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L'Avènement du Grand Monarque

L'Avènement du Grand Monarque

Révéler la Mission divine et royale de la France à travers les textes anciens.

Publié le par Rhonan de Bar

VERSAILLES LES JARDINS.

Pierre de Nolhac.

LA PROMENADE DE VERSAILLES AU XXe SIÈCLE

Il n'est pas, à Versailles, de plus noble spectacle que celui qui s'offre des balcons de la Grande Galerie, ouverts sur les bassins du Parterre d'Eau. C'est la vue royale par excellence, celle qui suffirait à donner en quelques minutes une idée claire de la somptueuse création de Louis XIV.

Le visiteur est fatigué de son parcours à travers les trois étages de l'immense château. Il a rempli ses -yeux des décorations merveilleuses, des bois et des métaux finement travaillés, des mosaïques de marbre et des plafonds dorés. Il s'est ému dans les chambres royales aux souvenirs évoqués ; il s'est attardé dans les salles du Musée, vivantes des scènes et des portraits qui les animent. L'histoire et l'art des derniers siècles se sont révélés à lui dans ce qu'ils ont de plus français et de plus raffiné. Il est accablé de tant de grandeur et de magnificence, quand ses pas le ramènent en cette galerie fameuse, au centre de l'habitation, où viennent s'accumuler les plus rares ouvrages.

Les paysages qui s'encadrent en ces hautes fenêtres aux glaces étroites, que Venise envoyait au Grand Roi, apportent la surprise souhaitée, et l'artifice grandiose du palais y continue son enchantement.

Les fonds lointains, les horizons des collines boisées sont presque seuls purement naturels : les immenses pièces d'eau des Suisses et du Grand Canal peuvent sembler encore des lacs harmonieux, ramenés à la ligne symétrique par un travail à peine sensible ; mais, par degrés, en se rapprochant du Château, l'art se laisse voir, s'affirme et s'étale. Les gazons se découpent, les arbres se taillent, les eaux se concentrent en des margelles de marbre, les statues se multiplient. Autour de la maison royale, la nature est entièrement asservie ; tout y a été construit et manié de façon à ne plus laisser paraître que l'œuvre de l'homme.

La volonté d'un roi et le génie d'une époque ont fait d'un sol rebelle le plus riche jardin. Il faut un grand effort pour se rappeler qu'aucune partie des environs de Paris n'était plus sauvage et plus délaissée, quand Louis XIII y construisit un petit château et y établit un parc de chasse. Même après lui, ce n'était qu'un terrain boisé et marécageux, qui s'est transformé, sur le seul désir de Louis XIV, en ce brillant ensemble de plantations régulières, de bosquets, de pièces d'eau et de fontaines.

Les terrasses sont faites presque totalement de terres rapportées ; l'étroite butte primitive s'est élargie en proportions énormes pour asseoir le Château et ses abords. De chaque côté se découpent les parterres du Midi et du Nord, dessinant leurs arabesques, leurs rinceaux, leurs fleurs de lis.

Entre eux, devant la Galerie des Glaces, dorment deux larges nappes liquides, attendant que les gerbes rapides viennent, au signal voulu, en éveiller les vastes eaux. C'est ce qu'on appelle le Parterre d'Eau, désignation qui s'appliquait mieux à un état plus ancien de cette grande terrasse, où vraiment des courants d'eau, ingénieusement aménagés, formaient des dessins variés, semblables aux décors fleuris tracés par Le Nôtre; ils étaient entourés, d'ailleurs, de buis et de gazon.

Tout ce décor, riche en complications hydrauliques, s'est peu à peu simplifié en une conception plus belle.

Le Roi n'a voulu, sous les fenêtres de sa maison, pour en refléter l'harmonie, qu'un double et pur miroir qui n'en brisât point l'image. Sur le marbre qui les entoure, bientôt après se dressèrent de magnifiques groupes de bronze, exécutés en de grandes proportions, afin qu'on put en saisir la ligne des balcons de la Galerie.

Les deux nappes frissonnantes semblent répondre à celle du Canal, qui miroite dans le lointain. Autour d’elles, de tous côtés, à la descente des allées des parterres inférieurs, on aperçoit des vases chargés de fleurs et aussi de blanches statues qui semblent cheminer le long des charmilles.

Elles se détachent tantôt sur le ciel, tantôt sur les sombres verdures. On désire approcher et contempler de plus près ces formes harmonieuses, connaître le symbole qu'elles expriment et la pensée qu'elles réalisent. Et ne sont-elles pas comme les prêtresses du lieu, les gardiennes permanentes des jardins? Devant elles ont passé les générations disparues : elles ont vu la gloire des monarques, la grâce amoureuse des princesses ; les paniers de brocart et les habits brodés ont frôlé le marbre qui les porte ; elles assistèrent à l'heure du déclin et des tristesses; et c'est pourquoi, tout autour d'elles, l'atmosphère est comme chargée de souvenirs.

Elles sont pour nous encore bien autre chose que des témoins du passé. Les artistes de nos jours honorent les meilleures d'entre elles comme des chefs-d'œuvre; ils les contemplent et les étudient volontiers, quand il leur plaît de se rendre attentifs aux rêves et à la tradition de leurs aînés. Pourrions-nous faire mieux que de suivre leur exemple?

Si l'on songeait trop vite cependant que c'est un vaste Musée de la Sculpture française qui reste encore à parcourir en ces jardins, — une collection complète où tous les grands noms de deux siècles d'art incomparables sont représentés, — plus d'un promeneur sortant du Château hésiterait devant cette fatigue nouvelle. Mais l'enseignement qu'il en doit recueillir peut être pris dans le plaisir le plus reposant, dans la joie d'une belle journée, alors que les parfums montent des parterres fleuris et que l'air très pur vivifie l'attention et soutient la marche.

Après plusieurs heures passées dans les appartements, la promenade en ces jardins et ces bosquets, sans nous enlever du même milieu, est d'un charme apaisant et profond. Nous pouvons descendre sur la terrasse et visiter l'une après l'autre les œuvres qui s'harmonisent si bien avec l'architecture du parc et révèlent l'âme ingénue et magnifique de nos pères ; nous goûterons, en même temps, la fraîcheur des grands ombrages, que les années ont faits plus beaux.

La longue masse du Château se détache de partout, imposante et nette, sans qu'aucune plantation d'arbres en vienne interrompre les lignes. Vers l'aile du nord seulement, de hauts feuillages les rejoignent et semblent les prolonger. Mais l'édifice est entouré d'un espace immense, où toute la décoration reste basse et comme écrasée, afin de mieux faire valoir la construction majestueuse qui le domine et permettre de n'en perdre aucun détail.

Cette décoration fut difficile à exécuter, et, bien que l'idée principale n'ait guère varié, elle nécessita des tâtonnements et des remaniements multiples, dont les estampes anciennes gardent les traces. Louis XIV en aimait la pensée, et, pour réaliser son rêve, les recherches, les essais, les destructions ne le fatiguaient point. Après avoir changé trois fois l'aspect du Parterre d'Eau, il finit par être satisfait de celui qu'achevèrent ses architectes en l'année 1684.

Mais les courtisans, ceux surtout dont l'humeur fut de médire et qui restèrent mécontents par profession, se plaignaient de la nudité de ce grand espace et de l'incommodité du soleil à tous les abords du Château.

Entre toutes les critiques plus ou moins justifiées que provoquait Versailles, celle-ci passait pour la mieux fondée, et nous rappellerons Saint-Simon dénigrant les jardins, « dont la magnificence étonne, mais dont le plus léger usage rebute ». — « On n'y est conduit, ajoutait-il, dans la fraîcheur de l'ombre que par une vaste zone torride, au bout de laquelle il n'y a plus, où que ce soit, qu'à monter et à descendre. » Avec une humeur moins amère, nous souffrons aujourd'hui des mêmes inconvénients que les sujets du Grand Roi.

Et pourtant, ces chemins de sable, qui semblent trop larges à nos pas de flâneurs, étaient alors nécessaires pour le déploiement d'une cour somptueuse. De nos jours encore, on peut s'en rendre compte lorsqu'une fête officielle ou simplement le dimanche populaire des « Grandes Eaux » amène à Versailles une foule exceptionnelle de visiteurs. En dépit du léger ennui de nos premiers pas, n'hésitons point à nous engager dans l'espace aménagé devant le Château, entre les deux bassins, et allons contenter notre impatiente curiosité en face du couchant où fuit à l'horizon la perspective du Grand Canal.

A mesure que nous avançons, le Parterre de Latone se développe devant nous. En haut des marches qui y descendent, se dévoile brusquement l'élégante fontaine qui le nomme et que les yeux ne soupçonnaient pas, puisque, des balcons même de la Galerie des Glaces, elle ne se laissait point apercevoir.

Au centre du large parterre en fer à cheval, que bordent les ifs aux formes géométriques, est le charmant bassin, peuplé de figures de bronze doré, au milieu duquel s'élève, sur un massif en pyramide, le groupe de Balthazar Marsy, Latone et ses enfants. La mère d'Apollon et de Diane, à genoux et serrant son jeune fils, implore la justice de Jupiter, et le dieu change en grenouilles d'or, autour d'elles, les paysans de Lycie, coupables de lui avoir refusé assistance. La métamorphose continue dans les deux autres bassins du Parterre.

La place centrale accordée à un tel sujet, dans la décoration de Versailles, s'explique par l'idée mythologique qu'on retrouve aux points principaux du parc.

N'oublions pas que Latone est la mère d'Apollon, et que le dieu du Soleil est le symbole, la personnification céleste de Louis XIV. Tout au fond des jardins, au milieu de la perspective qu'on embrasse de ces degrés, c'est le motif du char d'Apollon qui répond à celui de Latone, et c'est à l'extrémité du Grand Canal qu'en certains jours de la belle saison le soleil se couche dans sa gloire.

À la cour du Grand Roi, chacun savait la signification de ces symboles; les artistes s'en inspiraient pour leurs compositions ; les madrigaux et les odes y multipliaient les allusions adulatrices; et La Fontaine nous conserve le sentiment des contemporains de Louis XIV, montrant le souverain, au lieu même où nous sommes placés, lorsqu'il vient contempler, à l'heure la plus belle, les admirables horizons de son domaine :

« Là, dans des chars dorés, le Prince avec sa cour.

Va goûter la fraîcheur sur le déclin du jour ;

L'un et l'autre soleil, unique en son espèce,

Etale aux regardants sa pompe et sa richesse.

 Phébus brille à l'envi du monarque françois;

On ne sait bien souvent à qui donner sa voix:

Tous deux sont pleins d'éclat et rayonnants de gloire ! »

Ces vers ne sont pas des meilleurs du poète, mais ils n'en demeurent pas moins fort instructifs et nous rappellent, dès le début de notre promenade, la pensée ordonnatrice de Versailles. Réjouissons nos yeux quelques instants de l'étendue du spectacle, du dessin harmonieux et double du parterre, de la blancheur des vases de marbre qui meublent les terrasses et que garnit une profusion de fleurs. A nos côtés, aux extrémités du large degré, se dressent deux vases de forme colossale, dont la proportion s'accorde avec les grands espaces dominés ici par le regard. Avec leur pied de marbre qui s'élance d'un cube de pierre, avec les hardies têtes de bélier qui forment les anses, et les souples couronnes de feuillage ornant le vaisseau, on les jugerait partout des œuvres admirables ; mais, en ce lieu, leur présence est significative, car le motif central offre précisément le « Soleil » de Louis XIV, le symbole fameux interprété suivant son désir, et qui est une tête triomphale auréolée de rayons.

(Fig 1) VASE DÉCORÉ DE SOLEILS. Marbre de Drouilli, au Parterre d'Eau.

(Fig 2) VASE DE LA PAIX. Marbre de .J.B.Tubi, sculpté en 1684 pour la terrasse devant le Château.

(Fig 3) LE VASE DE LA GUERRE. Marbre de Coysevox, sculpte en 1G84, pour la terrasse devant le Château.

(Fig 4) PLAN DES ABORDS DU CHATEAU. Tiré d'un album, daté de 1747, ayant appartenu au Roi Louis XV.

(Fig 5) LE PARTERRE DU MIDI. Dessiné par Le Nôtre et réalisé en 1684 (État actuel) (Dans le fond. l'Orangerie et la Pièce d’eau des Suisses).

(Fig 6) AMOUR SUR UN SPHINX. Groupe du Parterre du Midi Bronze fondu par Duval en 1670, d'après un modèle de Jacques Sarrazin; marbre de Lerambert.

(Fig 7) AMOUR SUR UN SPHINX. Groupe du Parterre du Midi Bronze fondu par Duval en 1670, d'après un modèle de Jacques Sarrazin; marbre de. Lerambert

(Fig 8) L'ARIANE DU VATICAN. Parterre du Midi. Marbre copié par Corneille Van Clève.

(Fig 9) VUE DU PARTERRE D'EAU. Après 1690 Détail d'une peinture de Jean Cotelle (Au premier plan, les suivantes de Vénus la regardent s'élever au ciel).

 

LES JARDINS DE VERSAILLES. PIERRE DE NOLHAC.LES JARDINS DE VERSAILLES. PIERRE DE NOLHAC.LES JARDINS DE VERSAILLES. PIERRE DE NOLHAC.
LES JARDINS DE VERSAILLES. PIERRE DE NOLHAC.LES JARDINS DE VERSAILLES. PIERRE DE NOLHAC.LES JARDINS DE VERSAILLES. PIERRE DE NOLHAC.
LES JARDINS DE VERSAILLES. PIERRE DE NOLHAC.LES JARDINS DE VERSAILLES. PIERRE DE NOLHAC.LES JARDINS DE VERSAILLES. PIERRE DE NOLHAC.

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #CHÂTEAUX DE FRANCE.

LES JARDINS DE VERSAILLES

Pierre de Nolhac.

Avec ses souvenirs impérissables, son décor royal encore debout, avec son château, ses terrasses, ses marbres et ses fontaines, Versailles n'est qu'une harmonie. Tout s'y présente dans l'unité majestueuse d'une œuvre d'art accomplie; la construction, l'ornementation, le détail le plus modeste et l'ensemble le plus grandiose, tout obéit à la même pensée, la réalise, l'exalte et l'impose.

L'enchantement d'un passé, que cette forte conception révèle, saisit l'imagination dès que les grilles des jardins sont franchies. Pour que l'impression soit complète et ineffaçable, on devrait choisir, pour cette visite, un jour de solitude, au moment du printemps, alors que lès parterres de Le Nôtre se rajeunissent par la profusion des fleurs nouvelles, ou plutôt vers la fin de l'automne, quand, dans les allées désertes, les pas soulèvent avec les feuilles mortes une jonchée de souvenirs.

Au déclin de la saison, la maison de nos rois, alors abandonnée des foules, prend une force d'évocation plus souveraine, et les coulées d'or et de cuivre qui chamarrent les hauts feuillages s'accordent avec le rappel des splendeurs d'autrefois. L'âme la moins ornée, la pensée la moins vive est émue par la puissance d'un tel décor de tristesse et de beauté. Car ce n'est point en vain que ce parc de novembre, en sa somptuosité désolée, célèbre chaque année une commémoration magnifique de la royauté.

L'illusion devient maîtresse en ce lieu de fastueuse mélancolie ; on y sent revivre ceux qui l'animèrent, personnages de gloire, de noblesse, d'intrigue et d'amour; et c'est là surtout qu'on arrive à comprendre l'esprit de la monarchie française, dont ils furent l'orgueil, la parure ou le soutien. Versailles donnera des sensations plus profondes et plus rares à qui cherchera à le mieux connaître, à qui consentira à y vivre quelque temps, pour en pénétrer peu à peu le lent secret.

L'homme de loisir avisé, qui a pu réaliser ce rêve, nous dira comment le charme opère, comment il le subit tout d'abord, puis le goûte davantage à mesure qu'il le sent plus familier, et enfin comment il s'y livre avec un enthousiasme reconnaissant. Ce n'est pas qu'il y ait en cette ville une plus riche accumulation de souvenirs historiques qu'en tel autre lieu illustre; mais l'œuvre qui les con centre et les fait revivre dispose d'une force vraiment évocatrice, parce qu'elle ne disperse point l'émotion. Bien que l'art de Versailles soit un des plus vastes et des plus variés, toutes ses manifestations s'assemblent et se juxtaposent suivant les mêmes règles interprétées par des maîtres divers; elles obéissent aux lois d'équilibre et de noblesse qui sont les lois même de ce génie français, dont elles offrent une des parfaites images.

La création de Louis XIV, à peine retouchée et ornée par le XVIIIe siècle, et dont le siècle dernier n'a altéré que des détails, est sous nos yeux encore presque intacte et presque vivante.

Sous l'incantation de la pensée, aisément ressuscitent les scènes d'autrefois. L'escalier de Mansart nous conduit au seuil des appartements du Grand Roi ; voici l'antichambre de l'Œil-de Bœuf ; qui semble pleine encore de la rumeur des courtisans, du mouvement d'une cour impatiente de plaire au maître. Traversons la Chambre de parade, qui fut comme le centre de la monarchie et où mourut celui qui, par l'éclat unique de sa fortune, avait ébloui le monde. En suivant la Grande Galerie et les appartements de marbre et d'or, nous arrivons à la Chapelle où se célébrèrent les unions royales, les mariages princiers, les baptêmes des dauphins et aussi les pompeuses funérailles. De l'autre côté du Château, nous parcourons les appartements de la Reine et la chambre somptueuse où, pendant trois règnes, naquirent les Enfants de France. Et dans l'intimité des cours intérieures, inconnues du public d'aujourd'hui comme de celui de jadis, que de cabinets, de pièces secrètes, de passages et de réduits aux boiseries merveilleuses, où les reines devinrent de simples femmes, où Louis XV et Louis XVI se livrèrent à leurs divertissements, à leurs plaisirs si différents, où toutes les anecdotes de l'ancien régime prennent leur explication, pour qui sait patiemment identifier les emplacements et préciser les lieux.

Et maintenant que nous descendons dans les Jardins, il faut peu d'effort pour reprendre les promenades royales, se figurer qu'on suit Louis XIV, Monseigneur, Madame la duchesse de Bourgogne, alors que la longue file des « roulettes » se déroule LA REINE MARIE LECZINSKA Peinture de J. -B. Vanloo sur les pentes de Latone et sur les allées du Tapis Vert, pendant que les eaux glorieuses et délivrées jettent, sur les margelles de marbre, leur pluie jaillissante.

S'il est tel coin retire du parc de Versailles où le goût du temps de Louis XVI a fait quelques transformations « à l'anglaise », si l'on y revoit surtout les dames de Marie-Antoinette, avec les chapeaux de bergères et les robes de linon, Versailles garde avant tout la marque de son créateur dans les lignes intactes du Grand Siècle.

Les marbres et les bronzes sont encore à la place que leur désigna Charles Le Brun, où les ont vus Racine et Boileau ; les eaux ont perdu peu de chose de ces effets singuliers dont s'enchanta Madame de Sévigné ; les blanches marches, où grandissent çà et là, d'année en année, les taches roses, sont encore celles que balayait la traîne de Madame de Montespan, conduisant la promenade de la Cour.

Ces degrés, ces pièces liquides, ces parterres, ces larges perspectives ouvertes sur la plaine lointaine ou sur les bois de la colline, ce décor de fleurs, d'eau et de pierre, cet enchantement du regard et de la pensée, c'est encore l'œuvre ancienne qui rappelle à la postérité, autour du Versailles de Mansart, le nom de Le Nôtre. Dédaigné comme une grandeur morte, oublié longtemps par ceux-là même qui eussent dû en tenir le respect éveillé, méprisé aussi par tant d'artistes français déracinés de leur tradition, Versailles a repris, depuis peu d'années, la place d'exception et de gloire qu'à d'autres titres les siècles monarchiques lui avaient conférée.

Des peintres et des sculpteurs modernes s'intéressent passionnément à ce qu'il peut donner d'inspiration, de motifs et de modèles; des poètes, émus par la grâce fanée du parc endormi, célèbrent le charme de ses quatre saisons; un public toujours renouvelé de visiteurs proclame à voix haute l'admiration de ses découvertes, tandis qu'une petite église de dévots plus discrets sait à quels jours et à quelles heures célébrer le mieux son culte paisible.

Nous mesurons aujourd'hui, après l'avoir trop méconnu, ce qui manquerait au patrimoine de la nation et au témoignage de son génie, si Versailles eût été détruit. Ô Palais, horizon suprême des terrasses! Un peu de vos beautés coule dans notre sang.

Ainsi parlent, avec Albert Samain, tous ceux des nôtres qui expriment ou dirigent la sensibilité contemporaine. L'impertinence des vers d'Alfred de Musset sur « l'ennuyeux parc de Versailles » nous choque moins que son inintelligence, ne nous attriste; car il n'est pas de beauté plus émouvante que celle de ces architectures, où se composent avec tant d'harmonie les jeux de la lumière, de la verdure et des eaux. Nous y associons la sculpture qui les décore et qui représente, en sa maturité, cet art qui fut toujours un art de France. La convention pompeuse de la peinture de l'époque, l'esthétique impérieuse et tout italienne du grand ordonnateur Le Brun, n'ont eu presque nulle prise sur la robuste originalité de nos sculpteurs. Soumis aux nécessités d'un ensemble décoratif, ils ont su garder dans l'exécution les qualités de leur race et faire passer en leurs nobles figures souplesse et vérité. A ces vieux maîtres, prodigues de chefs-d'œuvre et pour lesquels nous avons été si ingrats, ce livre voudrait avant tout rendre hommage.

Telles sont les leçons faciles et fortes que donne Versailles. A quelques pas de Paris, la ville la plus agitée et la plus bruyante, les grands ombrages ouvrent un refuge de silence et de recueillement.

C'est un abri pour les amoureux du rêve et aussi un lieu d'élection pour les chercheurs de beauté. Celui qui a une fois pénétré Versailles ne se lasse donc pas d'y revenir. C'est un ensemble incomparable qu'offrent, sans jamais l'épuiser, à la joie de son esprit, au plaisir de ses yeux, ce château qui, par sa structure même, est l'image éloquente de la monarchie; ces jardins qu'une volonté singulièrement forte a fait surgir du terrain le plus ingrat ; ce parc, aux lointaines percées, où semble sonner encore l'hallali des chasses royales, et ces larges surfaces d'eau vivante qui reflètent, depuis deux siècles et demi, le ciel changeant et léger de l'Ile-de-France.

(Fig 1) LE ROI LOUIS XIV. Peinture de Charles Le Brun (1619-1690)

(Fig 2) NYMPHE ET AMOUR, par Philippe Magnier. Groupe de bronze, au Parterre d'Eau, fondu par les frères Keller, en 1690.

(Fig 3) LOUIS XIV EN PROMENADE DANS LES JARDINS DE VERSAILLES Détail d’un tableau de P.-D. Martin, représentant la fontaine de l’Obélisque.

(Fig 4) LE BOSQUET DU THÉÂTRE D’EAU, aujourd'hui détruit. Estampe de J.Rigaud. PLAN DU BOSQUET DU THÉÂTRE D’EAU. Tiré d’un album ayant appartenu au Roi Louis XIV.

(Fig 5) ANDRÉ LE NOTRE, ARCHITECTE DU ROI (1613-1700) Peinture de Carlo Maratta.

(Fig 6) NEPTUNE ET AMPHITRITE Groupe de plomb du Bassin de Neptune, exécuté par Sigisbert Adam en 1740.

(Fig 7) LA REINE MARIE LECZINSKA. Peinture de J.-B. Vanloo.

(Fig 8) FONTAINE DE DIANE. Groupe d'animaux de bronze, par Van Clive

(Fig 9) LA REINE MARIE-ANTOINETTE ET LOUIS XVI EN PROMENADE DANS LES JARDINS DE VERSAILLES. Détail d'une peinture de Hubert Robert.

(Fig 10) PROJET POUR UNE FONTAINE DE PLOMB (AUJOURD'HUI DÉTRUITE) DU BOSQUET DU THÉATRE D'EAU.  Dessin de Charles Le Brun.

 

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Publié le par Rhonan de Bar

LA CITÉ DE  CARCASSONNE.  EUGÈNE-EMMANUEL VIOLLET LE DUC.

HISTORIQUE

DESCRIPTION DES DÉFENSES DE LA CITÉ...(Fin)

 

...Nous ne devons pas passer sous silence un fait très curieux touchant l'histoire de la construction. La plupart des portes et fenêtres des tours du château, du côté de la cour, sont couronnées par des linteaux en béton. Ces pierres factices ont beaucoup mieux résisté aux agents atmosphériques que les pierres de grès; elles sont composées d'un mortier parfaitement dur, mêlé de cailloux concassés de la grosseur d'un œuf, et ont dû être façonnées dans des caisses de bois. Après avoir observé en place quelques-uns de ces linteaux, mon attention ayant été éveillée, j'ai retrouvé une assez grande quantité de ces blocs de béton dans les restaurations extérieures des murailles des Visigoths entreprises au XIIe siècle. Il semblerait que les constructeurs de cette dernière époque, lorsqu'ils avaient besoin de matériaux résistants d'une grande dimension relative, aient employé ce procédé qui leur a parfaitement réussi; car aucun de ces linteaux ne s'est brisé, comme il arriva fréquemment aux linteaux de pierre.

Après avoir franchi la porte du château, on entre dans une cour spacieuse, entourée aujourd'hui de constructions modernes qui ont été accolées aux courtines et tours. Ces constructions ont été élevées sur l'emplacement de portiques datant du XIIIe siècle et dont on retrouve toutes les amorces. Des traces d'incendie sont apparentes sur les parements des constructions du XIIe siècle, et font supposer que ces portiques ont remplacé des constructions de bois garnissant l'intérieur de la cour avant les restaurations entreprises par Louis IX et Philippe le Hardi. Du côté de l'est et du nord les murailles n'étaient doublées que par un simple portique. Du côté sud, s'élève un bâtiment dont toute la partie inférieure date du XIIe siècle et la partie supérieure de la fin du XIIIe avec remaniement au XVième. Ce bâtiment contenait, à rez-de-chaussée, des cuisines voûtées en berceau tiers-point, avec une belle porte plein cintre ouverte dans le pignon. Il sépare la grande cour d'une seconde cour donnant du côté du sud et fermée par une forte courtine du XIIe siècle, complétement restaurée au XIIIième. A cette courtine était accolée une construction présentant un très-large portique à rez-de-chaussée, avec salle au premier étage. On voit encore en place, le long de la courtine, tous les corbeaux de pierre qui supportaient le plancher de cette salle, une belle cheminée dont les profils et les sculptures appartiennent à l'époque de saint Louis; et, à l'angle de la tour carrée n° 31, dite tour Peinte, l'amorce des piles du portique inférieur. Une grande fenêtre carrée à meneaux éclairait du côté sud, vers Saint-Nazaire, la grande salle du premier étage. Cette fenêtre est élevée au-dessus du plancher intérieur, et la disposition du plafond qui fermait l'ébrasement est telle, que les projectiles lancés du dehors ne pouvaient pénétrer dans la salle. A l'angle sud-ouest du château s'élèvent d'énormes constructions, sortes de donjons ou réduits, indépendants les uns des autres, qui commandaient les cours et les dehors. La plus élevée, mais la plus étendue de ces bâtisses, est la tour dite Peinte, n° 31, qui domine toute la cité dont elle était la guette principale. Cette tour, sur plan barlong, ne pouvait contenir et ne contenait en effet qu'un escalier de bois, car elle n'est divisée, dans toute sa hauteur, par aucune voûte ni aucun plancher. Une seule petite fenêtre romane, percée vers la moitié de sa hauteur, s'ouvre sur la campagne, du côté de l'Aude. Cette tour est intacte; on voit encore son crénelage supérieur avec les trous des hourds très-rapprochés, comme pour établir une galerie extérieure saillante, en état de résister aux vents terribles de la contrée.

Le plan de la tour n° 35 du château, dite du Major (l'une de celles d'angle, l'autre tour n° 32 étant semblable), est fort intéressant à étudier. Ces deux tours d'angle sont les seules qui contiennent des escaliers à vis, en pierre. Les tours n° 32, 33, 35 et 36 sont défendues comme les deux tours de la porte : mêmes petites salles voûtées en calottes hémisphériques, mêmes dispositions des crénelages, des meurtrières et hourds, même combinaison de combles pyramidaux.

Mais c'est sur le front ouest que l'étude du château de la cité est particulièrement intéressante. Le côté occidental est celui qui regarde la campagne et qui fait face à la grosse barbacane bâtie en bas de l'escarpement.

Pour bien faire comprendre les dispositions très-compliquées de cette partie du château, il faut que nous descendions à la barbacane, et que, successivement, nous passions par tous les détours si ingénieusement combinés pour rendre impossible l'accès du château à une troupe armée.

Malheureusement, la barbacane fut démolie il y a cinquante ans environ pour bâtir une usine le long de l'Aude. Cette destruction est à jamais regrettable, car, au dire de ceux qui ont vu ce bel ouvrage, il produisait un grand effet et était élevé en beaux matériaux. Je n'ai pu retrouver, en fouillant assez profondément, que ses fondations et ses premières assises, ce qui permettait seulement de reconnaître exactement et sa place et son diamètre.

La barbacane avait été élevée très-probablement sous saint Louis, comme la plupart des adjonctions et restaurations faites au château. Elle était percée de deux rangs de meurtrières et était couronnée par un chemin de ronde crénelé avec hourds. Elle n'était point couverte, sa grande étendue ne le permettant guère, mais devait posséder à l'intérieur des galeries de bois facilitant l'accès aux meurtrières, et formant un abri pour les défenseurs.

La porte était percée dans l’angle rentrant, côté nord, sur le flanc de la grande caponnière qui monte à la cité (fig 14) en B. Cette caponnière ou montée, fortifiée des deux côtés, est assez étroite à sa base près de la barbacane. Elle s’élargie en E jusqu’au point où, formant un coude, elle se dirige perpendiculairement au front du château, afin d’être enfilée par les assiégés postés sur les chemins de ronde de la double enceinte ou dans le château même ; puis, ayant atteint le pied de l’enceinte, la caponnière se détourne en E’ à droite, longe cette enceinte du nord au sud, pour atteindre une première porte dont il ne reste que les pieds-droits. Ces rampes E sont crénelées à droite et à gauche. Leur montée est coupée par des parapets chevauchés. En F était un mur de garde en avant de la première porte ; ayant franchi cette première porte, on devait longer un deuxième mur de garde, passer par une barrière, se détourner brusquement à gauche, et se présenter devant une deuxième porte G, en étant battu de flanc par les gens de la deuxième enceinte.

Alors on se trouvait devant un ouvrage considérable et bien défendu ; c’est un couloir long, surmonté de deux étages, sous lesquels il fallait passer. Le premier de ces étages battait la porte G et était percé de machicoulis s’ouvrant sur le passage ; le deuxième étage était en communication avec les crénelages supérieurs, battant soit la rampe, soit l’espace G. Le plancher du premier étage ne communiquait avec les lices que par une porte étroite. Si l’ennemi parvenait à occuper cet étage, il était pris comme dans une souricière, car, la petite porte fermée sur lui, il se trouvait exposé aux projectiles tombant des machicoulis du deuxième étage ; et l’extrémité du plancher de ce premier étage était interrompue en H, du côté opposé à l’entrée, il était impossible à cet assaillant d’avancer. S’il parvenait à franchir sans encombre le couloir à rez-de-chaussée, il était arrêté à la porte H percée dans une traverse couronnée par les machicoulis du troisième étage, communiquant avec les chemins de ronde du château. Si, par impossible, les assiégeants s’emparaient du deuxième étage, ils ne trouvaient d’autre issue qu’une petite porte latérale donnant dans une salle établie sur des arcs, en dehors du château, et ne communiquant avec l’extérieur que par des détours qu’il était facile de barricader en un instant et qui d’ailleurs était fermée par des ventaux. Si, malgré tous ces obstacles accumulés, les assiégeants forçaient la troisième porte H, il leur fallait alors attaquer la poterne I du château, protégée par un système de défense formidable : des meurtrières, deux machicoulis placés l’un au-dessus de l’autre, un pont avec un plancher mobile, une herse er des ventaux. Se fût on emparé de cette porte, qu'on se trouvait à 7 mètres en contre-bas de la cour intérieure L, à laquelle on n'arrivait que par des degrés étroits, défendus, et en passant à travers plusieurs portes en K.

En supposant que l'attaque fût poussée par les lices du côté de la porte de l'Aude, on était arrêté par un poste T et par une porte avec ouvrages de bois et un double mâchicoulis percé dans le plancher d'un étage supérieur communiquant avec la grande salle sur N du château, au moyen d'un passage de charpente qui pouvait être détruit en un instant; de sorte qu'en s'emparant de cet étage supérieur on n'avait rien fait.

Si après avoir franchi l'ouvrage T, on poussait plus loin sur le chemin de ronde, le long de la tour carrée S, on rencontrait bientôt une garde avec porte bien munie de mâchicoulis et bâtie perpendiculairement au couloir G H. Après cette porte, c'était une troisième porte étroite et basse percée dans la grosse traverse Z qu'il fallait franchir; puis, on arrivait à la poterne I du château.

Si, au contraire, l'assaillant se présentait du côté opposé, par les lices du nord, il était arrêté par une défense V, mais de ce côté l'attaque ne pouvait être tentée, car c'est le point de la cité qui est le mieux défendu par la nature. La grosse traverse Z qui, partant de la courtine du château, s'avance à angle droit jusque sur la montée de la barbacane, était couronnée par des mâchicoulis transversaux qui commandaient la porte H et par une échauguette crénelée qui permettait de voir ce qui se passait dans la caponnière, afin de prendre les dispositions intérieures nécessaires, ou de reconnaître les corps ami[1].

Cette partie des fortifications de la cité carcassonnaise est certainement la plus intéressante; malheureusement, elle ne présente plus que l'aspect d'une ruine. C'est en examinant scrupuleusement les moindres traces des constructions encore existantes, que l'on peut reconstituer ce bel ouvrage. Je dois dire, toutefois, que peu de points restent vagues et que le système de la défense ne présente pas de doutes. Il s'accorde parfaitement avec les dispositions naturelles du terrain, et ces ruines sont encore pleines de fragments qui donnent non-seulement la disposition des constructions de pierre, mais encore les attaches, prises et scellements des constructions de bois, des planchers et gardes.

Une vue cavalière du château et de la barbacane restaurés, que nous donnons ci-après, figure 15, présente l'ensemble de ces ouvrages.

Un plan de la cité et de la ville de Carcassonne, relevé en 1774, antérieurement par conséquent à la destruction de la barbacane, mentionne, dans la légende, un grand souterrain existant sous le boulevard de la Barbacane, mais depuis longtemps comblé. Je n'ai pu retrouver la trace de cette construction, à l'existence de laquelle je ne crois guère. Si ce souterrain a jamais existé, il devait établir une communication entre la barbacane et le moulin fortifié dit du Roi, afin de permettre à la garnison du château d'arriver à couvert jusqu'à la rivière.

Nous avons fait le calcul du nombre d'hommes strictement nécessaire pour défendre la cité de Carcassonne.

L'enceinte extérieure de la cité de Carcassonne possède 14 tours; en les supposant gardées chacune par 20 hommes, cela fait : 280 hommes

Vingt hommes dans chacune des trois barbacanes 60 ; Pour servir les courtines sur les points attaqués 100 ; L'enceinte intérieure comprend 24 tours à 20 hommes par poste ; en moyenne. 480 ; Pour la porte Narbonnaise. 50 ; Pour garder les courtines 100 ; Pour la garnison du château 200 soit 1270. Ajoutons à ce nombre d'hommes les capitaines, un par poste ou par tour, suivant l'usage 53 soit : 1323.

Il s'agit ici des combattants seulement; mais il faut ajouter à ce chiffre les servants, les ouvriers qu'il fallait avoir en grand nombre pour soutenir un siége : soit au moins le double des combattants. Ce nombre, à la rigueur, était suffisant pour opposer une résistance énergique à l'ennemi, dans une place aussi bien fortifiée.

Les deux enceintes n'avaient pas à se défendre simultanément, et les hommes de garde, dans l'enceinte intérieure, pouvaient envoyer des détachements pour défendre l'enceinte extérieure. Si celle-ci tombait au pouvoir de l'ennemi, ses défenseurs se réfugiaient derrière l'enceinte intérieure. D'ailleurs, l'assiégeant n'attaquait pas tous les points à la fois. Le périmètre de l'enceinte extérieure est de 1,400 mètres sur les courtines; donc c'est environ un combattant par mètre courant qu'il fallait compter pour composer la garnison d'une ville fortifiée comme la cité de Carcassonne.

Voici le nom des tours des deux enceintes en se rapportant aux numéros inscrits sur le plan général:

ENCEINTE EXTÉRIEURE.

1. Barbacane dela porte Narbonnaise. 2 Tour de Bérard, dite aussi de Saint-Bernard. 3 Tour de Bénazet. 4. Tour de Notre-Dame, dite aussi de Rigal. 5. Tour de Mouretis. 6. Tour de la Glacière. 7. Tour de la Porte-Rouge. 8. Grande barbacane extérieure du château.  9 Avant-porte de l'Aude. 10. Tour du petit Canizou. 11. Tour de l'Évêque, appartenant aux deux enceintes. 12. Tour du grand Canizou. 13. Tour du grand Brûlas.  14. Tour d'Ourliac.
15. Tour Crémade, barbacane de là poterne Saint-Nazaire. 16. Tour Cautières. 17. Tour Pouleto. 18. Tour de la Vade, dite aussi du Papegay. 19. Tour de la Peyre.

ENCEINTE INTÉRIEURE.

20. Tours et porte Narbonnaise. 21. Tour du Trésau, dite aussi du Trésor. 22. Tour du moulin du Connétable. 23. Tour du Vieulas. 24. Tour de la Marquière. 25. Tour de Sanson. 26. Tour du moulin d'Avar. 27, Tour de la Charpentière. 37. Tour de la Justice. 38. Tour Visigothe. 39. Tour de l'Inquisition. 40 Tour de Cabuzac. 41. TourMipadre, dite aussi tour du Coin ou de Prade. 42. Tour du Moulin. 43. Tour et poterne de Saint-Nazaire. 44. Tour Saint-Martin. 45. Tour des Prisons. 46. Tour de Castera. 47. Tour du Plô. 48. Tour de Balthazar. 49. Tour de Darejean ou de Dareja. 50. Tour Saint-Laurent. 51. Escalier descendant à la poterne de la tour de la Peyre. 52. Tour du Trauquet. 53. Tour de Saint-Sernin.

CHATEAU.

28. Tour de la Chapelle. 29. Tour de la Poudre. 30. Avant-porte du château. 31. Tour Peinte, Guette. 32. Tour Saint-Paul. 33. Porte du château. 34. Tour des Casernes. 35. Tour du Major. 36. Tour du Degré. 54. Barbacane intérieure du château.

ÉGLISE DE SAINT-NAZAIRE

ANCIENNE CATHÉDRALE.

Cette église se compose d'une nef dont la construction remonte à la fin du XIIe siècle ou au commencement du XIIe siècle et d'un transept avec abside et chapelles, datant du commencement du XIVe siècle.

Nous n'entreprendrons pas une discussion sur les édifices qui ont pu précéder l'église que nous voyons aujourd'hui, et dont les parties les plus anciennes ne remontent pas au-delà de l'année 1090. Nous n'essayerons pas davantage de pénétrer les motifs qui firent reconstruire le sanctuaire, le transept et les chapelles au commencement du XIVe siècle, les documents historiques faisant absolument défaut. Mais, ce qui est certain, c'est que ces constructions du s XIVe siècle ont été relevées sur les fondations romanes retrouvées partout, et notamment dans la crypte du XIe  siècle que nous avons découverte sous le sanctuaire, en 1857, et qui fut alors déblayée. Seules, les voûtes de cette crypte avaient été détruites pour abaisser le sol de ce sanctuaire au XIVe siècle. Elles ont été remplacées par un plafond de pierre qui laisse apercevoir les anciennes piles et les murs percés de petites baies.

La nef romane présente une disposition qui a été adoptée assez fréquemment dans les églises provençales et du bas Languedoc. La voûte centrale, en berceau avec arcs-doubleaux, est contre-butée par les voûtes également en berceau, couvrant les collatéraux très-étroits. Cette nef n'est donc éclairée que par les fenêtres des murs latéraux. Une porte plein cintre, datant du commencement du XIIe siècle, s'ouvre dans le bas-côté nord ; car autrefois la façade occidentale de la nef, ainsi que nous l'avons dit précédemment, était voisine des remparts et contribuait à leur défense. Sa base était seulement percée d'une très-petite porte qui s'ouvrait dans un couloir dont on aperçoit les amorces.

Vers 1260 fut accolée au flanc sud du transept roman, une chapelle dont le sol est au niveau du pavé de l'ancien cloître, c'est-à-dire à 2 mètres environ au-dessous du sol de l'église. Cette chapelle renferme le tombeau de l'évêque Radulphe, dont l'inscription donne la date de 1266, comme étant celle de la mort du prélat. C'est sur les instances de cet évêque que les habitants des faubourgs de la cité, proscrits à la suite du siége entrepris par le vicomte Raymond de Trincavel, furent autorisés à rebâtir leur ville de l'autre côté de l'Aude. Ce tombeau est un monument fort intéressant, bien que la figure du personnage, traitée en bas-relief, soit médiocre; le simulacre du sarcophage qui la porte donne une série de figurines d'une conservation parfaite, représentant les chanoines de la cathédrale dans leur costume de chœur. Ce soubassement est intact, car le sol de la chapelle ayant été relevé au niveau de celui du transept, les parties inférieures du monument sont restées enterrées pendant des siècles et ont été ainsi préservées des mutilations. Le chœur, le transept et les chapelles ont été élevés sous l'épiscopat de Pierre de Roquefort, de 1300 à 1320. Le plan roman a été suivi dans la construction de cette partie de l'église, et c'est pourquoi les deux bras de ce transept présentent une disposition originale qui appartient seulement à quelques édifices de l'école romane du Midi, antérieure au XIIIe  siècle.

En effet, sur chacun de ces bras de la croix s'ouvrent trois chapelles orientées, séparées seulement par des claires-voies au-dessus d'une arcature de soubassement aveugle. Quatre des piliers qui forment la séparation de ces chapelles sont cylindriques comme pour rappeler ceux de la nef du XIIe  siècle.

L'évêque Pierre de Roquefort sembla vouloir faire de sa cathédrale de Saint-Nazaire, si modeste comme étendue, un chef-d'œuvre d'élégance et de richesse. Contrairement à ce que nous voyons à Narbonne, où la sculpture fait complétement défaut, l'ornementation est prodiguée dans l'église de Saint-Nazaire. Les verrières, immenses et nombreuses (car ce chevet et ce transept semblent une véritable lanterne), sont de la plus grande magnificence comme composition et couleur. Le sanctuaire, dont les piliers sont décorés des statues des Apôtres, était entièrement peint. Les deux chapelles latérales de l'extrémité de la nef, au nord et au sud, ne furent probablement élevées qu'après la mort de Pierre de Roquefort, car elles ne se relient point au transept comme construction, et, dans l'une d'elles, celle du nord, est placé, non pas après coup, le tombeau de cet évêque, l'un des plus gracieux monuments du XIVe siècle que nous connaissions.

Les grands vents du sud-est et de l'ouest qui régnent à Carcassonne avaient fait ouvrir la porte principale sur le flanc nord de la nef romane; une autre porte est percée dans le pignon du bras de croix nord; et dans l'angle de ce bras de croix est un joli escalier en forme de tourelle saillante. Des deux côtés du sanctuaire, entre les contre-forts, sont disposés deux petits sacraires qui ne s'élèvent que jusqu'au-dessous de l'appui des fenêtres. Ces sacraires sont munis d'armoires doubles, fortement ferrées et prises aux dépens de l'épaisseur des murs. Ils servaient de trésors, car il était l'usage de placer, des deux côtés du maître autel des églises abbatiales ou cathédrales, des armoires destinées à renfermer les vases sacrés, les reliquaires et tous les objets précieux.

Outre les tombeaux des évêques Radulphe et Pierre de Roquefort on voit, sur les parois du sanctuaire, côté de l'évangile, un beau tombeau en albâtre d'un évêque dont la statue est couchée sur un sarcophage et que l'on dit être Simon Vigor, archevêque de Narbonne, mort à Carcassonne en 1575. Ce tombeau et la statue datant du xive siècle ne peuvent, par conséquent, être attribués à ce prélat. Nous signalerons une autre erreur. On a placé dans l'église de Saint-Nazaire une dalle funéraire que l'on donne comme ayant appartenu au tombeau du fameux Simon de Montfort. D'abord le tombeau de Simon de Montfort fut élevé près de Montfort l'Amaury, dans l'église de l'abbaye des Hautes-Bruyères, et, s'il y eut jamais à Carcassonne un monument dressé à sa mémoire, après la levée du siége de Toulouse, ce ne pourrait être une dalle funéraire. Puis la gravure de cette dalle, l'inscription, sont tracées par un faussaire ignorant et inhabile. Toutefois, cette dalle ayant été retrouvée, dit-on, sans qu'on ait su exactement où et comment, et donnée à l'église de Saint-Nazaire, nous n'avons pas cru devoir la rejeter.

On voit, incrusté dans la muraille de la chapelle de droite, un fragment d'un bas-relief d'un intérêt plus sérieux en ce qu'il présente l'attaque d'une place forte. Ce fragment, quoique d'un travail très-grossier, date de la première moitié du XIIIe siècle. L'assaillant essaye de forcer les lices d'une ville entourée de murailles, et les assiégés font jouer un mangonneau. On a cru voir dans ce bas-relief une représentation de la mort de Simon de Montfort, tué devant les murs de Toulouse par la pierre d'un engin servi par des femmes, sur la place de Saint-Sernin. L'hypothèse n'a rien d'invraisemblable, ce bas-relief datant de l'époque de ce siége, et des anges enlevant dans les airs l'âme d'un personnage, sous la forme humaine, qui peut bien être celle de Simon de Montfort.

Parmi les plus belles verrières qui décorent les fenêtres de la cathédrale de Saint-Nazaire, il faut citer celle de la première chapelle près du sanctuaire, côté de l'épître, et qui représente le Christ en croix, avec la tentation d'Adam, des prophètes tenant des phylactères sur lesquels sont écrites les prophéties relatives à la venue et à la mort du Messie. Ce vitrail, comme entente de l'harmonie des tons, est un des plus remarquables du XIVe siècle. Toutes les autres verrières a sujets légendaires datent de cette époque. Mais dans le sanctuaire, il existe deux fenêtres garnies, au XVIe siècle, de vitraux d'une grande valeur qui appartiennent à la belle école toulousaine de la Renaissance. Les grisailles sont modernes et ont été fabriquées à l'aide des fragments anciens qui existaient encore. Les vitraux des deux roses et des deux chapelles de la nef sont anciens et ont été simplement restaurés avec le plus grand soin.

La sacristie, jointe à la chapelle de l'évêque Radulphe, a été construite en même temps que cette chapelle, puis réparée au XVe siècle.

 


[1] Notre figure 12 fait voir en C la barbacane du côté de la ville avec sa porte en A'; en 0, la porte du château; en L, la grande cour; en P, le logis contenant les cuisines, en M, la deuxième cour avec le portique N sur lequel est établie la grande salle; en Q et R, les logis, donjons, en D, la grande barbacane, et en X et V les tours du XIIe siècle.

 

 

Figures 13. 14. 15Figures 13. 14. 15Figures 13. 14. 15

Figures 13. 14. 15

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LA CITÉ DE  CARCASSONNE. EUGÈNE-EMMANUEL VIOLLET LE DUC.

HISTORIQUE

DESCRIPTION DES DÉFENSES DE LA CITÉ...suite.

 

On voit en e' la porte de l'escalier e, et en d'la porte de l'escalier d du plan. Cette dernière porte est défendue par une échauguette f, à laquelle on arrive par un degré de six marches. En h" commence l'escalier qui met en communication les deux étages A et B. Une couche de terre posée en k empêche le feu, qui pourrait être mis au comble / par les assiégés, d'endommager le plancher supérieur. La figure 10 donne la coupe de cette tour suivant l'axe perpendiculaire au front. En d" est la porte donnant sur l'escalier d. Les hourds sont posés en m. En p est tracé le profil de l'escarpement avec le prolongement des lignes de tir des deux rangs de meurtrières des étages A et B. Il n'est pas besoin de dire que les hourds battent le pied o de la tour.

Une vue perspective (fig. 11), prise des lices (point x du plan C), fera saisir les dispositions intérieures de cette défense.

Les approvisionnements des hourds et chemins de ronde de la tour se font, par le créneau c du plan C, au moyen d'un palan et d'une poulie, ainsi que le fait voir le tracé perspectif. Ici la tour ne commande que l'un des chemins de ronde (voyez la coupe, figure 9). Lors de la construction sous saint Louis, elle commandait les deux courtines; mais sous Philippe le Hardi, lorsqu'on termina les défenses de la cité, on augmenta, ainsi qu'on l'a vu plus haut, le relief de quelques-unes des courtines de l'enceinte extérieure qui ne paraissaient pas avoir un commandement assez élevé. C'est à cette époque que le crénelage G fut remonté au-dessus de l'ancien crénelage //, sans qu'on ait pris la peine de démolir celui-ci; de sorte qu'extérieurement ce premier crénelage H reste englobé dans la maçonnerie surélevée. En effet, le terrain extérieur s'élève comme le terrain des lices de a en b (voyez les plans), et les ingénieurs, ayant cru devoir adopter un commandement uniforme des courtines sur le dehors, aussi bien pour l'enceinte extérieure que pour l'enceinte intérieure, on régularisa, vers 1285, tous les reliefs. Il faut dire aussi qu'à cette époque on ne donnait plus guère un commandement important aux tours sur les courtines qu'aux saillants, ou sur quelques points où il était utile de découvrir les dehors au loin.

Pour les grands fronts, les tours flanquantes n'ont, sur les courtines, qu'un faible commandement, et cette disposition est observée pour le grand front sud-est de l'enceinte intérieure de la cité, réparé et couronné par Philippe le Hardi.

La disposition de cette tour de l'enceinte extérieure que nous venons de donner est telle, que cet ouvrage ne pouvait se défendre contre l'enceinte intérieure; car, non-seulement cette tour est dominée de beaucoup, mais elle est, du côté des lices, nulle comme défense.

Nous avons parcouru et décrit les points les plus importants des deux enceintes de la cité. Revenant à la porte Narbonnaise, d'où nous sommes partis, et montant en ville à travers une rue étroite et tortueuse, on arrive, en se dirigeant vers l'ouest, au château bâti sur le point culminant de la cité.

J'ai dit que la plus grande partie des constructions de cette citadelle remontait au commencement du XIIe siècle. Le premier ouvrage qui se présente du côté de la ville est une barbacane bâtie au XIIIe siècle, semi-circulaire, crénelée avec chemins de ronde (voyez le plan général, fig. 16) et dans laquelle est percée une avant-porte. Cette première porte n'était défendue que par des meurtrières et des créneaux garnis de doubles volets, un mâchicoulis et des vantaux de bois. C'est, comme on peut le voir, une charmante construction, bien faite et passablement conservée.

Le plancher de bois et les combles seuls ont été enlevés, mais la trace de ces compléments est si apparente, qu'on ne peut se méprendre sur leur disposition. L'étage supérieur de la porte était ouvert du côté du château, afin d'empêcher les assaillants qui s'en seraient rendus maîtres de se défendre contre la garnison renfermée dans le château. Un large fossé protégé trois des fronts de cette citadelle, le quatrième donnant sur les escarpements faisant face à l'Aude.

Un pont, reconstruit en partie à une époque assez récente, donnait accès à la seule porte du château sur le front faisant face à la ville. Les piles de ce pont datent du XIIIe  siècle, et les deux dernières, proches l'entrée, sont disposées de telle façon qu'un plancher mobile en bois devait s'y appuyer.

L'assaillant trouvait un premier obstacle formé d'une barrière de bois couverte d'un appentis. Cet obstacle détruit, supposant le plancher mobile enlevé, il avait à franchir un fossé d'une largeur de 2 mètres pour arriver à la première herse défendue par un mâchicoulis. Derrière cette herse est une porte de bois, un second mâchicoulis, une seconde herse et une seconde porte. La première herse se manœuvrait du deuxième étage. La deuxième herse était servie dans une petite chambre disposée immédiatement au-dessus du passage.

Les deux tours qui flanquent cette entrée renferment deux étages voûtés en calotte hémisphérique, et percés de meurtrières; les deux étages supérieurs sont séparés par un plancher. Ces deux étages supérieurs mettent, sans murs de refend, les deux tours en communication avec le dessus du passage. On ne pouvait arriver à ces étages que par un escalier de bois disposé contre la paroi plate de la porte, du côté de la cour ou par les chemins de ronde des courtines. Les salles voûtées ne sont éclairées que par les meurtrières. Le troisième étage prend jour sur la cour par une charmante fenêtre romane à doubles cintres posés sur une colonnette de marbre avec chapiteau sculpté, et par une très petite ouverture donnant latéralement au-dessus de l'entrée à l'extérieur. Cette dernière fenêtre était percée pour permettre aux assiégés qui servaient la première herse de voir ce qui se passait à l'entrée et de prendre leurs dispositions en conséquence, sans se démasquer. Bien que les tours affectent la forme cylindrique à l'extérieur, à l'intérieur les parements des étages supérieurs sont à pans coupés. Cette construction était évidemment faite pour faciliter l'établissement de la charpente des combles. Il est beaucoup plus facile de tailler et de poser une charpente en pavillon sur un plan polygonal que sur un plan circulaire; le plan circulaire exige pour les sablières des bois courbes, pour la pose des chevrons des assemblages compliqués. A la fin du xie siècle on ne devait pas être fort habile dans ces sortes de constructions, qui, un siècle et demi plus tard, étaient arrivées à un degré de perfection remarquable; aussi ne doit-on pas s'étonner de voir cette forme de charpentes pyramidales adoptée pour toutes les tours primitives du château. Les constructeurs rachetaient les différences de saillies produites par la forme circulaire du parement extérieur par des coyaux.

Du deuxième étage on communique au premier au moyen d'une trappe ouverte dans la voûte hémisphérique. Cette trappe, percée derrière la petite fenêtre qui permet de guetter l'entrée, était destinée à transmettre des ordres aux gens qui servaient la deuxième herse dans la petite salle du premier étage, soit pour faire tomber rapidement cette herse en cas d'attaque, soit pour la lever lorsqu'un corps rentrait; car on observera que les servants de la deuxième herse ne peuvent voir ce qui se passe à l'extérieur que par une meurtrière très-étroite, ou par le mâchicoulis ouvert devant cette deuxième herse.

Dans cet ouvrage de défense si complet et dont nous donnons les coupes figure 12, tout est disposé pour que le commandement puisse venir du haut, là où les moyens de défense les plus efficaces étaient déployés, et là, par conséquent, où devait se tenir le capitaine de la tour au moment de l'attaque. Nos vaisseaux de guerre, avec leurs écoutilles, leurs porte-voix et leurs batteries basses, peuvent donner une idée des moyens de transmission du commandement alors en usage dans les ouvrages de fortification (1).

Tous les couronnements des murailles et des tours du château élevé vers le commencement du XIIe siècle étaient défendus en temps de guerre par des hourds très-saillants, car on remarquera que les trous par lesquels passaient les pièces de bois en bascule portant ces hourds, sont doubles, percés à 0m,60 environ l'un au-dessus de l'autre, afin de soulager la portée des pièces supérieures recevant le plancher par des cordelets et des liens de charpente. La pose de ces hourds devait être moins expéditive que celle des hourds du xine siècle portés par de fortes solives en bascule. Toutefois elle pouvait se faire sans trop de difficulté en supposant les liens assemblés par embrèvement, sans tenons ni mortaises, ce qui, du reste, eût été inutile, puisque les pièces de bois traversant les murs étaient parfaitement fixes et ne pouvaient dévier ni à droite ni à gauche. Un charpentier (fig. 13) à cheval sur la solive horizontale supérieure, adossé à la muraille, pouvait assembler le lien par le côté à coups de maillet, en ayant le soin de le retenir préalablement à l'aide d'un bout de corde (2).

Les trous des solives dans les crénelages du château, étant plus petits que ceux des constructions datant du XIIIe siècle, expliquent ce surcroît de précautions, destiné à empêcher les bois en bascule de fléchir à leur extrémité. On observera encore que les créneaux du château sont hauts (2 mètres), c'est que le plancher des hourds était posé à la base même de ces créneaux, au lieu d'être, comme au XIIIe siècle, posé à 0m,30 au-dessus du sol du chemin de ronde. Il fallait donc passer par ces créneaux comme par autant de portes et leur donner une hauteur suffisante pour que les défenseurs pussent se tenir debout dans les galeries des hourds.

(1). Dans la figure 12, la coupe transversale est tracée en À. En I est l'extrémité du pont fixe; en B, le fossé couvert par un pont volant; en C, la première herse avec son treuil en E; en D, la deuxième herse avec son treuil en F; en G, les trous des hourds. En H est tracée la coupe longitudinale sur le passage et les salles voûtées.

(2). Du chemin de ronde, les charpentiers faisaient couler par le trou inférieur une première pièce A, puis une seconde pièce B, en bascule. L'ouvrier, passant par le créneau, se mettait à cheval sur cette seconde pièce B, ainsi que l'indique le détail perspectif B', puis faisait entrer le lien C dans son embrèvement. La tête de ce lien était réunie à la pièce B par une cheville; un potelet D, entré do force par derrière, roidissait tout le système. Là-dessus, posant des plats-bords, il était facile de monter les doubles poteaux E entre lesquels on glissait les madriers servant de garde antérieure, puis on assujettissait la toiture qui couvrait le hourd et le chemin de ronde, afin de mettre les défenseurs à l'abri des projectiles lancés à toute volée. Des entailles G, ménagées entre les madriers, permettaient de viser.

 

Figures 10. 11. 12. 13Figures 10. 11. 12. 13
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Figures 10. 11. 12. 13

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LA CITÉ DE  CARCASSONNE. EUGÈNE-EMMANUEL VIOLLET LE DUC.

 

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DESCRIPTION DES DÉFENSES DE LA CITÉ...suite

 

...Ces précautions eussent été inutiles là où l'ennemi no pouvait se présenter qu'en petit nombre par suite des escarpements de la colline. Du côté méridional, l'ennemi, en supposant qu'il se fût emparé de l'enceinte extérieure, pouvait combler une partie des fossés, détruire un pan de mur de l'enceinte extérieure et faire approcher de la muraille intérieure, sur un plan incliné, un de ces beffrois de charpente recouverts de peaux fraîches pour les garantir du feu et au moyen desquels on se jetait de plain-pied sur les chemins de ronde supérieurs. On ne pouvait résister à une semblable attaque, qui réussit mainte fois, qu'en réunissant, sur le point attaqué, un nombre de soldats supérieur aux forces des assiégeants. Gomment l'aurait-on pu faire sur ces étroits chemins de ronde? Les hourds brisés, les merlons entamés par les machines de jet, les assiégeants se précipitant sur les chemins de ronde, ne trouvaient devant eux qu'une rangée de défenseurs acculés a un précipice et ne présentant qu'une ligne sans profondeur à cette colonne d'assaut sans cesse renouvelée! Avec ce supplément de chemin de ronde qu'on pouvait élargir à volonté, il était possible d'opposer à l'assaillant une résistance solide, de le culbuter et de s'emparer même du beffroi.

C'est dans ces détails de la défense pied à pied qu'apparaît l'art de la fortification du XIe  au XVe siècle. En examinant avec soin, en étudiant scrupuleusement, et dans les moindres détails, les ouvrages défensifs de ces temps, on comprend ces récits d'attaques gigantesques que nous sommes trop disposés à taxer d'exagération. Devant des moyens de défense si bien prévus, si ingénieusement combinés, on se figure sans peine les travaux énormes des assiégeants, les beffrois mobiles, les estacades et bastilles terrassées, les engins de sape roulants, tels que chats et galeries, ces travaux de mine qui demandaient un temps considérable, lorsque la poudre à canon n'était point en usage dans les armées. Avec une garnison déterminée et bien approvisionnée on pouvait prolonger un siége indéfiniment. Aussi n'est-il pas rare de voir une bicoque résister pendant des mois à une armée nombreuse. De là, souvent, cette audace et cette insolence du faible contre le fort et le puissant, cette habitude de la résistance individuelle qui faisait le fond du caractère de la féodalité, cette énergie qui a produit de si grandes choses et un si grand développement intellectuel au milieu de tant d'abus.

Indépendamment des portes percées dans l'enceinte intérieure, on comptait plusieurs poternes. Pour le service des assiégés,—surtout s'ils devaient garder une double enceinte—, il fallait rendre les communications faciles entre ces deux enceintes et ménager des poternes donnant sur les dehors, pour pouvoir porter rapidement des secours sur un point attaqué, faire sortir ou rentrer des corps, sans que l'ennemi pût s'y opposer. En parcourant l'enceinte intérieure de Carcassonne, on voit un grand nombre de poternes plus ou moins bien dissimulées et qui devaient permettre à la garnison de se répandre dans les lices par une quantité d'issues facilement masquées, ou de rentrer rapidement dans le cas où la première enceinte eût été forcée. Entre la tour du Trésau du côté nord et le château, nous trouvons deux de ces poternes, sans compter la porte de Rodez. L'une de ces poternes donne entrée dans le fossé du château (fig. 16), l'autre à côté de la tour n° 26. Entre le château et la tour n° 37 est une poterne donnant également dans le fossé du château. Entre la porte de l'Aude et la porte Narbonnaise (côté ouest et sud de l'enceinte intérieure) on trouve la poterne Saint-Nazaire décrite plus haut; entre les tours 44 et 45, une poterne communiquant à un escalier à vis, et entre les tours 50 et 52, une construction saillante n°51, qui contenait un escalier de bois, communiquant à de vastes souterrains dont l'issue extérieure est placée à côté de la tour de l'enceinte extérieure n° 19, au niveau du fond du fossé et dont deux galeries débouchaient dans les lices. Cette dernière poterne avait une grande importance, car elle mettait les chemins de ronde supérieurs en communication directe, soit avec des lices, soit avec les dehors. Aussi, en arrière de la porte donnant dans l'angle de la tour 19, est une salle voûtée, vaste, pouvant contenir une quarantaine d'hommes armés.

De plus, il existe une poterne mettant les lices en communication avec le fossé, à l'angle de rencontre de la courtine de droite avec le donjon de la Vade n° 18. Il y avait une poterne au côté droit de la grosse tour n° 4 de l'enceinte extérieure, une poterne très-relevée au-dessus de l'escarpement percée dans le mur extérieur de la porte de l'Aude et qui exigeait l'emploi d'une échelle, et la poterne encore ouverte dans l'angle de la tour n° 15, ainsi qu'il a été dit plus haut. En ajoutant à ces issues la grande barbacane du château n° 8, on voit que la garnison pouvait faire des sorties et se mettre en communication avec les dehors, sans ouvrir les deux portes principales de l'Aude et Narbonnaise.

Avant de passer à la description du château, il est nécessaire de nous occuper de l'enceinte extérieure qui présente également un intérêt sérieux.

De cette enceinte extérieure, la tour la mieux conservée (elle est intacte sauf sa couverture) est celle de la Peyre n°19. Cette tour, comme la plupart de celles dépendant de cette enceinte, est ouverte du côté de la ville dans la partie supérieure de manière à ne pouvoir servir de défense contre les remparts intérieurs, et afin que, du chemin de ronde supérieur, on puisse donner des ordres aux hommes postés dans cette tour. Le milieu de cette tour, comme de toutes celles de l'enceinte extérieure, à l'exception des barbacanes, était couvert par un comble, mais le chemin de ronde crénelé était à ciel ouvert en temps de paix et pouvait être garni de hourds en temps de siége.

Ces combles à demeure portaient sur le bahut intérieur du chemin de ronde.

La figure 6 donne la coupe de cette tour de la Peyre.

En M est tracé le profil d'ensemble de cet ouvrage avec le fossé, la crête de la contrescarpe et le sol extérieur formant glacis. On voit comme les meurtrières sont disposées pour couvrir de projectiles rasants ce glacis, et de projectiles plongeants, la crête et le pied de la contrescarpe. Quant à la défense rapprochée, il y est pourvu par les mâchicoulis et des hourds, ainsi qu'on le voit en P. La figure 7 donne le tracé général de cette tour du côté intérieur, les hourds n'étant supposés montés que du côté R.

La tour n° 18, dite de la Vade ou de Papegay, bien qu'elle appartienne à l'enceinte extérieure, est, comme nous l'avons dit, un réduit, un donjon, dominant tout le plateau de ce côté, occupé avant le règne de Saint-Louis, par un faubourg.

Les courtines de l'enceinte extérieure étant tombées au pouvoir de l'assiégeant, la plupart des tours de cette enceinte devaient être facilement prises, car elles ne sont guère défendues à l'intérieur et leurs chemins de ronde communiquent parfois de plain-pied avec ceux des courtines; cependant des portes interrompent la circulation, mais la tour de la Vade est un ouvrage indépendant et d'une grande élévation; il possède deux étages voûtés, deux étages entre planchers, un puits à rez-de-chaussée, une cheminée au deuxième étage et des latrines au troisième. La porte donnant sur les lices pouvait être fortement barricadée et opposer à l'assiégeant un obstacle aussi résistant que la muraille elle-même. L'étage supérieur était muni d'un crénelage à ciel ouvert avec toit au centre. Ce crénelage, qui, en temps de guerre, était muni de hourds, était dominé par le couronnement de la tour n° 48.

Les autres tours de l'enceinte extérieure sont toutes à peu près construites sur le modèle de la tour n° 7, dite de la Porte-Rouge. Cette tour possède deux étages au-dessous du crénelage. La figure 8 en donne les plans à chacun de ces étages. Comme le terrain s'élève sensiblement de a en b, les deux chemins de ronde des courtines ne sont pas au même niveau; le chemin de ronde b est à 3 mètres au-dessus du chemin de ronde a.

En A est tracé le plan de la tour au-dessous du terre-plein; en B, au niveau du chemin de ronde d; en C, au niveau du crénelage de la tour qui arase le crénelage de la courtine e. On voit en d la porte qui, s'ouvrant sur le chemin de ronde, communique à un degré qui descend à l'étage inférieur A, et en e, la porte qui, s'ouvrant sur le chemin de ronde d'amont, communique à un degré qui descend à l'étage B. On arrive, du dehors, au crénelage de la tour par le degré g.

De plus, les deux étages A et B sont mis en communication entre eux par un escalier intérieur h h', pris dans l'épaisseur du mur de la tour. Ainsi les hommes postés dans les deux étages A et B sont seuls en communication directe avec les deux chemins de ronde des courtines. Si l'assaillant est parvenu à détruire les hourds et le crénelage supérieur, et si, croyant avoir rendu l'ouvrage indéfendable, il tente l'assaut de l'une des courtines, il est reçu de flanc par les postes établis et demeurés en sûreté dans les étages inférieurs, lesquels étant facilement blindés, n'ont pu être écrasés par les projectiles des pierrières ou rendus inhabitables par l'incendie du comble et des hourds. Une coupe longitudinale faite sur les deux chemins de ronde, de e en à, permet de saisir cette disposition (fig. 9).

 

 

Figure 6. 7. 8. 9Figure 6. 7. 8. 9
Figure 6. 7. 8. 9Figure 6. 7. 8. 9

Figure 6. 7. 8. 9

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DESCRIPTION DES DÉFENSES DE LA CITÉ. (Suite)

 

  …A peine si l'on a pris soin de déblayer les ruines, car on remarque, enclavés dans les courtines reprises au XIIIe siècle, d'énormes pans de murs renversés et présentant verticalement les lits de leurs assises de moellon ou de brique. Grâce à la bonté des mortiers, ces masses renversées ne se sont point disjointes et sont là comme des rochers sur lesquels on serait venu construire de nouveaux murs.

De ce côté, les courtines et les tours sont très-hautes et dominent de beaucoup l'enceinte extérieure élevée sur la crête de l'escarpement.

Cet escarpement fait face à l'Aude et il s'étend jusqu'à la tour n° 41 qui termine le saillant occidental de la cité.

Deux portes sont percées dans l'enceinte des Visigoths: l'une, petite, datant de l'époque primitive, a été murée; elle est située à la droite de la tour n° 26; l'autre, percée au XIIe siècle et réparée au XIIIe siècle, se trouve entre les tours 24 et 25. C'est la porte désignée par le sénéchal Guillaume des Ormes sous le nom de porte de Rodez. Elle ne présente aucune défense particulière, mais devait être précédée d'un ouvrage avec poterne, protégé par la tour-barbacane n° 4; tour qui a malheureusement été modifiée dans sa forme par le génie militaire, de telle sorte qu'aujourd'hui la porte de Rodez donne sur les lices et n'a plus de communication avec le dehors.

Si nous passons de l'autre côté du château, vers le sud-ouest, nous rencontrons la porte de l'Aude (autrefois porte de Toulouse).

Cette porte a été percée dans la muraille des Visigoths au XIIe siècle. On voit encore, à l'extérieur, l'arc plein cintre qui paraît appartenir à cette époque par son appareil et la nature des matériaux employés. A la gauche de cette porte il existait, sur un pan de mur visigoth, un bâtiment contemporain du château, c'est-à-dire élevé du XIe au XIIe siècle. Le mur extérieur de ce bâtiment est encore percé de trois petites fenêtres jumelles divisées par des colonnettes de marbre avec chapiteaux sculptés.

Une longue rampe aboutissait à la grande barbacane n° 8 et était battue par cette barbacane; elle s'élève suivant une inclinaison assez roide, et, en faisant un lacet, conduit à une première porte, simple barrière, puis à une seconde porte défendue par un crénelage et commandée par un gros ouvrage en forme de traverse, terminé, à la hauteur des chemins de ronde de l'enceinte intérieure, par une plate-forme et des merlons. A sa base, cette traverse est percée d'une porte qui donne entrée dans les lices du sud-ouest.

Il faut gravir, en dedans de l'enceinte extérieure, une rampe assez roide battue par l'ouvrage qui masque la porte de l'Aude, percée dans le mur de l'enceinte intérieure. Cette rampe est dominée par la tour de la Justice, n° 37, et par une tour visigothe, n° 38. On arrive ainsi à un lacet qui oblige l'arrivant à se détourner brusquement pour atteindre la porte. Bien qu'il n'y ait, devant cette porte, ni fossé ni ponts à bascule, il n'était point facile d'y arriver malgré les gens du dedans de la ville, car l'espace compris entre les deux enceintes forme une véritable place d'armes, un grand châtelet, commandé de tous côtés par des ouvrages formidables. De plus, les lices, à droite et à gauche, étaient fermées par des portes. On observera que la porte supérieure est percée dans un angle rentrant, ce qui a permis de la flanquer très puissamment, et que son masque forme en avant un petit châtelet que l'on pouvait fermer complétement en temps de guerre, et qui, en temps de paix, était précédé d'un petit poste dont on aperçoit encore la trace le long de la courtine. De cet ouvrage, les rondes pouvaient descendre dans les lices du sud-ouest, en ouvrant une porte percée sur le flanc du parapet et en posant des planches mobiles sur des corbeaux engagés dans les gros contre-forts à la suite. Ce moyen de sortie ou d'entrée indique assez que l'ouvrage, en avant de la porte de l'Aude, était absolument fermé en temps de guerre.

En se dirigeant de la porte de l'Aude vers les lices du sud-ouest, on laisse bientôt les dernières traces des constructions visigothes et l'on atteint le saillant bâti par Philippe le Hardi, en dehors des terrains de l'évêché (fig. 16). Ayant passé la porte percée dans la traverse de commandement, et que nous croyons être la porte dite du Sénéchal, on voit une des tours des Visigoths, entière, puis la tour 39, dite de l'Inquisition, et dans laquelle nous avons trouvé un cachot avec pilier central, garni de chaînes, puis la tour carrée n° 11, dite de l'Évêque. Cette tour, à cheval sur les lices, commande les deux enceintes et pouvait, sur ce front, couper la communication entre la partie sud et la partie nord des lices. Toutefois, les deux arcs jetés sur le passage, entre les deux enceintes, n'étaient défendus que par deux machicoulis intérieurs et par un machicoulis percé au milieu de la voûte. On ne trouve pas trace de gonds indiquant la présence de vantaux de porte, mais seulement des entailles qui font supposer qu'en temps de guerre des barrières de bois fermaient ces ouvertures et interceptaient les communications. Cette tour, dont l'évêque avait la jouissance sauf le chemin de ronde supérieur, est fort belle, admirablement construite, fièrement plantée sur les deux enceintes dont elle rompt l'uniformité. De même qu'elle coupait la communication sur les lices, elle interrompait aussi le chemin de ronde supérieur des courtines, car, pour aller de la courtine nord à la courtine sud, il fallait traverser cette tour et forcer deux portes. Les escaliers intérieurs sont disposés de façon à ce que l'accès aux crénelages soit indépendant de l'accès aux deux salles voûtées, dont l'évêque avait la jouissance.

Les courtines qui font partie du saillant bâti par Philippe le Hardi, sont munies de belles meurtrières percées sous des arcades avec bancs; meurtrières qui battent les lices et les chemins de ronde de l'enceinte extérieure. On voit encore, en dehors de cette partie de l'enceinte extérieure, à côté de la tour n° 12, dite du Grand-Canisou, les orifices de l'égout que le roi avait fait construire à travers la muraille élevée par son ordre, pour rejeter au dehors les eaux de l'évêché, ainsi qu'il a été dit plus haut.  

Quant aux bâtiments de l'évêché, ils sont complétement rasés; il n'en est pas de même du cloître de l'église Saint-Nazaire, dont les fondations ont été retrouvées. Ces fondations, et un mur de ce cloître, conservé avec les piles engagées et les formerets des voûtes, se rapportent aux tracés des vieux plans de la cité, dans lesquels ce cloître et ses dépendances sont indiqués. Cette construction date de l'époque de saint Louis. A la suite de la tour n° 11 est la tour n° 10, dite de Cahusac, qui présente une disposition curieuse. Le chemin de ronde tourne à l'entour, et est couvert par un portique; puis on arrive à la tour du coin n° 41, dite Mipadre ou de Prade. Elle contient deux étages voûtés et deux étages entre planchers, elle est munie d'une cheminée et d'un four. La seule porte donnant entrée dans cette tour, qui n'interrompt pas le chemin de ronde, est percée du côté de l'est et était fermée par des verrous et une barre rentrant dans la muraille. Comme aux autres tours de cette partie de l'enceinte, le dernier merlon des courtines s'élève au point de jonction avec la tour, là où sont percées les portes, et le dernier créneau était également muni de volets sur rouleaux, afin de protéger les entrants ou les sortants ou les factionnaires posés aux entrées des tours. Presque toujours il faut monter quelques marches pour passer des courtines dans les tours, et alors le crénelage suit la montée.

On remarquera encore que les chemins de ronde des courtines, et par conséquent les crénelages et les hourds ne sont pas toujours de niveau, mais suivent la pente du terrain extérieur, de manière à conserver sur tous les points de l'enceinte une hauteur d'escarpe uniforme, ainsi que cela se pratique encore de nos jours.

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C'était une règle établie par l'expérience, et, passé une certaine hauteur, l'échelade devait être regardée comme impossible; aussi maintenait-on un minimum d'élévation partout. Toutefois les escarpes de l'enceinte intérieure sont beaucoup plus élevées que celles de l'enceinte extérieure. L'enceinte extérieure était établie de manière à battre l'assaillant à grande distance et à l'empêcher d'approcher ; tandis que pour l'enceinte intérieure, tout est combiné en vue de combattre un ennemi très-rapproché. Il n'est pas besoin d'insister sur une disposition indiquée par le simple bon sens.

Dans l'enceinte du cloître Saint-Nazaire, de larges escaliers donnent accès aux remparts. Mais il est bon d'observer que le cloître et l'évêché étaient déjà renfermés dans une enceinte, et que, par conséquent, les habitants de la ville ne pouvaient monter de la voie publique sur les courtines. Partout où il existe des escaliers montant aux chemins de ronde directement, ces escaliers sont toujours, ou enclavés dans d'anciens logis dépendant des murailles et fortifiés, ou compris dans des enceintes spéciales; tels sont les escaliers qui montaient à la courtine à côté de la tour n° 44, le long de la tour n° 47 et près de la chapelle Saint-Sernin (tour 53). Le plus souvent, ce sont les escaliers des tours qui, au moyen de petites portes extérieures bien ferrées, permettent l'accès sur les chemins de ronde. La garnison pouvait donc, si bon lui semblait, ainsi que nous l'avons dit plus haut, s'isoler et tenir les citoyens en respect pendant qu'elle repoussait les assiégeants. Elle seule circulait entre les deux enceintes, dans les lices, en fermant les portes de la ville sur les habitants; sur ce point, il n'y avait nul inconvénient à ce que les chemins de ronde fussent de plain-pied avec le terre-plein.

En suivant l'enceinte intérieure vers l'est, après avoir dépassé la tour n° 42 — dite tour du Moulin, parce qu'autrefois son étage supérieur, en retraite sur le crénelage, était affecté au mécanisme d'un moulin à vent —on arrive à la tour n° 43, dite tour et poterne Saint-Nazaire. Cet ouvrage, sur plan carré, est encore un des plus remarquables de la cité. A côté de la barbacane n° 15, dite de la Crémade et dépendant de l'enceinte extérieure, est une poterne basse et étroite, donnant dans le fossé peu profond sur ce point. Cette poterne, en cas de siége, pouvait être murée facilement puisqu'il n'y avait qu'à remplir l'escalier roide qui, du seuil de cette poterne, monte aux lices. Le large diamètre de la tour de la Crémade en fait une barbacane propre d'ailleurs à protéger des sorties ou des partis rentrants. Cette tour n'était point couverte, comme les autres, par un comble, et est en communication directe avec le chemin de ronde des courtines dont elle n'est, pourrait-on dire, qu'un appendice flanquant.

Quant à la tour Saint-Nazaire, il était impossible à des assiégeants postés en dehors de l'enceinte extérieure de supposer qu'elle fût munie d'une poterne. La porte, percée à la base de celte tour Saint-Nazaire, et donnant sur les lices, est ouverte de côté, masquée par la saillie de l'échauguette d'angle, et le seuil de celte ouverture est établi à plus de deux mètres au-dessus du sol des lices. Il fallait donc poser des échelles ou un plan incliné en bois pour entrer et sortir.

Dans la tour elle-même l'entrée est biaise, et, si de l'extérieur on n'entre par la poterne percée sur le flanc est de la tour qu'au moyen d'échelles ou d'un plancher mobile, on ne peut franchir la seconde entrée qu'en se détournant à angle droit. Cette poterne ne pouvait donc servir qu'aux gens de pied. Chacune des deux baies est munie d'une herse, de machicoulis et de vantaux. Un puits dessert les lices et le premier étage, qui contient en outre un four. La première herse était manœuvrée de la salle du premier étage, la deuxième du chemin de ronde, comme à la porte Narbonnaise. Le crénelage supérieur s'élève sur une plate-forme propre à recevoir un engin de défense (mangonneau) et possède une guette, car ce point est un des plus élevés de la cité. Le crénelage inférieur (car la défense de couronnement est double) est flanqué par des échauguettes qui montent de fond. Toujours en se dirigeant vers l'est, on arrive à peu de distance de la tour Saint-Nazaire à la tour n° 44, dite Saint-Martin, qui semble avoir été élevée à proximité de la tour n°43àdessein, pour masquer et battre la poterne à très-petite portée. Cette tour est renforcée, comme les tours 41 et 42 et comme celles de la porte Narbonnaise, par un bec saillant dont nous avons expliqué l'utilité. Elle contient deux étages voûtés, deux étages sous plancher, comme la tour n° 41, et se dégage au-dessus du chemin de ronde qui tourne autour d'elle du côté de la ville.

A partir de ce point de l'enceinte intérieure, nous voyons reparaître, dans les parties inférieures des courtines et tours, les restes des remparts visigoths jusqu'à la tour n° 53, dite de Saint-Sernin, à côté de la porte Narbonnaise.

Les tours n° 45, 46, 47, 49, 50, 52 et 53 sont bâties sur les fondations des tours primitives et sont d'un diamètre plus faible que les tours du XIIIe siècle. Seule, la tour n°48 a été reconstruite entièrement par Philippe le Hardi. Aussi présente-t-elle à l'extérieur un bec saillant, et l'épaisseur de sa construction est très-considérable. C'est qu'elle devait s'élever assez haut pour dominer la tour n° 18 de l'enceinte extérieure, tour dite de la Vade ou du Papegay, sorte de donjon avancé absolument indépendant et qui était destiné à battre le plateau qui s'étend de plain-pied, en face de ce front.

Les tours précédentes, n° 45, 46, 47, 49, 50 et 52, ne sont pas voûtées, et des planchers en bois séparaient leurs étages, au nombre de deux seulement et établis sur le 'massif plein de la maçonnerie des Visigoths. Leurs escaliers à vis font saillie à l'intérieur des salles et sont pris à leurs dépens. Toutes ces tours interrompent la circulation sur le chemin de ronde des courtines; il faut les traverser pour communiquer d'une courtine à l'autre. La tour n°49, dite de Daréja, est bâtie sur une substruction romaine, formée de gros blocs de pierre parfaitement jointifs, sans mortier. Le soubassement romain portait certainement une tour carrée, car les Visigoths se sont contentés d'abattre les arêtes saillantes à coups de masse, pour arrondir cette construction massive qui ne renferme qu'un blocage.

En examinant les constructions surélevées au XIIIe siècle, on voit que les ingénieurs ont donné à la partie cylindrique (côté extérieur) une forte épaisseur, tandis que du côté de la ville, là où la tour est fermée par un pignon, les murs n'ont qu'une faible épaisseur, afin d'obtenir l'espace vide le plus grand possible à l'intérieur pour loger les postes. La tour n° 47 présente aussi, sur les lices, dans sa partie inférieure, des restes de soubassements romains, sur lesquels est implantée une tour visigothe couronnée par la bâtisse du XIIIe siècle.

Ainsi, toute cette portion de l'enceinte, comprise entre la tour n°44 et la porte narbonnaise, a été réparée et reconstruite en partie par Philippe le Hardi sur l'enceinte des Visigoths, qui avait été élevée sur les remparts romains. Le périmètre de la ville antique est donc donné par celui de la ville des Visigoths, puisque, du côté du midi comme du côté du nord, nous retrouvons les traces des constructions romaines sous les ouvrages dus aux barbares.

Sur tout ce front sud-est, les hourds présentaient en temps de guerre une ligne non interrompue, car ceux des courtines se relient à ceux des tours au moyen de quelques marches. Cela était nécessaire pour faciliter la défense et ne pouvait avoir d'inconvénients, dans le cas où l'assiégeant se serait emparé d'une portion de ces hourds, car il était facile de les couper en un instant et d'empêcher l'ennemi de profiter de cette coursière extérieure continue pour s'emparer successivement des étages supérieurs des tours. L'assiégé, obligé d'abandonner une portion de ces hourds, pouvait lui-même y mettre le feu, sacrifier au besoin une tour ou deux, et se retirer dans les postes éloignés du point tombé au pouvoir de l'ennemi, en coupant les planchers de bois derrière lui.

Les tablettes de pierre des chemins de ronde des courtines élevées sous Philippe le Hardi sont supportées à l'intérieur pour augmenter la largeur de la coursière, du côté du sud et du sud-est, depuis la tour de l'évêque jusqu'à la porte Narbonnaise, par des corbeaux de pierre. Il existe, entre ces corbeaux, des trous carrés très-profonds ménagés dans la construction à intervalles égaux. Ces trous étaient destinés à loger des solives horizontales dont l'extrémité pouvait, au besoin, être soulagée par des poteaux. Sur ces solives on établissait un plancher continu qui élargissait d'autant le chemin de ronde à l'intérieur et formait une saillie fort utile pour l'approvisionnement des hourds, pour la mise enbatterie de pierrières et trébuchets, et pour disposer au pied des remparts, sur le terre-plein de la ville, des magasins, des abris pour un supplément de garnison.

Les combles qui couvraient les hourds venaient très probablement couvrir ce supplément de coursières. On conçoit combien ces larges espaces, ménagés à la partie supérieure des courtines, devaient faciliter la défense. Et il faut noter ici que cette disposition n'existe que dans la partie des défenses qui était le moins bien protégée par la nature du terrain et contre laquelle, par conséquent, l'assaillant devait réunir tous les efforts et pouvait organiser une attaque en règle...

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Publié dans : #EN FAVEUR DE LA MONARCHIE

 

 

Cassiaux

C'est l'hydrophobie politique, terrible maladie dont toute la France
est atteinte en ce moment.

Ô politique, je te hais :


Je te hais parce que tu es grossière, injuste, haineuse, criarde et
bavarde,


Parce que tu es l’ennemie de l’art, du travail ;

Parce que tu sers d’étiquette à toutes les sottises, à toutes les
ambitions, à toutes les paresses.


Aveugle et passionnée, tu sépares de braves coeurs faits pour être
unis, tu lies au contraire des êtres tout à fait dissemblables.


Tu es le grand dissolvant des consciences, tu donnes l’habitude du
mensonge, du subterfuge, et, grâce à toi, on voit des honnêtes gens
devenus amis de coquins pourvu qu’ils soient du même parti.


Je te hais surtout, ô politique, parce que tu en es arrivée à tuer dans
nos coeurs le sentiment, l’idée de patrie ;


Parce que j’ai vu des démocrates se frotter les mains en apprenant
les désastres de Forbach et de Reischoffen et des impérialistes après
le Quatre Septembre ne pas même essayer de dissimuler leur joie à
chaque nouvelle défaite de Chanzy ou de Trochu.


Je te hais enfin parce que c’est toi qui nous as valu cette terrible
parole d’Henri Heine :


« En France il n’y a plus de nation, il n’y a que des partis. »



ROBERT HELMONT . Paris 1873.

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #HISTORIQUE VILLE

 

 

LA CITÉ DE  CARCASSONNE.

 

EUGÈNE-EMMANUEL VIOLLET LE DUC.

 

HISTORIQUE

 

DESCRIPTION DES DÉFENSES DE LA CITÉ.

 

J'ai voulu donner un résumé très-succinct de l'histoire des constructions qui composent l'enceinte de la cité de Carcassonne, afin d'expliquer aux voyageurs curieux les irrégularités et les différences d'aspect que présentent ces défenses dont une partie date de la domination romaine et visigothe et qui ont été successivement modifiées et restaurées, pendant les XIIe  et XIIIe siècles, par les vicomtes et par le roi de France.

Quand on se présente devant la cité de Carcassonne, on est tout d'abord frappé de l'aspect grandiose et sévère de ces tours brunes si diverses de dimensions, de forme, et qui suivent, ainsi que les hautes courtines qui les réunissent, les mouvements du terrain pour obtenir un commandement sur la campagne et profiter autant que possible des avantages naturels offerts par les escarpements du plateau, au bord duquel on les a élevées. Du côté oriental est ouverte l'entrée principale, la seule accessible aux charrois, c'est la porte Narbonnaise défendue par un fossé et une barbacane garnie de meurtrières et d'un crénelage avec chemin de ronde. L'entrée est biaise, de façon à masquer la porte de l'ouvrage principal. Un châtelet, qui peut être isolé de la barbacane, la précède, à cheval sur le pont qui était composé de deux tabliers mobiles en bois, dont les tourillons sont encore à leur place. Cette barbacane et le châtelet sont ouverts à la gorge afin d'être battus par les défenses supérieures de la porte Narbonnaise, si ces premiers ouvrages tombaient au pouvoir de l'ennemi.

Du côté extérieur, les deux grosses tours entre lesquelles est ouverte la porte, sont renforcées par des becs, sortes d'éperons destinés à éloigner l'assaillant du point tangent le plus attaquable, de le forcer de se démasquer, à faire dévier le bélier (bosson en langue d'Oïl), ou à présenter une plus forte épaisseur de maçonnerie à la mine.

L'entrée était d'abord fermée par une chaîne dont les attaches sont encore à leur place et qui était destinée à empêcher des chevaux lancés d'entrer dans la ville. Un machicoulis protège la première herse et la première porte en bois avec barres; dans la voûte est percé un second machicoulis, puis on trouve un troisième machicoulis devant la seconde herse. Il n'était donc pas facile de franchir tous ces obstacles. Mais cette entrée était défendue d'une manière plus efficace encore en temps de guerre.

Au-dessus de l'arc de la porte, des deux côtés de la niche occupée par la statue de la Vierge, se voient, sur les flancs de chacune des deux tours, trois entailles proprement faites; les deux voisines de l'angle sont coupées carrément et d'une profondeur de 0,20m, la troisième est coupée en biseau comme pour recevoir le pied d'un lien de bois ou d'un chevron incliné. Au-dessus de la niche de la Vierge on remarque trois autres trous carrés profonds, destinés à recevoir des pièces de bois formant une forte saillie. Ces trous recevaient, en effet, les pièces de bois d'un auvent formant une saillie prononcée au-dessus de la porte, protégeant la niche et les gens de garde à l'entrée de la ville.

Cet auvent subsistait en temps de paix; en temps de guerre il servait de machicoulis. A l,30m au-dessus du faîtage de cet auvent on voit encore, sur les flancs des deux tours, de chaque côté, quatre entailles ou trous carrés au même niveau, les trois premiers au-dessus de ceux servant de points d'appui aux chevrons de l'auvent et le quatrième à 0m,60 en avant. Là était établi le plancher du deuxième machicoulis. Une cinquième entaille, faite entre les deux dernières et un peu au-dessus, servait de garde pour recevoir le madrier mobile destiné à protéger les assiégés contre les projectiles lancés du dehors de bas en haut et maintenait, par un système de décharges, tout cet étage supérieur en l'empêchant de basculer. On ne pouvait communiquer des tours à ces mâchicoulis extérieurs que par une ouverture pratiquée au deuxième étage et par des échelles, de façon à isoler ces machicoulis dans le cas où les assaillants s'en seraient emparés. Ces ouvrages de bois étaient protégés par des mantelets percés de meurtrières. L'assaillant, pour pouvoir s'approcher de la première herse, devait donc affronter une pluie de traits et les projectiles jetés de trois machicoulis, deux posés en temps de guerre et un dernier tenant à la construction elle-même. Ce n'est pas tout: le sommet des tours était garni de hourds en charpente que l'on posait également en temps de guerre[1] Les trous destinés au passage des solives en bascule qui supportaient ces hourds sont tous intacts et disposés de telle sorte que, du dedans, on pouvait, en très-peu de temps, établir ces ouvrages de bois dont la couverture se reliait à celle des combles à demeure. En effet, on conçoit facilement qu'avec le système de créneaux et de meurtrières pratiqués dans les couronnements de pierre, il était impossible d'empêcher des assaillants nombreux et hardis, protégés par des pavois et même par des chats (sortes de chariots recouverts de madriers et de peaux) de saper le pied des tours, puisque des meurtrières, malgré la forte inclinaison de leur coupe, il est impossible de voir le pied des tours ou courtines, et que, par les créneaux, à moins de sortir la moitié du corps en dehors de leur ventrière, on ne pouvait non plus viser un objet placé au pied de l'escarpe. Il fallait donc établir une défense continue, couverte et permettant à un grand nombre de défenseurs de battre le pied de la muraille ou des tours par le jet de pierres ou de projectiles de toute nature.

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Fig 3


La coupe ci-contre (fig. 3), faite sur l'axe de la porte Narbonnaise, explique les dispositions que nous venons d'indiquer.

Non-seulement les hourds remplissaient cet objet, mais ils laissaient aux défenseurs toute la liberté de leurs mouvements, les chemins de rondes au dedans des crénelages étant réservés à l'approvisionnement des projectiles et à la circulation.

D'ailleurs si ces hourds étaient percés, outre le machicoulis continu, de meurtrières, les meurtrières pratiquées dans les merlons de pierre restaient démasquées dans leur partie inférieure et permettaient aux arbalétriers postés au dedans du parapet sur ce chemin de ronde de lancer des traits sur les assaillants. La défense était donc aussi active que possible et le manque de projectiles devait seul laisser quelque répit à l'attaque.

On ne doit donc pas s'étonner si, pendant des siéges mémorables, après une défense prolongée, les assiégés en étaient réduits à découvrir leurs maisons, à démolir les murs de clôture des jardins, à dépaver les rues, pour garnir es hourds de projectiles et forcer les assaillants à s’éloigner du pied des tours et murailles.

D'un autre côté, les assiégeants cherchaient à mettre le feu à ces hourds de bois qui rendaient le travail des sapeurs impossible ou à les briser à l'aide des pierres lancées par les mangonneaux ou les trébuchets. Et cela ne devait pas être très-difficile, surtout lorsque les murailles n'étaient pas fort élevées. Aussi, dès la fin du XIIIe siècle, on se mit à garnir les murailles et tours de machicoulis de pierre portés sur des consoles, ainsi qu'on peut le voir à Beaucaire, à Avignon et dans tous les châteaux forts ou enceintes des XIVe et XVe  siècles[2].

A Carcassonne, le machicoulis de pierre n'apparaît nulle part, et partout, au contraire, on trouve les trous des hourds de bois dans les fortifications du château, qui datent du commencement du XIIe siècle, aussi bien que dans les ouvrages de Louis IX et de Philippe le Hardi.

Au XIIIe siècle, la montagne Noire et les rampes des Pyrénées étaient couvertes de forêts; on a donc pu faire grand usage de ces matériaux si communs alors dans les environs de Carcassonne.

Les couronnements des deux enceintes de la cité, courtines et tours, sont tous percés de ces trous carrés traversant à distances égales le pied des parapets au niveau des chemins de ronde. Les étages supérieurs des tours et de larges hangars établis en dedans des courtines, comme nous le dirons tout à l'heure, servaient à approvisionner ces bois qui devaient toujours être disponibles pour mettre la ville en état de défense.

En temps ordinaire les couronnements de pierre pouvaient suffire, et l'on voit encore comment, dans les étages supérieurs des tours, les créneaux étaient garnis de volets à rouleaux : sortes de sabords, manœuvrant sur un axe de bois posé sur deux crochets en fer; volets qui permettaient de voir le pied des murailles sans se découvrir et qui garantissaient les postes des étages supérieurs contre le vent et la pluie. Les volets inférieurs s'enlevaient facilement lorsqu'on établissait les hourds, car alors les créneaux servaient de communication entre ces hourds et les chemins de ronde ou planchers intérieurs.

 

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 Fig 4.


Notre figure k explique la disposition de ces volets. La partie supérieure pivotant sur deux gonds fixes demeurait, la partie inférieure était enlevée lorsqu'on posait les hourds.

Mais revenons à la porte Narbonnaise. Outre la chaîne A (fig. 3), derrière le premier arc plein cintre de l'entrée et entre celui-ci et le deuxième, est ménagé un machicoulis B par lequel on jetait les projectiles de droite et de gauche sur les assaillants qui tentaient de briser la première herse C, Les réduits dans lesquels se tenaient les défenseurs sont défilés par un épais garde-fou de pierres. Le mécanisme des herses est parfaitement compréhensible encore aujourd'hui. Dans la salle qui est au-dessus de l'entrée, on aperçoit, dans les deux pieds-droits de la coulisse de cette première herse, les entailles inclinées dans lesquelles s'engageaient les deux jambettes du treuil tracé sur notre coupe, et les scellements des brides en fer qui maintenaient le sommet de ces jambettes ; au niveau du sol, les deux trous destinés à recevoir les cales sur lesquelles reposait la herse une fois levée; sous l'arc, au sommet du tympan, le trou profond qui recevait la suspension des poulies destinées au jeu des contre-poids et de la chaîne s'enroulant sur le treuil.

Derrière la herse était une porte épaisse à deux vantaux D roulant sur des crapaudines inférieures et des pivots fixés dans un linteau de bois dont les scellements sont intacts. Ces vantaux étaient fortement unis par une barre qui se logeait dans une entaille réservée dans le parement du mur de droite lorsque la porte était ouverte, et par deux autres barres de bois entrant dans des entailles pratiquées dans les deux murs du couloir.

Si l'on pénètre au milieu du passage, on voit dans la voûte s'ouvrir un large trou carré E qui communique avec la salle du premier étage. La grande dimension de ce trou s'explique par la nécessité où se trouvait l'assiégé de pouvoir lancer des projectiles non-seulement au milieu, mais aussi contre les parois du passage. La voûte du premier étage est également percée d'un trou carré 1, mais plus petit, de sorte que du deuxième étage on pouvait écraser les assaillants qui se seraient emparés de la salle au-dessous ou donner des ordres aux hommes qui l'occupaient.

Des deux côtés de ce large machicoulis, au premier étage, il existe deux réduits profonds qui pouvaient servir de refuge et défiler les défenseurs dans le cas où les assaillants, maîtres du passage, auraient décoché des traits de bas en haut. La largeur de ce machicoulis permettait encore de jeter sur l'assiégeant des fascines embrasées, et les réduits garantissaient ainsi les défenseurs contre la flamme et la fumée en leur laissant le moyen d'alimenter le feu. Des meurtrières latérales percées dans le passage, au niveau du sol, en E, permettaient aux arbalétriers postés dans les salles du rez-de-chaussée des deux tours d'envoyer à bout portant des carreaux aux gens qui oseraient s'aventurer entre les deux herses.

De même que devant la herse extérieure C, il existe dans la salle du premier étage un deuxième machicoulis oblong F destiné à protéger la seconde herse G. Ce machicoulis se fermait, ainsi que l'ouverture pratiquée dans le milieu de la voûte du passage, par une trappe dont la feuillure et l'encastrement ménagé dans le mur existent encore. Au moyen d'une petite fenêtre qui éclairait la salle du premier étage, les assiégés, du dedans, pouvaient communiquer des ordres à ceux qui servaient la herse sur le chemin de ronde pratiqué au-dessus de la seconde porte H. Cette seconde herse manœuvrait sous un arc réservé à cet effet; son treuil était en outre protégé par un auvent P maintenu par de forts crochets de fer qui sont encore scellés dans la muraille. Tout le jeu de cette herse est encore visible; ses ferrures sont en place: la herse seule manque.

Les deux tours qui flanquent cette entrée sont distribuées de la même manière. Elles comprennent : un étage de caves creusées au-dessous du sol, un rez-de-chaussée percé de meurtrières et voûté avec quatre escaliers pour communiquer au premier étage; un premier étage, également voûté, percé de meurtrières et muni de deux cheminées et de deux fours. Deux des escaliers seulement continuent jusqu'à l'étage supérieur. Les deux autres n'aboutissent pas et peuvent tromper ainsi les gens qui ne connaîtraient pas les lieux. Un deuxième étage couvert autrefois par un plancher portant sur le bord du chemin de ronde. Ce deuxième étage est percé, du côté de la ville, de riches fenêtres ogivales à meneaux 0 qui ne s'ouvraient que dans la partie inférieure par des volets, tandis que les compartiments de l'ogive était vitrée à demeure; ces fenêtres étaient fortement grillées à l'extérieur. Un troisième étage crénelé recevait la charpente des combles. Cette charpente est divisée en trois pavillons, deux sur les deux tours et un pavillon intermédiaire au-dessus de la porte. Lors de la construction première, rétablie aujourd'hui, ces trois pavillons, aux points de leur rencontre, étaient portés par des poutres entrant dans des entailles pratiquées dans l'assise de la corniche; soit que ces poutres aient fléchi, soit que les eaux des chéneaux mal entretenus les eussent pourries, au XVe siècle, ces combles furent réparés, et, pour les porter, on établit deux grands arcs qui s'arrangeaient fort mal avec la construction du XIIIe siècle, puisque l'un d'eux venait buter dans un des créneaux M et le boucher. Des chéneaux en pierre furent posés sur ces arcs et reçurent les pieds du chevron des toitures aux points de leur jonction. Des gargouilles saillantes rejetaient les eaux des chéneaux du côté de la campagne. Ces arcs, qui poussaient en dehors le grand mur élevé du côté de la ville, ont dû être enlevés.

Le chemin de ronde de la courtine n'est pas interrompu par la porte Narbonnaise suivant le système ordinaire adopté dans les défenses de cette époque. Il passe du côté de la ville, au-dessus de la porte, et relie les deux courtines de façon cependant à n'être en communication avec la ville que par les escaliers intérieurs des tours et par une seule baie fermée autrefois par deux épais vantaux ferrés. L'escalier actuel, qui donne accès à ce chemin de ronde, est moderne et a été élevé par le génie militaire.

Habituellement, les tours de l'enceinte intérieure et même de l'enceinte extérieure interrompent les chemins de ronde; de sorte que si l'assaillant parvenait à s'emparer d'une courtine, il se trouvait pris entre deux tours, et, à moins de les forcer les unes après les autres, il lui devenait impossible de circuler librement sur les remparts ; d'autant que les escaliers qui mettent directement en communication les chemins de ronde avec le terre-plein du côté de la ville, sont très-rares et qu'on ne peut monter sur ces chemins de ronde qu'en passant par les escaliers pratiqués dans les tours. Chaque tour était ainsi un réduit séparé, indépendant, qu'il fallait forcer. Les portes qui mettent les tours en communication avec les chemins de ronde sont étroites, bien ferrées, barrées à l'intérieur, de sorte qu'en un instant on pouvait fermer le vantail et le barricader en tirant rapidement la barre de bois, logée dans la muraille, avant même de prendre le temps de pousser les verrous et de donner un tour de clef à la serrure. L'examen attentif de ces défenses fait ressortir le soin apporté par les ingénieurs de ce temps contre les surprises. Toutes sortes de précautions ont été prises pour arrêter l'ennemi et l'embarrasser à chaque pas par des dispositions imprévues. Evidemment, un siége à cette époque n'était réellement sérieux pour l'assiégé, comme pour l'assaillant, que quand on en était venu à se prendre, pour ainsi dire, corps à corps. Une garnison aguerrie pouvait lutter avec des chances de succès jusque dans ses dernières défenses. L'ennemi entrait dans la ville par escalade on par une brèche, sans que pour cela la garnison se rendît; car alors, celle-ci renfermée dans les tours qui, je le répète, sont autant de réduits indépendants, pouvait se défendre encore; il fallait forcer des portes barricadées. Prenait-on le rez-de-chaussée d'une tour, les étages supérieurs conservaient les moyens de reprendre l'offensive et d'écraser l'ennemi. On voit que tout était calculé pour une lutte possible pied à pied. Les escaliers à vis étaient facilement barricadés de manière à rendre vains les efforts de l'assiégeant pour arriver aux étages supérieurs.

Les bourgeois d'une place eussent-ils voulu capituler, que la garnison se gardait contre eux et leur interdisait l'accès des tours et des courtines. C'est un système de défiance adopté envers et contre tous.

Les machines de jet, les engins dont les assaillants disposaient à cette époque pour battre du dehors des murailles, comme celles de la cité de Carcassonne, ne pouvaient produire qu'un effet très-médiocre, vu la solidité des ouvrages et l'épaisseur des merlons; car l'artillerie à feu seule pourrait les entamer. Restaient la sape, la mine, le bélier et tous les engins qui obligeaient l'assaillant à se porter au pied même des défenses. Or il était difficile de se loger et de saper sous ces hourds puissants qui vomissaient des projectiles. La mine n'était guère efficace ici, car toutes les murailles et tours sont assises sur le roc.

On ne doit pas être surpris si, dans ces temps éloignés de nous, certains siéges se prolongeaient indéfiniment. La cité de Carcassonne était, à la fin du XIIIe siècle, avec sa double enceinte et les dispositions ingénieuses de la défense, une place imprenable qu'on ne pouvait réduire que par la famine, et encore eût-il fallu, pour la bloquer, une armée nombreuse, car il était aisé à la garnison de garder les bords de l'Aude, au moyen de la grande barbacane (n° 8 du plan, fig. 16) qui permettait de faire des sorties avec des forces imposantes et de culbuter les assiégeants dans le fleuve.

En examinant le plan général, nous voyons en bas de l'escarpement de la cité, devant les tours 11 et 12 à l'ouest, une muraille qui défendait le faubourg de la Barbacane. Cette muraille date du XIIIe siècle, et elle fut certainement élevée pour empêcher l'ennemi de se loger, comme l'avait fait Trincavel, entre l'Aude et la cité. Cette muraille est à portée d'arbalète des tours 11, 12 et 40 et est commandée par celles-ci. Il était donc fort difficile d'arriver, en descendant la rive droite de l'Aude, jusqu'à la barbacane, malgré la garnison de la cité.

Les remparts et les tours présentent surtout un aspect formidable sur les points de l'enceinte où les approches sont relativement faciles, où des escarpements naturels ne viennent pas opposer un obstacle puissant à l'assaillant. Du côté du nord-est, de l'est et du sud, là où le plateau qui sert d'assiette à la cité est à peu près de plain-pied avec la campagne, de larges fossés protègent la première enceinte. Il est vraisemblable que les extrémités de ces fossés, ainsi que les avancées des portes, étaient défendues par des palissades extérieures, suivant les habitudes de l'époque. Ces palissades étaient munies de barrières ouvrantes.

En s'avançant dans les lices[3], entre les deux enceintes, la première tour que l'on rencontre à droite, à la suite de la porte Narbonnaise, est la tour n°21, dite du Treshaut, ou du Trésau, de Tressan, du Trésor ou de la Cendrino. Cette construction est un magnifique ouvrage de la fin du XIIIe siècle, contemporain de la porte Narbonnaise. Elle domine toute la campagne, la ville, et joignant presque l'enceinte extérieure, elle commandait le plateau, la barbacane de la porte Narbonnaise et empêchait l'ennemi de s'étendre du côté du nord dans les lices le long desquelles s'élèvent les tours visigothes.

La tour du Trésau, outre ses caves, renferme quatre étages dont deux sont voûtés.

L'étage inférieur est creusé au-dessous du terre-plein de la ville. Le deuxième étage est presque de plain-pied avec le sol intérieur de la ville. Le troisième étage était couvert par un plancher et le quatrième, sous comble, au niveau du chemin de ronde du crénelage.

Le chemin de ronde des courtines passe derrière le pignon de la tour, mais n'a aucune communication avec les salles intérieures.

Du côté de la ville, la partie supérieure de la tour est terminée par un pignon crénelé avec escaliers rampants le long du comble. Deux tourelles carrées, munies d'escaliers et crénelées à leur partie supérieure, épaulent le pignon et servaient de tours de guet, car elles sont, de ce côté, le point le plus élevé des défenses.

En temps de paix, le crénelage de la tour du Trésau n'était pas couvert. Le comble porte sur un mur intérieur. Les gargouilles qui existent encore à l'extérieur indiquent d'une manière certaine que le chemin de ronde supérieur était à ciel ouvert. En temps de guerre, les toitures des hourds couvraient ces chemins de ronde ainsi que les hourds eux-mêmes.

Un seul escalier à vis dessert les quatre étages et toutes les issues étaient garnies de portes fortement ferrées. Le deuxième étage au-dessus des caves contient une petite chambre ou réduit éclairé par une fenêtre, destiné au capitaine, une grande cheminée et des latrines; cet étage et le rez-de-chaussée sont percés de nombreuses meurtrières s'ouvrant sous de grandes arcades munies de bancs de pierre. Les meurtrières ne sont pas percées les unes au-dessus des autres, mais chevauchées, ou vides sur pleins, afin de battre tous les points de la circonférence de la tour. Ce principe est généralement suivi dans les tours de l'enceinte intérieure et, sans exception, dans les tours de l'enceinte extérieure où les meurtrières jouent un rôle important. En effet, les meurtrières percées dans les étages des tours ne pouvaient servir que lorsque l'ennemi était encore éloigné des remparts; on conçoit dès lors qu'elles aient été pratiquées plus nombreuses et disposées avec plus de méthode dans les tours de l'enceinte extérieure.

Les courtines qui accompagnent la tour du Trésau sont fort belles. Leur partie inférieure est percée de meurtrières au niveau du terre-plein de la ville, sous des arcs plein cintre avec bancs de pierre et leurs nierions, larges, épais, sont bien construits.

Le parement intérieur des merlons entre la tour Narbonnaise et la tour du Trésau n'est pas vertical, mais élevé en fruit. La disposition des hourds explique l'utilité de cette inclinaison du parement intérieur des merlons.

Sur ce point de la défense — l'un des plus attaquables, à cause du plateau qui s'étend de plain-pied devant la porte Narbonnaise — les courtines intérieures devaient être munies de ces hourds doubles dont il est fait parfois mention dans les chroniqueurs du XIIIe siècle[4].

La figure 5 explique, dans le cas actuel, la disposition de ces doubles hourds. Ainsi que nous venons de le dire, les merlons ayant leur parement intérieur en fruit sur le chemin de ronde A, leur base est traversée au niveau de ce chemin de ronde par des trous de hourds de 0m,30 de côté, régulièrement espacés. Sur le parement du chemin de ronde, du côté de la ville, est une retraite continue B. Les hourds doubles étaient donc ainsi disposés : de cinq pieds en cinq pieds passaient, par les trous des hourds, de fortes solives C, sur l'extrémité desquelles, à l'extérieur, s'élevait le poteau incliné D, avec des contre-poteaux E, formant la rainure pour le passage des madriers de garde. Des moises doubles J pinçaient ce poteau D, reposaient sur la longrine F, mordaient les trois poteaux G, H, I, celui G étant appuyé sur le parement incliné du merlon, et venaient saisir le poteau postérieur K également incliné. Un second rang de moises, posé en L à l,80 m du premier rang, formait l'enrayure des arbalétriers M du comble. En N un mâchicoulis était réservé le long du parement extérieur de la courtine. Ce mâchicoulis était servi par des hommes placés en 0, sur le chemin de ronde, au droit de chaque créneau muni d'une ventrière P. Les archers et arbalétriers du hourd inférieur étaient postés en R et n'avaient pas à se préoccuper de servir ce premier mâchicoulis.

 

La_cite_de_Carcassonne_Aude_05.jpgFig 5.


Le deuxième hourd possédait un mâchicoulis en S. Les approvisionnements de projectiles se faisaient en dedans de la ville par les guindés T. Des escaliers Q, disposés de distance en distance, mettaient les deux hourds en communication. De cette manière, il était possible d'amasser une quantité considérable de pierres en V, sans gêner la circulation sur les chemins de ronde ni les arbalétriers à leur poste. En X, on voit, de face, à l'extérieur, la charpente du hourdage dépourvue de ses madriers de garde, et en Y, cette charpente garnie. Par les meurtrières et mâchicoulis, on pouvait lancer ainsi sur l'assaillant un nombre prodigieux de projectiles. Comme toujours, les meurtrières U, percées dans les merlons, dégageaient au-dessous des hourds et permettaient à un deuxième rang d'arbalétriers postés entre les fermes, sur le chemin de ronde, de viser l'ennemi.

On conçoit que l'inclinaison des madriers de garde était très-favorable au tir. Elle permettait, de plus, de faire surplomber le deuxième mâchicoulis S en dehors du hourdage inférieur.

La dépense que nécessitaient des charpentes aussi considérables ne permettait guère de les établir que dans des circonstances exceptionnelles, sur des points mal défendus par la nature.

La courtine qui relie la tour du Trésau à la porte Narbonnaise possède un petit puits et une échauguette flanquante destinée à battre l'intervalle entre la barbacane et cette porte.

De la tour du Trésau, en se dirigeant vers le nord, on longe une grande partie de l'enceinte des Visigoths. A voir le désordre de ces anciennes constructions, on doit admettre qu'elles ont été bouleversées par un siége terrible; on a peine à comprendre comment on a pu, avec les moyens dont on disposait alors, renverser des pans de murs d'une épaisseur considérable, faire pencher ces tours dont toute la partie inférieure ne présente qu'une masse de maçonnerie. Il semblerait que la poudre à canon peut seule causer des désordres aussi graves, et cependant le siége pendant lequel une partie considérable de ces remparts a été renversée est antérieur au XIIe  siècle, puisque, sur ces débris, on voit s'élever des constructions identiques avec celles du château, ou datant du XIIIe siècle.



[1] On a vu que le sénéchal Guillaume des Ormes se félicite d'avoir pu reprendre le faubourg de Graveillant, dans lequel se trouvait une provision de bois qui fut très-utile aux assiégés.

[2] Au château de Coucy, bâti au commencement du XIIIe siècle, on voit naître les mâchicoulis de pierre destinés à remplacer les hourds de bois. Là, ce sont déjà de grandes consoles de pierre qui portaient le hourd de bois.

[3] Lices, espace compris entre les deux enceintes d'une place.

[4] A Toulouse, assiégé par Simon de Montfort, les habitants augmentent sans cesse les défenses de la ville:

« E parec ben a lobra e als autres mestiers
« Que de dins et defora ac aitans del obriers
« Que garniron la vila els portais els terriers,
« Els murs e las bertrescas els cadafalcs dobliers
« Els fossatz e las lissas els pons els escaliers
« E lains en Toloza ac aitans carpentiers. »

Ces cadafales dobliers sont des hourds doubles. Voyez Poème de la Croisade contre les Albigeois, Collection dos documents inédits de l’Hist, de France.

 

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #HISTORIQUE VILLE

LA CITÉ DE  CARCASSONNE.

 

EUGÈNE-EMMANUEL VIOLLET LE DUC.

 

HISTORIQUE

 

Vers l'an 636 de Rome, le Sénat, sur l'avis de Lucius Crassus, ayant décidé qu'une colonie romaine serait établie à Narbonne, la lisière des Pyrénées fut bientôt munie de postes importants afin de conserver les passages en Espagne et de défendre le cours des rivières. Les peuples Volces Tectosages n'ayant pas opposé de résistance aux armées romaines, la République accorda aux habitants de Carcassonne, de Lodève, de Nîmes, de Pézenas et de Toulouse la faculté de se gouverner suivant leurs lois et sous leurs magistrats. L'an 70 avant J.-C, Carcassonne fut placée au nombre des cités nobles ou élues. On ne sait quelle fut la destinée de Carcassonne depuis cette époque jusqu'au ive siècle. Elle jouit, comme toutes les villes de la Gaule méridionale, d'une paix profonde; mais après les désastres de l'Empire, elle ne fut plus considérée que comme une citadelle (castellum). En 350 les Francs s'en emparèrent, mais peu après les Romains y rentrèrent.

En 407, les Goths pénétrèrent dans la Narbonnaise première, ravagèrent cette province, passèrent en Espagne, et, en 436, Théodoric, roi des Visigoths, s'empara de Carcassonne. Par le traité de paix qu'il conclut avec l'Empire en 439, il demeura possesseur de cette ville, de tout son territoire et de la Novempopulanie, située à l'ouest de Toulouse.

C'est pendant cette domination des Visigoths que fut bâtie l'enceinte intérieure de la cité sur les débris des fortifications romaines. En effet, la plupart des tours visigothes encore debout sont assises sur des substructions romaines qui semblent avoir été élevées hâtivement, probablement au moment des invasions franques. Les bases des tours visigothes sont carrées ou ont été grossièrement arrondies pour recevoir les défenses du Vième siècle.

Du côté méridional de l'enceinte on remarque des soubassements de tours élevées au moyen de blocs énormes, posés à joints vifs et qui appartiennent certainement à l'époque de la décadence de l'Empire.

Quoi qu'il en soit, il est encore facile aujourd'hui de suivre toute l'enceinte des Visigoths (voir le plan général, fig. 16[1]). Cette enceinte affectait une forme ovale avec une légère dépression sur la face occidentale, suivant la configuration du plateau sur lequel elle est bâtie. Les tours, espacées entre elles de 25 à 30 mètres environ, sont cylindriques à l'extérieur, terminées carrément du côté de la ville et réunies entre elles par de hautes courtines (fig. dj. Toute la construction visigothe est élevée par assises de petits moellons de 0m,10 à 0,n,12 de hauteur environ, avec rangs de grandes briques alternées. De larges baies en plein cintre sont ouvertes dans la partie cylindrique de ces tours, du côté de la campagne, un peu au-dessus du terre-plein de la ville; elles étaient garnies de volets de bois à pivots horizontaux et tenaient lieu de meurtrières. Le couronnement de ces tours consistait en un crénelage couvert. Des chemins de ronde des courtines on communiquait aux tours par des portes dont les linteaux en arcs surbaissés étaient soulagés par un arc plein cintre en brique. Un escalier de bois mettait à l'intérieur l'étage inférieur en communication avec le crénelage supérieur qui était ouvert du côté de la ville par une arcade percée dans le pignon.

 

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Fig. 1.

Malgré les modifications apportées au système de défense de ces tours, pendant les XIIe et XIIIe siècles, on retrouve toutes les traces des constructions des Visigoths. Jusqu'au niveau du sol des chemins de ronde des courtines, ces tours sont entièrement pleines et présentent ainsi un massif puissant propre à résister à la sape et aux béliers.

Les Visigoths, entre tous les peuples barbares qui envahirent l'Occident, furent ceux qui s'approprièrent le plus promptement les restes des arts romains, au moins en ce qui regarde les constructions militaires et, en effet, ces défenses de Carcassonne ne diffèrent pas de celles appliquées à la fin de l'Empire en Italie et dans les Gaules. Ils comprirent l'importance de la situation de Carcassonne, et ils en firent le centre de leurs possessions dans la Narbonnaise.

Le plateau sur lequel est assise la cité de Carcassonne commande la vallée de l'Aude, qui coule au pied de ce plateau, et par conséquent la route naturelle de Narbonne à Toulouse. Il s'élève entre la montagne Noire et les versants des Pyrénées, précisément au sommet de l'angle que forme la rivière de l'Aude en quittant ces versants abrupts, pour se détourner vers l'est. Carcassonne se trouve ainsi à cheval sur la seule vallée qui conduise de la Méditerranée à l'Océan et à l’entrée des défilés qui pénètrent en Espagne par Limoux, Alet, Quillan, Mont-Louis, Livia, Puicerda ou Campredon. L'assiette était donc parfaitement choisie et elle avait été déjà prise par les Romains qui, avant les Visigoths, voulaient se ménager tous les passages de la Narbonnaise en Espagne.

Mais les Romains trouvaient par Narbonne une route plus courte et plus facile pour entrer en Espagne et ils n'avaient fait de Carcassonne qu'une citadelle, qu'un castellum, tandis que les Visigoths, s'établissant dans le pays après de longs efforts, durent préférer un lieu défendu déjà par la nature, situé au centre de leurs possessions de ce côté-ci des Pyrénées, à une ville comme Narbonne, assise en pays plat, difficile à défendre et à garder. Les événements prouvèrent qu'ils ne s'étaient point trompés; en effet, Carcassonne fut leur dernier refuge lorsqu'à leur tour ils furent en guerre avec les Francs et les Bourguignons.

En 508, Clovis mit le siège devant Carcassonne et fut obligé de lever son camp sans avoir pu s'emparer de la ville.

En 588, la cité ouvrit ses portes à Austrovalde, duc de Toulouse, pour le roi Gontran; mais peu après, l'armée française ayant été défaite par Claude, duc de Lusitanie, Carcassonne rentra au pouvoir de Reccarède, roi des Visigoths.

Ce fut en 713 que finit ce royaume; les Maures d’Espagne[2] devinrent alors possesseurs de la Septimanie. On ne peut se livrer qu'à de vagues conjectures sur ce qu'il advint de Carcassonne pendant quatre siècles; entre la domination des Visigoths et le commencement du XIIe siècle, on ne trouve pas de traces appréciables de constructions dans la cité, non plus que sur ses remparts. Mais, à dater de la fin du XIe siècle, des travaux importants furent entrepris sur plusieurs points. En 1096, le pape Urbain II vint à Carcassonne pour rétablir la paix entre Bernard Aton et les bourgeois qui s'étaient révoltés contre lui et il bénit l'église cathédrale (Saint-Nazaire), ainsi que les matériaux préparés pour l'achever. C'est à, cette époque en effet que l'on peut faire remonter la construction de la nef de cette église.

Sous Bernard Aton, la bourgeoisie de Carcassonne s'était constituée en milice et il ne paraît pas que la concorde régnât entre ce seigneur et ses vassaux, car ceux-ci battus par les troupes d'Alphonse, comte de Toulouse, venu en aide à Bernard, furent obligés de se soumettre et de se cautionner. Les biens des principaux révoltés furent confisqués au profit du petit nombre des vassaux restés fidèles, et Bernard Aton donna en fief à ces derniers les tours et les maisons de Carcassonne, à la condition, dit Dom Vaissette : « de faire le guet et de garder la ville, les uns pendant quatre, les autres pendant huit mois de l'année et d'y résider avec leurs familles et leurs vassaux durant tout ce temps-là. Ces gentilshommes, qui se qualifiaient de châtelains de Carcassonne, promirent par serment au vicomte de garder fidèlement la ville. Bernard Aton leur accorda divers priviléges, et ils s'engagèrent à leur tour à lui faire hommage et à lui prêter serment de fidélité. C'est ce qui a donné l'origine, à ce qu'il paraît, aux mortes-payes de la cité de Carcassonne, qui sont des bourgeois, lesquels ont encore la garde et jouissent pour cela de diverses prérogatives. »

Ce fut probablement sous le vicomte Bernard Aton ou, au plus tard, sous Roger III, vers 1130, que le château fut élevé et les murailles des Visigoths réparées. Les tours du château, par leur construction et les quelques sculptures qui décorent les chapiteaux des colonnettes de marbre servant de meneaux aux fenêtres géminées, appartiennent certainement à la première moitié du xne siècle. En parcourant l'enceinte intérieure de la cité, ainsi que le château, on peut facilement reconnaître les parties des bâtisses qui datent de cette époque; leurs parements sont élevés en grès jaunâtre et par assises de 0m,l5à 0m,25 de hauteur, sur 0m,20 à 0,n,30 de largeur, et grossièrement appareillés.

Le 1er août 1209, le siége fut mis devant Carcassonne par l'armée des croisés, commandée par le célèbre Simon de Montfort. Le vicomte Roger avait fait augmenter les défenses de la cité et celle des deux faubourgs de la Trivalle et de Graveillant, situés entre la ville et l'Aude, ainsi que vers la route de Narbonne.

Les défenseurs, après avoir perdu les faubourgs, manquant d'eau, furent obligés de capituler. Le siége entrepris par l'armée des croisés ne dura que du 1er au 15 août, jour de la reddition de la place. On ne peut admettre que pendant ce court espace de temps les assiégeants aient pu exécuter les travaux de mine ou de sape qui ruinèrent une partie des murailles et tours des Visigoths; d'autant qu'il existe des reprises faites pendant le XIIe siècle pour consolider et surélever les tours visigothes qui avaient été fort compromises par la sape et la mine.

Il faut donc admettre que les travaux de siége et les brèches dont on signale la trace, notamment sur le côté nord, sont dus aux Maures d'Espagne, lorsqu'ils conquirent ce dernier boulevard des rois visigoths. Bernard Aton ne peut être, non plus, l'auteur de ces travaux de mine, car le traité qui lui rendit la cité occupée par ses sujets révoltés n'indique pas qu'il ait eu à faire un long siége et que les défenseurs fussent réduits aux dernières extrémités.

Le vicomte Raymond Roger, au mépris des traités et de la capitulation qui rendait la cité de Carcassonne aux croisés, était mort en prison dans une des tours en novembre 1209. Depuis lors, Raymond de Trincavel, son fils, avait été dépouillé, en 1226, par Louis VIII de tous ses biens reconquis sur les croisés. Carcassonne alors fit partie du domaine royal, et un sénéchal y commandait pour le roi de France.

En 1240, ce jeune vicomte Raymond de Trincavel, dernier des vicomtes de Béziers, et qui avait été remis en 1209 aux mains du comte de Foix (il était alors âgé de deux ans), se présente tout à coup dans les diocèses de Narbonne et de Carcassonne avec un corps de troupes de Catalogne et d'Aragon. Il s'empare, sans se heurter à une sérieuse résistance, des châteaux de Montréal, des villes de Montolieu, de Saissac, de Limoux, d'Azillan, de Laurens et se présente devant Carcassonne.

Il existe deux récits du siége de Carcassonne entrepris par le jeune vicomte Raymond en 1240, écrits par des témoins oculaires: celui de Guillaume de Puy-Laurens, inquisiteur pour la Foi dans le pays de Toulouse et celui du sénéchal Guillaume des Ormes, qui tenait la ville pour le roi de France. Ce dernier récit est un rapport, sous forme de journal, adressé à la reine Blanche, mère de Louis IX.

Cette pièce importante nous explique toutes les dispositions de l'attaque et de la défense[3]. A l'époque de ce siége, les remparts de Carcassonne n'avaient ni l'étendue ni la force qui leur furent données depuis par Louis IX et Philippe le Hardi. Les restes encore très-apparents de l'enceinte des Visigoths, réparée au XIIe siècle, et les fouilles entreprises en ces derniers temps, permettent de tracer exactement les défenses existant au moment où le vicomte Raymond de Trincavel prétendit les forcer.

Nous donnons ci-après, figure 2, le plan de ces défenses, avec les faubourgs y attenant, les barbacanes et le cours de l'Aude.

L'armée de Trincavel investit la place le 17 septembre 1240, et s'empare du faubourg de Graveillant, qui est aussitôt repris par les assiégés. Ce faubourg, dit le Rapport, est ante portam Tolosœ. Or la porte de Toulouse n'est autre que la porte dite de l’Aude aujourd'hui, laquelle est une construction romane percée dans un mur visigoth, et le faubourg de Graveillant ne peut être, par conséquent, que le faubourg dit de la Barbacane. La suite du récit fait voir que cette première donnée est exacte.

Les assiégeants venaient de Limoux, c'est-à-dire du midi, ils n'avaient pas besoin de passer l'Aude devant Carcassonne pour investir la place. Un pont de pierre existait sur l'Aude. Ce pont est encore entier aujourd'hui : c'est le vieux pont dont la construction date, en partie, du xne siècle. Il ne fut que réparé et muni d'une tête de pont, sous saint Louis et sous Philippe le Hardi. Il est indiqué en P sur notre figure 2.

Raymond de Trincavel n'ignorait pas que les assiégés attendaient des secours qui ne pouvaient se jeter dans la cité qu'en traversant l'Aude, puisqu'ils devaient se présenter par le nord-ouest. Aussi le vicomte s'empara du pont, et, poursuivant son attaque le long de la rive droite du fleuve vers l'amont, il essaya de couper toute communication de l'assiégé avec la rive gauche.

Ne pouvant tout d'abord se maintenir dans le faubourg de Graveillant, en G (voir la fig. 2), il s'empare d'un moulin fortifié, M, sur un bras de l'Aude, fait filer ses troupes de ce côté, les loge dans les parties basses du faubourg, et dispose son attaque de la manière suivante : une partie des assaillants, commandés par Ollivier de Thermes, Bernard Hugon de Serre-Longue et Giraut d'Aniort, campent entre le saillant nord-ouest de la ville et la rivière, creusent des fossés de contrevallation et s'entourent de retranchements palissades.

L'autre corps, commandé par Pierre de Fenouillet, Renaud de Puy et Guillaume Fort, est logé devant la barbacane qui existait en B et celle de la porte dite Narbonnaise, en N.

En 1240, outre ces deux barbacanes, il en existait une en D[4] qui permettait de descendre du château dans le faubourg[5] et une en H faisant face au midi. La grande barbacane D servait encore à protéger la porte de Toulouse T (aujourd'hui porte de l'Aude).

Il faut observer que les seuls points où le sol extérieur soit à peu près au niveau des lices (car Guillaume des Ormes signale l'existence des lices L et par conséquent d'une enceinte extérieure), sont les points 0 et R. Quant au sol de la barbacane D du château, il était naturellement au niveau du faubourg et par conséquent fort au-dessous de l'assiette de la cité. Tout le front occidental de la cité est bâti sur un escarpement très-élevé et très-abrupt.

 

 

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Fig.2

 

En reprenant tout d'abord le faubourg aux assiégeants, les défenseurs de la ville s'étaient empressés de transporter dans leur enceinte une quantité considérable de bois qui leur fut d'un grand secours; mais ils avaient dû renoncer à se maintenir dans ce faubourg.

Le vicomte fit donc attaquer en même temps la barbacane D du château pour ôter aux assiégés toute chance de reprendre l'offensive, la barbacane B (c'était d'ailleurs un saillant), la barbacane N de la porte Narbonnaise et le saillant I, au niveau du plateau qui s'étendait à 100 mètres de ce côté vers le sud-ouest.

Les assiégeants, campés entre la place et le fleuve, étaient dans une assez mauvaise position; aussi se retranchent-ils avec soin et couvrent-ils leurs fronts d'un si grand nombre d'arbalétriers que personne ne pouvait sortir de la ville sans être blessé.

Bientôt ils dressèrent un mangonneau devant la barbacane D.

Les assiégés, de leur côté, dans l'enceinte de cette barbacane, élèvent une pierrière turque qui bat le mangonneau. Pour être autant défilé que possible, le mangonneau devait être établi en E.

Peu après les assiégeants commencent à miner sous la barbacane de la porte Narbonnaise en N, en faisant partir leurs galeries de mine des maisons du faubourg qui, de ce côté, touchaient presque aux défenses.

Les mines sont étançonnées et étayées avec du bois auquel on met le feu, ce qui fait tomber une partie des défenses de la barbacane.

Mais les assiégés ont contre-miné pour arrêter les progrès des mineurs ennemis et ont remparé la moitié de la barbacane restée debout. C'est par les travaux de mine que, sur les deux points principaux de l'attaque, les gens du vicomte tentent de s'emparer de la place; ces mines sont poussées avec une grande activité; elles ne sont pas plutôt éventées que d'autres galeries sont commencées.

Les assiégeants ne se bornent pas à ces deux attaques. Pendant qu'ils battent la barbacane D du château, qu'ils ruinent la barbacane N de la porte Narbonnaise, ils cherchent à entamer une portion des lices et ils engagent une attaque très-sérieuse sur le saillant en I entre l'évêché et l'église cathédrale de Saint-Nazaire, marquée S sur notre plan.

Comme nous l'avons dit, le plateau, sur ce point, s'étendait presque de niveau avec l'intérieur de la cité de I en 0, et c'est pourquoi saint Louis et Philippe le Hardi firent, sur ce plateau, en dehors de l'ancienne enceinte visigothe, un ouvrage considérable, destiné à dominer l'escarpement.

L'attaque des troupes de Trincavel est de ce côté (point faible alors) très-vivement poussée; les mines atteignent les fondations de l'enceinte des Visigoths, le feu est mis aux étançons et dix brasses de courtines s'écroulent. Mais les assiégés se sont remparés en retraite de la brèche avec de bonnes palissades et des bretèches[6]; si bien que les troupes ennemies n'osent risquer l'assaut. Ce n'est pas tout, des galeries de mine sont aussi ouvertes devant la porte de Rodez, en B; les assiégés contre-minent et repoussent les travailleurs des assiégeants.

Cependant, des brèches étaient ouvertes sur divers points et le vicomte Raymond craignant de voir, d'un moment à l'autre, déboucher les troupes de secours envoyées du nord, se décide à tenter un assaut général. Ses gens sont repoussés avec des pertes sensibles, et, quatre jours après, sur la nouvelle de la venue de l'armée royale, il lève le siége, non sans avoir mis le feu aux églises du faubourg, et entre autres à celle des Minimes en R.

L'armée de Trincavel était restée vingt-quatre jours devant la ville.

Louis IX, attachant une grande importance à la place de Carcassonne qui couvrait cette partie du domaine royal devant l'Aragon, et prétendant ne plus avoir à redouter les conséquences d'un siége qui l'aurait mise entre les mains d'un ennemi sans cesse en éveil, voulut en faire une forteresse inexpugnable.

Il faut ajouter au récit du sénéchal Guillaume des Ormes un fait rapporté par Guillaume de Puy-Laurens. Dans la nuit du 8 au 9 septembre, les habitants du faubourg de Carcassonne (de la Trivalle; voir le plan, figure 2), malgré leur protestation de fidélité à la noblesse tenant pour le roi, avaient ouvert leurs portes aux soldats de Trincavel qui, dès lors, dirigea de ce faubourg son attaque de gauche contre la porte Narbonnaise. Saint Louis, sitôt après le siége levé, n'eut pas à détruire le bourg déjà brûlé par le vicomte Raymond, mais voulant d'une part punir les habitants de leur manque de foi, et de l'autre ne plus avoir à redouter un voisinage aussi compromettant pour la cité, il défendit aux gens du faubourg de Graveillant de rebâtir leurs maisons et fit évacuer le faubourg de la Trivalle. Ces malheureux durent s'exiler.

Louis IX commença immédiatement de grands ouvrages de défense autour de la cité; il fit raser les restes des faubourgs, débarrassa le terrain entre la cité et le pont et fit élever toute l'enceinte extérieure que nous voyons aujourd'hui, afin de se couvrir de tous côtés et de prendre le temps d'améliorer les défenses intérieures.

Ayant pu constater la faiblesse des deux parties de l'enceinte sur lesquelles le vicomte Raymond avait, avec raison, porté ses deux principales attaques, c'est-à-dire l'extrémité sud et la porte Narbonnaise, il étendit l'enceinte extérieure bien au delà de l'ancien saillant sud sur le plateau qui domine de ce côté un ravin aboutissant à l'Aude et vers la porte Narbonnaise, à 30 mètres environ en dehors, enclavant ainsi dans les nouvelles défenses les deux points principaux de l'attaque de Trincavel (fig. 16).

Résolu à faire de la cité de Carcassonne le boulevard de cette partie du domaine royal contre les entreprises des seigneurs hérétiques des provinces méridionales, saint Louis ne voulut pas permettre aux habitants des anciens faubourgs de rebâtir leurs habitations dans le voisinage de la cité. Sur les instances de l'évêque Radulphe[7] après sept années d'exil, il consentit seulement à laisser ces malheureux proscrits s'établir de l'autre côté de l'Aude. Voici les lettres patentes de saint Louis, expédiées à ce sujet[8]:

« Louis, par la grâce de Dieu, roy de France, à notre amé et féal Jean de Cravis, seneschal de Garcassonne, salut et dilection. Nous vous mandons que vous recevez en seureté les hommes de Carcassonne qui s'en estoient fuys, à cause qu'ils n'avoient payé à nous les sommes qu'ils dévoient, les termes des payements escheus. Pour les demeures et habitations qu'ils demandent, vous en prendrez advis et conseil de nostre amé et féal l'evesque de Carcassonne et de Raymond de Capendu et autres bons hommes, pour leur bailler place pour habiter, proveu qu'aucun domage n'en puisse avenir à nostre chasteau et ville de Carcassonne. Voulons que leur rendez les biens et héritaiges et possessions, dont ils jouissoient avant la guerre, et les laissez jouir de leurs uz et coustumes, affin que nous ou nos successeurs ne les puissions changer. Entendons toutefoiz que lesdits hommes de Carcassonne doivent refaire et bastir à leurs despens les églises de Nostre-Dame et des Frères-Mineurs, qu'ils avoient démolies; et au contraire n'entendons que vous recevez en façon quelconque aucun de ceux qui introduisirent le vicomte (de Trincavel) au bourg de Carcassonne, estant traistres, ains rappellerez les autres non coupables. Et direz de nostre part à nostre amé et féal l'évesquede Carcassonne, que des amendes qu'il prétend sur les fugitifs, il s'en désiste, et de ce luy en sçaurons gré. Donné à Helvenas, le lundy après la chaise de saint Pierre. »

Bien que nous n'ayons pas le texte original de cette pièce, mais seulement la transcription altérée évidemment par Besse, ce document n'en est pas moins très-important en ce qu'il nous donne la date de la fondation de la ville actuelle de Carcassonne. En effet, en exécution de ces lettres patentes, l'emplacement pour bâtir le nouveau bourg fut tracé au-delà de l'Aude, et comme cet emplacement dépendait de l'évêché, le roi indemnisa l'évêque en lui donnant la moitié de la ville de Villalier. L'acte de cet échange fut passé à AiguesMortes avec le sénéchal en août l248.

Ce bourg est aujourd'hui la ville de Carcassonne, élevée d'un seul jet sur un plan régulier, avec des rues alignées, coupées à angle droit, une place au centre et deux églises.

La prudence de Louis IX ne se borna pas à dégager les abords de la cité et à élever une enceinte extérieure nouvelle, il fit bâtir la grosse défense circulaire appelée la Barbacane, à la place de celle qui commandait le faubourg de Graveillant, lequel, rebâti plus tard, prit son nom de cet ouvrage.

11 mit cette barbacane en communication avec le château, par des rampes fortifiées, très-habilement conçues au point de vue de la défense de la place (fig. 16).

A la manière dont sont traitées les maçonneries de l'enceinte extérieure, il y a lieu de croire que les travaux furent poussés activement, afin de mettre, au plus tôt, la cité à l'abri d'un coup de main et pour donner le temps de réparer et d'agrandir l'enceinte intérieure.

Philippe le Hardi, lors de la guerre avec le roi d'Aragon, continua ces ouvrages avec activité. Ils étaient terminés au moment de sa mort (1285). Carcassonne était la place centrale des opérations entreprises contre l'armée aragonaise et un refuge assuré en cas d'échec.

A la place de l'ancienne porte appelée Pressam ou Narbonnaise ou des Salins, Philippe le Hardi fit construire une admirable défense, comprenant la porte Narbonnaise actuelle, la tour du Trésau et les belles courtines voisines. Du côté de l'ouest-sud-ouest, sur l'un des points vivement attaqués par l'armée de Trincavel, profitant du saillant que saint Louis avait fait faire, il rebâtit toute la défense intérieure, c'est-à-dire les tours n° 39, 11, 40, 41, 42, 43 (porte de Razez, de Saint-Nazaire ou des Lices), ainsi que les hautes courtines intermédiaires (fig. 16), de manière à mieux commander la vallée de l'Aude et l'extrémité du plateau. Un fait curieux donne la date certaine de cette partie de l'enceinte qui enveloppait l'évêché. En août 1280, à Paris, le roi Philippe permit à Isar, alors évêque de Carcassonne, de pratiquer quatre fenêtres grillées dans la courtine adossée à l'évêché, après avoir pris l'avis du sénéchal, et sous la condition expresse que ces fenêtres seraient murées en temps de guerre, sauf à pouvoir les rouvrir, la guerre terminée. Le roi s'obligeait à faire, à ses dépens, les égouts pour l'écoulement des eaux de l'évêché, à travers la muraille, et à l'évêque était réservée la jouissance des étages de la tour dite de l'Évêque (tour carrée n°11, à cheval sur les deux enceintes), jusqu'au crénelage, sans préjudice des autres droits du prélat sur le reste des murailles de la ville. Or, ces quatre fenêtres n'ont point été ouvertes après coup, elles ont été bâties en élevant la courtine, et elles existent encore entre les tours n° 39, 11 et 40; donc ces courtines et tours datent de 1280. Du côté du midi et du sud-est, Philippe le Hardi fit couronner, exhausser et même reconstruire sur quelques points les tours des Visigoths, ainsi que les anciennes courtines. Du côté du nord, on répara également les parties dégradées des murs anciens et on éleva une large barbacane devant l'entrée du château dans l'intérieur de la ville.

L'enceinte extérieure, que je regarde comme antérieure de quelques années aux réparations entreprises par Philippe le Hardi, pour améliorer l'enceinte intérieure — et je vais en donner des preuves certaines tout à l'heure — est bâtie en matériaux (grès) irréguliers et disposés sans choix, mais présentant des parements unis, tandis que toutes les constructions de la fin du XIIIe  siècle sont parementées en pierres ciselées sur les arêtes, et forment des bossages rustiques qui donnent à ces constructions un aspect robuste et d'un grand effet. Tous les profils des tours de l'enceinte intérieure, réparée par Philippe le Hardi, sont identiques; les culs-de-lampe des arcs des voûtes et les quelques rares sculptures, telles, par exemple, que la statue de la Vierge et la niche placées au-dessus de la porte Narbonnaise, appartiennent incontestablement à la fin du XIIIe siècle.

Dans ces constructions, les matériaux sont de même nature, provenant des mêmes carrières et le mode d'appareil uniforme; partout on rencontre ces bossages, aussi bien dans les parties complétement neuves, comme celles de l'ouest, du sud-ouest et de l'est, que dans les portions complétées ou restaurées, sur les constructions visigothes et du XIIe siècle. Les moulures sont finement taillées et déjà maigres, tandis que l'enceinte extérieure présente dans ses meurtrières, ses portes et ses corbeaux, des profils très simples et larges. Les clefs des voûtes de la tour n° 18 (tour de la Vade ou du Papegay) sont ornées de figures sculptées présentant tous les caractères de l'imagerie du temps de saint Louis. De plus, entre la tour n° 7 et l'échauguette de l'ouest, le parapet de la courtine a été exhaussé, en laissant toutefois subsister les merlons primitifs ainsi englobés dans la maçonnerie surélevée, afin de donner à cette courtine, jugée trop basse, un commandement plus considérable.

Or, cette surélévation est construite en pierres avec bossages, les créneaux sont plus espacés, l'appareil beaucoup plus soigné que dans la partie inférieure et parfaitement semblable, en tout, à l'appareil des constructions de 1280.

La différence entre les deux constructions peut être constatée par l'observateur le moins exercé: donc, la partie inférieure étant semblable, comme procédés de structure, à tout le reste de l'enceinte extérieure, et la surélévation conforme, comme appareil, à toutes les constructions dues à Philippe le Hardi, l'enceinte extérieure a été évidemment élevée avant les restaurations et les adjonctions entreprises par le fils de Louis IX.

Du côté du sud-ouest, la muraille des Visigoths venait longer la façade ouest de l'église cathédrale de Saint-Nazaire (fig. 16). Cette façade, élevée, comme nous l'avons dit, à la fin du XIe siècle ou au commencement du XIIe n'est qu'un mur fort épais sans ouverture dans la partie inférieure. Elle dominait l'enceinte visigothe et augmentait sa force sur ce point attaquable. Son couronnement consistait en un crénelage dont nous avons retrouvé les traces et que nous avons pu rétablir dans son intégrité.

Les fortifications de Philippe le Hardi laissèrent entre elles et cette façade (fig. 16) un large espace et la défense supérieure de la façade de Saint-Nazaire demeura sans objet puisqu'elle ne commandait plus les dehors.

Depuis lors il ne fut entrepris aucun travail de défense dans la cité de Carcassonne et, pendant tout le cours du moyen âge, cette forteresse fut considérée comme imprenable. Le fait est qu'elle ne fut point attaquée et n'ouvrit ses portes au prince Noir, Edouard, en 1355, que quand tout le pays du Languedoc se fut soumis à ce conquérant...

 

À suivre...



[1] Des fouilles nous ont permis de reconnaître les fondations de cette enceinte sur les points où elle a été supprimée, à la fin du Xiii" siècle, pour augmenter le périmètre de la cité.

 

[2] Sous le commandement de Moussa-ben-Nossaïr.

 

[3] Le rapport du sénéchal Guillaume des Ormes, et le récit de Guillaume de Puy-Laurens ont été publiés et annotés par M. Douët d'Arcq, dans la Biblioth. de l'École des Chartes, 2e série, tome II, p. 363

[4]  Reconstruite sous saint Louis

[5] Toutes les défenses du château datent du XIIième siècle sauf celles du front sud.

 

[6] Sorte de petit blokaus en charpente.

 

[7]  Le tombeau de cet évêque est dans la petite chapelle bâtie à l'extrémité du bras de croix sud de l'église de Saint-Nazaire.

[8]  Hist. des Anliq. et comtes de Carcassonne, G. Besse, citoyen de Carcassonne, Béziers, 1645. « Ces lettres, dit Besse, furent exécutées par le seneschal, pridie nonas Aprilis, c'est-à-dire le 4 avril 1247, et, avec l'acte de leur exécution, se trouvent avoir esté transcrites en langage du pays, dans le livre manuscrit des coutumes de Carcassonne.

 

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #EN FAVEUR DE LA MONARCHIE

 

 

 

A LA FRANCE

LE RÉVEIL, LA RÉVOLUTION

ET L’ACHANGE SAINT MICHEL

 

Ecca nunc tsmpua acceptabila,

Ecce nunc die salutis.

 

 

IX

L'ARCHANGE SAINT MICHEL

ET LA VICTOIRE.

 

Ce n'est point à la terre, c'est aux échos du ciel que nous nous adressons pour apprendre l'origine de la gloire et de la vocation de l'archange saint Michel. Une tradition qui ne saurait tromper, nous la donne en trois mots plus éloquents que tout un discours : Quis ut Deus! qui est comme Dieu ! ! parole qu'il faut retenir et méditer, car elle est, à elle seule, la condamnation de la révolution et la reconnaissance de la toute-puissance du Dieu éternel. Le jour, en effet, où le Seigneur révéla à la création angélique le Verbe engendré dans son amour et destiné au salut du monde, où il exigea pour son Christ les adorations de la cour céleste, il se trouva des rebelles qui refusèrent les hommages de leur soumission, et prétendirent s'élever au-dessus du trône que, dans le mystère impénétrable de la sainte Trinité, le Verbe fait chair devait occuper. Lucifer fit entendre le cri de la révolte, auquel l'archange saint Michel répondit par le cri de la fidélité : quis ut Deus! qui est comme Dieu ! C’est-à-dire que sommes-nous en face du Très-Haut! C'est de lui seul que nous tenons l'être. A lui donc appartiennent et de lui dépendent toutes les puissances de nos facultés ; n'est-ce pas pour sa louange et pour sa gloire que le Seigneur a fait de ses anges l'image de lui-même la plus parfaite et la plus comblée? Si l'orgueil demeura inflexible, au point de pervertir à jamais les esprits dociles à la voix de Lucifer, saint Michel combattit vaillamment pour le triomphe de la vérité, qu'il ne voyait qu'en Dieu seul. Autour de lui se groupèrent des phalanges d'adorateurs, et quand la lutte eut servi à faire éclater les ardeurs de la fidélité, le prix de la victoire fut l'expulsion des prévaricateurs, la paix éternelle des cieux, et la perpétuité d'une mission qui devait préposer les bons anges à la garde et à la défense de la création humaine;, dans cette hiérarchie fortifiée par l'épreuve et pour toujours préservée de toute défaillance, saint Michel restait au premier rang et prenait le titre mérité de prince des milices célestes.

Lors donc que la terre fut sortie des mains de Dieu, et que l'homme, créature libre et intelligente, en eut été fait le maître et le possesseur viager, il y avait à côté de lui un ange gardien et un ange de ténèbres, un de ces révoltés qui n'étaient plus que des démons et qui, toujours puissants, toujours esprits, ne pouvaient manquer de tourner contre la terre la rage de révolte qui leur avait valu la damnation. Ainsi le génie de la révolution s'introduisit dans le monde nouveau, dès le premier jour de son existence ; il y était attiré par l'être pensant et aimant, corps et âme à la fois, seconde image de Dieu, créé pour l'adorer et le servir et destiné à l'épreuve, aussi bien que l'avait été la création angélique. La tentation ne se fit pas attendre, et la chute de l'homme, en étant la victoire de Satan, eut pour effet d'imprimer -à l'humanité tout entière une tache indélébile et héréditaire qui la rendait passible de la damnation, et lui fermait les cieux, jusqu'au jour où ils seraient rouverts par les mystères de l'incarnation et de la rédemption ; elle livrait encore le monde, jusqu'à la fin des temps, à une puissance diabolique qui ne cesserait de s'attacher à la corruption des âmes, de les éloigner de Dieu, et de faire de l'éternelle béatitude le prix d'une lutte incessante, et du pénible triomphe des volontés toujours assiégées.

L'ennemi, que l'archange saint Michel avait terrassé au ciel, est donc devenu, par la dégradation du premier homme et la solidarité des générations, l'esprit du mal qui nous entoure, qui nous attire vers les enfers, quand il s'attaque à l'individu, qui engendre la révolution, quand il inédite et poursuit la destruction  de l'ordre social, et saisit les nations défaillantes du vertige de la perversité.

De là résultent la perpétuité de la vocation de l'archange saint Michel, et l'obligation pour un peuple qui croit de l'honorer d'un culte particulier; il ne cesse de combattre à nos côtés, quand nos prières le sollicitent ; mais il nous délaisse et nous abandonne aux périlleuses entreprises de la révolution, quand les présomptions d'un fol orgueil nous laissent seul à seul en face de nos propres débilités.

Sans remonter jusqu'au temps de la synagogue où le peuple juif, gardien de la tradition révélée, rendait au prince des milices du ciel des hommages de reconnaissance, et l'appelait à défendre sa double unité religieuse et nationale, sans parler de saint Michel, protecteur de la sainte famille et consolateur de l'agonie de Jésus, il nous plaît d'interroger l'histoire de la France, et d'y chercher les signes manifestes d'une piété toujours récompensée et d'une miraculeuse intervention. Le peuple dont on a pu dire : gesta Dei per Francos, le royaume  qui passait pour le plus beau après celui du Ciel, la France, fille aînée de l'Eglise, ne sont-ils pas en effet les héritiers et les continuateurs de la tradition hébraïque et ne portent-ils pas ensemble le sceau d'une véritable prédestination? Nous l'avons déjà dit et nous le répétons avec un religieux patriotisme : la mission de la France, nouveau peuple de Dieu, sous la loi nouvelle, ne laisse aucun doute à l'esprit sérieux et attentif  qui la suit, pas à pas, depuis Clovis jusqu'à l'époque contemporaine : jamais indifférente, toujours ardente et passionnée, tour à tour enthousiaste du beau et du bien, puis éprise du crime et de sa laideur, elle se dégrade et se relève, mais aux heures de sa fortune et de sa gloire, elle est, comme saint Michel, la droite de Dieu, chargée de châtier la révolte et de faire rayonner sur le monde les grâces et les lumières de la civilisation chrétienne.

Aussi, par une association pleine de charme et de simplicité, chacune de ses meilleures étapes, dans la longue suite des siècles, garde-t-elle le souvenir d'une invocation à saint Michel, d'une apparition, d'un secours surnaturel, d'un trait qui confond l'incrédulité, et ne permet jamais à l'âme attristée de rester sans espérance. « Ce grand archange, a dit M. de Maistre, est « comme l'âme du peuple français; et le peuple français est « comme une incarnation vivante de ce grand archange. »

Lorsque Charles Martel écrase les barbares; qui ont projeté l'anéantissement du nom chrétien, la France s'est agenouillée, pour appeler à son aide la protection du héros céleste : bientôt les proportions de la victoire sont telles et suivies d'une si éclatante déroute des légions mauresques, que, dans les élans de sa reconnaissance, elle lui confère le titre de souverain et de protecteur des Gaules (paironus et princeps imperii Galliarum, et que ses étendards en prennent le nom et l'image.

Cet acte solennel est accompli par Charlemagne, et nul ne semble pouvoir mettre en question ce qu'il valut de gloire et de grandeur au règne duquel il faut bien faire dater l'ère véritable de la monarchie française. Fier de s'appeler le roi très chrétien, Charlemagne fait en personne le pèlerinage du Mont-Saint-Michel ; la pauvre chapelle du Mont Tombe reçoit ses hommages et ses serments, et dès lors elle ne cesse d'être le monument national, où la patrie va prier aux heures de détresse, entretenir sa foi, chercher le triomphe des saintes causes. Et n'était-ce pas encore un signe sensible de la vocation de saint Michel et de ses prédilections pour la France que cette collégiale naissante, se dressant au milieu des flots, sur un roc escarpé, dominant tous les horizons, comme pour appeler dans son sanctuaire les générations qui devaient attacher sur elle un regard d'inquiétude et d'effroi ?

Tout est providentiel dans cette origine : elle est inséparable de la renommée d'un saint. L'honneur en revient à un triple miracle : trois fois en effet saint Aubert, évêque d'Avranches avait été visité par une mystérieuse apparition de l'archange saint Michel, et comme dans son excès d'humilité, il ne pouvait  croire ni à la réalité de sa vision, ni à l'ordre d'ériger un monument sur le rocher du Mont Tombe, il arriva que l'image prenant, à la dernière épreuve, le ton du reproche, manifesta sa volonté par une pression sensible, et en laissa une trace profonde à la tête du saint en extase. Dès lors, il ne pouvait douter et se relevant au cri de : Cuis ut Deus, il alla droit au lieu, où, à travers des prodiges toujours nouveaux, des miracles sans cesse renaissants, il désigna la pierre sur laquelle devait être édifié l'oratoire. C'est là qu'après son couronnement nous retrouvons Charlemagne : il est à genoux, il fait de son coeur le tabernacle du Saint des saints et lui rapporte humblement toutes les gloires, qui sont ou vont être le précieux patrimoine de la monarchie française. Quelles sont belles et consolantes les pieuses traditions qui entourent ces premiers siècles de notre histoire !

Si les légendes y mêlent quelque chose de fantastique, la vérité les domine de toute sa hauteur. Vous qui prétendez ne croire qu'aux réalités offertes à vos yeux, allez donc visiter le chef de saint Aubert, et devant cette précieuse relique marquée encore du doigt de saint-Michel, vous apprendrez, sans doute, ce que vaut la protection de l'archange que vous avez oublié, peut-être méprisé.

Après cela, veuillez nous Suivre encore et, l'histoire en main, nous vous montrerons, à travers le moyen âge et les temps modernes, l'association de saint Michel et de la France. Nous arriverons ainsi à l'heure fatale de la rupture consommée par la révolution, et après avoir jeté un regard sur la triste période de  la détresse et de l'abandon, nous vous laisserons émus en face des ardeurs du réveil et des perspectives d'un horizon lumineux.

D'abord le mont Saint-Michel n'est qu'un modeste hermitage, où les pèlerins se donnent rendez-vous, où les persécutés cherchent un asile, où ils parviennent à se retrancher pour se soustraire aux attaques des Normands ; mais quand ceux-ci deviennent les dominateurs de la Neustrie, ils finissent par être touchés par la grâce et l'abjuration du paganisme les conduit eux-mêmes aux pieds de saint Michel ; la collégiale leur doit ses premières richesses et même, dit un chroniqueur, « ils n'eurent après Dieu et la Vierge oncques plus cher patron. »

A cette époque, une ère nouvelle commence pour le mont Saint-Michel, avec la possession des bénédictins. Les moines sont accrédités par le Saint-Siège : les droits qui leur sont conférés ex auctoritate Michaelis en font les dispensateurs des plus précieuses indulgences : ils entrent en relation avec le monde savant, et jusque dans leur solitude pénètrent les symptômes du mouvement littéraire et scientifique qui déjà annonce à la France les heureux jours de la Renaissance. En même temps les ducs de Normandie et de Bretagne, jaloux de récompenser l'édifiante propagande des bénédictins et d'appeler sur leurs armes la protection du grand archange, comblent le monastère de leurs dons, étendent la juridiction des abbés, et préparent l'érection d'un monument qui devait être l'oeuvre de la succession et de la persévérance des siècles. A ce moment saint Michel apparaît comme au milieu d'une gloire radieuse ; il ne refuse rien à la prière fervente qui élève vers son trône les hommages de la terre : il ne dédaigne pas de se faire l'allié de Guillaume partant pour la conquête de l'Angleterre, et son étendard porté fièrement par Robert de Mortain est, au plus fort de la bataille, un signe de si puissant ralliement que Robert, après la victoire, en retrace ainsi le reconnaissant souvenir : «Moi, comte de Mortain, « par la grâce de Dieu, fais savoir à tous les enfants de la Sainte Église, notre mère, que je portais pendant la guerre l'étendard de saint Michel. »

Si nous avions la curiosité de parcourir chaque page des annales du mont Saint-Michel, nous pourrions sans peine en déduire la preuve d'une constante et étroite solidarité, entre la fortune de la France, la vénération du grand archange et les vicissitudes du sanctuaire choisi pour être à la fois le temple de sa gloire, et sa demeure de prédilection : chose étrange, mais toute providentielle, l'épreuve, la lutte, le combat, l'anéantissement, le relèvement se tiennent et s'enchaînent merveilleusement, de façon à rendre manifestes l'origine de la vocation et la réalité de la mission. Le monastère n'est pas seulement un centre de vie religieuse et d'enseignement spirituel ; il prend l'aspect d'une forteresse et une vie d'action s'y développe, féconde, énergique, fortifiante pour les guerriers qui apprennent comment le glaive peut à certaines heures évoquer le droit à la victoire : et quand, à la suite de cet affaiblissement inhérent à tout chose humaine, la discipline se relâche et compromet l'avenir, il ne faut voir dans les foudres du ciel éclatant et consommant la ruine, qu'un signe de faveur et de protection. Pourquoi, en effet, sort-il de chaque ruine un sanctuaire plus large, plus majestueux, plus vénéré ? pourquoi la destruction ne se lasse-t-elle, qu'après avoir pour ainsi dire épuisé toutes les ressources du génie, toutes les puissances de la foi incarnées dans l'art chrétien? C'est qu'il faut à l'archange invincible un temple tel qu'il défie les plus redoutables assauts, que les injures du temps ne puissent l'atteindre, que la révolution soit obligée de le respecter, que sa perfection même le protège contre toutes les entreprises de la perversité, qu'il garde enfin, jusqu'à la consommation des siècles sa place dans les souvenirs des hommes et dans les fastes de l'histoire. Le mont Saint-Michel est debout avec son indestructible couronne, pour nous rappeler les pèlerinages de nos rois : de Philippe Auguste après le triomphe de Bouvines, de saint Louis implorant le succès des croisades, de Bertrand Du Guesclin faisant bénir par l'archange la loyale épée dont l'Anglais devait bientôt apprendre la valeur et l'intrépidité : il e6t debout, pour nous entretenir des prodiges que nous ignorons, ou que nous avons oubliés, et dont la tradition n'est interrompue que parce que nous ne savons plus qu'il est un Dieu des armées.

Retournons au XVe siècle, nous y trouverons une page que la morgue hautaine du XIXe pourra étudier avec profit. A la mort de Charles VI, qui n'avait pas manqué de placer sa couronne sons la protection de saint Michel, Henri V, vainqueur à Azincourt, se trouvait maître des trois quarts de la France ! le dauphin Charles VII, entouré de la cour, demeurait timidement en Bourgogne, pendant que Paris saluait un nouveau souverain, et il semblait déjà que la monarchie ne dût pas se relever d'une ruine, que les discordes avaient préparée, et que nulle énergie ne paraissait vouloir conjurer. Cependant, sur les côtes de la Normandie occupée par l'armée anglaise, tenait un seul point défendu par l'héroïsme de 119 chevaliers, et protégé contre l'investissement par les intermittences des flots. C'était la forteresse où régnait l'archange saint Michel ; mais après une résistance opiniâtre, la lutte avait repris une nouvelle fureur, et fort de son nombre et de ses succès, l'ennemi, dans sa superbe insolence, prétendait n'accorder ni trêve ni merci, immoler la garnison et fouler aux pieds le blanc étendard qui, faisant faisceau avec la bannière de saint Michel, défiait seul le lion britannique. La place est sommée de se rendre, sous la menace du canon et d'une armée de vingt mille hommes impatients de livrer l'assaut : « prenez garde, répond un vieux moine, on ne s'attaque pas en « vain à Monseigneur saint Michel, » et la lutte s'engage terrible, soutenue d'un côté par une rage insensée, de l'autre, par une confiance inaltérable : en huit jours deux assauts sont repoussés par une valeur qui étonne et confond toutes les notions de la force et du nombre ; bien plus, une sortie vigoureuse laisse le champ de bataille aux chevaliers de saint Michel et à cette heure la Providence soulève un flot vengeur, qui met le comble au triomphe et ensevelit l'ennemi dans les abîmes. A peu près en même temps, sur les bords de la Meuse, une enfant pieuse, une simple bergère, qui gardera le nom de vierge de Domrémy, Jeanne d'Arc, que bientôt nous appellerons la Sainte, était visitée par des apparitions de saint Michel. D'abord il encourage sa vertu, sa pureté, sa fidélité au Seigneur, puis, quand il la juge assez forte pour accomplir sa mission, il revient, se présente à elle sans couronne, mais avec des ailes d'ange, et lui dit ces mots d'une voix forte : « Lève-toi et va au secours du roi de France ; tu lui rendras son royaume,  et comme elle hésite encore », il ajoute : « Tu iras trouver messire de Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs, et il te donnera des gens, que tu conduiras au dauphin. »

Jeanne obéit, l'incrédulité l'accueille, la cour la traite avec dédain ; c'est à force de supplications qu'elle obtient d'être présentée au roi, mais alors le miracle se renouvelle et dessille les yeux jusque-là fermés à la lumière ; comment, en effet, la bergère de Domrémy a-t-elle pu reconnaître l'héritier -de la couronne, dissimulé au milieu de la foule des seigneurs par la simplicité de son costume? Par une apparition de l'archange qui lui désigne Charles VII, si bien qu'allant droit à lui, elle le salue en ces termes : « C'est vous qui êtes le roi et pas un autre. » Nous n'avons pas à suivre le drapeau de la France dans sa marche toujours victorieuse; chacun connaît l'histoire, ce que l'on ignore c'est l'action providentielle exercée sur les faits qu'elle enregistre, et qu'elle rétrécit le plus souvent. On sait que Jeanne d'Arc délivra Orléans, que, chevauchant aux côtés du roi, elle alla le faire sacrer à Reims, que, toujours au premier rang des combattants, elle ne cessa de fortifier les courages, et qu'elle ne fut victime de la trahison qu'après avoir assuré la restauration du trône ; mais sait-on de même que Dieu seul avait suscité cet étrange réveil, que Jeanne est un ange de salut, que les étendards n'ont retrouvé les voies de la victoire qu'avec ces deux immortelles devises : « Voici que saint Michel, l'un des princes  de la milice céleste est venu à mon secours. — Saint Michel est mon seul défenseur au milieu des dangers qui m'environnent. »

Sait-on bien enfin que les Anglais eux-mêmes avouèrent qu'ils avaient aperçu dans les airs l'archange et son glaive étincelant, que le supplice de Jeanne fut un crime qui devait nous valoir la protection d'une sainte, et nous rapprendre, dans des jours d'épreuve et de malheur, les glorieux mystères de notre vocation? Il importe de dire ces choses à la France sceptique du dix-neuvième siècle, en attendant que les arrêts du Vatican viennent confirmer les audaces de notre piété et nos patriotiques  espérances.

L'heureuse issue de la guerre de cent ans ne contribua pas peu à populariser la dévotion de saint Michel; des foules énormes accouraient au Mont, franchissant à pied les plus grandes distances, véritables pèlerins que l'on reconnaissait partout à leur simple bâton, à la gourde légendaire, et qui se fussent révoltés à l'idée d'alléger autrement les peines et les fatigues de la route. Soit par piété, soit par superstition, Louis XI accomplit aussi le pèlerinage du mont Saint-Michel ; il y établit même un ordre de chevalerie, dont les membres, au nombre de vingt-six, portaient un collier, avec l'image de l'archange et cette fière devise : immensi tremor Oceani. Mais si, à partir de cette époque, l'édifice de pierre parvint promptement à un parfait achèvement, si la chevalerie acquit une grande renommée et compta dans ses rangs tous les rois de l'Europe, la suprématie de l'ordre religieux eut à en souffrir: elle finit bientôt par disparaître, quand, malgré les protestations des bénédictins, le roi de France fit agréer la nomination comme abbé de J. le Veneur, évêque de Lisieux et cardinal de l'église romaine.

Cependant le mont Saint-Michel s'illustra encore, et, comme par le passé, il demeura la forteresse au pied de laquelle vint se briser et échouer un nouvel assaut de la révolution ; il fut livré par les huguenots révoltés contre l'unité catholique, et la trahison les eût fait les maîtres de la place, si un héros, dont nous retrouvons le nom, comme une consolation, au milieu des défaillances contemporaines, si Louis de la Moricière n'eût, par sa valeur, repoussé l'intrus qui se flattait déjà de faire du mont le rempart de l'hérésie. Ainsi la Réforme, pas plus que l'Angleterre ne sut mettre la main sur ce sommet béni, dont une foi irrésistible et des faveurs inouïes avaient fait le trône du héros du ciel. Ici approche, il faut bien l'avouer, la fin des fastes du mont Saint-Michel; un grand règne va venir et qui oserait dire que l'archange n'appela pas sur lui les bénédictions qui l'inondèrent ! Il en est beaucoup qui ne croient pas aux interventions surnaturelles, qui ne cherchent que dans la fatalité l'explication de toutes les gloires, qui refusent d'imposer à leur intelligence l'étude et la connaissance de toute cause première : pour eux le siècle de Louis XIV est une période heureuse, la révolution, une catastrophe inévitable. Nous ne sommes pas de ceux-là, et nous convions tout homme sérieux et chrétien à méditer et à placer au frontispice de ces prospérités la sublime prière qu'Anne d'Autriche adressait â l'archange, lorsque tous les périls réunis menaçaient les débuts de la régence :  « Glorieux saint Michel, prince de la milice du ciel et général o. des armées de Dieu, je vous reconnais tout-puissant par lui sur les royaumes et les États. Je me soumets à vous avec ma cour, mon État et ma famille, afin de vivre sous votre sainte protection, et je me renouvelle, autant qu'il est en moi, dans la piété de tous mes prédécesseurs, qui vous ont toujours regardé comme leur défenseur particulier. Donc, par l'amour que vous avez pour cet État, assujettissez-le tout à Dieu et à ceux qui le représentent. Grand Saint, qui avez réprimé la superbe des impies, les avez bannis du ciel en y faisant régner une paix très-profonde, produisez ces mêmes effets dans ce royaume. Faites qu'il plaise à Dieu, après tous les troubles apaisés, de voir régner en paix Jésus-Christ, son cher Fils, dans l'Église : désirant de ma part contribuer à le faire régner, soit par tous les exemples de piété et de religion que je pourrai donner en ma propre personne, soit par les autres voies sur lesquelles vous me ferez la grâce de m'éclairer. » Après cela, nous disons, avec une entière simplicité, que saint Michel fut l'ange de la France, aussi longtemps que dura le grand siècle, et nous demandons à Dieu ce que notre fortune eût bien pu être, si la voix écoutée de Marguerite-Marie eût fait entendre que le Sacré-Coeur était ouvert pour achever de pardonner et de bénir, et perpétuelles rayonnements de la gloire.

Huit siècles ont passé depuis le jour où saint Aubert, conduit par une mystérieuse apparition, a choisi la première assise du sanctuaire : le quis ut Deus de l'archange a retenti dans l'âme de la France, l'a saisie et comme transformée ; et par un élan simultané l'oratoire s'est élevé sur le roc inaccesible, pour être le signe sensible de la dévotion à saint Michel, tandis que la patrie, recueillant toutes ses forces éparses, se constituait sur une base chrétienne, triomphait des barbares et proclamait hautement la puissance de l'intervention surnaturelle. — L'association contractée est devenue une alliance indissoluble, si bien que les péripéties et les épreuves n'ont cessé de la fortifier, de la rendre plus étroite, si bien que la gloire du Mont et celle de la France s'unissent et se confondent dans une admirable solidarité.

Que la foudre éclate et détruise l'ouvrage de la main des hommes, que les catastrophes s'accumulent pour menacer l'existence même de la France, il survient soudain un fécond réveil et le mouvement de piété qui réédifie le temple est en même temps la réaction providentielle qui domine et dissipe tous les périls. De chaque ruine naît un sanctuaire nouveau, plus majestueux, plus digne du prince des milices célestes ; de chaque secousse surgit une France plus belle, plus étonnante, plus admirée du monde, plus chrétienne ; et quand le simple oratoire de saint Aubert est arrivé à être la basilique sans pareille, où chaque siècle a inscrit son nom, où chaque grandeur est gravée sur le granit, la France aussi est à l'apogée, rayonne sur le monde, et s'illustre de telle façon que rien ne semble manquer à l'édifice de sa gloire.

Cependant la décadence morale se manifeste par des traits irrécusables : aussitôt tout chancelle, perd son religieux prestige et subit déjà les premières atteintes de la profanation. Quand viendra l'heure de la révolution, elle s'attaquera au Mont, comme atout ce qui porte la marque du génie chrétien : une dispersion brutale fera la solitude sous les voûtés sacrées : le sang souillera les dalles du sanctuaire; le drapeau rouge déshonorera son sommet jusque-là respecté ; l'asile de la prière deviendra une prison d'Etat et durant 80 années le mont saint Michel sera oublié, délaissé, visité par des touristes indifférents, qui passeront devant tant de souvenirs, sans leur accorder l'aumône d'une pieuse méditation.

La date du 29 septembre 1820 ne provoquera même pas un réveil : la grâce qu'elle apporte ne sera pas sentie ; la source dont elle a jailli ne sera pas comprise. Cinquante années d'exil, correspondant â autant d'années de vicissitudes et de mécomptes, ne suffiront pas à éclairer la raison humaine, mais elles feront du moins un homme qui est prêt, un Roi qui redira sans cesse, avec l'autorité de son nom de son principe et de sa foi : Je suis la fortune de la France. Et, après tout, qu'aura été la France durant cette longue période, qui appartient tout entière à la puissance de la révolution ? Elle aura essayé de toutes les transformations politiques et sociales, elle n'en aura gardé qu'une mémoire amère ; elle aura obtenu des triomphes surprenants par leur soudaineté, merveilleux dans leur explosion, mais au fond apparents, passagers, entachés d'un vice d'origine et destinés à la ramener bien au-dessous du point initial : elle se sera amoindrie dans la dépravation morale, elle aura toujours perdu quelque chose de sa considération et de son vieil honneur, en voulant être une société sans Dieu et un gouvernement sans foi : elle n'aura rien fondé; après de stériles efforts et d'énervantes anarchies, elle restera désillusionnée de toutes les expériences passées, mécontente du présent, sans confiance dans l'avenir, et enfin dans un jour de suprême angoisse, elle se souviendra de saint Michel, de l'ange qui ne l'abandonna jamais, du protecteur qui ne demande qu'à combattre pour elle et avec elle.

Rendons justice à notre tems : la rénovation s'opère, et comme toute chose qui doit être durable et féconde, elle progresse dans l'épreuve et dans la lutte. La préparation date déjà de loin, car d'une résolution imprévue, inconsciente dans sa source, providentielle dans sa fin, d'une pudique révolte de l'art outragé dérive le mouvement consolant qui rattache notre époque aux traditions délaissées, à travers une interruption de dédains et d'abandon. Dès l'année 1863, une inspiration qu'il ne faut pas mettre au compte de la dévotion à saint Michel a mis un terme à la profanation. En 1864, l'autorité diocésaine a obtenu la remise du monastère, dont la captivité avait duré 52 ans. En 1865, des religieux en ont pris possession et, la même année, une cérémonie solennelle et touchante a annoncé à la France la restauration du pèlerinage national du mont Saint-Michel.

On a vu ces choses sans trop les comprendre ; elles se sont produites dans une atmosphère nuageuse, épaisse, qui ne prêtait nullement à leur expansion, mais la pierre d'attente était du moins posée, nouvelle assise de la reconstruction chrétienne.

Les calamités sont venues et pour la première fois, depuis la tourmente qui avait tout emporté, un sentiment juste et vrai les a considérées comme un signe de justice et de miséricorde ; on a reconnu l'expiation : l'orgueil s'est humilié ; on a demandé grâce et pitié et des masses repentantes ont répété le cri des anciens jours : Saint Michel à notre secours !

Ce ne sont plus des touristes sceptiques, simples admirateurs de l'art, qui viennent aujourd'hui se prosterner devant la statue triomphante de l'archange et devant Notre-Dame des Anges, ce sont des hommes de foi qui prient et espèrent, ce sont ceux qui invoquent la clémence du sacré coeur, la puissance de la croix et ils demandent la victoire à l'épée flamboyante qui terrassa les démons, fit la fortune de la France et ne la trahit jamais que le jour où lui fut préféré le glaive impur de la révolution.

Un pressentiment qui n'a rien d'humain fait entrevoir de redoutables échéances, où l'esprit du mal se ruera encore sur la France et tentera de l'étouffer : le nombre et la force seront contre nous, mais alors il s'agira de la défense des droits de Dieu, d'une dernière croisade contre la révolution, où chaque soldat portera sur son coeur l'emblème de toute victoire, ou les légions seront précédées par des étendards qui n'ont point connu la défaite. Cette fois la confusion du nombre  marquera le dernier assaut de l'erreur et de l'apostasie, et le triomphe de la vérité apparaîtra comme le prix de l'alliance renouée avec saint Michel, et de l'assistance divine méritée par le repentir et l'humilité.

Quand donc notre Saint-Père Pie IX nous convie à couronner l'archange, à lui décerner l'honneur que la terre n'attribue qu'aux rois, qui manquait à son front quand il se présenta à Jeanne d'Arc, pour lui révéler sa mission, c'est que, dans sa prescience des événements, il entrevoit le rôle de saint Michel, et les faveurs qu'il tient en réserve pour l'avenir de la patrie réconciliée.

L'incrédulité a beau sourire et se draper dans ses présomptions hautaines, le couronnement fixé au 4 juillet prochain sera une fête catholique et universelle, une réparation nationale, une de ces manifestations qui relèvent les peuples, réjouissent le ciel et font présager des bénédictions et des grandeurs.

O France ! ô bien-aimée patrie, ne désespère jamais de toi-même, car tu resteras, à travers toutes tes défaillances, la grande nation chrétienne, car la Providence ne t'a remplacée par nulle autre dans le poste d'honneur que tu as lâchement déserté, car il te le garde par une bonté souveraine, pour que, rajeunie dans la foi, tu reparaisses comme la fille de prédilection, la reine du monde, la clef de voûte de l'ordre chrétien.

Viens donc, avec un diadème magnifique, implorer le pardon qui ne demande qu'à tomber sur toi ; viens humblement t'agenouiller aux pieds de l'archange, prêt à te rendre le secours de son bras, et tu te relèveras en pleine possession d'une invincible épée, et quand tes ennemis, quels qu'ils soient, oseront porter sur toi une main sacrilège, tu marcheras à la victoire, sans les compter, en leur jetant ce superbe défi de l’amour et de la foi : Quis ut Deus!

Écu

 

FIN.

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