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L'Avènement du Grand Monarque

L'Avènement du Grand Monarque

Révéler la Mission divine et royale de la France à travers les textes anciens.

Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

PREFACE

 

Le lecteur trouvera dans ce volume l'histoire complète et détaillée des tombeaux de la royale église de Saint-Denis. Toutefois, je ne veux point tromper sa bonne foi : le présent volume n'est pas une réédition du travail que j'ai publié, d'abord en 1866 chez Rouquette, sous ce titre : Extraction des cercueils royaux à Saint-Denis en 1793, puis encore en 1868 et sous le même titre, mais avec de nombreuses additions, à la librairie Hachette. Je me suis aujourd'hui borné à habiller de neuf les quelques exemplaires de cette dernière édition qui me restaient, en y ajoutant divers documents nouveaux, que je publie pour la première fois.

Ces documents figurent dans un supplément annexé à ce volume et lui donnent une petite physionomie d'actualité qui a son intérêt. Je veux parler d'abord du récit de l'abbé Testory, qui doit trouver sa place, à la honte de nos  ennemis, dans toutes les histoires futures de l'abbaye de Saint-Denis. Ce récit est une pièce précieuse; qui vient se joindre, hélas! à tant d'autres pour montrer à quels barbares nous avons eu affaire, combien nous avons dû supporter d'humiliations et de destructions, et surtout combien les merveilles de notre belle France ont excité de jalousies chez nos inexorables vainqueurs. Car c'est la jalousie seule qui a pu les pousser à «vandaliser » des monuments comme ceux que renferme la basilique de Saint-Denis. Au point de vue de l'attaque et de la victoire, de quelle utilité pratique pouvait bien leur être la démolition de nos tombeaux séculaires, et comment s'expliquer autrement la destruction de nos colonnes et de nos statues? La somme des gracieusetés prussiennes, dont la France doit toujours garder le souvenir, à propos de cette cruelle lutte, se trouve ainsi accrue de la déposition irréfragable d'un témoin oculaire.

Je signale encore au lecteur, comme une relation d'un haut intérêt historique, les détails que je lui donne sur la mort, et surtout sur la découverte du cercueil du cardinal de Retz.

Ce supplément complète l'histoire de l'église de Saint-Denis et de ses tombeaux. D'ailleurs, cette histoire pourrait être modifiée un peu tous les jours. Aujourd'hui la basilique a encore un caveau vide qui ne s'ouvrira peut-être jamais : le caveau impérial est fermé; quel César futur y viendra dormir un jour?... Mais j'oublie que chez nous les rois ne meurent plus sur le trône, et que maintenant nous ne voulons même plus de roi !... Cette belle et admirable basilique verra-t-elle jamais le renouvellement des splendides cérémonies qui l'ont illustrée jadis ? ou bien son histoire est-elle subitement terminée? Son histoire, c'est celle de la monarchie tout entière, celle de nos grandeurs et de nos abaissements; c'est aussi l'histoire de l'humanité et elle offre l'exemple le plus terrible qui lui ait encore été donné du néant et des grandeurs de ce monde. Ces rois, ces reines, ces princes, si grands, si puissants, si glorieux, qui semblaient devoir dormir là leur éternel et dernier sommeil... en un jour de démence publique leurs royales cendres ont été jetées au vent, et ce qui restait de leurs corps augustes a été brûlé dans de la chaux. Et sur ces restes profanés et dispersés, une populace ivre vint danser la Carmagnole et jurer qu'elle n'aurait jamais plus de tyrans. Et pourtant elle en a eu bien d'autres, et de bien grands, pleins de force, de grandeur et de génie, et de bien ignobles aussi, choisis jusque dans son sein ! Saint-Denis!

Ce  « cimetière des tyrans», disait encore Marat, qui a exercé, lui aussi, son genre de royauté sur cette même populace, et qui, comme les rois qu'il avait tant conspués, passa à son tour du Panthéon à l'égout !

 

GEORGES D'HEYLLI.

Février 1872.

 

Après cette préface de l'auteur, le lecteur peut retrouver l'ensemble de l'ouvrage de Georges d'Helly :

LES

 

 TOMBES ROYALES

 

DE SAINT-DENIS

 

HISTOIRE ET NOMENCLATURE DES TOMBEAUX.

EXTRACTION DES CERCUEILS ROYAUX EN I793

CE QU'ILS CONTENAIENT.

LES PRUSSIENS DANS LA BASILIQUE EN 187I.

 

en format PDF qui devait paraitre aux Éditions Lacour et qui n'a pas vu le jour. Je m'excuse par avance des éventuelles erreurs qui pourraient résulter de la retouche du texte effectuer par mes soins. Je vous en souhaite une bonne lecture et une bonne découverte.

Rhonan de Bar. 10 Mai 2020

 

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES SUR HERALDIQUE

 

LES

MYSTÈRES

DU BLASON

 

DE LA NOBLESSE ET DE LA FEODALITE

 

CURIOSITÉS-BIZARRERIES ET SINGULARITÉS

 

Gourdon_Genouillac.gif

 

PAR

II. GOURDON DE GENOUILLAC

CHEVALIER DES ORDRES DU CHRIST ET DES SS-.MAURICE-ET-LAZARE

 

 

PARIS

E. DENTU, ÉDITEUR

LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES

PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS

 

   PREFACE

Les études héraldiques ont eu pour moi un attrait qui m'a fait leur consacrer tous mes soins. Je les ai commencées par distraction, et j'ai fini par m'y livrer avec ardeur, au fur et à mesure qu'il m'a été donné de constater combien elles m'ouvraient de champs vastes et inconnus dans le domaine de l'histoire.

Car je l'ai déjà dit ailleurs, l'histoire des familles nobles est une mine inépuisable de renseignements pour établir celle de la France, et, appelé par la nature de mes travaux à compulser chaque jour les chartes et les manuscrits qui dorment non seulement dans nos grands dépôts publics de Paris ou de la province, mais encore dans les archives particulières des châteaux — j'ai trouvé parfois des documents curieux dont je prenais précieusement note sans but déterminé — et tout simplement pour satisfaire mon désir de collectionneur.

Car j'avoue ici mon faible, je collectionne les curiosités nobiliaires et héraldiques — comme d'autres les autographes — ou la faïence.

Et chaque fois qu'une amitié ou une confraternité héraldique m'appelle dans quelque vieux castel provincial — il est rare qu'après avoir fouillé ses archives de fond en comble, je n'en revienne pas avec quelque trophée à ajouter à ma collection.

Le nouvel ouvrage que j'ai l'honneur d'offrir au public, qui accueille avec tant de bienveillance chacune de mes productions — est donc écrit à peu près sans méthode — sur des notes prises çà et là au hasard — au milieu de toutes celles qui encombrent mes cartons. — J'ai tâché en lui donnant une forme légère de le rendre plus agréable à la lecture.

Toute science a son côté amusant — c'est celui-là que j'ai essayé de faire ressortir.

Si je crois devoir mettre en tète de ce livre ces quelques mots de préface, c'est pour assurer mes lecteurs que si le titre de l'ouvrage éveille la curiosité, ils peuvent être certains qu'il ne contient pas un mot qui puisse être en désaccord avec mon amour pour la science héraldique. —Ce n'est pas un frondeur qui parle— mais un simple curieux — qui n'ayant pas encore mérité le lourd titre de savant — peut, sans déroger à une gravité qui ne lui est pas imposée — cueillir çà et là les quelques fleurs que le soleil a fait pousser par hasard dans le champ aride de la science dont je suis un des fervents adeptes.

 

CHAPITRE PREMIER

L'ART HÉRALDIQUE 

LES SAVANTS AUX PRISES AVEC LE BLASON

 

La science héraldique, si dédaignée pendant les cinquante premières années qui suivirent la révolution de 1789, tenait jadis le premier rang parmi celles dont se composait l'éducation d'un homme.

Depuis cette époque, on s'habitua à la considérer comme une connaissance tout à fait superflue et bonne tout au plus pour ces maniaques qui, en plein dix-neuvième siècle, rêvent le retour de la féodalité et demandent le rétablissement du droit du seigneur.

Car il fut longtemps de bon goût de traiter de fou celui qui s'avisait de dire que la France avait eu de grandes pages dans son histoire avant 1789 et d'accuser quiconque osait soutenir que les rouages féodaux formaient un mécanisme ingénieux, de vouloir ramener le droit du seigneur.

Toutefois, depuis les vingt dernières années que nous venons de traverser, une réaction s'est produite.

Les gens intelligents, les penseurs, les artistes, tous ceux qui jugent les choses, non avec l'opinion des autres, mais avec leur esprit ou leur bon sens, ont compris qu'il y avait autre chose qu'une question de parti dans le blason qui, après tout, n'est qu'une science, — et que, rendre une science responsable des sottises que débitent en son nom ceux qui en ignorent les premiers éléments, c'était faire bon marché de la logique et du raisonnement.

Ce fut alors que nombre de gens désireux de s'instruire, s'enquirent des livres qui existaient sur la matière, les compulsèrent, les étudièrent et purent se ranger ensuite à l'avis de Gérard de Nerval qui, le premier, osa dire aux incrédules : «La connaissance du blason, c'est la clef de l'histoire de France.»

Aussi, depuis ce moment, ce fut à qui publierait de nouveaux livres sur l'art héraldique, afin de suppléer à tout ce que les anciens laissent d'obscur ou d'incomplet.

Nous avons écrit la Grammaire héraldique ; nous n'avons donc pas à rappeler ici ce que nous avons dit touchant les règles qui sont définies dans ce livre, auquel nous nous permettons de renvoyer pour apprendre la connaissance proprement dite de la langue du blason.

Le lecteur a peut-être remarqué que nous venons d'employer trois expressions différentes pour qualifier le blason : — science, art, langue.

C'est qu'en effet, et chose peu commune, le blason est tout à la fois une science, un art et une langue.

Est-ce cette triple dénomination qui a fait du blason une énigme dont le sens caché est plein de mysticisme aux yeux des profanes ? C'est possible.

Toujours est-il que toutes les personnes étrangères à la connaissance des armoiries croient à l'existence d'une secrète signification des lignes qui entrent dans la composition du blason, et qu'elles ne manquent jamais de s'écrier à la vue d'un écu :

— Que veut dire ce lion rouge, cette étoile bleue ou cet arbre vert?

Devant cette question, si simple en apparence ; l'héraldiste reste muet ou cherche un biais pour ne pas répondre :

 — Je n'en sais rien.

C'est cependant la vérité ; personne ne le sait, pas même le possesseur de l'armoirie, qui serait fort embarrassé de donner les raisons qui motivent la présence, dans son écu, de grains de sel, de glands, de bonnets, ou de toutes autres figures qui ne sont pas précisément de nature à éveiller dans la pensée une idée de noblesse.

Lorsque les souverains s'arrogèrent le droit exclusif de conférer des armoiries, ce fut bien souvent un caprice de leur royale volonté qui régla la composition des écus bizarres qu'on rencontre parfois dans les armoriaux.

Le roi soleil — Louis XIV — se plaisait à en imaginer de singuliers ; — dans ses moments de joyeuse humeur, il ne dédaignait pas le mot pour rire, — et ce mot, il le perpétuait en l'imposant aux générations d'une famille qui, en recevant la noblesse, se trouvait désormais dans l'obligation de porter dans ses armes une oie, un lapin, une feuille de chou, ou quelques autres meubles peu faits pour y figurer.

Ces meubles fantaisistes ne se trouvent pas, il est vrai, dans les armoiries des vieilles familles de France, qui empruntèrent au souvenir des croisades, aux grandes expéditions militaires, ou à la possession de hautes charges, les pièces de leur écu, ni dans celles de la noblesse impériale où sont ordinairement retracés des signes particuliers à certaines fonctions, ou servant à rappeler quelque fait d'armes spécial. — Telles sont la pyramide, indiquant que l'anobli a pris part à l'expédition d'Egypte, l'épée pour les comtes militaires, etc.

Donc, à l'exception de diverses pièces ou figures destinées à consacrer un épisode quelconque de l'histoire d'une famille, la généralité des autres est due au bon plaisir du souverain, et plus souvent encore à celui du juge d'armes chargé de la composition des armoiries.

Aux siècles passés, et particulièrement aux dix-septième et dix-huitième, tout était prétexte à blason, et les écrivains d'alors s'ingéniaient de cent façons pour appliquer jusqu'aux jours de la semaine et aux différents âges de l'homme, les couleurs héraldiques.

Commençons par l'étymologie de ces couleurs — et esquissons en quelques mots celle du blason, après quoi, laissant à part tout le côté aride de la science héraldique, nous nous attacherons à en extraire les détails, piquants par leur originalité, et qui ont le mérite d'être peu connus ; — et si nous sommes parfois obligé de mêler le burlesque au comique, nous prions le lecteur de nous excuser, en lui rappelant que nous n'inventons rien et que tous les faits que nous racontons sont puisés à des sources authentiques.

Il est fort possible qu'en d'autres contrées, la langue du blason ait été employée longtemps avant qu'elle ne fût connue en France, mais tout en admettant cette supposition, il est évident qu'elle différait essentiellement de celle qui, depuis les croisades, s'est universellement répandue dans toute l'Europe.

L'Allemagne seule peut revendiquer la prétention d'avoir vu naître les armoiries régulières ; voici à quelle occasion, dit la tradition : Lorsque Henry l'Oiseleur fit la guerre aux Hongrois, il se vit dans la nécessité d'implorer le secours des princes ses voisins, qui lui amenèrent des renforts considérables d'hommes d'armes et lui permirent de conclure une trêve d'une année avec ses ennemis.

Une fois la trêve jurée, Henry se demanda si, au bout de l'année, il retrouverait prêts à combattre les hommes dont il disposait, grâce à l'appui qu'il avait reçu des princes germains, et dans la crainte que, rentrés chez eux, ils ne voulussent plus lui venir en aide au moment du danger, il invita tous ces vaillants défenseurs de sa couronne à passer l'année de repos, qui leur était accordée, dans Magdebourg, la capitale de son duché de Saxe.

Les princes acceptèrent la proposition, et la ville s'emplit des alliés d'Henry.

Mais ce n'était pas tout que de les empêcher de s'éloigner, il fallait aussi les empêcher de s'ennuyer. C'était plus difficile.

Pour y parvenir, le rusé empereur imagina les tournois, qui devaient, après avoir servi d'amusement dans le duché de Saxe, devenir le suprême jeu des gentilshommes de toutes les nations.

Il est convenu que c'est du mot sonner de la trompe ou blazen (en allemand) qu'est venu le nom blason, parce qu'à la suite de cette sonnerie, un héraut donnait à haute voix l'explication des armoiries de chaque chevalier.

Nous ne nous appesantirons pas sur ce point.

À ces mêmes tournois, les gentilshommes ornèrent la partie supérieure de leurs casques de figures bizarres, d'animaux, d'oiseaux, de tours, de clochers, de trompettes, de cors, de plumes, etc… ce fut l'origine des cimiers.

Pour compléter l'étrangeté de cet accoutrement, les héros de ces fêtes attachèrent à leur coiffure de grandes bandes d'étoffe découpées, qui, partant de la tête, descendaient jusqu'au milieu du corps et ressemblaient à des guirlandes de feuillage.

Ce furent les hachemens ou lambrequins.

Les princes et les seigneurs allemands qui se divertirent ainsi en compagnie d'Henry l'Oiseleur, imaginèrent encore de costumer leurs pages ou varlets d'une façon grotesque, en les travestissant en lions, en ours, en chiens, en phénix, en griffons.

Quelques-uns conservèrent leur visage découvert, ci se contentèrent de s'habiller en lions, en sirènes, etc.

Lorsque le combattant n'avait plus besoin de tenir à la main son écu, il le donnait à son valet, transformé en animal, et qui prenait le nom de support, quand sa tête était masquée, et de tenant lorsqu'elle était découverte.

Voilà, dit-on, l'origine des tenants et des supports.

Elle repose sur une donnée assez fragile. Cependant, il faut l'accepter à défaut d'autres.

L'exiguïté du nombre de pièces, dites héraldiques, qui se trouvent représentées sur une grande quantité de blasons, a toujours paru singulière.

Elle s'explique cependant facilement.

Les armoiries les moins compliquées sont, sinon les plus honorables, du moins les plus anciennes, la raison en est toute simple.

Le premier homme d'armes qui a voulu faire remarquer sa présence par celle de son écu, n'a eu besoin pour cela que de le colorier à l'aide de la première couleur venue.

Le second a dû nécessairement en choisir une autre.

Or, une fois les sept couleurs primitives employées, le huitième chevalier s'est trouvé dans la nécessité — pour se distinguer des autres — de peindre l'écu de deux couleurs.

Puis, après les avoir alternées de toutes les façons, un autre fit plus, il peignit un fond, et traça une barre verticale, oblique ou horizontale par-dessus.

De là, les pals, les barres, les bandes, les croix, etc.

Revenons aux couleurs.

En première ligne vient la couleur rouge, appelée en blason gueules.

On ne s'imagine guère à combien de controverses a donné lieu la recherche de l'étymologie du mot « gueules » qui fit le désespoir des savants en science héraldique.

Eh! mon Dieu, ces savants ressemblent à beaucoup d'autres : s'ils sont quatre à discuter sur un point douteux, chacun d'eux émet une opinion qui diffère de celles de ses collègues ; opinion dont il ne veut pas démordre, ce qui éternise tellement la question, qu'elle finit par rester à l'état de problème à résoudre.

Ah ! lorsque les savants au lieu d'être quatre sont dix, c'est bien différent, — il y a dix avis divers.

Donc, pour ce qui concerne la couleur rouge ou gueules, un de ces savants a prétendu que gul en langue persane signifiait rose, et que ce fut par cette raison que les Français, grands admirateurs de la fleur de ce nom, auraient donné celui de gul, en le francisant par gueules, à la couleur rouge.

D'abord, quoique les roses revêtent de nos jours les plus brillantes couleurs, et que les horticulteurs en aient 'découvert de jaunes, de bleues, voire même de noires, la nuance de la généralité n'est pas rouge, et le fût-elle à l'époque des croisades, il me semble qu'il eût été bien plus simple alors de se servir du mot rose que de celui de gueules, emprunt bâtard fait au persan.

Un second savant fait dériver ce mot de sang.

Mais il oublie de développer sa théorie, et je préfère m'arrêter au dire du troisième, qui soutient que la couleur gueules est ainsi nommée parce que c'est celle de l'intérieur de la  bouche.

Celui-là pourrait bien être seul dans le vrai.

Le bleu ou azur vient de la couleur du lapis lazuli, dont les Espagnols ont fait azul et les Français azur.

Le vert ou sinople doit cette dernière dénomination à la ville de Sinope.

Lorsque les croisés se trouvèrent en vue de Sinope, plusieurs d'entre eux lurent frappés de la magnificence des arbres qui y croissaient en grande abondance; la beauté de leur feuillage d'un vert clair et transparent leur plut si fort, qu'en souvenir du plaisir qu'ils avaient éprouvé en considérant cette éclatante verdure, ils firent peindre tout ou partie de leur écu d'une couleur se rapprochant du vert qui les avait tant charmés et à laquelle ils donnèrent le nom de sinople.

Le noir ou sable, n'en déplaise aux érudits qui ont essayé de faire croire que le sable de Jérusalem est noir, doit uniquement son nom au sabellina pellis, petit animal fort commun dans les environs des lieux saints.

Le pourpre est, la couleur de ce nom, seulement le pourpre héraldique tire un peu sur le violet.

Le vair (fourrure) est la représentation de la robe du petit-gris ou écureuil du Nord, nommé vairii par les Latins, vaïo par les Italiens et enfin vair en vieux français.

C'est.de cette fourrure qu'était faite la fameuse pantoufle de Cendrillon, que la majorité des lecteurs de Perrault ont métamorphosée en pantoufle de verre, sans avoir jamais voulu renoncer à la joie qu'ils éprouvaient, en se représentant Cendrillon dansant toute une nuit avec une pantoufle si fragile, sans la casser.

J'avoue que la chose méritait la peine d'être remarquée. C'est probablement pour cette raison que nous avons vu, dans plusieurs éditions des contes de Perrault, le verre soigneusement conservé, à la honte du pauvre vair sacrifié.

L'hermine doit son nom à l'animal dont le blason s'est emparé de la fourrure. Il pullulait, dit-on, en Arménie, que les anciens Gaulois appelaient volontiers Herminie, d'où est venu hermine.

Ces fourrures étaient autrefois portées par les hommes d'armes comme doublures de leurs manteaux. Ce fut au milieu des combats que des chevaliers, tels que Thomas de Coucy et le sire de Longueval s'avisèrent, surpris par les infidèles, qui leur avaient enlevé leurs cottes d'armes et leurs bannières, de couper ces manteaux et de s'en faire des étendards, autour desquels accoururent se ranger leurs écuyers et leurs suivants.

On sait qu'il y a en blason, outre les couleurs ou émaux, deux métaux : l'or et l'argent.

Voici comment un héraldiste du dix-septième siècle symbolise les métaux et les émaux.

« L'OR. — L'or, comme le plus excellent et le plus noble des métaux, signifie dans les vertus chrétiennes la foi, la justice, la tempérance, la charité, la douceur, la clémence et l'humilité.

Dans les vertus et les qualités mondaines, il dénote la noblesse, la chevalerie, la richesse, la générosité, la splendeur, la souveraineté, l'amour, la pureté, la netteté, la santé, la constance, la solidité, la gravité, la joie, la prospérité, la longue vie et même l'éternité. »

Le brave héraldiste eût aussi bien fait de dire en deux mots que l'or dénotait toutes les vertus et toutes les qualités, chez celui qui le possède.

Il y a bien des gens qui, de nos jours, pensent de même.

Il est vrai que le naïf auteur a le soin d'ajouter :

« Il n'est pas besoin de mettre ici que Jésus-Christ sur le mont Thabor se transfigura, luisant comme le soleil, en couleur d'or, pour marquer la prééminence de ce métal sur les autres.

« L'ARGENT. — Après l'or, l'argent, comme le plus considérable et le plus lumineux de tous les métaux, entre les vertus et les qualités spirituelles signifie l'humilité, l'innocence, la pureté, la félicité, la virginité, la tempérance et la vérité.

« Entre les vertus et les qualités mondaines, il signifie la beauté, la gentillesse, la franchise, la blancheur.

« L'argent est au respect de l'or, ce que la lune est au respect du soleil, et comme ces deux astres tiennent le premier rang entre les autres planètes, de même, l'or et l'argent excellent sur le reste des métaux, et sont employés par leur dignité dans les armoiries, à l'exclusion des autres métaux.

«L'azur, qui représente le ciel, signifie la justice, l'humilité, la chasteté, la joie, la loyauté, l'amour et la félicité éternelle.

« Entre les vertus mondaines, l'azur symbolise la louange, la beauté, la douceur, la noblesse, la victoire, la persévérance, la richesse, la vigilance et la récréation. »

Quant au gueules, c'est la justice, l'amour de Dieu, la vaillance, la hardiesse et l'intrépidité, la cruauté, la colère, le meurtre et le carnage.

On s'étonnera peut-être de ce que la même couleur symbolise la justice, l'amour de Dieu, le meurtre et le carnage, mais c'est ainsi, —et l'héraldiste auquel nous empruntons ces détails, ne s'embarrasse pas pour si peu.

Continuons : « Le sable, ou couleur de la terre, signifie deuil, affliction, simplicité, humilité, douleur, sagesse, science, prudence, gravité et honnêteté.

« Le sinople représente l'honneur, la courtoisie, la civilité, l'amour, la vigueur, la joie et l'abondance.

« Et enfin la pourpre qui symbolise la foi, la chasteté, la tempérance et la dévotion, signifie entre les vertus mondaines, la noblesse, la grandeur, la souveraineté, la gravité, la récompense d'honneur, l'abondance, la tranquillité et la richesse.»

On a probablement remarqué que des couleurs différentes ont absolument la même signification ;— nous avons cité ces prétendues symbolisations pour montrer combien elles sont abusives et puériles.

Un autre héraldiste, contemporain du premier, appliquant le blason à tout ce qui lui passe par la tête, donne des armoiries au printemps, auquel il consacre le sinople ; à l'été, qu'il gratifie de gueules, à l'automne qu'il dote de l'azur et, enfin, à l'hiver dont l'écu est de sable!...

Les jours de la semaine sont ainsi blasonnés : Dimanche, l'or ; —lundi, l'argent ; — mardi, l'azur ; — mercredi, le gueules ; — jeudi, le sinople ; — vendredi, le sable; — samedi, le pourpre.

Il partage la vie de l'homme en sept couleurs héraldiques : L'âge d'argent qui conduit à sept ans; — d'azur, de sept à quinze ; — d'or, de quinze à vingt-cinq ;

— de sinople, de vingt-cinq à trente-cinq ; — de gueules, de trente-cinq à cinquante ; — de pourpre, de cinquante à soixante-dix ; — de sable de soixante-dix à cent.

Ce n'est pas tout, les tempéraments ont également part à cette distribution héraldique : on voit le tempérament sanguin blasonner de gueules ; le cholérique, d'azur ; le flegmatique, d'argent ; le mélancolique, de sable.

Puis viennent les vertus et les qualités :

Or, foi ; — gueules, charité ; ——sinople, force ; — pourpre, attrempance ; — argent, espérance ; — azur, justice ; — sable, prudence.

Les éléments : Le feu, gueules, — l'eau, argent ; — l'air, azur ; — la terre, sable.

Les pierres précieuses : Le rubis, gueules ; — la topaze, or ; — l'émeraude, sinople ; —le saphir, azur ; — la perle, argent ; — le diamant, sable.

Tout cela est longuement expliqué dans un petit volume extrêmement rare et qui a pour titre : le Blason des couleurs en armes, livrées et devises.

C'est pousser trop loin la manie du symbolisme, mais encore une fois les premiers héraldistes expliquaient tout, — même ce qu'ils ignoraient.

Rabelais s'est élevé avec force contre l'auteur de ce livre, et voici le jugement qu'il porte sur lui :

« Je ne sçai quoi premier en lui je doibve admirer ou son oultrecuidance ou sa besterie.

« Son oultrecuidance, qui sans raison, sans cause et sans apparence, ha ausé prescribre de son autorité privée, quelles choses seraient dénotées par les couleurs : ce qu'est usance des tyrans, qui veulent leur arbitre tenir lieu de raison ; non des sages et sçavants, qui par raisons manifestes, contentent les lecteurs,

« Sa besterie, qui ha existimé que sans aultres démonstrations et arguments valables, le monde régleroit ses devises par ses impositions badaudes...»

Les animaux tiennent une large place dans le blason.

Naturellement on a dû leur assigner une signification ; ainsi ; en prenant au hasard, nous voyons que selon l'opinion de graves écrivains dont les noms faisaient autorité :

Le Griffon est le symbole de la force jointe à la vitesse et à la diligence.

Le Lion et le Léopard indiquent la force, la magnanimité et la vaillance.

Le Cerf est habituellement concédé à un homme adonné au plaisir de la chasse et qui dans le temps d'une paix tranquille ou d'une retraite glorieuse, s'occupe à cette guerre innocente. — Mais le cerf indique aussi le succès et la rapidité.

Le Bœuf et le Taureau signifient le labeur et l'agriculture, la patience et l'assiduité au travail.

Et à l'appui de cette opinion, on cite les monuments antiques décorés de têtes de bœuf désarmées, enlacées de festons et couronnées de fleurs qui, selon Pierrus, symbolisent la récompense des longs travaux.

Les Brebis et autres bêtes à laine, qui sont l'image de la douceur et de la mansuétude, marqueraient aussi les pays riches et abondants en pâturages.

Le Bouc et la Chèvre dénotent la pétulance, ou désignent un terroir montagneux, plein de roches et d'escarpements.

Par le Cheval on a toujours indiqué l'image de la guerre, à l'exception cependant des chevaux nus et paissants, qui figurent le repos.

La Licorne représente l'amour.

Le Chien, la vigilance, la fidélité et l'affection.

Le Chat, l'indépendance.

Le Loup, l'homme cruel et sanguinaire, — un conquérant enclin au meurtre et au pillage.

Le Renard, un esprit malicieux, fin et rusé.

Le Lièvre, un cœur pusillanime.

L'Ane, le travail et la patience.

L'Ours, un homme trop adonné aux choses terrestres.

Le Castor, l'adresse et la persévérance.

L'Aigle symbolise la puissance, la domination, de même que l'Arc et le Chêne.

Les Aiglons et les Lionceaux expriment la volonté qu'ont les descendants d'une famille de suivre les traces de leurs ancêtres.

Les Alérions et les Merlettes représentent les ennemis désarmés et mis hors de combat.

Le Vautour et les autres Oiseaux de proie et de fauconnerie sont le partage des hommes de guerre.

La Colombe est l'image de la société conjugale, de l'humanité, de la douceur et de la fécondité, de la clémence, de la simplicité et de l'union.

Le Cygne démontre une vieillesse glorieuse et honorable.

Le Perroquet marque l'éloquence.

Le Corbeau, la médisance, la dissension et la discorde.

Le Paon, l'opulence pompeuse et éclatante.

Le Coq, la bravoure et la hardiesse, la fierté et le courage.

Le Pélican, le dévouement.

La Grue et le Héron, la vigilance.

La Chouette, la science.

La Cigogne, la reconnaissance et la piété filiale.

Le Dauphin exprime le commandement sur mer.

L'Olivier est le symbole de la paix ; — le Cyprès, celui de la mort et de l'affection — la Vigne, c'est la joie et la récréation ; — le Figuier, la douceur et la tranquillité de la vie.

Le Pommier et son fruit représentent l'amour.

La Grenade, l'union.

La Rose, la grâce et la beauté.

Le Lis, l'espérance — comme toutes les Fleurs, d'ailleurs — et les Fruits, la fécondité. -

Le Chou indique la joie troublée.

Faut-il encore citer la Balance, comme signe d'équité et d'impartialité ; — le Caducée, comme un gage de paix et de concorde ; — le Chandelier, qui montre la foi orthodoxe ; — le Chérubin, la science religieuse ; — une Foi, la sincérité et la réconciliation; — le Cœur, la ferveur religieuse ; — la Comète, la renommée ; — les Etoiles, le bon et le mauvais destin ; — la Palme, la victoire ; — le Chapeau, la liberté…

Dans la nomenclature des symboles applicables aux diverses pièces qui entrent dans la composition des armoiries, l'héraldiste Baron, arrivé aux mots sanglier et porc, prétend que ces animaux représentent l'homme d'un naturel voluptueux et peu enclin aux exercices d'honneur et de vertu.

C'est peu flatteur pour les familles qui ont des sangliers ou des porcs dans leurs armoiries ; — aussi, désespéré sans doute d'être dans la nécessité d'avancer une opinion si désobligeante, le Baron se hâte-t-il de lui donner une application toute spéciale, ce qui peut passer pour une subtilité des plus adroites...

Et d'abord il va au-devant de l'objection qu'on ne manquera pas de lui opposer.

« Je ne doute pas qu'on ne me puisse objecter que ce que j'ai avancé ci-devant semble se contredire, en ce qu'ayant dit que les armes et tout ce qui les remplissoit étoit la marque et le caractère de la noblesse et de la vertu : que cependant, ceux qui portent en leurs armes, de tels animaux et autres semblables qui dénotent des qualités vicieuses, ont de très-mauvaises démonstrations pour la marque et principe de leur famille. Il est aisé de parer à ce coup d'estocade : Je réponds donc que véritablement les armes et tout ce qui les compose ont été données et prises pour les raisons ci-dessus et que, pour cela, on se sert de ce qui y entre, pour mieux faire entendre en considération de quoy on a été annobly, et que bien souvent une victoire ou quelque service important en a été la cause.

Bien souvent on la désigne par la chose vaincue, terrassée, surpassée et surmontée ; comme par exemple, lorsqu'un capitaine ou commandant a abattu ou désarmé son ennemi, ou conquis quelque place sur un prince ou un seigneur vicieux, et lorsqu'il voudra perpétuer cet exploit dans l'éternel souvenir des hommes ; pour lors il prendra pour armes un animal ou autre chose qui marquera les habitudes vicieuses de celui qu'il aura vaincu ; s'il a passé pour un voluptueux et adonné à l'intempérance, il pourra mettre pour mémoire un porc dans ses armes. »

Ainsi voilà qui est entendu : En ce cas le porc ne désigne pas l'anobli— mais bien son ennemi.

Ce n'est pas généreux, après avoir vaincu quelqu'un, de faire peindre un porc dans ses armes pour perpétuer dans l'éternel souvenir des hommes la mémoire de son adversaire !

Il serait véritablement fâcheux, d'ailleurs, qu'on personnifiât l'image grossière d'un porc dans un écusson. — Quand il y figure, c'est généralement par allusion au nom de famille — ou en raison de quelque événement particulier— ou enfin par caprice royal — mais nous ne saurions trop le répéter, il serait absurde de se fonder sur les figures meublant un écu, pour en tirer une analogie avec le caractère ou les défauts ou qualités — de celui qui en obtint la concession.

Mais c'est assez, nous craindrions, en poussant plus loin cette nomenclature, de lasser la patience du lecteur, qui sait parfaitement que tous ces emblèmes s'emploient aussi en dehors de la langue du blason, auquel nous avons hâte de revenir.

Un autre admirateur de cette science, Oronce Finé, dit de Brianville, conseiller et aumônier du roi, publia vers 1660 le Jeu des armoiries qu'il dédia à S. A. R. de Savoye.

C'étaient des cartes ordinaires, portant chacune le nom d'un souverain ou d'une province et donnant l'explication des armoiries du monarque ou de celles du pays ; les as et les valets étaient changés en rois et chevaliers.

Avec ces cartes on jouait au hère, au malcontant ou au coucou, jeux aussi inconnus de nos jours que les cartes héraldiques, dans lesquelles nous avons trouvé cependant des renseignements assez curieux et qui apprennent, entre autres particularités :

Qu'il faut regarder comme une fable le dire de certains auteurs qui prétendent que les armoiries des rois de France, prédécesseurs de Clovis, étaient trois crapauds.

Il est vrai que d'autres soutiennent que ces armoiries furent : les uns trois couronnes, les autres trois croissants, ou bien encore un dragon étranglant un aigle' à l'aide de sa queue.

Oronce Finé nie tout cela. Quant aux fleurs de lis :

« Elles furent prises (dit-il), par Clouis après qu'vn saint hermite de Joyennal luy eut dit qu'vn ange les luy auoit apportées du ciel pour en orner l'escu de France. Ceux-là n'en tombent pas d'accord qui disent qu'on n'en trouve point de vestige auant Louys le Jeune. Ses successeurs en semèrent leurs escus iusques à Charles VI qui les réduisit à trois. »

Baron confirme cette opinion, et dans son Art héraldique s'exprime ainsi : «Au temps que Clovis, premier roy chrétien, se faisoit baptiser à Rheims, furent changées (les armoiries) en trois fleurs de lys d'or en champ d'azur qui, par un miracle singulier, parurent dépeintes sur un étendart de soye blanche qui fut apporté du Ciel par un Ange qui mit cet oriflame entre les mains d'un saint Hermite vers Saint-Germain-en-Laye, pour le présenter à ce grand prince et augmenter, par le présent l'éclat de la Cérémonie de son baptême qui fut le jour de Noël, l'an 496. »

Les fleurs de lis ont, d'ailleurs, donné lieu à de nombreuses dissertations touchant leur origine et leur signification.

Nous nous garderons bien de reproduire ici les opinions les plus contradictoires qui ont été émises à ce sujet, depuis celle qui soutient que les fleurs de lis ne sont que des crapauds mal dessinés, jusqu'à celle qui prétend qu'elles représentent les fleurs croissant sur les bords du Nil et qu'on confond à tort avec le nénuphar.

M. Borel d'Hauterive a dit, avec beaucoup de bon sens, que rien ne justifiait la nécessité de chercher l'origine des fleurs de lis ailleurs que dans la plante elle-même. Nous sommes entièrement de son avis.

M. Borel d'Hauterive aussi fixe à l'année 1376 la réduction à trois du nombre de fleurs de lis meublant l'écu des rois de France, et explique que le motif fut en l'honneur de la sainte Trinité.

« Le symbole du royaume de France se compose de trois et non de deux fleurs de lis pour porter en soi le type de la Trinité, et les trois lis ne forment qu'un symbole, comme les trois personnes ne forment qu'un Dieu. »

Ces détails ont, été puisés par lui à une source non suspecte, clans une charte donnée par le roi Charles V, le 14 décembre 1579. Ils sont donc exacts.

Pour les passionnés du Blason et de l'Héraldique, le site suivant leur permettra de découvrir un panel de vocabulaire élargi. www.blason-armoiries.org

 

 

 

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #SYMBOLISME CHRÉTIEN

L'Iconographie emblématique de N. S. J. C.

LE SYMBOLISME DE LA ROSE

Le lis est la perle des fleurs, et la rose en est l'escarboucle admirable. Il en est le roi ; elle, la reine incontestée. Par leur  éclat, par leur grâce parfaites, par l'arôme embaumé qui s'envole de leurs calices, ils se partagent l'empire de la beauté florale et l'admiration des hommes. Aussi, après les paganismes qui les avaient honorés, la Religion Chrétienne, qui choisit pour relier l'homme à Dieu ce qu'il y a de plus excellent sur terre, prît elle le lis et la rose pour matérialiser en symboles profonds le Seigneur Jésus-Christ, la Vierge, sa mère, et les certitudes et les grandes espérances que nous tenons de lui.

La rose, surtout, fut l'élue de la symbolique chrétienne.

Dans deux précédents articles relatifs à la Rose emblématique dont Luther fit orner son anneau, j'ai dit comment le Moyen-âge en France, en Allemagne, en Angleterre, fit de la Rose la fleur héraldique et mystique de la Passion, des saintes Plaies et du Sang du Sauveur[1]. A l'appui de cette thèse, dix documents iconographiques sont venus apporter l'incontestable témoignage des siècles passés, mais ce n'est là que l'un des aspects emblématiques de la Rose, et, sans revenir sur ce que j'en ai déjà dit, je me propose de résumer aujourd'hui ses autres significations mystiques.

1. - LA ROSE EMBLÈME DE L'HUMANITÉ DU CHRIST

L'Église de Dieu n'est pas un corps venu spontanément à la vie sous un geste de son Fondateur, et, tout aussitôt, cristallisé dans une immutabilité de fossile : C'est, au contraire, un organisme vivant qui se développe et qui agit avec une exubérance de sève indéfectible. En puissance si l'on peut dire, elle exista sur terre depuis le moment où la générosité divine marqua du rayon surnaturel l'Ame et le front de l'Homme ; et tout le long des siècles pré-chrétiens, elle vécut dans les âmes des justes du monothéisme Israélite, et dans celles des justes dispersés dans les paganismes de partout.

Les uns et les autres, les derniers surtout, moins servis par des textes remplis de vérité, avaient choisi, pour exprimer leurs croyances diverses en la Divinité et les espoirs qu'ils avaient en elle, des emblèmes variés dont beaucoup répondaient à des idées déjà justes, ou qui devaient le devenir avec l'avènement sur terre du Rédempteur.

Quand ce Christ attendu eût accompli sa mission sur la terre, quand son Église fut établie et quand, ensuite, elle se créa des codes, des textes de prière, des liturgies et un symbolisme, elle  accepta, pour se les assimiler, d'anciens emblèmes et même d'anciens rites païens qui pouvaient, s'accorder avec son dogme, sa morale et ses origines ; souvent elle dût cependant rectifier, modifier le sens des premiers et, aussi, épurer la signification et la liturgie des seconds, en sorte que sous la main de ses pontifes, de ses artistes et de ses lettrés, ce qui était déjà bon devint excellent pour l'aliment des âmes et l'élévation des esprits.

La Rose, emblème déjà reçu dans presque tous les paganismes de l'ancien monde fut parmi les premiers que l'Église accepta d'eux. Aussi, sans que nous puissions toujours déterminer quel sens lui fut attaché, si même, parfois, si elle y parait à titre d'emblème ou de simple élément décoratif, nous la trouvons dans l'ornementation des Catacombes et des monuments chrétiens des premiers siècles.

Mais, très vite, son sens mystique s'affirma et se précisa.

Le Chrisme à la Rose sur terre cuite mérovingienne. Musée des Antiquaires de l'Ouest à Poitiers.

C'est ainsi que nous la voyons entrer, dès le début du Ve siècle, à Kokanaya de Syrie, dans la composition du Chiffre de Jésus-Christ, le Chrismon cruciforme[2] et, très peu après, décorer le centre de grands monogrammes sur les briques mérovingiennes du Poitou et du Nantais. C'est là un des plus anciens-exemples français de l'apposition de la Rose sur un autre emblème particulier à la personne de Jésus-Christ ; coutume qui devint fréquente au Moyen-Age. C'est ainsi que nous l'avons déjà vu, dans les articles précités où nous avons étudié peintures ou sculptures médiévales qui montrent la Rose au lieu et place des blessures du Sauveur, ou bien servant d'écrin à l'image de son Coeur.

Il est bien évident que dans toute cette emblématique, la fleur mystique représente tout à la fois le corps souffrant et le sang de Jésus, son sang qui, sur un vitrail du XIIIe siècle et sur un moule à hosties du xne, se transforme en roses[3], et que nous l'avons vu, sur un tableau d'autel d'origine fontevriste, couler le long de la sainte lance et s'amasser, comme dans une coupe précieuse, au coeur d'une rose de pourpre[4].  Et quand, sur un de leurs insignes emprunté à l'héraldique des anciens Rose-Croix du Moyen-Age, nos actuels Francs-maçons attachent la Rose sur la croix, leurs rituels précisent que c'est une évocation du corps de Jésus-Christ crucifié[5].

2. - LA ROSE, IMAGE DE LA BEAUTÉ DU CHRIST

Si la Rose rouge eût plus spécialement la mission de représenter le Sauveur en sa Passion, ainsi que le reconnaît la Vitis mystica, si longtemps attribuée à la plume de saint Bernard[6], cette même fleur en ses couleurs joyeuses, blanc, rose et jaune de toutes nuances, figura aussi la beauté parfaite de son Humanité, de même que l'éclat de son corps glorifié fut souvent interprété par la Rose d'or.

Guillaume Durand, évêque de Mende au XIIIe siècle, écrivait : « Dans le sens spirituel, la Rose désigne cette autre Fleur qui, dans le Cantique des Cantiques a dit d'Elle-même : Je suis le lis des vallées ; et dont le prophète parle ainsi : Une tige sortira de la racine de Jessé, et une fleur croîtra de cette tige. C'est là véritablement la Fleur des fleurs, c'est-à-dire le Saint des saints qui, par-dessus toutes autres fleurs, réjouit la vue, car il est le plus beau des enfants des hommes.[7] »

Et, vers le même temps, le bienheureux Raymond Lulle, cet homme étrange dont la pensée s'arrêta à toutes les sciences connues de son temps, et que l'Espagne surnomma « le Docteur Illuminé », nous dit, en son Livre « L'Ami et L'Aimé », que l'Ami, entrant dans le Verger d'Amour, admira la Rose et la loua «parce qu'aux yeux corporels elle est la plus belle des fleurs, de même qu'aux yeux spirituels l'Aimé (le Christ) est le plus beau et le plus agréable de tous les autres aimés ».

Les figurations anciennes qui nous montrent l'image, ou bien les initiales de Jésus, dans le centre d'une rose épanouie, le plaçant ainsi au coeur de l'emblème qui, même dans les arts profanes symbolise la beauté, n'ont certainement pas d'autre sens que celui d'exalter l'incomparable beauté du Seigneur. Je donne ici en exemple, choisi parmi beaucoup, deux de ces roses idéales ; la première est sur un bois taillé des çollections de la Société des Antiquaires de l'Ouest, à Poitiers ; la seconde, sur un cuivre gravé du Musée du Hiéron à Paray-le-Monial. Ces deux petites oeuvres d'art sont  du XVIIe siècle ou du XVIIIe, Regnabit en a déjà publié une du même genre où la fleur et sa tige sont entourées des mots : Flos de radice Iessé [8]; c'est l'illustration, à quatre siècles de distance, du passage de Durand de Mende cité plus haut.

Bois gravé du Musée des Grandes-

Écoles à Poitiers. Cuivre gravé du Hiéron.

3. - LA ROSE, FLEUR D'AMOUR.

Par exception, la Rose n'a pas été utilisée comme tant d'autres emblèmes pour figurer par opposition, selon les circonstances et les modes d'emploi, tantôt Notre-Seigneur Jésus-Christ et tantôt Satan.

Étant exempte ainsi de symbolisme démoniaque que pourrait-on reprocher à la Rose ? Serait-ce d'avoir été chez les païens, d'abord, et d'être resté depuis l'emblème de l'amour profane ?... Mais la faculté donnée à l'être humain d'aimer  avec son coeur de chair et avec ses sens n'est-il pas l'un des dons les plus délicats que Dieu lui a faits ? et s'il lui défend d'en abuser, et d'en mal user, cette défense est commune à l'amour et aux plus excellents des autres dons que nous tenons de sa bonté. Si la Rose fut, au titre d'emblème de l'amour profane et voluptueux, la fleur de Vénus, elle reste dans l'Église du Christ, la fleur ardente et douce de l'amour légitime et de la charité, de la Charité dans toutes les acceptions théologiques et philanthropiques de ce mot, comme elle doit à son parfum d'y être aussi la fleur de la Joie.

En tant qu'emblème de la Charité, la Rose eut le double sens religieux de symboliser l'amour infini du Rédempteur pour l'homme et l'amour reconnaissant de l'homme pour son Sauveur. Et la première de ces acceptions ne donne-t-elle pas à l'utilisation de la Rose comme écrin du Sacré-Coeur[9], autant que son titre de fleur de la Passion, une raison de haute convenance ? En cela comme en tout, nous voyons justifier les conceptions de l'ancienne emblématique chrétienne.

Cuivre grévé du Hiéron.

4. - LA ROSE, SOURCE DE VIE

C'est sous cet aspect que le symbolisme de la Rose plonge ses racines le plus avant dans le lointain des civilisations humaines.

Les érudits qui approfondissent les origines, les manifestations artistiques quasi toujours emblématiques, et les coutumes des anciens paganismes, savent quels rapports d'interprétation y rattachaient la Rose à l'organe physique de la Maternité[10] ; ils connaissent les étroites relations d'idée qui rapprochaient souvent, jusqu'à n'en faire qu'un seul et même emblème sous des formes différentes selon les pays, la Coupe, la Rose et la Fleur de Lotus ; et aussi, parfois, et avec des différenciations, le Coeur.

La Vie est la suprême expression, la plus merveilleuse manifestation de l'OEuvre divin sur la terre ; elle est le premier des dons que Dieu nous a faits et celui qui nous permet de bénéficier des autres. Dans quasi tous les pays riverains de la Méditerranée orientale, la Rose fut la figure allégorique, gracieuse et chaste, de l'admiration et de la reconnaissance humaine pour ce don de la Divinité qui permet à l'être vivant de perpétuer sa race par la transmission de la vie, et de collaborer ainsi à l'Oeuvre créateur. Cette conception religieuse que les classes sacerdotales, au moins, de tous les paganismes anciens ont connue, se cache, sans doute, sous bien des figurations incomprises de la Rose sur les monuments antiques ; peut-être même faut-il la voir jusque dans la Rose que les Lydiens de Rhoda placèrent sur leurs monnaies, encore qu'elle interprète, en blason parlant, le nom grec de leur ville, Rhôdon, (rose). La fleur ainsi représentée est la « rose simple » dont le type linéaire, vu de profil[11], s'apparente avec celui de certaines variétés occidentales d'églantines que les traditions de quelques-unes de nos provinces françaises rattachent aussi, de même que de la « rose trémière, » au symbolisme de la fécondité.

J'ajoute que la Rose de Rhoda de Lycie ressemble étrangement aussi à des représentations orientales de la fleur du Lotus.

La Rose sur Monnaie de Lycie.

Qu'on ne s'illusionne pas : le caractère emblématique de la Rose dans les cultes d'avant notre ère ne pouvait ni choquer les premiers symbolistes chrétiens, ni les faire hésiter à prendre cette fleur comme un des emblèmes personnels du Christ béni...

N'avait-il pas été, en maints endroits des Écritures, annoncé par les prophètes comme un germe de vie ? n'est-il pas le Vivificateur du monde, l'auteur de toute vie ?... Bien plus, n'a-t-il pas dit de lui-même : Je suis la Vie !...

C'est pourquoi nous trouvons encore au Moyen-âge, en pays chrétiens d'Occident et d'Orient, la Rose, emblème de Jésus-Christ, avec son sens antique de « porte de vie ». Et voilà qui explique, par analogie, l'idée que nos vieux iconographes ont eue, de nous montrer sous les apparences gracieuses de la Rose, les quatre blessures des membres et celle du Coeur de Jésus ; c'est que d'elles flue le sang divin qui est pour les âmes un germe de vie spirituelle : « Si vous ne mangez ma chair et ne buvez mon sang vous n'aurez pas en vous la vie !» ...J'ai dans mon voisinage immédiat un témoignage singulièrement curieux de ce symbolisme médiéval du Christ germe de vie : On sait, — d'ordinaire très vaguement— que la croix gammée, le « Swastika » des cultes de la Haute Asie, fut aussi, dans notre Occident, l'un des emblèmes du Christ. En Orient, il représente, entre autres sens à lui donnés, le mouvement apparent du soleil, en somme la vie cosmique, car le mouvement est l'une des manifestations de la vie ; et, par certaine conception qui ne saurait être exposée ici, ce signe du swastika se rattaché aussi à l'origine physique de l'être humain.

Les roses hermétiques du monastère des Carmes de Loudun.

XV-XVI. s.

Or, à la fin du XVe siècle, ou au XVIe, un moine carme du monastère de Loudun, frère Guyot, peupla les murs de l'escalier de sa chapelle de tout une série d'emblèmes ésotériques de Jésus-Christ, dont quelques-uns, plusieurs fois répétés, sont d'origine orientale, tels le Swastika et le Sauwastika, l’Aum et le Serpent crucifié. Dans cette série, la croix d'abord, puis le Swastika, font corps avec la rose mystique représentée sous forme d'un huit feuilles à pétales entrelacés[12], puis sous celle d'un quatre feuille héraldique.

L'apposition du swastika sur cette dernière rose réunit donc deux emblèmes de Jésus-Christ qui sont en même temps deux hiéroglyphes relatifs à l'éclosion de la vie humaine. Le frère carme Guyot, qui mit ces deux signes réunis au centre même de sa signature, se montre trop savant es-science d'ésotérisme sacré pour qu'aucune de leurs significations ait pu lui échapper, d'autant qu'elles étaient connues de tous les hermétistes d'alors...

Même encore en cette extrême fin du Moyen-âge, et lorsqu'ils ne sont destinés-à verser que du vin ou de l'eau, les vases et les fontaines dont l'orifice d'épanchement sont modelés en forme de rose, sont aussi, par intention expresse de leur auteur ou par tradition d'atelier, des emblèmes hermétiques du Sauveur, présenté comme source et fontaine de vie.

L'art tout actuel vient de produire un délicieux bijou monastique qui s'accorde, beaucoup plus qu'on ne le penserait au premier regard, avec cette riche et substantielle emblématique de la piété d'autrefois : A la «Semaine des Liturgies,» qui s'est tenue à Paris en décembre 1925, le Révme Dom Gabarra, abbé de l'Abbaye parisienne de Sainte-Marie de la Source, de l'ordre de saint Benoît, portait une légère crosse d'ivoire sculpte dans la volute de laquelle s'épanche, sortant du calice d'une Rose, une source symbolique. Les Bénédictins de l'Abbaye poitevine de Ligugé décrivent et expliquent ainsi la crosse de Dom Gabarra : «C'est une tige d'acajou rouge, liée de distance en distance d'un fil d'argent qui forme noeud, et épanouie au sommet en un lys d'argent. Du centre de la fleur symbolique de la Vierge Marie s'élance un pistil qui forme le corbin de la croix et se termine en rose— rosa mystica—. Du coeur de celle-ci, jaillit une source — fons hortorum— qui se perd en ruisselets à travers la volute et complète la série des images mariales, tout en rappelant l'emplacement de l'abbaye parisienne, et le mot dont on la désigne volontiers : la Source[13]. »

L'oeuvre a été ciselée par l'artiste Fernand Py, mais de qui est le thème de sa composition ? Je veux absolument douter qu'un bénédictin ait pu réunir la Rose et la source en ne leur donnant que la signification mariale, très accessible au vulgaire et très juste du reste, mais qui ne peut en rien l'empêcher d'avoir aussi le sens, bien autrement substantiel en tant qu'aliment d'âme, de source de vie ; d'autant que ce titre convient aussi à la Vierge, mère de l'auteur et du dispensateur de toute vie, du Verbe créateur.

Et si l'on veut jouer sur le nom géographique de la nouvelle abbaye parisienne, un monastère bénédictin n'est-il pas, de nos jours surtout, — et je sais que la maison conventuelle de Dom Gabarra l'est excellemment — une « source » abondante de vie spirituelle et intellectuelle ?

 

[1] In Regnabit, n° de mai 1926, et n° janvier 1925. [2] Cf. Doms Cabrol et Leclercq, Dict d'Archeol chret ; et de liturgie, T. III, vol. 1, col. 1507. [3] Cf. Mgr Barbier de Montault. Traité d'Iconogr. chrét. T. II, p. 155. [4] In Regnabit, janv. 1925, p. 106. (grav) [5] Cf. Recueil de la Maçonnerie, adhonhiramite IIe Partie, p. 120. [6] cf. E. Mâle, L'art religieux de la fin du Moyen-âge en France. p. 108. [7] Guillaume Durand. Rational des divins offices. Liv. VIe c. 53,9. [8] Regnabit janv. 1925, p. 166. [9] Sculpture et peinture du XVIe siècle, in Regnabit mai 1924 p. 458, 459[10] cf. in Ern. Crawby The mystic Rose, Londres, 1902. [11] Cf. A. de Barthélémy. Nouveau manuel de numismatique ancienne ; Atlas XII, nos 427 à 432.  [12] L 'Angemne du blason.[13] Bulletin de St Martin et de St Benoît, Janv. 1926, p. 17.

5. - LA ROSE, EMBLÈME DE JÉSUS-CHRIST

RÉSSUCITÉ

ET DE LA RÉSURRECTION DES FIDÈLES.

« Si le Christ n'est pas ressuscité, vaine est ma prédication, et vaine aussi votre foi », dit saint Paul en sa première lettre à ses convertis de Corinthe[1] ; et tout aussitôt il ajoute : «... le Christ est ressuscité d'entre les morts, et il est ainsi les prémices de ceux qui dorment » ; puis il proclame qu'Il est le principe de toute résurrection[2].

L'emblématique chrétienne est en si parfait accord avec le dogme de la revivification future que tout emblème de la résurrection est devenu, par là-même, emblème du Premier des ressuscites, du Christ principe et gage de notre renaissance mystérieuse.

Et cette foi en la résurrection du Seigneur et de ses fidèles est certainement l'idée qui a fait créer, ou conserver, par la symbolique chrétienne le plus grand nombre d'emblème qu'une même signification ait réunie.

La Rose est un de ces emblèmes empruntés aux anciens cultes et consacré, avec son même sens à Jésus-Christ ressuscité d'entre les Morts et à l'espérance que nous avons de ressusciter comme lui.

Cette idée de résurrection, n'est pas une croyance d'origine exclusivement chrétienne. Longtemps avant notre ère, Job criait à Dieu son espérance : « N'est-il pas en votre pensée, Seigneur, que l'homme frappé de mort reprenne la vie ?...

Pendant ces jours d'épreuves et de combats, j'attends la venue de ma transformation... Je sais que mon Rédempteur est vivant, et qu'au dernier jour je sortirai de la terre, ressuscité ; que de nouveau je serai revêtu de ma peau, et que, dans ma propre chair, je verrai mon Sauveur. Je le verrai moi-même; mes yeux le contempleront; et ce sera toujours moi ! Voilà l'espérance qui repose en ma poitrine[3]. » — D'autre part, vers la même époque, les cultes païens d'Asie rêvaient d'un Dieu humain victorieux de la mort. A leur contact, peut-être, vers le VIIe siècle avant notre ère, les sanctuaires grecs s'ouvraient à des dieux fictifs morts et ressuscites, pauvres mythes dont quelques-uns ressemblent en quelque manière a des figures annonciatrices du Christ attendu : Athis, Adonis, Sabazios, le dieu solaire phrygien, et Zagréus, rené de son propre coeur...

Dans tous ces paganismes, la Rose figurait nettement la brièveté de la vie ; on la prenait comme image de la destinée de ceux qui mouraient jeunes, de même que, près de trois mille ans plus tard, Malherbe dira, parlant de la fille de son ami du Périer :

 

« ...rose elle a vécu ce que vivent les roses

L'espace d'un matin »...

 

Mais en même temps, en Orient, puis à Rome, s'attachait à la fleur emblématique l'idée d'une résurrection possible : Chaque printemps, les roses que l'hiver avait fait disparaître ne revenaient-elles pas parer la terre et l'embaumer ?

« La rose, dit dom Leclercq, avait dans l'antiquité un sens funéraire déterminé ; elle symbolisait la rapidité de la vie, de cette vie trop courte et comme inachevée... de ceux qui meurent avant le temps. Rosa simil floruit et statim periit, dit une inscription[4]. C'est surtout en Italie que ce rôle funéraire est dévolu à la rose à tel point que la fête des morts s'appelait rosalioe. Chaque année, au retour de la saison des fleurs, au mois de mai, les familles et les confréries célébraient les « rosalies » Ainsi la rose devenait l'emblème d'une sorte de résurrection.»

L'érudit bénédictin écrit ces lignes à propos d'un exemple bien suggestif de l'emploi de la rose en tant qu'emblème de la résurrection attendue par l'âme chrétienne :

Au Musée Quimet reposent deux corps, momifiés naturellement, transportés là d'Antinoé d'Egypte, sans que rien ne soit changé ou déplacé de leur toilette et de leur mobilier funéraires.

L'un des deux squelettes porte des chaînes et des ceintures de fer effrayantes, et, de son cou, pend un énorme cercle de fer qui se termine sur la poitrine par une croix en tau, de façon que croix et collier reproduisent l'ancienne «clef de vie» des égyptiens païens. Cet homme, un pénitent, se nommait, dit une inscription, Sarapion ; la femme, Thaias. Et les érudits ont voulu voir en eux le bienheureux ermite Sérapion et la pénitente, Thaïs, qu'il convertit à la vie chrétienne, ce qui est au moins fort vraisemblable. Or, après quinze siècles de ténèbres, la  pauvre morte reparut à la lumière tenant encore dans sa main desséchée, la rose emblématique, desséchée comme elle, mais toute vivante cependant de l'impérissable espérance qu'elle symbolise...

Si en Occident, certains mystiques du haut Moyen-âge, comme l'auteur de La Clef du pseudo-Méliton, et plus tard Durand de Mende[5] considèrent seulement les roses, celles qui sont rouges, comme l'emblème du sang du Christ et des martyrs et, celles qui sont blanches, comme l'image de la pureté de Marie et de celle des vierges, la plupart des auteurs cependant gardèrent à la Rose toutes les diverses attributions symboliques que j'expose en ces pages.

Le Moyen-âge, par la main souveraine du Pontife romain, consacra expressément et liturgiquement la Rose en tant qu'emblème de Jésus-Christ ressuscité.

On sait que, chaque année depuis de très longs siècles, au IVe dimanche de Carême, le Dominica rosarum, le Pape bénit solennellement une branche fleurie de rosier d'or. Au cours de prières spéciales, le pape, assis devant l'autel, verse avec une petite cuiller d'or, dans la capsule disposée au coeur de la plus belle des roses du rameau, un peu de baume et de musc ; puis, la capsule refermée, il asperge et encence la fleur précieuse.

Dans un sermon prononcé à cette occasion, le pape Innocent ni, qui mourut en 1216, disait que les parfums mystiques dont il venait de sacrer la fleur d'or figuraient le Corps du Christ, son Ame et sa Divinité.[6] Mais, en ce même XIIIe siècle, Pierre de Mora, cardinal de Capoue, expliquait comment la rose d'or-papale figure surtout le Sauveur ressuscité : « Nous lisons, dit-il que le Seigneur Jésus, voulant fortifier les disciples contre le scandale de ses humiliations, leur prédit souvent la gloire de sa résurrection, et même il en montra l'éclat à trois d'entre eux dans sa transfiguration lumineuse sur le Thabor.

« C'est pour marcher sur les traces du divin Maître que, le quatrième dimanche de Carême... le Souverain Pontife, portant une rose d'or à la main, annonce aux fidèles la gloire de la résurrection.

« Celle-ci est, en effet, figurée par la fleur. Notre-Seigneur a dit que « sa chair refleurirait comme elle ». Parmi les beautés passagères, nulle n'est égale à celle de la fleur... Or, parmi les fleurs la rose est la plus belle. C'est donc à juste titre qu'elle a été choisie pour figurer cette gloire que l'oeil n'a point vue, que l'oreille n'a point entendue, que le coeur ne saurait comprendre.

« Pourquoi une rose d'or que l'on oint de musc et de baume ? L'or, le plus précieux des métaux, est bien propre à représenter les splendeurs de la gloire de Jésus-Christ en sa résurrection.

« Le baume préserve les corps de la corruption ; il exprime ici l'immortalité du Sauveur ressuscité. « Le musc, parmi les aromates est le plus odoriférant. C'est un signe de la renommée du Christ dont la résurrection s'est répandue en tout lieu comme une bonne odeur[7]...»

Les papes ont coutume d'envoyer solennellement chaque année cette précieuse fleur de résurrection à l'un des grands personnages du monde qu'ils veulent honorer, et ces joyaux bénits furent toujours en honneur dans les trésors princiers.

L'Inventaire de l'orfèvrerie du roi Charles v de France, pour l'an 1380, porte cette indication.

« Un rosier d'or, à tenir en sa main, ouquel a il pommelles tons, et est la rase tut le pape donne le iour de la mi-caresme, au plus noble ; pesant marc et demy ».

Et l'Inventaire du trésor des ducs de Bourgogne, dressé en 1467, indique à son n°3101 :

« Ung arbre d'or, en manière 4e rosier, où il y a au-dessus une rose et dedens ung saphir qui poise ensemble, I marc VI onces. »

La rose d'or que le Pape Pie XI, glorieusement régnant, à offert, en 1925, à la reine des Belges est une branche artistique en or très pur, comme les roses et les feuilles qu'elle porte. Elle est fixée dans un vase de vermeil décoré d'un côté de l'écusson pontifical, et portant, de l'autre, l'inscription : Elisabeth, Belgarum .reginoe, anno XXV conjugi, Aug. Pius X.

— En Orient, il est un autre genre de fleurs, étrangères au rosier, auxquelles s'attachent, même en Palestine, et depuis bien plus de mille ans, la dignité d'emblème de la résurrection.

Elles sont connues sous le nom de « Roses de Jéricho » ; on les appelait autrefois « Roses des Pèlerins », ou « Roses des Croisés », et les botanistes les connaissent sous ceux d'Astericus pygmeus et d'Anastatica hierochunta.

Après leur maturité, l'astérique et l'anastatique (en grec, anastasis-resurrection) se dessèchent ; on les recueille alors ; Si, plusieurs années après, on trempe leur racine dans l'eau ou si l'on asperge abondamment leurs feuilles desséchées, elles se détendent, s'ouvrent à nouveau et reprennent de suite leur aspect de vie première qui dure... ce que durent les roses.

C'est cette particulière faculté de ressusciter en apparence qui valut à ces plantes d'être assimilées au nom et au symbolisme de la Rose, et la grande faveur dont elles jouirent durant le Moyen-âge dans toute la chrétienté.

6. - LA ROSE, EMBLÈME DU CHRIST

BONHEUR ÉTERNEL DES ÉLUS.

Jésus-Christ n'est pas seulement le Rémunérateur des Justes, il a promis d'être lui-même leur récompense. Il ne s'est pas donné seulement comme l'auteur et le principe de notre vie physique et intellectuelle d'ici-bas, 11 a dit qu'il était la Vie même, la Vie éternelle : « C'est moi qui suis le pain de vie...Celui qui en croit ma parole, je le ressusciterai au dernier jour… Si quelqu'un mange du pain que je suis il vivra éternellement…et vivra par moi.[8] » Cette vie de félicité éternelle, ce Jésus qui doit être lui-même cette vie et cette récompense sans égales et sans fin, la Rose en a été, aussi, l'image merveilleuse.

Emblème de la source de vie physique, de la vie retrouvée après la mort par la résurrection ne convenait-il pas qu'elle le soit aussi de ce bonheur du ciel désiré « qui est Dieu même.»

Cette conception symbolique que le Moyen-âge a aimée, le génie de Dante [9] l'a merveilleusement évoquée quand il décrit le ciel comme une série de cercles mystérieux qu'une croix partage en quatre zones, ainsi que l'était le pentacle d'Ezéchiel, une croix, au centre de laquelle «la sainte milice » des Elus apparaît, dans l'atmosphère enveloppant d'un bonheur inouï, sous la forme toute blanche d'une rose immense. Et au coeur de la rose, et sur la rose, rayonne, dans un jaillissement de splendeur sans pareille l'Intelligence suprême et la Lumière éternelle !....

La Rose blanche sur la Croix. Insigne maçonnique.

Cette Rose blanche posée sur la croix au milieu des orbes célestes, les groupes hermétiques chrétiens du Moyen-âge l'avaient adoptée comme hiéroglyphe de Jésus-Christ, récompense et bonheur des saints. C'était notamment l'insigne de cette Fraternité des Rose-Croix qui était, à l'origine, un groupement spécifiquement catholique[10] et dont les Francs-maçons d'aujourd'hui, qui ont gardé pour un de leurs grades l'insigne de la Rose blanche, ne sont qu'une piètre contrefaçon.

Ainsi donc, dans la symbolique chrétienne, la Rose se présente comme l'un des emblèmes les plus riches en aspects divers, avec ses sens multiples de fleur d'Amour et de Charité, de Source de vie, d'image de l'Humanité du Sauveur, de sa Beauté, de sa Passion sanglante, de sa Personne ressuscitée

et de notre future résurrection, d'emblème, enfin, de l'éternelle félicité promise par Lui et en Lui. Voilà, en résumé, ce que nos pères ont fait de la Rose dans le trésor des emblèmes du Seigneur Jésus-Christ. Tout ce que je pourrais dire de plus serait de trop ici ; j'ajoute seulement, comme un nécessaire hommage à leur piété et à leur génie, que si nos anciens symbolistes chrétiens ont été de grands artistes, ils ont été aussi de merveilleux poètes.

Loudun (Vienne)

L. CHARBONNEAU-LASSAY.

Figuration d'un Moule de cirier de poitevin, XVIIe siècle. — Voir Ginot. Moule de Cirier Poitevins, XVII» XVIIIe siècle. — Planche III.

 

[1] 1er aux Corinth. xv, 14. [2] Id. xv, 20-21. [3] Job, xiv-xix.[4] Corp Rhenanorum, in-4 Etberfelde, 1867, n° 1053.[5] Dom Leclercq. in Diction. d'Archéolog. Chrét. et de liturgie. T. I, vol. II, col. 2339.[6] Sermo in dominica Laetare, seu de Rosa. cf. O'Kelly de Qalway,- Dict. Archeol. et expl. du Blason, 1901, p. 406. [7] Traduct du Chanoine Lerwey. Histoire et symbolisme de la liturgie 3e part. p. 465.[8] Cf. St Jean Evang. ch. VI. [9] Dante. La Divine Comédie. Le Paradis chant XXXI, XXXII. [10] Cf. R. Guénon L'Esotérisme de Dante, Paris, Bosse 1925.

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LE CŒUR HUMAIN ET LA

NOTION DU CŒUR DE DIEU

DANS L'ANCIENNE ÉGYPTE.

Pour un nombre encore trop considérable de catholiques, la piété envers le Coeur Divin est une conception tardive, née au XVIIe siècle de la spiritualité sentimentale répandue par les Jésuites et autres prédicateurs. Ce n'est, pour quelques autres — parmi ceux mêmes qui sont bien obligés de reconnaître que la foi du Moyen-âge, surtout, a honoré et adoré comme nous le Coeur rédempteur— ce n'est qu'une idée germée dans l'esprit si pieux de cette société médiévale toute imprégnée de poésie très tendre en même temps que d'un réalisme surprenant. Pour un peu ne dirait-on pas que le culte du Coeur, centre de tout l'amour sauveur, dériverait à la fois des « Cours d'Amour » et des méditations exaltées des moniales ?

En tous cas il est admis par eux, quasi comme de science certaine, que l'âme chrétienne du premier millénaire n'a pas eu, n'a pas pu avoir, même l'ombre d'une pensée pour le Cœur de chair de Jésus, foyer de ses sentiments affectifs, et que cette conception est située tout à fait en dehors du domaine qui lui était accessible.

A plus forte raison leur paraîtra-t-il absolument stupéfiant que le Sacerdoce tout entier d'un peuple païen des toutes premières civilisations humaines ait eu pour le Coeur du Dieu Unique — placé par lui, tel qu'il le pouvait concevoir, au-dessus de ses dieux— une pensée, une attention si particulière qu'elles lui a fait attribuer en partage à ce Coeur tout ce que la Divinité même possède de perfections : puissance créatrice, science, beauté, bonté et justice infinies, et que de cette idée, ce Sacerdoce ait pétri toute la nation avec ses souverains superbes, ses artistes, ses savants et ses architectes étonnants.

Voilà pourtant ce que les découvertes faites, en ces vingt dernières années surtout, par les hautes études d'égyptologie permettent d'affirmer sur documents matériels positifs : écrits, inscriptions lapidaires, sculptures, objets d'art, etc..., toutes choses dont le témoignage admirable ne saurait être discuté.

***

Dès le temps de ses premières dynasties historiques, vers 3.300 à 2.600 avant Jésus-Christ, l’Égypte, nous est révélée par les monuments comme une nation extrêmement civilisée ; les statues et sculptures que nous avons de ce temps sont d'un art dont la perfection nous confond, et, quand les Pharaons de la IVe dynastie, Chéops, Chéphrem et Mycerinus élevèrent, ou laissèrent élever par les Prêtres les mystérieux sanctuaires que sont les Grandes Pyramides de Gizeh, entre 2.840 et 2.680 avant notre ère, la science des Égyptiens en astronomie, cosmogonie, géométrie et géodésie était telle qu'il a fallu nos instruments perfectionnés d'aujourd'hui pour les rejoindre, et leurs méthodes mathématiques leur ont permis de résoudre,  dans le domaine des sciences susdites, des calculs tels que nos savants en demeurent stupéfaits[1]. (1)

Or, avant et encore à cette époque, alors que les Pontifes de Memphis et de Thèbes étaient les gardiens de la science comme de la religion en Égypte, on y conservait encore le culte du vrai Dieu, altéré il est vrai, mais nettement désigné par les hiéroglyphes des monuments des IIIe et IVe dynasties par exemple, comme étant le Dieu Un, le Dieu unique. Entité spirituelle, Il y apparaît comme tout à fait différent des dieux qui ne furent que des totems ou bien des ancêtres divinisés, à commencer par Atoum (l'Ancêtre[2]) dont l'un des fils, Osiris, devint l'un des ministres de la Divinité unique chargé notamment de présider au pèsement des âmes sur le seuil du «royaume des transformations».

Quant au Dieu Unique personnifié souvent par le Soleil, on l'appela selon les lieux, les temps et les Ecoles sacerdotales, Amon, ou Râ, ou Aton, et certaines de ses perfections furent personnalisées sous d'autres noms. Le culte assez tardif de certains animaux ne fut qu'une déformation d'un totémisme qui parait avoir été, à l'origine, purement héraldique.

C'est de ce Dieu unique que parle le païen d'Egypte qui écrivit en ce temps là le papyrus du British-Museum où nous lisons cette expression : « Dieu grand, Seigneur du ciel et de la terre, qui as fait toutes les choses qui sont. 0 mon Dieu, o mon Maître, qui m'as fait et m'as formé, donne-moi un oeil pour voir, une oreille pour entendre tes gloires !... » Où trouve-t-on dans les classiques de Rome et de la Grèce antiques, des prières semblables à cette prière[3].

Ce qui ressort, dès le premier contact que l'on prend avec les ouvrages spéciaux qui traitent des dernières découvertes religieuses de l'Égyptologie[4], c'est que le peuple Égyptien garda longtemps la notion de vérités premières et que, d'autre part, encore qu'il ne fut pas « la nation en qui toutes les nations ont été bénies [5]», il dut y avoir dans ce peuple, et surtout dans son Sacerdoce et dans son élite intellectuelle, des âmes très hautes, spirituellement très pures, que Dieu favorisa de lumières et d'intuitions merveilleuses. Ne nous en étonnons pas : Melchisedech dont parle la Genèse et les trois Mages des Évangiles n'étaient point des Hébreux, et pourtant le premier préfigura l'Eucharistie et les seconds découvrirent le Christ nouvellement né : «l'Esprit de Dieu souffle où il veut». C'est pourquoi nous trouvons dans les textes sacrés de l'Egypte des passages tels que devant eux, de très grands savants d'aujourd'hui n'hésitent pas, tel Alexandre Moret, professeur au Collège de France et Directeur de l’École pratique des Hautes Études, à regarder comme une sorte de pré-christianisme certains chapitres des écrits théologiques de l'Ancienne Égypte ; aussi Moret, dans son magnifique ouvrage Mystères Égyptiens intitule hardiment l'un de ses plus beaux chapitres : « Le Mystère du Verbe Créateur ».

Ce sont les restes de ces très anciennes croyances des beaux temps de la splendeur égyptienne qui, recueillis dans les Livres Hermétistes, étonnaient à un point si étrange nos premiers docteurs chrétiens que l'un d'eux, Lactance, (f 325), disait : «Hermès a découvert, je ne sais comment, presque toute la Vérité ».

***

Voyons maintenant, d'après les plus anciens documents certains, quelle place étonnante est faite au coeur humain dans cette conception de psychologie religieuse que n'avait point encore, ou que très peu, pénétré le polythéisme et la zoolâtrie des derniers siècles de la décadence égyptienne. Dans les hiéroglyphes, écriture sacrée où souvent l'image de la chose représente le mot même qui la désigne, le coeur ne fut cependant figuré que par un emblème : le Vase. Le coeur de l'homme n'est-il pas en effet le vase où sa vie s'élabore continuellement avec son sang ? le vase où naissent et grandissent et où meurent les passions bonnes ou mauvaises qui régissent sa volonté et le dominent parfois au point de tyranniser à son intelligence.

Le vase, emblème hiéroglyphique du mot « cœur ». 

Tout à la naissance du genre humain, que raconte à sa façon la pyramide du Pharaon Pepi II, Atoum, le premier homme, tire ses enfants de son propre sein en partageant son coeur en neuf fractions, et chacune d'elle devint un être humain complet ; ainsi naquirent les dieux et déesses ancêtres Toum, Shou, Tafnouit, Seb, Nouît, Osiris, Isis, Set et Nephtys. Et cela pour donner à entendre que l’homme transmet la vie par son cœur, comme plus loin nous verrons le Verbe de Dieu créer la vie avec son cœur.

Et quand Ramsès II reproche à ses officiers d’avoir été mal asisté par eux au cours d’une bataille : «  je ne vous porte plus dans mon cœur », leur dit-il ; puis se tournant vers son père qui est au ciel, Dieu-Ammon, il ose lui parler ainsi… »Que fais-tu donc, ô mon père Ammon ? Est-il d’un père de ne pas veiller assez sur son fils…Et que sont ces Asiatiques pour ton Cœur ?[6]... »

C’est donc bien du Cœur de Dieu, d’Ammon-Dieu qu’il s’agit, mais seulement, et cela est bien de toute évidence, du Cœur métaphorique de Dieu en tant que foyer des affections divines ; mais certains de nos textes de liturgie catholique ne l’adjurent-ils pas en des accents parfois quasi semblables ?

Oh ! le cœur humain, comme l’Egypte idéaliste l’a aimé ! qu’on lise la fable si poétique de Bitaou qui s’est sacrifié lui-même, mais dont le cœur ne veut pas mourir renait et se transforme à chaque fois qu'un nouveau coup, de lui-même mortel, vient le frapper ; jusqu'à ce qu'enfin Anubis ranime Bitaou en retrouvant  son coeur errant et en le mettant dans l'eau.

Et Bitaou revient vers la vie en rapportant son coeur.

Mais c'est surtout dans le jugement des âmes, au sortir de la vie terrestre que le coeur apparaît comme le résumé complet de l'homme. Cette pesée des actes délictueux de chaque humaine existence est exprimée sur les monuments de l'ancienne Égypte par des scènes sculptées assez comparables en somme à celles qui nous montrent, sur nos églises romanes et gothiques le jugement particulier des actes de nos vies, avec saint Michel qui pèse de petites âmes en présence de l'ange commis à notre protection et de Satan, notre accusateur.

La Vérité et le Cœur dans la balance du jugement. Détail des peintures du cercueil d’une prêtresse d’Amon. Cf Ph. Virey Religion de l’Ancienne Égypte, p 157

Que nous montre la sculpture égyptienne ? Devant le trône d'Osiris, chargé du jugement des Morts, et qu'entourent ses assesseurs, et près de Maât personnification divine de la Vérité, une balance s'érige ; à côté d'elle, ou au-dessus d'elle, un monstre hybride, « La Dévorante », justicier de la Divinité, s'apprête à s'emparer de l'âme si la juste pesée est en défaveur de celle-ci.

Dans un des plateaux repose le coeur seul du défunt sous l'apparence du vase hiéroglyphique dans lequel sont les œuvres mauvaises de la vie qui va être jugée. Alors Maât-Vérités avance, détache de sa coiffure la plume blanche d'autruche qui la caractérise, quelquefois s'asseoit elle-même dans le plateau[7], mais, comme elle est substance spirituelle, seule la plume blanche pèse de son poids si léger... et l'équilibre parfait doit aussitôt se faire entre le vase-coeur et la plume immaculée, faute de quoi c'est le monstre justicier qui triomphe, et l'âme ne sera pas reçue dans le royaume des transformations heureuses.

Voyez : Sur la pierre de son tombeau c'est Ramsès VI que la belle déesse-ancêtre, Isis, fille d'Atoum, amène par la main devant le tribunal terrible de son frère Osiris, et devant celui-ci et ses assesseurs, devant l'incorruptible Maât-Vérité, le Pharaon fait son « mea non culpa », puisqu'ici le mal commis seul entre en question :

Et Ramsès commence : « Hommage à Toi, Dieu grand qui possède la certitude ! Je viens vers Toi, ô mon Seigneur, je me présente pour contempler ta gloire. Je te connais, je connais ton Nom et je connais les noms des quarante-deux divinités qui sont avec toi dans la salle de Vérité..

Je n'ai pas mis l'iniquité à la place de la droiture.

Je n'ai pas fait ce que détestent les dieux.

Je n'ai pas tué ni fait tuer perfidement.

Je n'ai trahi personne.

Je n'ai pas fait verser les larmes des pauvres » etc. Quarante-trois chefs d'accusation sont ainri rejetés par le Pharaon qui conclut en criant : « Je suis pur, je suis pur, je suis pur ! »

Et pendant que la Vérité le regarde et s'apprête à laisser tomber dans le plateau de la balance sa plume terriblement légère, le scarabée de pierre fine, qui occupe dans la momie royale le milieu du coeur, répète en invocation la parole magique qui fut dite sur lui quand il fut consacré par les hiérodules : « 0 coeur, qui étais mon coeur sur la terre, toi qui me viens de ma mère et m'es nécessaire pour mes transformations, ne témoigne pas contre moi, n'accable pas ton père, c mon coeur ! »

Mais Maât-Vérité vient de laisser tomber la plume de son diadème, les deux plateaux de la balance oscillent, et s'arrêtent au point précis de l'équilibre parfait. Ramsès est justifié.

— Sur sa stèle funéraire, conservée au Musée de Turin, et traduite par Chabas, Béka, avant de dérouler comme Ramsès VI son « mea non culpa » le résume d'avance, par ces mots vainqueurs « Je fus un homme juste, véridique et bon, ayant mis Dieu dans son coeur[8]». Dieu, Béka dit bien Dieu, en hiéroglyphes : «Nouter» et non pas un des dieux. Béka comprenait au mieux que ne pouvait pas être condamné un coeur en qui Dieu résidait et qui vivait de lui, puisqu'il le possédait au centre même de sa vie !

Après lui, et quasi dans le même sens, le livre des Cantiques fera dire à l'âme : « Pone me ut signaculum super cor tuum ».

O Dieu placez-moi comme un sceau sur votre coeur ! « Et bien plus de mille ans après une autre parole, plus expressive encore, celle de saint Paul, lui fera écho : « Non, ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ Jésus qui vit en moi!...»

Ainsi donc, pour l'Égypte religieuse le coeur était tout dans l'homme : le siège de ses facultés intellectuelles, comme aussi des passions qui, avec elles, gouvernent sa volonté, le vase de vie où l'âme laissait en quittant le corps le dépôt des actions accomplies avec lui, le tabernacle enfin où le juste portait la Divinité quand par ses vertus, ainsi que Béka s'en glorifiait, il avait mis Dieu même en lui.

L'attention de la pensée égyptienne allait trop au cœur humain et lui faisait, en dehors de son rôle physique, une part d'importance trop grande pour qu'elle ne remontât pas, d'elle-même, vers le coeur de cette Divinité unique que le Sacerdoce de ce pays reconnaissait comme possédant la toute-puissance et toutes les perfections jusqu'au dernier degré de la totalité et de l'infinité.

C'est le Pharaon Anémophis IV, dit Kounaton, dont le buste superbe et gracieux est au Louvre, et la Reine Nefer-Neferiou-Aton, son épouse, qui composèrent ensemble les cantiques splendides que plusieurs monuments encore debout nous ont conservés. Dans l'un de ces hymnes, adressé à Dieu, à Dieu-Aton, c'est-à-dire considéré sous l'emblème radieux du disque solaire, nous lisons, au hasard d'un très long texte, des paroles comme celles-ci : »

Tu as créé la Terre dans ton Coeur, alors que tu étais tout seul... tu as fait lès saisons de l'année pour faire naître et croître tout ce que tu as créé... tu as fait le Ciel lointain pour te lever en lui et tu vois de là, tout ce que tu as créé, toi tout seul... Tu parais sous la forme d'Aton vivant, tu te lèves rayonnant, tu t'éloignes, et tu reviens ; tu es dans mon coeur[9].

C'est donc, d'après l'hymne d'Aménophis-Kounaton, du Coeur même de Dieu qu'est parti le geste divin du grand acte créateur : « Tu as créé la Terre dans ton Coeur... »

Même assurance nous en est donnée encore par l'inscription funéraire d'un prêtre de Memphis dont le texte et le sens ont été précisés par MM. Breasted, Maspéro et Erman ; il en ressort que les théologiens de l'Ecole de Memphis distinguaient dans l'oeuvre du Dieu Créateur le rôle de la pensée créatrice, qu'ils appellent la part du Coeur, et celui de l'instrument de la création, qu'ils appellent la part de la Langue. Donc en Dieu tout Verbe est un concept du Coeur, et pour se réaliser il a besoin de la parole ; ainsi se forme tout acte divin en pensée du Coeur, en émission de la langue.[10]

Le Coeur de Dieu est donc regardé par les sages d'Egypte non seulement comme le foyer initial de la puissance créatrice mais aussi comme le siège de la pensée divine, et c'est par son moyen que Dieu possède la science infinie de toutes choses.

Sur le papyrus de Leyde on lit, à propos de Dieu, désigné sous le nom d'Ammon : Son Coeur connaît tout, ses lèvres goûtent tout.

Une autre école théologique que font connaître des monuments de l'époque des Ramessides (XIXe dynastie ; vers 1250 avant notre ère) nous expose une autre théorie théologique d'après laquelle Dieu—le Dieu unique dont la nature—(littéralement : le Nom ) est tout mystère — nous est présenté comme formé de trois entités divines qui font une véritable trinité-unité : Phtah, Horus et Thet. Phtah est la personne suprême et représente l'Intelligence divine ; Horus, selon une tradition alors déjà ancienne, en est le Coeur ; Thot est le Verbe, instrument des oeuvres divines.

Et Phtah est ainsi désigné comme étant l'Etre Suprême parce que la triade entière procède en quelque sorte de lui ; il est selon le texte même du document précité: « Celui qui devient Coeur, Celui qui devient Langue[11] ».

La seconde personne de cette trinité, Horus, le Coeur divin, futreprésenté dans l'emblématique sacrée sous la figure de l'épervier, du faucon.

Dès le temps de la IVe Dynastie, c'est-à-dire près de trois mille ans avant notre ère, il portait, sur la bannière souveraine du Pharaon Çhéphrem la double couronne des Egyptes du Nord et du Midi, et dans la formule hiéroglyphique de son nom apparaît le Vase-Coeur.

Le faucon-roi, le faucon-dieu fut le totem, c'est-à-dire le génie et le symbole familial des Pharaons considérés en tant que fils, en tant qu'émanations terrestres de la Divinité, comme il fut aussi l'emblème d'Horus, Coeur de Dieu. Sur la belle statue du même Chéphrem, l'épervier sacré appuie son coeur contre la nuque du Pharaon qu'il protège et lui enserre la tête de ses ailes éployées.

Je me demande si cette pose n'indique pas beaucoup plus qu'une simple protection ?... Elle est, certes, expressive puisque l'oiseau divin couvre de son coeur le cervelet même du souverain au point le plus sensible, au niveau du « Pont de Varole », et que son corps abrite ce faisceau de nerfs cervicaux que certains anatomistes appellent, « l'arbre de vie » ; mais n'y aurait-il pas plus encore ?

Nombreuses sont les sculptures sacrées d'Egypte qui nous montrent des prêtres, des orants ou d'autres opérateurs usant de passes magnétiques sur un sujet ; une assistance entière parfois en favorise un personnage d'élite, par exemple un Pharaon naissant, et un texte formel nous dit de la Pharaonne régnante Hatshopsitou que « les dieux lancent constamment leurs fluides de vie derrière elle chaque jour[12]».

Le nom d'Horus sur la bannière Royale de Chéphrem, d'après Maspéro. 

S'agirait-il, dans le contrat si suggestif qui les assemble d'une sorte de communication, de transmission de cette nature, d'une manière de communion intime par émanation et par absorption des chauds fluides divins entre le coeur de l'Oiseau dieu et le cerveau du Pharaon Chéphrem?...

Statue de Chéphrem. Musée du Caire.

Quelque mille ans après lui, quand sur son trône, le premier de ses trônes, le fastueux Tout-Ankh-Amon, siégeait dans tout l'éclat de sa magnificence, ses deux bras reposaient aussi, nus, entre les ailes étendues du grand épervier de lapis-lazuli... et chez les Egyptiens comme chez les Hébreux c'était aux bras que s'attachait l'idée de puissance, d'autorité.

Je ne veux point exagérer, ni faire du système et dire que la théologie parfois si bizarre de l'ancienne Egypte a contenu en elle, si l'on peut dire, une sorte de préhistoire de notre culte catholique du Coeur divin, non ; mais j'ai cru qu'il était bon tout de même d'exposer ici quelle grande part a fait dans sa pensée, et quelle place et quel rôle a su reconnaître au Coeur du Dieu tout puissant, omniscient et tout bon, la religion de ce peuple païen ; religion grossière et matérielle par certains côtés, quasi dépourvue d'ascétisme, et, d'autre part, si haute en certains dogmes et si éloquemment expressive en ses formules d'adoration et de prières.

Et j'ose penser que si nos saints docteurs des siècles du Moyen-âge avaient connu les données que les découvertes de ces derniers, temps nous ont révélé sur les idées et les choses de l'ancienne Egypte nous en trouverions sans doute aujourd'hui le reflet dans la patristique du Sacré-Coeur, et peut-être même dans la liturgie : le rituel romain admet bien, dans l'office des Morts le témoignage des oracles sibyllins en accord avec ceux du roi-prophète: « ...tetse David cum Sibylla ».

Assurément il n'y a pas à mettre en parallèle, d'une part, le Coeur physique de Jésus qui fut adoré en premier lieu, comme la principale des blessures rédemptrices et.la source corporelle du Sang sauveur, et, d'autre part, le Coeur purement métaphorique que les Egyptiens ne pouvaient regarder que comme le foyer de la beauté et des autres perfections divines ; mais il reste ce fait que pour le Coeur de Dieu, comme pour le cœur humain ils représentèrent ce coeur, métaphorique ou corporel, séparément du reste de la forme humaine par un commun emblème consacré, le vase hiéroglyphique, d'un symbolisme si parlant. Il reste que plus qu'aucun autre peuple ancien ce fut à travers son Coeur qu'ils regardèrent la Divinité, qu'ils s'adressèrent à Elle et l'adjurèrent de les prendre en pitié, comme ils adjuraient leur propre coeur de ne pas témoigner contre eux à l'heure suprême. ! Et les textes hiéroglyphiques ne nous laissent point entrevoir que1cette attention de l'âme égyptienne envers les Coeurs de Dieu et de l'homme ait en rien répondu à un état d'esprit particulièrement sentimental. L'élite religieuse d'Egypte, si égarée qu'elle ait été dans sa théologie, générale,, nous apparaît comme trop scientifique, comme trop spéculative, pour s'être laissée conduire en ce qui nous occupe, par la douceur du sentiment plutôt que par des réflexions sérieuses et raisonnées.

L. CHARBONNEAU-LASSAY

Loudun (Vienne).

[1] Voir abbé Moreux : La Science Mystérieuse des Pharaons, Paris, Doin 1923. [2] Très assimilable à l'Adam de La Bible. [3] Cf. Ph. Virey- La Religion de l'ancienne Egypte p. 13. [4] J'appuie toutes les pages qui vont suivre surtout sur quatre ouvrages récents : La Religion de l'Ancienne Egypte, (1910), par Ph. Virey, ancien attaché à la Mission archéologique française au Caire ;  La Science Mystérieuse des Pharaons, 1923, par l'abbé Th. Aloreux, directeur de l'Observatoire de Bourges ; Rois et Dieux d'Egypte, 1923, par Alex. Moret, professeur au Collège de France ; Mystères Egyptiens 1923, par Alex. Moret. Et aussi les différents ouvrages de l'illustre savant Maspero. [5] Genèse, XXII, 18. [6] Cf Virey. Ouvrage cité p.117.  [7] Maât tient alors dans sa main « le signe de vie » petite croix en forme de Tau munie d'une boucle à son sommet (voir la gravure) [8] (1-2) Ch. Ph. Virey. Ouvrage cité. p. 63.  [9] Cf. Moret. Rois et dieux d'Egypte, p. 64. [10] Cf. Moret. Mystères Egyptiens, p. 122. [11] Cf. Moret. id. p. 126. [12] Cf. Moret. Rois et dieux d'Egypte, p. 20.

 

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L'ICONOGRAPHIE ANCIENNE DU COEUR DE JÉSUS.

L'Image du Coeur-Sacré et les Armoiries des Souverains.

Depuis qu'un homme eut l'audacieuse et providentielle idée de résumer toute la personne du Fils de Dieu fait Homme dans la seule représentation de son Coeur, il est arrivé plusieurs fois que, pour faire honneur à cette divine image, des souverains l'ont prise pour emblème ou l'ont associée aux insignes de leur dignité suprême ; et parfois aussi des sujets l'ont revêtue des marques distinctives de la royauté, ou l'ont mis en contact avec le blason de leurs princes, soit pour placer ceux-ci sous sa protection, soit pour unir dans un commun et plus grand hommage le Coeur du Seigneur des Rois et leur propre souverain d'ici-bas.

De ces formes de glorification— de la glorification la plus haute sur terre après l'acte d'adoration— quelques rares témoignages nous sont restés ; et, à l'heure où de divers côtés, Rome est sollicitée d'établir la fête spéciale du Règne social de Jésus-Christ, il m'a paru opportun de grouper ici ceux que j'ai pu retrouver et d'y étudier ceux que d'autres ont déjà signalés.

I. — LES ARMOIRIES ROYALES DU PORTUGAL

L'un des plus anciens auteurs qui, en deçà des Pyrénées, se sont occupés de la signification du blason royal de Portugal, Antoine Ginther curé de Sainte-Croix de Biberach (Wurtemberg), se trompe étrangement à son sujet.

Ce blason se doit lire ainsi en langage héraldique régulier : « D'argent à cinq écussons d'azur posés en croix, chargés chacun de cinq besants d'argent mis en sautoir ; à la bordure de gueules chargée de sept châteaux castillans d'argent, maçonnés de sable[1]. »

Et voici ce que Ginther en écrit :

« Alphonse I, Roi du Portugal, sur l'ordre de Jésus-Christ qui lui apparut pendant la nuit, fit peindre et sculpter, non seulement sur les drapeaux et étendards se son armée, mais aussi sur son blason, les cinq plaies sacrées de son Rédempteur, et il plaça au milieu le S. S. Cœur de Jésus, transpercé par la lance ; et le lendemain, ayant élevé cet écu pendant le combat contre les Maures, le roi vit ses ennemis terrifiés, dispersés et détruits d'une façon merveilleuse. C'est depuis ce jour les Rois de Portugal portent cet écu que sacré en guise de blason[2] ».

Ginther évoque ici le combat d'Ourique où le comte Alphonse Henriquez défit, en 1139, cinq rois maures, et fut proclamé roi du Portugal sur le champ de bataille. Dès le matin il avait en effet dit à ses troupes comment la nuit précédente Jésus-Christ lui avait promis la victoire en lui disant de prendre pour enseigne l'image de ses Cinq Plaies ; et voici comment il les disposa sur l'écusson royal qui devint par là une sorte d'ex-voto solennel : Sur chacun des cinq écussons d'azur des rois vaincus qu'il posa en croix, en monument de sa quintuple victoire ; il plaça le signe, déjà bien des fois séculaire, des Cinq-Plaies, c'est-à-dire cinq ronds d'argent en sautoir qui ne sont que la stylisation de cinq blessures[3] . Mais Ginther dépasse la vérité en ajoutant que le nouveau roi y plaça également l'image du Coeur de Jésus.

Blason des Rois du Portugal.

Je sais bien que la spiritualité ,1a mystique, la littérature pieuse peuvent dire, avec raison souvent, que la plaie du côté de Jésus, c'est son Coeur même. L'iconographie n'admet pas ce genre d'interprétation, l'héraldique non plus ; pour elles la plaie du côté est la représentation naturelle ou stylisée de la blessure faite à la surface du corps du Sauveur, et rien de plus ; elle n'est pas la plaie du Coeur ni donc le Coeur ; elle n'est que l'ouverture externe de la voie de grâce ouverte par le fer du soldat et peut conduire la pensée jusqu'au Coeur, mais elle ne le représente pas.

Le roi Alphonse ne mit pas le Coeur de Jésus sur son blason comme l'ont répété à tort après Ginther, plusieurs auteurs français.

Certes la notion du culte du Coeur Sacré pouvait très bien n'être pas étrangère à la piété du vainqueur d'Ourique : Français de race par son grand-père le duc Henri de Bourgogne, arrière-petit-fils du roi Robert de France, il était en correspondance avec le premier des grands apôtres du culte du Coeur de Jésus, cet autre bourguignon illustre saint Bernard ; et celui-ci lui envoya, quand il fonda son abbaye d'Alcobaça, de ses propres moines de Citeaux, pour la peupler. Mais quand même nous saurions qu'avec eux le roi pria nommément le Coeur du Sauveur, Cela ne changerait rien à la rectification héraldique que je viens de faire du texte de Ginther.

L'emblème particulier du roi Dom Ferdinand

de Portugal.

II. — L'EMBLÈME DU ROI FERDINAND DE PORTUGAL

Dans le même ouvrage précité, Ginther parle aussi d'un emblème héraldique adopté par le roi de Portugal don Fernando, qui régna de 1367 à 1383.

« Jadis Ferdinand, Roi de Portugal, dit-il, prit comme symbole familial (selon le témoignage de Typotius—Symb. L. I.) deux cœurs : le très sacré Coeur de Jésus, blessé et cruellement percé par le fer de la lance, et, placé près de ce divin Coeur, et à sa gauche son propre coeur sans blessure avec ces mots : Cur non utrumque. Pourquoi pas tous les deux!..Cur non utrumque » ? Ce que les iconographes et les mystiques on traduits : Pourquoi tous deux ne serait-ils pas blessés.

Je reproduis ici l'image même du livre de Ginther, d'après un calque de M. l'abbé Buron. Et je dois souligner qu'il y a désaccord entre le texte de l'auteur et la gravure qui l'accompagne : l'emblème royal, composé au XIVe siècle y est traité dans un style tout à fait XVIIe s. et je n'y vois point la lance, mais une épée ; et le second coeur est vulnéré comme l'Antre ; le premier s'y montre glorifié d'une couronne de roses, fleurs de la Passion, le second porte des épis mûrs ; c'est ici le cas de rappeler que le froment a parfois symbolisé la Terre dont il est le fruit sur tous autres précieux.

Les symbolistes et les auteurs portugais reconnaissent bien dans le premier de ces deux coeurs celui du Sauveur et dans l'autre celui du roi Ferdinand, et malgré le caractère énigmatique de l'emblème en question je ne vois pas bien quelle raison majeure pourrait nous imposer le rejet de leur opinion. Les uns reconnaissent, dans la juxtaposition du coeur royal, du Coeur divin et dans la devise, l'expression du désir qu'eut le roi de participer mystiquement à la blessure du Coeur de Jésus ; d'autres y voient au contraire le symbole du Coeur de Jésus « pénétrant le coeur du souverain portugais, jusque dans ses pensées et dans ses replis les plus secrets[4] »

Nous savons que le Coeur de Jésus fut représenté dans la Péninsule Ibérique avant le règne de Ferdinand qui mourut le 22 octobre 1383, et le moule à hosties gothique avec réminiscences d'art roman du Musée épiscopal de Vich, où II nous apparaît seul sur la Croix du Calvaire, nous en est un témoignage qui ne saurait être contesté[5].

III. — LE BLASON MYSTIQUE DE LA BIENHEUREUSE JEANNE DE VALOIS.

Un siècle après que le roi Ferdinand de Portugal eut quitté ce monde, ce fut la plus noble fille de la terre de France qui prit à son tour l'image matérielle du Coeur de Jésus, et l'accola en véritable union à ses propres armoiries familiales. Jeanne de France, de la branche de Valois, fille du roi Louis XI et soeur du roi Charles VIII, avait été mariée à son cousin le duc d'Orléans qui devint à son tour roi de France, en 1498, à la mort de Charles VIII. Ce prince fit alors annuler son mariage en cour de Rome, pour cause d'étroite parenté, d'une part, et, d'autre part, comme l'ayant contracté sans liberté, sous la pression redoutable du roi Louis XI. Jeanne de France reçut alors le duché de Berry et prit le nom de Jeanne de Valois.

Le coeur brisé, car elle aimait son mari et ne se consola jamais de sa disgrâce, Jeanne se retira en sa ville de Bourges où elle fonda en 1501, pour vivre avec elle dans la prière et les austérités, l'ordre des Annonciades.

Tant que Jeanne de Valois fut duchesse d'Orléans et pendant le peu de temps qu'elle fut reine de droit, elle porta comme armoiries d'alliance deux écus d'azur à trois fleurs de lys d'or, sommés de la couronne fleurdelysée, l'un du chef de son père, l'autre de celui de son mari Louis de Valois, duc d'Orléans ; quand, répudiée, elle vécut à Bourges et qu'elle s'y fut donnée toute à Dieu, elle remplaça l'écu du roi, son mari, par celui du Roi du Ciel, Jésus-Christ : Parti, à dextre d'argent au Coeur de Jésus-Christ de gueules, navré d'une blessure ouverte en fasce et cantonné de quatre autres blessures en sautoir, aussi de gueules et saignantes ; à senestre, de gueules à l'Hostie d'argent issante d’un calice d'or[6] ».

L'Art Catholique[7] vient de reproduire en réduction la belle gravure de Claude Gellé, XVIIe siècle, qui représente la Bse Jeanne. L'écu mystique au Sacré-Coeur et au calice y figure à sa droite et l'écu de France à sa gauche. De préférence à ces deux écussons séparés, j'ai mieux aimé donner ici le vrai blason d'alliance qui nous occupe, d'après une ancienne gravure sur bois, jadis à feu Guy Jouanneaux, qui fut un délicat lettré poitevin ; elle aussi date vraisemblablement du XVIIe siècle, mais les deux blasons accolés ont été certainement copiés par le graveur sur un document du siècle précédent.

Les armoiries mystiques de Jeanne de Valois

Sous une même et commune couronne fleurdelysée, les deux blasons y sont juxtaposés en véritables armoiries d'alliance entre Jésus-Christ et la Maison de France dans la personne de Jeanne de France, l'Epoux à droite, l'épouse à gauche.

IV. — LE SACRÉ-COEUR DE LA STALLE ROYALE A WINDSOR

(ANGLETERRE)

Dans le choeur de la Chapelle Saint-Georges du château royal de Windsor, au sommet de la stalle des Souverains anglais, qui est du début du XVIe siècle, et au-dessus de la place de la Reine, le Coeur de Jésus, entouré de la couronne d'épines et navré d'une blessure d'où sort un bouillonnement de sang se montre, glorieux, entre l'Agneau immolé sur le Livre Apocalyptique sept fois scellé, et la Main divine qui le désigne aux adorations de tous.

J'en donne ici la représentation d'après l'ouvrage du R. P. Alet, S. J. La France et le Sacré-Coeur (p. 261). J'aurai à en reparler au stricte point de vue archéologique et chronologique, et ne veux que souligner ce fait que si le Sacré-Coeur n'y est pas entouré du sceptre, de la couronne et des autres insignes de la royauté, la main qui L'a voulu ici, l'y a placé au-dessus de tous les attributs suprêmes qu'il domine, au sommet même du trône occupé par la majesté royale en prière devant toute puissante Majesté divine.

Pour mémoire, je rappelle seulement un autre document iconographique anglais où l'hommage royal est en quelque sorte aussi rendu au Sang de Jésus-Christ issu de son Coeur ; c'est le vitrail XVe siècle de Sidmouth Church sur lequel les Cinq Plaies saignantes sont toutes couronnées de diadèmes d'or[8].

Le Sacré-Coeur sur la stalle royale de Winsdoor.

V. — L'INITIALE DU TITRE DU « TRÉSOR DES PAUVRES 1527. »

La couronne d'or des rois, ce fut aussi, vers la même époque, un modeste artiste de France qui la posa sur le Coeur du Seigneur : « Le XVIIII iour daoust mil cinq cens XXVII » on acheva d'imprimer à Lyon, sous les presses de « Claude Mourry, dit Le Prince », demeurant « auprès notre dame de Confort, Le trésor des pouvres selon maistre Arnoult de Villenove, maistre Bêrard de Solo et plusieurs aultres Docteurs en mêdicine de Montpellier », La page première de cet ouvrage, tout entière gravée sur bois, fut ornée de l'image d'un docteur installé devant son « poulpitie » chargé de livres, et dont un ange nous présente, sur une banderolle, le nom : » Maistre Arnoult de ville nove ». Au-dessus de cette composition se trouve le titre susdit dont la première lettre, un L majuscule s'accompagne d'un écusson chargé d'un coeur que surmonte la couronne. Certes, un graveur plus heureux aurait peut-être mieux situé et plus marqué la blessure du coeur, mais les rares artistes d'aujourd'hui qui gravent le bois avec l'outillage simpliste des graveurs de la Renaissance savent combien il est facile même avec de l'habileté, de manquer un trait en d'aussi petits sujets : un défaut du bois, un léger mouvement, un rien suffit.

Parce qu'il s'agit du « Trésor des Pauvres », d'aucuns diront je le sais bien, que ce coeur n'est que l'emblème de la Charité, je ne disconviens pas qu'il le soit et ce sont les Litanies liturgiques du Sacré-Coeur qui leur répondent : « Cor Jesu fornax ardens caritatis » le Coeur de Jésus est une fournaise ardente de charité. Charité d'un Dieu pour les hommes, d'un homme pour ses frères souffrants, trouvez donc un emblème qui, mieux que le Coeur de Jésus, la puisse heureusement et pleinement symboliser[9].

VI. — LA MARQUE PROFESSIONNELLE DES IMPRIMEURS VÉRARD ET LE CARON

Peut-être les lecteurs de Regnabit se souviennent-ils comment aussi, contemporain de Claude Mourry, l'imprimeur parisien Anthoine Vérard plaça sur sa marque commerciale, qu'adopta aussi Pierre Le Caron, le Coeur de Jésus, figuré au milieu d'un texte de prière, dans les nuages qui dominent le blason royal et la couronne de France, au-dessus de son propre coeur[10].

L'initiale du « Trésors des Pauvres ».

VII.— BLASON D'UNE BIBLE DE LA ROCHE-CLERMAULT (INDRE-ET-LOIRE)

J'ai relevé il y a quelque vingt ans sur une Bible in-4° du presbytère de la Roche-Clermault, près Chinon, le dessin colorié que voici :

Au revers de la couverture de cuir fauve un écusson orbiculaire, ou rondache d'azur, porte un Sacré-Coeur couleur de chair, au-dessus des trois fleurs de lys royales ; autour de l'écusson deux palmes vertes. Et le tout est dessiné dans ce style particulièrement lourd de la seconde moitié du règne de Louis XIV. P Nous avons vu, il y a quelques années, le descendant du prétendu Louis XVII — Naundorf adopter un arrangement analogue pour le « nouveau blason de la Maison de Bourbon » à cette différence près que deux lys furent placés en chef de l'écu, le Sacré-Coeur au centre et un lys en pointe.

Le blason de la Roche-Clermault semble bien n'être qu'une marque de dévotion d'inspiration particulière due au même sentiment qui fit naître le dessin que fit exécuter sur tous les livres manuscrits de son abbaye de Ste Croix de Poitiers, Ordre de St Benoît, Mme l'abbesse Flandrine de Nassau (1579-1640) et où figurait le Coeur de Jésus[11] ; à moins toutefois que la Bible de la Roche-Clermaultne soit une épave du grand monastère de la Visitation de Loudun, situé à cinq lieues à peine et dont la bibliothèque et les nombreux objets pieux ont été dispersés dans toute la région, à la Révolution.

Bible de La Roche Clermault (I.-&-L.)

Fondé en 1648, ce monastère a été de bonne heure un ardent foyer de diffusion des images du Sacré-Coeur sur tout le pays ; mais je souligne bien que je n'indique cette hypothèse d'origine au blason de la Roche-Clermault que comme une possibilité, dépourvue de tout soutien documentaire jusqu'aujourd'hui.

VIII. — SCULPTURE DE LA RUE DE LA JUIVERIE, A FRÉJUS

C'est encore grâce à Mlle Berthier, de Cannes, que j'ai pu relever, en mai dernier, dans la petite rue de la Juiverie, et près la Place du marché, à Fréjus un fort joli médaillon de bois sculpté au début du XVIIIe siècle, et alors incrusté dans une curieuse porte plus ancienne.

Médaille de porte ; rue de la Juiverie, Fréjus.

Il montre un coeur en relief, surmonté de la croix, et sur la surface duquel sont les trois fleurs de lys de France. Du pied de la croix partent deux guirlandes végétales ; le tout un peu corrodé par le temps.

Quelle interprétation donner à ce motif ?

Ou bien il est l'image du coeur de celui qui le fit sculpter et qui voulut ainsi proclamer son double et vif amour pour la Religion, symbolisée par la croix, et pour la Maison royale de France ; ou bien c'est le Coeur de Jésus — encore qu'il ne porte pas la trace du coup de lance— et, même en le regardant avec les yeux de l'époque qui l'a produit, c'est bien là la première pensée qui vient d'elle-même à l'esprit : le Coeur de Jésus à la protection de qui un fidèle sujet confie la personne de son roi, une sorte de « Domine salvum fac Regem », chanté par le ciseau ; « Que Dieu vous ait en sa sainte garde », écrivaient toujours à leurs sujets nos anciens rois en terminant leurs lettres, « Que Dieu garde en son coeur notre Roi ! » semble répondre ici le notable de Fréjus qui de ce joli médaillon timbra sa porte...

Et maintenant, quelles conclusions générales tirer des documents iconographiques que nous venons d'examiner ?

Aucune, pour l'instant.

Je n'ai voulu que grouper ici les images antérieures à la Révolution qui montrent, en contact avec l'idée de royauté terrestre et les emblèmes des souverains d'autrefois le Cœur du Seigneur Jésus-Christ, espérant que d'autres y trouveront utilité pour leurs propres travaux, qu'il s'agisse de l'histoire ou de l'iconographie du culte du Sacré-Coeur.

L. CHARBONNEAU-LASSAY.

LOUDUN (Vienne)

La Terre dans le Coeur de Jésus. Motif central d'une gravure allemande de 1708 — Le Hiéron — Paray.

 

[1] Cf. M. L. Nouvelle Méthode raisonnée du blason ou de l’Art Héraldique du P. Ménestrier. Lyon, Bruysset-Ponthus, 1770 ; p. 394. — Ajoutons que dès le début du XVIIe s. les châteaux de Castille du blason royal de Portugal se simplifièrent en sept tours uniques ; les documents plus anciens portent les châteaux plus nombreux ; ainsi les armoiries portugaises sur la quatrième marque de l'imprimeur parisien Gilles Hardouin (1491-1521) portent douze châteaux donjonnés.— Les châteaux de Castille, sur les armoiries du comté de Poitou ont, à la même époque, subi semblable simplification. [2] Ginther : speculum amoris et doloris in sacratessimo ac divinissi mo Corde Jesu. Augsbourg J. J. Lotteri 1731-p. 68. [3] Et non des besans (pièces de monnaie orientale) comme le disent les traités de blason des trois derniers siècles. [4] Cf. Antonio Caétano de Sou/a i Hist. genealogica da casa Real Portuguza Usbonne, J. a. de Sylva 1735. T. I. p. 429. [5] C. L. Charbonneau-Lassay, in Regnabit. N° sep. 1922. p. 280-285. [6] On sait que l’expression a « de gueules » indique en blason la couleur rouge, comme « d'azur » désigne le bleu. [7] 6, Place St-Sulpice, Paris. [8] Cf. L. Charbonneau-Lassav. Les Sources du Sauveur, in Regnabit août sept. 1923. p. 204. [9] Je dois la connaissance de ce document, et beaucoup d'autres secoursintellectuels pour le travail que je poursuis, à l'une des très dévouées amies de Regnabit, Mlle Madeleine Berthier, directrice et fondatrice de la Firme des Beaux-Livres.—Bien respectueux et très vifs remerciements. [10] Cl. L. Charbonneau-Lassay. Les Marques des premiers imprimeurs français. in Regnabit janv. 1924. [11] Cf. Mgr Barbier de Montault : Pays, et Monum du Poitou. Paris, May et Motteroz, 1890, Ps. I, p. 167.

 

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Publié le par Rhonan de Bar
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L'Iconographie du Cœur de Jésus

LE CHRIST ASSIS DE VÉNIZY ET SON BLASON.

Les trois derniers siècles du Moyen-Age ont été vraiment un monde bien étrange, et bien puissamment expressif. A aucun moment de sa vie l'humanité n'a, autant qu'à cette époque, senti dans ses mains vibrer son âme sous les grands souffles de la Foi.

Voilà pourquoi les artistes d'alors ont été si personnels dans leurs conceptions sans pourtant qu'aucun d'eux paraisse avoir violé la discipline d'art, large et précise à la fois, qui imposa des formes générales à chacun de ces trois siècles admirables.

Les artistes de France, délestés de toutes les vieilles influences des paganismes morts, créateurs de l'art le plus beau, le plus aérien qui fut jamais, tenaient alors le premier rang dans le monde ; et parce qu'ils étaient de sincères et profonds scrutateurs d'âmes, ils surent excellemment créer d'impressionnantes attitudes.

Tout pétris d'esprit chrétien, et souvent même de vraie science spirituelle, ils prosternèrent leurs plus beaux talents devant deux, surtout, de grands dogmes de la foi chrétienne : au mystère de l'Eucharistie ils élevèrent d'incomparables églises, pour Celui de la Rédemption, ils les peuplèrent de merveilles d'art qui restent parmi les oeuvres les plus parlantes et les plus pathétiques du génie humain.

Les arts du XIe siècle et du XIIe n'avaient montré sur la croix que le Dieu triomphant par elle ; le XI IIe y plaça « l'Homme de douleur » et glorifia les instruments de son supplice ; le XIVe conçut un Christ convulsé, tordu par la souffrance et le couronna d'épines ; le XVe le montra au contraire pendant lamentablement à la Croix, exangue et droit, presque fantomatique.

Héritier de l'enthousiaste adoration des générations précédentes pour le Sang du Sauveur, pour cette rançon de pourpre payée à la Justice au nom de l'Humanité, ainsi rachetée, ce siècle quinzième sut faite jaillir de sa foi des créations d'un pathétique étonnant.

C'est ainsi qu'en l'honneur de ce sang sacré, et pour en montrer l'efficace vertu de purification et de rédemption, il inventa ces impressionnantes « fontaines de Vie » où tout un peuple de pécheurs parfois, se baigne dans des vasques profondes qu'emplit le Sang divin, tombé des plaies du Crucifié.

Plus, il imagina ces troublants « pressoirs divins » où le corps même du Christ remplace la cuvée de vendange foulée et d'où le sang s'échappe à flots. Il blasonna, sur de grands écussons de pourpre, non plus seulement l'image emblématique des saintes plaies, mais le Coeur et les mains et les pieds, percés de la lance et des clous. Et, comme incomparables « monstrances » pour ces mêmes blessures rédemptrices, il créa les Christs et les Vierges dits de pitié.

Cela, pour exalter, pour magnifier les souffrances corporelles de Jésus, et pour lui clamer la reconnaissance émue du monde rédimé.

Mais il voulut aller encore plus loin. Il voulut montrer aussi les douleurs intimes du Coeur même du Rédempteur pendant sa Passion.

Et, sur la terre de France, un humble artiste se trouva qui osa aborder avec sérénité ce déroutant problème. Et de sa prière et de son ciseau naquit un type sculptural nouveau, le plus poignant peut-être que jamais homme ait créé dans le domaine de l'art chrétien. Si belle fut trouvée son oeuvre qu'aussitôt, d'un bout du royaume à l'autre, on en fît des reproductions.

Pour situer son thème, l'artiste choisit l'instant de la Passion qui précède immédiatement le crucifiement : Jésus est arrivé à la limite dernière des forces humaines : Déjà, la veille, dans les affres du Jardin, son corps s'est trempé d'une sueur épuisante de sang ; et, depuis, ses nerfs se sont crispés sous les sarcasmes, les crachats, les soufflets, les brutalités sans nom de la tourbe qui l'a pourchassé de chez Anne chez Caïphe, de là chez Pilate, puis chez Hérode, et de nouveau chez Pilate.

Dans ce terrible trajet, son sang a coulé surabondamment sous les morsures du diadème d'épines, sous les verges et les fouets surtout d'une flagellation terrifiante. Trois fois il est tombé sous le poids du gibet qu'on lui a fait monter d'en bas, sur ses épaules tuméfiées.

Enfin, le voilà rendu !...

Le voilà rendu là où il doit mourir. Et c'est le moment tragique où l'artiste médiéval le prend, l'assied sur un quartier de roche, et, dans cet arrêt relatif des tortures extérieures de son corps, nous le présente pour nous montrer ce qui se passe en Lui.

Dévêtu et lié de cordes, ne gardant plus que sa couronne déchirante, de toutes ses plaies réouvertes par l'impitoyable arrachement de son vêtement, le sang descend librement tout le long de son corps, et, lentement, sa vie perle et s'égoutte par tous ses pores.

Maintenant, il regarde, de ses yeux d'homme, les bourreaux qui remuent sa croix et jettent devant lui les clous et les marteaux effrayants, pendant que ses yeux de Dieu s'affligent sur des visions d'ordre spirituel et prophétique : l'amoncellement des humaines et futures culpabilités et l'inutilité de son sacrifice pour des légions d'âmes parmi celles qui les commettront....

Épouvantes de la chair qui frémit jusqu'au coeur, épouvantements de l'esprit plus inexorables encore.

Et dans toute l'âcreté de cette angoisse portée à son paroxysme, le condamné est seul au milieu de ses persécuteurs.

Ses amis les plus chers l'ont abandonné ; le premier d'entre eux l'a renié, et il le sait ; Marie, sa mère, et Jean le bien-aimé, et les saintes compatissantes qui ont osé l'aborder pendant la montée douloureuse ont été repoussés ; le Cyrénéen même est parti.

Jésus est seul.

N'est-ce point-là le Vae soli ! du Livre de l'Ecclésiaste, dans toute sa froide et inexorable cruauté ? Malheur sur l'homme qui est seul quand la douleur agriffe son coeur et laboure son corps !

Voilà la phase, l'instant inaperçu souvent de la Passion du Sauveur qu'évoquent les Christ-assis des artistes du XVe siècle. Et cette image suscita, dès sa création, une telle ferveur de piété que les sculpteurs d'alors la taillèrent à profusion.

J'en connais en bois peint auxquelles leurs auteurs n'ont demandé qu'une attitude, qu'ils ont du reste su faire infiniment émouvante, tout en ne demandant aux formes de  l'anatomie humaine que le point de départ suffisant à leur poème. D'autres, ciselés dans la pierre avec une maîtrise admirable, sont de vrais chefs d'œuvre dans le plein sens du mot.

Je ne veux décrire ici que celui de la petite église campagnarde de Venizy, dans l'Yonne, en raison d'une particularité de l'ornementation de son socle qui ne peut pas ne point intéresser les lecteurs de Regnabit.

Le Christ-assis de Venizy est fixé dans la pose commune à toutes les statues de ce genre. A ses pieds, un crâne humain atteste que le rocher sur lequel il repose appartient au sommet du Golgotha qui s'appelle en latin Calvarius mons ; le Mont du Crâne. Un cercle fait d'une seule branche épineuse enserre le front divin, et les cheveux s'abandonnent en longues mèches, lourdes de sang glauque et figé. Une corde descend du cou entre le torse et le bras droit, se noue doublement aux poignets qu'elle rassemble et s'en vient entraver les deux jambes à mi-chemin des pieds aux genoux.

C'est bien là le grand sacrifié, dans toute l'angoisse de la suprême attente. Tout à l'heure on le prendra, car ainsi ligoté il ne saurait marcher, on le jettera sur la croix étendue à terre et les clous, un par un, feront crisser, en les disjoignant sous les coups répétés des marteaux, les os des quatre membres.

Mais, comme je l'ai déjà dit, à la minute précise où le sculpteur nous le donne à contempler, c'est le coeur seul qui souffre, mais effroyablement! Et tout en taillant dans la pierre son œuvre pieuse et tragique, le vieil imagier, pensant aux statues des souverains et des grands de son époque, s'est dit qu'à ce roi de douleur, aussi, il fallait un blason. Alors, sur un bel écusson il cisela ce motif étrange, mais combien significatif : Le Coeur de Jésus, membré de deux mains et de deux pieds percés par les clous de la Passion.

Le Coeur, lui, n'est pas blessé, c'est le Cœur du Rédempteur cloué à la croix, mais encore  physiquement vivant.

Assurément de telles figurations étonnent et choquent les yeux d'aujourd'hui, encore trop habitués aux fadaises de la béate imagerie, dite de piété, du XIXe siècle. Les vieux artistes des siècles de foi vivante taillaient dans la pierre ou le bois comme les auteurs d'alors écrivaient sur le parchemin rude, et le réalisme des uns et des autres était débordant de sens et de vie.

Les prédicateurs répétaient que le Sauveur des hommes ne s'est laissé « clou ficher en croix » que par immensité d'amour, qu'il était tout amour, tout cœur ! et dans sa rectitude de conception toute simple, l'imagier figura le Crucifié divin ainsi qu'il l'entendait dire : tout cœur.

Le Christ-assis de Venizy (Yonne). FIN DU XVe SIÈCLE.

Hauteur de la pointe de l’écusson au sommet de la statue : 1 m. 25.

Hauteur de l’écusson seul : 0 m. 105.

Seulement, telle est la supériorité en puissance de l'image stabilisée devant les yeux, sur la parole qui «frappe l'air une demi-seconde et s'envole, que nous entendons sans peine aucune décrire des choses qui, matérialisées devant nos yeux, heurtent et déroutent nos actuelles délicatesses. Nos artistes français du XVe siècle, sans avoir été pourtant d'un réalisme aussi rude que ceux d'Angleterre et d'Allemagne, ne les auraient point prises en pitié : Dans leur symbolisme religieux ils recherchèrent avant et sur toutes autres choses la puissance d'expression. Il fallait pour qu'ils leur puissent plaire, que les emblèmes exprimassent, jusqu'à les crier, les vérités ou les choses qu'ils devaient figurer ostensiblement. Et, pour si étrangement bizarre qu'elle soit à nos yeux, nous sommes bien forcés de reconnaître que l'image du Cœur crucifié de Venizy possède à son actif cette entière plénitude d'expression.

Je ne crois pas en effet qu'il eut été possible d'affirmer plus explicitement par la sculpture que le Cœur de Jésus fut tout à la fois le principe et le point de départ de notre rédemption, le physique et sensible où vinrent aboutir les souffrances inouïes du Rédempteur, et aussi la source naturelle et première qui fournit aux blessures du supplice le sang qu'elles répandirent avant que « tout fut consommé ».

Maintenant, c'est à l'éminent maître Emile Mâle que je vais emprunter le dernier mot de ces pages. Parlant en son dernier ouvrage[1] des œuvres les plus pathétiques inspirées par la piété aux artistes du XVe siècle, il précise fort justement que « ce qu'ils ont voulu glorifier ce n'est pas la souffrance, mais l'amour ; car, ce qu'ils nous montrent, c'est la souffrance d'un Dieu qui meurt pour nous. La souffrance n'a donc de sens que quand elle est acceptée avec amour, quand elle se transfigure en amour : «aimer» reste au XVe siècle, comme au XIIIe le suprême enseignement de l'art chrétien ».

L. CHARBONNEAU-LASSAY. 1924

 

[1] L'Art religieux à la fin du Moyen-Age en France, p. 97. Paris, Colin 1922.

 

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L'ÉGLISE PAROISSIALE

DE

SAINT-GERMAIN-EN-LAYE

 

Saint-Germain-en-Laye, nommé d'abord Lida, ensuite Ledia, Leia, Germanopolis Ledia, enfin Montagne-du-Bon-Air en 1793, était autrefois une ville essentiellement religieuse : Outre les églises de la Paroisse, de Saint-Léger, de Saint-Eloi ou des Recollets, elle avait les chapelles de Sainte-Radegonde, du Château-Vieux, du Château-Neuf, du Prieuré ou Saint-Nom de Jésus, de Saint-Michel, de la Muette, des Vieillards, de la Charité, des Ursulines, de la congrégation des hommes et des femmes, de Saint-Thomas de Villeneuve, de Saint-Fiacre, de Saint-Sébastien et de Saint-Remi. Çà et là -s'élevaient des croix qui ont disparu depuis la Révolution française. — Nous citerons entre autres la croix du Marché, au pied de laquelle se trouvait le carcan public[1], la croix Dauphine sur la place qui en conserve le nom, la croix de la Mission dans la rue de la Grande-Fontaine, la croix de la Paroisse et celle de Filliacum-Curtis (Fillancourt).

Dans notre antique et belle forêt plusieurs chênes étaient ornés de petites  statues de saints : tels étaient les chênes de Sainte-Barbe, de Saint-Joseph, de Sainte-Anne, de Saint-Hubert, de Saint-Léger, de Saint-Yves, de Sainte-Honorine, de la Vierge et de Sainte-Geneviève. Ce fut aussi sous l'influence d'un esprit éminemment chrétien, que furent fondés l'Hôtel-Dieu(1225), dans un emplacement voisin de la Gour-Larcher (rue de Paris, entre les numéros 40 et 42), l'hospice de la Charité en 1670,entre la rue de Poissy et la rue aux Vaches (maintenant rue de la République), l'hôpital des Vieillards, en 1678,dans la vallée de Fillancourt et l'Ecole des frères, en 1745; ces derniers installes d'abord dans une maison appartenant à la Fabrique, furent cinq ans après transférés rue de Pontoise, dans l'hôtel de la Chancellerie.

Une étude sérieuse de tous ces pieux et vénérés souvenirs fournirait matière à un livre qui ne serait pas moins attrayant qu'instructif. Amateur des vieilles gloires de notre patrie adoptive, un jour, s'il plaît à Dieu, malgré l'insuffisance de nos ressources, nous essayerons d'accomplir cette oeuvre intéressante. Aujourd'hui, c'est à notre église paroissiale et à ses dépendances que nous dédions la présente notice. Ce monument, dont l'origine remonte au commencement du XIe siècle, a subi de nombreuses transformations ; nous aurons soin de les faire connaître aussi exactement que possible ; puis, après quelques mots sur l'ancien Prieuré, nous consacrerons un chapitre spécial aux prêtres. Qui ont exercé les fonctions curiales dans notre cité depuis le XVe siècle, jusqu'à nos jours. Nous avons pensé qu'il était convenable, disons mieux, qu'il était juste, de perpétuer la douce mémoire de ceux qui furent nos pères dans la foi chrétienne. Colligite fragmenta ne pereant. « Recueillez les fragments afin qu'ils ne périssent pas. »

 

I

Église primitive —brûlée par les Anglais, elle est rebâtie sous le règne de Charles V, dit le Sage ; agrandissement, cloches, chapelles, cimetière, fontaine de Charles IX.

 

A l'endroit où s'élève aujourd'hui notre église paroissiale, il y avait dès le principe une humble chapelle sous le vocable de Saint-Gilles, patron d'un grand nombre de monastères ; elle dépendait-alors d'un village qui a joui d'une certaine réputation jusqu'en 1793/mais dont il ne reste guère plus que le souvenir, Saint- Léger-des-Bois ou en Laye[2].

A la place de cette antique chapelle, un roi de France que sa dévotion a rendu célèbre, Robert-le-Pieux, fit édifier, vers l'an 1020, une église qu'il dédia à saint Vincent et à saint Germain. Il existe plusieurs saints du nom de Vincent, mais ici, et les historiens sont unanimes sur ce point, il s'agit de Vincent diacre, Espagnol de naissance et l'un des plus illustres confesseurs de la foi. Quant à saint Germain, est-ce l'évêque d'Auxerre, contemporain de sainte Geneviève, ou bien l’évêque de Paris, grand aumônier du roi Childebert ? D'après un auteur qui écrivait en 1647, ce serait l'évêque d'Auxerre[3].

Nous lisons aussi dans un martyrologe portant la date de 1686, et composé spécialement pour notre église paroissiale. «On garde dans cette église un morceau du crâne de saint Germain apporté de la ville d'Auxerre par Robert, roi de France, lequel pour réparer les torts, griefs et dommages faits à l'église d'Auxerre, pendant le siège qu'il avait mis devant cette ville, apporta ladite relique et fonda cette église à l'honneur de saint Germain en la forêt de Laye[4] ».

Dans le cas où cette opinion serait réellement établie, la fête patronale de notre cité devrait avoir lieu le 31 juillet et non pas le 28 mai, comme cela se pratique habituellement.

Selon d'autres historiens, parmi lesquels nous remarquons le savant abbé Leboeuf, le patron titulaire de notre paroisse serait, au contraire, St Germain, évêque de Paris[5].

Ce dernier sentiment, que nous trouvons également dans un « Propre » de l'an 1769, nous semble mieux fondé. Déjà, sous le règne de Robert-le-Pieux, voulait-on indiquer l'évêque d'Auxerre, on ajoutait l’épithète : « Antissiodorensis » tandis que l'on disait tout simplement saint Germain, lorsqu'il était question de l’évêque de Paris ; mais, faute de preuves concluantes, nous laissons aux érudits le soin de trancher la controverse.

Robert-le-Pieux enrichit notre église de bienfaits et de privilèges, qui furent confirmés par ses successeurs, comme l'attestent plusieurs lettres patentes dont nous possédons des copies parfaitement authentiques.

Voici en quels termes débute une charte donnée par Louis-VI, dit le Gros, l'an de grâce 1124 : Universa bénéficia quae antecessores nostri Francorum reges ecclesiae Beati Vincentii et Sancti Germani de Leia, videlicet Robertus rex qui ecclesiam ipsam a fundamento fundavit et Henricus rex ipsiu & filius et Philippus pater noster conlulerunt, concedimus et firmamus.[6] « Nous accordons et  confirmons tous les bienfaits qui ont été concédés à l'église de Saint-Vincent et de Saint-Germain-en-Laye par les rois, nos prédécesseurs, savoir : Robert, fondateur de cette église, Henri, son fils et Philippe, notre père». En quoi consistaient ces bienfaits ? C'étaient diverses donations, parmi lesquelles figurent la terre de Fillancourt, l'autel d'Orgeval-en-Pincerais, celui de Boran-en-Beauvoisis et l'église de Sainte-Marie, dans l'Ile-de-France ; c'était aussi le droit de percevoir la dîme sur les terrains d'Auvert, de Montfort, de Triel et de Charlevanne [7].

Cette église, que Robert-le-Pieux avait entourée d'un monastère dont nous parlerons plus loin, était restée depuis son origine dans une indépendance absolue de tout Ordinaire, quand Imbert, évoque de Paris, obtint qu'elle fût mise sous son autorité  ; mais bientôt ayant reconnu le peu d'importance d'une concession qu'il avait d'abord ardemment sollicitée, il en abandonna sans peine le gouvernement spirituel aux bénédictins de Colombes (diocèse de Chartres)lesquels en avaient déjà la possession temporelle ; ceux-ci se chargèrent définitivement de son administration vers 1090, après que Philippe Ier, roi de France, eût fait reconstruire en partie les bâtiments du monastère.

Lorsque St-Germain-en-Laye devint résidence royale et, par conséquent, localité importante, on vit un autre évoque de Paris, Maurice de Sully, soutenir, contrairement aux bénédictins de Colombes, que l'église et le monastère étaient sous quelques sa juridiction, attendu, disait-il, qu'ils se trouvaient situés dans son diocèse et que depuis longtemps, il avait préposé un prêtre aux habitants du lieu. Deux chanoines, désignés pour arbitres, mirent fin à ce débat par une transaction signée l'an de grâce 1163, le 13 des calendes de mai.

Voici les principales conditions qui furent  stipulées entre les deux parties : « Si l'église de St-Germain avait besoin d'une nouvelle consécration, elle serait faite par l'évêque de Paris ; à celui-ci appartiendrait également le droit de donner la tonsure et de conférer les ordres sacrés à ceux de la ville qui voudraient se consacrer à Dieu ; l'abbé de Colombes recevrait dudit pontife les pouvoirs spirituels et la charge d'âmes ; il pourrait, s'il le voulait, charger des fonctions curiales, dans ladite église, ceux des curés voisins relevant du diocèse de Paris, soit celui d'Aupec, soit celui de Mareil ; il ne devait être soumis ni au droit de visite, ni au droit de synode, mais en signe de respect et de  soumission, il ferait hommage d'un besan à chaque évoque de Paris, l'année de son élévation à l'épiscopat[8]

A partir de cette époque, notre église ne porte plus dans les anciens titres le vocable de Saint-Vincent, mais uniquement celui de Saint-Germain ; elle fut incendiée par les Anglais en 1346, sous la conduite du Prince-Noir, quelques jours avant la fameuse bataille de Crécy ; reconstruite pendant le règne de Charles V, celui-là même qui, selon Christine de Pisan, fist moult reidifier le Castel de Saint-Germain, on y éleva deux clochers d'inégale hauteur et aux flèches très élancées. Les rois François Ier, Henri II et Charles IX déléguèrent sur les coupes des forêts de Laye et de Marly les fonds nécessaires à ses réparations annuelles. En 1586, deux chapelles (Saint-Michel, Saint-Pierre et Saint-Paul) y furent bâties aux frais de messire et vénérable Dominique Boullard, curé de la paroisse ; Henri de Bourbon, prince de Condé, lui donna de superbes ornements le jour où en présence de toute la maison royale, (23janvier 1596), il y fit sa profession de foi catholique ; en 1610, elle s'enrichit des reliques de Saint-Victor pape et de Saint-Honoré, évêque[9]. Au milieu du chœur apparaissait une belle châsse où étaient conservés plusieurs ossements de Saint-Clément et de Saint-Charles Borromée[10].

En mars 1632, durant la fête d'un de ces grands pardons que l'on nomme Jubilé, on vit se presser dans son enceinte une foule considérable  de prêtres et de pontifes, parmi lesquels figuraient les cardinaux de Lion et de Richelieu ; elle reçut de la reine Anne d'Autriche un grand soleil en vermeil paré de riches émeraudes ; Louis XIII à qui elle était redevable d'une magnifique croix tout en cristal, y vint en 1638,entouré des princes et des seigneurs de la cour, rendre à CELUI de qui émane toute puissance, de solennelles actions de grâces, pour la victoire remportée sur les Impériaux devant la ville de Rhinfeld ; on remplaça en 1660 ses deux clochers par une tour fort basse, mais très solide ; son campanille renfermait alors quatre cloches : là première portait le nom de Marie, à cause de la chapelle de la Vierge ; la seconde due aux libéralités de Jean de la Salle, capitaine du Roi, s'appelait Jérémie ; on nommait la troisième Catherine[11] et la quatrième Marguerite pour rappeler la mémoire de deux princesses, dont l'une était sœur et l'autre fille de Henri II.

Le premier novembre 1670, Hardouin de Péréfixe, archevêque de Paris, après un vif démêlé avec Monseigneur de Chartres, vint prendre possession de notre église paroissiale par un service solennel où parut toute la Cour [12]. Louis XIV lui témoignait une affection particulière : nous lisons dans les auteurs contemporains qu'il lui accorda plus de cent mille francs et que maintes fois il y présenta le pain bénit avec une magnificence vraiment royale. En 1677, on y construisit un portail surmonté de deux frontons triangulaires et dont le plus grand était intercepté par une rosace. Quelques années après, cet édifice étant insuffisant à contenir le nombre toujours croissant des fidèles, on résolut de l'agrandir en prenant sur la cour du prieuré le terrain qui serait nécessaire. Messire Jacques Desoleux, alors prieur, fut obligé d'en céder 23toises de long sur 4 de large pour placer la sacristie et les salles destinées aux catéchismes ; mais comme il ne pouvait en aliéner les fonds, il fut passé entre lui et les marguilliers, Antoine, porte-arquebuse du roi, et François Ferrand, seigneur de Fillancourt, un acte par lequel la paroisse s'engageait à faire célébrer tous les ans une grand'messe à l'intention du prieur, quel qu'il fût, et à lui payer une redevance annuelle de six sols ; au moyen de cet accord, on put faire travailler à la démolition d'un ancien bas-côté dont les arcades et les piliers se trouvaient minés par les eaux. Le 12 septembre1681, vers quatre heures, une grande partie du chœur et de  la grande nef s'écroula pendant l'office ; mais heureusement il n'y eut personne de blessé ; Colbert se transporta sur les lieux pour vérifier l'état des bâtiments et sur le compte qu'il en rendit, Louis XIV ordonna une reconstruction générale.

Dans cette église, dont le célèbre artiste Israël Silvestre nous a laissé une gravure, reposaient les cendres de Jacques Hecquet, de Boullard et de Claude Benoist, curés de la paroisse ; outre le maître autel, elle avait les chapelles de St-Roch, de St-Sébastien, de St-Michel, des apôtres Pierre et Paul, de St-Firmin, de St-Glaude, de St- Crespin, de St-Fiacre, de St-Nicolas et de l'Annonciation. Celle-ci avait été fondée en 1598 aux frais de Louis Alberti[13].

C'était auprès de l'église (place actuelle de la paroisse) que se trouvait le premier cimetière public de Saint-Germain. Dans ces âges de foi, nos pères n'avaient pas songé, sous prétexte de salubrité, à transporter leurs chers défunts loin des habitations ; mais ils aimaient à les posséder au milieu d'eux. Et pourquoi cela ? Ils pensaient sans doute que la vue des tombeaux, salutaire pour eux-mêmes, devait l'être également pour les morts, en rappelant ces derniers à leur souvenir, quand l'heure de la prière les appelait au Temple.

On voyait aussi sur cette même place une pyramide en pierre, aux armes de

France, surmontée d'un globe qui portait une couronne royale. Le pied de la colonne était environné d'un bassin auquel on arrivait par trois marches circulaires et qui recevait les eaux d'une fontaine perpétuelle ; dans plusieurs grandes circonstances, la fontaine jeta du vin.

Ce monument encore debout en 1807 avait été bâti en mémoire de la naissance de Charles-Maximilien, plus tard Charles IX.

 

[1] On appelait carcan un cercle de fer au moyen duquel l'exécuteur des hautes œuvres fixait par le cou, à un poteau, celui était convaincu d'avoir commis certains crimes. [2] Précis historique de Saint-Germain-en-Laye (1848), par MM. Rolot et de Sivry, page 92. [3] ANDRÉ DUCHESNE, Antiquités des Villes de France, page 219. [4] JACQUES ANTOINE, Marguillier, porte-arquebuse de Louis XIV, ouvrage manuscrit, conservé dans les archives de la Fabrique.

[5] Histoire du diocèse de Paris, tome 7, page 211. [6] Voir DOM MARTENE. Amplissima Collectio scriptorum veterum, tome 1 ; Antoine l'Aîné, Histoire des Antiquités de Saint-Germain- en-Laye et des environs, ouvrage manuscrit dont notre bibliothèque municipale possède une copie.[7] Charlevanne, ainsi nommé d'une vanne ou pêcherie, dont l'origine remonte à Charles Martel, était situé sur les bords de la Seine, près Rueil ; voir la preuve de ce fait dans l'Histoire de Saint-Germain-en-Laye, par GOUJON, page 314. Charlevanne ne fut donc pas le nom primitif de notre cité, comme l'ont prétendu bien à tort auteurs. [8]Voir pour les détails : Gallia Christiania, tome VIII, colonne 1254 et aux Preuves, colonnes 388, charte LXIV ; Antoine l'aîné, ouvrage déjà cité. Le besan, monnaie de Byzance ou de Constantinople représentait sept francs d'aujourd'hui. [9] Voir dans les archives de la un Fabrique procès-verbal relatif à ces reliques.

[10] Ce dernier était le patron du clergé de la Paroisse, voir Propre de 1769, page. 129, 4 novembre. [11] Cette troisième cloche s'étant sera refondue cassée et bénite en 1739. Voici quelle en était la suscription : « L'an 1730, je lus nommée Louise par Louis Quinze, roi de France et de Navarre et par la reine Marie-Félicité de Leczinska, son épouse. » [12] L'évêque de Chartres prétendait que la cure de Saint-Germain ressortissait de son diocèse ; mais il fut débouté de ses prétentions par un arrêt du Conseil d'Etat. Voir à ce sujet Gallia Christiana, tome VII colonne 183 ; Antoine l'aîné, Antiquités de Saint-Germain. [13] On trouve un plan de cette église dans, le martyrologe manuscrit de l'Eglise paroissiale de Saint-Germain-en-Laye. Par Jacques Antoine, marguillier.

II

Reconstruction de l’Église sous les auspices de Louis XIV. — Première pierre, feu de joie, façade. — Projets d'agrandissement sous Louis XV, médailles. État de l’Église au moment de sa démolition en 1824.

 

La première pierre du nouvel édifice lut posée par le duc de Noailles, chargé de représenter Louis XIV. Au jambage d'une petite porte qui menait au Prieuré, on déposa trois médailles, dont deux en argent aux effigies du roi et de la reine ; dans la troisième qui était en plomb furent gravés les titres du duc de Noailles et les noms des marguilliers, Antoine et Ferrand, avec l'inscription suivante : Cette église a été rebâtie du règne et des bienfaits de Louis XIV, dit Le Grand, en 1682[1]. Ce fut Hardouin--Mansard, architecte de la couronne, qui dirigea les travaux ; on les poussa avec une telle activité qu'ils furent achevés dans l'espace d'une année. Le10avril 1683, veille des Rameaux, l'archevêque de Paris, Monseigneur François de Champvallon, vint consacrer le nouveau temple, et les habitants, en reconnaissance des bontés de Louis XIV, arrêtèrent qu'on fêterait tous les ans l'anniversaire de sa naissance (5 septembre), par une procession autour de la ville, qui serait suivie d'un Te Deum et d'un feu de joie. Après le décès du roi, un service des morts devait remplacer la procession. Cet hommage fut rendu notoire par une épigraphe sur un marbre blanc que l'on plaça dans le choeur de l'Eglise. A ce sujet, l'archevêque de Paris fit un mandement dans lequel il exhortait les paroissiens à se rendre exactement à cette cérémonie qu'il célébra lui-même, pour la première fois, en présence du clergé et du marquis de Montchevreuil, gouverneur de St-Germain. Jacques II, roi d'Angleterre et la reine, son épouse, Marie d'Esté, n'oublièrent jamais, pendant leur séjour dans notre ville, d'assister à cette fête. C'étaient eux-mêmes qui 'allumaient le feu[2].

La façade de cette église se composait de deux parties distinctes : le clocher et le portail. Le clocher, à forme rectangulaire, était armé de deux contreforts entre lesquels on remarquait une porte à cintre surbaissé et couronnée d'un attique supporté par deux consoles. Une plaque encastrée dans un chambranle ornementé faisait connaître l'époque où le bâtiment avait été construit. Le campanille ouvert d'arcades ayant chacune quatre abat-sons se terminait par une balustrade dont les angles étaient ornés de Vases en forme d'urne funéraire.

Le portail présentait aussi, du moins dans sa partie basse, la surface d'un rectangle ; au centre s'ouvrait une grande porte à laquelle on montait par neuf marches que séparait un palier intermédiaire ; dans l'imposte deux dauphins soutenaient un écusson timbré de la couronne royale ; on voyait ensuite deux anges, un lis à la main, tourner leurs regards vers l'effigie de sainte Véronique, au-dessous de laquelle on avait gravé la face de l'Homme-

Dieu ; les statues de saint Germain et de la Sainte Vierge surmontaient deux petites portes bâtardes presque à niveau du sol ; ces statues étaient couronnées d'arcades et de macarons ; au-dessus de l'entablement était un acrotère avec un oculus qui avait à droite et à gauche des attributs héraldiques. Dans le tympan rayonnait un soleil ; assis sur le fronton, deux anges, aux ailes éployées, se trouvaient séparés par une croix latine.

On peut voir, dans le martyrologe de Jacques Antoine, un plan de cette église en 1682 ; soixante-quatre ans après, Louis XV ordonna de lui donner de plus amples proportions et pour assurer l'exécution de ses ordres, il assigna par un édit du 20 juillet 1746 certaines sommes annuelles qui, s'étant accumulées, formèrent, au bout de 18ans, un capital assez élevé pour pouvoir commencer les travaux ; de tous les plans qui avaient été présentés, on adopta celui de M. Nicolas Potain, parce qu'il offrait au clergé et à la ville une foule d'avantages notables. Ce fut le duc d'Ayen qui posa au nom du roi la première pierre, le 20 novembre 1766, dans le quatrième pilier à gauche, quand on entrait par le grand portail ; on mit dans cette pierre, enfermées dans un coffre de bois de cèdre, six médailles d'égale grandeur : une en or du poids de six jouis de 24livres deux en argent valant chacune 9 livres et trois de bronze ; elles portaient d'un côté : Lud. XV, rex christianiss, et de l'autre : Pietas Augusta novi sancti Germani templi primum lapidem posuit anno M.DCCLXVI [3].

Cette première pierre fut bénite par messire Jérôme Legrand, curé de la paroisse ; la justice qui assista en robe à cette cérémonie était composée de MM. Claude Jouanin, lieutenant ; Plouvyé, Duchateau, Blondeau, Panniers, procureurs ; Parizot, greffier ; Séjourné, huissier et premier audiencier ; Mathieu Bataille, Jacques Cordier, huissiers priseurs et Lemoine, huissier de police ; on y remarquait aussi MM. Potain, architecte, Leroux, Foulon, Sandrier et Gaudron, entrepreneurs[4].

Les travaux se poursuivirent assez activement jusqu'en 1787, année où l'intendant du roi invita l'architecte à réduire ses premiers plans par mesure d'économie.

Cette réduction opérée, on adjugea l'entreprise aux frères Sandrier, moyennant la somme de 359.400 livres, qui devait leur être payée au fur et à mesure de l'avancement des travaux, à la charge par eux de les avoir terminés dans l'espace de trois ans ; mais les versements n'étant effectués qu'à de grandes distances et par acomptes insuffisants, les sieurs Sandrier se virent forcés de ralentir les travaux, lesquels allaient être entièrement suspendus par les événements de la Révolution française. Le 21août 1816, le conseil municipal demanda l'allocation annuelle de la somme de 15.148fr. 51cent., à l'effet de reprendre les constructions abandonnées.

A cette époque, notre église était partagée en deux grandes nefs ; égales et voûtées ; celle du choeur et celle de la Vierge. On entrait dans la première par la porte principale, tournée alors sur la place de la paroisse. Là étaient l'orgue, placé dans une tribune-de-bois que supportaient deux colonnettes de fer, le banc de l'oeuvre surmonté d'un Christ, un grand aigle qui servait de-pupitre et la chaire donnée par Louis XIV en 1681[5].

Des colonnes corinthiennes dont le soubassement portait les chiffres entrelacés d'Anne d'Autriche et de Louis XIII, ornementaient le retable du Maître-Autel [6].

Un porche sombre, percé sous le clocher, donnait accès à la nef de la Vierge, qui était séparée de celle du choeur par trois arceaux reposant sur des piliers carrés ; l'autel était orné de colonnes couronnées d'un fronton circulaire ; au bas delà nef se trouvaient les fonts baptismaux et une porte qui communiquait avec la chapelle du Prieuré, au moyen d'une galerie couverte [7].

Avant la Révolution, cette église était richement pourvue d'ornements de toute espèce, comme le prouve l'inventaire qui en fut fait en 1743 ; dans son enceinte avaient eu leur sépulture Louis Lenormand, sieur de Beaumont et gouverneur de Saint-Germain, Ramsay, chevalier baronnet d'Ecosse, le duc d'Orléans, second fils du roi Henri IV, messires François Converset et Pierre Cagny. Ces deux derniers avaient été curés de la Paroisse.

Là aussi furent placés quelques restes de Jacques II, roi d'Angleterre, de sa femme Marie d'Esté et de leur fille Marie-Louise.

[1] On a dit parfois que ces médailles avaient été retrouvées en 1824 ; c'est erreur. Les médailles retrouvées en une constataient la 1824 sous Louis pose de la première pierre dessous XV, comme nous le disons ci-dessous. [2] Voir l'abbé Leboeuf Diocèse de Paris, t. VII. Paris, p. 223 ; Mercure de Septembre, 1695 ; Goujon, Hist. de St-Germain, p. 315 ; Rolot et de Sivry, Précis, p. 195. [3] Ces médailles ont été retrouvées en 1824 ; celle en or est à la bibliothèque municipale ; elle s'était égarée, on vient de la remettre à sa place : les cinq autres avaient été déposées dans le trésor de la Fabrique ; il n'en reste plus que deux, une en argent et l'autre en bronze. [4] Nap. Laurent, dans l'Industriel de Saint-Germain-en-Laye, 1868, 5 décembre, page 195. [5] Cette chaire actuelle se trouve dans l'église. [6] Elles ornent aujourd'hui l'autel de la chapelle Sainte-Anne. [7] Pour plus de détails voir Rolot et Sivry.

III

Église actuelle : Façade, clocher, orgue, sanctuaire, Notre-Dame-de-Bon-Retour, peintures d'Amaury Duval.

 

Une loi du 21 juillet 1824 ayant autorisé la ville à faire un emprunt de quatre cent mille francs et à s'imposer extraordinairement pendant douze années, les constructions de l'église furent reprises et conduites sous la direction de M. Moutier, architecte et de M. Malpièce, vérificateur expert, mais avec de grandes modifications dans les données primitives de M. Nicolas Potain[1] . Monseigneur l'évêque de Versailles consacra le nouvel édifice le 2 décembre 1827. Quelques années après, d'énormes vices de construction donnèrent lieu à un grand procès contre MM. Moutier et Malpièce[2]. La ville Payant perdu fut contrainte de faire à ses propres frais la restauration générale d'un monument pour l'édification duquel elle s'était déjà imposé de bien lourds sacrifices Les travaux commencés en 1849, sous les ordres de M.Nicolle, architecte, furent confiés aux entrepreneurs et artistes suivants : Blard, maçonnerie ; Bayonne , charpente ; Lerenard, serrurerie ; Féry, menuiserie ; Monduit, plomberie ; Blanchin, peinture ; Sauzin, aîné, Delafontaine et Oltin, sculpture ; Amaury Duvaly. Peinture monumentale (fresques) ; Gornuelle, vitraux.

La façade de l'église est précédée d'un vaste perron en pierre, élevé de neuf marches et entouré d'une grille de fer due à la piété de madame Oger, née Lecomte. Sur ce perron s'élève un portique soutenu par six colonnes, dont quatre de face et une de chaque retour ; le plafond en plates-bandes forme des caissons qui produisent un bel aspect, entablement est couronné d'un fronton triangulaire dans lequel apparaît sculptée en bas-relief la Religion assise sur un trône ; à l'un de ses côtés sont la Foi, l'Espérance, la Charité, et à l'autre saint Mathieu, saint Marc, saint Luc et saint Jean avec leurs attributs : L'homme, le lion, le bœuf et l'aigle[3]. Au-dessus de la porte principale on lit ces mots : D.O.M. SVB.INV. S. GERMANI. « Au Dieu très bon, très grand, sous l'invocation de saint Germain ».

Le clocher se trouve à l'extrémité de l'église : C'est une tour carrée reposant sur quatre piliers réunis au moyen d'une double voûte d'arête et formant un petit porche auquel on arrive par un perron de 13marches[4]. Le campanille a des pilastres surmontés d'arcades à jour et couronnées d'un entablement. Le toit est à quatre plans inclinés ; on y remarque à la partie inférieure un cordon d'antéfixes renfermant chacune une croix grecque pâtée ; autour du cadran de l'horloge sont les douze signes du zodiaque en bas-relief avec quatre têtes d'ange soigneusement sculptées. Nous lisons au-dessus delà frise : AEDIFICA VIT CIVITAS SANCTI GERMANI. ANNOM DCCCXXVII « Construit par la ville de Saint-Germain, l'an 1827. « Sur la face nord, à un mètre environ du sol, est cette inscription : Ville de Saint-Germain - en - Laye. Nivellement, repère central 66 m. au-dessus de zéro de l'échelle du pont de la Tournelle. Le zéro de l'échelle du pont de la Tournelle à Paris est à 26m.25c. au-dessus du niveau de la mer.

Bâtie sur un plan en forme de croix, l'église se compose d'une grande nef flanquée de deux côtés latéraux ; le fond est demi-circulaire; il n'y a pas ici de voûte, mais un plafond formant des caissons renforcés : C'est un lointain écho des riches plafonds que l'on admire dans plusieurs basiliques de la Ville Eternelle ; à droite et à gauche de la grande porte, on apercevait en 1817deux belles statues en pierre représentant saint Pierre et saint Paul ; vers 1855, elles furent transportées sous le portique de la chapelle Sainte-Anne où nous regrettons de ne plus les voir ; que sont-elles devenues?

Nous l'ignorons. Le grand orgue, œuvre de Clicquot, le plus célèbre facteur du XVIIIe siècle a subi en 1852 une métamorphose qui le place au nombre des meilleurs instruments dont s'honore la capitale ; il a quarante jeux et quatre claviers dont un de pédales ; ajoutons qu'il possède plusieurs jeux des vieilles orgues, tels que tierce, quarte, quinte et nazard.

A gauche, entre deux colonnes, est la chaire que supporte un superbe lion doré ; elle avait d'abord été faite pour la chapelle du château de Versailles ; le maréchal Anne-Jules de Noailles l'obtint de Louis XIV et les marguilliers François Ferrand et Jean Antoine la firent transporter à Saint-Germain en 1681 ; il est probable, dit un historien moderne, que plusieurs des illustres orateurs du XVIIe siècle y sont montés pour faire entendre ces voix puissantes dont l'écho est arrivé jusqu'à nous.

Dans l'ancienne église, la chaire était appliquée contre le mur gauche qui formait un des-côtés de la rue de la Paroisse ; son escalier était d'une grande richesse, on l'a remplacé par un tambour sans valeur ; les peintures primitives qui faisaient admirablement ressortir tout le fini du travail, ont également disparu. Au milieu apparaissait un écusson portant les armes de France aux trois fleurs de lys avec deux coqs gaulois pour supports ; on lui a substitué, en 1830, une croix rayonnante surmontée d'une corbeille de fruits et de fleuri[5]. Nous n'approuvons pas ces changements que nous taxerions volontiers de vandalisme.

L'orgue du choeur, remarquable par la puissance et la variété de ses timbres, possède dix jeux et deux claviers ; il sort de la maison renommée du facteur Cavaillé-Coll. Quant au grand orgue dont nous avons parlé précédemment, qui passe communément pour être l'œuvre de Clicquot, il serait, d'après M. Arthur Coquard, contemporain de Louis XIV ; commencé en 1698, il aurait été complété en 1709.

Dans quelle mesure les Clicquot qui sont très postérieurs y ont-ils mis la main ?

C'est un point ajoute M.Coquard que nous que nous n'avons su élucider[6].

Les stalles proviennent de l'ancien hôpital des vieillards dans la vallée de Fillancourt. Le sanctuaire se trouve séparé du choeur par une balustrade en marbre à hauteur d'appui ; la grille de communion, d'un beau travail, était jadis dans la chapelle du Château-Vieux de Saint-Germain. Revêtu de marbre et de jaspe, le maître-autel est d'une forme noble et sévère. Les candélabres à branches que nous y remarquons, à droite et à gauche, tenus par deux anges, sont une donation de Notre-Dame-des-Victoires.

Autrefois, la partie circulaire était fermée par une grille de fer couronnée de fleurs de lys ; nous y voyons aujourd'hui neuf colonnes ioniques sur lesquelles repose une demi-coupole dont nous parlerons plus loin[7].

Quelques auteurs ont écrit que notre église était orientée. Plût à Dieu qu'ils eussent dit vrai, mais ils se trompent.

Une église est orientée lorsque son chevet regarde le levant ; lorsque, pendant la célébration des saints mystères, nous avons le visage tourné vers ces plages d'où nous vient la lumière, image du Christ, la lumière par excellence. Dans cette disposition de nos temples, il y a un magnifique symbolisme que les architectes du moyen-âge avaient soin de ne pas oublier. Or, ici, quand le prêtre est à l'autel, ce n'est pas vers l'endroit où le soleil se lève, mais c'est au contraire vers l'occident que nous tournons les regards.

A gauche du sanctuaire, dans les bas-côtés, il est une statue de la Vierge tenant dans ses bras l'enfant Jésus ; trouvée sur la place du Château, lors des fouilles pour la construction de la nouvelle église, elle fut déposée dans un jardin du voisinage, où elle resta environ cinquante ans, exposée aux intempéries des saisons, jusqu'au jour où le curé de la paroisse, le vénérable M.Collignon, la fit transportée dans l'ancienne sacristie[8] (1835).

C'est par les soins de notre dernier et regretté pasteur, M.Louis Chauvel, qu'elle fut placée, le 25mars 1868,à l'endroit où elle reçoit aujourd'hui nos pieux hommages ; il y eut à cette occasion une cérémonie très émouvante, suivie du chant d'un cantique dont voici le début:

 

Ah ! la voilà La Madone chérie,

Qui si longtemps à nos yeux se voila

Elle revient dans sa chère patrie

Et nous crions d'une voix attendrie

Ah ! la voilà.

 

Cette statue, un des plus purs spécimens de la statuaire catholique au moyen-âge, remonte au 13e siècle ; le bloc de marbre où elle fut taillée était sorti des carrières.de Mesnil-le-Roy et tiré du banc royal. Quelques-unes de ses parties, qui avaient clé endommagées, furent rétablies dans leur état primitif par M. Dagand, d'après les indications de M.Millet, l'habile architecte si connu dans notre cité. C'estau pinceau de M.Desouches qu'est due l'ornementation[9](1).On invoque cette statue sous le titre de Notre-Dame de Bon-Retour. Un bref du Saint-Père, daté de Rome, 5 mars 1869, contresigné par le cardinal Paracciani Clarelli, approuve le vocable et accorde à cette dévotion des grâces spirituelles, entre autres une indulgence plénière à tous ceux qui, vraiment pénitents, après avoir confessé leurs fautes et s'être nourris du pain eucharistique, vénéreront dévotement la susdite statue, le jour de l'Annonciation de la Bienheureuse et Immaculée Vierge-Marie, ou l'un des sept jours suivants, au choix de chacun[10].

Les peintures à fresques sont l'œuvre de M Amaury Duval, un des premiers élèves du célèbre Ingres. Voici, en commençant par la droite, une description sommaire de celles qui décorent la nef, le chœur et la demi-coupole du sanctuaire.

Au-dessus de l'entablement de la nef entre les croisées, nous apercevons six grands tableaux portant les titres suivants : Merces, Misericordia, Redemptio, Humilitas, Caritas, Verbum ; ils sont accompagnés de petits cadres avec des figures qui viennent compléter la signification du sujet principal. Dans tous ces, tableaux on a gravé des textes empruntés aux Saintes Ecritures, mais que l'œil distingue bien difficilement ; afin qu'ils ne restent plus lettre morte pour le commun des fidèles, nous avons eu la précaution de les reproduire et de les interpréter.

1° Merces (récompense). Le père de famille distribue un égal salaire aux ouvriers qui ont travaillé dans sa vigne.

Comme l'un d'eux blâme sa manière d'agir, Amice, lui dit-il, non fado tibi injuriam, nonne ex denario convenisti mecum ?

St Matthieu, chapitre XX, verset 13. « Mon ami, je ne te fais point d'injure ; n’étais-tu pas convenu avec moi d'un denier[11]

La figure d'un jeune homme drapé en bleu dans le premier plan témoigne au contraire sa joie et son étonnement.

Derrière le père de famille, un ouvrier satisfait de son salaire paraît s'inquiéter fort peu de cette générosité ; à gauche est un homme d'âge mûr plongé dans la réflexion. Ce sujet est tiré de la Parabole : Les Ouvriers dans la Vigne. Le père de famille, c'est Dieu ; par la vigne il faut entendre l'église, c'est-à-dire la société des disciples du Christ. Les ouvriers ce sont les hommes qui sont appelés à travailler à l'œuvre du salut.

Madeleine, pénitente, celle dont il a été dit qu'il lui sera beaucoup pardonné, parce qu'elle avait beaucoup aimé. Ubi abundavit delictum, superabundavit gratia Epître de St Paul aux Romains,V. 20.

«Là où il y a eu abondance de péché, il y a eu aussi abondance de grâce. »

3°La femme qui a retrouvé sa drachme. Congratulamini mihi quia inteni drachmam quam perdideram. St Luc XV,9. « Réjouissez-vous, car j'ai trouvé la drachme que j'avais perdue. »

Misericordia. Groupe de onze personnes. C'est le retour de l'enfant prodigue ; il se jette aux pieds de son père qui lui ouvre les bras avec tendresse et commande à ses serviteurs de lui apporter ses premiers habits ainsi que ses anciens ornements. Comme l'aîné manifestait un certain mécontentement, il est bien juste, lui répond son père, que je témoigne ma joie : Perierat et inventus est, S. Luc. XV. 24«Mon fils était perdu et il est retrouvé.»

5° Le Bon Pasteur. Plein de joie, il place sur ses épaules la brebis égarée qu'il vient enfin de retrouver : Cum invenerit eam, imponitin humeros suos gaudens, S. Luc XV.5.

Le Centurion. A la vue des prodiges qui s'opèrent à la mort du Christ, il s'écrie : Vere filius Dei erat iste, S. Mat. XXVII.54. « Certainement cet homme était fils de Dieu. » D'après une respectable tradition, ce centurion s'appelait Longin ou Longis ; il reçut en Cappadoce la palme du martyre et les Grecs célèbrent sa fête le 16 octobre.

7° Redemptio. Jésus meurt sur la croix. Tradidit semetipsum pronobis, épitre de S.Paul aux Ephésiens.V. 2. « il s'est livré lui-même pour nous. » Quatre anges reçoivent dans des coupes le sang qui découle des mains mutilées du Sauveur. Au pied de la Croix est un admirable groupe de huit personnes parmi lesquelles nous remarquons le disciple bien aimé, Saint-Jean ; il soutient la Vierge qui vient de s'évanouir.

8° Le bon larron. Domine memento mei S. Luc. XXIII. 42. « Seigneur, souvenez-vous de moi. « Il paraît qu'autrefois les Juifs croyaient s'assurer l'entrée du Paradis, en assistant à la mort d'un juste, et en se recommandant à ses prières.

Aujourd'hui encore, l'Israélite sur son lit de mort adresse à Dieu cette demande : « Quand je mourrai, pensez à moi dans la Vie Eternelle, afin que j'aie part au jardin de l'Eden. » Le bon larron est honoré à Rome sous le nom de Saint Dima.

Saint Pierre. Tibi dabo clavesregni coelorum, S. Math. XVI. 19. « Je te donnerai les clefs du royaume des Cieux.» Vient ensuite le texte suivant : Dedit semetipsum pro nobis ut nos redimeret ab omni iniquitate. « Il s'est donné lui-même pour nous, afin qu'il nous délivrât de toute iniquité.»

10° Humilitas. Ce n'est pas la Cène, comme nous l'avons entendu dire quelquefois ; le sujet est emprunté à la parabole du Christ sur ceux qui ont été invités. Ne prenez pas la première place, mais bien la dernière afin que le maître vous dise : Amice, ascende superius, S. Luc. XIV.10 « Ami, montez plus haut. »

11° Le Publicain. Deux hommes allaient au temple pour prier ; l'un était Pharisien, c'est-à-dire du nombre de ces sages qui faisaient profession d'une très haute vertu ; l'autre était Publicain. C'est ce dernier qui est justifié par l'humilité de sa prière : Deus, propitius esto mihi, S. Luc XVIII. 13. « Mon Dieu, soyez-moi propice. »

12° Veuve donnant son obole. «Celui qui donne au pauvre ne connaîtra pas  d'indigence. » Qui dat pauperi non indigebit, proverbes, XXVIII.verset 27.

13° Caritas, groupe de neuf personnes. Un homme venant de Jérusalem tombe entre les mains de voleurs qui le laissent à demi-mort. Passent un lévite et un prêtre sans être touchés de son infortune ; sur ces entrefaites arrive un Samaritain qui le relève et le place sur son cheval : Samaritanus autem misericordia motus est, S. Luc X. 33«Mais le Samaritain fut ému de compassion.»

14° La glaneuse. Allusion à la bonté de Booz qui commande à ses moissonneurs de laisser tomber à dessein plusieurs épis, afin que Buth puisse les ramasser : Nesciat sinistra tua quid faciat dexteratua, S. Mathieu VI. 3. «Que votre main gauche ne sache pas ce que fait votre droite. »

15° Un guerrier. Il remet l'épée dans le fourreau ; « Bienheureux les pacifiques. » Beati pacifici, S.Mat.V; 9.

16° Verbum. C'est le Sermon sur la montagne. L'homme Dieu, au milieu de ses apôtres, résume toute la doctrine de l'Evangile et proclame les huit béatitudes. Docebat eos clicens, S. Mat.V. 2. « Il les enseignait, en disant. »

17° Une femme. Son nom n'est pas arrivé jusqu'à nous ; elle venait de s'écrier : Heureuses les entrailles qui vous ont porté, quand Jésus lui répondit : « Bien plus heureux sont ceux qui écoutent la parole de Dieu ». Beati qui audiunt verbum Dei, Saint-Luc, XI, 28.

18° Le Bon Semeur. Semen est verbum Dei, Saint-Luc, VIII, 11. «La semence est la parole de Dieu. » Nous lisons ensuite ces mots ; Fides ex auditu, auditus autem per verbum Dei, Saint-Paul aux Romains. X. 27. «La foi vient de l'ouïe ; or l'on entend par la parole de Dieu » Sur l'arc-doubleau qui est devant nous, on remarque deux anges, dont l'un dans l'attitude de la douleur présente la croix à l'adoration des hommes, tandis que l'autre, aux traits graves et majestueux, client à la main le livre des Saintes Ecritures.

Dans le choeur, entre les demi-rosaces, sont représentés les évangélistes et leurs attributs, puis quatre anges avec la trompette, la balance, le glaive et la palme.

Sur la demi-coupole du sanctuaire, le Christ dans sa gloire, appelle les bénis de son père à venir prendre possession du royaume préparé pour eux dès la constitution du monde : Venite, Benedicti Patris mei, possidete paratum vobis regnum a constitutione mundi. On voit à sa droite : saint Louis, roi, saint Joseph, saint Jacques le mineur (Humilitas), sainte Fr. De Chantal, sainte Elisabeth de Hongrie, saint Martin (Caritas), sainte Geneviève, sainte Marthe, saint Germain (Fides); et à sa gauche : le bon larron, Madeleine, Marie d'Egypte (Poenitentia), le Centurion, saint Paul, saint Augustin. (Gratia), saint Etienne, saint Laurent et saint Denys (Martyrium). Au-dessus de la tête de saint Laurent, apparaissait, il y a quelques années, la trace d'un obus que les Prussiens avaient lancé sur notre cité le 28 septembre 1870.

On a dit au sujet de ces peintures : Si l'on peut en regretter la tonalité un peu sourde, le dessin et la composition font un grand honneur à M. Amaury-Duval[12].

 

[1] On ne conservait guère que la colonnade de la nef et les premières fondations. [2] Voir à ce sujet Pièces relatives à l'église Saint-Germain, par M. de Breuvery, maire ; on peut les consulter soit à la Fabrique, soit à la Bibliothèque municipale. 

[3] Ces sculptures sont l'œuvre de M. Ramey fils. [4] La grille de fer qui enferme ce perron séparait dans l'ancienne église le chœur de la nef. [5] Voir MM. Rolot et de Sivry, précis historique, page 50. [6] Voir journal le Monde 1er novembre 1888. [7] Dès le principe, il y avait seulement cinq colonnes ; les autres ont été ajoutées beaucoup plus tard : Notes fournies par le vénérable frère François Xavier. [8] Cette sacristie est aujourd'hui une dépendance de la chapelle Sainte-Anne. [9] Voir Notice sur Notre-Dame de Bon-Retour, par M.Devrais, ancien vicaire de la paroisse. [10] Ce bref est affiché dans plusieurs endroits de l'église. [11] Le denier alors usité chez les Juifs valait environ 10 sous de notre monnaie. [12] M. Amaury-Duval est décédé en 1885 ; il avait envoyé à l'Exposition Universelle 1855 les quatre cartons de peintures qui ont pour titre : Redemptio, Verbum, Misericordia, Humilitas.

 

IV

Sacristie — Chapelles — Ancien

Prieuré.

 

La sacristie actuelle n'a été terminée qu'en 1845 ; voici les principaux objets que l'on y conserve :

1° Deux christs en ivoire, d'un travail vraiment digne de remarque ; l'un, dont la croix d'ébène massif, renferme une parcelle de la vraie croix, sert à l'église pour l'adoration du Vendredi saint. D'après une note qui nous a été fournie par un de nos anciens vicaires, aujourd'hui curé du Vésinet, M. l'abbé Bergonier, sa Sainteté Pie VII aurait eu ce Christ à son usage, pendant sa captivité à Fontainebleau (1812).

2° Un médaillon avec une parcelle du manteau de saint Joseph et d'un os de saint Louis de Gonzague ; le titre qui atteste leur authenticité est daté de Rome 18 octobre 1804. C'est un don de M.Dubusc, ancien secrétaire en chef de notre Hôtel de Ville.

3° Un reliquaire d'argent de forme ovale et fermé par un verre de cristal ;  il contient une parcelle de la vraie croix, du  voile de la sainte Vierge et quelques restes de saint Pierre, de saint Paul, de sainte Anne et de Philippe de Néri. (Authentique datée de Versailles, 2 décembre 1829.)

4° Plusieurs ossements dans un reliquaire, mais dépourvus de toute date authentique. Ne serait-il pas utile de jeter sur ce point quelque lumière ? Nous soumettons la question aux autorités compétentes.

5° Sept reliquaires dont six en métal doré ; ils renferment des parcelles de saint Laurent, diacre et martyr, de saint Jean-Baptiste, de saint Louis, roi de France, de saint Philippe, apôtre, de saint Denys évêque et martyr, de saint Jacques le Majeur, de saint Martin, évêque de Tours, de saint François-de-Sales, de saint Germain, évêque d'Auxerre, et de saint Charles Borromée. (Don de M. Albert Vasserot, ancien architecte des hospices civils de Paris, décédé dans notre cité, rue de Pontoise, n° 21.)

6° Plusieurs tableaux, entre autres ceux qui représentent Louis XIII, Anne d'Autriche, Saül évoquant l'ombre de Samuel, Elie jetant son manteau à Elysée, l'Annonciation, la Nativité et les quatre parties du monde en adoration devant le Sacré-Coeur. Notre église possédait autrefois les sept sacrements de Poussin, dont quatre entre les croisées de la nef et les autres dans l'hémicycle du chevet. Nous n'avons pu savoir ce qu'ils étaient devenus.

Six chapelles ouvrent sur les bas-côtés ; nous en ferons la visite en commençant par la droite, quand on entre dans l'église (porte principale). Nous disons la droite pour nous conformer au langage ordinaire des-architectes ; ce serait, au contraire, la gauche, si nous suivions les enseignements de la liturgie chrétienne.

1° La première chapelle renferme un mausolée qui a été bâti à la mémoire de Jacques II, par le prince régent d'Angleterre, depuis roi sous le nom de Georges IV[1]. Ce mausolée, tout en marbre blanc, est couronné d'un fronton triangulaire dont les angles et le sommet sont ornés de motifs symboliques. On lit sur l'architrave : Regio cineri pietas regia, c'est-à-dire ; A la cendrée d'un roi, la piété royale. Entre les pilastres qui soutiennent l'architrave est une table d'où se dégagent en bas-relief les armes de la Grande-Bretagne ; l'écu est surmonté de la couronne royale et entouré de l'Ordre de la Jarretière avec ces mots : Honi soit qui mal y pense ; il a pour supports à droite un léopard et à gauche une licorne colletée et enchaînée ; suit la devise : Dieu et mon droit. Au-dessous est gravée en lettres d'or l'inscription suivante :

 

Ferale quisquis hoc monumentum suspicis

Rerum humanarum vices meditare.

Magnusin prosperis, in adversis major

Jacobus II Anglorum rex

Insignes aerumnas dolendaque fata

Pio placidoque obitu exsolvit

In hac urbe

Die XVI septembris anni MDCCI

Et nobiles quaedam corporis ejus partes

Hic reconditae asservantur

 

« Qui que vous soyez, à la vue de ce monument funèbre, méditez les vicissitudes humaines ; grand dans la prospérité, plus grand encore dans les revers, Jacques II, roi d'Angleterre, voit finir ses malheurs insignes et ses tristes destinées, par une mort pieuse et paisible, dans cette ville, le seizième jour de septembre 1701 ; ici sont conservées « quelques-unes des parties les plus nobles de son corps[2]».

Le soubassement du tombeau est décoré de deux urnes en demi-relief et flanqué de deux petits autels funéraires. Celui de gauche porte ces trois hexamètres :

Qui prius augusta gestabat fronte coronam,

Exigua nunc pulvereus requiescit in urna;

Quid solium, quid alta juvant? Terit omnia lethum.

 

« Le prince qui naguère ceignait d'une couronne son front auguste, repose maintenant vile poussière dans cette petite urne ; à quoi sert un trône? A quoi servent les grandeurs ? La mort broie tout. »

On lit sur l'autel de droite :

 

Verum laus fidei ac morum haud peritura manebit ;

Tu quoque,summe Deus, regem quem regius hospes

Infaustum excepit, tecum regnare jubebis[3]

 

« Mais le renom de sa foi et de ses moeurs restera impérissable ; vous  aussi, Dieu tout puissant, vous ferez régner avec vous ce même prince qu'un  hôte royal accueillit dans son infortune[4]».

 

Les murailles de cette chapelle sont parsemées des attributs héraldiques de la couronne d'Angleterre, le lion, le léopard, la licorne, le J couronné et le blason royal. A la voûte est une belle peinture qui représente saint Georges à cheval et perçant de sa lance un dragon ailé. On la doit à l'habile pinceau de M.Amaury-Duval.

2° Chapelle Saint-Charles Borromée— Archevêque de Milan au XVIe siècle, ce saint était autrefois, comme nous l'avons déjà fait observer, le patron du clergé de la paroisse. —Dans le tableau de l'autel il est représenté parcourant, pendant la peste, les rues de sa ville épiscopale, la croix à la main, les pieds nus et la corde au cou[5].

3° Chapelle Saint-Joseph. Elle a été construite par les soins de M. le curé

Louis Chauvel. Au-dessus de l'autel est une Sainte Famille que l'on doit au pinceau d'une artiste qui a laissé au milieu de nous les meilleurs souvenirs, Mme de Lacroix. Un cartouche que soutiennent deux anges avec ces mots : Ite ad Joseph, couronne le retable. A la voûte, une fresque d'Amaury-Duval nous montre le Christ dans la maison de Simon le pharisien, Madeleine se jette à ses pieds qu'elle oint de ses parfums et essuie de ses cheveux.

Entre cette chapelle et la suivante étaient jadis les statues de deux évangélistes.

4° Chapelle du Sacré-Coeur. A droite est un tableau où le bon pasteur tend les mains vers la brebis égarée[6] ; à gauche, dans un magnifique vitrail, Nôtre Seigneur découvre son divin coeur à la Bienheureuse Marguerite-Marie [7](2). De chaque côté de l'autel se trouve un joli reliquaire avec des authentiques qui portent les noms suivants : saint Sulpice, saint Louis, roi de France, saint Vincent, martyr, saint Hyacinthe, sainte Placide, sainte Valentine, saint Basile, martyr, saint Eugène, saint Félix, martyr, sainte Juste, saint Bon martyr, saint Just, sainte Anne, sainte Félicité, sainte Blanche, saint Justin, sainte Modeste, saint Donat, martyr, sainte Victoire, saint Sévère. Les colonnes corinthiennes du retable proviennent de l'ancienne chapelle de la vierge ; la frise porte ces mots : cor Jesu miserere nobis.—Ex corde scisso ecclesia Christo jugata nascitur[8]. En face de cette chapelle, auprès de quelques marbres ex voto, se trouve une véritable effigie du visage sacré de Notre Seigneur: Vera effigies sacri vultus Domini Nostri Jesu Christi.

Un diplôme daté du 18 novembre 1887 nous apprend que cette effigie est très religieusement conservée et honorée à Rome, dans la sacro-sainte basilique de Saint-Pierre au Vatican : Quae Romae in sacro sancta basilica S. Petto in Vaticano religïosïssime asservatur et colitur.

5° Chapelle de la Sainte-Vierge.— Elle occupe l'emplacement de l’ancienne sacristie.

Son autel est privilégié, altare priviligiatum, c'est-à-dire que l'âme du défûnt, pour laquelle on y célèbre la messe, reçoit la grâce d'une indulgence plénière ; le bref du pape qui accorde cette faveur insigne est daté de l'an 1841. Au-dessus de l'autel, dans une niche cintrée, la Vierge tient dans ses bras l’Enfant Jésus.

Du côté de l’Epître nous remarquons deux tableaux : Un crucifiement, œuvre de M. Ansiaux et l'Institution du Rosaire par St-Dominique, fondateur de l'ordre des Frères prêcheurs. A gauche, un vitrail nouvellement inauguré présente, dans sa partie supérieure l'ange Gabriel, un lys à la main, annonçant à Marie qu'elle deviendra

la mère de Dieu : Ave Maria. Au-dessous sont Notre-Dame-de-Bon-Retour

et le véritable portrait de notre dernier pasteur avec ces mots : «Né en 1810, ordonné en 1834, à la mémoire de M.l'abbé Louis Chauvel, curé en 1859, décédé en 1894.» Une fresque représentant la Vierge entourée d'anges décore la voûte en demi-coupole.

6° Chapelle St-Vincent-de-Paul.— Ce saint prêtre méritait bien un souvenir dans notre église. C'est lui en personne qui, l'an 1643, installa dans notre ville les soeurs de charité. Dans le tableau du retable il est représenté exposant devant les dames de la Cour la malheureuse situation des enfants trouvés. La femme que l'on aperçoit dans le premier plan est Mme Legras, née de Marillac ; restée veuve elle se donna tout entière au service des malades et des pauvres[9].

7° Chapelle St-Louis.—C'est encore une fondation de l'abbé Louis Chauvel. Le tableau qui orne le retable figure la translation de la Couronne d'épines, que St-Louis, pendant sa résidence au château de St-Germain, avait obtenue de l'empereur de Constantinople ; il la porta lui-même depuis Sens jusqu'à Paris, pieds nus et la tête découverte. La fête de ce pieux monarque, que l'on célébrait dans notre cité, sur le parterre, le 25 août, a été supprimée en 1893, afin de donner plus d'éclat à l'antique fête des Loges [10].

8° Chapelle des Fonts baptismaux.— On y remarque une vasque ovale qui semble très ancienne ; elle est ornée d'une guirlande en pierre sculptée ; derrière ce bassin, on aperçoit, dans une niche cintrée, le Baptême du Christ par St-Jean-Baptiste. Celui-ci tient d'une main une coquille et de l'autre une croix enroulée d'une banderole avec ces mots : Ecce Agnus Dei. En 1848 on y voyait sainte Anne faisant lire la Sainte Vierge.

A l'église paroissiale se trouve contiguë la chapelle Sainte-Anne, que l'on appelle aussi chapelle basse ou du Prieur ; elle était autrefois sous le vocable du Saint Nom de Jésus[11]. Son entrée principale, qui donne sur la place du Château, présente un joli portail de quatre colonnes doriques. Cette chapelle a subi, en 1865, d'importantes réparations[12] ; le chœur fut séparé de la nef par un arc doubleau qui repose sur deux piliers où l'on voit deux reliquaires dont l'Un renferme quelques restes de sainte Anne. La porte du tabernacle est décorée d'un Christ en relief qu'accompagnent les quatre évangélistes[13]. Le retable envieux chêne a deux colonnes corinthiennes cannelées, dont le soubassement porte les chiffres entrelacés de Louis XIII et de sa royale Epouse[14].Une belle statue, de grandeur naturelle, représente sainte Anne faisant lire la sainte Vierge ; elle fut bénite le 16 janvier 1866 et les prières usitées dans ces circonstances furent suivies du chant d'un cantique composé par le-R. P. –Mansion et mis en musique par le neveu de ce dernier. Au-dessus de l'autel, un tableau figure l'apparition du Christ à Emmaüs ; c'est l'œuvre de M. Couverchel, un des premiers élèves d'Horace Vernet ; il a choisi le moment où les deux disciples reconnaissent Notre-Seigneur à la fraction du pain ; le disciple de gauche, Cléophas, est plongé dans un recueillement d'adoration, tandis que celui de droite, dont le nom n'est pas venu jusqu'à nous, exprime, par son attitude, un profond étonnement.

Jadis, il y avait à la place de cette toile un Père Eternel, à la barbe blonde, une main appuyée sur le globe terrestre avec ces mots : Fiat terra et terra facta est[15]. Du côté de l'évangile, une statue en pierre, représentant la Vierge et l'Enfant Jésus, mérite une mention particulière ; elle se trouvait primitivement dans l'Ecole des Frères, alors rue des Bûcherons, n°9. Comment était-elle venue en ce lieu ? On l'ignore. Les Frères l'apportèrent plus tard dans le bâtiment occupé aujourd'hui par l'Ecole Communale, rue de la Salle ; c'est de là que, par les soins de M. l'abbé Chauvel, elle fut transférée dans la chapelle Sainte-Anne. On a dit qu'elle était aussi précieuse que la statue de Notre-Dame de Bon-Retour. Les traces de peinture que l'on y avait remarquées semblaient lui donner une très ancienne origine[16].

Outre l'apparition du Christ à Emmaus, on voit dans cette chapelle les tableaux suivants : Résurrection de Lazare, par Laire ; Le Bon Samaritain de Comeiras ; La Juive Esther aux pieds d'Assuerus, qui passe pour une copie de Rembrandt Van-Ryn, peintre célèbre né en Hollande en 1606 ; Baptême du Christ par saint Jean-Baptiste ; Madeleine pénitente ; Sainte Famille et une Déposition du Christ au tombeau, copie fort remarquable d'une toile de Michel-Ange de Caravage[17], dont l'original est au Vatican. Cette dernière copie écrivaient en 1848 MM.Rolot et de Sivry, venait de la Maison des missionnaires du Mont Valérien où elle avait été déposée par Mgr Forbin Janson, évêque de Nancy.

La chapelle Sainte-Anne, avons-nous dit, s'appelait également chapelle du Prieur ; c'est en effet un dernier vestige du monastère que les Bénédictins de Colombes érigèrent en prieuré vers 1090 ; il avait eu pour fondateur Robert-le-Pieux, comme nous l'apprend une charte datée de l'an 1073, et dont voici le début : Ego Philippus, gratia dei, Francorum rex, notificare volo tam praesentibus quam aetali posterum quatenus avus noster Robertus rex in honorem Dei et sancti Germani apud silvam quai Leia vocatur quoddam construxit monasterium[18].

«Moi, Philippe, par la grâce de Dieu, roi des Francs, je veux qu'il soit notifié aux générations présentes et futures, que le roi Robert, notre aïeul, a fondé un monastère dans la forêt de Laye en l'honneur de Dieu et de Saint-Germain. »

Louis VI, dit le Gros, lui fit diverses donations en 1122 : Il se disposait à bâtir une forteresse à Charlevanne, près Rueil, quand les religieux de notre prieuré lui députèrent un de leurs moines, Robert, pour l'informer que cette dernière localité, la plus belle partie de leurs revenus, leur avait été concédée par les rois ses prédécesseurs ; Louis VI leur répondit que loin d'avoir l'intention de révoquer les privilèges dont ils pouvaient jouir, sa piété le portait au contraire à les confirmer et même à les accroître ; en conséquence, il leur abandonna Charlevanne avec son église, en échange du terrain dont il avait besoin pour construire son château qu'il résolut, dès lors, de faire élever dans notre ville ; il ordonna au moine Robert de déposer l'acte de donation sur l'autel de Saint Germain, tant en son nom qu'en celui de sa royal épouse, Adélaïde :

Proecepit monacho ut poneret hoc donum super altare sancti Germani ex sua parte necnon ex regina Adeladis. A ces libéralités il ajouta, quelquetemps après, un muid de grain sur le moulin bâti par Barthélémy de Fourqueux, le chauffage sur la forêt, et le droit de pâture pour cent porcs. C'est aussi de Louis-le-Gros que le prieur obtint le droit d'infliger aux coupables les châtiments encourus par les lois ; à partir de ce moment, il prit le titre de Seigneur de Saint-Germain, et, pour preuve de sa juridiction, il fit dresser des fourches patibulaires sur l'ancienne route de Poissy, dans un endroit appelé Clos-Victor [19].

Vers 1140, Nivelon, surnommé Paganus de Thorate donna à notre prieuré un muid de blé apud Stagnum (Etang-la-Ville) quand il quitta les vanités du

Siècle pour se retirer dans le couvent de Marly[20]. Il fut statué en 1163 qu'il serait compris désormais dans le diocèse de Paris ; un de ses moines devait célébrer chaque jour la messe et les vêpres dans la chapelle que Philippe-Auguste avait fondée dans le château de Saint-Germain, sous l'invocation de la Bienheureuse Vierge Marie[21]. Saint Louis le déchargea en 1228 de l'obligation où il avait été jusque-là de fournir un certain nombre de lits complets pour le roi et les gens de sa suite. Vers 1547, ses bâtiments subirent de grandes transformations[22].

Lorsqu'il fut réuni à la paroisse en 1693, il se trouvait limité par le château et ses dépendances, par les rues des Bûcherons, de la Surintendance des Louviers, du Vieux-Marché, de Paris, du Poteau-Juré et du Vieil-Abreuvoir ; un mémoire écrit en 1682 porte qu'il y avait plus de 250 maisons dans la justice de ce prieuré ; dans les anciens documents il est désigné sous le nom d'abbatiola.

Le premier prieur dont les annales locales ont conservé le souvenir, s'appelait Ulric ; il fut envoyé, vers 1090, à Saint-Germain, par les Bénédictins de Colombes[23] .

 

 

[1] Le 26janvier 1857, l'ambassade d'Angleterre versa à la ville de St-Germain-en-Laye, 1,255fr. ; donnés par la Reine Victoria pour la restauration de cette chapelle. [2] Ces restes de Jacques II furent transférés ici en 1827 auparavant, ils reposaient dans une ancienne chapelle qui fut démolie en  1824, quand on construisit le clocher actuel. Voir dans La Liberté de Seine-et-Oise, Notre Notice sur Jacques II. [3] Ces inscriptions ont été composées par M. L’abbé Collignon, curé de la paroisse, décédé en 1843.  [4] Allusion à la généreuse hospitalité que Louis XIV accorda à ce monarque exilé : il mit à sa disposition le château de Saint-Germain. [5] Ce tableau, œuvre de M.Garnier, a été donné à l'église par Mme Oger. [6] On attribue ce tableau à M. Tournier. [7] Marguerite-Marie, dont le nom de famille était Alacoque, naquit en 1647, dans le Charollais, au hameau de Lhautecour, diocèse d'Autun. [8] Ces dernières paroles dont le sens est que l'Eglise a pris naissance dans le cœur de Jésus, sont tirées de l'Office du sacré-coeur. Hymne des Matines, 3e strophe. [9] Ce tableau a pour auteur Mlle Boucharlat. Jenny Boucharlat. [10] Voir brochure sur les Loges, 1893, par M.M. Dulon et Corti.[11] Nous lisons dans un Propre de l'an 1769: « Office du saint Nom de Jésus, titulaire de la Compagnie de Charité, établie dans l'église de Saint-Germain-en-Laye dont la fête se célèbre le 2e dimanche après l’Epiphanie.» [12] C'est alors qu'elle fut placée sous le vocable de sainte Anne. [13] Ces figures sont l'œuvre de M. Dagand. [14] Elles proviennent du Maître-Autel de l'ancienne église. [15] Ce vieux tableau est aujourd'hui dans la salle de la Maîtrise. [16] Renseignements fournis par le vénérable Frère François-Xavier. [17] Michel-Ange Caravage, que l'on nomme aussi Amerigi, naquit dans le Milanais en 1590. [18] Voir cette charte dans le manuscrit d'Antoine : Recueil des Antiquités de l'Eglise royale, du château de Saint-Germain-en-Laye et des lieux dépendant de son gouvernement. [19] Sous le règne de Louis XIV, ces instruments de supplice seront transférés, près de Fourqueux ; le nom de Chemin de Justice resté au terrain qui longe la Maison Verte indique la voie que l'on suivait pour s'y rendre. [20] L'abbé Leboeuf, Diocèse de Paris, tome VIII, page 243.

[21] On lit en effet dans une charte donnée par Philippe-Auguste 1223: Capella nostra quam in honore Beatae-Virginis in domo nostra Sancti Germani in Laia fundavimus. (Archives nationales, J, 461. n°10).C'est donc à tort que l'on attribue à saint Louis la fondation de cette chapelle. [22] Ils furent destinés aux offices et communs du château. [23] L'abbé Leboeut, Hist. Du Diocèse de Paris, tom.VII, p. 212.

 

L'ÉGLISE PAROISSIALE DE SAINT-GERMAIN-EN-LAYE. J. DULON
L'ÉGLISE PAROISSIALE DE SAINT-GERMAIN-EN-LAYE. J. DULON

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #CHÂTEAUX DE FRANCE.

LE CHÂTEAU

DE SAINT-GERMAIN EN LAYE PAR

FERDINAND DE LACOMBE.

TROISIÈME ÉDITION.

 

LE CHÂTEAU DE SAINT-GERMAIN EN LAYE.

I

PRÉLIMINAIRES.

Si le voyageur aborde Saint-Germain en Laye par la station du chemin de fer, ses yeux sont soudainement frappés par une merveille architecturale en voie d'accomplissement.

L'antique demeure de nos rois, sombre et massif édifice, non moins utile par la main des hommes que par l'action du temps, emprunte à une transformation nouvelle tout l'éclat et toute la fraîcheur de sa radieuse jeunesse.

Sous l'intelligente impulsion de l'architecte qui préside à cette riante métamorphose, M. Eugène Millet, les prosaïques pavillons qui flanquaient lourdement les angles du monument s'écroulent sous le marteau pour faire place aux tours légères du XVIe siècle. Les lignes épurées par le style de la Renaissance reprennent leurs formes correctes, et chaque partie du château puise dans cette résurrection l'harmonie du ton ravie à cet ensemble défiguré.

L'oeuvre de François 1erva resplendir, après trois cents ans, dans l'épanouissement de sa beauté première, comme le phénix qui renaît de ses cendres.

Toutefois, le château de Saint-Germain ne reprend pas la destination que lui avait assignée son royal fondateur. Il est voué au culte de la science comme le palais de Versailles, qui l'avoisine, est voué au culte des arts. Pendant que celui-ci fora revivre, par la toile ou le marbre, la série non interrompue de nos gloires et de nos grandeurs nationales, le premier reconstituera nos origines, au moyen des reliques gallo-romaines, que des fouilles persévérantes ou une transmission pieuse et séculaire lui lèguent chaque jour.

Cette pensée était digne d'une ère curieuse de science, digne surtout du prince qui l'a conçue, et qui nous fait connaître lui-même, en un beau langage, l'histoire de nos ancêtres.

Mais là ne s'arrête pas la destination du nouveau musée. En remontant le cours des âges, il rassemble tous les spécimens extraits du diluvium, qui portent l'empreinte de la main de l'homme, depuis l'époque où celui-ci ignorait les métaux, et était réduit à tailler, dans les pierres et dans les ossements des animaux, l'outillage guerrier, industriel ou domestique, nécessaire à sa vie presque sauvage.

Cette collection ouvre la période appelée par les savants l'âge de pierre. Elle est suivie des collections de l'âge de bronze et de l'âge de fer, qui auront pour but de jeter la lumière sur l'enfance des sociétés et les débuts de la civilisation humaine.

Par ses souvenirs, par son architecture, le château de Saint-Germain méritait de survivre à ses splendeurs passées, et d'y survivre noblement. Il compte, en effet, dans les séjours historiques de nos souverains, des titres plus anciens que le Louvre, Versailles ou les Tuileries. Des générations de rois l'ont traversé en y laissant des traces ineffaçables. Les uns l'ont consacré par leur naissance, les autres par leur mort, et tous y ont consommé de grands actes politiques. Enfin, quand il fut délaissé pour les magnificences de Versailles, il ne cessa point pour cela d'abriter des têtes royales. Un monarque découronné, Jacques II, y rencontra une hospitalité digne du trône, et les destinées de l'Angleterre y furent agitées après les destinées de la France.

II

LE PREMIER CHÂTEAU.

Selon quelques auteurs, la monarchie dut à Louis le Gros les loisirs de sa villégiature de Saint-Germain.

C'était vers l'an 1122. Mais l'histoire n'affirme pas que la beauté du site et la richesse des ombrages aient été les uniques motifs qui déterminèrent ce prince à y construire un château. Alors, les temps n'étaient pas bons pour le roi de France. Quand il avait lutté en vaillant chevalier contre les turbulents voisins qui enserraient le modeste héritage de la couronne il lui fallait courir sus à ses propres vassaux qui rançonnaient les villages, et détroussaient les marchands aux portes mêmes de Paris, ni plus ni moins que des héros de la Calabre. Le plus redoutable de ces coupeurs de bourses de haut lignage était le sire de Montlhéry, qui avait établi son repaire dans une tour célèbre, dont les ruines sont encore debout. Un beau jour, Louis le Gros battît le sire et s'annexa la tour. La justice était faite et le jugement bien rendu.

A une époque où le Roi était ainsi contraint de se mettre à la tête de sa police, et d'exécuter ses sentences à coups d’estoc et de taillé, un château fort, édifié sur une éminence, d'où l'on dominait une vaste étendue de terrain aux alentours de la capitale, n'avait rien de superflu pour sa sûreté et pour celle de ses sujets.

Cette villégiature armée devait lui rallier autant d'approbateurs que de partisans. On y trouvait quelque repos dans la solitude des grands bois et loin du bruit des cités ; mais le Roi et sa cour ne s'y amusaient que la main sur la garde de l'épée, à l'abri d'un double cordon de sentinelles et de guetteurs de nuit. Mieux vaut rire derrière une barbacane que de ne pas rire du tout.

Nous serions bien tentés d'offrir à nos lecteurs une description authentique de ce riant séjour hérissé de lances. Nous ne trouvons nulle part de documents certains sur cette construction.

Les écrivains qui ont traité de l'histoire de Saint-Germain en Laye, ne sont pas eux-mêmes d'accord sur le site que cette ville occupait. Les uns veulent que le château originaire ait été construit entre Rueil et le Pecq, à un endroit nommé Charlevanne ; d'autres pensent qu'il a été édifié sur le même emplacement que le château actuel. Cette opinion nous paraît plus plausible, non-seulement à cause de la position dominante sur laquelle il est assis, mais parce qu'un édifice royal, élevé entre Rueil et le Pecq aurait au moins, pendant quelques siècles, conservé des vestiges de ses fondations, et que les chartes les plus anciennes sont muettes sur ce point.

L'œuvre de Louis le Gros intimida de ses fortes murailles, pendant un peu plus de deux cents ans, les perturbateurs de la tranquillité publique. En 1346 -une année funèbre- l’année de la bataille de Crécy et de la prise de Calais, les Anglais remontèrent la Seine en faisant, comme les Normands, le désert devant eux et en semant la désolation sur leur passage. Après avoir incendié Pont-de-l'Arche, Vernon, Mantes, Meulan et Poissy, ils débouchèrent sous les murs de Paris, la torche à la main ; et le prince de Galles, qui faisait ses premières armes infligea le même sort aux villes ou bourgs de Saint-Germain en Laye, de Nanterre, de Rueil, de Boulogne, de Saint-Cloud et Neuilly.

Les murs calcinés du château de Saint-Germain s'écroulèrent dans les larges fossés. Toutefois, la flamme épargna sa chapelle, et deux tours carrées qui flanquaient deux de ses angles.

Restaurateur d'un royaume épuisé par tous les fléaux, Charles V fut aussi le restaurateur de Saint-Germain.

« Moult fit réédifier notablement le chastel de Saint-Germain en Laye », dit la Vénitienne Christine de Pisan, fille de son astrologue, dans l'histoire qu'elle nous a laissée de ce monarque.

Une citadelle, dans une aussi belle position stratégique, était encore moins une précaution de luxe en ce siècle qu'au temps de Louis lu Gros, A la guerre civile, cette fois, au souvenir de la Jacquerie, il faut ajouter la guerre étrangère, la guerre impitoyable de l'Anglais, qui du haut de ses galères, promenait sa convoitise de Cherbourg à Bordeaux. Aussi Charles V ne se contenta-t-il pas de relever Saint-Germain : en même temps qu'il fondait la bibliothèque royale, il dressait entre lui et ses ennemis les remparts de la Bastille.

Ce prince, dit-on, fit raser les derniers restes du château de Saint-Germain, réserva la chapelle et les deux tours encore debout, et fixa sa résidence dans l'une d'elles pendant les travaux de la reconstruction.

Quelle était la structure du nouvel édifice ? Nous tombons encore ici dans l'incertitude. Cependant, nous pouvons accorder quelque créance aux pages d'un manuscrit de la bibliothèque de Saint-Germain, manuscrit légué par un sieur Antoine, porte-arquebuse du roi Louis XIII.

Ce porte-arquebuse était le descendant de serviteurs attachés, d'ancienne date, au service de la couronne, dans le château même. Son témoignage, assis sur une longue tradition, et peut-être sur des documents positifs, n'est pas sans valeur.

Les détails donnés ici par Antoine remontent à une date antérieure à la restauration de Charles V.

« Devant l'incendie, du règne du roy Philippe de Valois, l'an 1346, dit-il, il y avoit fait bâtir une tour très-forte, où il logeoit souvent, revenant de ses conquestes, Le château n'étoit bâty, clans ce temps, qu'en manière de forteresse, n'y ayant aucune cimétrie, avec quelques tours aux angles d'yceluy, entouré d'un large et profond fossé revestu de pierres de taille. Son rempart étoit très-fort, où il y avoit des créneaux meurtriers et abavents, ce qui lui servoit de deffences dans ce temps que la poudre n'étoit pas encore inventée.

« Tout le circuit en étoit bien fermé, n'y ayant que trois ponts-levis pour entrer dont l'un étoit bâty d'une structure très-particulière, en manière d'une grande arcade surbaissée sur toute la longueur du fossé, où l'on passoit même à couvert dans le parc, sans être vu. Ce pont a été démoli quand on a construit le pavillon ou appartement du roy.

« Ce château ou forteresse ayant été diminué, ainsi que je le dis, par cet incendie, étant demeuré ruiné jusqu'au règne du roy Charles cinq, dit le Sage, vers l'an 1368, ayant vu que la situation de ce château étoit très-belle et fort avantageuse, tant pour une forteresse que pour une maison de plaisance, prit la résolution de le rebâtir Burles anciens fondements, et d'y ajouter encore quelques logements pour y pouvoir loger dans les saisons de l'année, c'est ce qui a fait croire à plusieurs historiens que c'est le roy Charles cinq qui a fait jeter les premiers fondements de ce château, n'ayant pas pénétré jusqu'à la source de son antiquité, de plus de deux cents ans devant le roy Charles cinq. »

Murailles épaisses et larges fossés, où clapotait l'eau ; tourelles pointues, et ponts-levis discrets, fenêtres étroites à vitraux plombés, portes ogivales, pignons ardoisés, remparts crénelés, au sommet desquels apparaissent le cimier d'un casque et la pointe d'une pertuisane ; aspect sombre et plein de défiance, tout ce qui constitue le château moyen-âge, dont tant de vestiges subsistent encore pour nous enseigner le passé  tout ; en un mot, peut offrir une idée assez exacte du séjour de plaisance de nos rois, jusqu'au moment où François Ier ceignit la couronne.

Pour compléter cette physionomie, restituons au château de Saint-Germain la vaste forêt au milieu de laquelle il surgissait, et ses abords sauvages, et sa masse imposante en un tel site, et son beffroi qui sonnait tes heures lentes dans le silence de la solitude.

Mais le monarque apparaît-il en ces lieux, secouant les ennuis de son Louvre, ou les soucis du gouvernement, nous assistons alors au réveil magique de la Belle aux bois dormant.

L'habitation féodale prend une âme. Les ponts-levis s'abaissent au passage des pourpoints dorés, des destriers et des palefrois. Les gentils pages, les écuyers à la livrée du roi sillonnent la cour d'honneur, et le trèfle de l'ogive s'illumine à la clarté des feux du soir.

Au dehors, le solde la forêt retentit sous les joyeuses chevauchées. C'est l'heure des jeux et des ris, des chants de guerre et des passes d'armes galantes sur la pelouse où flotte l’écharpe brodée par les jouvencelles. C'est l'heure du vol du faucon, des aboiements de la meute ; c'est celle où le cor du châtelain annonce aux riverains de la Seine les ébats de la chasse royale.

Ah ! les mâles amusements que ceux où la suprême ambition de la jeune noblesse consistait à remporter devant les dames les prix de l'adresse et delà valeur, et faire assaut de courtoisie.

III

CONJECTURES ISSUES DE DÉCOUVERTES RÉCENTES.

François 1er fit de Saint-Germain sa résidence favorite. Toutefois une forteresse si bien armée en guerre ne pouvait charmer longtemps un prince qui se proclamait le protecteur des lettres et des arts, et qui attirait les femmes à Sa cour pour soumettre et civiliser les farouches vassaux dont le pouvoir trop indépendant gênait l'exercice de la puissance souveraine.

A sa voix accourait cette brillante émigration italienne à la tête de laquelle marchaient le Primatice et Léonard de Vinci. C'est en empruntant à l'art italien ce qui convenait au sol gaulois, et en le fusionnant avec l'art français, que le Roi restaura ou reconstruisit Saint-Germain, le Louvre, Fontainebleau.

Des sombres murailles du château de Saint-Germain devait sortir la plus brillante des transformations.

Il fallait bien enchanter le séjour où l'on convoquait ces nombreux et hauts seigneurs loin du manoir féodal, et où l'on allait façonner cette cour et la rendre par degrés la plus chevaleresque, là plus aimable, la plus galante du monde.

Quel architecte eut la charge de ces enchantements?

Les historiens de Saint-Germain[1] ne prononcent pas son nom. Ils attribuent la direction générale des ouvrages à un seigneur Villeroi, qui ne pouvait être qu'un intendant des bâtiments do la couronne et non le maître de l'oeuvre.

Androuët du Cerceau, l'habile constructeur du pont Neuf sous Henri III et continuateur du Louvre sous Henri IV, nous a transmis, avec les dessins exacts du château de Saint-Germain produit de la Renaissance, quelques détails curieux sur sa réédification.

Dans son ouvrage intitulé les Excellents bâtiments de France, ouvrage magistral dédié à Catherine de Médicis, il raconte que « le roi François Ier y estoit si ententif qu'on ne peut presque pas dire qu'aultre que lui en fut l'architecte. »

Les affaires du royaume cependant sont choses compliquées, etjî1est permis de croire que ce prince, malgré son goût pour les arts et pour le château de Saint-Germain, n'en suivit pas les travaux pas à pas et qu'il se fit seconder par un de ses architectes en demeurant le Deus ex machina. Il en avait attiré quelques-uns d'Italie et des meilleurs, tels que le Florentin Serlio, à qui l'on doit la tour ovale du palais de Fontainebleau. Pierre Lescot et Jean Goujon étaient ses contemporains, et, sous son règne, le cardinal Du Bellay rappela de la Péninsule Philibert Delorme, qui attacha son nom aux Tuileries.

Félibien, qui publia en 1687 la vie des plus célèbres, architectes de son temps, dit que Serlio travailla au château de Saint-Germain, et nous sommes assez porté à penser qu'il en fut le principal architecte.

Le goût italien qui prédomine dans les constructions corrobore cette opinion. Félibien en tire cette déduction que « les Italiens n'y étaient pas plus savants que les Français ».

On eut la bizarre idée de donner au monument la forme d'un pentagone allongé et fort irrégulier.

« La cour n'est ni carrée, ni ronde, ni ovale, dit le manuscrit d'Antoine, mais elle est remarquable en ce sens que dans ycelle, il peut y avoir en quelque temps et à quelque heure du jour que ce soit de l'ombre et du soleil. »

Cette forme provoqua bien des commentaires. On y a voulu trouver la figure d'Un D gothique, comme un galant souvenir de Diane de Poitiers, version inadmissible, car ce n'est pas le coeur de François Ier, mais celui de son fils, Henri II, que la belle Diane captiva. Un motif plus plausible trouverait satisfaction dans le désir de multiplier les points de vue en multipliant les façades ou dans la nécessité de bâtir sur des fondations antérieures.

Ici, plusieurs avis sont en présence. Des historiens prétendent que François Ier termina les constructions inachevées de Charles V et qu'il éleva les façades d'un étage.

Androuët du Cerceau ne partage point cette manière de voir. « François Ier, dit-il, fit abattre le vieil bâtiment sans toucher néanmoins aux fondements sur lesquels il fit redresser le tout, comme on le voit aujourd'hui, et sans changer ledit fondement, ainsi qu'on peut le voir par le tour d'une assez étrange quadrature. »

Donc, d'une part, une notable partie des bâtiments eût été conservée ; de l'autre, on eût fait table rase et suivi dans la nouvelle construction le périmètre des premières fondations, étrange quadrature.

Or, la restauration qui s'opère en ce moment, les travaux consciencieux et les fouilles qu'elle nécessite, ont amené des découvertes qui contredisent ces assertions. Ces travaux sont loin d'être achevés, leur continuation jettera sans doute encore quelque lumière sur la question, mais l'état dans lequel elle se présente aujourd'hui peut se résumer en ces termes : François Ier n'a pas achevé l'oeuvre de Charles V, il ne l'a pas rasée complètement, il ne l'a pas relevée sur ses anciennes fondations.

Antoine, le porte-arquebuse, approche davantage de la vérité.

« Ce bâtiment, dit-il, fut élevé en peu de temps dans toute son étendue de la hauteur qu'il est à présent d'une tour ancienne restée, où est maintenant posée une guérite en plomb. »

En démolissant le pavillon nord-ouest, un des appendices bâti par Louis XIV et dont il est question plus loin, M. E. Millet a rencontré cette tour carrée de l'époque de Charles V, l'ancien donjon probablement, qu'il a remise au jour avec les modification qu'y avait apportées l'architecte do François Ier. Les murailles sont complètes. Elles ont 2m,50 d'épaisseur dans leur partie inférieure, c'est-à-dire jusqu'à la plus haute des deux balustrades, et 1 mètre seulement dans leur partie supérieure, dont le pourtour est d'autant plus étroit.

L'origine de ce vestige de l'antique forteresse est facilement reconnaissable à la nature de sa pierre, au revêtement extérieur, à la façon de l'ouvrier, à la coloration et à la dégradation que les matériaux doivent à leur âge.

Les parois ont conservé dans leurs bandeaux la trace des divers étages. Le dernier de ceux-ci se termine par une voûte également de l'époque de Charles V.

Sa belle forme, ses nervures hardies annoncent nettement l'architecture du XIVe siècle.

Mais voici sur cette authenticité des indices plus décisifs encore. M. E. Millet a découvert, au sommet de la tour, un créneau du même siècle, qui doit sa conservation à une circonstance assez heureuse. Au temps éloigné où y fut érigé le premier campanile, on avait appuyé la cage de l'horloge contre le mur dans lequel est taillé ce créneau. Dans ce but, on l'avait simplement bouché avec quelques pierres cimentées, en sorte que lorsque les autres créneaux furent remplacés par des balustres, celui-ci échappa à la transformation. Il est aujourd'hui rendu à sa forme primitive.

Sous les créneaux courait une corniche restée en assez bon état de conservation. Un peu plus bas s'ouvre une fenêtre de la même date et dont la destination était de mettre en communication les défenseurs delà tour dans les étages supérieurs. Enfin, on a reconnu les traces, des barbacanes qui battaient la courtine.

Des signes de reconnaissance aussi prononcés ne sauraient tromper l'oeil d'un archéologue un peu exercé. Ils ont été respectés au double titre de souvenir précieux et d'enseignement architectural.

Ils suffisent pour reconstituer dans la pensée du visiteur, l'aspect défensif de la tour, Elle surmontait de deux étages le mur crénelé qui enserrait l'édifice. Le premier de ces étages, dans lequel s'ouvraient des meurtrières, était abrité par un toit sous lequel les défenseurs échappaient à l'oeil de l'assaillant. Le deuxième, percé de créneaux, au nombre desquels comptait celui qui existe encore, était couronné par un toit pointu en forme de pyramide.

Ainsi, l'oeuvre de Charles V n'a pas péri tout entière.

Elle survit dans une tour qui dresse avec orgueil ses murs régénérés. Elle survit encore dans des vestiges souterrains devenus, par suite des fouilles récentes, des indices du plus haut intérêt pour l'archéologie.

Sous la tour que nous venons de décrire est creusée une cave qui communique avec une salle basse à parois épaisses, prolongée sous la cour du château de seize mètres environ. A l'un de ses angles sont restées intactes la base d'une tourelle et six marches évidemment destinées à communiquer avec les étages supérieurs et non point avec le sol de la cour. Un peu plus loin se dessine un escalier dont la voûte rampante, composée d'arcs superposés, existe encore. Les murs de cette salle indiquent la direction d'une construction antérieure qui reposait sur leurs vastes bases ; ils sont perpendiculaires à la façade ouest, du château, celle qui regarde l'église paroissiale, et forment un angle de 25 degrés à peu près avec la façade du nord tournée vers le parterre.

En 1864, on creusa le sol pour la pose de contreforts intérieurs à partir de l'escalier conduisant à la tour de Charles V, ainsi que pour la reprise d'un autre contre-fort sur la cour. Pendant la durée de ce travail, M. Millet rencontra deux murs du XIVe siècle, identiques par leurs matériaux à ceux de la salle basse, dans une direction exactement parallèle à ceux-ci et distants entre eux de cinq mètres. Quel usage peut-on assigner à ces murailles si elles ne sont des débris bien accentués de l'escarpe et de la contrescarpe qui bordaient le bâtiment assis sur la maçonnerie de la salle basse ?

Le 3 janvier 1865, en opérant d'autres fouilles pour augmenter l'épaisseur d'un mur de refend, à l'est de l'escalier d'honneur et à l’extrémité de la façade du nord, la pioche mit à découvert deux autres pans de muraille d'une longueur de §ix mètres environ, parallèles aux premiers et de même construction. L'un de ces pans est pourvu d'un éperon carré très-saillant qui plongeait probablement dans le fossé.

Ces vestiges se rattachent suivant toute apparence à ceux qui furent mis au jour l'année précédente. Ils n'en sont pas toutefois le prolongement direct. Ils indiquent Un retour destiné peut-être à élargir ce côté de l'enceinte et à en augmenter les points de défense, sans enlever à l'ensemble de la face du nord la direction perpendiculaire suivant laquelle elle atteignait la face de l'ouest.

Si l'on considère en outre, dans ces débris souterrains, leur parallélisme, d'une part, avec ceux des murs de la tour carrée dont ils sont comme une suite, d'autre part, avec les grands côtés de la chapelle, la portion la plus, ancienne de l'édifice, on peut en conclure que la construction antérieure à l'œuvre de François Ier affectait une forme rectangulaire. C'était la figure habituelle des forteresses du temps.

Trois côtés du rectangle sont nettement dessinés par la chapelle, la façade de l'ouest restée sur les fondations primitives et les murs souterrains.

La direction des lignes de la tour carrée corrobore cette opinion.

Le quatrième côté, eu égard aux derniers pans de mur signalés, a dû être l'objet d'une modification qui enlevait au quadrilatère sa régularité. Cette donnée est encore obscure.  Androuët du Cerceau, en attestant que François Ier renversa le vieux château-fort jusque dans ses fondements, n'a certes pas compris la chapelle dans cette exécution. Un architecte de son mérite ne pouvait se méprendre sur l'antiquité de sa construction, due suivant toute probabilité, à saint Louis, à une date antérieure même à l'édification de la Sainte-Chapelle de Paris.

La chapelle du château de Saint-Germain, gracieuse d'aspect, appartient au style ogival le plus pur. Son origine est écrite dans les nervures qui marquent les arêtes de sa voûte hardie, dans ses colonnettes à faisceaux, dans ses fenêtres gothiques d'une structure artistique et savante. Elle mesure 24 mètres de long sur 10 de large.

Elle ne porte cependant pas l'empreinte du créateur de la Sainte-Chapelle, Pierre de Montreuil. La conformité qu'elle offre, en certains points, avec les monuments gothiques de la Bourgogne et de la Champagne, semble indiquer qu'elle fut érigée d'après les plans d'un architecte appartenant à l'une ou à l'autre de ces provinces. Cette hypothèse repose sur les dessins des passages inférieurs qui la pourtournent dans l'intérieur des piles, au-dessus de l'arcature basse et sur celui des chéneaux dont le dessous est apparenta l'intérieur.

Elle présente, en outre, un fait unique ou du moins sans analogie connue dans la construction gothique.

Ses fenêtres sont rectangulaires au lieu d'être ogivales dans leur partie supérieure, de manière à laisser tout l'intervalle entre les contreforts totalement à jour, sans rien enlever à l'édifice de son caractère architectural. Les contre-forts et les arcs intérieurs qui supportent à eux seuls la toiture et les voûtes affirment le motif bourguignon.

La position de la chapelle a fait naître une nouvelle conjecture dans l'esprit de M. E. Millet, relativement à la forme pentagonale du château.

Dans l'axe de l'abside était percée la croisée principale obstruée sous Louis XIV pour l'édification d'un pavillon. Ne peut-on supposer que l'architecte delà Renaissance, afin de respecter cette fenêtre, a continué le bâtiment du sud suivant une direction oblique et imprimé cette direction à l'aile qui lui est opposée ?

Il n'avait eu garde, en effet, d'engager l'abside dans ce bâtiment, mais deux petites travées seulement pour faire le raccord, de manière à permettre à la lumière de descendre sur le choeur.

Si tel ne fut pas le motif de l'obliquité de deux ailes par rapport à la façade de l'ouest, ce fui du moins une idée heureuse que la conservation de la croisée de l'abside.

Les architectes du moyen-âge, qui joignaient au sentiment de l'art le sentiment religieux, n'eussent jamais songé à sa suppression. Jamais ils n'eussent imaginé ces autels à la romaine surchargés d'ornements, qui montent à la voûte en laissant l'abside dans l'obscurité.

Il leur paraissait plus poétique et plus digne de la majesté du sanctuaire que le soleil levant dorât l'autel de ses premiers rayons. Ce resplendissement de l'aurore à travers les vitraux gothiques, ce lever de l'astre du jour, source dévie et de lumière, inondant de ses feux naissants la table du sacrifice, jetaient dans l'âme du fidèle une sorte de pieux ravissement et lui inspiraient une pensée de gratitude pour les bienfaits du Créateur.

[1] Antoine Abel Goujon, Rolot et de Sivry.

IV

LA RENAISSANCE.

En résumé, François Ier, qui voit dans la magnificence du site de Saint-Germain et dans l'opulence de sa futaie giboyeuse tous les charmes d'une retraite royale, se décide à réédifier la résidence de ses prédécesseurs.

Mais il ne faut pas regarder cette entreprise comme un caprice de son omnipotence. Elle lui est inspirée par des sentiments et des mobiles plus relevés, par le goût des belles choses ; par l'ambition de doter ; le royaume de monuments conformes à l'esprit nouveau et par la nécessité de pousser l'humanité dans la voie du progrès sans lequel les générations s'immobilisent et s'atrophient, mobiles et sentiments qui se manifestent aujourd'hui sur le trône par les plus éclatants résultats.

Les premiers artistes, du monde vont concourir à cette transformation. Quand des architectes comme Philibert : Delorme, Pierre Lescot, Jean Bullant et Serlio auront agrandi ou relevé les demeures royales, que les pinceaux du Primatice, d'André del Sarto, de Léonard de Vinci, en auront décoré les lambris d'œuvres immortelles, que Jean Goujon y aura fait revivre le marbre, quand Bernard Palissy les aura revêtus de ses riches émaux, le Roi poëte et chevalier  y réunira la cour la plus brillante du monde et se fera un titre de gloire d'y donner l'hospitalité aux savants et aux érudits de son temps, Jean Lascaris, Michel Bruto, Alamani, Clément Marot, Ronsard, Budé et peut-être Érasme et Thomas Morus.

Le château de Saint-Germain était une forteresse quadrangulaire. François Ier jette à terre ses murs crénelés, mais respecte le donjon de Charles V et la chapelle de Louis IX, et donne à la nouvelle construction une forme pentagonale.

Sur le côté de l'ouest, dont il conserve les fondations, il élève une magnifique galerie qui répond à des besoins nouveaux, c'est la salle des fêtes et des spectacles de la Cour, — cent quarante-et-un pieds de long sur quarante de large, —c'est sans contredit la plus belle et la plus remarquable du royaume.

Sa façade est encore debout. Les briques dont elle est composée ont été masquées depuis, à une époque difficile à préciser, d'un enduit qui simule la pierre de taille. Elle surpasse en hauteur les murs du premier château, ce qui a fait dire à quelques écrivains que François Ier avait élevé d'un, étage la construction de Charles V. Celte disposition a engagé le donjon dans l'enceinte exhaussée, il est donc impossible à l'architecte actuel, en raison de la surélévation, de rendre à cet antique souvenir sa physionomie primitive.

La salle des fêtes, qu'on appelait aussi la salle de Mars est ornée d'une cheminée monumentale du XVIe siècle, de pierres et de briques rouges en parfait état de conservation. Les armés de France et la Salamandre, sculptées au-dessus du manteau, constatent l'authenticité de son Origine.

Par une erreur inexplicable, les fleurs de lys, deux et une sur l'écu de Francs, ont été dessinées une et deux sur cette cheminée par le ciseau de l'artiste.

La nécessité de cette vaste galerie fit malheureusement sacrifier la face ouest de la chapelle, contre laquelle elle fut adossée.

Voici comment ce détail vient de se révéler. En sondant cette face, l'architecte a trouvé sous la maçonnerie une admirable rosace, découpée à jour et du même style que les fenêtres.

Le sol de la cour fut exhaussé, mais, pour respecter le vaisseau de la chapelle, dont le dallage n'avait plus le même niveau, on dut y pratiquer sept marches.

Une grande partie des détails trahit une direction italienne dans les constructions et un parti pris du monarque de créer un spécimen d'architecture dont il avait trouvé le modèle au-delà des Alpes.

A l'intérieur de la cour, les murailles s'élèvent en arcs superposés et non dépourvus d'élégance. Des tourelles qui existent encore furent établies aux angles rentrants pour le service des étages.

« Le bâtiment fut élevé en peu de temps, avons-nous lu dans le manuscrit du porte-arquebuse Antoine. Les travaux en cours d'exécution ont pu confirmer cette assertion. On a reconnu qu'une portion de la cour a été bâtie en pierres de taille et l'autre en briques recouvertes de ciment. Il faut en conclure que, pressé par le temps, l'architecte a manqué de matériaux et que, pour ne point attendre l'arrivée de la pierre, il s'est contenté de briques probablement cuites sur place.

Au dehors se dressait aux angles, à part celui du donjon, une tour ronde surmontée d'une plate-forme de laquelle on pouvait, autant que le permettait la forêt, découvrir le pays environnant et suivre de l'œil la marche d'un ennemi.

L'édifice entier fut couvert d'une terrasse. C'était, en France, le premier exemple d'une telle construction.

Un développement de terrasses de 3,000 mètres environ de superficie pouvait passer, sous notre climat, pour une grande nouveauté.

Il existe encore d'autres dispositions qui ne correspondent point aux habitudes de l'époque. On a eu recours à l'emploi du fer pour maintenir l'écartement des voûtes de l'étage supérieur. Nos architectes n'avaient pas l'usage de cette méthode, qui a eu pour conséquence une certaine déviation dans les contre-forts et dans les galeries supérieures.

On a écrit que dans l'intérieur de la cour étaient scellés quatre médaillons de Bernard Palissy. Ces médaillons, déposés après la Révolution au musée des Petits-Augustins, et qui représentent des sujets allégoriques, font aujourd'hui partie des collections du Louvre. Ils proviennent incontestablement de la décoration de quelque salle du château, mais non de la cour, car ils ne s'adaptent pas aux cadres qui surmontent symétriquement les éperons à-la hauteur de l'appui de l'entre-sol et qui, seuls, eussent pu les recevoir.

Les larges fossés furent conservés. On les traversa sur deux ponts, l'un couvert, à l'angle du bâtiment qui regarde le parterre et la rivière, l'autre exclusivement réservé pour le roi et son cortège, et donnant sur la place actuelle du château. Une petite passerelle, destinée au service, se trouvait près de l'abside de la chapelle.

Une heureuse combinaison de la pierre et delà brique rouge dans les cintres des croisées, dans les pilastres et les frontons imprimait à l'édifice une physionomie méridionale des plus pittoresques. On en ceignit la base d'une ligne de mâchicoulis qui rappelait le moyen-âge et supportait une galerie couverte comme suspendue à ses flancs. On entoura la terrasse d'une balustrade découpée à jour telle qu’un diadème au royal monument. Enfin, sur cet ensemble harmonieux, on jeta à profusion les vases sculptés, les riches gargouilles, les encorbellements et les médaillons dont la ciselure perpétuait les attributs du souverain : chiffres (FF), salamandre et couronne de France.

Du côté de l'occident, une construction spéciale fut destinée aux divers services du château et au logement des troupes de garde.

Androuët du Cerceau, qui contempla cette merveille dans tout son éclat, l'a dessinée avec amour, mais il ne nous en a laissé qu'une assez aride description.

Nous y empruntons ce qui suit : « Les parements, tant en dedans qu'en dehors, sont de brique assez bien accoutrée. En aucuns corps de logis, y a quatre étages. En celui de l'entrée, y en a deux, dont le deuxième est une grande-salle. Les derniers étages sont voultés, chose grandement à considérer à cause delà largeur des membres. Vrai est qu'à chacun montant y a une grosse barre de fer traversant de l'un à l’autre avec gros crampons par dehors tenant lesdites voultes et murailles liées ensemble et fermes. Sur ces voultes et par tout le dessus du circuit du bâtiment est une terrasse de pierres de liais qui fait la couverture, lesquelles portant les unes sur les autres et descendant de degrés en degrés commencent du milieu de la voulte un peu en pente jusqu'à couvrir les murailles. Et est cette terrasse à ce que je crois la première de l'Europe par sa façon et chose digne d'être vue et considérée. » Des divers points de cette terrasse, dont la réputation devint européenne, l'œil plonge dans un horizon merveilleux et infini.

Antoine constate la complaisance que mit la nature à créer le site de Saint-Germain et révèle, à ce sujet, un moyen de télégraphie que l'ingénieuse galanterie pouvait seule imaginer : « Henri IV ayant fait allumer du feu la nuit sur l'un des côtés du haut du château, il fut vu de celui de Montceaux, qui en est éloigné d'environ quinze ou seize lieues, où était pour lors Gabrielle d'Estrées[1]. »

V

APPRÉCIATION SUR LE CHÂTEAU AU XVIe SIÈCLE.

Cet édifice, pour se défendre, ne comptait pas seulement sur ses fossés profonds, sur ses ponts-levis, sur ses tourelles, sur ses mâchicoulis et sa position dominante, il était, avec toutes ses dépendances, entouré d'une enceinte continue, percée de portes monumentales, et l'on regardait au XVIe siècle Saint-Germain en Laye comme une des bonnes forteresses du royaume.

Une carte de l’lsle de France et lieux circonvoisins gravée sous Henri IV, nous fournit la nomenclature exacte des villes fortes de la province à cette époque. Déjà Paris était bien protégé par les canons d'alentour, et voici les places de guerre dont cette cité était environnée dans le rayon le plus rapproché : Saint-Germain, Poissy, Pontoise, Mesnil, Saint- Denis, Lagny, Brie-Comte-Robert, Corbeil, Melun, Chartres, Montlhéry, Monlfort-Amaury et Neauphile. Le discours de l'Entreprise de Saint-Germain, en février 1654[2], entreprise dans laquelle la reine-mère voulut bien découvrir une conspiration, et qui aboutit à la décapitation de la Mole et de Coconnas, mentionne l'importance de cette place et nous fait connaître le personnel exact de sa garnison en cette année.

« Plusieurs, dit l'historien, ne voyoyent aucune apparence en cests entreprise qu'on disoit avoir été dressée par le duc d'Alençon et le roy de Navarre contre le roy, et ce pour diverses raisons. Premièrement, on considéroit la force et l'assiette du château de Sainct-Germain, qui est telle que trente mille hommes ne le sçauroyent prendre sans canons.

» En second lieu, il y avoit des gens de pied tant François que Suysses bien armez, en nombre deplus de quinze cens ; les archez de la garde du roy, sa garde d'Écossois, sa garde ordinaire des Suysses, la garde de la royne-môre, la bonne compagnie de gentilshommes amenés par le duc de Lorraine, ceux du cardinal de Lorraine, des ducs de Guise, d'Aumale

etaullres de ceste maison, tenue ennemie du duc d'Alençon et du roy de Navarre, faisoient nombre en tout de trois mille hommes, outre le demeurant de la cour, composé de gens au commandement de la royne-mère et de ses officiers.

» Qui croira que deux ou trois cents hommes de cheval eussent été si inconsidérés que d'avoir entrepris de venir tuer le roy et la royne sa mère avec leurs conseillers dans un chasteau si fort, si bien gardé et fortifié de gens de guerre, comme, dit-on de seigneurs, gentilhommes et soldats qu'cstoit celui de Sainct-Germain, dans un beau grand bourg ou les maisons valent tant (comme gens de guerre sçavent) contre ceux qui veulent faire invasion ou exécuter entreprise dedans ? »

VI

HENRI IV ET LE CHÂTEAUNEUF.

Ces hautes murailles pourvues de fossés, ces ponts levis qui rappelaient l'ère féodale, n'eurent pour Henri IV que de faibles charmes. Un château-fort lui paraissait plus agréable à prendre qu'à habiter. Celui de Saint-Germain, qui conservait un faux air de citadelle perdue dans les bois avec son double cordon de sentinelles et de mâchicoulis accommodés au stylé de la Renaissance, et sa cour unique, qui guettait un rayon de soleil le matin à l'orient, le soir à l'occident, avait un aspect bien sévère aux yeux d'un souverain vaillant comme Mars, mais pratique avant tout.

Que d'attraits ne présenterait pas au contraire une habitation de plain-pied sur la colline qui commande la Seine, à l'aise dans de vastes cours où circuleraient librement chevaux et carrosses. Quel agrément dans un entourage de fleurs, d'arbustes, de ruisseaux et de cascades qui s'inclineraient en pente douce jusqu'à la rivière !

Comme on respirerait à l'aise au milieu de cet immense horizon. Les tours de Notre-Dame, vibrantes encore du tocsin de la sédition, n'y apparaîtraient que juste comme il convient au dernier plan d'un beau panorama, dans un lointain brumeux.

Quels ébats prendraient les enfants de France sur les tapis verts d'une luxuriante Verdure et sous le ciel des champs, qui n'a rien de commun avec le ciel des cités. Et pour les grands, quel rire de bon aloi dans lécher oubli de la question du jour, qui, en ces temps-là, s'appelait la Ligue, la Réforme, la Faction espagnole ou la Conspiration de Biron !

Ainsi pensait Henri IV, ainsi fut-il fait selon sa volonté.

A 400 mètres du château de François Ier s'éleva une nouvelle ligne de beaux bâtiments coupés en leur centre par un portail de douze colonnes de pierres ciselées. Ils circonscrivaient une cour d'honneur hexagonale, et plusieurs autres cours. Deux ailes perpendiculaires à la façade principale s'étendaient jusqu'au point culminant de la colline du Pecq et se terminaient par deux pavillons encore debout et dont l'un, bien connu, conserve le nom de pavillon Henri IV.

Ils étaient soutenus par une terrasse monumentale, garnie de balustrades sculptées. On la quittait par deux rampes en fer à cheval pour se perdre dans des jardins et sur d'autres terrasses échelonnées en gradins jusqu'à la Seine.

Sur le versant de la colline, à la voix du prince, un monde va surgir du néant. Un génie mystérieux préside à l'enfantement d'une œuvre complexe que les contemporains ont célébrée à l'égal de la huitième merveille du monde. Suivant eux, les fabuleux jardins de Babylone ou d'Armide cessent d'être une fiction de la poésie. Ils ont pris un corps, ils existent.

Les mécaniciens les plus consommés de France et d'Italie, les jardiniers, les statuaires, l'art hydraulique, s'y disputent la palme du goût et de l'industrie.

Un président de la généralité de Lyon, Claude de Maçonnis, vient de découvrir le moyen d'élever les eaux au-dessus de leur source. Ce secret, origine de féeriques surprises, sera exploité sur une grande échelle.

Veut-on savoir à quel degré d'enthousiasme montent les récits des écrivains de l’époque ? « Henry quastrième, dit Du Chesne, a fait bâtir un nouveau chasteau sur ceste croupe do montagne pratiquée sur les flancs du rocher, plus proche de la rivière, auquel il n'a rien épargné de ce qui pouvait éclairer sa gloire et relever son honneur au haut poinct.

« L'escalier qui est à l'entrée, où sont gravées les images d'Hercule et d'un iyon, les fontaines, les ruisseaux frais et argentins qui coulent au fond des petits vallons pour rafraîchir les plantes et les fleurs des parterres, et compartiments des jardins, y sont admirables ; mais, sur tout cela, les grottes auxquelles il semble que les plus rares merveilles de la terre, ayant résolu de suborner les sens, enivrer la raison, et peu à peu dérober l'âme de ceux qui les regardent ou entendent, leur font perdre le sentiment, soit de l'oeil, soit de l'ouye. »

Il est vrai que dans une disposition savante de verdure, de fleurs, de grottes et de bassins, toute la mythologie s'agitait sous la force motrice de l'eau.

Les Tritons nageaient, Persée plongeait le dragon dans les ondes, et volait vers Andromède ; les nymphes donnaient des concerts en promenant leurs doigts de marbre sur le clavier d'un orgue, et les oiseaux répondaient à ces accords par leurs chants joyeux. Fidèle aux traditions de la Fable, Orphée faisait vibrer les cordes de sa lyre, et les animaux accouraient à cette mélodie.

Ailleurs, des décors d'un luxe inconnu jusque-là préludaient aux magnificences de l'Opéra, et des troupes d'automates lancées sur la scène offraient aux visiteurs les représentations les plus riantes ou les plus dramatiques.

Ce site enchanté, le plus beau du monde, objet d'envie et d'admiration pour les étrangers, n'était pas le seul mérite du château neuf, ainsi surnommé par opposition à son aîné, le vieux château de François Ier.

A droite et à gauche, sur l'emplacement du boulingrin et des quinconces de marronniers, se développaient, symétriques et fleuris, de vastes jardins, délices du monarque, jardins qui communiquaient de plain-pied dans les appartements. Celui de droite était la promenade favorite de la reine, celui de gauche eut les préférences de Henri IV. Protecteur de l'industrie séricicole, il y avait/ait planter une allée de mûriers blancs, destinés aux vers à soie, dont il se plaisait lui-même à faire l'éducation. D'accord avec Sully sur les sources de la richesse d'un pays, il voulait établir une magnanerie à Saint-Germain.

Ainsi, loin de la discorde et des armés, se reposait le plus populaire de nos rois. Là se passa l'enfance des dauphins, Louis XIII qui fut 'élevé dans ce paradis terrestre, Louis XIV qui y vint au monde.

Les annales du château neuf sont riches en anecdotes.

Le président Fauchet, auteur des Antiquités françaises et gauloises, se recommandait à la sollicitude du monarque.

Comme ce magistrat était pourvu d'une belle tête et d'une belle barbe, Henri IV crut faire assez pour la gloire de l'écrivain, en plaçant son image en bronze dans les jardins de Saint-Germain sous la forme d'un fleuve et en la lui montrant.

Le président avait sans doute éprouvé, comme au temps d'Homère, que la gloire ne nourrit pas l'homme de lettres, il quitta l'hôte royal en lui décochant ce trait de Parthe : »

J'ai trouvé dedans Saint-Germain

De mes longs travaux le salaire.

Le roi de bronze m’a fait faire

Tant il est courtois et humain.

S'il pouvait aussi bien de faim

Me garantir que mon image,

Ah ! Que j'aurais fait bon voyage

J'y retournerais dès demain.

Viens, Salluste, Tacite, et toi

Qui as tant honoré Padoue,

Venez ici faire la moue,

En quelque coin ainsi que moi. »

Bon prince autant qu'homme d'esprit, Henri IV riposta à cette boutade par Une pension de 600 écus et le titre d'historiographe de France.

Encore une aventure ; on ne la lira pas sans intérêt.

Il s'agit d'un incident qui mit en danger les jours de Henri IV et de la reine.

Nous en empruntons le récit à un petit ouvrage sur ce prince : Les amours du grand Alcandre, attribué à mademoiselle de Guise, fille du Balafré et de Catherine de Clèves.

« Il se présenta une occasion qui causa bien du bruit, et véritablement fut étrange. Ce fut que le roi et la reine étant allés à Saint-Germain, leur carrosse, en entrant dans le bac de Neuilly, versa dans la rivière. Ils n'avaient alors avec eux que le duc de Montpensier et la princesse de Conti. Le roi ni le duc de Montpensier ne furent point mouillés, ayant assez à temps sauté par-dessus la portière ; mais les dames burent un peu sans soif et coururent fortune. Quelques jours après, le roi étant allé voir la marquise de Verneuil, elle lui dit combien elle avait été en peine pour lui en cette chute; mais que si elle y eût été, le voyant sauvé, elle n'eût pu s'empêcher de crier : La reine boit.

C'était légèrement impertinent. Le journal de l’Étoile ajoute : « Cet accident guérit le roi d'un grand mal de dents qu'il avait, dont le danger étant passé, il s'en gaussa, disant que jamais il n'y avait trouvé meilleure recette. Au reste, qu'il avait mangé trop salé à dîner, et qu'on avait voulu le faire boire après. »

Cet événement décida la construction d'un pont à Neuilly ; Ce monument no dura que trente-cinq ans et fut remplacé par le magnifique pont que l'on voit aujourd'hui et dont la longueur est de 250 mètres. Il fut inauguré avec solennité par le roi Louis XV, qui le franchit le premier dans sa voiture.

Les splendeurs du château neuf éclairèrent à peine trois règnes ; elles dataient du commencement du XVIIe siècle. En 1660, une des terrasses qui soutenaient les jardins s'écroula, et entraîna dans sa ruine un Mercure monumental de bronze qui trônait, soutenu par quatre dauphins, au centre d'un bassin de marbre jaspé. Ce groupe, originaire de Florence, fut transporté à Versailles.

L'agrandissement du vieux château, par Louis XIV, Versailles ensuite, décidèrent la perte du château neuf.

Abandonné pour d'autres grandeurs, il tomba dans un délabrement complet. L'excès de sa beauté fut une des causes de sa décadence. L'infiltration des eaux destinées à l'ornement de ce gracieux amphithéâtre de terrasses et de jardins le conduisit à un dépérissement précoce.

En 1776, le comte d'Artois, auquel il fut cédé, le fit démolir pour le reconstruire sur de nouveaux plans. Le moment était mal choisi ; on détruisait dors, l'entreprise avorta.

Aujourd'hui il ne reste plus, de l'œuvre de Henri IV, que trois pavillons restaurés, avec quelques vestiges défigurés de ces belles terrasses —la huitième merveille du monde : —sic transit gloria mundi.

[1] Le château de Montceaux, situé à quelques kilomètres de Meaux offre encore des vestiges imposant de son ancienne beauté.[2] Mémoires de l'Etat de France sous Charles X.

VII

LE CHÂTEAU SOUS LOUIS XIV.

Élevé sous les ombrages du château neuf, Louis XIII, y termina ses jours.

Ce prince ne s'occupa du vieux château que pour en modifier la chapelle. Mais ce fut une modification malheureuse et dont l'architecte qui l'exécuta ne dut pu tirer grand honneur.

Au temps de saint Louis, on descendait dans le sanctuaire par une seule marche. Sous François Ier, l'exhaussement du sol environnant obligea d'en construire sept. Cette différence de niveau déplut à Louis XIII. Il établit une communication de plain-pied avec la cour, en élevant le sol de la chapelle, disposition qui troubla l'harmonie générale, altéra les proportions, ce que ne compensait pas l'avantage médiocre d'une entrée plus commode.

M. Millet a déblayé ce dallage pour restituer à l'édifice son développement intérieur. Sous la pierre il a rencontré l'arcature inférieure du monument avec ses colonnettes, les piles qui séparaient les travées, le fleuron-du couronnement du pignon principal et d'autres débris en grand nombre. Ces fragments, contemporains de saint Louis, étaient mélangés avec d'autres fragments de l'époque de François Ier : balustres, gargouilles et couronnes royales. La surélévation exigée par Louis XIII s’était produite au moyen de cette agrégation d'éléments hétérogènes.

Ce prince ne recula pas devant une mutilation plus regrettable encore : ce fut la destruction dos belles croisées rectangulaires semblables à celles de la cour, et illuminées par les feux du midi. Elles furent sacrifiées pour continuer le passage couvert qui contourne le premier étage du château.

Louis XIII orna l'intérieur de la chapelle avec opulence.

Il y construisit une tribune royale, répandit l'or sur les murailles, les revêtit de peintures estimées, dues au pinceau d'Aubin Voüet, et plaça au-dessus du maître-autel la Cène de Nicolas Poussin, devenue une des toiles les plus précieuses du Louvre.

Cette richesse d'ornementation-était-elle de bon goût malgré sa valeur artistique ? N'enlevait-elle pas à l'édifice sacré son caractère, en interrompant la régularité de ses lignes et en déguisant la sévérité de sa forme gothique ? C'est dans cette chapelle que fut baptisé, à l'âge de quatre ans, le dauphin, fils, de Louis XIII. A l'issue de la solennité, ce monarque, dont l'agonie commençait, reçut le jeune prince et lui demanda quel, nom on lui avait donné, — Je m'appelle Louis XIV, dit l'enfant, réponse caractérisque où perce le sentiment exagéré de la puissance, royale qui lui fera dire un jour : «L'État, c’est moi. »

Après la mort de Louis XIII, la reine régente et le jeune roi abandonnèrent Saint-Germain. Le château fut habité par Henriette d'Angleterre, veuve de

Charles Ier, fille infortunée de Henri IV, qui, au Louvre, gardait le lit faute do bois. Comme elle n'avait à Saint-Germain qu'un pied-à-terre, on démeubla les appartements.

Or, six ans plus tard, pendant la Fronde, la Cour fut forcée do s'enfuir à Saint-Germain, et madame de Motteville raconte en ses mémoires que cette invasion brusque et inattendue y fit renchérir la paille. A peine y put-on trouver des logements pour le roi et la reine. On se vit réduit à congédier les pages de lu chambre qu'on ne pouvait loger.

Un jour, Louis XIV, dont la Cour s'augmentait par la création de la maison militaire et celle d'une quantité de charges nouvelles, se trouva trop à l'étroit dans la demeure de ses pères et en ordonna le développement.

Colbert confia cette mission à Mansard, dont la réputation commençait à poindre. Les travaux durèrent de 1675 à 1582, et coûtèrent un million six cent mille livres.

Mieux eût valu, à l'exemple do Fontainebleau, élever un, deuxième château aux côtés de l'ancien, en lui imprimant ou non, le caractère de la première œuvre.

On eût pu encore développer l'édifice au moyen d'ailes symétriques qui eussent embrassé une nouvelle cour du côté de la forêt ; l'espace ne manquait pas : ni l'un ni l'autre de ces projets ne furent adoptés, et l'on se demande comment un architecte auquel la postérité doit tant de belles œuvres, déguisa avec si peu de goût la délicate création de François Ier.

Pour avoir détruit l'originalité du monument sans la remplacer, il faut supposer que Mansard n'eut pas le choix des moyens.

Voici en effet sa décision. Il abattit les élégantes tourelles qui arrondissaient les angles des hautes murailles, à l'exception du donjon, qui resta à peu près intact, et enveloppa ces angles dans cinq énormes pavillons assez, semblables à des bastions. Les façades, si bien découvertes pour ne rien perdre des beautés du site, disparurent en partie sous cette informe maçonnerie qui projetait de grandes ombres sur ses environs et noyait les appartements dans une demi-obscurité.

Il fallut sacrifier, pour arriver à l'intérieur des pavillons, de vastes salles qui leur servirent de vestibules, en sorte que l'espace gagné fut loin d’être considérable. C'est en vain que par la combinaison de la brique et de la pierre on s'efforça d'accommoder ces appendices puînés au style italien du monument primitif, on ne réussit, qu'à dénaturer un ensemble coquet, à l'écraser, sous cette quintuple masse et à rétrécir la perspective dans un arc de cercle borné.

Le passage couvert qui contournait le château disparut pour faire place à un balcon de fer dont les supports seuls sont remarquables par le travail de la serrurerie.

Un écrivain du nom de Lelaboureur, ami de madame de Scudéry, lui raconte dans un opuscule de 1669, intitulé : « Promenade de Saint-Germain en Laye, que depuis deux ans on y a construit par ordre de Colbert un magnifique balcon le long des appartements du roi et de la reine, du côté qui regarde le nord.

« Toute la Cour, dit-il, donne le nom de terrasse à ce balcon, et, en effet, il est assez large pour qu'on l'appelle ainsi. M. Lebrun, avec qui nous avions fait la partie, nous mena d'abord sur cette terrasse. La compagnie fut surprise et charmée d'une vue si accomplie, il n'y eut personne qui ne s'imaginât être transporté dans l'ancienne Assyrie ou dans l'ancienne Egypte par la machine do quelque songe, et se trouvât dans ces jardins suspendus dont on fait tant de bruit. »

Cette fameuse terrasse a disparu dans la reconstruction de la nouvelle façade. Mansard fit élargir et creuser les fossés pour recevoir la maçonnerie do ses pavillons. Les terres qu'on en tira élevèrent le sol d'environ trois pieds du côté du parterre. On les maintint par un mur de soutènement.

Le pont-levis et le pont couvert disparurent.

L'entrée d'honneur en face des bâtiments de service ne présentant pas l'espace suffisant pour la circulation et le développement du cortège royal, une autre porte fut ouverte entre les deux pavillons de la façade de l'est. Des gravures de l'époque y représentent le défilé des carrosses du roi à travers une double haie de Suisses et de Garde-Françaises dont les rangs s'élargissent en éventail. "

Des modifications successives ont altéré la physionomie de cette entrée, que l'on mura alors que le château fut attribué à la justice militaire. Néanmoins on voit encore au-dessus de la porte deux Victoires du XVIIe siècle, soutenant la couronne royale au-dessus de l'écusson de France. Ces deux derniers attributs sont restés inachevé ?

Le pavillon nord-ouest reçut le campanile de l'horloge. Renversé en 1683 par le feu du ciel, il fut rétabli et recouvert en plomb. Ce point culminant fut choisi par Cassini pour ses observations astronomiques.

En même temps que Louis XIV agrandissait ainsi le château, il y créait ou développait les dépendances : le manège, l'hôtel du Maine, le chenil, le jeu de paume, l'orangerie, la surintendance, les écuries et l'hôtel extraordinaire des guerres.

D'après un manuscrit, reproduit dans l'ouvrage de Dulaure sur les environs de Paris, il résulte que, de 1675à 1682, période de transformation du château, on dépensa, tant pour ce monument que pour ses annexes, la somme de 2,700,000 livres.

Un fait assez caractéristique, c'est qu'à peine réparé et modifié, le château fui abandonné par Louis XIV.

Le monarque rêvait d'autres splendeurs, et Versailles sortit d'un marais. Mansard y fut plus heureux qu'à Saint-Germain.

Saint-Simon apprécie en ces termes cette désertion : «Saint-Germain, lieu unique pour rassembler les merveilles de la vue, l'immense plain-pied d'une forêt toute joignante, unique encore par la beauté de ses arbres, de son terrain, do sa situation, l'avantage et la facilité des eaux de source sur celle élévation, les agréments admirables des jardins, les hauteurs des terrasses qui les unes sur les autres pouvaient aisément se conduire dans toute l'étendue qu'on aurait voulu, les charmes et les commodités de la Seine, enfin une ville toute faite et que la position entretenait par elle, môme, le roi l'abandonna pour Versailles, le plus triste et le plus ingrat de tous les lieux. »

En 1689, Jacques II, roi d'Angleterre, vint demander asile au roi de France. C'était une occasion d'utiliser Saint-Germain. On donna pour demeure au roi découronné le château restauré.

Lorsque Mansard réédifiait le vieux château, Lenôtre entreprenait la restauration des jardins. En 1676, il éleva cette admirable terrasse qui commence au pavillon Henri IV et va se perdre dans la forêt en longeant les futaies sur une étendue de2 400 mètres.

Elle doit à la- magnificence de son panorama sa réputation européenne.

François Ier avait songé au point de vue en abattant autour du château les arbres qui le masquaient.

Au nord, un jardin les remplaça. Lenôtre substitua à de modestes plates-bandes une ingénieuse combinaison de pierres et d'arbustes, de buis taillés, de bassins et de fleurs, et créa un parterre enchanteur, comme on n'en voit qu'à Versailles.

La façade du château s'harmonisa avec ces plantations. Un perron de 80 pieds de large régnait sur toute la largeur du jardin et permettait d'y descendre.

En face régnait un autre perron de 160 pieds de long surmonté de deux autres perrons de 20 pieds chacun.

Cette décoration qui ne manquait pas d'une certaine grandeur, disparut avec l'orangerie vers le milieu du XVIIIe siècle.

L'histoire de Saint-Germain en Laye consacre quelques anecdotes à Louis XIV.

Nous empruntons la suivante à Voltaire [1] :

« Le roi, qui excellait dans la danse grave, dansa dans les ballets jusqu'à 1670.Il avait alors trente-six ans. On joua devant lui à Saint-Germain la tragédie de Britannicus. Il fut frappé de ces vers :

« Pour toute ambition, pour vertu singulière,

» Il excelle à conduire un char dans la carrière,

» A disputer des prix indignes de ses mains,

» A se donner lui-même en spectacle aux Romains. »

« Dès lors, il ne dansa plus en public, et le poète réforma le monarque. »

Le 20 janvier 1681, on représenta sur la même scène, dans la grande salle des Fêtes et devant la plus noble et la plus brillante des assemblées, un ballet :  le Triomphe de l'Amour, où les femmes parurent, dit-on, pour la première fois.

Dulaure prête à Louis XIV une faiblesse dont d'autres historiens se sont faits les complaisants échos, mais qui ne mérite qu'une confiance médiocre.

Il prétend que ce souverain abandonna Saint-Germain par effroi du clocher de Saint-Denis, dont la silhouette se dressait à l'horizon. « Cette résidence, ajoute-t-il, en présentant sans cesse à sa vue le terme de sa gloire et le lieu de son tombeau, l'aurait maintenu dans des idées lugubres et affligeantes. »

Le motif peut paraître ingénieux à ceux qui ne songent qu'à glaner des originalités piquantes dans les champs moissonnés de l'histoire, mais il est puéril et indigne d'un prince qui montra dans le cours de son existence les sentiments d'un grand coeur et donna les preuves d'une énergie qui le place au-dessus des terreurs de la mort. Gomme ceux de sa race, il sut mourir en roi.

S'il délaissa Saint-Germain, c'est que Saint-Germain ne répondait plus à la splendeur du trône et aux aspirations du plus magnifique et du plus prodigue des rois de France.

VIII

LE CHÂTEAU DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.

Malgré les libéralités de Louis XIV, qui permirent à Jacques II de soutenir le luxe d'une cour princière, on peut faire dater du séjour du roi d'Angleterre à Saint-Germain- le commencement de la langueur et de la décadence du vieux château.

Ce favori disgracié descendit du faîte de la grandeur aux échelons les plus bas des misères humaines. Il eut pour dernière destination d'abriter les douleurs et le repentir du condamné.

Nous allons le suivre brièvement dans ses tristes vicissitudes.

Jusqu'au jour de la Révolution, la royauté se borna à prévenir la ruine des bâtiments dépossédés de leurs hôtes.

En 1793, on les convertit en prison provisoire pour les suspects. Le Comité de salut public de Paris examina si la cour même de l'antique palais de nos rois ne conviendrait pas à l'emplacement d'une guillotine, afin d'éviter les frais de transport des victimes et d'accélérer l'exécution des sentences.

Le 9 thermidor paralysa l'effet de cotte sollicitude touchante pour les intérêts du trésor et les arrêts de la justice, et le bourreau n'eut pas le loisir de souiller cet asile.

L'année suivante, on décréta le morcellement du parterre. Quelques parcelles de terrain furent soumissionnées et livrées à la charrue. Il eût été véritablement regrettable de ne pas nourrir les héros de l'émeute avec le blé récolté dans les jardins du tyran. Cependant le bonheur d'une telle idée, ingénieuse au point de priver les habitants de leur unique promenade, ne fut pas apprécié par le conseil général de .la commune. Il eut le mauvais goût de crier à la profanation et fut assez puissant pour l'arrêter.

Le fisc révolutionnaire se dédommagea sur les bâtiments du château, et les mit en location. Puis, le couvent des Loges, abandonné par les religieuses Augustines, fut transformé en poudrière.

En 1798, la ville de Saint-Germain fut classée au nombre des places de guerre, de la République, et le château reçut une garnison de vétérans.

Un arrêté du Premier Consul y ordonna, en 1803, l'établissement d'un hôpital pour le traitement des maladies contagieuses. Cette mesure n'eut pas de suite devant l'opposition unanime de la population.

Le 8 mars 1809, un décret impérial y organisa l'école de cavalerie dont la chute accompagna celle de l'Empire.

Deux ans après, le gouvernement racheta le couvent des Loges et ses dépendances pour en faire une maison d'éducation destinée aux orphelines de la Légion d'honneur.

En 1815, le château, qui avait servi d'ambulance au moment de l'invasion, fut occupé par un corps de troupes de 10,000 Anglais qui trouvèrent moyen de s'y loger.

Sous la Restauration, le Roi assigna Saint-Germain comme résidence à deux compagnies de ses gardes du corps, celle de Gramont et celle de Luxembourg. On caserna la première dans le château ; la deuxième, d'abord dispersée en ville, fut ensuite concentrée dans un bâtiment construit pour elle, en 1823, par le génie militaire de la maison du roi, et qui sert aujourd'hui de caserne d'infanterie. Le 11 juillet 1816, le duc de Gramont posa la première pierre du manège actuel, vaste édifice dont la charpente est construite à la manière de Philibert Delorme[2]. En 1826, la chapelle, dévastée par le vandalisme révolutionnaire, reçut une sorte de restauration assez décente pour qu'on pût y célébrer le service divin.

Charles X accorda 50,000 francs pour les réparations les plus urgentes.

En 1832, le duc d'Orléans, colonel de hussards, et le duc de Nemours, colonel d'un régiment de lanciers en garnison à Saint-Germain, offrirent un bal dans la galerie de Mars.

Depuis le règne de Louis XIV, c'était la première fois qu'un reflet des splendeurs royales illuminait le vieil édifice. Les échos joyeux de la fête retentirent encore sous les arceaux sonores des vastes salles dénudées ; la salamandre de François 1erapparut au feu des girandoles, mais cet éclat des anciens jours vécut ce que vivent les roses.

En 1836, une ordonnance royale de Louis-Philippe établissait un pénitencier militaire dans la demeure de ses ancêtres.

Les chambres des rois, des reines et des dauphins furent divisées en cellules pour y abriter les soldats flétris par le conseil de guerre.

L'évacuation du pénitencier militaire eut lieu le 10 juillet 1855. Ce fut un Napoléon qui prit sous son égide le palais des Valois et des Bourbons en le faisant passer dans les attributions de son ministre d'État.

En 1862, Sa Majesté décida sa restauration complète, et ordonna qu’il serait consacré à l'installation d'un musée gallo-romain.

Deux partis se présentaient à l'architecte : la restauration pure et simple do l'édifice tel que nous l'avait légué Mansard, c'est-à-dire avec sa lourde exubérance, ou la réédification de l'œuvre de la Renaissance.

Le premier était une amplification bâtarde, le second une reproduction exacte d'un travail qui, par son type original et artistique, posait un jalon dans son époque.

M. Millet n'hésita pas. Dans quelques années, Saint-Germain possédera le château de François Ier, entièrement relevé par des mains modernes, il est vrai ; mais du moins tel qu'il apparut à nos aïeux.

Cette physionomie native en fera un monument national et authentique, un souvenir historique d'une haute valeur, Un enseignement Unique en France pour l'archéologie.

La tâche de l'architecte n'était pas facile. Non seulement la structure originaire de l'édifice avait disparu sous l'étoffe dont Mansard l'avait habillé ; mais cette doublure elle-même avait subi de telles mutilations qu'elle était méconnaissable dans certaines de ses parties.

On ne fait pas supporter impunément à un château royal la complexe métamorphose d'une école militaire, d'une caserne et d'une prison. On ne remplace pas sans une altération inévitable, une salle de gardes par une forge, les chambres à coucher des princes par des cachots, les fossés par des préaux sans ponts. Afin d'augmenter le nombre des cellules du pénitencier, on avait dédoublé les étages ; afin de diminuer les jours, on avait entassé le moellon dans les belles fenêtres à plein-cintre. Pour isoler les prisonniers ; on avait exhaussé le mur d'enceinte et supprimé l'entrée royale. On avait, au temps de l'école de cavalerie, substitué à la galerie supérieure qui tombait en ruines, un mur d'appui grossier, et imaginé dans la cour je ne sais quel balcon qui détruisait l'accord des arcs trois ibis superposés.

La chapelle de saint Louis, ce charmant vaisseau du XIIIe siècle ; n'a conservé d'intact que sa voûte et les fenêtres qui prennent jour sur-la cour. Mansard avait eu la singulière idée de bâtir un étage sur la toiture pour éviter la solution de continuité entre les terrasses.

Si l'on ajoute à-ces désastres les outrages du temps et de la révolution ; les réparations malencontreuses ou inintelligentes, on peut se faire une idée de l’affublement dont un siècle et demi d'abandon, de démolitions ou d'additions successives, sans goût et sans discernement, avait chargé le château.

C'est en ce chaos qu'il fallait apporter la lumière.

Elle brille aujourd'hui sur les façades réédifiées, d'un éclat qui fait préjuger de son futur resplendissement. L'architecte renverse les cinq pavillons de Mansard et nous rend pierre pour pierre les cinq façades et les riantes tourelles de François Ier, avec le donjon de Charles V. Il nous rend toutes ces belles fenêtres avec leurs cintres, leurs pilastres et leurs frontons mi-partie pierre, mi-partie brique, et les arceaux multiples dont la savante superposition est l'honneur de l'édifice.

Il jette à terre le balcon en serrurerie de Mansard, remplace un toit disgracieux par une balustrade circulaire, restitue au monument son élégante ceinture de mâchicoulis et sa couronne de balustres sculptés.

Et comme on- emprunte au splendide écrin d'une femme opulente le complément de sa parure de fêtes, il répand à profusion, mais avec un goût exquis, sur cet ensemble harmonieux, les détails les plus coquets d'une ornementation d'accord avec l'art et l'histoire.

L'entrée royale, les ponts sûr les fossés reprendront leur place naturelle. Dans la cour, les médaillons aux L entrelacées, moulures en plâtre du règne de Louis XVIII, seront remplis par des peintures sur faïence émaillée, représentant les images des princes et des hommes célèbres qui ont illustré l'âge de la Renaissance.

A l'intérieur des appartements, M. Millet relève les hautes cheminées disparues, les lambris effondrés, le arceaux ruinés, il ressuscite les décorations vermoulues et les sculptures ravies par le temps, il apporte la vie et la lumière à cette masse sombre et déformée qui attendait patiemment son heure.

La chapelle sera pour lui surtout l'objet d'une étude spéciale et d'un travail consciencieux. Mais ce n'est pas celle de François Ier qu'il offrira au retour des solennités religieuses, ce sera le sanctuaire vénéré du XIIIe siècle. De même que la science avec quelques débris échappés à la corrosion terrestre reconstitue l'être effacé du globe, de même l'architecte avec les restes précieux du saint édifice, le reconstituera dans son intégrité et le surmontera d'une flèche dans le style de celle de la Sainte-Chapelle.

A ce labeur l'artiste éminent consacre ses veilles et sou talent, il fait du château de Saint-Germain une œuvre digne des premiers et glorieux fondateurs, digne de notre âge, digne de la postérité, digne enfin du prince illustre qui rend ce monument à la vérité historique.

[1]  Siècle de Louis XIV.[2] Nous recueillons dans l'Histoire de Saint-Germain, par M. Abel Goujon (1829), quelques détails intéressant sur le casernement des gardes du corps.

Ils trouvent ici une place opportune :

« Vis-à-vis du grand manège, dit cet auteur, entre l'avenue du Boulingrin et la rue de Paris, se trouve la grille de sortie des anciennes grandes écuries du roi, qui complètent aujourd'hui, sous la dénomination d’écurie des gardes du corps du roi de la compagnie de Gramont, le casernement de cette compagnie. L'entrée principale est sur la rue de la Verrerie.

« Elles sont composées de Jeux de corps de bâtiments élevés dans un vaste, l'une du   l'hôtel du Maine, l'autre formant un côté de la rue de Paris, depuis la rue de la Verrerie jusqu'à la côte. Les extrémités ont été construites en même temps que la place circulaire qui annonce l'entrée de la ville.

La distribution intérieure est en tous points vicieuse ; les pièces

Sont les unes basses, les autres élevées, les unes petites et pouvant à peine loger cinq chevaux, d'autres vastes et susceptibles d'en recevoir cinquante.

« Pendant la Révolution et jusqu'à l'installation de l'École spéciale de cavalerie du château, ces bâtiments et le jeu de paume dont on fit un manège, servirent à la troupe   en avait en garnison. Depuis cette époque, ils furent soumis à la même administration que le château dont ils étaient une dépendance.

« La grande cour est d'une utilité majeure pour la cavalerie.

Elle offre une superficie d'environ treize cents toises. En suivant la rue de la Verrerie depuis le chenil jusqu'à la rue de Paris, il n'existait autrefois que l'hôtel du Maine ; mais une portion en ayant été vendue pendant la Révolution, il n'est resté que les écuries rétablies en 1814,et une partie du terrain sur lequel on construit aux frais de la Liste civile de nouvelles écuries.

« Le jeu de paume, bâti sous Louis XIV pour l'amusement des seigneurs de la cour, a soixante pieds de long sur vingt-cinq de large. Les croisées qui l'éclairent sont à vingt-cinq pieds du sol.

Du côté du nord, il est mitoyen avec une maison occupée par le contrôleur des bâtiments royaux. Derrière était une Vaste cour de cinquante toises de long sur trente de large-Au sud, le jeu de paume s'appuyait sur une dépendance du chenil, remplacée en 1818 par une maison où sont établis les bureaux du génie militaire.

« Le jeu de paume sert actuellement de manège pour le dépôt de la compagnie des gardes du corps qui est de service, le grand manège étant réservé pour celle qui tient garnison dans la ville.»

IX

CONSIDÉRATIONS SUR LA POSITION DE SAINT-GERMAIN.

Comme point stratégique, la position de Saint-Germain fut heureusement choisie par les princes qui posèrent la première pierre du château. Cette forteresse qui commandait le cours de la Seine et dominait une étendue de terrain assez vaste pour que l'œil se perde dans des horizons infinis, c'était l'aire de l'aigle souverain de la nue.

Au pied de la colline sur laquelle se dresse le château ; le fleuve décrit une de ses nombreuses courbes dans lesquelles il semble se complaire, et il faut ou la franchir deux fois, ou en suivre les rives en passant sous Saint-Germain, pour se rendre de Mantes à Paris, à moins de tourner les coteaux de la Celle-Saint-Cloud et de gagner Versailles. Poissy, appuyé sur Saint-Germain, était donc un bon élément de défense. Ces deux places entraient utilement dans le système de protection de la capitale, et si elles n'arrêtèrent pas les Anglais lors de l'expédition du prince Noir, ce fut parce qu'on les avait dégarnies de troupes pour couvrir la monarchie sur un autre point.

En raison des circonstances, Saint-Germain ne joua jamais un rôle accentué dans la défense du pays.

Ce fut une sauvegarde pour les rois désireux de se mettre à l'abri des orages de la capitale plutôt que pour leurs sujets. Henri III y brava la Ligue, Anne d'Autriche et Louis XIV y trouvèrent un refuge contre la Fronde.

La trop grande distance qui sépare cette, ville de Paris et le voisinage du mont Valérien ne l'ont point fait entrer dans le nouveau plan de défense de la capitale et dans la combinaison des forts détachés.

Le 1er juillet 1815, une colonne prussienne de l'armée de Blücher d'environ quinze cents hommes déboucha par le bois du Vésinet et effectua le passage du pont du Pecq. Une redoute, quelques canons en batterie sur cette terrasse, auraient eu facilement raison de cette troupe.

On avait détaché pour garder ce passage un officier dont le nom n'a pas été conservé, avec vingt-cinq hommes seulement. Des vieillards se souviennent de l'avoir vu à la tête de cette poignée de gens, grave, silencieux, et de l'avoir entretenu peu de temps avant l'arrivée de l'ennemi. Il se sentait sacrifié, car l'illusion n'était pas permise. Aussi répondait-il aux objections qu'on lui faisait sur son petit nombre, par quelques mots empreints d'une froide résignation. C'était un de ces hommes qui ne raisonnent plus, une fois qu'ils ont un devoir à remplir.

Il barricada le pont le mieux qu'il put, reçut les Prussiens à coup de fusil, tint ferme tant qu'il eut un a souffle de vie, donnant l'exemple du calme au milieu des ravages de la mort, et tomba à son tour pour ne plus se relever. Après ce beau trépas, les survivants de ces vingt-cinq héros, qui avaient amplement satisfait à l'honneur, se retirèrent fièrement, soutenant la retraite avec leurs dernières cartouches, sans laisser un prisonnier, et se replièrent sur le corps d'armée du général Vandamme, qui opérait dans les environs de la Celle Saint-Cloud.

Et il n'y a pas une pierre sur les rives de la Seine pour dire au voyageur ce dévouement qui paraît d'autant plus noble qu'il était d'avance reconnu stérile !

Par un ciel limpide, la plate-forme du donjon de Charles V est un admirable observatoire.

Au nord et par-delà la maison des Loges, le château de la Muette et la forêt, le spectateur aperçoit le cours de la Seine, Confions au point où l'Oise se déverse dans le fleuve, Pontoie dans un lointain brumeux, et toute la série des bourgs et des villages compris entre cette ville et Meulan.

A l'ouest se déroulent Poissy et son riche territoire, la forêt de Marly, celle des Alluets et le pays qui s'étend jusqu'à la Mandre.

Au midi, c'est le versant des coteaux sur lesquels s'élève la Celle Saint-Cloud, et qui s'interposent, émaillés de villages suspendus à leurs flancs, entre le chemin de fer de Versailles et le cours de la Seine.

A l'est enfin, l'observateur a sous les pieds la ville de Saint-Germain, les vestiges du château neuf, le bourg du Pecq, le viaduc élancé du chemin de fer, et le lit de la Seine déroulant, au sortir de Paris, ses replis argentés. A sa droite, c'est l'aqueduc aérien de Marly, ce sont encore Louveciennes, Bougival, Rueil, Nanterre, la Malmaison et le mont Valérien couronné de bastions. A gauche, la forêt de Saint-Germain, le château de Maisons, œuvre de Mansard, Mesnil, et Carrière-sous-Bois.

En face et au second plan, les îles verdoyantes du fleuve, la forêt du Vésinet d'où s'échappe en panaches blancs la fumée des locomotives, et là campagne pittoresque semée de châteaux et de villas du Pecq à Chatou.

Dans le fond du tableau voilà Courbevoie, Asnières, Saint-Ouen, Saint-Denis, les buttes Montmartre, Paris, enfin, devant lequel se dresse l'Arc de triomphe, Paris que dominent les dômes ou les tours de ses grandioses monuments.

L'eau, les vastes plaines, les grands arbres, les clochers gothiques, une opulente végétation, la voie ferrée, le mouvement des bateaux sur le fleuve, la silhouette de la grande ville, toutes les beautés de l'art et de la nature en ce milieu, l'un des plus riches du monde, contribuent d'une façon harmonieuse à la magnificence du panorama.

X

FAITS HISTORIQUES _ MADAME DE SÉVIGNÉ

A SAINT-GERMAIN.

Quelques faits intéressants pour notre histoire sont restés gravés dans les annales de Saint-Germain en Le trépas du paladin Roland, et le désastre de la chevalerie française, dans la sombre embuscade de Roncevaux, furent, si l'on en croit les romanciers, résolus sous l'ombrage discret de ses futaies.

La tradition rapporte qu'il y avait au moyen-âge, dans la partie de la forêt qui appartient au Vésinet, une table de granit sur laquelle Ganelon de Hauteville et les conjurés signèrent le pacte sanguinaire qui vouait à la mort Roland, les douze pairs du royaume et les seigneurs des Ardennes. Cette pierre légendaire s'appelait la Table de la trahison. Elle a disparu, mais l'enceinte mystérieuse dans laquelle s'ourdit le complot renferme un carrefour appelé encore l’Étoile de la trahison.

Charlemagne, suivant le même récit, livra les coupables au bûcher sous le feuillage des chenet, témoins muets de leur terrible serment.

— A l'époque où fut édifié le premier château, celui de Louis le Gros, florissait, aux environs du royal manoir, un monastère dont le prieur se décernait superbement le titre de seigneur spirituel et temporel de Saint-Germain en Laye, de par certains privilèges octroyés par le souverain.

Comme consécration de son droit de juridiction, ce potentat mitre avait planté des fourches patibulaires à la frontière de sa paroisse ; sur la route de Poissy.

A cette nouvelle, le gardien du château des rois, un homme d'épée, outré de ce qu'un moine, fût-il prieur, s'arrogeât les attributs de la puissance souveraine, s'insurgea contre cette prétention. Il ne craignit pas, ce fort, d'entrer en lutte avec un dignitaire de l'Église. Toute escarmouche lui parut inutile.

Pour éviter la discussion qui n'était peut-être pas le plus brillant de ses avantages, il s'en fut droit à la potence qui lui portait ombrage et l'abattit sournoisement.

Grande rumeur au parlement de Paris. ~ « Cedant arma togae, s'écrièrent les juges, sire prieur, vous et vos successeurs vous aurez, malgré la colère de l'épée, le droit dépendre les vilains. » Et un bel et bon arrêt, dûment enregistré, confirma la sentence.

Le gardien du château tempêta bien un peu, mais le roi s'amusa du conflit, et le droit subsista. Toutefois les prieurs ne l'exercèrent que comme.il convient à des gens qui ont horreur du sang. Les vilains ne furent pas pendus haut et court. On n'usa qu'une seule fois du gibet, pour y attacher un larron-si justement célèbre, que tous les vilains de la contrée l'envoyèrent eux-mêmes au diable, en -s'opposant à ce qu'il allât se faire pendre ailleurs.

— Ce fut du château de Saint-Germain, qu'à la voix de saint Bernard, Louis VII, suivi de la reine Éléonore, partit pour la Terre-Sainte à la tête de 80,000 gens d'armes, dont la moitié trouvèrent une sanglante sépulture dans les plaines de l'Asie-Mineure.

Ce fut de Saint-Germain que Philippe-le-Bel, plus heureux, marcha sur les Flamands dont il triompha à Mons-en-Puelle.

Ce fut en ce même lieu que Philippe-le-Long, son fils, rédigea, en forme d'ordonnance, la déclaration fameuse des premiers États-généraux : — In terram salicam, mulieres ne succedant, —et proclama la loi salique base de l'hérédité du trône de France.

—Le coup de Jarnac, un des grands événements du règne de Henri II, s'exécuta sous les fenêtres du château de Saint-Germain, aux yeux du roi et de toute la cour réunie. C'était en 1547, dans un combat judiciaire dont François de Vivonne de la Châtaigneraie et Guy de Chabot de Montlieu, soigneur de Jarnac, donnaient le spectacle en champ clos. Montlieu, désespéré de la force de son adversaire, se couvrit la tête de son bouclier et lui trancha le jarret gauche du revers de son épée. Vivonne refusa de survivre à sa blessure » Le coup de Jarnac est devenu proverbial. L'histoire et le théâtre lui ont acquis une telle notoriété, que nous enregistrons sans autre détail cette gasconnade tragique.

Le sang répandu en ce jour eut du moins un résultat fécond. Henri II, ému jusqu'aux larmes d'avoir vu succomber si facilement le plus cher de ses favoris, interdit le combat judiciaire.

Sur le terrain de ce duel célèbre, s'est élevée de nos jours la Villa-Médicis.

— Henri IV courut à Saint-Germain de sérieux dangers. Quoiqu'il fût maître de Paris et d'une grande partie du royaume, les seigneurs qui ne lui avaient pas encore fait soumission, tels que les ducs de Mayenne et de Joyeuse, battaient la campagne jusque sous les murs de la capitale.

Un jour que le prince s'était égaré à la chasse avec quelques personnes de sa suite, dans un bois voisin du château, il y fut surpris par un officier, M. de Sourdis, qui en surveillait les alentours, avec un détachement de vingt-cinq chevaux. De loin, ce gentilhomme prit son souverain pour un ennemi et ordonna à sa troupe de lui courir sus, à bride abattue, et de faire fou à bonne portée. Les cavaliers chargèrent, le pistolet haut, et comme ils allaient presser la détente, l'un d'eux reconnut le roi et n'eut que le temps de pousser une exclamation qui arrêta leur fougue.

M. de Sourdis, plus ému quo Henri IV de cet incident, en lut quitte pour la peur. Mais il embrassa les genoux du monarque, en le suppliant de se mieux garder à l'avenir. Pourquoi le roi ne se souvint-il pas toujours de la prophétique supplication de M. de Sourdis ?

Le 22 novembre 1594, on se saisit, à Saint-Germain, de huit voleurs venus avec l'intention avouée de tuer le roi. Ce fut un gentilhomme de la maison, nommé Darquion, qui fit cette découverte. Leur procès marcha rondement. On les envoya tout bottés au gibet, et, à défaut de bourreau, ils furent pendus aux torches par les gens de M. de Vitry, capitaine des gardes.

Les registres de l'église Saint-Germain, dont Henri IV était le paroissien, ont conservé dans leurs pages la mémoire de sa fin déplorable.

Voici en quels termes le quatre-vingt-treizième acte de 1610, enregistre ce funèbre événement.

« Le 14 may 1610, environ sur les quatre heures et demie après midi, fut frappé malheureusement Henry quastrième du nom, roy de France et de Navarre, étant dans son carrosse, d'un couteau, par un malheureux que l'on dit estre d'Angoulesme, ce 'qui fut faist dans ta rue do la Ferronnerie, à Paris, du quel coup il mourut incontinent. »

—Un astrologue avait prédit, en 1564, à Catherine de Médicis, qu'un Saint-Germain la verrait mourir.

Il n'en fallait pas plus pour tenir en éveil une femme aussi docile aux oracles de Ruggieri. Dès lors elle évita avec grand soin non-seulement Saint-Germain en Laye, mais tous les lieux qui portaient ce nom, et toutes les églises ou paroisses instituées sous le vocable du saint. Elle abandonna son château du Louvre, parce qu'il dépendait de Saint-Germain l'Auxerrois, et en fit bâtir un autre près de Saint-Eustache, au lieu-où fut édifiée depuis la Halle au blé. Mais quand elle mourut en 1589, les esprits, superstitieux comme elle, annoncèrent que la reine avait, malgré ses précautions, accompli sa destinée parce qu'elle fut assistée à sa dernière heure par Laurent de Saint-Germain, évoque de Nazareth.

— Marie de Médicis au contraire, avait une grande prédilection pour Saint-Germain. Elle en parlait un jour au maréchal de Bassompierre et pour exprimer tout ce qu’elle rencontrait d'agréable en ce séjour, elle ajoutait : « Quand j'y suis j'ai un pied à Saint-Germain et l'autre à Paris. » Le galant, Bassompierre se rappelant que le village de Nanterre est entre ces deux villes, lui répondit : « En ce cas, madame, je voudrais être à Nanterre. »

— En 1535, le duc de Saint-Simon, grand-maître des eaux et forêts, aïeul de l'auteur des Mémoires, fit placer sur la route de Conflans une inscription lapidaire qui avait pris le nom de Pierre de Saint-Simon,

Ce petit monument commémoratif, renversé sous la révolution, fut relevé sous Louis-Philippe.

Son but était de rappeler au voyageur « les victoires du pieux monarque, Louis treizième du nom, roi de France et de Navarre. »

— Henri II et Charles IX sont nés au vieux château, Louis XIII est mort dans le château neuf. Une des grandes gloires de la ville de Saint-Germain est d'avoir vu naître en celui-ci le roi Louis XIV, le 5 septembre 1638.

Au rétablissement des armoiries, le conseil municipal obtint de Louis XVIII, par décision royale du 19 juillet 1820, que les armes de la ville seraient : d'azur au berceau semé de fleurs de lis d'or, d'or, accompagné au Deuxième point, en chef, d'une fleur de lis aussi d'or, et en pointe cette date : 5 septembre1638, de même.

Louis XIV naquit le jour où Louis XIII perdait une bataille en Espagne, ce qui fit dire que la Fortune était trop occupée à Saint-Germain, pour songer à nos armées d'au-delà des monts.

Ouvrons encore une fois les registres de la paroisse, et nous y trouverons cet acte qui vaut la peine d'être lu :

« Le cinquième jour de septembre 1638, naquit, à onze heures et quart du matin, monseigneur le » dauphin, fils premier né de très-chrestien et très-puissant monarque Louis treiziesme de ce nom, roy de France et de Navarre et de très-religieuse et très-illustre princesse Anne d'Autriche, sa très-chaste et fidelle épouse, et fut incontinent après le mesme jour ondoyé par révérend père en Dieu, monseigneur Dominique Séguier, évesque de Meaux, et grand aumosnier de Sa Majesté avec les eaux baptismales de la paroisse de Saint-Germain en Laye, baillées et livrées par M. Cagny, prestre curé de la dicte paroisse. Signé : Bailly, vicaire

Cette naissance fut annoncée aux habitants de Paris par les quarante pièces de canon de la Bastille et les trois cents boîtes de l'Arsenal. Nous trouvons une esquisse des réjouissances dont elle fut l'objet dans ces vers d'un rimeur du temps :

« Au milieu du Pont-Neuf,

» Près du cheval de bronze.

» Depuis huit jusqu'à neuf,

» Depuis dix jusqu'à onze,

» On fit un si grand feu

» Qu'on eut beaucoup de peine,

» En sauvant la Samaritaine

» D'empêcher de brûler la Seine. »

Un quatrain, digne d'un poète pour qui Phébus paraît sourd et Pégase rétif, accompagna, vers le même temps, une gravure, rare aujourd'hui, représentant le château neuf. Le dessinateur, habile homme, était Israël Sylvestre. Son collaborateur s'exprimait ainsi :

« Je suis ce Saint-Germain dont la voix de l'histoire

» Dira malgré le temps des louanges sans fin.

» Je suis le non pareil, mais ma plus grande gloire

» Me vient d'avoir vu naistre un illustre dauphin. »

Louis XIV avait peu de goût pour sa résidence de Paris, dont le souvenir s'alliait dans sa mémoire aux tristes journées de la Fronde. Aussi, dès qu'il put manifester sa volonté, alla-t-il habiter Saint-Germain.

On peut rattacher à ce séjour la première partie du drame passionné dont mademoiselle de la Vallière fut l'héroïne. En 1661, lorsque celte femme célèbre partagea l'affection du roi, elle demeurait, avec les autres filles d'honneur, dans les combles du château, et la tradition raconte que leur gouvernante sévit obligée de faire griller leurs fenêtres auxquelles on arrivait par la terrasse.

« Ce fut à Saint-Germain, dit M. Philarète Chasles dans l'Histoire des villes de France, que mademoiselle de la Vallière se retira pour pleurer sa faute, quand elle eut perdu l'espoir de ranimer l'amour de Louis XIV. Elle chercha des consolations dans la bienfaisance et la prière. Un hasard bizarre lui fit prendre la résolution de quitter le monde. On rapporte qu'un village de Saint-Germain ayant été incendié, mademoiselle de la Vallière fit venir le curé pour lui remettre des secours. Ce prêtre était celui qui, dans son enfance, l'avait instruite des matières de religion. Sa vue lui fit faire un retour sur sa vie passée, elle se jeta à ses pieds et lui demanda conseil. Ce fut à la suite de cette entrevue qu'elle se réfugia aux Carmélites et prit le voile en 4675. »

Les lettres de madame de Sévigné, à sa fille, madame de Grignan, sont pleines du souvenir de Saint-Germain.

« Je ne sais aucune nouvelle, lui écrit-elle le 11 mars 1671, le roi se porte fort bien, il va de Versailles à Saint-Germain et de Saint-Germain à Versailles. Tout est comme il était. » —et quelques jours après —« Je revins hier de Saint-Germain, j'étais avec madame d'Arpajon. Le nombre de ceux qui me demandèrent de vos nouvelles est aussi grand que celui de tous ceux qui composent la cour. Je pense qu'il est bon de distinguer la reine qui fit un pas vers moi et me demanda des nouvelles de ma fille sur son aventure du Rhône Je ne dois pas oublier M. le Dauphin et Mademoiselle qui m'ont parlé de vous…

Les coiffures hurluberlu m'ont fort divertie, il y en a que l'on voudrait souffleter. La Choiseul ressemblait, comme dit Ninon, à un printemps d'hôtellerie comme deux gouttes d'eau. »

Cette coiffure fut un des grands événements de la résidence royale de Saint-Germain. La reine, qui commença par en rire, se détermina à l'adopter comme les femmes à la mode de sa cour.

Voici, pour les dames qui jetteront les yeux sur ce livre, la description qu'en donne madame de Sévigné à madame de Grignan.

« Imaginez-vous une tête partagée à la paysanne jusqu'à deux doigts du bourrelet, on coupe les cheveux de chaque côté d'étage en étage, dont on fait deux grosses boucles rondes et négligées, qui ne viennent pas plus bas qu'un doigt au-dessus de l'oreille ; cela fait quelque chose de fort jeune et de fort joli et comme deux bouquets de cheveux de chaque côté. Il ne faut pas couper les cheveux trop courts ; car, comme il faut les friser naturellement, les boucles qui en emportent beaucoup ont attrapé plusieurs dames, dont l'exemple doit faire trembler les autres, On met les rubans comme à l'ordinaire, et une grosse boucle nouée entre le bourrelet et la coiffure ; quelquefois on la laisse traîner jusqu'à la gorge. »

Madame de la Troche ajoute quelques lignes à cette lettre, pour décider madame de Grignan à adopter cette grande mode. « Madame, dit-elle, vous serez ravissante, tout ce que je crains c'est que vous n'ayez regret à vos cheveux. Pour vous fortifier, je vous apprends que la reine et tout ce qu'il y a de filles et de femmes qui se coiffent à Saint-Germain, achevèrent hier de les faire couper par La Vienne, car c'est lui et mademoiselle de la Borde qui ont fait toutes les exécutions.

Madame de Crussol vint lundi à Saint-Germain coiffée à la mode, elle alla au coucher de la reine et lui dit : Ahl madame, votre Majesté a donc pris notre coiffure ? Votre coiffure ! lui répondit la reine, je vous assure que je n'ai pas voulu prendre votre coiffure, je me suis fait couper les cheveux parce que le roi les trouve mieux ; mais ce n'est point pour prendre votre coiffure. —On fut un peu surpris du ton avec lequel la reine lui parla. Mais voyez un peu où madame de Crussol allait prendre que c'était sa coiffure, parce que c'est celle de madame de Montespan, de madame de Nevers, delà petite de Thianges et de deux ou trois autres beautés charmantes, qui l'ont hasardée les premières. »

Madame de Sévigné continue : « Après tout, nous ne vous conseillons pas de faire couper vos beaux cheveux. Et pour qui, bon Dieu ? Cette mode durera peu, elle est mortelle pour les dents. Taponnez-vous seulement par grosses boucles comme vous faisiez quelquefois. »

En décembre 1673, madame de Sévigné raconte un autre voyage à Saint-Germain.

« Je viens de Saint-Germain, ou j'ai été deux jours entiers avec madame de Coulanges et M. de la Rochefoucauld ; nous logions chez lui. Nous fîmes le soir notre cour à la reine, qui me dit bien des choses obligeantes pour vous : mais s'il fallait vous dire tous les bonjours, tous les compliments d'hommes et de femmes vieux et jeunes qui m'accablèrent et me parlèrent de vous, ce serait quasi nommer toute la cour, je n'ai rien vu de pareil ! Et comment se porte madame de Grignan ? Quand reviendra-t-elle ? Et ceci et cela : enfin représentez-vous que chacun, n'ayant rien à faire et ne disant un mot, me faisait répondre à vingt personnes à la fois. J'ai dîné avec madame de Louvois, il y avait presse à qui nous en donnerait.

Je voulais revenir hier ; on nous arrêta d'autorité pour souper chez M. de Marsillac, dans son appartement enchanté avec madame de Thianges, madame Scarron, M. le duc, M. de la Rochefoucauld, M. de Vivonne et une musique céleste. Ce matin nous sommes revenues. »

Le roi donnait de belles fêtes au château, malgré l'exiguïté des appartements. « Mademoiselle de Blois, écrit madame de Sévigné (17 janvier 1680) est donc madame la princesse de Conti, elle fut fiancée lundi

en grande cérémonie, hier mariée à la face du soleil, dans la chapelle do Saint-Germain : un grand festin comme la veille ; l’après dîner, une comédie, et le soir couchés et leurs chemises données par le roi et la reine L'habit de M. le prince de Conti était inestimable, c'était une broderie de diamants fort gros, qui suivait les compartiments d'un velouté noir sur un fond couleur de paille... M. le duc, madame la duchesse et mademoiselle de Bourbon avaient trois habits garnis de pierreries différentes pour les trois jours, mais j'oubliais le meilleur, c'est que l'épée de M. le prince était garnie de diamants. La doublure du manteau du prince de Conti était de satin noir, piqué de diamants comme de la moucheture. La princesse était romanesquement belle, et parée, et contente. »

Louis XIV conclut en 1679 le traité de Nimègue au château de Saint-Germain et y confirma les ordonnances de ses prédécesseurs sur le duel. Il y médita la prise de Gand dont il ouvrit le siège en personne ; enfin, avant d'occuper Versailles, il y accepta les célèbres décisions de l'assemblée du clergé de France, relatives à l'église Gallicane et dont Bossuet fut l'inspirateur.

Ces décisions furent l'objet de nombreuses réunions sous les ombrages des jardins de Saint-Germain et y attirèrent les plus illustres prélats du royaume. En sortant de l'une de ces assemblées l'archevêque de Reims, frère de. M. de Louvois eut une mésaventure qui fournit à madame de Sévigné, l'occasion de peindre un joli tableau avec la plume la plus spirituelle (5 février 1674).

« L'archevêque de Reims revenait hier fort vite de Saint-Germain, c'était comme un tourbillon ; il croit être bien grand seigneur, mais ses gens le croient encore plus que lui. Ils passaient au travers de Nanterre, tra, tra, tra ; ils rencontrent un homme à cheval, gare, gare ! Ce pauvre homme veut se ranger son cheval ne veut pas ; et enfin le carrosse et les six chevaux renversent cul par-dessus tête, le pauvre homme et le cheval, et passent pardessus et si bien pardessus, que le carrosse en fut versé et renversé ; en même temps l'homme et le cheval au lieu de s'amusera être roués et estropiés, se relèvent miraculeusement, remontent l'un sur l'autre, et s'enfuient et courent encore, pendant que les laquais de l'archevêque et le cocher, et l'archevêque même se mettait à crier: Arrête, arrête ce coquin, qu'on lui donne cent coups! L'archevêque en racontant ceci disait : Si j'avais tenu ce maraud-là, je lui aurais rompu les bras, et coupé les oreilles. »

Lorsque Jacques II, souverain de la couronne d'Angleterre, s'abrita avec la reine Marie d'Este, son épouse, sous l'hospitalité de la France, Louis XIV le reçut au château de Saint-Germain avec une magnificence dont lui seul alors possédait le secret.

« Le roi, écrit madame de Sévigné (10 janvier 1689) fait pour ces majestés anglaises des choses toutes divines, car n'est-ce point être l'image du Tout-Puissant, que de soutenir un roi chassé, trahi, abandonné comme il l'est ? La belle âme du roi se plaît à jouer ce grand rôle. Il fut au-devant de la reine avec toute sa maison et cent carrosses à six chevaux. Quand il aperçut le carrosse du prince de Galles, il descendit et l'embrassa tendrement, puis il courut au-devant de la reine qui était descendue, il la salua, lui parla quelque temps, se mit à sa droite dans son carrosse, lui présenta MONSEIGNEUR et MONSIEUR, qui furent aussi dans le carrosse, et la mena à Saint-Germain, où elle se trouva toute servie comme la reine, de toutes sortes de hardes, parmi lesquelles était une cassette très-riche avec six mille louis d'or. Le lendemain, le roi d'Angleterre devait arriver, le roi l'attendait à Saint-Germain, où il arriva tard parce qu'il venait de Versailles, enfin le roi alla au bout de la salle des gardes, au-devant de lui ; le roi d'Angleterre se baissa fort comme il eut voulu embrasser ses genoux, le roi l'en empêcha et l'embrassa à trois ou quatre reprises très-cordialement.

Ils se parlèrent bas un quart d’heure ; le roi lui présenta MONSEIGNEUR, MONSIEUR, les princes du sang et le cardinal de Bonzi ; ille conduisit à l'appartement de la reine qui eut peine à retenir ses larmes. Après une conversation de quelques instants, Sa Majesté les mena chez le prince de Galles, où ils furent encore quelque temps à causer et les y laissa ne voulant point être reconduit, et disant au roi : « Voici votre maison, quand j'y viendrai, vous m'en ferez les honneurs, et je vous les ferai quand vous viendrez à Versailles. » Le lendemain qui était hier, madame la Dauphine y alla et toute la cour. Je ne sais comme on aura réglé les chaises des princesses, car elles en curent à la reine d'Espagne ; et la reine mère d'Angleterre était traitée comme fille de France, je vous manderai ce détail. Le roi envoya dix mille louis d'or au roi d'Angleterre : ce dernier paraît vieilli et fatigué, la reine maigre et des yeux qui ont pleuré, mais beaux et noirs ; un beau teint un peu pâle, la bouche grande, de belles dents, une belle taille et bien de l'esprit, tout cela compose une personne qui plaît fort. »

Cette hospitalité si complètement royale était le moindre des services que Louis XIV, allait rendre au prince fugitif.

En guerre avec l'Empire, l'Espagne, l'Angleterre, la Hollande, la Savoie et presque toute l'Italie, le roi trouva le moyen d'armer pour Jacques II treize vaisseaux de premier rang. En allant lui faire ses adieux à Saint-Germain, Louis XIV lui offrit sa cuirasse comme dernier présent et lui dit en l'embrassant : « Ce que je peux vous souhaiter de mieux, mon frère, c'est ne jamais vous revoir. » Ce vœu ne fut point exaucé. Battu sur terre à la Boyne, en Irlande, et sur mer à la Hogue, Jacques II revit la France et Louis XIV. Il conserva un semblant de cour au château de Saint-Germain, son dernier asile et y mourut en 1701.

Au commencement de ce siècle, la dynastie des souverains d'Angleterre songea à rendre hommage à la mémoire de Jacques II. Un monument lui fut élevé dans l’église paroissiale de Saint-Germain, en face du château, par les soins du prince régent d'Angleterre, depuis roi sous le nom de Georges IV.

— En 1641, le duc Charles de Lorraine prêta serment dans la chapelle du château, à l'occasion du traité qu'il venait de contracter avec le roi.

Dépouillé deux fois de ses États pour s'être mis en hostilité contre la France, une première fois par Louis XIII, une deuxième fois par Louis XIV, ce prince mourut en 1675, sans enfant, et institua Louis XIV son héritier.

Un bel esprit du temps, nommé Pavillon, consacra à sa mémoire l'épitaphe suivante :

Ci-git un pauvre duc sans terres,

Qui fut jusqu'à ses derniers jours

Peu fidèle dans ses amours

Et moins fidèle dans ses guerres.

Il donna librement sa foi

Tour à tour à chaque couronne,

Il se fit une étrange loi.

Du ne la garder à personne.

Il se vit toujours maltraité

Par sa faute et par son caprice ;

On le détrôna par justice,

On l'enterra par charité.

— La forêt de Saint-Germain possède aux bords de la Seine les restes curieux d'une fortification passagère, élevée en 1670, pour servir à l'instruction militaire du grand dauphin.

La futaie à cette époque n'ombrageait pas ces ouvrages, cène fut que sous Louis XV qu'on étendit le reboisement jusqu'à la rivière.

Le tracé de cette ligne de retranchement en terre décrit sur la rive gauche un arc de cercle de quatre kilomètres environ qui commence au village de la Frette et se termine vis-à-vis du port d'Herblay. Le cours de la Seine, qui baigne ces deux localités, peut être considéré comme la corde de l'arc.

Ce spécimen de fortification est une masse couvrante de deux à trois mètres d'épaulement, de la forme d'une enceinte bastionnée avec des bastions, des redans et des lunettes.

Derrière la ligne se dressent des tertres dominants qui figuraient sans doute des cavaliers.

Le fossé est tourné du côté de Saint-Germain. Le système enveloppait donc une sorte de camp retranché d'une superficie considérable, avec la Seine pour base défensive. On doit supposer que les troupes destinées à s'y établir communiquaient avec la rive droite par des ponts de bateaux.

Cette construction militaire tire son nom de fort Saint-Sébastien, d'une chapelle voisine placée sous l'invocation de ce saint.

Les portions de parapets et de fossés qui touchent à la rivière ont été seules nivelées, afin d'ouvrir un passage aux tirés de la couronne situés dans cette région.

Quand l'Empereur chasse à Saint-Germain, Sa Majesté et ses invités déjeunent sous un pavillon construit dans les fortifications que couronnent encore parfois la fumée de la poudre.

XI

L'ÉCOLE DE CAVALERIE.

L'École militaire de Saint-Germain fut le premier établissement fondé en France, dans le but spécial de former de jeunes officiers pour les régiments de cavalerie.

La monarchie des Bourbons avait créé l'École militaire à Paris. Elle y faisait élever cinq cents enfants appartenant à la noblesse peu fortunée, dont les pères étaient au service de l'État. Pour répondre avec magnificence à l'exécution de cette généreuse pensée, elle avait doté l'institution de revenus inaliénables et emprunté au génie de Soufflot le plan d'un palais digne de la grandeur de l'œuvre. Ce palais, l'une des beautés architecturales de Paris, s'appelle encore l'Ecole militaire.

A leur sortie de la maison, ces jeunes gentilshommes étaient distribués dans toutes les armes, suivant leur mérite et leur aptitude, dans le corps royal du l'artillerie, dans celui des ingénieurs, dans l'infanterie, la cavalerie et las dragons.

L'avènement d'un pouvoir fort et régulier amena le rétablissement des écoles du gouvernement renversées par la révolution. L'Empereur organisa, sur des bases libérales, une école militaire à Fontainebleau et la transféra ensuite à Saint-Cyr où elle s'est constituée définitivement. Jusqu'en 1809, cette pépinière d'officiers fournit des sous-lieutenants à la cavalerie.

Il y avait alors à Versailles, dans les bâtiments de la Grande-Écurie, consacrés autrefois au manège de la maison du Roi, une école d'instruction de troupes à cheval. Créée en 1793, sous le nom d'École nationale d'équitation, elle avait eu pour objet de combler les vides désastreux laissés dans les cadres des régiments de cavalerie par l'émigration des officiers et la désorganisation de l'armée. Cet établissement, bien commandé par le colonel Maurice, possédait des instructeurs de talent et des écuyers, tels que Coupé et Jardin, qui ont laissé le souvenir le plus honorable dans l'enseignement hippique. Il admettait des officiers, des sous-officiers et des brigadiers de chaque corps qui venaient retremper leur instruction au foyer de la vraie lumière.

L'École militaire de Saint-Cyr et l'École d'équitation de Versailles, malgré les résultats satisfaisants qu'elles pouvaient présenter, ne répondaient point aux Vues de l'Empereur sur la cavalerie. Elève lui-même des écoles militaires, ce puissant organisateur jugeait qu'entre les jeunes gens qui aspiraient à l'épaulette dans l'infanterie et la cavalerie, une séparation était indispensable non-seulement au point de vue des ressources plus considérables que cette division procurait à l'armée, mais encore en raison de la différence des études particulières à chaque arme.

Mais en créant une école spéciale à la cavalerie, il la voulait peuplée d'une jeunesse héritière des familles les plus élevées par l'éclat du nom et delà fortune dans les cent quinze départements de l'Empire.

Dans une lettre écrite le 31 décembre 1808, au ministre de la police, duc d'Otrante, il se plaignait en termes assez vifs de ce que les émigrés enlevaient leurs enfants à la conscription en les retenant dans une coupable et fâcheuse oisiveté. Il lui demandait la liste des familles qui persistaient dans une abstention qu'il regardait comme peu patriotique, et, il ajoutait que chacun se devait, dans l'apaisement des passions, aux efforts de la génération présente pour assurer le bien-être de la génération future.

Dans sa pensée, la nouvelle fondation devenait une sorte d'académie aristocratique à laquelle il convierait les fils de grande maison. Il espérait les y attirer, quel que fût le milieu politique dans lequel ils grandissaient, par d'autres mobiles encore que par le goût des armes, qui se transmet comme un héritage d'honneur au sein des familles patriciennes.

Ces mobiles étaient le sentiment commun du devoir et l'amour du pays aux prises avec les armées étrangères. Le décret de constitution de l'école de cavalerie de Saint-Germain parut le 8 mars 1809, au milieu des préparatifs de la campagne de Wagram.

Le nombre des bataillons et des escadrons s'augmentait à l'aide de nouvelles levées, la garde impériale prenait un plus grand développement et trois cents sous-lieutenants étaient tirés de l'École de Saint-Cyr, pour concourir à cette formation. Ces jeunes gens, dont un onzième seulement était accordé à la cavalerie, ne suffisaient point à l'extension progressive des troupes à cheval. Le moment devenait donc favorable à la fondation d'une école spéciale dans les conditions où l'Empereur la concevait.

Un autre motif encore plaidait en faveur de l'institution.

La cavalerie du premier Empire était, sur le sol ennemi, d'une incomparable qualité ; ses dernières campagnes suffisaient pour immortaliser sa gloire, mais l'éducation des officiers, si ardents à la conduire au feu, ne se montrait pas à la hauteur de leur bravoure.

Or l'épaulette est exigeante. Elle n'a de force et de prestige, dans la sphère de son action, que par l'éclat des qualités qu'elle révèle en celui qui la porte.

Elle plaît au soldat par la distinction de la personne et de l'esprit, elle lui inspire delà confiance par la supériorité du savoir et de l'intelligence plus encore que par la valeur. Et quand elle s'est emparée à ce point de ceux qu'elle dirige, il lui est facile de remplir le premier, le plus beau de ses devoirs, c'est-à-dire de les éclairer sur la sollicitude qui les entoure, et de leur inculquer ainsi le respect de la discipline et l'amour du prince, sources les plus fécondes du courage et de l'abnégation militaires.

La fondation d'une école de cavalerie arrêtée en principe, le ministre de la guerre, Clarke, comte d'Hunebourg, fut chargé de passer aux moyens d'exécution.

Depuis un siècle, le château de Saint-Germain, cette ancienne résidence de nos rois, restait désert. Un aussi vaste édifice, d'aspect monumental, situé dans une position salubre à quelques kilomètres de Paris, de l'École de Saint-Cyr et de l'École d'équitation de Versailles offrait une perspective avantageuse à l'installation projetée.

Les murailles abandonnées depuis la mort de Jacques Il étaient, il est vrai, dans un grand état de délabrement, et la cour bien peu spacieuse pour les mouvements d'un nombreux personnel. L'édifice ne renfermait ni écuries, ni manège, ni aucune de ces constructions accessoires indispensables à une agglomération de chevaux, mais ses abords affectés au domaine de l'Élu offraient d'utiles ressources.

Le jeu de paume, bâti sous Louis XIV, transformé aujourd'hui en salle de spectacle pouvait servir provisoirement de manège couvert, malgré ses dimensions restreintes.

Près du jeu de paume, le long delà rue de la Verrerie, s'élevait l'ancien hôtel du Maine, dont il était facile de disposer, pour y loger des chevaux, des palefreniers, des fourrages. Au midi de cet hôtel, divers bâtiments inoccupés recevraient le même emploi. Le sol qui séparait l'hôtel du Maine de la rue de Paris et de l'avenue du Boulingrin, sol sur lequel a été édifié le quartier de cavalerie actuel, s'étendait dans d'assez vastes proportions pour permettre d'y établir une carrière et diverses constructions. Au-delà enfin de l'hôtel du Maine et la rue de Paris, il y avait un fort beau bâtiment, appelé les Grandes-Écuries, succursale des établissements militaires de Versailles, et que l'on détournerait de son usage avec d'autant moins de difficulté que la nouvelle institution allait diminuer l'importance de l'Ecole d'équitation des troupes à cheval.

Le château de Saint-Germain, sans être exempt de reproches avait un grand mérite en de telles conditions.

Il pouvait en fort peu de temps être approprié à la destination que lui assignait l'Empereur.

Le colonel du génie de Montfort eut l'ordre de procéder à l'appropriation. Il demandait 160,000 francs pour les premières dépenses, l'Empereur en accorda 300,000. En outre, ce dernier mit à la disposition du ministre de la guerre le parterre limité par la façade du nord, le mur de la terrasse et la forêt pour en faire un champ d'exercice. Il lui concéda encore le terrain non aliéné en avant de la façade de l'est, et l'autorisa à acquérir celui qui y faisait suite, afin d'y placer un jour le manège.

Rien ne s'opposait dès lors à la promulgation du décret constitutif. En voici la teneur :

Au palais des Tuileries, le 8 mars 1807.

Napoléon, Empereur des Français, Roi d'Italie et protecteur, de la Confédération du Rhin,

Avons décrété et décrétons ce qui suit.

ART. 1er. Il sera formé une École militaire qui sera établie dans le château de Saint-Germain.

ART. 2. Cette École portera le nom d'École militaire spéciale de cavalerie ; il n'y sera admis que des jeunes gens pensionnaires qui se destinent au service de la cavalerie. Ils devront être âgés de plus de seize ans. La durée de leurs exercices à l'École sera de trois ou quatre ans.

Cette École sera organisée pour recevoir 600 élèves.

Des écuries seront préparées pour 400 chevaux.

ART. 3. Les élèves panseront eux-mêmes leurs chevaux : ils iront au manège, à des écoles d'instruction analogues à celles d'Alfort et de Charenton, à une école de ferrage, et en général seront instruits de tout ce qui concerne le détail de la cavalerie.

ART. 4. Il y aura deux espèces de chevaux : des chevaux de manège et des chevaux d'escadron. 100 seront destinés au manège et 400 à l'escadron.

Aussitôt qu'un élève aura fait son cours de manège et reçu la première instruction, il lui sera donné un cheval qu'il pansera lui-même, et pendant le temps qu'il sera à l'escadron, il apprendra l'exercice et les manœuvres d'infanterie.

Notre intention est de tirer tous les ans de l'École de Saint-Germain 150 élèves pour remplir les emplois de sous-lieutenants, vacants dans nos régiments de cavalerie.

ART. 5. Chaque élève de l'École militaire de cavalerie payera 2,400 francs de pension.

ART. 6. Le château de Saint-Germain sera mis à la disposition de notre ministre de la guerre, qui y fera faire les réparations et arrangements nécessaires sur les fonds du casernement, de manière qu'au 1er juin prochain les élèves puissent entrer à l'École.

ART. 7. Notre ministre delà guerre est chargé de l'exécution du présent décret.

 

A exécuter.                                                        Signé : NAPOLÉON.

Le ministre de la guerre,                                              Par l'Empereur,

Signé : Ce d'HUNEBOURG.                           Le ministre secrétaire d'État,

                                                                             Signé : Hugues B. MARET.

Un mois après avoir apposé sa signature au bas de ce décret, le 10 avril, l'Empereur quittait les Tuileries pour se rendre sur le Danube. Ce ne fut qu'après être entré une seconde fois en triomphateur dans la capitale de la monarchie autrichienne, qu'il eut le loisir de reporter ses regards vers l'École de cavalerie.

Il fallait en organiser les éléments. L'Empereur signa sur le sol étranger le décret qui règle cette organisation. Ce document est daté du camp impérial de Schönbrunn, le 17 mai 1809, quatre jours après l'occupation de Vienne.

Il établissait ainsi qu'il suit la composition de l'état-major et du personnel en sous-ordre de l'École :

Un général de brigade commandant ; un colonel commandant en second, directeur des études; un administrateur comptable; deux chefs d'escadrons, deux adjudants, lieutenants de cavalerie; deux capitaines d'infanterie ; un lieutenant d'artillerie ; un quartier-maître trésorier ; quatre professeurs de mathématiques ; quatre d'histoire et de géographie ; trois de dessin de figures, de paysages, de cartes ; un de fortification ; deux de belles-lettres; deux d'administration militaire ; deux écuyers ; deux sous-écuyers ; deux- professeurs d'art vétérinaire ; deux maîtres d'escrime ; un médecin ; un chirurgien ; un aumônier-bibliothécaire.

Étaient attachés à la maison : deux artistes vétérinaires, un maître tailleur, un maître sellier, un maître culottier, un maître bottier, un armurier éperonnier, des piqueurs, des palefreniers, des maréchaux-ferrants, six trompettes et un brigadier trompette.

Les élèves étaient partagés en deux escadrons : chaque escadron en trois compagnies de cent élèves chacune, en y comprenant les cadres de sous- officiers et de brigadiers, dont les galons devenaient une récompense pour les plus méritants.

L'enseignement était le même qu'à l'École de Saint-Cyr, et ce qui concernait les mathématiques, les belles-lettres, l'histoire, la géographie, le dessin et l'administration militaire, la fortification, l'escrime, la natation, etc.

L'état-major devait insister sur les connaissances nécessaires à un officier |de troupes à cheval, sur l'hippiatrique, les exercices et les manœuvres de cavalerie, d'infanterie et d'artillerie légère.

Dans le but de rendre complète l'étude de cette dernière arme, l'Empereur affectait à l'établissement deux pièces de canon et deux obusiers attelés.

L'administration était réglée provisoirement sur celle de l'Ecole de Saint-Cyr.

Outre le prix de la pension, celui du trousseau était fixé à 700 fr. Un certain nombre de bourses devaient être accordées à des élèves du Prytanée de la Flèche et des lycées, fils de militaires.

La limite d'âge assignée aux candidats se renfermait entre seize et dix-huit ans. Leur examen d'admission se passait au chef-lieu de chaque département devant un jury nommé par le préfet, et les matières sur lesquelles on les interrogeait avaient beaucoup d'analogie avec celles du programme d'admission de l'École de Saint-Cyr. Elles comprenaient la langue française, la connaissance de la langue latine basée sur le cours de la classe de troisième, l'arithmétique et la géométrie jusqu'aux solides.

Le soin que l'Empereur prit lui-même de régler tous ces détails, malgré les préoccupations de la gigantesque campagne qui devait aboutir au coup de foudre de Wagram, indique toute l'importance qu'il attachait à cette institution, l'espoir qu'il fondait sur elle, et la mesure des services qu'il attendait de sa cavalerie pendant la guerre, puisqu'il voulait tirer tous les ans de Saint-Germain cent cinquante sous-lieutenants, le triple environ de ce que fournit aujourd'hui à cette arme l'École spéciale militaire.

Un séjour de trois ou quatre années, dans une telle école, attestait en outre la volonté d'inculquer à ces jeunes officiers l'instruction la plus solide, et le chiffre élevé de la pension, celle de ne les puiser qu'au sein des familles opulentes de l'Empire, et par ce moyen d'assurer autant que possible leur bonne composition. Une lettre du 11 décembre 1809, adressée par le ministre de la guerre au général commandant l'école, lettre relative au choix des élèves, insiste sur ce point que la fortune est nécessaire pour servir dans les troupes à cheval.

L'état-major de l'école ne put être nommé que le 8 août, à la fin de la campagne de 1809, à laquelle avait pris part le ministre de la guerre lui-même, et d'où il revint avec le titre de duc de Feltre. Le commandement de l'école fut confié au général de brigade Clément de la Roncière, et le commandement en second au colonel Brunet, ex-colonel du 24e chasseurs[1]. L'administrateur comptable était M. Ménard, l'aumônier-bibliothécaire, l'abbé Langlet, et le quartier-maître trésorier, M. Petit.

MM. Simon, capitaine d'infanterie, et Dutertre, écuyer, provenaient de l'École de Saint-Cyr. Un certain nombre de professeurs avaient été aussi empruntés à cette école, à celle de Metz et au Prytanée de la Flèche, afin que le personnel enseignant apportât immédiatement dans sa mission l'expérience nécessaire à l'éducation des élèves.

Le traitement du général s'élevait, en y comprenant les frais de représentation, à 27,000 fr. et celui du colonel à 9,500 dont 4,000 comme directeur des études.

Ceux des officiers et des professeurs variaient de 2,400 à 4,000 fr.

Le premier décret d'admission des élèves porte la date du 17 septembre 1809. Il comprend 45 candidats dont 10 venus de l'École de Saint-Cyr. Le deuxième décret est du 30 septembre suivant. De grandes familles de France, de Hollande, de Belgique et d'Italie répondaient aux vues de l'Empereur, et les contrôles de l'École ont enregistré leurs noms dont un grand nombre appartient à l'histoire.

Le 11 octobre, 36 chevaux de manège estimés à 19,100 fr, 18 palefreniers, un surveillant et un maréchal-ferrant quittaient l'École d'équitation de Versailles, pour prendre place dans les bâtiments de celle de Saint-Germain ; c'est donc aux premiers jours d'octobre qu'il faut rapporter l'ouverture de rétablissement et le début des études. Le 1er janvier 1810, l'Ecole ne possédait encore que 68 élèves pensionnaires et 32 chevaux de manège ; mais le 19 novembre de la même année, le nombre des élèves est déjà porté à 130 et celui des chevaux à 125, dont 95 de manège et 30 d'escadrons.

Les cinq ailes du château et leurs pavillons avaient été jugés suffisants pour recevoir l'état-major et 600 élèves ; voici quelle fut la distribution des appartements.

Dans l'aile ou courtine du midi, on établit les logements d'officiers, la salle du conseil, la bibliothèque et les bureaux. Les façades et les pavillons qui avaient vue sur le parterre furent consacrés aux dortoirs ou chambres des élèves. Le pavillon du nord contenait à lui seul cinq grandes chambres au

rez-de-chaussée prenant jour sur le parterre par quatorze croisées, et les classes au premier étage.

Un petit appartement, garni de cheminées de marbres et de panneaux dorés ; dans le pavillon de l'ouest, et que la tradition locale désigne comme celui de Mlle de la Vallière, fut attribué aux sœurs infirmières.

Cette tradition est complètement erronée. Les pavillons furent construits par Mansard après 1675, époque à laquelle Mlle de la Vallière prit le voile aux Carmélites de Chaillot.

La cour intérieure, trop restreinte, ne pouvait convenir aux promenades des élèves ! On en créa une à l'extérieur, sur le parterre ; elle était close de murs avec une tourelle à chaque angle, et pour y arriver on jeta un léger pont en charpente sur le fossé qui la séparait de la façade du nord.

La grande galerie- des fêtes ou salle de Mars demeurait sans emploi. Elle tombait en ruines et la pluie y pénétrait par toutes les Fenêtres. On l'utilisa comme salle d'exercices ou de récréation quand il faisait mauvais temps.

L'hôtel du Maine, destiné d'abord aux maîtres ouvriers et aux trompettes, n'était pas habitable. On en fit des magasins et on logea au château ouvriers et trompettes.

Dans les bâtiments qui l'avoisinaient et qui prirent le nom d'écuries du manège, on plaça les palfreniers, les chevaux, la forge et les magasins. Ces écuries pouvaient contenir 178 chevaux et durent suffire au service pendant toute la durée do l'établissement, car il résulte du relevé des contrôles que de 1809 à 1814, il ne disposa que do 110 chevaux de manège, dont 102 provenant de l'école de Versailles et 8 de Saint-Cyr, et de 58 chevaux d'escadrons ; en tout 168 chevaux.

Avec les premiers fonds, on avait mis ces locaux dans un état satisfaisant, réparé les toitures, consolidé les balcons, et refait à neuf les ravalements intérieurs, qui avaient exigé à eux seuls une dépense de 40,000 fr.

Dans la chapelle il ne restait que la boiserie du chœur. Le conseil d'administration de l'École, à peine constitué, tourna un regard ému vers celte portion si profondément mutilée du vieil édifice. Dans une délibération du 27 octobre 1809, il exprima le vœu de sa restauration et le désir de la rendre au culte. En portant jusqu'au, ministre delà guerre l'expression d'un sentiment si légitime, le conseil s'appuyait sur les termes du décret du camp de Schönbrunn, qui statuait qu'un aumônier serait attaché à l'École.

D'autres préoccupations ne permirent point de prendre cette demande en considération ; néanmoins les élèves furent conduits chaque dimanche à la messe dans la chapelle, malgré son état de délabrement.

Le 6 septembre, le général de Clarke règle leur uniforme : la grande tenue consiste en un schako à tresses blanches, orné d'un plumet ; un habit bleu à revers blancs, avec collet, parements, pattes écarlates et doublures en serge de même nuance ; veste ou gilet de drap blanc, culotte de peau blanche, boites à l'écuyères, avec éperons bronzés. Le bouton de métal blanc, estampillé d'une aigle, porte cette légende : Ecole militaire de cavalerie. Le manteau est en drap blanc.

La petite tenue comprend un surtout bleu, sans revers, et une culotte de même couleur. L'armement et l'équipement se composent d'un fusil et d'un sabre de dragons, avec ceinturon et dragonne, d'une paire de pistolets, d'une giberne-banderolle et de gants crispins[2].

Quelques mois plus tard, le 18 février 1810, le ministre modifie presque complètement cet uniforme qui ne participait point assez de celui de la cavalerie. Au lieu du schako les élèves coiffent le casque de dragon, l'habit bleu fait place à un habit vert, avec collet, revers, parements do la même couleur, mais bordés d'un liséré blanc, doublures rouges, poches en long, bordées d'un liséré rouge. Le revers qui s'ouvre laisse voir le gilet blanc. Le reste de la tenue est conservé, Le changement de couleur du fond de l'habit entraîne celui de la petite tenue, qui fut confectionnée en drap vert.

A cheval, cet uniforme martial et plein d'élégance devait parer à ravir ces fiers adolescents que les triomphes de l'Empire rendaient de bonne heure, amoureux de la gloire et des armes.

La simplicité de leurs repas se rapprochait peut-être trop de celle des camps, car ils étaient subordonnés au pain de munition et réduits à la soupe, à un plat de bœuf et à un plat de légumes avec une demi-bouteille de vin matin.et soir. Ils mangeaient dans des gamelles d'étain, non pas réunis, mais dans leurs chambres, et les seuls objets qui pussent leur rappeler le luxe et l'aisance dans laquelle ils avaient grandi, étaient une timballe et un couvert d'argent compris dans leur trousseau.

L'instruction militaire et l'équitation étaient l'objet des plus grands soins à l'École, et les élèves s'y dévouaient avec goût[3].

Depuis que le général de Melfort avait fait adopter une ordonnance de Manoeuvre pour la cavalerie, depuis surtout que les officiers français s'étaient trouvés en face des escadrons du grand Frédéric ; ils s'étaient piqués d'amour-propre et étaient devenus à leur tour manœuvriers.

Le 1ervendémiaire an XIII (23 septembre 1804) apparut une ordonnance à la rédaction de laquelle contribua l'état-major de l'école d'équitation de Versailles.

Elle avait introduit de sensibles améliorations dans les vieilles méthodes refondues en 1788, et rendu les régiments plus mobiles. La cavalerie en fit une vaste application dans les grandes guerres de l'Empire.

Ce fut la plus belle époque de cette armée, et cette ordonnance suffit à l'exécution des mouvements qui, devant l'ennemi, ont consacré sa réputation.

Quanta l'équitation proprement dite, elle était à son apogée ; La Guérinière, d'Abzac, Mottin de la Balme, d'Auvergne, de Bohan avaient paru avec éclat. Le Traité d'équitation de ce dernier était devenu la règle la plus parfaite des régiments et des écoles. Cet officier de haut mérite, qui avait pratiqué l'équitation militaire sur le champ de bataille, n'ignorait rien de ce qu'il fallait allier de hardiesse à la position académique si accomplie à la fin du siècle dernier. Sa méthode est claire, ses préceptes faciles dans leur application, et les hommes érudits, qui écrivirent le Cours d'équitation militaire à l'usage de l'école de Saumur, en se bornant à développer d'aussi remarquables principes, rendent l'hommage le plus digne à leur prédécesseur et à leur maître, le baron de Bohan.

Tels étaient les enseignements que recevaient les élèves de l'école de cavalerie de Saint-Germain. La plupart d'entre eux se sont souvenus, dans leur glorieuse existence militaire, des traditions dont avait été nourrie leur jeunesse.

Le manège dans lequel ils prenaient la leçon d'équitation ne pouvait contenir que 15 ou 18 cavaliers à la fois ; leurs exercices et leurs manœuvres trouvaient dans la promenade du parterre, mise à leur disposition tout le terrain nécessaire à la pratique extérieure du travail.

Mais ils se laissaient trop étourdir par l'écho du canon qui traversait la frontière, ils étaient trop peu maîtres de l'ardeur juvénile qui entraînait leurs imaginations sur nos champs de bataille pour se livrer complaisamment à d'autres études qu'à des études militaires. Les annales de l'École ont conservé la mémoire de cette indifférence dont s'émut l'Empereur, et que peut seule excuser la fougue de la jeunesse exaltée par un état de guerre en permanence.

L'artillerie était un des exercices qui leur présentaient le plus d'attraits ; ils possédaient des bouches à feu ; mais pas de polygone. Au commencement de 1812 ; le général de la Roncière en demanda au ministre de la guerre l'établissement dans la forêt. L'emplacement qu'il choisissait à cet usage était l'ancienne route de Pontoise qui part de celle des Loges et va aboutir à l'endroit appelé la Mare aux canes, en rasant de chaque côté dix ou douze mètres de taillis.

Le duc de Feltre ne s'y opposa point ; il dut, cependant, en référer au prince de Neufchatel, grand veneur, qui répondit à sa proposition par la lettre Suivante :

Paris,29février1812.

« Monsieur le duc, je reçois votre lettre relative au polygone à établir dans la forêt de Saint-Germain.  Rien ne peut faire plus de tort, tant au plaisir de l'Empereur qu'à la conservation de la forêt ; que » l'établissement d'un polygone dans son enceinte. J'ai cru devoir faire, à ce sujet, un rapport à l'Empereur. Sa Majesté n'a pas encore prononcé, et je dois, par conséquent, m'opposer à l'établissement du polygone jusqu'à nouvel ordre, par le tort que cela ferait à la forêt. Je renouvelle à Votre Excellence l'assurance de ma plus haute considération.

Prince WAGRAM DE NEUFCHATEL. »

La question resta indécise et le ministre de la guerre statua que, jusqu'à nouvel ordre, on se bornerait à l'exercice à blanc du canon dans le parterre.

Le nombre des candidats qui se présentaient aux examens d'admission était loin cependant de répondre aux espérances de l'Empereur. En 1811, la moyenne des élèves n'était que de 155, et au 1er janvier 1812 les chiffres s'élevaient seulement à 182.

Au commencement de cette année, quelques désordres se manifestèrent, dans l'intérieur de l'établissement. Un certain mécontentement régnait parmi les élèves, l'éducation morale souffrait, la discipline se relâchait, et des familles alarmées firent entendre des plaintes qui trouvèrent accès jusqu'au souverain.

Voici la lettre qu'il écrivit à ce sujet, le 3 avril 1812, au ministre de la guerre :

« Monsieur le duc de Feltre, il me revient toutes » sortes de plaintes sur l'école de Saint-Germain. Ces plaintes ont le très-mauvais effet de dissuader les familles riches d'y envoyer leurs enfants. On m'assure que le pain est très-mauvais, la nourriture insuffisante, l'éducation très-dure, l'instruction nulle, hormis pour le militaire. Faites-moi un rapport sur le régime de cette école. Le pain doit y être très-bon, la nourriture abondante, l'éducation supérieure à celle de l'école de la Flèche et paternelle, l'instruction variée ; on y doit enseigner le dessin, la musique, l'histoire, la géographie, la littérature. Cette école ne remplit pas mon attente. Elle est destinée à recevoir les enfants des familles les plus riches de France, et on les en éloigne. Cette-école jouit du plus mauvais renom dans le public.

» Sur ce, etc., NAPOLÉON »

Cette lettre, à travers laquelle perce un vif mécontentement, était l'éclair précurseur de l'orage. Le 14 avril, dans l'après-midi, l'Empereur arriva à l'improviste à l'école.

 

[1] Le général Brunet-Denon, neveu du savant Denon, est mort à Paris en 1866.Une note qui nous est communiquée par un habitant de Saint-Germain, contemporain de l'École de cavalerie, nous apprend que le colonel et le général étaient amputés chacun d'un bras, ce qui faisait dire qu'ils avaient une paire de bras pour deux. [2] D'après une note d'un ancien élève de l'école, la première tenue, quoique ordonnée, ne fut pas mise en usage.  [3] Parmi les écuyers ou officiers instructeurs de l'école de cavalerie de Saint-Germain, il y a lieu de rappeler ici les noms de MM.Sourbier, capitaine, faisant fonction d'officier supérieur, et devenu maréchal-des-logis aux gardes du corps, puis major à sa formation, du 1er cuirassier de la garde royale ; Desophé, écuyer, commandant, dont le fils, colonel de cavalerie, fut amputé en Russie ; et Cordier, capitaine, qui devint plus tard écuyer commandant du manège de saumur, et fut l’un des rédacteurs du Cours d'équitation militaire à l'usage des corps de troupes à cheval, M. le colonel Cordier, son fils, est mort, il y a peu de temps, commandant en second de l'école de Saumur.

XII

LA VISITE DE L'EMPEREUR A L'ÉCOLE DE CAVALERIE.

— DISSOLUTION DE L'ÉCOLE.

Une visite de cette nature, quoique sans apparat, causa une grande surprise et un grand émoi dans l'établissement. Le général et son état-major se portèrent en hâte au-devant de Sa Majesté, qui annonça l'intention d'inspecter en détail une maison contre laquelle s'élevaient au dehors des préventions hostiles à ses vues, et où il montrait la volonté de faire l'éducation de jeunes hommes suivant les besoins nouveaux.

Les élèves étaient dans leurs salles, en petite tenue, occupés à leurs travaux journaliers. En pénétrant dans les classes, l'Empereur manifesta son étonnement de ce que les professeurs étaient vêtus d'habits de différentes couleurs, et ne portaient pas d'uniforme comme à l'ancienne École militaire. La petite tenue des élèves, fort simple, fut au contraire loin de lui déplaire. Il leur fit donner l'ordre de monter à cheval.

A la salle de visite, son mécontentement commença.

Cette pièce, située sous la voûte-sombre du au rez-de-chaussée de la façade de l'ouest, lui parut inconvenante et mesquine. Il remarqua qu'elle devait causer aux familles une impression défavorable, et prescrivit de transformer en salle de visite la salle d'escrime, plus spacieuse et plus éclairée. Aux cuisines, on préparait le dîner. Il goûta le pain de munition, et le déclara mauvais[1]. Les aliments de l'ordinaire ne lui parurent satisfaisants ni comme préparation, ni comme composition. Il entendait que le pain ne différât en rien de celui qu'on mangeait sur les meilleures tables, et que les élèves en eussent à discrétion. Les gamelles de fer battu ou d'étain, prêtes à recevoir les repas, le choquèrent ; il observa que leur aspect, malgré toute la propreté possible, déplairait à l'oeil des mères, qu'il était indigne que des enfants de grande maison mangeassent à la gamelle, dans des ustensiles dédaignés des artisans, et qu'il fallait immédiatement substituer à cette indigente ferblanterie une vaisselle de faïence simple, mais décente[2].

Sa surprise redoubla quand il apprit que les élèves n'avaient pas de réfectoire et mangeaient dans leurs chambres. Il ordonna d'établir un réfectoire soit au rez-de-chaussée de leur quartier, soit dans la salle de Mars, dont on usait pour faire l'exercice pendant le mauvais temps, et d'y garnir les tables de nappes et de serviettes.

Le souverain se reportait sans doute à l'époque de ses jeunes années, où, sorti de Brienne, il faisait partie de la compagnie des cadets genstilshommes détachés à l'école militaire de Paris. Il se souvenait qu'alors ses camarades et lui y étaient bien nourris, bien servis, traités comme des officiers, et sa sollicitude exigeait que ce régime convenable dont il entretenait à Sainte-Hélène les compagnons de sa captivité, fût aussi le partage de la jeunesse d'élite à laquelle il avait rendu l'enseignement des écoles militaires.

L'impression éprouvée par l'Empereur à la révélation inattendue de ces imperfections, accrut sa mauvaise humeur, lorsqu'en sortant par la porte du midi il s'aperçut que les élèves, pour se rendre au manège, demeuraient en communication avec la rue. Il interdit cette correspondance qui pouvait dégénérer en abus ; nuire aux études, et voulut que le passage de l'École au manège fût limité par un mur d'enceinte décrivant une ligne, de l'angle sud-ouest de la contrescarpe du fossé à l'entrée de la rue de la Verrerie.

Il remarqua que le manège avait à peu près les dimensions de celui de Saint-Cloud, attribué aux pages et aux écuyers de sa maison, et qu'il pouvait provisoirement suffire à l'instruction hippique.

La vue des écuries ne lui inspira pas le même sentiment.

Ces écuries, en effet, au nombre de six, étaient fort divisées, étroites, mal aérées, les unes dans les dépendances de l'hôtel du Maine, les autres sur le terrain circonscrit entre la rue de Paris, l'avenue du Boulingrin, la rue de la Verrerie et la rue Henri IV, terrain actuellement occupé par le quartier de cavalerie, Un de ces locaux donnait placée à quatre-vingts chevaux, les cinq autres ne pouvaient en contenir que de quatre à seize. L'Empereur exprima le désir de les remplacer par une vaste et belle construction pour trois cents chevaux, d'une surveillance commode, d'un service facile et d'une architecture en harmonie avec l’importance de l'École, l'espérance qu'il fondait en elle et le relief qu'il jugeait indispensable de lui imprimer.

Les élèves montèrent ensuite à cheval. Ils témoignaient d'un goût prononcé pour les exercices équestres ; leurs maîtres, héritiers des bonnes méthodes dont heureusement l'école1de Versailles avait entre tenu le culte pendant la Révolution, leur en avaient inculqué les solides principes ; ils étaient bien placés à cheval, ils possédaient dans le maniement des armes la dextérité de la jeunesse intelligente. Ils manœuvrèrent avec cet amour-propre qui.se développe d'une façon incroyable dans nos écoles militaires, sous le regard d'un personnage illustre, électrise les cœur et conduit à la perfection par l'accord des volontés. L'Empereur fut content de cette instruction. Pour manifester sa satisfaction aux élèves, il accorda la sous-lieutenance à ceux de l'âge de vingt ans qui avaient deux années de présence à l'école, ainsi qu'à ceux qui y comptaient quinze mois, à la condition qu'ils y demeureraient encore trois mois. Cette mesure, accueillie avec enthousiasme et gratitude, enlevait cinquante-trois jeunes gens à l'établissement et en ajournait quarante ; mais leur degré d'instruction ne permit d'accorder l'épaulette à ces derniers qu'au mois de janvier 1814.

Cette courte inspection suffit au rapide jugement de l'Empereur. En quelques instants il avait apprécié l'institution naissante. Lorsqu'il quitta le général et son état-major, il résuma son sentiment en quelques mots : « L'École, leur dit-il, ne répondait nullement à son attente ; il fallait qu'elle devînt le plus bel établissement du monde[3]. »

 

Le peu de développement des travaux exécutés dans le château, le manque d'espace à ses abords, l'insuffisance des terrains d'exercice, l'avaient frappé non moins que les défectuosités du régime intérieur.

Afin de rester à l'aise dans l'accomplissement des desseins qu'il méditait en faveur de l'École, il décréta ce jour même la réunion du palais de Saint-Germain au domaine de la couronne.

Jusque-là les plans adoptés pour l'acquisition d'un champ de Mars étaient restés à l'état de projet d'une réalisation problématique ; l'Empereur leva toutes les difficultés en accordant à son école, pour faire une carrière, la totalité du parterre et du quinconce du château, dont il disposait dès lors comme propriété de la couronne, et il ordonna à l'intendant du domaine de clore cette carrière d'une palissade de bois.

Le procès-verbal de cession du château par le département de la guerre atteste le délabrement des grands appartements laissés sans emploi dans les façades de l'ouest et du nord, quoique depuis trois ans il eût été dépensé575,441 francs pour les réparations de l'édifice. Ce document a conservé aussi les noms exclusivement militaires, attribués à quelques-uns des locaux. Le grand escalier en face du parterre s'appelait alors l'escalier du Mont Saint-Bernard, et celui qui conduisait à l'appartement des soeurs infirmières, l'escalier de Fontenoy.

L'état-major de l'École, composé d'officiers d'un mérite reconnu, ne pouvait demeurer entièrement responsable des imperfections signalées par l'Empereur, car il avait été prescrit que l'administration de la maison serait provisoirement empruntée à celle de Saint-Cyr, et aucune décision n'avait annulé cet ordre.

Il s'ensuivait que l'alimentation des élèves, les règles de police et de discipline et la plupart des cours d'études ne différaient en rien de ce qui se pratiquait à Saint-Cyr. Le tableau du service journalier, très-exigeant pour le travail ; très-sommaire en ce qui concernait les récréations, avait été calqué sur celui de l'école qui servait de base et de modèle.

Quant au moral des élèves, il subissait l'influence d'un temps où les préoccupations belliqueuses et les aspirations vers une liberté prématurée tenaient trop de place dans des esprits ; rigoureusement voués à l'étude.

Quelques mois, néanmoins, après la journée passée par l'Empereur à Saint-Germain, le général de la Roncière était relevé de ses fonctions par le général Maupoint de Vandeuil. Mais comme ce dernier servait à l'armée d'Espagne sous les ordres du maréchal Suchet, le duc de Feltre confia le commandement par intérim de l’École de cavalerie au général Bellavène, qui avait montré une remarquable aptitude dans le même emploi à l'école de Saint-Cyr.

Le premier soin du général Bellavène fut d'exécuter, autant que le permettaient les circonstances, les ordres les plus urgents émanés de la volonté impériale. L'architecte du château, M. Lepère, demandait 104,000 francs pour les transformations à opérer à l'intérieur et pour la clôture de la carrière. Mais la campagne do 1812 était décidée et les ressources de la Couronne s'épuisaient. On commença la construction des réfectoires, au rez-de-chaussée de la façade du nord, à droite et à gauche de l'escalier du Mont Saint-Bernard ; comme elle ne pouvait être terminée avant l'hiver, on installa une salle à manger provisoire dans le salon de Mars, ouvert à tous les vents et dont la voûte s'effondrait. Les élèves y prirent leur premier repas le 15 août 1812, sur des tables couvertes d'un service de linge de cretonne et de faïence de Rouen[4] . Ils acclamèrent l'empereur avec le feu qui embrasait leurs jeunes âmes ; c'était l'avant-veille de l'entrée des Français à Smolensk. Le régime alimentaire était amélioré. Le repas du malin se composait de soupe, de bœuf bouilli et d'un plat de légumes ; celui du soir, d'un rôti ou ragoût à raison d'un quart de kilogramme de viande par élève, d'un plat de légumes ou d'oeufs et d'une salade.

Chacun avait une demi-bouteille de vin de Bourgogne au repas et du pain blanc do qualité supérieure à discrétion.

Quelques élèves, les plus anciens probablement, obtinrent des chambres séparées avec des rideaux à leurs lits.

Une autre tolérance vint apporter un grand adoucissement à la sévérité des règlements de la maison et une grande joie aux familles. Celles-ci, qui ne pouvaient communiquer avec leurs enfants que le dimanche, purent les demander chaque jour de la semaine à la salle des visites.

Malgré toutes les améliorations en projet, le général Bellavène ne considérait pas le château de Saint-Germain comme bien approprié à sa destination. Sa correspondance avec le ministre de la guerre témoigne sans détour de ce sentiment. Il demandait qu'on cherchât, pour y transférer l'institution, un vaste collège ou une abbaye disponible et, en homme pratique, il exprimait le voeu qu'on ajournât les grandes dépenses prescrites ou consenties par l'Empereur tant qu'on n'aurait pas résolu l'indispensable problème de réunir directement le manège et les écuries aux bâtiments du château.

Le Parterre où se faisait l'exercice à cheval, terrain défectueux, impraticable en temps de pluie, ne convenait pas, selon lui, à une école de cavalerie, par le retard qu'une telle insuffisance apportait au travail. Le général proposait de dépaver la grande cour des écuries de manège, de la sabler et d'y établir la carrière, dont le sol eût été solide en tout temps.

Parmi les considérations d'un autre ordre qui lui Remblaient nuire aux études, il plaçait en première ligné les admissions successives des élèves, qui avaient lieu non point à des époques fixes, mais dans le cours de l'année et qui contrariaient la marche régulière des cours. Il observait qu'un séjour de trois ou quatre années à l'École était trop long pour l'élève.

Les circonstances de guerre l'abrégeaient, il est vrai[5], mais il n'en était pas moins rendu obligatoire par le décret constitutif et une telle perspective décourageait des jeunes gens ambitieux de se rendre aux armées.

Le commandement du général Bellavène porta ses fruits. Les familles se montrèrent plus rassurées et l'école entra dans une voie prospère.

Le général Maupoint, précédé d'une excellente réputation, arriva d'Espagne, et fut reconnu dans son emploi le 2 décembre 1812.

Sous la direction du général Bellavène, le chiffre des élèves était monté à 200 ; il fut, au 1er janvier 1813, de 213, nombre le plus élevé que présentent les situations journalières. A cette même époque, l'établissement possédait154 chevaux dont 97 de manège et 54 d'escadron.

En 1812, selon les ordres de l'Empereur, l'intendant des bâtiments de la couronne avait commencé sur le Parterre la clôture de la carrière qui devait être de bois et non de pierre, de crainte de nuire à l'ensemble de l'édifice.

Le plan de cette clôture embrassait dans le Parterre un quinconce d'arbres qui fournissait un peu d'ombrage et laissait libre la grande allée qui conduit, par la porte de Noailles, de la ville à la terrasse.

Il comprenait quatre portes dans la palissade : une près du château, du côté do la terrasse ; la seconde en face, du côté de la ville ; la troisième qui s'ouvrait sur la route des Loges ; et la quatrième sur la place de Noailles.

On dépensait pour cet objet 20,000 francs. Déjà le quart de la clôture était debout, le bois nécessaire aux trois autres côtés débité et prêt à être dressé, lorsque les habitants de Saint-Germain s'émurent de ce travail menaçant pour leur promenade favorite.

Les propriétaires notables, le clergé, les fonctionnaires et les autorités de la ville adressèrent, le 21 mai 1813, la lettre suivante au ministre de la guerre :

« A S. Exe. Monseigneur le duc de Feltre, ministre secrétaire d'Etat de la guerre.

» MONSEIGNEUR,

» Les habitants delà ville de Saint-Germain en Laye, informés qu'ils sont à la veille de perdre une partie de la belle promenade du Parterre, ont l'honneur d'exposer à Votre Excellence que ce jardin est leur unique ressource et que les en priver, c'est anéantir la valeur de toutes leurs propriétés.

» Sa Majesté impériale et royale, touchée de leurs très-humbles représentations, a daigné, par l'intercession de la reine Hortense, leur en assurer la conservation.

» La ville de Saint-Germain ne peut se flatter de recouvrer son ancienne existence que par l'attrait de sa situation et c'est surtout la belle promenade du Parterre conduisant à la terrasse qui détermine beaucoup de personnes à venir se fixer dans cette ville.

» La clôture provisoire projetée dans le Parterre n'ayant pour objet que d'y former une enceinte pour l'exercice des élèves de l'École, les habitants osent prendre la liberté de Vous observer, Monseigneur, que les évolutions peuvent avoir lieu- sans clôture, comme elles s'y font journellement, et que si Votre Excellence le jugeait à propos, rien ne serait plus facile d'assurer la parfaite tranquillité de ces évolutions en plaçant dans le Parterre, toutes les fois  qu'elles auraient lieu, un détachement de la garde nationale de Saint-Germain, qui veillerait à ce que le public ne traversât pas l'espace parcouru par les élèves ni ne s'approchât d'eux en aucune manière.

Cette surveillance delà garde nationale, qui serait rigoureusement observée et à laquelle on ajouterait la précaution de fermer les grilles du Parterre, équivaudrait à la clôture et en épargnerait les frais. Ce moyen, adopté par Votre Excellence, serait un bienfait pour la ville de Saint-Germain d'autant plus précieux qu'il en résulterait pour elle la conservation de ses propriétés et l’accroissement de sa population. »

Pleins de confiance en la bonté de Votre Excellence, les habitants conserveront avec la plus vive reconnaissance le souvenir de ce bienfait. »

Suivent trois pages de signatures des personnes les plus considérables de la ville.

La pétition eut un plein succès. On suspendit les travaux de clôture, et on dressa le devis des terrains à acquérir pour établir une carrière sur un autre emplacement. Ce devis montait à 600,000 francs, et resta sur le papier.

Dès cette époque, du reste, l'établissement souffrit des revers de nos armes et des sacrifices imposés au trésor public. Les améliorations, les achats d'immeubles, tout fut suspendu. Préoccupé de réorganiser ses légions et de sauver la monarchie, l'Empereur ne pouvait songer à son école de cavalerie que pour y puiser de nouveaux officiers.


[1] En 1812, le pain de munition était loin d'égaler en qualité celui que mangent aujourd'hui nos soldats. Il était fabriqué en Farine de méteil de trois quarts froment et un quart seigle, avec extraction du son à 15 pour 100 de la farine brute, ce qui lui Donnai tune couleur noirâtre.

En1822, une ordonnance royale prescrivit la fabrication de ce Pain avec des farines de pur froment, blutées à 10 pour 100 d'extraction de son. En 1846, le blutage se fit à 15 pour 100. Enfin, un décret impérial du 30 juillet 1853 a ordonné que les farines provenant de blé tendre, employées à la fabrication du pain de troupe seraient blutées au taux d'extraction de 20 kilogrammes de son pour 100 kilogrammes de farine brute, ce qui a rendu ce pain d'une qualité supérieure et presque blanc. [2] La note de l'élève déjà cité plus haut témoigne qu'avant la Visite de l'Empereur, la nourriture était non moins détestable que le Liquide qui l'accompagnait. Les élèves prenaient leurs repas debout, Dans la chambrée, autour d'une table circulaire, et mangeaient à la gamelle en y plongeant alternativement leurs cuillers, comme cela se pratiquait alors dans l'armée.  [3]  Lettre du général de la Roncière au ministre de la guerre, 15 avril 1812. [4] La facture du linge et de la vaisselle de table s'élève à 2073fr. Elle comprend 80 nappes à21fr. 50c. l'une, soit : 1720f. 60 plats de faïence de Rouen à 1 fr. ; 48 id. creux à 1 fr. 50 c. ; 800 assiettes à 3 fr.73c. la douzaine, des carafes, salières etc.  [5] Les élèves ne demeurèrent jamais trois ans dans l’École.

Le 1er octobre 1813, l'institution ne possédait plus que 146 élèves.

Au 1erjanvier 1814, elle en comptait 156, dont 28 boursiers, et 153 chevaux.

Enfin, au 1er juillet suivant, elle était réduite à 76 élèves, dont 25 boursiers. Il n'y avait plus dans les écuries que 79 chevaux du manège et 12 d'escadron.

En cette année néfaste, l'École, restreinte à la pension des élèves, manquait des ressources nécessaires à son entretien. Sa détressé devint extrême ; les fournisseurs refusaient à la maison la continuation de leur crédit, et la caisse vide de l'Ecole fut sur le point de refuser des appointements aux officiers et aux fonctionnaires. Le ministre de la guerre se vit contraint de répondre par un secours d'urgence aux sollicitations pressantes du conseil d'administration.

Enthousiastes de l'Empire, les élèves ne purent accueillir avec indifférence les événements du mois de mars 1814. La chute de l'Empereur les jeta dans la consternation. Le 30 mars, au moment où le canon de Montmartre leur apprit que Paris tentait généreusement de faire face à toutes les forces de l'invasion, ils invoquèrent avec énergie le devoir sacré de prendre part à la lutte, et de verser leur sang pour la défende commune.

Les chefs résistèrent à leur patriotique injonction, parce qu'une armée ennemie s'interposait entre Saint-Germain et la capitale, et qu'ils ne se reconnaissaient pas le droit de sacrifier celte précieuse jeunesse, dont ils répondaient devant le souverain et devant les familles.

Peu s'en fallut que, sourds à tous les arguments, les élèves ne méconnussent les ordres du général, et que l'ardeur virile qui échauffait ces jeunes tôles ne les poussât à la sédition. Renfermés dans l'enceinte du château dont on avait verrouillé les portes, ils s'irritèrent contre les rigueurs d'une inflexible mais prudente décision, et dans leur colère ils brisèrent les vitres, dont les éclats volèrent dans les fossés[1].

Il est des devoirs douloureux à remplir. Les officiers de l'École de cavalerie le connurent dans cette pénible circonstance en maintenant leur ferme attitude jusqu'à la fin de cette funeste journée.

Le 1er août de la même année, une ordonnance royale supprima l'École do cavalerie dé Saint-Germain en Laye. Cette ordonnance décidait que les élèves seraient versés à celle de Saint-Cyr pour y jouir des avantages attachés à leur position. Les chevaux du manège passèrent aux écuries du roi et ceux d'escadron au dépôt central de cavalerie.

Le 1er mars 1815, une nouvelle école de cavalerie fut ouverte à Saumur dans l'ancien quartier des carabiniers, et put continuer presque sans interruption l'enseignement équestre dans l'armée.

L'Ecole de Saint-Germain avait eu cinq années d'existence, non sans distinction ; elle fût parvenue à de hautes destinées, si l'Empereur n'eût abdiqué le pouvoir.

Pendant ces cinq années, 558 numéros matricules prirent rang sur les contrôles de l'établissement. De ces numéros, il faut en retrancher 60 environ affectés à des jeunes gens qui ne rejoignirent pas l'institution ou optèrent pour d'autres écoles. Quelques-uns, enregistrés comme élèves pensionnaires, devinrent ensuite entretenus ou boursiers sous un autre numéro, en sorte qu'en réalité le chiffre des élèves n'atteignit pas 500. Le numéro matricule 1 appartient à l'élève Foubert provenant de Saint-Cyr qui ne rejoignit pas, et le n° 558 à l'élève Sciamanna.

Trois cent seize élèves sortirent de l'École de Saint-Germain revêtus de l'épaulette de sous-lieutenant, les autres rentrèrent dans leurs familles ou furent dirigés sur Saint-Cyr à l'époque du licenciement.

Voici la date des diverses promotions avec le nombre des élèves promus :

Du 29 juin 1810h la fin de l'année. 6 s.-lieut.

Du 20 juillet 1811                   12

Du 31 juillet 1811                   1

Du H mars 1812                     4

Du 15 mars 1812                    2

Du24 avril 1812                     47[2]

Du 24 septembre 1812           6

Du 28 janvier 1813                7

Du 30 janvier 1813                105

Du 18 mars 1813                    20

Du 8 décembre 1813              2

Du 19 février 1814                 30

De lévrier à mars 1814          2

Du 30 mars 1814                   67

Promotions isolées d'avril en juillet

1814                                        4

Du 14 juillet 1814                   1

Total . . . . 316 s.-lieut.

La date des sorties était aussi peu régulière que celle des admissions, comme l'indique ce tableau. Le premier élève promu officier fut M. de Clermont-Tonnerre, nommé au 13° régiment de cuirassiers le 20 juin 1810, et le dernier M. Saint-Firmin, nommé le 14 juillet 1814, à la veille du licenciement.

Parmi ces jeunes gens, un grand nombre étaient issus de familles auxquelles s'attachait une célébrité d'origine déjà ancienne ; d'autres ne durent qu'à la distinction de leurs travaux dans les hautes sphères de l'armée ou do l'administration les splendeurs de leur propre lustre ; ils en ont fait rejaillir l'honneur sur l'institution qui leur ouvrit l'accès d'une si belle carrière.

Dans la liste des élèves, nous avons remarqué les noms de MM. de Ravignan, devenu officier supérieur ; Pellion, général de division ; Bonafous-Murat, aide de camp et neveu du roi Murât ; de Mailly, lieutenant-colonel, aide de camp du duc de Bordeaux ; de Chalendar, devenu général de division ; Despérais du Neuilly, général de brigade ; d'Oultremont, tué à l'ennemi en 1814 ; Rodriguez de Vosta Yoega, de Rétimont, d'Hoene, Stienhuysse, d'Hann, aide de camp du roi des Belges, ces cinq derniers appartenant à la Belgique; Spinola à l'Italie ; de Clermont-Tonnerre, de Maupeou, de Cauvigny, de Suleau, ancien préfet ; Worms de Romilly, sous-intendant militaire ; de Bois-le-Comte, général de division; de Bauffremont, lieutenant-colonel, aide de camp du duc de Bordeaux; Rilliet, général de division ; de Barbançois, sénateur ; de Morell, général de brigade ; Passy, ministre des finances ; Berryer, général de brigade ; de Cossé-Brissac, lieutenant-colonel aide de camp du duc de Bordeaux ; de la Rochefoucauld, de Lusignan, de Vincent, ancien préfet du Rhône, sénateur ; de Mornay, Jacqueminot, d'Oullenbourg, lieutenant-colonel; Martin de la Bastide, de Saint-Sauveur, Dervieu-Duvillars, officier supérieur ; de Chavanes, d'Andigné de Mayneuf, de Montesquiou, Molitor, fils du maréchal, Scherer, fils du général, Maupoint de Vaudeuil, fils du commandant de l'École, les trois frères de Chiseuil, Allier, ancien capitaine et député, sculpteur d'un très-grand mérite ; Lacrosse, ancien ministre, sénateur.

Au-dessus de ces individualités brillantes, plane une des plus pures et des plus glorieuses illustrations de notre pays.

L'élève Regnaud de Saint-Jean-d'Angély, entré à l'école de Saint-Germain, sous le numéro matricule 295, et nommé sous-lieutenant à la grande armée le 21 septembre 1812, est devenu maréchal de France et commande aujourd'hui la garde impériale.

Fils d'un homme dont le nom brille en caractères éclatants dans le panthéon historique du premier Empire, et dont un bronze immortel consacre la mémoire vénérée au sein de sa cité natale, orgueilleuse d'une telle origine, le maréchal Regnaud de Saint-Jean-d'Angély a soutenu avec autorité la grandeur de l'héritage paternel.

Dévoué à son prince et à son pays, fidèle à ses convictions et au culte de l'honneur qui environna son berceau, il a porté son épée, du jour où il l'a tenue, sur tous les rivages rendus célèbres en ce siècle par nos grandes guerres, et il a mérité que la voix du souverain proclamât sur le champ de bataille de Magenta, qu'il s'était couvert de gloire.

Une école militaire qui a formé de tels hommes au métier des armes, peut fièrement revendiquer sa place dans l'histoire de nos institutions, quelle qu'ait été la courte durée de son existence.


[1] Note de M.Bellavoine, ancien maire du Pecq, témoin oculaire de ce fait.[2] Les cinquante-trois élèves nommé sous-lieutenants les 24 Avril et 21 septembre 1812, furent ceux qui durent leur promotion anticipée à la visite de l’Empereur.

XIII

LE PÉNITENCIER MILITAIRE.

Le roi Charles X, alors qu'il s'appelait le comte d'Artois, nourrissait sur Saint-Germain des desseins dignes de l'éclat du rang suprême. La Restauration cependant ne trouva ni les ressources ni le loisir nécessaire à leur réalisation. A peine put-elle consacrer quelques sommes au casernement des gardes du corps établis dans le château et aux réparations les plus urgentes de la chapelle.

Le monument était encore une fois livré à sa morne solitude lorsque, sous le gouvernement de Juillet, une idée généreuse et féconde, la création des pénitenciers militaires, attira sur lui l'attention du département de la guerre.

Cette fondation, due au maréchal Soult, ministre de la guerre, tendait à faire participer l'armée eu bienfait de la grande et libérale institution moderne qui a pour but d'améliorer le moral et le sort à venir des détenus, par l'obligation du recueillement et du travail[1] . Elle fut consacrée par une ordonnance royale de 1832, et au mois de janvier suivant, notre premier pénitencier militaire fut installé dans les bâtiments de l'ancien collège Montaigu, déjà affecté à une prison et situé entre la maison d'éducation do

Sainte-Barbe et le Panthéon.

La population militaire dévolue aux pénitenciers n'est pas composée de criminels endurcis par le temps ni rendus incorrigibles par les mauvaises passions, mais bien de soldats qui doivent subir une peine d'emprisonnement de six mois au moins, par suite de condamnation ou de commutation d'une peine plus forte.

Le régime auquel ils sont soumis, imité de celui des maisons centrales de correction, consiste dans la réclusion cellulaire pendant la nuit et dans l'application durant le jour à des travaux rétribués exécutés dans des ateliers intérieurs communs, sous une surveillance constante et l'obligation d'un silence absolu.

En certains cas, le régime pénitentiaire peut être aggravé par la réclusion diurne et nocturne dans les cellules de correction.

Le produit du travail des détenus est destiné en partie à former une masse qui doit pourvoir aux dépenses générales de l'établissement ; le surplus leur est personnellement attribué pour leur composer une masse individuelle d'épargnes.

L'instruction primaire et l'assistance religieuse forment encore une des bases du régime habituel des pénitenciers militaires dont tous les agents doivent atteindre par une action incessante la réforme morale des détenus.

Il est passé avec des fabricants ou entrepreneurs des marchés qui ont pour objet l'établissement d'ateliers de travaux industriels dans l'intérieur du pénitencier.

Les détenus qui n'ont aucune profession manuelle sont soumis à un apprentissage qui peut devenir un jour pour eux une source de bien-être.