32]  On débitait autrefois sur cette figure plusieurs fables puériles, et il ne s'y rattachait aucune tradition historique: mais déjà Silbermann avait reconnu qu'elle portait le costume dans lequel les architectes de l'œuvre avaient coutume de se présenter devant le magistrat de la ville. [33] Le chapiteau d'une de ces colonnes est représenté à la planche 14ième  figure 7ième.[34] La figure 5ième de la planche 14ième a paru suffisante pour donner une idée des uns et des autres. [35] Cette chapelle renferme, ainsi que celle de Saint-Jean-Baptiste, quelques anciennes sépultures: la première en date est de l'an 119o. [36] C'est de cet angle qu'a été pris le dessin de la planche 12ième  et l'on voit au premier plan quelques-unes des décorations de cette horloge. M. Schwilgué, habile mécanicien de Schlestadt, vient de proposer à l'Administration de rétablir ce célèbre ouvrage, soit en se bornant à réparer le mécanisme et les figures d'autrefois, soit en y ajoutant les améliorations les plus essentielles exigées par les progrès des connaissances astronomiques, soit enfin en reconstruisant le tout à neuf d'après l'état actuel de ces connaissances et la perfection où ont été portés les arts mécaniques. [37] La planche 15ième représente une partie de cet escalier et deux des portes qui s'ouvrent sur ses paliers. [38] Elle leur avait été ôtée en 1674; mais elle leur fut rendue par la paix de Ryswick : ils ne recommencèrent cependant à en faire usage que depuis l'an 1723. A la suite d'une négociation conduite par le célèbre Schœpflin, le cardinal de Rohan reçut alors de l'empereur Charles VI l'investiture Formelle de la principauté au-delà du Rhin. (Voyez les Essais de Grandidier, page 163.)

 

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Cathédrale de Strasbourg.  Photos Rhonan de Bar. Copyright.. Cathédrale de Strasbourg.  Photos Rhonan de Bar. Copyright.. Cathédrale de Strasbourg.  Photos Rhonan de Bar. Copyright..
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