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L'Avènement du Grand Monarque

L'Avènement du Grand Monarque

Révéler la Mission divine et royale de la France à travers les textes anciens.

Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #PRESENTATION LIVRES

DATES ET EVENEMENTS LIES A LA MONARCHIE FRANCAISE ET A SES PAIRS.

LE 16ième SIECLE. 

 

CET OUVRAGE (180 pages environ) VIENT DE PARAITRE AUX EDITIONS LACOUR (NIMES). Y sont répertoriés les événements les plus connus (Bayard adoudant François 1er) comme les plus anodins (Henri II décidant de fixer la date du début d'année au 1er janvier à l'ensemble du Royaume).


CI-DESSOUS LES 1 ET 4 DE COUVERTURE.


 

Photo 020

 

Photo 021

 

  En vente auprès de l'auteur contact : rhonandebar@yahoo.fr

Prix : 20 euros franco de port.

 

Copyright Rhonan de Bar. 21/02/2012.

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ROIS ET REINES DE FRANCE

LES ROIS ET LES GOUVERNEMENTS


DE LA FRANGE

 
DE HUGUE CAPET A L'ANNÉE 1906

ALFRED FRANKLIN. EXTRAIT

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III.


— HENRI Ier (1)

 


Fils de Robert II et de Constance d'Arles.
Né vers 1008 (2).
Duc de Bourgogne vers 1017.
Associé au trône et sacré (3), à Reims sans doute (4), en 1027.
Roi en juillet 1031.
Mort, empoisonné peut-être, à Vitry près d'Orléans, le 4 août 1060 (5).
Enterré à Saint-Denis (6).

Femme :

MATHILDE (7), nièce de Henri II, empereur d'Allemagne, morte avant 1044.
ANNE (8) de Russie (9), fille de Iaroslaw Wladimirowitch, grand duc de Russie, et d'Ingegerd de Norvège. — Née vers 1024. — Mariée le 14 mai 1049. — Remariée, après 1060, avec Raoul de Péronne, comte de Crépy et de Valois. — Morte vers 1075.

Enfants :

Tous d'Anne de Russie :
PHILIPPE Ier.
ROBERT, mort jeune après 1063.
HUGUE, dit le Grand. Devenu comte de Vermandois par son mariage avec Alix, héritière des comtés de Vermandois et de Valois. — Mort à Tarse, en Cilicie, le 18 octobre 1102.

 
(1) Ainricus, Hainricus, Heinricus, Henricus, Eheinricus, etc.
(2) En avril ou en mai, croit-on.
(3) Lorsque le fils du roi avait été désigné comme héritier présomptif et que les grands avaient approuvé le choix fait par le souverain, le nouvel élu était aussitôt sucré. Jusqu'à Philippe-Auguste, le fils aîné de chaque roi fut sacré du vivant de son père.—Voy. ci-dessous la note 6, p. 21.
(4) Peut-être à Sens. Voy. ci-dessus la note 4, page 7.
(5) « Anno MLIX. obiit Henricus », écrit Orderic Vital, lib. III, t. II, p. 79. — « Anno MLX», écrit Richer, lib. 1, t. I, p.185.
(6) Sur la fin de son règne, il commença à mentionner dans les lettres royaux les noms des grands officiers de la couronne. Voy. N.de Wailly, Paléographie t., I, p. 306.
(7) Mathildis, Mathilda, Mahauda, etc.
(8) Dite aussi Agnès et Gertrude: Annu, Agnes, Gertrudis.
(9) Mathilde ne lui ayant pas donné d'enfant, il s'imagina que quelque parenté prohibée devait avoir existé entre eux. Pour ne pas s'exposer une seconde fois au courroux céleste, il envoya chercher une femme à l'extrémité de l'Europe. Voy. Caix de Saint-Aymour, Anne de Russie, reine de France, puis comtesse de Valois, 1894, in-18.





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LES ROIS ET LES GOUVERNEMENTS


DE LA FRANGE


DE HUGUE CAPET A L'ANNÉE 1906

ALFRED FRANKLIN. EXTRAIT

 

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II.


ROBERT II (1)


Dit Auguste, le Pieux, le Pacifique, le Glorieux, le Père de la Patrie, le Hiérosolymitain (2).
Fils de Hugue Capet et d'Adélaïde d'Aquitaine.
Né à Orléans entre 968 et 974 (3).
D'abord duc de Bourgogne.
Associé au trône et sacré à Orléans (4) vers 987.
Roi entre le 23 et le 25 octobre 996.
Mort, d'une cause inconnue, en juillet 1031 (5).
Enterré à Saint-Denis.

Femmes :

ROZALA, dite Suzanne (6), fille de Bérenger, roi d'Italie, veuve d'Arnoul II, dit le Jeune, comte de Flandre. — Mariée avec Robert vers 988. — Répudiée vers 992. — Morte le 7 février 1003.
BERTHE (7) de Bourgogne, fille de Conrad le Pacifique, duc de Bourgogne, et de Mathilde de France, fille de Louis IV. — Née vers 964. — Veuve, en 995, de Eude, comte de Chartres, Tours et Blois, à qui elle avait donné cinq enfants. — Mariée avec Robert vers la fin de 996.
— Répudiée, pour cause de parenté (8), en 1001.
CONSTANCE (9) - d'Arles, dite Blanche, Blandine ou Candide (10), fille de Guillaume Ier, comte d'Arles (11). — Mariée vers 1003. — Morte à Melun en juillet 1032.

Enfants :

Tous de Constance :
HUGUE, dit le Grand. Né en 1007. — Associé au trône dans l'église de Saint-Corneille de Compiègne, par l'archevêque de Reims, le 19 juin 1017. — Mort le 17 septembre 1025. — Enterré à Compiègne.
HENRI Ier.
ROBERT Ier, dit le Vieux (12), duc de Bourgogne. — Né en 1010. — Mort en 1075.
EUDE (13). On ne connaît ni la date de sa naissance, ni celle de sa mort. Il se révolta contre son père et fut emprisonné à Orléans.
ADÈLE (14). Mariée très jeune, en janvier 1027, avec Richard III, duc de Normandie. — Veuve le 6 août 1027. — Remariée en 1028 avec Baudouin, comte de Flandre. — Morte en 1079.
On attribue souvent, mais à tort, une deuxième fille au roi Robert.


(1) Rodbertus,Rotbertus,  Roddebertus, etc…
(2) Augustus, Pius, Pacificus, Gloriosus, Pater patriae, Hierosolymitanus. Ce dernier surnom eût mieux convenu à Louis VII.
(3) Voy. J. Havet.
(4) Le sacre se célébrait alors, soit dans une des villes royales, comme Noyon, Orléans, Sens ou Compiègne, soit dans la grande cité archiépiscopale de Reims. Quel que fût le lieu choisi pour la cérémonie, elle devait être présidée par l'archevêque de Reims.
(5) Date très controversée .Voy. Ch. Pfister, p. 81.— « Obiit Rodbertus rex anno dominicae incarnationis M° XXX°I° », écrit Orderic Vital (lib.VII, t. III, p. 151).
(6) Rosala seu Susanna.
(7)  Bertha, Bertrada, Berta, etc.
(8) Robert avait été parrain de son dernier enfant.
(9) Constancia, Constantia, etc.
(10) Blancha, Blanchia, Blandina, Candida, etc. A cause de la blancheur de son teint.
(11) On l'a faite aussi fille de Guillaume V d'Aquitaine, et aussi de Guillaume III Taillefer, comte de Toulouse. Voy. F. Lot, Les derniers carolingiens p,. 361.
(12) Robertus vetulus.
(13) Odo, Otto, etc.
(14) Adela, Adelais, Aida, Adala, Hadala, etc

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LES ROIS ET LES GOUVERNEMENTS


DE LA FRANGE


DE HUGUE CAPET A L'ANNÉE 1906

ALFRED FRANKLIN. EXTRAIT



CAPÉTIENS DIRECTS

 

 

hugues capet

 

 

I. — HUGUE CAPET



Arrière-petit-fils de Robert le Fort, comte d'Anjou.
Fils de Hugue le Grand (1), comte de Paris, duc de France, et d'Hathuide (2), fille de Henri l'Oiseleur (3), roi de Germanie.
Né, très probablement à Paris, en 938 ou en 939.
D'abord comte de Paris et duc de France (4).
Élu (5) roi (6) à Noyon, le 1er juillet 987.
Sacré, soit à Noyon soit à Reims, le 3 du même mois (7).
Mort, sans doute de la variole (8), dans un lieu inconnu (9),
le 23, le 24 ou le 25 octobre 996, plus probablement le 24 (10).
Enterré à Saint-Denis, et non à Saint-Magloire, comme on l'a dit.

Femme :

ADELAÏDE (11) d'Aquitaine, dite aussi de Poitiers (12), descendante de Charlemagne, fille de Guillaume III dit Tête d'étoupes (13), duc d'Aquitaine.— Mariée vers 970. — Morte vers 1004.

Enfants :


ROBERT II.
HATHUIDE ou HADWIGE. Mariée vers 996 avec Renier III, comte de Hainaut.
GISLE ou GISELLE (14). Mariée avec Hugue Ier, seigneur d'Abbeville et comte de Ponthieu.

Enfant naturel :

GAUZLIN ou JOSSELIN (15), abbé de Saint-Benoît sur Loire, puis archevêque de Bourges, mort en 1030.


(1) A cette époque, le mot Grand ne constituait pas toujours une épithète louangeuse. Il s'appliquait souvent à la taille du personnage, et plus souvent encore indiquait sa qualité de chef de famille. Il paraît, en outre, avoir été le surnom héréditaire des princes de la maison Robertienne qui portaient le nom si répandu de Hugue.— Orderic Vital donne parfois à Hugue Capet le nom de Hugue le Grand. En outre, un fils de Robert II et un fils de Henri Ier, tous deux nommés Hugue, ont eu le même surnom.
(2) Dite aussi Hedwige, Adwige, Avoie et même Avoise.
(3) Henricus Auceps.
(4) Voy. ci-dessus.
(5) La royauté était alors à la fois héréditaire et élective. La cérémonie du sacre était toujours précédée d'une élection faite par les grands du royaume. Ce qui sauva cette monarchie, d'abord si précaire, c'est que, jusqu'à la mort de Louis X, c'est-à-dire pendant plus de trois cents ans, la dynastie capétienne, ne manqua pas une fois d’héritier mâle. Voy. ci-dessous, p. 33
(6) « Les Normands  ravageoient le royaume. Ils venoient par de petits bâtimens, entroient par l'embouchure des rivières, les remontoient et dévastoient le pays des deux côtés. Les villes d'Orléans et de Paris arrêtoient ces brigands, et ils ne pouvoient avancer ni sur la Seine ni sur la Loire. Hugues Capet, qui possédoit ces deux villes, tenoit dans ses mains les deux clefs des malheureux restes du royaume : on lui déféra la couronne, qu'il étoit seul en état de défendre». Montesquieu, Esprit des lois, liv. XXXI, chap. 31.
(7) On n'est pas d'accord sur ces deux dernières dates. Voy. J. Havet, dans la Revue historique, t. XLV(1891),p. 290.
(8) « Papulis toto corpore confectus », dit Richer, Historiarum libri IV, lib. IV.
(9) Peut-être à Paris.
(10) Voy. F. Lot, Études,etc., p. 303.
(11) Adelaïda, Adelais, Adalaixia, Adalax, Adeleis, Adhelais, Ale, Adela, Adelina, Aalipidis, Alypdis, AElidis, Alix, Alis, Adlis, Adelis, etc., etc.
(12) Poitiers était alors, sinon la capitale, au moins la ville principale  d’Aquitaine
(13) Guilelmus Caput stupae. Ainsi nommé, dit-on, à cause de la couleur de ses cheveux.
(14) Gisela, Gisla, Gisila, etc.
(15) Gauzlinus, Gauzlenus, Goslinus,etc.

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LES ROIS ET LES GOUVERNEMENTS


DE LA FRANGE


DE HUGUE CAPET A L'ANNÉE 1906



ALFRED FRANKLIN. EXTRAIT

 

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La chute de la dynastie carolingienne n'est pas une de ces révolutions qui semblent devenues inévitables. Hugue Capet (1) n'a dû la royauté ni à son habileté, ni à son courage, ni à un irrésistible mouvement d'opinion. Il a fallu pour qu'il parvînt au trône, que Lothaire mourût subitement, dans la force de l'âge (2); qu'il eût pour successeur un adolescent mort lui-même sans postérité (3) ; il a fallu surtout l'absence du duc Charles de Lorraine, fils de l'empereur Henri Ier et oncle du dernier roi.
Un concours vraiment étrange de circonstances secondaires, compliquant cette situation, assura le triomphe de Hugue Capet et le plaça sur un trône qu'avait dédaigné son père.
Deux fois, Hugue le Grand n'aurait eu qu'à étendre le bras pour ceindre la couronne, deux fois il la donna à un autre. Il préféra agrandir ses domaines, les fortifier, en assurer la possession à ses enfants, comme s'il eût pressenti l'avenir qui allait s'ouvrir devant eux. Habilement encore, il leur choisit pour mère la fille du puissant roi de Germanie.
Quand Hugue mourut, -il était comte de Paris, duc de France (4) et de Bourgogne. Deux ans auparavant, Gerbert écrivait : « Lothaire ne gouverne la France que de nom, le roi de fait, c'est Hugue ». Son héritage fut partagé entre ses trois fils. Le plus jeune entra dans l'Église ; le second reçut la Bourgogne ; Hugue, l'aîné, eut le duché de France et le comté de Paris.
Ce personnage, assez insignifiant en somme, fournit à la France une succession de trente-sept rois, qui l'ont gouvernée pendant plus de dix siècles et dont la descendance n'est pas encore éteinte. Race fort médiocre, remarquable surtout par sa durée, et d'où ne sont sortis qu'un ou deux hommes de quelque valeur.

 

 

(1) Ce nom, qui a personnifié le chef de la monarchie française pendant dix siècles, a été orthographié de bien des manières. On trouve: Hugo Capetus.—Capetius.—Cappatus.— — Cappetus. Capito.— Caputius.— Chapet.— Chapel.— Chapes.——Chaped.—Chapez.—Capes.— Caped.— Cappet.— Capest. Capez.—Chapest.—Chapeth.—Kapet, etc., etc.
Son étymologie a aussi suscité de nombreuses controverses. Il faut noter d'abord que notre Hugue Capet n'est pas le premier qui ait porté ce surnom. Son père Hugue le Grand avait été ainsi désigné déjà. (Vo .F. Lot, Études sur le règne de Hugues Capet, p. 319)
Suivant Ducange (au mot Capetus), Hugue enfant aimait à décoiffer les gens qui avaient la tête couverte d'un capure. Le Dictionnaire de Trévoux reproduit ce passage, et ajoute: «aujourd'hui encore on appelle en Auvergne chapets ceux qui tourmententles autres par jeu et en badinant,» (Edit, de 1771. t. II, p.231). Etienne Pasquier est d'un autre avis: « Hugues, pour le grand sens qu'il apporta en la conduite de ses affaires, fut appelé Capet, d'un mot demy latin, qui signifie le chef. Car aussi, à vray parler, vous trouverez en toutes ses actions plus de conseil que de hauts faits d'armes». (Recherches sur la France, édit. de 1723, t. I, p 843). Parmi les historiens modernes, Capefigue croit que Hugue dut ce surnom à « sa grosse tête, qui faisait l'admiration des clercs et des physiciens.» (Histoire de France, t. I, p. 315).Henri Martin pense, au contraire, qu'il fut ainsi appelé à cause de « son naturel opiniâtre et persévérant: Hugues l'entêté, de caput, tête ». (Histoire de France, t. II, p. 531). L'opinion la plus vraisemblable est que Hugue, qui avait le litre de chanoine et d'abbé de plusieurs couvents, de Saint-Martin de Tours entre autres, se plaisait à porter la chape (cappa) à laquelle ce titre lui donnait droit. (F. Lot, Les derniers carolingiens, p. 321). Mais voyez  aussi ses Etudes sur le règne de Hugues Capet, p. 317 et 318.
En 1719, encore, quand Nicolas Gervaise, prévôt de Saint-Martin de Tours, présenta à Louis XV son Histoire de Boèce (1715,in-12), il la lui offrit« comme à son roi, à son seigneur et à son abbé. » (Leber, Pièces relatives à l'histoire de France, t. IV, p. 555). — Ces mots ne figurent pas dans l'épître dédicatoire, car le volume est dédié à Louis XIV, qui mourut avant qu'on eût pu lui en faire hommage.

(2) Né en 941, roi à treize ans, mort en 980, à quarante-cinq ans, sans postérité.

(3) Louis V, dit le Fainéant, mort d'accident à vingt ans, le 21ou le 22 mai 987.

(4) Le royaume de France comprenait alors la Francia, la Burgundia et l'Aquitania, régies chacune par un duc relevant du roi.
L'opinion qui semble prévaloir aujourd'hui est que le mot Francia désignait, avec des limites fort vagues, et de nombreuses enclaves, le territoire compris entre la Meuse et la Loire. Peu à peu amoindri, il finit par devenir l'Ile de France.
Le premier duc de Francia dont l'histoire fasse mention est Robert le Fort. Son fils Robert, créé roi vers 922 (ROBERT 1er), fut père de Hugue le Grand qui eut pour fils le roi HUGUE CAPET. M. Ferdinand Lot n'admet pas l'existence du duché de France. Pour lui, le dux Francorum« exerçait l'hégémonie, non seulement sur le pays entre Meuse et Loire, mais sur l'ensemble du royaume».
On a aussi nommé Austrasia la région bourguignonne et Neustria le pays qui s'étendait entre la Seine et la Loire. Au-delà de la Loire commençait l'Aquitaine

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CHAPITRE III.
2ième EXTRAIT.

 

De Maistre 17

 

DE LA DESTRUCTION VIOLENTE

DE L'ESPÈCE HUMAINE.

 

 

 

Si l'on avoit, des tables de massacres comme on a des tables météorologiques, qui sait si l'on n'en découvriroit point la loi au bout de quelques siècles d'observation (1) ? Buffon a fort bien prouvé qu'une grande partie des animaux est destinée à mourir de mort violente.
Il auroit pu, suivant les apparences, étendre sa démonstration à l'homme; mais on peut s'en rapporter aux faits.
Il y a lieu de douter, au reste, que cette destruction violente soit en général un aussi grand mal qu'on le croit : du moins, c'est un de ces maux qui entrent dans un ordre de choses où tout est violent et contre nature, et qui produisent des compensations. D'abord, lorsque l'ame humaine a perdu son ressort par la mollesse, l'incrédulité et les vices gangreneux qui suivent l'excès de la civilisation, elle ne peut être retrempée que dans le sang.
Il n'est pas aisé, à beaucoup près, d'expliquer pourquoi la guerre produit des effets différens, suivant les différentes circonstances. Ce qu'on, voit assez clairement, c'est que le genre humain peut être considéré comme un arbre qu'une main invisible taille sans relâche, et qui gagne souvent à cette opération. A la vérité, si l'on touche le tronc, ou si l'on coupe en tête de saule, l'arbre peut périr: mais qui connoît les limites pour l'arbre humain? Ce que nous savons, c'est que l'extrême carnage s'allie souvent avec l'extrême population, comme on l'a vu surtout dans les anciennes républiques grecques, et en Espagne sous la domination des Arabes (2). Les lieux communs sur la guerre ne signifient rien : il ne faut pas être fort habile pour savoir que plus on tue d'hommes, et moins il en reste dans le moment; comme il est vrai que plus on coupe de branches, et moins il en reste sur l'arbre; mais ce sont les suites de l'opération qu'il faut considérer. Or, en suivant toujours la même comparaison, on peut observer que le jardinier habile dirige moins la taille à la végétation absolue, qu'à la fructification de l'arbre: ce sont des fruits, et non du bois et des feuilles, qu'il demande à la plante. Or, les véritables fruits de la nature humaine, les arts, les sciences, les grandes entreprises, les hautes conceptions, les vertus mâles, tiennent surtout à l'état de guerre. On sait que les nations ne parviennent jamais au plus haut point de grandeur dont elles sont susceptibles, qu'après de longues et sanglantes guerres. Ainsi le point rayonnant pour les Grecs, fut l'époque terrible de la guerre du Péloponèse ; le siècle d'Auguste suivit immédiatement la guerre civile et les proscriptions ; le génie français fut dégrossi par la Ligue et poli par la Fronde : tous les grands hommes du siècle de la reine Anne naquirent au milieu des commotions politiques. En un mot, on diroit que le sang est l'engrais de cette plante qu'on appelle génie.
Je ne sais si l'on se comprend bien, lorsqu'on dit que les arts sont amis de la paix. Il faudroit au moins s'expliquer et circonscrire la proposition ; car je ne vois rien de moins pacifique que les siècles d'Alexandre et de Périclès, d'Auguste, de Léon X et de François Ier, de Louis XIV et de la reine Anne.
Seroit-il possible que l'effusion du sang humain n'eût pas une grande cause et de grands effets ? Qu'on y réfléchisse : l'histoire et la fable, les découvertes de la physiologie moderne, et les traditions antiques, se réunissent pour fournir des matériaux à ces méditations.
Il ne seroit pas plus honteux de tâtonner sur ce point que sur mille autres plus étrangers à l'homme.
Tonnons cependant contre la guerre, et tâchons d'en dégoûter les souverains ; mais ne donnons pas dans les rêves de Condorcet, de ce philosophe si cher à la révolution, qui employa sa vie à préparer le malheur de la perfection présente, léguant bénignement la génération à nos neveux. Il n'y a qu'un moyen de comprimer les fléaux de la guerre, c'est de comprimer les désordres qui amènent cette terrible purification.
Dans la tragédie grecque d'Oreste, Hélène, l'un des personnages de la pièce, est soustraite par les dieux au juste ressentiment des Grecs, et placée dans le ciel à côté de ses deux frères, pour être avec eux un signe de salut aux navigateurs.
Apollon paroît pour justifier cette étrange apothéose (3) : La beauté d'Hélène, dit-il, ne fut qu'un instrument dont les Dieux se servirent pour mettre aux prises les Grecs et les Troyens, et faire couler leur sang, afin d'étancher sur la terre l'iniquité des hommes devenus trop nombreux (4)  .
Apollon parloit fort bien : ce sont les hommes qui assemblent les nuages, et ils se plaignent ensuite des tempêtes.


C'est le courroux des rois qui fait armer la terre ;
C'est le courroux des cieux qui fait armer les rois.


Je sens bien que, dans toutes ces considérations, nous sommes continuellement assaillis par le tableau si fatigant des innocens qui périssent avec les coupables. Mais, sans nous enfoncer dans cette question qui tient à tout ce qu'il y de plus profond, on peut la considérer seulement dans son rapport avec le dogme universel, et aussi ancien que le monde, de la réversibilité des douleurs de l'innocence au profit des coupables.
Ce fut de ce dogme, ce me semble, que les anciens dérivèrent l'usage des sacrifices qu'ils pratiquèrent dans tout l'univers, et qu'ils jugeoient utiles non-seulement aux vivans, mais encore aux morts (5) : usage typique que l'habitude nous fait envisager sans étonnement, mais dont il n'est pas moins difficile d'atteindre la racine.
Les dévouemens, si fameux dans l'antiquité, tenoient encore au même dogme. Décius avoit la foi que le sacrifice de sa vie seroit accepté par la Divinité, et qu'il pouvoit faire équilibre à tous les maux qui menaçoient sa patrie (6) .
Le christianisme est venu consacrer ce dogme, qui est infiniment naturel à l'homme, quoiqu'il paroisse difficile d'y arriver par le raisonnement.
Ainsi, il peut y avoir eu dans le coeur de Louis XVI, dans celui de la céleste Elisabeth, tel mouvement, telle acceptation, capable de sauver la France.
On demande quelquefois à quoi servent ces austérités terribles, pratiquées par certains ordres religieux, et qui sont aussi des dévouemens ; autant vaudroit précisément demander à quoi sert le christianisme, puisqu'il repose tout entier sur ce même dogme agrandi de l'innocence payant pour le crime.
L'autorité qui approuve ces ordres, choisit quelques hommes, et les isole du monde pour en faire des conducteurs.
Il n'y a que violence dans l'univers ; mais nous sommes gâtés par la philosophie moderne, qui a dit que tout est bien, tandis que le mal a tout souillé, et que, dans un sens très-vrai, tout est mal, puisque rien n'est à sa place. La note tonique du système de notre création ayant baissé, toutes les autres ont baissé proportionnellement, suivant les règles de l'harmonie. Tous les êtres gémissent (7) et tendent, avec effort et douleur, vers un autre ordre de choses.
Les spectateurs des grandes calamités humaines sont conduits surtout à ces tristes méditations ; mais gardons-nous de perdre courage : il n'y a point de châtiment qui ne purifie ; il n'y a point de désordre que l'AMOUR ÉTERNEL ne tourne contre le principe du mal.
Il est doux, au milieu du renversement général, de pressentir les plans de la Divinité.
Le système de la Palingénésie de Charles Bonnet a quelques points de contact avec ce texte de St Paul mais cette idée ne l'a pas conduit à celle d'une dégradation antérieure : elles s'accordent cependant fort bien.
Jamais nous ne verrons tout pendant notre voyage, et souvent nous nous tromperons; mais dans toutes les sciences possibles, excepté les sciences exactes, ne sommes-nous pas réduits à conjecturer? Et si nos conjectures sont plausibles; si elles ont pour elles l'analogie ; si elles s'appuient sur des idées universelles ; si surtout elles sont consolantes et propres à nous rendre meilleurs, que leur manque-t-il? Si elles ne sont pas vraies, elles sont bonnes ; ou plutôt, puisqu'elles sont bonnes, ne sont-elles pas vraies ?
Après avoir envisagé la révolution française sous un point de vue purement moral, je tournerai mes conjectures sur la politique, sans oublier cependant l'objet principal de mon ouvrage.


(1) Il conteste, par exemple, du rapport fait par le chirurgien en chef des armées de S. M. I., que sur 250,000 hommes employés par l'empereur Joseph II contre les Turcs, depuis le 1.er juin 1788 y jusqu'au 1.er mai 1789, il en étoit péri 33,543 par les maladies, et 80,000 par le fer ( Gazette nationale et étrangère de 1790 , N.° 34 ). Et l'on voit, par un calcul approximatif fait en Allemagne, que la guerre actuelle avoit déjà coûté, au mois d'octobre 1795, un million d'hommes à la France, et 500,000 aux puissances coalisées (Extrait d'un ouvrage périodique allemand, dans le Courrier de Francfort, du 28 octobre 1795, N.° 296).

(2) L'Espagne, à cette époque, a contenu jusqu'à quarante millions d'bahitans ; aujourd'hui elle n'en a que dix.—Autrefois la Grèce florissoit au sein des plus cruelles guerres , le sang y couloit à flots , et tout le pays étoit couvert d'hommes. Il semblait, dit Machiavel, qu'au milieu des meurtres, des proscriptions, des guerres civiles, notre république en devînt plus puissante, etc. (Rousseau, Contr. Soc., liv. 3, chap. 10).

(3)Dignus vindice nobis. Hor. A. P. 191.

(4) Eurip. Orest. v. 1655 —58.

(5) Ils sacrifioient, au pied de la lettre, pour le repos des âmes ; et ces sacrifices, dit Platon, sont d'une grande efficace, à ce que disent des villes entières, et les poètes enfans des dieux, et les prophètes inspirés par les dieux. Plato, De Rep., lib. II.

(6) Piaculum omnis deorum irae omnes… minas periculaque ab diis, superis inferisque in se unum vertit. (Tit. Liv., lib. VIII, 9 et 10. )

(7) Saint Paul aux Rom. VIII, 22 et suiv.

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CHAPITRE III.
1er EXTRAIT.


De Maistre 17
DE LA DESTRUCTION VIOLENTE

DE L'ESPÈCE HUMAINE.

 

 

Il n'avoit malheureusement pas si tort ce roi de Dahomey, dans l'intérieur de l'Afrique, qui disoit il n'y a pas long-temps à un Anglais : Dieu a fait ce monde pour la guerre ; tous les royaumes, grands et petits, l'ont pratiquée dans tous les temps, quoique sur des principes différens(6).
L'histoire prouve malheureusement que la guerre est l'état habituel du genre humain dans un certain sens, c'est-à-dire que le sang humain doit couler sans interruption sur le globe, ici ou là ; et que la paix, pour chaque nation, n'est qu'un répit.
On cite la clôture du temple de Janus sous Auguste; on cite une année du règne guerrier de Charlemagne (l'année 790) où il ne fit pas la guerre (7) . On cite une courte époque après la paix de Riswick, en 1697, et une autre tout aussi courte après celle de Carlowitz,
en 1699, où il n'y eut point de guerre, non-seulement dans toute l'Europe, mais même dans tout le monde connu.
Mais ces époques ne sont que des monumens. D'ailleurs, qui peut savoir ce qui se passe sur le globe entier à telle ou telle époque ?
Le siècle qui finit commença, pour la France, par une, guerre cruelle, qui ne fut terminée qu'en. 1714 par le traité de Rastadt. En 1719, la France déclara la guerre à l'Espagne ; le traité de Paris y mit fin en 1727. L'élection du roi de Pologne ralluma la guerre en 1733, la paix se fit en 1736. Quatre ans après, la guerre terrible de la succession autrichienne s'alluma, et dura sans interruption jusqu'en 1748. Huit années de paix çommençoient à cicatriser les plaies de huit années de guerre, lorsque l'ambition de l'Angleterre força la France à prendre les armes. La guerre de sept ans n'est que trop connue. Après quinze ans de repos, la révolution d'Amérique entraîna de nouveau la France dans une guerre dont toute la sagesse humaine ne pouvoit prévoir les conséquences. On signe la paix en 1782 ; sept ans après, la révolution commence ; elle dure encore; et peut-être que dans ce moment elle a coûté trois millions d'hommes à la France.
Ainsi, à ne considérer que la France, voilà quarante ans de guerre sur quatre-vingt-seize.
Si d'autres nations ont été plus heureuses, d'autres l'ont été beaucoup moins. Mais ce n'est point assez de considérer un point du temps et un point du globe ; il faut porter un coup d'oeil rapide sur cette longue suite de massacres qui souille toutes les pages de l'histoire. On verra la guerre sévir sans interruption, comme une fièvre continue marquée par d'effroyables redoublemens. Je prie le lecteur de suivre ce tableau depuis le déclin de la république romaine.
Marius extermine, dans une bataille, deux cent mille Cimbres et Teutons. Mithridate fait égorger quatre-vingt mille Romains: Sylla lui tue quatre-vingt-dix mille hommes dans un combat livré en Béotie, où il en perd lui-même dix mille. Bientôt on voit les guerres civiles et les proscriptions. César a lui seul fait mourir un million d'hommes sur le champ de bataille (avant lui Alexandre avoit eu ce funeste honneur) : Auguste ferme un instant le temple de Janus ; mais il l'ouvre pour des siècles, en établissant un empire électif. Quelques bons princes laissent respirer l'état, mais la guerre ne cesse jamais, et sous l'empire du bon Titus, six cent mille hommes périssent au siège de Jérusalem. La destruction des hommes opérée par les armes des Romains est vraiment  effrayante (8). Le Bas-Empire ne présente qu'une suite de massacres. A commencer par Constantin, quelles guerres et quelles batailles ?
Licinius perd vingt mille hommes à Cibalis, trente-quatre mille à Andrinople, et cent mille à Chrysopolis. Les nations du nord commencent à s'ébranler. Les Francs, les Goths, les Huns, les Lombards, les Alains, les Vandales, etc. attaquent l'empire et le déchirent successivement. Attila met l'Europe à feu et à sang. Les Français lui tuent plus de deux cent mille hommes près de Châlons ; et les Goths, l'année suivante, lui font subir une
perte encore plus considérable. En moins d'un siècle, Rome est prise et saccagée trois fois ; et dans une sédition qui s'élève à Constantinople, quarante mille personnes sont égorgées.
Les Goths s'emparent de Milan ; et y tuent trois cent mille habitans. Totila fait massacrer tous les habitans de Tivoli, et quatre-vingt-dix mille hommes au sac de Rome. Mahomet paroît; le glaive et l'alcoran parcourut les deux tiers du globe. Les Sarrasins courent de l'Euphrate au Guadalquivir.
Ils détruisent de fond en comble l'immense ville de Syracuse ; ils perdent trente mille hommes près de Constantinople, dans un seul combat naval, et Pelage leur en tue vingt mille dans une bataille de terre. Ces pertes n'étoient rien pour les Sarrasins ; mais le torrent rencontre le génie des Francs dans les plaines de Tours, où le fils du premier Pépin, au milieu de trois cent mille cadavres, attache à son nom l'épithète terrible qui le distingue encore. L'islamisme porté en Espagne, y trouve un rival indomptable. Jamais peut-être on ne vit plus de gloire, plus de grandeur et plus de carnage. La lutte des Chrétiens et des Mulsulmans, en Espagne, est un combat de huit cents ans. Plusieurs expéditions, et même plusieurs batailles y coûtent vingt, trente, quarante et jusqu'à quatre-vingt mille vies.
Charlemagne monte sur Je trône, et combat pendant un demi-siècle. Chaque année il décrète sur quelle partie de l'Europe il doit envoyer la mort. Présent partout et partout vainqueur, il écrase des nations de fer comme César écrasoit les hommes-femmes de l'Asie.
Les Normands pommencent cette longue suite de ravages et de cruautés qui nous font encore frémir. L'immense, héritage de Charlemagne
est déchiré : l'ambition le couvre de sang, et le nom des Francs disparoît à la bataille de Fontenay. L'Italie entière est saccagée par les Sarrasins, tandis que les Normands, les Danois et les Hongrois ravageoient la France, la Hollande, l'Angleterre, l'Allemagne, et la Grèce. Les nations, barbares s'établissent enfin et s'apprivoisent. Cette veine ne donne plus de sang; une autre s'ouvre à l'instant : les croisades commençent, L'Europe entière se précipite sur l'Asie ; on ne compte plus que par myriades, le nombre des victimes.
Gengis-Kan et ses fils subjuguent et ravagent le globe, depuis la Chine jusqu'à la Bohême.
Les Français, qui s'étoient croisés contre les musulmans, se croisent contre les hérétiques ; guerre cruelle des albigeois. Bataille de Bouvines, où trente mille hommes perdent la vie. Cinq ans après, quatre-vingt mille Sarrasins périssent au siége de Damiette. Les Guelphes et les Gibelins commencent cette lutte qui devoit ensanglanter si long-temps l'Italie. Le flambeau des guerres civiles s'allume en Angleterre. Vêpres siciliennes. Sous les règnes d'Edouard et de Philippe de Valois, la France et l'Angleterre se heurtent plus violemment que jamais, et créent une nouvelle ère de carnage. Massacre des Juifs ; bataille de Poitiers; bataille de Nicopolis : le vainqueur tombe sous les coups de Tamerlan, qui répète Gengis-Kan. Le duc de Bourgogne fait assassiner le duc d'Orléans, et commence la sanglante rivalité des deux familles. Bataille d'Azincourt. Les Hussites mettent à feu et à sang une grande ; partie de l'Allemagne.
Mahomet II règne et combat trente ans. L'Angleterre, repoussée dans ses limites, se déchire de ses propres mains. Les maisons d'Yorck et de Lancastre. la baignent dans le sang. L'héritière de Bourgogne porte ses états dans la maison d'Autriche; et dans ce contrat de mariage il est écrit que les hommes s'égorgeront pendant trois siècles, de la Baltique à la Méditerranée. Découverte du Nouveau-Monde : c'est l'arrêt de mort de trois millions d'Indiens. Charles V et François Ier paroissent sur le théâtre du monde : chaque page de leur histoire est rouge de sang humain. Règne de Soliman. Bataille de Mohatz. Siégé de Vienne, siège de Malte, etc. Mais c'est de l'ombre d'un cloître que sort un des plus grands fléaux du genre humain. Luther paroît ; Calvin le suit. Guerre des paysans ; guerre de trente ans ; guerre civile de France ; massacre des Pays-Bas; massacre d'Irlande ; massacre des Cévennes ; journée de la saint Barthélemi ; meurtre de Henri III, de Henri IV, de Marie Stuart, de Charles I.er ; et de nos jours enfin la révolution française qui part de la même source.
Je.ne pousserai pas plus loin cet épouvantable tableau : notre siècle et celui qui l'a précédé sont trop connus. Qu'on remonte jusqu'au berceau des nations ; qu'on descende jusqu'à nos jours ; qu'on examine les peuples dans toutes les positions possibles, depuis l'état de barbarie jusqu'à celui de civilisation la plus raffinée ; toujours on trouvera la guerre.
Par cette cause, qui est la principale, et par toutes celles qui s'y joignent, l'effusion du sang humain n'est jamais suspendue dans l'univers : tantôt elle est moins forte sur une plus grande surface, et tantôt plus abondante sur une surface moins étendue; en sorte qu'elle est à peu près constante. Mais de temps en temps il arrive des évènemens extraordinaires qui l'augmentent prodigieusement, comme les guerres puniques, les triumvirats, les victoires de César, l'irruption des barbares, les croisades, les guerres de religion, la succession d'Espagne, la révolution française, etc…



  (6) The history of Dahomey, by Archibald Dalzel, Biblioth. Britan. Mai 1796, vol. II, n.° 1 p. 87.
  (7) Histoire de Charlemagne, par M. Gaillard, t. II, liv. I, chap. V.

  (8)  Montesquieu, Esprit des Lois , liv. XXIII, chap. XIX.

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CHAPITRE II.

2ième EXTRAIT.

 

De Maistre 17

 

CONJECTURES SUR LES VOIES DE LA PROVIDENCE DANS

LA RÉVOLUTIONFRANÇAISE.

 

…Le Roi n'a jamais eu d'allié; et c'est un fait assez évident, pour qu'il n'y ait aucune imprudence à l'énoncer, que la coalition en vouloit à l'intégrité de la France. Or, comment résister à la coalition? Par quel moyen surnaturel briser l'effort de l'Europe conjurée?

Le génie infernal de Robespierre pouvoit seul opérer ce prodige. Le gouvernement révolutionnaire endurcissoit l'âme des Français, en la trempant dans le sang ; il exaspéroit l'esprit des soldats , et doubloit leurs forces par un désespoir féroce et un mépris de la vie, qui tenoient de la rage. L'horreur des échafauds poussant le citoyen aux frontières, alimentoit la force extérieure, à mesure qu'elle anéantissoit jusqu'à la moindre résistance dans l'intérieur. Toutes les vies, toutes les richesses, tous les pouvoirs étoient dans les mains du pouvoir révolutionnaire ; et ce monstre de puissance, ivre de sang et de succès, phénomène épouvantable qu'on n'avoit jamais vu, et que sans doute on ne reverra jamais, étoit tout à la fois un châtiment épouvantable pour les Français, et le seul moyen de sauver la France.

Que demandoient les royalistes, lorsqu'ils demandoient une contre-révolution telle qu'ils l'imaginoient, c'est-à-dire faite brusquement et par la force ? Ils demandoient la conquête de la France ; ils demandoient donc sa division, l'anéantissement de son influence et l'avilissement de son Roi, c'est-à-dire des massacres de trois siècles peut-être, suite infaillible d'une telle rupture d'équilibre. Mais nos neveux, qui s'embarrasseront très-peu de nos souffrances, et qui danseront sur nos tombeaux, riront de notre ignorance actuelle; ils se consoleront aisément des excès que nous avons vus, et qui auront conservé l'intégrité du plus beau royaume après celui du Ciel[1].

Tous les monstres que la révolution a enfantés, n'ont travaillé, suivant les apparences, que pour la royauté. Par eux, l'éclat des victoires a forcé l'admiration de l'univers, et environné le nom français d'une gloire dont les crimes de la révolution n'ont pu le dépouiller entièrement ; par eux, le Roi remontera sur le trône avec tout son éclat et toute sa puissance, peut-être même avec un surcroît de puissance. Et qui sait si, au lieu d'offrir misérablement quelques-unes de Ses provinces pour obtenir le droit de régner, sur les autres, il n'en rendra peut-être pas, avec la fierté du pouvoir, qui donne ce qu'il peut retenir? Certainement on a vu arriver des choses moins probables.

Cette même idée que tout se fait pour l'avantage de la monarchie française, me persuade que toute révolution royaliste est impossible avant la paix ; car le rétablissement de la royauté détendroit subitement tous les ressorts de l'état. La magie noire qui opère dans ce moment, disparoîtroit comme un brouillard devant le soleil. La bonté, la clémence, la justice, toutes les vertus douces et paisibles reparoîtroient tout à coup, et ramèneroient avec elles une certaine douceur générale dans les caractères, une certaine alégresse entièrement opposée à la sombre rigueur; du pouvoir révolutionnaire. Plus, de réquisitions, plus de vols palliés, plus de violences.

Les généraux, précédés du drapeau blanc, appelleroient-ils, révoltés les habitans des pays envahis, qui se défendroient légitimement ? et leur enjoindroient-ils de ne pas remuer, sous peine d'être fusillés comme rebelles?

Ces horreurs, très-utiles au Roi futur, ne pourroient cependant être employées par lui ; il n'auroit donc que des moyens humains.

Il seroit au pair avec ses ennemis; et qu'arriveroit-il dans ce moment de suspension qui accompagne nécessairement le passage d'un gouvernement à l'autre ? Je n'en sais rien. Je sens bien que les grandes conquêtes des Français semblent mettre l'intégrité du royaume à l'abri ( je crois même toucher ici la raison de ces conquêtes). Cependant il paroît toujours plus avantageux à la France et à la monarchie, que la paix, et une paix glorieuse pour les Français, se fasse par la république, et qu'au moment où le Roi remontera sur son trône, une paix profonde écarte de lui toute espèce de danger.

D'un autre côté, il est visible qu'une révolution brusque, loin de guérir le peuple, auroit confirmé ses erreurs ; qu'il n'auroit jamais pardonné au pouvoir qui lui auroit arraché ses chimères. Comme c'étoit du peuple proprement dit, ou de la multitude, que les factieux avoient besoin pour bouleverser la France, il est clair qu'en général, ils dévoient l'épargner, et que les grandes vexations dévoient tomber d'abord sur la classe aisée. Il falloit donc que le pouvoir usurpateur pesât long-temps sur le peuple pour l'en dégoûter.

Il n'avoit vu que la révolution : il falloit qu'il en sentît, qu'il en savourât, pour ainsi dire, les amères conséquences. Peut-être, au moment où j'écris, ce n'est point encore assez.

La réaction, d'ailleurs, devant être égale à l'action, ne vous pressez pas, hommes impatiens, et songez que la longueur même des maux vous annonce une contre-révolution dont vous n'avez pas d'idée. Calmez vos ressentimens, surtout ne vous plaignez pas des Rois, et ne demandez pas d'autres miracles que ceux que vous voyez. Quoi ! vous prétendez que des puissances étrangères combattent philosophiquement pour relever le trône de France, et sans aucun espoir d'indemnité ?

Mais vous voulez donc que l'homme ne soit pas homme : vous demandez l'impossible. Vous consentiriez, direz-vous peut-être, au démembrement de la France pour ramener l'ordre : mais savez-vous ce que c'est que l'ordre ? C'est ce qu'on verra dans dix ans, peut-être plus tôt, peut-être plus tard, De qui tenez-vous, d'ailleurs, le droit de stipuler pour le Roi, pour la monarchie française et pour votre postérité?

Lorsque d'aveugles factieux décrètent l'indivisibilité de la république, ne voyez que la Providence qui décrète celle du royaume.

Jetons maintenant un coup d'oeil sur la persécution inouïe, excitée contre le culte national et ses ministres : c'est une des faces les plus intéressantes de la révolution.

On ne sauroit nier que le sacerdoce, en France, n'eût besoin d'être régénéré; et quoique je sois fort loin d'adopter les déclamations vulgaires sur le clergé, il ne me paroît pas moins incontestable que les richesses, le luxe et la pente générale des esprits vers le relâchement, avoient fait décliner ce grand corps ;  qu'il étoit possible souvent de trouver sous le capail un chevalier au lieu d'un apôtre ; et qu'enfin , dans les temps qui précédèrent immédiatement la révolution , le clergé étoit descendu, à peu près autant que l'armée, de la place qu'il avoit occupée dans l'opinion générale.

Le premier coup porté à l'église fut l'envahissement de ses propriétés ; le second fut le serment constitutionnel ; et ces deux opérations tyranniques commencèrent la régénération.

Le serment cribla les prêtres, s'il est permis de s'exprimer ainsi. Tout ce qui l'a prêté, à quelques exceptions près, dont il est permis de ne pas s'occuper, s'est vu conduit par degrés dans l'abîme du crime et de l'opprobre : l'opinion n'a qu'une voix sur ces apostats.

Les prêtres, fidèles, recommandés à cette même opinion par un premier acte de fermeté, s'illustrèrent encore davantage par l'intrépidité avec laquelle ils surent braver les souffrances et la mort même pour la défense de leur foi. Le massacre des Carmes est comparable à tout ce que l'histoire ecclésiastique offre de plus beau dans ce genre.

La tyrannie qui les chassa de leur patrie par milliers, contre toute justice et toute pudeur, fut sans doute ce qu'on peut imaginer de plus révoltant ; mais sur ce point, comme sur tous les autres, les crimes des tyrans de la France devenoient les instrumens de la Providence.

Il falloit probablement que les prêtres français fussent montrés aux nations étrangères ; ils ont vécu parmi des nations protestantes, et ce rapprochement a beaucoup diminué les haines et les préjugés. L'émigration considérable du clergé, et particulièrement des évêques français, en Angleterre, me paroît surtout une époque remarquable. Sûrement, on aura prononcé des paroles de paix! sûrement, on aura formé des projets de rapprochemens pendant cette réunion extraordinaire !

Quand on n'auroit fait que désirer ensemble, ce seroit beaucoup. Si jamais les chrétiens se rapprochent, comme tout les y invite, il semble que la motion doit partir de l'église d'Angleterre. Le presbytérianisme fut une œuvre française, et par conséquent une œuvre exagérée. Nous sommes trop éloignés des sectateurs d'un culte trop peu substantiel ; il n'y a pas moyen de nous entendre. Mais l'église anglicane, qui nous touche d'une main, touche de l'autre ceux que nous ne pouvons toucher ; et quoique, sous un certain point de vue, elle soit en butte aux coups des deux partis, et qu'elle présente le spectacle un peu ridicule d'un révolté qui prêche l'obéissance, cependant elle est très-précieuse sous d'autres aspects, et peut être considérée comme un de ces intermèdes chimiques , capables de rapprocher les élémens inassociables de leur nature.

Les biens du clergé étant dissipés, aucun motif méprisable ne peut de long-temps lui donner de nouveaux membres ; en sorte que toutes les circonstances concourent à relever ce corps. Il y a lieu de croire, d'ailleurs, que la contemplation de l'oeuvre dont il paroît chargé, lui donnera ce degré d'exaltation qui élève l'homme au dessus de lui-même, et le met en état de produire de grandes choses.

Joignez à ces circonstances la fermentation des esprits en certaines contrées de l'Europe, les idées exaltées de quelques hommes remarquables, et cette espèce d'inquiétude qui affecte les caractères religieux, surtout dans les pays protestans, et les pousse dans des routes extraordinaires.

Voyez en même temps l'orage qui gronde sur l'Italie ; Rome menacée en même temps que Genève par la puissance qui ne veut point de culte, et la suprématie nationale de la religion abolie en Hollande par un décret de la convention nationale. Si la Providence efface, sans doute c'est pour écrire.

J'observe de plus, que lorsque de grandes croyances se sont établies dans le monde, elles ont été favorisées par de grandes conquêtes, par la formation de grandes souverainetés : on en voit la raison.

Enfin, que doit-il arriver, à l'époque où nous vivons, de ces combinaisons extraordinaires qui ont trompé toute la prudence humaine ? En vérité, on seroit tenté de croire que la révolution politique n'est qu'un objet secondaire du grand plan qui, se déroule devant nous avec une majesté terrible.

J'ai parlé, en commençant, de cette magistrature que la France exerce sur le reste de l'Europe. La Providence, qui proportionne toujours les moyens à la fin, et qui donne aux nations, comme aux individus, les organes nécessaires à l'accomplissement de leur destination, a précisément donné à la nation française deux instrumens, et, pour ainsi dire, deux bras, avec lesquels elle remue le monde, sa langue et l'esprit de prosélytisme qui forme l'essence de son caractère; en sorte qu'elle a constamment le besoin et le pouvoir d'influencer les hommes.

La puissance, j'ai presque dit la monarchie de la langue française, est visible : on peut, tout au plus, faire semblant d'en douter.

Quant à l'esprit de prosélytisme, il est connu comme le soleil ; depuis la marchande de modes jusqu'au philosophe, c'est la partie saillante du caractère national.

Ce prosélytisme passe communément pour un ridicule, et réellement il mérite souvent ce nom, surtout par les formes ; dans le fond cependant, c'est une fonction.

Or, c'est une loi éternelle du monde moral, que toute fonction produit un devoir. L'église gallicane étoit une pierre angulaire de l'édifice catholique, ou, pour mieux dire, chrétien; car, dans le vrai, il n'y a qu'un édifice. Les églises ennemies de l'église universelle ne subsistent cependant que par celle-ci, quoique peut-être elles s'en doutent peu, semblables à ces plantes parasites, à ces guis stériles qui ne vivent que de la substance de l'arbre qui les supportent, et qu'ils appauvrissent.

De là vient que la réaction entre les puissances opposées, étant toujours égale à l'action, les plus grands efforts de la déesse Raison contre le christianisme se sont faits en France : l'ennemi attaquait la citadelle.

Le clergé de France ne doit donc point s'endormir ; il a mille raisons de croire qu'il est appelé à une grande mission; et les mêmes conjectures qui lui laissent apercevoir pourquoi il a souffert, lui permettent aussi de se croire destiné à une oeuvre essentielle.

En un mot, s'il ne se fait pas une révolution morale en Europe ; si l'esprit religieux n'est pas renforcé dans cette partie du monde, le lien social est dissous. On ne peut rien deviner, et il faut s'attendre à tout. Mais s'il se fait un changement heureux sur ce point, ou il n'y a plus d'analogie, plus d'induction, plus d'art de conjecturer, ou c'est la France qui est appelée à le produire.

C'est surtout, ce qui me fait penser que la révolution française est une grande époque, et que ses suites, dans tous les genres, se feront sentir bien au delà du temps de son explosion et des limites de son foyer.

Si on l'envisage dans ses rapports politiques, on se confirme dans la même opinion.

Combien les puissances de l'Europe se sont trompées sur la France! combien elles ont médité de choses vaines! O vous qui vous croyez indépendans, parce que vous n'avez point de juges sur la terre! ne dites jamais : Cela me convient ; DISCITE JUSTITIAM MONITI ! Quelle main, tout à la fois sévère et paternelle, écrasoit la France de tous les fléaux imaginables, et soutenoit l'empire par des moyens surnaturels, en tournant tous les efforts de ses ennemis contre eux-mêmes ?

Qu'on ne vienne point nous parler des assignats, de la force du nombre, etc., car la possibilité des assignats et de la force du nombre est précisément hors de la nature. D'ailleurs, ce n'est ni par le papier-monnoie, ni par l'avantage du nombre, que les vents conduisent les vaisseaux des Français, et repoussent ceux de leurs ennemis ; que l'hiver leur fait des ponts de glace au moment où ils en ont besoin ; que les souverains qui les gênent meurent à point nommé ; qu'ils envahissent l'Italie sans canons, et que des phalanges, réputées les plus braves de l'univers, jettent les armes à égalité de nombre, et passent sous le joug.

Lisez les belles réflexions de M. Dumas sur la guerre actuelle ; vous y verrez parfaitement pourquoi, mais point du tout comment elle a pris le caractère que nous voyons. Il faut toujours remonter au comité de salut public, qui fut un miracle, et dont l'esprit gagne encore les batailles.

Enfin, le châtiment des Français sort de toutes les règles ordinaires, et la protection accordée à la France en sort aussi : mais ces deux prodiges réunis se multiplient l'un par l'autre, et présentent un des spectacles les plus étonnans que l'oeil humain ait jamais contemplé.

A mesure que les évènemens se déploieront, on verra d'autres raisons et des rapports plus admirables. Je ne vois, d'ailleurs, qu'une partie de ceux qu'une vue plus perçante pourroit découvrir dès ce moment.

L'horrible effusion du sang humain, occasionée par cette grande commotion , est un moyen terrible; cependant c'est un moyen autant qu'une punition , et il peut donner lieu à des réflexions intéressantes.

 



[1] Grotius : De Jure belli ac pacis Epist. ad Ludovicum 

 

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CHAPITRE II.

 

 

 

De Maistre 17

1er EXTRAIT.

CONJECTURES SUR LES VOIES DE LA PROVIDENCE DANS

LA RÉVOLUTIONFRANÇAISE.

 

 

«CHAQUE nation, comme chaque individu, a reçu une mission qu'elle doit remplir. La France exerce sur l'Europe une véritable magistrature, qu'il seroit inutile de contester, dont elle a abusé de la manière la plus coupable. Elle étoit surtout à la tête du système religieux, et ce n'est pas sans raison que son Roi s'appeloit très-chrétien : Bossuet n'a rien dit de trop sur ce point. Or, comme elle s'est servie de son influence pour contredire sa vocation et démoraliser l'Europe, il ne faut pas être étonné qu'elle y soit ramenée par des moyens terribles.

Depuis long-temps on n'avoit vu une punition aussi effrayante, infligée à un aussi grand nombre de coupables. Il y a des innocens, sans doute, parmi les malheureux, mais il y en a bien moins qu'on ne l'imagine communément.

Tous ceux qui ont travaillé à affranchir le peuple de sa croyance religieuse ; tous ceux qui ont opposé des sophismes métaphysiques aux lois de la propriété; tous ceux qui ont dit : Frappez, pourvu que nous y gagnions ; tous ceux qui ont touché aux lois fondamentales de l'état ; tous ceux qui ont conseillé, approuvé, favorisé les mesures violentes employées contre le Roi, etc. ; tous ceux-là ont voulu la révolution , et tous ceux qui l'ont voulue en ont été très-justement les victimes, même suivant nos vues bornées.

On gémit de voir des savans illustres tomber sous la hache de Robespierre. On ne saurait humainement les regretter trop ; mais la justice divine n'a pas le moindre respect pour les géomètres ou les physiciens. Trop de savans français furent les principaux auteurs de la révolution ; trop de savans français l'aimèrent et la favorisèrent, tant qu'elle n'abattit, comme le bâton de Tarqui, que les têtes dominantes.

Ils disoient comme tant d'autres : Il est impossible qu'une grande révolution s'opère sans amener des malheurs. Mais lorsqu'un philosophe se console de ces malheurs en vue des résultats ; lorsqu'il dit dans son coeur : Passe pour cent mille meurtres, pourvu que nous soyons libres ; si la Providence lui répond : J'accepte ton approbation, mais tu feras nombre, où est l'injustice? Jugerions-nous autrement dans nos tribunaux ?

Les détails seroient odieux; mais qu'il est peu de Français, parmi ceux qu'on appelle victimes innocentes de la révolution, à qui leur conscience n'ait pu dire : Alors, de vos erreurs voyant les tristes fruits, Reconnoissez les coups que vous avez conduits.

Nos idées sur le bien et le mal, sur l'innocent et le coupable, sont trop souvent altérées par nos préjugés. Nous déclarons coupables et infâmes deux hommes qui se battent avec un fer long de trois pouces ; mais si le fer a trois pieds, le combat devient honorable. Nous flétrissons celui qui vole un centime dans la poche de son ami ; s'il ne lui prend que sa femme, ce n'est rien. Tous les crimes brillans qui supposent un développement de qualités grandes ou aimables ; tous ceux surtout qui sont honorés par le succès, nous les pardonnons, si même nous n'en faisons pas des vertus ; tandis que les qualités brillantes qui environnent le coupable, le noircissent aux yeux de la véritable justice, pour qui le plus grand crime est l'abus de ses dons.

Chaque homme a certains devoirs à remplir, et l'étendue de ses devoirs est relative à sa position civile et à l'étendue de ses moyens.

Il s'en faut de beaucoup que la même action soit également criminelle de la part de deux hommes donnés. Pour ne pas sortir de notre objet, tel acte qui ne fut qu'une erreur ou un trait de folie de la part d'un homme obscur, revêtu brusquement d'un pouvoir illimité pouvoit être un forfait de la part d'un évêque ou d'un duc et pair.

Enfin il est des actions excusables, louables même suivant les vues humaines, et qui sont dans le fond infiniment criminelles. Si l'on nous dit, par exemple : J'ai embrassé de bonne foi la révolution française, par un amour pur de liberté et de ma patrie ; j'ai cru en mon âme et conscience qu'elle amèneroit la réforme des abus et le bonheur public ; nous n'avons rien à répondre. Mais l'oeil, pour qui tous les cœurs sont diaphanes, voit la fibre coupable; il découvre dans une brouillerie ridicule, dans un petit froissement de l'orgueil, dans une passion basse ou criminelle, le premier mobile de ces résolutions qu'on voudroit illustrer aux yeux des hommes ; et pour lui le mensonge de l'hypocrisie greffée sur la trahison est un crime de plus. Mais parlons de la nation en général.

Un des plus grands crimes qu'on puisse commettre, c'est sans doute l'attentat contre la souveraineté, nul n'ayant des suites plus terribles.

Si la souveraineté réside sur une tête, et que cette tête tombe victime de l'attentat, Je crime augmente d'atrocité. Mais si ce souverain n'a mérité son sort par aucun crime, si ses vertus même ont armé contre lui la main des coupables, le crime n'a plus de nom. A ces traits on reconnoît la mort de Louis XVI ; mais ce qu'il est important de remarquer ; c'est que jamais un plus grand crime n'eut plus de complices. La mort de Charles I.er en eut bien moins, et cependant il étoit possible de lui faire des reproches que Louis XVI ne mérita point. Cependant on lui donna des preuves de l'intérêt le plus tendre et le plus courageux ; le bourreau même, qui ne faisoit qu'obéir, n'osa pas se faire connoître. En France, Louis XVI marcha à la mort au milieu de 60,000 hommes armés, qui n'eurent pas un coup de fusil pour Santerre : pas une voix ne s'éleva pour l'infortuné monarque, et les provinces furent aussi muettes que la capitale. On se seroit exposé, disoit-on. Français ! si vous trouvez cette raison bonne, ne parlez pas tant, de votre courage, ou convenez que vous l'employez bien mal.

L'indifférence de l'armée ne fut pas moins remarquable. Elle servit les bourreaux de Louis XVI bien mieux qu'elle ne l'avoit servi lui-même, car elle l'avoit trahi. On ne vit pas de sa part le plus léger témoignage de mécontentement.

Enfin, jamais un plus grand crime n'appartint à la vérité avec une foule de gradations) à un plus grand nombre de coupables.

Il faut encore faire une observation importante ; c'est que tout attentat commis contre la souveraineté, au nom de la nation, est toujours plus ou moins un crime national ; car c'est toujours plus ou moins la faute de la nation, si un nombre quelconque de factieux s'est mis en état de commettre le crime en son nom. Ainsi, tous les Français sans doute n'ont pas voulu la mort de Louis XVI ; mais l'immense majorité du peuple a voulu, pendant plus de deux ans, toutes les folies, toutes les injustices, tous les attentats qui amenèrent la catastrophe du 21 janvier.

Or, tous les crimes nationaux contre la souveraineté sont punis sans délai et d'une manière terrible; c'est une loi qui n'a jamais souffert d'exception. Peu de jours après l'exécution de Louis XVI, quelqu'un écrivoit dans le Mercure universel : Peut-être il n'eût pas fallu en venir là ; mais puisque nos législateurs ont pris l'évènement sur leur responsabilité, rallions-nous autour deux : éteignons toutes les haines, et qu'il n'en soit plus question. Fort bien : il eût fallu peut-être ne pas assassiner le Roi, mais puisque la chose est faite, n'en parlons plus, et soyons tous bons amis. O démence! Shakespeare en savoit un peu plus, lorsqu'il disoit : La vie de tout individu est précieuse pour lui; mais la vie de qui dépendent tant de vies, celle des souverains, est précieuse pour tous. Un crime fait-il disparaître la majesté royale ? à la place qu'elle occupoit il se forme un gouffre effroyable, et tout ce qui l'environne s'y précipite[1] . Chaque goutte du sang de Louis XVI en coûtera des torrens à la France ; quatre millions de Français, peut être, paieront de leurs têtes le grand crime national d'une insurrection antireligieuse et antisociale, couronnée par un régicide.

Où sont les premières gardes nationales, les premiers soldats, les premiers généraux qui prêtèrent serment à la nation ? Où sont les chefs, les idoles de cette première assemblée si coupable, pour qui l'épithète de constituante sera une épigramme éternelle ? Où est Mirabeau? où est Bailli avec son beau jour? où est Thouret qui inventa le mot exproprier ? où est Osselin , le rapporteur de la première loi qui proscrivit les émigrés? On nommeroit par milliers les instrumens actifs de la révolution, qui ont péri d'une mort violente.

C'est encore ici où nous pouvons admirer l'ordre dans le désordre ; car il demeure évident, pour peu qu'on y réfléchisse, que les grands coupables de la révolution ne pouvoient tomber que sous les coups de leurs complices.

Si la force seule avoit opéré ce qu'on appelle la contre-révolution, et replacé le Roi sur le trône, il n'y auroit eu aucun moyen de faire justice. Le plus grand malheur qui pût arriver à un homme délicat, ce seroit d'avoir à juger l'assassin de son père, de son parent, de son ami, ou seulement l'usurpateur de ses biens.

Or, c'est précisément ce qui seroit arrivé dans le cas d'une contre-révolution, telle qu'on l'entendoit ; car les juges supérieurs , par la nature seule des choses, auroient presque tous appartenu à la classe offensée ; et la justice, lors même qu'elle n'auroit fait que punir, auroit eu l'air de se venger. D'ailleurs, l'autorité légitime garde toujours une certaine modération dans la punition des crimes qui ont une multitude de complices. Quand elle envoie cinq ou six coupables à la mort pour le même crime, c'est un massacre : si elle passe certaines bornes, elle devient odieuse. Enfin, les grands crimes exigent malheureusement de grands supplices ; et dans ce genre il est aisé de passer les bornes, lorsqu'il s'agit de crimes de lèse-majesté, et que la flatterie se fait bourreau.

L'humanité n'a point encore pardonné à l'ancienne législation française l'épouvantable supplice de Damiens[2]. Qu'auroient donc fait les magistrats français de trois ou quatre cents Damiens, et de tous les monstres qui couvroient la France ? Le glaive sacré de la justice seroit-il donc tombé sans relâche comme la guillotine de Robespierre ? Auroit-on convoqué à Paris tous les bourreaux du royaume et tous  les chevaux de l'artillerie, pour écarteler des hommes? Auroit-on fait dissoudre dans de vastes chaudières le plomb et la poix pour en arroser des membres déchirés par des tenailles rougies? D'ailleurs, comment caractériser les différens crimes ? comment graduer les supplices ? et surtout comment punir sans lois ? On auroit choisi, dira-t-on, quelques grands coupables, et tout le reste auroit obtenu grâce.

C'est précisément ce que la Providence ne vouloit pas. Comme elle peut tout ce qu'elle veut, elle ignore ces grâces produites par l'impuissance de punir. Il falloit que la grande épuration s'accomplît, et que les yeux fussent

frappés, il falloit que le métal français, dégagé de ses scories aigres et impures, parvînt plus net et plus malléable entre les mains du Roi futur. Sans doute la Providence n'a pas besoin de punir dans le temps pour justifier ses voies ; mais à cette époque elle se met à notre portée, et punit comme un tribunal humain.

Il y a eu des nations condamnées à mort au pied de la lettre, comme des individus coupables, et nous savons pourquoi[3]. S'il entroit dans les desseins de Dieu de nous révéler ses plans à l'égard de la révolution française, nous lirions le châtiment des Français, comme l'arrêt d'un parlement. — Mais que saurions-nous de plus? Ce châtiment n'est-il pas visible?

N'avons-nous pas vu la France déshonorée par plus de cent mille meurtres? le sol entier de ce beau royaume couvert d'échafauds ? et cette malheureuse terre abreuvée du sang de ses enfans par les massacres judiciaires, tandis que des tyrans inhumains le prodiguoient au dehors pour le soutien d'une guerre cruelle, soutenue pour leur propre intérêt? Jamais le despote le plus sanguinaire ne s'est joué de la vie des hommes avec tant d'insolence, et jamais peuple passif ne se présenta à la boucherie avec plus de complaisance. Le fer et le feu, le froid et la faim, les privations, les souffrances de toute espèce, rien ne le dégoûte de son supplice : tout ce qui est dévoué doit accomplir son sort : on ne verra point de désobéissance, jusqu'à ce que le jugement soit accompli.

Et cependant, dans cette guerre si cruelle, si désastreuse, que de points de vue intéressans! et comme on passe tour à tour de la tristesse à l'admiration ! Transportons-nous à l'époque la plus terrible de la révolution ; supposons que, sous le gouvernement de l'infernal comité, l'armée, par une métamorphose subite, devienne tout à coup royaliste : susposons qu'elle convoque de son côté ses assemblées primaires, et qu'elle nomme librement les hommes les plus éclairés et les plus estimables, pour lui tracer la route qu'elle doit tenir dans cette occasion difficile : supposons, enfin, qu'un de ces élus de l'armée se lève et dise : « Braves et fidèles guerriers , il est des circonstances où toute la sagesse humaine, se réduit à choisir entre différens maux. Il est dur, sans doute, de combattre pour le comité de salut public ; mais il y auroit quelque chose de plus fatal encore, ce seroit de tourner nos armes contre lui. A l'instant où l'armée se mêlera de la politique, l'état sera dissous ; et les ennemis de  la France, profitant de ce moment de dissolution, la pénétreront et la diviseront.

 « Ce n'est point pour ce moment que nous  devons agir, mais pour la suite des temps il s'agit surtout de maintenir l'intégrité de  la France, et nous ne le pouvons qu'en  combattant pour le gouvernement, quel  qu'il soit ; car de cette manière la France, malgré ses déchiremens intérieurs, conservera sa force militaire et son influence extérieure. A le bien prendre, ce n'est point pour le gouvernement que nous combattons, mais pour la France et pour le Roi futur, qui nous devra un empire plus grand, peut-être, que ne le trouva la révolution. C'est donc un devoir pour nous de vaincre la répugnance qui nous fait balancer. Nos contemporains peut-être calomnieront notre conduite, mais la postérité lui rendra justice. »

Cet homme auroit parlé en grand philosophe.

Eh bien ! cette hypothèse chimérique, l'armée l'a réalisée, sans savoir ce qu'elle faisoit ; et la terreur d'un côté, l'immoralité et l'extravagance de l'autre, ont fait précisément ce qu'une sagesse consommée et presque prophétique auroit dicté à l'armée.

Qu'on y réfléchisse bien, on verra que le mouvement révolutionnaire une fois établi, la France et la monarchie ne pouvoient être sauvées que par le jacobinisme...

 

A suivre.



[1] Hamlet, acte 3, scène 8.

[2] Avertere omnes à tanta foeditate spectaculi oculos. Primum ultimumque illud supplicium apud Romanos exempli parùm memoris legum humanarum fuit. Tit. Liv. I. ub , de suppl. Mettii.

[3] Levit. XVIII, 21 et seq. XX, 23. — Deutero20 nom. XVIII, 9 et seq. — I. Reg. XV, 24.— IV, Reg. XVII, 7 et seq. et XXI; 2,. — Herodot. lib. II. § 46, et la note de M. Larcher sur cet endroit.

 

 

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #EN FAVEUR DE LA MONARCHIE

CONSIDERATIONS


SUR LA FRANCE


PAR


 M. LE COMTE JPH.DE MAISTRE,

 Pairie


CHAPITRE PREMIER.


DES RÉVOLUTIONS.

 

Nous sommes tous attachés au trône de l'Etre Suprême par une chaîne souple, qui nous retient sans nous asservir.

Ce qu'il y a de plus admirable dans l'ordre universel des choses, c'est l'action des êtres libres sous la main divine. Librement esclaves ils opèrent tout à la fois volontairement et nécessairement : ils font réellement ce qu'ils veulent, mais sans pouvoir déranger les plans généraux. Chacun de ces êtres occupe le centre d'une sphère d'activité dont le diamètre varie au gré de l'éternel géomètre, qui sait étendre, restreindre, arrêter ou diriger la volonté, sans altérer sa nature.

Dans les ouvrages de l'homme, tout est pauvre comme l'auteur ; les vues sont restreintes, les moyens roides, les ressorts inflexibles, les mouvemens pénibles, et les résultats monotones. Dans les ouvrages divins, les richesses de l'infini se montrent à découvert jusque dans le moindre élément ; sa puissance opère en se jouant : dans ses mains tout est souple, rien ne lui résiste ; pour elle tout est moyen, même l'obstacle : et les irrégularités produites par l'opération des agens libres, viennent se ranger dans l'ordre général.

Si l'on imagine une montre dont tous les ressorts varieroient continuellement de force, de poids, de dimension, de forme et de position : et qui montreroit cependant l'heure invariablement, on se formera quelque idée de l'action des êtres libres relativement aux plans du Créateur.

Dans le monde politique et moral, comme dans le monde physique, il y a un ordre commun, et il y a des exceptions à cet ordre.

Communément nous voyons une suite d'effets produits par les mêmes causes ; mais à certaines époques, nous voyons des actions suspendues, des causes paralysées et des effets nouveaux.

Le miracle est un effet produit par une cause divine ou surhumaine, qui suspend ou contredit une cause ordinaire. Que dans le cœur de l'hiver, un homme commande à un arbre, devant mille témoins, de se couvrir subitement de feuilles et de fruits, et que l'arbre obéisse, tout le monde criera au miracle et s'inclinera devant le thaumaturge. Mais la révolution française, et tout ce qui se passe en Europe dans ce moment, est tout aussi merveilleux, dans son genre, que la fructification instantanée d'un arbre au mois de janvier: cependant les hommes, au lieu d'admirer, regardent ailleurs ou déraisonnent.

Dans l'ordre physique, où l'homme n'entre point comme cause, il veut bien admirer ce qu'il ne comprend pas; mais dans la sphère de son activité, où il sent qu'il est cause libre, son orgueil le porte aisément à voirie désordre partout où son action est suspendue ou dérangée.

Certaines mesures qui sont au pouvoir de l'homme, produisent régulièrement certains effets dans le cours ordinaire des choses ; s'il manque son but, il sait pourquoi, ou croit le savoir; il connoît les obstacles, il les apprécie, et rien ne l'étonne.

Mais dans les temps de révolutions, la chaîne qui lie l'homme se raccourcit brusquement, son action diminué, et ses moyens le trompent.

Alors entraîné par une force inconnue, il se dépite contre elle, et au lieu de baiser la main qui le serre, il la méconnoît ou l'insulte.

Je n'y comprends rien, c'est le grand mot du jour. Ce mot est très-sensé, s'il nous ramène à la cause première qui donne dans ce moment un si grand spectacle aux hommes : c'est une sottise, s'il n'exprime qu'un dépit ou un abattement stérile.

« Comment donc (s'écrie-t-on de tous » côtés)? les hommes les plus coupables de l'univers triomphent de l'univers ! Un régicide affreux a tout le succès que pouvoient en attendre ceux qui l'ont commis ! La monarchie est engourdie dans toute l'Europe ! Ses ennemis trouvent des alliés jusque sur les trônes ! Tout réussit aux méchans ! les projets les plus gigantesques s'exécutent de leur part sans difficulté, tandis que le bon parti est malheureux et ridicule dans tout ce qu'il entreprend ! L'opinion poursuit la fidélité dans toute l'Europe ! Les premiers hommes d'état se trompent invariablement ! les plus grands généraux sont humiliés ! etc. »

Sans doute, car la première condition d'une révolution décrétée, c'est que tout ce qui pouvoit la prévenir n'existe pas, et que rien ne réussisse à ceux qui veulent l'empêcher. Mais jamais l'ordre n'est plus visible, jamais la Providence n'est plus palpable, que lorsque l'action supérieure se substitue, à celle de l'homme et agit toute seule. C'est ce que nous voyons dans ce moment.

Ce qu'il y a de plus frappant dans la révolution française, c'est cette force entraînante qui courbe tous les obstacles. Son tourbillon emporte comme une paille légère tout ce que la force humaine a su lui opposer : personne n'a contrarié sa marche impunément. La pureté des motifs a pu illustrer l'obstacle, mais c'est tout ; et cette force jalouse, marchant invariablement à son but, rejette également Charette, Du mouriez et Drouet.

On a remarqué, avec grande raison, que la révolution française mène les hommes plus que les hommes ne la mènent. Cette observation est de la plus grande justesse ; et quoiqu'on puisse l'appliquer plus ou moins à toutes les grandes révolutions, cependant elle n'a jamais été plus frappante qu'à cette époque.

Les scélérats même qui paroissent conduire la révolution, n'y entrent que comme de simples instrumens ; et dès qu'ils ont la prétention de la dominer, ils tombent ignoblement.

Ceux qui ont établi la république, l'ont fait sans le vouloir et sans savoir ce qu'ils faisoient ; ils y ont été conduits par les évènemens : un projet antérieur n'auroit pas réussi.

Jamais Robespierre, Collot ou Barère, ne pensèrent à établir le gouvernement révolutionnaire et le régime de la terreur ; ils y furent conduits insensiblement par les circonstances, et jamais on ne reverra rien de pareil.

Ces hommes excessivement médiocres, exercèrent sur une nation coupable le plus affreux despotisme dont l'histoire fasse mention, et sûrement ils étoient les hommes du royaume les plus étonnés de leur puissance.

Mais au moment même où ces tyrans détestables eurent comblé la mesure de crimes nécessaire à cette phase de la révolution, un souffle les renversa. Ce pouvoir gigantesque, qui faisoit trembler la France et l'Europe, ne tint pas contre la première attaque ; et comme il ne devoit y avoir rien de grand, rien d'auguste dans une révolution toute criminelle, la Providence voulut que le premier coup fût porté par des septembriseurs , afin que la justice même fût infâme[1].

Souvent on s'est étonné que des hommes plus que médiocres aient mieux jugé la révolution française que des hommes du premier talent ; qu'ils y aient cru fortement, lorsque des politiques consommés n'y croyoient point

encore. C'est que cette persuasion étoit une des pièces de la révolution, qui ne pouvoit réussir que par l'étendue et l'énergie de l'esprit révolutionnaire, ou s'il est permis de s'exprimer ainsi, par la foi a la révolution. Ainsi, des hommes sans génie et sans connoissances ont fort bien conduit ce qu'ils appeloient le char révolutionnaire ; ils ont tout osé sans crainte de la contre-révolution ; ils ont toujours marché en avant, sans regarder derrière eux ; et tout leur a réussi ; parce qu'ils n'étoient que

les instrumens d'une force qui en savoit plus qu'eux. Ils n'ont pas fait de fautes dans leur carrière révolutionnaire, par la raison que l’Auteur de Vaucanson ne fit jamais de notes fausses.

Le torrent révolutionnaire a pris successivement différentes directions ; et les hommes les plus marquans dans la révolution n'ont acquis l'espèce de puissance et de célébrité qui pouvoit leur appartenir, qu'en suivant le cours du moment : dès qu'ils ont voulu le contrarier ou seulement s'en écarter en s'isolant, en travaillant trop pour eux, ils ont disparu de la scène.

Voyez ce Mirabeau qui a tant marqué dans la révolution : au fond, c'étoit le roi de la halle. Par les crimes qu'il a faits, et par ses livres qu'il a fait faire, il a secondé le mouvement populaire : il se mettoit à la suite d'une masse déjà mise en mouvement, et la poussoit dans le sens déterminé; son pouvoir ne s'étendit jamais plus loin : il partageoit avec un autre héros de la révolution le pouvoir d'agiter la multitude, sans avoir celui de la dominer, ce qui forme le véritable cachet de la médiocrité dans les troubles politiques. Des factieux moins brillans, et en effet plus habiles et plus puis sans que lui, se servoient de son influence pour leur profit. Il tonnoit à la tribune, et il étoit leur dupe. Il disoit en mourant, que s'il avoit

vécu, il auroit rassemblé les pièces éparses de la monarchie ; et lorsqu'il avoit voulu, dans le moment de sa plus grande influence, viser seulement au ministère, ses subalternes l'avoient repoussé comme un enfant.

Enfin , plus on examine les personnages en apparence les plus actifs de la révolution, et plus on trouve en eux quelque chose de passif et de mécanique. On ne sauroit trop le répéter, ce ne sont point les hommes qui mènent la révolution ; c'est la révolution qui emploie les hommes. On dit fort bien, quand on dit qu'elle va toute seule. Cette phrase signifie que jamais la Divinité ne s'étoit montrée d'une manière si claire dans aucun évènement humain. Si elle emploie les instrumens les plus vils, c'est qu'elle punit pour régénérer.

 

A suivre...



[1] (1) Par la même raison, l'honneur est déshonoré. Un journaliste (le Républicain) a dit avec beaucoup d'esprit et de justesse : « Je comprends fort bien comment on peut dépanthéoniser, Marat, mais je ne concevrai jamais comment on pourra dèmaratiser le Panthéon. » On s'est plaint de voir le corps de Turenne oublié dans le coin d'un muséum, à côté du squelette d'un animal : quelle imprudence! il y en avoit assez pour faire naître l'idée de jeter au Panthéon ces restes vénérables.

 

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