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L'Avènement du Grand Monarque

L'Avènement du Grand Monarque

Révéler la Mission divine et royale de la France à travers les textes anciens.

Publié le par Rhonan de Bar

LES ÉMERALDISTES. LE DÉCUMANUS D'OR. Tome 2.

 ATHANHORUS.                                  MELEAS MICHAELIS.

Dans « Les Émeraldistes, le Décumanus d’Or », la quête initiatique de Rémy et Jean se poursuit d’Ouest en Est, par le mystère de la Croix. Ce nouveau périple les mène à des révélations encore plus surprenantes : découverte du mystère des cathédrales et du secret des bâtisseurs, révélations sur l’antique Hiéron du Val d’Or et le culte du Christ-Roi.

Dans cet opus final dont la genèse est la fondation de l’Ordre du Temple et ses secrets, les Émeraldistes développent leurs connaissances jusqu’au baptême pythagoricien. Ils fondent un Ordre nouveau, une chevalerie européenne pour un monde meilleur. C’est l’heure de planifier la venue de Pharamond II, le dernier roi Mérovingien, et de soutenir le Grand Chyren et le Grand Pontifex dans le combat final qu’ils doivent mener contre le fils de Satan. L’Amour et la Lumière gagneront-ils sur Terre ? La Connaissance persistera-t-elle face à l’obscurantisme ?...

À paraître d'ici quelques jours. Mise en ligne dès que possible de tous les liens vers lesquels le roman "Les Émeraldistes. Le Décumanus d'Or" sera disponible à la vente.

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #MAISONS NOBLES DE LORRAINE

HISTOIRE DES DUCS DE GUISE.

COUP D’ŒIL HISTORIQUE SUR LA MAISON DE LORRAINE,

855 — 1496.

Possédée durant l'espace de sept siècles, en souveraineté héréditaire, par la famille de Gérard d'Alsace qui produisit la branche des célèbres ducs de Guise, la Lorraine, important objet de convoitise politique, nous apparaît déjà, auparavant, pendant près de deux cents ans, à l'état de véritable brandon de discorde entre la France et l'Allemagne.

Elle fut donc, s'il est suffisamment sérieux d'en exprimer ici la remarque, le digne et symbolique berceau d'une maison que sa grandeur, son haut mérite, son ambition ont rendue si utile, puis si redoutable pour la couronne de France, par conséquent si saillante dans l'histoire ; et, avant d'entrer en matière, on ne saurait se dispenser de passer une rapide revue des principaux événements qui se rattachent à la suite des souverains de ce pays. On s'initiera par-là, pour ainsi dire, aux souvenirs, aux regrets, aux prétentions, aux mobiles des grands hommes qui l'ont le sujet de cet ouvrage; et, en l'étudiant dès son germe, on reconnaîtra mieux chez eux la réalité d'un caractère particulier, vigoureux, supérieur, dont le développement s'est opéré avec un si vif et si dangereux éclat.

Rappelons-nous d'abord qu'après la mort de Lothaire (29 septembre 855), l'empire, au milieu des troubles et des malheurs dont ce prince avait été cause, subissait un affaiblissement accru encore par le partage entre les trois héritiers : Louis, qui reçut la couronne impériale et celle d'Italie; Charles, investi de la Provence ; et Lothaire II, devenu souverain du royaume d'Austrasie. La domination de celui-ci embrassait le pays situé entre la Meuse, et le Rhin, à l'exception de Mayence, de Worms, de Spire et de quelques autres villes cédées précédemment, par une sorte d'équilibre, à Louis de Germanie. Tout le territoire qu'avait possédé son père, entre l'Escaut et la Meuse, les comtés environnants, le Hainaut, le Cambrésis et la Franche-Comté entrèrent aussi dans la part de Lothaire qui y réunit encore Genève, Lausanne, Sion dans le Valais; et cette étendue de pays s'appela dès lors royaume de Lothaire (Lotharingia, Lother-regn). C'est donc bien, comme on le voit, de Lothaire II, et nullement de l'empereur

Lothaire, que la Lorraine, portion restreinte de ces contrées, tient le nom qu'elle a toujours porté depuis, quoique dans les débats historiques auxquels a donné lieu le problème de l'antique origine de la maison de Lorraine on ait voulu établir l'opinion hasardée qu'un duché de Lorraine existait longtemps même avant le règne des Carlovingiens[1].

Le roi de Lorraine prit premièrement parti pour Charles le Chauve dans les querelles qui survinrent à la suite du récent fractionnement de l'empire; puis, ayant conçu des soupçons contre ce prince, il se ligua bientôt avec l'empereur et même il lui céda l'Alsace. La cause de celte rupture et de cette cession paraît avoir résidé moins dans des calculs politiques que dans le soin des intérêts d'une passion coupable et dans le dessein de leur ménager un appui. Lothaire, en effet, voulait répudier Teutberge, soeur de Hubert, duc d'une grande partie de la Bourgogne transjurane, sous le prétexte faux d'un inceste commis par cette princesse avec son frère, avant qu'elle eût été mariée. Quoique justifiée par l'épreuve de l'eau bouillante, Teutberge céda bientôt elle-même à un sentiment de crainte, avoua le crime dont elle était innocente, et Lothaire, profitant de cette faiblesse pour réaliser ses voeux, épousa publiquement Valdrade, l'une de ses maîtresses, nièce de Gonthier, archevêque de Cologne. Mais le pape Nicolas 1er s'était refusé à reconnaître un tel mariage, et avait prononcé l'excommunication contre le roi qui, conservant Valdrade auprès de lui, partit pour l'Italie avec l'espoir d'obtenir plus facilement son absolution de la condescendance d'Adrien II, successeur de Nicolas, et mourut à Plaisance sans postérité légitime (6 août 869).

De Valdrade cependant il laissait un fils nommé Hugues. Par un traité fait à Francfort, et dont les conditions sont inconnues, le roi de Germanie avait rendu l'Alsace à Lothaire dont il la tenait depuis six ou sept ans, et accordé à Hugues l'investiture de ce duché.

La succession de Lothaire devint aussitôt une source de rivalités entre l'empereur son frère et ses oncles les rois de France et de Germanie. En ce moment, l'empereur se trouvait occupé à repousser la menace d'invasion des Sarrasins en Italie, de sorte que Charles le Chauve, livré à la sécurité, put aisément pénétrer dans la Lorraine, se faire élire roi et sacrer à Metz. Mais une convention, prix du concert que venait, en cette occasion, de lui prêter Louis le Germanique, assigna peu après à chacun de ces deux princes une part du royaume : à Charles, échurent les villes de Cologne, d'Utrecht, de Strasbourg, de Bâle et presque tout le territoire contenu entre le Rhin et la Meuse, tandis que Louis conserva le Hainaut, le Cambrésis, Toul, Verdun, une portion de la Frise, de la basse Lorraine et des Pays-Bas. En vain l'empereur voulut-il élever des réclamations contre ces arrangements pris sans sa participation et qui devinrent la principale cause des luttes continuellement renouvelées depuis entre la France et l'Allemagne.

Dès la mort de Louis le Germanique (876), Charles le Chauve, sous prétexte que le traité fait avec son frère avait expiré en même temps que lui, prétendit s'emparer de la Lorraine allemande; mais l'armée avec laquelle il l'envahit fut défaite par celle de Louis III, roi de Saxe, à la bataille d'Andernach dans le pays de Trèves.

Vers la fin de ce neuvième siècle, les incursions et les ravages des Danois, appelés Normands, si experts dans l'art de pénétrer partout en remontant le cours des rivières, s'étendirent dans les Ardennes, sur les provinces situées entre le Rhin, la Moselle et la Meuse, sur Trèves, Cologne, Aix-la-Chapelle, jusqu'à Metz, et ne s'arrêtèrent que devant la supériorité des troupes du roi de Germanie et qu'à la mort, en Frise, du redoutable Rodolphe, chef de ces barbares.

Charles le Chauve, en descendant au tombeau (877), livra à son tour carrière, entre Louis le Bègue et ses cousins, à de nouvelles querelles qui s'aplanirent pourtant par le maintien de l'état de choses antérieur : de manière que le roi de France hérita de la Lorraine telle que l'avait possédée son père, et que Louis de Germanie conserva la partie qui lui avait déjà été dévolue; il ne s'en contenta toutefois que jusqu'à la mort de Louis le Bègue, après laquelle, profitant de la faiblesse des enfants de ce prince, et s'étayant du prétexte de l'illégitimité de leur naissance, il s'empara de la Lorraine, à l'instigation de Gozlin, abbé de Saint-Denis, et de Conrad, comte de Paris.

L'abbé Hugues, fils de Lothaire II et de Valdrade, céda bien alors à la tentation de contester, les armes à la main, en qualité d'héritier de son père, ce royaume à Louis; mais son audace ne le conduisit qu'à une prompte captivité.

Après Louis III, son frère Charles le Gros succéda (août 882) aux royaumes de Saxe et de Lorraine, et réunit par là tout le patrimoine de Louis le Germanique à la plus grande partie de celui de l'empereur Lothaire.

La ville de Metz et la plupart des seigneurs lorrains, croyant Charles le Gros hors d'état de les secourir efficacement contre les Normands, offrirent au roi de France d'adjoindre leur pays à sa couronne. Le conseil de ce prince jugea toutefois qu'une telle acquisition ne pouvait se faire qu'à titre trop onéreux, et allégua le respect des traités pour voiler le vrai motif de son refus, fondé en réalité sur l'imminence d'une invasion générale de la part des Normands et sur l'inconvénient de diviser, en ce cas, les forces du royaume ou de s'attirer une querelle avec l'empereur.

Ces peuples continuaient cependant leurs déprédations dans la Lorraine, et le roi de France fournit du moins contre eux un secours conduit par le comte Théodoric. Charles le Gros, de son côté, tint bloqués dans leurs retranchements les deux rois Godefroy et Sigefroy, puis soudain se mit à négocier, au moment où il allait les faire prisonniers, et acheta la paix au prix de deux mille quatre cents livres d'argent, en outre de la cession de la Frise occidentale. Ce traité honteux indigna toute l'Allemagne; et le roi de France, auquel il était particulièrement préjudiciable, envoya, dans un accès d'irritation, réclamer brusquement à l'empereur la partie de la Lorraine qu'avaient possédée les monarques ses prédécesseurs. On juge facilement qu'une telle demande fut fort mal accueillie.

Le roi normand Godefroy, converti au christianisme, avait épousé Gisèle, fille de Lothaire II et soeur de Hugues le Bâtard. Ce dernier conçut alors de nouveau le dessein de soutenir ses prétentions sur la Lorraine et attira plusieurs seigneurs dans son parti. Mais, sur ces entrefaites, la mort de Carloman (884) avait rendu Charles le Gros maître de la France comme de l'empire. Il s'empara par ruse de la personne de Hugues, auquel il fit crever les yeux, et qui mourut peu après. Son beau-frère Godefroy avait été tué traîtreusement dans une conférence par Éverard, seigneur frison, et cette perfidie ne fit que rallumer la fureur des Normands et leur fournir un excellent prétexte pour rompre la paix. Se livrant aussitôt à d'horribles ravages en Lorraine et en France, ils prirent, pillèrent Pontoise et vinrent, par terre et par eau, mettre au nombre de quarante mille, sous le commandement de Sigefroy, le siège devant Paris (885).

Le comte Eudes, depuis élevé au trône, et l'évêque Gozlin lui-même, soutinrent les habitants non moins par l'exemple et les efforts de leur courage que par des exhortations. Les Normands livrèrent trois furieux assauts. L'empereur cependant se contentait d'envoyer des secours de Francfort d'où il ne bougeait pas. Le comte Henri, qui les commandait, eut d'abord le bonheur de pénétrer jusque dans la ville ; mais peu après, en une autre occasion, il fut enveloppé, saisi et tué par les ennemis. La nouvelle de sa mort décida enfin Charles le Gros à accourir lui-même avec une autre armée rassemblée à la hâte. Il parut (novembre 886) sur le mont de Mars (Montmartre) après un an de la durée du siège ; mais, intimidé par la contenance opiniâtrement résolue des Normands, il n'osa tenter une dernière attaque, et, cédant à son funeste penchant pour la négociation, il conclut avec eux une paix ignominieuse qui lui aliéna l'esprit de tous les peuples. Méprisé en France, d'où il s'était éloigné, il se vit bientôt renversé du trône impérial par une révolte générale en Allemagne et remplacé par son neveu Arnoul, fils naturel de Carloman, roi de Bavière.

Arnoul n'avait pourtant pas droit à la qualité de prince, et toutes ces couronnes revenaient régulièrement à Charles, fils de Louis le Bègue, seul descendant en ligne directe de Charlemagne; mais celui-ci, exclu sous prétexte de sa jeunesse, ne succéda même pas alors au trône de France.

Le nouvel empereur, reconnu en trois jours par l'Allemagne entière, devint en même temps roi de Lorraine et ne cessa de l'être jusque vers la fin de sa vie.

Divers compétiteurs surgirent néanmoins : Bérenger, duc de Frioul, petit-fils de Louis le Débonnaire, par sa mère Gisèle, se fit proclamer par une partie considérable de l'Italie; Guy, duc de Spolète, arrière-petit-fils du même empereur, également par sa mère, fille de Pépin, roi d'Aquitaine, marcha droit à Rome, où il s'était ménagé de puissants partisans, mit sur sa tête la couronne impériale, celle de France, vint à Metz, puis, grâce à des intelligences avec Fouques, archevêque de Reims, son parent, s'avança jusqu'à Langres, et y fut sacré roi de Lorraine, des mains de l'évêque Geilon. Forcé bientôt, par la répugnance des peuples, à repasser les Alpes, il alla se venger sur Bérenger qu'il vainquit en deux batailles et auquel il arracha son sceptre si précaire.

Charles le Gros ayant succombé au chagrin et à l'inquiétude (891), Eudes, fils du fameux Robert le Fort, fut élu roi de France par la plus grande partie des seigneurs et du peuple dont ses éminents services lui avaient acquis la faveur. Il abandonna la Lorraine à l'empereur Arnoul, après avoir pris des mesures pour que la protection prêtée d'abord par celui-ci au prince Charles, fils de Louis le Bègue, ne pût avoir de danger à son propre égard. D'ailleurs, ainsi que Eudes l'avait prévu, Arnoul eut bientôt à résister à Zwentebold, duc de Moravie, auquel, pour le gagner, il avait précédemment, mais en vain, cédé la Bohême. L'attention de l'empereur était attirée aussi par l'état des affaires en Italie où il se rendit pour la délivrer de Guy de Spolète. Eudes, au lieu de l’avoir à redouter comme ennemi, dut donc songer plutôt à le faire habillement concourir à ses intérêts.

Dans une diète générale tenue à Worms (895), Arnoul fit reconnaître pour roi de Lorraine, non sans quelque difficulté, son fils naturel Zwentebold que le duc de Moravie avait tenu sur les fonts de baptême, et ce nouveau souverain conçut aussitôt le projet d'appuyer les droits du prince Charles, afin d'entretenir la guerre civile en France : il ne faisait que se montrer docile sur ce point aux intentions secrètes de son père.

Charles fut bientôt rétabli sur le trône (898), principale ment à la faveur des conseils et de la prudente conduite de Fouques, archevêque de Reims ; mais l'empereur Arnoul étant mort, son fils légitime Louis, âgé seulement de sept ans, lui succéda, et se vit, la même année (900), reconnu roi par la plupart des seigneurs lorrains que les violences et les débauches de Zwentebold avaient exaspérés. Zwentebold périt dans un combat sur les bords de la Meuse, en cherchant à relever son parti ou, selon certains historiens, assassiné par ses propres sujets.

La branche allemande, dont la ligne directe et légitime avait été déjà interrompue par Arnoul, eut cette fois un règne aussi passager que peu prospère. Les Hongrois, venus de la Scythie, s'avançant par l'Autriche et la Bavière, taillèrent en pièces l'armée du jeune Louis, dévastèrent la Lorraine et la Hollande (910), et contraignirent ce prince à leur accorder un tribut annuel. Il mourut (911) sans avoir été marié, et fut le dernier des Carlovingiens qui régnèrent en Allemagne. Depuis quelques années la France avait eu à subir les plus rudes attaques de la part des Normands, sous la conduite de Rollon. Leurs invasions écrasaient tellement le pays que de toutes parts Charles le Simple fut sollicité de faire la paix. Il la conclut donc, mais aux conditions les plus humiliantes. Le calme, acheté si chèrement, lui permit du moins de chercher un dédommagement dans l'acquisition de la Lorraine, où les seigneurs du pays l'appelèrent aussitôt après la mort de Louis.

Vers ces temps-là, dans ce royaume et dans la Germanie, aussi bien qu'en France, les gouvernements et comtés avaient commencé à devenir héréditaires. Les comtés de Toul, de Verdun, des Ardennes, de Namur, de Hainaut, de Limbourg, qui faisaient partie de la Lorraine, s'étaient établis sur un pied d'indépendance féconde en troubles et en révolutions. Aussi Charles le Simple n'accrut-il pas sa puissance par la réunion de cette couronne à celle qu'il portait déjà. Faible rejeton de la race de Charlemagne, incapable de soutenir le poids d'un gouvernement si difficile dans un pays continuellement exposé aux agitations et aux démembrements, il sentit le besoin du secours d'un ministre, et lit choix de Raynier (Raguiner), seigneur sur les bords de Moselle, qui, banni par le roi Zwentebold, s'était attaché à la France. Ce personnage, souche de la maison de Hesse et héros de l'antique Roman du renard (Reinecke-Fuchs), devint donc le premier duc-bénéficiaire de la Lorraine que jusqu'à sa mort (916) il gouverna fidèlement pour Charles le Simple; et son fils Gislebert obtint après lui l'investiture de sa succession.

La révolte et les attaques de Robert le Fort et du duc Raoul de Bourgogne ne firent qu'ajouter de plus grandes difficultés encore à celles que Charles rencontrait pour se maintenir en Lorraine. Forcé de s'y retirer par les succès de ses ennemis, il attendait là des secours promis par l'empereur, et pour les obtenir plus sûrement, il céda à Henri Ier tous ses droits sur ce pays (921 ou 923.)

Charles le Simple ayant terminé sa triste carrière dans la captivité (928), la Lorraine cessa d'être un royaume, et les seigneurs se soumirent à la suzeraineté de Raoul de Bourgogne déjà en possession de la couronne de France. Mais ces provinces furent disputées à Raoul par le roi de Germanie qu'appuyaient alors les trames de Rotgaire, archevêque de Trèves, ainsi que celles de Gislebert, désireux de s'affermir comme duc de Lorraine et prêt à rendre hommage à celui des deux souverains qui consentirait à lui accorder cette dignité.

Ce dernier avait d'abord affecté le zèle pour Raoul contre Charles, puis, ne trouvant pas le duc de Bourgogne suffisamment favorable à ses intentions, s'était tourné du côté de Henri Ier. L'empereur, hors d'état de résister aux forces de Raoul, convint d'une trêve avec lui et repassa le Rhin. Gislebert, le plus ambitieux et le plus inconstant des hommes, révolté dans la suite contre Othon son beau-frère, offrit la souveraineté du duché de Lorraine à Louis d'Outremer. Des hostilités éclatèrent en conséquence entre les deux princes, et le duc Gislebert, dans la guerre excitée par ses caprices, perdit la vie en se noyant dans le Rhin qu'il voulait traverser sur son cheval, à la nage, après un combat malheureux (939).

Vainement Louis d'Outremer essaya, et en épousant la veuve de Gislebert, la duchesse Gerberge, soeur d'Othon Ier, et par des efforts de valeur et d'activité, de conserver la Lorraine que l'empereur lui enleva bientôt pour la laisser à son neveu Henri, fils de Gislebert, encore tout enfant. La régence fut donnée, avec le titre de duc, à Othon, comte de Verdun, et après sa mort, qui suivit de près celle de son pupille (943 ou 944), le choix impérial accorda la Lorraine à Conrad le Sage, duc de la France rhénane, qui épousa Luitgarde, fille unique d'Othon Ier. Conrad commanda l'armée envoyée par l'empereur au secours de Louis d'Outremer contre Hugues le Grand, comte de Paris, et destinée à appuyer la sentence du pape au sujet de la nomination d'un archevêque de Reims. Plus tard (953), s'étant insurgé contre son beau-père, il fut destitué du duché de Lorraine et remplacé par Brunon, archevêque de Cologne, frère d'Othon Ier.

Ce pays, en l'espace de cent ans, avait donc fréquemment changé de maîtres : il s'était vu soumis tantôt aux rois de France, tantôt aux empereurs, réuni sous le même sceptre, puis cédé partiellement ou en totalité, par les rois de Germanie, à ceux de France et réciproquement. Sa couronne royale s'était brisée dans la chute de Charles le Simple. Les révolutions continuelles, l'anarchie croissante amenèrent un démembrement inévitable qui s'opéra sous l'administration et d'après les vues prudentes de Brunon.

La Lorraine, très étendue dans l'origine, s'était considérablement resserrée lorsque la Suisse, la Franche-Comté, la Tarentaise, quelques villes encore et d'autres territoires en avaient été détachés pour former le royaume de Bourgogne, après la mort de l'empereur Charles le Gros. De nombreux seigneurs s'y étaient établis, maîtres absolus, chacun dans son canton, et pourtant restaient soumis à la suzeraineté de l'empereur ou à celle du roi de France; les ducs mêmes qui la gouvernèrent depuis Raynier n'avaient cessé d'être des vassaux, aussi bien que le duc de France, le duc d'Aquitaine, le duc de Bourgogne. Elle allait maintenant être partagée en basse Lorraine ou Ripuaire et en haute Lorraine ou Mosellane, comprise entre le Rhin et la Moselle jusqu'à la Meuse, bornée par l'Alsace, le Luxembourg, la Bourgogne, la Champagne, et en un mot se composant à peu près du territoire qui a porté de puis exclusivement le nom de Lorraine.

Brunon, qui le premier prit le titre d'archiduc, à cause de la suprématie qu'il exerçait, s'adjoignit (959), comme duc de la haute Lorraine, Frédéric, comte de Bar, beau-frère de Hugues Capet, pour satisfaire aux exigences des Lorrains-Mosellans, peuples très aguerris qui voulaient un duc porte espée, et il donna le commandement militaire de la basse au comte Godefroy des Ardennes.

L'archevêché de Trèves et les trois évêchés de Metz, de Toul et de Verdun se constituèrent aussi dès lors en souverainetés indépendantes qui, de même que quelques autres domaines seigneuriaux ou ecclésiastiques, furent comme séparés de la Lorraine.

Le roi de France, Lothaire, à l'instigation de Raynier, comte de Hainaut, et de Lambert, comte de Louvain, dépossédés par Brunon, avait songé sérieusement à faire revivre ses droits sur cette province, puis il les céda à son frère Charles, qui, par héritage de sa mère Gerberge, veuve du duc Gislebert, y était déjà propriétaire de divers biens.

Par une sage combinaison politique, Othon II offrit le duché de basse Lorraine au prince Charles (977), sous la condition de le tenir et de rendre hommage comme mouvant de la couronne de Germanie. L'empereur avait subtilement calculé qu'une pareille proposition séduirait un prince qui, au fait, privé de toute part dans l'héritage du royaume de France, était simplement sujet et vassal du roi son frère. Charles, en acceptant ce présent funeste, se brouilla avec Lothaire, indisposa contre lui-même toute la France, et prépara ainsi de ses propres mains, pour Hugues Capet, les moyens de lui ravir, dix ans plus tard, la couronne à laquelle il aurait eu un légitime droit, après son neveu, Louis le Fainéant, mort sans enfants, « si dans la seconde race, dit le père Daniel, on s'étoit crû astreint à la loi et à la coutume qui s'observoit sous la première pour la succession. » Un reste d'attachement pour le sang de Charlemagne ne pouvait effectivement prévaloir contre la répugnance inspirée aux Français par un prince de leur nation volontairement humilié sous la suzeraineté d'un monarque étranger.

Lothaire, mécontent d'une convention effectuée sans qu'il y fût intervenu, fondit sur la Lorraine, reçut à Metz l'hommage d'un grand nombre de seigneurs, pénétra brusquement dans Aix-la-Chapelle d'où il fit fuir l'empereur, et ravagea tout le pays sous ses pas. Othon, ayant rassemblé une armée, usa de représailles envers la Champagne et parut en vue de Paris.

Il n'y put demeurer que trois jours : effrayé par les forces du roi, qui venait de lui couper le retour, il décampa et se posta derrière la Meuse. L'année suivante (980), la paix se fit entre eux, à condition que la possession de la Lorraine demeurerait à l'empereur qui reconnaîtrait toutefois les droits de la couronne de France sur ce pays et ne le tiendrait que comme bénéficiaire du roi.

Après avoir lutté vainement, quelques années plus tard, les armes à la main, pour enlever la couronne à Hugues Capet, le duc Charles , trahi et livré à son ennemi , mourut prisonnier (993) ; et son fils Othon a été le dernier duc particulier de la basse Lorraine qui dès lors se confondit, même de nom, avec le duché de Brabant. Ce fut à l'exclusion des deux sœurs d'Othon, Gerberge, épouse de Lambert, comte de Louvain, et Hermengarde, mariée à Albert, comte de Namur, qu'avec l'appui de l'empereur Henri II, Godefroy, comte de Verdun, neveu de Bonne, fille de Ricuin et épouse de Charles de Lorraine, par conséquent cousin germain d'Othon, adopté par lui, fit tomber cette province en sa possession. Il la transmit à son frère, Gothelon le Grand, qui réunit encore, pendant quelques moments, les deux Lorraines. La basse seule passa à Godefroy le Bossu, fils de Gothelon, et, après sa mort (1076), au fils de sa soeur Ide, à l'illustre Godefroy de Bouillon. Celui-ci, en partant pour la première croisade pendant le cours de laquelle il devint roi de Jérusalem (1099), renonça au duché de basse Lorraine en faveur de Henri, comte de Limbourg, qui fut déposé peu après. Godefroy le Barbu, comte de Lorraine, descendant de Gerberge, le posséda ensuite (1106) et le transmit à ses héritiers.

Les empereurs, ne voyant dans l'ancien royaume de Lorraine qu'un perpétuel sujet de troubles, ne prétendirent plus le conserver à titre immédiat, et se bornèrent à y établir des ducs particuliers, dévoués à leur autorité et capables de maintenir une barrière entre la France et l'Allemagne. Les premiers de ceux-ci n'eurent qu'un pouvoir viager, égal seulement à celui de simples gouverneurs. Tels furent dans la haute Lorraine, désormais la seule proprement dite et contenue, à partir de cette époque, dans ses limites modernes, Thierry, puis son fils Frédéric, aïeul de la célèbre comtesse Mathilde, après la mort duquel (1027) cette province resta sans duc particulier et fut réunie ensuite à la basse Lorraine, ainsi qu'on l'a vu plus haut, sous l'autorité de Gothelon.

Lorsque ce prince eut cessé d'exister (1044), le démembrement, effectué déjà entre Charles le Chauve et Louis le Germanique, renouvelé sous l'archiduc Brunon (vers 960), fut consommé, pour la dernière fois, par l'empereur Henri III, et la Lorraine demeura reconnue fief de la couronne d'Allemagne.

Ainsi s'était éteinte la famille de Charlemagne, ou du moins fut-elle alors confondue en d'autres sans leur communiquer son éclat. Plus tard on sera dans le cas de voir comment des prétentions, qui se rapportent au sujet principal de cet ouvrage, cherchèrent à la ressusciter par le moyen de fictions généalogiques, et à s'en faire un point d'appui, aux temps des troubles religieux de la France.

Voici donc l'instant où la Lorraine, sortie de tant de vicissitudes, devient souveraineté héréditaire de l'illustre race dont sont issus les Guises, de cette antique famille destinée, en s'unissant sept siècles après avec la descendante de Rodolphe de Habsbourg , à ceindre une couronne impériale et à recevoir[2] 1 la Toscane en échange des duchés de Lorraine et de Bar, cédés viagèrement au beau-père de Louis XV, au roi déchu de Pologne, Stanislas Leczinski, sous la condition qu'après lui ils appartiendraient enfin irrévocablement à la France...

 

[1] Richard Vasbourg, Antiquités de la Gaule Belgique. [2] Par le traité de Vienne, du 18 novembre 1738. Déjà, en 1662, Charles IV de Lorraine, privé de postérité légitime, avait voulu transmettre ses duchés à Louis XIV. Ce monarque s'amusait à la foire de Saint-Germain lorsqu'on lui apporta l'acte qui consacrait une aussi importante acquisition, et dit en le recevant «qu'il n'y avoit point de bijou à la foire qui valût celui qu'il venoit de gagner. Tous les membres collatéraux de la maison de Lorraine devaient, par compensation, obtenir le rang de princes du sang en France avec droit de succession à la couronne en cas d'extinction de la maison de Bourbon. Mais l'opposition du parlement empêcha la signature et l'exécution de ce traité, dont les clauses, éblouissantes aux yeux des princes lorrains, avaient effacé, sous l'appât de chances invraisemblables, la considération de leurs réels intérêts de grandeur et de puissance. Voir Les Mémoires de Beauvau, pages 211, 212.

 

...Nulle généalogie peut-être n'a donné matière à plus de conjectures que celle de la maison de Lorraine. Non contents de voir se perdre son origine dans la nuit des temps, selon l'expression consacrée, certains auteurs ont prétendu la retrouver presque dans les nuages de la fable. C'est ainsi que le plus aventureux d'entre eux a écrit : « L'an de la création du monde 4020, selon Eusèbe, environ 1179 ans avant l'incarnation de Jésus-Christ, Troie, la grande habitation de la noblesse, fut destruicte par les Grecs, et le roy Prian, ses trentes enfans les uns tuéz lès autres égaréz en divers lieux, entre lesquelz Francus fils d'Hector et Hélennes son petit frère furent poursuivis. Avec OEnéas et Anthénor ils se transtportèrent en diverses régions pour habiter OEnéas à Rome où il espousa Lamine fille du roy latin, Anthénor à Padoue et au territoire où il fonda la ville de Venise, Hélennes en Pirrye dicte à présent Albanie, et Francus en la basse Scithie et Pannonie qu'on dict à présent Hongrie dont ils s'appelèrent Seithes. Lors tous les pays de Loraine et Barroys s'appeloient Gaule belgique compris sous la monarchie des Gaules dont Rémus restoit Roy ennemis des Romains qui donna sa fille en mariage audict Francus par l'entremise de Mosellane prince Troyen cousin germain de Francus qui lui donna pour récompense le gouvernement de la Gaule belgique soubz ledict Rémus, laquelle il nomma Mosellane supérieure et du costét du Barrois Mosellane inférieure puis furent dictes l'Austrie mosellanique depuis Austrasie par un prince Austrasius qui y commanda soubz Louis premier Roy chrestien et après Leuire et finalement Loraine par Lotaire. Du mariage de Francus descendirent 40 Roys et deux Ducs qui régnèrent successivement sur les lignes Troyennes qui avoient suivy Francus jusques à Pharamont. Des 40 Roys et deux Ducs y en eust seize qui régnèrent en Pannonie dicte Hongrie environ 729 ans avant la nativité de nostre Seigneur 440 ans ; auquel temps ces princes et Roys descendirent et conquestèrent la Suaxonie et Ménapie, dicte après Gueldres, et sur ces provinces le reste desdicts quarante Roys et deux Ducs régnèrent soubz le nom de Sicambriens, du vaillant prince Sicambre qui édifia la cité de Cicambre qu'on dict après Bude en Hongrie et soubz ce nom firent la  guerre aux Romains jusqucs au temps de Jules Coesar qu'ils furent appelés Germains et Francs d'où fut dicte François ou Francfort et Germanie en deçà et delà le Rhin. Ils régnèrent environ 800 ans jusques au règne dudict Pharamont et de Marcomire son père duc de Franconie, prince troyen qui fut  environ l'an du salut 370, auquel temps le tiran Caroner Roy des Vandales ruina Metz, tout le pays de Loraine et subjugua les Gaules dont enfin il fut chassé par lesdicts princes troyens qui en lurent seigneurs à Tours »

La suite du discours et la table qui l'accompagne ont pour objet de démontrer que, tirant leur origine de la famille royale de Troie, les Guises, « les seigneurs de Joinville sont issuz de Charlemagne, empereur des Romains et Roy des François[1]. »

Une autre version, assez curieuse encore, et beaucoup plus empreinte de vraisemblance, établit[2] :

« Qu'Erchinoald est la tige indubitable de la maison d'Alsace, d'où descendent tous ceux de la maison de Lorraine et Autriche jusques à présent, et qu'il estoit parent de Dagobert Roy de France et de Saint-Vandrille abbé de Fontenelles, comme il se voit en la cronique de Frédégaire nombre 84. Parce qu'Ega cousin du Roy Dagobert avoit épousé en premières nopces la fille d'Arnould duc d'Austrasie, dont on ne scait le nom; laquelle estoit soeur du grand Saint-Arnoud duquel je ferai descendre la maison illustre de Bourbon, et cest Arnould estant fils d'Angelin qui avoit épousé Blitikte fille du Roy Clotaire Ier il s'ensuit que le Roy Dagobert et la femme d'Ega estoîent cousins au quatrième degré.

De la maison d'Alsace :

Ega premier conseiller du Roy Dagobert, puis maire du palais sous Clovis II, épousa en premières nopces N. fille d'Arnoud de laquelle il eut un fils, Erchinoald maire du palais de France soubs le règne de «Clovis II en 647. Il achepta des pirates Sainte-Baltide ou Baudour, Angloise de nation, vendue avec d'autres à cause de leur beauté et la voyant fort vertueuse il la fit épouser à Clovis II. Après quelque temps il mourut n'ayant qu'un fils, Leudebic autrement Landregesile maire du palais de France sous Childéric II et sous Thierry, roy de France épousa N. de Bourgongne. Eubroin son compétiteur le fit tuer en 718. N'eut qu'un fils, Adalric ou Athic qui fut fait duc d'Allemagne par le crédit de son père en 666 et épousa Berchuinde dont il eut six enfants,

« 1° Etichon ou Etic, comte de Boisy et d'Ettenheim, mort environ l'an 750, eut deux enfants,

« 1° Albéric, comte en Alsace, mort environ 780, eut quatre enfants,

« 1° Ebrard, comte en Alsace, mort en 820, eut un fils,

« Ebrard II, comte d'Alsace, mort l'an 880, épousa Adalinde de laquelle il eut

« Huges ou Hugues, comte d'Alsace, mort environ l'an 962, qui épousa Hildegarde de laquelle il eut trois enfants,

« 1° Ebrard III, comte d'Alsace, mort environ 980, eut deux enfants,

« 1° Albert ou Adelbert, comte-marchis en Alsace, mort en 1034, eut deux femmes.

« Enfants d'Albert : 1° Gérard Ier, comte-marchis en Alsace, mort en 1046, épousa Gisèle, eut quatre enfants; 2° Albert duc de la Lorraine Mosellane, en 1046, épousa Intte ou Itte de laquelle il eut deux enfants : le premier, Sivard, comte de Metz, mort sans hoirs avant son père, et le deuxième, Mathilde, épousa Folmart, comte de Lunéville.

« C'est icy que les ainéz de la maison d'Alsace ont quittez le nom de cointe d'Alsace pour prendre celluy de duc de Lorraine. »

Effectivement l'empereur Henri III, convaincu de la nécessité de fixer d'une manière plus solide et plus calme le gouvernement de la Lorraine, en investit (1044), à titre de duché héréditaire, Albert d'Alsace qui, peu de temps après, fut tué (1047) dans une escarmouche contre Godefroy, duc de la basse Lorraine. Henri, de sa propre autorité, lui donna pour successeur son neveu[3], dit-on, Gérard II, fils de Gérard Ier, véritable souche de la maison de Lorraine et vingt-cinquième aïeul de l'empereur François Ier, époux de Marie-Thérèse.

Le père et le grand-père de Gérard avaient porté le double titre de comte-marchis en Alsace, très probablement à cause de leur possession du pays situé entre le comté de Trèves et celui de Metz, limitrophe de la France et de l'Allemagne ; lui-même le prit donc en Lorraine. Il eut pour épouse Hadvide, fille d'Albert Ier, comte de Namur, et d'Hermengarde de Lorraine, qui, par son père, Charles de France, duc de la basse Lorraine, était petite-fille du roi Louis d'Outremer : filiation importante à noter puisqu'elle fait passer, par les femmes seulement il est vrai, du sang de Charlemagne dans les veines de la maison de Lorraine, et qu'on voulut plus tard, par une interprétation hyperbolique, essayer d'en induire des droits imaginaires.

Gérard, prince entreprenant et résolu, rencontra, dès le début, de graves difficultés à faire reconnaître ses lois et payer des impôts par les seigneurs indépendants qui abondaient dans son duché. Il s'y rendit odieux à la noblesse par ses tentatives d'autorité, eut, en conséquence, des guerres tenir, et se vit aussi disputer ses États par Godefroy le Hardi venu de la basse Lorraine. Il se maintint, grâce à une valeur et à une sagesse dignes de servir d'exemple à tous ses successeurs ; mais pourtant, fait prisonnier, il passa une année dans la captivité. L'intervention du pape Léon IX, ancien évêque de Toul, son cousin, qui lui était très attaché, obligea Godefroy à lui rendre la liberté et à déposer les armes.

Gérard mourut en 1070 et fut enterré dans l'église de l'abbaye de Remiremont. On soupçonna que ses jours avaient été abrégés par le poison.

Avant le douzième siècle, sur l'emplacement actuel de la ville de Nancy, il n'existait qu'un château ; les premiers ducs faisaient leur résidence à Chatenoys, bourg situé entre Neufchâteau et Mirecourt, et dont le prieuré fut fondé par Hadvide de Namur [4] (1069).

Aussitôt après la mort de Gérard d'Alsace, sa descendance se divisa en deux lignes : de son second fils, Gérard, sortit la première branche de Vaudémont qui, à la dixième génération, s'éteignit dans la famille des seigneurs de Joinville ; Thiern, l'ainé, hérita de la Lorraine.

La suite de ces souverains, remarquables, presque sans exception, par l'élan et par l'énergie de leur caractère, en montre, la plupart, ne conservant l'autorité qu'à force de valeur et de résolution, ardents à soutenir des luttes continuelles soit contre le comte de Bar, soit contre d'autres seigneurs, contre l'évêque ou les bourgeois de Metz, quelques-uns occupés, avec grandeur et succès, à améliorer le sort de leurs peuples par de sages lois, par de généreuses institutions, d'autres frappés de l'excommunication de Rome, attachés à la cause de l'empire, mais plus souvent encore se signalant par leurs exploits, répandant leur sang sur les champs de bataille , dévoués au service de la France vers laquelle ils semblent constamment incliner jusqu'à ce qu'ils aient établi leur complète indépendance des empereurs.

Thierry dut d'abord faire la guerre pour réprimer l'insubordination des seigneurs, puis, ayant embrassé le parti de Henri IV dans ses querellés avec Grégoire VII, il se vit atteint, ainsi que ses États, par les foudres lancées du Vatican contre l'empereur. Il fut aussi obligé de combattre son frère Gérard de Vaudémont qui, mécontent du partage fait entre eux, l'avait attaqué et voulait le dépouiller ; mais Henri IV accommoda ce différend en érigeant en comté la seigneurie de Vaudémont. Thierry éprouva encore des difficultés multipliées de la part des évêques et des églises : ce qui n'empêcha pas qu'imbu de l'esprit de dévotion chevaleresque de son temps, il ne voulût prendre la croix pour aller dans la terre sainte. L'affaiblissement de sa santé ne lui permit point de réaliser ce projet, et, par une clause de son testament, il ordonna que ses funérailles fussent faites à la manière de la noblesse française, dont il descendait par les femmes.

D'un des petits-fils de Thierry se forma la branche de Fleurange, qui se soutint pendant peu de générations seulement.

Simon 1er, qu'il avait eu de Gertrude de Flandre, régna, après lui (1155) sur la Lorraine. 11 eut pour épouse Adélaïde, soeur de Lothaire, duc de Saxe et empereur: La ville de Nancy commençait à peine à se former : il y bâtit et y habita un château. Lothaire, son beau-frère, s'étant rendu en Italie, il l'y accompagna et combattit avec lui dans la guerre contre Roger, roi de Sicile. Certaines traditions rapportent qu'il prit la croix pour aller secourir Foulques, duc d'Anjou, roi de Jérusalem, et qu'au retour il tomba malade : ce qui est avéré, c'est qu'il mourut à Venise (1139).

Sa femme, princesse très mondaine, qui entretenait une liaison coupable avec un comte de Salm, fut convertie, dit-on, par l'effet presque miraculeux d'une simple parole que lui adressa saint Bernard, traversant alors la Lorraine.

Simon Ier eut pour successeur son fils Mathieu 1er qui, grand bienfaiteur des églises, encourut pourtant l'excommunication comme coupable d'avoir empiété sur les propriétés de ses voisins pendant qu'ils étaient à la croisade. Ce fut avec lui que Dreux ou Drogon échangea (1155) la ville naissante de Nancy, que possédait celui-ci, contre Rosières-aux-Salines et d'autres terres. Mathieu s'était engagé d'abord dans le schisme de Victor III contre le pape Alexandre III, mais il revint bientôt à d'autres sentiments ; et ce dernier pontife ayant déclaré dans un concile que tous les chrétiens devaient être exempts de la servitude, les affranchissements commencèrent vers cette époque en Lorraine où les peuples, non au temps de la conquête, mais par suite des usurpations et des violences des seigneurs, étaient devenus presque serfs et attachés à la glèbe.

Le duché, après la mort de Mathieu Ier (1176), fut gouverné par son fils Simon II, prince rempli de sagesse, qui s'appliqua à rendre la justice et fit, dit-on, sur la fin de son règne, recueillir toutes les anciennes lois. Il expulsa les Juifs, prohiba les farces et les comédies représentées en public, contint les excès du luxe, modéra la licence des troupes et aima mieux faire des concessions à son frère Ferry de Bitche, qui se croyait lésé dans son partage, que de se mettre en guerre contre lui.

La prudence et l'équité de Simon lui avaient acquis une réputation telle qu'il était fréquemment choisi pour arbitre dans les affaires les plus importantes. Vertueux et philosophe, ce prince, dégoûté du trône, se retira (1205) à l'abbaye de Stultzbroon où il acheva sa vie loin du monde et des soucis du gouvernement (1207).

Ici s'élève entre les historiens une difficulté non résolue touchant l'ordre appliqué alors dans la succession au duché de Lorraine. Il s'agit de décider si Ferry de Bitche, frère de Simon II qui ne laissait pas d'enfants et par conséquent héritier légitime, mentionné souvent d'ailleurs avec la qualité de duc[5], a en effet régné sous ce titre, ou si le duché de Lorraine passa directement des mains de Simon II à celles de son neveu Ferry ou Frédéric 1er. Cette dernière opinion est toutefois la plus probable et la plus généralement adoptée.

Ferry 1er doit donc avoir commencé à régner en 1206, du vivant de son père et de son oncle. Le comte de Bar ayant d'abord commis des ravages sur ses terres, il voulut exercer des représailles contre celles de ce seigneur, mais malheureusement il l'ut, ainsi que ses deux frères, l'ait prisonnier par lui. Ferry s'empara plus tard de Haguenau pour l'empereur, auquel il avait offert son secours, et reçut en récompense de cet important service la possession de la petite ville de Rosheim en Alsace. Plus favorisé en cette guerre étrangère que lorsqu'il avait eu à défendre ses propres États, il rentra triomphant dans sa capitale. Traversant Saint-Dié, il fut touché des misères de cette ville, dont une grande partie avait été consumée par les flammes en 1155, et envoya pour la repeupler cinquante familles prises parmi ses sujets. Ce prince avait eu aussi à combattre Henri, comte de Salm, dans le but d'obliger ce dernier à la restitution de biens enlevés par lui au monastère de Senones dont l'historien dom Calmet a été abbé dans la suite.

Ferry mourut en 1213, laissant la Lorraine à son fils Thiébaut ou Thibaut Ier, le plus beau, dit-on, des princes de son temps.

Thiébaut alla porter le secours de son bras à l'empereur Othon IV, combattit en héros sous ses drapeaux et reçut une blessure à la bataille de Bouvines. Tous les auteurs remarquent comme un avantage précieux pour les Lorrains guidés par Thiébaut qu'ils parlaient également français et allemand.

Ce prince lit une tentative funeste pour recouvrer la ville de Rosheim dont l'empereur s'était emparé à la mort du duc Ferry, sous prétexte qu'elle n'avait été l'objet que d'un présent personnel et viager. Frédéric le retint alors auprès de lui, et quand l'intervention de l'évêque de Metz lui eut procuré la faculté de retourner librement dans ses États, l'empereur le fit suivre par une adroite courtisane qui s'insinua dans son esprit, profita de son intimité pour lui faire boire du vin empoisonné et disparut aussitôt. Le duc succomba à cette perfidie? (1220).

Il ne laissait point d'enfants, et sa succession revint à son frère Mathieu.

Les commencements de ce nouveau règne furent consacrés à l'arrangement de différentes affaires domestiques, ainsi qu'à la répression des soulèvements du violent Hugues, comte de Lunéville, et de plusieurs seigneurs lorrains. Mathieu II fit un traité avec l'évêque de Metz, puis, comme presque tous ses prédécesseurs, soutint la guerre contre son importun voisin le comte de Bar, dont il dévasta les Étals pour se venger des ravages précédemment commis dans les siens par ce dernier : telle était, presqu'à chaque génération, la marche habituelle des rapports entre ces deux souverains dont les sujets payaient ainsi les frais d'une constante rivalité. Mathieu finit pointant par conclure la paix avec le comte.

Vers cette époque les chevaliers Teutons, forcés de quitter Acre, vinrent se fixer à Marbourg, en Hesse, et les oppressions auxquelles ils se trouvèrent exposés excitèrent dans la suite l’intérêt de plusieurs des ducs de Lorraine empressés de leur d'efficaces secours.

Mathieu II se montra toujours vaillant, religieux, sévère observateur de la justice. Il aurait même poussé jusqu'à l'excès le culte de cette vertu s'il était vrai qu'au début de son règne il eût, ainsi que le rapporte le père Saleur, dans sa Clef ducale, fait écorcher vif un gouverneur qui avait prévariqué dans sa charge.

Par un privilège attaché à leur qualité de marchis, les ducs de Lorraine jouissaient de tout temps du droit d'assigner le champ de bataille ainsi que de présider aux duels qui avaient lieu dans le pays situé entre la Meuse et le Rhin, et Mathieu II sut maintenir avec énergie cette prérogative contre les efforts du comte de Bar pour y porter atteinte.

Ferry II, son fils, qui posséda le duché après lui (1881), signala son avènement par des actes d'équité et gouverna constamment avec sagesse et talent. C'est de son règne que datent, en général, les affranchissements en Lorraine, à cause de ceux qu'il accorda entre autres aux villes de Neufchâteau, Chatenoys, Bruyères, Frouard, Arches, Montfort, Nancy, Lunéville, en les dotant de lois stables et en les soustrayant à la domination absolue de leurs seigneurs qui jusque-là en exigeaient « des tailles et des services, et y faisaient le haut et le « bas, le plus et le moins. »

Ferry II, député en Espagne auprès d'Alphonse de Castille pour lui offrir la couronne impériale de la part des électeurs, reçut à genoux, des mains de ce prince% l'investiture des fiefs qu'il tenait de l'empire et cinq étendards, emblèmes d'un égal nombre de dignités ou d'attributions, savoir : celles de grand sénéchal, de représentant de l'empereur dans les duels des nobles entre le Rhin et la Meuse, de comte de Remiremont, de marchis ou grand voyer de l'empire dans toute la Lorraine, enfin pour la l'égale qui appartenait à l'empereur dans les abbayes de Saint-Pierre et de Saint-Martin de Metz et dont celui-ci gratifiait le duc.

Dans une guerre que Ferry avait déclarée aux Messins, il fut vaincu à Moresberg (1280). Des différends survenus entre plusieurs princes durent leur aplanissement à ses efforts.

Les privilèges judiciaires, militaires et honorifiques qui distinguèrent le corps de la chevalerie du reste de la noblesse lorraine furent institués par lui. Ses monnaies paraissent être les plus anciennes de toutes celles des ducs de Lorraine. Il avait reçu (1298) de l'empereur Albert le droit d'en frapper.

Sa vie se termina le 31 décembre 1303, et le trône fut occupé alors par son fils aîné, Thiébaud II.

Celui-ci, avant son avènement, avait déjà vaillamment se couru Albert d'Autriche contre Adolphe de Nassau (1298), à Gelheim, où le dernier fut tué. 11 signala son début comme souverain par un acte de vigueur contre les nobles de ses États en les réduisant à la condition de simples sujets. Thiébaut II fit preuve de courage à la bataille de Mons-en-Puelle (1304) ; puis, par l'influence qu'il s'était acquise et dans un esprit de conciliation doublement louable chez un guerrier aussi entre prenant, il prépara la paix entre le roi de France et les Flamands.

Une assemblée des États, tenue à Colombey vers 1306, décida que les fils ou filles du fils aîné d'un duc de Lorraine, décédé avant son père, hériteraient du duché à l' exclusion des frères du dernier souverain et des autres héritiers quels qu'ils fussent. De vives contestations résultèrent plus tard de ce droit de succession établi ainsi dans la ligne directe, même féminine.

Le roi Philippe le Bel s'étant rendu en Lorraine y fut reçu magnifiquement par le duc Thiébaut qui le reconduisit à Paris et l'accompagna jusqu'à Lyon où ce monarque allait assister au couronnement du pape Clément V. En dépit de relations aussi amicales et de services précédemment rendus à la France, Thiébaut n'eut pas moins à soutenir de vives querelles avec cette puissance, au sujet de la ville de Neufchâteau qu'elle protégeait d'une manière inquiétante pour lui. Attaqué par l'évêque de Metz, il l'avait vaincu; il avait fait prisonniers les comtes de Bar et de Salm; puis, dans des hostilités contre le comte de Vaudémont, il fut lui-même blessé au combat de Puligny.

Ce duc était remarquable par sa bravoure, par sa bienfaisance et par l'affection qu'il portait au soldat.

Ferry III, son fils, né en 1282, avait épousé, en 1308, Isabelle d'Autriche, fille de l'empereur Albert. Il fut surnommé le luitteur (lutteur), à cause de sa force extraordinaire et de son infatigable vaillance. Sa vie belliqueuse a été écrite par un anonyme contemporain. Des discussions s'élevèrent, particulièrement au sujet du droit de battre monnaie, entre lui et le connétable Gaucher de Châtillon, second époux de sa mère dans le domaine de laquelle était comprise la ville de Neufchâteau où se frappait la monnaie.

Sous son règne, les Templiers, recherchés en Lorraine, y furent traités beaucoup moins rigoureusement qu'en France; on se contenta de les disperser dans les monastères, pour y faire pénitence, en leur accordant une modique pension.

Le comte de Vaudémont se soumit à l'hommage envers Ferry, et celui de Bar conclut avec lui un traité d'amitié et d'alliance perpétuelle. Mais la prospérité de son gouvernement fut troublée par une famine qui désola la Lorraine et dont les effets désastreux s'accrurent encore par ceux d'une maladie pestilentielle suivie d'inondations et de tremblements de terre.

Lorsque, après la mort de Henri VII, Louis, duc de Bavière, et Frédéric le Bel, duc d'Autriche, eurent été élus tous deux empereurs par des partis différents, Ferry, combattant pour Frédéric, se vit, ainsi que ce prince et son frère, fait prisonnier à la bataille de Mühldorf. La liberté lui fut rendue par Louis de Bavière, à la demande de Charles le Bel, roi de France; et, se séparant alors de la cause de Frédéric, il s'attacha par reconnaissance au pays dont le souverain avait brisé ses fers. Bientôt il se ligua avec l'archevêque de Trèves, le roi Jean de Bohême, le comte de Luxembourg et Edouard, comte de Bar, contre la ville de Metz. Leurs forces réunies se trouvant insuffisantes pour faire le siège, ils dévastèrent les environs, et les Messins furent obligés de conclure la paix à l'avantage de ces princes coalisés (1324).

Dans le cours de la même année, le duc de Lorraine avait amené des renforts, en Guienne, à Charles le Bel contre les Anglais; et, un peu plus tard (1528), il accompagna avec le même dévoilement Philippe de Valois, marchant en Flandre pour protéger le comte de cette province menacé par une révolte de ses sujets. Ferry III l'ut tué en combattant héroïquement à la bataille de Mont-Cassel, et ce duc de Lorraine cimenta ainsi de son sang un attachement pour la France auquel son successeur devait payer de même le tribut de son courage et de sa vie.

Raoul n'était âgé que d'environ quinze ans lorsqu'il perdit son père; et, par déférence filiale, il laissa entre les mains de sa mère une régence qu'elle exerça avec sagesse. Après la mort de cette princesse (1332), il contraignit les bourgeois de Toul à le reconnaître pour leur gouverneur. Sa première femme.

Aliénor de Bar, ne lui ayant pas laissé d'enfants, il s'unit en secondes noces à Marie de Blois, fille de Guy de Châtillon, comte de Blois et de Dunois, et de Marguerite de Valois. Il en reçut, en dot, plusieurs terres considérables, entre autres la seigneurie de Guise[6], provenant de l'ancienne maison d'Anjou, et qui fournit plus tard le titre principal de cette branche cadette si célèbre de la maison de Lorraine.

Raoul eut à guerroyer contre le comte de Bar qui refusait de lui rendre hommage; mais l'intervention de Philippe de Valois apaisa la querelle.

Ce duc fut fondateur du chapitre de Saint-Georges dont le souverain était toujours, de droit, premier chanoine.

Constamment avide de gloire, il partit pour voler au secours d'Alphonse de Castiile attaqué par les Maures qui furent défaits à la bataille de Gibraltar, où Raoul commandait l'aile gauche de l'armée, puis expulsés d'Algésiras, et dont le roi, ainsi que sa femme et ses deux fils, de même que le roi de Tunis, furent faits prisonniers au moment où ils cherchaient à se réfugier sur leurs vaisseaux. Raoul avait eu la principale part aux succès de la campagne, et, de retour dans ses États, il soumit l'évêque de Metz, Adémar, qui, profitant de son absence, avait voulu s'emparer d'un château, aujourd'hui la petite ville de Château-Salins, construit par la régente Isabelle d'Autriche.

Le duc Raoul, après avoir secondé Philippe de Valois dans la guerre de Bretagne, se rendit avec l'élite de sa noblesse à l'armée du même monarque pour combattre avec lui contre les Anglais ; il fit des prodiges de valeur, mais, victime d'un sort pareil à celui de son père, il périt en héros à la journée de Crécy (1346)...

[1] Mss. de la Bibl. nation., suppl. franc. 1054, fol. 147. [2] Véritable origine de la Maison de Lorraine, par le P. Vignier, oratorien, 1649. — Origine de la très illustre Maison de Lorraine ; supplément l'histoire de la maison de Lorraine, par le P. Benoit, Toul, 1712, 1714. [3] Cette qualité de neveu, niée formellement par le P. Benoît (Origine de la très illustre Maison, etc.), a fourni un grand sujet de controverse. Voir, pour l'affirmative : Fiirstentafel der Staaten-Geschichte, J.-F. Danimberger, Regensburg, 1831. [4] « Toi, viateur scai-tu qu'icy repose?

«  Pose ton pas et lis ceste écriture ;

«  Ah ! ce n'est pas de basse créature

« Le corps; certe, comme le lieu supose;

« C'est Havois de Lorraine duchesse,

« Laquelle pleine de largesse

« Construit le cloître l'an MLXIX

« Et elle le fit tout de neuf. »

(Épitaphe très postérieure à l'époque de la mort de Hadvide de Namur.)

[5] Ainsi qu'on en trouve la preuve aux pièces justificatives fournies par D, Calmet dans son grand ouvrage. [6] Ville de Picardie, chef-lieu du petit pays nommé Tiérache, située sur l'Oise, à six lieues de Vervins, et qui était, au neuvième siècle, l'une des douze pairies du comté de Flandre. La construction du château de Guise, rebâti en 1549, datait du onzième siècle.

...La Lorraine pleura Raoul comme l'un de ses souverains les plus vaillants, « qui en son temps fut un autre Rolland et parangon des princes lorrains[1]», et la mémoire de ce duc reçut d'un poète contemporain l'hommage des vers suivants :

« Mort qui de tout prendre est engrande[2]

« Fist moult piteuse prinse et grande

« En Raoul qui marquis et duc

« Estoit, et à tous bien rendu,

« Saige, courtois et plein d'honneur,

« Sans envie et large donneur.

« A Crécy bien se déffendit,

« Toutes les batailles fendit,

« Si mourut, n'en soit reproché,

« Trouvé fut le plus aprouché

« Des Anglois. Cy en gist le corps,

« Dieu luy soit vray miséricors ! »

Il laissait de sa seconde femme un fils unique, Jean Ier, âgé de moins de sept ans, qui fut élevé près de son parrain, le dauphin de France; et, selon le voeu testamentaire de son époux, la duchesse, Marie de Blois, reçut les titres de tutrice et de régente. Son administration fut traversée par de sérieux orages, car elle eut des luttes multipliées à soutenir contre les seigneurs et contre Adémar, évêque de Metz, qui réussit finalement à conserver la possession de Château-Salins à la suite d'une guerre dévastatrice de part et d'autre, prolongée pendant plus de quatre ans.

À cette époque, la noblesse de Lorraine entretenait un luxe funeste qui, par les exactions dont il était cause, excita de la part des paysans une révolte dont beaucoup de seigneurs furent victimes. C'est aussi en 1352 que le roi des Romains, depuis Charles IV, venu à Metz avant d'avoir été couronné empereur, érigea en duchés les comtés de Luxembourg et de Bar.

Fidèle aux nobles exemples de ses pères, le duc de Lorraine, très jeune encore, prit une part active aux guerres qui occupaient la France. Il combattit à la bataille de Poitiers ; deux de ses chevaux y furent tués sous lui ; et, prisonnier comme le roi Jean, il se vit lui-même conduit en Angleterre avec ce prince. Sa captivité ne cessa que par l'effet du traité de Bretigny (1360), au prix d'une rançon de trente mille livres stipulée par sa mère.

Les chevaliers de l'ordre Teutonique étaient violemment opprimés en Prusse par le duc de Lithuanie : Jean de Lorraine marcha à leur secours, et défit complétement leur ennemi dans les plaines d'Hazeland, près de Thorn sur la Vistule. Il fut présent au sacre de Charles V, comme il l'avait été déjà à celui du père de ce roi, concourut à la guerre en Bretagne, lors de la querelle entre Charles de Blois et le jeune comte de Montfort, et, par une fatalité répétée, fut encore fait prisonnier à la bataille d'Auray. Il n'eut pas cette fois un roi, mais un héros, Duguesclin, pour compagnon d'infortune (1364).

Rendu à la liberté après le traité de Guérande (1365), il châtia, à son retour, des bandits répandus dans ses États, fut forcé de combattre le comte de Vaudémont, sénéchal de Champagne et seigneur de Joinville, puis conclut la paix avec lui.

Formé dans l'art de gouverner par son séjour en France, Jean Ier publia beaucoup de règlements utiles pour ses sujets.

A ce prince remontent aussi les premiers anoblissements en Lorraine (1382). Il commanda l'avant-garde de l'armée de Charles VI dans la guerre contre le duc de Gueldres et prépara un accommodement entre les deux adversaires. Fixé d'ordinaire à la cour de France, il s'en éloigna momentanément pour aller sévir contre une révolte des habitants de Neufchâteau, puis revint achever sa carrière à Paris où il mourut (septembre 1389) au moment de partir pour Naples avec le jeune Louis, duc d'Anjou, qui venait d'en être couronné roi à Avignon par le pape Clément VII. Sa fin ne parut pas naturelle, et la plupart des historiens de la Lorraine soupçonnent les bourgeois de Neufchâteau de l'avoir fait empoisonner par l'entremise de son secrétaire.

Son fils Charles, appelé quelquefois Charles II, afin de le distinguer de Charles de France, qui pourtant n'avait été duc que de la basse Lorraine, aima la guerre, les lettres et la musique. Il ne se séparait jamais des oeuvres de César et de Tite-Live, et les arts avaient en lui un protecteur éclairé. Avant la mort de son père, il s'était déjà signalé dans divers combats, et en 1592 il fit partie, avec le duc de Bourbon et quelques autres princes chrétiens, d'une brillante expédition en Afrique contre les barbares de Tunis. Il sut pardonner généreusement aux bourgeois de Strasbourg qui avaient pénétré dans la Lorraine et s'y étaient livrés à des dévastations. De même que le duc Jean, il s'institua le défenseur des chevaliers teutoniques et défit leurs ennemis près de Wilna. Il eut aussi, comme la plupart de ses prédécesseurs, diverses luttes intestines à soutenir.

Charles, n'ayant pas eu d'enfants mâles de sa femme Marguerite de Bavière[3], avait marié (1419) sa fille ainée Isabelle avec René d'Anjou, roi de Naples et de Sicile, comte de Provence et de Guise[4]2, neveu et héritier du cardinal Louis, évêque de Verdun, devenu duc de Bar par la mort de son frère Édouard. René était parvenu ainsi à réunir les duchés de Lorraine et de Bar, et cherchait à prendre toutes les mesures en son pouvoir pour en garantir la double et durable possession à sa fille et à sa descendance, en dépit des prétentions de son neveu, le comte de Vaudémont, qui laissait percer le dessein d'occuper après lui le trône de Lorraine. Ce jeune prince était fils de Ferry l'Audacieux, frère cadet de Charles II. Ferry, seigneur de Rumigny, avait reçu en mariage le comté de Vaudémont et la seigneurie de Joinville de sa femme Marguerite de Joinville, héritière de la première branche de Vaudémont, dont il a été l'ait mention précédemment et qui provenait d'un fils de Gérard d'Alsace. Il fut donc l'auteur d'une seconde famille de Vaudémont.

Charles II cessa d'exister le 23 janvier 1431, et, après lui, René d'Anjou et Isabelle furent reconnus pour souverains par la noblesse. Mais Antoine, comte de Vaudémont et baron de Joinville, du chef de sa mère Marguerite, soutenait que la Lorraine était un fief masculin et la réclamait, en conséquence, comme héritier de son père Ferry l'Audacieux. Il avait pour épouse Marie d'Harcourt, héritière d'Aumale, d'Elbeuf, de Mayenne, de Lillebonne, de Brionne, biens dont les noms ont été portés depuis et presque tous illustrés par divers membres de la famille des ducs de Guise.

Antoine fit valoir ses prétentions, les armes à la main, avec l'appui du duc de Bourgogne, au parti duquel il tenait. Le roi de France, au contraire, protégeait René, et ses troupes, que commandait Barbazan, gouverneur de Champagne, réunies à celles de ce prince, dévastèrent le Barrois ; mais à la bataille de Bulgnéville[5] ou de Bar, vaincu par le comte de Vaudémont et par Toulongeon, maréchal de Bourgogne, René fut blessé à la lèvre, fait prisonnier, conduit à Dijon et renfermé dans la tour de Bar[6].

Vaudémont n'avait pas toutefois su profiter de sa victoire.

Une trêve fut accordée d'abord, et, par l'effet de l'accommodement qui intervint ensuite, Ferry, fils du comte, dut épouser plus tard sa cousine lolande, fille de René et d'Isabelle, afin de ménager pour un petit-fils d'Antoine l'éventualité de rentrer ainsi du moins en possession de l'héritage de ses pères.

Pendant la captivité de René, sa femme Isabelle était allée, après la mort de Louis, roi de Naples, disputer la couronne de ce pays à Alphonse V d'Aragon ; mais elle ne remporta, dans  cette courageuse tentative, que des avantages utiles seulement à sa gloire et revint en Lorraine.

Son mari recouvra la liberté en 1437, moyennant la cession de quelques places et une rançon de deux cent mille écus fournis par la généreuse chevalerie de Lorraine, qui se cotisa pour les réunir. Il fut, en outre, convenu que le prince Jean, fils aîné de René et appelé duc de Calabre, recevrait la main de Marie de Bourbon, nièce de Philippe le Bon. À la faveur de ces arrangements, la réconciliation s'opéra entre les maisons de Bourgogne et d'Anjou.

René, de retour en Lorraine, emprunta des sommes considérables et partit pour Naples, où il ne fit que subir de nouveaux échecs. Pendant son absence, le comte de Vaudémont s'était livré derechef à ses excursions dans le duché; mais l'union de leurs enfants, en s'accomplissant alors (vers 1440), concilia ces deux princes. Constamment malheureux dans ses entreprises, René Ier remit (1452) tout pouvoir sur la Lorraine à son fils aîné, Jean, et alla achever ses jours en Provence, dans la paisible culture des lettres et des arts.

Jean II, âgé de vingt-neuf ans, apportait à la direction du gouvernement une modération, une sagesse, une valeur et une expérience exercées ou acquises dans les infortunes au milieu desquelles s'était écoulée sa jeunesse. Appelé par les Florentins, il marcha à leur secours contre Alphonse qu'il contraignit à se retirer. Il reçut ensuite du roi Charles VII le gouvernement de Gènes et profita de cette position pour tenter encore la conquête de Naples; mais bientôt trahi, abandonné, il se vit forcé de repasser en France.

Jean donna de nouvelles lettres-patentes confirmant tous les privilèges déjà accordés à l'ancienne chevalerie de Lorraine envers laquelle sa famille avait contracté de si grandes obligations. Il prit part à la ligue du bien public contre Louis XI devint ensuite le principal auteur de la paix qui s'effectua entre ce monarque et les seigneurs confédérés.

En récompense d'un service aussi important, le roi de France lui fit remise de l'hommage auquel le duc était tenu envers lui pour les villes de Neufchâteau, Châtenoys, Montfort, Frouart, et, en le comblant de dons, se l'attacha dès lors sincèrement.

Plus tard Jean alla porter la guerre en Catalogne et vit s'ouvrir Ies portes de Barcelone, dont les habitants le chéris saient et le reçurent pour leur souverain, lorsqu'il parut à la tête de vingt-cinq mille hommes. Toute cette province se sou mit bientôt à lui; mais il ne jouit pas longtemps de son triomphe, et mourut en 1470, empoisonné, à ce que l'on soupçonna, au moment où il allait pénétrer en Aragon pour faire valoir les droits incontestables à la couronne de cet État qu'il tenait d'Iolande, sa grand'mère. Un historien a dit que « pour être le premier prince de son temps, il ne manqua à Jean d'Anjou, duc de Lorraine, que d'être heureux. »

Nicolas, que son père, avant de partir pour l'Espagne, avait institué régent du duché, se trouvait à la cour de France lors qu'il fut appelé à la succession. Il semblait d'abord préférer le repos et les plaisirs de la vie privée aux charges et aux honneurs du pouvoir; mais, réclamé par l'intérêt de l'État, il ne balança plus, se rendit en Lorraine, visita toutes les villes, prit connaissance de tous les besoins et, à l'exemple de son père, confirma les privilèges de l'ancienne chevalerie. Il revint aussitôt à Paris, dont il affectionnait le séjour; mais, s'étant brouillé (1472) avec Louis XI qui lui refusait des troupes pour appuyer ses projets sur l'Aragon, il quitta la cour de ce monarque et retourna dans son propre pays. Ce fut vainement qu'il fit une tentative pour s'emparer de Metz[7] par surprise; il échoua, à cause de son indécision et de sa lenteur à secourir un de ses officiers qui avait déjà pénétré dans la ville.

Nicolas se trouvait sur le point de conclure son mariage avec Marie de Bourgogne lorsqu'il mourut (12 août 1473) d'une fièvre maligne, à Nancy. Il était un des plus beaux princes de son époque, généreux, doué de courage aussi bien que d'expérience des hommes et des affaires.

Le duché de Lorraine, qui pendant quarante-trois ans avait appartenu à la maison d'Anjou, rentra alors dans celle de Gérard d'Alsace, car, après la mort de son neveu, Iolande d'Anjou, fille de René Ier et veuve de Ferry, comte de Vaudémout, ne voulant pas renoncer au genre de vie paisible qu'elle avait adopté et convaincue que le gouvernement d'une femme ne convenait point aux Lorrains, fit aussitôt cession de tous ses droits à son fils René, en ne se réservant que ses revenus viagers.

Dès qu'il fut instruit de la mort de Nicolas, le duc de Bourgogne projeta de s'emparer de la Lorraine et trouva le moyen de se saisir, à Joinville, par l'intermédiaire d'un capitaine allemand, de la personne du nouveau duc. Louis XI, alors ami de René II, auquel il donna depuis différents sujets de méfiance et de plaintes, fit par représailles arrêter un neveu de l'empereur qui se trouvait à Paris. Un échange rendit la liberté au duc de Lorraine qui déclara la guerre à celui de Bourgogne.

Auxiliaire des Suisses, René se couvrit de gloire à Morat ; puis ayant réuni six mille volontaires, il retourna en Lorraine, reprit sa capitale aux troupes bourguignonnes qui s'en étaient emparées, et, avec l'aide de quelques nouvelles levées suisses, il défit (5 janvier 1477), très jeune encore[8], et grâce à sa constance et à son courage, ce redoutable Charles le Téméraire dont la fortune et la vie[9] rencontrèrent leur terme sous les murs de Nancy.

Le corps de ce prince ne fut retrouvé que deux jours après, et René, vêtu d'habits de deuil, voulut aller religieusement rendre hommage aux restes de son ennemi. « Biau cousin, dit-il en soulevant sa main glacée, vos âmes ait Dieu ; vous nous avez fait moult maux et douleurs. »

Vainqueur magnanime, le duc de Lorraine accorda généreusement leur pardon à ceux de ses sujets qui, pendant la guerre, avaient pris parti pour Charles, et, de toutes les confiscations, « ne retint qu'un vase de crystal où il buvait l'oubli de ses vengeances[10]. »

De nouveaux rapports d'alliance s'étaient établis, après ce triomphe, entre René II et Louis XI ; et pourtant ce monarque arracha au vieux René d'Anjou la cession, pour six ans, du duché de Bar qui ne fut restitué ensuite au duc de Lorraine que par le gouvernement d'Anne de France, dame de Beaujeu, lorsque Louis XI n'exista plus.

La renommée guerrière de René II avait engagé les Vénitiens à lui offrir (1480) le bâton de capitaine-général de leurs troupes, qu'il accepta dans l'espoir mal fondé de se créer par là un appui pour faire valoir ses prétentions sur la Provence, héritage de la maison d'Anjou. Il échoua également dans ses tentatives[11] et de conquête et de négociations pour recouvrer cette province.

En 1485, la haute noblesse du royaume de Naples, voulant secouer le joug de la maison d'Aragon, appela à la couronne le duc de Lorraine qui se préparait à partir pour l'Italie avec quelques faibles secours en volontaires et en argent reçus de la France, lorsqu'il apprit la dispersion ou la captivité de la plupart de ses partisans[12].

Sans avoir pu l'atteindre lui-même, il transmettait donc à sa famille, à ses descendants ce champ de séductions, cet objet de rêves ambitieux que les Guises particulièrement, à des époques diverses, à plusieurs reprises, devaient s'efforcer d'acquérir.

René II accompagna Charles VIII dans son expédition en Bretagne contre le duc d'Orléans, depuis Louis XII, et combattit à la bataille de Saint- Aubin-du-Cormier ; mais mécontent de ne pouvoir jamais rencontrer que des refus quand il réclamait la restitution de la Provence, il s'éloigna de la cour de France, après avoir fait une protestation conservatrice de ses droits, et retourna dans ses États où il eut à soutenir une guerre à laquelle Charles VIII avait probablement poussé la ville de Metz contre lui. Pendant le cours de ces hostilités, un officier lui demandant s'il fallait mettre le feu à un village dont on s'était emparé. « Capitaine, répondit René, quand maux voudras faire enquerre conseil de moi, et pas n'en feras. »

En récompense de la fidélité gardée envers lui par les seigneurs, lors du début orageux de son règne, René II avait confirmé tous les privilèges de la noblesse et de la chevalerie.

De nouvelles franchises lurent aussi accordées aux bourgeois de la ville de Nancy ; et, par l'un des derniers actes de sa vie, il établit la loi salique pour la succession au trône.

Courageux, entreprenant, éclairé, généreux, équitable, plein de droiture dans ses actions, de fidélité dans ses alliances, de noble bonhomie dans ses paroles, tel fut ce brillant et aventureux duc de Lorraine, résumé des vertus qui avaient signalé plusieurs de ses ancêtres, souche respectable d'où jaillit, pleine de sève, cette branche hardie et vigoureuse des Guises.

C'est ici donc qu'il faut se séparer de la ligne directe des ducs de Lorraine, aujourd'hui régnante en Autriche, en Toscane, à Modène, pour s'attacher exclusivement à l'histoire de la famille collatérale dont un fils de René II fut le chef.

Le mariage de ce prince avec Jeanne d'Harcourt, comtesse de Tancarville, n'avait point porté de fruits, et René répudia sa femme (1485) au bout de quatorze années de stérilité: une sentence de l'officialité de Toul, confirmée trois ans après par le pape, déclara nulle cette alliance. Leduc de Lorraine cependant avait épousé en secondes noces, même avant la décision de Rome, Philippe, fille d'Adolphe d'Egmont, duc de Gueldres, et de Catherine de Rourbon, soeur du sire de Beaujeu. Plus favorisé dans sa nouvelle union, il en obtint douze enfants.

Après la mort (à Bar, le 10 décembre 1508) du duc-roi, son mari, qu'elle appelait toujours son bon René, Philippe, assistée du secours de « maistre Nicolas Le Clerc, docteur en théologie, » consacra onze années à l'éducation et au soin des biens de sa famille. Au mois de mars 1306, elle avait obtenu des lettres de naturalité en France; Louis XII lui accorda aussi (et confirma même, de Milan le 5 juillet 1509), « le bail et garde » de ses enfants mineurs dont la surveillance aurait dû appartenir au roi, à raison des terres et seigneuries que ceux-ci possédaient en Normandie. Enfin, quoique nantie d'un douaire établi sur les villes et châteaux de Joinville, sur Doulevant, Rouvroy, Roche-du-Maine, Éclaron, Hatignecourt, etc.,

Philippe de Gueldres se retira au couvent des Filles-de-Sainte-Claire de Pont-à-Mousson et y fit profession, le 15 décembre 1519, en présence de ses enfants et de sa cour. Elle entra dans le cloître précédée de son plus jeune fils, âgé de douze ans, qui fondait en larmes en lui portant le cierge. Après la cérémonie, les princes, les princesses et les personnages présents s'avancèrent près de la grille du chœur pour recevoir, agenouillés et baignés de larmes, la bénédiction de Philippe qui disait ainsi au monde un adieu spontané et définitif. Dans cet austère asile, où elle devait terminer ses jours « en opinion de sainteté » à l'âge de quatre-vingt-cinq ans (le 26 février 1547), son humilité fut constamment telle que, soumise à toutes les obligations de son ordre, portant les mêmes vêtements, vivant de la même nourriture que les autres religieuses, elle signait ses lettres à ses supérieures : Votre pauvre fille et sujette soeur Philippe, humble servante de Jésus, ou sœur Philippe, pauvre ver de terre.

Pendant son séjour à la cour, cette princesse, douée d'une beauté remarquable et de la vertu la plus pure[13], avait choisi pour devise les mots: ne mi toqués, il point, placés autour d'une feuille de chardon.

Des huit fils de René II et de Philippe de Gueldres, Antoine, devenu l'aîné par la mort en bas âge des deux premiers, Louis et François, succéda au duché de Lorraine. Ses sujets l'appelaient le « bon duc, à cause, dit Brantôme, qu'il estoit un très homme de bien, prince d'honneur et de conscience, et t toutes ces belles marques se représentoient en son beau et honorable visage. »

Le cinquième, Claude, fut le premier des Guises : nous l’allons bientôt suivre au milieu des travaux et dans les progrès de sa glorieuse carrière.

De ses autres frères, l'un, jeune encore, tomba héroïquement à la bataille de Marignan ; François, âgé de dix-huit ans, périt de même à celle de Pavie ; Louis, comte de Vaudémont, victime de la peste, laissa la vie au siège de Naples en 1525 ; Jean, qui survécut, devint cardinal, acquit du crédit à la cour de France, à celle de Rome, et de la célébrité par les négociations dont nous le verrons chargé auprès de l'empereur Charles-Quint. Quant aux quatre filles de René et de Philippe, aucune d'elles ne dépassa la jeunesse.

 

[1] Ed. du Boulay, Généalogie des ducs de Lorraine. [2] Portée à, prenant en gré de faire quelque chose… [3] Fille de l'empereur Robert. [4] Cette dernière terre lui avait été donnée en apanage, ainsi que celles de Chailly et de Longjumeau, par son père Louis II, roi de Naples et de Sicile.  [5] « Ou le bon duc René fut pris,

«  Avec plusieurs de ses amis,

« Plusieurs furent morts sur la place.

« Je prie Dieu leur faire grâce,

« Mais chacun devoit bien maudire

« Ceux qui lâchement s'enfuire,

« Car pour eux endurons grand peine

« En Barrois et en Lorraine,

" Dont le bon duc étoit sire,

« Qu'aux prisonniers doint delivrance,

« Et aux trépassez allégeance,

« Et aux échapéz bon courage

« De récupérer ce dommage. » (Rimaille faite an sujet de cette bataille.)

[6] « Le duc René ayant été pris en bataille fut mené au duc de Bourgogne qui le garda fort longtemps prisonnier, tellement que se raconte de lui qu'estant expert en la peinture il peignit toute sa chambre d'oubliés d'or pour monstrer que ses parents l'avoient oublié. » (Mss. Dupuy, v. 746, Mémoire sur Guise.) [7] Et pour se venger des habitants qui s'étaient permis de dire que ce prince ne savait que danser. [8] Il n'avait que vingt-six ans. [9] «Le duc de Bourgogne fuyant prèz d'une commenderie, assez proche de Nancy, son cheval tresbucha et l'enfondra dans un ruisseau où il fut assomé ; son corps reconnu fut enterré à Nancy. » (Mss. dela Bib. nat., supplément français 1054, Histoire de Joinville, écrite en 1632.) [10] Henri Étienne, Résumé de l'Histoire de Lorraine.   11] Le vain titre de roi de Sicile et le droit de réunir dans son écusson les armes de Jérusalem, d'Aragon et d'Anjou furent tout ce qu'elles lui procurèrent. [12] Le royaume de Naples fut reconquis, en 1496, par la maison d'Aragon, après le départ de Charles VIII : «... Ainsi ne restant plus pour le recouvrement de tout le royaume que Tarente et Caïette et quelques autres places tenues par Charles de Sanguin et le mont Saint-Ange où étoit Julien de Lorraine, lequel avec une grande louange faisoit sentir sa hardiesse et sa vaillantise en tous lieux de là autour. » [13] Son mérite inspira à un poëte de l'époque les vers suivants en forme d'épitaphe de révérendissime mère en Dieu madame Philippe de Gueldres, jadis royne de Sicile et duchesse de Lorraine :

« Le corps enclos sous ceste sépulture

« Fut d'une roine en laquelle nature

« Ne s'oublia. Philippe estoit son nom,

« Du sang gueldrois portant arme et surnom,

« Laquelle fut en vertus tant civile,

« Qu'elle espousa René roy de Sicile*

« Duquel elle eut cinq magnanimes princes,

« Vrais héritiers de roiales provinces.

« Puis le roy mort, cherchant la vie heureuse

« Se feist icy vestir religieuse

« De sainte Claire, ou l'an vingt-septiesme

« Qu'elle eust l'habit, par maladie extresme

« Mort la surprint à quatre-vingt-cinq ans.

 « Son esprit soit ès hauts cieux triomphant.

(Mémoires de l’Estoile.)

*« René de Hiérusalem roy

« Qui de Cécile estoit sembkblement

« Vray héritier par constance et par loy. » (Mémoires de L’Estoile.)

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ARCHEOLOGIE CHRETIENNE

L’ICONOGRAPHIE DU CŒUR DE JÉSUS

La Plaie latérale de Jésus-Christ et les Arbres emblématiques.

Les arbres et leur symbolisme ont joué des rôles trop fréquents et trop importants dans les Livres de l'Ancien Testament pour que, dès la naissance de l'art chrétien, la jeune église n'ait pas, à son tour, avidement cherché, et amplement trouvé, dans les heureuses propriétés des arbres, les éléments de comparaisons, d'analogies, et des motifs anagogiques que, par ailleurs, les trois règnes animal, végétal et minéral lui ont fourni si abondamment.

« L'Arbre de la Science du Bien et du Mal» apparaît maintes fois dans l'art des catacombes, sur les fresques, les sarcophages, les fonds des vases et des coupes, les pierres fines gravées, etc… ; et dans nos églises occidentales des temps mérovingiens par exemple à Vertou, (diocèse de Nantes), à Pouillé (diocèse de Poitiers) il ornait, entre Adam et Eve coupables, les briques ornementales et des panneaux de pierre sculptés. «L'Arbre de Vie » du Paradis terrestre figura la Personne de Jésus-Christ dans tout l'ancien art chrétien, et fut, à ce titre, en grande faveur chez les artistes graveurs de sceaux mystiques, du XIIe siècle au XVe. « La Tige de Jessé », dont les sculpteurs et surtout les peintres verriers ont peuplé nos cathédrales, leur fut une source d'amples compositions.

Parmi ceux qui doivent leur caractère emblématique à la seule initiative chrétienne apparaissent tout d'abord les arbres dont parlent les Évangiles : le Figuier stérile ; la Vigne, dont le Christ est le cep et nous les sarments ; l’Olivier, qui devint un des emblèmes personnels de Jésus ; puis le Chêne, le Palmier, le Cèdre et le Grenadier etc.

Et pourtant la nature avec toutes ses richesses, parut trop pauvre à la pensée chrétienne du Moyen-âge pour figurer, comme il lui convenait, toutes les admirations et tous le enthousiasmes de son amour pour le Christ Jésus ; alors l'emblématique inventa des arbres fictifs, tant elle avait la sainte hantise de les représenter mystérieusement, par une plus grande somme d'hiéroglyphes ; de là l’Arbre Paradision, dans -le feuillage duquel les colombes fidèles trouvent un asile assuré, et l'Arbre des Vifs et des Morts, dont le Christ est le tronc, nous, les rameaux greffés, et nos œuvres, les fruits ; -et ces fruits apparaissent sous la forme de petites têtes d'enfants ; les unes, celles de droite, vivent et reposent ; les autres, celles de gauche, sont mortes et décharnées, parce que les premières, écloses et mûries à la lumière du soleil divin, sont les œuvres de vie ; et les secondes, qui sont nos œuvres de mort, sont nées dans l'ombre froide et sous lèvent de l'aquilon. Ainsi cet arbre nous apparait-il dans une superbe sculpture d'art ogival, à Trêves.

Avant même de parler de ces arbres imaginaires. J'aurais dû placer l'Arbre, pris en général et sans désignation d'espèce, que les premiers docteurs chrétiens ont accueilli avec son sens antique d'emblème de résurrection et dont les artistes des- catacombes ont fait, à cause de la chute et du renouvellement, annuels de son feuillage, l'image de Jésus ressuscité, principe et gage delà-future résurrection de nos corps[1]. L'Acacia cependant, plus que les autres arbres, à feuilles caduques, semble avoir ainsi représenté l’idée de résurrection dans les anciens paganismes, et le Christ ressuscité dans les églises primitives d'Orient et d’Égypte ; c'est du reste le caractère qui lui a été conservé en Occident par les sociétés hermétiques du Moyen-âge et par la Maçonnerie actuelle, leur héritière, dégénérée.

Dans l'ex-Iibris. hermétique ci-contre, l'Acacia, figure du Christ-ressuscité, a trois maîtresses racines, et trois maîtresses branches, parce que le Rédempteur est ressuscité au bout de trois jours. Il porte le Pélican gaucher qui ressuscite ses petits par l'ablution de son sang et qu'entoure le serpent-cercle, « l'ouroboros », emblème delà perpétuité du temps, de l'Impérissable ; ce que dit aussi le Sigle de «Sol et Luna », symbole consacré de glorification et d'éternité: Celui qui est ressuscité ne meurt plus.

Mais qu'il apparaisse ainsi en ressuscité, en ferment de résurrection, sous les formes du palmier, de l'acacia ou des arbres à feuilles caduques ; avec l'olivier, comme source d'onctueuse douceur et d'utile remède ; avec le chêne comme principe de robustesse; qu'il soit le cèdre et le grenadier prolifiques, qu'il soit les arbres protecteurs cités plus haut, qu'il soit l'arbre de Vie, sur lequel saint Paul veut que tout chrétien soit enté[2], qu'il soit le Rejeton de David issu de la Tige de Jessé, tout cela est bien, et notre esprit doit tout à la fois l'adorer sous le voile de ces figures et admirer l'ingéniosité de nos premiers symbolistes.

Cependant, tous les sens ainsi interprétés s'écartent du cadre des études habituelles et du programme de Regnabit. Il faut en venir à la seconde partie du Moyen-âge – et chercher dans les réserves les moins connues, je crois, de l'emblématique chrétienne pour arriver, à découvrir les heureuses allégories qu'un même amour a dédiées au Sauveur, et qui nous replacent sur notre habituel terrain.

Déjà, parmi les arbres emblématiques précédemment nommés, s'il en est, tels la Tige de Jessé, l'Arbre de Vie, l'olivier, le palmier, les arbres à feuilles caduques, qui reviennent souvent sous la plume des anciens auteurs chrétiens, il en est d'autres aussi, comme le chêne, le grenadier, l'arbre des Vifs et des Morts, dont ils ne parlent que très peu, ou point ; les sens cachés de ces végétaux superbes ne sont apparus aux iconographes que par étude comparée des monuments sculptés ou peints qui les portent.

De même, l'interprétation propre aux arbres dont il reste à parler ici n'a point occupé, ou presque pas, la littérature écrite d'autrefois, mais leurs emplois divers dans les arts religieux ou profanes, notamment dans le Blason, dans la sigillographie mystique, dans les figures ésotériques du Moyen-âge, ne laissent aucun doute possible sur les intentions qui les ont fait entrer dans l'emblématique.

Ex-libris hermétique du XVIIIe siècle  provenant de Poitiers.

Durant le premier millénaire chrétien, l'Orient qui connut ces arbres, les utilisa et prisa fort leurs produits, ne paraît pas avoir eu pour eux l'admiration que leur accorda plus tard l'âme des mystiques d'Occident. Combien parmi les Croisés ou tes pèlerins n'avaient jamais vu avant de prendre la route de Palestine, ni olives, ni grenades, ni dattes, ni les oranges dans lesquelles les clercs virent de suite les pommes d'or du Jardin des Hespérides ?... Ce fut un émerveillement pour eux, dont ils rapportèrent en nos pays d'Ouest l'expressif et naïf écho. Et quand, plus tard, des hardis voyageurs découvrirent à leur tour les arbres producteurs d'essences précieuses, ce fut alors que les pensées s'élevèrent, reconnaissantes, vers le Christ béni dont elles virent l'image et celles de ses plus inestimables dons, dans ces arbres merveilleux ; et l'imagination et la naïve crédulité du temps aidant, des arbres en tous points imaginaires naquirent encore, qu'aucun naturaliste n'a jamais connus. Par exemple Les Pommiers de l'Ancien et du nouvel Adam, que décrit le récit de John Mandeville, dont le premier porte des fruits où se voient les morsures coupables d'Adam et d'Eve, et le second des fruits nommés « pommes de Paradis » qui présentent, quand ont les coupe, de multiples images de la croix du Sauveur ; d'autres, enfin, qui contiennent de petits quadrupèdes semblables à des agneaux ! etc..

En 1268, parut en français la relation des voyages en Extrême Orient et en Egypte de l'Italien Marco Polo; puis, en 1307, celle de cet extraordinaire frère Jehan Hayton, moine arménien, ancien prince de Gorikos, en Cilicie, et de race royale, qui, après avoir exploré l'Inde et la Chine vint les décrire en un paisible monastère de Poitiers où il mourut ; après lui, le frère mineur italien Odric de Pardenone, et surtout sir John Mandeville, gentilhomme anglo-normand qui visita l'Egypte, la Syrie et l'Asie Centrale, et, vers 1360, écrivit un ouvrage sur ses différents voyages. A la fin du XIVe siècle, ces divers récits furent réunis par Flamel, sous le titre de Livre des Merveilles, et ornés de miniatures, pour la bibliothèque du duc Jehan de Berry ; ils avaient eu, les uns et les autres, grand succès à mesure qu'on les avait copiés et répandus, et l'art emblématique vit, par eux, s'enrichir ou se renforcer son ensemble de figures animales ou végétales, notamment en ce qui concernent les arbres suivants :

L'Arbre à encens produit une résine odorante qui répand par te moyen de sa combustion, un parfum pénétrant et d'une excellence telle, que toutes les religions anciennes l'ont fait brûler en des cassolettes précieuses, et tel, aussi, était le prix qu'on attachait à sa qualité, qui variait selon sa provenance, Les Arbres emblématiques que, vers l'an 1500 avant notre ère ; la reine régnante d'Egypte, Hatshopsitou, envoyait te long de la côte orientale d'Afrique une flotte vers le pays du « Pount », laquelle lui rapporta trente et un arbres à encens qui furent plantés en espalier dans le jardin royal de Thèbes, le «Jardin d'Amon»; et sans doute procuraient-ils un encens très supérieur à ceux, si' renommés pourtant, de l'Arabie et de l’Éthiopie, car la reine fit reproduire leur image par des sculptures, qui nous sont restées[3].

L'arbre à encens est une burcéracée, (le Boswellia serrata), et la résine odorante sort des blessures qu'on lui fait. Ainsi vient l'encens qui fut toujours l'emblème des prières faites à Dieu : le livre de l'Apocalypse[4]  ne dit-il pas que c'est dans les volutes de sa fumée que les prières des saints montent vers le Trône Éternel ?... Que cet arbre blessé est donc un merveilleux emblème !... » le tronc de l'arbre, dirent les mystiques, c'est le

Sauveur, le Médiateur divin ; l'encens, nos prières qui tirent de ses plaies sacrées leur puissance efficace, c'est-à-dire qui s'impreignent de la «bonne odeur de Jésus Christ » grâce à laquelle elles sont agréées du Père.

Ici vient le souvenir de ce qu'écrivit Jérémie dans la Fin des Paroles de Baruck quand, comparant, au contraire, les arbres à encens non point au Rédempteur, mais aux justes qui prient, il nous montre Baruch, prononçant cette acclamation : « Saint, saint, saint est l'encens des Arbres qui vivent : »

Les Pins, et notamment le Pin d’Alep, fournirent un autre emblème : la résine vulgaire qui est leur sève, leur sang, découle aussi du coup qui blessa leur flanc, et de cette résine sortira la lumière. Comment aux yeux de ceux qui voyaient l'image du Christ en tout, cet arbre n'aurait-il pas représenté Celui qui a dit : « Je suis la Lumière du monde qui éclaire tout homme vivant ici-bas » ? Et que peut-il signifier de plus vraisemblable sur les sceaux ecclésiastiques et mystiques, par exemple, sur celui du clerc Barthélémy Lubin, XIIIe siècle ? Le rameau de pin y figure une croix végétale ornée de deux fruits en cône, qui précisent l'espèce d'arbre à laquelle il appartient.

Mais voilà que la voix de Jérémie s'élève encore :

« N'y a-t-il plus de gomme et de résine en Galaad? Ne s'y trouve-t-il plus de médecin ? Pourquoi la fille de mon peuple n'est-elle pas guérie et pourquoi sa blessure n'est-elle pas cicatrisée ? » (Ch. VIII, v. 22).

Et plus tard :

Montez en Galaad et prenez de la résine, o Vierge, fille de l’Égypte ; mais vainement vous multiplierez les remèdes : Vous ne guérirez point!» (Ch. XLVI, V. 11).

« Sceau de Barthélémy Lubin clerc », XIIIe siècle. Provenance : Dreux, au diocèse de Chartres. Empreinte appartenant à M. l'abbé Courtaud.

De quelles gommes ou de quelles résines[5] peut-il s'agir ici ?

Plusieurs arbres du bassin oriental de la Méditerranée peuvent satisfaire à cette demande : le Mélèze et le Térébinthe, dont la sève coagulée fournit la térébentine, et le Lentisque, petit arbre qui produit une résine usitée en médecine comme tonique et fortifiant.

- Il faut aussi nommer les Acacias-gommiers d'Egypte et d'Arabie, qui donnent la gomme nilotique et la gomme arabique; le Palmier-Dragon, d'où coule une autre gomme médicinale, le Sang-dragon ; le Santal rouge des Indes, qui produit une substance analogue au sang-dragon; enfin l’Arbre à baume[6], térébinthacée d'où découle la Myrrhe, résine précieuse employée  de tous temps dans la thérapeutique, et que l'on utilise aussi parfois à la place de l'encens, bien que son parfum soit différent ;

Ce furent, avec l'or, ces deux aromates que les Mages offrirent au Roi nouveau-né.

Et tous ces remèdes qu'employa comme nous la Médecine ancienne de l'Orient, toutes ces gommes, ces résines éclairantes ou guérissantes, ces aromates et ces précieux parfums, mûris et flambés aux soleils éblouissants, de l'Equateur et de l'Ethiopie au Liban, de la Lybie au fond de la Babylonie, que tes Prêtres et tes Mages de Ninive, de Tyr, de Babylone, de Palmyre et de Jérusalem, que les hiérodules et les embaumeurs de Thèbes, de Memphis, et d'Héliopolis recherchèrent avidement, tous ces produits merveilleux coulent de l'incision que le fer fait au côté de la tige de ces arbres bénis... Aussi la symbolique du Moyen-âge prit-elle l'homme dans la pauvre misère de sa chair souffrante pour te prosterner devant le côté ouvert du Christ, le faisant remonter par ce chemin jusqu'à son Coeur, source de ses compatissantes bontés et de son Sang précieux: tes gommes efficaces ne sont-elles pas aussi, le sang de l'arbre coagulé au bord de la blessure, et leurs vertus n'ont-elles leur source première sous l'écorce visible ? Cent ans après la composition du Livre des Merveilles, on inhumait, en la chapelle du collège royal de Cambridge le chanoine prévôt Richard Hacuinblen, et, sur la dalle qui recouvrit son corps, on grava l'écusson aux Cinq-Plaies du Sauveur avec cette inscription :

Vulnera Christe tua michi dulci sint medicina!

«Tes plaies, ô Christ ! sont mon plus doux remède![7]»

Sources guérissantes pour les âmes, comme les blessures salutaires des arbres le sont pour les corps, les Plaies sacrées sont des trésors, pour la louange desquels l'emblématique médiévale ne recula devant l'acceptation d'aucune exagération, si naïve qu'elle put être ; comme l'abeille qui butine sur toutes fleurs sucrées, elle trouva son compte dans les plus étranges fictions des récits « d'oultremer ».

Que le Christ Jésus fut foyer de lumière rayonnante, qu'il fut la panacée universelle de maux de l'âme et te Médecin qui peut tout pour la santé des corps, c'était bien ; mais, quand, aux derniers siècles du Moyen-âge, tes mystiques apprirent et crurent, sur parole, que des arbres donnaient des produits encore plus précieux, si possible, ils furent dans le ravissement.

Or, voici ce qu'ils lisaient dans le livre du bon sir John Mandeville :

« Par la mer, on peut aller au royaume de Thalumape ou Thélomasse, qu'on appelle aussi Patham, et ce royaume contient bon nombre de .villes. Il y a dans cette île quatre sortes d'arbres dont l'une produit de la farine pour faire le pain, la seconde le miel, la troisième te vin, et la quatrième un dangereux poison. Voici comment ils tirent la farine de l'Arbre à pain : A certaine époque ils font une incision au tronc de l'arbre, alors, il sort une sève très épaisse qui, étant solidifiée par la chaleur est ensuite broyée et donne de la farine blanche et délicieuse ; le pain qu'on en fait n'a pas le goût du nôtre, mais il est cependant très bon. On opère de même sur l’Arbre à vin, et sur l’Arbre à huile ».

Le livre enluminé de Flamel, pour le duc de Berry, nous montre naïvement les heureux habitants de ces contrées tirant du vin de ces arbres, comme au trou de foret d'une barrique qu'il suffit de reboucher après usage, pour empêcher la perte du liquide !

L'« Arbre à pain », dont parle Mandeville, serait-il une variété de Jaquier (artocarpi) dont la meilleure, celte du jaquier à feuilles découpées, croit en Océanie ? Mandeville, qui parle de Java, et surtout Jean Hayton, l'ont pu connaître, au moins par oui-dire ; la saveur de son fruit, dont l'intérieur ressemble à de la mie de pain est assez peu différente de celle du pain de froment, avec, paraît-il, un léger goût de fond d'artichaut.

La sève de certains arbres, mélangée à de l'eau, en fait une agréable boisson, et l’« Arbre à vin » de Mandeville doit être de cette famille. Quant à « l'Arbre à huile » son nom est applicable à plusieurs variétés de palmiers qui donnent des substances grasses et oléagineuses que nous employons encore sous le nom d'huiles de palme.

« L'arbre à Miel » doit-être, en réalité, un de ces palmiers gommiers dont la sève, solidifiée sur le tronc, est toujours molle  aux lèvres de la blessure ; elle produit quand on la met en vase avec un liquide, une sorte de « gelée » analogue comme consistance, et peut-être comme couleur, au miel. Sur le sceau du moine frère Jean Béraud, deux oiseaux, image des âmes, becquètent le tronc du palmier mystique.

Quant à l'Arbre empoisonneur, il est bien connu ; c'est l'« Upas » dont la sève, très vénéneuse, contient de la strychnine,  et servait, —. si tant est qu'elle n'y sert point encore— en Cochinchine méridionale, à Sumatra et à Bornéo pour empoisonner les armes. Naturellement, cet arbre-là fut « l'arbre de Satan», l'image de l'Anti-Christ qui prend, pour perdre, la même aspect que prend le Rédempteur pour sauver.

Les indigènes du pays de Paiham recueillant le jus des « arbres à vin ». Partie d'une miniature du « Livre ; des Merveilles. »—Fin du XIV siècle.

Sera-t-on surpris que dans la paix méditative des cloîtres, où l'on écoutait avidement tes interminables récits des pèlerins et des Croisés, où, plus tard, on lisait les écrits de Marco Polo, des moines Hayton et Odric de Pardemone, et de Mandeville enfin, on se voit épris d'enthousiasme devant des arbres qui prêtaient à un aussi merveilleux symbolisme ? Des arbres qui donnaient gratuitement à l'homme par la blessure de leur flanc, le Miel dont l'Ecriture a chanté la vertu, l'Huile dont l'église sacre le front de ses Pontifes et des souverains, le front des nouveaux-nés et celui de ceux qui vont mourir ; la Farine et le Vin qui sont la vie de l'homme, et sa joie, le Pain et le Vin, qui deviennent, de par sa puissance et son Amour, le Corps et le Sang du Christ.

Sceau de Fr. Jehan Beraud. — Musée des Antiquaires de l'Ouest à Poitiers.

Comment les yeux de ces mystiques n'auraient-ils pas reconnu, en eux, l'image de cet Homme-Dieu qu'ils cherchaient partout, de « l'Auteur de tous dons parfaits » qui donne à l'homme par la blessure de son côté ouvert, et dans un jet de son Coeur, le miel et l'huile de sa doctrine, le pain et le vin de son Eucharistie.

Comprend-on maintenant toute la chaude poésie qui se lève, toute la pénétrante ferveur qui émane de cette emblématique des arbres où surgissent de prestigieuses et multiples évocations du Christ adoré, des images merveilleusement évocatrices, nées et faites de tout ce que la terre fabuleuse de l'Orient produit en réalité de plus utile, de plus délicieux, de plus éminemment précieux ; de cette emblématique où se mêlent, dans une symphonie splendide de glorification et de reconnaissance, et le pain et le vin merveilleux, l'huile et tes sucs efficaces et le miel et tes gommes guérissantes, et tes résines odorantes et lumineuses, et les parfums, entre tous parfaits, du baume, de la myrrhe et de l'encens !

Et, pour conclure, que l'on soit bien persuadé, quand, dans un motif décoratif ou sur le champ d'un blason, ou bien au centre d'un sceau ancien, apparaissent des arbres isolés[8], que, sous leur écorce et dans l'ombre de leur feuillage c'est, le plus souvent, le Seigneur Jésus-Christ qui se cache, et, avec Lui, toute la munificence de ses divines générosités.

 L. CHARBONNEAU-LASSAY.

[1] C'est ainsi que l'arbre apparaît, entre l'Alpha et l'Oméga sacrés sur l'épitaphe de Rufina, IVe siècle. Cf. Dict d'arch. chrét de Doms Cabrol et Leclerc'q. T I, vol 2. Col 2697. [2] Epitre aux Romains vi, 5.[3] Cf. Maspero : Hist. T u, p. 253 3t Alex Moret : Rois et dieux (l'Egypte, p. 8-9 PI. II gr. 2. [4] Ch. VIII, v. 3-4.[5] Ces deux noms sont pris souvent comme synonymes. Cependant en réalité les gommes sont solubles dans l'eau et les résines seulement dans les essences distillées : alcool, éther, etc. [6] C'est le Balsamodendron Myrrha, qui n'est pas à confondre avec le Baumier d'Amérique. [7] Cf. Les sources du Sauveur, in Regnabit, août 1923, p. 206. [8] Je ne parle pas ici, bien entendu, des cas où les arbres sont des « armes parlantes—», c'est-à-dire figurent un nom de personne ; par exemple un pin pour Dupin, un poirier pour un Poirier, un chêne pour un Chesneau etc.. Ce sont là des jeux de mots qui appartiennent plus au rébus qu'à la véritable emblématique.

 

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Publié le par Rhonan de Bar

Le 21 janvier 1793, certains ont cru fermer la porte!!! Mais nous avons la clef. Le Roi est en marche, à l'Homme Royal digne de le recevoir. In Memoriam. In Aeternum. Ad Libitum.

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

1 L'ABBAYE D'AIGUEBELLE

LA FONDATION.

Ce fut à la mi-Juin 1137, que douze moines partis du Monastère Cistercien de Morimond, sous la conduite de Dom Guillaume Leuzon, arrivaient au désert de Derzas, pour y installer un nouveau monastère de leur ordre.

Le fait et la date sont confirmés par une Charte Lapidaire que l'on peut voir encore à Aiguebelle, et qui est ainsi conçue :

« VI KAL JULLI ANNO AB INCARN M. C. XXX

VIJ DEDIT GONTARDUS LUPI DOMINUS ROCHEFORTIS

LOCUM ISTUM ARBATIAE MORIMONDI AD ABBATIAN

IBIDEN CONSTRUEDAM IN HONOREM BEATAE MARIAE »

Ce lieu, que Gontard le Loup, Seigneur de Rochefort donnait aux moines de Morimond, 13e fille de Citeaux, était un vallon âpre, sauvage, impénétrable, tout couvert de ronces,, de buissons et d'épais taillis qui lui avait valu ce nom de DERZAS ; ses flancs étaient hérissés de rochers escarpés, et de collines à pic, déchirées par de nombreux éboulements. Trois ruisseaux l'arrosaient : le Ranc, la Flammanche qui se jetait dans la Vence, laquelle allait au sortir du vallon, joindre ses eaux à celles de la Berre.

En somme, ce désert était pour plaire aux Cisterciens, amis de ha solitude et des sites sauvages, et qui, allaient y installer un nouveau monastère. Mais il est à supposer, toutefois, que la dotation de Derzas à l'illustre Abbé de Clairveaux, Bernard, remontait à quelques années, car, lorsque les moines de Morimond y arrivèrent, déjà la nouvelle Abbaye commençait à sortir de terre. Ils n'apportaient pour tout bagages, nous apprend la Chronique, qu'un Missel, un Bréviaire, les Livres pour les Chants de l'Office, la Sainte-Règle et la « Charte de Charité » qui régissait leur ordre !,....

Cette nouvelle Abbaye, en ce XIIe Siècle, était telle, en somme, qu'on peut la voir aujourd'hui ; d'ailleurs, certaines parties ne datent-elles pas de cette lointaine époque ?  Elle se composait d'une Eglise, orientée, et dans le pur style Cistercien qui bannissait tout ornement ; un cloître accoté à l'Eglise et qu'entouraient la Salle du Chapitre, le Réfectoire, le Chauffoir, le Dortoir, l'Infirmerie et le Scriptorium.

Alors les douze moines se mirent à l'œuvre. Selon la règle de Cîteaux, ils devaient partager leur temps entre la prière et le travail manuel, et afin de n'avoir aucun contact avec le monde, ne vivre que du produit de leur labeur. Aussi, bientôt, l'affreux Derzas perdit de son horreur ... les ronces et les broussailles furent arrachées, le terrain défriché, et une abondante et utile végétation apparut dans cet horrible vallon tout égayé par le murmure des eaux de ses trois torrents, qui lui valut enfin le nom sous lequel il devait être désormais connu : Aiguebelle.

L'AGE D'OR.

La jeune Abbaye d'Aiguebelle allait désormais connaître une prospérité incomparable et qui ne dura pas moins de deux cents ans. A peine née, elle était devenue le centre religieux le plus important du Diocèse de- St-Paul des Tricastins, fier de posséder un monastère Cistercien !..

De toutes parts on accourait pour suivre la bienheureuse règle sous la crosse paternelle et vénérable de Dom Guillaume Lauzon, son premier Abbé. La Noblesse, le Clergé, la Bourgeoisie fournissaient dés religieux de chœur et le peuple comme les artisans augmentaient chaque jour le nombre des Frères Convers !

Dix ans après sa fondation, en 1147, Aiguebelle était si florissante, que Saint-Bernard, le grand Abbé de Clairvaux, revenant du Languedoc, s'arrêtait dans le vallon sacré, pour y bénir ses nouveaux Frères, comme l'indique une inscription que l'on peut lire dans l'Eglise :

Hic Deum adora

Hic Belmardum honora

Qui, locum istum

Illustrauit proespntia.

La légende veut même que St-Bernard, lors de son passage, excommunia les pies qui dévoraient les récoltes des Saints Religieux et qu'il obligea le Denion a remplacer la roue de son char que sa malice avait brisé !..

D'ailleurs le nombre des Moines et des Convers devenait si considérable, que l'on fut contraint d'essaimer !..

Pourtant le domaine d'Aiguebelle s'était agrandi depuis la première donation de Gontard le Loup, Seigneur de Rochefort !.. Le Seigneur de Valaurie - lui avait déjà cédé sa terre de St-Nizier ; puis ce furent le moulin de Ramas, le Ruinel, St-Pancrace, Montjoyer, Citelles, qui peu à peu augmentaient le domaine primitif!.. Mais sous l'Abbatiat de Dom Alberic Boyer, qui avait succédé à Dom Guillaume Lauzon, on dut fonder à Pierrelatte, N. D. du Frayssinet, qui n'eut a vrai dire, qu'une existence bien éphémère !.. Pillée en 1200 par les Albigeois, elle fut bien reconstruite, mais pour être abandonnée en 1228, ou elle n'était plus qu'une grange exploitée par quelques Frères Convers !.. Encore debout aujourd'hui, Frayssinet montre ses vieux murs en grand appareil, d'un aspect fort imposant !..

II n'en fut pas de même, heureusement, de la seconde fille d'Aiguebelle, cette Abbaye du Val-Honnête ou de Féniers, en Auvergne, qui subsista jusqu’à 1828 Elle avait été également fondée par Dom Alberic pour recueillir le trop plein d'Aiguebelle !..

La puissance des Abbés d'Aiguebelle, en ces deux premiers siècles de leur existence, n'était pas moins grande au spirituel qu'au temporel ! S'ils étaient désormais reconnus comme Seigneurs de Derzas et d'Espeluche leur influence religieuse s'étendait de tous cotes !. C'est ainsi que les Bénédictins de Pigiers, à Valaurie, échangeaient leur froc noir contre la robe blanche des Cisterciennes ; l'Abbaye des Filles de Boucher se soumettait a la juridiction d'Aiguebelle ; les Moniales de Bonlieu acceptaient la règle d'Aiguebelle augmentant ainsi sa singulière puissance !..

Et cependant quelques affreux désastres étaient venus désoler cet âge d'or !.. En 1196, sous l'Abbatiat de Dom Elzar, qui avait succédé à Dom Alberic, le Comte de Toulouse s'en vint piller les Abbayes de Pigiers, de Bouchet et de Frayssinet !.. Le Saint Abbé, la tourmente passée, put les reconstruire, et l'on peut dire que jusqu'au XIVe Siècle, Aiguebelle jouit d'une prospérité sans précédent !...

Hélas la décadence allait se faire sentir !...

LA DÉCADENCE[1].

L'Auteur de l’lmitation, parlant des Moines de Cîteaux, dit : « Ils sortent rarement ; ils vivent retirés ; ils sont nourris très pauvrement et grossièrement vêtus ; ils travaillent beaucoup, parlent peu, veillent longtemps, se lèvent matin, font de longues prières, de fréquentes lectures et observent en tout une exacte discipline ».

Ainsi, certainement vivaient les Moines d'Aiguebelle !

Mais cela allait changer !

Peu à peu les Religieux s'écartaient du but primitif de leur vocation et abandonnaient la vie purement contemplative pour se mêler plus intimement a l'activité extérieure !..

La sévère règle commence à leur peser, et ils oublient cette Charte de Charité, qui était le fondement de leur ordre ! Les Papes s'en alarment mais en vain Au relâchement de la règle primitive s'ajoute l'esprit de lucre, si contraire à celui de pauvreté !.. Ils sont trop riches, trop puissants et ne veulent plus se priver des biens de la Terre qu'ils possèdent en trop d'abondance !..

L'Abbé, puissant Seigneur, agit comme tous les Seigneurs de l’Époque !.. La crosse de bois est désormais trop dorée, et ce ne sera plus la houlette qui retiendra le troupeau indiscipline et gagne par le  mal du Siècle !

D'ailleurs l'Abbaye se vide.... Le nombre des religieux décline avec rapidité.... Ceux qui restent ne sont plus les Cisterciens, modèles de sainteté de la première heure !.. La table est mieux servie... le froc est plus élégant.... Mais l’église ne retentit plus des louanges du Seigneur... On oublie de se lever pour chanter Matines.... La règle Cistercienne a vécu !...

A cette décadence intérieure, il est bon, toutefois, d'ajouter la guerre, les ravages des Grandes Compagnies qui dévastaient le Royaume, et s'attaquaient surtout, comme de juste, aux grasses et riches Abbayes. Et surtout, dans nos Pays, les rapines et dévastations du trop célèbre Ravmond de Turenne !...

Ce gentilhomme, si tristement fameux, faisait la guerre à la fois à Louis II d'Anjou qui -lui avait confisque ses domaines, et au Pape qui n'avait pas voulu lui faire fendre justice !

Au Pape sans Rome,

Au Roi sans couronne,

Au Prince sans terre,

A ces trois feray la Guerre !

Terrible guerre qui ne dura pas moins de dix ans, et au cours de laquelle, Raymond, a la tête des débris des Grandes Compagnies qu'il avait pu rassemblé, ravagea la Provence, le Comtat Venaissin et le Tricastin !..

Ce n'est pas que parfois il ne rencontra pas quelques résistances... C'est ainsi que dans notre Pays, à Salles, il fut arrêté par la courageuse défense des deux frères nobles, Milet et Isnard d'Audifred. De même, Grignan était bien trop fortifie et trop bravement défendu pour que Turenne osât s'y attaquer, surtout après son échec de Salles. II porta plus loin sa fureur !

Pourtant, trois ans après l'affaire de Salles, les Raymonds, comme on appelait les soldats de Turenne, purent pénétrer par escalade dans le castel de Grignan et s'emparer du Seigneur lui-même !.

C'est alors que Charles VI ordonna a tous ses féaux et fidèles sujets de courir sus aux rebelles, de les chasser du castel et de délivrer le Seigneur!

Et Aiguebelle, en somme, la plus riche Seigneurie du Terroir, si, grâce à son isolement et à sa solitude avait-pu échapper aux dévastations du ter-- rible Turenne, n'en dut pas moins obéir aux ordres du Roi et contribuer à la défense commune par des vivres, de l'argent et des munitions en même temps que par des hommes choisis parmi les meilleurs de ses vassaux et équipés a ses frais !..

Ces excès de dépenses épuisèrent les ressources de I' Abbaye, et si l'on y joint l'inondation de la Vence et de la Berre en 1402, qui dévastèrent tout le Pays, on comprendra que la prospérité d' Aiguebelle était bien compromise !...

Au commencement du XVième siècle, Aiguebelle - ne comptait plus que quatre ou cinq religieux et Convers, incapables de cultiver le domaine, et commença alors 1'heure des aliénations !..

D'ailleurs, la Commende allait arriver qui devait achever J’œuvre de la décadence !..

LA COMMENDE.

II est bien évident que la richesse territoriale des Monastères ne pouvait qu'exciter l'envie de la Noblesse, comme aussi du Cierge Séculier !.. Et les uns comme les autres n'eurent de cesse qu'ils ne s'en furent emparées !...

Le Pape se prêta d'ailleurs, il faut le dire, à cette sorte de spoliation et le Roy lui-même, François Ier, y aida grandement.

Ce fut exactement en 1515 que l’affaire fut à jamais conclue !... A partir de cette époque, les Abbés ne furent plus élus par la Communauté, comme l'avait toujours voulu la règle, mais nommés par le Roi, avec l’approbation pontificale !...

Ces Abbés ne furent plus des Moines, mais des Séculiers et bien souvent même des Laïcs, à qui le Roy, par amitié ou en récompense de leur service, remettait les riches bénéfices des Abbayes et le droit d'en user à leur volonté

C’est ce que l'on appela les Abbés Commendataires !

Cet état de choses devait durer jusqu’à la Révolution.

II est bien certain que ces Messieurs Commendataires se souciaient fort peu de la vie régulière et des exercices religieux ordonnes par la règle !.. Comme ils prenaient les trois-quarts des revenus des Abbayes, c'est à peine s'ils laissaient aux Religieux de quoi ne pas mourir de faim ! Quant aux bâtiments, par esprit de lucre, ils les laissaient tomber en ruines, et ne se gênaient nullement, afin de faire de l'argent, de vendre les domaines monastiques !...

A vrai dire, Aiguebelle n'eut pas trop a souffrir - - de ses trois premiers Abbes Commendataires, qui furent Jacques de Vesc, Jean d'Urre et Adrien de BazenHHlÍ.

Jacques de Vesc était fort riche, son revenu comprenant outre Aiguebelle, le prieuré d'Espeluche, le Dovennat de Montélimar, le Ganoriat de Saint Paul des Tricastins, et le prieuré des Roches, près Viviers: aussi ne présuma-t-il pas trop son Abbaye. Quant à Jean d'Urre, il avait exactement neuf ans quand une bulle pontificale le fit Abbé d'Aiguebelle, et il était déjà Chanoine de Valence, Prieur du Bourg St-Andéol, Doyen de St-Genis de Laudun et Vicaire de Die !... Aussi, pourvu d'aussi riches prébendes, ce trop jeune Abbé ne pouvait trop pressurer son Abbaye ! Pour ce qui est du troisième, Dom Adrien de Bazemont, il eut certes d'autres soucis, car c'est sous son Abbatiat qu'eurent lieu les terribles ravages que l'on attribue généralement au Baron des Adrets, alors qu'ils ne furent l’œuvre que de ses farouches lieutenants, Montbrun, Blacons et autres !...

En cette année 1562, et tandis que le baron des Adrets courait vers Orange pour venger la mort du Capitaine Parpaille, des hordes Huguenotes envahissaient le Tricastin, pillant les maisons, rançonnant les châteaux et brulant les Églises !...

La cruauté des Protestants s'abat sur Bolleme,

Valréas, Salles, Grignan, Valaurie ; puis ils s'attaquent aux divers couvents de la région, les Prieurés de Donzère, de Sarcon, des Tourettes, les granges du Frayssinet, de Barret, de Prélacourt, qu'ils détruisirent et enfin ils se présentent aux portes d'Aiguebelle !...

Alors leur fureur dévastatrice s'accroit ; ils se ruent sur le vieux Moustier ; brulent les ateliers, enlèvent les toitures des dortoirs, brisent les colonnettes du cloitre, et ne s'arrêtent que lorsqu'un 0rdre du Baron les rappelle à Montélimar !... Mais derrière eux ils ne laissent que des ruines !... Seuls sont encore debout la Salle. Capitulaire, le Réfectoire, la cuisine et une partie de L’Église !...

Dom Adrien de Bazemont eut fort à faire pour restaurer le malheureux monastère, et encore ne le-fit-il qu'en hypothéquant les biens que l'Abbaye possédait à Roussas, à Combemaure et en quelques autres lieux !...

Aussi l’antique Abbaye, vieille déjà de quatre siècles ne fit-elle que péricliter sous les Onze Abbés Commendataires qui suivirent, et qui d'ailleurs s’occupaient plus ou moins de leur charge. II v en eut certes quelques-uns de sympathiques au religieux ; mais combien d'autres ne daignaient me-me pas leur adresser la parole, ne voulant avoir de rapport qu'avec le Père Prieur !...

Malheureux Prieurs, nommes, eux, par le Supérieur Régulier, l'Abbé de Morimond, et qui devaient sauvegarder les droits et les privilèges de l'Ordre! ' Et comment pouvaient-ils veiller à l'entretien du couvent et à l'intégrité du domaine, alors que les Abbés ne cherchaient qu'a les dilapider à leur profit !...

Tout allait de mal en pis !... On ne trouvait, à Aiguebelle, que deux et même un seul Religieux vu la pauvreté d'icelle, disent les documents de l'époque !....

Et cela allait durer jusqu'à la Révolution, qui allait sonner la fin du Saint Monastère !...

 

[1] Pour nous être rendus dernièrement sur les lieux, nous notons que la décadence ici décrite est désormais révolue. Le tocsin résonne à nouveau. Les chants s’élèvent vers les voûtes. 

LA TOURMENTE.

La nuit du 4 Aout 1789, on avait aboli tous les Privilèges, et le 2 Novembre l’Assemblée Nationale mit tous les Biens Ecclésiastiques à la disposition de la Nation.

C’est ainsi que la Municipalité de Réauville reçut l’ordre d'en cadastrer les biens monastiques d'Aiguebelle, et dut signifier à l'Abbé, Dom de Reynier, d'avoir à quitter l'Abbaye, lui et ses moines.

Il n'y en avait plus que trois : Dom Guerin, Prieur, Dom Seguin, économe, et Dom Dumont.

Ce dernier se retira et accepta la pension du Gouvernement ; Dom Guerin 1'imita et se retira dans sa famille ; seul Dom Seguin demeura, et ne quitta sa chère Abbaye et n'en remit les clefs que sur sommation de l'autorité !...

La Municipalité de Réauville procéda à l'inventaire des meubles et immeubles, puis ne s'occupa plus de rien...

Mais c'est alors que survinrent les pillards, tout heureux de cette proie que nul ne gardait, et qui dévastèrent tout, enlevant les portes et les fenêtres, emportant les meubles qu'ils pouvaient trouver, faisant main basse sur tout ce qui leur agréait ou leur paraissait avoir quelque valeur, arrachant tout ce qui était a leur portée ou à leur convenance !....

Cependant, de tout le domaine, le Gouvernement ne s'était réservé que la forêt ; les terres et les bâtiments avaient bien été mis en vente, mais nul acheteur ne s'était présenté... Et ce ne fut que en _ 1810, la Tourmente passée, que l'on finit par adjuger tout le domaine monastique à Jean, Joseph Petit, propriétaire a Allan, pour la somme de vingt-deux mille neuf cent francs...

Celui-ci, tout aussitôt, le revendit par parcelles à divers particuliers....

Aiguebelle n'était plus.... L'antique Abbaye fondée au XIIe siècle était redevenue un désert !... Le sanctuaire abandonne restait a jamais muet !...

L'ordre de Cîteaux, lui-même, n'était plus qu'un souvenir !...

Mais Aiguebelle ne pouvait pas mourir, et l’heure de sa résurrection allait sonner !...

LA RÉSURRECTION.

En effet, vingt-cinq ans après sa dévastation, des Moines revenaient à Aiguebelle et allaient lui faire connaitre une splendeur, plus éclatante encore que celle des deux premiers siècles de son existence !

Mais ce n'étaient plus des Cisterciens !...

Des anciens Moines il n'était plus question ; on ne savait même ce qu'ils étaient devenus ; les nouveaux venus arrivaient sous la conduite de Dom Etienne Malmy, prieur de la Trappe de la Val-Sainte : c'étaient des Trappistes !..

A la vérité, les Trappistes sont des Cisterciens !.. La Trap-Dieu, plus tard Maison-Dieu, Trap voulant dire Maison, avait été fondée à Mortagne en 1120, et peuplée par des moines de l’ordre de Savigny. Mais en 1140 l'Abbé de la Trappe de Mortagne, ami de Saint-Bernard, avait demandé d'être admis dans la grande famille cistercienne ainsi que les trente-deux monastères de sa dépendance. Sa demande ayant été acceptée par le Souverain Pontife, la Trappe fut agréée a Cîteaux, sous la direction de l’Abbé de Clairvaux !...

Mais au XVIIe siècle, comme tous les monastères, la Trappe était tombée dans le relâchement le plus complet, et il ne fallut rien de moins que le zèle et la piété du célèbre Abbé de Rance, pour remettre de 1'ordre dans les choses et soumettre les Trappistes à l'étroite observance de la règle de St-Bernard.

Quand arriva la tourmente révolutionnaire, les ordres religieux durent se disperser et disparaître Mais les Trappistes, sous la sage houlette de Dom Augustin de Lestrange, qui avait senti venir 1'orage, avaient heureusement pris les devants et avaient fondé un autre monastère en Suisse, la Val-Sainte.

Et c’est de la que, en 1815 ils arrivaient a Aiguebelle pour ressusciter 1'ancienne Abbaye.

Ce ne fut pas sans peine !...

Le Père Bernard Bouisse était, parti le premier, en éclaireur, à la recherche de quelque vieux monastère que l’on put acheter, et tour à tour, il avait visité Cîteaux, Clairvaux, Morimond, Senanque, Boniveaux, Léoncel, quand il arriva a Aiguebelle qui lui plut particulièrement !...

C’était là que les Trappistes allaient s'installer !,.

Le 16 Novembre 1815, par acte passe devant Maitre Marcon, Notaire à Grignan, le Père Bouisset achetait l’antique Abbaye, c'est-à-dire les bâtiments, les terres bordant la Vence depuis le Vallon de la Solitude jusqu'à l'extrémité du Lignol, l'aire ancienne, l’ermitage et la vigne vieille, le tout pour La somme de 22.000 francs.

Il ne s’agissait plus que de les trouver !... Heureusement, il y avait, en Avignon, patrie du Père Bernard, un excellent homme, le Comte de Broutet, que l’on appelait le Père des Pauvres et encore le Bourru bienfaisant. Et ce fut lui qui voulut bien fournir 1'argent pour l'achat d'Aiguebelle !...

Ce fut en décembre 1815 que, sous la conduite du Père Louis de Gonzague, les Trappistes de la Val-Sainte arrivèrent a Aiguebelle !...

Hélas ! Dans quel état ils trouvèrent cette Abbaye ou ils allaient vivre !....

Le Réfectoire et le chapitre étaient transformés en écurie ; le chauffoir était devenu une cave ; dans les cloitres s'amoncelaient les fumiers ; quant à l’Église, le pavé en avait disparu, une bergerie occupait le vaisseau, le presbytère avait dû abriter les bœufs et les vaches !... Un plancher établi sur les chapiteaux supportait le foin, le bras gauche du transept était privé de sa toiture et quant au bras droit, il avait servi de poulailler et l'on y voyait un perchoir à poules !...

Seules les cuisines et une salle à manger subsistaient et c'est là que les nouveaux moines s'installèrent !....

Le 27 janvier, arriva enfin Dom Étienne Malmy, qui devait être le premier Abbé de cette nouvelle Trappe, et qui en fut le restaurateur !...

Tout aussitôt les Trappistes s'étaient mis à l'œuvre : en peu de temps les bâtiments avaient été relevés, les terrains défrichés, une laiterie, une menuiserie, une forge, puis un moulin avaient été construits, et quelques années après, le Visiteur Général de 1'Ordre, dans son rapport au Pape Léon XII, disait en propres termes : « J'ai vu Aiguebelle....l'édifice et quelques terres adjacentes ont été rachetées, par des bienfaiteurs pour y placer des religieux de la Trappe.... Ils suivent les règlements de la Val-Sainte, sont à peu près quatre vingts, moitié de chœur, moitié de convers. La maison est grande et spacieuse, c'est la troisième de la réforme, en importance.... ».

Aiguebelle était véritablement ressuscitée !...

L’ÉPANOUISSEMENT.

En 1837, Dom Étienne venait d'entrer dans sa quatre-vingt treizième année ; il s'estima trop âgé pour pouvoir diriger utilement la Communauté et donna sa démission.

Ce fut son prieur, Dom Orsise Caravon qui fut élu Abbé.

Sous cet heureux Abbatiat, le Trappe ne fit que s'accroitre ; en 1840 elle comptait plus de deux cents _ - Religieux ; le moment était venu, sans nul doute, d'essaimer, et ce fut en 1843, que la Trappe d'Aiguebelle fonda sa première fille, qui fut l’Abbaye de Staoueli, en Algérie !...

D’autre part, la prospérité du monastère était devenue telle que Dom Orsise put racheter l’ancien prieuré de Sarson, devenu la Grange St-Bernard.

Sans être un grand intellectuel, ce pieux Abbé n’en était pas moins un ami des Livres, et c’est sous son Abbatiat que commença à s’organiser la belle bibliothèque d’Aiguebelle et que l’on y rassembla tous les documents qui devaient servir plus tard à écrire l’histoire de cette Abbaye.

A Dom Orsise succéda, en 1852. Dom Bonaventure Chareyron, qui fonda l’Abbaye Notre-Dame des Neiges, en Vivarais, en même temps qu’il installait à Maubec, non loin d’Aiguebelle, le couvent des Trappistes.

Dom Bonaventure ne devait pas garder longtemps la crosse, car il s’éteignit en 1854 après seulement deux ans d’un Abbatiat assez fécond !...

Dom Gabriel Monbet, Prieur de Notre-Dame des Neiges, fut nommé Abbé, et son premier souci fut de restaurer l’Église Abbatiale. Le mur de façade reprit son ancienne place et de ce fait le vaisseau retrouva sa primitive longueur. De plus, il fit édifier une tribune dominant les trois nefs et un élégant jubé soutenu par quatre colonnes Toscanes. Enfin, il construisit un clocher monumental, en pierre, portant la croix à plus de trente-cinq mètres de hauteur, et y installa deux cloches !...

L’Église ayant enfin retrouvé sa primitive apparence, le zèle de Dom Gabriel se porta sur les bâtiments réguliers. Il restaura le chapitre des Frères, la grande salle qui avait été le chauffoir devint une salle de Lecture, il rendit sa primitive destination au chapitre des Moines, restaura le cloître en changeant la toiture par une terrasse qui fut le solarium, en même temps qu’il aménageait le caveau des Abbés qui reçut le reste de Dom Etienne et de Dom Bonaventure, enfin, il éleva un beffroi sur le  portail d'entrée, avec une armature de fer contenant un carillon.

Mais ce n'était pas tout, car sur le plateau désert dominant le monastère, au Nord-Ouest. Il fit construire la magnifique hostellerie, avec sa chapelle dédiée a Sainte-Anne et enfin c'est lui qui commença la construction d'un grand bâtiment de plus de trente mètres de hauteur, qui fut tour à tour minoterie, chocolaterie, filature, et qui, ses temps derniers, diminue de trois étages, est devenu 1'actuelle distillerie ou s’élabore cette onctueuse Liqueur d'Aiguebelle, dont on devait la formule au pieux Père Jean.

Enfin, c'est encore Dom Gabriel qui confia au Père Hugues Séjalon le soin d'écrire et de publier les Annales d'Aiguebelle, dont les deux gros volumes, d'ailleurs introuvables, ou à peu près aujourd'hui, sont l'ouvrage le plus précieux sur l'histoire de la vieille Abbaye.

Dom Gabriel étant mort en 1882, ce fut Dom Marie Abric qui lui succéda.

On lui doit l'orgue d'accompagnement de L’Église Abbatiale.

Au temporel, puissamment aidé par le Père Jean Baptiste Chotard, mort Abbé de Sept-Fonts, la petite industrie du chocolat reçut une telle impulsion que bientôt le Chocolat d'Aiguebelle fut connu et apprécié dans le monde entier. Mais les deux cents Quvriers qui y travaillaient, donnant à l’Abbaye une trop grande apparence de cité industrielle, la chocolaterie fut transférée à Donzère, et, depuis, il faut le dire, elle est passée en d'autres mains.

Mais, le grand évènement de l’Abbatiat de Dom Marie fut assurément le retour des Trappistes à la règle de Saint Benoit, de la Charte de Charité et des Us de Cîteaux, ce qui fait que l'on peut dire que le 14 Octobre 1892, la restauration complète de l'ordre de Cîteaux était entièrement réalisée !...

Dom Marie eut aussi, hélas ! La douleur de voir la Grande Guerre !... Trente et un religieux furent mobilisés ; quatre tombèrent au champ d'honneur! 24 Citations, 6 Médailles militaires, 14 croix de guerre témoignent du patriotisme des nouveaux Cisterciens !....

En 1922, la santé de Dom Gabriel fut gravement atteinte, il offrit sa démission au chapitre général qui 1'accepta. S'étant demis de ses pouvoirs, il vécut encore huit ans dans ce monastère dont il avait été l'Abbé durant quarante-deux ans. Le «Grand Père» comme on le nommait filialement, s'éteignit le 24 Avril 1931.

Actuellement[1], l'Abbé d'Aiguebelle, est Dom Bernard Delauze, un enfant du monastère, peut-on dire, car il est né à Réauville.

Son œuvre de prédilection est la restauration complète de l'antique Abbaye, à qui il veut rendre sa figure du XIIe siècle.

II a fait gratter tous les enduis recouvrant les murs et fait réapparaître les pierres dans leur nudité, ce qui est assurément plus conforme à 1'architecture Cistercienne.

Enfin, Dom Bernard a eu la grande joie, il y a un mois, de présider ces merveilleuses fêtes du Huitième centenaire de l'illustre et chère Abbaye Tricastine. Et, ce fut à l'occasion de ces Fêtes qu'un Bref de Sa Sainteté a érigé L’Église Abbatiale en Basilique mineure !...

Telle est, rapidement contée, l'histoire de l'Abbaye d'Aiguebelle, que le Tricastin s'honore de voir fleurir si magnifiquement dans son antique Terroir!

Rodolphe BRINGER.

Voir également le site consacré à l'Abbaye : https://abbaye-aiguebelle.cef.fr/presentation-historique

[1] 1937

Photos © Rhonan de Bar.
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NOTES SUR NOTRE-DAME DE LÉONCEL

D'APRÈS ULYSSE CHEVALIER 1869.

L'abbaye de Léoncel[1] fut la quatrième fille de Bonnevaux, de l’ordre de Cîteaax ; saint Jean, premier supérieur de ce monastère, puis évêque de Valence, et saint Amédée d'Hauterive, futur évêque de Lausanne, y amenèrent une colonie de religieux le 23 août 1137. Cinquante ans s'écoulèrent avant que la construction de l’église (basilica) fut terminée : la dédicace s'en fit solennellement, le 11 mai 1188, par l’archevêque de Vienne Robert, assisté de son homonyme évêque de Die; l’autel principal fut consacré à la  Sainte-Vierge suivant l’usage général de Citeaux, et & saint Jean-Baptiste[2]. La dépendance de l'abbaye resta longtemps incertaine entre les évêques de Valence et de Die.

Dès sa naissance, cette abbaye reçut de nombreuses marques de sympathie et fut l'objet de bienfaits particuliers de la part des puissances religieuses et féodales dont l'autorité pouvait la couvrir d'une protection plus ou moins efficace. Les papes Innocent II, Eugène III, Alexandre III, Luce III, Clément III, Innocent III et leurs successeurs à partir du XIIIième siècle, l'empereur Frédéric Barberousse, saint Louis roi de France et son frère Alphonse comte de Poitou, les évêques de Valence Eustache, saint Jean, Bernard. Eudes, Falques, Humbert, etc., l’archevêque de Vienne Robert, les comtes de Provence Raimond et Sanche, Hugues duc de Bourgogne, les Aimar et les Guillaume comtes de Valentinois, Flotte dame de Royans et comtesse de Valentinois, Albert de La Tour-du-Pin, les seigneurs d'Alixan, de Brion, de Chabeuil, de Chateaudouble, de Châteauneuf-d ’Isère, de Clérieu, de Curson, d'Estables, d'Eurre, d'Eygluy, de Flandènes, de Gigors, de Larnage, de Marches, de Mirabel, de Montclar, de La Motte, de Quint, de Rochefort, de Roussillon, du Royans, de Suze, de Tournon, du Trièves, en un mot tous ceux qui, dans les environs, visaient à une certaine indépendance, tinrent à honneur de gratifier l'abbaye naissante d'amples privilèges. Pour donner une idée des richesses paléographiques accumulées par les ans dans le chartrier des moines de Léoncel, il suffira de dire qu'au commencement du XVIième siècle, il comprenait 689 actes en parchemin[3]. Ces pièces furent conservées avec un soin religieux, et Peiresc dut à sa réputation européenne la faveur d'obtenir, en 1633, la communication de onze titres importants, dont nous avons été très-heureux de retrouver ta copie et la description parmi ses papiers, à la bibliothèque de Carpentras. Les archives de l'abbaye furent de nouveau inventoriées au milieu du siècle dernier il ne manquait que peu de numéros, d'ailleurs sans importance d'autres, précédemment omis, furent retrouvés. La Révolution fit transférer tous les titres de Léoncel à Valence, chef-lieu du district un récolement, opéré en 1819, ne constata encore que des pertes minimes. C'est à un regrettable défaut de surveillance qu'on doit attribuer, peu d'années après, la soustraction de pièces d'un grand intérêt : hâtons-nous d'ajouter qu'il nous a presque toujours été permis de suppléer à l'absence des originaux, soit par les copies de Peiresc, soit par la transcription assez exacte d'un moine qui releva les principales chartes de son monastère.

Pour les descriptions architecturales, voyez le site suivant : http://abbaye-leoncel-vercors.com/2018/07/14/architecture-de-labbaye/

Les Photos qui accompagnent le texte ci-dessus sont exclusivement de l'auteur.

© Rhonan de Bar.


[1] D'abord Fons Lionnae, puis Lioncellum et ses variantes. [2] Acte extrait d'un ms de 1322. MANRIQUE. Annal. Cisterc., I, 332-3 [3] Inventaire original dressé à cette époque.

© Photos personelles de l'auteur. Rhonan de Bar.
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http://evene.lefigaro.fr/livres/livre/meleas-michaelis-athanhorus-les-emeraldistes-5275403.php

SORTIE NATIONALE 27 JUILLET 2018.

LES ÉMERALDISTES. LE CARDO RÉVÉLÉ. TOME 1

version brochée disponible sur :

Librinova :  https://www.librinova.com/librairie/meleas-michaelis/les-emeraldistes

LesLibrairies.fr : https://www.leslibraires.fr/livre/14630920-les-emeraldistes-le-cardo-revele-tome-premier-athanhorus-meleas-michaelis-librinova

Voici également la liste des librairies physiques dans lesquelles vous pouvez passer commande de l'ouvrage  "Les Émeraldistes. La Cardo révélé. Tome 1." https://www.leslibraires.fr/offres/14630920

Fnac.com : https://livre.fnac.com/a12669888/Meleas-Michaelis-Les-emeraldistes?NUMERICAL=Y&omnsearchpos=1#FORMAT=ePub

France Loisirs : https://numerique.franceloisirs.com/ebooks/les-emeraldistes-9791026220619_9791026220619_10.html

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BertrandLivreiros : https://www.bertrand.pt/pesquisa/les+%C3%A9meraldistes

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LA DIVINE MUSIQUE DU VERBE.

LE COEUR & LA LYRE

(En hommage au Maître Jean Cocteau. Rhonan de Bar)

Des pages émouvantes de Mlle Germaine Maillet nous ont dit dernièrement[1] le réel tourment de talentueux poètes, de sincères chercheurs du divin idéal. Elle nous montre comment, en des strophes ardentes comme des flammes, et tristes, parfois, comme des sanglots, ils ont fébrilement chanté l'angoisse de leur pensée et la souffrance de leur âme.

Détresses, hélas inguérissables, parce que ces pauvres coeurs vibrent trop loin du Christ ; parce qu'ils ne s'approchent pas assez de cette harpe aux harmonies consolatrices qu'est le Coeur du Verbe de Dieu ; de cette harpe divinement aimantée que la plume, si merveilleusement inspirée toujours, du R. P. Anizan comparait à la harpe du barde, en la fiction de Taliesinn, laquelle paraissait être, sur le lac désolé, comme le coeur vivant des êtres.

Ce rapprochement entre le Coeur d'où jaillirent les paroles de vie qui ont régénéré le monde et l'instrument dont les cordes vibrent- en accord si parfait avec les émotions de la voix et du coeur de l'homme, est particulièrement heureux. Le coeur et la parole ne sont qu'une même chose prolongée ; la voix, c'est la résonnance du coeur ; ils sont comme la source et le flot, comme la blessure et le sang qui s'en épanche, comme la rose et son parfum, comme l'arbre et son fruit, comme le brasier et la chaleur qui s'en échappe : « La bouche parle de l'abondance du coeur », a dit Jésus.

En Dieu, comme en l'homme, son image, le verbe est un jaillissement du coeur hors de la personne. C'est le coeur qui, par la parole, prend contact avec le dehors. La langue est son organe, et les lèvres son écrin.

Voilà pourquoi les Egyptiens qui, plus que les autres païens d'autrefois, ont eu des vues étonnantes sur la Divinité, chantèrent « le Mystère du Verbe Créateur », en même temps qu'ils s'inclinèrent devant le Coeur de Dieu et devant tout ce que le cœur humain renferme de bon.

Et c'est la raison de la vénération qu'ils eurent pour le perséa, cet arbuste symbolique qu'ils consacrèrent à Isis « parce que son fruit ressemble à un coeur et sa feuille à une langue[2] ».

Le sage d'Egypte ne regardait pas seulement le coeur comme l'organe affectif de l'homme, mais encore comme la vraie source de son intelligence ; pour lui, la pensée naissait d'un mouvement du coeur, et s'extériorisait par la parole; le cerveau n'était considéré que comme un relai où la parole peut s'arrêter, mais qu'elle franchit souvent d'un élan spontané.

Le chant n'est que l'épanouissement de la parole. Quand le coeur est trop gonflé par une intense émotion, quand il vibre non seulement en surface mais dans le tréfonds de ses fibres, la parole, alors, devient insuffisante, et l'homme chante. Il chante de joie ou de douleur car le sanglot n'est que le chant des déchirements de son coeur.

La première musique humaine est née de la première grande joie ou de la première grande douleur.

Bientôt, la voix que Dieu lui a donnée ne suffit plus à l'homme pour soulager le poids de ses bonheurs ou de ses détresses : ce fut alors qu'il inventa les instruments de musique.

Le premier, dit-on, fut la flûte, la flûte de roseau qui chante comme la voix des oiseaux ; et le second fut la lyre qui chante et pleure comme la voix humaine ; la lyre aux charmes de laquelle les pythagoriciens recourraient avant de se livrer au sommeil « afin d'apaiser et d'enchanter les éléments instinctifs et passionnés de leur âme[3]».

Combien de fois l'art ancien a-t-il célébré la lutte musicale de Pan et d'Apollon !... Pan, le dieu champêtre et sensuel que des pieds fourchus d'herbivore relient à la terre, défie, avec sa flûte à tuyaux réunis, Apollon, le dieu de la lumière, et sa lyre... Tous deux jouent avec grand talent, mais de la lyre s'envolent des accords si beaux que la flûte, auprès d'eux, ne semble que balbutier... Pourtant, le roi Midas, l'arbitre de là lutte harmonieuse, étrangement aveuglé, se prononce pour Pan contre Apollon. Et celui-ci,, pour l'en châtier lui inflige une paire d'oreilles d'âne.

Ce n'est là qu'un apologue qui nous montre à quel point passions et préjugés peuvent fausser la clairvoyance et l'impartialité d'un juge. Mais les mystiques chrétiens des siècles

passés ont vu dans cette fiction, par analogie, bien autre chose : la voix même du Christ qui chante aux hommes la loi salutaire, la voix du vrai Dieu de lumière luttant contre la voix ennemie qui les appelle aussi[4].

Des chants très anciens, composés par les rapsodes et les aèdes de Grèce longtemps avant la venue du Seigneur, glorifiaient, aussi le combat d'Apollon, fils du Dieu suprême, contre le reptile ennemi ; tel par exemple, cet hymne dont le texte, découvert sur les marbres du temple de Delphes, en 1894, commence ainsi : « Dieu dont la lyre est d'or, Fils du grand Zeus, sur le sommet de ces monts neigeux, toi qui répands sur les mortels d'immortels oracles, je dirai comment tu conquis le trépied prophétique gardé par le Dragon, quand, de tes traits, tu mis en fuite le monstre affreux aux tortueux replis[5]... !

Cette lyre d'Apollon musicien et dieu, et la lyre d'Orphée, poète divinisé, emblèmes toutes deux du Verbe surhumain, ont trouvé le plus favorable accueil chez les anciens symbolistes chrétiens :

Si certains côtés de la fiction d'Apollon, dieu païen de la lumière, de la blancheur, de l'harmonie, de l'éloquence et de la beauté leur apparurent comme un élément acceptable d'analogies emblématiques avec les réalités du Christ, le mythe d'Orphée, bien plus encore, se prêta à des rapprochements qu'ils estimèrent heureux.

On sait ce que la Légende grecque raconte d'Orphée : Fils, disent les uns, d'Apollon lui-même et de Clio, du roi Enéagre de Thrace et de Calliope, disent les autres — en réalité,

croit-on, d'une prêtresse d'Apollon— Orphée aurait appris du célèbre Linus, et dès son tout jeune âge, à unir aux accords de la lyre sa voix, qui était d'une inégalable beauté.

Et bientôt, son génie s'élevant toujours, il parvint à la suprême puissance de l'art ; en sorte que, parfois, les êtres les moins dociles et les plus redoutables, et même l'inerte matière lui étaient soumis : aux ineffables harmonies qui s'envolaient de sa lyre et de ses lèvres les oiseaux venaient pour s'unir à ses concerts ; les fauves les plus féroces, devenus attentifs et doux, se couchaient à ses pieds pour l'écouter ; les arbres dénudés se couvraient de verdure et les boutons s'épanouissaient en frémissant quand il chantait ; les vents et les grêles et les foudres des ouragans s'apaisaient, et les navires enlisés dans les sables des grèves allaient d'eux-mêmes à la pleine eau quand la voix enchanteresse d'Orphée s'élançait de son coeur et planait au-dessus des choses...

Orphée qui avait suivi les Argonautes à la conquête de la toison d'or, revint ensuite en Thrace, sa patrie; et voilà qu'un jour, ô jour de deuil ! les femmes de Thrace, furieuses de l'indifférence que le poète, fidèle au souvenir d'Euridice, leur témoignait, le mirent à mort et jetèrent ses restes déchirés dans l'Hèbre.

Mais le fleuve emporta doucement jusqu'à Lesbos, et sans les vouloir engloutir, sa tête aux lèvres inspirées et sa lyre qui flottait près d'elle.

Cette légende d'Orphée grandit encore ; on raconta qu'à Lesbos sa tête et sa lyre rendaient des oracles, et les Grecs ne parlèrent plus que du « divin Orphée.

Des rites mystérieux et d'origine céleste, disait-on, avaient été apportés par lui de Thrace en Grèce, et les sages estimaient qu'ils contenaient les secrets de l'efficace purification, seul moyen d'accession à l'immortalité heureuse.

Ces mystères orphiques se basaient sur la fiction de Dyonisios-Zagreus : Coré, fille de Cères, engendra de Zeus, le dieu suprême, un enfant appelé Zagreus ; Héra[6], jalouse de Coré fit déchirer le nouveau-né par les Titans qui le mirent en pièces, mais la sage Athéna[7] sauva le coeur de Zagreus, et l'enfant renaquit de son propre coeur sous le nom de Dyonisios.

Les rites religieux basés sur cette fiction mystérieuse de Zagreus avaient pour but d'assurer au fidèle initié, au myste, la félicité éternelle : homme, il ne pouvait y prétendre et devait, pour y parvenir, se diviniser, c'est-à-dire se purifier par la souffrance et mourir à ce qui est, pour ressusciter dans une âme nouvelle. Les souffrances de Zagreus, sa mort et sa renaissance étaient l'allégorie des étapes de cette palingénésie, c'est-à-dire de cette régénération de l'âme humaine en vue de son admission au bonheur éternel et suprême.

Orphée apparaissait donc aux initiés grecs des mystères de Zagreus-Dyonisios, comme une sorte de sauveur qui leur avait apporté la clef de la vie heureuse pour l'au-delà de la tombe.

Et les poésies écrites qui lui étaient attribuées continuaient la magique puissance de son talent et gardaient autour de son nom la prestigieuse auréole des premiers temps.

De toutes les fictions inventées par l'exubérante imagination des poètes et des mystiques antérieurs à notre ère pour glorifier le verbe humain, aucune, autant que celle d'Orphée,

n'a impressionné les chrétiens des premiers siècles. Et parmi la grande quantité de rites de mystères, de cultes mêlés de sublimités et d'abominations que les paganismes antiques ont connus, aucun, sauf peut-être certains concepts égyptiens, ne se sont approchés autant de quelques-unes des vérités chrétiennes que les théories orphiques.

C'est pourquoi les premiers maîtres chrétiens de Grèce et de Rome virent, dans les légendes relatives au sublime artiste de Thrace charmant par sa voix les animaux sauvages, et se faisant suivre d'eux, la providentielle image du Christ béni appelant les hommes de toutes races à la foi nouvelle ; et sans doute virent-ils aussi, dans les rites orphiques de purification, la lueur anticipée de la spiritualité chrétienne, née plus tard des paroles enseignantes de Jésus.

 

[1] Regnabit Xbre 1925. [2] Plutarque. Isis et Osiris, c. 68 ; — Le perséa des Egyptiens devait être l'une des trente et quelques variétés de « Manguier », dont, en effet, les fruits sont cordiformes et les feuilles lancéolées. [3] Plutarque : Isis et Osiris, c. 79. 4] Et ce rapprochement pourrait aussi s'établir avec ce que les mythologues égyptiens racontent d'Hermès qui, après avoir enlevé au mauvais génie Tryphon ses nerfs, en fit des cordes pour sa lyre.—Cf. Plutarque. Isis et Osiris, c. 55. [5] Traduct. de MM. Reinach et G. d'Eichthal. [6] Chez les Grecs. Zeus, Coré et Héra étaient les mêmes mythes que Jupiter Proserpine et Junon chez les Romains. [7] Athéna, c'est Minerve, déesse de la sagesse.

De plus, pour toute une partie de la société païenne « Orphée représentait, dit Heussner[1], l'idée d'immortalité, et, à ce titre, il fut admis par les premiers chrétiens comme un témoin antique de leurs propres espérances. »

Cette interprétation peut être considérée comme une variante de celle de Schultze qui voit dans l'Orphée des Catacombes «un prophète païen du Christianisme[2] «, opinion que Dom Leclercq appuie de sa haute autorité.[3]

Car, aux saintes Catacombes de Rome, l'image d'Orphée, avec sa lyre et son cortège d'animaux, voisine avec celles des fondateurs de notre religion dans l'impressionnant décor de ces chambres souterraines où furent ensevelis nos grands martyrs.

Ainsi le voit-on dans la catacombe de Domitille, dans celle de saint Callixte et ailleurs.

Il est possible que, dans certaines de ces peintures vénérables, Orphée ne soit figuré, selon le mot de Schultze, qu'au titre de prophète païen du Christianisme, mais il demeure certain qu'il fut quelquefois une image du Seigneur Jésus-Christ lui même, du Verbe divin, peint sous ses traits.

En voici peut être l'un des plus curieux témoignages : Un peu avant 1900, des terrassiers, creusant le sol dans l'ancien bourg gaulois de Loudun (Vienne) pour y asseoir un mur, trouvèrent, au milieu de charbons, de cendres, et de débris céramiques, une pierre calcaire sculptée au couteau qu'ils portèrent, peu d'heures après, au savant archéologue loudunnais, M. Joseph Moreau de la Ronde. Celui-ci se rendît au lieu de la découverte et reconnut, pour en avoir étudié précédemment un bon nombre dans ce même sol, que la pierre sculptée provenait du foyer d'une sépulture incinérée, ce qui permet de la dater de la fin du IIIe siècle de notre ère, ou du début du IVe. C'était l'époque où, à cent mètres au-dessus de l'endroit où elle fut trouvée, furent décapités, d'après la tradition locale, les saints Clair et Lucain, victimes de la persécution de Maximieri. (296-305).

La pierre porte, d'un côté, le chiffre de Iesus-Xrist, un I sur un X, et deux colombes adorent le monogramme divin. Ce motif, répété deux fois, est une indéniable preuve du caractère chrétien de la pierre. Sur son autre face, un personnage drapé à l'antique tient, du bras gauche, une lyre ; et de chaque côté de lui deux oiseaux chantent. C'est donc bien en apparence une image d'Orphée ; mais à ses pieds un fidèle prie, à genoux, et, près de chacun des oiseaux, se trouve, pareille à celles qu'on voit aux Catacombes, la représentation d'un pain eucharistique.

Dans ce décor tout chrétien, en si parfait accord, avec le chiffre de Jésus-Christ gravé de l'autre côté, sous l'image poétique d'Orphée c'est le Sauveur du monde qui apparaît, divin charmeur des Ames[4].

La présence à Loudun de cette icône du Christ-Orphée peut s'expliquer ainsi : Immédiatement au-dessus du terrain qui l'a fournie se trouvait l'ancienne forteresse romaine de Lugriunum dont les murs et les tours ont encore, à certains endroits, deux ou trois mètres de hauteur. Cette enceinte qui  comprenait cinq hectares de terrain, avec prétoire et bâtiments sur hypocaustes, devait loger, avec une garnison à demeure, les légions en marche ; il est donc de toute vraisemblance qu'il se trouva, parmi les légionnaires de passage ou d'habitat, quelques chrétiens instruits, venus de Rome et que l'un d'eux mourut au cours de son séjour. Son incinération aurait, été, en cette occurrence, commandée d'office, mais la pierre d'Orphée déposée sans doute avec ses cendres par la main d'un coreligionnaire, nous est un témoignage de sa foi devenue notre foi.

Je ne connais qu'une autre figuration du Christ-Orphée, de ces temps lointains, trouvée sur le sol de France: elle est sculptée sur un sarcophage chrétien découvert à Cacarens (Gers).

Il représente Orphée jouant de la lyre au milieu des brebis fidèles. En étudiant ce sarcophage à l'Académie des Inscriptions, le 13 avril 1894, M. E, Le Blant fit remarquer que c'était le seul monument de cette sorte trouvé en Gaule. La pierre de Loudun qui revoyait le jour vers cette même époque est plus ancienne que le sarcophage de Cacarens.

En Italie l'image d'Orphée a été assez souvent adoptée pour la décoration des tombeaux chrétiens des premiers siècles ; et ce choix, comme sa présence dans la sépulture incinérée de Loudun, peut s'expliquer par le fait que le monde antique regardait Orphée comme personnifiant l'idée d'immortalité.

Les arts du Moyen-Age, du moins en France, délaissèrent, à tort, l'image d'Orphée comme l'emblème de la parole du Sauveur.

On la retrouve cependant parmi les sculptures bénédictines de la grande abbaye de Cluny, au XIe siècle ; le poète y représente le chant grégorien en son troisième ton. A la Cathédrale de Reims, il figure également sur les sculptures du XIIe siècle, en compagnie d'Arion et de Pythagore, pour représenter la Musique[5].

La lyre fut aussi employée seule pour symboliser l'harmonie et jusqu'en ces derniers siècles conserva même son sens d'emblème direct du Sauveur.

Quand, en 1648, les moines cisterciens de l'Abbaye du Pin-en-Béruges, au diocèse de Poitiers, firent restaurer leur abbaye, ils la couvrirent de longues tuiles plates ornées, au trait creusé, d'emblèmes religieux : On y voit la Lyre-Christ marquée en son milieu du monogramme de Iesus, I. H. S. 

Orphée, dans l'attitude de Mithra (la lyre brisée), sur un antique sarcophage chrétien du Musée du Vatican. ET Orphée sur une sculpture de l'Abbaye de Cluny, XIe siècle.

J'ai déjà reproduit en cette Revue[6], et je répète ici, la lyre-Coeur de Jésus sculptée sur un vieux meuble du monastère des Bénédictines du Calvaire, à Loudun, XVII-XVIIIe siècle, et cette sculpture me ramène, pour finir, aux habituelles études de Regnabit.

En suis-je donc sorti avec les vieilles fictions païennes d'Apollon et d'Orphée ?... Bien moins, je crois, en réalité qu'en apparence.

Cette lyre du Christ-Orphée, image de la Parole jaillie du Coeur divin, ne rappelle-t-elle pas les visions qui ravissaient, au XIV de notre ère, l’âme de Ste Gertrude ?

«Tantôt le Coeur de Jésus lui apparaît comme une lyre harmonieuse vers laquelle se penche doucement la Sainte-Trinité que réjouissent les suaves mélodies de cet instrument. L'adorable Trinité y dispose trois cordes dont le doux accord doit suppléer aux manquements de Gertrude, et ces trois cordes sont la puissance du Père, la sagesse du Fils et l'amour du Saint-Esprit[7].

Tuile plate, portant la Lyre mystique. Abbaye du Pin-en-Beruges 1648. Musée des Antiq. de l'Ouest, à Poitiers. ET La Lyre mystique. Sculpture sur bois de' l'ancien monastère des Calvairiennes de Loudun — XVII-XVIIIe s.

Faire ainsi chanter ensemble par le Coeur-Lyre de Jésus les perfections divines ne semble-t-il pas être comme l'épanouissement, la floraison chrétienne de cette conception, splendide de grandeur, qu'énonçait déjà, six siècles avant la nuit de Bethléem, l'école de Pythagore : « Faire des sept orbes planétaires une lyre céleste donnant les sept notes de la gamme par la proportion de leurs distances respectives[8] (1), et faire qu'ainsi, toute l'immensité de l'Espace vibrât d'un coup, dans un hymne sans pareil, à la gloire de la Divinité.

Dieu a voulu, parce que dans tous les paganismes de très belles âmes l'ont servi, sans pourtant assez le connaître, dans toute la droiture de leur coeur, que le rayon de son soleil les illuminât ; et, de loin en loin, des inspirés se sont levés pour acclamer à leur façon ce Verbe divin qui parlait en eux au milieu d'un tumulte d'erreurs. Tous croyaient à leur manière connaître Dieu, le vrai Dieu, et nous pouvons discerner, en y regardant bien, dans les profils des mythes anciens qu'ils ont créés des traits à peine esquissés que nous retrouvons, resplendissants, dans la Personne du Sauveur.

Qui donc sait si, éclairés par des traditions multi-millénaires ou par de divines lumières intérieures les Mages de l'Asie ne l'ont point très obscurément pressenti sous la figure emblématique d'Indra ; Zoroastre, sous l'auréole brûlante d'Ormuz au coeur de feu ; Hermès, sous la tiare d'Osiris, alors que se chantait devant les Pyramides et le Spninx, le mystère du Verbe Créateur-y Orphée, peut-être, sous les traits de Zagreus renaissant de son propre coeur ; et Pythagore, sous le nom du Divin Logos, la Parole créatrice et vivifiante ?

A toutes ces soifs, à toutes ces insoupçonnées aspirations de la vieille humanité vers Celui qui devait venir, ce fut Jean le Bien-Aimé qui jeta le mot apaisant, après que Jésus eut consommé son Œuvre :

« Le Verbe de Dieu s'est fait chair, et il a demeuré parmi nous

Si le sang qui sortit, au jour de sa mort, de sa poitrine entr'ouverte est vraiment la sève de son Coeur, son Verbe, sa Parole en est la Fleur.

Et profonde est la pensée qui fit sculpter, comme étant un même tout emblématique, le Coeur du Christ image de son amour, source de son Sang, et la Lyre, image de sa parole, Fleur de son Coeur.

Loudun (Vienne).

 

L. CHARBONNEAU-LASSAY.

 

 

1] Cf. Heussner : Die altchristlichen.Orplieusdarstellimgen. [2] Cf. Revue de l'Histoire des Relig., 1894, p. 243. [3] Dom H. Leclercq : Manuel d'archéol. chrét. T. I. p. 128, [4] Je dois la possession de cet intéressant document à la grande amabilité de M. André Moreau de la Ronde, fils de l'archéologue, qui a bien voulu me l'offrir en faveur des études que je poursuis.  [5] Cf. Barbier de Montault : Traité d'Iconographie chrétienne. T. I. p. 307 et PI. XVII. [6] Regnabit, juillet 1925 p. 99. [7] Dom Berlière, La Dévotion au Sacré Coeur dans l'Ordre de Saint-Benoît, p. 32. [8] Bouché-Leclerq, Les Précurseurs de l’Astrologie Grecque, I.

 

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L'ICONOGRAPHIE DU CŒUR DE JÉSUS

LE CŒUR : " FONTAINE DE VIE & DE SAINTETÉ ".

La Société des Antiquaires de l'Ouest possède dans un de ses musées de Poitiers, celui des Augustins, un vase du XVIIe siècle dont la décoration entre dans le cadre des études de Regnabit. C'est une grande hydrie ou buire, fontaine à eau, d'environ 35 centimètres de hauteur, pansue comme une jarre provençale et munie de deux anses à la façon des amphores antiques.

Faite de terre cuite, elle est recouverte d'un glacé de couleur vert-grisâtre ; son large col était jadis fermé par un chapeau de même nature dont le centre proéminent devait se terminer par un bouton de préhension plus ou moins ornementé.

Comme toute décoration ce vase porte, à son col, le visage radieux du soleil et, à sa base, le Cœur de Jésus dont l'extrémité inférieure se prolonge en tube d’écoulement pour conduire au dehors le liquide du dedans. Ce Cœur est surmonté d'une croix placée entre deux flammes rigides, sèchement infléchies en crosses ; c'est donc bien l'image incontestable du Cœur de Jésus-Christ.

A première vue, la transformation du Cœur Sacré en vulgaire robinet de fontaine-lavabo paraît d'une hardiesse peu heureuse, pour ne pas dire absolument irrespectueuse ; pourtant, si peu enthousiaste que je sois de la symbolique du XVIIe siècle, descendante anémiée souvent de celle du Moyen-Age, il me semble qu'elle a atteint, cette fois, une droiture et une plénitude de sens inaccoutumés, parce qu'elle s'est inspirée là, directement des Livres-sacrés, et non du mièvre sentimentalisme qui presque toujours la sert mal.

Buire-fontaine du musée des Augustins, à Poitiers.

Et c'est la margelle d'un puits, plus ancien qu'elle, qui va nous donner, j'ose croire, le mot de l'énigme du Cœur de la buire-fontaine de Poitiers : Dans la cour d'honneur du château du Bois-Rogues, près de Loudun, où jadis  François 1er fit conduire, pour une captivité fort relative et toute seigneuriale, Maximilien Sforza, duc de Milan, se trouvait encore, au XIXe siècle, un puits d'époque Renaissance où l'on voyait, sous le monogramme du nom de Jésus chargé d'une croix dont la hampe portait le Coeur sacré, l'inscription suivante: Haurietis aquas in gaudio de fontibus salvatoris. « Vous puiserez dans la joie les eaux des fontaines du salut. »

Ce puits n'existe plus, et l'inscription que je reproduis ici[1]  ne nous est conservée que par la copie qu'en fit, le 23 juillet 1863 le savant archéologue loudunais Joseph Moreau de la Ronde comme terme de comparaison avec l'inscription ciselée sur le puits de sa propre demeure patrimoniale de La Ronde, près Loudun, qui portait aussi, mais en lettres du XVIIe siècle : Haurietis aquas in gaudio de fontibus salvatoris. Isayae II.

 

Inscription d'un puits du XVI" siècle' Château du Bois-Rogues. près Loudun ( Vienne)

Le puits de la Ronde, comme celui du Bois-Rogues, a été rasé et comblé; mais, à la démolition de sa margelle, la pierre chargée de l'inscription a été encastrée au-dessus de la porte d'un pavillon du jardin où elle est encore.

HAVRIETIS AQVAS

IN GAVDIO DE FONTI

BVS SALVATORIS ISAYAE II

Inscription du puits du château de la Ronde, près Loudun (Vienne)

La référence qu'elle donne des paroles bibliques n'est pas absolument exacte : elles sont bien du prophète Isaie, non en son chapitre IIe, mais au XIIe, verset 3e, où elles commencent le magnifique passage que voici :

3)- Vous puiserez avec allégresse les eaux des fontaines de salut.

4)-Et vous chanterez ce jour-là: Rendez-grâce au Seigneur d'Israël, invoquez son nom, publiez devant  les peuples ses merveilles et proclamez qu'il est un asile assuré »

Ainsi donc, pour la pensée qui a présidé, durant la première moitié du XVIe siècle, à l'épigraphie du puits du Bois-Rogues, il n'y avait aucun doute, aucune hésitation : la « source du salut », la « fontaine du Sauveur » selon la traduction de saint Bernard, la « font salvatrice » auraient dit alors nos pères du Poitou, c'est le Coeur même du Sauveur Jésus, le Coeur qui sur la pierre du puits, fait corps avec la croix rédemptrice, avec le nom de Jésus, i H s ; et c'est devant lui, en relation immédiate avec lui, que s'aligne l’Haurietis aquas d'Isaïe.

Et pour qui veut aller plus loin que la matérialité apparente et superficielle des mots, l'eau limpide du puits, vivifiante et purificatrice, n'est plus que la matérielle image, que la figure emblématique de l'invisible don divin jailli du Coeur et fluant pour redonner aux âmes, dans la joie salutaire, la purification et la vie de justice.

Impossible me semble-t-il, de donner en dehors de cette interprétation, aucun sens vraisemblable et solide, à la compénétration, à la juxtaposition du Coeur, de la Croix, du monogramme et du texte biblique.

Et cette même pensée, cette proclamation que le Coeur du Sauveur est bien la source de notre rédemption par l'effacement, disons le mot vulgaire, par le « lavage » des humaines culpabilités, cette pensée, pour être moins ostensiblement écrite, me paraît aussi nettement exprimée sur la buire-fontaine de Poitiers. Là, nulle inscription ne nous en dit le consolant secret, mais le fait de faire découler du Coeur divin lui-même le liquide bienfaisant, n'est-il point un éloquent langage ? La main du potier qui l'a ainsi stabilisé dans son charitable office ne semble-t-elle pas avoir voulu lui faire crier à tous : Ô vous qui êtes souillés, venez à moi qui suis la source et le moyen de toute purification et vous retrouverez ainsi la vivante splendeur de vos âmes... ?

Et, d'elles-mêmes, les paroles des actuelles Litanies du Sacré-Coeur viennent en l'esprit :

Cor Jesu, fons vitae et sanctitatis.

Coeur de Jésus, vous êtes la fontaine de la Vie et de la Sainteté.

Et plus loin, quand le même texte liturgique le salue du titre de « Fontaine de toute consolation », la pensée ne rejaillit-elle pas vers l'« ingaudio » du livre d'Isaïe ?

Certes, en appliquant au Coeur de Jésus l’Haurietis aquas du prophète, l'inspirateur de la sculpture du Bois-Rogues n'était point un inventeur, il arrivait après trop d'autres.

En étudiant magnifiquement, dans le dernier fascicule de Regnabit, le Sermon de saint Bernard pour la Nativité du Seigneur » Dom P. Séjourné en a reproduit les passages par lesquels le grand Abbé montrait à ses moines du XIIe siècle «les sources du Sauveur » : la « source de miséricorde » qui purifie ; la « source de sagesse» qui satisfait l'âme ; « la source de grâce » qui l'arrose et la fait croître; la «source de zèle » où le coeur du chrétien va puiser ses ardeurs. Et le grand mystique d'ajouter : « Voyez si ce ne seraient point là les fontaines dont Isaïe par avance aurait dit : « Vous puiserez avec joie les eaux des sources du Sauveur ». Puis, ayant contemplé ces quatre sources qu'il apparente avec les plaies des quatre membres de Jésus crucifié, le saint se recueille, et tournant ses regards vers la plaie béante du Coeur, la désigne comme la source suprême, celle même de la vie, de la vie véritable qui commence pour l'homme à l'émission du dernier soupir de Sa poitrine. C'est pourquoi je tiens pour certain que si le grand abbé de Citeaux avait vu le potier poitevin modeler dans la glaise le coeur-fontaine qui décore l'hydrie des Antiquaires de l'Ouest, il se serait incliné devant cette image évocatrice en murmurant l’Haurietis aquas d'Isaïe.

* * *

J'ose même aller plus loin dans ce même sillon du domaine de l'interprétation iconographique, au sujet d'un autre vase à eau, sur lequel l'incomparable artiste qui l'a conçu me semble avoir obéi à une inspiration mystique assez voisine de celle qui guida le céramiste de la buire-fontaine de Poitiers.

A trois lieues de Loudun et de ce château du Bois-Rogues où le Coeur de Jésus surmontait l'inscription du puits, à l'époque même où la parole biblique y fut gravée, les Gouffier d'Oiron, ducs de Roannais, demeuraient en leur princière résidence d'Oiron dont ils faisaient un foyer où les arts — tous les arts — recevaient un culte fervent. Hélène de riangest, duchesse de Roannais, faisait alors modeler dans les ateliers voisins de Saint-Porchaire, ces merveilleuses faïences, dites d'Oiron, qui sont les plus purs, les plus splendides joyaux de notre céramique française et dont les moindres débris sont aujourd'hui prisés, littéralement, bien plus que leur poids d'or [2].

 

[1]  J’ai déjà cité ce document, dans l'Echo de Saint Gabriel ; ann. 1904, p. 8. [2]  On ne connaît que six ou sept pièces entières des faïences d'Oiron qui ont été classées dans la collection Rothschild et dans les anciennes collections Sauvageo et Dutuit, lesquelles sont au Louvre. Le seul chandelier de faïence émaillée au chiffre de Henri II, fut acheté par Dutuit, à la fin du XIX e siècle, 91.000 fr, sans les frais. C'est dire la magnificence dd ces pièces et leur insensée valeur actuelle  (Cf. Les Arts, ann. 1902, n° 18, p. 3.).

L'ancienne collection Dutuit possédait trois pièces d'Oiron ; l'une d'elle, une buire à eau, porte à la courbure de sa panse, sur un fond blanc laiteux et dans la magie d'un décor fou d'entrelacs et d'arabesques de couleurs varices, un cartouche unicolore sur lequel un emblématique pélican s'ouvre la poitrine pour, par l'ablution de son sang,  rendre la vie à sa couvée.

Cette source empourprée ouverte au coeur de l'oiseau qui, par son moyen, redonne l'existence à des êtres morts, est-elle d’une conception bien différente de la cinquième source ouverte au flanc divin, dont parle saint Bernard ? Car, ne l'oublions pas, dans l'iconographie chrétienne du Moyen-Age, du Xe siècle à la Renaissance, le Pélican se frappant au coeur, « s'acorant », est un emblème de la Rédemption revivifiante et non de l'Eucharistie.

Écoutons Guillaume de Normandie, l'un des maîtres les plus sûrs de la symbolique au XIIe siècle, et qui, dans son Bestiaire divin, nous dit :

« Les petits du Pélican devenus grands frappent leur père de leurs becs et celui-ci dans sa juste colère les tue ; mais trois jours après il revient vers eux, se perce le flanc, et son sang répandu sur eux, les rappelle à la vie ». Puis Guillaume fait l'application de cette fiction touchante au Sauveur Jésus. Tout cela est développé dans quatre-vingt-quinze vers romans dont la reproduction serait trop longue ici[1] .

Le Pélican sur une faïence d'Oirons XVIe.

Albert le Grand, Vincent de Beauvais, Hugues de saint-Victor ont expliqué le symbole du Pélican par le même fabuleux récit ; chez eux, tous les oisillons révoltés et châtiés à mort sont purifiés, lavés, pardonnes et rendus à la vie par la seule ablution du sang paternel, et non par son incorporation en tant que nourriture. Les morts ne sauraient être alimentés. Et si saint Augustin, commentant le Psaume 101, pressentit que le Pélican deviendrait un emblème eucharistique, sa pensée n'a point trouvé d'écho dans l'iconographie médiévale.

C'est pourquoi, quand saint Thomas d'Aquin, dans l'hymne Adoro te de son Office du Saint Sacrement, à son tour appliquera la figure du Pélican au Sauveur, il n'exprimera lui aussi que l'idée du rachat de l'âme humaine par l'ablution purificatrice du sang divin, et non par l'acte de nutrition eucharistique :

Pie Pellicane, Jesu Domine Me immundum manda tuo sanguine,

Cujus una stilla salvum facere Totum mundum quit ab omni scelere.

Pélican plein de bonté, Lavez dans votre sang nos souillures : une goutte suffit pour effacer tous les péchés du monde.

Au temps même où le génial céramiste de la duchesse de Roannais pliait les courbes molles des anses et décorait les contours de sa buire, du Bartras [2], en son style de l'école de Ronsard, donnait au Pélican symbolique le même sens mystique que les auteurs des siècles précédents. Ce n'est qu'après eux tous, par altération, par nescience de la pensée les grands siècles d'intellectualisme chrétien, que le Pélican devint l'un de symboles tardifs de l'Eucharistie. Voilà pourquoi les artistes, sculpteurs, peintres et ciseleurs du Moyen-Age le plaçaient quasi toujours au sommet de la croix ou dans le branchage de « l'Arbre de Vie ».

Sur une buire ancienne, je vois le Pélican en rapport direct d'idée avec la fiction qui le montre purifiant, ressuscitant et revivifiant à la source de son coeur, et par toute la sève de son coeur, sang et eau, ses enfants coupables et mortellement châtiés. N'est point vraiment là, dans le plus chaud symbole de son effusion, cette Eau que saint Jean vit, en l'île de Pathmos, « sortir du côté droit du Temple », et « qui sauve tous ceux qui en sont touchés », cette source purificatrice sur laquelle toute l'âme mystique du Moyen-Age s'est penchée avec la joie « du cerf altéré sur l'eau des fontaines, selon l'expression du Psaume 41, et qu'elle a magnifiée de tant de façons ?[3]

Suis-je donc trop osé en accordant au Pélican, sur la buire d'Oiron, une valeur anagogique quasi égale à celle du Cœur-fontaine de la buire de Poitiers, et quasi aussi la même signification ? Pour les deux inspirateurs de ces vases, comme pour la pensée qui a décoré le puits du Bois Rogues, l'eau qui fluait des uns et de l'autre apportait aux corps revivification et purification physique et matérielle, et, du Coeur ouvert du Sauveur, représenté dans sa forme ou figuré par le Pélican blessé, coulait, pour les âmes, « la source de vie et de toute sainteté ».

Et pour qu'on ne s'illusionne pas au point de croire réservé jadis exclusivement à l'élite intellectuelle des fidèles, ce symbolisme à la hauteur duquel la j-piété peut cependant hausser les simples, descendant l'échelle des temps et, jusqu'à l'extrême, l'étiage des arts, je veux graver en terminant l'image d'un bénitier tout populaire de mon voisinage; un de ces pauvres bénitiers de chevet où se signaient ceux de nos anciens qui portaient la veste de bure ou la blouse de toile, et nos grand'mères en robes de droguet ou de futaine. Il est fait de la plus grossière faïence du XVIIe siècle ou du XVIIIe, comme les vieilles assiettes des foyers campagnards, et son ornementation polychrome est de la naïveté la plus enfantine.

Or, sa vasque même, la vasque où repose l'eau sacramentale et bénite est faite du Coeur même de Jésus. C'est donc jusqu'en Lui-même, que le doigt du chrétien allait puiser l'eau salutaire, exorcisante et protectrice. Là aussi, on aurait pu écrire : Haurietis aquas in gaudio de fontibus Salvatoris.

Bénitier campagnard loudunais, XVIIe ou XVIIIe s.

Loudun (Vienne)

CHARBONNEAU-LASSAY

 


[1]  Cf. C. Hippeau : Le Bestiaire Divin de Guillaume, Clerc de Normandie, VI, p. 93 et 207. Caen, Hardel 1852. [2] Cf. Hippeau : ouvrage cité, p. 96. [3] C'est la même idée de purification par l'ablution, par le bain, qui a présidé à la composition des " Fontaines de vie " par lesquelles le XVe siècle à glorifié l'action rédemptrice du Saint Sang, et qui ont inspiré à l'éminent maître Emile Mâle des pages qui sont de la belle et pure lumière d'archéologie sacrée (L'art religieux à la fin du Moyen-Age en France - Paris, Colin 1922 - p. 110 et suivantes.) Le thème ordinaire de ces " fontaines de vie " est ainsi réalisé : La croix ou expire Jésus crucifié s'élève d'une vasque dans laquelle le sang pleut de ses cinq plaies et surtout de celle du coeur, comme de cinq sources, en telle abondance que la vasque en est toute pleine ; et les pécheurs s'y viennent efficacement laver et baigner complètement. C'est " la fontaine du Sauveur ".., " le bain de vie " ".., la fontaine de pureté " selon les termes mêmes des hymnes liturgiques contemporains que cite Émile Mâle.

 

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LE SACRÉ-COEUR DU DONJON DE CHINON

attribué aux Chevaliers du Temple (Second Article)

J'ai donné dans Regnabit, en janvier dernier, la réduction de la gravure murale du donjon du Coudray, à Chinon, où paraît un coeur rayonnant entouré de personnages et de signes énigniatiques.

Cette image, je l'ai taillée d'après un simple levé à vue, pris sous la mauvaise lumière d'un jour de pluie qui rendait plus sombre encore la sombre salle où il se trouve. Depuis lors, le très distingué directeur du Hiéron de Paray, Mr de Noaillat s'est rendu à Chinon, et là, à pied d'oeuvre, son Regnabit à la main, il a comparé l'original et le dessin ; puis, de lui-même, s'est empressé, ce dont je lui reste très reconnaissant, d'assurer à Regnabit que la reproduction donnée est bien exacte.

J'ai cependant voulu ces jours derniers revoir le graffite de Chinon par un jour de clair soleil et à l'heure où les rayons, face à la porte, éclairent d’une caresse oblique les traits creusés, et les font ressortir pleinement. C'est ainsi que j'ai corrigé une différence de proportion entre deux figures, sans importance du reste, et que j'ai relevé quelques menus détails inaperçus d'abord, notamment un I H S en cursive gothique, devant le personnage agenouillé qui porte au bras gauche son bouclier.

Je consigne ce nouvel et définitif état dans les planches incluses en ces lignes qui donnent plus en grand, la partie principale de la précieuse gravure murale du château de Chinon.

Le premier article la concernant a valu à son auteur un afflux assez considérable de lettres qui témoignent de l'intérêt que les érudits catholiques accordent à l'iconographie du Sacré-Coeur.

Une seule de ces lettres refuse absolument de reconnaître dans le coeur représenté à Chinon celui de Jésus-Christ. Comme cette opinion ne repose que sur la prétendue impossibilité théorique d'une représentation du Coeur divin au début du XIVe siècle, elle se modifiera d'elle-même, je l'espère, quand Regnabit aura donné la preuve facile qu'une indiscutable inocographie du Cœur de Jésus a vraiment précédé, de bien plus d'un siècle, son culte liturgique.

Il n'y a pas du reste, ce me semble, d'impossibilité chronologique qui puisse tenir devant ces faits d'une réalité matérielle indéniable :

a) que le Coeur de Chinon est le centre d'une gloire rayonnante; ce qui dans l’ensemble d'une composition où tout est prière ardente, supplication et réparation, lui donne une importance tellement supérieure à celle des autres figures qu'elle ne saurait convenir à aucun cœur humain.

b) qu'en traçant son ouvrage le graveur pensait certainement à la plaie du Côté divin puisqu'en deux endroits la lance y paraît appointée à la place qu'occupait sur la Croix le flanc du Sauveur crucifié.

c) que ce Cœur rayonnant de gloire est contemplé par un personnage dont le caractère de sainteté est indiscutablement affirmé par le nimbe qui l'entoure et que, partant, ce cœur ne peut être que Celui du Sauveur.

Un autre correspondant me dit : si l'objet représenté est bien un cœur, ce ne peut être assurément que le Cœur divin, mais n'est-ce point plutôt un bouclier, un écu de chevalier ? Non, très certainement. Un bouclier rayonnant et sur lequel ne paraît aucune figure de blason — car la surface excavée a été lissée avec un soin extrême — n'aurait aucun sens possible; puis, un bouclier représenté en creux n'aurait pas, ne pourrait pas avoir, cette forme extraordinairement concave. Qu'on rapproche la coupe horizontale ci-contre :

de la coupe verticale donnée en janvier et l'on verra combien l'hypothèse du bouclier est inacceptable.

Je sais bien que ce même contour fut donné quelquefois aux écus héraldiques des XIIIe et XIVe siècles : dans l'ébrasement des archères de ce donjon de Chinon, dans la salle même où nous sommes, des chevaliers de cette époque ont gravé leurs armoiries et, l'un d'eux a donné à son écusson le pourtour cordiforme ; le Voici :

Là, pas de doute, c'est un blason, et rien de plus ; les trois chevrons du champ et le lys du chef en font foi; le trait creusé de ce dessin n'a pas quatre millimètres de profondeur, et c'est normal. Dans le grand graffite pas de doute non plus : c’est un cœur; la forme de la concavité et sa profondeur, qui atteint 38 millimètres, interdisent de songer à autre chose. Là ce n'est plus simplement de la gravure, c'est de la sculpture en creux. Seuls la croix placée au-dessus et le nimbe qui entoure la tête en profil du saint ont une profondeur quasi égale. Ces trois figures ont donc bien été regardées par le graveur comme les plus importantes de son travail.

Deux autres correspondants, tout en acceptant le cœur de Chinon comme l'image du Cœur de Jésus, portent la question sur un autre terrain et me disent : Mais vous n'avez pas la preuve certaine que la tradition chinonaise qui attribue cette gravure à l'un des Templiers captifs du Coudray, est bien fondée !

La preuve certaine ? Non, assurément je ne l'ai pas.

Et j'ajoute qu'il ne me paraît pas nécessaire que ce soit un Templier qui l'ait tracé pour que le cœur de Chinon soit l'image de Celui du Sauveur Jésus.

Je ne fais pas l'iconographie de l'Ordre du Temple, ni celle du château de Chinon, mais celle du Cœur sacré de Jésus-Christ.

Si le cœur au divin rayonnement est l’œuvre de l'un des Templiers qui furent incarcérés dans la tour où il se trouve, nous avons sa date précise : 1308. Si, au contraire, il est dû au couteau d'un prisonnier quelconque, nous devons chercher sa date ailleurs ; et mieux que toute autre particularité du graffite, la paléographie des inscriptions qui s'y trouvent peut nous la donner approximativement.

Il y en a deux : IE REQUIERA DIEU PARDON, puis une signature : IEHAN DUGUA... (au nouvel examen, j'ai relevé ce même nom répété plus lisiblement, en petite écriture de même forme, plus haut sur le mur : J. Duguabil ou Duguahel). J'ai consulté au sujet de ces inscriptions de savants confrères en archéologie, plus qualifiés épigraphistes que moi ; l'un d'eux estime que la signature pourrait être un peu moins ancienne que l'inscription, repentante ; elle ne donnerait donc pas le nom du graveur, comme il paraissait d'abord naturel de le supposer.

Mais la phrase ie requier à Dieu pdon fait bien, elle, partie intégrante et inséparable du sujet, Or, la forme de ses lettres ne défend nullement de l'attribuer à la première partie du XIVe siècle.

La voici, gravée sur calque direct.

La date du graffite ne serait donc pas sensiblement déplacée Par le fait qu'il ne serait pas dû à l'un des Maîtres du Temple.

Et mon correspondant ajoute : (Il s'est créé de toutes pièces, tant de traditions au XVe siècle.. » _ A la vérité, cette époque fut assez imaginative, mais elle n'aurait pu appliquer au graffite de Chinon une origine fantaisiste, même vraisemblable, que si la gravure à laquelle cette fantaisie s'appliquait avait été, dès lors, assez ancienne pour qu'on ait oublié son véritable auteur ; et voilà qui nous renvoie vers le XIVe siècle. —

Partie centrale du graffite du Donjon de Chinon, attribué aux Templiers, gravure sur bois, au canif, par l'auteur. (Le visage du personnage a été regrettablement mutilé)

Assurément d'autres prisonniers que les chefs du Temple ont habité la tour du Coudray ; deux ans avant qu'ils y fussent enfermés le même gouverneur qui les y eut en garde, Jean de jeanvelle, y détenait encore, au nom du roi, et depuis quatre ans, Robert, fils de Guy, comte de Flandre ; et nombre de chevaliers français ou anglais y furent aussi gardés durant la guerre de Cent-Ans. Mais ni Robert de Flandre, ni les chevaliers prisonniers de guerre n'étaient vraisemblablement menacés de mort, et vraiment —encore que tout homme en ait besoin— ne semblent avoir eu de particulières raisons d'implorer si ostensiblement le pardon divin : celles qu'avaient les Templiers étaient, on l'avouera, bien autrement fondées !

En quittant le graffite de Chinon, Mr de Noaillat m'en écrivait : « Quel appel pressant à la miséricorde !.. » et devant ma gravure, un excellent artiste peintre, assurément physiologiste, mais point mystique, disait récemment : « toute cette composition sur l'angoisse et crie le repentir». Et les deux paroles, en se faisant écho, donnent la note juste.

En fait, nous sommes en possession d'une tradition locale encore indiscutée. Que vaut-elle au regard de la critique ? Ce que vaut toute tradition qui concerne l'origine d'une œuvre dont l'auteur n'est pas désigné par des documents positifs et probants ; c'est dire qu'on ne peut la rejeter comme fausse que sur des documents contraires également explicites et probants. En l'absence des uns et des autres, avant d'accepter en fait la tradition chinonaise, — jusqu'à meilleure information et sous lesréserves que mon titre comporte : « Le Sacré-Coeur du donjon de Chinon attribué aux Chevaliers du Temple»,— j'ai cherché sans parti pris, dans la composition même du sujet :

1° — Ce qui pourrait l'infirmer ?

Et je n'y trouve rien : — Car on ne saurait faire état de l'étonnement que cause toujours l'arrivée d'un document authentique de date insoupçonnée; cet étonnement ne relevant que de notre préalable insuffisance de documentation.—

2°  Ce qui pourrait au contraire s'y trouver de propre à faire accorder la tradition avec la vraisemblance ? Et sous ce rapport, au risque de me redire, je note :

a) Que la composition tout entière possède un caractère très particulier de piété chrétienne et mystique, un « style », si j'ose dire, autant hermétique qu'hiératique, et dénonce chez son auteur une habitude visuelle des représentations de l'iconographie sacrée. Et tout cela semble plus naturel

dans l'esprit et sous la main d'une Moine-Chevalier du Temple que sous le heaume séculier et sous le couteau d'un de ces héroïques ferrailleurs que furent les barons féodaux de la guerre de Cent-Ans.

b) Que l'épigraphie de la phrase : Ie requier à Dieu pdon n'est pas en contradiction avec la date donnée par la tradition.

c) Que ce que l'on sent bien avoir été l'état d'âme des chefs du Temple, relativement au sort de leur Ordre et de leurs personnes, en leur situation particulièrement grave et inquiétante au château de Chinon, 1s'accorde pleinement avec l'impression que produit « le cri de repentir » et « l'appel pressant à la miséricorde» de cette composition «qui sue l'angoisse ».

d) Que je retrouve, dans le graffite de Chinon, des figures héraldiques, relevées sur des sculptures lapidaires non douteuses des Commanderies du Temple de Roche (Vienne) et du Temple de Mauléon (Deux Sèvres).

e) Et, Dieu me pardonne, j'ose ajouter ceci : On m'assure que certaine branche de la Franc-Maçonnerie se targue d'avoir conservé dans ses rites, ses titres et ses symboles, des particularités qui lui viendraient d'un groupe d'anciens Templiers qui se serait constitué clandestinement en société secrète, après dissolution officielle de l'Ordre, puis fondu dans la Maçonnerie (?).. Si cela est, les groupes de trois points, répétés, non trois, mais en réalité quatre fois, sur les gradins de la croix centrale du graffite, donneraient une apparence de consistance au moins bizarre, tout à la fois aux prétentions historiques des Maçons et, ce qui nous intéresse un peu plus ici, à la tradition chinonaise.

Voilà pourquoi, jusqu'à preuves contraires naturellement, je regarde comme devant être plutôt acceptée que rejetée l'opinion qui attribue à la main d'un Templier la gravure qui nous occupe, et que l'historien chinonais Gabriel Richard fait sienne, sans ambages ni réserves, dans le passage de son Histoire de Chinon que j'ai cité en janvier.

C'est aussi l'avis général, à trois exceptions près, des nombreux lecteurs de Regnabit qui ont bien voulu nous manifester leur pensée.

L'un d'eux, un érudit doublé d'un bon artiste, nous écrit en substance : Qu'il verrait volontiers, dans les personnages énigmatiques figurés au graffite, des Saints de l'Ordre de Citeaux, frères spirituels des Templiers. Et c'est un fait que tous portent le nimbe caractéristique des saints, Le principal d'entre eux, en l'hypothèse exposée, serait saint Bernard qui fut de son vivant, le législateur et le grand ami de l'Ordre du Temple, alors tant idéalement beau ! L'Ordre en effet conserva ensuite pour le saint fondateur de Citeaux un culte particulier et une ostensible reconnaissance. Officiellement, cette gratitude se traduisait par ce passage du serment que les Grands-Maîtres prononçaient à leur élection : « Je ne refuserai pas... principalement aux Moines de Citeaux et à leurs Abbés comme étant nos frères et nos compagnons, aucun secours..»

Et ce serait en raison de ce patronnât réel de saint Bernard sur l'Ordre des Templiers que l'auteur de la gravure l'y aurait figuré contemplant le Coeur de Jésus, comme pour demander au saint Abbé de présenter au Coeur miséricordieux du Sauveur son repentir et sa grande espérance du pardon, le sort aussi de son Ordre et de lui-même[1].

— Cette interprétation peut en effet s'appliquer avec vraisemblance aux saints du graffitte de Chinon, sauf toutefois à celui qui semble agenouillé et porte à son bras l'écu armorié, car celui là s'affirme moins comme un cistercien que comme un guerrier de noble rang.

Peut-être, pourrait-on voir en lui le fondateur même de l'Ordre des Templiers Hugues de Payens, qui, à la vérité, ne fut jamais canonisé officiellement, mais qui devait jouir alors, au titre de vénérable serviteur de Dieu, d'un culte restreint à son Ordre, comme il en a été pour le bienheureux Gérard Tune de Martigues, fondateur des Chevaliers de S* Jean de Malte, et pour le bienheureux Robert d'Arbrissel, fondateur des Bénédictines de Fontevrault, avant que leurs cultes ne fussent autorisés, à titre public, par l'Église.

Quant au sens intrinsèque que le graveur attachait à chacune des diverses autres figures plus ou moins hiéroglyphiques du graffitte de Chinon : mains coupées et ouvertes, sigle en tau surmonté d'un cercle, blasons gironnés, etc.. je n'espère guère qu'on en pénètre jamais l'énigme. Mais peut-être des recherches dans ce qui reste d'anciennes commanderies du Temple aboutiraient-elles à la découverte de ces mêmes figures et donneraient ainsi à la gravure entière de Chinon une attribution d'origine Plus affirmée.

En résumé, et derechef, la tradition Chinonaise relative aux Templiers est la seule base qui permette de risquer une interprétation générale du sujet gravé au Cbudray, et c'est elle seule qui permet aussi de dater de 1308 le Coeur de Jésus qui s'y trouve figuré ; mais sans elle il est quand même permis de l'attribuer au XIVe siècle.

Un souvenir historique en terminant : Un autre personnage, bien autrement illustre que Robert de Flandre, Jacques Molay et les autres Maîtres du Temple habita jadis le donjon du Coudray; Jeanne d'Arc en effet, à quelque vingt pas du logis royal qu'occupait alors Charles VII, demeura dans cette tour, du 8 mars 1429 jusqu'au 20 avril, jour où elle quitta Chinon. Il est bien absolument impossible que, passant à toute heure, devant le Coeur rayonnant de cette étrange gravure, devant ce coeur qui s'impose aux regards, et qui ne devait pas être pour elle un incompréhensible mystère, la sainte Libératrice ne se soit pas arrêtée devant lui pour le contempler, comme le saint de pierre auréolé, et pour recommander à sa compatissante bonté la royale Fleur de France qui transparait en sa glorieuse irradiation —

Et par là encore, l'humble graffitte chinonais allie, dans la pensée du croyant, le plus divin Objet delà Piété chrétienne à la plus grande Histoire.

NOTE ADDITIONNELLE. — Au moment de mettre sous presse je reçois d'un érudit médiéviste parisien une lettre flatteuse que je voudrais pouvoir donner ici en entier.

J'en veux au moins citer la partie générale :

« A défaut de documents historiques positifs concernant ce graffitte, force est de s'en tenir à ses éléments constituants et aux données convergentes de l'érudition qui l'expliquent.

« La mentalité médiévale toute nourrie de symbolisme — en poésie, en littérature profane et religieuse, en architecture, peinture et sculpture, en héraldique, etc, s'y reflète d'une façon saisissante.

« Tel qu'il se présente —et sauf interprétation cabalistique, ici invraisemblable— il est, dans tous ses détails strictement religieux et conforme à la tradition qui le concerne.

« Œuvre de fantaisie, conçue sans doute progressivement,  au fur et à mesure de l'exécution, nous ne pouvons exiger une unité, une symétrie matérielle absolue comme devant une « œuvre d'art » entreprise selon ses règles techniques propres. Pourtant, et malgré cela, pour la signification il y a là un symbolisme complet très harmonieux, bien dans la note allégorique des XIIIe et XIVe siècles. Les moines ou gens d'église en étaient imprégnés alors... »

— Et ces lignes sont en accord parfait avec ce que j'exposais dans les pages précédentes. Dans leur contexte elles regardent comme possible l'attribution du graffitte de Chinon au XIVe siècle, même indépendamment de la tradition qui l'attribuera l'un des Chevaliers du Temple. Et c'est de cela surtout que je prends acte.

Loudun (Vienne)

L. CHARBONNEAU-LASSAY.

Bois gravé au canif par L.Charbonneau-Lassay

 

[1] On sait que saint Bernard et son pieux ami Guillaume de saint Thierry, (mort vers 1150), furent des premiers-à célébrer le Coeur divin et à le désigner à la piété médiévale, non pas seulement en tant que partie corporelle atteinte par la Lance, au Calvaire, mais comme centre et foyer de l'Amour rédempteur ; à tel point qu'on crut longtemps pouvoir attribuer au saint abbé de Citeaux le bel hymne «Summi regis Cor aveto » et qu'on le regarde comme la principale source du culte florissant qu'eurent, dans la seconde partie du Moyen-Age, les Cinq Plaies et le Coeur sacré, notamment en Rhénanie où ses ouvrages furent particulièrement en faveur. — Cf. Bainvel, La dévotion au S. C. de Jésus. Paris Beauchesne 1921, p. 205 et Regnabit, janv. 1922, p. 211.

 

 

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