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L'Avènement du Grand Monarque

L'Avènement du Grand Monarque

Révéler la Mission divine et royale de la France à travers les textes anciens.

Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

EMPLACEMENT DES TOMBEAUX


AVANT I793.

 

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 GISANTS DE LA NECROPOLE ROYALE DE SAINT-DENIS; 

 


DAGOBERT ET NANTILDE.

 

L'abbaye de Saint-Denis lui doit son origine et ses richesses. Mort le 19 janvier 638, ce prince fut enseveli près du grand autel, où on lui érigea un tombeau qui fut détruit à l'époque de l'invasion des Normands. Le tombeau actuel date de saint Louis ; il est en forme de chapelle ogivale, sculptée en pierre de liais, et d'un travail très-minutieux. Le corps de Dagobert, qui avait échappé aux dévastations normandes, fut placé au milieu de cette chapelle, dans un sarcophage de lumachelle gris creusé dans la masse, en manière de cercueil de momie, et en conservant dans le vide la forme de la tête. Une tombe plate, sur laquelle est représentée en relief la statue du roi, ferme ce sarcophage.

Un bas-relief très-travaillé, divisé dans sa hauteur en trois zones, remplit le fond de la baie. En voici, d'après Montfaucon, la curieuse explication : «Un nommé Ansoalde, revenant de son ambassade de Sicile, aborda à une petite île où il y avait un vieux anachorète nommé Jean, dont la sainteté attirait bien des gens dans cette île qui venaient se recommander à ses prières. Ansoalde entra en conversation avec Ce saint homme, et, étant tombés sur les Gaules et sur le roi Dagobert, Jean lui dit qu'ayant été averti de prier pour l'âme de ce prince, il avait vu sur la mer des diables qui tenaient le roi Dagobert lié sur un esquif et le menaient, en le battant, aux manoirs de Vulcain ; que Dagobert criait, appelait à son secours saint Denis, saint Maurice et saint Martin, les priant de le délivrer et de le conduire dans le sein d'Abraham. Ces saints coururent après les diables, leur arrachèrent cette âme et l'emmenèrent au ciel, en chantant des versets des psaumes. »

Pour comprendre ce récit, il faut suivre les sculptures en prenant par le bas. Au-dessous de chaque bas-relief, on lit les inscriptions suivantes :  

 

C'y gist Dagobert premier fondateur de céans 8ième roy en l’an 632 jusques à 645[1].

Sainct Denis révèle a Jehan anacorete que lame de Dagobert est ainsy tourmentée.

Lame de Dagobert est délivrée par les mérites de Sainct Denis, Sainct Martin et Sainct Maurice.

 

Les statues qu'on voit debout aux côtés de l'ogive, l'une à la tête, l'autre au pied du cercueil, sont celles de la reine Nantilde, l'une des femmes de Dagobert, et de l'un de ses fils Clovis II ou Sigebert. La reine était morte trois ans après son mari, en l'année 641.

 

CLOVIS II.

 

Ce prince mourut en 656, à vingt-trois ans, après en avoir régné dix-huit. On voyait son tombeau en bas des chaires du chœur, près de celui de Charles Martel ; il était en pierre de liais, supportant une statue couchée du prince, également en pierre. On lisait l'inscription suivante :

 

Ludovicus rex filius Dagoberti.

 

PÉPIN LE BREF.

 

«Ce prince, dit dom Germain Millet[2], fut surnommé le Bref à cause de sa petite stature, car il n'avait que quatre pieds et demi de haut, et Cœur de Lion, à cause de son grand courage.» Il mourut le 24 septembre 768, et fut enseveli à Saint-Denis, où l'on voyait son tombeau un peu au-dessous de celui de Dagobert. Sur ce sépulcre en pierre était couchée la statue de Pépin en vêtement royal, avec couronne. On lisait l'inscription suivante :

 

Pipinus rex Pater Caroli Magni.

 

A ses côtés, couchée sur le même tombeau, était la statue de sa femme, la reine Berthe, surnommée «au grand pied» :

Bertha regina uxor Pipini régis.

 

CHARLES LE CHAUVE.

 

L'empereur Charles le Chauve mourut le 6 octobre 877, à Brios, près le mont Cenis, empoisonné, dit-on, par son médecin le juif Sédécias. Son corps, enseveli d'abord dans un monastère près de Nantua, ne fut apporté qu'en 884 à Saint-Denis, où il fut enseveli sous l'autel de la sainte Trinité, au bout du chœur. Son tombeau était de cuivre, avec son effigie revêtue des ornements impériaux. «Ce fut lui, dit G. Millet, qui transféra à Saint-Denis l'assemblée ou foire que l'empereur Charlemagne, son grand-père, avait établie à Aix-la-Chapelle, appelée indict, parce qu'elle était indictée et assignée à certain jour, auxquels il montrait aux marchands pèlerins les saintes reliques de l'Église fondée par le même empereur, et spécialement le saint clou de Notre Seigneur. Cette foire, par un mot corrompu, se nomme encore le landy au lieu de l’indict, et commence le mercredi plus proche, soit devant, soit après la fête Saint-Barnabe, qui est le i l'de juin, auquel jour l'ouverture s'en fait dans l'église Saint-Denis, avec de très-belles et dévotes cérémonies.»

 

LOUIS III ET CARLOMAN.

 

Ces deux princes, fils du roi Louis le Bègue, moururent, le premier en 882, le deuxième en 884. Ils furent ensevelis à Saint-Denis, l'un auprès dé l'autre, entre le chœur et le grand autel, au-dessous de la sépulture de Pépin, près la porte de fer menant au chœur. Leurs statues de pierre, revêtues des ornements royaux, sont étendues sur leur tombeau commun sur lequel on lit d'un côté :

 

Ludovicus.rex filius Ludovici Balbi. Et de l'autre : Karolomannus rex filius Ludovici Balbi.

 

CARLOMAN, ROI D'AUSTRASIE.

 

Ce prince était frère de Charlemagne. Mort le 4 décembre 771, il fut enseveli à Saint-Denis, entre le chœur et l'endroit où fut édifié depuis le tombeau de Charles VIII. C'est ce que disent du moins les Chroniques de Saint-Denis ; les Annales du temps prétendent au contraire que Carloman fut inhumé dans le sanctuaire de Saint-Remy, à Reims. Au XIIIe siècle, l'opinion était que ce-prince avait été enterré à Saint-Denis, où Saint-Louis lui fit élever un tombeau à l'endroit que je viens de dire. On y lisait l'inscription suivante :

 

Karolomannus rex filius Pipini. 

 

EUDES.

 

Eudes, fils de Robert le Fort, «qui voulut de régent devenir roy et gouverner en son nom privé, ce qui fascha fort plusieurs bons François», mourut en 898, et fut enseveli à Saint-Denis avec les honneurs royaux, au bout des chaires du chœur, près le tombeau de Hugues Capet, ainsi que le constate cette courte inscription :

 

Odo rex.

 

CHARLES MARTEL.

 

Charles Martel, fils naturel de Pépin le Gros et de sa concubine Alpaïde, dont il fit ensuite sa femme, mourut à Crescy-sur-Oise le 22 octobre 741. Il fut enseveli à Saint-Denis, au bout des chaires du chœur, auprès du tombeau que saint Denis fit plus tard élever à Clovis. Bien qu'il n'ait pas régné, il a été représenté, dans sa statue couchée, avec le costume et les attributs royaux, et l'inscription de sa tombe lui donne également le titre de roi :

 

Karolus Martellus rex.

 

 HUGUES CAPET.

 

Ce père de l'illustre race des Capétiens mourut au château de Melun le 24 octobre 996. Il fut enseveli à Saint-Denis, au bas des chaires du chœur, auprès du roi Eudes. On lit sur le tombeau de pierre que recouvre sa statue couchée :

 

Hugo Capet rex.

 

Devant son tombeau a été enseveli son père, Hugues le Grand, dit encore le Blanc et l'Abbé, comte de Paris, mort en 956. On lit sur la tombe, réédifiée, comme les précédentes, par les soins de saint Louis :

 

Ici git Hugues le Grand jadis comte de Paris, lequel fut le père de Hugues Capet roy de France. Prie Dieu pour l'âme de lui.

 

ROBERT LE PIEUX.

 

Les annales et les légendes ont consacré les merveilleuses qualités de cœur que possédait ce bon et pieux roi. Il était, dit dom Millet, « chaste, religieux, tempérant, magnanime. » Sa piété était prodigieuse, et il la manifestait en toutes occasions ; «le jeudi saint, c'était merveille de le voir lâcher la bonde à ses dévotions et à son ardente charité; l'après-dîner, il mettait bas les vêtements royaux, prenait le cilice, puis lavait les pieds à cent soixante pauvres et les leur torchait de ses cheveux, en présence de ses chapelains »

Un religieux de son temps, Helgaud, moine de Saint-Benoît-sur-Loire, et qui a écrit sa vie, raconte que « ce pieux roi avait choisi quelque nombre de villes par la France en chacune desquelles il faisait nourrir mille pauvres; outre cela, au temps de caresme, quelque part qu'il allât, il en faisait nourrir un cent. Et en tous autres temps, il en avait toujours une douzaine avec soi, lesquels il faisait aller sur des montures, quelque part qu'il allât. »

Il mourut, dit encore Helgaud, le vingtième, jour de juillet (1031 ou 1032), au commencement de la journée du mardi, au château de Melun, et il fut porté à Paris, puis enseveli à Saint-Denis. Il y eut là un grand deuil, une douleur intolérable, car la foule des moines gémissait de la perte d'un tel père, et une  multitude innombrable de clercs se plaignait de leur misère, que soulageait avec tant de piété ce saint homme.»

Il fut enseveli au pied du tombeau de Hugues Capet. La reine, sa femme, Constance d'Arles, est couchée auprès de lui sur le même tombeau, ainsi que le constatent ces deux inscriptions :

 

Robertus rex. Constantia regina.

 

HENRI Ier.

 

Ce prince, fils du roi Robert, mourut en 1060. Il a été enterré à Saint-Denis, au pied de la tombe de son père. On lisait sur son tombeau, recouvert de sa statue couchée :

Henricus rex filius Roberti.

 

LOUIS VI LE GROS.

 

«Le roi, dit Suger dans son Histoire de Louis le Gros, après avoir reçu en communion le corps et le sang de Jésus Christ, rejetant loin de lui toutes les pompes de l'orgueil du siècle, s'étendit sur un lit de simple toile... Un peu avant de mourir, il ordonna qu'on étendît un tapis par terre et que sur ce tapis on jetât des cendres en forme de croix, puis il s'y fit porter et déposer par ses serviteurs, et, fortifiant toute sa personne par le signe de la croix, il rendit l'âme le Ier août 1137, dans la trentième année de son règne et presque la soixantième de son âge ».

Il fut enseveli à Saint-Denis, auprès du roi Henri Ier. On lit sur sa tombe cette inscription :

 

Philippus Grossus rex.

 

PHILIPPE, FILS DE LOUIS VI.

 

Associé au trône de son père en 1129, ce jeune prince mourut en 1131, le 13 octobre, «d'un accident très-fascheux. Passant à cheval par un faubourg de Paris, un pourceau traversant la rue alla s'embarrasser dans les jambes de son cheval, lequel tomba sur lui et l'écrasa, dont il mourut peu d'heures après. »

Il fut enseveli à Saint-Denis, entre la clôture du chœur et le futur tombeau de Charles VIII. Sa statue, couchée, est étendue sur son tombeau, au pied duquel on lit:

 

Philippus rex filius Ludovici Grossi.

 

Près de sa statue on voyait celle de Constance d'Aragon, deuxième femme du roi Louis VII, avec l'inscription suivante :

 

Constantia Regina quoevenit de Hispania.

 

PHILIPPE II.

 

Le roi Philippe-Auguste mourut à Nantes le 14juillet 1223. Son corps fut transporté en grande pompe à Saint-Denis, où il fut inhumé, derrière l'autel de la Trinité, au bout du chœur.

 

LOUIS VIII.

 

Louis VIII, dit le Lion, mourut à Montpensier, en Auvergne, le 7 novembre 1226. Il fut enseveli aux côtés mêmes de son père Philippe-Auguste, derrière l'autel de la Trinité, au bout du chœur.

 



[1] Double erreur ; Dagobert a régné de 622 à 638, année de sa mort.

[2] Religieux bénédictin de la congrégation de Saint-Maur a publié un petit livre devenu aujourd'hui aussi rare qu'il est curieux: Le Trésor sacré de l'abbaye royale de Saint-Denis et les Tombeaux des rois et reines en sépulture ainsi celle depuis le roy Dagobert jusque au roy Henri le Grand.2e édition, Paris,1633, avec privilège du roi. Se vendait à Paris chez Jean Billaine, rue Saint-Jacques, à l'enseigne de Saint-Augustin.

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

 

LES TOMBES ROYALES DE SAINT-DENIS.

 

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PREMIERE PARTIE.

 

SAINT-DENIS AVANT LA RÉVOLUTION.

 


La royale église de Saint-Denis doit sa véritable fondation à Dagobert et sa grandeur et sa fortune à l'abbé Suger. Dagobert fit reconstruire la primitive église, dont l'origine se perd un peu dans la nuit des temps, et que son caractère tout à fait légendaire empêche même de constater bien authentiquement. «La générosité de Dagobert, dit Henri Martin, brilla surtout envers le monastère de Saint-Denis ; il avait changé la petite et obscure chapelle du martyr parisien en une basilique éclatante de marbre, d'or et de pierreries, et il lui avait octroyé une multitude de terres et de villas situées en diverses provinces avec une partie des péages qui appartenait au roi dans le pays de Parisis[1].» Saint Éloi, dit-on, ce ministre-orfèvre, travailla lui-même de ses propres mains à l'embellissement de la basilique ; il cisela deux tabernacles, deux chaises[2] ornées de pierreries, et plusieurs autres merveilles qui ont été pillées lors des invasions qu'eurent à subir l'abbaye et l'église. Dagobert y fut le premier enterré et inaugura cette longue suite de rois et de reines, de princes et de princesses qui ont dormi à sa suite pendant douze siècles dans les caveaux aujourd'hui dévastés.

Pépin le Bref, vers le milieu du VIIIe siècle, commença la restauration de l'église, qui menaçait déjà ruine, et Charlemagne l'acheva et en fit une inauguration solennelle vers l'année 775.

Elle ne fut pas épargnée lors des invasions multipliées des Normands du VIIIe au XIIe siècle ; son trésor, ses richesses, ses merveilles précieuses furent pillés et dilapidés ; l'église elle-même fut ébranlée jusque dans ses fondements par ces furieuses attaques ; elle eut à subir, on peut le dire, le fer et la flamme de la part des envahisseurs, qui ne respectaient rien dans le pays envahi, et traitaient comme conquête et comme butin ce qui appartenait aux hommes «comme ce qui appartenait à Dieu».

Suger, l'abbé, le grand abbé Suger, ministre et conseiller des rois Louis VI et Louis VII, entreprit de relever ces ruines et de rendre à l'église et à l'abbaye la splendeur qu'elles avaient eue sous Dagobert et sous Charlemagne. Il éleva le portail et les tours, le chœur et la nef, les chapelles, l'abside ; il plaça les vitraux admirables, — nous ne pouvons les juger que sur de bien minces vestiges, — enrichit le chœur de merveilleux objets d'orfèvrerie et le trésor de présents inestimables. Il assista lui-même aux travaux, les surveillants, pressant les ouvriers, voulant en quelque sorte que la mort ne l'empêchât point de voir l'édifice terminé et d'en faire lui-même une nouvelle dédicace. Il eut cette joie bien méritée, et par deux fois, en 1140 et en 1144, il put, dans de pompeuses et touchantes cérémonies, rendre à sa destination première l'église restaurée et enrichie[3].

Quand il mourut, —le 13 janvier 1152— on lui fit, par les ordres et aux frais du roi Louis VII, des funérailles « d'une grande dépense » et d'une royale magnificence.

Le roi suivit lui-même à pied, au milieu de ses conseillers et de ses prélats, le convoi de son vieux serviteur, dont il ordonna l'ensevelissement à Saint-Denis. Mais l'austère abbé avait indiqué lui-même, de son vivant, l'endroit qu'il voulait pour sépulture. Une niche, pratiquée sous l'une des arcades dans l'épaisseur du mur de la croisée, du côté du midi, entre la porte du cloître et la chapelle des Charles, - reçut le cercueil de Suger. On ferma l'ouverture avec du plâtre et de la pierre, où l'on grava son effigie.

Dans la restauration de l'église faite au siècle suivant, l'abbé Mathieu de Vendôme, voulant honorer la mémoire de Suger par un simple monument qui fût digne de sa modestie et de son humilité, fit exhausser à trois pieds de terre, au-dessous de l'emplacement du cercueil, une pierre tumulaire avec cette seule inscription :

 

Hic jacet Sugerius abbas.

 

Et cependant l'un de ses contemporains, qui admirait ses vertus, qui peut-être aussi les imitait, — ce qui est plus difficile et plus rare, —. Simon Chèvre d'Or, chanoine de Saint-Victor, avait composé en l'honneur du pieux ministre une épitaphe que je liens à citer, d'abord parce qu'elle offre un véritable intérêt historique, et aussi parce que je la crois peu connue :

 

Decidit ecclesiae flos, gemma, corona, columna,

Vexillum, clypèus, galea, lumen, apex,

Abbas Sugerius, spécimen virtutis et aequi,

Cuni pietate gravis, cum gravitate pius;

Magnanimus, sapiens, facundus, largus, honestus

Judiciis praesens corpore, mente sibi.

Rexper eum caute rexit moderamina regni

IIIe regens regem, rex quasi régis erat.

Dumque moras ageret rex trans mare pluribus annis Praefuit hic regno régis agendo vices.-

Quae dum vix alius potuit sibi jungere, junxit ;

Et probus ille viris et bonus ille Deo.

Nobilis ecclesiae decoravit, repulit, auxit,

Sedem, damna, chorum, lande, vigore, viris.

Corpore, gente brevis, gemina brevitate coactus,

In brevitate sua noluit esse brevis.

Cui rapuit lucem lux septima Theophaniae,

Veram vera Deo Theophania dédit[4].


Il avait donc, ce pieux abbé, rendu à l'église royale son lustre et sa splendeur ; il avait restauré le temple et renouvelé les solennelles cérémonies ; les rois lui devaient un tombeau digne de leur grandeur, et il avait ouvert à leurs descendants d'immenses caveaux funèbres où des générations de monarques, escortés des reines, des princes et des illustres personnages de leur époque, s'en allaient venir trouver l'éternel repos. Il avait fait plus encore, car il avait accompli l'acte d'humilité le plus beau et le plus grand qu'un homme, parvenu aux dignités qu'il occupait, pût accomplir sur la terre. Il commandait, il menait par sa volonté le royaume même de son maître ; il était, comme il est dit plus haut, en quelque sorte le roi du roi, et de son vivant il aurait pu se préparer une tombe fastueuse au milieu de ce Saint-Denis qu'il avait fait sien, et qui lui devait sa nouvelle jeunesse et sa nouvelle beauté.

Il pouvait se placer parmi ces rois de l'histoire qui étaient moins grands que lui par le talent, par la vertu, par le génie ; sa tombe, confondue au milieu des leurs, eût été découverte bien vite par la reconnaissance et l'admiration des peuples, et elle eût éclipsé de son illustration magnifique toutes celles qui l'entouraient.

Mais cet homme si puissant, il était né pauvre, il avait vécu dans l'humilité, il était mort humble devant Dieu, et il n'avait point voulu de monument pour tombeau.

Aujourd'hui sa tombe a disparu tout à fait, et rien n'indique, dans l'église restaurée de M. Viollet-le-Duc, qu'elle y ait jamais existé. Une statue, une croix, une pierre, un nom, quelque chose enfin qui rappelle au passant qu'au XIIe siècle Suger a refait Saint-Denis, qu'il l'a rajeunie et consolidée : voilà ce que nous demandons en grâce à l'habile architecte, au nom de l'histoire et de la reconnaissance publique d'un pays qui sait honorer ceux qui ont fait sa grandeur, comme une réparation véritable bien due au pieux abbé. Que sa tombe obscure, ignorée, si ignorée même que personne n'a songé à la rétablir, reparaisse là où elle était jadis, afin qu'en parcourant l'église où l'on a la prétention de rétablir scrupuleusement le passé, le visiteur ne puisse pas se dire qu'on a. omis précisément d'y consacrer –la mémoire de celui qui avait droit à l'une des premières places.

Au XIIIe siècle, l'église, qui menaçait ruine une fois encore, fut réparée surtout par les soins pieux du saint roi Louis IX. L'abbé Eudes Clément, et après lui l'abbé Mathieu de Vendôme, réédifièrent ou consolidèrent les tours, l'abside et la nef, et, cette fois, si parfaitement et si complètement, que l'église que nous voyons aujourd'hui est à peu près la leur ; en tenant naturellement compte aux siècles qui suivirent des remaniements et des travaux d'embellissements divers qui modifièrent l'ornementation de l'édifice, sans altérer ses proportions ni ses formes.

Saint Louis a fait réédifier, pour sa part, les tombeaux des rois ses prédécesseurs. En 1263 et 1264, il fit replacer leurs restes sous les tombes uniformes supportant leurs statues couchées et toutes en pierre, dont quelques-unes sont parvenues jusqu'à nous dans un état de conservation à peu près complet. Il n'y a donc pas à Saint-Denis un seul tombeau antérieur à l'époque de saint Louis. Il faut encore remarquer que les princes qui lui succédèrent furent ensevelis soit sous des tombes de métal, soit sous des tombeaux de marbre blanc et noir. La pierre ne fut plus que très-rarement employée dans les monuments élevés dès lors à Saint-Denis, à l'exception de ceux de quelques princes et personnages admis par faveur à être inhumés dans la royale église. Enfin il ne faut pas attacher une foi bien grande à la ressemblance des statues couchées sur les tombeaux, et refaites sous saint Louis. Rien ne prouve que les artistes de l'époque se soient préoccupés de cette question, que d'ailleurs ils auraient été bien embarrassés sans doute de résoudre, à cause de l'absence de portraits ou de documents sur lesquels ils auraient pu se guider dans l'accomplissement de leur travail. Les costumes eux-mêmes ne sont pas conformes à la vérité historique, et ces Mérovingiens, Carlovingiens et même Capétiens de pierre sont recouverts de vêtements et d'ornements, de fantaisie à l'exactitude desquels il ne faut pas se laisser prendre.

Après saint Louis, au contraire, les tombeaux des rois et leurs effigies deviennent intéressants à coup sûr pour l'histoire. Les statues des princes et des personnages ont été faites au lendemain de leur mort, le plus souvent d'après des moulages pris sur le corps même : la représentation du mort donne donc absolument le portrait du mort lui-même. Quant au costume, son exactitude est encore plus évidente ; l'artiste n'avait pas intérêt à tromper la postérité sur ce point ; il a dû s'étudier, au contraire, à édifier pour l'avenir, dans son travail, qui devait lui survivre dans les siècles, une œuvre qui se recommandât autant par la ressemblance matérielle de l'individu, de son costume et de sa tenue, que par l'excellence de l'exécution.

Mais je n'ai pas voulu écrire ici l'histoire de Saint-Denis ; ces quelques pages sont tout au plus une entrée en matière ; je pouvais, je devais même indiquer rapidement au lecteur, et seulement à grands traits, l'origine, de l'église célèbre où je vais maintenant le faire entrer. Je le conduirai devant chaque tombeau, je le lui montrerai à l'endroit même où il se trouvait placé avant la dévastation de 1793. Je désire qu'avant de lire le rapport de leur destruction, il ait bien sous les yeux cette longue série de monuments funèbres élevés par la piété des siècles, afin qu'il puisse se rendre encore- mieux compte de l'étendue du ravage accompli.

Et si, après avoir lu mon livre, tu veux bien, lecteur, visiter ces tombes vides aujourd'hui, tu les admireras rétablies au lieu même d'où la Révolution croyait les avoir à jamais bannies. Arrête-toi devant chacune d'elles, recueille-toi un moment, et songe que sous ces cénotaphes magnifiques gisaient les corps de ceux qui avaient été grands et puissants, de celles qui avaient été belles et adulées en ce monde, et qu'un jour,—bien près de nous encore,—un peuple effréné, enragé de vengeance contre ses oppresseurs, et qui n'eut pas la sagesse de respecter leurs tombes, s'en vint fouiller de ses mains avides et furieuses leurs cercueils brisés, et jeta au vent ce qui était encore resté de leurs corps pourris et de leurs royales cendres...

 

A suivre.



[1] Histoire de France, tome II. Voyez aussi les Diplômes et Chartes publiés par Brequigny et Laporte-Dutheil, vous trouverez une prescription royale pour l'établissement d’une foire annuelle prés de Paris, dans un lieu peu éloigné de la porte Saint-Martin actuelle; tous les droits et péages sur les marchands qui se rendront à cette foire sont concédés l'abbaye de Saint-Denis. Ces droits revenaient alors au Roi et non aux corps municipaux.

[2] Le siège dit de Dagobert qu'on voit au musée des Souverains, a longtemps appartenu au trésor de Saint-Denis. Malgré l'étiquette, il n'est pas très probable qu'il vienne d'aussi loin, non plus que quelques-uns des objets qui l'entourent et qui sont catalogués comme ayant appartenu et servi à des princes de la première et de la deuxième race de nos rois.

[3] Voyez la Vie de Suger, par le carme, puis abbé de la Trappe Dom Gervaise—. Paris,1720, 3volumes.

[4] Il est tombé l'abbé Suger, la fleur, le diamant, la couronne, la colonne, le drapeau, le bouclier, le casque, le flambeau, le plus haut honneur de l'Église; modèle de justice et de vertu; grave avec piété, pieux avec gravité ; magnanime, sage, éloquent, libéral, honnêteté, ou jours présent de corps au jugement des affaires d’autrui, et l'esprit ou jours présent pour lui-même. Le roi gouverna prudemment par lui les affaires du royaume, et lui, qui gouvernait, était comme le roi du roi. Pendant que le roi passa plusieurs années outre-mer, Suger, tenant la place du roi, présida aux soins du royaume. Il réunit deux choses qu'à peine que les autres a pu réunir: il fut bon pour les hommes et bon pour Dieu. Il répara les portes de sa noble église, enembellit le siège et le chœur et  la fit croître en éclat, puissance et serviteurs. Petit de corps, petit de race, et atteint ainsi d'une double petitesse, il ne voulut pas demeurer petit. Le septième jour de sainte Théophanie lui a ravi la lumière mais Théophanie lui a donné la véritable lumière, qui est celle de Dieu.

 

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #HISTORIQUE VILLE

 

   2011-08-16-14.14.42.jpgHier, partie centrale du château,

2011-08-16-14.15.01.jpgaujourd'hui musée. BAR-LE-DUC.

FORTIFICATION. 

Bar-le-Duc ne fut jamais fortifiée qu'en partie.

Une première enceinte dont l'établissement remonte à la construction du château ducal, n’embrassa même d'abord que cet édifice, la ville-Haute et le bourg.

Seulement à quatre cent-ans de là, c'est-à-dire quand eût lieu l’érection de la Neuveville, ce carrefour encore fut relié à l'enceinte primitive.

Les fortifications consistaient en murailles et fossés; et sur le développement s'échelonnaient des tours et des portes concourant à la défense de la place.

On y comptait, notamment, onze portes, ayant les noms Bourg, Houdry, Saint-Jean, Armurier, Wisson, Porte-aux-Bois, Phélépin, du Château, Notre-Dame ou Têtefendue, Neuveville ct Saint-Nicolas.

Généralement c11es constituaient chacune d’un massif redoutable, ou tour carrée, avec guichet, gargouille et pont levis. Un front couvrait le côté intérieur du fossé, un autre la rive extérieure; et dans ce bâtiment étaient ménagés un corps-de-garde et une salle pour les réunions de carrefour.

Chaque porte, aussi, était surmontée d'une sorte de houlette, nommée guet des chiens; c'est justifié par des résolutions du Conseil de ville des 3 janvier 1662 et 9 août 1666, prescrivant de relever et restaurer plusieurs de ces guets des chiens occupant les sommets de plusieurs portes de la place.

On conçoit des chiens qui veillaient là pour observer les mouvements hostiles qui seraient dirigés contre les fossés et les murailles de l'enceinte.

 OBSERVATIONS.

Une remarque d'un certain intérêt, touchant l'état ancien et les accroissements de la cité, nous a semblé devoir suivre le précédent tableau.

Si vous voulez bien vous représenter la forme de la ville au XIVe siècle, se constituant de Marbot et de Bar-la-Ville à la droite de l'Ornain ; d'un groupe d'habitations chétives à la rive gauche de cette rivière, que l'on nommait Entredeux-Ponts, et situé sous le canon de la place; du Bourg, du château ducal, de la Ville-Haute, cernés par des fossés et des murailles, de la rue de Véel à côté, vous vous porterez davantage à connaître quel était l'état des parties extérieures qui sont devenues de très-beaux quartiers.

D'abord, dans les dernières années de ce même siècle, on accola un carrefour nouveau appelé Ville-Neuve ou Neuveville. Les murs, régnant le long du Bourg de ce côté, furent abattus; on en dirigea le développement autour de cette Neuveville.

Mais, dès le commencement du XVIe siècle, Bar, vraisemblablement, n'aurait plus été jugé devoir être entretenu comme place de guerre, et les dehors, qui n'étaient que des plages sablonneuses, que des gravières, terme alors usité, furent émancipés et abandonnés à la ville.

D'abord, en 151f, les fossés de la Neuveville lui sont cédés ; d'autres parties lui obviennent, comme les emplacements des rues actuelles du Sud et du Nord ; et aussi des friches et des places vagues en différentes contrées des vallons et des collines.

Or, en 1570 et t575, les officiers de ville procédèrent à des aliénations partielles de ces terrains, à la charge de redevances au profit de la caisse municipale. Les concessionnaires s'engageaient à convertir les parcelles qu'ils acquéraient, en maisons, meix et jardins, en vignes encore.

De là sont surgies des rues nouvelles réunissant une importance que n'ont jamais eues les autres sections de la cité.

L'emplacement des fossés et murs du Bourg, en face de la file des maisons d'Entre-deux-Ponts, ayant encore été cédés par le domaine en l'année 1618, les concessionnaires construisirent, à ce point, des meix et des jardins. Le tablier de la rue était demeuré étroit, peu praticable, on rélargit quand, en 1724, fut résolu l'établissement de la route qui conduit de Strasbourg à Paris.

 RÉGIME MUNICIPAL

Peut-être ici ne messied-il pas de parler des organisations du personnel qui administra la cité?

Le point de départ des notions conservées à cet égard, s'attacherait à un potentat de la race des rois mérovingiens qui, dans .le cours du Ve siècle, est venu à Bar et y a séjourné.

Indépendamment d'une décharge d'impôt, d'une dispensation de franchises et de libertés, ce roi abandonna, aux habitants de la cité, l'élection de ses administrations.

Ces concessions, attribuées aux sections de Bar-la-Ville, du Bourg et, peut-on présumer, de la rue de VéeI, se convertirent, dans la suite, en droit immémorial et qui fut toujours énergiquement soutenu.

Quand est survenu le gouvernement ducal, tout, de ces faveurs, a disparu et, ce qu'il est permis d'apercevoir encore, un châtelain resta privativement chargé de la régie de la cité, colorée fortement de l'influence soldatesque.

Nous ne savons pas distinctement ce qui advint, depuis, de cette régie j cependant, en l'année 1570, où la ville annexait de nouvelles sections, comme le Château et la Ville-Haute, les groupes d'Entre-deux-Ponts, de la Neuveville, de Marbot, de Popey, la cité s'est trouvée partagée en carrefours et en faubourgs.

Sous l'autorité d'un officier supérieur investi du grade de gouverneur et bailli, l'administration municipale réunissait le personnel suivant: un mayeur, un syndic, un contrôleur, des gouverneurs, dont un pour chaque carrefour et les faubourgs j tous élus par les habitant.~ assez fréquemment convoqués en assemblée générale.

Nous avons constaté qu'en l'année 1585, les gouverneurs se trouvaient au nombre de sept; en 1626, au nombre de huit; après l'année 1629, ils furent réduits à des chiffres plus restreints.

Ils exerçaient pendant trois années, exécutant les résolutions de cette assemblée qui délibérait de tout, sous la présidence du mayeur, en plein vent, à l'ombrage d'ormes séculaires, longeant le portail à l'église Notre-Dame. Cette assemblée dirigeait l'action de ces fonctionnaires pour toutes choses intéressant la cité. Il était rédigé acte de ses délibérations par deux notaires.

A la date du 15 novembre 1616, un règlement ducal, qui d'ailleurs, n'a pu nous être procuré, est venu apporter des dispositions nouvelles sur ce qui se pratiquait.

La nomination du mayeur, du syndic, du contrôleur, dût être assujettie à une élection de candidats, au nombre de trois dans les carrefours, en ordre successif, pour chaque office, et le ballotage avait lieu en assemblée générale des habitants. Ils prêtaient serment.

Le mayeur investi était installé aux honneurs, autorité, privilèges, prééminences, profits et émoluments dont avaient joui les derniers et précédents mayeurs.

A ce fonctionnaire appartenait la marque des poids et mesures; laquelle marque était figurée par une fleur de pensée.

Cette fleur, en l'année 1670, subit un échec. Le barbeau l'expulsa, et s'appliqua à la marque des tonneaux et des boisseaux et autres mesures en boisselerie.

En des délibérations du Conseil de ville de différentes époques, notamment en celle du 5 septembre 1650, est constaté que le maire se trouvait en possession constante et immémoriale du droit de pêche dans la rivière d'Ornain, depuis Tronville jusqu'à Revigny.

On a vu ci-dessus qu'il se trouvait parmi le personnel du corps de ville un fonctionnaire qualifié syndic; il Y tenait le second rang et y remplissait un rôle très-important pour la triture des affaires de la commune; il portait la parole dans les assemblées municipales, y introduisant ses propositions sur toutes celles qui devaient être la matière de l'ordre du jour. Louis XIV abolit l'office, et, par son édit du mois de juillet 1690, créa, à sa place, la charge de procureur du 1oi, y adjoignant un secrétaire-greffier.

Le même roi, en août 1692, destitua les maires élus et les remplaça par des maires perpétuels. En même temps, il créa des conseillers assesseurs.

Quatre agents,  au titre d'esvardeurs, durent être élus pour prendre connaissance des rapports de police et des procès verbaux des délits commis dans le finage.

Les hommes de chaque carrefour, embrigadés et assujettis à répondre aux appels d'armes pour assurer le bon ordre et se porter, le cas échéant, à la défense de la cité, étaient commandé, de même en chaque carrefour, par un capitaine, un enseigne et par des sous-officiers, sergents et caporaux.

Des députés, élus par rassemblée générale, furent chargés de traiter, ou préalablement ou définitivement, les affaires sérieuses ou contentieuses. Parfois on les qualifiait simplement élus.

En outre, et toutes fois que les ordres: Clergé, Noblesse et Tiers, étaient convoqués pour se former en Etats, les assemblées des carrefours élisaient, pareillement, et séparément, des députés pour représenter et soutenir les intérêts de la ville en ces Etats.

En l'année 1623, les Élus de la première catégorie se comptaient au nombre de dix j ceux de la seconde au nombre de treize.

Une profonde modification s'introduisit dans l'année 1629.

L'organisation, maintenant le flot populaire des ormes, comporta rétablissement d'un Conseil de ville qui a nombré douze conseillers choisis parmi le clergé, la noblesse et enfin la roture. Le personnel exécutif fut composé d'un maire, d'un syndic général, d'un contrôleur de la mairie, d'un greffier de la mairie, d'un receveur des droits patrimoniaux et d'octrois, avec une suite de subordonnés.

Au maire fut attribuée la présidence du Conseil de ville, dont les délibérations durent être rédigées, non plus par des notaires, mais par un greffier, élu en assemblée des habitants, à vie, et devant aussi remplir les fonctions de receveur.

L'ordonnance de toutes ces dispositions limita l'exercice des fonctions des conseillers, du maire et autres agents, à trois années, après lequel temps on devait les remplacer, s'il n'était préféré de les réélire.

En 1700, une institution apparût, aux ternies de laquelle trois candidats étaient "exigé$ pour les promotions ou pour servir à déterminer le choix de l'un d'eux à occuper un office. Le souverain, s'étant réservé l'examen des procès verbaux d'élection, choisissait et réglait les nominations. Il édicta, Rur le scrutin, sur les conditions à réunir pour être élu, sur les devoirs des hommes désignés fonctionnaires, sur la tenue des assemblées électorales et municipales, des dispositions à désespérer.

Par une ordonnance de 1707, l'essaim si considérable d'officiers, de conseillers et de notables choisis dans les corps du Clergé et de la Chambre des comptes, dans les ordres de la Noblesse et du Tiers-Etat, avec adjonction des lieutenant et procureur généraux du bailliage, qui peuplait la Chambre de ville, fut alors licencié. Le duc en réduisit l'effectif à quatre conseillers, un secrétaire-greffier, un receveur, sous-charge de finance; avec le maire et le syndic survint, en 1719, une réorganisation, encore à finance.

Ces édits, qui n'avaient causé que des tracasseries et des divisions fâcheuses dans la cité, furent cassés en 1730 ; et les habitants autorisés, pour tout ce qui concerne l'Hôtel-de-ville, à reprendre et à appliquer l'ordonnance de 1629.

Il importe de ne pas omettre que, dans les XVIe et XVIIe siècles, où la ville, par suite de la réduction des fortifications, s'ouvrait et s'étendait, des mendiants affluèrent nombreux. Pendant longtemps, joints aux pauvres de la localité, ils créèrent à son administration de graves embarras ; on en était, sans cesse, à des expédients pour procurer assistance, nourriture et travail aux uns et aux autres. La peste qui survint (de 1623 à 1638), commanda des précautions, et le corps municipal institua et salaria des chasse-coquins,  pour refuser l'entrée de l'enceinte aux individus suspects.

Les chasse-coquins, sous la direction des capitaines des carrefours, veillaient aux portes dans ce but; ils fouillaient les habitations pour découvrir les quémands forains ou les étrangers, présumés atteints de contagion, qui se trouvaient cachés, et les expulsaient.

Ensuite de résolutions de la mairie, aux années 1662 à 1665, où la peste avait envahi presque toutes les provinces du royaume, le Conseil de ville de Bar rétablit deux chasse-coquins pour opposer toute résistance à l'entrée, dans la cité, des pauvres et mendiants étrangers.

On les costuma chacun d'une casquette de drap bleu; on les arma d'une petite hallebarde, avec mission, lors des processions, de marcher en tête, aux ailes, près du corps de la Chambre de ville, pour écarter la foule et empêcher le désordre.

Au fur et à mesure de l'écoulement des années, et la civilisation progressant, on les qualifia valets des pauvres, commis aux pauvres.

La ville salariait encore (en 1634) d'autres agents nommés eschargats, sorte de portefaix, pensons-nous, qui pouvaient être préposés au transport des objets destinés à la garnison, comme meubles, bois, vivres et autres articles de consommation.

 SCEAUX.

Jusqu'à l'année 1691, la mairie, pour affirmer l'authenticité de ses expéditions, n'avait employé qu'un grand sceau.

Il offrait l'image de la Sainte Vierge, patronne de la paroisse.

Alors quelqu'un sollicitant de meubler, encore, la mairie d'un petit sceau, la résolution de son adoption décida que l'empreinte consisterait en un écusson où seraient adossés, d'un côté, trois pensées: armes de Bar ; de l'autre, deux barbeaux : armes du duché...

A suivre.

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ESSAI

SUR

LE PRINCIPE GÉNÉRATEUR

DES CONSTITUTIONS POLITIQUES

ET DES AUTRES INSTITUTIONS HUMAINES.

 

 

De Maistre 17

 


CINQIEME EXTRAIT. 

 

XXXI. Le sacre des rois tient à la même racine. Jamais il n'y eut de cérémonie, ou, pour mieux dire, de profession de fois plus significative et plus respectable. Toujours le doigt du pontife a touché le front de la souveraineté naissante. Les nombreux écrivains qui n'ont vu dans ces rites augustes que des vues ambitieuses, et même l'accord exprès de la superstition et de la tyrannie, ont parlé contre la vérité, presque tous même contre leur conscience. Ce sujet mériterait d'être examiné. Quelquefois les souverains ont cherché le sacre, et quelquefois le sacre a cherché les souverains. On en a vu d'autres rejeter le sacre comme un signe de dépendance. Nous connaissons assez de faits pour être en état de juger assez sainement ; mais il faudrait distinguer soigneusement les hommes, les temps, les nations et les cultes. Ici, c'est assez d'insister sur l'opinion générale et éternelle qui appelle la puissance divine à l'établissement des empires.

XXXII. Les nations les plus fameuses de l'antiquité, les plus graves surtout  et les plus sages, telles que les Egyptiens, les Etrusques, les Lacédémoniens

et les Romains, avaient précisément les constitutions les plus religieuses ; et la durée des empires a toujours été proportionnée au degré d'influence que le principe religieux avait acquis dans la constitution politique : Les villes et les nations les plus adonnées au culte divin ont toujours été les plus durables et tes plus sages, comme les siècles les plus religieux ont toujours été les plus distingués par le génie[1].

XXXIII. Jamais les nations n'ont été civilisées que par la religion. Aucun outre instrument connu n'a de prise sur l'homme sauvage. Sans recourir à l'antiquité, qui est très décisive sur ce point, nous en voyons une preuve sensible en Amérique. Depuis trois siècles nous sommes là avec nos lois, nos arts, nos sciences, notre civilisation, notre commerce et notre luxe : qu'avons-nous gagné sur l'état sauvage? Rien. Nous détruisons ces malheureux avec le fer et l'eau-de-vie ; nous les repoussons insensiblement dans l'intérieur des déserts, jusqu'à ce qu'enfin ils disparaissent entièrement, victimes de nos vices autant que de notre cruelle supériorité.

XXXIV.Quelque philosophe a-t-il jamais imaginé de quitter sa patrie et ses plaisirs pour s'en aller dans les forêts de l'Amérique à la chasse des Sauvages, les dégoûter de tous les vices de la barbarie et leur donner une morale[2]? Ils ont bien fait mieux ! ils ont composé de beaux livres pour prouver que le Sauvage était l'homme naturel, et que nous ne pouvions souhaiter rien de plus heureux que de lui ressembler.

Condorcet a dit que les missionnaires n'ont porté en Asie et en Amérique que de honteuses superstitions[3].

Rousseau a dit, avec un redoublement de folie véritablement inconcevable, que les missionnaires ne lui paraissaient guère plus sages que les conquérants[4].

Enfin, leur coryphée a eu le front (mais qu'avait-il à perdre?) de jeter le ridicule le plus grossier sur ces pacifiques conquérants que l'antiquité aurait divinisés[5].

XXXV. Ce sont eux cependant, ce sont les missionnaires qui ont opéré cette merveille si fort au-dessus des forces et même de la volonté humaine. Eux seuls ont parcouru d'une extrémité à l'outre le vaste continent de l'Amérique pour y créer des hommes. Eux seuls ont fait ce que la politique n'avait pas seulement osé imaginer. Mais rien dans ce genre n'égale les missions du Paraguay : c'est là où l'on a vu d'une manière plus marquée l'autorité et la puissance exclusive de la religion pour la civilisation des homme??. On a vanté ce prodige, mais pas assez l'esprit du XVIII siècle et un autre esprit, son complice, ont eu la force d'étouffer, en partie, la voix de la justice et même celle de l'admiration. Un jour peut-être (car on peut espérer que ces grands et nobles travaux seront repris), au sein d'une ville opulente assise sur une antique savane, le père de ces missionnaires aura une statue. On pourra lire sur le piédestal :

 

A L'OSIRIS CHRÉTIEN

 

dont les envoyés ont parcouru la terre

pour arracher les hommes à la misère,

à l'abrutissement et à la férocité,

en leur enseignant l'agriculture,

en leur donnant des lois,

en leur apprenant à connaître et à servir Dieu,

MON PAR LA FORCE DES ARMES,

dont ils n'eurent jamais besoin,

mais par la douce persuasion, les chants moraux,

ET LA PUISSANCE DES HYMNES,

en sorte qu'on les crut des Anges[6].

 

XXXVI. Or, quand on songe que cet Ordre législateur, qui régnait au Paraguay par l'ascendant unique des vertus et des talents, sans jamais s'écarter de la plus humble soumission envers l'autorité légitime même la plus égarée ; que cet Ordre, dis-je, venait en même temps affronter dans nos prisons, dans nos hôpitaux, dans nos lazarets, tout ce que la misère, la

maladie et le désespoir ont de plus hideux et de plus repoussant ; que ces mêmes hommes qui couraient, au premier appel, se coucher sur la paille à côté de l'indigence, n'avaient pas l'air étranger dans les cercles les plus polis ; qu'ils allaient sur les échafauds dire les dernières paroles aux victimes de la justice humaine, et que de ces théâtres d'horreur ils s'élançaient dans les chaires pour y tonner devant les rois[7]; qu'ils tenaient le pinceau à la Chine, le télescope dans nos observatoires, la lyre d'Orphée au milieu des sauvages, et qu'ils avaient élevé tout le siècle de Louis XIV ; lorsqu'on songe enfin qu'une détestable coalition de ministres pervers, de magistrats en délire et d'ignobles sectaires, a pu, de nos jours, détruire cette merveilleuse institution et s'en applaudir, on croit voir ce fou qui mettait glorieusement le pied sur une montre, en lui disant : Je t'empêcherai bien de faire du bruit. —

Mais, qu'est-ce donc que je dis? un fou n'est pas coupable.

XXXVII. J'ai dû insister principalement sur la formation des empires comme l'objet le plus important; mais toutes les institutions humaines sont soumises à la même règle, et toutes sont nulles ou dangereuse* si elles ne reposent pas sur la base de toute existence. Ce principe étant incontestable, que penser d'une génération qui a tout mis en l'air, et jusqu'aux bases mêmes de l'édifice social, en rendant l'éducation purement scientifique? Il était impossible de se tromper d'une manière plus terrible ; car tout système d'éducation qui ne repose pas sur la religion, tombera on un clin d'oeil ou ne versera que des poisons dans l'État, la religion étant, comme l'a dit excellemment Bacon, l'aromate qui empêche la science de se corrompre.

XXXVIII. Seulement on a demandé : Pourquoi une école de théologie dans toutes les universités? La réponse est aisé : C'est afin que les universités subsistent, et que l'enseignement ne se corrompe pas. Primitivement elles ne furent que des écoles théologiques où les autres facultés vinrent se réunir comme des sujettes autour d'une reine, L'édifice de l'instruction publique, posé sur cotte base, avait duré jusqu'à nos jours. Ceux qui l'ont renversé chez eux s'en repentiront longtemps inutilement.

Pour brûler une ville, il ne faut qu'un enfant ou un insensé ; pour la rebâtir, il faut des architectes, des matériaux, des ouvriers, des millions, et surtout du temps.

XXXIX. Ceux qui se sont contentés de corrompre les institutions antiques, en conservant les formes extérieures, ont peut-être fait autant de mal au genre humain. Déjà l'influence des sociétés modernes sur les moeurs et l'esprit national dans une partie considérable du continent de l'Europe, est parfaitement connue[8].

Les universités d'Angleterre ont conservé, sous ce rapport, plus do réputation que les autres ; peut-être parce que les Anglais savent mieux se taire ou se louer à propos ; peut-être aussi que l'esprit public, qui a une force extraordinaire dans ce pays, a su y défendre mieux qu'ailleurs ses vénérables écoles, de l'anathème général. Cependant il faut qu'elles succombent, et déjà le mauvais coeur de Gibbon nous a valu d'étranges confidences sur ce point[9]. Enfin, pour ne pas sortir des généralités, si l'on n'on vient pas aux anciennes maximes, si l'éducation n'est pas rendue aux prêtres, et si la science n'est pas mise partout à la seconde place, les maux qui nous attendent sont incalculables : nous serons abrutis par la science, et c'est le dernier degré de l'abrutissement.

XL. Non seulement la création n'appartient point à l'homme, mais il ne parait pas que notre puissance, non assistée, s'étende jusqu'à changer en mieux les institutions établies. S'il y a quoique chose d'évident pour l'homme, c'est l'existence do deux forces opposées qui se combattent sans relâche dans l'univers.

Il n'y a rien de bon que le mal ne souille et n'altère : il n'y a rien de mal que le bien ne comprime et n'attaque, en poussant sans cesse vers un état plus parfait[10]. Ces deux forces sont présentes partout.

On les voit également dans la végétation des plantes, dans la génération dos animaux, dans la formation des langues, dans celle des empires (doux choses inséparables), etc. Le pouvoir humain ne s'étend peut-être qu'à ôter ou à combattre le mal pour en dégager le bien et lui rendre le pouvoir de germer suivant sa nature. Le célèbre Zanotti a dit :  Il est difficile de changer les choses en mieux[11]. Cette pensée cache un très grand sens sous l'apparence d'une extrême simplicité. Elle s'accorde parfaitement avec une autre pensée d'Origène, qui vaut seule un beau livre. Rien, dit-il, ne peut changer en mieux parmi les hommes, INDIVINEMENT [12]. Tous les hommes ont le sentiment de cette vérité, mois sans être en état de s'en rendre compte. De là cette aversion machinale de tous les bons esprits pour les innovations. Le mot de réforme, on lui-même et avant tout examen, sera toujours suspect à la sagesse, et l'expérience de tous les siècles justifie cette sorte d'instinct. On sait trop quel a été le fruit des plus belles spéculations dans ce genre[13].

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] XÈNOPHON, Memor .Socr., 1, tv, 16. 

[2] Condorcet nous a promis, à la vérité, que les philosophes se chargeraient incessamment de la civilisation et du bonheur des nations barbares. (Esquisse d'un Tableau historique des progrès de l'esprit humain; in-8°, pag. 335.)

[3]  Esquisse, etc. (Ibid., pag. 335.)

[4] Lettre à l'archevêque de Paris.

[5] Eh ! mes amis, que ne restiez-vous dans votre patrie? Vous n'y auriez pas trouvé plus de diables, mais vous y auriez trouvé tout autant de sottises. (VOLTAIRE. Essai sur les mœurs et l'esprit, etc. Introd. De la Magie.) Cherches ailleurs plus de déraison, plus d'indécence, plus de mauvais goût même, vous n'y réussirez pas. C'est cependant ce livre, dont bien peu do chapitres sont exempts de traits semblables, c'est ce colifichet fastueux, que de modernes enthousiastes n'ont pas craint d'appeler un monument de l'esprit humain; sans doute, tomme la chapelle de Versailles et les tableaux de Boucher.

[6] Osiris régnant en Egypte, retira incontinent les Égyptiens de ta vie indigente, souffreteuse et sauvage, en leur enseignant à semer et à planter; en leur establissant des loix; en leur monstrant à honorer et à révérer les Dieux; et depuis, allant par tout le monde, il l'apprivoisa aussi sans y employer aucunement ta force des armes, mais attirant et gagnant la plus part des peuples par douce persuasion et remontrances couchées en chanson et en toute sorte de musique dont les Grecs eurent opinion que c'était le même que Bacchus. (PLUTARQUE d,'Isis et d’Osiris, trad d’Amyot. Edit de Vascosan. TIII pag 287 ; in-8°. Edit Henr. Steph TI pag 634 in-8°. On a trouvé naguère dans une île du fleuve Ponobscot, une peuplade sauvage qui chantait encore un grand nombre de cantiques pieux et instructifs en indien sur la musique de l'Église, avec une précision qu'on trouverait A peine dans les choeurs les mieux composés; l'un des plus beaux airs de l'église de Boston vient de ces Indiens (qui l'avaient appris de leurs maîtres il y a plus de quarante ans), sans que dès lors ces malheureux Indiens aient joui d'aucune espèce d'instruction. (Mercure de France, 5 juillet 1806, n« 259, p. 29 et suiv.)

Le père Salvaterra (beau nom de missionnaire !) justement nommé l’ Apôtre de la Californie, abordait les sauvages les plus intraitables dont jamais on ait eu connaissance, sans autre arme qu'un luth dont il jouait supérieurement. Il se mettait à chanter : In voi credo, o dio miol etc. Hommes et femmes l'entouraient et l’écoutaient en silence. Muratori dit, en parlant de cet homme admirable : Pare favola quitta d'Orfeo ; ma chi sa che non sia succeduto in simil easo ? Les missionnaires seuls ont compris et démontré h vérité de cette fable. On voit môme qu'ils avaient découvert l'espèce de musique digne de s'associer à ces grandes créations.

« Envoyez-nous, écrivaient-ils à leurs amis d'Europe, envoyez-nous les airs des grands maîtres d'Italie, per essere armoniosissimi, sensa tanti imbrogli di violini obbligati, etc. » (MURATORI, Christianesimo felice, etc. Venezia, 1752, in-8, chap. XII, p. 284.)

[7] Loquebar de testimoniis tuis in conspectu regum: et non confundebar. Ps., cxvm, 46. C'est l'inscription mise sous le portrait de Bourdaloue, et que plusieurs de ses collègues ont méritée.

[8] Je ne me permettrai point do publier des notions qui me sont particulières, quelque précieuses qu'elles puissent être d'ailleurs ; mais je crois qu'il est loisible à chacun de réimprimer ce qui est imprimé, et de faire parler un Allemand sur l'Allemagne. Ainsi s'exprime, sur les universités de son pays, un homme que personne n'accusera d'être infatué d'idées antiques.

« Toutes nos universités d'Allemagne, même les meilleures, ont besoin de grandes réformes sur le chapitre des moeurs...Les meilleures même sont un gouffre où se perdent sans ressource l'innocence, la santé et le bonheur futur d'une foule de jeunes gens, et d'où sortent des êtres ruinés de corps et d'âme, plus à charge qu'utiles à la société, etc.. Puissent ces pages  être un préservatif pour les jeunes gens 1 Puissent-ils lire sur la porte de nos universités l'inscription suivante : Jeune homme, c'est ici que beaucoup de tes pareils perdirent le bonheur avec l'innocence ! »

(M. CAMPE, Recueil des voyages pour l'instruction de la jeunesse, in-12, t. II, p. 129.)

[9] Voyez ses Mémoires, où, après nous avoir fait de fort belles révélations sur les universités de son pays, il nous dit en particulier de celle d'Oxford : Elle peut bien me renoncer pour fils d'aussi bon coeur que je la renonce pour mère. Je ne doute pas que cette tendre mère, sensible, comme elle le devait, à une telle déclaration, ne lui ait décerné une épitaphe magnifique : LUBENS MERITO.

Le chevalier William Jones, dans sa lettre à M. Anquetil, donne dans un excès contraire ; mais cet excès lui fait honneur.

[10] On pourrait dire, vers la restitution en entier: expression que la philosophie peut fort bien emprunter à la jurisprudence, et qui jouira, sous cette nouvelle acception, d'une merveilleuse justesse. Quant à l'opposition et au balancement des deux forces, il suffit d'ouvrir les yeux. Le bien est contraire au mal, et la vie à la mort... Considérez toutes les œuvres du Très-Haut, vous les trouverez ainsi deux à deux et opposées l'une à Vautre. Ecoles., XXXIII, 15.

Pour le dire en passant : c'est de là que naît la règle du beau idéal. Rien dans la nature n'étant ce qu'il doit être, le véritable artiste, celui qui peut dire : EST DEUSIN NOBIS, a le pouvoir mystérieux de discerner les traits les moins altérés, et de les assembler pour en former des touts qui n'existent que dans son entendement.

[11] Difficile est mutare in melius. Zanotti cité dans le Transunto della R. Accademiadi Torino. 1788-89,in-8°, p. 6.

[12] Si l'on veut exprimer cette pensée d'une manière plus laconique, et dégagée de toute licence grammaticale, SANS DIEU, RIEN DE MIEUX.ORIG. adv. Cels. I. 26 éd. Ruaei. Paris, 1733. In-fol., 1.1, p. 345.

[13]) Nihit motumex antiquo probabile est. TIT. LIV., XXXIV,53.

 

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SUR

LE PRINCIPE GÉNÉRATEUR

DES CONSTITUTIONS POLITIQUES

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De Maistre 17

 


QUATRIEME EXTRAIT. 

 

XXI. Toute la vérité se trouve réunie dans ces deux autorités. Elles montrent la profonde imbécillité (il est bien permis de parler comme Platon, qui ne se fâche jamais), la profonde imbécillité, dis-je, de ces pauvres gens qui s'imaginent que les législateurs sont des hommes[1], que les lois sont du papier, et qu'on peut constituer les nations avec de l'encre.

Elles montrent au contraire que l'écriture est constamment un signe de faiblesse, d'ignorance ou de danger ; qu'à mesure qu'une institution est parfaite, elle écrit moins ; de manière que celle qui est certainement divine, n'a rien écrit du tout on s'établissant, pour nous faire sentir que toute loi écrite n'est qu'un mal nécessaire, produit, par l'infirmité ou par la malice humaine ; et qu'elle n'est rien du tout, si elle n'a reçu une sanction antérieure et non écrite.

XXII. C'est ici qu'il faut gémir sur le paralogisme fondamental d'un système qui a malheureusement divisé l'Europe. Les partisans de ce système ont dit : Nous ne croyons qu'à la parole de Dieu... Quel abus des mots !  quelle étrange et funeste ignorance des choses divines ! Nous seuls croyons à la parole, tandis que nos chers ennemis s'obstinent à ne croire qu'à l'écriture: comme si Dieu avait pu ou voulu changer la nature des choses dont il est l'auteur, et communiquer à l'écriture la vie et l'efficacité qu'elle n'a pas ! L'Écriture sainte n'est-elle donc pas une écriture? n'a-t-elle pas été tracée avec une plume et un peu de liqueur noire? Sait-elle ce qu'il faut dire à un homme et ce qu'il faut cacher à un autre[2]? Leibnitz et sa servante n'y lisaient-ils pas les mêmes mots? Peut-elle être, cette écriture, outre chose que le portrait du Verbe? Et, quoique infiniment respectable sous ce rapport, si l'on vient à l'interroger, ne faut-il pas qu'elle garde un silence divin? Si on l'attaque enfin, ou si on l'insulte, peut-elle se défendre en l'absence de son père? Gloire à la vérité ! Si la parole éternellement vivante ne vivifie l'écriture, jamais celle-ci ne deviendra parole, c'est-à-dire vie. Que d'autres invoquent donc tant qu'il leur plaira LA PAROLE MUETTE, nous rirons on paix de ce faux dieu; attendant toujours avec une tendre impatience le moment où ses partisans détrompés se jetteront dans nos bras, ouverts bientôt depuis trois siècles.

 XXIII. Tout bon esprit achèvera de se convaincre sur ce point, pour peu qu'il veuille réfléchir sur un axiome également frappant par son importance et par son universalité, c'est que RIEN DE GRAND N'A DE GRANDS COMMENCEMENTS. On ne trouvera pas dans l'histoire de tous les siècles une seule exception à cette loi. Crescit occulto velut arbor oevo; c'est la devise éternelle de toute grande institution ; et de là vient quo toute institution fausse écrit beaucoup, parce qu'elle sent sa faiblesse, et qu'elle cherche à s'appuyer.

De la vérité que je viens d'énoncer résulte l'inébranlable conséquence, que nulle institution grande et réelle ne saurait être fondée sur une loi écrite, puisque les hommes mêmes, instruments successifs de l'établissement, ignorent ce qu'il doit devenir, et que l'accroissement insensible est le véritable signe de la durée, dans tous les ordres possibles de choses. Un exemple remarquable de ce genre se trouve dans la puissance des souverains pontifes, que je n'entends point envisager ici d'une manière dogme tique. Une foule de savants écrivains ont fait, depuis le XVI siècle, une prodigieuse dépense d'érudition pour établir, en remontant jusqu'au berceau du christianisme, que les évêques de Rome n'étaient point, dans les premiers siècles, ce qu'ils furent depuis ; supposant ainsi, comme un point accordé, que tout ce qu'on ne trouve pas dans les temps primitifs, est abus. Or, je le dis sans le moindre esprit de contention, et sans prétendre choquer personne, ils montrent en cela autant de philosophie et de véritable savoir que s'ils cherchaient dans un enfant au maillot les véritables dimensions de l'homme fait. La souveraineté dont je parle dans ce moment est née comme les autres, s'est accrue comme les autres. C'est une pitié de voir d'excellents esprits se tuer à vouloir prouver par l'enfance que la virilité est un abus, tandis qu'une institution quelconque adulte en naissant, est une absurdité au premier chef, une véritable contradiction logique. Si les ennemis éclairés et généreux de cette puissance (et certes, elle en a beaucoup de ce genre), examinent la question sous ce point de vue, comme je les on prie avec amour, je ne doute pas que toutes ces objections tirées de l'antiquité ne disparaissent à leurs yeux comme un léger brouillard.

Quant aux abus, je ne dois point m'en occuper ici.

Je dirai seulement, puisque ce sujet se rencontré sous ma plume, qu'il y a bien à rabattre des déclamations que le dernier siècle nous a fait lire sur ce grand sujet.

Un temps viendra où les papes, contre lesquels on s'est le plus récrié, tels que Grégoire VII, par exemple, seront regardés, dans tous les pays, comme les amis, les tuteurs, les sauveurs du genre humain, comme les véritables génies constituants de l'Europe.

Personne n'en doutera dès que les savants français seront chrétiens, et dès que les savants anglais seront catholiques, ce qui doit bien cependant arriver une fois.

XXIV. Mais par quelle parole pénétrante pourrions nous dans ce moment nous faire entendre d'un siècle infatué de l'écriture et brouillé avec la parole, au point de croire que les hommes peuvent créer des constitutions, des langues et même des souverainetés ; d'un siècle pour qui toutes les réalités sont des mensonges, et tous les mensonges des réalités ; qui ne voit pas même ce qui se passe sous ses yeux ; qui se repaît de livres, et va demander d'équivoques leçons à Thucydide ou à Tite-Live, tout en fermant les yeux à la vérité qui rayonne dans les gazettes du temps?

Si les voeux d'un simple mortel étaient dignes d'obtenir de la Providence un de ces décrets mémorables qui forment les grandes époques de l'histoire, je lui demanderais d'inspirer à quelque nation puissante qui l'aurait grièvement offensée, l'orgueilleuse pensée de se constituer elle-même politiquement, en commençant par les bases. Que si, malgré mon indignité, l'antique familiarité d'un patriarche m'était permise, je dirais : « Accorde-lui tout ! Donne-lui « l'esprit, le savoir, la richesse, la voleur, surtout une confiance démesurée en elle-même, et ce génie à la fois souple et entreprenant, que rien n'embarrasse et que rien n'intimide. Éteins son gouvernement antique ; ôte-lui la mémoire ; tue ses affections ; répands de plus en plus la terreur autour d'elle; aveugle ou glace ses ennemis ; ordonne à la victoire de veiller à la fois sur toutes ses frontières, en sorte  que nul de ses voisins no puisse se mêler de ses affaires, ni la troubler dans ses opérations. Que cette nation soit illustre dans les sciences, riche en philosophes, ivre de pouvoir humain, libre de tout préjugé, de tout lien, de toute influence supérieure : donne-lui tout ce qu'elle désirera, de pour qu'elle ne  puisse dire un jour : Ceci m'a manqué ou cela m'a gênée; qu'elle agisse enfin librement avec cette immensité de moyens, afin qu'elle devienne, sous ton inexorable protection, une leçon éternelle pour le  genre humain. »

XXV. On ne peut, sans doute, attendre une réunion de circonstances qui serait un miracle au pied de la lettre ; mais des événements du même ordre, quoique moins remarquables, se montrent çà et là dans l'histoire, même dans l'histoire de nos jours ; et bien qu'ils n'aient point, pour l'exemple, cette force idéale que je désirais tout à l'heure, ils ne renferment pas moins de grandes instructions.

Nous avons été témoins, il y a moins de vingt-cinq ans, d'un effort solennel fait pour régénérer une grande nation mortellement malade. C'était le premier essai du grand oeuvre, et la préface, s'il est permis de s'exprimer ainsi, de l'épouvantable livre qu'on nous a fait lire depuis. Toutes les précautions furent prises.

Les sages du pays crurent même devoir consulter la divinité moderne dans son sanctuaire étranger. On écrivit à Delphes, et deux pontifes fameux répondirent solennellement[3]. Les oracles qu'ils prononcèrent dans cette occasion ne furent point, comme autrefois des feuilles légères, jouets des vents ; ils sont reliés : …Quidque hae Sapientia possit, Tune patuit…

C'est une justice, au reste, de l'avouer : dans ce que la nation ne devait qu'à son propre bon sons, il y avait des choses qu'on peut encore admirer aujourd'hui.

Toutes les convenances se réunissaient, sans doute, sur la tête sage et auguste appelée à saisir les rênes du gouvernement ; les principaux intéressés dons le maintien dos anciennes lois, faisaient volontairement un superbe sacrifice au bien public ; et, pour fortifier l'autorité suprême, ils se prêtaient à changer une épithète de la souveraineté. — Hélas ! toute la sagesse humaine fut en défaut, et tout finit par la mort.

XXVI. On dira : Mais nous connaissons les causes qui firent manquer l'entreprise. Comment donc? veut-on que Dieu envoie des anges sous formes humaines, chargés de déchirer une constitution? 11 faudra bien toujours quo les causes secondes soient employées : celle-ci ou celle-là, qu'importe? Tous les instruments sont bons dans les mains du grand ouvrier ; mais tel est l'aveuglement des hommes, que, si demain quelques entrepreneurs de constitutions viennent encore organiser un peuple, et le constituer avec un peu de liqueur noire, la foule se hâtera encore de croire au miracle annoncé. On dira de nouveau : Rien n'y manque; tout est prévu, tout est écrit; tandis que, précisément parce que tout serait prévu, discuté et écrit, il serait démontré que la constitution est nulle, et ne présente à l'oeil qu'une apparence éphémère.

XXVII. Je crois avoir lu quelque part qu'il y a bien peu de souverainetés en état de justifier la légitimité de leur origine. Admettons la justesse de l'assertion, il n'en résultera pas la moindre tache sur les successeurs d'un chef dont les actes pourraient souffrir quelques objections : le nuage qui envelopperait plus ou moins l'origine de son autorité ne serait qu'un inconvénient, suite nécessaire d'une loi du monde moral. S'il en était autrement, il s'ensuivrait que le souverain ne pourrait régner légitimement qu'en vertu d'une délibération de tout le peuple, c'est-à-dire par la grâce du peuple; ce qui n'arrivera jamais, car il n'y a rien de si vrai que ce qui a été dit par l'auteur des Considérations sur la France[4] : Que le peuple acceptera toujours ses maîtres et ne les choisira jamais. Il faut toujours que l'origine de la souveraineté se montre hors de la sphère du pouvoir humain, de manière que les hommes mêmes qui paraissent s'en mêler directement ne soient néanmoins que des circonstances.

Quant à la légitimité, si dans son principe elle a pu sembler ambiguë, Dieu s'explique par son premier ministre au département de ce monde, le temps. Il est bien vrai néanmoins que certains présages contemporains trompent peu lorsqu'on est à même de les observer ; mais les détails, sur ce point, appartiendraient à un autre ouvrage.

XXVIII. Tout nous ramène donc à la règle générale : L'homme ne peut faire une constitution, et nulle constitution légitime ne saurait être écrite. Jamais on n'a écrit, jamais on n'écrira à priori le recueil des lois fondamentales qui doivent constituer une société civile ou religieuse. Seulement, lorsque la société se trouve déjà constituée, sans qu'on puisse dire comment, il est possible de faire déclarer ou expliquer par écrit certains articles particuliers ; mais presque toujours ces déclarations sont l'effet ou la cause de très grands maux, et toujours elles coûtent aux peuples plus qu'elles ne valent.

XXIX. A cette règle générale que nulle constitution ne peut être écrite, ni faite à priori, on no connaît qu'une seule exception : c'est la législation de Moïse. Elle seule fut, pour ainsi dire, jetée comme une statue, et écrite jusque dans les moindres détails par un homme prodigieux qui dit FIAT ! sans que jamais son œuvre ait ou besoin depuis d'être, ni par lui ni par d'autres, corrigée, suppléée ou modifiée, Elle seule a pu braver le temps, parce qu'elle ne lui devait rien ; elle seule a vécu quinze cents ans ; et même après que dix-huit siècles nouveaux ont passé sur elle, depuis le grand anathème qui la frappa au jour marqué, nous la voyons, vivante, pour ainsi dire, d'une seconde vie, resserrer encore, par je ne sais quel lien mystérieux qui n'a point de nom humain, les différentes familles d'un peuple qui demeure dispersé sans être désuni : de manière que, semblable à l'attraction et par le même pouvoir, elle agit à distance, et fait un tout d'une foule de parties qui ne se touchent point. Aussi cette législation sort évidemment, pour toute conscience intelligente, du cercle tracé autour du pouvoir humain ; et cette magnifique exception à une loi générale qui n'a cédé qu'une fois et n'a cédé qu'à son autour, démontre seule la mission divine du grand législateur des Hébreux, bien mieux que le livre entier de ce prélat anglais qui, avec la plus forte tête et une érudition immense, a néanmoins eu le malheur d'appuyer une grande vérité sur le plus triste paralogisme.

XXX. Mais puisque toute constitution est divine dans son principe, il n'ensuit que l'homme ne peut rien dans ce genre à moins qu'il ne s'appuie sur Dieu, dont il devient alors l'instrument[5]. Or, c'est une vérité à laquelle le genre humain en corps n'a cessé de rendre le plus éclatant témoignage. Ouvrons l'histoire, qui est la politique expérimentale, nous y verrons constamment le berceau des nations environné de prêtres, et la Divinité toujours appelée au secours de la faiblesse humaine[6]. La table, bien plus vraie que l'histoire ancienne, pour dos yeux préparés, vient encore renforcer la démonstration. C'est toujours un oracle qui fonde les cités ; c'est toujours un oracle qui annonce la protection divine et les succès du héros fondateur. Les Rois surtout, chefs des empires naissants, sont constamment désignés et presque marques par le ciel de quelque manière extraordinaire[7].

Combien d'hommes légers ont ri de la sainte ampoule, sans songer que la sainte ampoule est un hiéroglyphe, et qu'il ne s'agit que de savoir lire[8] !

 

 

 




[1]Parmi une foule de traits admirables dont les Psaumes de David étincellent, je distingue le suivant : Constitue, Domine, legislatorem super cos, ut sciant quoniam homines sunt; c'est-à-dire : « Place, Seigneur, un législateur sur leurs têtes, afin qu'ils sachent qu'ils sont des hommes. — C'est un beau mot !

[2] Revoyez la page 255et suiv.

[3] Rousseau et Mably.

[4] (1) chap. ix, p. 117.

[5] On peut même généraliser l'assertion et prononcer sans exception : Que nulle institution quelconque ne peut durer, si elle n'est fondée sur la religion.

[6] Platon, dans un morceau admirable et tout à fait mosaïque, parle d'un temps primitif à Dieu avait confié l'établissement et le régime des empires, non à des hommes, mais à des génies; puis il ajoute, en parlant de la difficulté de créer des constitutions durables : C'est la vérité même que si Dieu n'a pas présidé à l’établissement d'une cité, et qu'elle n'ait eu qu'un commencement humain, elle ne peut échapper aux plus grands maux II faut donc tâcher, par tous les moyens imaginables, d'imiter le régime  primitif; et nous confiant en ce qu'il y a d'immortel dans l'homme, nous devons fonder les maisons, ainsi que les états, en consacrant comme des lois Us volontés de l'intelligence (suprême).Que si un état (quelle que soit sa forme) est fondé sur le vice, et gouverné par des gens qui foulent aux pieds la justice, il ne lui reste aucun moyen de salut. (PLAT., de Leg., t. VIII, Êdit. Bipont., page 180,181.)

[7] On a fait grand usage dans la controverse de la fameuse règle de Richard de Saint-Victor : Quod semper, quoi ubique, quod ab omnibus. Mais cette règle est générale et peut, je crois, être exprimée ainsi : Toute croyance constamment universelle est vraie; et toutes les fois qu'en séparant d'une croyance quelconque certains articles particuliers aux différentes nations, il reste quelque chose de commun à toutes, ce reste est une vérité.

[8] Toute religion, par la nature même des choses, pousse une mythologie qui lui ressemble. Celle de la religion chrétienne est, par cette raison, toujours chaste, toujours utile, et souvent sublime, sans que (par un privilège particulier) il soit jamais possible de la confondre avec la religion même. De manière que nul mythe chrétien ne peut nuire, et que souvent il mérite toute l'attention de l'observateur.

 

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ESSAI

SUR

LE PRINCIPE GÉNÉRATEUR

DES CONSTITUTIONS POLITIQUES

ET DES AUTRES INSTITUTIONS HUMAINES.

 

 

 

De Maistre 17

 

TROISIEME EXTRAIT.

 

XI. S'il y a quelque chose de connu, c'est la comparaison de Cicéron au sujet du système d'Epicure, qui voulait bâtir un monde avec les atomes tombant au hasard dans le vide. On me ferait plutôt croire, disait le grand orateur, que des lettres fêtées en l'air pourraient s'arranger, en tombant, de manière à former un poème.

Des milliers de bouches ont répété et célébré cette pensée ; je ne vois pas cependant que personne ait songé à lui donner le complément qui lui manque.

Supposons que des caractères d'imprimerie jetés à pleines mains du haut d'une tour viennent former à terre d’Athalie de Racine, qu'en résultera-t-il? Qu'une intelligence a présidé à la chute et à l'arrangement des caractères. Le bon sens ne conclura jamais autrement.

XII. Considérons maintenant une constitution politique quelconque, celle de l'Angleterre, par exemple.

Certainement elle n'a pas été faite à priori. Jamais des hommes d'État ne se sont assemblés et n'ont dit : Créons trois pouvoirs; balançons-les de telle manière, etc. ; personne n'y a pensé. La constitution est l'ouvrage des circonstances, et le nombre de ces circonstances est infini. Les lois romaines, les lois ecclésiastiques, les lois féodales ; les coutumes saxonnes, normandes et danoises ; les privilèges, les préjugés et les prétentions de tous les ordres ; les guerres, les révoltes, les révolutions, la conquête, les croisades ; toutes les vertus, tous les vices, toutes les connaissances, toutes les erreurs, toutes les passions ; tous ces éléments, enfin, agissant ensemble, et formant par leur mélange et leur action réciproque dos combinaisons multipliées par myriades de millions, ont produit enfin, après plusieurs siècles, l'unité la plus compliquée et le plus bel équilibre de forces politiques qu'on ait jamais vu dans le monde[1] (1).

XIII. Or, puisque ces éléments, ainsi projetés dans l'espace, se sont arrangés en si bel ordre, sans que, parmi cette foule innombrable d'hommes qui ont agi dans ce vaste champ, un soûl ait jamais su ce qu'il faisait par rapport au tout, ni prévu ce qui devait arriver, il s'ensuit que ces éléments étaient guidés dans leur chute par une main infaillible, supérieure à l'homme. La plus grande folie, peut-être, du siècle des folies, fut de croire que des lois fondamentales pouvaient être écrites à priori; tandis qu'elles sont évidemment l'ouvrage d'une force supérieure à l'homme ; et que l'écriture même, très postérieure, est pour elle le plus grand signe de nullité.

XIV. Il est bien remarquable quo Dieu, ayant daigné parler aux hommes, a manifesté lui-même ces vérités dans les deux révélations que nous tenons de sa bonté. Un très habile homme qui a fait, à mon avis, une sorte d'époque dans notre siècle, à raison du combat à outrance qu'il nous montre dans ses écrits entre les préjugés les plus terribles de siècle, de secte, d'habitudes, etc., et les intentions les plus pures, les mouvements du coeur le plus droit, les connaissances les plus précieuses ; cet habile homme, dis-je, a décidé qu'une instruction venant immédiatement de Dieu, ou donnée seulement par ses ordres, DEVAIT premièrement certifier aux hommes l'existence de cet ÊTRE. » C'est précisément le contraire ; car le premier caractère de cette instruction est de no révéler directement ni l'existence de Dieu, ni ses attributs, mais de supposer le tout antérieurement connu, sans qu'on sache ni pourquoi, ni comment. Ainsi elle ne dit point : Il n'y a, ou vous ne croirez qu'un seul Dieu éternel, tout-puissant, etc., elle dit (et c'est son premier mot), sous une forme purement narrative : Au commencement Dieu créa, etc. ; par où elle suppose que le dogme est connu avant l'Écriture.

XV. Passons au christianisme, qui est la plus grande de toutes les institutions imaginables, puisqu'elle est toute divine, et qu'elle est faite pour les hommes et pour tous les siècles. Nous la trouverons soumise à la loi générale. Certes, son divin auteur était bien le maître d'écrire lui-même ou de faire écrire ; cependant il n'a fait ni l'un ni l'autre, du moins en forme législative.

Le Nouveau-Testament, postérieur à la mort du législateur, et même à rétablissement de la religion, présente une narration, des avertissements, des préceptes moraux, des exhortations, des ordres, des menaces, etc., mais nullement un recueil de dogmes énoncés en forme impérative. Les évangélistes, en racontant cette dernière cène où Dieu nous aima JUSQU'A LA FIN, avaient là une belle occasion de commander par écrit à notre croyance ; ils se gardent cependant do déclarer ni d'ordonner rien. On lit bien dans leur admirable histoire : Allez, enseignez; mais point du tout : Enseignez ceci ou cela. Si le dogme se présente sous la plume de l'historien sacré, il l'énonce simplement comme une chose antérieurement

connue[2]. Les symboles qui parurent depuis sont des professions de foi pour se reconnaître, ou pour contredire les erreurs du moment. On y lit : « Nous croyons; jamais vous croirez. Nous les récitons en particulier : nous les chantons dans les temples, sur la lyre et sur l'orgue[3], comme de véritables prières, parce qu'ils sont des formules de soumission, de confiance et de foi adressées à Dieu, et non des ordonnances adressées aux hommes. Je voudrais bien voir la Confession à d’Augsbourg ou les trente-neuf articles mis en musique ; cela serait plaisant[4].

Bien loin que les premiers symboles contiennent l'énoncé de tous nos dogmes, les chrétiens d'alors auraient au contraire regardé comme un grand crime de les énoncer tous. Il en est de même dos saintes Écritures : jamais il n'y eut d'idée plus creuse que celle d'y chercher la totalité des dogmes chrétiens : il n'y a pas une ligne dans ces écrits qui déclare, qui laisse seulement apercevoir le projet d'en faire un code ou une déclaration dogmatique de tous les articles de foi.

XVI. Il y a plus : si un peuple possède un de ces codes de croyance, on peut être sûr de trois choses :

1. Que la religion de ce peuple est fausse ;

2. Qu'il a écrit son code religieux dans un accès de fièvre ;

3. Qu'on s'en moquera en pou de temps chez cette nation même, et qu'il no peut avoir ni force ni durée.

Tels sont, par exemple, ces fameux ARTICLES, qu'on signe plus qu'on ne les lit, et qu'on lit plus qu'on ne les croit[5]. Non seulement ce catalogue do dogmes est compté pour rien, ou à pou près, dans le pays qui l'a vu naître ; mais de plus il est évident, même pour l'oeil étranger, que les illustres possesseurs de cette fouille de papier en sont fort embarrassés. Ils voudraient bien la faire disparaître, parce qu'elle impatiente le bon sens national éclairé par le temps, et parce qu'elle leur rappelle une origine malheureuse ; mais la constitution est écrite.

XVII. Jamais, sans doute, ces mêmes Anglais n'auraient demandé la grande charte, si les privilèges de la nation n'avaient pas été violés ; mais jamais aussi ils ne l'auraient demandée, si les privilèges n'avaient pas existé avant la charte. Il en est de l'Église comme de l'État : si jamais le christianisme n'avait été attaqué, jamais il n'aurait écrit pour fixer le dogme ; mais jamais aussi le dogme n'a été fixé par écrit, quo parce qu'il existait antérieurement dans son état nature), qui est celui de parole.

Les véritables auteurs du concile de Trente furent les deux grands novateurs du XVIième  siècle[6]. Leurs disciples, devenus plus calmes, nous ont proposé depuis d'effacer cotte loi fondamentale, parce qu'elle contient quelques mots difficiles pour eux ; et ils ont essayé de nous tenter, en nous montrant comme possible à ce prix une réunion qui nous rendrait complices au lieu de nous rendre amis ; mais cette demande n'est ni théologique ni philosophique. Eux-mêmes amenèrent jadis dans la langue religieuse ces mots qui les fatiguent, désirons qu'ils apprennent aujourd'hui à les prononcer. La foi, si la sophistique opposition no l'avait jamais forcée d'écrire, serait mille fois plus angélique elle pleure sur ces décisions que la révolte lui arracha et qui furent toujours des malheurs, puisqu'elles supposent toutes le doute ou l'attaque, et qu'elles ne purent naître qu'au milieu des commotions les plus dangereuses. L'état de guerre éleva ces remparts vénérables autour de la vérité : ils la défendent sans doute, mais ils la cachent ; ils la rendent inattaquable, mais par là même moins accessible. Ah ! ce n'est pas ce qu'elle demande, elle qui voudrait serrer le genre humain dans ses bras.

XVIII. J'ai parlé du christianisme comme système de croyance ; je vais maintenant l'envisager comme souveraineté, dans son association la plus nombreuse.

Là, elle est monarchique, comme tout le monde le sait, et cela devrait être, puisque la monarchie devient par la nature même des choses, plus nécessaire à mesure que l'association devient plus nombreuse. On n'a point oublié qu'une bouche impure se fit cependant approuver de nos jours, lorsqu'elle dit que la France était géographiquement monarchique. Il serait difficile, on effet, d'exprimer plus heureusement une vérité plus incontestable. Mais si l'étendue de la France repousse seule l'idée de toute autre espèce de gouvernement, à plus forte raison cette souveraineté qui, par l'essence même de sa constitution, aura toujours des sujets sur tous les points du globe, ne pouvait être que monarchique ; et l'expérience sur ce point se trouve d'accord avec la théorie. Cela posé, qui ne croirait qu'une toile monarchie se trouve plus rigoureusement déterminée et circonscrite que toutes les autres, dans la prérogative de son chef? C'est cependant le contraire qui a eu lieu. Lisez les innombrables volumes enfantés par la guerre étrangère, et même par une espèce de guerre civile qui a ses avantages et ses inconvénients, vous verrez que de tout côté on ne cite que des faits ; et c'est une chose surtout bien remarquable que le tribunal suprême ait constamment laissé disputer sur la question qui se présente à tous les esprits comme la plus fondamentale de la constitution, sans avoir voulu jamais la décider par une loi formelle ; ce qui devait être ainsi, si je ne me trompe infiniment, à raison précisément de l'importance fondamentale de la question[7]. Quelques hommes sans mission, et téméraires par faiblesse, tenteront de la décider on 1682, en dépit d'un grand homme ; et ce fut une des plus solennelles imprudences qui aient jamais été commises dans le monde.

Le monument qui nous en est resté est condamnable sans doute sous tous les rapports ; mais il l'est surtout par un côté qui n'a pas été remarqué, quoiqu'il prête le flanc plus que tout autre à une critique éclairée La fameuse déclaration osa décider par écrit et sans nécessité, mémo apparente (ce qui porto la faute à l'excès), une question qui devait être constamment abandonnée à une certaine sagesse pratique, éclairée par la conscience UNIVERSELLE. Ce point de vue est le seul qui se rapporte au dessein de cet ouvrage, mais il est bien digne des méditations de tout esprit juste et de tout cœur droit.

XIX. Ces idées ne sont point étrangères (prises dans leur généralité) aux philosophes de l'antiquité : ils ont bien senti la faiblesse, j'ai dit le néant de l'écriture dans les grandes institutions ; mais personne n'a mieux vu, ni mieux exprimé cette vérité que Platon, qu'on trouve toujours le premier sur la route de toutes les grandes vérités. Suivant lui, d'abord, «l'homme  qui doit toute son instruction à l'écriture, n'aura  jamais que l'apparence de la sagesse. La parole, ajoute-t-il, est à l'écriture ce qu'un homme est à son portrait. Les productions de la peinture se présentent  à nos yeux comme vivantes ; mais si on les interroge elles gardent le silence avec dignité. Il on est de même de l'écriture, qui ne sait ce qu'il faut dire à un homme, ni ce qu'il faut cacher à un autre. Si l'on vient à l'attaquer ou à l'insulter sans raison, elle ne peut se défendre ; car son père n'est jamais là pour la soutenir. De manière que celui qui s'imagine pouvoir établir par l'écriture seule une doctrine claire et durable, EST UN GRAND SOT. S'il possédait réellement les véritables germes de la Vérité, il se  garderait bien de croire qu'avec un peu de liqueur noire et une plume il pourra les faire germer dans l'univers, les défendre contre l'inclémence des  saisons et leur communiquer l'efficacité nécessaire. Quant à celui qui entreprend d'écrire des lois ou des constitutions civiles, et qui se figure que parce qu'il les a écrites il a pu leur donner l'évidence et la stabilité convenables, quelque puisse être cet homme, particulier ou législateur, et soit qu'on le dise ou  qu'on ne le dise pas, il s'est déshonoré ; car il a  prouvé par là qu'il ignore également ce que c'est que l'inspiration et le délire, le juste et l'injuste, le bien et le mal ; or, cette ignorance est une ignominie, quand même la masse entière du vulgaire applaudirait.

XX. Après avoir entendu la sagesse des nations, il ne sera pas inutile, je pense, d'entendre encore la philosophie chrétienne.

« Il eût été sans doute bien à désirer, » a dit le plus éloquent des Pères grecs, « que nous n'eussions jamais eu besoin de l'écriture, et que les préceptes divins, ne fussent écrits quo dans nos coeurs, par la grâce,  comme ils le sont par l'encre, dans nos livres : mais, puisque nous avons perdu cette grâce par notre faute, saisissons donc, puisqu'il le faut, une planche au lieu du vaisseau, et sans oublier cependant la supériorité du premier état. Dieu ne révéla jamais rien par écrit aux élus de l'Ancien-Testament ; toujours il leur parla directement, parce qu'il voyait la pureté de leurs coeurs ; mois le peuple hébreu s'étant précipité dans l'abime des vices, il fallut des livres et des lois. La même marche s'est renouvelée sous l'empire de la nouvelle révélation ; car le Christ n'a pas laissé un seul écrit à ses Apôtres.  Au lieu de livre il leur promit le Saint-Esprit. C'est luit leur dit-il, qui vous inspirera ce que vous aurez  à dire. Mais parce que, dans la suite des temps, des hommes coupables se révoltèrent contre les dogmes et contre la morale, il fallut en venir aux livres. »

 

 

 



[1] Tacite croyait que cette forme de gouvernement ne serait jamais qu'une théorie idéale ou une expérience passagère. Le meilleur de tous les gouvernements», dit-il (d'après Cicéron, comme on sait), «serait celui qui résulterait du mélange des trois pouvoirs balancés l'un par l'autre ; mais ce gouvernement n'existerai jamais ; ou, s'il se montre, il ne durera pas. » (Annal., IV, 33.) Le bon sens anglais peut cependant le faire durer bien plus longtemps qu'on ne pourrait l'imaginer, en subordonnant sans cesse, mais plus ou moins, la théorie, ou ce qu'on appelle les principes, aux leçons de l'expérience et de la modération : ce qui serait impossible, si les principes étaient écrits.

[2] Il est très remarquable que les évangélistes mêmes ne prirent la plume que tard, et principalement pour contredire des histoires fausses publiées de leur temps. Les épitres canoniques naquirent aussi de causes accidentelles : jamais l'Écriture n'entra dans le plan primitif des fondateurs. Mill, quoique protestant, l'a reconnu expressément. (Pro leg. in Nov. Test, grac, p. 1, n° 65. Et Hobbes avait déjà fait la même observation en Angleterre (HOBBES 'ST ipos in three discourses. Dis. The III p. 265,in-8.)

[3] In chordis et organo. Ps., CL,4.

[4] La raison ne peut que parler, c'est l'amour qui chante; et voilà pourquoi nous chantons nos symboles ; car la foi n'est qu'une croyance par amour; elle ne réside point seulement dans l'entendement : elle pénètre encore et s'enracine dans la volonté. Un théologien philosophe a dit avec beaucoup de vérité et de finesse : t II y a bien de la différence entre croire et juger qu'il faut croire. » Aliud est credere, aliud judicare esse credendum. (Léon. Lestii Opuicula. Lugd. 1651, in-fol. pag. 556, col. 2. De Praedestinatione.)

[5] GIBBON dans ses Mémoires,1.1, chap. vi, de la traduction française

[6] On peut faire la môme observation en remontant jusqu'à Arius : jamais l'Église n'a cherché à écrire ses dogmes; toujours on l'y a forcée.

[7] Je ne sais si les Anglais ont remarqué que le plus docte et le plus fervent défenseur de la souveraineté dont il s'agit ici, intitule ainsi un de ses chapitres : Que la monarchie mixte tempérée d'aristocratie et de démocratie, vaut mieux que la monarchie pure. (BELLARMINUS, de summo Pontif., cap. H.) Pas mal pour un fanatique !

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ESSAI

SUR

LE PRINCIPE GÉNÉRATEUR

DES CONSTITUTIONS POLITIQUES

ET DES AUTRES INSTITUTIONS HUMAINES.

 De Maistre 17

 

DEUXIEME EXTRAIT.

 

 

VI.Dans la séance de la chambre des communes du 26 juin 1807, un lord cita l'autorité d'un grand homme d'État pour établir que le Roi n'a pas le droit de dissoudre le parlement pendant la session; mais cette opinion fut contredite. Où est la loi? Essayez de la faire, et de fixer exclusivement par écrit le cas où le Roi a ce droit ; vous amènerez une révolution.

Le Roi, dit alors l'un des membres, a ce droit lorsque l'occasion est importante; mais qu'est-ce qu'une occasion importante? Essayez encore de le décider par écrit.

VII.Mais voici quelque chose de plus singulier.

Tout le monde se rappelle la grande question agitée avec tant de chaleur en Angleterre en l'année 1806 : il s'agissait de savoir si la cumulation d'un emploi de judicature avec une place de membre du conseil privé s'accordait ou non avec les principes de la constitution anglaise; dans la séance de cette même chambre de communes du 3 mars, un membre observa que l'Angleterre est gouvernée par un corps (le conseil privé) que la constitution ignore[1]. Seulement, ajouta-t-il, elle le laisse faire[2].

Voilà donc chez cette sage et justement fameuse Angleterre un corps qui gouverne et fait tout dans le \rai, mais que la constitution ne connaît pas. Delolme a oublié ce trait, que je pourrais appuyer de plusieurs autres.

Après cela, qu'on vienne nous parler de constititutions écrites et de lois constitutionnelles faites à priori. On ne conçoit pas comment un homme sensé peut rêver la possibilité d'une pareille chimère.

Si l'on s'avisait de faire une loi en Angleterre pour donner une existence constitutionnelle au conseil privé, et pour régler ensuite et circonscrire rigoureusement ses privilèges et ses attributions, avec les précautions nécessaires pour limiter son influence et l'empêcher d'en abuser, on renverserait l'État.

La véritable constitution anglaise est cet esprit public admirable, unique, infaillible, au-dessus de tout éloge, qui mène tout, qui sauve tout. — Ce qui est écrit n'est rien [3].

VIII.On jeta les hauts cris, sur la fin du siècle dernier, contre un ministre qui avait conçu le projet d'introduire cette même constitution anglaise (ou ce qu'on appelait de ce nom) dans un royaume en convulsion qui en demandait une quelconque avec une espèce de fureur. Il eut tort, si l'on veut, autant du moins qu'on peut avoir tort lorsqu'on est de bonne foi ; ce qu'il est bien permis de supposer, et ce que je crois de tout mon coeur. Mais qui donc avait le droit de le condamner? Vel duo, vel nemo. Il ne déclarait pas vouloir rien détruire de son chef, il voulait seulement, disait-il, substituer une chose qui lui paraissait raisonnable, à une autre dont on ne voulait plus, et qui même par le fait n'existait plus. Si l'on suppose d'ailleurs le principe comme posé (et il l'était en effet), que l'homme peut créer une constitution, ce ministre (qui était certainement un homme) avait droit de faire la sienne tout comme un autre, et plus qu'un autre. Les doctrines sur ce point étaient-elles douteuses? Ne croyait-on pas de tout côté qu'une constitution est un ouvrage d'esprit comme une ode ou une tragédie? Thomas Payne n'avait-il pas déclaré avec une profondeur qui ravissait les universités, qu'une constitution n'existe pas tant qu'on ne peut la mettre dans sa poche? Le dix-huitième siècle, qui ne s'est douté de rien, n'a douté de rien : c'est la règle ; et je ne crois pas qu'il ait produit un seul jouvenceau de quelque talent qui n'ait fait trois choses au sortir du collège : une néopédie, une constitution et un monde. Si donc un homme, dans la maturité de l'âge et du talent, profondément versé dans les sciences économiques et dans la philosophie du temps, n'avait entrepris que la seconde de ces choses seulement, je l'aurais trouvé déjà excessivement modéré ; mais j'avoue qu'il me parait un véritable prodige de sagesse et de modestie lorsque je le vois, mettant (au moins comme il le croyait) l'expérience à la place des folles théories, demander respectueusement une constitution aux Anglais, au lieu de la faire lui-même. On dire : Cela même n'était pas possible. Je le sais, mais il ne le savait pas : et comment l'aurait-il su? Qu'on me nomme celui qui le lui avait dit.

IX.Plus on examinera le jeu de l'action humaine dans la formation des constitutions politiques, et plus on se convaincra qu'elle n'y entre que d'une manière infiniment subordonnée, ou comme simple instrument ; et je ne crois pas qu'il reste le moindre doute sur l'incontestable vérité des propositions suivantes :

1. Que les racines des constitutions politiques existent avant toute loi écrite ;

2. Qu'une loi constitutionnelle n'est et ne peut être que le développement ou la sanction d'un droit préexistant et non écrit ;

3. Que ce qu'il y a de plus essentiel, de plus intrinsèquement constitutionnel, et de véritablement fondamental, n'est jamais écrit, et même ne saurait l'être, sans exposer l'État ;

4. Que la faiblesse et la fragilité d'une constitution sont précisément en raison directe de la multiplicité des articles constitutionnels écrits[4] (1).

X.Nous sommes trompés sur ce point par un sophisme si naturel, qu'il échappe entièrement à notre attention. Parce que l'homme agit, il croit agir seul, et parce qu'il a la conscience de sa liberté, il oublie sa dépendance. Dans l'ordre physique il entend raison ; et quoiqu'il puisse, par exemple, planter un gland, l'arroser, etc., cependant il est capable de convenir qu'il ne fait pas des chênes, parce qu'il voit l'arbre croître et se perfectionner sans que le pouvoir humain s'en mêle, et que d'ailleurs il n'a pas fait le gland ; mais dans l'ordre social, où il est présent et agent, il se met à croire qu'il est réellement l'auteur direct de tout ce qui se fait par lui : c'est, dans un sens, la truelle qui se croit architecte. L'homme est intelligent, il est libre, il est sublime, sans doute ; mais il n'en est pas moins un outil de Dieu, suivant l'heureuse expression de Plutarque dans un beau passage qui vient de lui-même se placer ici.

« Il ne faut pas s'esmerveiller, dit-il, si les plus belles et les plus grandes choses du monde se font par la volonté et providence de. Dieu, attendu que, en toutes les plus grandes et principales parties du monde, il y a une ame; car l'organe et util de l'ame, c'est le corps, et l'ame est L'UTIL DE DIEU. Et comme le corps a de soy plusieurs mouvements, et que la pluspart, mesmement les plus nobles, il les a de l'ame, aussy l'ame ne faict ne plus, ne moins, auscunes de ses opérations, estant meuë d'elle-mesme; es autres, elle se laisse manier, dresser et tourner à Dieu, comme il lui plaist; estant le plus bel organe et le plus adroist util qui sçauroit estre: car ce seroit chose estrange que le vent, les nuées et les pluyes fussent instruments de Dieu, avec lesquels il nourrit et entretient plusieurs créatures, et en perd aussy et deffaict plusieurs austres, et qu'il ne se servist nullement des animaux à faire pas une de ses oeuvres, Ains est beaucoup plus vraysemblable, attendu qu'ils dépendent totalement de la puissance de Dieu, qu'ils servent à tous les mouvements et secondent toutes les volontés de Dieu, plus-tost que les arcs ne s'accommodent aux Scythes, les lyres aux Grecs ne les haubois[5]. »

On ne saurait mieux dire ; et je ne crois pas que ces belles réflexions trouvent nulle port d'application plus juste que dans la formation des constitutions politiques où l'on peut dire, avec une égale vérité, que l'homme fait tout et ne fait rien.

 

 



[1] This country is governed by a body not known by Législature.

[2] Connivedat. V. le LondonChronicledu 4 mars 1806. Observez que ce mot de Législature, renfermant les trois pouvoirs, il suit de cette assertion que le Roi même ignore te conseil privé.— Je crois cependant qu'il s'en doute.

[3]Cette constitution turbulente, dit Hume, toujours flottante entre la prérogative et le privilège, présente une foule d'autorités pour et contre. (Ilist. d'Angl., Jacques I", chap. XLVIÎ, ann. 1621.) Hume, en disant ainsi la vérité, ne manque point de respect à son pays ; il dit ce qui est et ce qui doit être.

 

[4] Ce qui peut servir de commentaire au mot célèbre de Tacite : Pessimae Reipublicae plurimae Leges.

[5] PLUTARQUE. Banquet des sept Sages, traduction d'Amyot.

 


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ESSAI

SUR

LE PRINCIPE GÉNÉRATEUR

DES CONSTITUTIONS POLITIQUES

ET DES AUTRES INSTITUTIONS HUMAINES.

 De Maistre 17

 

 


PREMIER EXTRAIT.

 

I. Une des grandes erreurs du siècle qui les professa toutes, fut de croire qu'une constitution politique pouvait être écrite et créée à priori, tandis que la raison et l'expérience se réunissent pour établir qu'une constitution est une oeuvre divine, et que ce qu'il y a précisément do plus fondamental et de plus essentiellement constitutionnel dans les lois d'une nation ne saurait être écrit.

II. On a cru souvent faire une excellente plaisanterie aux Français en leur demandant dans quel livre était écrite la loi salique? mais Jérôme Bignon répondait fort à propos, et très probablement sans savoir à quel point il avait raison, qu'elle était écrite ES cœurs des Français. En effet, supposons qu'une loi de cette importance n'existe que parce qu'elle est écrite, il est certain que l'autorité quelconque qui l'aura écrite, aura le droit de l'effacer ; la loi n'aura donc pas ce caractère de sainteté et d'immutabilité qui distingue les lois véritablement constitutionnelles. L'essence d'une loi fondamentale est que personne n'ait le droit de l'abolir : or, comment sera-t-elle au-dessus de tous, si quelqu'un l'a faite? L'accord du peuple est impossible ; et, quand il en serait autrement, un accord n'est point une loi, et n'oblige personne, à moins qu'il n'y ait une autorité supérieure qui le garantisse.

Locke a cherché le caractère de la loi dans l'expression des volontés réunies ; il faut être heureux pour rencontrer ainsi le caractère qui exclut précisément l'idée de loi. En effet, les volontés réunies forment le règlement et non la loi, laquelle suppose nécessairement et manifestement une volonté supérieure qui se fait obéir[1] . Dans le système de Hobbes » (le même qui a fait tant de fortune dans notre siècle sous la plume de Locke), « la force des lois civiles ne porte que sur une convention ; mais s'il n'y a point de loi naturelle qui ordonne d'exécuter les lois qu'on a faites, de  quoi servent-elles? Les promesses, les engagements,  les serments ne sont que des paroles : il est aussi aisé de rompre ce lien frivole, que de le former. Sans le dogme d'un Dieu législateur, toute obligation morale est chimérique. Force d'un côté, impuissance  de l'autre, voilà tout le lien des sociétés humaines[2]. »

Ce qu'un sage et profond théologien a dit ici de l'obligation morale, s'applique avec une égale vérité a l'obligation politique ou civile. La loi n'est proprement loi, et ne possède une véritable sanction qu'en la supposant émanée d'une volonté supérieure ; en aorte que son caractère essentiel est de n'être pas la volonté de tous. Autrement les lois ne seront, comme on vient de le dire, que des règlements; et, comme le dit encore l'auteur cité tout à l'heure, « ceux qui ont eu la liberté de faire ces conventions, ne se sont pas ôté le pouvoir de les révoquer ; et leurs descendants, qui n'y ont eu aucune part, sont encore moins tenus de les observer[3]. » De là vient que le bon sens primordial, heureusement antérieur aux sophismes, a cherché de tous côtés la sanction des lois dans une puissance au-dessus de l'homme, soit en reconnaissant que la souveraineté vient de Dieu, soit en révérant certaines lois écrites, comme venant de lui.

III. Les rédacteurs des lois romaines ont jeté, sans prétention, dans le premier chapitre de leur collection, un fragment de jurisprudence grecque bien remarquable.

Parmi les lois qui nous gouvernent, dit ce passage, les unes sont écrites et les autres ne le sont pas.

Rien de plus simple et rien de plus profond. Connaît-on quelque loi turque qui permette expressément au souverain d'envoyer immédiatement un homme à la mort, sans la décision intermédiaire d'un tribunal?

Connait-on quelque loi écrite, même religieuse, qui le défende aux souverains do l'Europe chrétienne[4]?

Cependant le Turc n'est pas plus surpris de voir son maître ordonner immédiatement la mort d'un homme, que de le voir aller à la mosquée. Il croit, avec toute l'Asie, et même avec toute l'antiquité, que le droit de mort exercé immédiatement est un apanage légitime de la souveraineté. Mais nos princes frémiraient à la seule idée de condamner un homme à mort ; car, selon notre manière de voir, cette condamnation serait un meurtre abominable : et cependant je doute qu'il fût possible de le leur défendre par une loi fondamentale écrite, sans amener des maux plus grands que ceux qu'on aurait voulu prévenir.

IV. Demandez à l'histoire romaine quel était précisément le pouvoir du sénat ; elle demeurera muette, du moins quant aux limites précises de ce pouvoir. On voit bien en général que celui du peuple et celui du sénat se balançaient mutuellement, et ne cessaient de se combattre ; on voit bien que le patriotisme ou la lassitude, la faiblesse ou la violence terminaient ces luttes dangereuses, mois nous n'en savons pas davantage[5]. En assistant à ces grandes scènes de l'histoire, on se sent quelquefois tenté de croire que les choses seraient allées beaucoup mieux s'il y avait eu des lois précises pour circonscrire les pouvoirs ; mais ce serait une grande erreur : de pareilles lois, toujours compromises par des cas inattendus et des exceptions forcées, n'auraient pas duré six mois, ou elles auraient renversé la république.

V. La constitution anglaise est un exemple plus près de nous, et par conséquent plus frappant. Qu'on l'examine avec attention : on verra qu'elle ne va qu'en n’allant pas (si ce jeu de mots est permis). Elle ne se soutient que par les exceptions, l’habeas corpus, par exemple, a été si souvent et si longtemps suspendu,  qu'on a pu douter si l'exception n'était pas devenue règle. Supposons un instant quo les auteurs de ce fameux acte eussent eu la prétention de fixer le cas où il pourrait être suspendu, ils l'auraient anéanti par le fait.

 

A suivre...




[1] L'homme dans l'état de nature n'avait que des droits... « En entrant dans la société, je renonce à ma volonté particulière i pour me conformer à la loi, qui est la volonté générale.»— Le Spectateur français (t. I, p. 194) s'est justement moqué de cette définition ; mais il pouvait observer de plus qu'elle appartient au siècle, et surtout à Locke, qui a ouvert ce siècle d'une manière si funeste.

[2] BERGIER, Traité hist. et dogm. de la Relig., in«8o,t. III, f chap. iv, § 12, pages330, 831. (D'après TERTULIEN.,pol. 45.)

[3] BERGIER, Traité historique et dogmatique de la Religion, in-8°, t. III, chap. îv, §12, pages 330,331.(D'après TERTULIEN, Apol., 45.)

[4] L'Église défend à ses enfants, encore plus fortement que les lois civiles, de se faire justice à eux-mêmes ; et c'est par son esprit que les rois chrétiens ne se la font pas, dans les crimes mêmes de lèse-majesté premier chef ,et qu'ils remettent les criminels entre les mains des juges pour les faire punir selon les lois et dans les formes de la justice. (PASCAL X,IV6 Lettre Prov.) Ce passage est très important et devrait se trouver ailleurs.

[5] J'ai souvent réfléchi sur ce passage de Cicéron (De Leg., II, 6.) : Leges Livae proesertim uno versiculo senatus puncto temporis sublatae sunt. De quel droit le sénat prenait-il cette liberté? et comment le peuple laissait-il faire? Il n'est sûrement pas aisé de répondre : mais de quoi peut-on s'étonner dans ce genre, puisqu'après tout ce qu'on o écrit sur l'histoire et sur les antiquités romaines, il a fallu de nos jours écrire des dissertations pour savoir comment le sénat se recrutait?

 

 

 

 

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JOSEPH DE MAISTRE.

 

 

ESSAI SUR

LE PRINCIPE GÉNÉRATEUR

DES CONSTITUTIONS POLITIQUES

ET DES AUTRES INSTITUTIONS HUMAINES.

 


 PRÉFACE

 

La politique, qui est peut-être la plus épineuse des sciences, à raison de la difficulté toujours renaissante de discerner ce qu'il y a de stable ou de mobile dans ses éléments, présente un phénomène bien étrange et bien propre à faire trembler tout homme sage appelé à l'administration des États :  c'est que tout ce que le bon sens aperçoit d'abord dans cette science comme une vérité évidente, se trouve presque toujours, lorsque l'expérience a parlé, non seulement faux, mais funeste.

A commencer par les bases, si jamais on n'avait ouï parler de gouvernements, et que les hommes fussent appelés à délibérer, par exemple, sur la monarchie héréditaire ou élective, on regarderait justement comme un insensé celui qui se déterminerait pour la première, Les arguments contre elles se présentent si naturellement à la raison, qu'il est inutile de les rappeler.

L'histoire cependant, qui est la politique expérimentale, démontre que la monarchie héréditaire est le gouvernement le plus stable, le plus heureux, le plus naturel à l'homme, et la monarchie élective, au contraire, la pire espèce des gouvernements connus.

En fait de population, de commerce, de lois prohibitives, et mille autres sujets importants, on trouve presque toujours la théorie la plus plausible contredite et annulée par l'expérience. Citons quelques exemples.

Comment faut-il s’y prendre pour rendre un État puissant? « Il faut avant tout favoriser la population par tous les moyens possibles.» Au contraire, toute loi tendant directement à favoriser la population, sans égard à d'autres considérations, est mauvaise. Il faut même tâcher d'établir dans l'État une certaine force morale qui tende à diminuer le nombre des mariages, et à les rendre moins hâtifs.

L'avantage des naissances sur les morts établi par les tables, ne prouve ordinairement que le nombre des misérables, etc., etc. Les économistes français avaient ébauché la démonstration de ces vérités, le beau travail de M. Malthus est venu l'achever.

Comment faut-il prévenir les disettes et les famines? — « Rien de plus simple. Il faut défendre l'exportation des grains » — Au contraire, il faut accorder une prime à ceux qui les exportent.

L'exemple et l'autorité do l'Angleterre nous ont forcés d’engloutir ce paradoxe.

Comment faut-il soutenir le change en faveur d'un pays? -— « Il faut sans doute empêcher le numéraire de sortir ; et, par conséquent, veiller par de fortes lois prohibitives à ce que l'État n'achète pas plus qu'il ne vend. » Au contraire, jamais on n'a employé ces moyens sans faire baisser le change, ou, ce qui revient au même, sans augmenter la dette de la nation ; et jamais on ne prendra une route opposée sans le faire hausser, c'est-à-dire, sans prouver aux yeux que la créance de la nation sur ses voisins, s'est accrue, etc., etc.

Mais c'est dans ce que la politique a de plus substantiel de plus fondamental, je veux dire dans la constitution même des empires, que l'observation dont il s'agit revient le plus souvent. J'entends dire que les philosophes allemands ont inventé le mot métapolitique  pour être à celui de politique ce que le mot métaphysique est à celui de physique. Il semble que cette nouvelle expression est fort bien inventée pour exprimer la métaphysique de la politique; car il y en a une, et cette science mérite toute l'attention des observateurs.

Un écrivain anonyme qui s'occupait beaucoup de ces sortes de spéculations, et qui  cherchait à sonder les fondements cachés de l'édifice social, se croyait en droit, il y a près de vingt ans, d'avancer, comme autant d'axiomes incontestables, les propositions suivantes diamétralement opposées aux théories du temps.

1° Aucune constitution ne résulte d'une délibération : les droits du peuple no sont jamais écrits, ou ils ne le sont que comme de simples déclarations de droits antérieurs non écrits.

2° L'action humaine est circonscrite dans ces sortes de cas, au point que les hommes qui agissent ne sont que des circonstances.

3° Les droits des peuples proprement dits, partent presque toujours de la concession des souverains, et alors il peut en conster historiquement : mais le droit du souverain et de l'aristocratie n'ont ni date ni auteurs connus.

4° Ces concessions même ont toujours été précédées par un état de choses qui les a nécessitées et qui ne dépendait pas du souverain.

5° Quoique les lois écrites ne soient jamais que des déclarations de droits antérieurs, il s'en faut de beaucoup cependant que tous ces droits puissent être écrits.

6° Plus on écrit, et plus l'institution est faible.

7° Nulle nation ne peut se donner la liberté, si elle ne l'a pas[1] ; l'influence humaine ne s'étendant pas au delà du développement des droits existants.

8°Les législateurs proprement dits sont des hommes extraordinaires qui n'appartiennent peut-être qu'au monde antique et à la jeunesse des nations.

9°Ces législateurs, même avec leur puissance merveilleuse, n'ont jamais fait que rassembler des éléments préexistants, et toujours ils ont agi au nom de la Divinité.

10° La liberté, dans un sens, est un don des Rois ; car presque toutes les nations libres furent constituées par des Rois[2] .

11° Jamais il n'exista de nation libre qui n'eût dans sa constitution naturelle des germes de liberté aussi anciens qu'elle, et jamais nation ne tenta efficacement de développer par ses lois fondamentales écrites d'autres droits que ceux qui existaient dans sa constitution naturelle.

12° Une assemblée quelconque d'hommes ne peut constituer une nation. Une entreprise de ce genre doit même obtenir une place parmi les actes de folie les plus mémorables [3].

Il ne paraît pas que, depuis l'année 1796, date de la première édition du livre que nous citons[4],  il se soit passé dans le monde rien qui ait pu amener l'auteur à se repentir de sa théorie. Nous croyons au contraire que, dans ce moment, il peut être utile de la développer pleinement et de la suivre dans toutes ses conséquences, dont l'une des plus importantes, sans doute, est celle qui se trouve énoncée en ces termes au chapitre X du même ouvrage.

L'homme ne peut faire de souverain. Tout au plus, il peut servir d'instrument pour déposséder un souverain et livrer ses États à un autre souverain déjà prince... « Du reste, il n'a jamais existé de famille souveraine dont on puisse assigner l’origine plébéienne. Si ce phénomène paraissait, ce serait une époque du monde[5] (1). »

On peut réfléchir sur cette thèse, que la censure divine vient d'approuver d'une manière assez solennelle.

Mais qui sait si l'ignorante légèreté de notre âge ne dira pas sérieusement : S'il l’avait voulu, il serait encore à sa place? comme elle le répète encore après deux siècles : Si Richard Cromwell avait eu le génie de son père, il aurait fixé le protectorat dans sa famille; ce qui revient précisément à dire : Si cette famille n'avait pas cessé de régner, elle régnerait encore.

Il est écrit : C'EST MOI QUI FAIS LES SOUVERAINS [6]. Ceci n'est point une phrase d'église, une métaphore de prédicateur ; c'est la vérité littérale, simple et palpable. C'est une loi du monde politique. Dieu fait les Rois, au pied de la lettre. Il prépare les races royales ; il les mûrit au milieu d'un nuage qui cache leur origine. Elles paraissent ensuite couronnées de gloire et d'honneur; elles se placent ; et voici le plus grand signe de leur légitimité.

C'est qu'elles s'avancent comme d'elles-mêmes, sans violence d'une part, et sans délibération marquée de l'autre, c'est une espèce de tranquillité magnifique qu'il n'est pas aisé d'exprimer. Usurpation légitime me semblerait l'expression propre (si elle n'était point trop hardie) pour caractériser ces sortes d'origines que le temps se hâte de consacrer.

Qu'on ne se laisse donc point éblouir par les plus belles apparences humaines. Qui jamais en rassembla davantage que le personnage extraordinaire dont la chute retentit encore dans toute l'Europe?

Vit-on jamais de souveraineté en apparence si affermie, une plus grande réunion de moyens, un homme plus puissant, plus actif, plus redoutable?

Longtemps nous le vîmes fouler aux pieds vingt nations muettes et glacés d'effroi ; et son pouvoir enfin avait jeté certaines racines qui pouvaient désespérer l'espérance. — Cependant il est tombé, et si bas, que la pitié qui le contemple, recule, de peur d'en être touchée. On peut, au reste, observer ici en passant que, par une raison un peu différente, il est devenu également difficile de parler de cet homme, et de l'auguste rival qui en a débarrassé le monde. L'un échappe à l'insulte et l'autre à la louange.'— Mais revenons.

Dans un ouvrage connu seulement d'un petit nombre de personnes à Saint-Pétersbourg, l'auteur écrivait en l'année 1810 :

« Lorsque deux partis se heurtent dans une révolution, si l'on voit tomber d'un côté des victimes précieuses, on peut gager que ce parti finira par l'emporter, malgré toutes les apparences contraires. »

C'est encore là une assertion dont la vérité vient d'être justifiée de la manière la plus éclatante et la moins prévue. L'ordre moral a ses lois comme le physique, et la recherche de ces lois est tout à fait digne d'occuper les méditations du véritable philosophe.

Après un siècle entier de futilités criminelles, il est temps de nous rappeler ce que nous

sommes, et de faire remonter toute science à sa source. C'est ce qui a déterminé l'auteur de cet opuscule à lui permettre de s'évader du portefeuille timide qui le retenait depuis cinq ans. On en laisse subsister la date, et on le donne mot à mot tel qu'il fut écrit à cette époque. L'amitié a provoqué cette publication, et c'est peut-être tant pis pour l'auteur ; car la bonne dame est, dans certaines occasions, tout aussi aveugle que son frère. Quoi qu'il en soit, l'esprit qui a dicté l'ouvrage jouit d'un privilège connu : il peut sans doute se tromper quelquefois sur des points indifférents, il peut exagérer ou parler trop haut ; il peut enfin offenser la langue ou le goût, et dans ce cas, tant mieux pour les malins, si par hasard il s'en trouve; mais toujours il lui resta l'espoir le mieux fondé de ne choquer personne, puisqu'il aime tout le monde ; et, de plus, la certitude parfaite d'intéresser une classe d’hommes assez nombreuses et très estimable, sans pouvoir jamais nuire à un seul : cette foi est tout à fait tranquillisante.

 



[1] Machiavel est appelé ici en témoignage : Un popoto uso a viçere sotto un principe, si per qualche accidente diventa libero, con difficolta mantiene la liberta. (Disc. sopr. Tit. Liv., I, cap. xvi.)

[2] Ceci doit être pris en grande considération dans les monarchies modernes. Comme toutes légitimes et saintes franchises de ce genre doivent partir du souverain, tout ce qui lui est arraché par la force est frappé d'anathème. Écrire une loi, disait très bien Démosthène, ce n'est rien; c'est LE FAIRE VOULOIR qui est tout. (Olynt. III.) Mais si cela est vrai du souverain à l'égard du peuple, que dirons-nous d'une nation ; c'est-à-dire, pour employer les termes les plus doux, d'une poignée de théoristes échauffés qui proposeraient une constitution à un souverain légitime, comme on propose une capitulation a un général assiégé? Tout cela serait indécent, absurde, et surtout nul.

[3] Machiavel est encore cité ici : E necessario che uno sia quello elie iia il modo e della cui mente dipenda qualunque simite ordinazione. Disc. sopr. Tit. Liv., lib. I, cap. iv.

[4] Considérations sur ta France, chap. IV.

[5] Considérations sur la France, chap. x, § 3*

[6] Per me Reges régnant. Prov., Vlll, 15.

 

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LA PROPHÉTIE D'ORVAL

ou

PROPHÉTIE CISTERCIENNE

 

 

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Fragment pour les années 1793 à 1911.

Napoléon Empereur (1804)

 
 

  2ième Restauration. 1815


 

 Voici encore venir le Vieux Sang de la Cap[1]. Dieu veut la paix, et que son Saint Nom soit béni. Or, paix grande et florissante sera au pays des Celtes-Gaulois[2]. La Fleur-Blanche[3] est en honneur moult grand ; la Maison de Dieu[4] chante moult saints Cantiques[5].

 

 

 A suivre...

 


[1]  Cap, racine de Capet. Ce mot indique la Race Royale de France qui descend de Hugues, surnommé Capet ou Capel, lequel monta sur le trône de France en 987, proclamé par les Seigneurs assemblés à — Noyon. Hugues Capet a reçu du Ciel la promesse, rapportent les Chroniqueurs, que ses fils, en récompense de sa piété, régneront à jamais.

[2]  Pendant le règne de Louis XVIII quelques mécontents essayèrent bien, mais en vain d'agiter les masses de la population et l'armée sur plusieurs points de la France; toutes leurs tentatives furent promptement et énergiquement réprimées. La sécurité du Royaume permit d'envoyer en Espagne, travaillée par les sociétés secrètes, une armée qui aida le Roi Ferdinand VII à les dominer. Cette expédition, commandée par le neveu du Roi, le Duc d'Angoulême, entreprise malgré les menaces de l'Angleterre et l'opposition de son Ministre Canning, releva beaucoup la gloire de la France (1823). Le commerce, la navigation, l'industrie, le crédit refleurirent ; et c'est de ce moment que le bien-être général commença à décupler les fortunes de la bourgeoisie et de la banque. Louis XVIII supprima l'Ecole Normale et fonda l'Ecole des Chartes. Bientôt l'on oublia le drapeau aux trois couleurs et les aigles sanglantes clans la prospérité d'une paix grande et florissante.

[3]  La Famille Royale de France, désignée par ses armoiries qui portent des fleurs de Lys

[4] La Maison de Dieu : l'Eglise.

[5] « Des missions, à partir de 1816, furent accordées à toutes les villes de France de quelque importance ; les vocations de l'un et de l'autre sexe pour l'état religieux, se multiplièrent; et les Temples de Dieu retentirent partout de chants religieux au milieu des populations revenant en foule aux exercices, aux consolations et aux bienfaits de la parole de Dieu. » (Le Chanoine Lacombe, p. 31.)

 

 

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