Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
L'Avènement du Grand Monarque

L'Avènement du Grand Monarque

Révéler la Mission divine et royale de la France à travers les textes anciens.

Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ARCHEOLOGIE CHRETIENNE

LA DIVINE MUSIQUE DU VERBE.

LE COEUR & LA LYRE

(En hommage au Maître Jean Cocteau. Rhonan de Bar)

Des pages émouvantes de Mlle Germaine Maillet nous ont dit dernièrement[1] le réel tourment de talentueux poètes, de sincères chercheurs du divin idéal. Elle nous montre comment, en des strophes ardentes comme des flammes, et tristes, parfois, comme des sanglots, ils ont fébrilement chanté l'angoisse de leur pensée et la souffrance de leur âme.

Détresses, hélas inguérissables, parce que ces pauvres coeurs vibrent trop loin du Christ ; parce qu'ils ne s'approchent pas assez de cette harpe aux harmonies consolatrices qu'est le Coeur du Verbe de Dieu ; de cette harpe divinement aimantée que la plume, si merveilleusement inspirée toujours, du R. P. Anizan comparait à la harpe du barde, en la fiction de Taliesinn, laquelle paraissait être, sur le lac désolé, comme le coeur vivant des êtres.

Ce rapprochement entre le Coeur d'où jaillirent les paroles de vie qui ont régénéré le monde et l'instrument dont les cordes vibrent- en accord si parfait avec les émotions de la voix et du coeur de l'homme, est particulièrement heureux. Le coeur et la parole ne sont qu'une même chose prolongée ; la voix, c'est la résonnance du coeur ; ils sont comme la source et le flot, comme la blessure et le sang qui s'en épanche, comme la rose et son parfum, comme l'arbre et son fruit, comme le brasier et la chaleur qui s'en échappe : « La bouche parle de l'abondance du coeur », a dit Jésus.

En Dieu, comme en l'homme, son image, le verbe est un jaillissement du coeur hors de la personne. C'est le coeur qui, par la parole, prend contact avec le dehors. La langue est son organe, et les lèvres son écrin.

Voilà pourquoi les Egyptiens qui, plus que les autres païens d'autrefois, ont eu des vues étonnantes sur la Divinité, chantèrent « le Mystère du Verbe Créateur », en même temps qu'ils s'inclinèrent devant le Coeur de Dieu et devant tout ce que le cœur humain renferme de bon.

Et c'est la raison de la vénération qu'ils eurent pour le perséa, cet arbuste symbolique qu'ils consacrèrent à Isis « parce que son fruit ressemble à un coeur et sa feuille à une langue[2] ».

Le sage d'Egypte ne regardait pas seulement le coeur comme l'organe affectif de l'homme, mais encore comme la vraie source de son intelligence ; pour lui, la pensée naissait d'un mouvement du coeur, et s'extériorisait par la parole; le cerveau n'était considéré que comme un relai où la parole peut s'arrêter, mais qu'elle franchit souvent d'un élan spontané.

Le chant n'est que l'épanouissement de la parole. Quand le coeur est trop gonflé par une intense émotion, quand il vibre non seulement en surface mais dans le tréfonds de ses fibres, la parole, alors, devient insuffisante, et l'homme chante. Il chante de joie ou de douleur car le sanglot n'est que le chant des déchirements de son coeur.

La première musique humaine est née de la première grande joie ou de la première grande douleur.

Bientôt, la voix que Dieu lui a donnée ne suffit plus à l'homme pour soulager le poids de ses bonheurs ou de ses détresses : ce fut alors qu'il inventa les instruments de musique.

Le premier, dit-on, fut la flûte, la flûte de roseau qui chante comme la voix des oiseaux ; et le second fut la lyre qui chante et pleure comme la voix humaine ; la lyre aux charmes de laquelle les pythagoriciens recourraient avant de se livrer au sommeil « afin d'apaiser et d'enchanter les éléments instinctifs et passionnés de leur âme[3]».

Combien de fois l'art ancien a-t-il célébré la lutte musicale de Pan et d'Apollon !... Pan, le dieu champêtre et sensuel que des pieds fourchus d'herbivore relient à la terre, défie, avec sa flûte à tuyaux réunis, Apollon, le dieu de la lumière, et sa lyre... Tous deux jouent avec grand talent, mais de la lyre s'envolent des accords si beaux que la flûte, auprès d'eux, ne semble que balbutier... Pourtant, le roi Midas, l'arbitre de là lutte harmonieuse, étrangement aveuglé, se prononce pour Pan contre Apollon. Et celui-ci,, pour l'en châtier lui inflige une paire d'oreilles d'âne.

Ce n'est là qu'un apologue qui nous montre à quel point passions et préjugés peuvent fausser la clairvoyance et l'impartialité d'un juge. Mais les mystiques chrétiens des siècles

passés ont vu dans cette fiction, par analogie, bien autre chose : la voix même du Christ qui chante aux hommes la loi salutaire, la voix du vrai Dieu de lumière luttant contre la voix ennemie qui les appelle aussi[4].

Des chants très anciens, composés par les rapsodes et les aèdes de Grèce longtemps avant la venue du Seigneur, glorifiaient, aussi le combat d'Apollon, fils du Dieu suprême, contre le reptile ennemi ; tel par exemple, cet hymne dont le texte, découvert sur les marbres du temple de Delphes, en 1894, commence ainsi : « Dieu dont la lyre est d'or, Fils du grand Zeus, sur le sommet de ces monts neigeux, toi qui répands sur les mortels d'immortels oracles, je dirai comment tu conquis le trépied prophétique gardé par le Dragon, quand, de tes traits, tu mis en fuite le monstre affreux aux tortueux replis[5]... !

Cette lyre d'Apollon musicien et dieu, et la lyre d'Orphée, poète divinisé, emblèmes toutes deux du Verbe surhumain, ont trouvé le plus favorable accueil chez les anciens symbolistes chrétiens :

Si certains côtés de la fiction d'Apollon, dieu païen de la lumière, de la blancheur, de l'harmonie, de l'éloquence et de la beauté leur apparurent comme un élément acceptable d'analogies emblématiques avec les réalités du Christ, le mythe d'Orphée, bien plus encore, se prêta à des rapprochements qu'ils estimèrent heureux.

On sait ce que la Légende grecque raconte d'Orphée : Fils, disent les uns, d'Apollon lui-même et de Clio, du roi Enéagre de Thrace et de Calliope, disent les autres — en réalité,

croit-on, d'une prêtresse d'Apollon— Orphée aurait appris du célèbre Linus, et dès son tout jeune âge, à unir aux accords de la lyre sa voix, qui était d'une inégalable beauté.

Et bientôt, son génie s'élevant toujours, il parvint à la suprême puissance de l'art ; en sorte que, parfois, les êtres les moins dociles et les plus redoutables, et même l'inerte matière lui étaient soumis : aux ineffables harmonies qui s'envolaient de sa lyre et de ses lèvres les oiseaux venaient pour s'unir à ses concerts ; les fauves les plus féroces, devenus attentifs et doux, se couchaient à ses pieds pour l'écouter ; les arbres dénudés se couvraient de verdure et les boutons s'épanouissaient en frémissant quand il chantait ; les vents et les grêles et les foudres des ouragans s'apaisaient, et les navires enlisés dans les sables des grèves allaient d'eux-mêmes à la pleine eau quand la voix enchanteresse d'Orphée s'élançait de son coeur et planait au-dessus des choses...

Orphée qui avait suivi les Argonautes à la conquête de la toison d'or, revint ensuite en Thrace, sa patrie; et voilà qu'un jour, ô jour de deuil ! les femmes de Thrace, furieuses de l'indifférence que le poète, fidèle au souvenir d'Euridice, leur témoignait, le mirent à mort et jetèrent ses restes déchirés dans l'Hèbre.

Mais le fleuve emporta doucement jusqu'à Lesbos, et sans les vouloir engloutir, sa tête aux lèvres inspirées et sa lyre qui flottait près d'elle.

Cette légende d'Orphée grandit encore ; on raconta qu'à Lesbos sa tête et sa lyre rendaient des oracles, et les Grecs ne parlèrent plus que du « divin Orphée.

Des rites mystérieux et d'origine céleste, disait-on, avaient été apportés par lui de Thrace en Grèce, et les sages estimaient qu'ils contenaient les secrets de l'efficace purification, seul moyen d'accession à l'immortalité heureuse.

Ces mystères orphiques se basaient sur la fiction de Dyonisios-Zagreus : Coré, fille de Cères, engendra de Zeus, le dieu suprême, un enfant appelé Zagreus ; Héra[6], jalouse de Coré fit déchirer le nouveau-né par les Titans qui le mirent en pièces, mais la sage Athéna[7] sauva le coeur de Zagreus, et l'enfant renaquit de son propre coeur sous le nom de Dyonisios.

Les rites religieux basés sur cette fiction mystérieuse de Zagreus avaient pour but d'assurer au fidèle initié, au myste, la félicité éternelle : homme, il ne pouvait y prétendre et devait, pour y parvenir, se diviniser, c'est-à-dire se purifier par la souffrance et mourir à ce qui est, pour ressusciter dans une âme nouvelle. Les souffrances de Zagreus, sa mort et sa renaissance étaient l'allégorie des étapes de cette palingénésie, c'est-à-dire de cette régénération de l'âme humaine en vue de son admission au bonheur éternel et suprême.

Orphée apparaissait donc aux initiés grecs des mystères de Zagreus-Dyonisios, comme une sorte de sauveur qui leur avait apporté la clef de la vie heureuse pour l'au-delà de la tombe.

Et les poésies écrites qui lui étaient attribuées continuaient la magique puissance de son talent et gardaient autour de son nom la prestigieuse auréole des premiers temps.

De toutes les fictions inventées par l'exubérante imagination des poètes et des mystiques antérieurs à notre ère pour glorifier le verbe humain, aucune, autant que celle d'Orphée,

n'a impressionné les chrétiens des premiers siècles. Et parmi la grande quantité de rites de mystères, de cultes mêlés de sublimités et d'abominations que les paganismes antiques ont connus, aucun, sauf peut-être certains concepts égyptiens, ne se sont approchés autant de quelques-unes des vérités chrétiennes que les théories orphiques.

C'est pourquoi les premiers maîtres chrétiens de Grèce et de Rome virent, dans les légendes relatives au sublime artiste de Thrace charmant par sa voix les animaux sauvages, et se faisant suivre d'eux, la providentielle image du Christ béni appelant les hommes de toutes races à la foi nouvelle ; et sans doute virent-ils aussi, dans les rites orphiques de purification, la lueur anticipée de la spiritualité chrétienne, née plus tard des paroles enseignantes de Jésus.

 

[1] Regnabit Xbre 1925. [2] Plutarque. Isis et Osiris, c. 68 ; — Le perséa des Egyptiens devait être l'une des trente et quelques variétés de « Manguier », dont, en effet, les fruits sont cordiformes et les feuilles lancéolées. [3] Plutarque : Isis et Osiris, c. 79. 4] Et ce rapprochement pourrait aussi s'établir avec ce que les mythologues égyptiens racontent d'Hermès qui, après avoir enlevé au mauvais génie Tryphon ses nerfs, en fit des cordes pour sa lyre.—Cf. Plutarque. Isis et Osiris, c. 55. [5] Traduct. de MM. Reinach et G. d'Eichthal. [6] Chez les Grecs. Zeus, Coré et Héra étaient les mêmes mythes que Jupiter Proserpine et Junon chez les Romains. [7] Athéna, c'est Minerve, déesse de la sagesse.

De plus, pour toute une partie de la société païenne « Orphée représentait, dit Heussner[1], l'idée d'immortalité, et, à ce titre, il fut admis par les premiers chrétiens comme un témoin antique de leurs propres espérances. »

Cette interprétation peut être considérée comme une variante de celle de Schultze qui voit dans l'Orphée des Catacombes «un prophète païen du Christianisme[2] «, opinion que Dom Leclercq appuie de sa haute autorité.[3]

Car, aux saintes Catacombes de Rome, l'image d'Orphée, avec sa lyre et son cortège d'animaux, voisine avec celles des fondateurs de notre religion dans l'impressionnant décor de ces chambres souterraines où furent ensevelis nos grands martyrs.

Ainsi le voit-on dans la catacombe de Domitille, dans celle de saint Callixte et ailleurs.

Il est possible que, dans certaines de ces peintures vénérables, Orphée ne soit figuré, selon le mot de Schultze, qu'au titre de prophète païen du Christianisme, mais il demeure certain qu'il fut quelquefois une image du Seigneur Jésus-Christ lui même, du Verbe divin, peint sous ses traits.

En voici peut être l'un des plus curieux témoignages : Un peu avant 1900, des terrassiers, creusant le sol dans l'ancien bourg gaulois de Loudun (Vienne) pour y asseoir un mur, trouvèrent, au milieu de charbons, de cendres, et de débris céramiques, une pierre calcaire sculptée au couteau qu'ils portèrent, peu d'heures après, au savant archéologue loudunnais, M. Joseph Moreau de la Ronde. Celui-ci se rendît au lieu de la découverte et reconnut, pour en avoir étudié précédemment un bon nombre dans ce même sol, que la pierre sculptée provenait du foyer d'une sépulture incinérée, ce qui permet de la dater de la fin du IIIe siècle de notre ère, ou du début du IVe. C'était l'époque où, à cent mètres au-dessus de l'endroit où elle fut trouvée, furent décapités, d'après la tradition locale, les saints Clair et Lucain, victimes de la persécution de Maximieri. (296-305).

La pierre porte, d'un côté, le chiffre de Iesus-Xrist, un I sur un X, et deux colombes adorent le monogramme divin. Ce motif, répété deux fois, est une indéniable preuve du caractère chrétien de la pierre. Sur son autre face, un personnage drapé à l'antique tient, du bras gauche, une lyre ; et de chaque côté de lui deux oiseaux chantent. C'est donc bien en apparence une image d'Orphée ; mais à ses pieds un fidèle prie, à genoux, et, près de chacun des oiseaux, se trouve, pareille à celles qu'on voit aux Catacombes, la représentation d'un pain eucharistique.

Dans ce décor tout chrétien, en si parfait accord, avec le chiffre de Jésus-Christ gravé de l'autre côté, sous l'image poétique d'Orphée c'est le Sauveur du monde qui apparaît, divin charmeur des Ames[4].

La présence à Loudun de cette icône du Christ-Orphée peut s'expliquer ainsi : Immédiatement au-dessus du terrain qui l'a fournie se trouvait l'ancienne forteresse romaine de Lugriunum dont les murs et les tours ont encore, à certains endroits, deux ou trois mètres de hauteur. Cette enceinte qui  comprenait cinq hectares de terrain, avec prétoire et bâtiments sur hypocaustes, devait loger, avec une garnison à demeure, les légions en marche ; il est donc de toute vraisemblance qu'il se trouva, parmi les légionnaires de passage ou d'habitat, quelques chrétiens instruits, venus de Rome et que l'un d'eux mourut au cours de son séjour. Son incinération aurait, été, en cette occurrence, commandée d'office, mais la pierre d'Orphée déposée sans doute avec ses cendres par la main d'un coreligionnaire, nous est un témoignage de sa foi devenue notre foi.

Je ne connais qu'une autre figuration du Christ-Orphée, de ces temps lointains, trouvée sur le sol de France: elle est sculptée sur un sarcophage chrétien découvert à Cacarens (Gers).

Il représente Orphée jouant de la lyre au milieu des brebis fidèles. En étudiant ce sarcophage à l'Académie des Inscriptions, le 13 avril 1894, M. E, Le Blant fit remarquer que c'était le seul monument de cette sorte trouvé en Gaule. La pierre de Loudun qui revoyait le jour vers cette même époque est plus ancienne que le sarcophage de Cacarens.

En Italie l'image d'Orphée a été assez souvent adoptée pour la décoration des tombeaux chrétiens des premiers siècles ; et ce choix, comme sa présence dans la sépulture incinérée de Loudun, peut s'expliquer par le fait que le monde antique regardait Orphée comme personnifiant l'idée d'immortalité.

Les arts du Moyen-Age, du moins en France, délaissèrent, à tort, l'image d'Orphée comme l'emblème de la parole du Sauveur.

On la retrouve cependant parmi les sculptures bénédictines de la grande abbaye de Cluny, au XIe siècle ; le poète y représente le chant grégorien en son troisième ton. A la Cathédrale de Reims, il figure également sur les sculptures du XIIe siècle, en compagnie d'Arion et de Pythagore, pour représenter la Musique[5].

La lyre fut aussi employée seule pour symboliser l'harmonie et jusqu'en ces derniers siècles conserva même son sens d'emblème direct du Sauveur.

Quand, en 1648, les moines cisterciens de l'Abbaye du Pin-en-Béruges, au diocèse de Poitiers, firent restaurer leur abbaye, ils la couvrirent de longues tuiles plates ornées, au trait creusé, d'emblèmes religieux : On y voit la Lyre-Christ marquée en son milieu du monogramme de Iesus, I. H. S. 

Orphée, dans l'attitude de Mithra (la lyre brisée), sur un antique sarcophage chrétien du Musée du Vatican. ET Orphée sur une sculpture de l'Abbaye de Cluny, XIe siècle.

J'ai déjà reproduit en cette Revue[6], et je répète ici, la lyre-Coeur de Jésus sculptée sur un vieux meuble du monastère des Bénédictines du Calvaire, à Loudun, XVII-XVIIIe siècle, et cette sculpture me ramène, pour finir, aux habituelles études de Regnabit.

En suis-je donc sorti avec les vieilles fictions païennes d'Apollon et d'Orphée ?... Bien moins, je crois, en réalité qu'en apparence.

Cette lyre du Christ-Orphée, image de la Parole jaillie du Coeur divin, ne rappelle-t-elle pas les visions qui ravissaient, au XIV de notre ère, l’âme de Ste Gertrude ?

«Tantôt le Coeur de Jésus lui apparaît comme une lyre harmonieuse vers laquelle se penche doucement la Sainte-Trinité que réjouissent les suaves mélodies de cet instrument. L'adorable Trinité y dispose trois cordes dont le doux accord doit suppléer aux manquements de Gertrude, et ces trois cordes sont la puissance du Père, la sagesse du Fils et l'amour du Saint-Esprit[7].

Tuile plate, portant la Lyre mystique. Abbaye du Pin-en-Beruges 1648. Musée des Antiq. de l'Ouest, à Poitiers. ET La Lyre mystique. Sculpture sur bois de' l'ancien monastère des Calvairiennes de Loudun — XVII-XVIIIe s.

Faire ainsi chanter ensemble par le Coeur-Lyre de Jésus les perfections divines ne semble-t-il pas être comme l'épanouissement, la floraison chrétienne de cette conception, splendide de grandeur, qu'énonçait déjà, six siècles avant la nuit de Bethléem, l'école de Pythagore : « Faire des sept orbes planétaires une lyre céleste donnant les sept notes de la gamme par la proportion de leurs distances respectives[8] (1), et faire qu'ainsi, toute l'immensité de l'Espace vibrât d'un coup, dans un hymne sans pareil, à la gloire de la Divinité.

Dieu a voulu, parce que dans tous les paganismes de très belles âmes l'ont servi, sans pourtant assez le connaître, dans toute la droiture de leur coeur, que le rayon de son soleil les illuminât ; et, de loin en loin, des inspirés se sont levés pour acclamer à leur façon ce Verbe divin qui parlait en eux au milieu d'un tumulte d'erreurs. Tous croyaient à leur manière connaître Dieu, le vrai Dieu, et nous pouvons discerner, en y regardant bien, dans les profils des mythes anciens qu'ils ont créés des traits à peine esquissés que nous retrouvons, resplendissants, dans la Personne du Sauveur.

Qui donc sait si, éclairés par des traditions multi-millénaires ou par de divines lumières intérieures les Mages de l'Asie ne l'ont point très obscurément pressenti sous la figure emblématique d'Indra ; Zoroastre, sous l'auréole brûlante d'Ormuz au coeur de feu ; Hermès, sous la tiare d'Osiris, alors que se chantait devant les Pyramides et le Spninx, le mystère du Verbe Créateur-y Orphée, peut-être, sous les traits de Zagreus renaissant de son propre coeur ; et Pythagore, sous le nom du Divin Logos, la Parole créatrice et vivifiante ?

A toutes ces soifs, à toutes ces insoupçonnées aspirations de la vieille humanité vers Celui qui devait venir, ce fut Jean le Bien-Aimé qui jeta le mot apaisant, après que Jésus eut consommé son Œuvre :

« Le Verbe de Dieu s'est fait chair, et il a demeuré parmi nous

Si le sang qui sortit, au jour de sa mort, de sa poitrine entr'ouverte est vraiment la sève de son Coeur, son Verbe, sa Parole en est la Fleur.

Et profonde est la pensée qui fit sculpter, comme étant un même tout emblématique, le Coeur du Christ image de son amour, source de son Sang, et la Lyre, image de sa parole, Fleur de son Coeur.

Loudun (Vienne).

 

L. CHARBONNEAU-LASSAY.

 

 

1] Cf. Heussner : Die altchristlichen.Orplieusdarstellimgen. [2] Cf. Revue de l'Histoire des Relig., 1894, p. 243. [3] Dom H. Leclercq : Manuel d'archéol. chrét. T. I. p. 128, [4] Je dois la possession de cet intéressant document à la grande amabilité de M. André Moreau de la Ronde, fils de l'archéologue, qui a bien voulu me l'offrir en faveur des études que je poursuis.  [5] Cf. Barbier de Montault : Traité d'Iconographie chrétienne. T. I. p. 307 et PI. XVII. [6] Regnabit, juillet 1925 p. 99. [7] Dom Berlière, La Dévotion au Sacré Coeur dans l'Ordre de Saint-Benoît, p. 32. [8] Bouché-Leclerq, Les Précurseurs de l’Astrologie Grecque, I.

 

Voir les commentaires

Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ARCHEOLOGIE CHRETIENNE

L'ICONOGRAPHIE DU CŒUR DE JÉSUS

LE CŒUR : " FONTAINE DE VIE & DE SAINTETÉ ".

La Société des Antiquaires de l'Ouest possède dans un de ses musées de Poitiers, celui des Augustins, un vase du XVIIe siècle dont la décoration entre dans le cadre des études de Regnabit. C'est une grande hydrie ou buire, fontaine à eau, d'environ 35 centimètres de hauteur, pansue comme une jarre provençale et munie de deux anses à la façon des amphores antiques.

Faite de terre cuite, elle est recouverte d'un glacé de couleur vert-grisâtre ; son large col était jadis fermé par un chapeau de même nature dont le centre proéminent devait se terminer par un bouton de préhension plus ou moins ornementé.

Comme toute décoration ce vase porte, à son col, le visage radieux du soleil et, à sa base, le Cœur de Jésus dont l'extrémité inférieure se prolonge en tube d’écoulement pour conduire au dehors le liquide du dedans. Ce Cœur est surmonté d'une croix placée entre deux flammes rigides, sèchement infléchies en crosses ; c'est donc bien l'image incontestable du Cœur de Jésus-Christ.

A première vue, la transformation du Cœur Sacré en vulgaire robinet de fontaine-lavabo paraît d'une hardiesse peu heureuse, pour ne pas dire absolument irrespectueuse ; pourtant, si peu enthousiaste que je sois de la symbolique du XVIIe siècle, descendante anémiée souvent de celle du Moyen-Age, il me semble qu'elle a atteint, cette fois, une droiture et une plénitude de sens inaccoutumés, parce qu'elle s'est inspirée là, directement des Livres-sacrés, et non du mièvre sentimentalisme qui presque toujours la sert mal.

Buire-fontaine du musée des Augustins, à Poitiers.

Et c'est la margelle d'un puits, plus ancien qu'elle, qui va nous donner, j'ose croire, le mot de l'énigme du Cœur de la buire-fontaine de Poitiers : Dans la cour d'honneur du château du Bois-Rogues, près de Loudun, où jadis  François 1er fit conduire, pour une captivité fort relative et toute seigneuriale, Maximilien Sforza, duc de Milan, se trouvait encore, au XIXe siècle, un puits d'époque Renaissance où l'on voyait, sous le monogramme du nom de Jésus chargé d'une croix dont la hampe portait le Coeur sacré, l'inscription suivante: Haurietis aquas in gaudio de fontibus salvatoris. « Vous puiserez dans la joie les eaux des fontaines du salut. »

Ce puits n'existe plus, et l'inscription que je reproduis ici[1]  ne nous est conservée que par la copie qu'en fit, le 23 juillet 1863 le savant archéologue loudunais Joseph Moreau de la Ronde comme terme de comparaison avec l'inscription ciselée sur le puits de sa propre demeure patrimoniale de La Ronde, près Loudun, qui portait aussi, mais en lettres du XVIIe siècle : Haurietis aquas in gaudio de fontibus salvatoris. Isayae II.

 

Inscription d'un puits du XVI" siècle' Château du Bois-Rogues. près Loudun ( Vienne)

Le puits de la Ronde, comme celui du Bois-Rogues, a été rasé et comblé; mais, à la démolition de sa margelle, la pierre chargée de l'inscription a été encastrée au-dessus de la porte d'un pavillon du jardin où elle est encore.

HAVRIETIS AQVAS

IN GAVDIO DE FONTI

BVS SALVATORIS ISAYAE II

Inscription du puits du château de la Ronde, près Loudun (Vienne)

La référence qu'elle donne des paroles bibliques n'est pas absolument exacte : elles sont bien du prophète Isaie, non en son chapitre IIe, mais au XIIe, verset 3e, où elles commencent le magnifique passage que voici :

3)- Vous puiserez avec allégresse les eaux des fontaines de salut.

4)-Et vous chanterez ce jour-là: Rendez-grâce au Seigneur d'Israël, invoquez son nom, publiez devant  les peuples ses merveilles et proclamez qu'il est un asile assuré »

Ainsi donc, pour la pensée qui a présidé, durant la première moitié du XVIe siècle, à l'épigraphie du puits du Bois-Rogues, il n'y avait aucun doute, aucune hésitation : la « source du salut », la « fontaine du Sauveur » selon la traduction de saint Bernard, la « font salvatrice » auraient dit alors nos pères du Poitou, c'est le Coeur même du Sauveur Jésus, le Coeur qui sur la pierre du puits, fait corps avec la croix rédemptrice, avec le nom de Jésus, i H s ; et c'est devant lui, en relation immédiate avec lui, que s'aligne l’Haurietis aquas d'Isaïe.

Et pour qui veut aller plus loin que la matérialité apparente et superficielle des mots, l'eau limpide du puits, vivifiante et purificatrice, n'est plus que la matérielle image, que la figure emblématique de l'invisible don divin jailli du Coeur et fluant pour redonner aux âmes, dans la joie salutaire, la purification et la vie de justice.

Impossible me semble-t-il, de donner en dehors de cette interprétation, aucun sens vraisemblable et solide, à la compénétration, à la juxtaposition du Coeur, de la Croix, du monogramme et du texte biblique.

Et cette même pensée, cette proclamation que le Coeur du Sauveur est bien la source de notre rédemption par l'effacement, disons le mot vulgaire, par le « lavage » des humaines culpabilités, cette pensée, pour être moins ostensiblement écrite, me paraît aussi nettement exprimée sur la buire-fontaine de Poitiers. Là, nulle inscription ne nous en dit le consolant secret, mais le fait de faire découler du Coeur divin lui-même le liquide bienfaisant, n'est-il point un éloquent langage ? La main du potier qui l'a ainsi stabilisé dans son charitable office ne semble-t-elle pas avoir voulu lui faire crier à tous : Ô vous qui êtes souillés, venez à moi qui suis la source et le moyen de toute purification et vous retrouverez ainsi la vivante splendeur de vos âmes... ?

Et, d'elles-mêmes, les paroles des actuelles Litanies du Sacré-Coeur viennent en l'esprit :

Cor Jesu, fons vitae et sanctitatis.

Coeur de Jésus, vous êtes la fontaine de la Vie et de la Sainteté.

Et plus loin, quand le même texte liturgique le salue du titre de « Fontaine de toute consolation », la pensée ne rejaillit-elle pas vers l'« ingaudio » du livre d'Isaïe ?

Certes, en appliquant au Coeur de Jésus l’Haurietis aquas du prophète, l'inspirateur de la sculpture du Bois-Rogues n'était point un inventeur, il arrivait après trop d'autres.

En étudiant magnifiquement, dans le dernier fascicule de Regnabit, le Sermon de saint Bernard pour la Nativité du Seigneur » Dom P. Séjourné en a reproduit les passages par lesquels le grand Abbé montrait à ses moines du XIIe siècle «les sources du Sauveur » : la « source de miséricorde » qui purifie ; la « source de sagesse» qui satisfait l'âme ; « la source de grâce » qui l'arrose et la fait croître; la «source de zèle » où le coeur du chrétien va puiser ses ardeurs. Et le grand mystique d'ajouter : « Voyez si ce ne seraient point là les fontaines dont Isaïe par avance aurait dit : « Vous puiserez avec joie les eaux des sources du Sauveur ». Puis, ayant contemplé ces quatre sources qu'il apparente avec les plaies des quatre membres de Jésus crucifié, le saint se recueille, et tournant ses regards vers la plaie béante du Coeur, la désigne comme la source suprême, celle même de la vie, de la vie véritable qui commence pour l'homme à l'émission du dernier soupir de Sa poitrine. C'est pourquoi je tiens pour certain que si le grand abbé de Citeaux avait vu le potier poitevin modeler dans la glaise le coeur-fontaine qui décore l'hydrie des Antiquaires de l'Ouest, il se serait incliné devant cette image évocatrice en murmurant l’Haurietis aquas d'Isaïe.

* * *

J'ose même aller plus loin dans ce même sillon du domaine de l'interprétation iconographique, au sujet d'un autre vase à eau, sur lequel l'incomparable artiste qui l'a conçu me semble avoir obéi à une inspiration mystique assez voisine de celle qui guida le céramiste de la buire-fontaine de Poitiers.

A trois lieues de Loudun et de ce château du Bois-Rogues où le Coeur de Jésus surmontait l'inscription du puits, à l'époque même où la parole biblique y fut gravée, les Gouffier d'Oiron, ducs de Roannais, demeuraient en leur princière résidence d'Oiron dont ils faisaient un foyer où les arts — tous les arts — recevaient un culte fervent. Hélène de riangest, duchesse de Roannais, faisait alors modeler dans les ateliers voisins de Saint-Porchaire, ces merveilleuses faïences, dites d'Oiron, qui sont les plus purs, les plus splendides joyaux de notre céramique française et dont les moindres débris sont aujourd'hui prisés, littéralement, bien plus que leur poids d'or [2].

 

[1]  J’ai déjà cité ce document, dans l'Echo de Saint Gabriel ; ann. 1904, p. 8. [2]  On ne connaît que six ou sept pièces entières des faïences d'Oiron qui ont été classées dans la collection Rothschild et dans les anciennes collections Sauvageo et Dutuit, lesquelles sont au Louvre. Le seul chandelier de faïence émaillée au chiffre de Henri II, fut acheté par Dutuit, à la fin du XIX e siècle, 91.000 fr, sans les frais. C'est dire la magnificence dd ces pièces et leur insensée valeur actuelle  (Cf. Les Arts, ann. 1902, n° 18, p. 3.).

L'ancienne collection Dutuit possédait trois pièces d'Oiron ; l'une d'elle, une buire à eau, porte à la courbure de sa panse, sur un fond blanc laiteux et dans la magie d'un décor fou d'entrelacs et d'arabesques de couleurs varices, un cartouche unicolore sur lequel un emblématique pélican s'ouvre la poitrine pour, par l'ablution de son sang,  rendre la vie à sa couvée.

Cette source empourprée ouverte au coeur de l'oiseau qui, par son moyen, redonne l'existence à des êtres morts, est-elle d’une conception bien différente de la cinquième source ouverte au flanc divin, dont parle saint Bernard ? Car, ne l'oublions pas, dans l'iconographie chrétienne du Moyen-Age, du Xe siècle à la Renaissance, le Pélican se frappant au coeur, « s'acorant », est un emblème de la Rédemption revivifiante et non de l'Eucharistie.

Écoutons Guillaume de Normandie, l'un des maîtres les plus sûrs de la symbolique au XIIe siècle, et qui, dans son Bestiaire divin, nous dit :

« Les petits du Pélican devenus grands frappent leur père de leurs becs et celui-ci dans sa juste colère les tue ; mais trois jours après il revient vers eux, se perce le flanc, et son sang répandu sur eux, les rappelle à la vie ». Puis Guillaume fait l'application de cette fiction touchante au Sauveur Jésus. Tout cela est développé dans quatre-vingt-quinze vers romans dont la reproduction serait trop longue ici[1] .

Le Pélican sur une faïence d'Oirons XVIe.

Albert le Grand, Vincent de Beauvais, Hugues de saint-Victor ont expliqué le symbole du Pélican par le même fabuleux récit ; chez eux, tous les oisillons révoltés et châtiés à mort sont purifiés, lavés, pardonnes et rendus à la vie par la seule ablution du sang paternel, et non par son incorporation en tant que nourriture. Les morts ne sauraient être alimentés. Et si saint Augustin, commentant le Psaume 101, pressentit que le Pélican deviendrait un emblème eucharistique, sa pensée n'a point trouvé d'écho dans l'iconographie médiévale.

C'est pourquoi, quand saint Thomas d'Aquin, dans l'hymne Adoro te de son Office du Saint Sacrement, à son tour appliquera la figure du Pélican au Sauveur, il n'exprimera lui aussi que l'idée du rachat de l'âme humaine par l'ablution purificatrice du sang divin, et non par l'acte de nutrition eucharistique :

Pie Pellicane, Jesu Domine Me immundum manda tuo sanguine,

Cujus una stilla salvum facere Totum mundum quit ab omni scelere.

Pélican plein de bonté, Lavez dans votre sang nos souillures : une goutte suffit pour effacer tous les péchés du monde.

Au temps même où le génial céramiste de la duchesse de Roannais pliait les courbes molles des anses et décorait les contours de sa buire, du Bartras [2], en son style de l'école de Ronsard, donnait au Pélican symbolique le même sens mystique que les auteurs des siècles précédents. Ce n'est qu'après eux tous, par altération, par nescience de la pensée les grands siècles d'intellectualisme chrétien, que le Pélican devint l'un de symboles tardifs de l'Eucharistie. Voilà pourquoi les artistes, sculpteurs, peintres et ciseleurs du Moyen-Age le plaçaient quasi toujours au sommet de la croix ou dans le branchage de « l'Arbre de Vie ».

Sur une buire ancienne, je vois le Pélican en rapport direct d'idée avec la fiction qui le montre purifiant, ressuscitant et revivifiant à la source de son coeur, et par toute la sève de son coeur, sang et eau, ses enfants coupables et mortellement châtiés. N'est point vraiment là, dans le plus chaud symbole de son effusion, cette Eau que saint Jean vit, en l'île de Pathmos, « sortir du côté droit du Temple », et « qui sauve tous ceux qui en sont touchés », cette source purificatrice sur laquelle toute l'âme mystique du Moyen-Age s'est penchée avec la joie « du cerf altéré sur l'eau des fontaines, selon l'expression du Psaume 41, et qu'elle a magnifiée de tant de façons ?[3]

Suis-je donc trop osé en accordant au Pélican, sur la buire d'Oiron, une valeur anagogique quasi égale à celle du Cœur-fontaine de la buire de Poitiers, et quasi aussi la même signification ? Pour les deux inspirateurs de ces vases, comme pour la pensée qui a décoré le puits du Bois Rogues, l'eau qui fluait des uns et de l'autre apportait aux corps revivification et purification physique et matérielle, et, du Coeur ouvert du Sauveur, représenté dans sa forme ou figuré par le Pélican blessé, coulait, pour les âmes, « la source de vie et de toute sainteté ».

Et pour qu'on ne s'illusionne pas au point de croire réservé jadis exclusivement à l'élite intellectuelle des fidèles, ce symbolisme à la hauteur duquel la j-piété peut cependant hausser les simples, descendant l'échelle des temps et, jusqu'à l'extrême, l'étiage des arts, je veux graver en terminant l'image d'un bénitier tout populaire de mon voisinage; un de ces pauvres bénitiers de chevet où se signaient ceux de nos anciens qui portaient la veste de bure ou la blouse de toile, et nos grand'mères en robes de droguet ou de futaine. Il est fait de la plus grossière faïence du XVIIe siècle ou du XVIIIe, comme les vieilles assiettes des foyers campagnards, et son ornementation polychrome est de la naïveté la plus enfantine.

Or, sa vasque même, la vasque où repose l'eau sacramentale et bénite est faite du Coeur même de Jésus. C'est donc jusqu'en Lui-même, que le doigt du chrétien allait puiser l'eau salutaire, exorcisante et protectrice. Là aussi, on aurait pu écrire : Haurietis aquas in gaudio de fontibus Salvatoris.

Bénitier campagnard loudunais, XVIIe ou XVIIIe s.

Loudun (Vienne)

CHARBONNEAU-LASSAY

 


[1]  Cf. C. Hippeau : Le Bestiaire Divin de Guillaume, Clerc de Normandie, VI, p. 93 et 207. Caen, Hardel 1852. [2] Cf. Hippeau : ouvrage cité, p. 96. [3] C'est la même idée de purification par l'ablution, par le bain, qui a présidé à la composition des " Fontaines de vie " par lesquelles le XVe siècle à glorifié l'action rédemptrice du Saint Sang, et qui ont inspiré à l'éminent maître Emile Mâle des pages qui sont de la belle et pure lumière d'archéologie sacrée (L'art religieux à la fin du Moyen-Age en France - Paris, Colin 1922 - p. 110 et suivantes.) Le thème ordinaire de ces " fontaines de vie " est ainsi réalisé : La croix ou expire Jésus crucifié s'élève d'une vasque dans laquelle le sang pleut de ses cinq plaies et surtout de celle du coeur, comme de cinq sources, en telle abondance que la vasque en est toute pleine ; et les pécheurs s'y viennent efficacement laver et baigner complètement. C'est " la fontaine du Sauveur ".., " le bain de vie " ".., la fontaine de pureté " selon les termes mêmes des hymnes liturgiques contemporains que cite Émile Mâle.

 

Voir les commentaires

Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ARCHEOLOGIE CHRETIENNE

LE SACRÉ-COEUR DU DONJON DE CHINON

attribué aux Chevaliers du Temple (Second Article)

J'ai donné dans Regnabit, en janvier dernier, la réduction de la gravure murale du donjon du Coudray, à Chinon, où paraît un coeur rayonnant entouré de personnages et de signes énigniatiques.

Cette image, je l'ai taillée d'après un simple levé à vue, pris sous la mauvaise lumière d'un jour de pluie qui rendait plus sombre encore la sombre salle où il se trouve. Depuis lors, le très distingué directeur du Hiéron de Paray, Mr de Noaillat s'est rendu à Chinon, et là, à pied d'oeuvre, son Regnabit à la main, il a comparé l'original et le dessin ; puis, de lui-même, s'est empressé, ce dont je lui reste très reconnaissant, d'assurer à Regnabit que la reproduction donnée est bien exacte.

J'ai cependant voulu ces jours derniers revoir le graffite de Chinon par un jour de clair soleil et à l'heure où les rayons, face à la porte, éclairent d’une caresse oblique les traits creusés, et les font ressortir pleinement. C'est ainsi que j'ai corrigé une différence de proportion entre deux figures, sans importance du reste, et que j'ai relevé quelques menus détails inaperçus d'abord, notamment un I H S en cursive gothique, devant le personnage agenouillé qui porte au bras gauche son bouclier.

Je consigne ce nouvel et définitif état dans les planches incluses en ces lignes qui donnent plus en grand, la partie principale de la précieuse gravure murale du château de Chinon.

Le premier article la concernant a valu à son auteur un afflux assez considérable de lettres qui témoignent de l'intérêt que les érudits catholiques accordent à l'iconographie du Sacré-Coeur.

Une seule de ces lettres refuse absolument de reconnaître dans le coeur représenté à Chinon celui de Jésus-Christ. Comme cette opinion ne repose que sur la prétendue impossibilité théorique d'une représentation du Coeur divin au début du XIVe siècle, elle se modifiera d'elle-même, je l'espère, quand Regnabit aura donné la preuve facile qu'une indiscutable inocographie du Cœur de Jésus a vraiment précédé, de bien plus d'un siècle, son culte liturgique.

Il n'y a pas du reste, ce me semble, d'impossibilité chronologique qui puisse tenir devant ces faits d'une réalité matérielle indéniable :

a) que le Coeur de Chinon est le centre d'une gloire rayonnante; ce qui dans l’ensemble d'une composition où tout est prière ardente, supplication et réparation, lui donne une importance tellement supérieure à celle des autres figures qu'elle ne saurait convenir à aucun cœur humain.

b) qu'en traçant son ouvrage le graveur pensait certainement à la plaie du Côté divin puisqu'en deux endroits la lance y paraît appointée à la place qu'occupait sur la Croix le flanc du Sauveur crucifié.

c) que ce Cœur rayonnant de gloire est contemplé par un personnage dont le caractère de sainteté est indiscutablement affirmé par le nimbe qui l'entoure et que, partant, ce cœur ne peut être que Celui du Sauveur.

Un autre correspondant me dit : si l'objet représenté est bien un cœur, ce ne peut être assurément que le Cœur divin, mais n'est-ce point plutôt un bouclier, un écu de chevalier ? Non, très certainement. Un bouclier rayonnant et sur lequel ne paraît aucune figure de blason — car la surface excavée a été lissée avec un soin extrême — n'aurait aucun sens possible; puis, un bouclier représenté en creux n'aurait pas, ne pourrait pas avoir, cette forme extraordinairement concave. Qu'on rapproche la coupe horizontale ci-contre :

de la coupe verticale donnée en janvier et l'on verra combien l'hypothèse du bouclier est inacceptable.

Je sais bien que ce même contour fut donné quelquefois aux écus héraldiques des XIIIe et XIVe siècles : dans l'ébrasement des archères de ce donjon de Chinon, dans la salle même où nous sommes, des chevaliers de cette époque ont gravé leurs armoiries et, l'un d'eux a donné à son écusson le pourtour cordiforme ; le Voici :

Là, pas de doute, c'est un blason, et rien de plus ; les trois chevrons du champ et le lys du chef en font foi; le trait creusé de ce dessin n'a pas quatre millimètres de profondeur, et c'est normal. Dans le grand graffite pas de doute non plus : c’est un cœur; la forme de la concavité et sa profondeur, qui atteint 38 millimètres, interdisent de songer à autre chose. Là ce n'est plus simplement de la gravure, c'est de la sculpture en creux. Seuls la croix placée au-dessus et le nimbe qui entoure la tête en profil du saint ont une profondeur quasi égale. Ces trois figures ont donc bien été regardées par le graveur comme les plus importantes de son travail.

Deux autres correspondants, tout en acceptant le cœur de Chinon comme l'image du Cœur de Jésus, portent la question sur un autre terrain et me disent : Mais vous n'avez pas la preuve certaine que la tradition chinonaise qui attribue cette gravure à l'un des Templiers captifs du Coudray, est bien fondée !

La preuve certaine ? Non, assurément je ne l'ai pas.

Et j'ajoute qu'il ne me paraît pas nécessaire que ce soit un Templier qui l'ait tracé pour que le cœur de Chinon soit l'image de Celui du Sauveur Jésus.

Je ne fais pas l'iconographie de l'Ordre du Temple, ni celle du château de Chinon, mais celle du Cœur sacré de Jésus-Christ.

Si le cœur au divin rayonnement est l’œuvre de l'un des Templiers qui furent incarcérés dans la tour où il se trouve, nous avons sa date précise : 1308. Si, au contraire, il est dû au couteau d'un prisonnier quelconque, nous devons chercher sa date ailleurs ; et mieux que toute autre particularité du graffite, la paléographie des inscriptions qui s'y trouvent peut nous la donner approximativement.

Il y en a deux : IE REQUIERA DIEU PARDON, puis une signature : IEHAN DUGUA... (au nouvel examen, j'ai relevé ce même nom répété plus lisiblement, en petite écriture de même forme, plus haut sur le mur : J. Duguabil ou Duguahel). J'ai consulté au sujet de ces inscriptions de savants confrères en archéologie, plus qualifiés épigraphistes que moi ; l'un d'eux estime que la signature pourrait être un peu moins ancienne que l'inscription, repentante ; elle ne donnerait donc pas le nom du graveur, comme il paraissait d'abord naturel de le supposer.

Mais la phrase ie requier à Dieu pdon fait bien, elle, partie intégrante et inséparable du sujet, Or, la forme de ses lettres ne défend nullement de l'attribuer à la première partie du XIVe siècle.

La voici, gravée sur calque direct.

La date du graffite ne serait donc pas sensiblement déplacée Par le fait qu'il ne serait pas dû à l'un des Maîtres du Temple.

Et mon correspondant ajoute : (Il s'est créé de toutes pièces, tant de traditions au XVe siècle.. » _ A la vérité, cette époque fut assez imaginative, mais elle n'aurait pu appliquer au graffite de Chinon une origine fantaisiste, même vraisemblable, que si la gravure à laquelle cette fantaisie s'appliquait avait été, dès lors, assez ancienne pour qu'on ait oublié son véritable auteur ; et voilà qui nous renvoie vers le XIVe siècle. —

Partie centrale du graffite du Donjon de Chinon, attribué aux Templiers, gravure sur bois, au canif, par l'auteur. (Le visage du personnage a été regrettablement mutilé)

Assurément d'autres prisonniers que les chefs du Temple ont habité la tour du Coudray ; deux ans avant qu'ils y fussent enfermés le même gouverneur qui les y eut en garde, Jean de jeanvelle, y détenait encore, au nom du roi, et depuis quatre ans, Robert, fils de Guy, comte de Flandre ; et nombre de chevaliers français ou anglais y furent aussi gardés durant la guerre de Cent-Ans. Mais ni Robert de Flandre, ni les chevaliers prisonniers de guerre n'étaient vraisemblablement menacés de mort, et vraiment —encore que tout homme en ait besoin— ne semblent avoir eu de particulières raisons d'implorer si ostensiblement le pardon divin : celles qu'avaient les Templiers étaient, on l'avouera, bien autrement fondées !

En quittant le graffite de Chinon, Mr de Noaillat m'en écrivait : « Quel appel pressant à la miséricorde !.. » et devant ma gravure, un excellent artiste peintre, assurément physiologiste, mais point mystique, disait récemment : « toute cette composition sur l'angoisse et crie le repentir». Et les deux paroles, en se faisant écho, donnent la note juste.

En fait, nous sommes en possession d'une tradition locale encore indiscutée. Que vaut-elle au regard de la critique ? Ce que vaut toute tradition qui concerne l'origine d'une œuvre dont l'auteur n'est pas désigné par des documents positifs et probants ; c'est dire qu'on ne peut la rejeter comme fausse que sur des documents contraires également explicites et probants. En l'absence des uns et des autres, avant d'accepter en fait la tradition chinonaise, — jusqu'à meilleure information et sous lesréserves que mon titre comporte : « Le Sacré-Coeur du donjon de Chinon attribué aux Chevaliers du Temple»,— j'ai cherché sans parti pris, dans la composition même du sujet :

1° — Ce qui pourrait l'infirmer ?

Et je n'y trouve rien : — Car on ne saurait faire état de l'étonnement que cause toujours l'arrivée d'un document authentique de date insoupçonnée; cet étonnement ne relevant que de notre préalable insuffisance de documentation.—

2°  Ce qui pourrait au contraire s'y trouver de propre à faire accorder la tradition avec la vraisemblance ? Et sous ce rapport, au risque de me redire, je note :

a) Que la composition tout entière possède un caractère très particulier de piété chrétienne et mystique, un « style », si j'ose dire, autant hermétique qu'hiératique, et dénonce chez son auteur une habitude visuelle des représentations de l'iconographie sacrée. Et tout cela semble plus naturel

dans l'esprit et sous la main d'une Moine-Chevalier du Temple que sous le heaume séculier et sous le couteau d'un de ces héroïques ferrailleurs que furent les barons féodaux de la guerre de Cent-Ans.

b) Que l'épigraphie de la phrase : Ie requier à Dieu pdon n'est pas en contradiction avec la date donnée par la tradition.

c) Que ce que l'on sent bien avoir été l'état d'âme des chefs du Temple, relativement au sort de leur Ordre et de leurs personnes, en leur situation particulièrement grave et inquiétante au château de Chinon, 1s'accorde pleinement avec l'impression que produit « le cri de repentir » et « l'appel pressant à la miséricorde» de cette composition «qui sue l'angoisse ».

d) Que je retrouve, dans le graffite de Chinon, des figures héraldiques, relevées sur des sculptures lapidaires non douteuses des Commanderies du Temple de Roche (Vienne) et du Temple de Mauléon (Deux Sèvres).

e) Et, Dieu me pardonne, j'ose ajouter ceci : On m'assure que certaine branche de la Franc-Maçonnerie se targue d'avoir conservé dans ses rites, ses titres et ses symboles, des particularités qui lui viendraient d'un groupe d'anciens Templiers qui se serait constitué clandestinement en société secrète, après dissolution officielle de l'Ordre, puis fondu dans la Maçonnerie (?).. Si cela est, les groupes de trois points, répétés, non trois, mais en réalité quatre fois, sur les gradins de la croix centrale du graffite, donneraient une apparence de consistance au moins bizarre, tout à la fois aux prétentions historiques des Maçons et, ce qui nous intéresse un peu plus ici, à la tradition chinonaise.

Voilà pourquoi, jusqu'à preuves contraires naturellement, je regarde comme devant être plutôt acceptée que rejetée l'opinion qui attribue à la main d'un Templier la gravure qui nous occupe, et que l'historien chinonais Gabriel Richard fait sienne, sans ambages ni réserves, dans le passage de son Histoire de Chinon que j'ai cité en janvier.

C'est aussi l'avis général, à trois exceptions près, des nombreux lecteurs de Regnabit qui ont bien voulu nous manifester leur pensée.

L'un d'eux, un érudit doublé d'un bon artiste, nous écrit en substance : Qu'il verrait volontiers, dans les personnages énigmatiques figurés au graffite, des Saints de l'Ordre de Citeaux, frères spirituels des Templiers. Et c'est un fait que tous portent le nimbe caractéristique des saints, Le principal d'entre eux, en l'hypothèse exposée, serait saint Bernard qui fut de son vivant, le législateur et le grand ami de l'Ordre du Temple, alors tant idéalement beau ! L'Ordre en effet conserva ensuite pour le saint fondateur de Citeaux un culte particulier et une ostensible reconnaissance. Officiellement, cette gratitude se traduisait par ce passage du serment que les Grands-Maîtres prononçaient à leur élection : « Je ne refuserai pas... principalement aux Moines de Citeaux et à leurs Abbés comme étant nos frères et nos compagnons, aucun secours..»

Et ce serait en raison de ce patronnât réel de saint Bernard sur l'Ordre des Templiers que l'auteur de la gravure l'y aurait figuré contemplant le Coeur de Jésus, comme pour demander au saint Abbé de présenter au Coeur miséricordieux du Sauveur son repentir et sa grande espérance du pardon, le sort aussi de son Ordre et de lui-même[1].

— Cette interprétation peut en effet s'appliquer avec vraisemblance aux saints du graffitte de Chinon, sauf toutefois à celui qui semble agenouillé et porte à son bras l'écu armorié, car celui là s'affirme moins comme un cistercien que comme un guerrier de noble rang.

Peut-être, pourrait-on voir en lui le fondateur même de l'Ordre des Templiers Hugues de Payens, qui, à la vérité, ne fut jamais canonisé officiellement, mais qui devait jouir alors, au titre de vénérable serviteur de Dieu, d'un culte restreint à son Ordre, comme il en a été pour le bienheureux Gérard Tune de Martigues, fondateur des Chevaliers de S* Jean de Malte, et pour le bienheureux Robert d'Arbrissel, fondateur des Bénédictines de Fontevrault, avant que leurs cultes ne fussent autorisés, à titre public, par l'Église.

Quant au sens intrinsèque que le graveur attachait à chacune des diverses autres figures plus ou moins hiéroglyphiques du graffitte de Chinon : mains coupées et ouvertes, sigle en tau surmonté d'un cercle, blasons gironnés, etc.. je n'espère guère qu'on en pénètre jamais l'énigme. Mais peut-être des recherches dans ce qui reste d'anciennes commanderies du Temple aboutiraient-elles à la découverte de ces mêmes figures et donneraient ainsi à la gravure entière de Chinon une attribution d'origine Plus affirmée.

En résumé, et derechef, la tradition Chinonaise relative aux Templiers est la seule base qui permette de risquer une interprétation générale du sujet gravé au Cbudray, et c'est elle seule qui permet aussi de dater de 1308 le Coeur de Jésus qui s'y trouve figuré ; mais sans elle il est quand même permis de l'attribuer au XIVe siècle.

Un souvenir historique en terminant : Un autre personnage, bien autrement illustre que Robert de Flandre, Jacques Molay et les autres Maîtres du Temple habita jadis le donjon du Coudray; Jeanne d'Arc en effet, à quelque vingt pas du logis royal qu'occupait alors Charles VII, demeura dans cette tour, du 8 mars 1429 jusqu'au 20 avril, jour où elle quitta Chinon. Il est bien absolument impossible que, passant à toute heure, devant le Coeur rayonnant de cette étrange gravure, devant ce coeur qui s'impose aux regards, et qui ne devait pas être pour elle un incompréhensible mystère, la sainte Libératrice ne se soit pas arrêtée devant lui pour le contempler, comme le saint de pierre auréolé, et pour recommander à sa compatissante bonté la royale Fleur de France qui transparait en sa glorieuse irradiation —

Et par là encore, l'humble graffitte chinonais allie, dans la pensée du croyant, le plus divin Objet delà Piété chrétienne à la plus grande Histoire.

NOTE ADDITIONNELLE. — Au moment de mettre sous presse je reçois d'un érudit médiéviste parisien une lettre flatteuse que je voudrais pouvoir donner ici en entier.

J'en veux au moins citer la partie générale :

« A défaut de documents historiques positifs concernant ce graffitte, force est de s'en tenir à ses éléments constituants et aux données convergentes de l'érudition qui l'expliquent.

« La mentalité médiévale toute nourrie de symbolisme — en poésie, en littérature profane et religieuse, en architecture, peinture et sculpture, en héraldique, etc, s'y reflète d'une façon saisissante.

« Tel qu'il se présente —et sauf interprétation cabalistique, ici invraisemblable— il est, dans tous ses détails strictement religieux et conforme à la tradition qui le concerne.

« Œuvre de fantaisie, conçue sans doute progressivement,  au fur et à mesure de l'exécution, nous ne pouvons exiger une unité, une symétrie matérielle absolue comme devant une « œuvre d'art » entreprise selon ses règles techniques propres. Pourtant, et malgré cela, pour la signification il y a là un symbolisme complet très harmonieux, bien dans la note allégorique des XIIIe et XIVe siècles. Les moines ou gens d'église en étaient imprégnés alors... »

— Et ces lignes sont en accord parfait avec ce que j'exposais dans les pages précédentes. Dans leur contexte elles regardent comme possible l'attribution du graffitte de Chinon au XIVe siècle, même indépendamment de la tradition qui l'attribuera l'un des Chevaliers du Temple. Et c'est de cela surtout que je prends acte.

Loudun (Vienne)

L. CHARBONNEAU-LASSAY.

Bois gravé au canif par L.Charbonneau-Lassay

 

[1] On sait que saint Bernard et son pieux ami Guillaume de saint Thierry, (mort vers 1150), furent des premiers-à célébrer le Coeur divin et à le désigner à la piété médiévale, non pas seulement en tant que partie corporelle atteinte par la Lance, au Calvaire, mais comme centre et foyer de l'Amour rédempteur ; à tel point qu'on crut longtemps pouvoir attribuer au saint abbé de Citeaux le bel hymne «Summi regis Cor aveto » et qu'on le regarde comme la principale source du culte florissant qu'eurent, dans la seconde partie du Moyen-Age, les Cinq Plaies et le Coeur sacré, notamment en Rhénanie où ses ouvrages furent particulièrement en faveur. — Cf. Bainvel, La dévotion au S. C. de Jésus. Paris Beauchesne 1921, p. 205 et Regnabit, janv. 1922, p. 211.

 

 

Voir les commentaires

Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ARCHEOLOGIE CHRETIENNE

LE SACRÉ-CŒUR DU DONJON DE CHINON

Attribué aux Chevaliers du Temple

Nous n'avons point à redire ici l'histoire de l'Ordre des Templiers ; rappelons seulement qu'il fut institué pour la défense militaire des conquêtes territoriales de la première Croisade et la protection des pèlerins d'Europe qui se rendaient aux sanctuaires vénérés de la Terre-Sainte.

Pendant près de deux siècles il justifia héroïquement, par la généreuse effusion de son sang dans tous les combats d'Orient, les faveurs que les Papes et les souverains lui prodiguèrent et les richesses immenses qu'il reçut, tant des princes que des seigneurs d'Occident qui, ne pouvant aller guerroyer en Palestine, s'y faisaient remplacer par des dons importants à ceux dont les vies étaient vouées aux luttes incessantes de la Guerre-Sainte. Le Grand-Maître du Temple avait la puissance, les privilèges et le rang reconnu d'un souverain.

Cette prospérité matérielle et l'inactivité militaire dans laquelle l'Ordre s'endormit durant ses trente-cinq dernières années, causèrent sa perte. Désertant la voie sainte que leur Règle leur traçait et l'objectif nettement défini qu'elle imposait à leur zèle, les Chefs de l'Ordre, profitant de ses richesses immenses, se livrèrent à l'agiotage et devinrent en fait les banquiers des États d'Europe qu'ils tinrent ainsi financièrement en demi-tutelle. Des princes, et notamment Philippe IV de France, en prirent ombrage et ce dernier, poussé surtout, croit-on, par les conseils de ses Légistes, résolut de provoquer la destruction de l'Ordre.

Un relâchement incontestable et quasi général, des désordres nombreux, isolés, mais avérés, servirent à souhait les ennemis du Temple. En plusieurs commanderies de France surtout, des chevaliers avaient apporté de leur séjour aux pays orientaux des doctrines pernicieuses et des pratiques plus ou moins occultes procédant de divers hérétiques, gnostiques, manichéens, canthares, lucifériens, etc., et la licence des moeurs avait suivi de près les erreurs de croyance'; par ailleurs, des cérémonies d'un symbolisme équivoque ou catégoriquement abominable, usitées en quelques commanderies, servirent de base aux pires accusations de sacrilège, d'idolâtrie, de magie et autres turpitudes.

Après une enquête générale ordonnée par le pape Clément V, qui se trouvait en France, le sort de l'Ordre du Temple fut remis aux mains des Pères du Concile de Vienne-en-Dauphiné, lesquels, constatant le relâchement de sa discipline et ses torts réels, d'autre part reconnaissant qu'il ne répondait plus au but de son institution, estimèrent que sa suppression était opportune. Elle fut prononcée par Clément V en consistoire secret, au mois d'octobre 1311, et la bulle en fut publiée l'année suivante.

Philippe le Bel n'avait point attendu la décision pontificale pour déférer les Templiers, à divers titres plus ou moins spécieux, devant la justice séculière ; et, dès 1307, il s'était assuré de leurs personnes en faisant arrêter le même jour, 13 octobre, tous ceux de son royaume, sans en excepter le Grand-Maître, Jacques Molay, qu'il avait fait venir de Chypre, sa résidence habituelle, sous prétexte d'élaborer avec lui les plans d'une croisade prochaine.

Le pape Clément faisait alors au monastère des Cordeliers de Poitiers un séjour qui dura seize mois, et le roi de France résidait à cette occasion dans la même ville, chez les religieux Jacobins.

Le Grand-Maître et les principaux Templiers de France, au nombre de soixante-douze, furent donc conduits vers Poitiers ; mais Jacques Molay s'étant trouvé malade à leur passage à Chinon, ils y furent tous internés dans les tours du château, et le roi, pour d'obscurs motifs, les y maintint longtemps après la guérison de leur chef.

En août 1308 ils y furent interrogés par les cardinaux Béranger Frédali, Etienne de Susy et Landolphe Brancaccio, délégués par le Pape. Leur enquête terminée les éminents prélats admirent les prisonniers à la participation des Sacrements, et dans une lettre écrite avant leur départ "de Chinon, intercédèrent pour eux près du roi Philippe ; mais l'année suivante un parlement séculier, tenu à Tours, et dans lequel prédomina l'influence

des Légistes, les condamna à l'unanimité. Depuis quelques mois du reste les infortunés captifs ne se faisaient guère d'illusion, mais de ce jour ils se sentirent perdus et purent entrevoir déjà les sinistres lueurs des bûchers des îles de la Seine.

Or, la tradition chinonaise veut qu'il soit resté dans le château qui fut le cadre pesant de leurs terribles angoisses, un témoignage impressionnant des pensées de piété et de repentir en lesquelles leurs âmes cherchèrent une force de résignation, un élément de consolation pour leur détresse présente, et pour l'autre vie, une source de confiante espérance en la bonté de Celui qui, seul infaillible en ses jugements, laisse si souvent à sa Miséricorde le pas sur sa Justice. C'est pourquoi les souvenirs locaux attribuent à l'un de ces malheureux tout un ensemble de « graffites », c'est-à-dire de dessins profondément gravés au couteau sur la muraille intérieure du grand donjon du Coudray, centre de la forteresse de Chinon où se trouvaient sans doute les plus éminents des chevaliers captifs.

Voici ce que dit de ces gravures le plus récent et le mieux informé des historiens chinonais, M. Gabriel Richaud, avocat au barreau de cette ville :

Le « Graffite » dit des Templiers au donjon du-château de Chinon (Indre et Loire).

«.... On peut voir... creusés dans la pierre, des signes, des caractères, des dessins grossiers. Cinq mots en lettres gothiques sont les seuls qui soient lisibles : Je requier à Dieu pardon. On distingue encore quelques figures de blason, des croix, des profils de personnages prosternés.

L'un d'eux a un costume mi-partie ecclésiastique et militaire : une robe longue, l'écu et l'épée.

Ces inscriptions proviennent assurément des chevaliers du Temple[1] »

 

[1] Gabr. Richaud : Hist. de Chinon p. 68. Paris, Jouve; 1912.

Ajoutons que la figure principale de l'ensemble gravé n'est point citée dans la brève description de Gabriel Richaud. C'est un coeur très profondément creusé avec un soin extrême et tout entouré de rayons radieux ; et ce coeur, il paraît impossible qu'il n'ait pas été, dans la pensée du graveur, le Coeur même du Christ-Jésus. Tout le donne' à croire : la gloire rayonnante qui l'environne, ses dimensions, la perfection de son exécution et la profondeur de son affouillement dans la pierre qui surpasse de beaucoup celle des autres figurations. Au surplus, une particularité d'un autre sujet, gravé près de ce coeur, vient nous dire nettement que la pensée de l'auteur était particulièrement portée vers la blessure faite par la lance[1] du légionnaire romain au flanc du Rédempteur : la croix haussée dont le socle en gradins porte les mots gothiques IE REQUIERA DIEU PDON, est accompagnée des clous, du roseau, de la lance ; et cette arme est inclinée de façon que son fer

atteint la croix à la hauteur exacte où se trouvait le flanc de la Victime expiatoire ; et sur le fût même de la croix une incision très nette, indiscutablement intentionnelle, semble symboliser la blessure latérale elle-même. Aucun argument contraire à tirer de ce que le coup de lance est figuré du côté gauche ; nous ne sommes pas ici en face du travail d'un artiste de métier, coutumier des usages de l'iconographie sacrée, mais en présence de l'œuvre émue d'un prisonnier malheureux qui extériorise sa prière, le repentir de ses erreurs et de ses fautes, et son recours en la bonté du Sauveur.

Nous considérons donc le coeur du graffite de Chinon comme une figuration certaine du Coeur de Jésus. Quant à son attribution à l'époque du procès des Templiers, elle paraît établie plutôt que combattue, — en plus de la tradition constante qui l'a toujours regardée comme l'oeuvre de l'un d'eux — par les caractères gothiques qui s'y trouvent : ie requier à dieu pdon, et, plus haut sur le mur, ce nom qui est peut-être celui du graveur et que l'effritement de la pierre rend malheureusement indéterminable : — JEHANDUGUAL.... — C'est assurément la plus ancienne, représentation du,Coeur divin connue jusqu'ici en France et peut-être au monde, encore qu'on nous en signale une autre, en Belgique, qui en serait à peu près contemporaine (?).

     (2) Coupe de la pierre qui porte le cœur gravé. 

(3) Détail d'une des figures de l'ensemble gravé.

Notons aussi que dès l'époque des Templiers la pensée chrétienne, orientée par la grande dévotion du siècle précédent pour les Cinq Plaies du Sauveur, se tournait plus particulièrement vers son Coeur comme vers le centre de ses souffrances et la source naturelle du Sang rédempteur. Et c'est à ce dernier titre surtout que, tout en rappelant qu'elle fut le berceau mystique de l'Église les auteurs d'alors parlent de la Plaie latérale, notamment Clément V lui-même en ses Constitutions[2] et les Pères de ce Concile de Vienne qui supprima, en 1311, l'ordre du Temple.

Très peu après l'emprisonnement des captifs de Chinon le Cœur de Jésus est nomément désigné, sous la plume d'Arnaut Vidal de Castelnaudari, dans la magnifique Prière du seigneur de la Barre que le R. P. Anizan a si magistralement commentée pour les lecteurs de «Regnabit [3]» :

Et quan tu fust martz, Senher,

après Quand tu fus mort, Seigneur, alors

Ton Cor partit ab fere de lansa

Ton Cœur fut ouvert par la lance

 

[1] Coupe de la pierre qui porte le coeur gravé. [2] I. In lib. I, cap. I, Tit. I.  3] F. Anizan : La bela preguieyra del senher de la Barra. In Regnabit N° d'oct. 1921 ; p. 344-349.

 

Cela s'écrivait en 1318, alors que depuis quatre ans à peine refroidissait la cendre des brasiers où les Templiers furent consumés vivants !... Pourquoi, contemporain d'Arnaut Vidal, le chevalier qui grava au mur de sa prison la croix du Sauveur et les instruments de ses douleurs mortelles, qui inclina la pointe de la lance vers la place que son Coeur occupait sur la Croix, n'aurait-il pas eu la pensée de figurer le Coeur lui-même et de l'entourer des rayons de triomphe qui, de son temps, étaient l'emblème mystique, spécial et réservé, de l'état glorieux ?...

— Une autre remarque que suggère le graffite de Chinon : On sait que l'une des principales accusations portées contre les  Templiers devant les Tribunaux ecclésiastiques et royaux fut celle de renier la divinité de Jésus, et d'insulter la Croix qu'ils ne considéraient que comme un gibet honteux que tout chrétien devait avoir en horreur ; et ils se rencontraient en cela avec les sectes orientales des Canthares, des Bogomiles et des Lucifériens.  Sans nous éloigner de la région qui nous occupe, deux documents nous sont restés qui semblent se rapporter à ces errements impies : A la commanderie loudunaise de Moulins, paroisse de Bournan, frère André de Mont-Loué, servant d'armes, déclara au cours de l'enquête pontificale, avoir vu recevoir aux voeux, en la chapelle de la dite commanderie, le chevalier Guillaume de saint-Benoit qui renia trois fois Jésus-Christ et cracha sur la Croix[1].

D'autre part, le Musée des Antiquaires de l'Ouest, à Poitiers, possède une curieuse sculpture provenant de la commanderie de Montgaugier sur laquelle un chevalier monté s'éloigne, en lui tournant le dos, du Sauveur représenté dans l'attitude habituelle du Crucifié, mais sans croix[2]...Fut-ce pour protester contre ce mépris du bois rédempteur, reproché à certains de ses frères, que dans son pieux ouvrage, le graveur de Chinon figura d'abord trois fois la croix sainte, avec sur elle, l'indication des Cinq-Plaies, et qu'il la répéta une quatrième fois sur le mur d'en face, plus complètement entourée encore puisqu'on y voit la colonne de la flagellation et le triomphal « Sol et Luna » ? Nous le croyons.

D'autres signes de la gravure qui nous occupe restent pour nous des mystères : Une main ouverte et dressée, comme pour prêter serment, est représentée trois fois, pareille à celles des statères d'or de la tribu gauloise des Pictons, avec lesquelles elle ne peut avoir aucun rapport, bien entendu — à moins que dans les deux cas elles soient simplement un emblème de commandement — Mais quel sens peut avoir la figure tracée devant le personnage agenouillé, sorte de globe sur un pied en forme de taie?

Et pourquoi l'auteur a-t-il gravé, dans les rayons même qui jaillissent du Coeur, le blason où se voit la fleur royale de France ?

A côté du Coeur rayonnant, une sorte d'écu bannière, écartelé, porte, en ses quatre quartiers, la même figure héraldique qui se voit sur le bouclier du personnage agenouillé plus haut. Coïncidence singulière, ce même motif se trouve aussi sur l'écu sculpté à la tête de la statue funéraire d'un Templier de la commanderie de Roche, près Poitiers[3], et nous l'avons nous-même relevé sur un cartouche orbiculaire à la commanderie du Temple de Mauléon (Deux-Sèvres). Avait-il un sens spécial dans l'héraldique particulière à l'Ordre du Temple ?... Qui le dira ?...

Quoi qu'il en soit, ces rapprochements nous semblent appuyer la tradition chinonaise en ce qui concerne l'origine et la date de la gravure que nous venons d'étudier et qui sert d'écrin à l'un des plus curieux et des plus précieux documents de l'iconographie du Coeur de Jésus.

NOTE COMPLÉMENTAIRE: Le mur intérieur du Donjon de Chinon sur lequel le graffite que nous venons de signaler a été gravé au couteau est en calcaire oolithique à grain fin et ferme. La surface couverte par l'ensemble gravé peut s'inscrire dans un rectangle de 0,85 de longueur sur 0,70 de hauteur. Le Cœur rayonnant, seul, sans son auréole radiée mesure 11 centimètres de hauteur.

L. CHARBONNEAU-LASSAY.

 

[1] Procès des Templiers. Paris 1841-1851. ap. collect. de Doc. inédits sur l'Hist. de Fr. T. II. p. 104. [2] A. de la Bouraliere : Deux souvenirs des Templiers. In. Bull, des Antiq. de l'Ouest. Ann. 1091, I tr. [3] Musée lapidaire des Antiquaires de l'Ouest, à Poitiers.

 

Voir les commentaires

Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #FRANCE SECRETE-HERMETIQUE

LE GRAND MONARQUE ET LE SOUVERAIN PONTIFE

CHRONIQUES DE LA "FIN DES TEMPS."

PAR RHONAN DE BAR.

Enfin parue la nouvelle version revue, corrigée et augmentée. Vous pouvez passer commande auprès de l'auteur via rhonandebar@yahoo.fr au prix de 20 euros (frais de port inclus) avec possibilité de dédicace personnalisée ou sur : http://www.editions-lacour.com/le.grand.monarque.et.le.souverain.pontife-14-8940.php

Résumé 4ième de couverture :

Dans cet ouvrage, l'auteur expose ses réflexions sur un sujet d'importance et bien souvent dénigré : la "Fin des Temps". Il convie le lecteur à ne pas la confondre avec la notion désuète de "Fin du Monde" dont les millénaristes, ignorant certains éléments de la Tradition, ont fait leur thème de prédilection. Pour ce faire, l'auteur est allé puiser dans les diverses Prophéties, des messages qui, loin d'être effrayants, se révèlent une source d'espoir pour les temps à venir. De l'Age d'Or à l'Age de Fer, une formidable épopée à travers l'Histoire qui démontre que le bi-millénaire chrétien marque, en réalité, le centre d'un Cycle bien plus conséquent et propre à l'Humanité toute entière : le Kalpa.
Cette mutation, dont il ne faut pas craindre les conséquences, passe par la fin de l'Eglise de Rome telle qu'on la connaît en l'état, ainsi que par le retour à la Monarchie, gouvernement le plus censé qui soit, afin de s'étendre à l'ensemble des "Nations". L'un et l'autre mis en avant par deux visages forts de la Tradition chrétienne : le Grand Monarque et le Souverain Pontife dont le retour n'est envisageable qu'avec la naissance d'un archétype fondamental : l'Homme
Royal !   

Voir les commentaires

Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ARCHEOLOGIE CHRETIENNE

SYMBOLIQUE DE L'ICONOGRAPHIE CHRÉTIENNE.

LE TÉTRAMORPHE ET LES ATTRIBUTS DES ÉVANGÉLISTES.

Tout le monde connait le thème des quatre animaux symboliques, leur disposition sur nos basiliques romanes et les deux ordres d'allusions qui en ont fait les attributs de Jésus-Christ et des quatre évangélistes. Dès avant le XI° siècle et pendant le cours du XII°, ils étaient sculptés fréquemment sur la façade des églises, et avaient leur place attitrée dans les tympans de leurs portails ou dans la partie supérieure de leurs pignons. C'est ainsi qu'on les voit encore à Notre-Dame de Poitiers, sur les cathédrales de Chartres, du Mans, d'Angers et d'Angoulême, au front de Saint-Trophime d'Arles, sur les églises de Semur, de Vermanton, de Nantua (Ain), de Vouvant (Loire Inférieure), des Minimes (à Compiègne), de Sarrabone (Roussillon), de Saint-Pierre de Maguelonne (Hérault), de Saint-Gilles (Gard), etc. Là, les animaux symboliques (l'homme, le lion, le veau, l'aigle), sont invariablement séparés et cantonnés dans les quatre angles d'un espace dont la statue du Sauveur occupe le centre. L'Apocalypse dit : « Et in circuitu sedis, quatuor animalia ». Ils paraissent, presque partout, dépourvus de cette multitude d'yeux que leur prête ce même texte, et qu'Ézéchiel donne aux roues, autre attribut qu'il spécifie et qui est rare sur nos églises[1]. Ils y ont de deux à six ailes, ce qui a pu être commandé par la dimension plus ou moins restreinte de l'espace où ils sont placés ; peut-être aussi les artistes ont-ils voulu seulement constater en eux la faculté de prendre l'essor, sans tenir à donner à leur oeuvre une précision scrupuleuse. De plus, par un motif mystique, pour distinguer ces animaux de ceux qui figuraient des vices, on leur a prêté le nimbe des saints, et le livre caractérisant leur apostolat.

Il nous semble que l'on n'a point encore étudié suffisamment la cause de la prédilection de nos pères pour ce thème des animaux, cette cause existe pourtant, et il faut la chercher sans doute dans le nombre et la spécialité de leurs allusions. Nous avons été amenée à les réunir au complet par un des sin hiératique dont M.Didron enrichissait, il y a peu d'années, l'iconographie religieuse du moyen âge. L'original, trouvé par cet archéologue, au mont Athos, dans le monastère de Vatopédi, est une mosaïque du XIII° siècle, retraçant en un tétramorphe (figure unique à quatre formes), les quatre animaux consacrés que l'on voit sur nos basiliques, mais avec quelques différences. Appréciant la valeur de sa découverte, M. Didron fit lever le dessin de ce tétramorphe et le rapporta en Europe. En voici la gravure, dont la comparaison attentive avec les deux textes sacrés, puis avec les commentateurs, répétés par les Bestiaires, nous a révélé successivement les détails de son symbolisme. L'exposé de ce résultat est le sujet de cet article.

 

Tétramorphe de Vatopédi, couvent de l'Athos.

L'artiste du XIIIe siècle a puisé l'inspiration de son tétramorphe dans le premier chapitre d'Ézéchiel, où est développée la vision de ce prophète, et dans le quatrième chapitre du livre de l'Apocalypse. Ézéchiel, rapportant les choses qu'il vit en esprit sur le bord du fleuve Chobar, décrit d'abord quatre animaux ressortant sur un fond d'airain entouré d'une grande flamme, et offrant collectivement « la ressemblance d'un homme » : il leur prête des jambes droites, quatre ailes avec quatre faces, et il assigne à ces dernières des places différentes de celles qu'on leur voit dans l'Apocalypse. Il représente l'homme au centre, le lion à sa droite, le veau à sa gauche, l'aigle sur le plan supérieur; des mains d'homme sont sous leurs ailes, deux de celles-ci s'étendant en haut et formant le point de contact qui joint les animaux ensemble, et les deux ailes inférieures s'abaissant pour voiler leur corps. ll décrit aussi une roue qui suit partout les animaux et qu'il couvre d'un semé d'yeux. Un flamboiement inénarrable, l'Esprit de vie dans cet ensemble, et un mouvement et un bruit que l'on n'aurait pu reproduire, sont le complément du tableau. Ce tableau est le tétramorphe de Vatopédi. Voici maintenant le récit apocalyptique : « Au milieu du trône et à l'en tour, il y avait quatre animaux pleins d'yeux, par devant et par derrière. Le premier animal était semblable à un lion, le second était semblable à un veau, le troisième avait un visage comme celui d'un homme, et le quatrième était semblable à un aigle qui vole. Ces quatre animaux avaient six ailes, et ils étaient pleins d'yeux alentour, ainsi qu'au dedans (de leurs ailes) ».

Nous avons marqué sous quel type l'art retraça ces animaux sur nos basiliques de France. La vision apocalyptique y ressort principalement, mais y est presque toujours incomplète; le tétramorphe byzantin est plus riche dans ses détails, empruntés simultanément aux deux prophéties. Ce tétramorphe · est vu de face. Debout sur deux roues accolées, flanquées de deux petites ailes pour exprimer leur mouvement, il présente dans son ensemble comme « une apparition humaine ». Pour indiquer le caractère allégorique du motif, et ainsi qu'on le voit en France, ses quatre têtes sont ornées du nimbe circulaire uni. Trois d'entre elles sont placées à peu près sur une ligne horizontale, la tête humaine étant au centre, celle de lion à sa droite et celle de veau à sa gauche, celle d'aigle au sommet et dominant les trois premières. On aperçoit des mains humaines parmi l'agencement des ailes, dont deux se dirigent vers le ciel en s'entre-croisant; deux latérales se déploient, et deux descendent vers les pieds. Ce tétramorphe byzantin est infiniment plus exact et par conséquent plus mystique qu'il n'apparaît sur nos églises; l'unité, qui est son caractère dominant, y fait ressortir les six ailes diversement combinées et le semé d'yeux de la scène apocalyptique, et on lui voit d'Ézéchiel « l'ensemble pareil à un homme », le rang d'ordre des quatre têtes qui a un motif particulier, les mains humaines et les roues. Il y a pourtant des dissemblances entre le tétramorphe grec et le tableau d'Ézéchiel; mais elles étaient nécessaires. Dans la peinture byzantine, les six ailes, dont deux devraient voiler les têtes et deux autres cacher les pieds, sont tout autrement disposées : les têtes et les pieds sont à découvert, et le corps seul est caché par les deux ailes inférieures, ce qui est, du reste, conforme au tableau apocalyptique. Ces différences sont l'effet de l'impuissance de l'art à rendre sous des formes matérielles ces combinaisons idéales, car il y avait nécessité de conserver à cette image l'ensemble pareil « à un homme (Ezech., I, 5) » : il fallait le dessiner nettement, et éviter la confusion dans une oeuvre aussi compliquée. L'artiste, en traçant cet ensemble, a dû y laisser voir les pieds, qui seuls, avec la tête humaine et l'extrémité des deux mains, constituent ce type « d'un homme ». S'il eût voilé les quatre têtes, on n'aurait jamais soupçonné l'aigle, le veau et le lion, leur tête étant la seule chose qui leur appartienne dans le tétramorphe. Le même motif a déterminé l'agencement des ailes inférieures ; une masse montrant six ailes et au centre le torse incomplet d'un homme, eût été un chaos pour l'oeil : mais les tendances des six ailes marquent très-bien leurs intentions, et les différences légères que l'artiste a dû se prescrire n'altèrent point, quant à l'ensemble, l'analogie de cette image avec les textes inspirés. Plusieurs savants archéologues se sont livrés à la recherche des différences existantes entre le génie et le style byzantin et le nôtre. Pour nous, qui étudions l'art principalement au point de vue du symbolisme, nous nous bornerons à donner le résumé de nos recherches dans les auteurs du moyen âge, et la traduction d'un passage curieux par ses détails mystiques, au sujet des quatre animaux. L'auteur, abbé et chef d'ordre, un des théologiens les plus érudits de son temps, y donne la triple allusion de ce thème :

1° A Jésus-Christ, ce qui est son sens ANAGOGIQUE, c'est-à-dire, relatif aux choses célestes;

2° aux quatre évangélistes, ce qui est son sens ALLÉGORIQUE ;

3° à des préceptes relatifs aux vertus chrétiennes, ce qui est son sens TROPOLOGIQUE, c'est-à-dire d'édification et d'enseignement. Nous ne sommes point étonnés de ce triple ordre d'allusions attachées à un même thème; il est facile à constater dans presque tous les motifs bibliques, consacrés par la statuaire chrétienne du moyen âge. Dès l'époque des Catacombes, où le symbolisme mystique a laissé tant d'inspirations, les bas-reliefs et les peintures ont, ainsi que les livres saints dont ils reproduisent les textes, ces intentions évidentes. Ainsi, dans ces âges lointains, où tout homme qui savait lire pouvait échapper à la peine capitale en donnant la preuve de ce talent, l'ornementation des églises, expliquée par des homélies dont plusieurs nous sont parvenues, développait aux illettrés l'histoire sainte, ses allusions les plus marquantes, et les enseignements pratiques que les docteurs en ont tirés. Nous nous réservons de nommer, dans notre Symbolique chrétienne, des auteurs trop peu consultés, dont les homélies et les autres oeuvres, composées entre le IX° et le XIII° siècle, surabondent d'explications sur ces motifs si variés, semés au front des basiliques. Un seul et même bas-relief avait souvent, sur leurs murailles, outre son sens direct et propre, les trois ordres de sens mystiques que nous venons de désigner. Tels, les animaux de l'Apocalypse, dont les rapports tropologiques, c'est-à-dire de précepte et d'enseignement, beaucoup moins connus que les autres, sont la matière du fragment auquel nous venons de faire allusion, et qui terminera cet article. La première fois que ce passage frappa nos yeux, nous y reconnûmes le tétramorphe, dont nous n'avions pas revu la gravure depuis cinq ou six ans au moins. En le relisant il y a peu de temps, nous n'avons point trouvé étrange de rencontrer, dans un ouvrage qu'un abbé du XI° siècle traçait au fond de l'Occident, l'interprétation détaillée d'une peinture symbolique exécutée cent ans plus tard aux confins orientaux de l'Europe. Cette harmonie si remarquable ne nous a pas fait supposer que la peinture byzantine fût calquée sur l'écrit du moine; seulement, l'abbé et l'artiste, qui était sans doute un moine aussi, ont copié les mêmes textes dans l'oeuvre qu'ils élaboraient, et la même intention mystique a inspiré, quoiqu'à distance, le génie de l'un et de l'autre. Plus on étudie la symbolique monumentale, surtout celle des temps hiératiques, antérieurs au XIII° siècle, plus on voit que ses éléments et l'alphabet qui la compose sont puisés dans les livres saints.

Les trois ordres d'allusions attachées au tétramorphe de Vatopédi, sont ceux du thème des quatre animaux, tels qu'on les voit énumérés dans les plus célèbres mystiques du XI°, du XII° et du XIII° siècles, et dans ceux des temps antérieurs. Ils étaient consignés alors, pour les clercs et pour les lettrés, dans des traités théologiques ; et, pour ceux qui étaient moins profonds et qui avaient moins le temps de lire, dans les homélies adressées aux masses, et de plus, dans les Bestiaires et les Volucraires, manuels faits pour les artistes et calqués sur les livres saints. Nous prendrons donc toutes nos preuves dans ces trois ordres d'écrivains ; après les pères de l'Église, S. Brunon d'Asti, lumière du XI° siècle; S. Anselme de Cantorbéry et S. Yves de Chartres, non moins renommés au XII°; Vincent de Beauvais, le savant universel du XIII°; Rudolphe de Saxe, l'un des plus fameux théologiens du siècle suivant. Nous avons choisi parmi les Bestiaires, les plus anciens et les plus authentiques, tant imprimés que manuscrits : celui de Philippe de Thaun, poëte anglo-normand de la fin du XIe siècle[2] et des premières années du XIIe ; le Bestiaire manuscrit de la Bibliothèque Royale, rédigé en langue romane et imité ou traduit d'une oeuvre latine du clers Guillaume, sous Philippe-Auguste, c'est-à-dire au commencement du XIIIe siècle, comme il nous en instruit lui-même :

 

« Ceste ouvragne fu faite nueve

« El tans qe Felippies tint France,

« El tans de la grant mesestance

« Kengletiere fu entreditte[3],

« Si kil ni avoit messe dite

« Ne cors mis en tiere sacrée... »

 

Enfin, Li livres des natures des Bestes, de la bibliothèque de l'Arsenal, manuscrit de l'an 1268, c'est-à-dire de la fin du règne de saint Louis. Pour expliquer le Tétramorphe, il faut analyser d'abord les animaux qui le composent et leurs trois ordres d'allusions, puis les ailes, le semé d'yeux, leurs combinaisons et leur nombre. Les explications mystiques, relatives aux animaux proprement dits, sont applicables et au Tétramorphe byzantin de Vatopédi, et à la représentation des quatre animaux apocalyptiques sur nos basiliques romanes. Quant à celles qui découlent de l'ensemble rappelant « le type de l'homme », celles de la combinaison des six ailes sur ce personnage idéal et celles du semé d'yeux symboliques, elles sont plus propres au Tétramorphe qui a conservé peu de traces dans l'art roman. Ces explications se classeront en quatre ordres ou paragraphes. Nous y verrons les animaux dans : 1° leurs rapports avec le Christ ; 2° leurs allusions aux Évangélistes; 3° leurs enseignements pratiques; 4° les significations de leurs accessoires.

FÉLICIE D'AYZAC,

Dame de la Maison royale de Saint-Denis.

 

[1] Il est rare, en effet. On devra le signaler soigneusement dans les monuments de tout genre où on pourra le découvrir. Il existe notamment au porche méridional de la cathédrale de Chartres; on en trouvera la gravure dans les « Annales Archéologiques », vo. Ier, p. 157 (N. du Dir.) [2] Philippe, appelé de Thaun, du manoir de Thaun ou Thann, à trois lieues de Caen, et contemporain de Henri Ier, roi d'Angleterre, écrivit son Bestiaire pendant les premières années du mariage de ce prince avec Adélaïde de Louvain, nièce du pape Calixte, à laquelle il le dédia. Ce Poème et son Livre des créatures, antérieurs à l'an 1124, sont les plus anciens monuments que l'on possède de l'idiome anglo-normand; ils comptent aussi parmi les plus antiques recueils consacrés à ces allégories. Le volume où sont réunis ces ouvrages est très-rare et fort recherché. [3] . Cet interdit fut lancé par Innocent III sur l'Angleterre en 1208, sous le roi Jean, au sujet de l'affaire d'Etienne Langton; il ne fut levé qu'en 1214. Ce Bestiaire, qui paraît antérieur aux poésies de Thibaut I°er, comte de Champagne et roi de Navarre, est l'un des plus anciens monuments en langue romane qui soient arrivés jusqu'à nous. Les livres sacrés, avec saint Isidore, quelques autres pères, Boëce, Helperic, moine de Saint-Gall, et les classiques grecs et latins si en faveur au moyen âge, sont à peu près les seules sources citées par les Bestiaires.

Voir les commentaires

Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ARCHEOLOGIE CHRETIENNE

ICONOGRAPHIE DES ANGES.  M.DIDRON

HIÉRARCHIE.

« Je crois bien digne encore de l'attention de nos esprits ce qui est enseigné touchant les saints anges, savoir, qu'il y en a mille fois mille et dix mille fois dix mille, l'Écriture redoublant ainsi et multipliant l'un par l'autre les chiffres les plus élevés que nous ayons, et par là faisant voir clairement qu'il nous est impossible d'exprimer le nombre de ces bienheureuses créatures. Car les  rangs des armées célestes sont pressés, et ils échappent à l'appréciation faible et restreinte de nos calculs matériels. » — Ainsi parlé saint Denys l'Aréopagite dans la « Hiérarchie céleste », d'après le prophète Daniel[1].

Les anges furent donc créés en nombre incalculable et presque infini. La chute des mauvais anges diminua considérablement ce nombre; mais la multitude en fut prodigieuse encore, et l'intelligence humaine dut faire de grands efforts pour se reconnaître dans cette foule. Les théologiens, les savants, les poètes, les artistes, éclairés par le raisonnement ou la science, armés de textes ou de comparaisons, introduisirent l'ordre dans cette espèce de chaos. Le moyen âge, qui hiérarchisait avec une ardeur extrême les idées et les faits, les hommes et les abstractions, ne pouvait laisser le règne céleste dans une sorte de confusion. Le procédé scientifique, la classification naturelle d'après laquelle, remontant des individus aux groupes, on coordonne les plantes et les êtres animés en variétés, espèces, genres, familles, tribus, ordres et règnes, reçurent une utile application dans la hiérarchie des anges. La masse des substances célestes fut donc partagée d'abord en neuf groupes.

Puis, pour aider davantage encore à l'intelligence et à la mémoire, ces groupes furent rapprochés l'un de l'autre, trois par trois, suivant leurs affinités particulières, pour former les familles. Ainsi furent constituées trois familles ou tribus, se subdivisant chacune en trois genres ou espèces.

L'ingénieux inventeur de cette classification fut saint Denys l'Aréopagite.

Ce hardi théologien, assimilant l'empire céleste à la cour d'un roi de la terre, supposa que Dieu s'entourait de conseillers qui restaient constamment autour de lui; qu'en conséquence des décisions prises, les ordres étaient donnés à des gouverneurs ou commandants chargés de conduire une des parties ou sections de l'univers, et que ces gouverneurs faisaient exécuter, par des ministres d'une classe moins élevée, ces ordres qui leur étaient transmis par les conseillers.

Ainsi furent caractérisées, par leurs fonctions spéciales, les trois grandes familles générales : la première des CONSEILLERS, la seconde des GOUVERNEURS, la troisième des MINISTRES.

Mais dans les Conseillers, les uns, les plus rapprochés de Dieu, c'est-à-dire les premiers après la Divinité elle-même, composent les amis particuliers et intimes; les autres, les savants, conseillent de la tête plutôt que du coeur; les troisièmes invoquent non pas l'amour comme les premiers, ni l'intelligence comme les seconds, mais font appel à la force principalement et avant tout.

Dans les Gouverneurs, même corrélation : les premiers commandent au nom des sentiments, les seconds au nom de l'esprit, les troisièmes au nom de la puissance matérielle.

Enfin, les trois groupes des Ministres font exécuter la volonté divine, le premier par la persuasion, le second par la conviction, le troisième par la force.

Ce cadre ainsi tracé, saint Denys a distingué chaque groupe par un nom spécial.

Dans la classe ou la famille que nous appelons des Conseillers, s'ordonnent le groupe des Séraphins, celui des Chérubins, celui des Trônes. — Dans la classe des Gouverneurs ou Commandants, se rangent les Dominations, les Vertus, les Puissances. — Dans celle des Ministres, s'étagent, de haut en bas, des supérieurs aux inférieurs, les Principautés, les Archanges, les Anges.

Le tableau suivant fera saisir d'un coup d'oeil cette hiérarchie complète :

 

PREMIÈRE FAMILLE.

CONSEILLERS.

Séraphins... — Σεραφιμ

Chérubins... — Xερουβιμ

Trônes — Θρόνοι

DEUXIÈME FAMILLE.

GOUVERNEURS.

Dominations. — Kυριότητες

Vertus —Èξουσιαι.

Puissances… — Δυνάμεις

TROISIÈME FAMILLE.

MINISTRES.

Principautés. — Άχαι

Archanges.. —Άρχάγγελοι.

Anges ...... —Âγγελοι.

Saint Denys, comme nous l'avons dit, paraît être l'ingénieux inventeur de cette classification. Cependant, avant lui et précisément dans l'apôtre saint Paul, auquel est due peut-être la conversion de l'Aréopagite, on voit poindre et même se développer un commencement de hiérarchie céleste.

Dans son épitre aux Éphésiens, saint Paul nomme les Principautés, les Puissances, les Vertus, les Dominations[2]. Dans son épître aux Colossiens, il ajoute à ces quatre classes les Trônes, qui semblent remplacer les Vertus nommées dans l'épître aux Éphésiens[3]. Mais la hiérarchie n'est pas complète : il y manque les Séraphins, les Chérubins, les Archanges et les Anges ; on peut les trouver ailleurs, dans saint Paul, mais non groupés ni hiérarchisés.

A la messe, dans la Préface ordinaire, qui est fort ancienne, sont nommés les Anges, les Archanges, les Trônes, les Dominations, les Puissances, les Vertus, les Séraphins. Les Chérubins ni les Principautés ne sont pas mentionnés[4]3, et l'ordre hiérarchique n'est pas bien observé. Dans le « Te Deum », les Chérubins sont nommés avec les Séraphins, les Puissances, les Anges et les Cieux (les Trônes); mais on n'y voit figurer ni les Dominations, ni les Vertus, ni les Principautés, ni les Archanges. Ainsi, sur neuf, quatre classes et peut-être cinq sont absentes[5]. C'est donc bien à saint Denys

qu'appartient non-seulement la nomenclature complète des neuf choeurs des esprits célestes, mais encore leur hiérarchie systématique.

Saint Denys était Grec; en conséquence c'est en Grèce et dans l'Église byzantine que doit se rencontrer le plus souvent et le plus complètement la représentation, par l'art, des neuf choeurs des anges. Dans l'Église latine, il est un peu plus rare, comme nous le verrons, de trouver une hiérarchie peinte ou sculptée, bien complète et bien caractérisée.

Pour distinguer chaque famille et les trois choeurs d'anges qui composent chacune d'elles, il y a plus de difficultés encore que pour les coordonner et les nommer. L'iconographie des anges est plus ardue que leur hiérarchie : c'est par les fonctions que remplissent la famille et les choeurs qui la composent; c'est par les attributs généraux ou particuliers dévolus aux ordres angéliques, qu'il est possible de tracer plus ou moins nettement cette iconographie.

Nous allons en conséquence parler des fonctions et des attributs des anges, en les réunissant sous le même paragraphe. Mais ce paragraphe comprendra deux sections : les fonctions et les attributs chez les byzantins d'abord, nos ancêtres et nos maîtres en cette circonstance; ensuite les fonctions et les attributs chez les latins. Définies par la théologie, ces fonctions furent représentées par l'art et passèrent de l'abstraction dans le domaine matériel de l'iconographie. Les yeux sur ces textes, les artistes y découvrirent des formes palpables et des attributs à l'aide desquels ils créèrent le type de l'ange en général, et des diverses familles qui en composent la hiérarchie céleste.

— FONCTIONS ET ATTRIBUTS DES ANGES CHEZ LES BYZANTINS.

Voici comment la Grèce, élève de saint Denys l'Aréopagite, veut qu'on figure chacun des neuf choeurs.

« PREMIER ORDRE. — Les Séraphins sont représentés avec six ailes, deux montant vers la tête, deux descendant vers les pieds et deux déployées pour voler. Ils ont à chaque main le « flabellum » où se lit : « Saint, Saint, Saint ».

C'est ainsi que les vit le prophète Isaïe. — Les Chérubins sont représentés avec la tête seulement et deux ailes. — Les Trônes sont représentés comme des roues de feu, ayant des ailes à l'entour. Le milieu des ailes est parsemé d'yeux; l'ensemble de la configuration représente un trône royal». — Le Tétramorphe, qui est une variété de cette première famille des anges, ou plutôt qui est comme la famille entière groupée sur un seul corps, se représente ainsi : « Les Tétramorphes ont six ailes, la tête nimbée, le visage d'un ange. Ils soutiennent de leurs mains, contre la poitrine, l'Évangile. Entre les deux ailes qui surmontent la tête, un aigle; sur l'aile droite, un lion; sur l'aile gauche, un boeuf. Ces trois animaux symboliques regardent en haut et tiennent entre leurs pieds des Évangiles. Tels étaient les Tétramorphes que vit le prophète Ézéchiel.»

« DEUXIÈME ORDRE. — Dominations, Puissances, Vertus. Elles portent des aubes allant jusqu'aux pieds, des ceintures d'or et des étoles vertes. Elles tiennent, de la main droite, des baguettes d'or ; dans la main gauche, le sceau de Dieu. »

« TROISIÈME ORDRE. — Principautés, Archanges, Anges. Ceux-ci sont représentés avec des vêtements de soldats et des ceintures d'or. Ils tiennent dans leurs mains des javelots avec des haches; les javelots se terminent en fers de lance. »

Ainsi parle le « Guide de la peinture», ce manuscrit byzantin que j'ai rapporté du mont Athos[6]1. Mais le « Guide », quoique postérieur au XVe siècle et peut-être même au XVIe, est fort incomplet. Il différencie parfaitement chaque choeur du premier ordre, et, grâce à lui, on peut distinguer nettement les Séraphins, les Chérubins et les Trônes. Quant au deuxième ordre, les Dominations, les Puissances et les Vertus sont confondues entre elles; les Principautés ne diffèrent pas des Archanges, qui sont habillés et armés comme les Anges eux-mêmes. Aussi, quoique les Grecs aient très – fréquemment figuré la hiérarchie complète des neufs choeurs, il est impossible, quand les inscriptions manquent, d'en reconnaître et d'en nommer plus de trois ou quatre sur neuf ; les cinq ou les six autres se ressemblent identiquement.

Cette confusion, qui existait encore à l'époque où le moine Denys rédigeait son « Guide de la peinture », était plus profonde, on le comprend, du temps de saint Denys l'Aréopagite. L'inventeur de la classification n'a pas su préciser les costumes ou les attributs qu'il fallait donner à chaque ordre, à chaque choeur, pour les distinguer des autres choeurs et ordres. Il différencie bien un peu les Trônes des Séraphins ; mais encore il leur attribue, aux premiers comme aux seconds, la couleur du feu. Quant aux autres anges, il les confond tous pour affirmer que les attributs de l'un conviennent à l'autre et réciproquement. En d'autres termes, il donne le signalement des anges en général bien plutôt que leur signalement spécial. Voici, du reste, une analyse de son dernier chapitre de la « Hiérarchie céleste », le plus utile pour notre but.

« Parmi tous les Symboles, la théologie choisit avec une sorte de prédilection le symbole du feu. Elle nous représente des roues ardentes, des animaux tout de flamme, des hommes qui ressemblent à de brûlants éclairs ; elle nous montre les célestes essences entourées de brasiers consumants, et de fleuves qui roulent des flots de feu avec une bruyante rapidité. Dans son langage, les Trônes sont de feu; les augustes Séraphins sont embrasés, d'après la signification de leur nom même, et ils échauffent et dévorent comme le feu ; enfin, au plus haut comme au plus bas degré de l'être, revient toujours le glorieux symbole du feu.

« Les Anges sont aussi représentés sous forme humaine, parce que l'homme est doué d'entendement et qu'il peut élever le regard en haut; parce qu'il a la forme du corps droite et noble et qu'il est né pour exercer le commandement; parce qu'enfin, s'il est inférieur aux animaux sans raison pour ce qui est de l'énergie des sens, du moins il l'emporte sur eux tous par la force éminente de son esprit, par la puissance de sa raison  et par la dignité de son âme naturellement libre et invincible. »

De cette assimilation de l'ange à l'homme, saint Denys part pour montrer que les esprits angéliques ont les cinq sens de la vue, de l'odorat, de l'ouïe, du goût et du tact pour des raisons symboliques auxquelles les anges doivent encore le privilège de posséder adolescence et jeunesse, yeux, paupières, sourcils, dents, épaules, bras, mains, coeur, poitrine, reins et pieds. Tout cela est assez puéril, mais nous devons en retenir deux faits importants pour l'iconographie.

Le premier, c'est que les anges, qui n'ont pas de sexe, portent cependant les apparences de la virilité; ce sont des hommes, de jeunes hommes, et non pas des femmelettes doucereuses comme celles qu'on nous fait depuis plusieurs centaines d'années sous prétexte de représenter des anges : « Par la poitrine, dit saint Denys, il faut entendre cette mâle énergie qui, faisant la garde autour du coeur, maintient sa vertu invincible. » Le second fait important concerne la nudité des pieds des anges et mérite une citation textuelle : — « Les pieds sont l'image de la vive agilité des célestes intelligences et de cet impétueux et éternel mouvement qui les emporte vers les choses divines. C'est même pour cela que la théologie nous les a représentés avec des ailes aux pieds ; car les ailes sont une heureuse image de la rapide course de cet essor céleste qui les précipite sans cesse plus haut, et les dégage si parfaitement de toute vile affection. La légèreté des ailes montre que ces sublimes natures n'ont rien de terrestre et que nulle corruption n'appesantit leur marche vers les cieux. La nudité en général, et en particulier la nudité des pieds, fait comprendre que leur activité n'est pas comprimée, qu'elles sont pleinement libres d'entraves extérieures, et qu'elles s'efforcent d'imiter la simplicité qui est en Dieu. »

D'abord, il faut dire que les artistes, même byzantins, ne se sont pas soumis aux lois, ou, si vous le voulez, aux descriptions données par saint Denys. Ainsi, à ma connaissance, il n'existe pas un ange ailé aux pieds; des démons, oui, surtout des démons du XIIIe et du XIVe siècle, et particulièrement en France; mais des anges, non. Ce fait suppose que le mal est plus prompt que le bien, puisque Satan vole des reins et des pieds tout à la fois, tandis que les anges ne volent que des reins ou des épaules. Ensuite, n'est-il pas bien curieux de voir saint Denys déclarer que les anges sont non-seulement nus aux pieds, mais encore nus en général, tandis que les Byzantins ont constamment habillé leurs anges (les Séraphins et les Chérubins à peine exceptés) de plusieurs vêtements superposés et très-serrés, et que, de plus, presque toujours, ils les ont chaussés de sandales couvertes et même de bottines?

Ainsi, par la planche mise en tête de cet article, est constatée cette contradiction flagrante entre les textes et les monuments, entre la théologie et l'iconogragraphie, entre saint Denys et les artistes. Ce grand ange est habillé d'un vêtement de dessous, d'une robe et d'un ample manteau. Ses pieds ne sont pas couverts des bottines que portent les anges byzantins des XIIe et XIIIe siècles, mais ils sont chaussés de sandales découvertes, comme celles des statues héroïques de l'antiquité. Du reste, c'est bien un beau et viril jeune homme comme l'exige saint Denys, et non la femmelette de nos jours. A la main droite, la main puissante, le globe du monde surmonté de la croix ; la main gauche tient énergiquement le bâton, le long sceptre dont parle l'Aréopagite.

 

[1] Voyez les « Œuvres » de saint Denys l'Aréopagite, traduites du grec par M. l'abbé DARBOY. Paris, 1845, in-8°; ch. XIV, de la « Hiérarchie céleste », p. 236. — Daniel, ch. VII, verset X avait dit dans sa vision : « Millia millium ministrabant ei (Antiquo dierum), et decies millies centena millia assistebant ei ». C'est ce texte que l'Aréopagite rappelle.  [2] «Et constituens (Christum) ad dexteram suam in coelestibus supra omnem Principatum et Potestatem et Virtutem et Dominationem ». S. PAULI « Epist. ad Ephesios », cap. I, V. 20-21. [3] «Quoniam in ipso (Christo Jesu) condita sunt universa in coelis et in terra, visibilia et invisibilia, sive Throni, sive Dominationes, sive Principatus, sive Potestates ». S. PAULI « Epist. Ad Colossenses », cap. I, V. 16. [4] «Per quem majestatem tuam laudant Angeli, adorant Dominationes, tremunt Potestates ; Coeli coelorumque Virtutes ac beata Seraphim socia exultatione concelebrant ». — « Ideo cum Angelis et Archangelis, cum Thronis et Dominationibus, cumque omni militia coelestis exercitus hymnum gloriae tuae canimus ». — PRÉFACES communes de la messe. [5] «Tibi omnes Angeli, tibi coeli et universae Potestates, tibi Cherubim et Seraphim incessabili voce proclamant : Sanctus, Sanctus, Sanctus, Dominus Deus Sabaoth ». — TE DEUM. [6]  Voir le « Manuel d'iconographie chrétienne grecque et latine », pages T1-74.

 

Les ailes puissantes de cette belle créature rappellent divers passages du Dante où nous puiserons, quand il s'agira des fonctions et des attributs des anges latins.

La gravure de M. Gaucherel lutte assurément avec l'original, qui est un ivoire du Ve siècle peut-être, que le « British Muséum » est fier de posséder aujourd'hui[1]. Malheureusement c'était un diptyque, et l'autre feuille, qui complétait celle-ci, a disparu. L'inscription grecque, tronquée de sa seconde moitié, n'a plus qu'un sens énigmatique :

ΔΕΧΟΥ ΠΑΡΟΝΤΑ ΚΑΙ ΜΑΘΩΝ ΤΗΝ ΑΙΤΙΑΝ

« Prends l'objet que voici (le globe) et, apprenant la cause... » Est-ce l'ange qui parle et qui offre à un homme, à un empereur peut-être, le globe du monde, comme signe de la puissance suprême qui doit être réglée et dominée par la croix, par la religion? C'est probable, mais la seconde partie de l'inscription nous aurait appris d'une manière certaine tout ce qu'il y avait de religieux et de politique dans cette allocution de la noble intelligence céleste.

Par suite d'une autre contradiction avec lui-même, après avoir parlé de nudité générale et partielle, l'Aréopagite explique la signification symbolique du vêtement radieux ou de feu porté par les anges, de la robe sacerdotale et de la ceinture dont ils sont revêtus.

De là saint Denis énumère d'autres attributs qui leur sont donnés : « Les baguettes qu'ils portent sont une figure de leur royale autorité et de la rectitude avec laquelle ils exécutent toutes choses. Les lances et les haches expriment la faculté qu'ils ont de discerner les contraires, et la sagacité, la vivacité et la puissance de ce discernement. Les instruments de géométrie et des différents arts montrent qu'ils savent fonder, édifier et achever leurs oeuvres, et qu'ils possèdent toutes les vertus de cette providence secondaire qui appelle et conduit à leur fin les natures inférieures. Quelquefois aussi ces objets emblématiques que portent les saintes intelligences annoncent le jugement de Dieu sur nous : les sévérités de la correction, les vengeances de la justice; soit aussi la délivrance du péril, la fin du châtiment, le retour de la propriété perdue, l'accroissement des grâces corporelles ou spirituelles. »

Les anges, surtout les byzantins, ont fréquemment des sceptres, des baguettes, et des lances; mais des instruments de géométrie et surtout des haches, je ne leur en connais pas.

« Les anges, dit saint Denys, sont appelés vents, pour exprimer la rapidité de leur action, parce que l'air va et vient sans qu'on sache d'où il vient ni où il va. La théologie représente aussi les anges sous la forme de nuées, parce que ces intelligences sont inondées d'une lumière dont elles envoient les rayons abondants, mais tempérés, à leurs inférieurs, et parce qu'elles répandent une rosée spirituelle et fécondante. — D'autres fois les anges sont dits apparaître comme l'airain, l'électre, ou quelque pierre de diverses couleurs. L'électre, métal composé d'or et d'argent[2], figure, à raison de la première de ces subtances, une splendeur incorruptible, et qui garde inaltérablement sa pureté non souillée; et, à cause de la seconde, une clarté douce et céleste. L'airain pourrait être assimilé soit au feu, soit à l'or même. La signification symbolique des pierres sera différente, selon la variété de leurs couleurs : ainsi les blanches rappellent la lumière; les rouges, le feu; les jaunes, l'éclat de l'or; les vertes, la vigueur de la jeunesse. Chaque forme aura donc son sens caché, et sera le type sensible d'une réalité mystérieuse. »

Suivant l'Aréopagite, les anges revêtent des formes animales, dont il donne l'explication suivante : « Par la forme du lion, il faut entendre l'autorité et la force invincible des saintes intelligences, et le secret tout divin qui leur est donné de s'envelopper d'une obscurité majestueuse, en dérobant saintement aux regards indiscrets les traces de leur commerce avec la divinité (imitant le lion qu'on dit effacer dans sa course l'empreinte de ses pas, quand il fuit devant le chasseur). — La forme du boeuf, appliquée aux anges, exprime leur puissante vigueur, et qu'ils ouvrent en eux des sillons spirituels, pour y recevoir la fécondité des pluies célestes ; les cornes sont le symbole de l'énergie avec laquelle ils veillent à leur propre garde. — La forme d'aigle rappelle leur royale élévation et leur agilité, l'impétuosité qui les emporte sur la proie dont se nourrissent leurs facultés sacrées, leur attention à la découvrir et leur facilité à l'étreindre, et surtout cette puissance du regard qui leur permet de contempler hardiment et de fixer sans fatigue les splendides et éblouissantes clartés du soleil divin.

« Le cheval est l'emblème de la docilité et de l'obéissance. Sa couleur est également significative : blanc, il figure cet éclat des anges qui les rapproche de la splendeur incréée; bai, il exprime l'obscurité des divins mystères; alezan, il rappelle la dévorante ardeur du feu ; marqué de blanc et de noir, il symbolise la faculté de mettre en rapport et de concilier ensemble les extrêmes, d'incliner sagement le supérieur vers l'inférieur, et d'appeler ce qui est moins parfait à s'unir avec ce qui est plus élevé. »

Dans les Tétramorphes, variété de la première famille, les anges prennent en effet la forme du lion, de l'aigle et du boeuf, c'est-à-dire des attributs de saint Marc, de saint Jean et de saint Luc ; mais jamais je n'ai vu le cheval figurer un ange d'un ordre quelconque. Enfin, par le dernier passage qui suit, sera épuisé tout ce que saint Denys raconte d'important sur la forme des anges :

« Considérons encore ce que veut dire la théologie, lorsque, parlant des anges, elle nous décrit des fleuves, des chars et des roues. Le fleuve de feu désigne ces eaux vivifiantes qui, s'échappant du sein inépuisable de la divinité,  débordent largement sur les célestes intelligences et nourrissent leur fécondité.

Les chars figurent l'égalité harmonique qui unit les esprits d'un même ordre. Les roues garnies d'ailes, et courant sans écart et sans arrêt vers le but marqué, expriment l'activité puissante et l'inflexible énergie avec lesquelles l'ange, entrant dans la voie qui est ouverte, poursuit invariablement et sans détour sa course spirituelle dans les régions célestes. Mais ce symbolisme des roues est susceptible encore d'une autre interprétation ; car ce nom de galgal qui lui est donné, au rapport du prophète (Ézéchiel), signifie en hébreu révolution et révélation. Effectivement ces roues intelligentes et enflammées ont leurs révolutions, qui les entraînent d'un mouvement éternel autour du bien immuable ; elles ont aussi leurs révélations, ou manifestations des secrets divins, à savoir lorsqu'elles initient les natures inférieures et leur font parvenir la grâce des plus saintes illuminations. »

Ces extraits, malgré leur longueur, nous instruisent beaucoup sur la forme et les attributs des anges en général, mais bien peu sur les attributs et la forme des neuf choeurs. Il semble que ce défaut de précision ait rejailli dans toute l'iconographie des anges chez les Grecs, car à l'exception des Séraphins, des Chérubins, des Trônes et des Tétramorphes qui se composent de la réunion de ce premier ternaire, les deux autres ternaires sont vêtus d'habits et munis d'attributs, qui, du moins dans les anciennes époques de l'art, jusqu'aux XIIIe et XIVe siècles, sont les mêmes pour les Dominations, les Anges et tous les choeurs intermédiaires. La planche qu'on a sous les yeux et qui représente le type de chaque ange émaillé sur le reliquaire byzantin de Limbourg, en offre un exemple remarquable.

En haut, à gauche, sont les Vertus (Ѐξουσίαι), qui devraient s'appeler les Séraphins ou les Chérubins, et qui ont les six ailes prescrites par le « Guide de la Peinture »; à droite les Principautés (Áρχαί), qui devraient également s'appeler les Tétramorphes et qui ont quatre ailes autour desquelles se groupent les attributs des évangélistes. Au pied de ces Tétramorphes, se voient deux disques ayant à peu près la forme de roues et qui pourraient bien figurer des Trônes. Mais à l'exception de ces Tétramorphes et Séraphins, dont le nom même est changé, les six autres anges anciens sont sensiblement les mêmes. Tous nimbés, ailés, jeunes, pieds chaussés, habillés de la robe et du manteau, ou de la robe et de l'étole byzantine; tous portant le sceptre long et fleuronné de trois feuilles, et quatre d'entre eux soutenant le sceau de Dieu. Quant à l'ange d'en bas, gravé seulement au trait, parce qu'il est ainsi sur le reliquaire, il provient d'une restauration malhabile du XIVe siècle. Il nous offre la figure la plus niaisement pieuse qu'on ait jamais exécutée; je ne sais pas si l'on pourrait faire aussi mauvais, même de nos jours. Mais cet ange n'appartient pas à la série des autres qui sont d'un émail byzantin, cloisonné d'or et translucide, anges d'une charmante silhouette et dont le seul défaut est de se ressembler beaucoup trop.

Ce reliquaire de Limbourg, les Allemands l'attribuent au Xe siècle et les Français au XIIIe; mais, après le XIIIe siècle, jusqu'à nos jours, les Grecs eux-mêmes se sont efforcés de caractériser par des attributs distincts chaque chœur d'anges. Pour ne pas nous engloutir dans des détails infinis, nous allons présenter la hiérarchie la plus complète, à notre connaissance, qui ait été exécutée en peinture. Elle est au mont Athos, dans le grand couvent d'Ivirôn, et elle tapisse la coupole qui domine l'église des Archanges. Nous l'avons étudiée au mont Athos même, avec un soin tout particulier, et nous avons relevé les inscriptions grecques avec une attention scrupuleuse.

Au centre de cette coupole, brille la grande figure du Pantocrator, du Tout-Puissant. A ce centre convergent neuf compartiments, qui sont peuplés des neuf choeurs des anges. L'église des Archanges est orientée, comme il va sans dire. Le Pantocrator élève sa tête à l'orient, mais il regarde ses fidèles et, par conséquent, il dirige ses yeux vers l'occident. A sa droite, c'est-à-dire au nord-ouest, sont rangés les trois choeurs qui composent la première famille ; à sa gauche, au sud-ouest, les trois choeurs de la seconde famille ; au-dessus de sa tête, à l'orient, les trois choeurs de la première. Cet ordre n'est pas toujours constant, mais il mérite d'être signalé, et nous recommandons aux iconographes de le constater avec le plus grand soin dans les monuments où ils rencontreront une partie ou la totalité de la hiérarchie des anges.

Chaque choeur est représenté par un grand nombre d'anges, une foule qui s'étage en perspective et se perd dans l'azur du ciel. Au-dessus du groupe et dans les nuages, un ange plus petit, ayant deux ailes et une tête, mais pas de corps, ange appartenant au groupe même, au moins par son office, tient soit un cartel, soit une banderole où se lit le nom abrégé du choeur dont il est le résumé, si l'on peut parler ainsi. En outre, une longue inscription grecque règne au-dessus de chaque compartiment où est chaque choeur ; elle désigne la qualité, quelquefois même la fonction et les attributs de ce choeur.

I. — SÉRAPHINS.

Le petit ange qui les nomme, formé d'une tête sans corps et de deux ailes, comme nous l'avons dit, tient un cartel où se lit : ΣΕΡΑΦΙΜ. — La grande inscription, qui règne dans toute la largeur du compartiment, ajoute à cette désignation :

Πυρνοι οντες οι σεραψιμ το ειδος

Πυρουσι βροτους προς αγαπησιν θειαν

« Les Séraphins, au corps de feu, embrasent les mortels de l'amour divin[3]. Ils sont complétement rouges comme le feu. Rouges du corps et rouges à leurs trois paires d'ailes. Épée rouge et flamboyante à la main droite. Pieds nus. Ailleurs, suivant l'étymologie de leur nom, ce sont des flammes vivantes, qui brûlent et font brûler d'amour pour Dieu.

II. —

CHÉRUBINS.

Le petit ange qui les annonce porte sur son cartel : ΧΕΡ

Inscription du compartiment :

χυσιν σοφιας χερουβιμ xεχτημενοι

χυδην xινουσι τε ημιν εxειθεν

« Les Chérubins, possesseurs de la sagesse, nous en versent la source avec abondance. » Une seule paire d'ailes à couleurs variées, mais bleues d'aspect général. Robe, manteau par-dessus, et, par-dessus le manteau, tunique courte descendant aux genoux, à peu près comme celle que portent nos évêques. Pieds chaussés. La robe, le manteau, la tunique et les chaussures d'une très-grande richesse.

III. — TRONES.

Sur le cartel du petit ange : ΘPON.

Inscription du compartiment :

Υπεριδρυνται εσχατιας απασης

Οι αμφι τον υψιοτον υψηλοι θρονοι

« Les Trônes, élevés autour du Très-Haut, sont établis au-dessus de toute limite. »

Deux roues de feu, ailées de quatre ailes ocellées. Une tête d'ange nimbé sort du bas de chacune de ces roues et monte vers le centre ou le moyeu. — La Vierge apparaît debout près de ces Trônes, dans ce choeur dont elle fait partie, suivant la théologie byzantine. Elle est en orante, les mains levées vers le ciel. Près d'elle, on lit cette inscription :

                                       - Εξαιρει θρονους του θεου υντως θρονος Θεου                                                        

« Trône véritable de Dieu-, elle domine les Trônes de Dieu. »

 

[1] Cet ivoire fait partie des moulages de la Société d'Arundel, dont nous avons le dépôt dans notre maison. C'est d'après ce moulage et une photographie, que M. Gaucherel a exécuté sa remarquable gravure. Cet ange est un peu court peut-être, et notre XIIIe siècle français l'aurait élancé davantage. Mais quelle force, quelle puissance herculéenne, pardon de ce paganisme, dans cet ange qui tient le globe du monde et le sceptre des nations ! Qui osera dire encore, en présence d'une pareille figure, que l'art chrétien de la Grèce est laid et défaillant? Chez les byzantins comme chez les latins, aux beaux siècles que nous préconisons, le christianisme a possédé le sentiment du beau au même degré que le paganisme d'Athènes et de Rome. [2] Les archéologues qui s'occupent spécialement des émaux, comme MM. Jules Labarte, Ferdinand de Lasteyrie, Léon de Laborde, Carrand et Alfred Darcel, prendront de l'intérêt à cette définition de l' « électrum », qui est ici un métal composé, et non pas un émail, non pas  une substance vitrifiable.[3] Je dois à un savant helléniste, professeur dans l'un des lycées de Paris, M. Piéron, la traduction de ces textes qui ne sont pas toujours sans difficultés

IV. — DOMINATIONS.

Sur le cartel du petit ange : KYP.

Inscription du compartiment :

Προς την οντως ψερουσι xυριαρχιαν

Αυτοxρατορου xυριοτητες νευσιν

« Les Dominations dirigent leur volonté vers la puissance vraiment suprême du maître absolu. » Anges à deux ailes, robe, manteau, chaussures. A la main droite, le sceau de Dieu, disque marqué du monogramme grec de Jésus-Christ ic xc. A la main gauche, un long bâton surmonté d'une croix. — La sainte Vierge appartient aux Trônes ; saint Jean-Baptiste fait partie des Dominations ; c'est une Domination humaine, dignité que lui a valu, suivant la théologie byzantine, ses vertus et son titre de Précurseur de Jésus-Christ. Saint Jean est ailé, précisément parce qu'il était l'ange (iyye^oç) et l'envoyé de Dieu. Robe de peau et manteau d'étoffe. Il a les pieds nus, comme un apôtre, comme Jésus-Christ lui-même, quoique les Dominations auxquelles il est mêlé aient les pieds chaussés.

V. — PUISSANCES.

Sur le cartel du petit ange : AYN.

Inscription du compartiment :

Αxατασειστος ανδρειαν αι δυναμεις

Ψερονσι τας σψαιρας τε πολου xινουσι

« Les Puissances apportent un courage inébranlable et mettent en mouvement les sphères du ciel. »

Anges à deux ailes, robe, manteau par-dessus lequel est une tunique courte descendant aux genoux. Broderies au bas de la robe, au collet du manteau, au bas de la tunique. Pieds nus. A la main droite, sceau de Dieu, ou globe, marqué du monogramme de Jésus-Christ; à la main gauche, long bâton terminé par une croix.

VI. — VERTUS.

Sur le cartel du petit ange : EΞOΥΣ

Inscription du compartiment :

Ηλη εξουσιων εξοχος εξουσια

Ολη νενευxε τη εξουσιαρχια

« La Vertu, la plus haute de toutes les Vertus, triomphe complétement à l'aide du maître des Vertus. » Anges à deux ailes, robe et manteau, mais sans ornements, et pieds nus. A la main droite, sceau de Dieu timbré du monogramme de Jésus-Christ ; à la main gauche, long bâton terminé en croix.

VII. — PRINCIPAUTÉS.

Sur le cartel du petit ange : APXAI.

Inscription :

Το βεοειδες αρχιxον εxτυπουσι

Πλειστα βαυματ΄αι χαιαι ενεργουσαι

« Les Principautés, en faisant beaucoup de miracles, réalisent une puissance semblable à Dieu. » Anges à deux ailes, robe, manteau couvert de la tunique descendant aux genoux. Pieds chaussés. Grande richesse de costume. A la main droite, sceau de Dieu gravé du monogramme de Jésus-Christ; à la gauche, au lieu du bâton épanoui en croix, branche de lis.

VIII. — ARCHANGES.

Sur la banderole du petit ange : APXAΤ.

Inscription :

Αρχαγγελιxη αρχαγγελων ταξις

Μεοη ταις αρχαις xοινωνει xαι αγγελοις

« L'ordre archangélique des Archanges participe des Principautés et des Anges entre lesquels il est intermédiaire. » Soldats ailés de deux ailes ; pas de casque, mais cuirasse et bottines. A la main gauche, globe marqué du monogramme de Jésus-Christ. A la main droite, épée nue, pointe en l'air. C'est le type que l'archange Michel offre si fréquemment.

IX. — ANGES.

Sur le cartel du petit ange : ΑΤΤΕ.

Inscription :

Το λειτουργ οντως αγγελοις πρεπει

Ανω xατω τρεχουσιν ενεx ανθρωπων

« Ce qui est de la liturgie convient réellement aux anges qui courent du ciel en terre dans l'intérêt des hommes. » Foule d'anges à deux ailes, richement vêtus. Habillés, comme les diacres, de l'aube et de la dalmatique. A la main droite, sceau divin marqué du monogramme de Jésus-Christ. A la main gauche, long bâton terminé par une petite croix. Pieds chaussés et richement, comme ceux du reliquaire de Limbourg. Tout autour de cette coupole, à la base même ou au frontal, court l'inscription suivante qui résume en quelque sorte ce qui vient d'être décrit en détail :

+ οι αμφι τον πρωτιστον νουν την τριαδα νοες δευτεροι τριαδιxως τελουντες εx τριων πατων το τριμερες νοος μου λυσαι ως θεεμις τοις λειτουργοις τριαδος

« Les esprits seconds qui sont autour de l'Esprit premier, la Trinité, triplement parfaits, délivrent des trois passions la triple partie de mon esprit comme il est juste pour ceux qui adorent la Trinité. » Au même monastère d'Ivirôn, dans l'église de la Παναγια Πορταϊτισσα, c'est-à-dire de la « Vierge Portière, » ou de la Vierge gardienne de la porte, les anges qui entourent cette Vierge sont, d'une part, les Séraphins à six ailes, nommés Eξαπτερες, mais sans pieds; de l'autre les Πολυογατα, ou Trônes, cercles de feu à quatre ailes ocellées[1].

Dans la grande église du même couvent d'Ivirôn, nommée Παναγις  Kοιμησις « Mort de la Vierge », le porche, qui est entièrement peint, offre à la voûte les neuf choeurs des anges entourant Jésus-Christ dont le nimbe d'or et crucifère est marqué de l'Ο ΩN. Leur nom n'étant pas écrit et leurs attributs étant presque les mêmes à tous, il n'est pas possible de les définir. Il y a seulement deux choeurs plus caractérisés qu'à l'église des Archanges. L'un est celui des Trônes probablement, l'autre celui des Anges proprement dits.

Les Trônes sont couronnés comme des rois ; ils sont habillés de la robe longue et du manteau. A la main gauche, un long sceptre ou bâton terminé par un fleuron. A la main droite, une hampe terminée par un cartel, étendard fixe et carré, où se lit :

Aγιος, αγιος, αγιος Kuρioς Σαβαωθ. Πληρης ο ουρανος xαι η γη δοξης ου. « Saint, Saint, Saint le Seigneur Sabaoth. Le ciel et la terre sont pleins de sa gloire ».  Quant au choeur des anges, il est représenté par une foule d'anges à deux ailes, habillés en soldats, casqués, cuirassés, chaussés de bottines, tenant à la droite un bâton fleuronné, à la gauche la hampe au cartel carré où se lit également ayioç, ayioç, etc.

En voilà bien assez, il nous semble, sur tous ces anges grecs si incomplètement définis, malgré les lois posées par saint Denys l'Aréopagite; doués d'attributs trop ressemblants pour qu'on les distingue sans crainte d'erreur ; baptisés de noms qui ont des synonymes et qui sont portés par des chœurs fort divers. Au surplus, il nous reste à parler, avec de certains développements, de la hiérarchie des anges latins; comme, pour arriver à ceux-ci, il faudra passer par les anges exécutés dans les églises latines sous une influence byzantine évidente, tels que les anges de Saint-Marc de Venise, ce qu'on dira de cette hiérarchie romano-byzantine servira à éclaircir ce qui peut rester d'obscur encore dans les neuf choeurs des Grecs.

[1] A la coupole de la grande église appelée Παναγιας Κοιμησις (Mort de la Vierge), un ange est appelé Eξαπτεριγον CCραψιμ ; il a trois paires d'ailes, deux pieds nus, et il tient à chaque main une baguette fleuronnée. Un autre est nommé Πολυοματα Χερθβιμ; il a trois paires d'ailes ocellées, deux pieds non chaussés, et il tient à chaque main une hampe qui porte un étendard carré où se lit αγιος, αγιος, αγιος etc.

 

Photos. Source net.
Photos. Source net.

Photos. Source net.

Voir les commentaires

Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #EN FAVEUR DE LA MONARCHIE

 

JOSEPH DE MAISTRE [1] par Jules BARBEY D’AUREVILLY.

Il est des génies avec lesquels il semble qu'on n'en ait jamais fini, et qui rappellent ce qu'on disait de la Sainte-Ampoule, de miraculeuse mémoire. Un jour, on croit qu'on l'a tarie, et voilà qu'en repenchant un peu la fiole sacrée, il en tombe inépuisablement des gouttes encore. Tel le génie du comte Joseph de Maistre, et depuis quelques années, son histoire. Après sa mort, qui limita ses œuvres, en les interrompant, et les fit complètes, on pensait tout tenir de cet esprit puissant, qui s'était concentré, dans une époque ou presque personne ne se concentre, mais où tout le monde s'avachit ; et, de fait, ce qu'il avait publié suffisait à la plus grande gloire religieuse du 19ième  siècle et à une des grandes de tous les siècles ! On s'imaginait tout connaître de cette intelligence profonde et grave, et dont l'éclat est d'autant plus vif et plus dardant que son bloc, comme celui du diamant, est plus massif et plus solide, quand, bien du temps après sa mort, on s'est avisé de publier sa Correspondance avec sa fille, qui étonna tout à la fois et qui ravit, et modifia, pour la plupart des lecteurs, qui n'ont pas vu le lion quand il aime, la physionomie de ce lion-ci, qui avait la grâce au même degré que la force, car il ne pouvait pas l'avoir davantage ! Plus tard encore, une Correspondance diplomatique, tirée de l'ombre des chancelleries épaissie par la précaution, et misérablement altérée dans un intérêt de parti, révélait encore assez du de Maistre des Œuvres complètes pour qu'à côté du mensonge de l'altération on vît éclater la vérité de l'irréductible génie et tomber et passer sur l'imposture comme une rature sublime !

Mais les Fragments sur la Russie, qui ont suivi la Correspondance diplomatique datée de Turin, nous redonnèrent, eux, du de Maistre pur, dans la radicale beauté de sa pensée et dans la simplicité de ce style, unique de transparence, qui est comme la vue immédiate de l'idée elle-même... Enfin, voici une publication, — qui n'est peut-être pas encore la dernière, —et qui prouve autant que toutes les autres l’inépuisabilité de ce génie qu'on croyait posséder tout entier, et qui repart en jets inattendus de publicité quand on se disait qu'il n'y avait plus rien à attendre de la source cachée, semblable à un puits artésien qui se remettrait à jaillir à mesure qu'on ôterait les pierres qui le couvrent.

Or, ici, nous pouvons être parfaitement tranquilles ! ce sont les mains pieuses du petit-fils de l'Auteur du Pape qui ont écarté ces pierres-là.

Incontestable garantie ! Ces fragments, gardés dans la famille, et qui attestent la laborieuse fécondité d'un homme aussi savant qu'il fut inspiré, chose si rare ! car l'Inspiration et la Science ne vont pas d'ordinaire par les mêmes chemins... ces fragments sont d'autant plus curieux qu'ils remontent à une époque éloignée, où le génie de Joseph de Maistre en était encore à ses premières élaborations. Il les écrivit de 1794 à 1796, la date à peu près de ces Considérations sur la France, à l'explosion tardive, et qui mirent, comme le canon et plus que le canon, un intervalle entre leur lumière et leur bruit. On peut donc considérer ces fragments comme les premiers linéaments du génie de Joseph de Maistre. Or, il y a une embriologie littéraire. Etudier le génie dans son oeuf est une volupté d'observation que ce volume ne manquera pas de donner à ceux qui sont capables de la sentir. Pour moi, je crois bien qu'il n'y a qu'une seule loi qui gouverne ces esprits de premier ordre qu'on appelle des hommes de génie, — et cette loi, évidente dans l'oeuf du génie de Joseph Maistre aussi bien que dans l'oeuf du génie de Bossuet, par exemple, n'est peut-être que l'apparition instantanée d'une seule idée qui va se préciser et faire l'unité et la puissance de leur vie intellectuelle, à ces esprits étonnants qui ne changent pas, mais se développent, mobiles dans l'immobilité comme Dieu, dont ils sont bien plus près que nous !

Et si c'est vrai, — ce que j'ose hasarder, — si les hommes de force absolue n'ont pas, comme je le crois, dans leur vie, de voltes et de contre-voltes, ne tâtonnant pas, ne battant pas le buisson et ne changeant pas leur fusil d'épaule, comme on dit, ainsi que la plupart d'entre nous ; s'ils poussent toujours du même côté, tirant leurs coups toujours dans la même ligne, c'est qu'ils portent en eux un principe interne qui ne fléchit pas plus que le principe qui fait du chêne un chêne et qu'on appellera du nom qu'on voudra, mais que je me permettrai d'appeler le principe du génie.

Principe qui fait d'eux bien moins des créatures humaines que des créations divines, — des outils de Dieu ! comme disait Thaïes, qui disait fort bien. Et c'est là le premier caractère que je trouve aussi en ces fragments, qui en font foi. L'intérêt premier qu'ils nous offrent n'est pas leur valeur littéraire, fort grande pourtant, et sur laquelle je vais revenir. Non ! ce qui me frappe d'abord et ce qui frappera tout le monde, c'est cette unité de pensée qui commence, et qui, sortie des abîmes de l'homme et de son être, va prendre l'homme tout entier et s'asservir sa vie. Ce qui me frappe, c'est que le mâle génie du Pape et des Soirées de Saint-Pétersbourg, plus ferme encore que Bossuet sur sa base, à quelque époque qu'on s'avance ou qu'on recule dans sa vie, n'ait jamais eu qu'une pensée que, sous sa plume unitaire, on retrouve toujours. Et non seulement en lui, l'homme de génie, comme dans tout homme de génie, il n'y eut qu'âne pensée, mais c'est que cette pensée fut la pensée même de l’unité !

II

L'unité, en effet, c'est tout Joseph de Maistre ! L'unité, voilà le concept de son esprit, qu'il portait fièrement et impérieusement sur toutes choses, en tout sujet, en toute matière. Nul homme n'eut plus que Joseph de Maistre une notion plus haute, plus noblement tyrannique, et malgré cela plus vaste, de l'unité !

C'est la notion de l'unité, je n'en doute pas, qui le fit rationnellement et scientifiquement catholique, quand l'heure eut sonné dans sa vie de le devenir ainsi, après l'avoir été d'abord d'éducation, de sentiment et de foi.

L'unité, il la voyait partout. Bien avant les abatteurs de frontière, qui dressent sur le pavois, embrassée et entrelacée, la grande figure de l'Humanité, le comte de Maistre, l'antiphilosophe, l'antiprogressif, le retardataire, montrait de son doigt prophétique l'Europe, et par l'Europe le monde, ascendant vers ce but de tout : l'unité ! une unité vague encore et mystérieuse, pour lui certaine. Et ni la Révolution française, qu'il n'aimait certes pas ! et qui déchira les entrailles de l'Europe après se les être déchirées à elle-même de ses propres mains, ni les conséquences de ce Protestantisme pulvérisateur qu'il détestait, et qui fait lever maintenant des atomes de poussière là où il y avait autrefois du ciment, n'arrachèrent à Joseph de Maistre, tout le temps qu'il vécut, sa foi profonde en une unité supérieure, qui, tôt ou tard, devait se reconstituer. Que si son dernier mot fut un mot de désespoir, c'est que cette unité tardait trop, au gré de son ardente pensée ! Le catholique, en lui, ne fut si glorieux et si pur que parce qu'il était unitaire. Pour lui, la vérité du catholicisme fut surtout d'être la religion de l'unité. Il n'a pas fait, lui, de sermon sur l'unité, mais il lui est resté plus fidèle que celui qui en prononça un. Et voilà pourquoi il l'emporte (à mes yeux du moins) sur Bossuet même ;  car le génie, c'est ce qui ne change pas, mais ce qui se tient immuablement — stat — dans l'ordre de la vérité !

De Maistre fut ce Stator magnifique, depuis le jour où il prit la plume jusqu'au jour où il la quitta. Ni par l'âme, ni par l'intelligence, il n'est agité une minute. Dans la pensée comme dans la vie, il eut le calme des grandes convictions, qui font le fond des plus grands génies. Tel vous le voyez dans son livre du Pape, aux chapitres fameux de l'Infaillibilité et de la Souveraineté, — tout son système né dans la conception de l'unité, — tel vous le retrouvez, en remontant, dans cette dissertation sur la Souveraineté, qui n'était peut-être qu'une pierre d'attente pour ses travaux futurs, et que je regarde comme le morceau capital du livre posthume qu'on a édité. L'auteur peut y être moins fulgurant, moins écrasant de clarté que dans le Pape, mais il y -est intégral (déjà), absolu, péremptoire, avec cet éclair à la cime d'une phrase ou d'un mot qui est tout de Maistre, et ce mépris que j'ai appelé un jour la seule colère d'un gentilhomme.

III

Et de fait, il n'eut jamais que celle-là.

Beaucoup d'esprits, qui se mettent en colère pour lui ont regardé cet homme, qui fut peut-être le plus   calme des hommes de génie (il a le calme de l'absolu), comme le plus violent des violents ; mais c'est là l'erreur de la violence chez ceux qui l'ont jugé. Je ne sache guères en toutes ses oeuvres qu'une page de colère enflammée, et c'est le célèbre portrait de Voltaire, écrit avec la griffe d'un tigre trempée dans du vitriol ; seulement, remarquez que, dans ce portrait, de Maistre ne parle pas en son nom personnel, mais au nom et par la bouche des personnages du dialogue de ses Soirées de Saint-Pétersbourg.

Il fait oeuvre là d'auteur dramatique, et il n'est pas plus responsable de toute cette fureur que Shakespeare, par exemple, des rugissements d'Othello. Le comte de Maistre, en grand artiste qu'il est, invente une colère, mais il ne la ressent pas ; et, cependant, il n'y a pas que la haine et la violence contre lui qui s'y soient trompées ! Un homme qui avait autant de respect que moi pour le bon et grand homme dont la vertu toucha à la sainteté, Louis Veuillot, à propos des Fragments signalés dernièrement à l'attention publique, a parlé du noble courroux de l'auteur de ces fragments contre les incrédules et les révolutionnaires. Eh bien, cela est encore trop. De Maistre ne se courrouce point.

Il est trop patricien pour donner cet avantage à ses adversaires. Il méprise, et avec quelles formes concentrées et sombres, bien autrement terribles d'effet dans leur concentration et leur sobriété que tous les tonitruments de la colère !

« Mais ce feu sacré qui anime les nations, — dit-il, à la fin d'un des plus beaux chapitres de son Etude sur la Souveraineté, que nous avons là sous les yeux, — est-ce toi qui peux l'allumer, homme imperceptible?... Quoi ! tu peux donner une âme commune à plusieurs millions d'hommes ? Quoi I tu peux ne faire qu'une volonté de toutes les volontés ? Les réunir sous tes  lois? Les serrer autour d'un centre unique? Donner ta pensée aux hommes qui n'existent pas encore ? Te faire obéir par les générations futures et créer des coutumes vénérables, ces préjugés conservateurs, pères des lois et plus forts que les lois ? — Tais-toi ! »

Tel est l'accent de Joseph de Maistre, en ses oeuvres, quand il y parle pour le propre compte de sa pensée, Il l'avait, cet accent, comme sa pensée elle-même, au temps où il écrivait ses premières pages, et c'est sur ce point que la Critique qui étudie les origines de l'esprit d'un homme doit visiblement insister. De Maistre est lui-même l'unité qu'il voyait partout, dans tout ce qui doit être grand et fort. II était fait spirituellement comme il voulait que les choses fussent faites. Il était né armé de facultés soudaines, qu'il put aiguiser mais auxquelles il n'ajouta pas, et par conséquent, conclusion dernière, il a cet avantage, interdit à presque tous les autres hommes, même de génie inférieur au sien, que les livres de son âge mûr ne font pas rougir de honte les élucubrations de sa jeunesse, et qu'on peut le voir avec plaisir et le reconnaître dans ce miroir renversé.

IV

On lira donc ce volume attardé après les chefs d'œuvre des Soirées de Saint-Pétersbourg, du Pape, de l’Examen de la philosophie de Bacon, des Considérations sur la France, et on n'éprouvera nullement l'affadissement que causent les livres faibles après les forts. On ne regardera point comme une pure piété de famille, qui est souvent, en matière de livres, une superstition, la publication de ce vieux fond de tiroir, et on y trouvera du parfum. L'odeur d'un génie s'y respire encore, même après qu'on s'en est enivré ailleurs, en des endroits plus saturés de cet arôme pénétrant.

Indépendamment de l'intérêt de la recherche qu'on aime à faire des premiers produits d'un talent quelconque, le dernier volume de Joseph de Maistre mérite d'être lu pour lui-même. Ce n'est pas un livre organisé, mais c'est comme le chantier des idées mises depuis en oeuvre par un homme qui va de pair avec les plus forts. En dehors des statues finies de Michel-Ange, j'ai la certitude que son atelier serait encore quelque chose de suggestif et de grand. Même la sciure de son marbre, n'aurait-elle pas un aspect auguste ? C'est une impression de cet ordre que vous causera ce gros volume de cinq cent cinquante pages, où il y a de la sciure de ces idées qui, depuis, sont devenues des monuments !

Les dissertations qui forment l'ensemble de ce volume n'ont pas, il est vrai, le même mérite et la même importance, mais toutes ont l'empreinte de la robuste main qui a équarri et taillé leurs quelques blocs. Malgré la différence des noms qu'elles portent, elles rentrent toutes les unes dans les autres. Soit qu'elles s'appellent : Fragment sur la France, Bienfaits de la Révolution, Etudes sur la Souveraineté, L’Inégalité des conditions, Du Protestantisme et de la Souveraineté encore, c'est toujours le même problème, posé dès qu'il a pensé, je crois, et que de Maistre a passé sa vie à retourner sur toutes les faces. C'est toujours et déjà la tactique de ce singulier philosophe parmi les philosophes, qui répondait aux prétentions et aux insolences de la métaphysique avec de l'histoire. Joseph de Maistre est, en effet, un génie historique par excellence. Dans un temps qui, comme le nôtre, affecte de ne plus croire à rien qu'à l'Histoire, on devrait, si on était conséquent, honorer profondément ce Joseph de Maistre, dont on a fait un utopiste de surnaturalité religieuse, comme l'esprit qui a le plus développé et approfondi dans ses oeuvres le sens de l'Histoire. Il ne croit qu'en elle. On pourrait l'appeler le mystique de la Tradition I L'Histoire, pour lui, qu'elle parle ou se taise, est une révélation de toutes les vérités nécessaires à l'homme et à la société, ces deux êtres qu'il ne sépara jamais ! Il en élève les coutumes et jusqu'aux préjugés à la hauteur de lois immuables, et si le 18ième siècle lui apparaît le plus profondément perdu de raison de tous les siècles, et, dans ce siècle, Jean-Jacques Rousseau le plus perdu des philosophes, c'est que le 18ième  siècle et Rousseau, l'auteur du Contrat social et de l’Inégalité des conditions, sont, de tous les temps et de tous les hommes, ceux qui ont le plus méconnu la voix infaillible et l'autorité souveraine de l'Histoire. Dans le volume des oeuvres inédites se trouve précisément un examen de la philosophie de Rousseau, qui pourrait s'appeler : Une mise en charpie. C'est merveilleux de déchiquètement ! Et le morceau d'à côté, intitulé : Les bienfaits de la Révolution, avec l'ironie qui était la meilleure flèche du carquois de de Maistre et celle dont il se servait le plus, est encore une preuve faite avec de l'histoire.

L'auteur y oppose la révolution à la révolution, et lui met sur la gorge les témoignages écrits de ceux qui l'ont voulue et de ceux qui l'ont admirée. C'est là un morceau d'érudition accablante que les historiens futurs trouveront ici, à leur service, et qu'avec la distance qui velouté tout, même le crime, ils ne recommenceraient peut-être pas avec ce détail massacrant et cette minutie vengeresse...

[1] Œuvres inédites. — Quatre chapitres inédits sur la Russie.

 

V

Et maintenant, il faut se résumer sur ce livre posthume de Joseph de Maistre. J'ai dit simplement ce qu'il contient. Je n'avais rien à dire de plus. Ses opinions sont trop les miennes pour que je puisse le critiquer.

A mon sens, très humble, mais très convaincu, philosophiquement ou plutôt théologiquement, ce que de Maistre a exprimé dans tous ses livres est absolument vrai, et, littérairement, c'est absolument beau, — et d'une beauté à lui, qui n'imite et ne rappelle personne...

Ce livre-ci n’ajoute rien à cette Immensité, mais n'en diminue rien non plus. Il devait être publié tout ce qu'une pareille plume a tracé appartient au monde), et il l’a été avec intelligence. L'éditeur avait bien choisi son moment, le moment historique, pour remettre sous les yeux d'un public, devenu la postérité, le grand nom intellectuel de Joseph de Maistre, l'inoubliable nom de l'homme qui n'a pas fait seulement le livre du Pape, mais qui — autant, du moins, que l'influence des hommes peut faire quelque chose en ces décisions surnaturelles de l'Esprit-Saint, — pourrait bien avoir fait aussi le concile du Vatican.

VI

Les Quatre chapitres inédits sur la Russie n'ont pas eu, quand ils ont été publiés, le retentissement  auquel ils avaient droit avec le nom et le génie de leur auteur. La critique n'en a point parlé. Quand un homme ou un livre lui imposent, elle n'en parle pas, cette brave Critique ! Si le livre que voici avait une origine suspecte, s'il avait été publié par un homme opposé d'opinion ou de religion au comte de Maistre, dans le but d'abaisser sa gloire ou de la lui voler, ah ! C’eut été bien différent. Mais le livre en question vient de la source la plus respectable et la plus pure.

C'est le comte Rodolphe de Maistre, fils de l'illustre comte Joseph, qui a édité lui-même les Quatre  chapitres inédits sur la Russie, et qui a bien fait d'ajouter encore cela à la gloire paternelle. De ton, d'ailleurs, de calme, de pénétration, de hauteur de pensée, ce livre, qu'on voudrait plus gros, est digne de la plume qui a écrit le livre du Pape et les Soirées de Saint-Pétersbourg. Nulle phrase équivoque, sentant son interpolation, ne vient rompre l’unité de ce style correct et ferme, étincelant de poli et de  solidité comme un marbre, aisé enfin à reconnaître parmi les styles immortels. Par la forme comme par le fond, cet écrit est donc bien, celui-là aussi, authentiquement et intégralement  l'oeuvre du comte de Maistre. Il n'y a plus ici de bruit à faire. Il n'y a plus à recommencer la comédie de la Correspondance diplomatique et secrète du comte de Maistre, dont j'ai parlé au début de ce chapitre, que M. Blanc (de Turin) avait été autorisé à traduire. Non ! on a tout simplement à reconnaître la supériorité de l'écrivain qui a écrit ces pages... ou à s'en taire. Eh bien ! on s'en taira. Mais ce n'est pas nous !

Vous vous la rappelez, cette comédie? Vous n'avez point oublié, n'est-ce pas ? cette correspondance, sortant tout à coup du carton d'une chancellerie, et de laquelle il résultait que l'auteur du Pape se moquait du Pape, que le comte de Maistre, dont le nom s'est élevé jusqu'à la hauteur d'une doctrine, n'était plus de Maistre, et que la vie de ce grand honnête homme avait les contradictions et peut-être les mensonges des petites gens de ce temps-ci. La Correspondance diplomatique n'était pas un conte. Elle avait des pages frappantes et charmantes, signées de leur talent même, et qui disaient le nom de Joseph de Maistre sans le prononcer. Mais elle était bien pis qu'un conte! Elle était de la vérité arrangée ou dérangée, de la vérité sournoisement ombrée ou estompée d'invention. C'est le diable ! cela, et c'était ici le diable deux fois. Aussi, précisément pour cette raison, cette Correspondance dut ravir et ravit les ennemis de l'Eglise. Ils trouvèrent un si joli tour de lui prendre, ou du moins de lui légèrement déshonorer, la plus puissante de ses plumes laïques, et ils s'y employèrent, allez !

Des hommes intelligents eurent l'imbécillité de prétendre qu'il y avait contradiction entre de Maistre, le théoricien incomparable de l'infaillibilité du Pape, et de Maistre, l'homme politique qui, dans une lettre intime faite pour rester secrète, blâme la politique d'un pontife avec la hardiesse d'un grand seigneur et la plaisanterie d'un homme d'esprit qui n'est point pédant.

Ils ne s'aperçurent même pas qu'il n'y avait que le catholique, et le catholique croyant à l'infaillibilité papale, qui, seul, put se permettre sans danger ces fières libertés de jugement sur la politique du pontife. Ils ne comprirent pas, enfin, que cet homme-là ne fut jamais plus l'homme du Pape que quand il dit du mal d'un certain Pape, et qu'il y a le mal qu'on dit de ceux qu'on aime et les morsures de l'amour ! Et voilà comment eux, ces pantins à qui tout est ficelle, accusèrent de duplicité, de titubation et d'un pantinisme semblable au leur, un homme majestueux d'unité et de vérité en toute chose, l'esprit le plus appuyé sur la conscience la plus droite qui ait peut-être jamais existé ! C'est cet homme que nous retrouvons, en ces Quatre chapitres inédits sur la Russie, dans toute la pureté, la beauté et la douceur de son esprit ; car il faut en finir avec les vieilles vulgarités qui traînent : — puisque l'on ne conteste plus que Joseph de Maistre soit un grand esprit chrétien, il doit avoir la douceur, la douceur de la force chrétienne dans la pensée, et l'on dit une sottise quand on en fait un penseur dur et inflexible.

Je ne parle point de ses sentiments.

Déjà une première Correspondance, non de diplomatie, mais de famille, avait bien étonné les badauds en leur montrant que le fond du coeur, dans Joseph de Maistre, n'était pas entièrement plein de sang de tigre. Je parle de son esprit même, de cet esprit que les lettrés superficiels, convertis à sa tendresse de coeur par les délicieuses choses qu'il a écrites, mais rétifs et résistants à la douceur de son génie, non moins réelle que ta tendresse de son âme, continuent d'appeler un esprit absolu et dur parce qu'il ne croit pas que la vérité se plie et se chiffonne comme une de nos loques matérielles; parce que, ne pouvant y rien changer et historien de la Providence, il proclame le dogme de l'Expiation, —dont il n'est pas l'auteur plus que de cette mort par laquelle l'homme expie ses fautes !

Certes ! intellectuellement, Joseph de Maistre n'est pas plus cruel que le premier venu qui voit avec résignation la nécessité du sacrifice. Que ce sacrifice nécessaire s'appelle la maladie, la guerre, le bourreau, c'est toujours la Mort, dont il dit simplement, et pas plus, qu'elle doit arriver et qu'elle arrive. Est-on donc cruel pour dire cela, ou l'est-on pour s'y résigner ? Non ! l'esprit cruel entré dans une doctrine cruelle, comme il arrive toujours, — car nos doctrines sont faites par la nature de notre esprit, — c'est Calvin, le froid, le raide, l'étroit Calvin, mais ce n'est pas Joseph de Maistre.

Lui, de Maistre, il a la chaleur, la souplesse, l'étendue. Toutes choses exclusives de la cruauté ! Ce n'est pas Calvin qui eût écrit cette phrase : « Il n'y a pas d'homme qu'on ne puisse gagner avec des opinions  mesurées. » Et encore : « Les vertus poussées à l'excès deviennent des défauts. » Et encore — (si Calvin avait eu le triste avantage de vivre après la Révolution française) : « De quoi pourriez-vous vous plaindre ? Vous avez dit à Dieu : « Sortez de nos lois, de nos institutions, de notre éducation ! Nous ne voulons plus de vous. Qu'a-t-il fait ? Il s'est retiré, et il  vous a dit : « Faites ! » Il en est résulté notamment l'aimable règne de Robespierre. Votre révolution n'est qu'un grand sermon que la Providence a prêché aux hommes. Il est en deux points : Ce sont les abus qui font les révolutions. C'est le premier point, et il s'adresse aux souverains. Mais les abus valent infiniment mieux que les révolutions ; et ce second point « s'adresse aux peuples. »

Enfin, Calvin n'eut pas écrit : « J'ai toujours observé « qu'on peut tout dire aux Français ; la manière fait tout. » Les esprits absolus et cruels se soucient bien de la manière ! Restent donc, au compte de ce tortionnaire innocent, quelques épigrammes bien appliquées, pour sa défense personnelle, à des hommes qui l'avaient, comme Condillac et Locke, férocement ennuyé, et ce rictus épouvantable établi sur la bouche de Voltaire, mais qui, ma foi, n'en a pas beaucoup changé le sourire, et qui ne l'a pas, pour que l'on s'en plaigne, si prodigieusement défiguré !

VII

Voilà pourtant à quoi se bornent, en vérité, les cruautés du comte de Maistre, de cet esprit sublime et aimable dont les idées et les sentiments s'accordaient comme les cordes de la lyre, qui avait le coeur de son esprit autant que les sentiments de son coeur. Cruel... Dans un temps où la Lâcheté d'esprit devenue sybarite, tremble devant son pli de rose, on semble être cruel quand on a des principes nets et un style net qui les affirme. Ce qui brille si bien paraît couper. Mais c'est une illusion de logique et de phrase, et Joseph de Maistre, qui a produit longtemps cette double illusion, en produit encore la moitié. On en a fait un bourreau de sentiment et d'idée, et si on avait pu, on en eût fait un bourreau de métier, parce que, ni plus ni moins monstre que l'Histoire, ni plus ni moins monstre que toutes les sociétés connues, il a posé la nécessité lamentable, mais la nécessité du bourreau.

Il est vrai que, depuis ses lettres à sa fille, le bourreau de sentiment n'a plus été visible. On a eu la bonté d'en convenir. Mais le bourreau d'idée tient toujours ; il est plus difficile à décrocher ! Or, pas plus que l'autre, il n'est réel. Les bourreaux d'idées sont des philosophes à systèmes. C'est le doux Emmanuel Kant, que Henri Heine appelait suavement un second Robespierre : c'est Fichte, qui abolissait le monde dans la volonté ; c'est Hegel, qui l'abolit dans la logique. Mais Joseph de Maistre, dont la gloire est d'avoir laissé des aperçus sur tout et de n'avoir fait de théorie sur rien, est un historien et non un philosophe.

Dans les Quatre chapitres inédits sur la Russie, il appelle l'Histoire : « la vérité expérimentale », et, pour lui, il n'y a peut-être pas d'autre vérité, car la Révélation chrétienne conforme aux prophéties est de l'Histoire encore. Le comte de Maistre est, avant tout, — avant d'être un métaphysicien involontaire, qui ne croit pas à la métaphysique et qui ne peut s'empêcher de faire de la métaphysique, — un grand esprit pratique, ne perdant jamais terre, politique même quand il l'élève, la politique, à sa généralité la plus vaste. Il est de la famille d'esprits dont était Machiavel. Seulement c'est un Machiavel sans athéisme, sans république et sans Borgia.

Il fut le Machiavel de la Religion, de la Royauté et de l'Honneur. Ses Discours sur Tite-Live, à lui, furent les Considérations sur la France, et cette méditation éternelle de la Révolution française à laquelle il retombait toujours, de toutes les pentes de la métaphysique, qu'il aimait à monter appuyé sur l'Histoire. Son Traité du Prince, on le trouve dans les lettres de la Correspondance Diplomatique, qu'il est impossible de ne pas croire de lui, à leur style, quoique certains passages de ces lettres, à leur style aussi, n'en soient pas. Comme Machiavel, il fut ambassadeur, et souffrit noblement de la pauvreté.

Sans argent, dans la société la plus fastueuse, il écrivait, avec la légèreté qu'ont les grands coeurs dans la misère : « Qu'est-ce que le sentiment fait au prix des choses ? Vous me direz que j'ai l'espoir d'être payé en Sardaigne, mais je suis en Russie, et qu'est-ce que ma femme peut acheter avec un espoir?...»

Mais ici s'arrêtent les ressemblances. Les pervers s'entendent mieux que les honnêtes gens. Borgia écouta Machiavel, et Joseph de Maistre sentit ses conseils lui revenir sur le coeur, salive plus pesante que celle de l'homme qui crache en l'air et dont le crachat lui retombe sur la figure. La Correspondance diplomatique montre avec une gaieté amère la bêtise profonde de ces rois, têtus et mous, qui se perdent pour ne pas croire leurs serviteurs ou pour les craindre. Vu à cette lumière, Louis XIII, qui garda Richelieu, paraît grand.

VIII

Les Quatre chapitres inédits sur la Russie se rattachent justement à cet ordre d'idées et de conseils pour lesquels, conseiller d'Etat de génie, le comte de Maistre était plus fait, selon nous, que pour les autres choses qu'il a su pourtant si brillamment faire. Quoique, par le titre qu'ils portent, les Quatre chapitres puissent donner à penser que l'auteur avait eu l'intention d'écrire une histoire de cette Russie dans laquelle il avait vécu et qu'il connaissait bien, ce ne sont pourtant que des lettres confidentielles à un haut fonctionnaire russe, sur des questions qui importaient alors à la prospérité et à la force de l'Empire. Peut-être celui qui demanda au comte de Maistre ce travail avait-il l'intention de le mettre sous les yeux de l'Empereur, mais l'éditeur ne nous a point dit s'il y fut mis. Les rois n'ont pas toujours besoin d'être éperdus pour demander l'aumône d'un conseil à un homme de génie. Ils n'ont souvent besoin que d'être embarrassés comme les simples mortels.

Seulement, la couronne que ces Bélisaires de l'embarras tiennent à la main n'est pas faite pour retenir le don du génie. Il passe à travers et tombe par terre. Le comte de Maistre, qui avait senti l'angoisse de cela avec son maître, — comme Mirabeau avec le sien, — avec l'Empereur de Russie aurait-il été plus heureux ?

C'est une question que le temps ne peut plus résoudre. Nous sommes loin de 1810, et plus loin encore des idées que le comte de Maistre exprimait alors. Déjà, dès cette époque, l'idée de l'émancipation commençait à sourdre dans la tête d'Alexandre, ce jeune Louis XVI russe, à la beauté de Louis XIV, et dont le peuple, plus docile et plus facile à mener que celui de Louis XIV, l'eût sauvé de la ressemblance de destinée avec l'autre émancipateur s'il avait poussé un peu plus loin ses velléités généreuses. Aujourd'hui, ces velléités sont devenues dans le gouvernement de Saint-Pétersbourg, des volontés arrêtées et traduites en faits positifs.

L'émancipation, à laquelle s'opposait le comte de Maistre, a été proclamée, et il est curieux de  connaître sur quels faits produits par un esprit de cet ordre le gouvernement russe a passé. C'est là l'intérêt animé des Quatre chapitres qu'on a publiés.

On a marché, depuis les lettres que voici, et l'avenir très prochain qu'on touche, dira vers quoi on a  marché. Mais c'est précisément sur la question traitée par Joseph de Maistre en ces quelques pages  qu'on pourra juger de l'esprit absolu  de cet absolutiste tout d'une pièce, que nous maintenons, nous, malgré sa renommée, l'esprit le plus large, le plus prudent, le plus flexible et, quand il s'agit de manier les choses et les hommes, le plus doux, — ce n'est pas assez dire! Mais chirurgicalement le plus doux.

IX

En effet, dans ces quelques pages qui n'omettent rien en leur brièveté pleine, Joseph de Maistre commence, il est vrai, par s'opposer à l'émancipation en principe, mais il ne répugne pas à la préparer, historien que le métaphysicien n'infirme jamais : « Quand on lit l'Histoire, il faut savoir la lire, dit-il quelque part ; et l'Histoire, dont il parcourt les annales avec les trois pas homériques de Bossuet, « montre » (ajoute t-il), « avec la dernière évidence, que le genre humain n'est susceptible de liberté qu'à mesure qu'il est pénétré et conduit par le Christianisme. Partout où règne une autre religion (ajoute-t-il encore), l'esclavage est de droit, et partout où cette religion s'affaiblit, le peuple devient en proportion précise moins « susceptible de liberté générale. »

Quand Joseph de Maistre écrivait ces choses, les preuves à l'appui, dans ce monde de 1810, ne manquaient pas. Napoléon était un exemple sublime de la vérité politique que le comte de Maistre promulguait et qui le conduisait à cette autre, particulière à la Russie : « L'esclavage est en Russie parce qu'il y est a nécessaire, et que l'Empereur ne peut régner sans « l'esclavage. » Et jusque-là, voilà à ce qu'il semble, le Joseph de Maistre de sa réputation, le tyran d'abstraction et d'idée, qui sacre de ses axiomes la tyrannie politique. Mais patience ! ce n'est que la moitié du vrai de Maistre, et qui ne le connaît que par ce côté seul des principes ne le connaît pas !

Môme en les exprimant, du reste, notez bien que ces principes ne sont jamais, pour ce solide esprit, appelé paradoxal par les esprits fragiles, que des conclusions historiques, des empêchements do circonstances et de nature des choses, dans le détail desquels, en ces lettres sur la Russie, il court et passe comme la lumière, avec une rapide splendeur. Nous n'avons point à résumer ce qui n'est déjà qu'un magnifique résumé dans ces lettres, qu'il faut aller prendre où il est. Nous voulons seulement prouver que le comte de Maistre n'est pas plus un utopiste en arrière qu'il n'est un utopiste en avant, et que sa rigueur politique, dont on a tant parlé, et dont tant de gens parlent encore, n'est pas plus inflexible que celle de Dieu et de l'Histoire, des mains desquels il prend pieusement tous les faits, sans leur demander rien de plus que ce que l'ordre de la Providence et la conduite de l’homme y ont mis ou en ont ôté.

Et, en effet, écoutez-le, cet homme du fait et de l'expérience, calomnié jusque dans son esprit : « Si l'affranchissement » — (dit-il en finissant un examen hostile à cet affranchissement pour des raisons d'Etat,) — si l'affranchissement doit avoir lieu en Russie, il s'opérera par ce qu'on appelle la nature. Des circonstances tout à fait imprévues le feront désirer de part et d'autre, et il s'exécutera sans bruit et sans malheur (toutes les grandes choses se font ainsi). Que le souverain favorise alors ce mouvement naturel, ce sera son droit et son devoir, mais Dieu nous garde qu'il l'excite lui-même ! »

Ces circonstances imprévues dont parle de Maistre se sont-elles produites en Russie ? C'est là une question qui, pour le moment, ne nous regarde pas. C'est l'affaire de la Russie. La nôtre était de montrer par ces paroles que le cassant et impérieux comte de Maistre prévoyait sans horreur, et même sans étonnement, de telles circonstances, et qu'il donnait même au gouvernement, que dans son livre il arme contre elles, le conseil de leur obéir.

X

Eh bien ! n'est-ce pas là la grosse opinion publique souffletée sur ses joues rebondies, et réduite à souffler d'étonnement ? J. de Maistre cédant au temps comme Talleyrand lui-même, mais pour des raisons que n'avait pas Talleyrand, dans cette tête où l'athéisme en toute chose avait fait un vide silencieux ; de Maistre se pliant à la circonstance au lieu de se faire misérablement briser par elle, ce qui serait le suicide politique, aussi criminel que l'autre aux yeux de Dieu !

Est-ce bien là l'aveugle figure de bronze ou de marbre qu'on a donnée à Joseph de Maistre ?... Oui ! mais c'est, après tout, le bronze et la pierre dans lesquels la haine et la sottise l'avaient muré.

La Correspondance du père de famille avec sa femme et ses enfants avait fait de ce bronze un homme. On avait découvert, au sein du caillou, des entrailles. Les quelques pages sur la Russie, rapprochées de plusieurs autres pages de la Correspondance diplomatique, vont faire de cette tête de bronze un esprit immortellement vivant, qui ne s'est pas mis lui-même en dehors du mouvement de l'Histoire dans ces ténèbres de l'abstraction qui sont parfois éblouissantes.

Voilà, indépendamment de leur mérite de détail et d'ensemble, l'avantage de cette publication des Quatre chapitres sur la Russie. Ils ont refait une gloire à de Maistre en précisant celle qu'on lui doit, en empêchant la vermine des idées communes de ronger les belles et pures lignes de cette noble et lumineuse figure. Et quand il n'y aurait eu que cela dans cette publication d'un fils qui tient à l'honneur intégral de son père, ce serait assez pour, de tout notre coeur, y applaudir !

 

Voir les commentaires

Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #EN FAVEUR DE LA MONARCHIE

Au nom du Sacré-Coeur de Jésus et par l’intercession de Marie Immaculée, très humblement prosternés devant Votre Majesté, ô Dieu Tout-Puissant, nous Vous supplions de bien vouloir envoyer Saint Michel pour qu’il nous secoure dans notre détresse.

Daignez Vous souvenir, Seigneur, que dans les circonstances douloureuses de notre histoire, Vous en avez fait l’instrument de vos miséricordes à notre égard. Nous ne saurions l’oublier.

C’est pourquoi nous Vous conjurons de conserver à notre patrie, coupable mais si malheureuse, la protection dont Vous l’avez jadis entourée par le ministère de cet Archange vainqueur.

C’est à vous que nous avons recours, ô Marie Immaculée, notre douce Médiatrice, qui êtes la Reine du Ciel et de la terre. Nous vous en supplions très humblement, daignez encore intercéder pour nous.

Demandez à Dieu qu’Il envoie Saint Michel et ses Anges pour écarter tous les obstacles qui s’opposent au règne du Sacré-Coeur dans nos âmes, dans nos familles et dans la France [toute] entière.

Et vous, ô Saint Michel, prince des milices célestes, venez à nous. Nous vous appelons de tous nos vœux ! Vous êtes l’Ange gardien de l’Église et de la France, c’est vous qui avez inspiré et soutenu Jeanne d’Arc dans sa mission libératrice.

Venez encore à notre secours et sauvez-nous ! Dieu vous a confié les âmes qui, rachetées par le Sauveur, doivent être admises au bonheur du Ciel. Accomplissez donc sur nous la mission sublime dont le Seigneur vous a chargé. Nous plaçons tous nos intérêts spirituels, nos âmes, nos familles, nos paroisses, la France [toute] entière, sous votre puissante protection. Nous en avons la ferme espérance, vous ne laisserez pas mourir le peuple qui vous a été confié !

Combattez avec nous contre l’enfer déchaîné, et par la vertu divine dont vous êtes revêtu, après avoir donné la victoire à l’Église ici-bas, conduisez nos âmes à l’éternelle Patrie.

Ainsi soit-il.

Martin Drexler. 1902

Voir les commentaires

Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #POÉSIES

NEPTUNE EN SON BASSIN REFLÈTE MON CŒUR, RÉFLÉCHIT MON CORPS !

DES ARCADES SUR SES EAUX JAILLISSANTES EN SYMBIOSE NAIT L’OR .

Ô GRAND ROI CONTEMPLE MA LUMIÈRE AUX TEINTES D’HÉLIODORE

VOUSSURES ARQUÉES ATTENDANT PATIEMMENT UNE NOUVELLE AURORE !

AU PRINTEMPS VERDOYANT, DEMAIN, MES JARDINS REFLEURISSANTS

SERONT AUTANT D’ESPOIRS DE VOIR RENAÎTRE MA GLOIRE D’ANTAN!

ET CE CIEL SI SOMBRE ET SI TÉNÉBREUX, OPPRESSANT

ACCOUCHANT DE MA COURONNE ET DU LYS SCINTILLANTS.

 

RHONAN DE BAR.

Photo : http://versailles.sculpturederue.fr/page51.html et Miguel Hermoso Cuesta
Photo : http://versailles.sculpturederue.fr/page51.html et Miguel Hermoso Cuesta
Photo : http://versailles.sculpturederue.fr/page51.html et Miguel Hermoso Cuesta
Photo : http://versailles.sculpturederue.fr/page51.html et Miguel Hermoso Cuesta

Photo : http://versailles.sculpturederue.fr/page51.html et Miguel Hermoso Cuesta

Voir les commentaires

<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 20 30 40 > >>

Articles récents

Hébergé par Overblog