Rhonan de Bar/Arphays #auteur #ecrivain #esoteriste #cyclologue #arithmosophe #Posédiôn-Ionnès 🔱🔱🔱
Écrit il y a environ une décennie, cet essai sur le Tétramorphe est resté en sommeil jusqu'à sa lecture par Paul-Georges Sansonetti, spécialiste de la littérature comparée, des mythologies, du cinéma et des arts graphiques qui en a assuré la préface. Convaincu de son potentiel, ce dernier m'a demandé de le remanier et de l'enrichir afin de le porter à la publication.
Le Tétramorphe vise à révéler au public moderne un symbole chrétien fondamental, omniprésent dans les édifices religieux mais largement méconnu et/ou sous-étudié.
Au cœur du livre, j'explore le symbolisme comme un mécanisme initiatique permettant d'accéder à un passé ancestral. Loin d'être inerte, la pierre des monuments incarne en réalite la synthèse cryptée d'un savoir légué par les bâtisseurs médiévaux. Les composantes du Tétramorphe transcendent leur lien au christianisme pour s'ancrer dans la Tradition Primordiale, dont les racines plongent dans le Paradis perdu : l'Éden.
Ainsi, l'ouvrage éclaire comment les quatre figures qui composent le Tretadyme (Lion, Taureau, Aigle, Homme/Ange) relient le sacré biblique à une sagesse universelle qui, si elle n'est pas oubliée de tous, reste occultée pour la majeure partie du grand public.
En vente auprès des Les amis de la Culture Européenne : https://editions-ace.com/products/le-tetramorphe-arphays
Encore quelques exemplaires en vente auprès de l'auteur.
Contact : arphays@yahoo.com.
Un immense merci à mon ami Paul-Georges Sansonetti pour sa gentillesse et sa générosité.
Dans ce roman co-écrit avec l'auteur Athanhorus https://www.liber-mirabilis.com/la-saga-en-deux-volumes-pax-mundi-f1475419.html, l’initiation dépasse l’entendement. Outre le fait que les deux impétrants sont guidés depuis leur naissance dans un univers bien mystérieux et ésotérique, le 11 août 1999, à Rennes-le-Château, ils franchissent le seuil de la porte du temple - et quel temple - avec succès. Tous les moyens, tous les outils temporels et spirituels comme les rencontres énigmatiques sont mis en œuvre pour les éveiller et les guider sur la voie initiatique : rêves, intuitions, inspirations, symbolismes, kabbale, alchimie, arithmosophie, astrologie, mystères politico-historico-hermétiques…Un coin du voile de la Connaissance se lève. Les vérités apparaissent, les secrets se dévoilent. Quelle chance inouïe ! Mais s’ils semblent privilégiés, ce n’est pas pour l’égo ou la gloire. Bien au contraire, leurs histoires individuelles deviennent rapidement une histoire collective. Elles participent à une œuvre magistrale. L’acceptation totale est de mise pour ces destins hors norme. Transcendance, ouverture d’esprit, service, don de soi font partis de la règle d’or. La France et l’Humanité attendent leur part de cet héritage spirituel.L’âme brille a un niveau supérieur ; la mort du «vieil homme» fait place au «nouvel homme» ; le phénix renaît de ses cendres ; la réintégration dans le UN pour se fondre dans le TOUT. Mais que de chemin à parcourir encore ; les arcanes hermétiques sont bien complexes et bien sûr l’élan fraternel leur permettra d’arriver à parfaire le Grand Œuvre.
Ils ont des clés à recevoir ; ils sont les clés d’un grand dessein qui va au-delà de la compréhension humaine. Le temps est nécessaire à chaque étape : patience et sagesse sont de rigueur. Nos deux globe-trotters vont vivre de nombreuses étapes initiatiques avec leur cortège d’espoir, de doute, de certitude et de lassitude... En somme, tout ce qui fait le Chemin de l’Homme sur cette Terre. Incroyable roman qui n’en est peut-être pas un. Allez savoir. Et pourquoi pas vous ? Osez faire ce pas décisif. Votre vie va changer. Bons mystères initiatiques et belle route illuminée !
«Soyez des porteurs de lumière et des éveilleurs de consciences! », Pharamond II in Les Émeraldistes, le Decumanus d’Or. Tome 2.
"Ouvrir ce livre et, à sa lecture, s'aventurer dans un déconcertant jeu de piste entrecroisant époques, territoires et songes, c'est se retrouver face à une France que le présent monde ne peut imaginer."
Le second tome : Les Émeraldistes. Le Decumanus d'Or paraîtra courant mars ou avril.
« Maurice Leblanc, Supérieur Inconnu. » C’est l’affirmation posée par Patrick Ferté aux Éditions Trédaniel il y a bientôt trois décennies ! À moins qu’il ne s’agisse là d’un questionnement ?
Quelques années plus tard, Richard Khaitzine in « Les Faiseurs d’or de Rennes-le-Château », louant pourtant l’auteur, lui reproche cependant de ne pas avoir abordé l’œuvre lupinienne d’un point de vue alchimique !
C’est à cette source que l’auteur de "Le Code Arsène Lupin, Maurice Leblanc et le Savoir Perdu", est allé puiser pour répondre au désir de Richard Khaitzine. Entre autres, car en fait, il est bien évident que l’œuvre de Maurice Leblanc retient également divers éléments se rattachant à la Tradition, du verbe latin tradere : transmettre.
Le présent ouvrage débute par le portrait du Maître incontesté qu’est Maurice Leblanc ! suivi par celui de son héros : Arsène Lupin. S’ouvre alors une longue quête qui mène le lecteur dans les méandres labyrinthiques de l’Histoire secrète et sacrée de France, notamment les salons très prisés des 19ième et 20ième siècles.
L’œuvre lupinienne, ici dévoilée par les éléments propres à la Tradition, prouve que l’auteur était incontestablement un véritable initié, peut-être même hors les murs. Arphays fait en sorte ici, qu’une fois l’ouvrage terminé, le lecteur trouve bon de partir sur les traces du père d’Arsène Lupin pour découvrir son univers fascinant.
Voilà l’historique qui a concouru à la rédaction de : Le Code Arsène Lupin. Maurice Leblanc, Maître du Savoir Perdu.
• Ce roman, à caractère initiatique, narre l’histoire de Jean et Rémy, deux "vieilles âmes", qui entreprennent un pèlerinage le 11 août 1999 à partir de Rennes-le-Château, village de l’Aude célèbre pour ses énigmes (trésor de l'abbé Saunière, liens supposés avec les Templiers, les Cathares, voire le Saint-Graal). Leur voyage suit un axe vertical à travers la France – une ligne symbolique qui évoque souvent, dans l'ésotérisme français, la "colonne vertébrale" du royaume (du Sud cathare au Nord royal), passant par des sites, non forcément répertoriés dans cet opus mais suggérés, tels Chartres ou Orléans, et plus généralement connu sous le nom de Rose-ligne.
Ce périple est à lui seul une quête alchimique qui conduit les deux héros de l’obscurité initiale (NIGREDO) à l’accomplissement spirituel (RUBEDO), mêlant à la fois révélations personnelles et également collectives.
• Ce roman est de nature mystico-politique et historique : Le récit oppose le temporel (pouvoir politique républicain) au spirituel (desseins divins, transcendance, Grand Monarque). La dimension de ce personnage renvoie aux prophéties de Michel de Notredame et, plus largement, à celles de Marie-Julie Jahenny ou à l'abbé Souffrant : un roi providentiel qui restaurerait la France dans sa grandeur après des épreuves, souvent lié à la lignée mérovingienne qui remonte à Dagobert II, le "roi perdu". Est-ce une continuité avec le passé capétien/bourbon, ou une rupture prophétique ? Le roman semble jouer sur cette ambiguïté pour interroger le destin national.
Une histoire en miroir.
• Au regard du lieu de la nigredo (Rennes-le-Château), le parallèle avec l’histoire de Bérenger Saunière était une évidence : Cette fiction parallèle à l’évolution de Jean et Rémy relate l'arrivée de l'abbé en 1885 à Rennes-le-Château et crée, de fait, un effet miroir temporel. Tandis que les deux initiés débutent leur périple en 1999, Saunière découvre une église en ruine – référence directe factuelle : ses fouilles mystérieuses, ses décorations ésotériques (le démon Asmodée, la devise "Terribilis est locus iste"), et les rumeurs de découverte d'un parchemin et/ou d'un trésor wisigoth/mérovingien. Mais loin d’être innocent, ce flash-back suggère une continuité cyclique : les mystères d'hier ressurgissent pour guider les deux pèlerins d'aujourd'hui.
La fusion de deux âmes pour la réalisation des desseins de Dieu ?
• Les deux âmes véhiculées par l’enveloppe charnelle de Jean et Rémy se rencontrent par synchronicité divine : non par hasard, mais parce qu'elles incarnent une mission collective pour le redressement d’un pays à la dérive. Dans la Tradition, gnose et alchimie (influencée essentiellement par Fulcanelli et/ou Canseliet), les "vieilles âmes" sont des entités réincarnées pour accomplir un Grand Œuvre. Ici, pour les deux héros, c'est le salut de la France – nation élue de Dieu selon certaines prophéties (comme celles présentées par Léon Bloy ou Charles Péguy), mais déchue par la Révolution et la post-modernité.
Les desseins de Dieu :
• Ce roman pose une « théologie politique » où Dieu interagit par le biais de l'Histoire, et plus largement par la cyclologie. Les Mérovingiens (dynastie "thaumaturge", rois chevelus symbolisant la puissance divine) représenteraient une lignée sacrée interrompue en 751 par Pépin le Bref. Leur "résurgence" pourrait signifier :
• Une restauration légitimiste par le sang (lignée capétienne survivance de Louis XVII).
• Ou l'avènement du Grand Monarque, Roi de cœur, figure emblématique liée à la Fin des Temps unissant le Lys (royauté) et l'Épée (justice divine).
Alchimie, transcendance et chevalerie moderne !
• L'alchimie n'est pas seulement métaphorique ; elle implique une transformation intérieure (les pèlerins que sont Jean et Rémy deviennent "Chevaliers") et extérieure (la France renaît de ses cendres). La transcendance dépasse l'individu transformé qui officie pour une œuvre collective -peut-être une société secrète, un ordre templier revisité, une mobilisation spirituelle nationale-, au lecteur de le découvrir !
Acceptation et mission : Jusqu'où aller ?
Là est la question que pose les auteurs par le biais de ce roman qui interroge sur la notion de sacrifice. Renoncer à l'ego, affronter l'incompréhension (le "monde présent" qu’évoque Paul-Georges Sansonetti), voire la persécution, à l’image même du Christ ! Les chevaliers modernes doivent allier foi et action politique – un équilibre précaire entre contemplation et engagement.
Citation de Paul-Georges Sansonetti
Cette phrase, posée comme une sentence par Paul-Georges Sansonetti, souligne le caractère onirique et subversif du roman : une France "invisible", faite de lignes telluriques, de cryptes secrètes, de prophéties oubliées. Elle évoque une patrie mystique, opposée à la République laïque et matérialiste – un thème cher à l'ésotérisme traditionaliste véhiculé, entre autres, par Paul Le Cour, René Guénon, Julius Evola…
Assertion.
Ce roman, pleinement écrit par Arphays et Athanhorus, rappelle subtilement des œuvres comme Le Matin des magiciens (Pauwels/Bergier), Le Trésor des Cathares (de Sède), ou bien encore les fictions de Jean Raspail sur la monarchie sacrée. En somme, une intrigue initiatique à lire absolument. Un roman fascinant ! qui ancre le lecteur dans les mystères ésotériques de la France, où l'histoire, la spiritualité et la politique s'entrelacent autour de figures légendaires, qui se voudraient des archétypes, tels les Mérovingiens et le Grand Monarque.
LES ÉMERALDISTES. LE DECUMANUS D’OR. TOME 2
ARPHAYS. ATHANHORUS
Présentation.
La Quête de la Croix ou l’éveil des Émeraldistes.
C’est à partir de l’ouest de la France, dans les brumes mystiques, où l’imaginaire renvoie aux menhirs ancestraux veillant sur les secrets celtiques, que Jean et Rémy poursuivent leur périple initiatique à travers le pays. La Croix, symbole énigmatique gravé dans la pierre et dans l'âme, les guide désormais vers l'Est, se nourrissant du symbolisme des cathédrales gothiques qui percent le ciel comme des lames de lumière divine.
Quelques points forts du roman…
Les Cathédrales Vivantes.
Amiens, Chartres, Paris, Reims etc… ces vaisseaux de pierres dans lesquels les bâtisseurs médiévaux ont encodé des mystères alchimiques. Jean, l'érudit tourmenté par ses visions, décrypte les vitraux : la Vierge Noire n'est pas une idole païenne, mais la gardienne de la Sophia primordiale, la Sagesse éternelle. Rémy, par son affiliation templière, touche du doigt les sculptures des portails – des géométries sacrées qui alignent les étoiles avec la Terre. « Les cathédrales ne sont pas des églises, murmure Jean, ce sont des machines à transcender le temps. » Ensemble, ils percent le secret des Maîtres d'Œuvre : une lignée ininterrompue depuis les pyramides d'Égypte, depuis la nuit des temps même, transmettant le feu prométhéen de la Connaissance.
Le Hiéron du Val d'Or et le Christ-Roi.
Poussant plus dans l’initiation, nos héros découvrent l'antique Val d'Or, sanctuaire caché où les Druides convergeaient jadis. Ici, le culte du Sacré-Cœur, du Christ-Roi se révèlent dans toute leur splendeur : non pas le Jésus historique des Évangiles canoniques, mais le Roi des Rois, descendant direct des Mérovingiens, dont le sang porte le sceau de la Croix de Lumière. Rémy, initié par l’ombre d’un templier trépassé, reçoit un message : « Pharamond II, le dernier roi légitime, attend son heure dans l'ombre des prophéties. » puis « Le Val d'Or n'est pas un lieu, c'est un état d'être », confie l'entité. Ce qui conduit Jean et Rémy au baptême pythagoricien – un rituel d'eau et de feu- où les nombres sacrés (3-7-12) fusionnent avec l'âme, éveillant les chakras inertes.
Le décodage de l'Apocalypse
La Fin des Temps s'annonce dans les pages jaunies d'un manuscrit apocryphe transmis à Jean et Rémy. L'Apocalypse johannite n'est pas une prédiction menant au chaos, mais un plan détaillé, un « blueprint » dirait-on outre atlantique, que décrypte les deux héros. Que révèle-t-il ? : Les sept sceaux ? Les sept plans de réalité. La Bête ? Le fils de Satan, cet Antichrist masqué sous les traits des puissants de ce monde – banquiers occultes, sociétés secrètes inversées ? Qui sait réellement ? Aux lecteurs de le découvrir !
Jean et Rémy, guidés par des rêves prophétiques, assemblent patiemment les pièces : le Grand Chyren (référence à Nostradamus), correspondant au Grand Monarque et le Grand Pontifex (le Souverain Pontife universel ou Pasteur Angélique) émergeront pour le combat final. Les deux héros, armés de l'Épée de Lumière forgée dans les traditions templières, jureront-ils allégeance à cette chevalerie naissante ?
Un Ordre Nouveau : Les Émeraldistes et la Chevalerie Universelle.
C'est ici que culmine la genèse : remontant aux fondations de l'Ordre du Temple en 1118 qui forge l’histoire parallèle au périple de Jean et Rémy, les Émeraldistes – gardiens de la Table d'Émeraude hermétique – refondent une chevalerie pour l'Âge d'Or. Jean et Rémy en deviennent les piliers. Ils planifient la venue de Pharamond II, ce roi mérovingien ressuscité par la lignée originelle, pour soutenir le Grand Chyren dans sa bataille contre les forces obscures. Une alliance se tisse : Templiers, Rose-Croix, druides veilleurs... Leur credo ? L'Amour comme arme absolue, la Lumière comme bouclier contre l'obscurantisme.
Le Triomphe Inévitable ?
Au cœur de la ville de Rome vouée à l’occulte, face aux ombres du Vatican et des loges noires qui dirigent la cité, le climat explose. Le fils de Satan, incarné dans un « leadership » mondial charismatique, déchaîne les plaies apocalyptiques – guerres hybrides, pandémies artificielles, IA démoniaque. Mais le Grand Monarque, révélé comme un vénérable moine aux yeux de feu, unit les forces vives du pays. Pharamond II surgit de sa crypte éternelle, couronné par la Croix vivante que les deux héros ont tracé sur le sol de France. Jean et Rémy, transfigurés, mènent la charge finale.
Ce roman pose au moins deux questions fondamentales :
L'Amour triomphe-t-il ? La Connaissance l'emporte-t-elle sur les ténèbres ?
Ces réponses sont avancées par Paul-Georges Sansonetti qui, écrivant ceci, l'avait pressenti : « Et si les prophéties nous préparaient aux plus redoutables des vérités ? » Dans ce roman initiatique, la réponse est un oui retentissant, gravé dans le septième sens. La Terre renaît, plus lumineuse, sous le règne du Christ-Roi. Mais le cycle recommence... car la quête ne s'achève jamais. « La Croix, l’Apocalypse et le Retour des Rois Thaumaturges ». Voilà ce qui pourrait résumer in fine ce roman qui clôt un diptyque mêlant fiction et réalité où la France devient le théâtre d’une apocalypse initiatique : non pas au sens de destruction, mais de celui de révélation en grec : (ἀποκάλυψις).
Assertion.
En somme, cet opus final, par les étapes réalisées par les deux héros, révèle au monde que le transept christique marque de son empreinte le Royaume des Gaules. En effet, le passage d’un axe Nord-Sud relaté dans le Cardo Révélé à un axe Ouest-Est développé dans le présent roman révèle une croix symbolique sur le corps du royaume – la Croix du Christ-Roi, mais aussi la croix des bâtisseurs (équerrage gothique, proportions pythagoriciennes…). Un roman à couper le souffle, une odyssée qui n'est pas une simple continuation mais une plongée abyssale dans les arcanes oubliés de l'Histoire, où chaque pas révèle un voile levé sur un complot majeur qui existe depuis des siècles...
C'était en Juin 1675, le Père Eudes vivait encore. Professe de trois ans, elle priait, au monastère de Paray-Ie-Monial, proche la grille qui ferme le choeur des religieuses. Cette grille est toujours à la même place, dans la chère petite chapelle, à l'obscurité si recueillie, au charme si pénétrant. La foule, les coeurs ne s'y pressaient pas, comme aujourd'hui, autour du Coeur adorable de Jésus, toujours présent, toujours adoré dans le sanctuaire de son élection. Un seul coeur suffisait pour attirer les, ineffables tendresses de l'Hôte divin, mais ce coeur était celui de sainte Marguerite Marie. Déjà élue, elle le savait depuis bientôt deux ans, mais n'osait pas encore y croire, elle était là toute à son Bien Aimé, dont la douce présence, à chaque minute plus intimement sentie, la pénétrait, unissante, transformante. Ce fut bientôt l'extase :
« Étant une fois devant le Saint Sacrement, un jour de son octave, je reçus de mon Dieu des grâces excessives de son amour et me sentis touchée du désir de quelque retour et de lui rendre amour pour amour, et il me dit : « Tu ne m'en peux rendre un plus grand qu'en faisant ce que je t'ai déjà tant de fois demandé. » Alors me découvrant son divin Coeur : « Voilà ce Coeur qui a tant « aimé les hommes, qu'il n'a rien épargné jusqu'à s'épuiser et se « consumer pour leur témoigner son amour, et pour reconnaissance, je ne reçois de la plupart que des ingratitudes, par leurs «irrévérences et leurs sacrilèges et par leurs froideurs et les « mépris qu'ils ont pour moi dans ce sacrement d'amour. Mais ce qui m'est encore le plus sensible est que ce sont des coeurs qui me sont consacrés qui en usent ainsi. »
«Quelques jours, peut-être quelques heures seulement, se sont écoulés entre le moment où Jésus fit entendre à Marguerite Marie cette plainte si touchante, et celui où la sainte écrivit la céleste révélation. C'est une vraie joie de pouvoir constater qu'elle n'a pas eu le temps d'oublier une idée, j'allais dire un mot, mais les mots ne sont pas de Dieu, ils sont à elle : pauvres mots humains, qui éclatent sous la pensée divine, qu'ils ne sauraient, contenir, qu'ils expriment tant bien que mal. C'est l'éternel désespoir des grands élus de Dieu de ne pouvoir égaler, avec des sons et des images qui sont de la terre, les idées lumineuses et chaudes de l'éternité. Ils font ce qu'ils peuvent : leurs pâles expressions gardent pourtant un reflet de la céleste clarté, comme la cendre est chaude du feu qu'elle recouvre.
Et Jésus ajoutait : « C'est pour cela que je te demande que « le premier vendredi d'après l'octave du Saint Sacrement, soit « dédié à une fête particulière pour honorer mon Coeur, en communiant ce jour-là et en lui faisant réparation d'honneur par une amende honorable, pour réparer les indignités qu'il a reçues pendant le temps qu'il a été exposé sur les autels. Je te promets aussi que mon Coeur se dilatera pour répandre avec abondance les influences de son divin amour sur ceux qui lui rendront cet honneur et qui lui procureront qu'il lui soit rendu. »
Le texte est court, il est complet : il donne l'idée très nette et de la dévotion au Coeur de Jésus, et de la manière dont elle sera pratiquée. Sainte Marguerite Marie doit montrer au monde le Coeur de chair de Jésus, symbolisant son amour, et surtout son amour méconnu des hommes ; elle doit faire honorer ce Cœur par une fête célébrée le vendredi qui suit l'octave du Saint Sacrement ; le jour de cette fête, les fidèles communieront et feront réparation d'honneur au céleste Offensé, des grâces nombreuses sont promises à ceux qui se rendront au désir divin.
Ces mots écrits au lendemain de la révélation suffisent à établir l'authenticité de la mission confiée à la jeune visitandine, comme à nous faire connaître ce qu'elle a d'essentiel. A quoi pense la divine Sagesse ? Pour accomplir son œuvre et ses desseins éternels, elle peut choisir le fondateur vénéré de deux congrégations de religieuses qui grandissent dans la ferveur de leurs jeunes années, un vaillant missionnaire honoré de toute l'Église de France, élève des Jésuites, formé à l'Oratoire, par Bérulle lui-même, un orateur au verbe puissant, connu à Paris, qu'ont applaudi à Saint-Germain le roi et la reine Mère, le plus célèbre des dévots du Coeur de Jésus, l'auteur d'une messe et d'un office en son honneur, messe, office adoptés hier par les Bénédictines de Montmartre, un infatigable ouvrier, vieilli sans doute au service du Père de famille, mais toujours actif, et qui trouvera dans les enfants de ses deux familles spirituelles les collaborateurs les plus finalement dévoués et les plus ardents au labeur : voilà l'homme de la droite du Très Haut, voilà le saint qu'il faut élire. Les voies de Dieu sont impénétrables.
C'est une religieuse inconnue, petite fille de simples paysans bourguignons, fille d'un humble notaire royal du Charollais, une jeune professe d'un monastère sans célébrité, qui est l'élue du Coeur de Jésus. Son influence est nulle dans son couvent ; on y discute aujourd'hui sa piété, ses voies extraordinaires, comme hier on y discutait sa vocation ; on a retardé ses voeux ; les officières dont elle partage les travaux se plaignent de sa maladresse et de ses gaucheries : à l'infirmerie, à la cuisine, on ne sait que faire d'elle. On reconnaît qu'elle est vertueuse, elle a le sens droit, un coeur délicat et très généreux, mais ses soeurs comme ses supérieures se demandent quels services pourra rendre cette pauvre religieuse à l'Institut qui a bien voulu l'admettre. Quand la sœur Marguerite Marie veut selon l'ordre divin, communiquer à sa supérieure la Mère de Saumaise, qui l'aime et l'estime cependant, les désirs du Coeur de Jésus, elle est rudoyée, raillée, humiliée ; on la fait taire, on ne veut pas tenir compte de ses invraisemblables rêveries.
Vraiment à quoi pense la divine Sagesse ?
Le Père de la Colombière vient d'être nommé supérieur des Jésuites, de Paray-le-Monial. Éclairé d'une lumière surnaturelle il croit, lui ; contre toutes les apparences, il admet le message divin. Dans les jours qui suivent la révélation de 1675, il se consacre au Coeur de Jésus, et sans doute à la première occasion, il agira. Sa sainteté évidente, ses talents suppléeront à l'incapacité de la soeur Alacoque. Quelques mois plus tard, en septembre, il part pour l'Angleterre. La soeur Marguerite-Marie avait trouvé un aide, Jésus le lui enlève. Elle se plaint à son Maître Céleste : « Est-ce que je ne te suffis pas ? » lui répond-II.
Il veut en effet suffire à tout ; la disproportion est telle entre le but et les moyens, entre l'établissement dans l'Église entière de la fête du Coeur de Jésus et la parole d'une religieuse sans autorité, que le résultat obtenu, la fête du vendredi après l'Octave du Saint Sacrement solennisée, prouvera de façon indéniable et l'action divine et l'élection de la soeur Marguerite-Marie.
Pendant dix ans, de 1675 à 1685, elle, garde son secret qui est celui de ses supérieures, mais que ses soeurs et tous les autres, ignorent.. Sa sainteté finit par s'imposer, elle est élue par la communauté assistante de la Supérieure, elle est Maîtresse des Novices.
Plus d'une cependant parmi ses soeurs continue à la traiter d'entêtée et de visionnaire, rien ne fait prévoir la réalisation des désirs du Coeur de Jésus.
Dans les premiers mois de 1685, on lisait au réfectoire du Monastère de Paray-le-Monial la Retraite Spirituelle du Père de la Colombière, imprimée l'année précédente à Lyon. La lectrice en était aux dernières pages : « J'ai reconnu, disait l'auteur dans les notes d'une retraite faite à Londres en 1677, deux ans après la grande révélation, que Dieu voulait que je le servisse en procurant l'établissement de ses désirs, touchant la dévotion qu' Il a suggérée à une personne à qui "Il se communique fort confidemment et pour laquelle il a bien voulu se servir de ma faiblesse, je l'ai déjà inspirée à bien des gens en Angleterre et j'en ai écrit en France et prié un de mes amis de la faire valoir là où il est... » La lecture continue, c'est ligne par ligne, mot par mot, le récit de l'apparition de juin 1675 et, dans un lourd silence, elles retentissent, les brûlantes et divines paroles ; « Voilà ce Coeur qui a tant aimé les hommes... Je te demande que le premier vendredi d'après l'Octave du Saint Sacrement soit dédié à une fête particulière pour honorer mon Coeur ».
Personne ne s'y trompe, personne ne pouvait s'y tromper. Toutes les religieuses sont du même avis que la petite sœur Péronne Rosalie de Farges, qui, à brûle pourpoint, dit à la Sœur Alacoque au début de la récréation : « Ma chère soeur, vous avez bien eu votre compte aujourd'hui à la lecture et le Révérend Père de la Colombière ne pouvait pas mieux vous désigner. » Voilà comment le désir divin fut connu.
La soeur Marguerite-Marie ainsi mise en avant par le hasard, qui de son vrai nom s'appelle la Providence de Dieu, croit qu'elle n'a plus rien à ménager. Elle lance un défi à ses novices pour les préparer à la fête du Sacré-Coeur. Celles-ci, le 20 juillet, jour de Sainte Marguerite, pour remercier leur Maîtresse des soins qu'elle leur donne, veulent rendre hommage au Coeur de Jésus. Sur un petit autel improvisé, elles exposent une pauvre image dessinée par l'Une d'entre elles, et, tour à tour, elles viennent, conduites par la soeur Alacoque, se consacrer à son amour et à son culte. Depuis ce 20 juillet 1685, bien des consécrations sont sorties de lèvres très pures et d'âmes très aimantes ; les triomphantes paroles qui retentissent sur notre terre de France et dans le monde entier :
« Coeur Sacré de Jésus, que votre Règne arrive !
«Soyez le roi et le centre de tous les coeurs !
les immortelles acclamations qui s'élevèrent sur notre colline sacrée, au jour de la Consécration de Montmartre, dans la joyeuse reconnaissance et le légitime orgueil de notre miraculeuse victoire, les cris enthousiastes d'amour et de confiance que les peuples du monde entier, — tout le témoigne, tout l'annonce, — agenouillés devant l'image du Coeur glorieux de Jésus, jetteront bientôt vers le ciel en fête, écho et prolongation de l'hommage rendu par Léon XIII : toutes ces manifestations si belles, si délirantes soient-elles, ne pourront faire oublier les humbles et douces paroles murmurées, au soir du 20 juillet 1675, par quelques novices groupées autour de leur Maîtresse, dans une salle du monastère de la Visitation Sainte Marie, de Paray-le-Monial. La dévotion au Coeur de Jésus, telle que nous la pratiquons aujourd'hui, telle que l'Église la pratique, est née ce jour-là à l'inspiration de sainte Marguerite-Marie.
Sur le grain de senévé, mis en terre et qui doit d'abord y pourrir, l'hiver passera ; il subira les froidures et les intempéries. La nouvelle dévotion, renfermée dix ans dans le cœur de Marguerite-Marie fut, pendant dix mois, très discutée dans le monastère. Des religieuses, et parmi elles quelques-unes des plus ferventes, la blâmèrent : n'était-elle pas opposée à la XVIIIe constitution de Saint François de Sales ! Il faut en effet le reconnaître, très conforme à l'esprit, elle n'est pas conforme à la lettre. Mais Dieu est le Maître des coeurs, comme il est le Maître des heures : et le Vendredi après l'octave du Saint Sacrement, l'année suivante, en 1686, la soeur des Escures, une des plus vénérables religieuses, reconnaît publiquement son erreur et s'agenouille devant l'image du Coeur divin. Elle invite, autorisée par la Mère Supérieure, toutes ses compagnes à faire comme elle.
Le grain de sénevé sort de terre ; secoué par le vent d'orage, il va grandir et se fortifier sous la pluie" fécondante, dans la gloire et la flamme du soleil. Moulins, Dijon, Semur, Lyon, Paris, les monastères de la Visitation sentent passer le souffle vivificateur, embaumé des parfums du Coeur de Jésus ; ils s'enthousiasment, pour la dévotion de Paray, ils l'accueillent, la pratiquent, la répandent : des milliers d'images et de brochures sont distribuées qui exposent son objet, et, en termes voilés, racontent son origine.
Le récit du Père de la Colombière cité partout est clair pour les initiés, mais ceux qui ne comprennent pas ou ne comprennent qu'à moitié, voudraient connaître et cette révélation dont il parle, et la personne qu'il ne nomme pas. L'élue du Coeur de Jésus devient un obstacle à sa mission ; elle vivante, on ne peut pas tout dire, les mots sont vides ou cachent les immortelles réalités ; elle doit mourir, elle va mourir : « Je ne vivrai plus guère car je ne souffre plus. Ma mort est nécessaire à la gloire du Coeur de Jésus. »
Elle a raison, non pas comme l'estime son humilité, mais comme les intérêts de la dévotion l'exigent. Ses soeurs, les Pères Jésuites dont Dieu veut se servir d'abord, et puis le clergé, les religieux, les fidèles vont enfin se dévouer au Coeur divin et à ses intérêts éternels ; encore quelques années, bien peu, la France, l'Europe, le Canada, la Chine, le reconnaîtront et l'aimeront, grâce à la vie, grâce à la mort de la soeur Marguerite-Marie. Il faut qu'elle disparaisse pour que le Père Croiset puisse parler d'elle dans le livre qu'il a commencé sous son inspiration. Elle meurt en murmurant le nom de Jésus, le 17 octobre 1690.
Pour hâter les divines conquêtes et faire grandir au-dessus de toutes les autres dévotions, au-dessus de tous les arbres de grâce qui croissent au jardin de l'Église, la tige verdoyante mais si frêle encore du grain de sénevé de Paray-le-Moniaî, pour la lancer en plein ciel, aux lointaines conquêtes de l'azur et de l'espace, Dieu pouvait, — ne devait-il pas ? — se servir des hommes et des oeuvres qui déjà groupés autour du Coeur divin l'honoraient, le célébraient ! Sur la terre d'Europe, bien des âmes lui sont dévouées : les bénédictines du Calvaire, filles du Père Joseph, deux Congrégations religieuses, nées du coeur et du zèle du Père Eudes, sont prêtes à agir ; quatre siècles de préparation, un magnifique effort contemporain, ne peuvent être inutiles ! Dieu n'a besoin de personne : il suffit lui-même à ses desseins. C'est l'affirmation de la Soeur Marguerite-Marie ; ce sont les oeuvres qui en naissent, les hommes qu'elle désigne qui feront le travail divin. Les premiers et longtemps seuls, les Jésuites porteront le poids du jour et de la chaleur. Sans doute, le jeune et faible élan, grâce à des secours rencontrés, s'élargira un peu plus vite, les livres, les enfants du Père Eudes et bien d'autres encore y aideront, mais plus tard. On pourrait écrire l'histoire de la dévotion au Sacré-Coeur au XVIIIe Siècle, sans parler d'aucune autre influence que de celle venue du Coeur de Jésus lui-même par sainte Marguerite-Marie, et cependant, ne rien omettre d'essentiel au magnifique et divin récit.
Vingt ans de recherches, difficiles à certaines heures, mais bien douces toujours et quand même, me permettent cette affirmation que je ne crains pas de voir jamais démentie : historiquement parlant notre dévotion au Coeur de Jésus est sortie des révélations e sainte Marguerite-Marie et ce sont elles qui l'ont fait grandir. Dieu avait bien d'autres manières de la répandre à travers le monde, il a choisi celle-là.
On s'est demandé, on se demande encore parfois, quelle influence ont pu avoir sur les révélations faites à sainte Marguerite-Marie, les ascètes et les mystiques qui, avant elle, ont parlé dans leurs écrits de la dévotion au Sacré-Coeur. En 1675, alors que s'achèvent les grandes manifestations divines qui déterminent et la manière dont il faudra comprendre le nouveau culte, amour réparateur d'un amour méconnu, et le jour fixé pour la fête future, et les actes qui marqueront cette fête, la soeur Marguerite-Marie ne connaît rien de ce qu'on a pu dire avant elle ; tout au moins, il n'est pas un fait qui permette d'affirmer le contraire. C'est la joie immense, c'est la glorieuse confiance des dévots du Coeur de Jésus de pouvoir proclamer bien haut qu'entre l'élue divine et Celui qui l'a choisie, il n'existe pas d'intermédiaire. Du Cœur Sacré les grâces de lumière et d'amour descendent directement et envahissent le coeur de Marguerite-Marie ; par ce très pur et très sûr canal, elles coulent jusqu'à nous avec la fraîcheur immaculée de leur source bénie. Voilà ce qui est indéniable.
Après 1675, surtout dans les années 1685 et 1686, la sainte, devenue maîtresse des novices, lit davantage, elle cherche pour elle et pour les jeunes âmes qu'elle forme à la vie religieuse des prières qui puissent aider la dévotion qu'elle leur révèle. Les écrits de saint François de Sales et les lettres de sainte Jeanne de Chantai, contiennent d'admirables pages sur le Coeur de Jésus, des lettres circulaires envoyées par différents monastères de la Visitation racontent plusieurs manifestations dû Coeur Divin, elle les consulte. La jeune maîtresse des novices lit en outre les ouvrages du Père de Barry, du Père Guilloré, du Père Nouet, de M. de Bernières, d'autres sans doute, que nous ne pouvons nommer à coup sûr. Je ne crois pas qu'elle ait connu ceux du Père Eudes [1]. Ces auteurs ont dû avoir une influence sur elle, et contribuer à développer la dévotion qu'elle était chargée de révéler à la terre. Il nous est cependant impossible d'en trouver une trace évidente ou très visible ; d'où il faut conclure que leur action, si elle existe, est vraiment bien faible... Le Maître Divin a tout conduit, comme il l'avait annoncé ; les faits le prouvent : le doigt de Dieu est là.
Il serait facile d'en suivre encore la trace lumineuse si nous avions le loisir d'étudier la marche en avant de la dévotion pendant les premières années du XVIIIe Siècle. Le bref du 19 mai 1693, et le décret du 30 mars 1697, tous les deux d'Innocent XII, les ouvrages de Monseigneur Languet, évêque de Soissons, du Père de Galliffet à Rome, du Père Croiset, du Père Froment, du Père Bonzonié en France, qui rassurent, dirigent, enthousiasment les âmes, n'auraient jamais été écrits sans les révélations de Paray, elles sont la cause première, presque la cause unique, de centaines de demandes d'indulgences adressées à Rome de 1697 à 1726. Ce sont elles qui poussent Mgr de Belzunce à consacrer au Coeur de Jésus Marseille ravagé par la peste ; elles seules après avoir créé le magnifique élan de 1721 et de 1722 dans le sud-est de la France, décident le roi Auguste et les évêques de Pologne, Philippe V d'Espagne et plus de cent monastères de la Visitation à supplier Benoît XIII de vouloir bien approuver la fête du Sacré-Coeur, le vendredi après l'octave du Sanctissimo, comme le demandait déjà Marie, reine d'Angleterre, l'épouse de Jacques II. Mais il faut nous borner.
Aujourd'hui, nous serions tentés de croire que la mission de Sainte Marguerite-Marie est dépassée. La dévotion au Sacré-Coeur, s'élargissant, a magnifiquement évolué. Le Coeur divin n'apparaît plus seulement comme le symbole de l'amour de Jésus pour son Père et pour les hommes, ce ne sont plus seulement les sentiments d'amour réparateur d'une tendresse méconnue qui, de nos âmes reconnaissantes, montent vers lui. Il est considéré comme le symbole de l'âme tout entière ; dans le Coeur vivant ce sont tous les sentiments : joie, tristesse, miséricorde, pitié, adoration, reconnaissance, zèle de la gloire de Dieu, qui, avec l'amour viennent battre les uns après les autres dans une harmonieuse et féconde unité. Cette âme, ces sentiments, ce coeur de chair, la poitrine entr'ouverte, la voix qui parle, le doigt qui montre, c'est la personne entière de Jésus. Le Sacré-Coeur, c'est Jésus, c'est l'Homme Dieu, c'est le Verbe Incarné !
Oui ; mais pour sainte Marguerite-Marie, elle-même, comme pour ceux qui de sa bouche ont reçu les divines paroles, le Sacré-Coeur c'était déjà Jésus tout entier. La Vierge de Paray dit « Le Sacré-Coeur » là où elle pourrait tout aussi bien dire « Jésus ». Elle invoque le Sacré-Coeur, elle l'interpelle, comme elle invoquerait et elle interpellerait Jésus. Les deux expressions ne sont pourtant pas synonymes. Quand nous disons Jésus nous ne pensons pas toujours au Sacré-Coeur, mais toujours quand nous disons le Sacré-Coeur, nous pensons à Jésus, parce que le Cœur est inséparable de la personne dont il rythme la vie. Pour sainte Marguerite-Marie, encore, le coeur qui d'abord symbolise l'amour méconnu, symbolise aussi les autres sentiments de l'adorable personne du Verbe, toute sa vie intime, son intérieur, comme on disait au XVIIe Siècle. Il semble alors un peu plus distant, son symbolisme élargi semble moins précis, mais il reste pourtant présent, intimement présent ; on ne perd pas son contact. Nous n'atteignons les divers sentiments de l'âme, nous n'atteignons la personne, que dans et par la chaude atmosphère du coeur. Pour avoir toujours une idée précise et complète de la dévotion au Coeur de Jésus, il ne faut jamais oublier le geste de Paray : Le coeur de chair attire d'abord le regard, sur lui se pose le doigt divin, la voix exprime ce que déjà les yeux ont compris : « Voilà ce coeur qui a tant aimé les hommes. » Parce qu'il vit dans une personne vivante, parce que le sang y verse toutes les impressions, tous les sentiments, parce que toutes les passions l'agitent et réchauffent, parce que l'âme toute entière y passe dans les ondes chaudes qui le soulèvent, c'est donc aussi l'âme toute entière, toutes ses passions qu'il symbolise : l'amour d'abord parce qu'il est coeur, et les autres parce qu'il vit. « Coeur de Jésus, prie Sainte Marguerite-Marie, je vous salue, je vous salue Coeur de mon Frère, Coeur magnifique, Coeur tout aimable, Coeur très humble, Coeur très patient, Coeur très fidèle, Coeur pacifique ; Coeur de Jésus soutien des affligés, consolez-moi, Coeur de Jésus fournaise ardente, consommez-moi ! Je vous salue, Coeur de mon Sauveur, Coeur de mon ÉpoUx, Coeur de mon Ami, Coeur de mon Maître. » - .
Elle ajoute: « Je vous salue, Coeur de mon Roi. » La royauté du Coeur de Jésus ! Il était réservé à notre vingtième siècle de l'acclamer : Rex Esto, soyez roi ! Le désir de Léon XIII, nous travaillons à le réaliser : roi des individus, roi des familles, nous voulons que demain le Sacré-Coeur soit le roi des sociétés et des nations. Monseigneur d'Hulst a dit que le XIXe Siècle « si on le considère au point de vue mystique, méritera d'être appelé le siècle du Sacré-Coeur ». Qui sait ? notre vingtième siècle qui commission menée à prendre conscience de lui-même, — la vingt et unième année n'est-elle pas un peu pour les siècles comme pour les individus l'âge de la majorité ? — notre vingtième siècle, qui a eu la plus effroyable des adolescences, inclinera peut-être un jour la force tranquille de sa maturité ou la couronne de ses cheveux blancs devant le Sacré-Coeur Roi : Esto Rex ! Pourquoi ne serait-il pas le siècle de la Royauté du Coeur de Jésus ?
Quand nous aurons répondu au désir de Léon XIII — l'Equateur déjà, après lui le Chili et la Colombie, n'ont-ils pas reconnu, acclamé la divine royauté ; trois grandes nations catholiques la Belgique, la France, l'Espagne, ont, elles aussi, fait comme un premier pas — quand toutes les nations catholiques se seront inclinées sous le sceptre d'amour de Celui qui est roi et par droit de naissance et par droit de conquête, est-ce que cette universelle consécration ne sera pas le couronnement attendu de la mission de sainte Marguerite-Marie ? Rappelons-nous le message de 1689, si discuté pendant ces dernières années, et dont la bulle de canonisation reconnaît la vérité historique, rappelons-nous les audacieuses paroles que la Mère de Saumaise ne crut pas devoir faire parvenir jusqu'à Louis XIV :« Fais savoir au Fils aîné de mon Sacré-Coeur, — parlant de notre Roi — que, comme sa naissance temporelle a été obtenue par la dévotion aux mérites de ma sainte enfance, il obtiendra la naissance de grâce et de gloire éternelle par la consécration qu'il fera de lui-même, à mon Coeur adorable qui veut triompher du sien et par son entremise de tous les rois de la terre. »
Il est, j'en conviens, dans le message des demandes particulières difficiles à concevoir nettement, et peut-être plus difficiles encore à réaliser aujourd'hui. Mais elles ne sont que des moyens qui après tout peuvent varier avec le temps, avec les princes et avec les royaumes. J'estime que le glorieux message adressé à Louis XIV atteint par le Roi, à travers le Roi, d'abord et directement la Fille aînée de l'Église ; mais le désir divin dépasse un homme et une nation, c'est chez tous les grands de la terre, c'est dans les palais de tous les princes et de tous les rois que le Sacré-Coeur veut être adoré. Les faits prouvent que l'élan unanime qui emporte les âmes chrétiennes vers le Coeur de Jésus dont elles acclament la royauté, qui bâtit les temples, qui multiplie les consécrations des personnes, des drapeaux, des maisons ; que la première réalisation d'un règne du Coeur de Jésus non seulement sur les âmes individuelles, mais d'un règne social, d'un règne national, d'un règne universel ; que toutes les grandes espérances qui animent et enflamment notre dévotion catholique à ce divin Coeur, sont nées, ont grandi, au contact des révélations de juin 1689 ; c'est toujours leur première, c'est bien souvent leur seule cause historique ; les faits prouvent que tout s'est passé comme le Sacré-Coeur l'a demandé, et que tout s'est passé ainsi parce qu'il l'a demandé. Sainte Marguerite-Marie n'a pas vu certes tout le succès de sa mission, mais on peut dire que, dans nos temps modernes, aucune mission ne peut être comparée à la sienne.
A Domrémy le vitrail qui éclaire le chevet de l'église paroissiale forme un double panneau : dans l'un Jeanne d'Arc avec ces mots : OLIM PER JOHANNAM, dans l'autre la France à genoux devant le Sacré-Coeur avec ces autres mots : HODIE PER COR JESU SACRAT ISS IMUM. Le salut ! Jadis, il est venu par Jeanne d'Arc, aujourd'hui il vient par le Coeur Sacré de Jésus, et ce Coeur sacré c'est Marguerite-Marie qui l'a, non pas fait connaître aux chrétiens, mais révélé aux foules, popularisé, comme elle en avait reçu mission. Benoît XV a voulu réunir dans une même apothéose la Pucelle d'Orléans et la Vierge de Paray-le-Monial. Elles ne se ressemblent guère les deux saintes magnanimes, les deux héroïques soeurs. Je le sais et Virgile l'a dit : « Dans les familles de la terre s'il est des traits communs, il en est de différents : »
...faciès non omnibus una,
Nec diversa tamen, qualem decet esse sororum
Il en est ainsi dans la grande famille du ciel ; mais les deux soeurs de 1920 abusent, si j'ose dire, un peu de la permission. C'est dans la gloire des champs de bataille, c'est dans l'enthousiasme des triomphes officiels, à Reims jadis, aujourd'hui à Paris, à Orléans, partout sur la terre de France, c'est le sabre au poing, dans son armure de fer, sur son cheval belliqueux la flamme du courage dans les yeux que Jeanne d'Arc traverse le monde : c'est la grâce, c'est la modestie, c'est la victoire, c'est la patrie, c'est la virginité, c'est le martyr qui passent, inclinons-nous et vive Jeanne d'Arc !
Les yeux baissés, les mains jointes, le regard perdu dans une vision qui échappe, humble jusqu'à l'anéantissement, timide jusqu'à la crainte, son voile de visitandine abaissé sur les yeux, raillée, bafouée : à Lautecour par les siens, à Paray-le-Monial par un cardinal, par des bénédictins et aussi des jésuites, comme par quelques-unes de ses soeurs ; une auréole de sainte au front, il le faut bien depuis l'Ascension de 1920 puisque Dieu le veut ; comme on l'oublie l'humble fleur, la pauvre Marguerite de Bourgogne, la religieuse qui n'est jamais sortie de son couvent, qui n'a jamais été mêlée aux affaires humaines sinon pour en souffrir. Sommes-nous très nombreux à dire non pas d'une manière habituelle, mais de temps en temps, non pas dans la prière officielle de l'Église, mais par un acte de dévotion personnelle : Sainte Marguerite-Marie, priez pour nous !
Et pourtant !.Dieu me garde certes de rien enlever à la gloire de l'héroïne nationale, à la guerrière de Patay et de Reims, à la martyre de Rouen, à l'élue de Dieu, à celle qui a fait hommage à Dieu du royaume de France... Et pourtant ! Si nous comparons mission à mission, succès à succès : La mission de Jeanne : les Anglais chassés, le roi sacré à Reims, le royaume de France sauvé par une jeune fille qui va mourir à 19 ans ; humainement, c'était irréalisable, c'est merveilleux ! La mission de Marguerite : une simple parole de religieuse qui change les coeurs qui finit par s'imposer à Paris comme à Rome, qui transforme la piété chrétienne tout entière : c'est divin. Puisque Jeanne a sauvé la France, qu'ils s'avancent tous à sa suite dans son rayonnement et les grands soldats, et les grands savants et les grands diplomates et les grands génies qui pendant six siècles ont illustré la vieille terre gauloise : Henry IV, Louis XIV, Napoléon 1er, Turenne, Condé, Richelieu, Corneille, Racine, Bossuet, Vincent de Paul, à quoi bon citer des noms qui sonnent dans toutes les mémoires et souvent dans tous les coeurs. Quel magnifique cortège de gloire humaine ! Comptez maintenant, si vous le pouvez, les âmes sauvées depuis deux siècles et demi par la dévotion au Sacré-Cœur ; ah ! ici, je le sais bien, nous n'avons pas de noms à citer mais nous avons les divines promesses que nous a transmises sainte Marguerite-Marie :
«Je donnerai aux âmes dévouées à mon Coeur toutes les grâces nécessaires dans leur état...
« Je serai leur refuge assuré pendant la vie et surtout à la mort...
« L'amour tout puissant de mon coeur accordera à tous ceux qui communieront les premiers vendredis, neuf fois de suite, la grâce de la persévérance finale. »
Quel cortège d'élus dans le rayonnement de sainte Marguerite Marie ! La mission de Jeanne d'Arc, c'est la plus glorieuse destinée humaine, elle passera pourtant comme les choses humaines : Solvet saeclum in favilla ! La mission de Sainte Marguerite-Marie est éternelle comme le Coeur Sacré de Jésus lui-même : Christus heri, hodie et in saecula Dans les cendres refroidies du bûcher, on trouva intact le coeur de Jeanne d'Arc ; l'insigne relique fut jetée à la Seine, qui, désormais :
« De Rouen à la mer est un fleuve sacré »
Sainte Marguerite-Marie a montré au monde un coeur de chair entouré d'épines, surmonté d'une croix, brûlant de flammes, elle a rapporté une parole de Jésus : « Voilà ce coeur qui a tant aimé les nommes » et depuis lors le monde se transforme et se divinise : Il aime enfin son Dieu, parce que, enfin, il comprend combien il a été aimé !
A. HAMON
[1]Je montrerai ailleurs, ici même si l'occasion se présente, que les faits cités un peu partout et qui semblent contredire cette affirmation, ne prouvent pas ce qu'on essaie de leur faire — prouver. Révérend Père, vous le savez déjà et je suis heureux de vous le redire : la « Revue Universelle du Sacré-Coeur y vous est ouverte. F. A.
Il ne convenait point que Regnabit séparât deux âmes si étroitement unies.
Après avoir parlé du Père de la Colombière, nous désirions vivement que soit présentée à nos lecteurs sainte Marguerite-Marie. Et nul ne pouvait exposer avec plus de compétence que le R.P. HAMON, S. J., la mission de celle que « le Sauveur daigna choisir pour instituer et répandre au loin parmi les hommes le culte si salutaire de son Très Sacré-Coeur ».
La canonisation de Sainte Marguerite Marie vient d'ajouter son reflet modeste au nimbe de gloire qui auréole le front de notre Mère la Sainte Église de Jésus Christ. La douceur delà vierge de Paray, son abnégation, son désir passionné de souffrir, d'être abaissée, la flamme d'amour divin qui la consume, toutes ses précieuses et admirables vertus, témoignent de leur origine céleste ; une force toute puissante les surnaturalise et les divinise. Pour exprimer sa passion de souffrir et magnifier la douleur, elle a trouvé quelques unes des plus belles paroles sorties des lèvres humaines : « La vie me serait insupportable sans la croix, c'est tout le bonheur d'ici bas que de pouvoir souffrir».
« Qui nous empêche donc de l'être (saintes) puisque nous avons des coeurs pour aimer et des corps pour souffrir » ? « Son humilité, son insatiable besoin d'humiliations nous effraie et nous ravit : elle brûle de se voir toute immolée ; corps, coeur, âme, liberté, « pourvu, dit-elle, ô mon souverain Maître que vous ne fassiez rien paraître en moi d'extraordinaire que ce qui me pourra causer plus d'humiliations et d'abjections devant les créatures et me détruire dans leur estime». Sa vie héroïque n'a jamais démenti cet héroïque désir.
Quand elle chante son amour pour Jésus, pour Dieu, elle a des accents séraphiques : le charbon ardent d'Isaïe a brûlé ses lèvres : «Tout m'est bon pourvu qu'il se contente et que je L'aime, cela me suffit ».
« Si j'avais mille corps, mille amours, mille vies, «Je les immolerais pour vous être asservies ».
Sans qu'elle y réfléchisse sa pensée s'assujettit au rythme du vers et pour une fois elle rime richement. Un jour Notre Seigneur lui montrait les ardeurs dont brûlent les Séraphins : « N'aimerais-tu pas mieux, lui demande-t-il, jouir avec eux que de Bref de béatification. Vie et Œuvres, T. III, p. 149. Mission de Sainte Marguerite-Marie souffrir et être humiliée, et être méprisée pour contribuer à l'établissement de mon règne dans le coeur des hommes ?» — « A cela sans hésiter, ajoute-t-elle, j'embrassai la croix toute hérissée d'épines et de clous qui m'était présentée, et je disais : Ah ! mon Unique Amour ! Oh ! qu'il est bien plus selon mon désir et que j'aime bien mieux souffrir pour vous faire connaître et aimer, ' si vous m'honorez de cette grâce, que d'en être privée pour être un de ces ardents Séraphins ».
Nous pourrions continuer à énumérer les merveilleuses vertus de cette âme, nous n'y trouverions pas le trait qui la distingue, le caractère propre de sa physionomie. Sainte Marguerite Marie est l'élue du Coeur de Jésus, elle a été choisie pour une mission, comme sainte Jeanne d'Arc ; c'est là leur gloire et leur beauté à toutes deux. Leur mission est sur leur vie l'empreinte de Dieu. Le Maître tout-puissant avait dit à sainte Marguerite Marie : « Je ne me suis rendu ton Maître et ton Directeur que pour te disposer à l'accomplissement de ce grand dessein, et pour te confier ce grand trésor que je te montre ici à découvert ».
Les grâces surnaturelles de l'élue de Paray-le-Monial lui sont toujours faites à cause de sa mission, elles y sont toujours proportionnées.
Au printemps de notre vingtième siècle que réjouit la canonisation de la Vierge de Paray, la dévotion au Coeur de Jésus est la grande dévotion des âmes chrétiennes, la plus chère, la plus universelle. Dévotion individuelle, elle tend à devenir la dévotion des peuples et demain, nous l'espérons tous, elle deviendra chez nous une dévotion nationale. Nous fêtons le Cœur divin le vendredi qui suit l'octave du Saint Sacrement ; acclamant l'amour de Jésus symbolisé dans son Coeur de chair, nous voulons surtout réparer les injustices et les ingratitudes dont l'Hôte divin du Tabernacle est victime au Sacrement de sa tendresse.
Eh bien, les révélations de Paray-le-Monial sont la seule cause historique, la seule cause de fait qui a déterminé l'Église à fixer le jour de cette fête à ce vendredi et non pas à un autre jour, et les chrétiens à rendre au Coeur divin surtout un culte d'amour réparateur; comme elles sont encore la seule cause historique, ou à peu près, la seule cause de fait du grand et irrésistible mouvement qui soulève et emporte le monde chrétien vers la dévotion au Sacré-Coeur. Dieu aurait pu s'y prendre autrement, voilà comment il s'y est pris.
Il sait, ce Dieu qui a tout disposé dans l'univers suavement et fortement, proportionner la cause à l'effet, l'instrument au labeur, l'envoyé à la mission. Ouvrier divin, il sait aussi, quand il lui plait, agir seul ou presque seul. Il a choisi pour son œuvre sainte Marguerite Marie, c'est Lui-même qui le lui a dit, par ce que rien ne légitimait un pareil choix, parce que les qualités les plus essentielles manquaient à son élue.
Il veut établir le règne de son Coeur Sacré, il le veut malgré les efforts des puissances de la terre et des puissances infernales : « Je régnerai malgré mes ennemis ! » Eh bien, est-il permis de voir le moindre rapport entre l'immense effort que suppose ce désir divin et les faibles forces de la pauvre fille de Claude Alacoque et de Philiberte Lamyn ! Quel secours Jésus pourra-t-il bien rencontrer dans la visitandine inconnue, raillée, persécutée ?
Quelles magnifiques -occasions de réaliser sa volonté souveraine n'a-t-il pas laissé échapper avant les jours de Paray ?
Les connaître, c'est mieux comprendre la mission de sainte Marguerite Marie.
Pourquoi la dévotion au Sacré-Coeur n'a-t-elle pas été une dévotion de l'Église naissante ? Pourquoi, comme l'Eucharistie, n'a-t-elle pas illuminé et réchauffé les catacombes ? Incliné sur la poitrine du Maître aux heures de la Cène, saint Jean a entendu les battements du Coeur divin ; la Très Sainte Vierge : a tenu sur ses genoux de Mère désolée le corps de son Fils descendu de la Croix ; peut-être, au fond de la plaie du côté, a-t-elle entrevu le Coeur blessé par l'amour avant d'avoir été blessé par la lance ; peut être aussi, les saintes femmes l'ont-elles touché de leurs mains filiales et respectueuses ; Thomas l'incrédule a été invité à mettre sa main dans la blessure divine ; s'il en a eu l'audace, il a, sans aucun doute, senti les brûlantes pulsations qui rythment l'infinie charité. Qui sait ? elles lui ont peut-être arraché le cri magnifique de son incrédulité vaincue : Dominus Meus et Deus meus ! Le témoignage est en effet irrésistible : le sang versé, les plaies ne peuvent tromper, elles affirment le surprenant et indicible amour de celui qui les garde même dans sa chair glorifiée : Marie, Jean, les saintes Femmes, les apôtres, les disciples, croient à l'amour de Jésus, ils ont vu, senti, touché peut-être, le coeur de chair symbole de cet amour ; comment l'idée ne leur est-elle pas venue de réunir dans un même culte et l'amour infini du Sauveur et le coeur de chair qui en est le glorieux et vivant symbole ? Pourquoi la dévotion au Sacré-Coeur n'a-t-elle pas germé au pied de la Croix, pourquoi n'a-t-elle pas fleuri au Cénacle ?
Pendant dix siècles les docteurs de l'Église, ses apôtres, ses martyrs, ses théologiens sont venus, les uns après les autres, s'agenouiller devant l'image du divin Crucifié ; pendant dix siècles les rachetés du Calvaire ont baisé les pieds et les mains, du Rédempteur, contemplé son côté ouvert, médité sa Passion et sa mort : le sang et l'eau jaillissant sous la lance, leur rappellent les flots de grâce surnaturelle, où baignent leurs âmes, Mission de Sainte Marguerite-Marie purifiées, et symbolisent les sacrements : le Baptême, la Pénitence, l'Eucharistie.
Du côté du Nouvel Adam, endormi du sommeil de la mort, l'Église est née pure, immaculée, mère sans tache des chrétiens, comme du côté d'Adam plongé dans le sommeil est née la première femme, la mère du genre humain.
La blessure du côté, c'est la porte de l'arche, la porte de la vie, la porte du ciel, c'est le trou de la pierre où s'enferme l'âme bien aimée ; blanche colombe, c'est là qu'elle fait son nid. Dans tous ces souvenirs, à travers toutes ces images, au fond de la plaie, le Coeur de Jésus bat et saigne encore ; les plus passionnés amants du Sauveur ne l'ont pas découvert! Ils ont jeté vers le miséricordieux Rédempteur les cris les plus émus de la plus magnifique tendresse, ils ont trouvé pour traduire leur amour des paroles qui font l'admiration et le désespoir de ceux qui les lisent et voudraient les égaler : ils n'ont pas vu dans le coeur de chair le naturel et vivant symbole de l'amour de Jésus pour son Père et pour les hommes. Ils ont puissamment et divinement aimé, ils n'ont pas eu la dévotion au Sacré-Coeur.
Au XIIe siècle, saint Bernard, au XIIIe saint François d'Assise, tous ceux qui alors, vont chercher dans leurs écrits ou dans leurs exemples une règle de vie intérieure, inaugurent, dans l'Église de Dieu, non pas une piété nouvelle, la piété est de tous les temps, mais une forme nouvelle de la piété éternelle : Jésus-Christ, le Verbe Incarné, Homo Christus Jésus, dont la très sainte Humanité était restée jusque là comme un peu voilée, dans le rayonnement de la divinité, apparaît aux yeux des chrétiens dans la pleine réalité de sa double nature divine et humaine. C'est le temps des croisades ; nos pères rougissent de leur sang les routes d'Asie et de la Palestine, ils se font tuer pour délivrer le tombeau du Christ ; un brûlant séraphin imprime les stigmates sacrés dans la chair du poverello d'Assise ; la Passion de Jésus hante les esprits et les coeurs. L'image du Crucifié, non plus triomphant comme aux premiers siècles, mais vaincu, torturé dans son corps, se dresse partout devant les fidèles terrifiés au souvenir et à la vue des divines douleurs. Ce Dieu martyr est plus proche d'eux, ils éprouvent à le contempler une piété plus sentie parce qu'elle est plus humaine, ils l'aiment non pas plus que ceux qui déjà l'ont aimé à plein coeur, mais autrement.
Ils comprennent mieux ses souffrances, et ses souffrances mieux comprises, humanisent davantage, mettent plus à leur portée sa tendresse. Jésus les a aimés en hommes, ainsi ils l'aiment eux-mêmes. Comme leur amour, son amour a battu dans un coeur de chair. La blessure du côté découvre la blessure du coeur, et la blessure du coeur chante l'amour. Voilà bien le coeur symbole de l'amour, voilà bien la dévotion au Sacré-Coeur de Jésus.
Combien sont-ils au XIIe et au XIIIe siècle qui parviennent à en trouver même la seule formule ? Quand ils la rencontrent au hasard de leurs écrits, elle ne sort pas de leur intelligence, elle reste une idée ; elle ne passe pas, ou du moins nous ne la voyons pas passer dans la volonté pour y devenir une dévotion, au sens précis, au sens complet du mot. Dire ou écrire que Saint Bernard OU quelque autre des docteurs et des saints qui vivent dans la chaude atmosphère surnaturelle du grand abbé de Clairvaux, ont été des dévots du Sacré-Coeur, c'est prononcer des mots ou qui n'ont pas de sens, ou qui ont un sens tout différent de celui que nous leur donnons aujourd'hui. Saint Bonaventure est plus précis : « Votre coeur, crie-t-il à Jésus, a été blessé pour que nous puissions y demeurer... pour que, par la blessure visible, nous voyions la blessure invisible de l'amour... Aimons autant que possible, rendons amour pour amour, embrassons Celui qui a été blessé pour nous » ! La dévotion est pourtant chez lui surtout une conclusion de l'intelligence, chaude et tendre sans doute, mais, qui n'atteint guère la volonté par des exercices pratiques. Ils sont d'ailleurs très clairsemés dans une œuvre immense les passages où le Séraphique Docteur parie de ce Cœur divin.
Dans les dernières années du XIIIe siècle, Dieu semble exquisser une première ébauche du grand geste de Paray : au Monastère d'Helfta, en 1288, un rayon de lumière, trait d'amour, transperce le coeur de Gertrude, la grande moniale bénédictine. La dévotion au Coeur de Jésus, elle la comprend, elle la vit, elle la fait vivre autour d'elle : *PER TUUM TRANSVULNERATUM COR TRANSFIGE, AMANTISSIME DOMINE, COR EJUS JACULIS AMORIS TUI. Par votre Coeur blessé, ô très aimant Jésus, blessez mon coeur des flèches de votre amour !» Le coeur divin lui est manifesté sous forme de coupe, de lyre, d'autel, d'hostie, d'encensoir, de demeure ; il est une source où l'on boit à longs traits l'amour de la Trinité, du Rédempteur, de Marie ; il donne la paix, il enivre de joie. Comme l'apôtre bien-aimé, Gertrude a entendu battre dans la poitrine de Jésus le rythme sacré de son amour. Dans une apparition célèbre, Jean raconte à la Vierge d'Helfta ses impressions de la Cène, Gertrude doit communiquer aux hommes les messages de Dieu, l'un de ces messages est celui qui proclame son amour, le message de son Coeur.
Pourquoi donc la dévotion au Sacré-Coeur, si vivante au (déclin du xme siècle dans le coeur de Gertrude et dans le monastère bénédictin d'Helfta, n'en est-elle pas sortie, souriante de jeunesse et d'espérance, pour réjouir et vivifier le monde, comme, quatre siècles plus tard, née au monastère de la Visitation de Paray et dans le coeur de Marguerite Marie, elle rayonnait sur la France et puis sur le monde, soleil de grâce, soleil d'amour ?
Les voies de Dieu sont impénétrables. Dieu est le maître des heures, et l'heure de Dieu n'a pas sonnée. La jeune fleur qui s'épanouissait au chaud rayonnement de l'âme de Gertrude, se germe dans l'ombre et le froid.
On peut y trouver des raisons humaines. La dévotion de sainte Gertrude n'aurait pu que difficilement devenir populaire. Faut-il dire qu'elle est trop séraphique ? Peut-être. La vision du Coeur de Jésus, surtout considérée dans sa gloire, semble trop exclusive, un peu trop céleste, pour être comprise sur la terre et par tous les fidèles. En outre, le Coeur de Jésus est toujours dans les visions de Gertrude obscurci et comme caché par les symboles qui le représentent ; il n'apparaît guère dans sa réalité humaine. Il faut dire encore que la dévotion au Sacré-Cœur mêlée à beaucoup d'autres, à celle de la Sainte Face par exemple, ne se détache pas d'un relief assez vigoureux dans les écrits de la Sainte : les contemporains et les soeurs de Gertrude n'en furent pas frappés comme nous qui vivons dans les clartés de Paray... Il reste que, la première, la vierge d'Helfta a vraiment aimé, chanté, glorifié, montré le Coeur de Jésus. Cette aurore de la dévotion fut si lumineuse que nos yeux en sont encore charmés, après six siècles ; la lumière est si chaude qu'elle brûle toujours.
II est impossible de faire passer dans une traduction la jeunesse, la joie, la beauté, la tendre et sainte passion, la candide naïveté de Gertrude. Son âme vit à fleur de texte, on la touche, elle est tellement mêlée aux mots que les changer, c'est la changer. La sainte seule pourrait se traduire, parce que ce serait la même âme qui parlerait deux langues. Les dévots du Sacré-Coeur ont toujours été, ils seront toujours les dévots de Sainte Gertrude.
Au XIVe et XVe Siècle, on trouve dans des textes assez nombreux l'idée de la dévotion au Sacré-Coeur ; beaucoup d'autres textes ou bien sont encore inconnus, ou bien perdus à jamais." Dans les grands ordres religieux : Bénédictins, Cisterciens, Dominicains, surtout Franciscains et Chartreux, les ascètes et les mystiques en parlent ici et là, plus ou moins nettement. Certains recueils modernes — celui du Père Bainvel est le plus répandu et le meilleur, — citent des passages fort beaux : ils font les délices des âmes qui les méditent. Cependant, après la merveilleuse floraison d'Helfta, la dévotion au Sacré-Coeur pendant deux siècles semble un peu s'étioler et languir. Mêlée à la dévotion des Cinq Plaies, au souvenir de la Passion, elle ne se présente pas comme une dévotion spéciale, pratiquée pour elle-même.
Le Père Deniffe a composé avec des extraits d'auteurs mystiques, dominicains allemands du XIVe Siècle, Maître Eckart, Nicolas de Strasbourg, Ruysbroeck, Henri Seuse (Suso), Doctrine Jean Tauler, un petit chef d'oeuvre sur la VIE SPIRITUELLE.
C'est à peine si on y rencontre quelques allusions au Coeur de Jésus. Cela ne veut pas dire que ces écrivains l'ignorent : Ruysbroeck, Suso, Tauler, en traitent ici ou là magnifiquement.
Cela signifie seulement que cette dévotion n'occupe dans leurs esprits et dans leur vie intérieure qu'une place restreinte, et dont personne ne parait s'être avisé avant les révélations de Paray-le-Monial. Il faut en dire autant des auteurs franciscains et des admirables mystiqes franciscaines. Thureau Dangin a écrit en 1896 une notice fort intéressante, sur saint Bernardin de Sienne, il y parle longuement de sa dévotion au Nom de Jésus, il ne dit pas un mot de la dévotion au Sacré-Coeur ; saint Bernardin en a pourtant très bien parlé, mais chez lui elle s'éclipse dans le rayonnement de la première.
Si l'on pouvait relier entre elles les diverses manifestations qui apparaissent chez les Chartreux, et montrer que, sortie de Ludolphe le Chartreux, la dévotion atteint, d'un mouvement continu, fleuve fécond d'amour et de grâce, le docte et pieux Lansperge, il faudrait écrire que les fils de saint Bruno ont été du XIVe au XVIe siècle les grands dévots du Coeur de Jésus. Mais il y a bien peu de chances de voir notre hypothèse réalisée un jour.
Dans les premières années du XVIe Siècle, il existe à la Chartreuse de Cologne un vrai petit cénacle où dans la méditation et dans l'étude, la dévotion se développe et se précise ; Lansperge en est l'âme. Il médite la Passion, il baise les plaies de Jésus et, par l'ouverture du côté, il atteint vite le Coeur divin. Il le rencontre aussi dans les écrits de sainte Gertrude et de sainte Mechtilde. Penché sur les pages chaudes et vivantes qu'il traduit, qu'un de ses frères éditera, le savant chartreux VIR PRAETER HUMANAM ERUDITIONEM, prévenu lui-même par la bonté divine de grâces de choix UNCTIONE ETIAM INTERNA INSIGNITER ILLUSTRATUS, vit, pendant de longues années, au contact immédiat du coeur de Gertrude où repose celui de Jésus. Comme elle, il repasse sans cesse dans sa mémoire, les souffrances du Rédempteur : miel sur ses lèvres, mélodie à son oreille, joie de son âme ; plus nettement qu'elle, il contemple, il adore, chacune des plaies sacrées : « Exercitium ad quinque vulnera Christi, ad dexteram manum, ad sinistram manum, ad Cor ». Sur cette plaie du Coeur, il est intarissable ; il y cherche le pardon de ses fautes, l'union de son coeur avec celui de Jésus, la fusion de sa volonté dans la volonté divine. Comme personne ne l'avait fait avant lui, Lansperge sépare nettement de la dévotion aux cinq Claies la dévotion au Sacré-Coeur.
Son Exercitium ad piissimum fidelissimumque cor Jesu, est suivi d'une prière splendide : « Ô. Coeur très noble, très bon et très doux de mon plus fidèle ami Jésus-Christ, mon Dieu et mon Seigneur, attirez à vous, absorbez en vous, je vous en supplie, mon coeur, toutes mes pensées, toutes mes affections, toutes les forces de mon âme et de mon corps, tout ce qui est en moi, tout ce que je suis, tout ce que je puis, pour votre gloire et selon votre très sainte volonté... Tout ce qui vous plait, de votre Coeur très saint, versez-le en moi ».
Il demande que chaque mois, chaque semaine, l'âme pieuse fasse régulièrement des actes de dévotion au Coeur de Jésus : ainsi naîtront de saintes habitudes chrétiennes; Ce n'est pas chaque mois, chaque semaine qu'il viendra, lui, échauffer son amour et raffermir sa force par ces actes, il en fait chaque jour, à chaque heure du jour.
« Ante somnum, post somnum, quum horarum auditur signum...
quando inspicis crucifixi imaginem... inter edendum et
potum, quidquid occurerit, lavando manus... »
« Étudiez-vous, écrit-il, excitez-vous à vénérer le Cœur du très bon Jésus, tout débordant d'amour et de miséricorde, pensez-y souvent avec dévotion, baisez-le, pénétrez-y en esprit... ayez donc une image du Coeur du Seigneur ou des Cinq Plaies, ou de Jésus blessé et sanglant, mettez-la dans un endroit où vous passez souvent, afin qu'elle vous rappelle votre pratique et vous aide à réveiller l'amour de Dieu en votre âme... Vous pourriez aussi, poussé par votre dévotion, baiser cette image, c'est-à-dire le Coeur du Seigneur Jésus, et vous figurer que c'est vraiment le Coeur du Seigneur Jésus que vous baisez de vos lèvres... »
Voilà bien l'idée pure de la grande dévotion ; rien de plus précis que les pratiques conseillées. Il faut cependant remarquer combien, même chez Lansperge, elle a peine à se dégager des cinq Plaies. L'image du Coeur, l'image du Crucifix, l'image des cinq Plaies, le chartreux de Cologne permet de choisir celle qu'on voudra. Il finit par mettre en évidence et choisir celle du Coeur, mais il avait commencé par la mêler aux autres.
La dévotion de Lansperge rayonne : Van Esche (Eschius), son ami, compose des Exercices en l'honneur des plaies et du Coeur de Jésus. Ses formules sont celles de Lansperge, l'imitation évidente devient presque une copie. Van Esche qui n'a pu se faire chartreux, enseigne la rhétorique au collège du Mont à Cologne. Surius et Canisius sont ses meilleurs élèves. Tous deux connaissent Lansperge et les Chartreux qu'ils visitent souvent. - Canisius sera le premier jésuite qui nettement parlera de la dévotion au Coeur de Jésus. Il l'a apprise de Notre-Seigneur lui-même, sa vie en fait foi, mais aussi des Chartreux de Cologne ; chez eux il a lu les écrits de sainte Mechtilde et de sainte Gertrude.
Grâce encore aux traductions de Cologne, le Bienheureux Lefèvre, le seul prêtre parmi les premiers compagnons de saint Ignace, a pu feuilleter à Ratisbonne, dès 1541, les précieux volumes, il leur emprunte diverses manières de prier.
Réimprimés en 1536, les ouvrages de la sainte se répandent très vite dans les .Pays-Bas, et, par les Pays-Bas, en Espagne, et en Italie. Partout on les médite ; l'admirable abbé de Lieissies, le Bienheureux Louis de Blois, les estime pardessus tout, il en fait un éloge magnifique,: au témoignage de Tilmann Bredembach, chanoine de l'Église Saint Géréon de Cologne, il les avait lus douze fois la même année. Aussi, Louis de Blois est-il un grand dévot du Sacré-Coeur.
Àve Latus fons dulcoris
In quo jacet vis amoris
Te saluto Cor amoerium
Cor omnibus bonis plénum.
Traduit en cinq ou six langues, approuvé par les plus grands docteurs, Bânès et Suarez l'ont loué, il semble que le livre de Gertrude aurait dû, porté et soutenu par le mouvement de Cologne, répandre dans les Pays-Bas, en Espagne, en Italie et en Flandre, la dévotion au Coeur de Jésus. Il faut, hélas ! le reconnaître, la plupart de ceux qui le lisent ou le traduisent ou le copient ne semblent pas s'y arrêter ; il ne la signalent pas. Les •pages radieuses qui touchent, jusqu'au fond, les âmes contemporaines ne les émeuvent guère ; ceux mêmes qui les publient n'en paraissent pas frappés. Les écrits de la sainte ne seront compris qu'à la lumière des révélations de Paray-le-Monial.
Ses derniers éditeurs, les Bénédictins de Solesmes, consacrent, en 1875, trois grandes pages de leur préface à sa belle doctrine sur le Sacré-Coeur, ils écrivent deux siècles après que Jésus a dit à Marguerite-Marie : « Voilà ce Coeur qui a tant aimé les hommes».
Les faits s'imposent. Le mouvement de Cologne, auquel sont mêlés trois bienheureux : Louis de Blois, Lefèvre, Canisius, qui pouvait par les oeuvres de sainte Gertrude traduites partout, ébranler la chrétienté entière, entraîner les pays catholiques ; qui, tout au moins, devait naturellement se développer et grandir sur les bordsdu Rhin ; le mouvement de Cologne à peine déclanché s'arrête brusquement. Comme le grand fleuve historique dans les sables de la mer du Nord, la source qui semblait si féconde, se perd absorbée au sortir même de la terre.
Les voies de Dieu sont impénétrables. Les guerres de religion terminées, dans la France qui renaît, au matin du grand XVIIe Siècle, la vie chrétienne rajeunie semble sortir du tombeau, comme, au matin de Pâques, le corps radieux de Jésus ressuscité. Les prêtres viennent apprendre à l'école de Bérulle, de Mr Olier, de Saint Vincent de Paul, la science et la piété ; les vieux ordres religieux retrouvent, dans de ferventes réformes, l'éclat et l'élan des premières années ; ceux qui sont nés d'hier sentent la fougue tumultueuse de leur adolescence se calmer dans la paix de la maturité ; de nouvelles congrégations sortent partout de terre. Grandies en quelques années, au soleil de leur ferveur, elles portent les plus beaux fruits de sainteté et de fécond apostolat. Venues d'Espagne, les Carmélites jettent, sur ce prodigieux élan de vie chrétienne le rayonnement céleste de leur vie mystique et l'enflamment de leur brûlant amour.
Et la dévotion au Coeur de Jésus ? Appel spécial de Dieu à des âmes choisies, grâce qui semble alors se multiplier et que beaucoup vont puiser dans les traductions des écrits de sainte Gertrude, don précieux fait par leur fondateur à plusieurs sociétés religieuses, on la rencontre un peu partout, sur notre terre d'Europe, au midi, au nord, au levant et au couchant, dans le monde et dans le cloître, chez les Franciscains et les Franciscaines, les Bénédictins et les Bénédictines, les Chartreux, les Dominicains, les Jésuites ; elle entre à Port Royal pour en sortir très, vite, hélas !
Dès 1613, soixante ans avant les révélations de Paray-le-Monial, alors que Jean Eudes n'a encore que douze ans, le Père Joseph, l’Éminence Grise, le confident et l'auxiliaire très discuté de Richelieu, mais aussi le fils très aimant et très pieux de saint François d'Assise, du grand stigmatisé de l’Alverne, écrit dans son Introduction à la vie spirituelle, des choses fort belles sur la dévotion au Coeur de Jésus ; dès 1626, dans la Pratique intérieure des principaux exercices de lu vie chrétienne, il, développe une méthode pour assister à la sainte messe, toute pénétrée de cette dévotion bénie. De l'Épitre au Sursum Corda il faut « affermir la vue intérieure sur le Coeur de Jésus, le Paradis des Coeurs, comme si on était au pied de la Croix, en la compagnie de la Vierge et de saint Jean ». Dans le saint corps de Jésus mourant, le Père Joseph voit le Coeur divin ouvert comme une fournaise ardente. A ce brasier du céleste amour il voudrait consumer son être, mais .cet être n'est pas de cire qui s'amollisse, il est d'argile qui se durcit : «Au moins mon Roi : que ce vaisseau de terre vous serve à quelque chose, mettez-y votre Coeur, lequel en se fondant verse tant de trésors que vous pouvez sans les diminuer en remplir ceux qui vous aiment», (p. 143)
Plus tard, en 1671, dans les Exercices spirituels des religieuses bénédictines de la Congrégation de N. D. du Calvaire, cette méthode du P. Joseph est appliquée par ses" filles non plus à une partie, mais à la messe entière.' Jusqu'à l'Épitre on médite sur le Coeur.de Jésus ouvert en la Croix, mer infinie d'amour, dans laquelle il faut noyer toutes les affections humaines ; de l'Épitre à l'Agnus Dei, Factum est cor meum tanquam cera liquescens (Ps. 21, 15) le Coeur de Jésus « est représenté comme une cire fondue par l'ardeur de l'amour et du zèle qu'il a de sauver les âmes ; » l'âme doit pleurer avec Jésus la perte des âmes, et se résoudre à n'épargner rien pour le servir ; de l'Agnus Dei à la fin de la messe, le Coeur de Jésus est considéré comme une fournaise ardente, où tout est consumé par le céleste amour ; Consummatum est ! Sur la croix, avec Jésus, l'âme doit aussi se laisser brûler par les flammes divines ; mourir à soi-même par l'amour actif, vivre à Dieu et jouir de lui par l'amour fruitif.
Monsieur l'abbé Dedouvres dans son livre : Le Père Joseph et le Sacré-Coeur a dit avec quel zèle le Père Joseph prêcha, en 1635 et 1636, le divin Coeur à ses religieuses du Monastère de la Compassion, au faubourg Saint-Germain, et comment de ce monastère les ardentes leçons du fondateur gagnèrent tous les autres. En 1636, la Maîtresse des novices du Couvent de Tours s'appelle la Mère Marie du Coeur de Jésus ; c'est sans doute la première religieuse qui a porté ce nom béni ! Grâce à sa formation franciscaine et sans doute aussi à des lumières spéciales, le P. Joseph comprend admirablement la grande dévotion ; l'amour, le zèle de Jésus lui apparaissent brûlants dans le Cœur de chair blessé, au milieu de la poitrine ouverte du divin Crucifié.
Quelques années plus tard, le Père Eudes fonde la Congrégation de Jésus et de Marie, (les Pères Eudistes), et, à Caen, le premier monastère de Notre-Dame de Charité. A ses deux instituts il donne, dès le début, la fête du Saint Coeur de Marie, et quelque trente ans après, en 1672, la fête du Coeur de Jésus.
Le saint missionnaire formé à l'Oratoire par Bérulle et le Père de Condren garde toute sa vie leur empreinte profonde : leur doctrine spirituelle très haute, aux larges horizons surnaturels, où l'oeil de l'âme dépasse, du premier regard, les réalités de la terre pour se fixer dans les choses de l'éternité, est celle du Père Eudes. Grandeurs de Jésus et de Marie, Intérieur de Jésus et Marie, Coeurs de Jésus et de Marie, trois noms différents qui, pour Bérulle, pour M. Olier et pour le Père Eudes désignent à peu près une même conception. Sous trois aspects c'est la même doctrine de St Paul: OMNIA IN OMNIBUS CHRISTUS ; VITA VESTRA ABSCONDITA EST CUM CHRISTO IN DEO. Les trois grands serviteurs de Dieu, les trois maîtres de la vie spirituelle, laissant, de côté la vie extérieure et l'aspect extérieur de Jésus, semblent ne voir que son âme ; ils sont du XVIIe Siècle. Les célestes merveilles qu'ils y admirent, les ravissent, et tous les trois, dans des offices magnifiques, qu'ils lèguent à leurs enfants, ils chantent ce qu'ils ont contemplé : l'Oratoire fête les Grandeurs de Jésus et de Marie, Saint Sulpice l'Intérieur de Jésus et de Marie, les religieuses de Notre Dame de Charité et les Eudistes, le Coeur de Jésus et de Marie.
Jésus est le divin Exemplaire dont Marie est la plus exacte Image et chaque âme chrétienne doit se conformer à ce double idéal, qui n'est qu'un idéal : OMNIA IN OMNIBUS CHRISTUS ; VITA VESTRA ABSCONDITA EST CUM CHRISTO IN DEO.
Les deux offices que le Père Eudes a composés pour ses deux fêtes sont très beaux, il y laisse parler son grand coeur ; les hymnes en particulier sont tous brûlants de son amour. Grâce à lui, quelques années avant sainte Marguerite Marie, dans plusieurs séminaires de Normandie, les louanges du Coeur adorable de Jésus sont admirablement célébrées.
Quand la voix et les forces commencent à lui manquer, le vaillant missionnaire compose son ouvrage sur le Coeur admirable de la Très Sainte Vierge. Toute sa vie il en avait mûri la grande et belle idée. Le Xe Livre, le dernier, est consacré au Coeur de Jésus. Ce qu'il avait prêché, ce qu'il avait chanté, il l'écrit pour ses enfants, et pour tous les chrétiens. Il donne des pratiques de piété très simples et très fécondes qui, selon toutes les apparences, seront demain dans l'âme et sur les lèvres de tous en France, et, après demain, peut-être, dans le monde entier : deux familles religieuses ne sont-elles pas là pour continuer son oeuvre et la grandir ! L'ardeur bouillonne chaude et généreuse dans l'âme de ces premiers tenants de la jeune dévotion. Ils la chantent, ils la vivent ; dans les écrits et dans le coeur de leur père vieilli, mais infatigable, ils peuvent encore la boire comme dans une source pure et féconde. Pourquoi,—nous avons, le devoir de nous le demander,— la dévotion au Coeur de Jésus ; n'a-t-elle pas fleuri sur les deux instituts du Père Eudes, comme sur sa tige naturelle ? Celui qui, d'après toutes les vraisemblances, sera bientôt canonisé, que l'Église universelle fêtera demain, est digne de l'élection divine. Pourquoi n'a-t-il pas été choisi ? Les voies de Dieu sont impénétrables.
Il faut d'ailleurs le reconnaître : dans la dévotion eudistine, beaucoup moins précise que celle du Père Joseph, le Coeur de Jésus est trop mêlé au Coeur de Marie, ces deux coeurs au cœur du Fidèle ; l'idée de la dévotion n'apparaît pas assez nette, ni assez distincte ; l'objet matériel, le coeur physique reste trop dans l'ombre ; presque jamais il n'est présenté comme le symbole de l'amour. Le rapprochement était si simple ! Ce ne sont pas les hommes qui en ont pourtant trouvé la si naturelle expression, c'est Jésus lui-même qui a dit à sainte Marguerite Marie, montrant sa poitrine, ouverte : « Voilà ce Coeur qui a tant aimé les hommes »!
Nous avons vu le zèle du Père de la Colombière à soutenir la confidente du Sacré-Coeur, à se donner lui-même au Sacre- Coeur, à Le faire connaître aux âmes qu'il pouvait atteindre.
Mesurons la portée de son influence. Trois aspects de sa vie nous la feront deviner.
A) L'ORATEUR.
Le Père de la Colombière tient une place très importante parmi les réformateurs de la Chaire au XVIIe siècle. A vrai dire, Bourdaloue est le grand réformateur de la chaire, dans la Compagnie de Jésus, et on doit souscrire absolument à ce jugement de l'abbé d'Olivet : «Ce grand orateur, le premier qui ait réduit parmi nous l'éloquence à n'être que ce qu'elle doit être, je veux dire à être l'organe de la raison et l'école de la vertu, n'avait pas seulement banni de la chaire les Concetti production d'un esprit faux, mais encore les matières vagues et de pure spéculation, amusements d'un esprit oisif. »
Pour comprendre la justesse de l'observation qui précède il faut lire les Sermonnaires de cette époque et voir quel besoin de réforme s'imposait à la chaire chrétienne, pour y rétablir les règles du bon goût, la saine doctrine, la grande et forte éloquence.
Cette question demanderait une longue étude qui n'a pas sa place ici.
Mais Bourdaloue n'apparut pas comme un météore. Il eut parmi les Pères Jésuites des précurseurs et des maîtres. Lui-même en a fait la touchante et magnifique profession dans le Panégyrique de Saint-Ignace. Terminant son admirable sermon, il s'écrie : «Pardonnez-moi, chrétiens, et permettez-moi de rendre aujourd'hui ce témoignage à une Compagnie dont je reconnais avoir tout reçu, et à qui je crois devoir tout. »
Bourdaloue en effet ne s'est pas formé seul ; il trouva dans on ordre des maîtres pleins de doctrine et de goût qui lui frayèrent la voie. Celui qui eut incontestablement cet honneur et qu'on doit regarder comme un des grands réformateurs de la chaire, parmi les Jésuites est le père Claude de Lingendes qui avait eu lui-même un précurseur dans le Père Caussin.
Certes la grande figure de Bourdaloue éclipse tous ses contemporains ; mais il n'en reste pas moins que le Père de la Colombière figure avec honneur parmi les restaurateurs de la chaire chrétienne. On ne trouve pas chez lui de ces coups de maître, de ces éclats puissants qui signalent un tempérament oratoire -: de la race des Bossuet et' des Bourdaloue, mais jamais on ne surprendra chez lui des négligences de style, d'incorrection de langage, encore moins de lieux communs. Le Père de la Colombière est un orateur correct, plein de doctrine et d'une doctrine sûre, -large et élevée; Il excelle surtout dans le pathétique. Il possède au suprême degré cette qualité exquise qui vient du coeur et de la piété : l'onction, avec laquelle on accomplit plus de conversions et on pénètre plus d'âmes qu'avec la force et la puissance du génie proprement dit.
Ses sermons, qui, presque tous ont été prêches devant la Cour Catholique de la Duchesse d'York, nous donnent la plus haute idée de la doctrine et de l'éloquence de ce digne religieux.
Dans l'impossibilité de les analyser, une appréciation sommaire et quelques citations suffiront.
On a imprimé 78 sermons prêches devant la Duchesse d'York.
Ils embrassent toute la série des mystères et des enseignements, chrétiens, et les fêtes principales de l'année.
Les qualités maîtresses de l'oeuvre oratoire du Père de la Colombière sont d'abord : une grande clarté dans l'exposition du sujet, des divisions sages et naturelles, un choix heureux de preuves tirées de la raison, de l'Écriture Sainte et des Pères.
Rien de prétentieux, ni de trop scolastique. Il a une certaine, ampleur de discussion qui est un vrai progrès sur les méthodes, encore en faveur de son temps. Ce qui brille surtout parmi ses effets oratoires, c'est sa piété vraie, convaincue, communicative, qui se traduit en élans fréquents vers le Seigneur et en invocations touchantes. Il est sobre d'images bien qu'il en ait rencontré d'heureuses. Peut-être pourrait-on lui reprocher d'être un peu abondant dans ses développements et dans son style. Mais, à part quelques défauts qu'une critique sévère pourrait relever dans son oeuvre, le Père de la Colombière peut être cité encore aujourd'hui comme un modèle de la chaire, et ses oeuvres, pour être vieilles de plus de deux siècles, n'en sont pas moins à admirer et à étudier. Il suffit de se rappeler quels furent ses prédécesseurs, pour constater le progrès immense qu'a fait l'éloquence sacrée avec le Père de la Colombière. Avec lui nous sommes désormais, dans le règne du bon goût, de la saine doctrine, des vraies traditions de la chaire chrétienne.
Tous les Sermons de cet orateur offrent au même degré la convenance du style, la bonne disposition des preuves, le choix des pensées et la plus pure science théologique.
On y trouve aussi de précieux témoignages sur les sentiments des prêtres les plus éminents de son temps, touchant les questions théologiques qui divisaient alors les esprits et qui ont reçu depuis une solution si désirable. Le Père de la Colombière s'exprime ainsi sur l'Immaculée Conception et sur l'infaillibilité du Siège apostolique : « Vous savez sans doute, dit-il, le bruit qu'ont fait dans l'Église les contestations arrivées au sujet de l'Immaculée Conception de la Sainte-Vierge. Quelques docteurs, éclairés d'ailleurs et très catholiques, ayant cru que Marie ne pouvait avoir été préservée des malédictions que tous les enfants d'Adam avaient encourues, la révolte des esprits devint très générale, contre cette opinion, que, durant plusieurs années, toutes les écoles, toutes les chaires retentirent des arguments qu'on répéta en faveur de la Vierge Immaculée. Toutes les Universités d'Italie, d'Espagne, de France, d'Allemagne, soutinrent hautement landoctrine favorable, à l'honneur de Marie ; on ferma les Académiesnà quiconque refuserait de s'engager par serment d'enseigner, qu'elle avait reçu le privilège unique d'être conçue sans péché ; Les princes mêmes de Sicile, s'intéressèrent dans la cause de la Reine du Ciel et employèrent leur autorité pour la défendre.
Jamais on n'a ouï plus de discours, jamais plus de conférences, jamais plus de disputes, jamais on n'a écrit plus de livres sur aucune matière. Enfin, le Vicaire de Jésus-Christ a parlé et a fermé la bouche à tous ceux dont les sentiments n'étaient pas assez favorables à.la Sainteté de notre Mère.
«Tout l'univers a regardé ce jugement comme une victoire importante, comme un triomphe. Ceux du parti contraire se sont joints à nous et aujourd'hui tout est calme, tout est réuni dans la même croyance. Avantage incomparable de reconnaître un Souverain Juge l Les questions sont décidées, le repos des peuples n'est point troublé par ces divers secrets de doctrine ; tous les esprits, tous les coeurs se réunissent, et nulle opinion contraire à l'honneur de Dieu ou de ses Saints ne prend de stabilité dans l'Église de Jésus-Christ. »
Parmi ses 78 Sermons livrés à l'impression, on aimerait à; s'arrêter à quelques discours plus caractéristiques comme, par exemple, le sermon pour le second dimanche de l'Avent, prononcé à l'occasion de l'abjuration de l'hérésie par un Seigneur de la première qualité, comme on disait alors. L'orateur y développe magnifiquement et avec ces mêmes arguments qui lui seront tant de fois empruntés, le thème suivant : L'établissement de l'Église est le plus grand de tous les miracles ; il les renferme tous et il les surpasse tous. Ce projet ne pouvait s'exécuter naturellement, quelques moyens humains qu'on eût pu employer ; son exécution est donc un vrai miracle. On n'y a employé aucun moyen humain ; le miracle en est donc encore plus surprenant.
On y a employé des moyens qui, dans l'ordre matériel, y devaient apporter des obstacles invincibles ; c'est donc là, si l'on peut ainsi parler, le comble des miracles.
Ces divisions sont fortement enchaînées et sont ménagées dans une progression aussi habile que naturelle.
Pour remplir ce vaste cadre, l'orateur avait à éviter la prolixité et l'obscurité, à raison même de l'ampleur de son plan. -Il y a réussi pleinement.
Dans un premier point il représente brièvement mais vivement l'état du monde au point de vue religieux, lorsque le fils de Dieu se fit homme. Et il n'a pas de peine à montrer la monstrueuse confusion où l'idolâtrie avait jeté les hommes. Puis continuant : « Les égarements de l'esprit humain étaient montés à cet excès de bizarrerie, lorsqu'il se présente un homme qui a formé le dessein de rassembler tous les hommes dans une Église, et de ne souffrir dans le monde qu'une seule religion. Quel projet Messieurs ! Il serait sans doute plus facile de faire parler un même langage à toutes les nations, et de les réduire toutes sous une même Monarchie... Mais par quelle voie cet homme extraordinaire se propose-t-il d'exécuter son projet ? Peut-être qu'il composera sa nouvelle loi des débris de toutes les autres — Peut-être qu'il cherchera un moyen de les accorder toutes. Non, Messieurs, la religion que cet homme veut établir sape jusque dans leur fondement toutes les autres. Ce n'est point en accordant les opinions, c'est en les renversant toutes qu'il prétend réunir les esprits — Qui jamais entendit parler d'une entreprise plus chimérique en apparence? Du moins faut-il que cette doctrine qu'il veut faire passer dans tous les esprits soit extrêmement plausible. Nullement il n'est rien qui paraisse plus opposé à la raison, rien qui soit, en effet, plus contraire aux sens. C'est une théologie au-dessus de toute intelligence, une morale qui semble surpasser toutes les forces de la nature. »
Ici le Père de la Colombière montre par un exposé éloquent de la sublimité des dogmes chrétiens et de leur contradiction avec les erreurs dominantes alors, qu'ils étaient presque impossibles à faire croire aux païens. Puis il condense admirablement en quelques phrases toutes ces réflexions : «Nous qui avons été élevés dans cette religion, nous que tant de grands hommes ont précédés, et qui marchons sur leurs traces, nous qu'on a accoutumés dès l'enfance à soumettre notre esprit et notre raison, si, malgré tous ces avantages, nous avons tant de peine à croire, si notre raison se révolte, si notre esprit se trouble, s'il s'inquiète, s'il se défend si difficilement du doute et de l'incrédulité, quelle pensez-vous que dut être, sur des mystères si incroyables la répugnance de ces philosophes païens accoutumés à ne croire que ce qu'ils voyaient, accoutumés à examiner, à contredire, à pointiller sur tout, à se faire un honneur d'être inébranlables dans leurs sentiments, de ne se rendre qu'à des preuves évidentes et sensibles, de ne se rendre que quand ils ne pouvaient plus résister ? Quelle difficulté pour eux d'avouer que toute leur théologie n'était qu'une fable, que jusqu'alors leur philosophie n'avait été qu'un tissu d'erreurs, et de faire ces aveux sans y être forcés par aucun raisonnement naturel, sans rien voir qui les convainquît qu'ils s'étaient trompés ! Oui, sans doute, Messieurs, ils ont eu de la peine à croire. D'abord ce nouveau maître n'a paru être à leurs yeux qu'un visionnaire, ils ont reçu ses disciples avec des risées. Ils se sont récriés, ils ont disputé, ils ont écrit : on ne leur a rien répondu, on s'est contenté de leur dire qu'il fallait croire et ils ont cru. »
Ce passage est plein de force, de verve et vraiment oratoire.
L'orateur s'attachera ensuite à prouver — et il n'a aucune peine à le faire — que la morale chrétienne, avec sa pureté et son austérité, était bien plus difficile encore que les dogmes, à être acceptée de la Société païenne. Et quand il a accumulé les difficultés : « Quelle apparence, s'écrie-t-il, d'introduire une si grande réforme dans un monde si dépravé ? Plutôt que de porter les hommes à ce changement ne leur fera-t-on pas changer de nature ?
Cependant ce changement s'est fait et il s'est fait tout d'un coup.
Le Christianisme, avec toute la rigueur de ses lois, a été reçu par les peuples les plus voluptueux, les plus mous, les plus superbes, les plus indociles, les plus sauvages, les plus emportés, disons-le, les plus brutaux. Ces commandements que nos réformateurs, que nos lâches chrétiens trouvent impossibles, ces commandements ont été acceptés par les Romains, par les Grecs, les Scythes, les Perses, les Mèdes, les Indiens, les Égyptiens, les Africains, les Gaulois, les peuples du Mexique et du Canada. Ils n'ont point été rebutés par la sévérité de cette morale, elle ne les a point empêchés d'embrasser la loi du Sauveur au péril de leurs biens et de leur vie. »
Pour accomplir ce vaste dessein de la régénération du monde, de quels moyens s'est servi Jésus-Christ ? Tel est le second point de ce discours. C'est le thème admirable qu'à si bien développé Bossuet, et que le Père de la Colombière traite à peu près de la même manière que lui, moins toutefois le vol puissant et hardi de l'aigle.
Dans le troisième point, l'orateur montre que non seulement aucun moyen humain n'a été mis en oeuvre pour l'établissement du Christianisme mais encore qu'il s'est établi par tout ce qui semblait le plus propre à le détruire. Et à ce propos la véhémence de l'orateur égale la force du logicien. Ce point est très remarquablement traité. Notons quelques passages. Voici par exemple une comparaison des mieux développées :
« Quel miracle, s'écrie-t-il, chrétiens auditeurs ! Un seul grain, un grain presque imperceptible qu'on vient de semer n'a pas plutôt germé que ce germe est assailli par les vents, par la grêle, par les gelées ; il croît néanmoins, il forme un tronc et des branches, il se couvre de feuilles, il se charge de fruits. A peine commence-t-il à s'étendre, ce nouvel arbre, qu'on met la cognée à la racine, qu'on le taille, qu'on le coupe de toutes parts ; on y applique le feu, on allume alentour un bûcher capable de consumer les plus vastes forêts ; il subsiste encore cet arbre ; que dis je ? il subsiste, il se fortifie sous les coups qu'on lui porte, il se nourrit des feux qu'on allume, il croît au milieu de cet incendie, et il y croît tellement que déjà il couvre la terre de son ombre, et qu'il offre une retraite à tous les oiseaux du Ciel. »
Enfin cette dernière citation qui donne toute la mesure de la vivacité des pensées, de la chaleur des mouvements et de l'excellent style oratoire de notre religieux. Il est peu de pages plus expressives et plus éloquentes dans nos meilleurs auteurs.
« Cette religion n'a pas plutôt paru dans le monde, que le monde entier s'est levé pour la détruire. On s'est récrié de toutes parts. On a craint un embrasement général. On a fait couler partout des fleuves de sang, pour éteindre le feu sorti des cendres de Jésus-Christ. Ce feu a néanmoins continué de s'allumer sur la surface, de la terre. Saint-Augustin compte jusqu'à quatorze grandes persécutions dans les deux premiers siècles de l'Église.
Elle en a souffert une de la part des Juifs, dix sous les Empereurs de Rome, une sous Julien l'apostat, une autre sous Valens, et la dernière, dans la Perse, sous Sapor, c'est-à-dire que, pendant plus de deux cents ans, quiconque voulait embrasser la Croix de Jésus-Christ, devait se résoudre à perdre les biens, les emplois, les honneurs, la liberté, la vie. Tous les apôtres, la plupart des disciples du Sauveur furent d'abord emportés par la tempête ; tous moururent dans diverses parties du monde. La Religion dont ils étaient comme les colonnes, devait, selon toutes les apparences, expirer avec eux. La tyrannie néanmoins n'est pas encore satisfaite. Après avoir immolé les pasteurs on se jette avec furie sur le troupeau ; on n'a égard ni à la qualité des personnes, ni à leur sexe, ni à leur âge ; les gouverneurs des Provinces, les juges particuliers de toutes les villes ont des ordres exprès, des ordres puissants, ils n'osent épargner ni leurs enfants, ni leurs épouses ; toutes les prisons sont pleines de nouveaux chrétiens, les places publiques d'échafauds ; des centaines, des milliers d'hommes tombent sous le couteau du persécuteur, la terre est comme noyée dans leur sang : on en voit expirer jusqu'à treize millions pour la même cause. Quel effet produit un si grand carnage ? Quo plus sanguinis effusum est, hoc magis ac magis effloruit multitudo fidelium. Plus la persécution est violente ; plus l'Église s'étend et se multiplié. Loin de fuir la mort, on y court, les enfants se dérobent au sein de leurs mères, les mères y portent elles-mêmes leurs enfants : on dirait que les supplices, inventés pour pervertir les fidèles, sont pour les idolâtres, un attrait au Christianisme ; on veut être chrétien pour être déchiré, pour être brûlé, pour mourir avec les chrétiens. Ce n'est ni par la vertu de la parole divine, ni par l'éclat des miracles que la religion se répand ; c'est par la mort de ceux qui l'embrassent. La seule vertu d'un martyr souffrant convertit plus de païens que ne le ferait la prédication d'un apôtre, confirmée par la résurrection d'un mort. »
On ne se trompe pas en disant que le Père de la Colombière peut être regardé encore aujourd'hui comme un maître de la chaire. Tous ses sermons offrent au même degré, les qualités maîtresses de l'orateur.
Dans un autre ordre d'Idées, le Père de la Colombière a, dans ses sermons, des maximes judicieuses qui décèlent un esprit pénétrant, et aussi des élans qui montrent toute la bonté de son coeur. Il a des pages exquises sur l'amitié, qu'il nous faut, faute de place, laisser de côté.
Notre religieux avait une piété ardente et il excellait à l'exprimer. C'est surtout dans les sujets pathétiques, dans les mouvements qui réclament l'onction, que l'apôtre du Sacré-Coeur s'est élevé au-dessus du vulgaire et c'est par là qu'il vivra.
Oui ses oeuvres vivront et seront toujours lues et goûtées par les âmes capables de tendresse et de reconnaissance. C'est à ces âmes que le saint religieux s'adresse surtout dans ses sermons intimes, notamment dans la retraite où il s'est plu à dévoiler une partie" des révélations de Paray.
Écoutons-le, par exemple, parler de l'amour de Dieu : « Nous donnons, dit-il, notre coeur, nous le prodiguons, nous l'abandonnons au premier qui se présente. Vous seul, ô mon Dieu, ne pouvez «n avoir de part, vous qui seul êtes grand, bon, sage, fidèle, constant, saint, libéral, impeccable, vous qui êtes sans défauts, qui possédez toutes les perfections, qui les possédez toutes et pour toujours.
« Nos coeurs ont tant de pente à aimer ; on consent plutôt de souffrir, de languir, de se fatiguer inutilement, d'être dans le trouble, dans l'inquiétude, de perdre la joie, le repos, les biens, la conscience et l'honneur que de n'aimer rien. Et nous refusons pour ainsi parler, d'entrer avec vous en commerce d'amour, ô mon divin. Maître ! de cet amour si doux, si pur, si satisfaisant, qui porte avec lui la gloire, la paix, qui rend heureux tous ceux qu'il enflamme.
« Vous seul, ô mon Dieu, vous seul pourrez être, à moi autant de temps que je le voudrais. Nul désastre, nul renversement d'affaires, nulle puissance, soit au Ciel, soit dans les enfers, ne peut vous enlever à mon âme. Je ne puis m'assurer un séjour de vingt-quatre heures dans aucun endroit de la terre, je ne puis me promettre un moment de vie, mais je sais que ni l'exil ni la mort ne sauraient me séparer de vous ; je sais que je vous trouverai partout, que partout je vous trouverai également bon, également aimable, que rien ne peut m'empêcher de vivre avec vous, de mourir entre vos bras, et d'entrer, après ma mort, dans une possession encore plus parfaite et plus douce de votre divine présence. O âmes mortes, âmes insensibles ! Sous quel climat, sous quel ciel de fer et de bronze habitent les hommes sans coeur, les hommes de marbre et de glace, qui ne vous rendent pas, ô Seigneur, amour pour amour. Hélas ! C’est nous-mêmes peut-être, mes frères, qui sommes si ingrats et si froids quand il s'agit d'aimer le seul être qui nous aime éternellement. »
Voilà véritablement des accents du coeur, l'onction chrétienne et l'éloquence qui touche et émeut. Ajoutons à ces paroles l'action qui les accompagne, une action que les contemporains nous représentent comme accomplie de tous points, et l'on conviendra que le Père de la Colombière a été mis justement au nombre des meilleurs orateurs, du second ordre, du XVIIe siècle.
Déjà l'autorité d'un pareil talent devait bien accréditer les efforts de l'Apôtre du Sacré-Coeur.
Mais les souffrances valent mieux encore que le talent.
B. — LE TÉMOIN ...
La plupart des sermons du Père de la Colombière, livrés à l'impression, ont été prêches à Londres. Le fait peut paraître étonnant, surtout si l'on se rappelle que, sous le règne du faible et frivole Charles II, la persécution contre les Catholiques fut marquée par une série d'atrocités, dignes des plus mauvais jours d'Elisabeth et de Henri VIII. Ce fait s'explique ainsi.
Le duc d'York, héritier présomptif de la couronne d'Angleterre, avait épousé la gracieuse et catholique princesse, Marie de Modène, d'une piété fervente et d'une irréprochable orthodoxie. Selon les clauses du contrat de mariage, la jeune duchesse d'York devait avoir la jouissance d'une chapelle publique et la liberté de remplir les devoirs de son culte. Après diverses péripéties dont nous n'avons pas à nous occuper, et qui montrent les odieux procédés de l'intolérance protestante d'alors, la duchesse, à force de bonté et de vertus, désarma à peu près l'esprit de parti, put vivre à la Cour de St-James et avoir son aumônier, et son prédicateur. Ce poste difficile fut dévolu au Père de la Colombière et l'honore singulièrement.
Etre prêtre catholique Romain était alors un crime en Angleterre ; être Jésuite avec cela, c'était se livrer par avance à la persécution.
C'est dans ces conjonctures que le Père de la Colombière arriva à Londres, le 13 octobre 1676. Il y resta dix-huit mois, prêcha deux carêmes entiers, et de plus tous les dimanches et jours de fête, devant la petite Cour Catholique.
Après quelques mois de séjour, il écrivait de cette ville à son père : « Au milieu de l'entière corruption que l'hérésie a produite en cette grande ville, je trouve bien de la ferveur et des vertus fort parfaites, une grande moisson toute prête à être cueillie, et qui tombe sans peine sous la main dont il plait à Dieu de se servir. Je sers une princesse, entièrement bonne en tous sens, d'une piété fort exemplaire, et d'une grande douceur. Au reste je ne suis pas plus troublé du tumulte de la Cour que si j'étais dans un désert, et il ne tient qu'à moi d'y être aussi réglé que dans nos maisons. »
En effet, notre religieux, et c'est le témoignage des contemporains eux-mêmes, vécut fort retiré du milieu de cette Cour bruyante et fastueuse. Il choisit un appartement à l'écart, rejeta loin de lui tout ce qui pouvait sentir le luxe et la mollesse, à ce point qu'il couchait sur un matelas étendu à terre, et eut de plus recours aux austérités corporelles les plus crucifiantes. Il enchaîna sa vie dans l'étroite observation des règles de la Compagnie et il disait à ce propos : «O saintes règles, bienheureuse est l'âme qui a su vous mettre dans son coeur, et connaître combien vous êtes avantageuses ! J'y trouve tant de biens enfermés, qu'il me semble que quand je serais tout seul dans une île, au bout du monde, je me passerais de toute autre chose, et que je ne désirerais autre secours, pourvu que Dieu me fit la grâce de les bien observer. »
Le Père de la Colombière devait, en effet, trouver à Londres des peines et des persécutions de tout genre. Le bien qu'il y faisait, les conversions qu'il suscitait, surtout dans la haute classe, l'avaient mis tout d'abord en état de suspicion. Les Lords ombrageux qui n'avaient supporté qu'avec peine son arrivée en Angleterre, ourdirent contre lui une machination bien conforme à leurs procédés habituels de mensonge et de persécution. Ils imaginèrent un complot Papiste, dont le Père de la Colombière était accusé d'être l'âme. Ce complot dont le Pape était présumé le chef, et le Jésuite le bras, ne tendait à rien moins qu'à attenter à la vie du Roi, à s'emparer de l'Angleterre et à y installer un gouvernement nommé et dirigé par Innocent XI. Tout cela était extravagant, mais Shaftesbury, l'ennemi personnel du duc d'York, disait avec raison : « Ne voyez-vous pas que plus notre complot sera extravagant, plus le peuple sera crédule. » Lord Macaulay a dit à propos de ce complot : « De semblables fictions trouvaient crédit dans le vulgaire et des magistrats éminents faisaient Semblant d'y croire. Les juges du Royaume étaient corrompus, cruels et timides, les chefs du parti du pays encourageaient l'erreur dominante... Des hommes de la trempe de Shaftesbury et de Buckingham voyaient bien sans doute que tout cela n'était que fausseté, mais cette fausseté servait leurs intérêts, et la mort d'un innocent ne pesait pas plus sur leur conscience flétrie que la mort du gibier qu'ils tuaient à la chasse. »
Ce complot célèbre dans les annales de l'Angleterre, eut pour résultat de faire périr cinq Jésuites par la main du bourreau ; trois autres dans, les prisons, et monter sur l'échafaud de nobles lords, la fleur de l'aristocratie anglaise. Le Père de la Colombière fut arrêté, à une heure avancée de la nuit, et conduit en prison. Deux jours après, il fut confronté devant les Commissions de la Chambre des Lords avec Lusancy, espèce de moine apostat, son accusateur. Son attitude pleine de calme et de dignité, disent les historiens, frappa d'admiration toute l'assistance. On le vit, sans se soucier des menaces de la foule, prendre son bréviaire et le réciter pendant les intervalles de l'audience. Il fut condamné d'abord à la prison et ne dut son salut qu'à l'intervention de l'ambassadeur français qui fit valoir qu'il était couvert par sa qualité de Français et de chapelain de la duchesse d'York, suivant les clauses du contrat. On se contenta, d'ailleurs, n'ayant pu trouver à sa charge aucun fait délictueux, de le bannir à perpétuité du Royaume.
Ce qu'on reprochait surtout au Père de la Colombière, c'était son zèle, c'était le succès de sa prédication, lés abjurations nombreuses qu'il avait reçues, la confiance et la sympathie dont il jouissait auprès des plus belles intelligences de Londres.
C. - LE FORMATEUR
Le Père de la Colombière savait que tout effort personnel est vite à son terme, et que le meilleur moyen d’assurer son influence c'est de préparer des continuateurs.
Il sut inspirer la chère dévotion à quelques âmes d'élite qui continuèrent son oeuvre et, entre autres, au Père de Galiffet qui devint, à son tour, l'apôtre du Sacré-Coeur. Voici cornment ce Père raconte lui-même l'événement qui donna naissance à son apostolat. « L'an 1680, dit-il, au sortir de mon noviciat, j'eus le bonheur de tomber sous la direction spirituelle du R. P. Claude de la Colombière, le Directeur que Dieu avait donné à la Mère Marguerite, laquelle était alors encore vivante. C'est de ce Serviteur de Dieu que je reçus les premières instructions touchant le Sacré-Coeur de Jésus-Christ et je commençai, dès lors, à l'estimer et à m'y affectionner. Après la fin de mes études de théologie, je fus envoyé à la maison de Saint-Joseph, destinée à Lyon pour le troisième an de noviciat que nous faisons, suivant l'institut de notre Compagnie. Là, en servant les malades à l'hôpital j'y ai pris une fièvre maligne qui me réduisit en peu de jours à la dernière extrémité. Je fus abandonné des médecins puis tombai dans l'agonie et on attendait, de moment en moment, que je rendisse le dernier soupir. Ma vie ainsi désespérée, le Père de la Colombière promit à Jésus-Christ que s'il lui plaisait de me conserver la vie, je l'emploierais toute entière à la gloire de son Sacré-Coeur. Sa prière fut exaucée. Je guéris au grand étonnement des médecins. J'ignorais le voeu que l'on avait fait à mon insu ; mais, le danger passé, il me fut donné par écrit. Je le ratifiai de tout mon coeur, et je me regardai dès lors comme un homme dévoué au Coeur adorable du divin Maître.
Tout ce qui regardait sa gloire me devint précieux, et j'en fis l'objet de mon zèle. »
Le Père de la Colombière devait ainsi laisser après lui un digne continuateur de sa mission et de sa ferveur.
***
L'autorité de son talent, celle plus grande encore de ses souffrances, le soin qu'il prit de former des apôtres, tels furent, semble-t-il les moyens qui multiplièrent l'influence de son zèle.
Ce zèle, il le réchauffa toujours aux ardeurs de Paray-le-Monial. Il demeura en relations de lettres, très suivie, avec Sainte Marguerite-Marie. Il puisa dans les lumières et les conseils de la Sainte autant de force et de consolations qu'il s'efforçait de lui en inspirer par ses propres écrits.
Qu'elle est édifiante cette correspondance entre ces deux saintes âmes et qu'il serait bon de s'y arrêter. Citons seulement quelques fragments.
Le 20 novembre 1676, c’est-à-dire un mois environ après son arrivée, le Père de la Colombière écrivait à Paray : «Oh ne trouve point ici de filles de Sainte-Marie, et beaucoup moins encore de soeur Marguerite ; mais on trouve Dieu partout quand on le cherche, et on ne le trouve pas moins aimable à Londres qu'à Paray. Je le-remercie de tout mon cœur de la grâce qu'il me fait d'être dans le souvenir de cette sainte religieuse. Je ne doute pas que ses prières ne m'attirent de grandes grâces. Je tâcherai de faire un bon usage des avis que vous me donnez Par l'écrit, et surtout de celui que vous me marquez avoir été confirmé dans la dernière solitude.»
L'année suivante, 25 novembre 1677 : «Je ne puis vous dire, écrit-il, combien votre lettre m'a donné de consolation. Le billet de la soeur Alacoque me fortifie beaucoup et me rassure sur mille doutes qui me viennent tous les jours... » puis, plus tard, le 3 mai 1678 : « Je ne crois pas que sans le billet où étaient les avis de la soeur Alacoque, j'eusse jamais pu soutenir les peines que j'ai souffertes, et qui ne m'ont jamais attaqué avec plus de violence que lorsque j'étais pressé, et comme accablé de travail. »
Puis, quelques jours après, 9 mai 1678 : « Il faut nécessairement se remettre du succès à Celui qui en peut donner un bon à nos peines, selon le salutaire avis que m'a envoyé une fois la soeur Alacoque. J'en ai reçu d'elle trois ou quatre qui me servent de règle pour ma conduite, et qui font tout le bonheur de ma vie.
Dieu soit béni éternellement qui daigne nous éclairer, nous autres pauvres aveugles, par les lumières des personnes qui communiquent plus intimement avec Lui. »
Enfin, pour achever de montrer quelle influence avaient les avis de l'humble fille de Paray sur l'éminent religieux, citons encore ces-quelques lignes du 27 juin 1678 : « La lettre de notre soeur Alacoque m'a causé beaucoup de confusion. Mais je ne saurais assez vous faire comprendre combien ses avis me sont venus à propos. Quand elle aurait lu dans le fond de mon âme elle n'aurait rien pu dire de plus précis... Je reçus le papier, écrit de sa main, justement le jour que j'avais parlé au, médecin, et dans un temps où je me trouvais si abattu et affaibli, que je ne me sentais plus capable pour les travaux que je prévois l'année prochaine, et je regardais mon mal comme un effet de la ; Providence qui-, connaissant l'impuissance où j'étais de soutenir le fardeau, voulait me tirer de ce pays. J'y étais résolu, mais après avoir lu le billet qui m'ordonnait de ne pas perdre courage pour les difficultés, et qui me faisait ressouvenir qu'on est tout puissant quand on se confie en Dieu, je commençai à changer de sentiment et à croire que je demeurerais encore ici. »
Les douleurs de son coeur d'apôtre à la vue de tous les maux que l'hérésie avait: accumulés en Angleterre, sa prison, ses austérités et ses fatigues avaient altéré profondément sa santé. Sa poitrine fut atteinte, les crachements de sang se multiplièrent, bref il tomba dans un état de langueur qui ne pouvait avoir d'autre issue que la mort.
Le Père de la Colombière voulut revoir Paray-le-Monial, son petit monastère et cette religieuse si suave et si sainte qui avait nom Marguerite-Marie. Dieu permit à ses deux serviteurs cette dernière joie. Le Père fortifia Marguerite contre les épreuves et les contradictions et l'encouragea à remplir jusqu'au bout la mission que Notre-Seigneur lui avait confiée, d'être l'apôtre de son Divin Coeur. Marguerite avertit de son côté le Père que Notre Seigneur voulait le sacrifice de sa vie à Paray-le-Monial. Le digne religieux le fit de grand coeur, et quelques jours après, il mourut saintement, le 15 février 1682, en murmurant un dernier acte d'amour au Coeur de Jésus. Il avait quarante et un ans.
Marguerite-Marie en apprenant sa mort écrivit à Melle de Bischaud le billet suivant : « Cessez de vous affliger, invoquez-le, ne craignez rien, il est plus puissant pour vous secourir que jamais.. « Ce fut pour elle, dit la mère Greyfié, une perte bien sensible.
Cette chère soeur perdait en lui le meilleur ami qu'elle eut au monde, Cependant elle ne.se troubla ni ne s'inquiéta nullement, parce qu'elle aimait ses amis pour la gloire de Dieu et pour leur avancement propre en son divin amour et non pour son intérêt.
Je ne lui ai jamais vu regretter, mais ouï bien souvent se réjouir de son bonheur éternel auquel elle prenait part en rendant grâces au Sacré-Coeur de Jésus-Christ de toutes celles qu'il avait faites à ce digne religieux en sa vie.et en sa mort. ».
Ce « bonheur éternel » de l'ardent et très influent Apôtre du Sacré-Coeur, souhaitons que bientôt l'Église nous l'atteste officiellement, en lui décernant les honneurs du culte public.
Ce projet, c'est la Révolution qui l'a brusquement interrompu. Tous les chrétiens prieront le Sacré-Coeur de le faire aboutir.
Les fêtes religieuses qui viennent d'avoir lieu à Paray-le-Monial, en l'honneur de Sainte Marguerite-Marie, ramènent l'attention sur la grande figure du religieux qui eut un rôle providentiel dans l'établissement de la dévotion au Sacré-Coeur de Jésus, le Père de la Colombière. Il est bon de rappeler ces précieux souvenirs.
Le célèbre Jésuite qui compte parmi les grands réformateurs de la chaire au XVIIe siècle, avant Bossuet et Bourdaloue, naquit le 2 février 1641 à Saint-Symphorien-d'Ozon (Isère) d'une famille considérable.
Il avait dix-huit ans lorsqu'il se présenta au Noviciat de la Compagnie de Jésus. Son père qui avait manifesté un grand déplaisir à le voir entrer dans l'Institut, finit par céder à ses instances. Il lui dit en le quittant : « J'espère, mon fils, que vous vous conduirez toujours de manière à faire honneur au nom que vous portez. — Oui, mon père, répondit Claude de la Colombière, je vous le promets, et puisque l'honneur d'un religieux consiste à être Saint, je tâcherai de le devenir ». Il tint parole.
Tout jeune, il professa la Rhétorique au collège de Lyon.
Quand il eut achevé le cours des études complètes et des épreuves de la Compagnie, il fut appelé à l'âge de trente-trois ans à la résidence de Paray-le-Monial. C'est là, dans cette obscure petite ville, que la Providence lui destinait une mission qui devait le rendre aussi célèbre dans les annales de l'Église que précieux à la piété catholique.
Paray-le-Monial est une jolie petite ville, assise au bord de la Bourbince, dans le département de Saône-et-Loire, au milieu d'une gracieuse et fertile vallée, surnommée autrefois la vallée d'or, en raison de ses avantages et de sa fécondité. Il y avait eu autrefois un prieuré de Bénédictins, fondé en 973, dont la belle église gothique subsiste encore, et de là était venu à la ville le surnom de Monial qu'elle a porté depuis. En 1617, à la suite d'une retraite donnée à la ville par des religieux de la Compagnie de Jésus, les bons habitants du lieu avaient obtenu l'établissement d'un Couvent de filles de la, Visitation* Ce Couvent allait toujours en prospérant, lorsqu'un jour du printemps de 1671, une jeune fille de vingt-trois ans, partie de Verosvre, venait frapper à la porte du Monastère et, en y entrant, apportait la bénédiction, la gloire, et la sainteté. En mettant le pied sur le seuil du monastère, elle éprouve un terrible assaut et comme un frémissement de tout son être : « il me semblait, dit-elle, que mon esprit allait se séparer de mon corps ». Méprisant ces vaines terreurs, elle entre et, sur le champ, elle sentit son âme apaisée et inondée d'une douceur céleste. Elle s'en allait répétant avec le prophète : « Le Seigneur a .rompu le roc de ma captivité : il m'a revêtue du manteau de Joie. C'est ici où il me veut, et le lieu de mon repos pour l'Éternité». Le 25 Août 1671, Marguerite-Marie prenait l'habit et commençait le temps de son noviciat.
Nous ne pouvons que parler incidemment de cette vie exquise dont l'étude et des plus attachantes, et nous n'avons pas à suivre le vol de cette âme que l'amour de Dieu a blessée ; mais comme la vie de Marguerite-Marie est inséparable de celle du Père de la Colombière, nous lui devons quelques instants d'attention. Marguerite, après un noviciat exemplaire, fit profession le 6 novembre 1672. A partir de ce moment, Notre Seigneur honora sa jeune et sainte épouse de communications exceptionnelles, il la destinait à être l'apôtre de son Divin Coeur et lui en fit connaître toutes les beautés, toutes les profondeurs, toutes les amabilités infinies.
De là, ces manifestations extraordinaires dont elle allait être privilégiée. Ces mystères de l'amour divin échappent sans doute au contrôle de notre infirme et pauvre raison, mais ils entraînent l'assentiment, quand ils sont revêtus de l'approbation de l'Église.
Voici donc comment Marguerite-Marie raconte la manifestation Divine qui enchaîna pour jamais son affection, sa vie entière : « Etant un jour devant le Saint Sacrement, je me trouvai investie de cette Divine présence, mais si fortement que je m'oubliais de moi-même et du lieu où j'étais, et je m'abandonnais à ce divin Esprit, livrant mon coeur a la force de son amour. Le Sauveur me fit reposer longtemps sur sa divine poitrine, où il me découvrit les merveilles de son amour et les secrets impénétrables de son Sacré-Coeur qu'il m'avait toujours tenus cachés jusqu'alors. II me l'ouvrit pour la première fois, mais d'une manière si effective et si sensible, qu'il ne me laissa aucun lieu d'en douter, par les effets que cette grâce produisit en moi, qui crains pourtant de me tromper en tout ce que je dis. « Mon divin Coeur, dit le Sauveur, est si passionné d'amour pour les hommes que ne pouvant plus contenir en lui-même les flammes de son ardente charité, il faut qu'il les répande par ton moyen, et qu'il se manifeste à eux pour les enrichir de ces précieux trésors que je te découvre et qui contiennent les grâces sanctifiantes et salutaires, nécessaires pour les retirer de l'abîme de perdition. Je t'ai choisie comme un abîme d'indignité et d'ignorance pour l'accomplissement de ce grand dessein, afin que tout soit fait par moi ».
Depuis ce moment, les révélations et les faveurs mystérieuses furent comme multipliées à l'humble fille de Paray-le-Monial.
Cependant la Supérieure du monastère qui voyait l'état extraordinaire de Marguerite la força de tout raconter, n'approuva pas et ne comprit même pas ces révélations, qu'elle traita de rêveries et de pures imaginations. Elle voulut qu'elle consultât plusieurs directeurs lesquels furent unanimes à la désapprouver. Ils condamnèrent le grand attrait qu'elle avait pour l'oraison, la traitèrent de visionnaire et lui défendirent de s'arrêter à ses inspirations. .
On peut juger du supplice de cette sainte jeune fille, qui avait assez de discernement pour voir qu'on se trompait à son égard et qui avait trop de vertu pour ne pas obéir. « Je fis, dit-elle, tous mes efforts pour résister à ces attraits, croyant assurément que j'étais dans l'erreur. Mais n'en pouvant venir à bout, je ne doutais plus que je fusse abandonnée, puisqu'on me disait que ce n'était pas l'esprit de Dieu qui me gouvernait, et que cependant il m'était impossible de résister à cet esprit ».
Marguerite-Marie, en butte à la contradiction et aux sévérités de ses Supérieurs dut boire largement à la coupe de la souffrance.
Dieu la fit passer par toutes les amertumes, tous les crucifiements, tous les délaissements qui peuvent éprouver une pauvre âme, abandonnée de tous. Parfois elle cherchait à récréer sa douleur par des cantiques qu'elle composait elle-même. Elle chantait, la pauvre enfant :
Je suis une biche harassée,
Qui cherche l'onde avec ardeur.
La main du chasseur m'a blessée
Son dard a percé jusqu'au Coeur.
Marguerite-Marie, incomprise de ses Soeurs, traitée durement par la Supérieure, désavouée par ses directeurs, était brisée par tant d'épreuves, quand le Sauveur lui annonça qu'il lui donnerait enfin un guide et un directeur digne d'elle.
On était en 1674. Le Père de la Colombière était envoyé comme Supérieur de la petite résidence de la Compagnie à Paray-le-Monial. Religieux plein de zèle et de piété, dont la réputation naissante, à cause de ses premiers sermons, n'était pas sans éclat, on se demandait pourquoi un mérite si rare était condamné à l'obscurité d'une petite bourgade.
Le Père Daniel, reproduisant plusieurs passages de la préface des Sermons de l'édition de Lyon, de la retraite spirituelle elle-même de notre religieux, et du nécrologe de la Compagnie de Jésus* a tracé du Père de la Colombière le portrait suivant : « Jeune encore, doué d'un heureux génie et de beaucoup de distinction personnelle, le Père de la Colombière avait débuté dans la chaire avec applaudissement. Il possédait en outre, à un degré remarquable, tous les dons qui charment et qui attachent dans l'usage ordinaire de la vie : un esprit vif et naturellement fort poli, un jugement solide, fin et pénétrant, une âme noble, les inclinations honnêtes, de l'adresse même et de la grâce en toutes choses. Son langage était exquis aussi bien que ses manières, et l'on assure même que Patru faisait si grand cas de la délicatesse de son goût, qu'il entretînt avec lui, pendant plusieurs années, un commerce de lettres où il lui marquait beaucoup d'estime. On sentait en lui ce je ne sais quoi d'achevé qui dénote l'homme supérieur. L'honnêteté et la douceur accompagnaient tous ses mouvements et elles avaient quelque chose de si noble, qu'elles relevaient toutes ses actions. On se laissait volontiers persuader qu'il avait de grands sentiments, lors même qu'il s'acquittait des devoirs ordinaires dans le commerce des hommes ». En un mot, disent ceux qui l'ont connu et pratiqué : « Son silence, son entretien, son maintien, tout son extérieur était si peu gêné et si concerté qu'en toute rencontre il paraissait un honnête homme et un parfait religieux». Naturellement il avait aimé la gloire, mais depuis qu'il s'était convaincu du néant de tout ce qui passe, il ne se glorifiait plus qu'en Jésus-Christ et en Jésus-Christ Crucifié ».
Il venait de prendre tout récemment une de ces graves déterminations qui font époque dans la vie spirituelle, et renouvellent tout l'homme intérieur. Il s'était engagé par voeu à observer fidèlement les règles et constitutions de son institut, toutes sans exception. Or, parmi ces règles, outre celles qui assujettissent le religieux à la vie commune, non sans beaucoup de gêne pour la nature, il .en est d'autres plus relevées qui ne vont à rien moins qu'à séparer l'âme d'elle-même pour la vouer, sans ménagement et sans réserve, à la sainte folie de la Croix ; but sublime où tous n'atteignent pas, mais que tous doivent poursuivre, s'efforçant d'en approcher le plus possible.
« Quelles qu'elles soient d'ailleurs, d'après la déclaration expresse du saint Fondateur, les règles de la compagnie de Jésus n'obligent pas sous peine de péché. C'eut été trop exiger de la fragilité humaine et demander la perfection même, une perfection consommée, à ceux qui n'ont embrassé ce genre de vie que comme un moyen de l'acquérir. Saint Ignace avait sagement jugé qu'on n'impose pas à un corps entier la pratique des vertus les plus héroïques, et que c'est assez d'y tendre avec la grâce de Dieu.
L'expérience a montré qu'il ne s'était pas trompé. Toutes ces règles donc, les plus grandes comme les moindres, le Père de la Colombière les avait souvent lues et méditées et il s'appliquait, depuis quinze ans, à y conformer sa vie, lorsque, pendant la grande retraite de sa troisième Probation, mû par une grâce extraordinaire et voulant, comme il le dit lui-même, « rompre tout d'un coup toutes les chaînes de l'amour-propre», il demanda et obtint de son directeur la permission d'en vouer à Dieu l'observation pleine et entière ; résolution des plus généreuses et, comme parle un pieux contemporain, capable d'effrayer les plus spirituels ».
«Je voue, à Dieu, avait-il dit, de souhaiter d'être outragé, accablé de calomnies et d'injures, de passer pour un insensé».
C'est ce que Saint Ignace appelait « se revêtir de la robe et des livrées de Jésus-Christ » : noble ambition de tous les Saints, de toutes les grandes âmes chrétiennes. Et à l'instant même où, il allait mettre le dernier sceau à cette résolution, le Père de la Colombière pouvait ajouter : « il me semble que pour cela je n'ai qu'à demander à Dieu qu'il me conserve les sentiments qu'il m'a déjà donnés par sa miséricorde infinie ». Par où l'on voit quelles victoires signalées il avait déjà remportées sur l'amour-propre avant de s'engager dans cette voie de sublime perfection. Il avait voué «la plus grande abnégation de soi-même et une mortification continuelle ». Il avait voué enfin « de tout faire pour la gloire de Dieu, rien par respect humain ». Ce dernier point, disait-il encore, me plaît fort ; il me semble qu'il m'établira dans une grande paix intérieure ». Il ne se trompait pas, et lié si étroitement à l'exercice de toutes les vertus les plus contraires à la nature, il n'éprouva dans la suite ni gêne ni scrupule, tant il resta constamment fidèle à cet engagement sacré. « Ceux qui ont demeuré avec lui et qui ont appris, depuis sa mort ce qu'il avait voué, portent aussi témoignage, qu'ils ne l'ont jamais vu se démentir de sa promesse dans la moindre chose ».
Par là s'explique la haute édification que l'on éprouvait partout, rien qu'à le voir. « Pénétré de la grandeur de Dieu et du néant des créatures, il ne pouvait cacher l'esprit qui le gouvernait. On était touché en le voyant et quand on l'entendait parler, on n'eût plus osé concevoir des pensées indignes de sa sainteté et un désir médiocre de l'acquérir. Sa seule présence inspirait des sentiments relevés à l'égard de Dieu et du Salut ».
Tel était, ajoute le Père Daniel, qui vient de reproduire diverses appréciations fondues ensemble, tel était, au témoignage des contemporains, cet homme éminent, ce saint religieux, que Notre Seigneur lui-même, en le désignant à la sainte, avait appelé son serviteur. Éloge devant lequel pâlissent tous les autres, et qui suffit, pour rendre à jamais précieuse la mémoire du Père de la Colombière...
II
La première fois que le Père de la Colombière parut à la Communauté, soeur Marguerite entendit intérieurement, ces paroles : «Voilà celui que je t'envoie».
Depuis ce moment se nouèrent entre ces deux âmes des relations saintes et élevées qui étaient dans les desseins de Dieu et qui ne contribuèrent pas peu à en assurer la réalisation.
Le Père de la Colombière bien différent, dans son action sur la bienheureuse, des Directeurs qui l'avaient précédé, comprit les opérations extraordinaires que la grâce accomplissait dans cette âme d'élite, et, éclairé lui-même sans doute par une lumière surnaturelle, entra dans l'intelligence des volontés du divin maître sur la mission de la sainte religieuse.
Cette mission, c'était de répandre dans le monde la dévotion au Sacré-Coeur et d'instituer, le premier vendredi après l'octave du Saint-Sacrement, une fête particulière en son honneur.
Voici comment sur l'ordre du Père de la Colombière, Marguerite-Marie écrivit cette importante révélation, que l'Église a sanctionnée.
« Etant, dit cette sainte âme, devant le Saint Sacrement, un jour de son octave, je reçus de mon Dieu des grâces excessives de son amour. Le Sauveur me découvrant son divin Coeur : « Voilà ce coeur, dit-il, qui a tant aimé les hommes, qu'il n'a rien épargné, jusqu'à s'épuiser et se consommer pour leur témoigner son amour ; et pour reconnaissance, je ne reçois de la plupart que des ingratitudes par les mépris, irrévérences, sacrilèges et froideurs qu'ils ont pour moi dans ce Sacrement d'amour. Mais ce qui m'est encore plus sensible, c'est que ce sont des coeurs qui me sont consacrés qui en usent ainsi. C'est pour cela que je demande que le premier vendredi d'après l'octave du Saint Sacrement soit dédié à une fête particulière pour honorer mon coeur, en communiant ce jour là et en lui faisant réparation d'honneur par une amende honorable, pour réparer les indignités qu'il a reçues pendant le temps qu'il a été exposé sur les autels. Je te promets aussi que mon coeur se dilatera pour répandre avec abondance les influences de son Divin Amour sur ceux qui lui rendront cet honneur, et qui procureront qu'il lui soit rendu ».
L'humble fille tout effrayée de la responsabilité que cette mission divine faisait peser sur elle;qui n'était rien dans l'Église qu'une pauvre religieuse inconnue, se permit de répliquer : « Donnez-moi donc le moyen de faire ce que vous me commandez».
Le Sauveur ajouta : « Adresse-toi à mon Serviteur le Père de la Colombière Jésuite, et dis-lui de ma part de faire son possible pour établir cette dévotion et donner ce plaisir à mon divin Coeur.
Qu'il ne se décourage pas, pour toutes les difficultés qu'il rencontrera, car il n'en manquera pas ; mais il doit savoir que celui-là est tout puissant qui se défie de lui-même, pour se confier entièrement en moi ».
Le Père de la Colombière, qui avait le discernement fort juste, n'était pas homme à croire légèrement qui que ce soit ; mais il avait des preuves trop éclatantes de ,1avertu solide de la personne qui lui parlait, pour craindre en ceci la moindre illusion. C'est pourquoi il s'appliqua aussitôt au ministère que Dieu venait de lui confier ; et pour s'en acquitter solidement et parfaitement il voulut commencer par lui-même. Il se consacra donc entièrement au Sacré-Coeur de Jésus, et lui offrit tout ce qu'il crut en lui capable de l'honorer et de lui plaire.
Cette consécration eut lieu le vendredi 21 juin 1675. Ce jour suivait l'octave du Saint Sacrement.
Les grâces extraordinaires que le saint Jésuite reçut de cette pratique le confirmèrent bientôt dans l'idée qu'il avait déjà eue de l'importance et de la solidité de cette dévotion.
Il la communiqua d'abord autour de lui et la porta ensuite dans ses discours où, — sans être annoncée officiellement, le Saint-Siège n'ayant pas encore parlé — elle perce à travers les élans de son amour et de sa foi.
Notre orateur prit souvent pour sujet la Sainte Eucharistie, et la traitant, de prédilection, au point de vue de l'amour que Jésus-Christ nous y témoigne, il a su rencontrer les plus nobles et les plus pathétiques accents.
Prenons par exemple le premier de ces sermons, prononcé à l'occasion de la Fête Dieu.
Le texte annonce l'idée mère du discours. Cum dilexisset suos qui erant in mundo, in finem dilexit eos.
Il exprime d'abord cette pensée que, si au sujet du grand mystère qu'il va célébrer, sa foi pouvait jamais être ébranlée, ce ne serait pas par les arguments qui touchent le plus les hérétiques, comme le changement des substances, la multiplication et la réduction du corps du Sauveur, parce que après tout le pouvoir de Dieu est infini, mais ce qui la rendrait chancelante, ce serait plutôt l'amour extrême qu'il nous y témoigne.
Comment ce qui est pain devient-il chair, sans cesser de paraître pain ? Comment le corps d'un homme se trouve-t-il en même temps dans plusieurs lieux ? Comment peut-il être enfermé dans un espace presqu'indivisible ? A tout cela il donne une réponse invincible. Dieu qui peut tout, peut opérer ces prodiges. Mais si l'on me demande comment il se peut faire que Dieu aime une créature aussi faible que l'homme, aussi imparfaite, aussi peu digne de son amour, et que néanmoins son amour pour cette faible créature aille jusqu'à une sorte de passion, de transport, d'empressement tels qu'on n'en vit jamais entre les hommes : J'avoue, dit-il, que je n'ai pas de réponse, et que je ne comprends pas même cette vérité... Le Sacrement de l'autel est l'amour des amours, selon cette parole de Saint Bernard : Sacramentum Altaris est amor amorum, c'est à dire l'effet du plus grand de tous les amours. L'amour de Jésus le fait sortir hors de lui-même pour ne plus vivre que dans nous ; son amour fait qu'il s'oublie soi-même en quelque sorte pour ne plus vivre que pour nous.
Dans quel temps Jésus-Christ vient-il à nous par le sacrement de l'Eucharistie ? Lorsque tous les motifs qui l'avaient porté à se revêtir de notre chair n'existent plus — lorsqu'il a réparé tous nos malheurs — lorsque l'ouvrage de notre rédemption est accompli — que nos chaînes sont brisées — nos ennemis vaincus — les portes de l'enfer fermées — les portes du Ciel ouvertes. Jésus est remonté à la droite de son Père. Pourquoi donc revient-il, tous les jours, invisiblement sur la terre, si ce n'est parce qu'il ne peut se séparer des hommes, et que ses délices sont d'être avec eux ?
Quel temps choisit-il encore ? Le temps où il est élevé au plus haut de la gloire. C'est du séjour éternel qu'il pense à conserver une demeure auprès de nous, une demeure dans nos coeurs. Comme s'il manquait quelque chose à son bonheur tandis qu'il est éloigné de nous; rien n'arrête, rien ne refroidit l'ardeur qu'il a de s'unir à nous, et pour cela il affronte tous les périls. L'orateur ne met pas au rang des périls, cette indigence, cette humilité des lieux où il s'engage d'entrer et de reposer. Il ne dira pas que si, le plus souvent, il attend son épouse sous des lambris dorés, dans des temples superbes, il la va aussi chercher dans les plus viles cabanes ; que ni la fange, ni la pauvreté ne le rebutent. Il considérera plutôt les mépris, les insultes qu'il endure de la part de tant de mauvais chrétiens, d'infidèles et d'hérétiques qui le méconnaissent et le blasphèment ; comment en cherchant une âme sainte, il tombe tous les jours entre les mains de ses ennemis, et y souffre une seconde passion plus cruelle qu'au Calvaire. A ce moment, l'orateur, par un mouvement qui lui est habituel, s'adresse au Divin maître et trouve des accents de la plus pathétique et de la plus saisissante vérité. « O mon aimable maître, que venez-vous chercher dans cette terre maudite ? Ne savez-vous pas que vos ennemis y règnent, qu'ils conservent contre vous tout leur venin, qu'ils sont altérés de votre sang ? Ne vous rappelez-vous plus les mauvais traitements que vous avez reçus parmi nous? N'y avez-vous pas été rassasié d'opprobres ? Il est vrai que vous vous unissez étroitement avec vos élus, mais combien de fois serez-vous contraint d'avoir pour des rebelles, pour des réprouvés, les complaisances qui ne sont dues qu'aux âmes saintes ? Le Cœur d'une personne chaste et fervente est pour vous un séjour agréable : mais combien en trouverez-vous de ces âmes ferventes parmi cette foule de chrétiens qui communieront aux fêtes les plus célèbres ? Pourrez-vous supporter la froideur, le peu de foi, l'épouvantable corruption de ces hommes qui ne vous recevront que par contrainte ? Pourrez-vous vous souffrir dans la bouche, sur la langue de ce médisant, de ce blasphémateur, dans le corps de cet impudique ? Dieu d'amour, et de pureté, vous qui nous assurez que rien de souillé n'entrera dans votre royaume, vous qui ne versez vos dons que dans les âmes pures et innocentes, vous-même vous vous livrerez à toutes ces horreurs ? »
Dans le second point de son discours, le Père de la Colombière achève sa démonstration en prouvant que le Fils de Dieu rie pouvait nous marquer d'une manière plus sensible qu'il ne veut vivre que pour nous dans l'Eucharistie, qu'en nous y sacrifiant en premier lieu sa vie, en second lieu sa gloire. Et quand il a établi ces deux pensées, il se laisse aller aux élans de son cœur et trouve encore d'entraînantes et de douces paroles que nous aimons à recueillir. « Vous seul, s'écrie-t-il, ô aimable Sauveur, étiez capable de porter l'amour jusqu'à cet excès, capable de nous aimer jusqu'à vous consumer entièrement pour vos créatures. Vous avez voulu être tout à nous, nous tenir lieu de tous les biens, être tout à la fois notre Dieu, notre roi, notre maître, notre père, notre trésor, notre caution, notre victoire, en un mot notre ressource dans notre faim, dans notre soif ; et cela pour nous persuader que vous aviez pour nous le zèle, l'empressement d'un véritable amour. O Jésus, le plus parfait, le plus tendre de tous les amants ! O amour, divin amour ! Amour excessif ! Amour ineffable ! Amour incompréhensible ! Pardonnez-nous, mon admirable rédempteur, si nous hésitons quelquefois à croire le mystère de l'Eucharistie : ce n'est point un défaut de soumission qui nous rend indociles à cette créance ; notre peu de foi est une suite nécessaire de votre excessive bonté ».
Disons, en passant, combien cette manière d'interrompre la suite de ces démonstrations pour s'adresser directement, par une invocation pathétique, à Dieu, donne de vie à la parole du prédicateur.
« Que ferez-vous donc, Seigneur, s'écrie le Père de la Colombière, après avoir montré les glaces et l'indifférence des chrétiens vis-à-vis de la Sainte Communion, pour vaincre une insensibilité si opiniâtre ? Vous vous êtes épuisé dans ce mystère d'amour, vous êtes allé, disent les Pères, aussi loin que votre pouvoir a pu s'étendre. Si l'action sacrée de votre corps ne peut détruire le charme infernal qui nous séduit, il ne faut pas espérer qu'un autre remède puisse avoir plus de vertu. Je ne vois dans un si grand mal qu'une seule ressource : il faut, ô mon Dieu, il faut que vous nous donniez un autre Coeur, un coeur tendre, un coeur sensible, un coeur qui ne soit ni de marbre ni de bronze ; il vous faut donner un coeur tout semblable au vôtre, il vous faut donner votre Cœur même. Venez, aimable Coeur de Jésus, venez vous placer dans mon sein, venez y allumer un amour qui réponde, s'il est possible, aux obligations que j'ai d'aimer mon Sauveur. Coeur adorable, aimez le en moi ce divin Sauveur, autant que vous vous m'avez aimé en lui ; faites que je ne vive plus qu'en lui, que je ne vive plus que pour lui, afin qu'éternellement je puisse vivre avec lui dans les Cieux ».
Ces paroles qui sont passées aujourd'hui dans le langage habituel de la chaire, paraissaient alors nouvelles dans leur forme.Ce sera l'une des gloires du Père de la Colombière d'avoir contribué grandement à les accréditer.
Il est un fait de l'histoire contemporaine reconnu par tous les écrivains de bonne foi et logique pour tous les penseurs : Le bien comme le mal nous vient d'en haut, soit par l'action formelle soit par la défaillance des classes responsables du pouvoir.
La bourgeoisie voltairienne, la noblesse sceptique ont les premières embrassé le rationalisme, rompu avec la tradition religieuse, fait ou laissé faire la Révolution. Ce n'est que peu à peu que les erreurs irréligieuses de celle-ci ont pénétré le peuple de nos campagnes.
Maintenant le mouvement se fait au rebours. C'est aux classes très mêlées comme origine mais qui ont une valeur directive quelconque à dégriser le peuple des apparences de liberté dont on l'enivre, à lui faire recouvrer sa vraie grandeur morale et ses droits essentiels en lui donnant la notion et l'estime de ses devoirs. Mais, avant de se jeter dans la mêlée où tant d'idées fausses et homicides revêtent des masques d'affranchissement et de fraternité, il faut une préparation spéciale.
Nous venons de voir la société du R. S. J. C. la donner à ses élites pendant trente ans, leur forger le bouclier d'une foi intégrale et les flèches d'arguments artistiques et historiques.
A la nouvelle direction une nouvelle tâche s'imposait : Appeler les foules à en profiter, rendre les idées et les monuments, par un langage très simple et très clair, assimilables à la mentalité populaire, imiter d'ans sa faible mesure le grand geste du Sauveur : Venite omnes ad me.
Pour cela après avoir remanié tous les objets des collections, écarté les douteux et les inutiles, classé les autres par ordre logique elle commença les Visites expliquées. Ce moyen facile et pratique lui permit dès lors de se livrer à un apostolat d'autant mieux accepté que plus inattendu de la part des visiteurs, apostolat aussi yarié que les connaissances rudimentaires, ou moyennes, pu très étendues des classes laborieuses, des gens instruits ou des savants, pèlerins ou touristes qui chaque année sont attirés par milliers à Paray-le-Monial.
En lui faisant visiter succintement le Hiéron le lecteur verra lui-même les réflexions et ce qui est plus désirable les résolutions qu'il peut inspirer.
VUE EXTÉRIEURE DU HIÉRON
Pour bien jouir de la vue du monument il faut se placer à une cinquantaine de pas en avant, sur le trottoir de gauche du côté de l'Avenue de Charolles. De là l'oeil embrasse à la fois le corps principal du Hiéron et ses deux ailes fuyant l'une dans la rue du Général-Petit l'autre dans la rue des Fossés. L'architecte parisien Noël Bion, orienté par un Comité de la société, a fait preuve d'une vraie science technique en vainquant toutes les difficultés de l'angle de ces deux rues et en donnant au Hiéron une parfaite unité de style ionien.
Partout on y rencontre la ligne horizontale grecque ; elle court à travers les frises de l'entablement elle se développe en éventail et donne l'impression de la stabilité, de la puissance et du calme divin. Elle est la raison de cette « Eurythmie », de cette harmonie que les Grecs recherchaient pour leurs édifices sacrés.
Sur la masse de l'immeuble qui comprend 800 mètres carrés se détache le dôme central éclairé aux quatre points cardinaux par quatre fenêtres à trois baies dans sa lanterne aérienne. Au sommet de la lanterne l'épi de couronnement est formé par la lettre H inscrite dans un cercle et une croix ancrée. Airisi le Hiéron est déjà signalé au loin comme le domaine de l'Hostie-sainte qui par sa mort sur la Croix sauve le monde, cette Hostie dont St Thomas a dit avec vérité qu'elle était le « Microcosme » l'appui et le résumé des mondes.
D'ailleurs si de l'ensemble notre regard se reporte sur le frontispice il y rencontre une audacieuse et fière inscription qui étale dans nos rues modernes sans fausse honte notre profession de foi et tout le sens du Musée : A JÉSUS-HOSTIE ROI.
Elle domine la superbe façade d'entrée encadrée de deux grandes volutes. A côté des larges pilastres surmontés de la lettre emblématique H ornée de palmes se dégagent deux colonnes d'un bel effet.
Le fut en est d'une seule pièce. Les chapiteaux portent en relief le Chrisme ou monogramme du Christ XP surmonté d'une couronne royale et environné de fleurs du lotus sacré.
Au tympan du fronton un emblème symbolique du meilleur travail mérite aussi une attention particulière. Le sujet en est l'onction divine du Christ-Roi et l'alliance éternelle faite par Lui entre Dieu et l'homme.
En effet, le Saint-Esprit représenté par la Colombe dépose la tiare de la triple puissance sur le Tau mystique T qui après avoir marqué anciennement le pouvoir de gouverner les peuples est devenu le signe de l'Agneau Vainqueur et a été longtemps la forme du bâton pastoral de nos Pontifes.
Tout autour de ce médaillon du tympan qui est enfermé dans un cercle d'oves comme un chaton dans sa bague s'étalent des trophées de palmes et de feuilles de chêne, des faisceaux, de piques et des hampes d'étendards. Un flambeau allumé surgit d'en bas et domine tout le sujet : C'est la lumière de la foi et le feu de la Charité que Jésus-Christ a apportés sur la terre et qui seuls peuvent consommer le triomphe du Divin Roi en établissant la paix sociale parmi les nations.
Les écussons sculptés au-dessous des corniches aux huit angles du dôme central appellent tous les éléments et tous les êtres de la création à exalter la gloire de l'Eucharistie... N'est-ce pas justice ? N'est-ce pas ici le cas plus que jamais de répéter le cantique de louange : « Benedicite omnia opéra Domini Domino »!
Sur tous ces cartouches qui sont eux-mêmes ornés de palmes, voyez l'image de l'Hostie Sainte et au-dessous lisez d'abord à gauche cette inscription : « Cieux » C'est le Benedicite coeli Domino : Puis regardez à droite ces caractères enchevêtrés formant le mot « Humanité » C'est le Benedicite Filii hominum Domino.
Vous avez ainsi les deux notes extrêmes, les deux principaux exécutants du concert : l'Ange et l'homme. Il appartient surtout à ce dernier d'achever et d'ordonner cette harmonie. Suivez le contour de l'édifice, vous trouverez les notes intermédiaires « l'Air, la Terre, l'Espace, le Temps, le Feu et l'Eau ». Cet Hymne de pierre chanté dans une gamme parfaite n'est pas pour nous étonner puisqu'il s'agit d'un sujet « où la louange ne peut assez dire, et d'un Thème qui n'a point son égal, Laudis thema specialis (St Thomas off. S. S. Sacr.[1] )
Les connaisseurs techniciens architectes et sculpteurs ne se trompent pas sur le goût très pur et l'art qui ont présidé à cette expressive construction. Mais sauf eux et quelques archéologues membres du Clergé ou non, avec lesquels nous pouvons étudier l'ensemble et les détails extérieurs, tous les visiteurs s'engouffrent à l'intérieur par l'entrée principale orientée à l'Est. Nous allons les y précéder.
INTÉRIEUR DU HIÉRON
Ils pénètrent d'abord dans l'Atrium où comme dans le reste des salles une lumière abondante et douce descend des vastes vitrages dépolis qui remplacent les toits. Ils sont accueillis par la célèbre Vierge de Romay dont on voit une excellente reproduction photographique à droite en entrant.
Pas de meilleure introduction auprès du Divin Roi que sa propre Mère. Nous leur conseillons donc de reporter vers elle avec la sainte Église le gracieux « Salve » que leur adresse la mosaïque : « Salve Regina... et Jesum benedictum nôbis post hoc exilium ostende[2] »
Déjà nous avons eu l'occasion d'éclairer les nombreux étrangers qui reviennent de Romay déçus, nous disent-ils d'avoir trouvé une statue sans beauté dans une chapelle insignifiante sans que nulle personne leur ait indiqué la raison de ce pèlerinage fait par acquit de conscience.
Et cependant cette petite statue de pierre qui a échappé aux hordes révolutionnaires[3] (2) est le témoignage du culte rendu de temps immémorial par les peuplades du Val d'Or à la Virgo Paritura sous, le nom d'Isis et depuis l'évangélisation de la région aux ne et ine siècles, à la Vierge Mère sous le nom de Notre-Dame de Romay.
Son socle, preuve de son antiquité, portait en relief, deux lettres grecques P et B, initiales des mots Phos et Bios, Lumière et vie, séparées par le flambeau de l'amour : Lumière Amour et vie semblent être un résumé de l'Évangile de Saint Jean. Or le pays reçut précisément la foi des missionnaires envoyés par Saint Pothin et Saint Irénée[4], (3) disciples eux-mêmes de Saint Jean.
Ce qui est certain c'est que Notre-Dame de Romay fit au cours des âges de nombreux miracles en ressuscitant de petits enfants mort-nés, le temps nécessaire à la réception du Baptême et justifia ainsi le grand concours de peuple qui se succédait à son sanctuaire[5].
Tandis que le pèlerin se réjouit de connaître enfin la Dame de céans, le touriste murmure « sommes-nous, dans une église ou dans un Musée » ? Qu'il se rassure : près de la porte d'entrée deux sculptures sont signées d'Orcagna (1329-1389) et de Philibert Delorme (1518-1587) tandis qu'en face de lui deux colonnes massives de marbre de Carrare soutiennent deux Tabernacles antiques des écoles de Donatello (1313-1466) et de Bramante (1444-1514).
Il ne les étudiera pas longtemps car aux heures d'entrée publique les trois grandes portes de chêne ouvertes attireront irrésistiblement son regard jusqu'au fond des trois axes de développement du Hiéron et charmé par le chatoiement des vieux ors et des pourpres il se dirige vers la salle de droite.
Si déjà nous avons pu préluder à l'apostolat, ici il commence à battre son plein. Nous sommes dans la première salle ou…
SALLE DU DROIT ET DES DOCTEURS
…Le Christ est Roi, Roi par droit de la Création qu'Il a faite conjointement avec le Père.
Le Christ Homme-Dieu est Roi par droit de conquête ayant racheté le monde par l'effusion de son sang.
Le Christ a tant aimé le monde que l'ayant embrassé dans toute l'horreur de ses crimes, l'ayant purifié dans son sang, Il n'a pu le quitter et que Lui qui domine les Cieux a établi sa demeure parmi nous dans l'Hostie. Dilexit eos usque ad finem.
C'est jusqu'au bout qu'il nous a aimés et ce sera jusqu'à la fin des temps qu'il nous aimera ainsi.
L'Hostie est dons le siège du Roi vivant parmi nous. C'est là, dans cette fonction'sociale par excellence d'Hostie, de sacrifié pour le rachat de la société humaine pécheresse en Adam, c'est là que notre Roi doit recevoir l'adoration et les hommages sociaux, qui lui sont dûs.
L'institution de l'Eucharistie est donc l'acte fondamental de sa royale présence parmi nous et elle est ici représentée dès l'entrée sur le panneau parallèle à la porte par une grande toile de l'ancienne école de Venise précédant de cinquante ans celle de Léonard de Vinci, où S* Pierre interroge, où Jean le disciple de l'amour adore déjà les bras croisés sur son coeur tandis que plus haut le Tiépolo et Ciro Ferri ont peint les deux disciples d'Emmaùs reconnaissant la Vérité et réchauffant leur cœur à la fraction du pain.
L'Hostie n'est-elle pas Lumière, pour les intelligences. Rationis lux [6] (Saint Thomas) Force pour les volontés Volontatis virtus (St Jean Chrysostome) et fournaise embrasante pour les coeurs les plus tièdes Cordis ignis, d'après Si Bonaventure.
Le Christle savait bien et pour vaincre les ténèbres, l'égoïsme et la haine de la société païenne, le Padouan nous Le montre communiant Lui-même de sa propre main les martyrs des Catacombes. — (panneau de gauche n° 48) C'est ainsi que douze millions de héros en versant leur sang comme témoignage de leur foi ont eu raison de l'incrédulité du monde antique.
Dans la seconde vitrine de précieuses ampoules qui ont contenu ce sang sacré et les fac-similés des plus belles lampes des catacombes, dont beaucoup sont surmontées de symboles eucharistiques, achèvent de rendre vivante cette démonstration. D’ailleurs, tous les Docteurs, Pontifes et Thaumaturges ont affirmé et exalté les Droits sociaux du Christ-Hostie.
C'est Augustin (de Bernardino Luini) l'admirable commentateur du discours sur la Cène — Ce sont saint Jérôme, S* Ambroise, St Augustin, St Grégoire-le-Grand réunis autour du sacrement de vie qui rivalisent dans leurs louanges (N° 12).
C'est Ste Claire qui la mohstrance en main adjure le Seigneur des armées de repousser les Sarrazins des murs d'Assise (N°22) et l'on sait que ceux-ci aveuglés par la lumière de l'Hostie dégringolèrent des remparts et s'enfuirent sans retour.
Plus loin, St Thomas d'Aquin recule saisi d'effroi à la pensée de porter son génial regard sur le Dieu trois fois saint. Il a pu traiter de l'Incarnation, de la Rédemption, des Anges ; mais qu'est-il donc pour oser étudier le Mystère qui résume tous les autres. Un Ange l'y contraint. Saint Thomas vaincu se plonge dans l'adoration et s'écrie : Venite Adoremus Christum Regem Dominantem gentibus. (Off. S. S. Sac. Invit.) Mais à sa droite, quelle est donc cette physionomie transfigurée qui resplendit d'une beauté surhumaine ? Saint Philippe de Neri en extase, car dans l'Hostie il vient d'apercevoir[7]le Roi d'amour et ce Roi d'amour lui communique ses secrets pour organiser les ouvriers, pour relever les pauvres, pour créer les premières maisons de louage et de prêts....Il lui apprend tout en lui disant un seul mot : « Aime mes enfants comme je les ai aimés[8].
Le saint écoute, entend, comprend et son regard profond d'humilité comme un abîme répond : « Je ne suis pas digne, mais je ferai tout ce qu'il Vous plaira ».
La sainte Église qui épuise les beautés de sa liturgie à retracer les mystères de son Divin Époux ne fêterait-elle pas sa permanence parmi nous ?
Dès la première moitié du XIIIe siècle Julienne de Mont Cornillon (1258) humble Augustine de Liège l'en supplie avec ardeur. Mais en 1263 Jacques Pantaléon fils d'un simple cordonnier de Troyes[9] tenait prudemment le gouvernail de la barque de Pierre et hésitait encore. Pour le décider il ne faut rien moins que le fameux miracle de Bolsène peint depuis par Raphaël et dont voici la copie par Jules Romain (n° 108)
Dès l'année suivante 1264, Pantaléon pape français sous le nom- d'Urbain IV (n°88) instituait la Fête-Dieu, fête de singulière allégresse et reconnaissance où le Christ-Jésus, où le Corpus Dei processionne solennellement avec tous les honneurs royaux sur les routes de ses campagnes et les grandes rues de ses cités.
Mais ce n'est pas seulement sur la terre que « toute puissance a été donnée au Christ[10]. C'est dans les enfers et sur les Cieux.
Voyez donc ces flammes infernales atténuées ou gisent les condamnés au Purgatoire. Figures torturées de sinistres lueurs, bras d'épouvante, yeux désorbités vers quel point se soulèvent-ils dans un suppliant espoir ? — Vers la blanche Hostie déposée sur un autel, vers le seul divin sacrifié qui dans son propre sang les a achetés, vers Celui qui Per proprium sanguinem introivit in Sancta oeterna redemptione inventa[11].
Au milieu de leur indicible malheur ils peuvent devenir bienheureux par le sacrifice de l'Agneau : Beati qui lavant stolas suas sanguine agni et in civitatem intrent[12].
Et les droits de l'Agneau immolé sur les Cieux, pouvons nous les oublier après que saint Jean dans son Apocalypse nous les a ineffablement chantés.
Sur le panneau du fond un peintre vénitien nous montre le dernier soleil couchant à la fin des temps. Les ténèbres commencent à envahir la basilique de saint Pierre. Mais les anges viennent, chercher sur l'autel le Divin Captif. Pleins d'un indicible respect, ils élèvent dans les Cieux l'Hostie trois fois sainte.
Du Christ vivant émanent des rayons de gloire qui irradient tous les bienheureux Anges et hommes. Ceux-ci sont enivrés, perdus, noyés dans la lumière divine, In lumine tuo videbimus lumen (Ps. 35 C. 10) tandis que le Père et le Saint-Esprit jubilent de recevoir en leur sein leur Égal en puissance et en amour.
« A l'Agneau immolé soient bénédiction, honneur et gloire dans la suite des siècles[13].
Et nous sentons souvent que bien des visiteurs s'unissant aux beati coelicoli de cette apothéose de l’eucharistie répondent en silence Amen !
Ainsi en soit-il de nous un jour.
A dessein nous négligeons ici et les vitrines et quantité de toiles, et des plus belles, signées de Mignard, de Camoncini, du Corrège, de Daniel, Ziegers etc.
Notre dessein n'est point de composer un guide — on en trouvera de tous genres au Musée — mais de dégager l'idée maîtresse de cette salle.
Bien des personnes voudraient s'y attarder, nous les stimulons passer outre car
« Jésus-Christ n'est pas seulement Roi de droit des sociétés Il l'est de fait ». C'est ce que nous nous proposons d'étudier dans le prochain article en passant en revue la Salle du Fait ou du Règne historique de Jésus-Christ.
Georges de Noaille. Dir. du Hiéron de Paray-le-Monial et de la Société R. S. J. C.
[1] Le Hiéron. Explications sommaires par le R. P. Zelle. S. J. 1897. [2] Avant de voir les tableaux des Saints et des Anges proclamant la gloire du Christ nous saluons Marie qui les domine et préside tous. « Ave gloria anglorum, ave proe coelestibus ac terrestribus electa (Liturgie copte, page 261.) Ave quoeproedestina es, quoe consilio ceterno ante soecula proeelecta es... ut habitaculum divini ignis. ] St Jean Damascène. Orat. III. In Deip. dorm.—Migne. t. XLVIII, col. 60.[3] Une jeune fille, Catherine Rouiller, l'arracha au péril de sa vie d'une grange où elle, devait être brisée dès le lendemain avec plusieurs autres objets du culte. Elle la transporta avec son frère jusque dans les eaux de la Bourbince qui coule au pied de la Basilique. Ainsi soustraite à la rage de ces nouveaux iconoclastes elle put après diverses pérégrinations être reportée en grand honneur dans son sanctuaire actuel.[4] Un excellent prêtre, témoin des controverses sur l'âge de la statue primitive, et poussé plus par le zèle de la charité que,par celui de la science, fit effacer pendant la nuit l'inscription grecque objet du litige. Au jour, grande fut la déception des savants... Heureusement le Hiéron en avait pris et en conserve précieusement la reproduction.[5] On a compte environ 295 de ces résurrections. Le Cardinal Boyer, Archevêque de Bourges a affirmé avant de mourir en avoir vu un s'accomplir à Romay alors qu'il assistait comme enfant de choeur le prêtre qui y avait été appelé. [6]Et la Sainte Église divinement inspirée nous fait précisémentlire à l'Épître de la Messe de St Thomas : Optavi et datus est mini sensus... proposui pro luce habëre illam : quoniam inextinguibile est lumen illius. (Sapientioe. 7.) [7] N" 21. Chef-d'oeuvre de Guido Reni. [8] Ama et fac quod vis (St Augustin). Voir la vie de St Philippe de Neri dans les petits Bollandistes (26 mal). [9] Occasion de faire remarquer aux visiteurs que la Ste Église loin d'être « l'éternelle alliée de la force et du capitalisme « selon les théories de l'Humanité et de la Lanterne prend les vraies valeurs où elle les trouve.[10] Voir le magnifique développement de cette phrase dans Mgr Nègre : Le Règne Social du Sacré-Coeur p. 20, déjà cité. Au Hiéron de Paray-le-Monial (3 f.) ut in nonime Jesu, omne genuflectatur, ecclestium, terrestrium et infernorum. (Philipp. II. 10) [11] Epist. Heb. IX. In guern speramus, quoniam et adhuc eripiet (II. cor. I. 10). [12]Apoc. XXI. 14.[13] Et omnis lingUa confiteatur quia Dominus Jésus Christus in gloria est Dei Patris ! (Philippe II, 11.)— Et erat numerus eorum millia millium dicentium voce magna: Dignus est Agnus qui occisus est accipere virtutem et divinitatemet sapientiam et fortitudinem et gloriam et behedictionem (Apoc. V, 13).
Rhonandebar/Arphays #auteur #ecrivain #Posédiôn-Ionnès 🔱 🔱 🔱 attristé d'apprendre le décès survenu hier de l'homme de Tradition qu'était Jean Robin...R.I.P 🙏🌟