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L'Avènement du Grand Monarque

L'Avènement du Grand Monarque

Révéler la Mission divine et royale de la France à travers les textes anciens.

Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ROIS ET REINES DE FRANCE

LES ROIS ET LES GOUVERNEMENTS


DE LA FRANGE


DE HUGUE CAPET A L'ANNÉE 1906

ALFRED FRANKLIN. EXTRAIT



CAPÉTIENS DIRECTS

 

 

hugues capet

 

 

I. — HUGUE CAPET



Arrière-petit-fils de Robert le Fort, comte d'Anjou.
Fils de Hugue le Grand (1), comte de Paris, duc de France, et d'Hathuide (2), fille de Henri l'Oiseleur (3), roi de Germanie.
Né, très probablement à Paris, en 938 ou en 939.
D'abord comte de Paris et duc de France (4).
Élu (5) roi (6) à Noyon, le 1er juillet 987.
Sacré, soit à Noyon soit à Reims, le 3 du même mois (7).
Mort, sans doute de la variole (8), dans un lieu inconnu (9),
le 23, le 24 ou le 25 octobre 996, plus probablement le 24 (10).
Enterré à Saint-Denis, et non à Saint-Magloire, comme on l'a dit.

Femme :

ADELAÏDE (11) d'Aquitaine, dite aussi de Poitiers (12), descendante de Charlemagne, fille de Guillaume III dit Tête d'étoupes (13), duc d'Aquitaine.— Mariée vers 970. — Morte vers 1004.

Enfants :


ROBERT II.
HATHUIDE ou HADWIGE. Mariée vers 996 avec Renier III, comte de Hainaut.
GISLE ou GISELLE (14). Mariée avec Hugue Ier, seigneur d'Abbeville et comte de Ponthieu.

Enfant naturel :

GAUZLIN ou JOSSELIN (15), abbé de Saint-Benoît sur Loire, puis archevêque de Bourges, mort en 1030.


(1) A cette époque, le mot Grand ne constituait pas toujours une épithète louangeuse. Il s'appliquait souvent à la taille du personnage, et plus souvent encore indiquait sa qualité de chef de famille. Il paraît, en outre, avoir été le surnom héréditaire des princes de la maison Robertienne qui portaient le nom si répandu de Hugue.— Orderic Vital donne parfois à Hugue Capet le nom de Hugue le Grand. En outre, un fils de Robert II et un fils de Henri Ier, tous deux nommés Hugue, ont eu le même surnom.
(2) Dite aussi Hedwige, Adwige, Avoie et même Avoise.
(3) Henricus Auceps.
(4) Voy. ci-dessus.
(5) La royauté était alors à la fois héréditaire et élective. La cérémonie du sacre était toujours précédée d'une élection faite par les grands du royaume. Ce qui sauva cette monarchie, d'abord si précaire, c'est que, jusqu'à la mort de Louis X, c'est-à-dire pendant plus de trois cents ans, la dynastie capétienne, ne manqua pas une fois d’héritier mâle. Voy. ci-dessous, p. 33
(6) « Les Normands  ravageoient le royaume. Ils venoient par de petits bâtimens, entroient par l'embouchure des rivières, les remontoient et dévastoient le pays des deux côtés. Les villes d'Orléans et de Paris arrêtoient ces brigands, et ils ne pouvoient avancer ni sur la Seine ni sur la Loire. Hugues Capet, qui possédoit ces deux villes, tenoit dans ses mains les deux clefs des malheureux restes du royaume : on lui déféra la couronne, qu'il étoit seul en état de défendre». Montesquieu, Esprit des lois, liv. XXXI, chap. 31.
(7) On n'est pas d'accord sur ces deux dernières dates. Voy. J. Havet, dans la Revue historique, t. XLV(1891),p. 290.
(8) « Papulis toto corpore confectus », dit Richer, Historiarum libri IV, lib. IV.
(9) Peut-être à Paris.
(10) Voy. F. Lot, Études,etc., p. 303.
(11) Adelaïda, Adelais, Adalaixia, Adalax, Adeleis, Adhelais, Ale, Adela, Adelina, Aalipidis, Alypdis, AElidis, Alix, Alis, Adlis, Adelis, etc., etc.
(12) Poitiers était alors, sinon la capitale, au moins la ville principale  d’Aquitaine
(13) Guilelmus Caput stupae. Ainsi nommé, dit-on, à cause de la couleur de ses cheveux.
(14) Gisela, Gisla, Gisila, etc.
(15) Gauzlinus, Gauzlenus, Goslinus,etc.

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Publié le par Rhonan de Bar
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LES ROIS ET LES GOUVERNEMENTS


DE LA FRANGE


DE HUGUE CAPET A L'ANNÉE 1906



ALFRED FRANKLIN. EXTRAIT

 

hugues_capet.jpg

La chute de la dynastie carolingienne n'est pas une de ces révolutions qui semblent devenues inévitables. Hugue Capet (1) n'a dû la royauté ni à son habileté, ni à son courage, ni à un irrésistible mouvement d'opinion. Il a fallu pour qu'il parvînt au trône, que Lothaire mourût subitement, dans la force de l'âge (2); qu'il eût pour successeur un adolescent mort lui-même sans postérité (3) ; il a fallu surtout l'absence du duc Charles de Lorraine, fils de l'empereur Henri Ier et oncle du dernier roi.
Un concours vraiment étrange de circonstances secondaires, compliquant cette situation, assura le triomphe de Hugue Capet et le plaça sur un trône qu'avait dédaigné son père.
Deux fois, Hugue le Grand n'aurait eu qu'à étendre le bras pour ceindre la couronne, deux fois il la donna à un autre. Il préféra agrandir ses domaines, les fortifier, en assurer la possession à ses enfants, comme s'il eût pressenti l'avenir qui allait s'ouvrir devant eux. Habilement encore, il leur choisit pour mère la fille du puissant roi de Germanie.
Quand Hugue mourut, -il était comte de Paris, duc de France (4) et de Bourgogne. Deux ans auparavant, Gerbert écrivait : « Lothaire ne gouverne la France que de nom, le roi de fait, c'est Hugue ». Son héritage fut partagé entre ses trois fils. Le plus jeune entra dans l'Église ; le second reçut la Bourgogne ; Hugue, l'aîné, eut le duché de France et le comté de Paris.
Ce personnage, assez insignifiant en somme, fournit à la France une succession de trente-sept rois, qui l'ont gouvernée pendant plus de dix siècles et dont la descendance n'est pas encore éteinte. Race fort médiocre, remarquable surtout par sa durée, et d'où ne sont sortis qu'un ou deux hommes de quelque valeur.

 

 

(1) Ce nom, qui a personnifié le chef de la monarchie française pendant dix siècles, a été orthographié de bien des manières. On trouve: Hugo Capetus.—Capetius.—Cappatus.— — Cappetus. Capito.— Caputius.— Chapet.— Chapel.— Chapes.——Chaped.—Chapez.—Capes.— Caped.— Cappet.— Capest. Capez.—Chapest.—Chapeth.—Kapet, etc., etc.
Son étymologie a aussi suscité de nombreuses controverses. Il faut noter d'abord que notre Hugue Capet n'est pas le premier qui ait porté ce surnom. Son père Hugue le Grand avait été ainsi désigné déjà. (Vo .F. Lot, Études sur le règne de Hugues Capet, p. 319)
Suivant Ducange (au mot Capetus), Hugue enfant aimait à décoiffer les gens qui avaient la tête couverte d'un capure. Le Dictionnaire de Trévoux reproduit ce passage, et ajoute: «aujourd'hui encore on appelle en Auvergne chapets ceux qui tourmententles autres par jeu et en badinant,» (Edit, de 1771. t. II, p.231). Etienne Pasquier est d'un autre avis: « Hugues, pour le grand sens qu'il apporta en la conduite de ses affaires, fut appelé Capet, d'un mot demy latin, qui signifie le chef. Car aussi, à vray parler, vous trouverez en toutes ses actions plus de conseil que de hauts faits d'armes». (Recherches sur la France, édit. de 1723, t. I, p 843). Parmi les historiens modernes, Capefigue croit que Hugue dut ce surnom à « sa grosse tête, qui faisait l'admiration des clercs et des physiciens.» (Histoire de France, t. I, p. 315).Henri Martin pense, au contraire, qu'il fut ainsi appelé à cause de « son naturel opiniâtre et persévérant: Hugues l'entêté, de caput, tête ». (Histoire de France, t. II, p. 531). L'opinion la plus vraisemblable est que Hugue, qui avait le litre de chanoine et d'abbé de plusieurs couvents, de Saint-Martin de Tours entre autres, se plaisait à porter la chape (cappa) à laquelle ce titre lui donnait droit. (F. Lot, Les derniers carolingiens, p. 321). Mais voyez  aussi ses Etudes sur le règne de Hugues Capet, p. 317 et 318.
En 1719, encore, quand Nicolas Gervaise, prévôt de Saint-Martin de Tours, présenta à Louis XV son Histoire de Boèce (1715,in-12), il la lui offrit« comme à son roi, à son seigneur et à son abbé. » (Leber, Pièces relatives à l'histoire de France, t. IV, p. 555). — Ces mots ne figurent pas dans l'épître dédicatoire, car le volume est dédié à Louis XIV, qui mourut avant qu'on eût pu lui en faire hommage.

(2) Né en 941, roi à treize ans, mort en 980, à quarante-cinq ans, sans postérité.

(3) Louis V, dit le Fainéant, mort d'accident à vingt ans, le 21ou le 22 mai 987.

(4) Le royaume de France comprenait alors la Francia, la Burgundia et l'Aquitania, régies chacune par un duc relevant du roi.
L'opinion qui semble prévaloir aujourd'hui est que le mot Francia désignait, avec des limites fort vagues, et de nombreuses enclaves, le territoire compris entre la Meuse et la Loire. Peu à peu amoindri, il finit par devenir l'Ile de France.
Le premier duc de Francia dont l'histoire fasse mention est Robert le Fort. Son fils Robert, créé roi vers 922 (ROBERT 1er), fut père de Hugue le Grand qui eut pour fils le roi HUGUE CAPET. M. Ferdinand Lot n'admet pas l'existence du duché de France. Pour lui, le dux Francorum« exerçait l'hégémonie, non seulement sur le pays entre Meuse et Loire, mais sur l'ensemble du royaume».
On a aussi nommé Austrasia la région bourguignonne et Neustria le pays qui s'étendait entre la Seine et la Loire. Au-delà de la Loire commençait l'Aquitaine

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #EN FAVEUR DE LA MONARCHIE

CHAPITRE III.
2ième EXTRAIT.

 

De Maistre 17

 

DE LA DESTRUCTION VIOLENTE

DE L'ESPÈCE HUMAINE.

 

 

 

Si l'on avoit, des tables de massacres comme on a des tables météorologiques, qui sait si l'on n'en découvriroit point la loi au bout de quelques siècles d'observation (1) ? Buffon a fort bien prouvé qu'une grande partie des animaux est destinée à mourir de mort violente.
Il auroit pu, suivant les apparences, étendre sa démonstration à l'homme; mais on peut s'en rapporter aux faits.
Il y a lieu de douter, au reste, que cette destruction violente soit en général un aussi grand mal qu'on le croit : du moins, c'est un de ces maux qui entrent dans un ordre de choses où tout est violent et contre nature, et qui produisent des compensations. D'abord, lorsque l'ame humaine a perdu son ressort par la mollesse, l'incrédulité et les vices gangreneux qui suivent l'excès de la civilisation, elle ne peut être retrempée que dans le sang.
Il n'est pas aisé, à beaucoup près, d'expliquer pourquoi la guerre produit des effets différens, suivant les différentes circonstances. Ce qu'on, voit assez clairement, c'est que le genre humain peut être considéré comme un arbre qu'une main invisible taille sans relâche, et qui gagne souvent à cette opération. A la vérité, si l'on touche le tronc, ou si l'on coupe en tête de saule, l'arbre peut périr: mais qui connoît les limites pour l'arbre humain? Ce que nous savons, c'est que l'extrême carnage s'allie souvent avec l'extrême population, comme on l'a vu surtout dans les anciennes républiques grecques, et en Espagne sous la domination des Arabes (2). Les lieux communs sur la guerre ne signifient rien : il ne faut pas être fort habile pour savoir que plus on tue d'hommes, et moins il en reste dans le moment; comme il est vrai que plus on coupe de branches, et moins il en reste sur l'arbre; mais ce sont les suites de l'opération qu'il faut considérer. Or, en suivant toujours la même comparaison, on peut observer que le jardinier habile dirige moins la taille à la végétation absolue, qu'à la fructification de l'arbre: ce sont des fruits, et non du bois et des feuilles, qu'il demande à la plante. Or, les véritables fruits de la nature humaine, les arts, les sciences, les grandes entreprises, les hautes conceptions, les vertus mâles, tiennent surtout à l'état de guerre. On sait que les nations ne parviennent jamais au plus haut point de grandeur dont elles sont susceptibles, qu'après de longues et sanglantes guerres. Ainsi le point rayonnant pour les Grecs, fut l'époque terrible de la guerre du Péloponèse ; le siècle d'Auguste suivit immédiatement la guerre civile et les proscriptions ; le génie français fut dégrossi par la Ligue et poli par la Fronde : tous les grands hommes du siècle de la reine Anne naquirent au milieu des commotions politiques. En un mot, on diroit que le sang est l'engrais de cette plante qu'on appelle génie.
Je ne sais si l'on se comprend bien, lorsqu'on dit que les arts sont amis de la paix. Il faudroit au moins s'expliquer et circonscrire la proposition ; car je ne vois rien de moins pacifique que les siècles d'Alexandre et de Périclès, d'Auguste, de Léon X et de François Ier, de Louis XIV et de la reine Anne.
Seroit-il possible que l'effusion du sang humain n'eût pas une grande cause et de grands effets ? Qu'on y réfléchisse : l'histoire et la fable, les découvertes de la physiologie moderne, et les traditions antiques, se réunissent pour fournir des matériaux à ces méditations.
Il ne seroit pas plus honteux de tâtonner sur ce point que sur mille autres plus étrangers à l'homme.
Tonnons cependant contre la guerre, et tâchons d'en dégoûter les souverains ; mais ne donnons pas dans les rêves de Condorcet, de ce philosophe si cher à la révolution, qui employa sa vie à préparer le malheur de la perfection présente, léguant bénignement la génération à nos neveux. Il n'y a qu'un moyen de comprimer les fléaux de la guerre, c'est de comprimer les désordres qui amènent cette terrible purification.
Dans la tragédie grecque d'Oreste, Hélène, l'un des personnages de la pièce, est soustraite par les dieux au juste ressentiment des Grecs, et placée dans le ciel à côté de ses deux frères, pour être avec eux un signe de salut aux navigateurs.
Apollon paroît pour justifier cette étrange apothéose (3) : La beauté d'Hélène, dit-il, ne fut qu'un instrument dont les Dieux se servirent pour mettre aux prises les Grecs et les Troyens, et faire couler leur sang, afin d'étancher sur la terre l'iniquité des hommes devenus trop nombreux (4)  .
Apollon parloit fort bien : ce sont les hommes qui assemblent les nuages, et ils se plaignent ensuite des tempêtes.


C'est le courroux des rois qui fait armer la terre ;
C'est le courroux des cieux qui fait armer les rois.


Je sens bien que, dans toutes ces considérations, nous sommes continuellement assaillis par le tableau si fatigant des innocens qui périssent avec les coupables. Mais, sans nous enfoncer dans cette question qui tient à tout ce qu'il y de plus profond, on peut la considérer seulement dans son rapport avec le dogme universel, et aussi ancien que le monde, de la réversibilité des douleurs de l'innocence au profit des coupables.
Ce fut de ce dogme, ce me semble, que les anciens dérivèrent l'usage des sacrifices qu'ils pratiquèrent dans tout l'univers, et qu'ils jugeoient utiles non-seulement aux vivans, mais encore aux morts (5) : usage typique que l'habitude nous fait envisager sans étonnement, mais dont il n'est pas moins difficile d'atteindre la racine.
Les dévouemens, si fameux dans l'antiquité, tenoient encore au même dogme. Décius avoit la foi que le sacrifice de sa vie seroit accepté par la Divinité, et qu'il pouvoit faire équilibre à tous les maux qui menaçoient sa patrie (6) .
Le christianisme est venu consacrer ce dogme, qui est infiniment naturel à l'homme, quoiqu'il paroisse difficile d'y arriver par le raisonnement.
Ainsi, il peut y avoir eu dans le coeur de Louis XVI, dans celui de la céleste Elisabeth, tel mouvement, telle acceptation, capable de sauver la France.
On demande quelquefois à quoi servent ces austérités terribles, pratiquées par certains ordres religieux, et qui sont aussi des dévouemens ; autant vaudroit précisément demander à quoi sert le christianisme, puisqu'il repose tout entier sur ce même dogme agrandi de l'innocence payant pour le crime.
L'autorité qui approuve ces ordres, choisit quelques hommes, et les isole du monde pour en faire des conducteurs.
Il n'y a que violence dans l'univers ; mais nous sommes gâtés par la philosophie moderne, qui a dit que tout est bien, tandis que le mal a tout souillé, et que, dans un sens très-vrai, tout est mal, puisque rien n'est à sa place. La note tonique du système de notre création ayant baissé, toutes les autres ont baissé proportionnellement, suivant les règles de l'harmonie. Tous les êtres gémissent (7) et tendent, avec effort et douleur, vers un autre ordre de choses.
Les spectateurs des grandes calamités humaines sont conduits surtout à ces tristes méditations ; mais gardons-nous de perdre courage : il n'y a point de châtiment qui ne purifie ; il n'y a point de désordre que l'AMOUR ÉTERNEL ne tourne contre le principe du mal.
Il est doux, au milieu du renversement général, de pressentir les plans de la Divinité.
Le système de la Palingénésie de Charles Bonnet a quelques points de contact avec ce texte de St Paul mais cette idée ne l'a pas conduit à celle d'une dégradation antérieure : elles s'accordent cependant fort bien.
Jamais nous ne verrons tout pendant notre voyage, et souvent nous nous tromperons; mais dans toutes les sciences possibles, excepté les sciences exactes, ne sommes-nous pas réduits à conjecturer? Et si nos conjectures sont plausibles; si elles ont pour elles l'analogie ; si elles s'appuient sur des idées universelles ; si surtout elles sont consolantes et propres à nous rendre meilleurs, que leur manque-t-il? Si elles ne sont pas vraies, elles sont bonnes ; ou plutôt, puisqu'elles sont bonnes, ne sont-elles pas vraies ?
Après avoir envisagé la révolution française sous un point de vue purement moral, je tournerai mes conjectures sur la politique, sans oublier cependant l'objet principal de mon ouvrage.


(1) Il conteste, par exemple, du rapport fait par le chirurgien en chef des armées de S. M. I., que sur 250,000 hommes employés par l'empereur Joseph II contre les Turcs, depuis le 1.er juin 1788 y jusqu'au 1.er mai 1789, il en étoit péri 33,543 par les maladies, et 80,000 par le fer ( Gazette nationale et étrangère de 1790 , N.° 34 ). Et l'on voit, par un calcul approximatif fait en Allemagne, que la guerre actuelle avoit déjà coûté, au mois d'octobre 1795, un million d'hommes à la France, et 500,000 aux puissances coalisées (Extrait d'un ouvrage périodique allemand, dans le Courrier de Francfort, du 28 octobre 1795, N.° 296).

(2) L'Espagne, à cette époque, a contenu jusqu'à quarante millions d'bahitans ; aujourd'hui elle n'en a que dix.—Autrefois la Grèce florissoit au sein des plus cruelles guerres , le sang y couloit à flots , et tout le pays étoit couvert d'hommes. Il semblait, dit Machiavel, qu'au milieu des meurtres, des proscriptions, des guerres civiles, notre république en devînt plus puissante, etc. (Rousseau, Contr. Soc., liv. 3, chap. 10).

(3)Dignus vindice nobis. Hor. A. P. 191.

(4) Eurip. Orest. v. 1655 —58.

(5) Ils sacrifioient, au pied de la lettre, pour le repos des âmes ; et ces sacrifices, dit Platon, sont d'une grande efficace, à ce que disent des villes entières, et les poètes enfans des dieux, et les prophètes inspirés par les dieux. Plato, De Rep., lib. II.

(6) Piaculum omnis deorum irae omnes… minas periculaque ab diis, superis inferisque in se unum vertit. (Tit. Liv., lib. VIII, 9 et 10. )

(7) Saint Paul aux Rom. VIII, 22 et suiv.

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CHAPITRE III.
1er EXTRAIT.


De Maistre 17
DE LA DESTRUCTION VIOLENTE

DE L'ESPÈCE HUMAINE.

 

 

Il n'avoit malheureusement pas si tort ce roi de Dahomey, dans l'intérieur de l'Afrique, qui disoit il n'y a pas long-temps à un Anglais : Dieu a fait ce monde pour la guerre ; tous les royaumes, grands et petits, l'ont pratiquée dans tous les temps, quoique sur des principes différens(6).
L'histoire prouve malheureusement que la guerre est l'état habituel du genre humain dans un certain sens, c'est-à-dire que le sang humain doit couler sans interruption sur le globe, ici ou là ; et que la paix, pour chaque nation, n'est qu'un répit.
On cite la clôture du temple de Janus sous Auguste; on cite une année du règne guerrier de Charlemagne (l'année 790) où il ne fit pas la guerre (7) . On cite une courte époque après la paix de Riswick, en 1697, et une autre tout aussi courte après celle de Carlowitz,
en 1699, où il n'y eut point de guerre, non-seulement dans toute l'Europe, mais même dans tout le monde connu.
Mais ces époques ne sont que des monumens. D'ailleurs, qui peut savoir ce qui se passe sur le globe entier à telle ou telle époque ?
Le siècle qui finit commença, pour la France, par une, guerre cruelle, qui ne fut terminée qu'en. 1714 par le traité de Rastadt. En 1719, la France déclara la guerre à l'Espagne ; le traité de Paris y mit fin en 1727. L'élection du roi de Pologne ralluma la guerre en 1733, la paix se fit en 1736. Quatre ans après, la guerre terrible de la succession autrichienne s'alluma, et dura sans interruption jusqu'en 1748. Huit années de paix çommençoient à cicatriser les plaies de huit années de guerre, lorsque l'ambition de l'Angleterre força la France à prendre les armes. La guerre de sept ans n'est que trop connue. Après quinze ans de repos, la révolution d'Amérique entraîna de nouveau la France dans une guerre dont toute la sagesse humaine ne pouvoit prévoir les conséquences. On signe la paix en 1782 ; sept ans après, la révolution commence ; elle dure encore; et peut-être que dans ce moment elle a coûté trois millions d'hommes à la France.
Ainsi, à ne considérer que la France, voilà quarante ans de guerre sur quatre-vingt-seize.
Si d'autres nations ont été plus heureuses, d'autres l'ont été beaucoup moins. Mais ce n'est point assez de considérer un point du temps et un point du globe ; il faut porter un coup d'oeil rapide sur cette longue suite de massacres qui souille toutes les pages de l'histoire. On verra la guerre sévir sans interruption, comme une fièvre continue marquée par d'effroyables redoublemens. Je prie le lecteur de suivre ce tableau depuis le déclin de la république romaine.
Marius extermine, dans une bataille, deux cent mille Cimbres et Teutons. Mithridate fait égorger quatre-vingt mille Romains: Sylla lui tue quatre-vingt-dix mille hommes dans un combat livré en Béotie, où il en perd lui-même dix mille. Bientôt on voit les guerres civiles et les proscriptions. César a lui seul fait mourir un million d'hommes sur le champ de bataille (avant lui Alexandre avoit eu ce funeste honneur) : Auguste ferme un instant le temple de Janus ; mais il l'ouvre pour des siècles, en établissant un empire électif. Quelques bons princes laissent respirer l'état, mais la guerre ne cesse jamais, et sous l'empire du bon Titus, six cent mille hommes périssent au siège de Jérusalem. La destruction des hommes opérée par les armes des Romains est vraiment  effrayante (8). Le Bas-Empire ne présente qu'une suite de massacres. A commencer par Constantin, quelles guerres et quelles batailles ?
Licinius perd vingt mille hommes à Cibalis, trente-quatre mille à Andrinople, et cent mille à Chrysopolis. Les nations du nord commencent à s'ébranler. Les Francs, les Goths, les Huns, les Lombards, les Alains, les Vandales, etc. attaquent l'empire et le déchirent successivement. Attila met l'Europe à feu et à sang. Les Français lui tuent plus de deux cent mille hommes près de Châlons ; et les Goths, l'année suivante, lui font subir une
perte encore plus considérable. En moins d'un siècle, Rome est prise et saccagée trois fois ; et dans une sédition qui s'élève à Constantinople, quarante mille personnes sont égorgées.
Les Goths s'emparent de Milan ; et y tuent trois cent mille habitans. Totila fait massacrer tous les habitans de Tivoli, et quatre-vingt-dix mille hommes au sac de Rome. Mahomet paroît; le glaive et l'alcoran parcourut les deux tiers du globe. Les Sarrasins courent de l'Euphrate au Guadalquivir.
Ils détruisent de fond en comble l'immense ville de Syracuse ; ils perdent trente mille hommes près de Constantinople, dans un seul combat naval, et Pelage leur en tue vingt mille dans une bataille de terre. Ces pertes n'étoient rien pour les Sarrasins ; mais le torrent rencontre le génie des Francs dans les plaines de Tours, où le fils du premier Pépin, au milieu de trois cent mille cadavres, attache à son nom l'épithète terrible qui le distingue encore. L'islamisme porté en Espagne, y trouve un rival indomptable. Jamais peut-être on ne vit plus de gloire, plus de grandeur et plus de carnage. La lutte des Chrétiens et des Mulsulmans, en Espagne, est un combat de huit cents ans. Plusieurs expéditions, et même plusieurs batailles y coûtent vingt, trente, quarante et jusqu'à quatre-vingt mille vies.
Charlemagne monte sur Je trône, et combat pendant un demi-siècle. Chaque année il décrète sur quelle partie de l'Europe il doit envoyer la mort. Présent partout et partout vainqueur, il écrase des nations de fer comme César écrasoit les hommes-femmes de l'Asie.
Les Normands pommencent cette longue suite de ravages et de cruautés qui nous font encore frémir. L'immense, héritage de Charlemagne
est déchiré : l'ambition le couvre de sang, et le nom des Francs disparoît à la bataille de Fontenay. L'Italie entière est saccagée par les Sarrasins, tandis que les Normands, les Danois et les Hongrois ravageoient la France, la Hollande, l'Angleterre, l'Allemagne, et la Grèce. Les nations, barbares s'établissent enfin et s'apprivoisent. Cette veine ne donne plus de sang; une autre s'ouvre à l'instant : les croisades commençent, L'Europe entière se précipite sur l'Asie ; on ne compte plus que par myriades, le nombre des victimes.
Gengis-Kan et ses fils subjuguent et ravagent le globe, depuis la Chine jusqu'à la Bohême.
Les Français, qui s'étoient croisés contre les musulmans, se croisent contre les hérétiques ; guerre cruelle des albigeois. Bataille de Bouvines, où trente mille hommes perdent la vie. Cinq ans après, quatre-vingt mille Sarrasins périssent au siége de Damiette. Les Guelphes et les Gibelins commencent cette lutte qui devoit ensanglanter si long-temps l'Italie. Le flambeau des guerres civiles s'allume en Angleterre. Vêpres siciliennes. Sous les règnes d'Edouard et de Philippe de Valois, la France et l'Angleterre se heurtent plus violemment que jamais, et créent une nouvelle ère de carnage. Massacre des Juifs ; bataille de Poitiers; bataille de Nicopolis : le vainqueur tombe sous les coups de Tamerlan, qui répète Gengis-Kan. Le duc de Bourgogne fait assassiner le duc d'Orléans, et commence la sanglante rivalité des deux familles. Bataille d'Azincourt. Les Hussites mettent à feu et à sang une grande ; partie de l'Allemagne.
Mahomet II règne et combat trente ans. L'Angleterre, repoussée dans ses limites, se déchire de ses propres mains. Les maisons d'Yorck et de Lancastre. la baignent dans le sang. L'héritière de Bourgogne porte ses états dans la maison d'Autriche; et dans ce contrat de mariage il est écrit que les hommes s'égorgeront pendant trois siècles, de la Baltique à la Méditerranée. Découverte du Nouveau-Monde : c'est l'arrêt de mort de trois millions d'Indiens. Charles V et François Ier paroissent sur le théâtre du monde : chaque page de leur histoire est rouge de sang humain. Règne de Soliman. Bataille de Mohatz. Siégé de Vienne, siège de Malte, etc. Mais c'est de l'ombre d'un cloître que sort un des plus grands fléaux du genre humain. Luther paroît ; Calvin le suit. Guerre des paysans ; guerre de trente ans ; guerre civile de France ; massacre des Pays-Bas; massacre d'Irlande ; massacre des Cévennes ; journée de la saint Barthélemi ; meurtre de Henri III, de Henri IV, de Marie Stuart, de Charles I.er ; et de nos jours enfin la révolution française qui part de la même source.
Je.ne pousserai pas plus loin cet épouvantable tableau : notre siècle et celui qui l'a précédé sont trop connus. Qu'on remonte jusqu'au berceau des nations ; qu'on descende jusqu'à nos jours ; qu'on examine les peuples dans toutes les positions possibles, depuis l'état de barbarie jusqu'à celui de civilisation la plus raffinée ; toujours on trouvera la guerre.
Par cette cause, qui est la principale, et par toutes celles qui s'y joignent, l'effusion du sang humain n'est jamais suspendue dans l'univers : tantôt elle est moins forte sur une plus grande surface, et tantôt plus abondante sur une surface moins étendue; en sorte qu'elle est à peu près constante. Mais de temps en temps il arrive des évènemens extraordinaires qui l'augmentent prodigieusement, comme les guerres puniques, les triumvirats, les victoires de César, l'irruption des barbares, les croisades, les guerres de religion, la succession d'Espagne, la révolution française, etc…



  (6) The history of Dahomey, by Archibald Dalzel, Biblioth. Britan. Mai 1796, vol. II, n.° 1 p. 87.
  (7) Histoire de Charlemagne, par M. Gaillard, t. II, liv. I, chap. V.

  (8)  Montesquieu, Esprit des Lois , liv. XXIII, chap. XIX.

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Publié le par Rhonan de Bar
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CHAPITRE II.

2ième EXTRAIT.

 

De Maistre 17

 

CONJECTURES SUR LES VOIES DE LA PROVIDENCE DANS

LA RÉVOLUTIONFRANÇAISE.

 

…Le Roi n'a jamais eu d'allié; et c'est un fait assez évident, pour qu'il n'y ait aucune imprudence à l'énoncer, que la coalition en vouloit à l'intégrité de la France. Or, comment résister à la coalition? Par quel moyen surnaturel briser l'effort de l'Europe conjurée?

Le génie infernal de Robespierre pouvoit seul opérer ce prodige. Le gouvernement révolutionnaire endurcissoit l'âme des Français, en la trempant dans le sang ; il exaspéroit l'esprit des soldats , et doubloit leurs forces par un désespoir féroce et un mépris de la vie, qui tenoient de la rage. L'horreur des échafauds poussant le citoyen aux frontières, alimentoit la force extérieure, à mesure qu'elle anéantissoit jusqu'à la moindre résistance dans l'intérieur. Toutes les vies, toutes les richesses, tous les pouvoirs étoient dans les mains du pouvoir révolutionnaire ; et ce monstre de puissance, ivre de sang et de succès, phénomène épouvantable qu'on n'avoit jamais vu, et que sans doute on ne reverra jamais, étoit tout à la fois un châtiment épouvantable pour les Français, et le seul moyen de sauver la France.

Que demandoient les royalistes, lorsqu'ils demandoient une contre-révolution telle qu'ils l'imaginoient, c'est-à-dire faite brusquement et par la force ? Ils demandoient la conquête de la France ; ils demandoient donc sa division, l'anéantissement de son influence et l'avilissement de son Roi, c'est-à-dire des massacres de trois siècles peut-être, suite infaillible d'une telle rupture d'équilibre. Mais nos neveux, qui s'embarrasseront très-peu de nos souffrances, et qui danseront sur nos tombeaux, riront de notre ignorance actuelle; ils se consoleront aisément des excès que nous avons vus, et qui auront conservé l'intégrité du plus beau royaume après celui du Ciel[1].

Tous les monstres que la révolution a enfantés, n'ont travaillé, suivant les apparences, que pour la royauté. Par eux, l'éclat des victoires a forcé l'admiration de l'univers, et environné le nom français d'une gloire dont les crimes de la révolution n'ont pu le dépouiller entièrement ; par eux, le Roi remontera sur le trône avec tout son éclat et toute sa puissance, peut-être même avec un surcroît de puissance. Et qui sait si, au lieu d'offrir misérablement quelques-unes de Ses provinces pour obtenir le droit de régner, sur les autres, il n'en rendra peut-être pas, avec la fierté du pouvoir, qui donne ce qu'il peut retenir? Certainement on a vu arriver des choses moins probables.

Cette même idée que tout se fait pour l'avantage de la monarchie française, me persuade que toute révolution royaliste est impossible avant la paix ; car le rétablissement de la royauté détendroit subitement tous les ressorts de l'état. La magie noire qui opère dans ce moment, disparoîtroit comme un brouillard devant le soleil. La bonté, la clémence, la justice, toutes les vertus douces et paisibles reparoîtroient tout à coup, et ramèneroient avec elles une certaine douceur générale dans les caractères, une certaine alégresse entièrement opposée à la sombre rigueur; du pouvoir révolutionnaire. Plus, de réquisitions, plus de vols palliés, plus de violences.

Les généraux, précédés du drapeau blanc, appelleroient-ils, révoltés les habitans des pays envahis, qui se défendroient légitimement ? et leur enjoindroient-ils de ne pas remuer, sous peine d'être fusillés comme rebelles?

Ces horreurs, très-utiles au Roi futur, ne pourroient cependant être employées par lui ; il n'auroit donc que des moyens humains.

Il seroit au pair avec ses ennemis; et qu'arriveroit-il dans ce moment de suspension qui accompagne nécessairement le passage d'un gouvernement à l'autre ? Je n'en sais rien. Je sens bien que les grandes conquêtes des Français semblent mettre l'intégrité du royaume à l'abri ( je crois même toucher ici la raison de ces conquêtes). Cependant il paroît toujours plus avantageux à la France et à la monarchie, que la paix, et une paix glorieuse pour les Français, se fasse par la république, et qu'au moment où le Roi remontera sur son trône, une paix profonde écarte de lui toute espèce de danger.

D'un autre côté, il est visible qu'une révolution brusque, loin de guérir le peuple, auroit confirmé ses erreurs ; qu'il n'auroit jamais pardonné au pouvoir qui lui auroit arraché ses chimères. Comme c'étoit du peuple proprement dit, ou de la multitude, que les factieux avoient besoin pour bouleverser la France, il est clair qu'en général, ils dévoient l'épargner, et que les grandes vexations dévoient tomber d'abord sur la classe aisée. Il falloit donc que le pouvoir usurpateur pesât long-temps sur le peuple pour l'en dégoûter.

Il n'avoit vu que la révolution : il falloit qu'il en sentît, qu'il en savourât, pour ainsi dire, les amères conséquences. Peut-être, au moment où j'écris, ce n'est point encore assez.

La réaction, d'ailleurs, devant être égale à l'action, ne vous pressez pas, hommes impatiens, et songez que la longueur même des maux vous annonce une contre-révolution dont vous n'avez pas d'idée. Calmez vos ressentimens, surtout ne vous plaignez pas des Rois, et ne demandez pas d'autres miracles que ceux que vous voyez. Quoi ! vous prétendez que des puissances étrangères combattent philosophiquement pour relever le trône de France, et sans aucun espoir d'indemnité ?

Mais vous voulez donc que l'homme ne soit pas homme : vous demandez l'impossible. Vous consentiriez, direz-vous peut-être, au démembrement de la France pour ramener l'ordre : mais savez-vous ce que c'est que l'ordre ? C'est ce qu'on verra dans dix ans, peut-être plus tôt, peut-être plus tard, De qui tenez-vous, d'ailleurs, le droit de stipuler pour le Roi, pour la monarchie française et pour votre postérité?

Lorsque d'aveugles factieux décrètent l'indivisibilité de la république, ne voyez que la Providence qui décrète celle du royaume.

Jetons maintenant un coup d'oeil sur la persécution inouïe, excitée contre le culte national et ses ministres : c'est une des faces les plus intéressantes de la révolution.

On ne sauroit nier que le sacerdoce, en France, n'eût besoin d'être régénéré; et quoique je sois fort loin d'adopter les déclamations vulgaires sur le clergé, il ne me paroît pas moins incontestable que les richesses, le luxe et la pente générale des esprits vers le relâchement, avoient fait décliner ce grand corps ;  qu'il étoit possible souvent de trouver sous le capail un chevalier au lieu d'un apôtre ; et qu'enfin , dans les temps qui précédèrent immédiatement la révolution , le clergé étoit descendu, à peu près autant que l'armée, de la place qu'il avoit occupée dans l'opinion générale.

Le premier coup porté à l'église fut l'envahissement de ses propriétés ; le second fut le serment constitutionnel ; et ces deux opérations tyranniques commencèrent la régénération.

Le serment cribla les prêtres, s'il est permis de s'exprimer ainsi. Tout ce qui l'a prêté, à quelques exceptions près, dont il est permis de ne pas s'occuper, s'est vu conduit par degrés dans l'abîme du crime et de l'opprobre : l'opinion n'a qu'une voix sur ces apostats.

Les prêtres, fidèles, recommandés à cette même opinion par un premier acte de fermeté, s'illustrèrent encore davantage par l'intrépidité avec laquelle ils surent braver les souffrances et la mort même pour la défense de leur foi. Le massacre des Carmes est comparable à tout ce que l'histoire ecclésiastique offre de plus beau dans ce genre.

La tyrannie qui les chassa de leur patrie par milliers, contre toute justice et toute pudeur, fut sans doute ce qu'on peut imaginer de plus révoltant ; mais sur ce point, comme sur tous les autres, les crimes des tyrans de la France devenoient les instrumens de la Providence.

Il falloit probablement que les prêtres français fussent montrés aux nations étrangères ; ils ont vécu parmi des nations protestantes, et ce rapprochement a beaucoup diminué les haines et les préjugés. L'émigration considérable du clergé, et particulièrement des évêques français, en Angleterre, me paroît surtout une époque remarquable. Sûrement, on aura prononcé des paroles de paix! sûrement, on aura formé des projets de rapprochemens pendant cette réunion extraordinaire !

Quand on n'auroit fait que désirer ensemble, ce seroit beaucoup. Si jamais les chrétiens se rapprochent, comme tout les y invite, il semble que la motion doit partir de l'église d'Angleterre. Le presbytérianisme fut une œuvre française, et par conséquent une œuvre exagérée. Nous sommes trop éloignés des sectateurs d'un culte trop peu substantiel ; il n'y a pas moyen de nous entendre. Mais l'église anglicane, qui nous touche d'une main, touche de l'autre ceux que nous ne pouvons toucher ; et quoique, sous un certain point de vue, elle soit en butte aux coups des deux partis, et qu'elle présente le spectacle un peu ridicule d'un révolté qui prêche l'obéissance, cependant elle est très-précieuse sous d'autres aspects, et peut être considérée comme un de ces intermèdes chimiques , capables de rapprocher les élémens inassociables de leur nature.

Les biens du clergé étant dissipés, aucun motif méprisable ne peut de long-temps lui donner de nouveaux membres ; en sorte que toutes les circonstances concourent à relever ce corps. Il y a lieu de croire, d'ailleurs, que la contemplation de l'oeuvre dont il paroît chargé, lui donnera ce degré d'exaltation qui élève l'homme au dessus de lui-même, et le met en état de produire de grandes choses.

Joignez à ces circonstances la fermentation des esprits en certaines contrées de l'Europe, les idées exaltées de quelques hommes remarquables, et cette espèce d'inquiétude qui affecte les caractères religieux, surtout dans les pays protestans, et les pousse dans des routes extraordinaires.

Voyez en même temps l'orage qui gronde sur l'Italie ; Rome menacée en même temps que Genève par la puissance qui ne veut point de culte, et la suprématie nationale de la religion abolie en Hollande par un décret de la convention nationale. Si la Providence efface, sans doute c'est pour écrire.

J'observe de plus, que lorsque de grandes croyances se sont établies dans le monde, elles ont été favorisées par de grandes conquêtes, par la formation de grandes souverainetés : on en voit la raison.

Enfin, que doit-il arriver, à l'époque où nous vivons, de ces combinaisons extraordinaires qui ont trompé toute la prudence humaine ? En vérité, on seroit tenté de croire que la révolution politique n'est qu'un objet secondaire du grand plan qui, se déroule devant nous avec une majesté terrible.

J'ai parlé, en commençant, de cette magistrature que la France exerce sur le reste de l'Europe. La Providence, qui proportionne toujours les moyens à la fin, et qui donne aux nations, comme aux individus, les organes nécessaires à l'accomplissement de leur destination, a précisément donné à la nation française deux instrumens, et, pour ainsi dire, deux bras, avec lesquels elle remue le monde, sa langue et l'esprit de prosélytisme qui forme l'essence de son caractère; en sorte qu'elle a constamment le besoin et le pouvoir d'influencer les hommes.

La puissance, j'ai presque dit la monarchie de la langue française, est visible : on peut, tout au plus, faire semblant d'en douter.

Quant à l'esprit de prosélytisme, il est connu comme le soleil ; depuis la marchande de modes jusqu'au philosophe, c'est la partie saillante du caractère national.

Ce prosélytisme passe communément pour un ridicule, et réellement il mérite souvent ce nom, surtout par les formes ; dans le fond cependant, c'est une fonction.

Or, c'est une loi éternelle du monde moral, que toute fonction produit un devoir. L'église gallicane étoit une pierre angulaire de l'édifice catholique, ou, pour mieux dire, chrétien; car, dans le vrai, il n'y a qu'un édifice. Les églises ennemies de l'église universelle ne subsistent cependant que par celle-ci, quoique peut-être elles s'en doutent peu, semblables à ces plantes parasites, à ces guis stériles qui ne vivent que de la substance de l'arbre qui les supportent, et qu'ils appauvrissent.

De là vient que la réaction entre les puissances opposées, étant toujours égale à l'action, les plus grands efforts de la déesse Raison contre le christianisme se sont faits en France : l'ennemi attaquait la citadelle.

Le clergé de France ne doit donc point s'endormir ; il a mille raisons de croire qu'il est appelé à une grande mission; et les mêmes conjectures qui lui laissent apercevoir pourquoi il a souffert, lui permettent aussi de se croire destiné à une oeuvre essentielle.

En un mot, s'il ne se fait pas une révolution morale en Europe ; si l'esprit religieux n'est pas renforcé dans cette partie du monde, le lien social est dissous. On ne peut rien deviner, et il faut s'attendre à tout. Mais s'il se fait un changement heureux sur ce point, ou il n'y a plus d'analogie, plus d'induction, plus d'art de conjecturer, ou c'est la France qui est appelée à le produire.

C'est surtout, ce qui me fait penser que la révolution française est une grande époque, et que ses suites, dans tous les genres, se feront sentir bien au delà du temps de son explosion et des limites de son foyer.

Si on l'envisage dans ses rapports politiques, on se confirme dans la même opinion.

Combien les puissances de l'Europe se sont trompées sur la France! combien elles ont médité de choses vaines! O vous qui vous croyez indépendans, parce que vous n'avez point de juges sur la terre! ne dites jamais : Cela me convient ; DISCITE JUSTITIAM MONITI ! Quelle main, tout à la fois sévère et paternelle, écrasoit la France de tous les fléaux imaginables, et soutenoit l'empire par des moyens surnaturels, en tournant tous les efforts de ses ennemis contre eux-mêmes ?

Qu'on ne vienne point nous parler des assignats, de la force du nombre, etc., car la possibilité des assignats et de la force du nombre est précisément hors de la nature. D'ailleurs, ce n'est ni par le papier-monnoie, ni par l'avantage du nombre, que les vents conduisent les vaisseaux des Français, et repoussent ceux de leurs ennemis ; que l'hiver leur fait des ponts de glace au moment où ils en ont besoin ; que les souverains qui les gênent meurent à point nommé ; qu'ils envahissent l'Italie sans canons, et que des phalanges, réputées les plus braves de l'univers, jettent les armes à égalité de nombre, et passent sous le joug.

Lisez les belles réflexions de M. Dumas sur la guerre actuelle ; vous y verrez parfaitement pourquoi, mais point du tout comment elle a pris le caractère que nous voyons. Il faut toujours remonter au comité de salut public, qui fut un miracle, et dont l'esprit gagne encore les batailles.

Enfin, le châtiment des Français sort de toutes les règles ordinaires, et la protection accordée à la France en sort aussi : mais ces deux prodiges réunis se multiplient l'un par l'autre, et présentent un des spectacles les plus étonnans que l'oeil humain ait jamais contemplé.

A mesure que les évènemens se déploieront, on verra d'autres raisons et des rapports plus admirables. Je ne vois, d'ailleurs, qu'une partie de ceux qu'une vue plus perçante pourroit découvrir dès ce moment.

L'horrible effusion du sang humain, occasionée par cette grande commotion , est un moyen terrible; cependant c'est un moyen autant qu'une punition , et il peut donner lieu à des réflexions intéressantes.

 



[1] Grotius : De Jure belli ac pacis Epist. ad Ludovicum 

 

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CHAPITRE II.

 

 

 

De Maistre 17

1er EXTRAIT.

CONJECTURES SUR LES VOIES DE LA PROVIDENCE DANS

LA RÉVOLUTIONFRANÇAISE.

 

 

«CHAQUE nation, comme chaque individu, a reçu une mission qu'elle doit remplir. La France exerce sur l'Europe une véritable magistrature, qu'il seroit inutile de contester, dont elle a abusé de la manière la plus coupable. Elle étoit surtout à la tête du système religieux, et ce n'est pas sans raison que son Roi s'appeloit très-chrétien : Bossuet n'a rien dit de trop sur ce point. Or, comme elle s'est servie de son influence pour contredire sa vocation et démoraliser l'Europe, il ne faut pas être étonné qu'elle y soit ramenée par des moyens terribles.

Depuis long-temps on n'avoit vu une punition aussi effrayante, infligée à un aussi grand nombre de coupables. Il y a des innocens, sans doute, parmi les malheureux, mais il y en a bien moins qu'on ne l'imagine communément.

Tous ceux qui ont travaillé à affranchir le peuple de sa croyance religieuse ; tous ceux qui ont opposé des sophismes métaphysiques aux lois de la propriété; tous ceux qui ont dit : Frappez, pourvu que nous y gagnions ; tous ceux qui ont touché aux lois fondamentales de l'état ; tous ceux qui ont conseillé, approuvé, favorisé les mesures violentes employées contre le Roi, etc. ; tous ceux-là ont voulu la révolution , et tous ceux qui l'ont voulue en ont été très-justement les victimes, même suivant nos vues bornées.

On gémit de voir des savans illustres tomber sous la hache de Robespierre. On ne saurait humainement les regretter trop ; mais la justice divine n'a pas le moindre respect pour les géomètres ou les physiciens. Trop de savans français furent les principaux auteurs de la révolution ; trop de savans français l'aimèrent et la favorisèrent, tant qu'elle n'abattit, comme le bâton de Tarqui, que les têtes dominantes.

Ils disoient comme tant d'autres : Il est impossible qu'une grande révolution s'opère sans amener des malheurs. Mais lorsqu'un philosophe se console de ces malheurs en vue des résultats ; lorsqu'il dit dans son coeur : Passe pour cent mille meurtres, pourvu que nous soyons libres ; si la Providence lui répond : J'accepte ton approbation, mais tu feras nombre, où est l'injustice? Jugerions-nous autrement dans nos tribunaux ?

Les détails seroient odieux; mais qu'il est peu de Français, parmi ceux qu'on appelle victimes innocentes de la révolution, à qui leur conscience n'ait pu dire : Alors, de vos erreurs voyant les tristes fruits, Reconnoissez les coups que vous avez conduits.

Nos idées sur le bien et le mal, sur l'innocent et le coupable, sont trop souvent altérées par nos préjugés. Nous déclarons coupables et infâmes deux hommes qui se battent avec un fer long de trois pouces ; mais si le fer a trois pieds, le combat devient honorable. Nous flétrissons celui qui vole un centime dans la poche de son ami ; s'il ne lui prend que sa femme, ce n'est rien. Tous les crimes brillans qui supposent un développement de qualités grandes ou aimables ; tous ceux surtout qui sont honorés par le succès, nous les pardonnons, si même nous n'en faisons pas des vertus ; tandis que les qualités brillantes qui environnent le coupable, le noircissent aux yeux de la véritable justice, pour qui le plus grand crime est l'abus de ses dons.

Chaque homme a certains devoirs à remplir, et l'étendue de ses devoirs est relative à sa position civile et à l'étendue de ses moyens.

Il s'en faut de beaucoup que la même action soit également criminelle de la part de deux hommes donnés. Pour ne pas sortir de notre objet, tel acte qui ne fut qu'une erreur ou un trait de folie de la part d'un homme obscur, revêtu brusquement d'un pouvoir illimité pouvoit être un forfait de la part d'un évêque ou d'un duc et pair.

Enfin il est des actions excusables, louables même suivant les vues humaines, et qui sont dans le fond infiniment criminelles. Si l'on nous dit, par exemple : J'ai embrassé de bonne foi la révolution française, par un amour pur de liberté et de ma patrie ; j'ai cru en mon âme et conscience qu'elle amèneroit la réforme des abus et le bonheur public ; nous n'avons rien à répondre. Mais l'oeil, pour qui tous les cœurs sont diaphanes, voit la fibre coupable; il découvre dans une brouillerie ridicule, dans un petit froissement de l'orgueil, dans une passion basse ou criminelle, le premier mobile de ces résolutions qu'on voudroit illustrer aux yeux des hommes ; et pour lui le mensonge de l'hypocrisie greffée sur la trahison est un crime de plus. Mais parlons de la nation en général.

Un des plus grands crimes qu'on puisse commettre, c'est sans doute l'attentat contre la souveraineté, nul n'ayant des suites plus terribles.

Si la souveraineté réside sur une tête, et que cette tête tombe victime de l'attentat, Je crime augmente d'atrocité. Mais si ce souverain n'a mérité son sort par aucun crime, si ses vertus même ont armé contre lui la main des coupables, le crime n'a plus de nom. A ces traits on reconnoît la mort de Louis XVI ; mais ce qu'il est important de remarquer ; c'est que jamais un plus grand crime n'eut plus de complices. La mort de Charles I.er en eut bien moins, et cependant il étoit possible de lui faire des reproches que Louis XVI ne mérita point. Cependant on lui donna des preuves de l'intérêt le plus tendre et le plus courageux ; le bourreau même, qui ne faisoit qu'obéir, n'osa pas se faire connoître. En France, Louis XVI marcha à la mort au milieu de 60,000 hommes armés, qui n'eurent pas un coup de fusil pour Santerre : pas une voix ne s'éleva pour l'infortuné monarque, et les provinces furent aussi muettes que la capitale. On se seroit exposé, disoit-on. Français ! si vous trouvez cette raison bonne, ne parlez pas tant, de votre courage, ou convenez que vous l'employez bien mal.

L'indifférence de l'armée ne fut pas moins remarquable. Elle servit les bourreaux de Louis XVI bien mieux qu'elle ne l'avoit servi lui-même, car elle l'avoit trahi. On ne vit pas de sa part le plus léger témoignage de mécontentement.

Enfin, jamais un plus grand crime n'appartint à la vérité avec une foule de gradations) à un plus grand nombre de coupables.

Il faut encore faire une observation importante ; c'est que tout attentat commis contre la souveraineté, au nom de la nation, est toujours plus ou moins un crime national ; car c'est toujours plus ou moins la faute de la nation, si un nombre quelconque de factieux s'est mis en état de commettre le crime en son nom. Ainsi, tous les Français sans doute n'ont pas voulu la mort de Louis XVI ; mais l'immense majorité du peuple a voulu, pendant plus de deux ans, toutes les folies, toutes les injustices, tous les attentats qui amenèrent la catastrophe du 21 janvier.

Or, tous les crimes nationaux contre la souveraineté sont punis sans délai et d'une manière terrible; c'est une loi qui n'a jamais souffert d'exception. Peu de jours après l'exécution de Louis XVI, quelqu'un écrivoit dans le Mercure universel : Peut-être il n'eût pas fallu en venir là ; mais puisque nos législateurs ont pris l'évènement sur leur responsabilité, rallions-nous autour deux : éteignons toutes les haines, et qu'il n'en soit plus question. Fort bien : il eût fallu peut-être ne pas assassiner le Roi, mais puisque la chose est faite, n'en parlons plus, et soyons tous bons amis. O démence! Shakespeare en savoit un peu plus, lorsqu'il disoit : La vie de tout individu est précieuse pour lui; mais la vie de qui dépendent tant de vies, celle des souverains, est précieuse pour tous. Un crime fait-il disparaître la majesté royale ? à la place qu'elle occupoit il se forme un gouffre effroyable, et tout ce qui l'environne s'y précipite[1] . Chaque goutte du sang de Louis XVI en coûtera des torrens à la France ; quatre millions de Français, peut être, paieront de leurs têtes le grand crime national d'une insurrection antireligieuse et antisociale, couronnée par un régicide.

Où sont les premières gardes nationales, les premiers soldats, les premiers généraux qui prêtèrent serment à la nation ? Où sont les chefs, les idoles de cette première assemblée si coupable, pour qui l'épithète de constituante sera une épigramme éternelle ? Où est Mirabeau? où est Bailli avec son beau jour? où est Thouret qui inventa le mot exproprier ? où est Osselin , le rapporteur de la première loi qui proscrivit les émigrés? On nommeroit par milliers les instrumens actifs de la révolution, qui ont péri d'une mort violente.

C'est encore ici où nous pouvons admirer l'ordre dans le désordre ; car il demeure évident, pour peu qu'on y réfléchisse, que les grands coupables de la révolution ne pouvoient tomber que sous les coups de leurs complices.

Si la force seule avoit opéré ce qu'on appelle la contre-révolution, et replacé le Roi sur le trône, il n'y auroit eu aucun moyen de faire justice. Le plus grand malheur qui pût arriver à un homme délicat, ce seroit d'avoir à juger l'assassin de son père, de son parent, de son ami, ou seulement l'usurpateur de ses biens.

Or, c'est précisément ce qui seroit arrivé dans le cas d'une contre-révolution, telle qu'on l'entendoit ; car les juges supérieurs , par la nature seule des choses, auroient presque tous appartenu à la classe offensée ; et la justice, lors même qu'elle n'auroit fait que punir, auroit eu l'air de se venger. D'ailleurs, l'autorité légitime garde toujours une certaine modération dans la punition des crimes qui ont une multitude de complices. Quand elle envoie cinq ou six coupables à la mort pour le même crime, c'est un massacre : si elle passe certaines bornes, elle devient odieuse. Enfin, les grands crimes exigent malheureusement de grands supplices ; et dans ce genre il est aisé de passer les bornes, lorsqu'il s'agit de crimes de lèse-majesté, et que la flatterie se fait bourreau.

L'humanité n'a point encore pardonné à l'ancienne législation française l'épouvantable supplice de Damiens[2]. Qu'auroient donc fait les magistrats français de trois ou quatre cents Damiens, et de tous les monstres qui couvroient la France ? Le glaive sacré de la justice seroit-il donc tombé sans relâche comme la guillotine de Robespierre ? Auroit-on convoqué à Paris tous les bourreaux du royaume et tous  les chevaux de l'artillerie, pour écarteler des hommes? Auroit-on fait dissoudre dans de vastes chaudières le plomb et la poix pour en arroser des membres déchirés par des tenailles rougies? D'ailleurs, comment caractériser les différens crimes ? comment graduer les supplices ? et surtout comment punir sans lois ? On auroit choisi, dira-t-on, quelques grands coupables, et tout le reste auroit obtenu grâce.

C'est précisément ce que la Providence ne vouloit pas. Comme elle peut tout ce qu'elle veut, elle ignore ces grâces produites par l'impuissance de punir. Il falloit que la grande épuration s'accomplît, et que les yeux fussent

frappés, il falloit que le métal français, dégagé de ses scories aigres et impures, parvînt plus net et plus malléable entre les mains du Roi futur. Sans doute la Providence n'a pas besoin de punir dans le temps pour justifier ses voies ; mais à cette époque elle se met à notre portée, et punit comme un tribunal humain.

Il y a eu des nations condamnées à mort au pied de la lettre, comme des individus coupables, et nous savons pourquoi[3]. S'il entroit dans les desseins de Dieu de nous révéler ses plans à l'égard de la révolution française, nous lirions le châtiment des Français, comme l'arrêt d'un parlement. — Mais que saurions-nous de plus? Ce châtiment n'est-il pas visible?

N'avons-nous pas vu la France déshonorée par plus de cent mille meurtres? le sol entier de ce beau royaume couvert d'échafauds ? et cette malheureuse terre abreuvée du sang de ses enfans par les massacres judiciaires, tandis que des tyrans inhumains le prodiguoient au dehors pour le soutien d'une guerre cruelle, soutenue pour leur propre intérêt? Jamais le despote le plus sanguinaire ne s'est joué de la vie des hommes avec tant d'insolence, et jamais peuple passif ne se présenta à la boucherie avec plus de complaisance. Le fer et le feu, le froid et la faim, les privations, les souffrances de toute espèce, rien ne le dégoûte de son supplice : tout ce qui est dévoué doit accomplir son sort : on ne verra point de désobéissance, jusqu'à ce que le jugement soit accompli.

Et cependant, dans cette guerre si cruelle, si désastreuse, que de points de vue intéressans! et comme on passe tour à tour de la tristesse à l'admiration ! Transportons-nous à l'époque la plus terrible de la révolution ; supposons que, sous le gouvernement de l'infernal comité, l'armée, par une métamorphose subite, devienne tout à coup royaliste : susposons qu'elle convoque de son côté ses assemblées primaires, et qu'elle nomme librement les hommes les plus éclairés et les plus estimables, pour lui tracer la route qu'elle doit tenir dans cette occasion difficile : supposons, enfin, qu'un de ces élus de l'armée se lève et dise : « Braves et fidèles guerriers , il est des circonstances où toute la sagesse humaine, se réduit à choisir entre différens maux. Il est dur, sans doute, de combattre pour le comité de salut public ; mais il y auroit quelque chose de plus fatal encore, ce seroit de tourner nos armes contre lui. A l'instant où l'armée se mêlera de la politique, l'état sera dissous ; et les ennemis de  la France, profitant de ce moment de dissolution, la pénétreront et la diviseront.

 « Ce n'est point pour ce moment que nous  devons agir, mais pour la suite des temps il s'agit surtout de maintenir l'intégrité de  la France, et nous ne le pouvons qu'en  combattant pour le gouvernement, quel  qu'il soit ; car de cette manière la France, malgré ses déchiremens intérieurs, conservera sa force militaire et son influence extérieure. A le bien prendre, ce n'est point pour le gouvernement que nous combattons, mais pour la France et pour le Roi futur, qui nous devra un empire plus grand, peut-être, que ne le trouva la révolution. C'est donc un devoir pour nous de vaincre la répugnance qui nous fait balancer. Nos contemporains peut-être calomnieront notre conduite, mais la postérité lui rendra justice. »

Cet homme auroit parlé en grand philosophe.

Eh bien ! cette hypothèse chimérique, l'armée l'a réalisée, sans savoir ce qu'elle faisoit ; et la terreur d'un côté, l'immoralité et l'extravagance de l'autre, ont fait précisément ce qu'une sagesse consommée et presque prophétique auroit dicté à l'armée.

Qu'on y réfléchisse bien, on verra que le mouvement révolutionnaire une fois établi, la France et la monarchie ne pouvoient être sauvées que par le jacobinisme...

 

A suivre.



[1] Hamlet, acte 3, scène 8.

[2] Avertere omnes à tanta foeditate spectaculi oculos. Primum ultimumque illud supplicium apud Romanos exempli parùm memoris legum humanarum fuit. Tit. Liv. I. ub , de suppl. Mettii.

[3] Levit. XVIII, 21 et seq. XX, 23. — Deutero20 nom. XVIII, 9 et seq. — I. Reg. XV, 24.— IV, Reg. XVII, 7 et seq. et XXI; 2,. — Herodot. lib. II. § 46, et la note de M. Larcher sur cet endroit.

 

 

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CONSIDERATIONS


SUR LA FRANCE


PAR


 M. LE COMTE JPH.DE MAISTRE,

 Pairie


CHAPITRE PREMIER.


DES RÉVOLUTIONS.

 

Nous sommes tous attachés au trône de l'Etre Suprême par une chaîne souple, qui nous retient sans nous asservir.

Ce qu'il y a de plus admirable dans l'ordre universel des choses, c'est l'action des êtres libres sous la main divine. Librement esclaves ils opèrent tout à la fois volontairement et nécessairement : ils font réellement ce qu'ils veulent, mais sans pouvoir déranger les plans généraux. Chacun de ces êtres occupe le centre d'une sphère d'activité dont le diamètre varie au gré de l'éternel géomètre, qui sait étendre, restreindre, arrêter ou diriger la volonté, sans altérer sa nature.

Dans les ouvrages de l'homme, tout est pauvre comme l'auteur ; les vues sont restreintes, les moyens roides, les ressorts inflexibles, les mouvemens pénibles, et les résultats monotones. Dans les ouvrages divins, les richesses de l'infini se montrent à découvert jusque dans le moindre élément ; sa puissance opère en se jouant : dans ses mains tout est souple, rien ne lui résiste ; pour elle tout est moyen, même l'obstacle : et les irrégularités produites par l'opération des agens libres, viennent se ranger dans l'ordre général.

Si l'on imagine une montre dont tous les ressorts varieroient continuellement de force, de poids, de dimension, de forme et de position : et qui montreroit cependant l'heure invariablement, on se formera quelque idée de l'action des êtres libres relativement aux plans du Créateur.

Dans le monde politique et moral, comme dans le monde physique, il y a un ordre commun, et il y a des exceptions à cet ordre.

Communément nous voyons une suite d'effets produits par les mêmes causes ; mais à certaines époques, nous voyons des actions suspendues, des causes paralysées et des effets nouveaux.

Le miracle est un effet produit par une cause divine ou surhumaine, qui suspend ou contredit une cause ordinaire. Que dans le cœur de l'hiver, un homme commande à un arbre, devant mille témoins, de se couvrir subitement de feuilles et de fruits, et que l'arbre obéisse, tout le monde criera au miracle et s'inclinera devant le thaumaturge. Mais la révolution française, et tout ce qui se passe en Europe dans ce moment, est tout aussi merveilleux, dans son genre, que la fructification instantanée d'un arbre au mois de janvier: cependant les hommes, au lieu d'admirer, regardent ailleurs ou déraisonnent.

Dans l'ordre physique, où l'homme n'entre point comme cause, il veut bien admirer ce qu'il ne comprend pas; mais dans la sphère de son activité, où il sent qu'il est cause libre, son orgueil le porte aisément à voirie désordre partout où son action est suspendue ou dérangée.

Certaines mesures qui sont au pouvoir de l'homme, produisent régulièrement certains effets dans le cours ordinaire des choses ; s'il manque son but, il sait pourquoi, ou croit le savoir; il connoît les obstacles, il les apprécie, et rien ne l'étonne.

Mais dans les temps de révolutions, la chaîne qui lie l'homme se raccourcit brusquement, son action diminué, et ses moyens le trompent.

Alors entraîné par une force inconnue, il se dépite contre elle, et au lieu de baiser la main qui le serre, il la méconnoît ou l'insulte.

Je n'y comprends rien, c'est le grand mot du jour. Ce mot est très-sensé, s'il nous ramène à la cause première qui donne dans ce moment un si grand spectacle aux hommes : c'est une sottise, s'il n'exprime qu'un dépit ou un abattement stérile.

« Comment donc (s'écrie-t-on de tous » côtés)? les hommes les plus coupables de l'univers triomphent de l'univers ! Un régicide affreux a tout le succès que pouvoient en attendre ceux qui l'ont commis ! La monarchie est engourdie dans toute l'Europe ! Ses ennemis trouvent des alliés jusque sur les trônes ! Tout réussit aux méchans ! les projets les plus gigantesques s'exécutent de leur part sans difficulté, tandis que le bon parti est malheureux et ridicule dans tout ce qu'il entreprend ! L'opinion poursuit la fidélité dans toute l'Europe ! Les premiers hommes d'état se trompent invariablement ! les plus grands généraux sont humiliés ! etc. »

Sans doute, car la première condition d'une révolution décrétée, c'est que tout ce qui pouvoit la prévenir n'existe pas, et que rien ne réussisse à ceux qui veulent l'empêcher. Mais jamais l'ordre n'est plus visible, jamais la Providence n'est plus palpable, que lorsque l'action supérieure se substitue, à celle de l'homme et agit toute seule. C'est ce que nous voyons dans ce moment.

Ce qu'il y a de plus frappant dans la révolution française, c'est cette force entraînante qui courbe tous les obstacles. Son tourbillon emporte comme une paille légère tout ce que la force humaine a su lui opposer : personne n'a contrarié sa marche impunément. La pureté des motifs a pu illustrer l'obstacle, mais c'est tout ; et cette force jalouse, marchant invariablement à son but, rejette également Charette, Du mouriez et Drouet.

On a remarqué, avec grande raison, que la révolution française mène les hommes plus que les hommes ne la mènent. Cette observation est de la plus grande justesse ; et quoiqu'on puisse l'appliquer plus ou moins à toutes les grandes révolutions, cependant elle n'a jamais été plus frappante qu'à cette époque.

Les scélérats même qui paroissent conduire la révolution, n'y entrent que comme de simples instrumens ; et dès qu'ils ont la prétention de la dominer, ils tombent ignoblement.

Ceux qui ont établi la république, l'ont fait sans le vouloir et sans savoir ce qu'ils faisoient ; ils y ont été conduits par les évènemens : un projet antérieur n'auroit pas réussi.

Jamais Robespierre, Collot ou Barère, ne pensèrent à établir le gouvernement révolutionnaire et le régime de la terreur ; ils y furent conduits insensiblement par les circonstances, et jamais on ne reverra rien de pareil.

Ces hommes excessivement médiocres, exercèrent sur une nation coupable le plus affreux despotisme dont l'histoire fasse mention, et sûrement ils étoient les hommes du royaume les plus étonnés de leur puissance.

Mais au moment même où ces tyrans détestables eurent comblé la mesure de crimes nécessaire à cette phase de la révolution, un souffle les renversa. Ce pouvoir gigantesque, qui faisoit trembler la France et l'Europe, ne tint pas contre la première attaque ; et comme il ne devoit y avoir rien de grand, rien d'auguste dans une révolution toute criminelle, la Providence voulut que le premier coup fût porté par des septembriseurs , afin que la justice même fût infâme[1].

Souvent on s'est étonné que des hommes plus que médiocres aient mieux jugé la révolution française que des hommes du premier talent ; qu'ils y aient cru fortement, lorsque des politiques consommés n'y croyoient point

encore. C'est que cette persuasion étoit une des pièces de la révolution, qui ne pouvoit réussir que par l'étendue et l'énergie de l'esprit révolutionnaire, ou s'il est permis de s'exprimer ainsi, par la foi a la révolution. Ainsi, des hommes sans génie et sans connoissances ont fort bien conduit ce qu'ils appeloient le char révolutionnaire ; ils ont tout osé sans crainte de la contre-révolution ; ils ont toujours marché en avant, sans regarder derrière eux ; et tout leur a réussi ; parce qu'ils n'étoient que

les instrumens d'une force qui en savoit plus qu'eux. Ils n'ont pas fait de fautes dans leur carrière révolutionnaire, par la raison que l’Auteur de Vaucanson ne fit jamais de notes fausses.

Le torrent révolutionnaire a pris successivement différentes directions ; et les hommes les plus marquans dans la révolution n'ont acquis l'espèce de puissance et de célébrité qui pouvoit leur appartenir, qu'en suivant le cours du moment : dès qu'ils ont voulu le contrarier ou seulement s'en écarter en s'isolant, en travaillant trop pour eux, ils ont disparu de la scène.

Voyez ce Mirabeau qui a tant marqué dans la révolution : au fond, c'étoit le roi de la halle. Par les crimes qu'il a faits, et par ses livres qu'il a fait faire, il a secondé le mouvement populaire : il se mettoit à la suite d'une masse déjà mise en mouvement, et la poussoit dans le sens déterminé; son pouvoir ne s'étendit jamais plus loin : il partageoit avec un autre héros de la révolution le pouvoir d'agiter la multitude, sans avoir celui de la dominer, ce qui forme le véritable cachet de la médiocrité dans les troubles politiques. Des factieux moins brillans, et en effet plus habiles et plus puis sans que lui, se servoient de son influence pour leur profit. Il tonnoit à la tribune, et il étoit leur dupe. Il disoit en mourant, que s'il avoit

vécu, il auroit rassemblé les pièces éparses de la monarchie ; et lorsqu'il avoit voulu, dans le moment de sa plus grande influence, viser seulement au ministère, ses subalternes l'avoient repoussé comme un enfant.

Enfin , plus on examine les personnages en apparence les plus actifs de la révolution, et plus on trouve en eux quelque chose de passif et de mécanique. On ne sauroit trop le répéter, ce ne sont point les hommes qui mènent la révolution ; c'est la révolution qui emploie les hommes. On dit fort bien, quand on dit qu'elle va toute seule. Cette phrase signifie que jamais la Divinité ne s'étoit montrée d'une manière si claire dans aucun évènement humain. Si elle emploie les instrumens les plus vils, c'est qu'elle punit pour régénérer.

 

A suivre...



[1] (1) Par la même raison, l'honneur est déshonoré. Un journaliste (le Républicain) a dit avec beaucoup d'esprit et de justesse : « Je comprends fort bien comment on peut dépanthéoniser, Marat, mais je ne concevrai jamais comment on pourra dèmaratiser le Panthéon. » On s'est plaint de voir le corps de Turenne oublié dans le coin d'un muséum, à côté du squelette d'un animal : quelle imprudence! il y en avoit assez pour faire naître l'idée de jeter au Panthéon ces restes vénérables.

 

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Publié le par Rhonan de Bar
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ESSAI

SUR

LE PRINCIPE GÉNÉRATEUR

DES CONSTITUTIONS POLITIQUES

ET DES AUTRES INSTITUTIONS HUMAINES.

 

 De Maistre 17

SIXIEME EXTRAIT.

 

 

XLI. Pour appliquer ces maximes générales à un cas particulier, c'est par la seule considération de l'extrême danger des innovations fondées sur de simples théories humaines, que, sans me croire en état d'avoir un avis décidé par voie de raisonnement, sur là grande question de la réforme parlementaire qui agite si fort les esprits en Angleterre, et depuis si longtemps, je me sens néanmoins entraîné à croire que cette idée est funeste, et que si les Anglais s'y livrent trop vivement, ils auront à s'en repentir. Mais, disent les partisans de la réforme (car c'est le grand argument), les abus sont frappants, incontestables: or, un abus formel, un vice peut-il être constitutionnel?

— Oui, sans doute, il peut l'être ; car toute constitution politique a des défauts essentiels qui tiennent à sa nature et qu'il est impossible d'en séparer ; et ce qui doit faire trembler tous les réformateurs, c'est que ces défauts peuvent changer avec les circonstances, de manière qu'en montrant qu'ils sont nouveaux, on n'a point encore montré qu'ils ne sont pas nécessaires[1]. Quel homme sensé ne frémira donc pas on mettant la main à l'œuvre? L'harmonie sociale est sujette à la loi du tempérament, comme l'harmonie proprement dite, dans le clavier général. Accordez rigoureusement les quintes, les octaves jureront, et réciproquement. La dissonance étant donc inévitable, au lieu de la chasser, ce qui est impossible, il faut la tempérer, en la distribuant. Ainsi, de part et d'autre, le défaut est un élément de la perfection possible. Dans cette proposition, il n'y a que la forme de paradoxale. Mais, dira-t-on peut être encore, où est la règle pour discerner le défaut accidentel, de celui qui tient à la nature des choses et qu'il est impossible d'éliminer? — Les hommes à qui la nature n'a donné que des oreilles, font de ces sortes de questions, et ceux qui ont de l'oreille haussent les épaules.

XLII. Il faut encore bien prendre garde, lorsqu'il est question d'abus, de ne juger les institutions politiques que par leurs effets constants, et jamais par

leurs causes quelconques qui ne signifient rien[2], moins encore par certains inconvénients collatéraux (s'il est permis de s'exprimer ainsi) qui s'emparent aisément des vues faibles et les empêchent de voir l'ensemble. En effet, la cause, suivant l'hypothèse qui parait prouvée, ne devant avoir aucun rapport logique avec l'effet, et les inconvénients d'une institution bonne en soi, n'étant, comme je le disais tout à l'heure, qu'une dissonance inévitable dans le clavier général, comment les institutions pourraient-elles être jugées sur les causes et sur les inconvénients ? Voltaire, qui parla de tout pondant un siècle sans avoir jamais perçu une surface[3], a fait un plaisant raisonnement sur la vente des offices de magistrature qui avait lieu en France ; et nul exemple, peut-être, ne serait plus propre à faire sentir la vérité de la théorie que j'expose. La preuve, dit-il, que cette vente est un abus, c'est qu'elle ne fut produite que par un autre abus[4] (1). Voltaire ne se trompe point ici comme tout homme est sujet à se tromper. 11 se trompe honteusement.

C'est une éclipse centrale du sens commun.

Tout ce qui naît d'un abus est un abus! Au contraire, c'est une des lois les plus générales et les plus évidentes de cette force à la fois cachée et frappante qui opère et se fait sentir de tous côtés, que le remède de l'abus naît de l'abus, et que le mal, arrivé à un certain point, s'égorge lui-même, et cela doit être ; car le mal, qui n'est qu'une négation, a pour mesures de dimensions et de durée celles de l'être auquel il s'est attaché et qu'il dévore. Il existe comme le chancre qui ne peut achever qu'en s'achevant. Mais alors une nouvelle réalité se précipite nécessairement à la place de celle qui vient de disparaître ; car la nature a horreur du vide, et le bien... Mais je m'éloigne trop de Voltaire.

XLIII. L'erreur de cet homme venait de ce que ce grand écrivain, partagé entre vingt sciences, comme il l'a dit lui-même quelque part, et constamment occupé d'ailleurs à instruire l'univers, n'avait que bien rarement le temps de penser, « Une cour voluptueuse et dissipatrice, réduite aux abois par ses dilapidations, imagine de vendre les offices de magistrature, et créa ainsi, (ce qu'elle n'aurait jamais fait librement et avec connaissance de cause), elle crée, dis-je, une magistrature riche, inamovible et indépendante ; de manière qui- la puissance infinie qui se joue dans l'univers [5](1) se sert de la corruption pour créer des tribunaux incorruptibles autant que le permet la  faiblesse humaine». Il n'y a rien, en vérité, de si plausible pour l'oeil du véritable philosophe,  rien de plus conforme aux grandes analogies et à cotte loi incontestable qui veut que les institutions les plus importantes ne soient jamais le résultat d'une délibération, mais celui des circonstances. Voici le problème presque résolu quand il est posé, comme il arrive à tous les problèmes : Un pays tel que la France pouvait-il être jugé mieux que par des magistrats héréditaires? Si l'on se décide pour l'affirmative, ce que je suppose, il faudra tout de suite proposer un second problème que voici : La magistrature devant être héréditaire, y a-t-il pour la constituer d'abord, et ensuite pour la recruter, un mode plus avantageux que celui qui jette des millions au plus bas prix dans les coffres du souverain, et qui certifie en même temps la richesse, l'indépendance et même la noblesse (quelconque) des juges supérieurs?

Si l'on ne considère la vénalité que comme moyen d'hérédité, tout esprit juste est frappé de ce point de vue qui est le vrai. Ce n'est point ici le lieu d'approfondir la question ; mais c'en n’est assez pour prouver que  Voltaire ne l'a pas seulement aperçue.

XLIV. Supposons maintenant à la tête des affaires un homme tel que lui, réunissant par un heureux accord la légèreté, l'incapacité et la témérité : il ne manquera pas d'agir suivant ses folles théories de lois et d'abus. Il empruntera au dernier quinze pour rembourser des titulaires, créanciers au dernier cinquante ; il préparera les esprits par une foule d'écrits payés, qui insulteront la magistrature et lui ôteront la confiance publique. Bientôt la protection, mille fois plus sotte que le hasard, ouvrira la liste éternelle de ses bévues : l'homme distingué, ne voyant plus dans l'hérédité un contrepoids à d'accablants travaux, s'écartera sans retour ; et les grands tribunaux seront livrés à des aventuriers sans nom, sans fortune et sans considération ; au lieu de cette magistrature vénérable, en qui la vertu et la science étaient devenues héréditaires comme ses dignités, véritable sacerdoce que les nations étrangères ont pu envier à la France jusqu'au moment où le philosophisme, ayant exclu la sagesse de tous les lieux qu'elle hantait, termina de si beaux exploits par ici chasser de chez elle.

XLV. Telle est l'image naturelle de la plupart des réformes ; car non seulement la création n'appartient point à l'homme, mais la réformation même ne lui appartient que d'une manière secondaire et avec une foule de restrictions terribles. En partant de ces principes incontestables, chaque homme peut juger les institutions de son pays avec une certitude parfaite ;

il pout surtout apprécier tous ces créateurs, ces législateurs, ces restaurateurs des nations, si chers au dix-huitième siècle, et que la postérité regardera avec pitié, peut-être même avec horreur. On a bâti des châteaux de cartes en Europe et hors de l'Europe.

Les détails seraient odieux ; mois certainement on ne manque de respect à personne en priant simplement les hommes de regarder et de juger au moins par l'événement, s'ils s'obstinent à refuser tout autre genre d'instruction. L'homme en rapport avec son Créateur est sublime, et son action est créatrice : au contraire, dès qu'il se sépare de Dieu et qu'il agit seul, il ne cesse pas d'être puissant, car c'est un privilège de sa nature ; mais son action est négative et n'aboutit qu'à détruire.

XLVI. II n'y a pas dans l'histoire de tous les siècles un seul fait qui contredise ces maximes. Aucune institution humaine ne peut durer si elle n'est supportée par la main qui supporte tout : c'est-à-dire si elle ne lui est spécialement consacrée dans son origine.

Plus elle sera pénétrée par le principe divin, et plus elle sera durable. Étrange aveuglement des hommes de notre siècle I ils se vantent de leurs lumières, et ils ignorent tout, puisqu'ils s'ignorent eux-mêmes. Ils ne savent ni ce qu'ils sont ni ce qu'ils peuvent. Un orgueil indomptable les porte sans cesse à renverser tout ce qu'ils n'ont pas fait ; et pour opérer de nouvelles créations, ils se séparent du principe de toute existence. Jean-Jacques Rousseau, lui-même, a cependant fort bien dit ; Homme petit et vain, montre-moi ta puissance, je te montrerai ta faiblesse. On pourrait dire encore avec autant de vérité et plus de profit. Homme petit et vain, confesse-moi ta faiblesse, je te montrerai ta puissance. En effet, dès que l'homme a reconnu sa nullité, il a fait un grand pas ; car il est bien prés de chercher un appui avec lequel il pout tout. C'est précisément le contraire de ce qu'a fait le siècle qui vient de finir. (Hélas 1 il n'a fini que dans nos almanachs.)

Examinez toutes ses entreprises, toutes ses institutions quelconques, vous le verrez constamment occupé à les séparer de la Divinité. L'homme s'est cru un être indépendant, et il a professé un véritable athéisme pratique, plus dangereux, peut-être, et plus coupable que celui de théorie.

XLVII. Distrait par ses vaincs sciences de la seule science qui l'intéresse réellement, il a cru qu'il avait le pouvoir de créer, tandis qu'il n'a pas seulement celui de nommer. Il a cru, lui qui n'a pas seulement le pouvoir de produire un insecte ou un brin de mousse, qu'il était l'auteur immédiat de la souveraineté, la chose la plus importante, la plus sacrée, la plus fondamentale du monde moral et politique[6]; et qu'une telle famille, par exemple, règne parce qu'un tel peuple l'a voulu ; tandis qu'il est environné de preuves incontestables que toute famille souveraine règne parce qu'elle est choisie par un pouvoir supérieur. S'il ne voit pas ces preuves, c'est qu'il ferme les yeux ou qu'il regarde de trop près. Il a cru que c'est lui qui avait inventé les langues, tandis qu'il ne tient encore qu'à lui de voir que toute langue humaine est apprise et jamais inventée, et que nulle hypothèse imaginable dans le cercle de la puissance humaine ne pout expliquer avec la moindre apparence de probabilité, ni la formation, ni la diversité des langues. Il a cru qu'il pouvait constituer les notions, c'est-à-dire, en d'autres termes, qu'il pouvait créer cette unité nationale en vertu de laquelle une nation n'est pas une autre.

Enfin, il a cru que, puisqu'il avait le pouvoir de créer des institutions, il avait à plus forte raison celui de les emprunter aux nations, et de les transporter chez lui toutes faites, avec le nom qu'elles portaient chez ces peuples, pour en jouir comme eux avec les mêmes avantages. Les papiers français me fournissent sur te point un exemple singulier.

XLVIII. Il y a quelques années que les Français s'avisèrent d'établir à Paris certaines courses qu'on appela sérieusement dans quelques écrits du jour, feux olympiques. Le raisonnement de ceux qui inventeront ou renouvelèrent ce beau nom, n'était pas compliqué. On courait, diront-ils, à pied et à cheval, sur les bords de l’Alphée ; on court à pied et à cheval sur les bords de la Seine : donc c'est la même chose. Rien de plus simple; mais, sans leur demander pourquoi ils n'avaient pas imaginé d'appeler ces jeux parisiens, au lieu de les appeler olympiques, il y aurait bien d'autres observations à faire. Pour instituer les jeux olympiques, on consulta les oracles : les dieux et les héros s'en mêlèrent ; on ne les commençait jamais sans avoir fait des sacrifices et d'autres cérémonies religieuses : on les regardait comme les grands comiques de la Grèce, et rien n'était plus auguste. Mais les Parisiens, avant d'établir leurs courses renouvelées des Grecs, allèrent-ils à Rome ad limina Apostolorum, pour consulter le pape? Avant de lancer leurs casse-cous, pour amuser des boutiquiers, faisaient-ils chanter la grand'messe? A quelle grande vue politique avaient-ils su associer ces courses? Comment s'appelaient les instituteurs? — Mais c'en est trop : le bon sens le plus ordinaire sent d'abord le néant et même le ridicule de cette imitation.

XLIX. Cependant, dans un journal écrit par des hommes d'esprit qui n'avaient d'autre tort ou d'autre malheur que celui de professer les doctrines modernes, on écrivait, il y a quelques années, au sujet de ces courses, le passage suivant dicté par l'enthousiasme le plus divertissant : Je le prédis, les jeux olympiques des Français attireront un four l'Europe au Champ-de-Mars.

Qu'ils ont l'âme froide et peu susceptible d'émotion ceux qui ne voient ici que des courtes !  Moi, j'y vois un spectacle tel que jamais l'univers n'en a offert dû pareil, depuis ceux de l’Elide, où la Grèce était en spectacle à la Grèce. Non, les cirques des Romains, les tournois de notre ancienne chevalerie, n'en approchaient pas [7].

Et moi, je croîs, et même je sais que nulle institution humaine n'est durable si elle n'a une base religieuse ; et, de plus (je prie qu'on fasse bien attention à ceci), si elle ne porte un nom pris dans une langue nationale, et né de lui-même, sans aucune délibération antérieure et connue.

L. La théorie des noms est encore un objet de grande importance. Les noms ne sont nullement arbitraires, comme l'ont affirmé tant d'hommes qui avaient perdu leurs noms. Dieu s'appelle : Je suis ; et toute créature s'appelle : Je suis cela.

Le nom d'un être spirituel étant nécessairement relatif à son action, qui est sa qualité distinctive de là vient que, parmi les anciens, le plus grand honneur pour une divinité était la polyonymie, c'est-à-dire la pluralité des noms, qui annonçait celle des fonctions ou l'étendue de la puissance.

L'antique mythologie nous montre Diane, encore enfant, demandant cet honneur à Jupiter ; et, dans les vers attribués à Orphée, elle est complimentée sous le nom de démon polyonyme (génie à plusieurs noms[8]. Ce qui veut dire, au fond, que Dieu seul a droit de donner un nom. En effet, il a tout nommé, puisqu'il a tout créé. Il a donné des noms aux étoiles[9], il en a donné aux esprits, et de ces derniers noms, l’Ecriture n'en prononce que trois, mais tous les trois relatifs à la destination de ces ministres. Il en est de même des hommes que Dieu a voulu nommer lui-même, et que l'Écriture nous a fait connaître en assez grand nombre : toujours los noms sont relatifs aux fonctions[10]. N'a-t-il pas dit que dans son royaume à venir il donnerait aux vainqueurs UN NOM NOUVEAU [11], proportionné à leurs exploits? Et les hommes, faits à l'image de Dieu, ont-ils trouvé une manière plus solennelle de récompenser les vainqueurs que celle de leur donner un nouveau nom, le plus honorable de tous, au jugement des hommes, celui des nations  vaincues [12]? Toutes les fois que l'homme est censé changer de vie et recevoir un nouveau caractère, assez communément il reçoit un nouveau nom. Cela se voit dans le baptême, dans la confirmation, dans l'enrôlement des soldats, dans l'entrée en religion, dans l'affranchissement dos esclaves, etc. ; en un mot le nom de tout être exprime ce qu'il est, et dans ce genre il n'y a rien d'arbitraire. L'expression vulgaire, il a un nom, il n'a point de nom, et très juste et très expressive ; aucun homme ne pouvant être rangé parmi ceux qu'on appelle aux assemblées et qui ont un nom[13], si sa famille n'est marquée du signe qui la distingue des autres.

 

 

 

 



[1]  Il faut, dit-on, recourir aux lois fondamentales et primitives de l'étal qu'une coutume injuste a abolies; et c'est un jeu pour tout perdre. Rien ne sera juste à cette balance; cependant le peuple prête aisément l'oreille à ces discours. (PASCAL,Pensées, prem. part., art. 6. Paris, Renouard, 1803,p. 121,122.) On ne saurait mieux dire ; mais voyez ce que c'est que l'homme ! l'auteur de cette observation et sa hideuse secte n'ont cessé de jouer ce jeu infaillible pour tout perdre; et en effet le jeu a parfaitement réussi. Voltaire, au reste, a parlé sur ce point comme Pascal : « C'est une idée bien vaine, dit-il, un travail bien ingrat, «de vouloir tout rappeler aux usages antiques, etc. » (Essai sur les Mœurs de l'Esprit, etc., chap. LXXXV.) Entendez-le ensuite parler des papes, vous verrez comme il se rappelle sa maxime

[2] Du moins, par rapport au mérite de l'institution : car, sous d'autres points de vue, il peut être très important de s'en occuper.

[3] Dante disait à Vigile en lui faisant, il faut l'avouer, un peu trop d'honneur : Maestro di eolor chesanno. — Parini, quoi qu'il eût la tête absolument gâtée, a cependant eu le courage de dire à Voltaire, en parodiant Dante : Sei Maestro... di coloro che redon disapere. (Il Mattino). Le mot est juste.

[4] Précis du siècle de Louis XV, chap. XLII.

[5] Ludens in orbe terrarum. Prov., vin, 3.

[6] Le principe que tout pouvoir légitime part du peuple est noble et spécieux en lui-même, cependant il est démenti par tout le poids de l'histoire et de l'expérience. HUME, Hist. d'Angl., Charles 1er, ch. LIX, ann. 1642. Édit. angl. de Bâle, 1789, in-8°, p. 120.

[7]Décade philosophique, octobre 1797, n« 1, pag. 31, (1809). Ce passage, rapproché de sa date, a le double mérite d'être éminemment plaisant et de faire penser. On y voit de quelles idées se berçaient alors ces enfants, et ce qu'ils savaient sur ce que l’homme doit savoir avant tout. Dès lors un nouvel ordre de choses a suffisamment réfuté ces belles imaginations ; et si toute l'Europe est aujourd'hui attirée à Paris, ce n'est pas certainement pour y voir les jeux olympiques(1814).

[8] Voyez la note sur le septième vers de l'hymne à Diane de Callimaque (édition de Spanhelm) ; et Lanzi, Saggio di letteratura etrusca, etc., ln-8», t. Il, page 241, note. Les hymnes d'Homère ne sont, au fond que des collections d'épithètes ; ce qui tient au même principe de la polyonymie.

[9] Isaïe, XL,26.

[10] Qu'on se rappelle le plus grand nom donné divinement et directement a un homme (Pierre). La raison du nom fut donnée dans ce cas avec le nom, et ce nom exprime précisément la destination, ou, ce qui revient au même, le pouvoir.

[11] Apoc, III, 12.

[12]  Num., xvi, 2.

[13]  Hérod. Therpsyc. v, 3.

                         

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LA REINE BLANCHE.

 


La reine Blanche, deuxième femme du roi Philippe de Valois, fut ensevelie dans la chapelle Saint-Hippolyte, avec sa fille Jeanne de France, morte à Béziers pendant le voyage qu'elle faisait pour aller en Espagne épouser Jean, fils du roi d'Aragon.

Leur tombeau est de marbre noir, sur lequel sont touchées leurs statues de marbre blanc. On lisait l'épitaphe suivante :

 

Ci gisent dames de bonne mémoire madame Blanche, par la grâce de Dieu reine de France, fille de Philippe roi de Navarre, comte d'Evreux, et de la reine Jeanne, fille du roi de France, reine de Navarre de son héritage, sa femme, épouse jadis du roi Philippe le vrai catholique, et madame Jeanne de France leur fille, qui trépassèrent, c'est à savoir lad. madame Jeanne à Béziers le XI de septembre 1373, et la dite Reine le 5ième jour d'octobre 1398. Priez Dieu pour elles.


CHARLES V.


Le roi Charles V mourut le 16 septembre 1380, en son château de Beauté, près le bois de Vincennes. Son corps fut porté à Saint-Denis en grande pompe, le visage découvert, et enseveli dans la chapelle qui porte son nom, à main gauche de la porte d'entrée du cloître. Son tombeau était de marbre noir, sur lequel on voyait étendue sa statue couchée, de marbre blanc, ainsi que celle de la reine Jeanne, sa femme.

Dans le même tombeau on avait enseveli avec leurs parents leurs deux filles, les princesses Jeanne et Isabelle. Au bout de ce tombeau, l'un des plus remarquables que l'on ait vus jusqu'alors à Saint-Denis, on lisait les deux épitaphes suivantes, gravées en lettres d'or :

 

Ici gît Charles le Quint, sage et éloquent, fils du roi Jean, qui régna seize ans, cinq mois et sept jours et trépassa l'an de grâce mil trois cent octante, le seizième jour de septembre; son cœur fut porté en l'église cathédrale de Rouen et ses entrailles à Maubuisson. 

Ici gît madame la reine Jeanne de Bourbon, épouse du roi  Charles le Quint et fille de très noble prince monsieur Pierre duc de Bourbon, qui régna avec son dit époux treize ans et dix mois et trépassa l'an mil trois cent septante sept, le 6 de février.

 


DU GUESCLIN.

 


Dans la chapelle des Charles on voyait plusieurs tombeaux de personnages admis par les princes leurs maîtres à l'honneur de partager avec eux la sépulture royale dans les caveaux de Saint-Denis.

Le connétable Du Guesclin, étant mort en 1380, au siège de Château-Randon, fut enseveli à Saint-Denis, au pied du roi Charles V son maître, sous une petite voûte, entre les deux autels. Son tombeau, de marbre noir, supportait sa statue couchée, de marbre blanc, avec l'épitaphe suivante :

 

Ci gît noble homme, messire Bertrand du Guesclin, comte de Longueville et connétable de France, qui trépassa à Cliastelneuf de Randon en Gévaudan, en la sénéchaussée de Beaucaire, le treizième jour de juillet l'an 1380; priez Dieu pour son âme.


LA PRINCESSE MARGUERITE.


La princesse Marguerite, fille du roi Philippe le Long et femme de Louis, comte de Flandres et de Réthel, tué à la bataille de Crécy, mourut en 1382.

Elle fut ensevelie à droite de la porte du cloître, dans un tombeau de marbre noir que surmontait sa statue en marbre blanc. Une grille de fer entourait ce tombeau, qui était placé entre quatre colonnes soutenant un dais en pierre sculptée à jour, et d'un travail d'une surprenante légèreté et d'une exquise délicatesse.

 

BUREAU DE LA RIVIÈRE.

 

Messire Bureau de la Rivière fut chambellan des rois Charles V et Charles VI. C'est par ordre de son premier maître Charles V, qui en exprima le désir avant de mourir, que ce fidèle serviteur fut enseveli à Saint-Denis, sous une tombe de cuivre, devant l'autel Saint-Jean et au pied même du tombeau de son roi.

Ces faits sont rapportés dans l'épitaphe suivante, qui se lisait autour de son tombeau :

 

Ci gît noble messire Bureau jadis seigneur de la Rivière, chevalier et premier chambellan du roi Charles V et du roi Charles VI son fils, qui trépassa le 16ième jour d'Aoust l'an mil quatre cent et fut ci enterré de l'ordonnance du dit roi Charles V qui pour considération de très grands et notables services qui lui avait faits et pour la singulière amour qu'il avait à lui le voulut et ordonna en son vivant, et le dit roi Charles VI le confirma, et aussi nos seigneurs les ducs de Berry, de Bourgogne, d'Orléans et de Bourbon, qui lors étaient, voulurent que ainsi fut. Priez Dieu pour l'âme de lui.

 

« Il appert par cette épitaphe, dit dom Millet, que ce n'était pas chose vulgaire d'enterrer à Saint-Denis quelque personne que ce fût, mais une grande faveur d'y recevoir les plus signalés serviteurs et favoris des rois parleurs commandements, puisque, pour y mettre celui-ci, ce ne fut pas assez de l'ordonnance du roi Charles V, son maître, qui mourut vingt ans devant lui; il fut nécessaire -de faire ratifier son ordonnance par son successeur et par tous les princes du sang.

Car cette église est dédiée à la sépulture des seuls rois et de leur famille royale, si ce n'est que par une faveur singulière et pour quelque service signalé ils y en fassent ensépulturer quelques autres, comme ont fait quelques-uns d'entre eux. »

 


LOUIS DE SANCERRE.

 


Le connétable Louis de Sancerre eut aussi les honneurs de la sépulture à Saint-Denis, dans la chapelle des Charles, au côté droit de l'autel Saint-Jean. C'était un vaillant homme de guerre, qui avait repris aux Anglais le Poitou, la Saintonge et la Guienne. Le roi Charles VI lui avait fait élever un tombeau de marbre noir, sur lequel on voyait sa statue couchée, de marbre blanc, avec l'épitaphe suivante :

 

Ci gît Louis de Sancerre chevalier, jadis maréchal de France et depuis connétable de France, frère germain du comte de Sancerre qui trépassa le mardi 6ième jour de février, l'an 1402.

 

Derrière son tombeau, on lisait, sur une plaque de marbre incrustée dans la muraille, les vers suivants, qui contiennent, avec son panégyrique, les termes de la décision royale ordonnant que ce «valeureux» soldat fût enterré à Saint-Denis :

 

Cy dedens gît soubz une lame

Loys de Sancerre dont l'ame

Soit ou repox du Paradis.

Car moult bon proudom fut jadis

Sage, vaillant, chevaleureux

Loyal et en armes heureux :

Oncque en sa vie nama vice

Mais il garda bonne justice

Autant au grand comme au petit,

 En ce prenoit son appétit.

Mareschal fut ferme et estable

De France, puis fut connestable

Fait après par ellection

En l’an de l'Incarnation

Mil quatre cens et deux fin a

Et le Roy voult et enclina

A lonnourer tant que ciens

avec ses parens anciens.

Fut mis pour ce fait bon servir

Cil qu'ainssi le veult desservir

a ses serviteurs en la fin

Quant bien luy ont esté a fin.

 


LE PRINCE D'ÉVREUX.

 


Dans la chapelle Notre-Dame la Blanche avaient été ensevelis le prince Louis d'Évreux, comte d'Étampes et de Gien, et Jeanne d'Eu, sa femme. Leur caveau était recouvert d'une tombe de cuivre avec leur effigie, autour de laquelle on lisait les inscriptions suivantes :

 

Ci gît très noble et haut prince monsieur Louis d'Evreux, jadis comte d'Etampes et de Gien, pair de France, qui trépassa en l’an de grâce 1400, le 6ième jour de mai. Priez Dieu pour qu'il ait l'âme de lui. Amen.

 

Ci gît madame Jeanne d'Evreux, jadis comtesse d'Etampes et duchesse d'Athène, fille de très noble homme monsieur Raoul, comte d'Eu et de Guines, jadis connétable de France, et de très noble madame Jeanne de Mello, laquelle trépassa en la cité de Sens le 6ième jour de juillet 1389.Priez Dieu pour elle.

 


CHARLES VI.

 


Le roi Charles VI, dit le Bien-Aimé, mourut le  22 octobre 1422, à l'hôtel Saint-Paul. Il fut enterré à Saint-Denis, dans la chapelle du roi son père, près le mur du cloître. Son tombeau, de marbre noir, supportait sa statue couchée, de marbre blanc. On lisait cette épitaphe :

 

Ci gît le roi Charles VI très aimé, large et débonnaire, fils du roi Charles le Quint qui régna quarante deux ans un mois et six jours et trépassa le 21 d'octobre l'an 1422. Priez Dieu qu'en paradis soit son âme.

 

La reine Isabeau de Bavière, sa femme, mourut treize ans après lui, en 1435, pendant l'occupation de Paris par les Anglais. On dut lui faire des funérailles à peu près secrètes, et elles furent d'une mesquinerie aussi complète que possible. Son corps fut transporté par eau à Saint-Denis dans un petit bateau.

Son cercueil, entouré de quatre cierges, n'avait pour toute escorte que quatre personnes indispensables pour l'inhumation. L'office funèbre fut court et célébré sans qu'aucun évêque y prît part. «Ce fut peut-être un jugement de Dieu, dit notre bon dom Millet, qu'une mère si injuste à son fils et si malicieuse à l'endroit de la France fût enterrée sans pompe funèbre »

Elle fut ensevelie dans le tombeau de son mari, et sa statue, de marbre, fut couchée à côté de la sienne avec l'inscription suivante :

 

Ci gît la reine Isabelle de Bavière, épouse du roi Charles sixième et fille de très puissant prince Etienne, duc de Bavière et comte palatin du Rhin, qui régna avec son dit époux et trépassa l'an 1435, le dernier jour de septembre. Priez Dieu pour elle.

 

L'aîné des six fils de ces deux princes, mort à neuf ans, a été enseveli dans la même chapelle, et son corps, enfermé dans une petite tombe de cuivre, fut déposé, non loin d'eux, sous le marchepied de l'autel Saint-Jean, avec l'épitaphe suivante :

 

Ci gît le noble Charles Dauphin du Viennois, fils du roi de France Charles VI, qui trépassa au château du bois de Vincennes le 28ième jour de décembre l'an 1386. Dieu en ait l'âme.


 

ARNAUD DE GUILHEM.

 


Le chevalier Arnaud de Guilhem, seigneur de Barbazan, ayant été tué en 1432, à la bataille de Bulgnéville, près Nancy, le roi Charles VII ordonna que Saint-Denis devînt le lieu de sa sépulture. Son corps, placé dans une tombe de cuivre, fut enseveli à gauche du tombeau de Charles V. On lisait, gravés sur le devant même de ce tombeau, les vers suivants :

 

En ce lieu-ci gît dessous cette lame.

Feu noble homme, que Dieu pardonne à l'âme

Arnaud Guillen seigneur de Barbazan

Qui conseiller et premier chambellan

Fut du roi Charles septième de ce nom

Et en armes chevalier de renom

Sans reproche, et qui avec droiture

Tout son vivant ; pourquoi sa sépulture

Lui a été permise d'être ici

Priez Dieu qu'il lui fasse merci Amen

 


GUILLAUME DU CHASTEL.

 


Le seigneur Guillaume du Chastel (on dit aujourd'hui Duchatel), grand pannetier du roi Charles VII, fut tué le 20 juillet 1441, en défendant, pendant le siège de-Pontoise, le passage de l'Oise contre les Anglais.

En récompense de ses services, le roi ordonna qu'il fût « ensépulturé à Saint-Denis », d’où un tombeau de pierre, supportant sa statue couchée, également de pierre, lui fut édifié dans la chapelle de Notre-Dame la Blanche, avec l'épitaphe suivante :

 

Ci gît noble homme Guillaume Du Chastel de la Basse Bretagne, pannetier du roi Charles VII et écuyer d'écurie de monseigneur le Dauphin, qui trépassa le 23 de juillet, Vande grâce 1441, durant le siège de Pontoise en défendant le passage delà rivière d'Oise, le dit jour que le duc d'York la passa pour cuider lever le dit siège, et plut au roi pour sa grande vaillance et les services qu'il lui avait faits en maintes manières, et spécialement en la défense de cette ville de Saint-Denis contre le siège des Anglais, qu'il fût enterré céans. Dieu lui fasse merci. Amen.

 


CHARLES VII.

 


« Un de ses gentilshommes l'ayant assuré que ses ennemis machinaient de le faire mourir par poison, dont il entra en une appréhension si violente, qu'il résolut de ne manger ni boire, et fut ainsi sept jours sans prendre aucun aliment, quelque chose que lui pussent dire les médecins. Toutefois, sentant défaillir ses forces, il en voulut prendre ; mais les conduits s'étant rétrécis, il ne fut pas possible de rien avaler..

 

Et le roi Charles VII, dit le Victorieux, mourut de cette manière, le 22 juillet 1461, à Meung en Berry.

Il fut enseveli à Saint-Denis, entre son père et son aïeul ; sa femme, qui mourut deux ans après lui, fut placée dans le même tombeau, sur lequel deux statues étaient étendues l'une auprès de l'autre, avec les épitaphes suivantes, gravées en lettres d'or :

 

Ci gît le roi Charles septième très glorieux, victorieux et bien servi, fils du roi Charles sixième, qui régna trente neuf ans, neuf mois et un jour, et trépassa le jour de la Madeleine 22ième jour de juillet l’an 1461. Priez Dieu pour lui.

 

Ci gît la reine Marie, fille du roi de Sicile, duc d'Anjou, épouse du roi Charles VII, qui régna avec son dit époux, et trépassa le pénultième jour de novembre  l'an 1463. Priez Dieu pour elle.

 


LOUIS DE PONTOISE.

 


Ce valeureux « capitaine de gendarmes » ayant été tué au siège de Crotoy le 4 août 1475, le roi Louis XI ordonna qu'il fût enseveli à Saint-Denis.

On inhuma son corps dans la chapelle de Saint-Louis, et on composa en son honneur l'épitaphe suivante, gravée sur une lame de cuivre, pour tenir lieu d'un tombeau, dont sans doute-le parcimonieux monarque ne jugea pas à propos de faire les frais pour son serviteur :

 

En ce Lieu gist soubs ceste Lame

Un vaillant capitaine de gensdarme ;

Louis de Pantoise fut son nom

En armes chevalier de grand renom

Tué présent Louis onze son Roy

A l'assaut contre les Bourguignons au Crotoy,

Qui a commandé son corps estre icy.

Prie Dieu qui luy fasse mercy.

Le jeudi 4 août 1475.


 

CHARLES VIII.

 


« Étant à Amboise, l'an 1498, le septième jour d'avril, en une galerie du château, regardant des joueurs de paume, et tenant quelques discours spirituels avec la reine et autres assistants, il tomba à la renverse saisi d'une apoplexie. »

Le samedi suivant, veille de Pâques, Charles VIII était mort. «C'était, continue dom Millet, un grand roi, généreux, magnanime, affable et décoré de toutes les vertus royales ; aussi fut-il grandement regretté de tous ses sujets, et spécialement de ses domestiques, deux desquels tombèrent roides morts, le voyant mettre en terre. »

Ce bon roi était encore, à ce qu'il parait, un prince « d'une grande continence de chasteté, car, au retour de son royaume de Naples, il prit par assaut la ville de Tuscanelle, en Toscane, qui lui refusoit ses portes; on lui amena une jeune damoiselle d'excellente beauté, laquelle, le voyant prêt de lâcher la bride à sa sensualité, se jeta à ses pieds et le conjura, par la pureté de la sacrée Vierge, de laquelle il y avoit là une image, de ne la point toucher; ce que non-seulement il lui octroya, mais, outre plus, lui donna 500 écus et mit en liberté son fiancé et tous ses parents, qui étoient prisonniers de guerre. »

Charles VIII fut enseveli à Saint-Denis, au bas du grand autel. Son tombeau [1] était le plus magnifique qu'on eût vu jusqu'alors. Il était de bronze noir et doré, supportant la statue en bronze du roi en prière, couronne en tête, et de grandeur naturelle. Aux quatre coins de ce magnifique tombeau on voyait des anges de cuivre doré agenouillés et priant pour le repos du prince. La robe du roi était peinte en couleur d'azur et semée de fleurs de lis d'or.

 


LOUIS XII.

 


Le roi Louis XII, sur la fin de sa vie, et alors qu'il avait cinquante-cinq ans d'âge, ayant épousé une jeune princesse de dix-huit ans, ne put supporter longtemps sa vie nouvelle, ni les plaisirs et les fêtes que cette union « mal assortie» lui occasionnait . Il mourut deux mois et demi après son mariage, à l'hôtel des Tournelles, le Ier janvier 1515, et fut enseveli à Saint-Denis, près de sa première femme, morte le 20 janvier 1514.

Son tombeau de marbre blanc, chef-d’œuvre du Vénitien Paul-Ponce Trebati, et qui ne fut placé à Saint-Denis qu'en 1527, est l'une des merveilles de la royale église. On le voit encore de nos jours à la place qu'il occupait avant la Révolution, à gauche du maître autel, près la porte qui conduit à l'ancien cimetière des Valois. Il a été peu détérioré. Sous le mausolée, qui supporte les statues nues de la reine et du roi, étaient deux cercueils de plomb contenant leurs corps et surmontés, le premier d'une couronne royale de cuivre doré, le second d'une simple couronne ducale de même métal.

L'épitaphe du roi était ainsi conçue :

 

Ci gît le Corps avec le Cœur de très haut, très excellent, très puissant prince Louis douzième, roi de France, lequel trépassa à Paris à l’hôtel des Tournelles le premier jour de janvier l'an 1515. Ses entrailles sont avec son père aux Célestins du dit Paris.

 

La reine Anne de Bretagne, sa première femme, étant morte un an avant lui à Blois, le 20 janvier 1514, fut ensevelie à Saint-Denis, où lui fut alors élevé un tombeau de marbre blanc sur lequel on lisait l'épitaphe suivante :

 

La terre, monde et le ciel ont divisé madame Anne qui fut des Roys Charles et Louis la femme.

La terre a pris le corps qui gist sous cette lame Le monde aussi retient la renommée et famé Perdurable à jamais sans être blasme Dame Et le ciel pour sa part a voulu prendre l'âme.

 

En 1527, le corps de cette princesse fut exhumé et placé avec celui de son mari dans le monument que François 1er leur avait fait élever.



[1] Il a été entièrement détruit et fondu en 1793.

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

 

 

Pairie

 

 

LOUIS IX.

 

« Le roi étant arrivé à Tunis, en Afrique, Dieu, se contentant de sa bonne volonté, voulut, au lieu de la Jérusalem terrestre qu'il s'en allait conquester, le mettre en jouissance de la Jérusalem céleste, et le récompenser de tant de peines et de travaux qu'il avait soufferts à son service. A ces fins, il envoya en l'armée la maladie contagieuse de laquelle Tristan, comte de Nevers, fils du saint roi, mourut le premier ; et lui-même, étant quelques jours après frappé d'une dissenterie et de fièvre continue, sentant la mort approcher, il reçut dévotement les saints sacrements de l'Église, puis, avec une grande résignation et contentement singulier, rendit sa bénite âme à Dieu le 25 août 1270.

 « Son saint corps fut découpé par membres et bouilli dans du vin et de l'eau jusqu'à la séparation de la chair et des os, suivant la coutume de ce temps là, et ce, faute d'avoir de bon baume qui préserve les corps de corruption » Les restes de saint Louis furent apportés à Saint-Denis dans une magnifique châsse d'argent, dont la translation donna lieu aux funérailles les plus splendides et les plus touchantes. En effet, Philippe, fils du roi, alors Philippe III, porta lui-même le corps de son père sur ses épaules, et fit, pieds nus, le trajet de Paris à Saint-Denis. Four conserver le souvenir de ce pieux dévouement, on fit élever peu après,  sur la route que le prince avait parcourue, de petits monuments aux endroits mêmes où il s'était reposé pendant le convoi de son père Ces monuments étaient de petites tours surmontées des statues de grandeur naturelle de Louis IX, du comte de Nevers, de Philippe III et de Robert, comte de Clermont. Elles ont été détruites en 1793.

Le tombeau de saint Louis fut élevé dans l'église royale, entre ceux de Louis VIII et de Philippe-Auguste, derrière l'autel de la Trinité.

En 1297, le pape Boniface VIII ayant canonisé Louis IX, devenu alors saint Louis, son petit-fils, Philippe le Bel, fit exhumer ses restes et ordonna qu'ils fussent enfermés dans une châsse d'or massif placé sur le grand autel de la basilique.

En 1305, on donna la tête du roi, comme relique, «à messieurs de la Sainte-Chapelle, à Paris, sauf la mâchoire de dessous, qui est au Trésor, richement enchâssée.» En échange, messieurs de la Sainte-Chapelle offrirent à l'abbaye un reliquaire également précieux.

Les successeurs de saint Louis enrichirent successivement de pierreries et d'ornements divers la châsse où étaient renfermés les restes de leur glorieux aïeul, laquelle était devenue un objet d'une valeur matérielle très-considérable, non moins que d'une très-grande vénération. Le roi Charles VI, entre autres, offrit 250 marcs d'or pour refaire une châsse splendide «en action de grâce de ce qu'il avait été quelques jours auparavant délivré d'un grand péril en un ballet joué en l'hôtel de la reine, au faubourg Saint-Marceau, où tous les joueurs, desquels il était l'un, furent brûlés; lui et un autre seulement furent exceptés. »

Ce fut peu de temps après ce don royal que les Anglais, maîtres d'une partie de la France, pillèrent Saint-Denis et son trésor ; la châsse du pieux roi fut alors convertie en bons écus d'or, de ceux qu'on appelait alors «des moutons d'or, dont les Anglais firent au moins trente mille de ladite châsse» Ce ne fut guère que sous le roi François Ier qu'une châsse digne de les contenir fut donnée aux restes de Louis IX, par le cardinal de Bourbon, archevêque de Sens, devenu premier abbé commendataire de l'abbaye.

Enfin, en septembre 1610, à l'occasion du sacre de Louis XIII, Marie de Médicis fit présent à l'église Notre-Dame de Reims d'un os enlevé encore au même reliquaire. Le peu qui restait fut dilapidé pendant les dévastations de 1793.

Autour du tombeau de saint Louis on voyait :

1° La reine Marguerite, sa femme, devant les degrés du grand autel, sous une tombe de cuivre autour de laquelle est gravée celte épitaphe :

 

Ici gît la noble reine de France, Marguerite, qui fut femme de monseigneur Saint Louis, jadis roi de France, qui trépassa le mercredi devant Noël, l'an de l'incarnation de Notre Seigneur mil deux cent quatre vingt et quinze; priez pour son âme.

 

2° A son côté droit, son fils Tristan, comte de Nevers.

3° De l'autre côté, son frère Alphonse, comte de Poitiers.

4° Philippe, comte de Clermont, son oncle.

5° Pierre de Beaucaire, son chambellan, «dont les ossements, dit la chronique de Saint-Denis, furent enterrez au pied du bon roy tout en la manière qu'il gisoit à ses pieds quand il estoit en vie. »

 

Enfin, en 1791, lors de la dispersion des moines de l'abbaye de Royaumont, où avaient été ensevelis plusieurs princes dé la famille de Saint-Louis, le gouvernement, ordonna la translation à Saint-Denis de leurs restes et des monuments qui les recouvraient. Ces princes étaient les suivants :

Philippe, dit Dagobert, frère du roi ;

Louis, son fils aîné, mort en 1260;

Jean, son troisième fils, mort en 1248;

Blanche, sa fille aînée, morte en 1243 ; Louis et Philippe, fils de Pierre, comte d'Alençon, cinquième fils du roi ; Un fils de Philippe d'Artois, mort en 1291.

La translation de ces restes fut faite à Saint-Denis, le 1er août 1791. Les bas reliefs sculptés autour du magnifique tombeau de Louis, alors fils aîné du roi[1], «qui avait été déjà, malgré son jeune âge, pris en grande considération, » représentent les funérailles de ce prince dont Saint-Foix parle en ces termes :

« Le corps du fils de saint Louis, mort à l'âge de (1) seize ans, fut d'abord porté à Saint-Denis, et de là à l'abbaye dé Royaumont, où il fut enterré. Les plus grands seigneurs du Royaume portèrent alternativement le cercueil sur leurs épaules, et Henri III d'Angleterre, qui était alors à Paris, le porta lui-même pendant assez longtemps, comme feudataire de la couronne

On voyait à côté de lui, sur le même tombeau, la statue couchée de Jean son frère, mort en 1248.

 

LE COMTE D'EU.

 

On voyait autrefois dans la chapelle Saint-Martin le tombeau de cuivre doré, avec effigie armée, du prince Alphonse, comte d'Eu. Ce tombeau fut détruit sous Charles IX, en 1567, lors du pillage de l'abbaye par les huguenots. C'est le premier tombeau sur lequel fut inscrite une épitaphe détaillée. Les rois, princes ou personnages ensevelis jusqu'alors à Saint-Denis avaient été simplement désignés par leur nom gravé sur leur tombe ; c'est donc de l'époque de saint Louis que date l'usage des épitaphes détaillées dans la royale église.

On lisait sur le tombeau du comte d'Eu : Ci gît Alphonse jadis comte d'Eu et chambellan de France, qui fut fils à très haut homme, très bon et très loyal chevalier monsieur Jean de Bayac qui fut roi de Jérusalem et Empereur de Constantinople, et fut le dit Alphonse fils de très haute dame Berengère, qui fut Empereur de Constantinople, laquelle fut mère de madame la Blanche la bonne et sage reine de France, qui fut mère au bon roi Louis de France qui mourut en Carthage, et fut la dite Berengère sœur au bon roi Ferrand de Castille ; et mourut le dit Alphonse au service de Dieu, et de très haut et très puissant prince monsieur Louis par la grâce de Dieu Roi de France, et de très haut prince monsieur Philippe son fils par la grâce de Dieu roi de France, dessous Carthage, au royaume de Thunes (Tunis), Van de l'incarnation de Notre Seigneur 1276, la veille de Sainte Croix en septembre, et.fut enterré le dit Alphonse en cette église de monsieur Saint Denis, l'an de l'incarnation de Notre Seigneur 1271, le vendredi d'après la Pentecôte, le jour et l'heure quand Monseigneur le roi Louis fut enterré, et pour Dieu priez pour l'âme d'icelui moult sage et moult loyal Chevalier. « Épitaphe, dit assez justement dom Millet, qui ressent bien son antiquité. »

 

PHILIPPE III.

 

Philippe III, dit le Hardi, mourut à Perpignan-le 5octobre 1286. Son tombeau, à Saint-Denis, était de marbre noir, avec sa statue couchée, en marbre blanc.

Il était placé près la porte de fer du chœur, sous la grande croisée. Sa première femme, Isabelle d'Aragon, morte des suites d'une chute de cheval à Cuzance (Sicile), en 1271, est à son côté droit, sur le même tombeau.

On lit, sous la corniche de ce remarquable tombeau, le premier à Saint-Denis où l'on se servit de marbre, l'inscription suivante :

 

Dysabel. lame. ait. paradys

Dom. li. cors. gist. souz. ceste. ymage

Famé, avroi. Phelipe. ia. Dis.

Fill. Lovis. Roi. mort, en. Cartage.

Le jovr. de Sainte. Agnes, seconde.

Lan. mil. ce. dis. et soisente :

A Cusance. fvmorte. av monde.

Vie. sanz. fin. Dex. li. consente.

 

PHILIPPE IV.

 

Philippe IV, dit le Bel, mourut à Fontainebleau le 29 novembre 1314. Il fut enseveli à Saint-Denis, au côté gauche de Philippe III. Son tombeau, de marbre noir, était surmonté de sa statue couchée, en marbre blanc, qui nous est parvenue, malgré les dévastations de l'abbaye, dans un état de conservation à peu près complet.

 

LOUIS X.

 

Louis X, dit le Hutin, «c'est-à-dire, suivant le langage de ce temps-là, mutin et têtu», mourut à Vincennes le 5 juin 1316. Il fut enterré à Saint-Denis, vis-à-vis son père, Philippe le Bel, de l'autre côté du chœur. Le tombeau est de marbre noir, avec sa statue couchée, de marbre blanc.

JEAN Ier.

 

« Le quinzième jour du mois de novembre de l'an 1316, dit Guillaume de Nangis, la nuit qui précéda le dimanche, la reine Clémence (fille de Robert, roi de Hongrie), travaillée de la fièvre quarte, mit au monde à Paris, dans le château du Louvre, un enfant mâle, premier fils du feu roi Louis, qui, né pour régner dans le Christ, et appelé Jean, mourut le 20 du même mois, à savoir le vendredi suivant. Le jour d'après il fut enterré dans l'église de Saint-Denis, au pied de son père. »

Le pauvre petit roi fut placé dans le même tombeau, et sur le marbre noir qui recouvrait le père et le fils, on les voyait couchés tous deux — comme on les voit encore aujourd'hui rétablis —l'enfant étendu, les pieds appuyés sur la crinière d'un jeune lion, et la tête couchée sur un oreiller de marbre blanc. « La foule, dit M. de Guilhermy, passe indifférente devant la plupart de ces rois, qui ont vécu leur temps, et dont la mémoire est tombée en oubli ; elle s'arrête avec émotion auprès de cet enfant, qui n'a d'autres titres dans l'histoire que son innocence et sa mort. »

 

PHILIPPE V.

 

Le roi Philippe V, dit le Long, étant mort à Longchamps le 3 janvier 1321, son corps fut enseveli à Saint-Denis, près du grand autel, côté de l'Évangile, où l'on voyait son tombeau de marbre noir, surmonté de sa statue couchée, de marbre blanc.

Au pied de son tombeau, sur une petite table de marbre, on lisait, en, lettres d'or, l'inscription suivante :

 

Ci gît le roi Philippe le long, roi de France et de Navarre, fils de Philippe le bel qui trépassa l’an mil trois cent vingt et un, le troisième de janvier, et le cœur de la reine Jeanne sa compagne, fille de noble prince le comte Hugues de Bourgogne, laquelle trépassa l'an mil trois cent vingt neuf, le 21 de janvier.

 

CHARLES IV.

 

Charles IV, dit le Bel, « fut un prince né à la vertu autant qu'aucun autre de ses prédécesseurs, craignant Dieu, aimant la justice, honorant les lettres, chérissant son peuple, hardi, courageux et exempt de tout vice», ainsi du moins que l'assure le bénédictin- dom Millet. Ce prince mourut à Vincennes le 1er février 1327.

On l'enterra à Saint-Denis, auprès de son frère Philippe le Long. La reine Jeanne d'Évreux, sa femme, morte seulement en 1370, le 4 mars, fut ensevelie à ses côtés. Au pied de leur tombeau commun était élevée, contre le mur, une petite colonne en pierre surmontée d'une châsse, d'une image de la Vierge, et soutenant en outre une table de marbre noir sur laquelle on lisait, écrite en lettres d'or, la curieuse inscription suivante :

 

Ci gît le roi Charles, roi de France et de Navarre, fils du roi Philippe le bel qui trépassa l'an 1327, la veille de la Chandeleur, et madame la reine Jeanne sa compagne, fille de noble prince monsieur Louis de France jadis comte d'Evreux, laquelle reine donna cette chasse ou il y a de la vraie croix, et une épine de la sainte couronne et du saint sépulcre de Notre Seigneur, du tableau où fut écrit le titre de Notre Seigneur en la croix et plusieurs autres reliques de celles qui sont en la chapelle royale de Paris. Item, donna cette image de Notre Dame laquelle est d'argent doré, où il y a de son lait, de ses cheveux et de ses vêtements. Item une image d'or de monsieur Saint Jean l'Evangéliste.

 

LES FILLES DE CHARLES IV.

 

Deux princesses, filles de Charles le Bel et de la reine Jeanne d'Évreux, furent ensevelies dans la chapelle de Notre-Dame la Blanche. Leur tombeau commun, de marbre noir, supportait leur statue couchée, de marbre blanc.

L'aînée, Blanche de France, épousa le duc d'Orléans. On lisait ainsi son épitaphe :

 

Ci gît madame Blanche, fille du roi Charles, roi de France et de Navarre, et de madame Jeanne d'Evreux, qui fut femme de monsieur Philippe de France, duc d'Orléans, comte de Valois et de Beaumont et fils du roi Philippe de Valois, laquelle trépassa l'an 1392, le 7ième jour de février. Priez Dieu pour elle.

 

L'autre princesse était morte toute jeune et avait été enterrée à Saint-Denis trente et un ans avant sa sœur. On lisait sur le tombeau une inscription ainsi conçue :

Ci gît madame Marie de France, fille du roi Charles, roi de France et de Navarre, et de madame Jeanne d'Evreux, qui trépassa l’an 1361, le 6 d'octobre[2]. Priez Dieu pour elle.

 

JEANNE DE FRANCE.

 

Au pied du tombeau de Louis le Hutin on voyait la tombe de marbre noir, avec la statue couchée, de marbre blanc, de sa fille Jeanne de France[3], femme du comte d'Évreux et reine de Navarre, ainsi que le constate l'inscription suivante, gravée autour du tombeau :

 

Ci gît Jeanne par la grâce de Dieu reine de Navarre, comtesse d'Evreux, fille de Louis roi de France, aine fils du roi Philippe le Bel, mère de madame la reine Blanche, reine de France, laquelle trépassa à Conflans les Paris, l'an mil trois cent quarante neuf, le 6ième jour d'octobre.

PHILIPPE VI.

 

Philippe VI, de Valois, «fut, dit encore dom Millet, qui n'est point avare d'éloges et de panégyriques, un prince accompli en toutes sortes de grâces, de corps et d'esprit, grave, libéral, magnanime, fort, religieux et aimant la justice »

Il mourut le 28 août 1350, à Nogent-le-Roi, et fut enterré, à Saint-Denis, près du grand autel, sa première femme, Jeanne, placée à ses côtés, sa seconde femme, Blanche, ensevelie, non loin de lui, dans la chapelle Saint-Hippolyte.

 

JEAN II.

 

Le roi Jean mourut à Londres le 8 avril 1364, esclave de ses serments et de sa parole librement donnée. Son corps fut ramené en France, et enseveli auprès du roi Philippe, son père, non loin du grand autel, côté de l'Évangile.

Sa statue, de marbre blanc, est couchée sur son sépulcre, de marbre noir. « Ce monarque, dit dom Millet dans sa naïveté toute sincère, tiendrait un des premiers rangs entre les rois de France s'il eût été aussi heureux que vertueux; mais la fortune, envieuse de ses mérites, lui ravit le loyer de ses vertus. »

 



[1] Louis, son premier enfant, était mort en 1236.On avait aussi rapporté de Royaumont  à Saint-Denis en 1791, sa tombe, qui était de bois, plaquée en cuivre émaillé.

[2] J'ai lu et relu cette épitaphe. Il y a évidemment ici erreur de date. Charles IV étant mort en 1327ou 1325, sa fille, mourant elle-même en 1361, n'aurait pas été aussi « jeune» que le dit l'histoire, qui la fait mourir«très-jeune». 

[3] Sa mère était la trop fameuse Marguerite de Bourgogne, Première femme de Louis le Hutin. Cette impudique princesse était fille de Robert II, Duc de Bourgogne et petite-fille, par sa mère, du pieux roi saint Louis. Convaincue d’adultère, elle fut enfermée, en 1314 au château de Gaillard près les Andelys , où elle fut étranglée avec une serviette. Son amant, Philippe d'Aulnay qu'a illustré le drame archi-centenaire de la Tour de Nesle de Gaillardet et Alex. Dumas fut saisi par ordre du roi et écorché vif  un an après la mort de sa royale maîtresse. D'après le drame précité, l'amant de la reine était en même temps son fils naturel cette hideuse complication a été imaginée pour les besoins de l'intrigue, mais elle  n'est nullement historique.

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