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L'Avènement du Grand Monarque

L'Avènement du Grand Monarque

Révéler la Mission divine et royale de la France à travers les textes anciens.

Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #EN FAVEUR DE LA MONARCHIE

ESSAI

SUR

LE PRINCIPE GÉNÉRATEUR

DES CONSTITUTIONS POLITIQUES

ET DES AUTRES INSTITUTIONS HUMAINES.

 

 De Maistre 17

SIXIEME EXTRAIT.

 

 

XLI. Pour appliquer ces maximes générales à un cas particulier, c'est par la seule considération de l'extrême danger des innovations fondées sur de simples théories humaines, que, sans me croire en état d'avoir un avis décidé par voie de raisonnement, sur là grande question de la réforme parlementaire qui agite si fort les esprits en Angleterre, et depuis si longtemps, je me sens néanmoins entraîné à croire que cette idée est funeste, et que si les Anglais s'y livrent trop vivement, ils auront à s'en repentir. Mais, disent les partisans de la réforme (car c'est le grand argument), les abus sont frappants, incontestables: or, un abus formel, un vice peut-il être constitutionnel?

— Oui, sans doute, il peut l'être ; car toute constitution politique a des défauts essentiels qui tiennent à sa nature et qu'il est impossible d'en séparer ; et ce qui doit faire trembler tous les réformateurs, c'est que ces défauts peuvent changer avec les circonstances, de manière qu'en montrant qu'ils sont nouveaux, on n'a point encore montré qu'ils ne sont pas nécessaires[1]. Quel homme sensé ne frémira donc pas on mettant la main à l'œuvre? L'harmonie sociale est sujette à la loi du tempérament, comme l'harmonie proprement dite, dans le clavier général. Accordez rigoureusement les quintes, les octaves jureront, et réciproquement. La dissonance étant donc inévitable, au lieu de la chasser, ce qui est impossible, il faut la tempérer, en la distribuant. Ainsi, de part et d'autre, le défaut est un élément de la perfection possible. Dans cette proposition, il n'y a que la forme de paradoxale. Mais, dira-t-on peut être encore, où est la règle pour discerner le défaut accidentel, de celui qui tient à la nature des choses et qu'il est impossible d'éliminer? — Les hommes à qui la nature n'a donné que des oreilles, font de ces sortes de questions, et ceux qui ont de l'oreille haussent les épaules.

XLII. Il faut encore bien prendre garde, lorsqu'il est question d'abus, de ne juger les institutions politiques que par leurs effets constants, et jamais par

leurs causes quelconques qui ne signifient rien[2], moins encore par certains inconvénients collatéraux (s'il est permis de s'exprimer ainsi) qui s'emparent aisément des vues faibles et les empêchent de voir l'ensemble. En effet, la cause, suivant l'hypothèse qui parait prouvée, ne devant avoir aucun rapport logique avec l'effet, et les inconvénients d'une institution bonne en soi, n'étant, comme je le disais tout à l'heure, qu'une dissonance inévitable dans le clavier général, comment les institutions pourraient-elles être jugées sur les causes et sur les inconvénients ? Voltaire, qui parla de tout pondant un siècle sans avoir jamais perçu une surface[3], a fait un plaisant raisonnement sur la vente des offices de magistrature qui avait lieu en France ; et nul exemple, peut-être, ne serait plus propre à faire sentir la vérité de la théorie que j'expose. La preuve, dit-il, que cette vente est un abus, c'est qu'elle ne fut produite que par un autre abus[4] (1). Voltaire ne se trompe point ici comme tout homme est sujet à se tromper. 11 se trompe honteusement.

C'est une éclipse centrale du sens commun.

Tout ce qui naît d'un abus est un abus! Au contraire, c'est une des lois les plus générales et les plus évidentes de cette force à la fois cachée et frappante qui opère et se fait sentir de tous côtés, que le remède de l'abus naît de l'abus, et que le mal, arrivé à un certain point, s'égorge lui-même, et cela doit être ; car le mal, qui n'est qu'une négation, a pour mesures de dimensions et de durée celles de l'être auquel il s'est attaché et qu'il dévore. Il existe comme le chancre qui ne peut achever qu'en s'achevant. Mais alors une nouvelle réalité se précipite nécessairement à la place de celle qui vient de disparaître ; car la nature a horreur du vide, et le bien... Mais je m'éloigne trop de Voltaire.

XLIII. L'erreur de cet homme venait de ce que ce grand écrivain, partagé entre vingt sciences, comme il l'a dit lui-même quelque part, et constamment occupé d'ailleurs à instruire l'univers, n'avait que bien rarement le temps de penser, « Une cour voluptueuse et dissipatrice, réduite aux abois par ses dilapidations, imagine de vendre les offices de magistrature, et créa ainsi, (ce qu'elle n'aurait jamais fait librement et avec connaissance de cause), elle crée, dis-je, une magistrature riche, inamovible et indépendante ; de manière qui- la puissance infinie qui se joue dans l'univers [5](1) se sert de la corruption pour créer des tribunaux incorruptibles autant que le permet la  faiblesse humaine». Il n'y a rien, en vérité, de si plausible pour l'oeil du véritable philosophe,  rien de plus conforme aux grandes analogies et à cotte loi incontestable qui veut que les institutions les plus importantes ne soient jamais le résultat d'une délibération, mais celui des circonstances. Voici le problème presque résolu quand il est posé, comme il arrive à tous les problèmes : Un pays tel que la France pouvait-il être jugé mieux que par des magistrats héréditaires? Si l'on se décide pour l'affirmative, ce que je suppose, il faudra tout de suite proposer un second problème que voici : La magistrature devant être héréditaire, y a-t-il pour la constituer d'abord, et ensuite pour la recruter, un mode plus avantageux que celui qui jette des millions au plus bas prix dans les coffres du souverain, et qui certifie en même temps la richesse, l'indépendance et même la noblesse (quelconque) des juges supérieurs?

Si l'on ne considère la vénalité que comme moyen d'hérédité, tout esprit juste est frappé de ce point de vue qui est le vrai. Ce n'est point ici le lieu d'approfondir la question ; mais c'en n’est assez pour prouver que  Voltaire ne l'a pas seulement aperçue.

XLIV. Supposons maintenant à la tête des affaires un homme tel que lui, réunissant par un heureux accord la légèreté, l'incapacité et la témérité : il ne manquera pas d'agir suivant ses folles théories de lois et d'abus. Il empruntera au dernier quinze pour rembourser des titulaires, créanciers au dernier cinquante ; il préparera les esprits par une foule d'écrits payés, qui insulteront la magistrature et lui ôteront la confiance publique. Bientôt la protection, mille fois plus sotte que le hasard, ouvrira la liste éternelle de ses bévues : l'homme distingué, ne voyant plus dans l'hérédité un contrepoids à d'accablants travaux, s'écartera sans retour ; et les grands tribunaux seront livrés à des aventuriers sans nom, sans fortune et sans considération ; au lieu de cette magistrature vénérable, en qui la vertu et la science étaient devenues héréditaires comme ses dignités, véritable sacerdoce que les nations étrangères ont pu envier à la France jusqu'au moment où le philosophisme, ayant exclu la sagesse de tous les lieux qu'elle hantait, termina de si beaux exploits par ici chasser de chez elle.

XLV. Telle est l'image naturelle de la plupart des réformes ; car non seulement la création n'appartient point à l'homme, mais la réformation même ne lui appartient que d'une manière secondaire et avec une foule de restrictions terribles. En partant de ces principes incontestables, chaque homme peut juger les institutions de son pays avec une certitude parfaite ;

il pout surtout apprécier tous ces créateurs, ces législateurs, ces restaurateurs des nations, si chers au dix-huitième siècle, et que la postérité regardera avec pitié, peut-être même avec horreur. On a bâti des châteaux de cartes en Europe et hors de l'Europe.

Les détails seraient odieux ; mois certainement on ne manque de respect à personne en priant simplement les hommes de regarder et de juger au moins par l'événement, s'ils s'obstinent à refuser tout autre genre d'instruction. L'homme en rapport avec son Créateur est sublime, et son action est créatrice : au contraire, dès qu'il se sépare de Dieu et qu'il agit seul, il ne cesse pas d'être puissant, car c'est un privilège de sa nature ; mais son action est négative et n'aboutit qu'à détruire.

XLVI. II n'y a pas dans l'histoire de tous les siècles un seul fait qui contredise ces maximes. Aucune institution humaine ne peut durer si elle n'est supportée par la main qui supporte tout : c'est-à-dire si elle ne lui est spécialement consacrée dans son origine.

Plus elle sera pénétrée par le principe divin, et plus elle sera durable. Étrange aveuglement des hommes de notre siècle I ils se vantent de leurs lumières, et ils ignorent tout, puisqu'ils s'ignorent eux-mêmes. Ils ne savent ni ce qu'ils sont ni ce qu'ils peuvent. Un orgueil indomptable les porte sans cesse à renverser tout ce qu'ils n'ont pas fait ; et pour opérer de nouvelles créations, ils se séparent du principe de toute existence. Jean-Jacques Rousseau, lui-même, a cependant fort bien dit ; Homme petit et vain, montre-moi ta puissance, je te montrerai ta faiblesse. On pourrait dire encore avec autant de vérité et plus de profit. Homme petit et vain, confesse-moi ta faiblesse, je te montrerai ta puissance. En effet, dès que l'homme a reconnu sa nullité, il a fait un grand pas ; car il est bien prés de chercher un appui avec lequel il pout tout. C'est précisément le contraire de ce qu'a fait le siècle qui vient de finir. (Hélas 1 il n'a fini que dans nos almanachs.)

Examinez toutes ses entreprises, toutes ses institutions quelconques, vous le verrez constamment occupé à les séparer de la Divinité. L'homme s'est cru un être indépendant, et il a professé un véritable athéisme pratique, plus dangereux, peut-être, et plus coupable que celui de théorie.

XLVII. Distrait par ses vaincs sciences de la seule science qui l'intéresse réellement, il a cru qu'il avait le pouvoir de créer, tandis qu'il n'a pas seulement celui de nommer. Il a cru, lui qui n'a pas seulement le pouvoir de produire un insecte ou un brin de mousse, qu'il était l'auteur immédiat de la souveraineté, la chose la plus importante, la plus sacrée, la plus fondamentale du monde moral et politique[6]; et qu'une telle famille, par exemple, règne parce qu'un tel peuple l'a voulu ; tandis qu'il est environné de preuves incontestables que toute famille souveraine règne parce qu'elle est choisie par un pouvoir supérieur. S'il ne voit pas ces preuves, c'est qu'il ferme les yeux ou qu'il regarde de trop près. Il a cru que c'est lui qui avait inventé les langues, tandis qu'il ne tient encore qu'à lui de voir que toute langue humaine est apprise et jamais inventée, et que nulle hypothèse imaginable dans le cercle de la puissance humaine ne pout expliquer avec la moindre apparence de probabilité, ni la formation, ni la diversité des langues. Il a cru qu'il pouvait constituer les notions, c'est-à-dire, en d'autres termes, qu'il pouvait créer cette unité nationale en vertu de laquelle une nation n'est pas une autre.

Enfin, il a cru que, puisqu'il avait le pouvoir de créer des institutions, il avait à plus forte raison celui de les emprunter aux nations, et de les transporter chez lui toutes faites, avec le nom qu'elles portaient chez ces peuples, pour en jouir comme eux avec les mêmes avantages. Les papiers français me fournissent sur te point un exemple singulier.

XLVIII. Il y a quelques années que les Français s'avisèrent d'établir à Paris certaines courses qu'on appela sérieusement dans quelques écrits du jour, feux olympiques. Le raisonnement de ceux qui inventeront ou renouvelèrent ce beau nom, n'était pas compliqué. On courait, diront-ils, à pied et à cheval, sur les bords de l’Alphée ; on court à pied et à cheval sur les bords de la Seine : donc c'est la même chose. Rien de plus simple; mais, sans leur demander pourquoi ils n'avaient pas imaginé d'appeler ces jeux parisiens, au lieu de les appeler olympiques, il y aurait bien d'autres observations à faire. Pour instituer les jeux olympiques, on consulta les oracles : les dieux et les héros s'en mêlèrent ; on ne les commençait jamais sans avoir fait des sacrifices et d'autres cérémonies religieuses : on les regardait comme les grands comiques de la Grèce, et rien n'était plus auguste. Mais les Parisiens, avant d'établir leurs courses renouvelées des Grecs, allèrent-ils à Rome ad limina Apostolorum, pour consulter le pape? Avant de lancer leurs casse-cous, pour amuser des boutiquiers, faisaient-ils chanter la grand'messe? A quelle grande vue politique avaient-ils su associer ces courses? Comment s'appelaient les instituteurs? — Mais c'en est trop : le bon sens le plus ordinaire sent d'abord le néant et même le ridicule de cette imitation.

XLIX. Cependant, dans un journal écrit par des hommes d'esprit qui n'avaient d'autre tort ou d'autre malheur que celui de professer les doctrines modernes, on écrivait, il y a quelques années, au sujet de ces courses, le passage suivant dicté par l'enthousiasme le plus divertissant : Je le prédis, les jeux olympiques des Français attireront un four l'Europe au Champ-de-Mars.

Qu'ils ont l'âme froide et peu susceptible d'émotion ceux qui ne voient ici que des courtes !  Moi, j'y vois un spectacle tel que jamais l'univers n'en a offert dû pareil, depuis ceux de l’Elide, où la Grèce était en spectacle à la Grèce. Non, les cirques des Romains, les tournois de notre ancienne chevalerie, n'en approchaient pas [7].

Et moi, je croîs, et même je sais que nulle institution humaine n'est durable si elle n'a une base religieuse ; et, de plus (je prie qu'on fasse bien attention à ceci), si elle ne porte un nom pris dans une langue nationale, et né de lui-même, sans aucune délibération antérieure et connue.

L. La théorie des noms est encore un objet de grande importance. Les noms ne sont nullement arbitraires, comme l'ont affirmé tant d'hommes qui avaient perdu leurs noms. Dieu s'appelle : Je suis ; et toute créature s'appelle : Je suis cela.

Le nom d'un être spirituel étant nécessairement relatif à son action, qui est sa qualité distinctive de là vient que, parmi les anciens, le plus grand honneur pour une divinité était la polyonymie, c'est-à-dire la pluralité des noms, qui annonçait celle des fonctions ou l'étendue de la puissance.

L'antique mythologie nous montre Diane, encore enfant, demandant cet honneur à Jupiter ; et, dans les vers attribués à Orphée, elle est complimentée sous le nom de démon polyonyme (génie à plusieurs noms[8]. Ce qui veut dire, au fond, que Dieu seul a droit de donner un nom. En effet, il a tout nommé, puisqu'il a tout créé. Il a donné des noms aux étoiles[9], il en a donné aux esprits, et de ces derniers noms, l’Ecriture n'en prononce que trois, mais tous les trois relatifs à la destination de ces ministres. Il en est de même des hommes que Dieu a voulu nommer lui-même, et que l'Écriture nous a fait connaître en assez grand nombre : toujours los noms sont relatifs aux fonctions[10]. N'a-t-il pas dit que dans son royaume à venir il donnerait aux vainqueurs UN NOM NOUVEAU [11], proportionné à leurs exploits? Et les hommes, faits à l'image de Dieu, ont-ils trouvé une manière plus solennelle de récompenser les vainqueurs que celle de leur donner un nouveau nom, le plus honorable de tous, au jugement des hommes, celui des nations  vaincues [12]? Toutes les fois que l'homme est censé changer de vie et recevoir un nouveau caractère, assez communément il reçoit un nouveau nom. Cela se voit dans le baptême, dans la confirmation, dans l'enrôlement des soldats, dans l'entrée en religion, dans l'affranchissement dos esclaves, etc. ; en un mot le nom de tout être exprime ce qu'il est, et dans ce genre il n'y a rien d'arbitraire. L'expression vulgaire, il a un nom, il n'a point de nom, et très juste et très expressive ; aucun homme ne pouvant être rangé parmi ceux qu'on appelle aux assemblées et qui ont un nom[13], si sa famille n'est marquée du signe qui la distingue des autres.

 

 

 

 



[1]  Il faut, dit-on, recourir aux lois fondamentales et primitives de l'étal qu'une coutume injuste a abolies; et c'est un jeu pour tout perdre. Rien ne sera juste à cette balance; cependant le peuple prête aisément l'oreille à ces discours. (PASCAL,Pensées, prem. part., art. 6. Paris, Renouard, 1803,p. 121,122.) On ne saurait mieux dire ; mais voyez ce que c'est que l'homme ! l'auteur de cette observation et sa hideuse secte n'ont cessé de jouer ce jeu infaillible pour tout perdre; et en effet le jeu a parfaitement réussi. Voltaire, au reste, a parlé sur ce point comme Pascal : « C'est une idée bien vaine, dit-il, un travail bien ingrat, «de vouloir tout rappeler aux usages antiques, etc. » (Essai sur les Mœurs de l'Esprit, etc., chap. LXXXV.) Entendez-le ensuite parler des papes, vous verrez comme il se rappelle sa maxime

[2] Du moins, par rapport au mérite de l'institution : car, sous d'autres points de vue, il peut être très important de s'en occuper.

[3] Dante disait à Vigile en lui faisant, il faut l'avouer, un peu trop d'honneur : Maestro di eolor chesanno. — Parini, quoi qu'il eût la tête absolument gâtée, a cependant eu le courage de dire à Voltaire, en parodiant Dante : Sei Maestro... di coloro che redon disapere. (Il Mattino). Le mot est juste.

[4] Précis du siècle de Louis XV, chap. XLII.

[5] Ludens in orbe terrarum. Prov., vin, 3.

[6] Le principe que tout pouvoir légitime part du peuple est noble et spécieux en lui-même, cependant il est démenti par tout le poids de l'histoire et de l'expérience. HUME, Hist. d'Angl., Charles 1er, ch. LIX, ann. 1642. Édit. angl. de Bâle, 1789, in-8°, p. 120.

[7]Décade philosophique, octobre 1797, n« 1, pag. 31, (1809). Ce passage, rapproché de sa date, a le double mérite d'être éminemment plaisant et de faire penser. On y voit de quelles idées se berçaient alors ces enfants, et ce qu'ils savaient sur ce que l’homme doit savoir avant tout. Dès lors un nouvel ordre de choses a suffisamment réfuté ces belles imaginations ; et si toute l'Europe est aujourd'hui attirée à Paris, ce n'est pas certainement pour y voir les jeux olympiques(1814).

[8] Voyez la note sur le septième vers de l'hymne à Diane de Callimaque (édition de Spanhelm) ; et Lanzi, Saggio di letteratura etrusca, etc., ln-8», t. Il, page 241, note. Les hymnes d'Homère ne sont, au fond que des collections d'épithètes ; ce qui tient au même principe de la polyonymie.

[9] Isaïe, XL,26.

[10] Qu'on se rappelle le plus grand nom donné divinement et directement a un homme (Pierre). La raison du nom fut donnée dans ce cas avec le nom, et ce nom exprime précisément la destination, ou, ce qui revient au même, le pouvoir.

[11] Apoc, III, 12.

[12]  Num., xvi, 2.

[13]  Hérod. Therpsyc. v, 3.

                         

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

 

 

 

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LA REINE BLANCHE.

 


La reine Blanche, deuxième femme du roi Philippe de Valois, fut ensevelie dans la chapelle Saint-Hippolyte, avec sa fille Jeanne de France, morte à Béziers pendant le voyage qu'elle faisait pour aller en Espagne épouser Jean, fils du roi d'Aragon.

Leur tombeau est de marbre noir, sur lequel sont touchées leurs statues de marbre blanc. On lisait l'épitaphe suivante :

 

Ci gisent dames de bonne mémoire madame Blanche, par la grâce de Dieu reine de France, fille de Philippe roi de Navarre, comte d'Evreux, et de la reine Jeanne, fille du roi de France, reine de Navarre de son héritage, sa femme, épouse jadis du roi Philippe le vrai catholique, et madame Jeanne de France leur fille, qui trépassèrent, c'est à savoir lad. madame Jeanne à Béziers le XI de septembre 1373, et la dite Reine le 5ième jour d'octobre 1398. Priez Dieu pour elles.


CHARLES V.


Le roi Charles V mourut le 16 septembre 1380, en son château de Beauté, près le bois de Vincennes. Son corps fut porté à Saint-Denis en grande pompe, le visage découvert, et enseveli dans la chapelle qui porte son nom, à main gauche de la porte d'entrée du cloître. Son tombeau était de marbre noir, sur lequel on voyait étendue sa statue couchée, de marbre blanc, ainsi que celle de la reine Jeanne, sa femme.

Dans le même tombeau on avait enseveli avec leurs parents leurs deux filles, les princesses Jeanne et Isabelle. Au bout de ce tombeau, l'un des plus remarquables que l'on ait vus jusqu'alors à Saint-Denis, on lisait les deux épitaphes suivantes, gravées en lettres d'or :

 

Ici gît Charles le Quint, sage et éloquent, fils du roi Jean, qui régna seize ans, cinq mois et sept jours et trépassa l'an de grâce mil trois cent octante, le seizième jour de septembre; son cœur fut porté en l'église cathédrale de Rouen et ses entrailles à Maubuisson. 

Ici gît madame la reine Jeanne de Bourbon, épouse du roi  Charles le Quint et fille de très noble prince monsieur Pierre duc de Bourbon, qui régna avec son dit époux treize ans et dix mois et trépassa l'an mil trois cent septante sept, le 6 de février.

 


DU GUESCLIN.

 


Dans la chapelle des Charles on voyait plusieurs tombeaux de personnages admis par les princes leurs maîtres à l'honneur de partager avec eux la sépulture royale dans les caveaux de Saint-Denis.

Le connétable Du Guesclin, étant mort en 1380, au siège de Château-Randon, fut enseveli à Saint-Denis, au pied du roi Charles V son maître, sous une petite voûte, entre les deux autels. Son tombeau, de marbre noir, supportait sa statue couchée, de marbre blanc, avec l'épitaphe suivante :

 

Ci gît noble homme, messire Bertrand du Guesclin, comte de Longueville et connétable de France, qui trépassa à Cliastelneuf de Randon en Gévaudan, en la sénéchaussée de Beaucaire, le treizième jour de juillet l'an 1380; priez Dieu pour son âme.


LA PRINCESSE MARGUERITE.


La princesse Marguerite, fille du roi Philippe le Long et femme de Louis, comte de Flandres et de Réthel, tué à la bataille de Crécy, mourut en 1382.

Elle fut ensevelie à droite de la porte du cloître, dans un tombeau de marbre noir que surmontait sa statue en marbre blanc. Une grille de fer entourait ce tombeau, qui était placé entre quatre colonnes soutenant un dais en pierre sculptée à jour, et d'un travail d'une surprenante légèreté et d'une exquise délicatesse.

 

BUREAU DE LA RIVIÈRE.

 

Messire Bureau de la Rivière fut chambellan des rois Charles V et Charles VI. C'est par ordre de son premier maître Charles V, qui en exprima le désir avant de mourir, que ce fidèle serviteur fut enseveli à Saint-Denis, sous une tombe de cuivre, devant l'autel Saint-Jean et au pied même du tombeau de son roi.

Ces faits sont rapportés dans l'épitaphe suivante, qui se lisait autour de son tombeau :

 

Ci gît noble messire Bureau jadis seigneur de la Rivière, chevalier et premier chambellan du roi Charles V et du roi Charles VI son fils, qui trépassa le 16ième jour d'Aoust l'an mil quatre cent et fut ci enterré de l'ordonnance du dit roi Charles V qui pour considération de très grands et notables services qui lui avait faits et pour la singulière amour qu'il avait à lui le voulut et ordonna en son vivant, et le dit roi Charles VI le confirma, et aussi nos seigneurs les ducs de Berry, de Bourgogne, d'Orléans et de Bourbon, qui lors étaient, voulurent que ainsi fut. Priez Dieu pour l'âme de lui.

 

« Il appert par cette épitaphe, dit dom Millet, que ce n'était pas chose vulgaire d'enterrer à Saint-Denis quelque personne que ce fût, mais une grande faveur d'y recevoir les plus signalés serviteurs et favoris des rois parleurs commandements, puisque, pour y mettre celui-ci, ce ne fut pas assez de l'ordonnance du roi Charles V, son maître, qui mourut vingt ans devant lui; il fut nécessaire -de faire ratifier son ordonnance par son successeur et par tous les princes du sang.

Car cette église est dédiée à la sépulture des seuls rois et de leur famille royale, si ce n'est que par une faveur singulière et pour quelque service signalé ils y en fassent ensépulturer quelques autres, comme ont fait quelques-uns d'entre eux. »

 


LOUIS DE SANCERRE.

 


Le connétable Louis de Sancerre eut aussi les honneurs de la sépulture à Saint-Denis, dans la chapelle des Charles, au côté droit de l'autel Saint-Jean. C'était un vaillant homme de guerre, qui avait repris aux Anglais le Poitou, la Saintonge et la Guienne. Le roi Charles VI lui avait fait élever un tombeau de marbre noir, sur lequel on voyait sa statue couchée, de marbre blanc, avec l'épitaphe suivante :

 

Ci gît Louis de Sancerre chevalier, jadis maréchal de France et depuis connétable de France, frère germain du comte de Sancerre qui trépassa le mardi 6ième jour de février, l'an 1402.

 

Derrière son tombeau, on lisait, sur une plaque de marbre incrustée dans la muraille, les vers suivants, qui contiennent, avec son panégyrique, les termes de la décision royale ordonnant que ce «valeureux» soldat fût enterré à Saint-Denis :

 

Cy dedens gît soubz une lame

Loys de Sancerre dont l'ame

Soit ou repox du Paradis.

Car moult bon proudom fut jadis

Sage, vaillant, chevaleureux

Loyal et en armes heureux :

Oncque en sa vie nama vice

Mais il garda bonne justice

Autant au grand comme au petit,

 En ce prenoit son appétit.

Mareschal fut ferme et estable

De France, puis fut connestable

Fait après par ellection

En l’an de l'Incarnation

Mil quatre cens et deux fin a

Et le Roy voult et enclina

A lonnourer tant que ciens

avec ses parens anciens.

Fut mis pour ce fait bon servir

Cil qu'ainssi le veult desservir

a ses serviteurs en la fin

Quant bien luy ont esté a fin.

 


LE PRINCE D'ÉVREUX.

 


Dans la chapelle Notre-Dame la Blanche avaient été ensevelis le prince Louis d'Évreux, comte d'Étampes et de Gien, et Jeanne d'Eu, sa femme. Leur caveau était recouvert d'une tombe de cuivre avec leur effigie, autour de laquelle on lisait les inscriptions suivantes :

 

Ci gît très noble et haut prince monsieur Louis d'Evreux, jadis comte d'Etampes et de Gien, pair de France, qui trépassa en l’an de grâce 1400, le 6ième jour de mai. Priez Dieu pour qu'il ait l'âme de lui. Amen.

 

Ci gît madame Jeanne d'Evreux, jadis comtesse d'Etampes et duchesse d'Athène, fille de très noble homme monsieur Raoul, comte d'Eu et de Guines, jadis connétable de France, et de très noble madame Jeanne de Mello, laquelle trépassa en la cité de Sens le 6ième jour de juillet 1389.Priez Dieu pour elle.

 


CHARLES VI.

 


Le roi Charles VI, dit le Bien-Aimé, mourut le  22 octobre 1422, à l'hôtel Saint-Paul. Il fut enterré à Saint-Denis, dans la chapelle du roi son père, près le mur du cloître. Son tombeau, de marbre noir, supportait sa statue couchée, de marbre blanc. On lisait cette épitaphe :

 

Ci gît le roi Charles VI très aimé, large et débonnaire, fils du roi Charles le Quint qui régna quarante deux ans un mois et six jours et trépassa le 21 d'octobre l'an 1422. Priez Dieu qu'en paradis soit son âme.

 

La reine Isabeau de Bavière, sa femme, mourut treize ans après lui, en 1435, pendant l'occupation de Paris par les Anglais. On dut lui faire des funérailles à peu près secrètes, et elles furent d'une mesquinerie aussi complète que possible. Son corps fut transporté par eau à Saint-Denis dans un petit bateau.

Son cercueil, entouré de quatre cierges, n'avait pour toute escorte que quatre personnes indispensables pour l'inhumation. L'office funèbre fut court et célébré sans qu'aucun évêque y prît part. «Ce fut peut-être un jugement de Dieu, dit notre bon dom Millet, qu'une mère si injuste à son fils et si malicieuse à l'endroit de la France fût enterrée sans pompe funèbre »

Elle fut ensevelie dans le tombeau de son mari, et sa statue, de marbre, fut couchée à côté de la sienne avec l'inscription suivante :

 

Ci gît la reine Isabelle de Bavière, épouse du roi Charles sixième et fille de très puissant prince Etienne, duc de Bavière et comte palatin du Rhin, qui régna avec son dit époux et trépassa l'an 1435, le dernier jour de septembre. Priez Dieu pour elle.

 

L'aîné des six fils de ces deux princes, mort à neuf ans, a été enseveli dans la même chapelle, et son corps, enfermé dans une petite tombe de cuivre, fut déposé, non loin d'eux, sous le marchepied de l'autel Saint-Jean, avec l'épitaphe suivante :

 

Ci gît le noble Charles Dauphin du Viennois, fils du roi de France Charles VI, qui trépassa au château du bois de Vincennes le 28ième jour de décembre l'an 1386. Dieu en ait l'âme.


 

ARNAUD DE GUILHEM.

 


Le chevalier Arnaud de Guilhem, seigneur de Barbazan, ayant été tué en 1432, à la bataille de Bulgnéville, près Nancy, le roi Charles VII ordonna que Saint-Denis devînt le lieu de sa sépulture. Son corps, placé dans une tombe de cuivre, fut enseveli à gauche du tombeau de Charles V. On lisait, gravés sur le devant même de ce tombeau, les vers suivants :

 

En ce lieu-ci gît dessous cette lame.

Feu noble homme, que Dieu pardonne à l'âme

Arnaud Guillen seigneur de Barbazan

Qui conseiller et premier chambellan

Fut du roi Charles septième de ce nom

Et en armes chevalier de renom

Sans reproche, et qui avec droiture

Tout son vivant ; pourquoi sa sépulture

Lui a été permise d'être ici

Priez Dieu qu'il lui fasse merci Amen

 


GUILLAUME DU CHASTEL.

 


Le seigneur Guillaume du Chastel (on dit aujourd'hui Duchatel), grand pannetier du roi Charles VII, fut tué le 20 juillet 1441, en défendant, pendant le siège de-Pontoise, le passage de l'Oise contre les Anglais.

En récompense de ses services, le roi ordonna qu'il fût « ensépulturé à Saint-Denis », d’où un tombeau de pierre, supportant sa statue couchée, également de pierre, lui fut édifié dans la chapelle de Notre-Dame la Blanche, avec l'épitaphe suivante :

 

Ci gît noble homme Guillaume Du Chastel de la Basse Bretagne, pannetier du roi Charles VII et écuyer d'écurie de monseigneur le Dauphin, qui trépassa le 23 de juillet, Vande grâce 1441, durant le siège de Pontoise en défendant le passage delà rivière d'Oise, le dit jour que le duc d'York la passa pour cuider lever le dit siège, et plut au roi pour sa grande vaillance et les services qu'il lui avait faits en maintes manières, et spécialement en la défense de cette ville de Saint-Denis contre le siège des Anglais, qu'il fût enterré céans. Dieu lui fasse merci. Amen.

 


CHARLES VII.

 


« Un de ses gentilshommes l'ayant assuré que ses ennemis machinaient de le faire mourir par poison, dont il entra en une appréhension si violente, qu'il résolut de ne manger ni boire, et fut ainsi sept jours sans prendre aucun aliment, quelque chose que lui pussent dire les médecins. Toutefois, sentant défaillir ses forces, il en voulut prendre ; mais les conduits s'étant rétrécis, il ne fut pas possible de rien avaler..

 

Et le roi Charles VII, dit le Victorieux, mourut de cette manière, le 22 juillet 1461, à Meung en Berry.

Il fut enseveli à Saint-Denis, entre son père et son aïeul ; sa femme, qui mourut deux ans après lui, fut placée dans le même tombeau, sur lequel deux statues étaient étendues l'une auprès de l'autre, avec les épitaphes suivantes, gravées en lettres d'or :

 

Ci gît le roi Charles septième très glorieux, victorieux et bien servi, fils du roi Charles sixième, qui régna trente neuf ans, neuf mois et un jour, et trépassa le jour de la Madeleine 22ième jour de juillet l’an 1461. Priez Dieu pour lui.

 

Ci gît la reine Marie, fille du roi de Sicile, duc d'Anjou, épouse du roi Charles VII, qui régna avec son dit époux, et trépassa le pénultième jour de novembre  l'an 1463. Priez Dieu pour elle.

 


LOUIS DE PONTOISE.

 


Ce valeureux « capitaine de gendarmes » ayant été tué au siège de Crotoy le 4 août 1475, le roi Louis XI ordonna qu'il fût enseveli à Saint-Denis.

On inhuma son corps dans la chapelle de Saint-Louis, et on composa en son honneur l'épitaphe suivante, gravée sur une lame de cuivre, pour tenir lieu d'un tombeau, dont sans doute-le parcimonieux monarque ne jugea pas à propos de faire les frais pour son serviteur :

 

En ce Lieu gist soubs ceste Lame

Un vaillant capitaine de gensdarme ;

Louis de Pantoise fut son nom

En armes chevalier de grand renom

Tué présent Louis onze son Roy

A l'assaut contre les Bourguignons au Crotoy,

Qui a commandé son corps estre icy.

Prie Dieu qui luy fasse mercy.

Le jeudi 4 août 1475.


 

CHARLES VIII.

 


« Étant à Amboise, l'an 1498, le septième jour d'avril, en une galerie du château, regardant des joueurs de paume, et tenant quelques discours spirituels avec la reine et autres assistants, il tomba à la renverse saisi d'une apoplexie. »

Le samedi suivant, veille de Pâques, Charles VIII était mort. «C'était, continue dom Millet, un grand roi, généreux, magnanime, affable et décoré de toutes les vertus royales ; aussi fut-il grandement regretté de tous ses sujets, et spécialement de ses domestiques, deux desquels tombèrent roides morts, le voyant mettre en terre. »

Ce bon roi était encore, à ce qu'il parait, un prince « d'une grande continence de chasteté, car, au retour de son royaume de Naples, il prit par assaut la ville de Tuscanelle, en Toscane, qui lui refusoit ses portes; on lui amena une jeune damoiselle d'excellente beauté, laquelle, le voyant prêt de lâcher la bride à sa sensualité, se jeta à ses pieds et le conjura, par la pureté de la sacrée Vierge, de laquelle il y avoit là une image, de ne la point toucher; ce que non-seulement il lui octroya, mais, outre plus, lui donna 500 écus et mit en liberté son fiancé et tous ses parents, qui étoient prisonniers de guerre. »

Charles VIII fut enseveli à Saint-Denis, au bas du grand autel. Son tombeau [1] était le plus magnifique qu'on eût vu jusqu'alors. Il était de bronze noir et doré, supportant la statue en bronze du roi en prière, couronne en tête, et de grandeur naturelle. Aux quatre coins de ce magnifique tombeau on voyait des anges de cuivre doré agenouillés et priant pour le repos du prince. La robe du roi était peinte en couleur d'azur et semée de fleurs de lis d'or.

 


LOUIS XII.

 


Le roi Louis XII, sur la fin de sa vie, et alors qu'il avait cinquante-cinq ans d'âge, ayant épousé une jeune princesse de dix-huit ans, ne put supporter longtemps sa vie nouvelle, ni les plaisirs et les fêtes que cette union « mal assortie» lui occasionnait . Il mourut deux mois et demi après son mariage, à l'hôtel des Tournelles, le Ier janvier 1515, et fut enseveli à Saint-Denis, près de sa première femme, morte le 20 janvier 1514.

Son tombeau de marbre blanc, chef-d’œuvre du Vénitien Paul-Ponce Trebati, et qui ne fut placé à Saint-Denis qu'en 1527, est l'une des merveilles de la royale église. On le voit encore de nos jours à la place qu'il occupait avant la Révolution, à gauche du maître autel, près la porte qui conduit à l'ancien cimetière des Valois. Il a été peu détérioré. Sous le mausolée, qui supporte les statues nues de la reine et du roi, étaient deux cercueils de plomb contenant leurs corps et surmontés, le premier d'une couronne royale de cuivre doré, le second d'une simple couronne ducale de même métal.

L'épitaphe du roi était ainsi conçue :

 

Ci gît le Corps avec le Cœur de très haut, très excellent, très puissant prince Louis douzième, roi de France, lequel trépassa à Paris à l’hôtel des Tournelles le premier jour de janvier l'an 1515. Ses entrailles sont avec son père aux Célestins du dit Paris.

 

La reine Anne de Bretagne, sa première femme, étant morte un an avant lui à Blois, le 20 janvier 1514, fut ensevelie à Saint-Denis, où lui fut alors élevé un tombeau de marbre blanc sur lequel on lisait l'épitaphe suivante :

 

La terre, monde et le ciel ont divisé madame Anne qui fut des Roys Charles et Louis la femme.

La terre a pris le corps qui gist sous cette lame Le monde aussi retient la renommée et famé Perdurable à jamais sans être blasme Dame Et le ciel pour sa part a voulu prendre l'âme.

 

En 1527, le corps de cette princesse fut exhumé et placé avec celui de son mari dans le monument que François 1er leur avait fait élever.



[1] Il a été entièrement détruit et fondu en 1793.

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Pairie

 

 

LOUIS IX.

 

« Le roi étant arrivé à Tunis, en Afrique, Dieu, se contentant de sa bonne volonté, voulut, au lieu de la Jérusalem terrestre qu'il s'en allait conquester, le mettre en jouissance de la Jérusalem céleste, et le récompenser de tant de peines et de travaux qu'il avait soufferts à son service. A ces fins, il envoya en l'armée la maladie contagieuse de laquelle Tristan, comte de Nevers, fils du saint roi, mourut le premier ; et lui-même, étant quelques jours après frappé d'une dissenterie et de fièvre continue, sentant la mort approcher, il reçut dévotement les saints sacrements de l'Église, puis, avec une grande résignation et contentement singulier, rendit sa bénite âme à Dieu le 25 août 1270.

 « Son saint corps fut découpé par membres et bouilli dans du vin et de l'eau jusqu'à la séparation de la chair et des os, suivant la coutume de ce temps là, et ce, faute d'avoir de bon baume qui préserve les corps de corruption » Les restes de saint Louis furent apportés à Saint-Denis dans une magnifique châsse d'argent, dont la translation donna lieu aux funérailles les plus splendides et les plus touchantes. En effet, Philippe, fils du roi, alors Philippe III, porta lui-même le corps de son père sur ses épaules, et fit, pieds nus, le trajet de Paris à Saint-Denis. Four conserver le souvenir de ce pieux dévouement, on fit élever peu après,  sur la route que le prince avait parcourue, de petits monuments aux endroits mêmes où il s'était reposé pendant le convoi de son père Ces monuments étaient de petites tours surmontées des statues de grandeur naturelle de Louis IX, du comte de Nevers, de Philippe III et de Robert, comte de Clermont. Elles ont été détruites en 1793.

Le tombeau de saint Louis fut élevé dans l'église royale, entre ceux de Louis VIII et de Philippe-Auguste, derrière l'autel de la Trinité.

En 1297, le pape Boniface VIII ayant canonisé Louis IX, devenu alors saint Louis, son petit-fils, Philippe le Bel, fit exhumer ses restes et ordonna qu'ils fussent enfermés dans une châsse d'or massif placé sur le grand autel de la basilique.

En 1305, on donna la tête du roi, comme relique, «à messieurs de la Sainte-Chapelle, à Paris, sauf la mâchoire de dessous, qui est au Trésor, richement enchâssée.» En échange, messieurs de la Sainte-Chapelle offrirent à l'abbaye un reliquaire également précieux.

Les successeurs de saint Louis enrichirent successivement de pierreries et d'ornements divers la châsse où étaient renfermés les restes de leur glorieux aïeul, laquelle était devenue un objet d'une valeur matérielle très-considérable, non moins que d'une très-grande vénération. Le roi Charles VI, entre autres, offrit 250 marcs d'or pour refaire une châsse splendide «en action de grâce de ce qu'il avait été quelques jours auparavant délivré d'un grand péril en un ballet joué en l'hôtel de la reine, au faubourg Saint-Marceau, où tous les joueurs, desquels il était l'un, furent brûlés; lui et un autre seulement furent exceptés. »

Ce fut peu de temps après ce don royal que les Anglais, maîtres d'une partie de la France, pillèrent Saint-Denis et son trésor ; la châsse du pieux roi fut alors convertie en bons écus d'or, de ceux qu'on appelait alors «des moutons d'or, dont les Anglais firent au moins trente mille de ladite châsse» Ce ne fut guère que sous le roi François Ier qu'une châsse digne de les contenir fut donnée aux restes de Louis IX, par le cardinal de Bourbon, archevêque de Sens, devenu premier abbé commendataire de l'abbaye.

Enfin, en septembre 1610, à l'occasion du sacre de Louis XIII, Marie de Médicis fit présent à l'église Notre-Dame de Reims d'un os enlevé encore au même reliquaire. Le peu qui restait fut dilapidé pendant les dévastations de 1793.

Autour du tombeau de saint Louis on voyait :

1° La reine Marguerite, sa femme, devant les degrés du grand autel, sous une tombe de cuivre autour de laquelle est gravée celte épitaphe :

 

Ici gît la noble reine de France, Marguerite, qui fut femme de monseigneur Saint Louis, jadis roi de France, qui trépassa le mercredi devant Noël, l'an de l'incarnation de Notre Seigneur mil deux cent quatre vingt et quinze; priez pour son âme.

 

2° A son côté droit, son fils Tristan, comte de Nevers.

3° De l'autre côté, son frère Alphonse, comte de Poitiers.

4° Philippe, comte de Clermont, son oncle.

5° Pierre de Beaucaire, son chambellan, «dont les ossements, dit la chronique de Saint-Denis, furent enterrez au pied du bon roy tout en la manière qu'il gisoit à ses pieds quand il estoit en vie. »

 

Enfin, en 1791, lors de la dispersion des moines de l'abbaye de Royaumont, où avaient été ensevelis plusieurs princes dé la famille de Saint-Louis, le gouvernement, ordonna la translation à Saint-Denis de leurs restes et des monuments qui les recouvraient. Ces princes étaient les suivants :

Philippe, dit Dagobert, frère du roi ;

Louis, son fils aîné, mort en 1260;

Jean, son troisième fils, mort en 1248;

Blanche, sa fille aînée, morte en 1243 ; Louis et Philippe, fils de Pierre, comte d'Alençon, cinquième fils du roi ; Un fils de Philippe d'Artois, mort en 1291.

La translation de ces restes fut faite à Saint-Denis, le 1er août 1791. Les bas reliefs sculptés autour du magnifique tombeau de Louis, alors fils aîné du roi[1], «qui avait été déjà, malgré son jeune âge, pris en grande considération, » représentent les funérailles de ce prince dont Saint-Foix parle en ces termes :

« Le corps du fils de saint Louis, mort à l'âge de (1) seize ans, fut d'abord porté à Saint-Denis, et de là à l'abbaye dé Royaumont, où il fut enterré. Les plus grands seigneurs du Royaume portèrent alternativement le cercueil sur leurs épaules, et Henri III d'Angleterre, qui était alors à Paris, le porta lui-même pendant assez longtemps, comme feudataire de la couronne

On voyait à côté de lui, sur le même tombeau, la statue couchée de Jean son frère, mort en 1248.

 

LE COMTE D'EU.

 

On voyait autrefois dans la chapelle Saint-Martin le tombeau de cuivre doré, avec effigie armée, du prince Alphonse, comte d'Eu. Ce tombeau fut détruit sous Charles IX, en 1567, lors du pillage de l'abbaye par les huguenots. C'est le premier tombeau sur lequel fut inscrite une épitaphe détaillée. Les rois, princes ou personnages ensevelis jusqu'alors à Saint-Denis avaient été simplement désignés par leur nom gravé sur leur tombe ; c'est donc de l'époque de saint Louis que date l'usage des épitaphes détaillées dans la royale église.

On lisait sur le tombeau du comte d'Eu : Ci gît Alphonse jadis comte d'Eu et chambellan de France, qui fut fils à très haut homme, très bon et très loyal chevalier monsieur Jean de Bayac qui fut roi de Jérusalem et Empereur de Constantinople, et fut le dit Alphonse fils de très haute dame Berengère, qui fut Empereur de Constantinople, laquelle fut mère de madame la Blanche la bonne et sage reine de France, qui fut mère au bon roi Louis de France qui mourut en Carthage, et fut la dite Berengère sœur au bon roi Ferrand de Castille ; et mourut le dit Alphonse au service de Dieu, et de très haut et très puissant prince monsieur Louis par la grâce de Dieu Roi de France, et de très haut prince monsieur Philippe son fils par la grâce de Dieu roi de France, dessous Carthage, au royaume de Thunes (Tunis), Van de l'incarnation de Notre Seigneur 1276, la veille de Sainte Croix en septembre, et.fut enterré le dit Alphonse en cette église de monsieur Saint Denis, l'an de l'incarnation de Notre Seigneur 1271, le vendredi d'après la Pentecôte, le jour et l'heure quand Monseigneur le roi Louis fut enterré, et pour Dieu priez pour l'âme d'icelui moult sage et moult loyal Chevalier. « Épitaphe, dit assez justement dom Millet, qui ressent bien son antiquité. »

 

PHILIPPE III.

 

Philippe III, dit le Hardi, mourut à Perpignan-le 5octobre 1286. Son tombeau, à Saint-Denis, était de marbre noir, avec sa statue couchée, en marbre blanc.

Il était placé près la porte de fer du chœur, sous la grande croisée. Sa première femme, Isabelle d'Aragon, morte des suites d'une chute de cheval à Cuzance (Sicile), en 1271, est à son côté droit, sur le même tombeau.

On lit, sous la corniche de ce remarquable tombeau, le premier à Saint-Denis où l'on se servit de marbre, l'inscription suivante :

 

Dysabel. lame. ait. paradys

Dom. li. cors. gist. souz. ceste. ymage

Famé, avroi. Phelipe. ia. Dis.

Fill. Lovis. Roi. mort, en. Cartage.

Le jovr. de Sainte. Agnes, seconde.

Lan. mil. ce. dis. et soisente :

A Cusance. fvmorte. av monde.

Vie. sanz. fin. Dex. li. consente.

 

PHILIPPE IV.

 

Philippe IV, dit le Bel, mourut à Fontainebleau le 29 novembre 1314. Il fut enseveli à Saint-Denis, au côté gauche de Philippe III. Son tombeau, de marbre noir, était surmonté de sa statue couchée, en marbre blanc, qui nous est parvenue, malgré les dévastations de l'abbaye, dans un état de conservation à peu près complet.

 

LOUIS X.

 

Louis X, dit le Hutin, «c'est-à-dire, suivant le langage de ce temps-là, mutin et têtu», mourut à Vincennes le 5 juin 1316. Il fut enterré à Saint-Denis, vis-à-vis son père, Philippe le Bel, de l'autre côté du chœur. Le tombeau est de marbre noir, avec sa statue couchée, de marbre blanc.

JEAN Ier.

 

« Le quinzième jour du mois de novembre de l'an 1316, dit Guillaume de Nangis, la nuit qui précéda le dimanche, la reine Clémence (fille de Robert, roi de Hongrie), travaillée de la fièvre quarte, mit au monde à Paris, dans le château du Louvre, un enfant mâle, premier fils du feu roi Louis, qui, né pour régner dans le Christ, et appelé Jean, mourut le 20 du même mois, à savoir le vendredi suivant. Le jour d'après il fut enterré dans l'église de Saint-Denis, au pied de son père. »

Le pauvre petit roi fut placé dans le même tombeau, et sur le marbre noir qui recouvrait le père et le fils, on les voyait couchés tous deux — comme on les voit encore aujourd'hui rétablis —l'enfant étendu, les pieds appuyés sur la crinière d'un jeune lion, et la tête couchée sur un oreiller de marbre blanc. « La foule, dit M. de Guilhermy, passe indifférente devant la plupart de ces rois, qui ont vécu leur temps, et dont la mémoire est tombée en oubli ; elle s'arrête avec émotion auprès de cet enfant, qui n'a d'autres titres dans l'histoire que son innocence et sa mort. »

 

PHILIPPE V.

 

Le roi Philippe V, dit le Long, étant mort à Longchamps le 3 janvier 1321, son corps fut enseveli à Saint-Denis, près du grand autel, côté de l'Évangile, où l'on voyait son tombeau de marbre noir, surmonté de sa statue couchée, de marbre blanc.

Au pied de son tombeau, sur une petite table de marbre, on lisait, en, lettres d'or, l'inscription suivante :

 

Ci gît le roi Philippe le long, roi de France et de Navarre, fils de Philippe le bel qui trépassa l’an mil trois cent vingt et un, le troisième de janvier, et le cœur de la reine Jeanne sa compagne, fille de noble prince le comte Hugues de Bourgogne, laquelle trépassa l'an mil trois cent vingt neuf, le 21 de janvier.

 

CHARLES IV.

 

Charles IV, dit le Bel, « fut un prince né à la vertu autant qu'aucun autre de ses prédécesseurs, craignant Dieu, aimant la justice, honorant les lettres, chérissant son peuple, hardi, courageux et exempt de tout vice», ainsi du moins que l'assure le bénédictin- dom Millet. Ce prince mourut à Vincennes le 1er février 1327.

On l'enterra à Saint-Denis, auprès de son frère Philippe le Long. La reine Jeanne d'Évreux, sa femme, morte seulement en 1370, le 4 mars, fut ensevelie à ses côtés. Au pied de leur tombeau commun était élevée, contre le mur, une petite colonne en pierre surmontée d'une châsse, d'une image de la Vierge, et soutenant en outre une table de marbre noir sur laquelle on lisait, écrite en lettres d'or, la curieuse inscription suivante :

 

Ci gît le roi Charles, roi de France et de Navarre, fils du roi Philippe le bel qui trépassa l'an 1327, la veille de la Chandeleur, et madame la reine Jeanne sa compagne, fille de noble prince monsieur Louis de France jadis comte d'Evreux, laquelle reine donna cette chasse ou il y a de la vraie croix, et une épine de la sainte couronne et du saint sépulcre de Notre Seigneur, du tableau où fut écrit le titre de Notre Seigneur en la croix et plusieurs autres reliques de celles qui sont en la chapelle royale de Paris. Item, donna cette image de Notre Dame laquelle est d'argent doré, où il y a de son lait, de ses cheveux et de ses vêtements. Item une image d'or de monsieur Saint Jean l'Evangéliste.

 

LES FILLES DE CHARLES IV.

 

Deux princesses, filles de Charles le Bel et de la reine Jeanne d'Évreux, furent ensevelies dans la chapelle de Notre-Dame la Blanche. Leur tombeau commun, de marbre noir, supportait leur statue couchée, de marbre blanc.

L'aînée, Blanche de France, épousa le duc d'Orléans. On lisait ainsi son épitaphe :

 

Ci gît madame Blanche, fille du roi Charles, roi de France et de Navarre, et de madame Jeanne d'Evreux, qui fut femme de monsieur Philippe de France, duc d'Orléans, comte de Valois et de Beaumont et fils du roi Philippe de Valois, laquelle trépassa l'an 1392, le 7ième jour de février. Priez Dieu pour elle.

 

L'autre princesse était morte toute jeune et avait été enterrée à Saint-Denis trente et un ans avant sa sœur. On lisait sur le tombeau une inscription ainsi conçue :

Ci gît madame Marie de France, fille du roi Charles, roi de France et de Navarre, et de madame Jeanne d'Evreux, qui trépassa l’an 1361, le 6 d'octobre[2]. Priez Dieu pour elle.

 

JEANNE DE FRANCE.

 

Au pied du tombeau de Louis le Hutin on voyait la tombe de marbre noir, avec la statue couchée, de marbre blanc, de sa fille Jeanne de France[3], femme du comte d'Évreux et reine de Navarre, ainsi que le constate l'inscription suivante, gravée autour du tombeau :

 

Ci gît Jeanne par la grâce de Dieu reine de Navarre, comtesse d'Evreux, fille de Louis roi de France, aine fils du roi Philippe le Bel, mère de madame la reine Blanche, reine de France, laquelle trépassa à Conflans les Paris, l'an mil trois cent quarante neuf, le 6ième jour d'octobre.

PHILIPPE VI.

 

Philippe VI, de Valois, «fut, dit encore dom Millet, qui n'est point avare d'éloges et de panégyriques, un prince accompli en toutes sortes de grâces, de corps et d'esprit, grave, libéral, magnanime, fort, religieux et aimant la justice »

Il mourut le 28 août 1350, à Nogent-le-Roi, et fut enterré, à Saint-Denis, près du grand autel, sa première femme, Jeanne, placée à ses côtés, sa seconde femme, Blanche, ensevelie, non loin de lui, dans la chapelle Saint-Hippolyte.

 

JEAN II.

 

Le roi Jean mourut à Londres le 8 avril 1364, esclave de ses serments et de sa parole librement donnée. Son corps fut ramené en France, et enseveli auprès du roi Philippe, son père, non loin du grand autel, côté de l'Évangile.

Sa statue, de marbre blanc, est couchée sur son sépulcre, de marbre noir. « Ce monarque, dit dom Millet dans sa naïveté toute sincère, tiendrait un des premiers rangs entre les rois de France s'il eût été aussi heureux que vertueux; mais la fortune, envieuse de ses mérites, lui ravit le loyer de ses vertus. »

 



[1] Louis, son premier enfant, était mort en 1236.On avait aussi rapporté de Royaumont  à Saint-Denis en 1791, sa tombe, qui était de bois, plaquée en cuivre émaillé.

[2] J'ai lu et relu cette épitaphe. Il y a évidemment ici erreur de date. Charles IV étant mort en 1327ou 1325, sa fille, mourant elle-même en 1361, n'aurait pas été aussi « jeune» que le dit l'histoire, qui la fait mourir«très-jeune». 

[3] Sa mère était la trop fameuse Marguerite de Bourgogne, Première femme de Louis le Hutin. Cette impudique princesse était fille de Robert II, Duc de Bourgogne et petite-fille, par sa mère, du pieux roi saint Louis. Convaincue d’adultère, elle fut enfermée, en 1314 au château de Gaillard près les Andelys , où elle fut étranglée avec une serviette. Son amant, Philippe d'Aulnay qu'a illustré le drame archi-centenaire de la Tour de Nesle de Gaillardet et Alex. Dumas fut saisi par ordre du roi et écorché vif  un an après la mort de sa royale maîtresse. D'après le drame précité, l'amant de la reine était en même temps son fils naturel cette hideuse complication a été imaginée pour les besoins de l'intrigue, mais elle  n'est nullement historique.

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EMPLACEMENT DES TOMBEAUX


AVANT I793.

 

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 GISANTS DE LA NECROPOLE ROYALE DE SAINT-DENIS; 

 


DAGOBERT ET NANTILDE.

 

L'abbaye de Saint-Denis lui doit son origine et ses richesses. Mort le 19 janvier 638, ce prince fut enseveli près du grand autel, où on lui érigea un tombeau qui fut détruit à l'époque de l'invasion des Normands. Le tombeau actuel date de saint Louis ; il est en forme de chapelle ogivale, sculptée en pierre de liais, et d'un travail très-minutieux. Le corps de Dagobert, qui avait échappé aux dévastations normandes, fut placé au milieu de cette chapelle, dans un sarcophage de lumachelle gris creusé dans la masse, en manière de cercueil de momie, et en conservant dans le vide la forme de la tête. Une tombe plate, sur laquelle est représentée en relief la statue du roi, ferme ce sarcophage.

Un bas-relief très-travaillé, divisé dans sa hauteur en trois zones, remplit le fond de la baie. En voici, d'après Montfaucon, la curieuse explication : «Un nommé Ansoalde, revenant de son ambassade de Sicile, aborda à une petite île où il y avait un vieux anachorète nommé Jean, dont la sainteté attirait bien des gens dans cette île qui venaient se recommander à ses prières. Ansoalde entra en conversation avec Ce saint homme, et, étant tombés sur les Gaules et sur le roi Dagobert, Jean lui dit qu'ayant été averti de prier pour l'âme de ce prince, il avait vu sur la mer des diables qui tenaient le roi Dagobert lié sur un esquif et le menaient, en le battant, aux manoirs de Vulcain ; que Dagobert criait, appelait à son secours saint Denis, saint Maurice et saint Martin, les priant de le délivrer et de le conduire dans le sein d'Abraham. Ces saints coururent après les diables, leur arrachèrent cette âme et l'emmenèrent au ciel, en chantant des versets des psaumes. »

Pour comprendre ce récit, il faut suivre les sculptures en prenant par le bas. Au-dessous de chaque bas-relief, on lit les inscriptions suivantes :  

 

C'y gist Dagobert premier fondateur de céans 8ième roy en l’an 632 jusques à 645[1].

Sainct Denis révèle a Jehan anacorete que lame de Dagobert est ainsy tourmentée.

Lame de Dagobert est délivrée par les mérites de Sainct Denis, Sainct Martin et Sainct Maurice.

 

Les statues qu'on voit debout aux côtés de l'ogive, l'une à la tête, l'autre au pied du cercueil, sont celles de la reine Nantilde, l'une des femmes de Dagobert, et de l'un de ses fils Clovis II ou Sigebert. La reine était morte trois ans après son mari, en l'année 641.

 

CLOVIS II.

 

Ce prince mourut en 656, à vingt-trois ans, après en avoir régné dix-huit. On voyait son tombeau en bas des chaires du chœur, près de celui de Charles Martel ; il était en pierre de liais, supportant une statue couchée du prince, également en pierre. On lisait l'inscription suivante :

 

Ludovicus rex filius Dagoberti.

 

PÉPIN LE BREF.

 

«Ce prince, dit dom Germain Millet[2], fut surnommé le Bref à cause de sa petite stature, car il n'avait que quatre pieds et demi de haut, et Cœur de Lion, à cause de son grand courage.» Il mourut le 24 septembre 768, et fut enseveli à Saint-Denis, où l'on voyait son tombeau un peu au-dessous de celui de Dagobert. Sur ce sépulcre en pierre était couchée la statue de Pépin en vêtement royal, avec couronne. On lisait l'inscription suivante :

 

Pipinus rex Pater Caroli Magni.

 

A ses côtés, couchée sur le même tombeau, était la statue de sa femme, la reine Berthe, surnommée «au grand pied» :

Bertha regina uxor Pipini régis.

 

CHARLES LE CHAUVE.

 

L'empereur Charles le Chauve mourut le 6 octobre 877, à Brios, près le mont Cenis, empoisonné, dit-on, par son médecin le juif Sédécias. Son corps, enseveli d'abord dans un monastère près de Nantua, ne fut apporté qu'en 884 à Saint-Denis, où il fut enseveli sous l'autel de la sainte Trinité, au bout du chœur. Son tombeau était de cuivre, avec son effigie revêtue des ornements impériaux. «Ce fut lui, dit G. Millet, qui transféra à Saint-Denis l'assemblée ou foire que l'empereur Charlemagne, son grand-père, avait établie à Aix-la-Chapelle, appelée indict, parce qu'elle était indictée et assignée à certain jour, auxquels il montrait aux marchands pèlerins les saintes reliques de l'Église fondée par le même empereur, et spécialement le saint clou de Notre Seigneur. Cette foire, par un mot corrompu, se nomme encore le landy au lieu de l’indict, et commence le mercredi plus proche, soit devant, soit après la fête Saint-Barnabe, qui est le i l'de juin, auquel jour l'ouverture s'en fait dans l'église Saint-Denis, avec de très-belles et dévotes cérémonies.»

 

LOUIS III ET CARLOMAN.

 

Ces deux princes, fils du roi Louis le Bègue, moururent, le premier en 882, le deuxième en 884. Ils furent ensevelis à Saint-Denis, l'un auprès dé l'autre, entre le chœur et le grand autel, au-dessous de la sépulture de Pépin, près la porte de fer menant au chœur. Leurs statues de pierre, revêtues des ornements royaux, sont étendues sur leur tombeau commun sur lequel on lit d'un côté :

 

Ludovicus.rex filius Ludovici Balbi. Et de l'autre : Karolomannus rex filius Ludovici Balbi.

 

CARLOMAN, ROI D'AUSTRASIE.

 

Ce prince était frère de Charlemagne. Mort le 4 décembre 771, il fut enseveli à Saint-Denis, entre le chœur et l'endroit où fut édifié depuis le tombeau de Charles VIII. C'est ce que disent du moins les Chroniques de Saint-Denis ; les Annales du temps prétendent au contraire que Carloman fut inhumé dans le sanctuaire de Saint-Remy, à Reims. Au XIIIe siècle, l'opinion était que ce-prince avait été enterré à Saint-Denis, où Saint-Louis lui fit élever un tombeau à l'endroit que je viens de dire. On y lisait l'inscription suivante :

 

Karolomannus rex filius Pipini. 

 

EUDES.

 

Eudes, fils de Robert le Fort, «qui voulut de régent devenir roy et gouverner en son nom privé, ce qui fascha fort plusieurs bons François», mourut en 898, et fut enseveli à Saint-Denis avec les honneurs royaux, au bout des chaires du chœur, près le tombeau de Hugues Capet, ainsi que le constate cette courte inscription :

 

Odo rex.

 

CHARLES MARTEL.

 

Charles Martel, fils naturel de Pépin le Gros et de sa concubine Alpaïde, dont il fit ensuite sa femme, mourut à Crescy-sur-Oise le 22 octobre 741. Il fut enseveli à Saint-Denis, au bout des chaires du chœur, auprès du tombeau que saint Denis fit plus tard élever à Clovis. Bien qu'il n'ait pas régné, il a été représenté, dans sa statue couchée, avec le costume et les attributs royaux, et l'inscription de sa tombe lui donne également le titre de roi :

 

Karolus Martellus rex.

 

 HUGUES CAPET.

 

Ce père de l'illustre race des Capétiens mourut au château de Melun le 24 octobre 996. Il fut enseveli à Saint-Denis, au bas des chaires du chœur, auprès du roi Eudes. On lit sur le tombeau de pierre que recouvre sa statue couchée :

 

Hugo Capet rex.

 

Devant son tombeau a été enseveli son père, Hugues le Grand, dit encore le Blanc et l'Abbé, comte de Paris, mort en 956. On lit sur la tombe, réédifiée, comme les précédentes, par les soins de saint Louis :

 

Ici git Hugues le Grand jadis comte de Paris, lequel fut le père de Hugues Capet roy de France. Prie Dieu pour l'âme de lui.

 

ROBERT LE PIEUX.

 

Les annales et les légendes ont consacré les merveilleuses qualités de cœur que possédait ce bon et pieux roi. Il était, dit dom Millet, « chaste, religieux, tempérant, magnanime. » Sa piété était prodigieuse, et il la manifestait en toutes occasions ; «le jeudi saint, c'était merveille de le voir lâcher la bonde à ses dévotions et à son ardente charité; l'après-dîner, il mettait bas les vêtements royaux, prenait le cilice, puis lavait les pieds à cent soixante pauvres et les leur torchait de ses cheveux, en présence de ses chapelains »

Un religieux de son temps, Helgaud, moine de Saint-Benoît-sur-Loire, et qui a écrit sa vie, raconte que « ce pieux roi avait choisi quelque nombre de villes par la France en chacune desquelles il faisait nourrir mille pauvres; outre cela, au temps de caresme, quelque part qu'il allât, il en faisait nourrir un cent. Et en tous autres temps, il en avait toujours une douzaine avec soi, lesquels il faisait aller sur des montures, quelque part qu'il allât. »

Il mourut, dit encore Helgaud, le vingtième, jour de juillet (1031 ou 1032), au commencement de la journée du mardi, au château de Melun, et il fut porté à Paris, puis enseveli à Saint-Denis. Il y eut là un grand deuil, une douleur intolérable, car la foule des moines gémissait de la perte d'un tel père, et une  multitude innombrable de clercs se plaignait de leur misère, que soulageait avec tant de piété ce saint homme.»

Il fut enseveli au pied du tombeau de Hugues Capet. La reine, sa femme, Constance d'Arles, est couchée auprès de lui sur le même tombeau, ainsi que le constatent ces deux inscriptions :

 

Robertus rex. Constantia regina.

 

HENRI Ier.

 

Ce prince, fils du roi Robert, mourut en 1060. Il a été enterré à Saint-Denis, au pied de la tombe de son père. On lisait sur son tombeau, recouvert de sa statue couchée :

Henricus rex filius Roberti.

 

LOUIS VI LE GROS.

 

«Le roi, dit Suger dans son Histoire de Louis le Gros, après avoir reçu en communion le corps et le sang de Jésus Christ, rejetant loin de lui toutes les pompes de l'orgueil du siècle, s'étendit sur un lit de simple toile... Un peu avant de mourir, il ordonna qu'on étendît un tapis par terre et que sur ce tapis on jetât des cendres en forme de croix, puis il s'y fit porter et déposer par ses serviteurs, et, fortifiant toute sa personne par le signe de la croix, il rendit l'âme le Ier août 1137, dans la trentième année de son règne et presque la soixantième de son âge ».

Il fut enseveli à Saint-Denis, auprès du roi Henri Ier. On lit sur sa tombe cette inscription :

 

Philippus Grossus rex.

 

PHILIPPE, FILS DE LOUIS VI.

 

Associé au trône de son père en 1129, ce jeune prince mourut en 1131, le 13 octobre, «d'un accident très-fascheux. Passant à cheval par un faubourg de Paris, un pourceau traversant la rue alla s'embarrasser dans les jambes de son cheval, lequel tomba sur lui et l'écrasa, dont il mourut peu d'heures après. »

Il fut enseveli à Saint-Denis, entre la clôture du chœur et le futur tombeau de Charles VIII. Sa statue, couchée, est étendue sur son tombeau, au pied duquel on lit:

 

Philippus rex filius Ludovici Grossi.

 

Près de sa statue on voyait celle de Constance d'Aragon, deuxième femme du roi Louis VII, avec l'inscription suivante :

 

Constantia Regina quoevenit de Hispania.

 

PHILIPPE II.

 

Le roi Philippe-Auguste mourut à Nantes le 14juillet 1223. Son corps fut transporté en grande pompe à Saint-Denis, où il fut inhumé, derrière l'autel de la Trinité, au bout du chœur.

 

LOUIS VIII.

 

Louis VIII, dit le Lion, mourut à Montpensier, en Auvergne, le 7 novembre 1226. Il fut enseveli aux côtés mêmes de son père Philippe-Auguste, derrière l'autel de la Trinité, au bout du chœur.

 



[1] Double erreur ; Dagobert a régné de 622 à 638, année de sa mort.

[2] Religieux bénédictin de la congrégation de Saint-Maur a publié un petit livre devenu aujourd'hui aussi rare qu'il est curieux: Le Trésor sacré de l'abbaye royale de Saint-Denis et les Tombeaux des rois et reines en sépulture ainsi celle depuis le roy Dagobert jusque au roy Henri le Grand.2e édition, Paris,1633, avec privilège du roi. Se vendait à Paris chez Jean Billaine, rue Saint-Jacques, à l'enseigne de Saint-Augustin.

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LES TOMBES ROYALES DE SAINT-DENIS.

 

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PREMIERE PARTIE.

 

SAINT-DENIS AVANT LA RÉVOLUTION.

 


La royale église de Saint-Denis doit sa véritable fondation à Dagobert et sa grandeur et sa fortune à l'abbé Suger. Dagobert fit reconstruire la primitive église, dont l'origine se perd un peu dans la nuit des temps, et que son caractère tout à fait légendaire empêche même de constater bien authentiquement. «La générosité de Dagobert, dit Henri Martin, brilla surtout envers le monastère de Saint-Denis ; il avait changé la petite et obscure chapelle du martyr parisien en une basilique éclatante de marbre, d'or et de pierreries, et il lui avait octroyé une multitude de terres et de villas situées en diverses provinces avec une partie des péages qui appartenait au roi dans le pays de Parisis[1].» Saint Éloi, dit-on, ce ministre-orfèvre, travailla lui-même de ses propres mains à l'embellissement de la basilique ; il cisela deux tabernacles, deux chaises[2] ornées de pierreries, et plusieurs autres merveilles qui ont été pillées lors des invasions qu'eurent à subir l'abbaye et l'église. Dagobert y fut le premier enterré et inaugura cette longue suite de rois et de reines, de princes et de princesses qui ont dormi à sa suite pendant douze siècles dans les caveaux aujourd'hui dévastés.

Pépin le Bref, vers le milieu du VIIIe siècle, commença la restauration de l'église, qui menaçait déjà ruine, et Charlemagne l'acheva et en fit une inauguration solennelle vers l'année 775.

Elle ne fut pas épargnée lors des invasions multipliées des Normands du VIIIe au XIIe siècle ; son trésor, ses richesses, ses merveilles précieuses furent pillés et dilapidés ; l'église elle-même fut ébranlée jusque dans ses fondements par ces furieuses attaques ; elle eut à subir, on peut le dire, le fer et la flamme de la part des envahisseurs, qui ne respectaient rien dans le pays envahi, et traitaient comme conquête et comme butin ce qui appartenait aux hommes «comme ce qui appartenait à Dieu».

Suger, l'abbé, le grand abbé Suger, ministre et conseiller des rois Louis VI et Louis VII, entreprit de relever ces ruines et de rendre à l'église et à l'abbaye la splendeur qu'elles avaient eue sous Dagobert et sous Charlemagne. Il éleva le portail et les tours, le chœur et la nef, les chapelles, l'abside ; il plaça les vitraux admirables, — nous ne pouvons les juger que sur de bien minces vestiges, — enrichit le chœur de merveilleux objets d'orfèvrerie et le trésor de présents inestimables. Il assista lui-même aux travaux, les surveillants, pressant les ouvriers, voulant en quelque sorte que la mort ne l'empêchât point de voir l'édifice terminé et d'en faire lui-même une nouvelle dédicace. Il eut cette joie bien méritée, et par deux fois, en 1140 et en 1144, il put, dans de pompeuses et touchantes cérémonies, rendre à sa destination première l'église restaurée et enrichie[3].

Quand il mourut, —le 13 janvier 1152— on lui fit, par les ordres et aux frais du roi Louis VII, des funérailles « d'une grande dépense » et d'une royale magnificence.

Le roi suivit lui-même à pied, au milieu de ses conseillers et de ses prélats, le convoi de son vieux serviteur, dont il ordonna l'ensevelissement à Saint-Denis. Mais l'austère abbé avait indiqué lui-même, de son vivant, l'endroit qu'il voulait pour sépulture. Une niche, pratiquée sous l'une des arcades dans l'épaisseur du mur de la croisée, du côté du midi, entre la porte du cloître et la chapelle des Charles, - reçut le cercueil de Suger. On ferma l'ouverture avec du plâtre et de la pierre, où l'on grava son effigie.

Dans la restauration de l'église faite au siècle suivant, l'abbé Mathieu de Vendôme, voulant honorer la mémoire de Suger par un simple monument qui fût digne de sa modestie et de son humilité, fit exhausser à trois pieds de terre, au-dessous de l'emplacement du cercueil, une pierre tumulaire avec cette seule inscription :

 

Hic jacet Sugerius abbas.

 

Et cependant l'un de ses contemporains, qui admirait ses vertus, qui peut-être aussi les imitait, — ce qui est plus difficile et plus rare, —. Simon Chèvre d'Or, chanoine de Saint-Victor, avait composé en l'honneur du pieux ministre une épitaphe que je liens à citer, d'abord parce qu'elle offre un véritable intérêt historique, et aussi parce que je la crois peu connue :

 

Decidit ecclesiae flos, gemma, corona, columna,

Vexillum, clypèus, galea, lumen, apex,

Abbas Sugerius, spécimen virtutis et aequi,

Cuni pietate gravis, cum gravitate pius;

Magnanimus, sapiens, facundus, largus, honestus

Judiciis praesens corpore, mente sibi.

Rexper eum caute rexit moderamina regni

IIIe regens regem, rex quasi régis erat.

Dumque moras ageret rex trans mare pluribus annis Praefuit hic regno régis agendo vices.-

Quae dum vix alius potuit sibi jungere, junxit ;

Et probus ille viris et bonus ille Deo.

Nobilis ecclesiae decoravit, repulit, auxit,

Sedem, damna, chorum, lande, vigore, viris.

Corpore, gente brevis, gemina brevitate coactus,

In brevitate sua noluit esse brevis.

Cui rapuit lucem lux septima Theophaniae,

Veram vera Deo Theophania dédit[4].


Il avait donc, ce pieux abbé, rendu à l'église royale son lustre et sa splendeur ; il avait restauré le temple et renouvelé les solennelles cérémonies ; les rois lui devaient un tombeau digne de leur grandeur, et il avait ouvert à leurs descendants d'immenses caveaux funèbres où des générations de monarques, escortés des reines, des princes et des illustres personnages de leur époque, s'en allaient venir trouver l'éternel repos. Il avait fait plus encore, car il avait accompli l'acte d'humilité le plus beau et le plus grand qu'un homme, parvenu aux dignités qu'il occupait, pût accomplir sur la terre. Il commandait, il menait par sa volonté le royaume même de son maître ; il était, comme il est dit plus haut, en quelque sorte le roi du roi, et de son vivant il aurait pu se préparer une tombe fastueuse au milieu de ce Saint-Denis qu'il avait fait sien, et qui lui devait sa nouvelle jeunesse et sa nouvelle beauté.

Il pouvait se placer parmi ces rois de l'histoire qui étaient moins grands que lui par le talent, par la vertu, par le génie ; sa tombe, confondue au milieu des leurs, eût été découverte bien vite par la reconnaissance et l'admiration des peuples, et elle eût éclipsé de son illustration magnifique toutes celles qui l'entouraient.

Mais cet homme si puissant, il était né pauvre, il avait vécu dans l'humilité, il était mort humble devant Dieu, et il n'avait point voulu de monument pour tombeau.

Aujourd'hui sa tombe a disparu tout à fait, et rien n'indique, dans l'église restaurée de M. Viollet-le-Duc, qu'elle y ait jamais existé. Une statue, une croix, une pierre, un nom, quelque chose enfin qui rappelle au passant qu'au XIIe siècle Suger a refait Saint-Denis, qu'il l'a rajeunie et consolidée : voilà ce que nous demandons en grâce à l'habile architecte, au nom de l'histoire et de la reconnaissance publique d'un pays qui sait honorer ceux qui ont fait sa grandeur, comme une réparation véritable bien due au pieux abbé. Que sa tombe obscure, ignorée, si ignorée même que personne n'a songé à la rétablir, reparaisse là où elle était jadis, afin qu'en parcourant l'église où l'on a la prétention de rétablir scrupuleusement le passé, le visiteur ne puisse pas se dire qu'on a. omis précisément d'y consacrer –la mémoire de celui qui avait droit à l'une des premières places.

Au XIIIe siècle, l'église, qui menaçait ruine une fois encore, fut réparée surtout par les soins pieux du saint roi Louis IX. L'abbé Eudes Clément, et après lui l'abbé Mathieu de Vendôme, réédifièrent ou consolidèrent les tours, l'abside et la nef, et, cette fois, si parfaitement et si complètement, que l'église que nous voyons aujourd'hui est à peu près la leur ; en tenant naturellement compte aux siècles qui suivirent des remaniements et des travaux d'embellissements divers qui modifièrent l'ornementation de l'édifice, sans altérer ses proportions ni ses formes.

Saint Louis a fait réédifier, pour sa part, les tombeaux des rois ses prédécesseurs. En 1263 et 1264, il fit replacer leurs restes sous les tombes uniformes supportant leurs statues couchées et toutes en pierre, dont quelques-unes sont parvenues jusqu'à nous dans un état de conservation à peu près complet. Il n'y a donc pas à Saint-Denis un seul tombeau antérieur à l'époque de saint Louis. Il faut encore remarquer que les princes qui lui succédèrent furent ensevelis soit sous des tombes de métal, soit sous des tombeaux de marbre blanc et noir. La pierre ne fut plus que très-rarement employée dans les monuments élevés dès lors à Saint-Denis, à l'exception de ceux de quelques princes et personnages admis par faveur à être inhumés dans la royale église. Enfin il ne faut pas attacher une foi bien grande à la ressemblance des statues couchées sur les tombeaux, et refaites sous saint Louis. Rien ne prouve que les artistes de l'époque se soient préoccupés de cette question, que d'ailleurs ils auraient été bien embarrassés sans doute de résoudre, à cause de l'absence de portraits ou de documents sur lesquels ils auraient pu se guider dans l'accomplissement de leur travail. Les costumes eux-mêmes ne sont pas conformes à la vérité historique, et ces Mérovingiens, Carlovingiens et même Capétiens de pierre sont recouverts de vêtements et d'ornements, de fantaisie à l'exactitude desquels il ne faut pas se laisser prendre.

Après saint Louis, au contraire, les tombeaux des rois et leurs effigies deviennent intéressants à coup sûr pour l'histoire. Les statues des princes et des personnages ont été faites au lendemain de leur mort, le plus souvent d'après des moulages pris sur le corps même : la représentation du mort donne donc absolument le portrait du mort lui-même. Quant au costume, son exactitude est encore plus évidente ; l'artiste n'avait pas intérêt à tromper la postérité sur ce point ; il a dû s'étudier, au contraire, à édifier pour l'avenir, dans son travail, qui devait lui survivre dans les siècles, une œuvre qui se recommandât autant par la ressemblance matérielle de l'individu, de son costume et de sa tenue, que par l'excellence de l'exécution.

Mais je n'ai pas voulu écrire ici l'histoire de Saint-Denis ; ces quelques pages sont tout au plus une entrée en matière ; je pouvais, je devais même indiquer rapidement au lecteur, et seulement à grands traits, l'origine, de l'église célèbre où je vais maintenant le faire entrer. Je le conduirai devant chaque tombeau, je le lui montrerai à l'endroit même où il se trouvait placé avant la dévastation de 1793. Je désire qu'avant de lire le rapport de leur destruction, il ait bien sous les yeux cette longue série de monuments funèbres élevés par la piété des siècles, afin qu'il puisse se rendre encore- mieux compte de l'étendue du ravage accompli.

Et si, après avoir lu mon livre, tu veux bien, lecteur, visiter ces tombes vides aujourd'hui, tu les admireras rétablies au lieu même d'où la Révolution croyait les avoir à jamais bannies. Arrête-toi devant chacune d'elles, recueille-toi un moment, et songe que sous ces cénotaphes magnifiques gisaient les corps de ceux qui avaient été grands et puissants, de celles qui avaient été belles et adulées en ce monde, et qu'un jour,—bien près de nous encore,—un peuple effréné, enragé de vengeance contre ses oppresseurs, et qui n'eut pas la sagesse de respecter leurs tombes, s'en vint fouiller de ses mains avides et furieuses leurs cercueils brisés, et jeta au vent ce qui était encore resté de leurs corps pourris et de leurs royales cendres...

 

A suivre.



[1] Histoire de France, tome II. Voyez aussi les Diplômes et Chartes publiés par Brequigny et Laporte-Dutheil, vous trouverez une prescription royale pour l'établissement d’une foire annuelle prés de Paris, dans un lieu peu éloigné de la porte Saint-Martin actuelle; tous les droits et péages sur les marchands qui se rendront à cette foire sont concédés l'abbaye de Saint-Denis. Ces droits revenaient alors au Roi et non aux corps municipaux.

[2] Le siège dit de Dagobert qu'on voit au musée des Souverains, a longtemps appartenu au trésor de Saint-Denis. Malgré l'étiquette, il n'est pas très probable qu'il vienne d'aussi loin, non plus que quelques-uns des objets qui l'entourent et qui sont catalogués comme ayant appartenu et servi à des princes de la première et de la deuxième race de nos rois.

[3] Voyez la Vie de Suger, par le carme, puis abbé de la Trappe Dom Gervaise—. Paris,1720, 3volumes.

[4] Il est tombé l'abbé Suger, la fleur, le diamant, la couronne, la colonne, le drapeau, le bouclier, le casque, le flambeau, le plus haut honneur de l'Église; modèle de justice et de vertu; grave avec piété, pieux avec gravité ; magnanime, sage, éloquent, libéral, honnêteté, ou jours présent de corps au jugement des affaires d’autrui, et l'esprit ou jours présent pour lui-même. Le roi gouverna prudemment par lui les affaires du royaume, et lui, qui gouvernait, était comme le roi du roi. Pendant que le roi passa plusieurs années outre-mer, Suger, tenant la place du roi, présida aux soins du royaume. Il réunit deux choses qu'à peine que les autres a pu réunir: il fut bon pour les hommes et bon pour Dieu. Il répara les portes de sa noble église, enembellit le siège et le chœur et  la fit croître en éclat, puissance et serviteurs. Petit de corps, petit de race, et atteint ainsi d'une double petitesse, il ne voulut pas demeurer petit. Le septième jour de sainte Théophanie lui a ravi la lumière mais Théophanie lui a donné la véritable lumière, qui est celle de Dieu.

 

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   2011-08-16-14.14.42.jpgHier, partie centrale du château,

2011-08-16-14.15.01.jpgaujourd'hui musée. BAR-LE-DUC.

FORTIFICATION. 

Bar-le-Duc ne fut jamais fortifiée qu'en partie.

Une première enceinte dont l'établissement remonte à la construction du château ducal, n’embrassa même d'abord que cet édifice, la ville-Haute et le bourg.

Seulement à quatre cent-ans de là, c'est-à-dire quand eût lieu l’érection de la Neuveville, ce carrefour encore fut relié à l'enceinte primitive.

Les fortifications consistaient en murailles et fossés; et sur le développement s'échelonnaient des tours et des portes concourant à la défense de la place.

On y comptait, notamment, onze portes, ayant les noms Bourg, Houdry, Saint-Jean, Armurier, Wisson, Porte-aux-Bois, Phélépin, du Château, Notre-Dame ou Têtefendue, Neuveville ct Saint-Nicolas.

Généralement c11es constituaient chacune d’un massif redoutable, ou tour carrée, avec guichet, gargouille et pont levis. Un front couvrait le côté intérieur du fossé, un autre la rive extérieure; et dans ce bâtiment étaient ménagés un corps-de-garde et une salle pour les réunions de carrefour.

Chaque porte, aussi, était surmontée d'une sorte de houlette, nommée guet des chiens; c'est justifié par des résolutions du Conseil de ville des 3 janvier 1662 et 9 août 1666, prescrivant de relever et restaurer plusieurs de ces guets des chiens occupant les sommets de plusieurs portes de la place.

On conçoit des chiens qui veillaient là pour observer les mouvements hostiles qui seraient dirigés contre les fossés et les murailles de l'enceinte.

 OBSERVATIONS.

Une remarque d'un certain intérêt, touchant l'état ancien et les accroissements de la cité, nous a semblé devoir suivre le précédent tableau.

Si vous voulez bien vous représenter la forme de la ville au XIVe siècle, se constituant de Marbot et de Bar-la-Ville à la droite de l'Ornain ; d'un groupe d'habitations chétives à la rive gauche de cette rivière, que l'on nommait Entredeux-Ponts, et situé sous le canon de la place; du Bourg, du château ducal, de la Ville-Haute, cernés par des fossés et des murailles, de la rue de Véel à côté, vous vous porterez davantage à connaître quel était l'état des parties extérieures qui sont devenues de très-beaux quartiers.

D'abord, dans les dernières années de ce même siècle, on accola un carrefour nouveau appelé Ville-Neuve ou Neuveville. Les murs, régnant le long du Bourg de ce côté, furent abattus; on en dirigea le développement autour de cette Neuveville.

Mais, dès le commencement du XVIe siècle, Bar, vraisemblablement, n'aurait plus été jugé devoir être entretenu comme place de guerre, et les dehors, qui n'étaient que des plages sablonneuses, que des gravières, terme alors usité, furent émancipés et abandonnés à la ville.

D'abord, en 151f, les fossés de la Neuveville lui sont cédés ; d'autres parties lui obviennent, comme les emplacements des rues actuelles du Sud et du Nord ; et aussi des friches et des places vagues en différentes contrées des vallons et des collines.

Or, en 1570 et t575, les officiers de ville procédèrent à des aliénations partielles de ces terrains, à la charge de redevances au profit de la caisse municipale. Les concessionnaires s'engageaient à convertir les parcelles qu'ils acquéraient, en maisons, meix et jardins, en vignes encore.

De là sont surgies des rues nouvelles réunissant une importance que n'ont jamais eues les autres sections de la cité.

L'emplacement des fossés et murs du Bourg, en face de la file des maisons d'Entre-deux-Ponts, ayant encore été cédés par le domaine en l'année 1618, les concessionnaires construisirent, à ce point, des meix et des jardins. Le tablier de la rue était demeuré étroit, peu praticable, on rélargit quand, en 1724, fut résolu l'établissement de la route qui conduit de Strasbourg à Paris.

 RÉGIME MUNICIPAL

Peut-être ici ne messied-il pas de parler des organisations du personnel qui administra la cité?

Le point de départ des notions conservées à cet égard, s'attacherait à un potentat de la race des rois mérovingiens qui, dans .le cours du Ve siècle, est venu à Bar et y a séjourné.

Indépendamment d'une décharge d'impôt, d'une dispensation de franchises et de libertés, ce roi abandonna, aux habitants de la cité, l'élection de ses administrations.

Ces concessions, attribuées aux sections de Bar-la-Ville, du Bourg et, peut-on présumer, de la rue de VéeI, se convertirent, dans la suite, en droit immémorial et qui fut toujours énergiquement soutenu.

Quand est survenu le gouvernement ducal, tout, de ces faveurs, a disparu et, ce qu'il est permis d'apercevoir encore, un châtelain resta privativement chargé de la régie de la cité, colorée fortement de l'influence soldatesque.

Nous ne savons pas distinctement ce qui advint, depuis, de cette régie j cependant, en l'année 1570, où la ville annexait de nouvelles sections, comme le Château et la Ville-Haute, les groupes d'Entre-deux-Ponts, de la Neuveville, de Marbot, de Popey, la cité s'est trouvée partagée en carrefours et en faubourgs.

Sous l'autorité d'un officier supérieur investi du grade de gouverneur et bailli, l'administration municipale réunissait le personnel suivant: un mayeur, un syndic, un contrôleur, des gouverneurs, dont un pour chaque carrefour et les faubourgs j tous élus par les habitant.~ assez fréquemment convoqués en assemblée générale.

Nous avons constaté qu'en l'année 1585, les gouverneurs se trouvaient au nombre de sept; en 1626, au nombre de huit; après l'année 1629, ils furent réduits à des chiffres plus restreints.

Ils exerçaient pendant trois années, exécutant les résolutions de cette assemblée qui délibérait de tout, sous la présidence du mayeur, en plein vent, à l'ombrage d'ormes séculaires, longeant le portail à l'église Notre-Dame. Cette assemblée dirigeait l'action de ces fonctionnaires pour toutes choses intéressant la cité. Il était rédigé acte de ses délibérations par deux notaires.

A la date du 15 novembre 1616, un règlement ducal, qui d'ailleurs, n'a pu nous être procuré, est venu apporter des dispositions nouvelles sur ce qui se pratiquait.

La nomination du mayeur, du syndic, du contrôleur, dût être assujettie à une élection de candidats, au nombre de trois dans les carrefours, en ordre successif, pour chaque office, et le ballotage avait lieu en assemblée générale des habitants. Ils prêtaient serment.

Le mayeur investi était installé aux honneurs, autorité, privilèges, prééminences, profits et émoluments dont avaient joui les derniers et précédents mayeurs.

A ce fonctionnaire appartenait la marque des poids et mesures; laquelle marque était figurée par une fleur de pensée.

Cette fleur, en l'année 1670, subit un échec. Le barbeau l'expulsa, et s'appliqua à la marque des tonneaux et des boisseaux et autres mesures en boisselerie.

En des délibérations du Conseil de ville de différentes époques, notamment en celle du 5 septembre 1650, est constaté que le maire se trouvait en possession constante et immémoriale du droit de pêche dans la rivière d'Ornain, depuis Tronville jusqu'à Revigny.

On a vu ci-dessus qu'il se trouvait parmi le personnel du corps de ville un fonctionnaire qualifié syndic; il Y tenait le second rang et y remplissait un rôle très-important pour la triture des affaires de la commune; il portait la parole dans les assemblées municipales, y introduisant ses propositions sur toutes celles qui devaient être la matière de l'ordre du jour. Louis XIV abolit l'office, et, par son édit du mois de juillet 1690, créa, à sa place, la charge de procureur du 1oi, y adjoignant un secrétaire-greffier.

Le même roi, en août 1692, destitua les maires élus et les remplaça par des maires perpétuels. En même temps, il créa des conseillers assesseurs.

Quatre agents,  au titre d'esvardeurs, durent être élus pour prendre connaissance des rapports de police et des procès verbaux des délits commis dans le finage.

Les hommes de chaque carrefour, embrigadés et assujettis à répondre aux appels d'armes pour assurer le bon ordre et se porter, le cas échéant, à la défense de la cité, étaient commandé, de même en chaque carrefour, par un capitaine, un enseigne et par des sous-officiers, sergents et caporaux.

Des députés, élus par rassemblée générale, furent chargés de traiter, ou préalablement ou définitivement, les affaires sérieuses ou contentieuses. Parfois on les qualifiait simplement élus.

En outre, et toutes fois que les ordres: Clergé, Noblesse et Tiers, étaient convoqués pour se former en Etats, les assemblées des carrefours élisaient, pareillement, et séparément, des députés pour représenter et soutenir les intérêts de la ville en ces Etats.

En l'année 1623, les Élus de la première catégorie se comptaient au nombre de dix j ceux de la seconde au nombre de treize.

Une profonde modification s'introduisit dans l'année 1629.

L'organisation, maintenant le flot populaire des ormes, comporta rétablissement d'un Conseil de ville qui a nombré douze conseillers choisis parmi le clergé, la noblesse et enfin la roture. Le personnel exécutif fut composé d'un maire, d'un syndic général, d'un contrôleur de la mairie, d'un greffier de la mairie, d'un receveur des droits patrimoniaux et d'octrois, avec une suite de subordonnés.

Au maire fut attribuée la présidence du Conseil de ville, dont les délibérations durent être rédigées, non plus par des notaires, mais par un greffier, élu en assemblée des habitants, à vie, et devant aussi remplir les fonctions de receveur.

L'ordonnance de toutes ces dispositions limita l'exercice des fonctions des conseillers, du maire et autres agents, à trois années, après lequel temps on devait les remplacer, s'il n'était préféré de les réélire.

En 1700, une institution apparût, aux ternies de laquelle trois candidats étaient "exigé$ pour les promotions ou pour servir à déterminer le choix de l'un d'eux à occuper un office. Le souverain, s'étant réservé l'examen des procès verbaux d'élection, choisissait et réglait les nominations. Il édicta, Rur le scrutin, sur les conditions à réunir pour être élu, sur les devoirs des hommes désignés fonctionnaires, sur la tenue des assemblées électorales et municipales, des dispositions à désespérer.

Par une ordonnance de 1707, l'essaim si considérable d'officiers, de conseillers et de notables choisis dans les corps du Clergé et de la Chambre des comptes, dans les ordres de la Noblesse et du Tiers-Etat, avec adjonction des lieutenant et procureur généraux du bailliage, qui peuplait la Chambre de ville, fut alors licencié. Le duc en réduisit l'effectif à quatre conseillers, un secrétaire-greffier, un receveur, sous-charge de finance; avec le maire et le syndic survint, en 1719, une réorganisation, encore à finance.

Ces édits, qui n'avaient causé que des tracasseries et des divisions fâcheuses dans la cité, furent cassés en 1730 ; et les habitants autorisés, pour tout ce qui concerne l'Hôtel-de-ville, à reprendre et à appliquer l'ordonnance de 1629.

Il importe de ne pas omettre que, dans les XVIe et XVIIe siècles, où la ville, par suite de la réduction des fortifications, s'ouvrait et s'étendait, des mendiants affluèrent nombreux. Pendant longtemps, joints aux pauvres de la localité, ils créèrent à son administration de graves embarras ; on en était, sans cesse, à des expédients pour procurer assistance, nourriture et travail aux uns et aux autres. La peste qui survint (de 1623 à 1638), commanda des précautions, et le corps municipal institua et salaria des chasse-coquins,  pour refuser l'entrée de l'enceinte aux individus suspects.

Les chasse-coquins, sous la direction des capitaines des carrefours, veillaient aux portes dans ce but; ils fouillaient les habitations pour découvrir les quémands forains ou les étrangers, présumés atteints de contagion, qui se trouvaient cachés, et les expulsaient.

Ensuite de résolutions de la mairie, aux années 1662 à 1665, où la peste avait envahi presque toutes les provinces du royaume, le Conseil de ville de Bar rétablit deux chasse-coquins pour opposer toute résistance à l'entrée, dans la cité, des pauvres et mendiants étrangers.

On les costuma chacun d'une casquette de drap bleu; on les arma d'une petite hallebarde, avec mission, lors des processions, de marcher en tête, aux ailes, près du corps de la Chambre de ville, pour écarter la foule et empêcher le désordre.

Au fur et à mesure de l'écoulement des années, et la civilisation progressant, on les qualifia valets des pauvres, commis aux pauvres.

La ville salariait encore (en 1634) d'autres agents nommés eschargats, sorte de portefaix, pensons-nous, qui pouvaient être préposés au transport des objets destinés à la garnison, comme meubles, bois, vivres et autres articles de consommation.

 SCEAUX.

Jusqu'à l'année 1691, la mairie, pour affirmer l'authenticité de ses expéditions, n'avait employé qu'un grand sceau.

Il offrait l'image de la Sainte Vierge, patronne de la paroisse.

Alors quelqu'un sollicitant de meubler, encore, la mairie d'un petit sceau, la résolution de son adoption décida que l'empreinte consisterait en un écusson où seraient adossés, d'un côté, trois pensées: armes de Bar ; de l'autre, deux barbeaux : armes du duché...

A suivre.

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ESSAI

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LE PRINCIPE GÉNÉRATEUR

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ET DES AUTRES INSTITUTIONS HUMAINES.

 

 

De Maistre 17

 


CINQIEME EXTRAIT. 

 

XXXI. Le sacre des rois tient à la même racine. Jamais il n'y eut de cérémonie, ou, pour mieux dire, de profession de fois plus significative et plus respectable. Toujours le doigt du pontife a touché le front de la souveraineté naissante. Les nombreux écrivains qui n'ont vu dans ces rites augustes que des vues ambitieuses, et même l'accord exprès de la superstition et de la tyrannie, ont parlé contre la vérité, presque tous même contre leur conscience. Ce sujet mériterait d'être examiné. Quelquefois les souverains ont cherché le sacre, et quelquefois le sacre a cherché les souverains. On en a vu d'autres rejeter le sacre comme un signe de dépendance. Nous connaissons assez de faits pour être en état de juger assez sainement ; mais il faudrait distinguer soigneusement les hommes, les temps, les nations et les cultes. Ici, c'est assez d'insister sur l'opinion générale et éternelle qui appelle la puissance divine à l'établissement des empires.

XXXII. Les nations les plus fameuses de l'antiquité, les plus graves surtout  et les plus sages, telles que les Egyptiens, les Etrusques, les Lacédémoniens

et les Romains, avaient précisément les constitutions les plus religieuses ; et la durée des empires a toujours été proportionnée au degré d'influence que le principe religieux avait acquis dans la constitution politique : Les villes et les nations les plus adonnées au culte divin ont toujours été les plus durables et tes plus sages, comme les siècles les plus religieux ont toujours été les plus distingués par le génie[1].

XXXIII. Jamais les nations n'ont été civilisées que par la religion. Aucun outre instrument connu n'a de prise sur l'homme sauvage. Sans recourir à l'antiquité, qui est très décisive sur ce point, nous en voyons une preuve sensible en Amérique. Depuis trois siècles nous sommes là avec nos lois, nos arts, nos sciences, notre civilisation, notre commerce et notre luxe : qu'avons-nous gagné sur l'état sauvage? Rien. Nous détruisons ces malheureux avec le fer et l'eau-de-vie ; nous les repoussons insensiblement dans l'intérieur des déserts, jusqu'à ce qu'enfin ils disparaissent entièrement, victimes de nos vices autant que de notre cruelle supériorité.

XXXIV.Quelque philosophe a-t-il jamais imaginé de quitter sa patrie et ses plaisirs pour s'en aller dans les forêts de l'Amérique à la chasse des Sauvages, les dégoûter de tous les vices de la barbarie et leur donner une morale[2]? Ils ont bien fait mieux ! ils ont composé de beaux livres pour prouver que le Sauvage était l'homme naturel, et que nous ne pouvions souhaiter rien de plus heureux que de lui ressembler.

Condorcet a dit que les missionnaires n'ont porté en Asie et en Amérique que de honteuses superstitions[3].

Rousseau a dit, avec un redoublement de folie véritablement inconcevable, que les missionnaires ne lui paraissaient guère plus sages que les conquérants[4].

Enfin, leur coryphée a eu le front (mais qu'avait-il à perdre?) de jeter le ridicule le plus grossier sur ces pacifiques conquérants que l'antiquité aurait divinisés[5].

XXXV. Ce sont eux cependant, ce sont les missionnaires qui ont opéré cette merveille si fort au-dessus des forces et même de la volonté humaine. Eux seuls ont parcouru d'une extrémité à l'outre le vaste continent de l'Amérique pour y créer des hommes. Eux seuls ont fait ce que la politique n'avait pas seulement osé imaginer. Mais rien dans ce genre n'égale les missions du Paraguay : c'est là où l'on a vu d'une manière plus marquée l'autorité et la puissance exclusive de la religion pour la civilisation des homme??. On a vanté ce prodige, mais pas assez l'esprit du XVIII siècle et un autre esprit, son complice, ont eu la force d'étouffer, en partie, la voix de la justice et même celle de l'admiration. Un jour peut-être (car on peut espérer que ces grands et nobles travaux seront repris), au sein d'une ville opulente assise sur une antique savane, le père de ces missionnaires aura une statue. On pourra lire sur le piédestal :

 

A L'OSIRIS CHRÉTIEN

 

dont les envoyés ont parcouru la terre

pour arracher les hommes à la misère,

à l'abrutissement et à la férocité,

en leur enseignant l'agriculture,

en leur donnant des lois,

en leur apprenant à connaître et à servir Dieu,

MON PAR LA FORCE DES ARMES,

dont ils n'eurent jamais besoin,

mais par la douce persuasion, les chants moraux,

ET LA PUISSANCE DES HYMNES,

en sorte qu'on les crut des Anges[6].

 

XXXVI. Or, quand on songe que cet Ordre législateur, qui régnait au Paraguay par l'ascendant unique des vertus et des talents, sans jamais s'écarter de la plus humble soumission envers l'autorité légitime même la plus égarée ; que cet Ordre, dis-je, venait en même temps affronter dans nos prisons, dans nos hôpitaux, dans nos lazarets, tout ce que la misère, la

maladie et le désespoir ont de plus hideux et de plus repoussant ; que ces mêmes hommes qui couraient, au premier appel, se coucher sur la paille à côté de l'indigence, n'avaient pas l'air étranger dans les cercles les plus polis ; qu'ils allaient sur les échafauds dire les dernières paroles aux victimes de la justice humaine, et que de ces théâtres d'horreur ils s'élançaient dans les chaires pour y tonner devant les rois[7]; qu'ils tenaient le pinceau à la Chine, le télescope dans nos observatoires, la lyre d'Orphée au milieu des sauvages, et qu'ils avaient élevé tout le siècle de Louis XIV ; lorsqu'on songe enfin qu'une détestable coalition de ministres pervers, de magistrats en délire et d'ignobles sectaires, a pu, de nos jours, détruire cette merveilleuse institution et s'en applaudir, on croit voir ce fou qui mettait glorieusement le pied sur une montre, en lui disant : Je t'empêcherai bien de faire du bruit. —

Mais, qu'est-ce donc que je dis? un fou n'est pas coupable.

XXXVII. J'ai dû insister principalement sur la formation des empires comme l'objet le plus important; mais toutes les institutions humaines sont soumises à la même règle, et toutes sont nulles ou dangereuse* si elles ne reposent pas sur la base de toute existence. Ce principe étant incontestable, que penser d'une génération qui a tout mis en l'air, et jusqu'aux bases mêmes de l'édifice social, en rendant l'éducation purement scientifique? Il était impossible de se tromper d'une manière plus terrible ; car tout système d'éducation qui ne repose pas sur la religion, tombera on un clin d'oeil ou ne versera que des poisons dans l'État, la religion étant, comme l'a dit excellemment Bacon, l'aromate qui empêche la science de se corrompre.

XXXVIII. Seulement on a demandé : Pourquoi une école de théologie dans toutes les universités? La réponse est aisé : C'est afin que les universités subsistent, et que l'enseignement ne se corrompe pas. Primitivement elles ne furent que des écoles théologiques où les autres facultés vinrent se réunir comme des sujettes autour d'une reine, L'édifice de l'instruction publique, posé sur cotte base, avait duré jusqu'à nos jours. Ceux qui l'ont renversé chez eux s'en repentiront longtemps inutilement.

Pour brûler une ville, il ne faut qu'un enfant ou un insensé ; pour la rebâtir, il faut des architectes, des matériaux, des ouvriers, des millions, et surtout du temps.

XXXIX. Ceux qui se sont contentés de corrompre les institutions antiques, en conservant les formes extérieures, ont peut-être fait autant de mal au genre humain. Déjà l'influence des sociétés modernes sur les moeurs et l'esprit national dans une partie considérable du continent de l'Europe, est parfaitement connue[8].

Les universités d'Angleterre ont conservé, sous ce rapport, plus do réputation que les autres ; peut-être parce que les Anglais savent mieux se taire ou se louer à propos ; peut-être aussi que l'esprit public, qui a une force extraordinaire dans ce pays, a su y défendre mieux qu'ailleurs ses vénérables écoles, de l'anathème général. Cependant il faut qu'elles succombent, et déjà le mauvais coeur de Gibbon nous a valu d'étranges confidences sur ce point[9]. Enfin, pour ne pas sortir des généralités, si l'on n'on vient pas aux anciennes maximes, si l'éducation n'est pas rendue aux prêtres, et si la science n'est pas mise partout à la seconde place, les maux qui nous attendent sont incalculables : nous serons abrutis par la science, et c'est le dernier degré de l'abrutissement.

XL. Non seulement la création n'appartient point à l'homme, mais il ne parait pas que notre puissance, non assistée, s'étende jusqu'à changer en mieux les institutions établies. S'il y a quoique chose d'évident pour l'homme, c'est l'existence do deux forces opposées qui se combattent sans relâche dans l'univers.

Il n'y a rien de bon que le mal ne souille et n'altère : il n'y a rien de mal que le bien ne comprime et n'attaque, en poussant sans cesse vers un état plus parfait[10]. Ces deux forces sont présentes partout.

On les voit également dans la végétation des plantes, dans la génération dos animaux, dans la formation des langues, dans celle des empires (doux choses inséparables), etc. Le pouvoir humain ne s'étend peut-être qu'à ôter ou à combattre le mal pour en dégager le bien et lui rendre le pouvoir de germer suivant sa nature. Le célèbre Zanotti a dit :  Il est difficile de changer les choses en mieux[11]. Cette pensée cache un très grand sens sous l'apparence d'une extrême simplicité. Elle s'accorde parfaitement avec une autre pensée d'Origène, qui vaut seule un beau livre. Rien, dit-il, ne peut changer en mieux parmi les hommes, INDIVINEMENT [12]. Tous les hommes ont le sentiment de cette vérité, mois sans être en état de s'en rendre compte. De là cette aversion machinale de tous les bons esprits pour les innovations. Le mot de réforme, on lui-même et avant tout examen, sera toujours suspect à la sagesse, et l'expérience de tous les siècles justifie cette sorte d'instinct. On sait trop quel a été le fruit des plus belles spéculations dans ce genre[13].

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] XÈNOPHON, Memor .Socr., 1, tv, 16. 

[2] Condorcet nous a promis, à la vérité, que les philosophes se chargeraient incessamment de la civilisation et du bonheur des nations barbares. (Esquisse d'un Tableau historique des progrès de l'esprit humain; in-8°, pag. 335.)

[3]  Esquisse, etc. (Ibid., pag. 335.)

[4] Lettre à l'archevêque de Paris.

[5] Eh ! mes amis, que ne restiez-vous dans votre patrie? Vous n'y auriez pas trouvé plus de diables, mais vous y auriez trouvé tout autant de sottises. (VOLTAIRE. Essai sur les mœurs et l'esprit, etc. Introd. De la Magie.) Cherches ailleurs plus de déraison, plus d'indécence, plus de mauvais goût même, vous n'y réussirez pas. C'est cependant ce livre, dont bien peu do chapitres sont exempts de traits semblables, c'est ce colifichet fastueux, que de modernes enthousiastes n'ont pas craint d'appeler un monument de l'esprit humain; sans doute, tomme la chapelle de Versailles et les tableaux de Boucher.

[6] Osiris régnant en Egypte, retira incontinent les Égyptiens de ta vie indigente, souffreteuse et sauvage, en leur enseignant à semer et à planter; en leur establissant des loix; en leur monstrant à honorer et à révérer les Dieux; et depuis, allant par tout le monde, il l'apprivoisa aussi sans y employer aucunement ta force des armes, mais attirant et gagnant la plus part des peuples par douce persuasion et remontrances couchées en chanson et en toute sorte de musique dont les Grecs eurent opinion que c'était le même que Bacchus. (PLUTARQUE d,'Isis et d’Osiris, trad d’Amyot. Edit de Vascosan. TIII pag 287 ; in-8°. Edit Henr. Steph TI pag 634 in-8°. On a trouvé naguère dans une île du fleuve Ponobscot, une peuplade sauvage qui chantait encore un grand nombre de cantiques pieux et instructifs en indien sur la musique de l'Église, avec une précision qu'on trouverait A peine dans les choeurs les mieux composés; l'un des plus beaux airs de l'église de Boston vient de ces Indiens (qui l'avaient appris de leurs maîtres il y a plus de quarante ans), sans que dès lors ces malheureux Indiens aient joui d'aucune espèce d'instruction. (Mercure de France, 5 juillet 1806, n« 259, p. 29 et suiv.)

Le père Salvaterra (beau nom de missionnaire !) justement nommé l’ Apôtre de la Californie, abordait les sauvages les plus intraitables dont jamais on ait eu connaissance, sans autre arme qu'un luth dont il jouait supérieurement. Il se mettait à chanter : In voi credo, o dio miol etc. Hommes et femmes l'entouraient et l’écoutaient en silence. Muratori dit, en parlant de cet homme admirable : Pare favola quitta d'Orfeo ; ma chi sa che non sia succeduto in simil easo ? Les missionnaires seuls ont compris et démontré h vérité de cette fable. On voit môme qu'ils avaient découvert l'espèce de musique digne de s'associer à ces grandes créations.

« Envoyez-nous, écrivaient-ils à leurs amis d'Europe, envoyez-nous les airs des grands maîtres d'Italie, per essere armoniosissimi, sensa tanti imbrogli di violini obbligati, etc. » (MURATORI, Christianesimo felice, etc. Venezia, 1752, in-8, chap. XII, p. 284.)

[7] Loquebar de testimoniis tuis in conspectu regum: et non confundebar. Ps., cxvm, 46. C'est l'inscription mise sous le portrait de Bourdaloue, et que plusieurs de ses collègues ont méritée.

[8] Je ne me permettrai point do publier des notions qui me sont particulières, quelque précieuses qu'elles puissent être d'ailleurs ; mais je crois qu'il est loisible à chacun de réimprimer ce qui est imprimé, et de faire parler un Allemand sur l'Allemagne. Ainsi s'exprime, sur les universités de son pays, un homme que personne n'accusera d'être infatué d'idées antiques.

« Toutes nos universités d'Allemagne, même les meilleures, ont besoin de grandes réformes sur le chapitre des moeurs...Les meilleures même sont un gouffre où se perdent sans ressource l'innocence, la santé et le bonheur futur d'une foule de jeunes gens, et d'où sortent des êtres ruinés de corps et d'âme, plus à charge qu'utiles à la société, etc.. Puissent ces pages  être un préservatif pour les jeunes gens 1 Puissent-ils lire sur la porte de nos universités l'inscription suivante : Jeune homme, c'est ici que beaucoup de tes pareils perdirent le bonheur avec l'innocence ! »

(M. CAMPE, Recueil des voyages pour l'instruction de la jeunesse, in-12, t. II, p. 129.)

[9] Voyez ses Mémoires, où, après nous avoir fait de fort belles révélations sur les universités de son pays, il nous dit en particulier de celle d'Oxford : Elle peut bien me renoncer pour fils d'aussi bon coeur que je la renonce pour mère. Je ne doute pas que cette tendre mère, sensible, comme elle le devait, à une telle déclaration, ne lui ait décerné une épitaphe magnifique : LUBENS MERITO.

Le chevalier William Jones, dans sa lettre à M. Anquetil, donne dans un excès contraire ; mais cet excès lui fait honneur.

[10] On pourrait dire, vers la restitution en entier: expression que la philosophie peut fort bien emprunter à la jurisprudence, et qui jouira, sous cette nouvelle acception, d'une merveilleuse justesse. Quant à l'opposition et au balancement des deux forces, il suffit d'ouvrir les yeux. Le bien est contraire au mal, et la vie à la mort... Considérez toutes les œuvres du Très-Haut, vous les trouverez ainsi deux à deux et opposées l'une à Vautre. Ecoles., XXXIII, 15.

Pour le dire en passant : c'est de là que naît la règle du beau idéal. Rien dans la nature n'étant ce qu'il doit être, le véritable artiste, celui qui peut dire : EST DEUSIN NOBIS, a le pouvoir mystérieux de discerner les traits les moins altérés, et de les assembler pour en former des touts qui n'existent que dans son entendement.

[11] Difficile est mutare in melius. Zanotti cité dans le Transunto della R. Accademiadi Torino. 1788-89,in-8°, p. 6.

[12] Si l'on veut exprimer cette pensée d'une manière plus laconique, et dégagée de toute licence grammaticale, SANS DIEU, RIEN DE MIEUX.ORIG. adv. Cels. I. 26 éd. Ruaei. Paris, 1733. In-fol., 1.1, p. 345.

[13]) Nihit motumex antiquo probabile est. TIT. LIV., XXXIV,53.

 

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De Maistre 17

 


QUATRIEME EXTRAIT. 

 

XXI. Toute la vérité se trouve réunie dans ces deux autorités. Elles montrent la profonde imbécillité (il est bien permis de parler comme Platon, qui ne se fâche jamais), la profonde imbécillité, dis-je, de ces pauvres gens qui s'imaginent que les législateurs sont des hommes[1], que les lois sont du papier, et qu'on peut constituer les nations avec de l'encre.

Elles montrent au contraire que l'écriture est constamment un signe de faiblesse, d'ignorance ou de danger ; qu'à mesure qu'une institution est parfaite, elle écrit moins ; de manière que celle qui est certainement divine, n'a rien écrit du tout on s'établissant, pour nous faire sentir que toute loi écrite n'est qu'un mal nécessaire, produit, par l'infirmité ou par la malice humaine ; et qu'elle n'est rien du tout, si elle n'a reçu une sanction antérieure et non écrite.

XXII. C'est ici qu'il faut gémir sur le paralogisme fondamental d'un système qui a malheureusement divisé l'Europe. Les partisans de ce système ont dit : Nous ne croyons qu'à la parole de Dieu... Quel abus des mots !  quelle étrange et funeste ignorance des choses divines ! Nous seuls croyons à la parole, tandis que nos chers ennemis s'obstinent à ne croire qu'à l'écriture: comme si Dieu avait pu ou voulu changer la nature des choses dont il est l'auteur, et communiquer à l'écriture la vie et l'efficacité qu'elle n'a pas ! L'Écriture sainte n'est-elle donc pas une écriture? n'a-t-elle pas été tracée avec une plume et un peu de liqueur noire? Sait-elle ce qu'il faut dire à un homme et ce qu'il faut cacher à un autre[2]? Leibnitz et sa servante n'y lisaient-ils pas les mêmes mots? Peut-elle être, cette écriture, outre chose que le portrait du Verbe? Et, quoique infiniment respectable sous ce rapport, si l'on vient à l'interroger, ne faut-il pas qu'elle garde un silence divin? Si on l'attaque enfin, ou si on l'insulte, peut-elle se défendre en l'absence de son père? Gloire à la vérité ! Si la parole éternellement vivante ne vivifie l'écriture, jamais celle-ci ne deviendra parole, c'est-à-dire vie. Que d'autres invoquent donc tant qu'il leur plaira LA PAROLE MUETTE, nous rirons on paix de ce faux dieu; attendant toujours avec une tendre impatience le moment où ses partisans détrompés se jetteront dans nos bras, ouverts bientôt depuis trois siècles.

 XXIII. Tout bon esprit achèvera de se convaincre sur ce point, pour peu qu'il veuille réfléchir sur un axiome également frappant par son importance et par son universalité, c'est que RIEN DE GRAND N'A DE GRANDS COMMENCEMENTS. On ne trouvera pas dans l'histoire de tous les siècles une seule exception à cette loi. Crescit occulto velut arbor oevo; c'est la devise éternelle de toute grande institution ; et de là vient quo toute institution fausse écrit beaucoup, parce qu'elle sent sa faiblesse, et qu'elle cherche à s'appuyer.

De la vérité que je viens d'énoncer résulte l'inébranlable conséquence, que nulle institution grande et réelle ne saurait être fondée sur une loi écrite, puisque les hommes mêmes, instruments successifs de l'établissement, ignorent ce qu'il doit devenir, et que l'accroissement insensible est le véritable signe de la durée, dans tous les ordres possibles de choses. Un exemple remarquable de ce genre se trouve dans la puissance des souverains pontifes, que je n'entends point envisager ici d'une manière dogme tique. Une foule de savants écrivains ont fait, depuis le XVI siècle, une prodigieuse dépense d'érudition pour établir, en remontant jusqu'au berceau du christianisme, que les évêques de Rome n'étaient point, dans les premiers siècles, ce qu'ils furent depuis ; supposant ainsi, comme un point accordé, que tout ce qu'on ne trouve pas dans les temps primitifs, est abus. Or, je le dis sans le moindre esprit de contention, et sans prétendre choquer personne, ils montrent en cela autant de philosophie et de véritable savoir que s'ils cherchaient dans un enfant au maillot les véritables dimensions de l'homme fait. La souveraineté dont je parle dans ce moment est née comme les autres, s'est accrue comme les autres. C'est une pitié de voir d'excellents esprits se tuer à vouloir prouver par l'enfance que la virilité est un abus, tandis qu'une institution quelconque adulte en naissant, est une absurdité au premier chef, une véritable contradiction logique. Si les ennemis éclairés et généreux de cette puissance (et certes, elle en a beaucoup de ce genre), examinent la question sous ce point de vue, comme je les on prie avec amour, je ne doute pas que toutes ces objections tirées de l'antiquité ne disparaissent à leurs yeux comme un léger brouillard.

Quant aux abus, je ne dois point m'en occuper ici.

Je dirai seulement, puisque ce sujet se rencontré sous ma plume, qu'il y a bien à rabattre des déclamations que le dernier siècle nous a fait lire sur ce grand sujet.

Un temps viendra où les papes, contre lesquels on s'est le plus récrié, tels que Grégoire VII, par exemple, seront regardés, dans tous les pays, comme les amis, les tuteurs, les sauveurs du genre humain, comme les véritables génies constituants de l'Europe.

Personne n'en doutera dès que les savants français seront chrétiens, et dès que les savants anglais seront catholiques, ce qui doit bien cependant arriver une fois.

XXIV. Mais par quelle parole pénétrante pourrions nous dans ce moment nous faire entendre d'un siècle infatué de l'écriture et brouillé avec la parole, au point de croire que les hommes peuvent créer des constitutions, des langues et même des souverainetés ; d'un siècle pour qui toutes les réalités sont des mensonges, et tous les mensonges des réalités ; qui ne voit pas même ce qui se passe sous ses yeux ; qui se repaît de livres, et va demander d'équivoques leçons à Thucydide ou à Tite-Live, tout en fermant les yeux à la vérité qui rayonne dans les gazettes du temps?

Si les voeux d'un simple mortel étaient dignes d'obtenir de la Providence un de ces décrets mémorables qui forment les grandes époques de l'histoire, je lui demanderais d'inspirer à quelque nation puissante qui l'aurait grièvement offensée, l'orgueilleuse pensée de se constituer elle-même politiquement, en commençant par les bases. Que si, malgré mon indignité, l'antique familiarité d'un patriarche m'était permise, je dirais : « Accorde-lui tout ! Donne-lui « l'esprit, le savoir, la richesse, la voleur, surtout une confiance démesurée en elle-même, et ce génie à la fois souple et entreprenant, que rien n'embarrasse et que rien n'intimide. Éteins son gouvernement antique ; ôte-lui la mémoire ; tue ses affections ; répands de plus en plus la terreur autour d'elle; aveugle ou glace ses ennemis ; ordonne à la victoire de veiller à la fois sur toutes ses frontières, en sorte  que nul de ses voisins no puisse se mêler de ses affaires, ni la troubler dans ses opérations. Que cette nation soit illustre dans les sciences, riche en philosophes, ivre de pouvoir humain, libre de tout préjugé, de tout lien, de toute influence supérieure : donne-lui tout ce qu'elle désirera, de pour qu'elle ne  puisse dire un jour : Ceci m'a manqué ou cela m'a gênée; qu'elle agisse enfin librement avec cette immensité de moyens, afin qu'elle devienne, sous ton inexorable protection, une leçon éternelle pour le  genre humain. »

XXV. On ne peut, sans doute, attendre une réunion de circonstances qui serait un miracle au pied de la lettre ; mais des événements du même ordre, quoique moins remarquables, se montrent çà et là dans l'histoire, même dans l'histoire de nos jours ; et bien qu'ils n'aient point, pour l'exemple, cette force idéale que je désirais tout à l'heure, ils ne renferment pas moins de grandes instructions.

Nous avons été témoins, il y a moins de vingt-cinq ans, d'un effort solennel fait pour régénérer une grande nation mortellement malade. C'était le premier essai du grand oeuvre, et la préface, s'il est permis de s'exprimer ainsi, de l'épouvantable livre qu'on nous a fait lire depuis. Toutes les précautions furent prises.

Les sages du pays crurent même devoir consulter la divinité moderne dans son sanctuaire étranger. On écrivit à Delphes, et deux pontifes fameux répondirent solennellement[3]. Les oracles qu'ils prononcèrent dans cette occasion ne furent point, comme autrefois des feuilles légères, jouets des vents ; ils sont reliés : …Quidque hae Sapientia possit, Tune patuit…

C'est une justice, au reste, de l'avouer : dans ce que la nation ne devait qu'à son propre bon sons, il y avait des choses qu'on peut encore admirer aujourd'hui.

Toutes les convenances se réunissaient, sans doute, sur la tête sage et auguste appelée à saisir les rênes du gouvernement ; les principaux intéressés dons le maintien dos anciennes lois, faisaient volontairement un superbe sacrifice au bien public ; et, pour fortifier l'autorité suprême, ils se prêtaient à changer une épithète de la souveraineté. — Hélas ! toute la sagesse humaine fut en défaut, et tout finit par la mort.

XXVI. On dira : Mais nous connaissons les causes qui firent manquer l'entreprise. Comment donc? veut-on que Dieu envoie des anges sous formes humaines, chargés de déchirer une constitution? 11 faudra bien toujours quo les causes secondes soient employées : celle-ci ou celle-là, qu'importe? Tous les instruments sont bons dans les mains du grand ouvrier ; mais tel est l'aveuglement des hommes, que, si demain quelques entrepreneurs de constitutions viennent encore organiser un peuple, et le constituer avec un peu de liqueur noire, la foule se hâtera encore de croire au miracle annoncé. On dira de nouveau : Rien n'y manque; tout est prévu, tout est écrit; tandis que, précisément parce que tout serait prévu, discuté et écrit, il serait démontré que la constitution est nulle, et ne présente à l'oeil qu'une apparence éphémère.

XXVII. Je crois avoir lu quelque part qu'il y a bien peu de souverainetés en état de justifier la légitimité de leur origine. Admettons la justesse de l'assertion, il n'en résultera pas la moindre tache sur les successeurs d'un chef dont les actes pourraient souffrir quelques objections : le nuage qui envelopperait plus ou moins l'origine de son autorité ne serait qu'un inconvénient, suite nécessaire d'une loi du monde moral. S'il en était autrement, il s'ensuivrait que le souverain ne pourrait régner légitimement qu'en vertu d'une délibération de tout le peuple, c'est-à-dire par la grâce du peuple; ce qui n'arrivera jamais, car il n'y a rien de si vrai que ce qui a été dit par l'auteur des Considérations sur la France[4] : Que le peuple acceptera toujours ses maîtres et ne les choisira jamais. Il faut toujours que l'origine de la souveraineté se montre hors de la sphère du pouvoir humain, de manière que les hommes mêmes qui paraissent s'en mêler directement ne soient néanmoins que des circonstances.

Quant à la légitimité, si dans son principe elle a pu sembler ambiguë, Dieu s'explique par son premier ministre au département de ce monde, le temps. Il est bien vrai néanmoins que certains présages contemporains trompent peu lorsqu'on est à même de les observer ; mais les détails, sur ce point, appartiendraient à un autre ouvrage.

XXVIII. Tout nous ramène donc à la règle générale : L'homme ne peut faire une constitution, et nulle constitution légitime ne saurait être écrite. Jamais on n'a écrit, jamais on n'écrira à priori le recueil des lois fondamentales qui doivent constituer une société civile ou religieuse. Seulement, lorsque la société se trouve déjà constituée, sans qu'on puisse dire comment, il est possible de faire déclarer ou expliquer par écrit certains articles particuliers ; mais presque toujours ces déclarations sont l'effet ou la cause de très grands maux, et toujours elles coûtent aux peuples plus qu'elles ne valent.

XXIX. A cette règle générale que nulle constitution ne peut être écrite, ni faite à priori, on no connaît qu'une seule exception : c'est la législation de Moïse. Elle seule fut, pour ainsi dire, jetée comme une statue, et écrite jusque dans les moindres détails par un homme prodigieux qui dit FIAT ! sans que jamais son œuvre ait ou besoin depuis d'être, ni par lui ni par d'autres, corrigée, suppléée ou modifiée, Elle seule a pu braver le temps, parce qu'elle ne lui devait rien ; elle seule a vécu quinze cents ans ; et même après que dix-huit siècles nouveaux ont passé sur elle, depuis le grand anathème qui la frappa au jour marqué, nous la voyons, vivante, pour ainsi dire, d'une seconde vie, resserrer encore, par je ne sais quel lien mystérieux qui n'a point de nom humain, les différentes familles d'un peuple qui demeure dispersé sans être désuni : de manière que, semblable à l'attraction et par le même pouvoir, elle agit à distance, et fait un tout d'une foule de parties qui ne se touchent point. Aussi cette législation sort évidemment, pour toute conscience intelligente, du cercle tracé autour du pouvoir humain ; et cette magnifique exception à une loi générale qui n'a cédé qu'une fois et n'a cédé qu'à son autour, démontre seule la mission divine du grand législateur des Hébreux, bien mieux que le livre entier de ce prélat anglais qui, avec la plus forte tête et une érudition immense, a néanmoins eu le malheur d'appuyer une grande vérité sur le plus triste paralogisme.

XXX. Mais puisque toute constitution est divine dans son principe, il n'ensuit que l'homme ne peut rien dans ce genre à moins qu'il ne s'appuie sur Dieu, dont il devient alors l'instrument[5]. Or, c'est une vérité à laquelle le genre humain en corps n'a cessé de rendre le plus éclatant témoignage. Ouvrons l'histoire, qui est la politique expérimentale, nous y verrons constamment le berceau des nations environné de prêtres, et la Divinité toujours appelée au secours de la faiblesse humaine[6]. La table, bien plus vraie que l'histoire ancienne, pour dos yeux préparés, vient encore renforcer la démonstration. C'est toujours un oracle qui fonde les cités ; c'est toujours un oracle qui annonce la protection divine et les succès du héros fondateur. Les Rois surtout, chefs des empires naissants, sont constamment désignés et presque marques par le ciel de quelque manière extraordinaire[7].

Combien d'hommes légers ont ri de la sainte ampoule, sans songer que la sainte ampoule est un hiéroglyphe, et qu'il ne s'agit que de savoir lire[8] !

 

 

 




[1]Parmi une foule de traits admirables dont les Psaumes de David étincellent, je distingue le suivant : Constitue, Domine, legislatorem super cos, ut sciant quoniam homines sunt; c'est-à-dire : « Place, Seigneur, un législateur sur leurs têtes, afin qu'ils sachent qu'ils sont des hommes. — C'est un beau mot !

[2] Revoyez la page 255et suiv.

[3] Rousseau et Mably.

[4] (1) chap. ix, p. 117.

[5] On peut même généraliser l'assertion et prononcer sans exception : Que nulle institution quelconque ne peut durer, si elle n'est fondée sur la religion.

[6] Platon, dans un morceau admirable et tout à fait mosaïque, parle d'un temps primitif à Dieu avait confié l'établissement et le régime des empires, non à des hommes, mais à des génies; puis il ajoute, en parlant de la difficulté de créer des constitutions durables : C'est la vérité même que si Dieu n'a pas présidé à l’établissement d'une cité, et qu'elle n'ait eu qu'un commencement humain, elle ne peut échapper aux plus grands maux II faut donc tâcher, par tous les moyens imaginables, d'imiter le régime  primitif; et nous confiant en ce qu'il y a d'immortel dans l'homme, nous devons fonder les maisons, ainsi que les états, en consacrant comme des lois Us volontés de l'intelligence (suprême).Que si un état (quelle que soit sa forme) est fondé sur le vice, et gouverné par des gens qui foulent aux pieds la justice, il ne lui reste aucun moyen de salut. (PLAT., de Leg., t. VIII, Êdit. Bipont., page 180,181.)

[7] On a fait grand usage dans la controverse de la fameuse règle de Richard de Saint-Victor : Quod semper, quoi ubique, quod ab omnibus. Mais cette règle est générale et peut, je crois, être exprimée ainsi : Toute croyance constamment universelle est vraie; et toutes les fois qu'en séparant d'une croyance quelconque certains articles particuliers aux différentes nations, il reste quelque chose de commun à toutes, ce reste est une vérité.

[8] Toute religion, par la nature même des choses, pousse une mythologie qui lui ressemble. Celle de la religion chrétienne est, par cette raison, toujours chaste, toujours utile, et souvent sublime, sans que (par un privilège particulier) il soit jamais possible de la confondre avec la religion même. De manière que nul mythe chrétien ne peut nuire, et que souvent il mérite toute l'attention de l'observateur.

 

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De Maistre 17

 

TROISIEME EXTRAIT.

 

XI. S'il y a quelque chose de connu, c'est la comparaison de Cicéron au sujet du système d'Epicure, qui voulait bâtir un monde avec les atomes tombant au hasard dans le vide. On me ferait plutôt croire, disait le grand orateur, que des lettres fêtées en l'air pourraient s'arranger, en tombant, de manière à former un poème.

Des milliers de bouches ont répété et célébré cette pensée ; je ne vois pas cependant que personne ait songé à lui donner le complément qui lui manque.

Supposons que des caractères d'imprimerie jetés à pleines mains du haut d'une tour viennent former à terre d’Athalie de Racine, qu'en résultera-t-il? Qu'une intelligence a présidé à la chute et à l'arrangement des caractères. Le bon sens ne conclura jamais autrement.

XII. Considérons maintenant une constitution politique quelconque, celle de l'Angleterre, par exemple.

Certainement elle n'a pas été faite à priori. Jamais des hommes d'État ne se sont assemblés et n'ont dit : Créons trois pouvoirs; balançons-les de telle manière, etc. ; personne n'y a pensé. La constitution est l'ouvrage des circonstances, et le nombre de ces circonstances est infini. Les lois romaines, les lois ecclésiastiques, les lois féodales ; les coutumes saxonnes, normandes et danoises ; les privilèges, les préjugés et les prétentions de tous les ordres ; les guerres, les révoltes, les révolutions, la conquête, les croisades ; toutes les vertus, tous les vices, toutes les connaissances, toutes les erreurs, toutes les passions ; tous ces éléments, enfin, agissant ensemble, et formant par leur mélange et leur action réciproque dos combinaisons multipliées par myriades de millions, ont produit enfin, après plusieurs siècles, l'unité la plus compliquée et le plus bel équilibre de forces politiques qu'on ait jamais vu dans le monde[1] (1).

XIII. Or, puisque ces éléments, ainsi projetés dans l'espace, se sont arrangés en si bel ordre, sans que, parmi cette foule innombrable d'hommes qui ont agi dans ce vaste champ, un soûl ait jamais su ce qu'il faisait par rapport au tout, ni prévu ce qui devait arriver, il s'ensuit que ces éléments étaient guidés dans leur chute par une main infaillible, supérieure à l'homme. La plus grande folie, peut-être, du siècle des folies, fut de croire que des lois fondamentales pouvaient être écrites à priori; tandis qu'elles sont évidemment l'ouvrage d'une force supérieure à l'homme ; et que l'écriture même, très postérieure, est pour elle le plus grand signe de nullité.

XIV. Il est bien remarquable quo Dieu, ayant daigné parler aux hommes, a manifesté lui-même ces vérités dans les deux révélations que nous tenons de sa bonté. Un très habile homme qui a fait, à mon avis, une sorte d'époque dans notre siècle, à raison du combat à outrance qu'il nous montre dans ses écrits entre les préjugés les plus terribles de siècle, de secte, d'habitudes, etc., et les intentions les plus pures, les mouvements du coeur le plus droit, les connaissances les plus précieuses ; cet habile homme, dis-je, a décidé qu'une instruction venant immédiatement de Dieu, ou donnée seulement par ses ordres, DEVAIT premièrement certifier aux hommes l'existence de cet ÊTRE. » C'est précisément le contraire ; car le premier caractère de cette instruction est de no révéler directement ni l'existence de Dieu, ni ses attributs, mais de supposer le tout antérieurement connu, sans qu'on sache ni pourquoi, ni comment. Ainsi elle ne dit point : Il n'y a, ou vous ne croirez qu'un seul Dieu éternel, tout-puissant, etc., elle dit (et c'est son premier mot), sous une forme purement narrative : Au commencement Dieu créa, etc. ; par où elle suppose que le dogme est connu avant l'Écriture.

XV. Passons au christianisme, qui est la plus grande de toutes les institutions imaginables, puisqu'elle est toute divine, et qu'elle est faite pour les hommes et pour tous les siècles. Nous la trouverons soumise à la loi générale. Certes, son divin auteur était bien le maître d'écrire lui-même ou de faire écrire ; cependant il n'a fait ni l'un ni l'autre, du moins en forme législative.

Le Nouveau-Testament, postérieur à la mort du législateur, et même à rétablissement de la religion, présente une narration, des avertissements, des préceptes moraux, des exhortations, des ordres, des menaces, etc., mais nullement un recueil de dogmes énoncés en forme impérative. Les évangélistes, en racontant cette dernière cène où Dieu nous aima JUSQU'A LA FIN, avaient là une belle occasion de commander par écrit à notre croyance ; ils se gardent cependant do déclarer ni d'ordonner rien. On lit bien dans leur admirable histoire : Allez, enseignez; mais point du tout : Enseignez ceci ou cela. Si le dogme se présente sous la plume de l'historien sacré, il l'énonce simplement comme une chose antérieurement

connue[2]. Les symboles qui parurent depuis sont des professions de foi pour se reconnaître, ou pour contredire les erreurs du moment. On y lit : « Nous croyons; jamais vous croirez. Nous les récitons en particulier : nous les chantons dans les temples, sur la lyre et sur l'orgue[3], comme de véritables prières, parce qu'ils sont des formules de soumission, de confiance et de foi adressées à Dieu, et non des ordonnances adressées aux hommes. Je voudrais bien voir la Confession à d’Augsbourg ou les trente-neuf articles mis en musique ; cela serait plaisant[4].

Bien loin que les premiers symboles contiennent l'énoncé de tous nos dogmes, les chrétiens d'alors auraient au contraire regardé comme un grand crime de les énoncer tous. Il en est de même dos saintes Écritures : jamais il n'y eut d'idée plus creuse que celle d'y chercher la totalité des dogmes chrétiens : il n'y a pas une ligne dans ces écrits qui déclare, qui laisse seulement apercevoir le projet d'en faire un code ou une déclaration dogmatique de tous les articles de foi.

XVI. Il y a plus : si un peuple possède un de ces codes de croyance, on peut être sûr de trois choses :

1. Que la religion de ce peuple est fausse ;

2. Qu'il a écrit son code religieux dans un accès de fièvre ;

3. Qu'on s'en moquera en pou de temps chez cette nation même, et qu'il no peut avoir ni force ni durée.

Tels sont, par exemple, ces fameux ARTICLES, qu'on signe plus qu'on ne les lit, et qu'on lit plus qu'on ne les croit[5]. Non seulement ce catalogue do dogmes est compté pour rien, ou à pou près, dans le pays qui l'a vu naître ; mais de plus il est évident, même pour l'oeil étranger, que les illustres possesseurs de cette fouille de papier en sont fort embarrassés. Ils voudraient bien la faire disparaître, parce qu'elle impatiente le bon sens national éclairé par le temps, et parce qu'elle leur rappelle une origine malheureuse ; mais la constitution est écrite.

XVII. Jamais, sans doute, ces mêmes Anglais n'auraient demandé la grande charte, si les privilèges de la nation n'avaient pas été violés ; mais jamais aussi ils ne l'auraient demandée, si les privilèges n'avaient pas existé avant la charte. Il en est de l'Église comme de l'État : si jamais le christianisme n'avait été attaqué, jamais il n'aurait écrit pour fixer le dogme ; mais jamais aussi le dogme n'a été fixé par écrit, quo parce qu'il existait antérieurement dans son état nature), qui est celui de parole.

Les véritables auteurs du concile de Trente furent les deux grands novateurs du XVIième  siècle[6]. Leurs disciples, devenus plus calmes, nous ont proposé depuis d'effacer cotte loi fondamentale, parce qu'elle contient quelques mots difficiles pour eux ; et ils ont essayé de nous tenter, en nous montrant comme possible à ce prix une réunion qui nous rendrait complices au lieu de nous rendre amis ; mais cette demande n'est ni théologique ni philosophique. Eux-mêmes amenèrent jadis dans la langue religieuse ces mots qui les fatiguent, désirons qu'ils apprennent aujourd'hui à les prononcer. La foi, si la sophistique opposition no l'avait jamais forcée d'écrire, serait mille fois plus angélique elle pleure sur ces décisions que la révolte lui arracha et qui furent toujours des malheurs, puisqu'elles supposent toutes le doute ou l'attaque, et qu'elles ne purent naître qu'au milieu des commotions les plus dangereuses. L'état de guerre éleva ces remparts vénérables autour de la vérité : ils la défendent sans doute, mais ils la cachent ; ils la rendent inattaquable, mais par là même moins accessible. Ah ! ce n'est pas ce qu'elle demande, elle qui voudrait serrer le genre humain dans ses bras.

XVIII. J'ai parlé du christianisme comme système de croyance ; je vais maintenant l'envisager comme souveraineté, dans son association la plus nombreuse.

Là, elle est monarchique, comme tout le monde le sait, et cela devrait être, puisque la monarchie devient par la nature même des choses, plus nécessaire à mesure que l'association devient plus nombreuse. On n'a point oublié qu'une bouche impure se fit cependant approuver de nos jours, lorsqu'elle dit que la France était géographiquement monarchique. Il serait difficile, on effet, d'exprimer plus heureusement une vérité plus incontestable. Mais si l'étendue de la France repousse seule l'idée de toute autre espèce de gouvernement, à plus forte raison cette souveraineté qui, par l'essence même de sa constitution, aura toujours des sujets sur tous les points du globe, ne pouvait être que monarchique ; et l'expérience sur ce point se trouve d'accord avec la théorie. Cela posé, qui ne croirait qu'une toile monarchie se trouve plus rigoureusement déterminée et circonscrite que toutes les autres, dans la prérogative de son chef? C'est cependant le contraire qui a eu lieu. Lisez les innombrables volumes enfantés par la guerre étrangère, et même par une espèce de guerre civile qui a ses avantages et ses inconvénients, vous verrez que de tout côté on ne cite que des faits ; et c'est une chose surtout bien remarquable que le tribunal suprême ait constamment laissé disputer sur la question qui se présente à tous les esprits comme la plus fondamentale de la constitution, sans avoir voulu jamais la décider par une loi formelle ; ce qui devait être ainsi, si je ne me trompe infiniment, à raison précisément de l'importance fondamentale de la question[7]. Quelques hommes sans mission, et téméraires par faiblesse, tenteront de la décider on 1682, en dépit d'un grand homme ; et ce fut une des plus solennelles imprudences qui aient jamais été commises dans le monde.

Le monument qui nous en est resté est condamnable sans doute sous tous les rapports ; mais il l'est surtout par un côté qui n'a pas été remarqué, quoiqu'il prête le flanc plus que tout autre à une critique éclairée La fameuse déclaration osa décider par écrit et sans nécessité, mémo apparente (ce qui porto la faute à l'excès), une question qui devait être constamment abandonnée à une certaine sagesse pratique, éclairée par la conscience UNIVERSELLE. Ce point de vue est le seul qui se rapporte au dessein de cet ouvrage, mais il est bien digne des méditations de tout esprit juste et de tout cœur droit.

XIX. Ces idées ne sont point étrangères (prises dans leur généralité) aux philosophes de l'antiquité : ils ont bien senti la faiblesse, j'ai dit le néant de l'écriture dans les grandes institutions ; mais personne n'a mieux vu, ni mieux exprimé cette vérité que Platon, qu'on trouve toujours le premier sur la route de toutes les grandes vérités. Suivant lui, d'abord, «l'homme  qui doit toute son instruction à l'écriture, n'aura  jamais que l'apparence de la sagesse. La parole, ajoute-t-il, est à l'écriture ce qu'un homme est à son portrait. Les productions de la peinture se présentent  à nos yeux comme vivantes ; mais si on les interroge elles gardent le silence avec dignité. Il on est de même de l'écriture, qui ne sait ce qu'il faut dire à un homme, ni ce qu'il faut cacher à un autre. Si l'on vient à l'attaquer ou à l'insulter sans raison, elle ne peut se défendre ; car son père n'est jamais là pour la soutenir. De manière que celui qui s'imagine pouvoir établir par l'écriture seule une doctrine claire et durable, EST UN GRAND SOT. S'il possédait réellement les véritables germes de la Vérité, il se  garderait bien de croire qu'avec un peu de liqueur noire et une plume il pourra les faire germer dans l'univers, les défendre contre l'inclémence des  saisons et leur communiquer l'efficacité nécessaire. Quant à celui qui entreprend d'écrire des lois ou des constitutions civiles, et qui se figure que parce qu'il les a écrites il a pu leur donner l'évidence et la stabilité convenables, quelque puisse être cet homme, particulier ou législateur, et soit qu'on le dise ou  qu'on ne le dise pas, il s'est déshonoré ; car il a  prouvé par là qu'il ignore également ce que c'est que l'inspiration et le délire, le juste et l'injuste, le bien et le mal ; or, cette ignorance est une ignominie, quand même la masse entière du vulgaire applaudirait.

XX. Après avoir entendu la sagesse des nations, il ne sera pas inutile, je pense, d'entendre encore la philosophie chrétienne.

« Il eût été sans doute bien à désirer, » a dit le plus éloquent des Pères grecs, « que nous n'eussions jamais eu besoin de l'écriture, et que les préceptes divins, ne fussent écrits quo dans nos coeurs, par la grâce,  comme ils le sont par l'encre, dans nos livres : mais, puisque nous avons perdu cette grâce par notre faute, saisissons donc, puisqu'il le faut, une planche au lieu du vaisseau, et sans oublier cependant la supériorité du premier état. Dieu ne révéla jamais rien par écrit aux élus de l'Ancien-Testament ; toujours il leur parla directement, parce qu'il voyait la pureté de leurs coeurs ; mois le peuple hébreu s'étant précipité dans l'abime des vices, il fallut des livres et des lois. La même marche s'est renouvelée sous l'empire de la nouvelle révélation ; car le Christ n'a pas laissé un seul écrit à ses Apôtres.  Au lieu de livre il leur promit le Saint-Esprit. C'est luit leur dit-il, qui vous inspirera ce que vous aurez  à dire. Mais parce que, dans la suite des temps, des hommes coupables se révoltèrent contre les dogmes et contre la morale, il fallut en venir aux livres. »

 

 

 



[1] Tacite croyait que cette forme de gouvernement ne serait jamais qu'une théorie idéale ou une expérience passagère. Le meilleur de tous les gouvernements», dit-il (d'après Cicéron, comme on sait), «serait celui qui résulterait du mélange des trois pouvoirs balancés l'un par l'autre ; mais ce gouvernement n'existerai jamais ; ou, s'il se montre, il ne durera pas. » (Annal., IV, 33.) Le bon sens anglais peut cependant le faire durer bien plus longtemps qu'on ne pourrait l'imaginer, en subordonnant sans cesse, mais plus ou moins, la théorie, ou ce qu'on appelle les principes, aux leçons de l'expérience et de la modération : ce qui serait impossible, si les principes étaient écrits.

[2] Il est très remarquable que les évangélistes mêmes ne prirent la plume que tard, et principalement pour contredire des histoires fausses publiées de leur temps. Les épitres canoniques naquirent aussi de causes accidentelles : jamais l'Écriture n'entra dans le plan primitif des fondateurs. Mill, quoique protestant, l'a reconnu expressément. (Pro leg. in Nov. Test, grac, p. 1, n° 65. Et Hobbes avait déjà fait la même observation en Angleterre (HOBBES 'ST ipos in three discourses. Dis. The III p. 265,in-8.)

[3] In chordis et organo. Ps., CL,4.

[4] La raison ne peut que parler, c'est l'amour qui chante; et voilà pourquoi nous chantons nos symboles ; car la foi n'est qu'une croyance par amour; elle ne réside point seulement dans l'entendement : elle pénètre encore et s'enracine dans la volonté. Un théologien philosophe a dit avec beaucoup de vérité et de finesse : t II y a bien de la différence entre croire et juger qu'il faut croire. » Aliud est credere, aliud judicare esse credendum. (Léon. Lestii Opuicula. Lugd. 1651, in-fol. pag. 556, col. 2. De Praedestinatione.)

[5] GIBBON dans ses Mémoires,1.1, chap. vi, de la traduction française

[6] On peut faire la môme observation en remontant jusqu'à Arius : jamais l'Église n'a cherché à écrire ses dogmes; toujours on l'y a forcée.

[7] Je ne sais si les Anglais ont remarqué que le plus docte et le plus fervent défenseur de la souveraineté dont il s'agit ici, intitule ainsi un de ses chapitres : Que la monarchie mixte tempérée d'aristocratie et de démocratie, vaut mieux que la monarchie pure. (BELLARMINUS, de summo Pontif., cap. H.) Pas mal pour un fanatique !

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DEUXIEME EXTRAIT.

 

 

VI.Dans la séance de la chambre des communes du 26 juin 1807, un lord cita l'autorité d'un grand homme d'État pour établir que le Roi n'a pas le droit de dissoudre le parlement pendant la session; mais cette opinion fut contredite. Où est la loi? Essayez de la faire, et de fixer exclusivement par écrit le cas où le Roi a ce droit ; vous amènerez une révolution.

Le Roi, dit alors l'un des membres, a ce droit lorsque l'occasion est importante; mais qu'est-ce qu'une occasion importante? Essayez encore de le décider par écrit.

VII.Mais voici quelque chose de plus singulier.

Tout le monde se rappelle la grande question agitée avec tant de chaleur en Angleterre en l'année 1806 : il s'agissait de savoir si la cumulation d'un emploi de judicature avec une place de membre du conseil privé s'accordait ou non avec les principes de la constitution anglaise; dans la séance de cette même chambre de communes du 3 mars, un membre observa que l'Angleterre est gouvernée par un corps (le conseil privé) que la constitution ignore[1]. Seulement, ajouta-t-il, elle le laisse faire[2].

Voilà donc chez cette sage et justement fameuse Angleterre un corps qui gouverne et fait tout dans le \rai, mais que la constitution ne connaît pas. Delolme a oublié ce trait, que je pourrais appuyer de plusieurs autres.

Après cela, qu'on vienne nous parler de constititutions écrites et de lois constitutionnelles faites à priori. On ne conçoit pas comment un homme sensé peut rêver la possibilité d'une pareille chimère.

Si l'on s'avisait de faire une loi en Angleterre pour donner une existence constitutionnelle au conseil privé, et pour régler ensuite et circonscrire rigoureusement ses privilèges et ses attributions, avec les précautions nécessaires pour limiter son influence et l'empêcher d'en abuser, on renverserait l'État.

La véritable constitution anglaise est cet esprit public admirable, unique, infaillible, au-dessus de tout éloge, qui mène tout, qui sauve tout. — Ce qui est écrit n'est rien [3].

VIII.On jeta les hauts cris, sur la fin du siècle dernier, contre un ministre qui avait conçu le projet d'introduire cette même constitution anglaise (ou ce qu'on appelait de ce nom) dans un royaume en convulsion qui en demandait une quelconque avec une espèce de fureur. Il eut tort, si l'on veut, autant du moins qu'on peut avoir tort lorsqu'on est de bonne foi ; ce qu'il est bien permis de supposer, et ce que je crois de tout mon coeur. Mais qui donc avait le droit de le condamner? Vel duo, vel nemo. Il ne déclarait pas vouloir rien détruire de son chef, il voulait seulement, disait-il, substituer une chose qui lui paraissait raisonnable, à une autre dont on ne voulait plus, et qui même par le fait n'existait plus. Si l'on suppose d'ailleurs le principe comme posé (et il l'était en effet), que l'homme peut créer une constitution, ce ministre (qui était certainement un homme) avait droit de faire la sienne tout comme un autre, et plus qu'un autre. Les doctrines sur ce point étaient-elles douteuses? Ne croyait-on pas de tout côté qu'une constitution est un ouvrage d'esprit comme une ode ou une tragédie? Thomas Payne n'avait-il pas déclaré avec une profondeur qui ravissait les universités, qu'une constitution n'existe pas tant qu'on ne peut la mettre dans sa poche? Le dix-huitième siècle, qui ne s'est douté de rien, n'a douté de rien : c'est la règle ; et je ne crois pas qu'il ait produit un seul jouvenceau de quelque talent qui n'ait fait trois choses au sortir du collège : une néopédie, une constitution et un monde. Si donc un homme, dans la maturité de l'âge et du talent, profondément versé dans les sciences économiques et dans la philosophie du temps, n'avait entrepris que la seconde de ces choses seulement, je l'aurais trouvé déjà excessivement modéré ; mais j'avoue qu'il me parait un véritable prodige de sagesse et de modestie lorsque je le vois, mettant (au moins comme il le croyait) l'expérience à la place des folles théories, demander respectueusement une constitution aux Anglais, au lieu de la faire lui-même. On dire : Cela même n'était pas possible. Je le sais, mais il ne le savait pas : et comment l'aurait-il su? Qu'on me nomme celui qui le lui avait dit.

IX.Plus on examinera le jeu de l'action humaine dans la formation des constitutions politiques, et plus on se convaincra qu'elle n'y entre que d'une manière infiniment subordonnée, ou comme simple instrument ; et je ne crois pas qu'il reste le moindre doute sur l'incontestable vérité des propositions suivantes :

1. Que les racines des constitutions politiques existent avant toute loi écrite ;

2. Qu'une loi constitutionnelle n'est et ne peut être que le développement ou la sanction d'un droit préexistant et non écrit ;

3. Que ce qu'il y a de plus essentiel, de plus intrinsèquement constitutionnel, et de véritablement fondamental, n'est jamais écrit, et même ne saurait l'être, sans exposer l'État ;

4. Que la faiblesse et la fragilité d'une constitution sont précisément en raison directe de la multiplicité des articles constitutionnels écrits[4] (1).

X.Nous sommes trompés sur ce point par un sophisme si naturel, qu'il échappe entièrement à notre attention. Parce que l'homme agit, il croit agir seul, et parce qu'il a la conscience de sa liberté, il oublie sa dépendance. Dans l'ordre physique il entend raison ; et quoiqu'il puisse, par exemple, planter un gland, l'arroser, etc., cependant il est capable de convenir qu'il ne fait pas des chênes, parce qu'il voit l'arbre croître et se perfectionner sans que le pouvoir humain s'en mêle, et que d'ailleurs il n'a pas fait le gland ; mais dans l'ordre social, où il est présent et agent, il se met à croire qu'il est réellement l'auteur direct de tout ce qui se fait par lui : c'est, dans un sens, la truelle qui se croit architecte. L'homme est intelligent, il est libre, il est sublime, sans doute ; mais il n'en est pas moins un outil de Dieu, suivant l'heureuse expression de Plutarque dans un beau passage qui vient de lui-même se placer ici.

« Il ne faut pas s'esmerveiller, dit-il, si les plus belles et les plus grandes choses du monde se font par la volonté et providence de. Dieu, attendu que, en toutes les plus grandes et principales parties du monde, il y a une ame; car l'organe et util de l'ame, c'est le corps, et l'ame est L'UTIL DE DIEU. Et comme le corps a de soy plusieurs mouvements, et que la pluspart, mesmement les plus nobles, il les a de l'ame, aussy l'ame ne faict ne plus, ne moins, auscunes de ses opérations, estant meuë d'elle-mesme; es autres, elle se laisse manier, dresser et tourner à Dieu, comme il lui plaist; estant le plus bel organe et le plus adroist util qui sçauroit estre: car ce seroit chose estrange que le vent, les nuées et les pluyes fussent instruments de Dieu, avec lesquels il nourrit et entretient plusieurs créatures, et en perd aussy et deffaict plusieurs austres, et qu'il ne se servist nullement des animaux à faire pas une de ses oeuvres, Ains est beaucoup plus vraysemblable, attendu qu'ils dépendent totalement de la puissance de Dieu, qu'ils servent à tous les mouvements et secondent toutes les volontés de Dieu, plus-tost que les arcs ne s'accommodent aux Scythes, les lyres aux Grecs ne les haubois[5]. »

On ne saurait mieux dire ; et je ne crois pas que ces belles réflexions trouvent nulle port d'application plus juste que dans la formation des constitutions politiques où l'on peut dire, avec une égale vérité, que l'homme fait tout et ne fait rien.

 

 



[1] This country is governed by a body not known by Législature.

[2] Connivedat. V. le LondonChronicledu 4 mars 1806. Observez que ce mot de Législature, renfermant les trois pouvoirs, il suit de cette assertion que le Roi même ignore te conseil privé.— Je crois cependant qu'il s'en doute.

[3]Cette constitution turbulente, dit Hume, toujours flottante entre la prérogative et le privilège, présente une foule d'autorités pour et contre. (Ilist. d'Angl., Jacques I", chap. XLVIÎ, ann. 1621.) Hume, en disant ainsi la vérité, ne manque point de respect à son pays ; il dit ce qui est et ce qui doit être.

 

[4] Ce qui peut servir de commentaire au mot célèbre de Tacite : Pessimae Reipublicae plurimae Leges.

[5] PLUTARQUE. Banquet des sept Sages, traduction d'Amyot.

 


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