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L'Avènement du Grand Monarque

L'Avènement du Grand Monarque

Révéler la Mission divine et royale de la France à travers les textes anciens.

en faveur de la monarchie

Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #EN FAVEUR DE LA MONARCHIE

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        II            

 Un extrait de la Revue Universelle (1932) brosse brièvement le portrait des deux modes de gouvernements dont nous traitons dans cet ouvrage. Ceux-là même vers lesquels, consciemment ou inconsciemment, oscille le cœur du français. En ces simples mots, et notre choix est rapidement fait, nous pouvons lire : « la République, c’est la pluralité, la multiplicité, la diversité.  C’est le changement, c’est la brièveté, la défaillance, la syncope chronique. C’est la rivalité dans une prétendue égalité. C’est l’indifférence, l’insouciance, l’imprévoyance, l’irresponsabilité par l’impersonnalité ».

 

Si ce jugement peut sembler sévère, rugueux et âpre aux lecteurs peu accoutumés à ce genre de propos, aux générations nouvelles auxquelles nous nous adressons en priorité, il sonnera vrai pour ceux qui connaissent le problème de fond et tente d’y apporter une éventuelle solution.

 

Donnons les faits tels qu’ils paraissent le plus souvent exposés : Le Cycle du Lys, et par conséquent ses dignes représentants, auraient générés un pouvoir absolu !!! Pouvoir contre lequel, semble-t-il, aux dires des institutions d’aujourd’hui et des programmes scolaires, il  n’y avait pas mots à dire !!! Si tel avait été réellement le cas, on se demande pourquoi il eut fallu  autant de temps au peuple de France pour revendiquer ses droits, pour renverser la Monarchie et son soi-disant lot de misères. Certes nous savons le français long dans ses réactions, mais tout de même ! Et la gêne ou plus exactement le mal viendrait du fait, lorsqu’on est objectif en son analyse, qu’une seule et unique personne, en l’occurrence le Roi, fut détentrice du pouvoir !

 

Nous rétorquerons, à ces propos, que le Roi règne MAIS ne gouverne pas !  De fait il fut, comme nos dirigeants actuels, secondé, conseillé, entouré et que, par conséquent, il lui fut parfois difficile d’imposer sa propre volonté. Les lettres de cachets que l’on reproche entre autres, à Louis XIV, Louis XV et XVI, valent largement les débordements et les incohérences qui règnent, aujourd’hui, dans les jugements rendus en chaîne dans nos tribunaux. Ceci est indéniable.

 

Le manque d’autorité que l’on rencontre dès les événements de 1789 a, semble-t-il, généré un tel vide qu’il a, en même temps, amené son lot de délinquance et, oserions-nous dire, de déliquescence dans la conscience non seulement du peuple, mais essentiellement dans les esprits des têtes pensantes. Et lorsque la tête est pourrie, le corps subsiste mal. Si nous sommes pour accorder une seconde chance à l’individu, selon le principe chrétien, il n’en demeure pas moins qu’à un moment donné, une solution radicale doit être envisagée. Il est des cas où, selon nous, la corruption doit être traitée par l’autorité la plus élevée dans ce pays. Ce que nous n’imaginons pas sous une République puisque la justice est indépendante et ne relève en aucun cas de l’autorité suprême. Là est une erreur qu’il conviendra tôt ou tard de réparer.

 

Revenons aux maux qui constituent, selon nous, La faiblesse de notre pays aujourd’hui et, par extension, celle de chaque état républicain, quel qu’il soit, attendu que ceux-ci sont malheureusement les enfants de la révolution française. Un système que l’on nous dépeint comme idéal puisque celui-ci, soi-disant, repose sur le choix de l’électeur. Si ce point s’avère en partie exact, il n’en demeure pas moins que les promesses des potentiels élus à la tête du gouvernement sont toujours plus belles, plus attirantes, mais rarement, très rarement suivies d’effets. Chacun rivalisant d’imagination pour conquérir le cœur du citoyen. C’est ce que nous nommerons dans cet Eloge la fréquence. Celle-ci réside dans la forme élective, répétitive propre à toute démocratie. En effet, Le choix, base fondamentale de la République, lèse bien plus gravement que l’on ne pense. Et pour notre part, nous concevons mal qu’un pays puisse se montrer stable et prospère lorsqu’il est sous l’égide d’un tel système.

 

Qu’on le veuille ou non, et celui qui pourrait nous démontrer le contraire n’est pas encore né, le système électif républicain, en France, s’il perdure depuis 130 ans désormais, ne dispose en réalité, à chaque passage dans l’urne, que d’un temps relativement bref, fractionnaire, pour tenter de redresser le système économique du pays. Mais plus encore, il convient de reconnaître que ce qui nuit en plein à notre nation, c’est que ce que l’un entame, l’autre le défait bien plus pour des raisons proprement égotiques que pour l’assurance même d’une France meilleure. La continuité, mais aussi l’unité, semblent donc être deux atouts. Atouts majeurs qui n’appartiennent qu’à la Monarchie selon ce que nous venons de démontrer. C’est donc à mots couverts que l’on admettra, de-ci-delà, à travers les villes et les campagnes, que la France a eu grand tort de se « séparer de sa dynastie [1]» !

 

Mais à cela il existe un prétexte. Et cette cause nous allons la faire connaître.

 

 

 



1 Ernest Renan, dont les prédispositions n’étaient pas foncièrement monarchiques a déclaré ceci : « Lorsque la France a coupé la tête à son roi, elle a commis un suicide » !



 

 

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #EN FAVEUR DE LA MONARCHIE

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LIVRE SECOND.

TROISIEME EXTRAIT. SECTION PREMIERE.


…L’accession successive de tous les grands fiefs à la couronne, est une particularité qui n’a point échappé aux historiens ; mais ils n’en ont compris les conséquences, que relativement à la puissance ; ils n’ont pas vu l’influence déterminante et immédiate que cette circonstance a eue sur l’ordre de succession. Il était facile de la percevoir. La royauté, qui était élective, et la seigneurie universelle, qui était héréditaire, se cumulant sur la même tête, l’une ne pouvait manquer de prendre le caractère et les droits de l’autre. Notre histoire nous offre, sur cela, de grands exemples.

J’ai montré précédemment comment une quantité de seigneuries, s’étant attachées aux duchés et aux comtés, ces offices, qui étaient électifs, avaient pris le caractère de la seigneurie qui était héréditaire. Il en a été absolument de même de la royauté ; elle a échappe à l’élection des seigneurs, de la même manière que les comtés et les duchés avaient échappé à l’élection royale. Le roi électif de France étant devenu seigneur héréditaire de toute la France, le droit d’élection n’a pu se conserver. On peut se rappeler ce que nous avons vu, de nos jours, relativement à l’empereur d’Allemagne. Si ce prince, déjà héréditaire de Bohême, de Hongrie et d’Autriche, fut venu à réunir les autres électorats et tous les grands fiefs, il est facile de prévoir ce que serait devenu le droit d’élection.

C’est ce qui est arrivé sous Philippe-Auguste. On remarquera que ce prince, qui était déjà comte de Paris, d’Orléans, et duc de France ; venait encore de réunir successivement à la couronne la Normandie, l’Anjou, le Maine, la Touraine, le Poitou, l’Auvergne, le Vermandois et l’Artois : il se trouva ainsi seigneur héréditaire de presque tout le royaume. Dès lors la couronne ne pouvait plus demeurer un objet d’élection ; et cependant telle était l’antique impulsion des choses, que rien, à cet égard, ne s’opéra brusquement.

Avant Philippe-Auguste, le droit d’élection est toujours énoncé, dans les actes, nûment et franchement. Après Philippe-Auguste, le droit héréditaire commence à se montrer ; mais les anciennes formules du droit d’élection ne sont pas pour cela supprimées ; les unes et les autres se cumulent souvent dans le même acte, et offrent ainsi l’assemblage le plus bizarre. Je puis citer un monument très-curieux en ce genre ; c’est un ancien cérémonial du sacre.

L’archevêque dit d’abord dans son oraison : « Seigneur, multiplie les dons de tes bénédictions sur cettuy ton serviteur, lequel, par humble dévotion, élisons par ensemble au royaume. » Voilà pour le roi et le droit électif. L’archevêque s’adressant ensuite personnellement au prince, lui dit : « sois stable, et retiens long-temps l’Etat, lequel as tenu jusqu’à présent par la suggestion de ton père, de droit héréditaire. » Voilà pour le seigneur et pour la seigneurie héréditaire.

Dans les temps postérieurs, les traits du droit héréditaire deviennent plus saillans, et néanmoins ceux du droit ancien d’élection ne s’effacent pas totalement. On les retrouve jusque dans ces derniers temps.

Je n’ai parlé que du droit d’élection et du droit d’hérédité : toute la question n’est pas dans ces seuls points. On m’accordera que la seigneurie héréditaire a transmis sont caractère à la royauté. On me demandera comment il s’est fait que l’hérédité se soit composée, de mâle en mâle, par ordre de primogéniture. Cette objection est d’autant plus raisonnable, que jamais les seigneuries n’ont été forcées de se transmettre ainsi. On voit les plus grands fiefs passer aux femmes. Au temps même de Philippe de Valois, où la question de succession au trône s’agitait avec plus de vivacité, l’Artois avait été adjugé à la comtesse Mahaud ; le duché de Bretagne avait passé de même à la femme de Charles de Blois, du vivant du comte de Montford, frère du dernier duc. Je vais tâcher de résoudre cette difficulté.

Il faut se souvenir que la couronne était originairement élective en France ; mais que cependant elle en pouvait se transmettre qu’à des mâles. D’après cela, comme la seigneurie était héréditaire, mais sans distinction de sexe ; d’un autre côté, comme la royauté était élective, mais seulement entre les mâles, on voit d’avance ce qui est arrivé. Au moment où la seigneurie générale et la royauté se sont rencontrées sur la même tête, elles ont dû prendre chacune et perdre réciproquement une partie de leur caractère. L’hérédité par ordre de primogéniture, qui était propre à la seigneurie, se sera jointe à la transmission de mâle en mâle, qui était la condition du droit électif ; et le tout réuni a composé l’ordre nouveau de succession tel qu’il s’est prononcé sous Philippe le Long et Philippe de Valois.

La cumulation sur la même tête, de la royauté et de la seigneurie universelle, et les conséquences qui en sont résultées relativement à l’ancien ordre de succession au trône, sont de très-grands événemens dans notre histoire : on va voir s’en produire de plus grands encore. Nous allons voir s’élever, au milieu de l’ancien état, un nouvel état ; au milieu de l’ancien peuple, un nouveau peuple double, au milieu des anciennes mœurs, des anciennes institutions et des anciennes lois, de nouvelles mœurs, de nouvelles institutions, de nouvelles lois. Nous allons voir un état double, un peuple double, un ordre social double, marcher pendant très long-temps parallèlement l’un à l’autre, s’attaquer ensuite, et se combattre avec acharnement. Telle es cette grande révolution, qui a été elle-même la source d’une multitude de révolutions ; qui, en se propageant dans toute l’Europe, l’a couverte de guerres et de troubles, a rempli l’empire d’Allemagne de ville impériales, l’Italie de républiques ; a répandu partout une multitude de droits nouveaux, d’états nouveaux, de doctrines et de constitutions nouvelles.

Cette révolution est trop importante pour n’être pas décrite avec soin. Je puis d’avance désigner à l’attention du lecteur l’affranchissement de la classe tributaire ; mais pour avoir une connaissance exacte de ce grand événement, il faut connaître une autre innovation importante qui l’a précédée, et qui, quoique lente et graduée, en a été le germe et lui a préparé en quelque sorte les voies. Je veux parler d’un événement presqu’inconnu de nos historiens, l’abolition de l’esclavage…

 

A suivre.

 

Comte de Montlosier (De la Monarchie Tome 1)

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #EN FAVEUR DE LA MONARCHIE

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LIVRE SECOND

DEUXIEME EXTRAIT SECTION PREMIERE.

 

...Sous la troisième race, c’est le même tableau. Les parlemens de barons cumulent, comme sous la seconde race, les fonctions législatives et judiciaires. C’est dans ces parlemens que se jugent, non seulement les grands crimes, mais encore toutes les contestations entre les grands vassaux. Ces dans ces parlemens que Philippe-Auguste obtient, pour la reine mère, la tutelle de son fils, et la garde du royaume pendant son voyage à la Terre-Sainte ; c’est dans ces parlemens que se rendent une grande ordonnance sur les fiefs, une autre ordonnance sur les Juifs, les établissmens de Saint6louis, et enfin le fameux règlement sur la succession du trône.

Il est vrai que cette assemblée, précédemment connue sous la titre de Magnates et de Proceres, s’appelle plus communément Parlement de Pairs ou de Barons. Mais cette dénomination ne peut faire soupçonner aucune institution nouvelle. Il suffit de faire attention que c’est l’époque où la langue romance commence à remplacer la langue latine. Les mêmes choses ayant quelquefois deux noms différens, si ceux de la langue vulgaire viennent à remplacer dans les chartres ceux de la langue latine, quelques personnes d’un esprit inattentif pourront croire qu’il y a nouveauté dans les choses, tandis qu’il n’y en a que dans les dénominations. C’est ainsi que les mots fiefs et bénéfice, vassus et miles, ont eu, pendant long-temps, dans les deux langues, une acception correspondante. En lisant les anciennes chartres, on n’a pas de peine à se convaincre de leur identité. Ici, on trouve ces paroles, le bénéfice, ce qui est VULGAIREMENT appelé fief ; ailleurs, on trouve que Charlemagne commit, dans l’Aquitaine, un grand nombre de ceux qu’on appelle VULGAIREMENT vassaux de la race des Francs.

La dénomination de Parlement de barons est dans ce cas. Le mot Baron, pris de la langue vulgaire, forme si peu une dignité nouvelle, qu’il est employé pour désigner les grands de l’Etat, même sous la seconde race. Les évêques de France, écrivant à Charles le Chauve, lui rappellent ce qu’il avait précédemment ordonné conjointemment avec ses sages barons.

Pendant toute cette période, notre ancien régime politique me parait s’être pleinement conservé. Je n’y vois qu’une seule innovation ; je veux parler des vassaux du duché de France, qui s’érigèrent en vassaux immédiats.

Lorsque, de vassal de la couronne, Hugues Capet dut devenu roi, il était assez naturel que ses vassaux suivissent sa fortune. Les pairs du duché de France devinrent ainsi pairs de la couronne. Le conseil accoutumé du duc de France entra dans le conseil d’état. Cet événement ne fut pas tout-à-fait sans opposition.

Il me reste à parler de la royauté.

Pendant un certain temps, l’accession du duché de France ne parta pas à la royauté autant d’appui qu’on pourrait naturellement s’y attendre. Quand le maire du palais s’était emparé de la couronne dans la personne de Pépin, il ne s’était plus trouvé à côté de lui de rival ou de personnage redoutable. Mais quand le duc de France se fut déclaré roi dans la personne de Hugues Capet, il se trouva en présence d’un grand nombre de seigneurs presque aussi puissans que lui, et envers lesquels il eut beaucoup de ménagemens à garder.

La troisième race présente en cela même une différence très-remarquable d’avec les précédentes. Celles-ci commencèrent avec éclat : elles déclinèrent insensiblement. La troisième race, qui était destinée à faire une grande fortune, s’établit d’abord avec modestie. Pendant dix ans, le duc de France n’osa porter la couronne. Au temps même de Philippe-Auguste, telle était la force des souvenirs, que le mariage de ce prince avec Isabelle de Hainault, issue du sang de Charlemagne, devint un sujet de réjouissance, dans la conviction où l’on était que ce mariage apportait à la race nouvelle des droits de la race précédente.

Du reste, comme toutes les parties de l’ancien ordre social étaient dans la même situation, les mêmes bornes étaient partout au-devant de l’autorité royale. C’était le même droit de législation dans sa terre, le même droit de guerre de canton à canton, de domaine à domaine, la même participation des grands aux affaires d’Etat, ainsi qu’aux emprises guerrières.

Philippe-Auguste ne porta aucune atteinte à ce droit public. Saint-Louis admit avec ses Etablissemens l’indépendance de chaque seigneurie. Il reconnut que le roi n’avait aucun ordre à donner dans la terre d’un baron, ni le baron dans la terre d’un vassal. Saint-Louis consacra le droit de guerre : il reconnut même que dans certains cas on pouvait la déclarer au roi. Enfin, le roi n’eut pendant long-temps ni une autre armée, ni d’autres finances que celles de ses domaines.

Les mêmes institutions, tant qu’elles durèrent, conservèrent la même royauté. Les mœurs concoururent, à cet égard, avec les institutions. Nous observerons que l’intérieur du palais était sur ce point comme l’intérieur du château. L’un et l’autre offraient en même temps que le spectacle de l’obéissance et du respect, celui d’une sorte d’intimité habituelle et de familiarité. Saint-Louis disait qu’il croirait manquer à ses devoirs, s’il faisait quelque disposition, même de famille, sans le consentement de ses barons. Jusqu’à François 1er, on a dit en France simplement, le roi. Ce sont les Espagnols qui nous ont apporté le titre de majesté. Les Italiens nous ont apporté, de leur côté, l’usage de demeurer la tête découverte. Auparavant, et même sous Charles VIII, on ne se découvrait que dans les cas suivans : en entrant dans l’appartement du roi, en lui parlant, où à table quand il buvait.

Les rangs étaient réglés sur les mêmes principes. Les vassaux de la couronne passaient immédiatement après le roi. Son fils aîné seul avait le pas sur eux, encore fallait-il qu’il fût sacré, ou revêtu d’une principauté, qui le mît au pair des grands vassaux. On voit dans une ordonnance de Philippe-Auguste, tous les ducs de France, et encore Guillaume de Ponthieu, quoiqu’il ne fût ni prince ni pair, nommées avant Robert de Dreux et Pierre de Bretagne, petit-fils de Louis le Gros. Pendant très-long-temps, ceux des seigneurs qui se trouvaient les plus anciens pairs, ont continué à précéder les princes du sang. Même en 1538, le duc de Guise précéda le duc de Montpensier. Henri III est le premier qui, en 1576, ait donné la préséance aux princes de sang.

Cet état des rangs et des mœurs étant connu, on ne doit pas être étonné des alliances qui ont pu survenir entre la maison royale et celles des simples seigneurs.

M. de Montmorency épousa la veuve de Louis le Gros. Hugues III, fils de Henri 1er, épousa la fille du comte de Vermandois ; Robert et Pierre, fils puînés de Louis le Gros, épousèrent, l’un l’héritière de Dreux, l’autre celle de Courtenay. Il faut remarquer que les fils de France prenaient, dans ce cas, le nom et les armes de la maison dans laquelle ils entraient. Philippe, fils puîné de Philippe-Auguste, ayant épousé l’héritière du comté de Boulogne, dont il porta le nom, fut le premier qui retint les armes de France chargées seulement d’un lambeau.

Tels sont, relativement à l’autorité royale, les points de conformité qui se trouvent entre le commencement de cette troisième race et les races précédentes ; je n’en excepterai pas même la succession au trône.

Charlemagne et Louis le Débonnaire avaient pris la précaution de faire élire leur fils de leur vivant. Les premiers princes Capétiens suivirent cet exemple. Hugues Capet convoqua une assemblée de grands dans l’Etat, dans laquelle Robert, son fils, fut associé à la couronne. Robert en usa de même envers Henri ; Henri, envers Philippe. L’histoire nous a conservé le discours de Henri. « le roi », disait Mézerai, « ayant remontré les services que son fils avait rendu à l’Etat, les pria tous en général, et chacun d’eux en particulier, de reconnaître Philippe, son fils aîné, pour son successeur, et de lui prêter serment : ce qu’ils firent tous d’une voix unanime. » Philippe demanda de même le consentement des barons pour Louis le Gros ; Louis le Gros pour Louis le Jeune ; Louis le Jeune pour Philippe-Auguste. Ce dernier prince est le premier qui ait négligé de faire élire et sacrer son fils de son vivant. Cette singularité est sûrement remarquable ; j’espère en donner une explication satisfaisante. Je montrerai par quelle suite de mouvemens tous les grands fiefs, qui étaient héréditaires, étant successivement se réunir à la couronne, un roi, qui n’était qu’électif, s’est vu tout à coup seigneur héréditaire de son royaume : circonstance qui a du emporter nécessairement le droit d’élection...


A suivre.

 

Comte de Montlosier (De la Monarchie Tome 1)

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LIVRE SECOND.

 

Je viens de parcourir les cinq premiers siècles de la monarchie française. J’espère avoir donné sur ces premiers siècles une idée suffisante de nos institutions anciennes et de nos lois. L’avantage de la France, pendant cette période, a été de développer, avec l’apparence d’un état nouveau, comme peuple, tout ce qui s’est trouvé de perfection dans les institutions de trois peuples antiques. Le tableau qui va suivre et qui embrassera les cinq ou six siècles suivans, sera comme le précédent, divisé en trois âges. Le premeir comprendra l’état de la France, depuis l’avènement de Hugues Capet jusqu’à la fin des Croisades. A quelques nuances près, cette période n’offrira guère que ce qu’on vient de voir sur les deux premières races. Je m’y arrêterai peu. Le second âge comprendra les innovations comme le plus grand événement qui soit connu parmi les peuples depuis l’origine du monde. Le troisième offrira le résultat qu’ont amené ces innovations.

 

LIVRE SECOND.

PREMIER EXTRAIT SECTION PREMIERE.

 

C’était, comme nous avons vu, un usage ordinaire et antique, que les hommes d’une condition libre disposaient à leur gré de leur indépendance. Cette pratique, qui était devenue générale au huitième et au neuvième siècle, se poursuit à l’époque que je décris. Ce n’est pas assez dire. Elle s’exagère avec excès. On avait vu les faibles rechercher la protection des hommes puissans ; on vit les hommes puissans rechercher eux-mêmes la protection qu’ils dispensaient au-dessous d’eux. Dans cette inquiétude générale, les églises se mirent sous la protection de laïcs ; les monastères se choisirent des avoués ; les évêques, des vidames. Ce mouvement pénétra dans l’intérieur des familles. Les pères, les enfans, les cousins se crurent plus assez engagés par les liens du sang. Ils cherchèrent à y joindre ceux de la féodalité.

Bientôt les propriétaires ordinaires, qui étaient toujours de part dans ces engagemens, ne purent suffire. On se mit à donner en fief de simples droits, tels que la gruerie des forêts, une part dans le péage ou rouage d’un lieu, la justice dans le palais du prince ou haut-seigneur. Les presbytères donnèrent en fief les droits paroissiens, tels que les offrandes, les baptêmes, les relèvemens des femmes accouchées, les bénédictions des fiançailles, les visites des malades, les dîmes. Les moines imitèrent les presbytères, ils convertirent en fief leurs offices claustraux. Les Célériers, à Clairvaux et à Citeaux, tenaient leurs offices en fief. On en vint jusqu'à donner de l’eau et de l’argent en fief. On trouve des fois et hommages pour de l’argent donné. Des princes étrangers furent ainsi gagnés à la France, sous les rois Jean et Philippe de Valois.

L’appui du Saint-Siège avait trop d’importance pour être négligé. Des seigneurs donnèrent des alleux au pape pour les reprendre ensuite à titre d’hommage. Les souverains en firent de même. Ce fut la ressource de Jean sans terre, lorsqu’il se vit sur le point d’être accablé par les forces de Philippe-Auguste. Louis XI eut une autre idée, qui fut de donner la France en fief à Notre-Dame de Boulogne-sur-Mer.

La pratique des inféodations ayant saisi ainsi toutes les classes, un changement pu se remarquer dans l’ordre des propriétés. De même qu’autrefois l’état d’alleu avait formé l’ordre commun, l’état de fief, l’exception ; l’état d’alleu fut désormais l’exception ; l’état de fief, l’ordre commun.

Il restait déjà très peu d’alleux en France à l’avènement de Hugues Capet. Les inféodations s’étant multipliées, il semblerait que les alleux dussent avoir totalement disparu. Cependant j’en trouve encore dans des âges qui se rapprochent du nôtre. La terre de Châtel-Guyon, que Guy, comte d’Auvergne, donna au pape à la fin du treizième siècle, moyennant une once d’or à chaque mutation, était un alleu. Mon château de Mercoeur, que je ne tiens de personne : disait un seigneur d’auvergne, au quatorzième siècle. Ces paroles prouvent que ce qui a été connu dans la suite, sous le nom de duché de Mercoeur, était alors un alleu. La seigneurie de Boisbelle ainsi que celle d’Henrichemont, me paraissent s’être conservées également en état d’alleu, jusque dans le dix-septième siècle.

On voit en cela même la différence qui se trouve entre deux choses que le peuple savant ne cesse de confondre ; l’état de fief et l’état de seigneurie. Tous les alleux étaient anciennement des seigneuries en ce sens, qui formaient un grand territoire, qu’ils avaient un château fort, une grande population, une grande juridiction, et en général, toutes les attributions d’un grand domaine. Ils pouvaient même avoir, dans leurs enclaves, des fiefs. Ils n’étaient pas pour cela des fiefs, puisque, par le caractère même de leur titre d’alleu, ils n’étaient tenus à aucun devoir, ni soumis à aucune juridiction.

Au surplus, fief ou alleu, cela n’importait point au régime intérieur des terres. En vertu de l’inféodation, le chef de domaine perdait sans doute son indépendance, mais rien n’était changé dans la nature des droits domaniaux. Une maison principale avec un grand territoire, un certain nombre de chaumières ou de maisons subalternes, rangées autour de ce domaine et sous son gouvernement ; la justice administrée selon l’ancienne ; un tribut éventuel et régulier, appelé cens ; un autre tribut éventuel et irrégulier, appelé taille ; divers devoirs ou prestations, sous le nom de corvée : telle avait été, de toute antiquité, la suprématie des domaines, soit qu’ils fussent fiefs, soit qu’ils ne le fussent pas. Rien ne fut changé à cette condition.

L’ordre civil ne subit guère plus de changemens. Sous les deux premières races, chaque possesseur d’alleux ne ressortissait pas toujours directement au comte. Le territoire était distribué à des centeniers et à des vicaires dont il était justiciable dans les causes légères. Quand tous les alleux furent devenus fiefs, les seigneurs suzerains et les seigneurs dominans, se trouvèrent naturellement à la place des vicaires et des centeniers.

Je dois ajouter que, soit dans ces juridictions, soit dans les juridictions supérieures, les formes anciennes n’éprouvèrent aucune altération. Les jugmens continuèrent à se rendre en public, c'est-à-dire, dans la cour, et en présence des parties.

Dans tous les cas, ils durent être rendus par pairs. Cette loi fut tellement rigoureuse, que, dans les petits fiefs, lorsqu’il ne se trouvait pas un assez grand nombre de pairs pour le jugement d’un vassal, on était obligé d’en emprunter du seigneur suzerain. Cet ordre, c'est-à-dire, le jugement par pairs, fut regardé comme la première garantie de toute équité et de toute liberté. Mathieu Paris rapporte d’un des principaux sujets de plainte de la noblesse de France, fut de ce qu’on retenait enfermés et sans jugemens, les prisonniers faits à la bataille de Bouvines. On réclama de toutes parts, dit-il, l’ancienne coutume française, d’après laquelle personne, dans le royaume des Francs, ne doit être dépouillé de ces droits, sans le jugement de douze de ses pairs.

Si je recherche le régime politique, je n’y trouve pas plus d’altérations. C’est toujours l’ancien et même ordre de magnates, de principes, d’optimates, qui figure dans le conseil du roi et dans les assemblées de l’Etat. Il est vrai que ces assemblées sont plus communément appelées parlemens ; les membres de ces assemblées pairs ou barons. Quelques remarques à ce sujet me paraissent indispensables.

Des savans, trompés par la nouveauté de ces dénominations, ont vu, dans les parlemens de barons, une institution nouvelle ; mais on ne peut douter que ce ne soit la suite non interrompue de ces assemblées de grands qui figurent précédemment sous les noms de Conseil du Roi et d’assemblées d’Automne. Cela se prouve par l’identité des personnes, et par l’identité des fonctions.

Et d’abord l’identité des personnes peut, ce me semble, offrir de doute. De même que, dans les deux premières races, les mots magnates, optimates se trouvent spécifiés quelquefois d’une manière précise par le dénombrement des évêques, des ducs et des comtes ; la composition des parlemens de barons l’est souvent d’une manière aussi précise par la spécification des archevêques, évêques, ducs, comte et vassaux de la couronne, qui composent ces assemblées.

L’identité des fonctions n’est pas moins manifeste. Sous la première et la seconde race, les assemblées des grands n’exerçaient pas seulement des fonctions législatives ; elles fournissaient, avec le conseil du roi, une sorte de cour de révision. Elles composaient de même, pour les grandes affaires d’Etat, une sorte de haut-jury national. C’est dans une assemblée de ce genre qu’Astolphe, roi des Lombards, fut condamné à perdre le tiers de ses trésors, et à faire un nouveau serment de fidélité. C’est là que Tassilon, duc de Bavière, fut condamné à mort, ainsi que Bernard, roi d’Italie ; que les trois fils de Louis le Débonnaire consentirent à être jugés en cas de délits publics ; que l’empereur Lothaire fut privé de son partage en-deça des monts ; que Pépin perdit le royaume d’Aquitaine, et Charles le Gros lui-même sa couronne...

 

 

A suivre.

 

Comte de Montlosier (De la Monarchie Tome 1)

 

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #EN FAVEUR DE LA MONARCHIE

 

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SIXIEME EXTRAIT

  SECTION TROISIEME

 

…Voici la cause de cette singularité. Ce grand écrivain a eu le malheur de ne pas entendre, dans son vrai sens, le système important des recommandations. Il a cru que commendare, qu’on trouve fréquemment dans les anciennes chartres, voulait dire se recommander pour un fief. Une méprise de ce genre est d’autant plus incompréhensible, que Ducange a traité ce point de manière à ne laisser aucune équivoque. Il est bien connu aujourd’hui qu’on ne recommandait pas pour un fief, mais pour avoir de l’appui. Le plus souvent on donnait ses possessions, loin d’en recevoir. M. de Montesquieu ayant méconnu l’usage des recommandations, n’a pu se faire une juste idée des progrès du gouvernement féodal.

Il s’est trompé de même sur l’origine de la noblesse en la plaçant dans l’ordre des Antrusions. Il s’est fondé que ce que ces Antrusions avaient une composition triple de celle des autres Francs, Mais d’abord il paraît m’avoir point connu le véritable sens de ce mot Antrusion.

Le mot Antrusion signifie, comme nous l’expliquent les chartres elles-mêmes, un homme dans la confiance du roi : in truste dominica, in truste regis. Or, quelque éclat que donne la faveur du prince, c’est un accident trop précaire pour qu’il puisse en faire dériver un ordre de noblesse. Au contraire, les avantages du Franc tiennent à sa naissance. Ils se transmettent héréditairement. C’était dès lors dans l’ordre des Francs qu’il fallait chercher la noblesse, et non dans celui des Antrusions.

M. de Montesquieu s’est fondé sur la Triplicité de composition qui est accordée aux Antrusions. J’ose dire encore que M. de Montesqieu n’a pas connu le sens de cette loi.

Il faut savoir que, dans les lois anciennes, la composition triple est le partage uniforme, non de la haute naissance, mais de tout ce qui est attaché à la personne du prince qui habite son palais. On ne doit pas s’étonner que le Franc Antrusion ait une composition triple de celle du simple Franc ; le Gaulois, qui appartient directement au service du roi, a de même une composition triple de celle du simple gaulois, par cela seul qu’il fait partie de la cour, et qu’il mange à la table du roi. Il en est ainsi dans la loi des Allemands et dans celle des Bavarois, pour tous les délits qui se commettent contre des personnes attachées au prince, ou dans l’enceinte du palais[1].

M. de Montesquieu a bien jugé les justices seigneuriales ; il a fort bien reconnu leur légitimité, ainsi que leur antiquité. Je lui rendrai hommage à cet égard ; je me plaindrai toutefois qu’il ait touché cette question avec une sorte de timidité, comme s’il eût craint d’offenser les doctrines qui étaient alors en faveur. Ce qu’il y a de sûr, c’est que l’opinion de cet écrivain, qui était faite pour avoir tant de poids, n’a laissé aucune impression. L’opinion sur ce point a continué à divaguer après son livre comme auparavant. Certes, aucune question n’appartenait mieux à son sujet. Elle offrait une brillante carrière à ses recherches. La philosophie du temps eût été fort étonnée d’apprendre que ce droit, dont elle affectait de diffamer l’origine, avait été regardé de tout temps comme un apanage du droit de propriété.

J’ai pu, jusqu’à présent, rendre raison de quelques méprises ; il en est une qui me paraît tout-à-fait inexplicable. Ni M. de Montesquieu, ni M. le président Hénault, ni M. l’abbé du Bos, ni aucun de ceux qui se sont occupés le plus de notre antiquité, n’ont su voir qu’il existait, entre la liberté pleine, une classe intermédiaire : classe d’une grande importance pour le nombre, puisqu’elle composait la majeure partie de la population de l’Etat ; classe d’une grande importance aussi pour notre histoire, puisqu’elle a fermée d’abord les Francs des villes lors de l’établissement des communes ; ensuite les Francs des campagnes lors de l’affranchissement des serfs ; qu’elle s’est élevée au rang de troisième ordre aux Etats-Généraux, et qu’elle a été le principe de plusieurs révolutions, tant en France qu’en Europe.

On a oublié cette classe ; elle se trouve partout. En lisant les Commentaires de César, on y remarque un ordre de personnes qui n’est ni tout-à-fait esclave, ni tout-à-fait libre, et qui paie les tributs. Cette classe se retrouve dans la loi Salique ; elle forme le dernier degré dans l’échelle des compositions. Si on tuait un France, un barbare, ou un homme vivant sous la loi Salique, on payait deux cents sous, si c’était un tributaire, quarante-cinq sous.

On a confondu cette classe avec les esclaves ; mais très-certainement les tributaire n’était point esclave. Nous voyons, dans la loi des Ripuaires, qu’on élevait quelquefois son esclave à la condition de tributaire. Le clon ou serf de la glèbe n’était sûrement pas esclave ; il avait lui-même des esclaves. Il suffit de lire la formule VI de l’Appendix aux Formules de Marculfe ; elle est intitulée : Notice sur les esclaves acquis par les colons.

Je laisse avec plaisir ces débats, qui ont ralenti ma marche. En cherchant à rendre compte des causes qui ont pu occasionner tant dé méprises ; je voudrais les trouver toutes dans l’inattention, dans la légèreté, l’esprit de système, celui de caste ou de parti. Quelque cause que ce puisse être, il en est résulté un effet très-remarquable : c’est une ignorance complète relativement aux principaux points de notre histoire. Cette ignorance se présente à ma pensée comme quelque chose de si extraordinaire, qu’il m’est impossible de ne pas y arrêter un moment l’attention. Je crois d’abord qu’il faut compter pour beaucoup l’impression que fait au commun des hommes l’ordre actuel de notre civilisation.

Je ne chercherai point comment la servitude a pu se produire sur la terre. Adieu ne plaise que je me porte pour défenseur des institutions qui s’y rallient. J’ai dû affirmer seulement que les prétendues innovations, dont on a coutume d’accuser en ce genre une époque et une caste, n’appartiennent, ni à cette époque, ni à cette caste. Notre état actuel nous est si familier, que, pour comprendre qu’il est pu un jour ne pas exister, notre imagination a besoin de supposer quelque cause bien merveilleuse et bien violente. Le mot féodalité a été, pour le peuple des savans, ce que le mot aristocratie a été pour le peuple de la révolution. Il a d’autant mieux rendu raison de tout, que personne ne l’a entendu. Encore aujourd’hui, si on vient à trouver des colons quelque part, ou des serfs de la glèbe, comme en Pologne, comme en Russie, ou dans quelque contrée, on ne manque pas de dire que ce sont des restes de la féodalité. Ce qu’il y a de singulier, c’est que les personnes qi commettent ces méprises, ne laissent pas d’être familiarisés souvent avec les mœurs romaines et les lois romaines. Mais on a beau voir, à Rome, des colons et des serfs de la glèbe, on a beau savoir que les Grecs et les Carthaginois vivaient avec le même attirail d’esclaves, de serfs et de colons, cela n’empêche pas que l’on continue à imputer à nos pères seuls et à la féodalité un état de choses, qui a été celui de tous les temps, de tous les pays et de tous les peuples. Veut-on savoir quel est l’état vraiment merveilleux et extraordinaire ? Ce n’est pas la féodalité, c’est notre état actuel. Oh, s’il était donné à un ancien Athénien, ou à un ancien Romain de se trouver un moment parmi nous, comme ils se trouveraient extraordinaire l’un et l’autre cette espèce d’ordre social ; qui nous paraît à nous si simple et si naturel.

Cette prévention générale en faveur d’un ordre de choses qui est là tout établi ; et auquel toutes les habitudes sont faites, est sans doute une des grandes causes du dédain et de la légèreté avec laquelle ont été traitées constamment nos coutumes antiques. Elle n’est pas la seule.

Il y a d’abord une chose qu’on aura pu remarquer : c’est que l’histoire grecque et l’histoire romaine nous étaient plus familières que la nôtre. Un homme d’un grand talent a pu, dans un ouvrage aussi admirable par la beauté des formes que par l’étendue de l’instruction, nous transporter dans un panorama au milieu de la Grèce, et nous charmer par les détails des mœurs d’un peuple qui devait nous intéresser peu. Il se fût bien gardé de faire une entreprise semblable, relativement à nos mœurs antiques. Ces mœurs semblaient nous être aussi indifférentes que celles des Iroquois, et aussi étrangères que celles de la Chine. Etait-ce manque de couleur ? était-ce défaut d’intérêt ? Non, sûrement : mais il faut le dire, cet intérêt ne paraissait jamais positivement que celui d’une caste. D’anciennes et héréditaires vanités avaient cultivé avec soin un fond d’irritation qui rendait un peu plus qu’indifférens les détails, quels qu’ils fussent, de nos mœurs antiques. La France entière n’avait nullement envie de se connaître comme peuple, car elle ne s’aimait pas comme peuple.

J’aurai soin, dans la suite de cet ouvrage, de rendre compte de ce dégoût de nous-mêmes, précurseur de ce grand et terrible suicide qu’on a appelé révolution. En attendant, je me réduirai à prouver que ce n’est pas à cause de leur extrême obscurité, ni à cause de leur extrême antiquité, que nos mœurs n’étaient pas comprises. Rien ne manque du côté des monumens littéraires ; ils sont en abondance, ainsi que de la plus grande clarté. Je pourrais affirmer que le moindre tribunal de province juge par an cinquante questions de droit plus difficiles en soi qu’aucune de celles que je viens de traiter.

Relativement à l’antiquité, mon intention est de prouver de même que ce n’est nullement par cette raison que notre histoire présente des difficultés. Je choisirai, à cet effet, des exemples, non dans les temps de Clovis et de Charlemagne, mais dans des âges très-rapprochés de nous, et je les prendrai de préférence dans tout ce qu’il y a de plus familier dans les habituelles de la vie.

Et d’abord est-il beaucoup de mes lecteurs qui sachent que le titre de valet a té quelquefois une qualification illustre, et pourquoi il l’était ? Il est vrai que je touche là aux règnes de Charles VI et de Charles VII. Je vais me rapprocher.

Est-il beaucoup de mes lecteurs qui sachent que le mot domestique a eu un sens noble, et pourquoi ce mot s’est dégradé, ainsi que le précédent ? On ne se plaindra pas de la trop grande antiquité : ceci date du règne de Louis XIV. Je vais encore me rapprocher.

On sait, immédiatement avant la révolution, à quel point la qualité de laquais et d’homme de livrée était avilie. Il n’est personne qui n’ait vu écrit à la porte des lieux publics et des spectacles la défense d’entrée aux gens de livrée : cependant il se trouve que, dans notre jurisprudence, telle qu’elle était établie jusque dans ces derniers temps, la qualité de valet-de-chambre et même celle de marchand dérogent et font perdre la qualité de noble. Celles de laquais et d’homme de livrée, au contraire, ne dérogent pas. La profession que nos nouvelles mœurs avaient le plus avilies, était, d’après nos lois, compatible avec la profession noble. Est-il beaucoup de mes lecteurs qui sachent la raison de ce contraste bizarre ?

Je la dirai bientôt. Je dirai comment les mœurs franques, qui avaient anciennement soumis et annobli les mœurs romaines, ont été ensuite reprises par celles-ci, soumises et avilies par elles. Ici je me contenterai de remarquer, comment des usages même actuels se trouvent inexplicables, lorsque la nation qui les conserve, non seulement ne conserve plus ses anciennes mœurs, mais est arrivée au point d’en avoir perdu jusqu’à la trace. Soyons étonnés après cela que nos grands écrivains aient si mal connu le sens de nos usages antiques ; nous qui ne connaissons pas même celui de nos usages modernes ! Soyons étonnés que nos savans n’aient pas voulu prendre beaucoup de peine, pour écrire convenablement une histoire que personne ne s’embarrassait de savoir !

 

 

FIN DU LIVRE PREMIER

 

A suivre

 Comte de Montlosier (De la Monarchie Tome 1)

 



[1] Voy. Supplément.

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CINQUIEME EXTRAIT

SECTION TROISIEME.

 

…Voici ce me semble des faits très clairs. Tâchons actuellement d’expliquer comment ces faits ont pu être méconnus.

Il n’est pas fait mention de nobles dans la loi Salique, dit M. de Valois. C’est-à-dire, « il n’y a point, dans la loi Salique, de distinction nominale de nobles et de non nobles. Mais s’il n’est pas fait mention des nobles, il est fait mention des Francs, de leurs distinctions, de leurs privilèges, et c’est assez. Le titre même de noble ne leur est pas toujours étranger, ainsi qu’on le voit dans cette ancienne chartre. » Il survient un Franc véritablement noble de nom et d’effet, vere nomine et re nobilis. Le traité d’Andelys, s’adressant à tous les ordres de l’état pour leur enjoindre de respecter les dominations royales, cite le Franc. Il ajoute l ou tout autre voisin de lui en puissance. » Ipsi potestate vicinus.

Voici ce qui a pu causer, sur ce point, la méprise de M. de Valois.

Il est sûr que le mot noble n’a commencé à être totalement consacré en France que vers le treizième ou le quatorzième siècle. C’était l’époque où l’affranchissement des serfs et des communes avait généralisé le titre de Franc. L’ancienne classe continuant à conserver des distinctions, un mot nouveau devenait nécessaire pour la désigner. C’est ainsi que le mot noble s’est introduit. Il en a été de même du mot annoblissement. Des hommes inattentifs ont pris un mot nouveau pour un établissement nouveau.

La même inattention a causé les méprises de M. le président Hénault, sur l’origine du gouvernement féodal. Il est possible de trouver, dans l’intervalle de la fin de la seconde race au commencement de la troisième, quelques actes particuliers d’oppression. De tels actes se trouvent dans tous les temps et chez tous les peuples. En nous attachant particulièrement à notre histoire, il n’est pas un âge qui ne présente de pareils traits.

Le capitulaire de Charlemagne, qui a pour titre : des causes pour lesquelles on se dispense d’aller à la guerre, présente, à cet égard, des traits remarquables. On y voit que « celui qui ne voulait point remettre ses biens à l’évêque, à l’abbé, au comte, au centenier, était poursuivi et continuellement convoqué pour la guerre, jusqu’à ce que, réduit à la détresse, il fût amené ainsi, bon gré mal gré, à livrer ses propriétés. « 

Il ne faut pas croire (comme on l’a dit) que ce soit là le commencement d’un système qui, réprimé sous Charlemagne ; s’est développé ensuite sous ses successeurs. Les mêmes traits se retrouvent sous la première race. Les chartres qui nous parlent de recommandations, c’est-à-dire, de la remise des biens, ont soin de nous en exprimer les motifs. Ici, c’est pour défendre son ingénuité ; là, à cause de sa faiblesse ; ob nimiam simplicitatem ; ailleurs, pour se défendre des entreprises des méchans, ob malorum hominum illicitas infestationes.

Ces traits se retrouvent plus anciennement encore avec les mêmes détails. Voici un passage remarquable de Salvien. « Ils se livrent aux grands pour être protégés ; ils se mettent sous leur domination. Je ne blâme point cet usage de la puissance ; je l’admirerais ; au contraire, si cette protection qu’on dit accordée au faible, provenait d’un sentiment d’humanité, et non pas d’une vile cupidité. Ce qui m’indigne, c’est que ceux qui ont l’air d’être ainsi protégés, ont été obligés auparavant de livrer toutes leurs propriétés. »

Salvien écrivait ceci vers l’an 430. César qui écrivait beaucoup plus anciennement, nous apprend que la plupart des individus de la classe du peuple étaient accablés par les grands de vexations et de tributs, de manière qu’ils finissaient par se donner en servitude.

Il ne faut pas perdre de vue ici la question qui forme le point de débat. Il s’agit de savoir si, dans l’intervalle de la fin de la seconde race, au commencement de la troisième, il y a eu, comme le prétend le président Hénaut, un mouvement particulier, soit de faiblesse des princes, soit de tyrannies des grands, qui ait terminé, sous le nom de féodalité, une nouvelles institution. J’ai dû citer ces traits, pris dans divers âges, pour trouver ce qui n’était ni la prétendue faiblesse des derniers rois Carlovingiens, ni les prétendues vexations exercées spécialement sous leurs règne, qui ont déterminé une révolution dans le gouvernement. Je dois m’empresser, après cela, de remarquer que ces traits, pris dans divers âges, ne doivent pas être regardés comme quelque chose de particulier à la France. Ce n’est qu’une partie de ce grand tableau de misères, qu’on retrouve dans tous les pays et dans tous les temps. On peut voir, dans Aulu-Gelle, la manière dont les patrons, à Rome, vivaient avec leur cliens.

On peut voir, dans les historiens grecs, la manière dont les Spartiates traitaient leurs ilotes, les Athéniens leurs nothos, ainsi que les étrangers domiciliés. Dans aucun pays du monde, les conditions inférieures n’ont été plus ménagées qu’en France ; le faible plus protégé, l’humanité plus respectée ; et cependant, là comme ailleurs, on peut trouver des traits particuliers d’oppression.

J’ai fini avec M. le président Hénault. Je tâcherai d’expliquer ce qui a causé les méprises de M. de Montesquieu : elles portent principalement sur deux points, l’origine du gouvernement féodal, l’origine de la noblesse.

Le gouvernement féodal apporté par les Francs ! c’est impossible. Je dois rappeler, à ce sujet, ce que des concessions de terres, des justices seigneuriales, des mains-mortables, des serfs de la glèbe, tout cela existait avant, comme après l’établissement des Francs. Tout cela n’a aucun rapport avec le gouvernement féodal. Ce gouvernement s’est produit, ainsi que je l’ai montré, de l’usage de remettre ses biens pour les reprendre à titre de bénéfices.

Cet usage n’a point échappé à M. de Montesquieu ; il cite textuellement les Formules de Marculfe, où il est rappelé. Mais, en rendant compte de ce mouvement, il n’en a malheureusement aperçu ni la généralité, ni les conséquences. Un point d’où découle toute l’histoire de France, il l’a traité comme un fait accidentel, ou isolé. Il n’a pas vu que c’est par là que tous les alleux se sont trouvés successivement métamorphosés en fiefs, tous les hommes francs en vassaux. Il n’a pas vu que ces liens, que se sont mis à contracter des hommes libres et les propriétés libres, ont fini par former un système général. Il tenait le fil d’Ariane, il l’a laissé échapper…

 

A suivre

 

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    QUATRIEME EXTRAIT

TROISIEME SECTION.


Enfin, lorsque je peux suivre la filiation ; non seulement d’âge en âge, mais presque de génération en génération, 1° des grands de l’état, lesquels se raccordent d’une manière continue avec les hauts barons et les grands vassaux ; en second lieu, des Francs, lesquels je vois successivement changer leurs alleux ne bénéfices et se changer eux-mêmes en vassaux ; je demande ce que je dois penser de toutes ces savantes discussions élevées lors de nos états-généraux, soit au sujet de leur composition, soit au sujet de la délibération, par ordre ou par tête, dans lesquelles les deux parties ne manquaient jamais de se rapporter, savoir : le tiers-état aux Francs des Champs de Mars et de mai, lesquels sont la véritable souche de la noblesse ; et la noblesse, de son côté, aux grands de ces mêmes Champs de Mars et de Mai ; d’où dérivent nos pairs et nos grands vassaux.

J’espère avoir rempli mes engagemens quant à l’état des personnes et des rangs, Je passe au second point que j’ai annoncé.

Il n’est personne aujourd’hui en France, qui, en parlant des serfs de la glèbe, des censives, des droits seigneuriaux, des justices seigneuriales et des guerres particulières, ne se croie obligé d’imputer tout cela à des envahissmens particuliers, ou au moins au gouvernement féodal.

Mais à commencer par les serfs de la glèbe, ils ne se sont certainement produits, ni comme quelques uns le disent, de l’invasion des Francs, ni, comme d’autres le supposent, des vexations survenues dans l’intervalle de la fin de la seconde race au commencement de la troisième. Ils ont existé dans les Gaules avant les Romains. Ils ont existé ensuite sous les Romains ; enfin, ils ont existé chez les Romains mêmes. Ils sont connus parmi eux sous le nom de colons, quelquefois sous celui de servi adscriptitii. Je passe aux censives.

Lorsque les Francs entrèrent dans les Gaules, il est connu que le pays était couvert de cens ou censives, de tributs et de terres tributaires. Terras quoe ad placitum canonis datoe sunt, c’étaient des terres emphythéosées. Canon signifie la règle selon laquelle ces terres étaient taxées. Les rétributions, soit en argent, soit en nature, formaient, sous la première race, la condition des personnes et des terres. Il en est question dans la loi Salique, ainsi que dans celle des Ripuaires. La loi Salique, en donnant au Gaulois possesseur une composition double de celle du Gaulois tributaire, énonce très-bien ce qu’il faut entendre par ce mot possesseur ; c’est celui, dit-elle, qui possède des biens en propre.

Tout cela existait sous les Romains. César fait mention des tributs qui étaient payés par le bas-peuple. Je passe aux justices seigneuriales.

Je n’ignore pas qu’un certain public est décidé à voir au moins en ce point un effet de la tyrannie des seigneurs et de leurs usurpations. Je vais montrer que l’origine des justices se perd dans l’antiquité la plus reculée, et que, loin d’être réduits à les tolérer, nos princes ont mis tous leurs soins à les consacrer et à les protéger.

Sous la seconde race, les faits sont positifs. Des officiers de Louis le Débonnaire ayant voulu exercer  leur juridiction sur les terres d’un nommé Jean, des plaintes furent portées au prince, qui ordonna, «à tout vicaire, lieutenant ou juge, public, de ne plus s’immiscer  dans de pareilles entreprises. » Il déclare en même temps « que les prévenus doivent être renvoyés à la justice de leur seigneur, pour y être jugés eux et leur postérité. »

Charlemagne ordonne à ses envoyés de veiller à la manutention des lois, non  seulement, dit-il, dans nos propres justices, mais encore mais encore dans celles des seigneurs ecclésiastiques et séculiers.

Les justices sont rappelées de même sous la première race.  Dans l’édit publié au concile de Paris, l’an 613, il est ordonné aux évêques et aux seigneurs (potentes) de choisir dans l’étendue de leur juridiction, et non ailleurs, ceux qu’ils commettent pour rendre justice.

Justinien semble dire, dans la novelle 80, que, si des colons établis sous des seigneurs ont des contentions entre eux, les propriétaires doivent se hâter de rendre justice, et de les renvoyer ensuite chez eux.

Ce n’est pas assez, les justices seigneuriales étaient établies de toute antiquité dans les Gaules.  César nous apprend « que c’étaient les grands dans chaque canton qui vidaient les procès et qui rendaient la justice. »

Les guerres particulières ; cet autre texte des déclamations modernes, se trouvent avoir la même sanction que les justices seigneuriales et la même antiquité.

Il est faux que ce droit ait été arraché à la faiblesse des princes, ou qu’il se soit produit dans l’intervalle de la fin de la seconde race, au commencement de la troisième. On n’a qu’à lire les capitulaires. Ils sont pleins de dispositions qui mettent sur la même ligne les devoirs que les vassaux ont à rendre à leurs seigneurs, et ceux qu’ils ont à rendre au roi.

Voici une disposition plus précise encore : elle est de Charlemagne.

«Que si quelqu’un de nos fidèles, dit ce prince, veut comprendre une lutte ou un combat contre son adversaire, et qu’il appelle à lui quelques-uns de ses compères pour en obtenir du secours, dans le cas où celui-ci s’y refuserait et demeurerai ainsi dans l’oubli de ses devoirs, le bénéfice qui lui avait été donné doit lui être ôté, et passer à celui qui aura persisté dans sa fidélité.» Cette loi a été renouvelée par Saint Louis dans ses établissemens.

On s’obstine à juger les guerres particulières d’après nos mœurs, ou les mœurs de certains empires. Il faut les considérer d’après les mœurs des Germains et celles des Francs. Je n’ai cité que la seconde race. Sous la première, toute la France était couverte de châteaux. Les grands de l’Etat avaient des troupes qui leur appartenaient, et qui leur servait d’escorte.

Les guerres particulières étaient également dans les mœurs des Gaules. Grégoire de Tours nous apprend que sous la première race, les cités et quelquefois les cantons se faisaient la guerre. Il en était de même sous la domination des Romains…

 

A suivre

 

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TROISIEME EXTRAIT.

SECTION TROISIEME.

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DES DIFFERENTES OPINIONS

RELATIVEMENT A NOS PREMIERES INSTITUTIONS.

 

J’ai voulu décrire sans interruption tout l’ordre domestique, civil et politique établi sous nos deux premières races. Je reviens actuellement sur mes pas. Je ne veux pas avoir l’air de traiter avec légèreté des opinions auxquelles s’attachent des noms extrêmement respectés, et donc quelques unes se sont tellement établies, qu’il semble y avoir une sorte de témérité à s’en écarter. Mais, quoique cette matière ait été agitée souvent, et par des hommes extrêmement recommandables, elle a été si peu connue au moins à mon jugement, que, tandis que je suis à m’étonner d’une multitude d’erreurs inconcevables, je n’ai jamais à choisir entre des erreurs opposées. Ainsi il m’est impossible de prendre un parti entre les opinions qui ont divisé M.de Boulainvilliers et M. l’abbé du Bos. Je ne puis être de l’avis de M. de Montesquieu, quand il regarde le gouvernement féodal établi avec les Francs et par les Francs. Je ne puis penser on plus avec M. le président Henault, qu’il n’y ait point eu de noblesse en France sous les deux premières races ; je ne puis penser avec M. de Montesquieu qu’elle ait résidé dans l’ordre des Antrusions.

Si je parcours tout ce qui s’est écrit sur ce sujet à l’époque des Etats-Généraux, je me trouve dans le même embarras. Je ne puis penser avec les membres de l’ordre de la Noblesse, que son institution se rapporte aux magnates et aux principes qui composaient l’ordre des grands de l’Etat aux assemblées des Champs de Mars et de Mai, ni les écrivains du tires-état, que celui-ci ait le moindre rapport avec ce qui figure sous le nom de peuple aux assemblées des deux premières races.

Je ne croirai pas davantage avec d’autres que les premiers annoblissmens aient commencé en France vers le quatorzième siècle, et que parmi nos grandes familles, celles qui remontent au-delà de cette époque, soient nécessairement issues des premiers conquérans.

Je serai à l’égard des institutions comme à l’égard des rangs. Je déclare que je ne regarde point les justices seigneuriales comme un droit émané de l’autorité royale, soit qu’on suppose avec les uns une libre concession, soit qu’on suppose avec les autres une usurpation. Enfin, on regarde ces justices, ainsi que les censives, les serfs de la glèbe et les guerres particulières, comme quelque chose de moderne dans notre histoire, ou comme faisant essentiellement partie du gouvernement féodal ; je ne me rangerai point de cet avis.

En signalant sur tous ces points un dissentiment aussi prononcé, je ne me dissimule pas ce que m’impose la hardiesse de cette démarche. Ce que j’ai affirmé, je m’engage  à le justifier. Je m’engage non seulement à fournir mes preuves, mais encore à ce qu’elles paraissent d’une grande évidence.

Il faut que je mette de l’ordre dans cet exposé : il se partagera en deux parties. Dans la première, j’établirai mes titres relativement à l’état des personnes et des rangs. J’établirai dans la seconde mes titres relativement à l’état des institutions.

Dans les derniers de notre ancienne monarchie, nous avons pu compter quatre ordres de personnes, 1° les pairs et les grands officiers de la couronne ; 2° un ordre de noblesse ; 3° un corps de roturier et de bourgeois ; 4° les domestiques à gages. Si un étranger élevait à et égard des difficultés, on lui spécifierait facilement les fonctions et les prérogatives particulières qui caractérisaient ces différentes classes.

En observant la population des premières races, il ne m’est pas plus difficile d’apercevoir différentes clases qui la composaient. J’y trouve 1° des grands qui correspondent si l’on veut, à nos pairs ; 2° un ordre d’hommes francs ou ingénus qui correspond à notre ordre de noblesse ; en troisième lieu, un ordre de tributaires qui correspond à nos roturiers ; en quatrième lieu, les esclaves qui semblent correspondre à nos domestiques.

Je dirai, d’une manière précise, sur quoi je fonde ces distinctions : 1° sur les fonctions ou prérogatives dans l’ordre social ; 2° sur les lois anciennes des compositions ; 3° sur la distinction des propriétés.

J’ai peu de choses à dire des esclaves proprement dits. Ils n’ont eu, comme on sait, ni propriété, ni existence civile, ni compositions.

A l’égard des tributaires, il est vrai qu’ils n’ont que des demi possessions. Les terres ne leur appartienne point en propre. Ils ne peuvent ni les abandonner, ni les aliéner : toutefois ils en demeurent détenteurs, tant qu’ils paient les tributs. Ils sont regardés, par cela même, dans les chartres, comme appartenant au droit public, ad jus publicum pertinentes. Ils sont compris au premier degré dans la loi des compositions.

La classe des hommes francs ou ingénus, qui correspond à notre ordre de noblesse, a pour premier caractère, de ne payer aucun tribut. Avoir la pleine liberté, soit de sa personne, soit, de sa possession, compose principalement la franchise. Cependant les hommes de cette classe peuvent s’engager, quand ils le veulent, pour l’hommage et le service militaire. Ils deviennent alors vassaux. On les trouve désignés plus communément sous ce titre, au commencement de la troisième race. Ils possèdent cette espèce de propriété franche qu’on appelle alleu ; quelquefois cette espèce de propriété assujétie, mais noble, qu’on appelle fief. Ils jouissent de grands privilèges dans l’ordre judiciaire. Ils forment, conjointement avec les grands de l’Etat, les assemblées des Champs de Mars et de Mai.

Les grands qui correspondent ) ce que nous avons appelé, dans ces derniers temps, pairs et grands officiers de la couronne, sont désignés sous les divers titres de magnates, optimates, principes, proceres. Quelques chartres spécifient, d’une manière précise, les dignités qui déterminent ces titres. Elles citent, comme formant l’Etat, les évêques, les ducs, les comtes et les principaux officiers. On voit par là que les grands possédaient les duchés, les grands bénéfices et les grands offices. Sous ce rapport, on les appelle aussi quelquefois grands vassaux, vassali dominici. Les grands composent, dans la seconde race, les assemblées d’Automne ; ils dirigent ensuite et président celles du Printemps. Ils forment en tout temps le conseil du roi. Ils ont, dans les délits, un tarif de composition supérieur à celui des simples Francs.

Cet ordre des rangs connu, manifeste, comme dans ces derniers temps, deux sortes de noblesses ; l’une, toute d’illustration, résultante de la faveur du prince et de l’occupation des grandes charges ; l’autre, toute d’indépendance, résultante de la pleine liberté de sa personne, de sa famille et de sa terre. La première de ces noblesses, quoique la plus éclatante, peut être regardée comme précaire à quelques égards, puisqu’elle tient à des honneurs révocables à volonté, ou donnés seulement à vie, l’autre, au contraire, est indépendante du prince, elle provient du fait seul de la naissance et de la possession.

Ce n’est pas tout. Nous avons vu, de nos jours, des annoblissemens et des dérogeances. Nous avons un passage continue le des conditions les plus élevées aux conditions les plus basses, et des conditions les plus basses aux plus élevées. On voit le même mouvement sous els deux premières races.

Je ne sais si on peut trouver, dans ces temps anciens, le mot dérogeance ; mais on n’en dérogeait pas moins effectivement dans plusieurs cas. Et d’abord pour cause de mésalliance, la loi des Ripuaires règle que, dans ce cas, les enfants subiront le sort de celui des parens qui se trouvera d’une condition inférieure. On dérogeait aussi quelquefois pour cause de mariage entre parens. La loi des Bavarois porte la peine expresse de servitude. Il y avait une dérogeance plus commune : c’est lorsqu’un homme franc ou ingénu, forcé par la détresse, venait dans la cour d’un seigneur pour lui offrir les cheveux du devant de sa tête. Il descendait ainsi dans la condition des tributaires.

D’un autre côté, il est très-vrai qu’on ne trouve pas, dans ces temps anciens, le mot anoblissement. Il ne faut pas s’y méprendre. Quoique le mot ne fut pas encore consacré, la chose n’en existait pas moins en réalité. On voit, dans les Capitulaires, que, non seulement des colons, mais des esclaves, avaient été investis de grandes dignités. Je puis citer entr’autres Leudaste, esclave boulanger, à qui on avait coupé les oreilles, à cause de ses fripponeries, et qui n’en fut pas moins fait comte de Tours, sous Charibert.

Au surplus, la pratique même des anoblissemens nous est connue dans tous ses détails.

On voit, dans la loi des Ripuaires, qu’on pouvait élever son esclave à la qualité de tributaire ou de lide ; on voit encore qu’on pouvait le faire citoyen romain. Il suffisait, dans une chartre, de déclarer qu’on lui avait conféré cette qualité, et ouvert, en conséquence, les portes de la maison. Ce citoyen romain n’en était pour cela franc. Pour conférer cette dernière qualité, qui était u véritable anoblissement, il fallait amener celui qu’on voulait anoblir devant le roi, jeter un denier en l’air, et expédier une chartre d’ingénuité. Ces annoblis, qu’on appelait pour cette raison Dénariès, faisait partie désormais de l’ordre des Francs, et participaient à tous leurs avantages.

Si on trouve, dans ces temps anciens, nos annoblisemens et nos dérogeances, on y trouve aussi nos preuves de noblesse.

De grands avantages étant attachés à la condition de franc, on sent que la qualité d’où naissent ces avantages dut être ; comme toute autre chose, un objet de contestation. Je trouve, dans l’appendis aux Formules de Marculfe, une cause très curieuse en ce genre. Une église voulait traiter un individu comme colon ; celui-ci s’en défendait, en disant qu’il était né d’un père franc et d’une mère franque. Il fut ordonné qu’il en serait fait preuve par huit témoins du côté paternel, et quatre du côté maternel. Dans l’origine, les preuves pour l’ordre de St.-Jean de Jérusalem n’ont pas eu une autre forme.

Quand un ordre de conditions est aussi démarqué, et que le mouvement de ces conditions est aussi établi, je demande ce que je dois penser ; 1° de l’opinion de M. de Valois et de M. le président Hénault, savoir : qu’il n’y a point eu de noblesse sous els deux premières races ; 2° de l’opinion de M. de Montesquieu, savoir : que la noblesse a existé, non dans l’ordre des Francs, mais seulement dans un petit nombre d’hommes favorisés, appartenant à la cour, et appelés Antrustions.

Lorsque j’ai sous les yeux une multitude de tributaires élevés à la condition de Francs, sous le nom de Dénariès, et d’une multitude du même genre, élevés aux plus grandes dignités de l’état ; je demande ce que je dois penser de l'opinion établie, par laquelle certaines maisons qui avaient fait les preuves de la cour et remontaient ainsi au quatorzième siècle, se croyaient sincèrement issues des Francs. Il faut remarquer qu’elles n’entendaient pas seulement, par là, les hommes libres de leurs personnes et de leurs possessions, mais bien les premiers conquérans….

 

 A suivre.

  Comte de Montlosier (De la Monarchie Tome 1).

 

 

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DEUXIEME EXTRAIT.

SECTION TROISIEME.

 

...D’un autre côté, les hommes libres étaient tenus de prêter serment à l’empereur en même temps qu’à leurs seigneurs. Mais cette mesure pouvait ne pas produire tout ce qu’on attendait : l’autorité royale était trop éloignée ; elle se trouvait avec les vassaux particuliers sans rapport habituel et direct. Celles de seigneurs, au contraire, était sans cesse présente. Sous prétexte de défendre les droits de la royauté, il était probable que les comtes tourneraient vers eux-mêmes les avantages que la royauté s’était ménagés. Les routes qu’on avait tracées vers l’autorité royale furent peu fréquentées ; bientôt elles furent désertes.

Ce sont encore là les moindres causes qui amenèrent la chute de la race de Charlemagne. Si on veut suivre la marche des choses, on regardera comme inévitable, 1° la cessation des Champs de Mai ; 2° la prépondérance de tous les grands offices et leur métamorphose en souveraineté.

Il était facile aux Germains de tenue leurs assemblées, et d’y régler les affaires publiques : l’Etat ne s’y composait que d’une peuplade. Il était facile aux Romains et aux Athéniens de s’assembler sur la même place publique : tous les citoyens se trouvaient dans la même enceinte. Sous la première race, tant que les francs furent en petit nombre réunis autour du prince ou en corps d’armée, il leur fut facile de se rendre au Champ de Mars ; mais, dans la suite, lorsqu’ils se trouvèrent disséminés dans la Gaule, et qu’il leur fallut laisser là régulièrement leurs domaines, et entreprendre à grands frais, pour les affaires publiques, des voyages lointains et périlleux, le mécontentement succéda au zèle ; les intérêts particuliers l’emportèrent sur ceux de l’Etat ; les assemblées générales furent d’abord négligées, ensuite abandonnées.

Pour ce qui est de l’hérédité des bénéfices, il est convenu entre les savans de regarder cet événement comme l’effet d’une révolution subite. La cause de cette méprise vient de l’idée peu juste qu’on se fait de la nature de cette possession. Il ne faut pas perdre de vue que le bénéfice était de deux espèces. On pourrait appeler l’un, bénéfice réel : ce qui avait lieu quand un vassal avait réellement reçu, en bienfait du roi, d’un comte, ou d’un seigneur, un domaine quelconque. On peut appeler l’autre bénéfice fictif : ce qui avait lieu lorsqu’un homme libre venait, une branche d’arbre à la main, remettre son alleu à un personnage puissant qui le lui rendait aux charges de la féodalité.

Or, les concessions réelles étaient fort rares, et au contraire les concessions fictives étaient très-communes, et les unes et les autres se pratiquant de toute antiquité, on voit qu’il n’y a eu à cet égard ni révolution ni une éoque précise. Ce prétendu grand événement de l’hérédité des bénéfices sous Charles le Chauve, qu’on croit avoir fait une révolution, est un incident à peine remarquable.

Il faut commencer par faire attention à ce qui composait, dans ce temps, la valeur des biens. Elle était principalement en esclaves, en troupeaux, en bâtimens. Or, la surveillance la plus active ne pouvant prévenir les dégradations dans ceux des bénéfices qui ne se transmettaient pas héréditairement, on s’accoutuma à en souffrir la transmission. Peu à peu il fut impossible de distinguer ceux qui étaient anciennement des propriétés de ceux qui s’étaient effectués que d’une manière fictive. Une même loi les embrassa tous. Les guerres particulières s’étant multipliées, et les dévastations des Normands étant survenues, on fut trop heureux que l’hérédité, en attachant les détenteurs à cette espèce de propriété, assurât ainsi le service militaire, et les autres devoirs qui en dépendaient.

A l’égard des grands offices, tels que les duchés et comtés, depuis long-temps il était établi de s’en procurer la survivance. Il y avait déjà une sorte d’hérédité de fait : une cause que je vais expliquer détermina l’hérédité de droit.

Comme il était libre à tous le monde d’aller offrir ses services, ses biens, sa liberté, ses affaires, sous diverses conditions, à des personnages puissans, il fut naturel de choisir de préférence les comtes, à raison de l’office important dont ils étaient revêtus. Cependant, à mesure que ces comtes recevaient des recommandations, il n’est pas difficile de remarquer que deux qualités se cumulaient entre eux : celle de comte, qu’ils tenaient du roi ; celle de seigneur, qu’il tenait d’eux-mêmes. La première n’étant que précaire, la seconde étant héréditaire et leur appartenant en propre, il est probable que l’une aura fini par s’étendre aux dépens de l’autre. Tout ce qui aura appartenu à l’office n’aura cessé de se réduire ; au contraire l’apanage du seigneur se sera accru. Ces deux titres s’étant enlacés l’un dans l’autre, il n’a plus été possible de les séparer. Charles le Chauve, dont on accuse la faiblesse, n’a fait que déclarer en loi générale un ordre que le mouvement des choses avait amené.

J’ai dit qu’il n’y avait eu, dans cet événement, ni révolution subite, ni effet de faiblesse des Princes. Cependant, pour se développer lentement et progressivement, les grandes causes ne perdent rien de leur importance. Il n’y eut point dans l’Etat, comme sous la première race, un seul grand magistrat ; il s’en créa une multitude. La race de Charlemagne vit bientôt figurer à côté d’elle un duc de France, comme celle de Mérovée avait vu figurer un maire du Palais. Privés de l’appui des assemblées, les princes de cette race ne purent concerter aucune grande entreprise, ni maintenir d’une manière convenable aucun système suivi. Ils se virent, comme la race de Mérovée, sans trésor, sans pouvoir, sans armée. Cette race se conserva ainsi, pendant quelque temps, dans un état de faiblesse de d’insignifiance. Elle devait être renversée, comme elle, à la première grande crise qui viendrait se former ; cette crise fut l’invasion de Normands.

Je ne puis m’empêcher de remarquer, à ce sujet, les destinées de la France. Mérovée y forme quelques établissemens ; c’est après l’avoir délivrée, dans les plaines de Châlons, des Huns et d’Attila. Clovis, son petits-fils, s’y établit tout-à-fait ; c’est après l’avoir délivrée des Allemands à Tolbiac. La race de Charles-Martel s’élève à la place de celle de Mérovée ; c’est après nous avoir délivrés des Sarrazins. La maison Capétienne s’élève ensuite à la place de celle de Charlemagne ; c’est après nous avoir défendus des Normands. Il était dans les décrets de la Providence qu’une autre maison s’élevât à son tour, après nous avoir délivrés de barbares d’un autre genre[1]

 

 

  A suivre.

 

Comte de Montlosier (De la Monarchie Tome 1).

 



[1] Il était aussi dans les décrets de la Providence que cette maison tombât et disparût. Je rendrai compte de cet événement à la fin de cet ouvrage.

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PREMIER EXTRAIT.

SECTION TROISIEME.


 

Le vulgaire voit une grande révolution éclater : il en cherche les causes dans l’instant même. Il est bien rare que les causes d’une crise soient contemporaines de cette crise. Le plus communément elles appartiennent à des vices éloignés dont le ravage est d’autant plus terrible, que ces vices ont miné sourdement et en silence les bases de l’édifice qu’on voit s’écrouler. Je vais montrer que nos deux premières dynasties sont tombées en quelque sorte d’elles-mêmes, sans qu’on puisse apercevoir dans ces événemens une apparence de conspiration et de trame.

Les rois de la première race commirent souvent des excès d’autorité. Ces écarts, qui n’étaient point systématiques, ne changèrent rien à la constitution de l’Etat. Les Francs, de leur côté, se permirent souvent des excès envers leurs princes. Les commotions passagères ne renversèrent pas le trône. Les qualités individuelles des princes n’ont pa eu à cet égard l’importance qu’on serait tenté de leur supposer. Quelques rois furent grands, justes et sages ; ils se conservèrent. D’autres furent cruels, timides, faibles ; ils se conservèrent également. Des chefs particuliers ayant acquis une grande importance, des rois inutiles se trouvèrent auprès d’eux, etr n’en furent pas moins respectés. L’état marcha ainsi quelque temps : (qu’on me pardonne cette expression), avec une tête double : à la fin celle de ces têtes qui avait la véritable vie, fit sécher et tomber l’autre. C’est ainsi qu’ont fini les deux premières races. Mais ce sont là encore que les traits généraux. Je vais tâcher de reporter à l’un et à l’autre de ces événemens les traits particuliers qui leur appartient.

La première cause de la chute de la race Mérovingienne, ce fut l’appauvrissement du fisc.

Dans les derniers temps, comme on voulait absolument faire de l’inaliénabilité du domaine une loi fondamentale, cette volonté ne permettait plus d’avoir une opinion sur cette matière. Il est difficile pourtant de dissimuler la fausseté de ce dogme. Les chartres de la première race sont pleines de concessions où se trouvent ces mots : perpétuellement, éternellement, pour tous les temps présens et à venir. Ce ne sont pas seulement des traits particuliers qu’on peut citer. Le droit de donner à perpétuité est établi en principe dans le traité d’Andely ; et il faut bien que l’exercice de ce droit ait été fréquent, puisqu’il est dressé en formule dans le recueil de Marculfe.

Le droit de donner à perpétuité étant établi, et les donations se multipliant, il n’est pas difficile de voir comment le fisc s’épuisa. Tout le domaine royal était déjà dessiné sous Chilpéric. « Notre fisc n’a plus rien, disait ce prince. Nos richesses, ce sont les églises qui les possèdent. Elles sont dans l’abondance, nous dans la misère. » Il fallait que les abus à cet égard eussent été portés bien loin, pour que ce prince se permit d’annuller les testamens faits en faveur des églises. Cela n’empêcha pas les donations de se renouveler ; à la fin il resta à peine de quoi fournir l’entretien du palais.

Je dois citer, comme une seconde cause de la chute des Mérovingiens, l’usage des recommandations. A l’aide des dogmes judaïques et des moeurs romaines, les rois avaient pu, pendant quelque temps, maintenir leur autorité, et se rendre imposans, mais quand par la progression des temps, tous les Gaulois furent devenus Francs ; quand les mœurs franques eurent tout fait fléchir sous elles, et que la France entière se trouva couverte de seigneuries, de vasselage et de châteaux, l’autorité royale n’étant plus, comme autrefois, le seul centre de protection devait s’affaiblir à mesure que ces mouvemens se fortifiaient.

Ces deux causes réunies me conduisent à une troisième beaucoup plus grave. D’un côté, comme il était permis de se recommander à qui l’on voulait ; d’un autre côté, comme les rois n’avaient plus de concessions à faire, la foule des recommandations commença à se tourner vers le maire du palais, qui, ayant dans ses mains la garde du prince et la discipline des troupes, acquit facilement toute l’importance. De cette manière, tout échappa au prince, il ne lui resta plus de son ancien royaume qu’un palais dont le gouverneur indépendant lui fut donné par une poignée de Leudes.

La chute des princes Mérovingiens étant préparée, il reste à chercher la crise qui la déterminera. Ce fut l’envahissement des Sarrazins. Lorsque l’état fut menacé de grands dangers ; lorsqu’une grande crise exigea de grands efforts, lorsque toutes les mesures nécessaires furent prises en présence de ces rois et sans leur intervention, le scandale de leur inutilité fut entièrement dévoilé. On peut admirer comment Charles Martel, poussé par le danger de l’état à se créer, comme il le fit, une grande gloire et une grande armée, put se réduire au rang de simple général, et léguer à son fils Pépin le soin de déposséder de  vains simulacres.

Ne fois en possession de la couronne, la maison Carlovingienne apprécia très-bien la difficulté de la situation. La plus grande était peut être la spoliation des églises. Une démarche semblable, de la part d’un simple capitaine, se concilie avec ce que l’on connaît des mœurs religieuses de ce temps. Les mœurs franques prévalurent. Les prêtres eurent beau maudire Charles-Martel, l’armée demeura à celui qui l’avait sauvée. Bientôt le pape lui-même, appelé à prononcer entre eux chefs, dont l’un était roi de nom, l’autre de fait, prononça que celui-là avait réellement la couronne, qui avait la domination. Le sacre, l’établissement de la dîme, les donations qui recommencèrent, furent jugés des réparations suffisantes. Deux grandes mesures furent ajoutées.

 

Les recommandations, en se multipliant, avaient couvert l’état de dominations devenues étrangères au prince. Pépin et Charlemagne obtinrent que le Prince serait compris dans tous les devoirs d’un vassal envers son seigneur. Jusqu’alors le serment envers le Prince avait été une pratique propre aux Leudes. Elle s’étendit désormais à tous les hommes libres. Charlemagne ordonna aux comtes et aux envoyés de faire prêter serment à tous les hommes libres sans exception, et de leur expliquer en même temps les obligations attachées à ce serment.

La régularisation des Champs de Mail, et l’appel fait à tous les nouveaux Francs,  fut une mesure encore plus efficace. On n’a écrit que Charlemagne avait eu en vue, dans cette mesure, la dignité et les droits de la nation. Les histoires modernes sont pleines de ce fatras. L’affermissement de son autorité et celui de l’ordre public, la nécessité de donner de l’ensemble à une multitude de mouvemens et d’intérêts divergens, voilà ce qui devait occuper Charlemagne. Ce prince compris que des résistances pouvaient se concerter facilement dans un petit nombre de Leudes composant son conseil et sa garde. Il comprit que le reste des grands, isolés dans le chef-lieu de leur domination ; avaient trop peu de rapports avec l’autorité. En réunissant régulièrement tous ces petits potentats, et les balançant les uns par les autres, il devait se trouver, à la fin, supérieur à tous.

Ce plan réussit parfaitement pendant le règne de Charlemagne. Il ne pouvait avoir de durée.

Et d’abord l’institution du sacre et celle des dîmes, qui avaient effacer des dangers présens, pouvaient en faire naître à l’avenir. Le clergé pouvait être tenté de se prévaloir de la nouvelle influence qui lui avait été faite, et de nouvelles richesses qui lui avaient été données. Le droit de créer pouvait faire naître celui de déposer. Louis le Débonnaire et Charles le Chauve en firent l’épreuve...

 

A suivre.

 

Comte de Montlosier (De la Monarchie Tome 1).

 

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