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L'Avènement du Grand Monarque

L'Avènement du Grand Monarque

Révéler la Mission divine et royale de la France à travers les textes anciens.

Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #MAISON DE LORRAINE. LES ORIGINES.

NICOLAS

(1470-1473).

Le jeune fils de Jean II vivait à Paris. Bien qu'on lui eût donné le nom du patron de la Lorraine, il était encore moins Lorrain d'esprit et de cœur que son père et son grand-père. On eut grand'peine à le décider à venir à Nancy prendre possession de son duché.

Il refusa de poursuivre en Catalogue l'entreprise de son père. Il n'était pas d'humeur conquérante. Il laissa aussi aux seigneurs lorrains le soin de conduire la guerre contre Thiébault de Neufchâtel qui, à la suite de son échec d'Épinal, ravageait le pays.

Les seigneurs adoptèrent pour chef le comte de Salins et commencèrent le siège de Châtel. Mais découragés par la durée de la résistance, ils firent un accommodement, sans avoir pris les ordres du duc Nicolas et même sans mettre son nom au traité. Plus tard, le jeune duc s'en étant plaint avec amertume devant la noblesse, Simonin des Armoises lui répondit avec la rude indépendance féodale: « Nous avons toujours combattu loyalement et franchement et baillé gaiement notre vie et courage pour messieurs nos ducs, mais sçavaient iceux chevaucher des premiers à l'ost. »

Nicolas cédant enfin aux instances, aux reproches et aux durs propos des Lorrains, se mit en route et le 7 août 1470 se présenta à la porte Notre-Dame pour faire son entrée solennelle. Noblesse, clergé, bourgeois et peuple allèrent au-devant de ce prince si longtemps réfractaire. La foule cria Noël ! L'entrée eut lieu suivant l'antique usage.

Nicolas s'étant arrêté, à cheval, à la tête de son cortège, le bailli s'avança et dit : « Monseigneur, très redouté et souverain seigneur, vous plaît-il faire le serment et devoir que vos prédécesseurs ont accoutume de prêter et faire, de toute ancienneté, à leur nouvelle réception et à leur première entrée en cette ville de Nancy? » Le duc répondit: « Volontiers, ami. » Le bailli dit ensuite: « Mon dit redouté souverain seigneur, vous jurez et promettez donc loyalement et en parole de prince, que vous garderez, maintiendrez et entretiendrez les trois États de ce duché, c'est assavoir les nobles, gens d'église, bourgeois et peuple en leurs anciennes franchises, liberté et usages qu'ils ont eus de vos dits prédécesseurs, et de ce baillerez vos lettres-patentes, ainsi que iceux vos prédécesseurs ont fait lors ?» Le duc répondit : « Oui, vraiment. » Et il fut alors conduit à la collégiale de Saint-Georges et, ayant racheté son cheval qui appartenait de droit aux chanoines, fut introduit dans le palais ducal.

Les Lorrains ne tinrent pas rigueur à Nicolas. De son côté, le jeune prince ravi du bon accueil de ses sujets, organisa de belles fêtes, de somptueux banquets, des réunions, des joutes et des tournois. Il fit mieux : il alla les voir chez eux et visita successivement les principales villes : Rosières, Lunéville, Saint-Dié, Raon, Bruyères, Remiremont, Arches, Épinal, Dompaire, Charmes, Châtenois, Neufchâteau, Gondreville.

Mais quelques semaines après, atteint sans doute de nostalgie, il retournait à Paris, annonçant qu'il allait préparer une expédition en Catalogne. Louis XI ne prenait point ses plans au sérieux.

Il lui promit tout ce qu'il voulut. Il s'amusa même à parler de nouveau du projet de mariage avec sa fille Anne de France, mais sans en fixer l'époque.

Nicolas se voyant joué se plaignit très haut. Charles le Téméraire qui avait l'oreille aux aguets profita de son irritation et lui fit offrir la main de sa fille, Marie de Bourgogne, s'il voulait rompre son alliance avec le roi. Le Duc accepta l'ouverture avec empressement, retourna à Nancy et communiqua la proposition à son conseil qui le pressa d'accepter.

Nicolas se rendit alors auprès du duc de Bourgogne, et le 25 mai 1472, rompant définitivement avec Louis XI, il souscrivit les termes d'une alliance offensive et défensive. Le 13 juin suivant, il échangeait avec Marie de Bourgogne une promesse de mariage. L'alliance fut effective, car la même année le duc de Lorraine accompagnait Charles dans cette sanglante irruption en Picardie qui fut signalée par les incidents dramatiques de Nesle, de Beauvais et de Rouen.

Rentré en Lorraine, il fit mine de reprendre ses projets d'expédition en Catalogne et demanda une aide aux États. Lorsqu'il eut l'argent, il n'en parla plus, mais se donna tout entier à une autre entreprise.

Comme son grand-père René Ier, il sentait combien il serait utile à la Lorraine de s'annexer la puissante et riche ville de Metz. Il n'avait pas de motifs sérieux pour lui faire la guerre. Il se borna à se plaindre de propos satiriques et injurieux tenus sur son compte par les bourgeois. Puis il s'avança avec une grosse armée. Un capitaine d'aventure faillit surprendre la cité au moyen d'un stratagème. Les vaillants Messins repoussèrent l'attaque. Nicolas recula mais pour aller rassembler de nouvelles forces. Vers le milieu de juin 1473, il avait réuni plus de vingt mille hommes et se disposait à se remettre en campagne lorsqu'il fut pris d'un malaise qui s'aggrava rapidement et l'emporta en quelques jours. Il n'avait que 25 ans. On crut généralement qu'il avait été enherbé, c'est-à-dire empoisonné avec des plantes vénéneuses. Qui avait commis le crime ? Bien des gens dirent tout haut, mais sans preuve, que Louis XI avait voulu punir la défection du Duc et son alliance avec le Téméraire.

MAISON DE LORRAINE. LES ORIGINES : NICOLAS

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #MAISON DE LORRAINE. LES ORIGINES.

JEAN II dit JEAN DE CALABRE.

(1453-1470)

Jean administrait les deux duchés au nom de son père depuis huit ans. Il fit son entrée solennelle (à Nancy, comme duc de Lorraine, le 22 mai 1453. Il n'avait pas encore tout à fait trente ans.

C'est quelques jours après, dans cette même année 1453 (29 mai), que s'écroula avec un immense retentissement, sous les coups de Mahomet II, l'empire d'Orient. Cette date ferme pour l'Europe la période historique dite du moyen âge. Un des derniers et l'un des plus brillants représentants de cet âge de transition fut le duc Jean II.

Il était un admirable chevalier, de haute stature, d'une physionomie sympathique, un caractère hardi, franc et loyal. Il résumait en lui les traits de plusieurs races, car par sa mère Isabelle il était Lorraine, et par son père il était France, Anjou, Provence et Italie. C'était avant tout un aventureux, un vrai héros de chanson de geste, trop à l'étroit entre les Vosges et la Meuse et s'échappant sans cesse de ses États pour courir des chimères.

Dès 1455, appelé en Italie par le duc de Milan et la république de Toscane, il faisait une expédition contre Alphonse d'Aragon, rejetait ce prince sur Naples et sauvait la liberté de la péninsule. Les Florentins émerveillés de cette triomphante campagne lui firent don de 70,000 florins d'or.

Il avait emmené avec lui au-delà des Alpes deux cents gentilshommes lorrains. Ils revinrent ensemble célébrer leurs faits d'armes dans des fêtes prolongées.

Il aimait Nancy et prit soin de l'agrandir. C'est lui qui fit bâtir la porte Notre-Dame, aujourd'hui de la Graffe (1463).

Mais, en 1459, il est déjà reparti pour l'Italie. Les circonstances sont favorables. Le roi Alphonse est mort ne laissant d'autre héritier que son bâtard Ferdinand. Les populations accueillent avec enthousiasme le fils de René qui est toujours pour eux Jean de Calabre. Les soldats inscrivent sur leurs bannières les mots de l'évangile : Fuit homo missus a Deo, cui nomen Johannes. Il s'avance entouré des plus braves gentilshommes de Lorraine, d'Anjou et de Provence.

D'éclatants succès fortifient ses espérances. Ferdinand, battu plusieurs fois, va succomber. Mais l'Aragonais a gagné à sa cause le pape Pie II qui redoute les Français et qui appelle contre Jean le fameux Georges Castriota ou Scanderbeg. Le héros lorrain épuisé par ses victoires mêmes, ne recevant pas de renfort, il est obligé de suspendre la lutte et revient dans son duché en 1461.

La même année, au 15 août, il assistait au sacre du nouveau roi, Louis XI son cousin. Il l'accompagna à Paris, l'entretint de ses nouveaux projets sur

Naples et lui demanda des secours. Louis XI, on le sait, n'avait pas l'esprit chimérique. Il se contenta de répondre: « J'aviserai ». Les États de Lorraine furent plus facilement entraînés. Ils votèrent une aide de 100000 livres. Jean ayant emprunté d'autres sommes et pris en passant en Provence l'avis de son père qui, malgré l'âge venant, n'était guère plus sage,

il reparut de nouveau en Italie (1462). Cette tentative ne fut pas plus heureuse que les précédentes, mais ne dissipa point son rêve qui devait rester, pendant plus de cent ans, comme une obsession magique, dans l'héritage de la maison d'Anjou.

Les chroniqueurs racontent ici une anecdote dont on voudrait bien ne pas douter parce qu'elle concorde avec le tempérament audacieux et romanesque de Jean de Calabre. Il aurait formé le dessein d'aller lui-même, sous un déguisement, enlever son rival Ferdinand au milieu de sa cour. Quinze gentilshommes travestis, en moines partent avec lui de la Provence, arrivent à Naples, sont reçus avec honneur et dévotion au palais. Ferdinand est déjà entouré et va être pris, lorsqu'on reconnaît le duc de Lorraine.

Les quinze moines s'échappent, prennent le large et, comme ils avaient de bons chevaux, sont bientôt hors d'atteinte. On ajoute que Louis XI avait secrètement averti Ferdinand.

Avant de reprendre ses tentatives sur Naples, Jean II s'occupa des affaires de France. Il prit part à la Ligue du bien public et, malgré une lettre pressante de son père, resté fidèle à Louis XI, il se joignit au comte de Charolais. L'historien Commines vante sa petite troupe composée surtout de soldats italiens « exercités en fait de guerre » et le duc lui-même « grand chief de guerre comme nul aultre ». Après la bataille de Montlhéry et le siège de Paris il figura dans cette convention, de Saint-Maur où « le roi fut mis au pillage » (1465). Comme chacun « emportait sa pièce », il obtint du roi sa renonciation à la suzeraineté sur les villes ou bourgs de Neufchâteau, Châtenois, Frouard, Montfort et Passavant. Louis XI lui donna en outre le gouvernement de la châtellenie de Vaucouleurs avec une pension de 24000 livres; lui promit 200000 écus d'or, 500 lances et 8000 archers pour l'aider à conquérir Naples et enfin, pour le combler, engagea la main de sa fille au marquis de Pont, fils du duc. La princesse avait deux ans et devint plus tard Anne de Beaujeu.

Louis XI paraissait se désintéresser tout à fait de la Lorraine. Il se désista de tous ses droits sur la ville d'Épinal qui vingt ans auparavant s'était donnée à la France pour échapper à l'évêque de Metz, et désigna comme souverain, Thiébault de Neufchâtel, maréchal de Bourgogne et déjà propriétaire de plusieurs domaines en Lorraine. Les habitants refusèrent ce nouveau maître, alléguant que Charles VII avait juré « qu'ils ne seraient jamais mis hors de sa sainte couronne». Thiébault de Neufchâtel vint les assiéger; ils résistèrent vaillamment; et le roi enfin touché de leurs instances, sans vouloir les reprendre, les laissa libres de se choisir un seigneur à leur convenance. Ils choisirent le duc de Lorraine (juillet 1466).

Jean II termina sa courte carrière dans une dernière chevauchée. Les Catalans s'étaient révoltés contre le roi d'Aragon, don Juan II. Ils s'offrirent au roi René qui s'estimant trop vieux pour se remettre en campagne, proposa son fils à sa place. L'échange accepté, Jean franchit les Pyrénées vers la fin de l'année 1468. Plus heureux qu'en Italie, il obtint des succès qu'il sut maintenir, devint maître de toute la Catalogne, et il se disposait à envahir l'Aragon lorsqu'il fut brusquement arrêté par une maladie mystérieuse, qui fit croire au poison, et enlevé à l'âge de 46 ans (13 décembre 1470).

 

MAISON DE LORRAINE. LES ORIGINES : JEAN II

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #MAISON DE LORRAINE. LES ORIGINES.

LA MAISON D'ANJOU. LA FRANCE EN LORRAINE

(Ernest Mourin 1895)

René Ier et ses deux fils, Jean de Calabre et Nicolas, sont des princes français. —Lutte contre la Bourgogne: bataille de Bulgnéville.—Guerres d'Italie et d’Aragon.

La maison d'Anjou interrompt la filiation directe de la descendance de Gérard d'Alsace. Les trois ducs qu'elle fournit, René, Jean et Nicolas, furent beaucoup aimés en Lorraine pour leurs brillantes et sympathiques qualités, mais ils ne s'incorporèrent pas à la nationalité. Ils eurent presque toujours les yeux au dehors, en France, en Anjou, en Provence, en Italie et agirent sur les bords de la Moselle et de la Meuse, un peu comme des étrangers de passage.

RENÉ Ier

(1431-1453).

René Ier avait vingt-deux ans à la mort de son beau-père Charles II. Tout aussi brave et apte aux faits de guerre que les princes lorrains, il se distinguait d'eux par des traits empreints de la douceur angevine. Il avait en outre l'esprit très cultivé, aimait et pratiquait les lettres et les arts, savait peindre et enluminer et écrivait de petits poèmes qui valaient presque ceux de son cousin, Charles d'Orléans. Bien qu'ayant vécu à Nancy et à Bar depuis sa onzième année, il n'était pas devenu Lorrain, il était resté et resta toute sa vie Français et surtout Angevin. Il a laissé peu de souvenirs en Lorraine[1]. Il n'y montra d'ailleurs que la moitié de sa physionomie, celle de sa chevaleresque jeunesse. Ce n'est que plus tard, en Anjou, puis en Provence, que ses traits historiques se fixèrent et que par sa bonté souriante, sa bonhomie, la simplicité de ses mœurs, il acquit la popularité qu'il a conservée jusqu'à nos jours.

René, déjà duc de Bar depuis 1424, prit le titre de duc de Lorraine, mais il resta entendu pour tous et pour lui-même que la souveraineté ducale appartenait à sa femme, la duchesse Isabelle.

Les deux époux firent leur entrée solennelle à Nancy au milieu des acclamations populaires. La duchesse douairière et un grand nombre de seigneurs leur firent cortège et les accompagnèrent à la Collégiale Saint-Georges. Leurs droits n'étaient contestés par personne.

Ils n'oubliaient pas cependant qu'il y avait un prétendant et, pour se garder de ses entreprises, ils attachèrent solidement à leur fortune le corps tout puissant de la noblesse. Le 30 janvier 1431, ils remirent aux gentilshommes une « Déclaration » signée de leurs deux noms, mettant à néant les innovations de Charles II qui portaient atteinte à leurs privilèges et rétablissant la chevalerie dans tous ses droits traditionnels, notamment en ce qui concernait la juridiction des Assises. Ce fut un acte peut-être habile, mais qui faisait reculer de plus de cent ans le pouvoir central.

Le prétendant était ce même Antoine de Vaudémont, le neveu et plus proche héritier de Charles II qui avait déjà revendiqué ses droits du vivant de son oncle. Il protesta de nouveau contre la délibération de la noblesse qui s'était prononcée pour les principes de l'hérédité féminine et prit le titre de duc de Lorraine.

Au mois de mars, il se présenta à une porte de Nancy avec une forte escorte et requit l'entrée.

Repoussé par les habitants, il rentra dans Vaudémont pour y préparer la guerre. De son côté, René, en tant que duc de Bar, somma le prétendant de venir lui rendre l'hommage qu'il lui devait pour son comté, sous peine de commise, c'est-à-dire de confiscation pour cause de forfaiture.

Antoine ne répondit pas à l'invitation.

La lutte s'engagea. Le comte de Vaudémont ne pouvait évidemment rien avec ses seules forces. Il s'adressa à Philippe le Bon, duc de Bourgogne. Ce prince avait des griefs personnels contre la maison d'Anjou qu'il enveloppait dans ses haines contre la faction des Armagnacs. Il gardait un vif ressentiment à René qui avait battu ses troupes à Chappes et qui d'ailleurs était le frère de Marie d'Anjou, épouse du roi Charles VII. Il embrassa donc avec empressement la cause d'Antoine, autorisa un grand nombre de gentilshommes à suivre sa bannière et ordonna au maréchal de Toulongeon, le vaincu de Chappes, de réunit le plus de forces qu'il pourrait, de se joindre au prétendant et de s'avancer vers le Barrois.

De son côté, René avait fait appel à ses vassaux et à ses amis. Il reçut des contingents de tous les côtés. Il vit venir entre autres, l'évêque de Metz, le maire de Toul avec trente cavaliers, le comte de Salm, le comte de Blamont. Des princes de l'autre côté du Rhin, Louis de Bavière, Jacques de Bade, accoururent aussi. Le roi Charles VII, son beau-frère, lui envoya l'un de ses meilleurs capitaines, le brave Barbazan avec deux cents lances et une troupe d'archers. Robert de Baudricourt vint de Vaucouleurs avec 300 cavaliers. On ne sait pas exactement le chiffre total de l'armée lorraine, caries évaluations des chroniqueurs varient de 6000 à 38 000 hommes.

Ce qui est certain, c'est que René avait de beaucoup l'avantage du nombre. Mais les soldats de Vaudémont étaient de qualité supérieure, car on y voyait 1,400 archers picards renommés, un corps anglais et une forte artillerie.

Après avoir ravagé le Barrois, le prétendant et Toulongeon se dirigèrent sur la forteresse de Vaudémont que les Lorrains assiégeaient. Puis sur la nouvelle que ces derniers s'avançaient à leur rencontre, ils s'arrêtèrent près de Châtenois (1er juillet 1431).

Là ils tinrent conseil : le comte Antoine était d'avis de ne pas reculer et d'offrir le combat sans attendre.

Le maréchal de Bourgogne, plus froid et plus expérimenté, représenta qu'il serait imprudent de risquer la partie dans des conditions si inégales, que les troupes étaient fatiguées, que le plus sage était de se retirer en Bourgogne, de s'y refaire et d'y préparer une nouvelle campagne. Comme le débat se prolongeait, il y mit fin en se prévalant de son autorité de commandant en chef et ordonna de commencer la retraite dès le lendemain, à la pointe du jour.

Le mouvement commença à l'heure dite. L'armée bourguignonne marchait depuis plusieurs heures dans la direction de la frontière lorsque l'on signala l'approche des Lorrains qui la poursuivaient. Toulongeon s'arrêta et prit ses dispositions pour le combat qu'il ne pouvait plus éviter. On était près du village de Bulgnéville, dans le Bassigny, au sud de Châtenois.

Le maréchal rangea sa petite armée dans une vaste prairie, le front sur un petit cours d'eau, le dos à la forêt de Vaudémont. Il disposa sur les deux ailes ses archers picards et anglais en leur prescrivant de planter devant eux les pieux dont ils avaient coutume de se munir, de façon à se couvrir d'une sorte de palissade.

Les cavaliers furent placés au centre avec ordre de mettre pied à terre. L'artillerie fut masquée derrière des travaux de terre improvisés à la hâte. Enfin une enceinte générale fut formée avec les chariots qui portaient les bagages, Les masses lorraines arrivaient eu tumulte, confiantes dans la supériorité de leurs forces, René, en vrai paladin, envoya un héraut d'armes au comte Antoine pour le défier et lui offrir le combat. « J'accepte, dit le prétendant. Cependant sur la demande de Barbazan et de l'évêque de Metz, les deux sages de l'armée, on délibéra. René et ses jeunes amis voulaient charger sans délai. Barbazan et le prélat étaient d'avis qu'il fallait attendre que le manque de vivres forçât l'ennemi à sortir doses retranchements soit pour livrer combat, soit pour essayer de battre en retraite. Mais les jeunes gentilshommes ne voulurent rien entendre. Ils disaient en se moquant du petit nombre des Bourguignons : « Il n'y en a pas pour nos pages ! » Ils finirent par injurier Barbazan : «Quand on a peur des feuilles, ne failli aller au bois. »

Le vieux héros éclata d'indignation, regarda ces jeunes fous en face et leur dit « qu'ils ne mettraient point la tête de leurs chevaux où serait la queue du sien » !

L'armée alors s'avança, passa le petit ruisseau, sans que les ennemis fissent un mouvement. Ils n'étaient plus qu'à une portée d'arbalète, lorsqu'un incident troubla les âmes superstitieuses. Un cerf sortit tout à coup, effaré, de la forêt, s'arrêta incertain entre lés deux armées, puis se jeta sur les Lorrains, culbuta deux ou trois soldats et disparut. Ce fut pour les gens de René un alarmant pronostic et pour les Bourguignons une promesse de victoire.

Les Lorrains abordèrent l'ennemi avec une irrésistible impétuosité. Du premier choc, ils renversèrent les chariots, emportèrent une partie de l'enceinte.

Mais en ce moment, Toulongeon démasqua ses canons et une foudroyante décharge arrêta les assaillants. En même temps, les archers picards et anglais firent pleuvoir une grêle de traits sur l'infanterie lorraine qui, composée de levées faites dans les villages et n'ayant aucune habitude de la guerre, cessa d'avancer, puis recula en désordre. Les hommes d'armes enfermés dans de lourdes armures, sur des chevaux bardés de fer, évoluaient à grand'peine, s'embarrassaient dans les obstacles accumulés par l'ennemi. Le découragement les gagna. Quelques-uns même se hâtèrent de quitter le champ de bataille et entre autres Jean d'Haussonville et le damoiseau de Commercy qui avaient insisté avec tant de jactance pour en venir aux mains « dont vint d'étranges soupçons ».

Au milieu de la confusion croissante, René et Barbazan faisaient des efforts désespérés pour arrêter la panique et rallier leurs troupes. Tout à coup Toulongeon ordonna à ses hommes d'armes de remonter à cheval et de charger. La cohue lorraine fut écrasée et rejetée sur le ruisseau. Il y eut là un dernier effort.

Beaucoup de gentilshommes périrent, Barbazan tomba lui-même percé de coups[2] . René fut le dernier à combattre.

Comme le roi Jean à Poitiers, il luttait bravement dans un cercle de fer. Ses chevaliers fidèles tombaient un à un, d'autres étaient pris comme le vaillant évêque de Metz. Enfin presque seul, le sol jonché de cadavres autour de lui, trois fois blessé, son armure bossuée, couvert de sang et de poussière, méconnaissable, il rendit son épée à un écuyer. Le comte Antoine aussitôt averti accourut, et déjà il donnait des ordres pour faire conduire le prisonnier à Joinville, lorsque survint Toulongeon qui s'empara du prince et éloigna Vaudémont en le chargeant de poursuivre les deux corps de troupes qu'emmenaient d'Haussonville et le Damoiseau.

Le maréchal entendait garder pour lui ou plutôt pour le duc de Bourgogne, la meilleure part du butin.

Certes, il y avait droit, car c'était à ses habiles dispositions, au bon emploi qu'il avait su faire de l'arme moderne et des hommes à pied, et au ferme maintien de la discipline, que le succès imprévu de la journée était dû.

Ce désastre de Bulgnéville, qui coûta la vie à plus de 2 000 Lorrains, fut mis au rang de nos catastrophes de Crécy, de Poitiers et d'Azincourt, et justement attribué aussi à l'indiscipline, à la légèreté, à la présomption de la jeune noblesse (2 juillet 1431).

Les conséquences en furent cruelles pour René, mais moins fâcheuses pour son duché qu'on aurait pu le craindre. Antoine n'y gagna rien. Lorsqu'il revint de sa poursuite sans avoir pu atteindre le Damoiseau, il apprit que René avait été dirigé vers un château de Bourgogne et que Toulongeon était parti, ramenant ses troupes dans les terres, de Philippe le Bon.

À Nancy et à Bar on se remit vite de l'émotion.

La vaillante Isabelle de Lorraine qui, après tout, était la véritable souveraine, montra beaucoup de sang-froid et d'énergie. Elle convoqua son conseil, se présenta avec ses quatre petits enfants, exposa la situation et fit appel à la fidélité des soigneurs lorrains. La noblesse reconnaissante de la « Déclaration » protesta avec unanimité de son dévouement, et déploya une grande activité. L'armée fut promptement reformée et pour prouver au prétendant qu'il n'avait pas à compter sur le découragement de ses adversaires, elle envahit le comté de Vaudémont, assiégea la capitale Vézelise et le sixième jour, sous les yeux du comte Antoine, elle l'enleva d'assaut et la mit à sac. Le prétendant se tint pour averti, signa une trêve, eut une entrevue très courtoise avec la duchesse et se borna enfin à demander que le litige fût soumis à l'arbitrage des évêques et de trois gentilshommes, désignés d'un commun accord. Ces arbitres devaient en outre former une sorte de conseil de gouvernement.

Cependant le vaincu de Bulgnéville avait été conduit à Dijon et enformé dans une tour du palais ducal qu'on appela depuis « la tour de Bar », René

n'étant reconnu que comme duc de Bar. Il ne pouvait guère compter sur la magnanimité de ce Philippe le Bon qui avait vendu Jeanne d'Arc aux Anglais et restait uni à l'étranger pour faire la guerre au chef de sa race. Le prisonnier essayait de se consoler avec ses livres et ses pinceaux, mais ne laissait pas de songer que sa captivité pouvait être longue, comme en témoignait le duc d'Orléans retenu on Angleterre depuis Azincourt, c'est-à-dire depuis seize ans. Cependant en février 1432, la duchesse Isabelle obtint que l'impitoyable geôlier allât voir son captif. Il parait que Philippe, malgré son dur égoïsme, se laissa toucher par la nature si sympathique de René, il consentit à parler de sa liberté et lui permit même de rentrer dans ses États pour y recueillir une rançon, sans toutefois en fixer le chiffre. On lui accorda un délai d'un an qui fut ensuite prolongé jusqu'en 1435.

Mais il dut remettre ses deux fils aînés en otages, et trente gentilshommes, choisis parmi les plus grands seigneurs de Lorraine, engagèrent leur foi pour son retour au jour fixé[3].

Toute la Lorraine salua avec allégresse le retour de René. Antoine de Vaudémont l'accueillit lui-même « en grand amour ». Les deux adversaires, à ce qu'il semble, avaient la même facilité de caractère et la même légèreté. Ils imaginèrent, à la surprise de bien des gens, de se rendre ensemble à la cour de Philippe le Bon et le prièrent de juger leur querelle.

Le duc de Bourgogne promit d'étudier la question et de prononcer sa sentence le plus tôt possible. En attendant, il leur suggéra un arrangement de nature à faciliter la paix définitive. Il fut convenu que René donnerait la main de sa fille aînée Yolande à Ferri de Vaudémont, fils d'Antoine.

Puis les deux princes, toujours en parfait accord, rentrèrent en Lorraine et s'occupèrent de purger le pays des routiers qui l'infestaient depuis Bulgnéville.

Le plus redoutable de tous, le damoiseau de Commercy; un vrai chef de bandits, acculé dans sa forteresse, allait succomber lorsque l'intervention officieuse du connétable Richemont le sauva.

Cependant Philippe le Bon ne se pressant pas de juger, on convint de porter la cause devant une juridiction plus haute. René et Antoine se rendirent au concile de Bâle et s'adressèrent à l'empereur Sigismond. Celui-ci, après d'interminables plaidoiries qu'il écouta avec patience, se déclara suffisamment éclairé et, par sentence solennelle prononcée devant

les pères assemblés, il adjugea le duché de Lorraine à Isabelle et conféra à René, pour et au nom de sa femme, l'investiture des fiefs relevant de l'empire.

Cette décision mécontenta naturellement Antoine, tandis que Philippe le Bon se montrait fort blessé que les deux plaideurs n'eussent pas attendu son jugement.

René paya cher son succès devant le concile. Dans les derniers jours d'avril 1435, il était à Nancy, se reposant de ses laborieuses campagnes contre les

routiers, lorsque tout à coup il entendit sonner de la trompe devant le palais ducal. C'était Toison d'Or, le héraut de Bourgogne, qui venait lui rappeler la convention et le sommer de rentrer immédiatement dans la tour de Dijon. Sans hésiter, en preux chevalier, il n'attendit pas un jour et dégagea sa parole en regagnant sa prison (1er mai 1435).

On a dit qu'il y montra une humeur indifférente à tout, sans aucun souci de ses intérêts et même de sa liberté. C'est invraisemblable. René n'avait encore que vingt-six ans; il était dans tout le feu de la jeunesse et le vaillant compagnon de la Pucelle, le héros de Chappes et de Bulgnéville n'avait pas encore assez vieilli d'aucune façon pour fermer son coeur à l'espérance et ses yeux aux perspectives que lui offrait l'avenir. Ce qu'il rapportait dans « la tour de Bar » c'étaient les nouveaux titres que la fortune, par une sorte d'ironie, accumulait sur sa tête. La mort de son frère aîné Louis III l'avait fait duc d'Anjou et comte de Provence (12 novembre 1434) et le testament de Jeanne de Sicile venait de lui transmettre les couronnes de Sicile, de Naples et de Jérusalem (2 février 1435).

La duchesse Isabelle qui avait l'ardeur et le génie entreprenant de sa race, n'hésita pas à devancer en Italie son mari prisonnier. Elle y disputa à la maison d'Aragon l'héritage de la reine Jeanne et endura sans défaillance, pendant plusieurs années, de dramatiques alternatives de succès et de revers.

Quant à René, ce ne fut qu'après de longs jours de désespérance qu'il réussit enfin à s'arracher des mains de son impitoyable ennemi. Philippe avait refusé de le comprendre dans le traité d'Arras. Puis il exigea, avec une énorme rançon, la cession du duché de Bar. René résista et protesta noblement qu'il préférait mourir en prison. Le duc de Bourgogne le fit alors transporter en Flandre pour l'avoir sous sa math et agir plus directement sur lui. Mais ce fut lui qui céda enfin et le traité de Lille (28 janvier 1437) rendit la liberté au vaincu de Bulgnéville, moyennant une rançon de 400000 écus d'or, somme énorme pour le temps, payable en plusieurs termes, le premier, 200000, devant être versé immédiatement.

Le dévouement de la noblesse qui offrit des dons considérables, les sacrifices des trois évêques, les aides que votèrent les États le mirent promptement à même de s'acquitter du premier terme.

Il retrouva à la porte de sa prison sa bonne humeur, son amour des plaisirs et des fêtes, son goût pour les tournois, les aventures, les fantaisies poétiques. Puis ayant désigné les évêques de Metz et de Toul et le sire du Châtelet pour administrer les deux duchés avec le 1concours d'un conseil de régence, il partit emmenant avec lui son futur gendre Ferri de Vaudémont et l'élite de la chevalerie lorraine, visita en passant, le roi Charles VII, son beau-frère, s'arrêta à Angers qu'il n'avait pas vu depuis son enfance, s'oublia quelque peu dans une longue route, dépensant gaiement son temps et son argent, prit possession de son comté de Provence et enfin, le 12 avril 1438, il mit à la voile pour aller conquérir son royaume de Naples. Il était désormais dans l'histoire « le bon roi René ».

Dès lors René n'appartient plus à la Lorraine.

Nous n'avons pas à le suivre dans ses brillantes campagnes en Italie où il déploya la plus rare valeur, mais où il rencontra, lui le loyal chevalier, un adversaire qui l'emporta par l'astuce et la trahison.

Il ne revint plus guère dans ses duchés de Bar et de Lorraine où le rappelaient cependant avec instance les régents aux prises avec le comte de Vaudémont et les routiers. En 1444, il était à Nancy et y faisait célébrer dans des fêtes magnifiques le mariage de sa fille Marguerite, «la grande Marguerite », la future héroïne de la guerre des Deux-Roses, avec le roi d'Angleterre Henri VI[4]. A la même époque, ne pouvant rembourser les Messins qui lui avaient prêté de fortes sommes d'argent, il leur fit la guerre de concert avec son beau-frère Charles VII qui avait dessein de s'emparer de Metz, Toul et Verdun pour « rétablir la France clam ses limites naturelles qui allaient jusqu'au fleuve du Rhin». Les deux rois assiégèrent

Metz pendant sept mois. Les bourgeois se défendirent admirablement, puis se résignèrent à payer le maintien de leurs libertés en versant 200000 écus d'or à Charles VII et en donnant décharge à René de 100000 florins de dette. En 1453, la duchesse Isabelle mourut à Angers.

René remit aussitôt le duché de Lorraine à son fils Jean de Calabre, mais il garda le duché de Bar qui lui appartenait en propre. Les deux duchés se trouvèrent de nouveau séparés, mais pour quelques années seulement.

 

[1] Ses œuvres complètes ont été publiées par Th de Quatrebarbes qui les a fait précéder d'une biographie. On a beaucoup écrit sur René Ier. Voir notamment Lecoy de la Marche, Le Roi René, et Célestin Port, Dictionnaire historique de Maine-et-Loire.

[2] Plus tard René fonda en mémoire de Barbazan une chapelle l'église de Vaucouleurs.

[3] Au nombre des trente figurent les quatre grands chevaux du Châtelet, Ligniville , Lenoncourt, Haraucourt, puis les Salm, les Haussonville, les Ludres, les Armoises, etc.

[4] Marguerite d’Anjou était née à Pont-à-Mousson le 23 mars 1429 et aurait dû être nommée Marguerite de Bar, sou père n'étant encore que duc de Bar. À la suite des tragiques péripéties de son histoire, elle se réfugia en Anjou et mourut tristement, pauvre et délaissée, au château de Dampierre près Saumur, le 20 août 1482. (Voir Louis Lallement et Dictionnaire historique de Maine-et-Loire, par Célesfin Fort.)

 

René 1er d'Anjou. Armoiries d'Anjou, de Bar et de Lorraine. René 1er d'Anjou. Armoiries d'Anjou, de Bar et de Lorraine.

René 1er d'Anjou. Armoiries d'Anjou, de Bar et de Lorraine.

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CHARLES II

(1390-1431).

Nous conservons à ce duc le numéro d'ordre qu'il est d'usage de lui donner. Nous nous bornons à faire remarquer que pour retrouver Charles Ier, il faut remonter, contre toute raison, à Charles de Lorraine, frère du roi Lothaire et compétiteur de Hugues Capet, qui fut duc de la Basse-Lorraine et non de la Mosellane.

Le duc Charles avait vingt-cinq ans. Il apportait sur le trône ducal un juste renom de bravoure. A dix-sept ans, il avait combattu avec son père à Roosebeke, à côté du roi Charles VI et du connétable de Clisson.

Il avait été élevé à la cour de Philippe le Hardi, fils de Jean, qui s'était conduit héroïquement à la bataille de Poitiers et que son père, dans l'aveuglement de sa tendresse, avait investi du duché de Bourgogne, à l'extinction de la première maison de ce nom, en 1363. Il eut ainsi occasion de se lier dès l’enfance avec Jean sans Peur, né quelques années après lui. C'est là ce qui explique en partie la politique de son règne, presque toujours antifrançaise et contraire aux traditions de sa famille.

Charles II, peu après son avènement, donna à son frère Ferri un riche établissement. Il lui fit eu outre épouser Marguerite de Vaudémont, héritière du comté de ce nom. C'est de ce mariage que sortit la maison qui devait plus tard recueillir tout l'héritage des deux branches de Lorraine.

Il épousa lui-même Marguerite de Bavière, fille de Robert, électeur palatin, qui fut plus lard élu empereur.

Charles II était pas moins actif et remuant que les princes de sa race. Il vécut cependant en paix pondant quelques années. Il ne prit point part à la croisade française conduite en Hongrie contre les Turcs du sultan Bajazet. Ce fut le comte de Nevers (Jean sans Peur) qui fut le chef de cette expédition. Il était accompagné d'une brillante jeunesse et avait pour conseil quelques-uns des chevaliers les plus renommés de l'Europe, le sire Enguerrand de Coucy, beau-frère du duc Charles II, le maréchal de Boucicaut, le comte d'Eu, connétable de France, etc. Un grand nombre de seigneurs lorrains se joignirent aux croisés et entre autres doux fils du duc de Bar. La noblesse de France y porta son admirable vaillance et sa folle témérité, et se fit massacrer presque tout entière dans la mémorable journée de Nicopolis. Le sultan n'épargna que Jean de Nevers et vingt-quatre des plus hauts seigneurs. L'aîné des doux princes de Bar fut tué sur le champ de bataille et l'autre mourut sur la route en revenant vers la France (1396).

Charles II, s'il faut en croire les biographes, prit part à d'autres croisades moins retentissantes. Il aurait accompagné les Génois dans une entreprise contre Tunis et aurait fait une campagne en Prusse au profit des chevaliers teutoniques.

Il se mêla plus sérieusement et plus longuement aux troubles de l'empire qui suivirent la déposition de Wenceslas l'Ivrogne, et l'élection de Robert de Bavière Les pays lorrains se divisèrent. Le duc Charles naturellement soutint son beau-père, Metz et Toul embrassèrent le parti de l'empereur déchu. La guerre s'étendit bien au-delà de la frontière. Le duc d'Orléans, l’adversaire de Philippe de Bourgogne, lequel était l'ami de Charles II, ayant obtenu de Wenceslas la cession du Luxembourg forma contre le duc de Lorraine une ligue dans laquelle il entraîna le duc de Bar, l'évêque de Verdun, le comte de Salm, le damoiseau de Commercy. Le maréchal de Luxembourg commandant les forces alliées envahit le nord de la Lorraine, remonta la Moselle, passa devant Frouard et s'avança jusqu'à Nancy. Il envoya son héraut d'armes défier insolemment le Duc en l'invitant à préparer un repas dans son château pour les chefs confédérés; Charles demanda si le maréchal voulait lutter contre lui corps à corps ou s'il préférait une action générale. « Une bataille! Répondit le héraut. — En ce cas, je lui donne rendez-vous pour après-demain, outre Nancy et Champigneulles. »

A l'heure dite, les Lorrains poussant leur cri de guerre : Prény ! Prény ! abordèrent l'armée du duc d'Orléans et après une longue et sanglante lutte, la mirent en complète déroute. Le maréchal et ses amis restèrent prisonniers. Au château de Nancy, le dîner se trouva prêt, mais ce fut Charles II qui en fit les honneurs, en célébrant gaiement sa victoire. Le Duc avait fait de nombreux prisonniers et il en tira de grosses rançons. Le damoiseau de Commercy fut surtout traité avec rigueur et fut obligé de se reconnaître désormais vassal du duché de Lorraine.

Les seigneurs battus et châtiés essayèrent de prendre leur revanche l'année suivante. Mais ils furent de nouveau écrasés près de Pont-à-Mousson et la paix fut signée.

Mais qu'étaient ces obscures rencontres en Lorraine à côté des événements tragiques qui s'accomplissaient en France? Philippe le Hardi étant mort, avait été remplacé par son fils le comte de Nevers, Jean sans Peur (1404). La rivalité des deux maisons d'Orléans et de Bourgogne s'exaspéra. En 1407, le frère du roi fut assassiné, et Jean sans Peur confessa audacieusement qu'il avait commandé le meurtre ; il en fit même faire l'apologie par le moine Jean Petit.

Charles II n'avait point participé au crime, mais il ne le désapprouva point et resta étroitement uni à Jean sans Peur. Il paraît à cette époque animé d'une véritable haine contre la France, qu'il confond avec le parti des Armagnacs ou d'Orléans. En 1409 il rédigea son testament et y introduisit cette clause ; « Au cas où nous ne laisserions de notre mariage que des filles, nous voulons et ordonnons que nos exécuteurs testamentaires ne les puissent marier à homme qui soit sujet du roi de France. » Cette année-là même, par un curieux synchronisme, naissait au château d'Angers, René d'Anjou, un prince français qui devait être son gendre et son héritier.

Ce qui avait poussé Charles II à rompre l'union de sa famille avec les rois de France, ce n'étaient pas seulement ses étroites relations avec la maison de Bourgogne, c'étaient aussi des griefs personnels nés de sa querelle avec la commune de Neufchâteau.

Nous avons vit que son père Jean Ier lui avait légué un procès pendant devant le parlement de Paris. Dès la seconde année de son règne, en 1391, la Cour avait confirmé Contre lui l'arrêt donnant raison sur tous les points aux bourgeois. Elle envoya même un de ses membres pour faire exécuter l'arrêt et, devant lui, fut «bouchée, murée et estoupée la poterne qui issoit aux champs» en même temps qu'on détruisit les travaux exécutés du côté de la ville. Le Duc dissimula son ressentiment et fit même gracieuse mine aux habitants, si bien qu'en 1398, il déclarait encore, dans une séance du parlement, qu'il avait remis aux habitants « tout le mautalent et ire qu'il avait contre eux ». Mais en 1403, il alla les voir et les harangua comme avait fait son père. On transigea ; les bourgeois reconnurent que le Duc avait le droit d'établir en son château des poternes pour sortir et pour entrer, et, de son côté, le Duc leur fit remise de sept mille francs restant dus sur les dix mille promis à Jean Ier.

Mais la querelle un instant assoupie reprit bientôt avec une âpreté croissante. C'est qu'au fond il s'agissait d'autre chose que d'une poterne et de quelques taxes. Charles II reprochait, non sans raison, aux habitants de se considérer comme sujets du roi plus que comme sujets du Duc. A chaque instant, ils en référaient au suzerain. Ils comptaient sur les gens du roi pour les défendre contre leur souverain naturel.

Le Duc ne pouvant les détacher de la France, cherchait à secouer le joug de sa vassalité et prétendait que Neufchâteau relevait de l'empire et non du roi.

Irrité de l'attitude des bourgeois, il les maltraitait, les rançonnait, enlevait les plus riches, pillait leurs maisons, les enfermait dans son château ou les internait dans la Lorraine allemande. Il comptait, au milieu des troubles suscités par la démence de Charles VI, sur l'amitié du duc de Bourgogne. Il en vint à ne plus garder aucune mesure et exerça une oppression vraiment despotique sur cette malheureuse commune[1].

Le parlement de Paris s'honora par sa fermeté et ne craignit pas de frapper le duc de Lorraine, sachant bien qu'il frappait en même temps, le duc de Bourgogne.

Charles et ses officiers, complices de ses violences, furent assignés à trois reprises différentes. Ils ne daignèrent même pas répondre. Alors la Cour, jugeant par défaut, le 1er août 1412, condamna Charles II et ses officiers à remettre en liberté les bourgeois qui avaient été emprisonnés ou internés et à leur restituer tout ce qu'on leur avait enlevé. L'arrêt ajoutait, ce qui était plus grave, que tous les fiefs relevant de la couronne de Franco seraient confisqués, que les habitants de Neufchâteau cesseraient d'être Lorrains, que le duc et ses coaccusés, pour cause de félonie, seraient bannis de France. Le duc de Baretundes présidents du parlement étaient chargés de l'exécution de l'arrêt.

Charles ne s'émut pas de sa condamnation. Il vint à Paris pour braver ses juges. Il s'était entendu avec son ami Jean sans Peur qui devait le présenter au roi, en, son hôtel de Saint-Paul, à l'issue de la messe. Les gens du parlement en furent informés.

Ils se rendirent au palais. Au moment où la présentation avait lieu devant une nombreuse assemblée, ils entrèrent, à la grande surprise des ducs. Le chancelier leur demandant ce qu'ils venaient faire, l'avocat du roi, Juvénal des Ursins, s'agenouilla suivant l'usage devant le roi et exposa les faits reprochés au duc de Lorraine et requit justice. «Juvénal, dit le duc de Bourgogne embarrassé, ce n'est pas la manière de faire.»  Mais le magistrat sans se troubler répondit : «qu'il fallait faire ce que la Cour avait

ordonné, que ceux qui étaient bons et loyaux vinssent à eux, que ceux qui étaient contre eux se tirassent avec le duc de Lorraine.  Si imposante fut la courageuse attitude de Juvénal que Jean sans Peur qui « tenait le duc de Lorraine par la manche», le laissa aller et s'éloigna. Alors Charles II, abandonné de tous, «pria au Roy bien humblement qu'il lui voulus! pardonner et qu'il le serviroit loyaument». Le pauvre insensé lui pardonna tout et pardonna ses bannissements et confiscation et eut le duc rémission ».

Le duc n'en fut pas moins cruellement mortifié par cette scène. Il en garda un profond ressentiment au malheureux Charles VI et resserra ses liens avec la faction de Bourgogne.

Cependant il parut se désintéresser pendant quelque temps des affaires de Franco. Il se tournait plutôt du côté de l'Allemagne. Nous le trouvons en novembre 1414 au couronnement de Sigismond, roi des Romains. L'année suivante, il va se montrer au concile de Constance avec un brillant cortège.

Les sanglantes rivalités des Armagnacs et des Bourguignons continuent à désoler le royaume. Les Anglais en profitent et reprennent la guerre de Cent ans. Charles II ne se rend pas au camp français.

Mais la noblesse lorraine y va avec son dévouement ordinaire. Elle est présente à cette fatale bataille d'Azincourt où périrent plus de huit mille gentilshommes (25 octobre 1415). Parmi ceux qui succombèrent on trouva Edouard III, duc de Bar, et son frère le comte de Puisaye ; Ferri, comte de Vaudémont, frère de Charles II; le sire le Blâmont et une foule de chevaliers de haute lignée.

Charles reparut sur la scène avec son ami Jean sans Peur en 1417. Ils délivrèrent la reine Isabeau, enfermée à Tours par les Armagnacs, et essayèrent d'organiser avec elle un gouvernement. Le duc de Lorraine reçut même l'épée de connétable On ne voit pas qu'il en ait fait aucun usage et il ne la garda que quelques mois.

Le Duc revint en Lorraine avant la fin de 1418, à la suite du massacre des Armagnacs qui inonda Paris de sang. Nous ne savons pas ce qui s'était passé entre lui et Jean sans Peur. Il paraît certain qu'il ne le vit plus et qu'il devint plus sympathique à la cause française pour laquelle il avait jusque-là montré tant d'aversion. Le meurtre de Jean sans Peur sur le pont de Montereau (10 septembre 1419) acheva de rompre les liens qui l'attachaient aux Bourguignons. Il refusa d'adhérer au traité de Troyes, à la déchéance du dauphin et à la déclaration qui instituait Henri V d'Angleterre héritier du roi de France.

Sa grande affaire désormais, c'était d'assurer son héritage à sa fille Isabelle de Lorraine. A cette question se lia celle de la succession du duché de Bar. Ces deux questions ayant une importance extrême, il est nécessaire de s'y arrêter.

Robert, duc de Bar, avait épousé, en 1364, Marie de France, fille du roi Jean. De ce mariage naquirent Édouard III qui mourut à Azincourt, deux autres fils qui succombèrent dans la campagne de Nicopolis, un quatrième fils qui entra dans L’Église et devint le cardinal Louis, évêque de Châlons, plus tard de Toul, et enfin une fille, Yolande de Bar, qui épousa Pierre IV, roi d'Aragon, Après Azincourt, il ne resta d'autre héritier mâle que le cardinal Louis qui fut reconnu duc de Bar.

Mais Yolande, reine d'Aragon, réclama sa part de l'héritage. Cette princesse avait eu elle-même une fille, nommée aussi Yolande, qu'elle avait mariée au duc Louis d'Anjou. C'était une femme fort intelligente et avisée. Pour mettre fin au procès, elle proposa à son grand-oncle le cardinal d'adopter pour héritier son second fils, René d'Anjou, tout en conservant le duché sa vie durant. Le cardinal acquiesça à cet arrangement.

Yolande et lui étant d'accord, négocièrent le mariage de René avec Isabelle de Lorraine, fille et héritière de Charles II.

Le Duc étant longtemps resté l'ennemi de la France ou tout au moins des Armagnacs, il lui en coûtait peut-être encore de donner la main de sa fille à un prince français, contrairement à son testament de 1409. Mais son bon sens politique l'emporta sur ses répugnances. Il comprit qu'il y avait là une occasion unique de doubler l'importance de son patrimoine et de mettre fin à « cette éternelle bataille qui avait été la vie des pays lorrains (Michelet)».

Le 20 mars 1419, le cardinal et le Duc se rencontrèrent au château de Foug et signèrent les articles du traité de mariage. René n'avait encore que dix ans. Il fut convenu qu'en attendant sa majorité, il viendrait en Lorraine et serait remis à la garde et à la direction du duc Charles II.

Ce traité ne resta pas longtemps secret. Les Anglais en eurent vent et afin d'en empêcher l'exécution, ils demandèrent la main de la princesse Isabelle pour le duc de Bedford, frère du roi Henri V. Il y eut un projet de conférence dans les environs de Troyes, mais le Duc déclina l'invitation.

Le cardinal pressa la réalisation du mariage le plus possible. Sans attendre que le jeune prince fût arrivé, il réunit les États du Barrois à Saint-Mihiel et déclara solennellement faire cession à son héritier du duché de Bar, du marquisat de Pont-à-Mousson et de tous ses autres domaines (13 août 1419). L'année suivante, le mariage fut célébré à Nancy en grand appareil (14 octobre 1420).

Cependant René d'Anjou avait un compétiteur sérieux, c'était Antoine de Vaudémont, fils du comte Ferri mort à Azincourt, et par conséquent neveu de Charles II et son plus proche héritier mâle. Il n'osa point tout d'abord manifester ses prétentions ; il se contenta de faire savoir dans ses propos privés qu'il ne les abdiquait pas. Le Duc inquiet l'invita à s'expliquer et, sur ses réponses évasives, le somma impérieusement de lui envoyer des lettres de renonciation.

Puis il convoqua les États, et le 13 décembre 1425, la noblesse déclara que la Lorraine était un fief féminin et jura devant lui de reconnaître Isabelle pour dame et duchesse après la mort de son père et, à son défaut, sa soeur Catherine.

Charles ne s'en tint point là et, pour obliger Vaudémont à reconnaître le principe posé par la Chevalerie, fit envahir ses domaines par une petite armée qui s'empara de Vézelise, mais qui poursuivit vainement pendant trois ans le siège de l'inexpugnable forteresse de Vaudémont.

René d'Anjou était sorti de tutelle à Bar (en 1424) et était censé gouverner son duché, tout en laissant la haute main à son beau-père et obéissant aux directions de son grand-oncle. Il avait guerroyé pour son compte dans le comté de Vaudémont. Il suivit le Duc dans une guerre contre les Messins, allumée pour une cause futile[2], mais dans laquelle on croit voir, comme à Neufchâteau, le mauvais vouloir dont il était animé à l'égard des bourgeois. Metz était une véritable république municipale très fière de son indépendance conquise sur l'évêque et de ses richesses acquises par l'activité de son industrie et de son commerce. La lutte se prolongea pendant quatre ans avec un caractère d'animosité extraordinaire. Charles et René levèrent de véritables armées où l'on compta, dit-on, jusqu'à 10000 cavaliers et 20000 hommes d'infanterie. Les Messins de leur côté soldèrent de fortes bandes de mercenaires. Tout le pays autour de Metz et les campagnes au nord de la Lorraine furent plusieurs fois saccagées. De guerre lasse on fit la paix ; le vaincu fut en réalité le duc de Lorraine qui s'était flatté de s'emparer de la riche cité impériale.

René de Bar avait quitté son beau-père au mois de juillet 1429, attiré on France par le bruit que faisait la marche triomphale de Jeanne d'Arc. Il arriva à Reims quelques heures avant le sacre de son beau-frère le roi Charles VII. Il y assista et se joignit avec 3000 hommes, Lorrains ou Barrisiens, à l’armée française.

Quelques mois avant, le cardinal, troublé par le succès croissant des Anglais, lui avait persuadé des reconnaître Henri V et s'était rendu lui-même, pourvu de sa procuration, auprès du régent Bedford et lui avait fait hommage pour toutes les terres et seigneuries que le duc de Bar tenait de la couronne (10 mai 1429). René se dégagea de ces faiblesses de vieillard et, par une déclaration publique, datée du 3 août 1429, signifia au duc de Bedford qu'il rompait le pacte fait en son nom par son oncle et renonçait « à tous les hommaiges, foy, serments et promesses qu'il avait faicts ».

Dès lors René se conduisit en vrai prince de la fleur de lys. A la tête de ses 3 000 Lorrains, il appuya l'armée royale, et, d'accord avec le vaillant capitaine Barbazan, nommé gouverneur de la Champagne, fit une rude guerre aux Anglais, poussa des excursions en Picardie et dans l'île de France, rejoignit Jeanne d'Arc sous les murs de Paris, puis, au retour, remporta une brillante victoire à Chappes, en Champagne, sur la chevalerie bourguignonne que commandait le maréchal de Toulongeon.

Charles II ne s'engagea point de sa personne dans ces événements. Il vieillissait, la goutte l'empêchait île monter à cheval. Peut-être aussi ses souvenirs de jeunesse n'étaient-ils pas éteints: il avait été si longtemps Bourguignon de cœur avec Philippe le Hardi et surtout avec Jean sans Peur, en qui certes il ne pouvait pas deviner le grand-père de Charles le Téméraire!

Cependant il paraît certain qu'il avait changé de camp et, suivant quelques historiens, il était poussé vers la France par l'influence de la belle Alizon du May, une Française peut-être, qui «le gouvernait tout à sa volonté » (Michelet).

Dans un temps où la plupart des seigneurs, — et des plus grands, comme Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, — ne savaient ni lire ni écrire, Charles II était un lettré et lisait les auteurs latins dans leur langue originale, notamment Tive-Live et César qu'il emportait dans ses voyages et dans ses expéditions.

[1] Charles II brava ouvertement et insulta son suzerain. « Il enjoignit d'arracher les pennonecaux et escussons aux armes du roy qu'on avai tattachez en aulcuns lieux en signe de sauve-garde, les fit lier à la queue de son cheval et les traîna dans la boue. Digot, t. II, p. 519.

[2] Pour une hottée de pommes que l'abbé do Saint-Martin, abbaye située sur terre ducale, avait fait porter à Metz sans acquitter le droit de sortie.

 

MAISON DE LORRAINE. LES ORIGINES : CHARLES II.

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RAOUL

(1328-1346).

Raoul n'ayant guère plus de neuf ans, sa mère, Isabelle d'Autriche, fut investie de la mainbournie et de la régence par les États qui lui  recommandèrent de suivre « les conseils et les bons avisements » de l'évêque de Toul, Thomas de Bourlémont. Mais Isabelle n'accepta pas ce surveillant. Elle lui fit même la guerre et lui enleva sa forteresse de Liverdun qui fut démolie. En 1334, la régente remit le pouvoir à son fils qui venait d'épouser Marie de Blois, nièce de Philippe de Valois et soeur de ce comte Charles de Blois, si célèbre depuis dans les guerres de la succession de Bretagne.

Raoul reprit la querelle de sa mère avec l'évêque de Toul. Ce prélat avait relevé le fort de Liverdun et y avait mis mie garnison barrisienne. Naturellement le comte de Bar, Henri IV, soutint l'évêque. L'intervention de Philippe VI mit fin aux hostilités. Le roi de France faisait sentir de plus en plus son action de suzerain. Il se rapprocha du Barrois en achetant par voie d'échange au sire de Joinville la ville de Vaucouleurs et y entretint une garnison que nous y retrouverons au temps de Jeanne d'Arc (1334).

Raoul était bien de sa race, guerroyeur et aventureux. Inoccupé chez lui, il répondit à l'appel du pape Jean XXII et alla faire une croisade contre les Maures en Espagne. II se couvrit de gloire à la terrible bataille de Tarifa où Alphonse de Castille sauva son royaume (1340).

En 1341, il passa en Bretagne pour défendre la querelle de son beau-frère Charles de Blois contre Jean de Montfort. Les chroniqueurs ont vanté ses prouesses. Il figura dans un combat de deux cents chevaliers français contre un nombre égal de chevaliers bretons du: parti ennemi. Nous ne rentrons en Lorraine, à la suite du duc Raoul, que pour assister à ces guerres perpétuellement renaissantes contre les évêques de Metz et les seigneurs leurs alliés. Nous ne nous attarderons point à des récits monotones où, malgré l'épisode romanesque de la châtelaine de Vandières, on ne trouve aucun intérêt.

Cependant la guerre de Cent ans à laquelle la France et l'Angleterre préludaient depuis plusieurs années, était entrée dans une phase décisive. Le roi Edouard III avait débarqué en Normandie, puis s'était dirigé vers les Flandres à la tête d'une armée dont la noblesse ne soupçonnait pas la force, ignorant ce que pouvaient l'infanterie des archers et les engins de l'artillerie. Raoul avec ses Lorrains, au nombre de plus de trois cents lances, rejoignit Philippe VI près d'Abbeville. Il fut à ses côtés dans cette bataille de Crécy, l'une des journées les plus désastreuses de notre histoire (26 août 1346). Au milieu de l'épouvantable désordre causé par l'indiscipline féodale, le duc de Lorraine et ses amis, Edouard II de Bar et les comtes de Vaudémont et de Salin refusant de fuir, formèrent un groupe serré et se lancèrent d'un élan désespéré au plus épais de la mêlée. Ils percèrent jusqu'auprès du roi anglais. Mais aucun d'eux n'en revint. Le voisin de Raoul, le vieux roi de Bohême Jean de Luxembourg, ne voulut pas non plus survivre à la défaite et s'étant fait conduire au milieu de la bataille, « il férit son dernier coup d'épée » et tomba. En moins de vingt ans, c'était le second duc de Lorraine mort pour la France.

C'est le duc Raoul qui fonda, vers 1339, à Nancy la collégiale de Saint-Georges où les ducs venaient prêter serment le jour de leur entrée solennelle et où plusieurs eurent leurs sépultures (1).

(1) La collégiale comptait vingt chanoines .Leur doyen avait le titre de prévôt et jouissait de nombreux privilèges. (V.Lionnois.)

MAISON DE LORRAINE. LES ORIGINES : RAOUL.

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FERRI IV

(1312-1328).

Le XIVième siècle est l'âge héroïque de la Lorraine et du Bar. Ces belles races féodales dont les chefs sont de vrais paladins s'éloignent peu à peu de l'Allemagne à laquelle ne les rattachent ni leurs affinités ni leurs intérêts, et se sentent de plus en plus attirées vers la nation la plus chevaleresque de l'Ouest, dont elles sont après tout une portion détachée. Durant cette période, les souverains de Bar comme ceux de Lorraine deviennent les soldats de la France, la suivent et se dévouent à sa fortune jusqu'à mourir pour elle. Leur histoire intérieure manque d'intérêt.

La Lorraine n'est plus en Lorraine, elle est tout entière soit à Paris, soit sur les champs de bataille français.

Dès les premiers jours, Ferri IV fit voir qu'il ne changerait rien à la politique de ses deux derniers prédécesseurs. Il châtia vigoureusement les seigneurs qui tentaient de renouer les ligues. Les deux les plus insoumis et les plus puissants, les comtes de Dagsbourg et de Réchicourt, furent mis en pleine déroute au combat de Lorquin et n'y revinrent plus.

D'autre part, il se réconcilia avec le comte de Bar qui était prisonnier depuis la bataille de Frouard, c'est-à-dire depuis six ans, et lui rendit la liberté moyennant une forte rançon. Le comte ne lui tint pas rancune et se lia avec lui par un traité d'alliance.

Ferri avait épousé dès 1304 Isabelle d'Autriche, fille d'Albert, roi des Romains, et petite-fille de Rodolphe de Habsbourg. Ce mariage l'entraîna dans les troubles qui suivirent la mort de l'empereur Henri VII de Luxembourg (1318). Il conduisit une armée lorraine en Allemagne pour soutenir la cause de son beau-frère Frédéric d'Autriche. La guerre qui dura plusieurs années se termina par la sanglante défaite de Muhldorff où Frédéric et Ferri IV furent faits prisonniers (1322). Le Duc recouvra sa liberté par la médiation du roi de France. De retour dans ses États, il les trouva en proie à une affreuse misère, conséquence ordinaire des guerres privées, accrue par une horrible famine qui dura quatre ans et fut telle qu'on vit des malheureux détacher des gibets les corps des suppliciés pour s'en nourrir. Le Duc fit tous ses efforts pour adoucir les souffrances publiques et mettre un terme au brigandage de la soldatesque féodale.

La carrière de Ferri IV se termina tragiquement mais glorieusement dans une bataille. Philippe VI de Valois inaugurait sa dynastie par une campagne contre les Flamands. Le duc de Lorraine et le comte de Bar furent appelés, en raison de leur vassalité, à fournir leurs contingents. Ils partirent tous les deux.

Une foule de seigneurs les accompagnèrent. Les bourgeois flamands s'étaient retranchés sur une hauteur à Cassel, près de Lille. Bravement, ils défiaient le roi de France et ses bannières [1]. Ils eurent le tort de descendre trop tôt, impatients de livrer la bataille.

On en tua 13000. Mais un grand nombre de chevaliers succombèrent et parmi les morts on retrouva le corps de Ferri IV. Ce fut le premier duc lorrain qui mourut pour la France (23 août 1328).

 

[1] On sait la bravade inscrite sur leur drapeau : « Quand ce coq-el chantera, le roi trouvé ci entrera. »

MAISON DE LORRAINE. LES ORIGINES : FERRI IV.

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THIÉBAULT II

(1303-1312).

Thiébault continua son père. Comme lui il s'attacha à affaiblir la chevalerie. Plus que lui, il se sentit entraîné dans la sphère de la France.

Avant son avènement, il avait déjà reçu en dot les villes de Lorraine qui relevaient de la Champagne, c'est-à-dire désormais de la France, Neufchâteau, Châtenois, Montfort, Frouard. Son père Ferri avait ainsi échappé à l'obligation de rendre personnellement l'hommage au roi Philippe. Thiébault remplit la formalité en 1300, il fournit son contingent à l'armée française et assista à cette funeste bataille de Courtrai où les vilains et manants écrasèrent dans un fossé la chevalerie française (1302). Fait prisonnier, il se racheta au prix d'une grosse rançon.

L'année suivante, il commençait son règne et peu après il se rendait encore à l'appel de Philippe IV qui montait vers la Flandre pour prendre sa revanche de Courtrai. Cette fois les bourgeois furent cruellement battus à Mons-en-Puelle et le duc de Lorraine fut remarqué pour sa bravoure (1304).

Thiébault II accompagna le roi triomphant à Paris, puis il l'amena en Lorraine et lui donna « maintes festoiries ». Le roi semblait l'avoir pris en grande amitié et prodiguait des conseils à sa jeunesse[1]. Le Duc adopta ses maximes administratives, et visa aussi au pouvoir absolu. Pour battre plus sûrement en brèche la Chevalerie, déjà affaiblie par son père, il osa interdire les guerres privées. L'ordonnance défendait «à tous chacuns nobles, ayant chastelet ou fief, d'armer ost et faire ordre de guerroyer, sous quelque prétexte que ce soit, sans que le duc l'ait permis », ce dont furent « les gentilshommes lorrains grandement esbahis et courroucés ». Pour faire respecter une telle innovation, il fallait pouvoir l'imposer par la force. Les seigneurs irrités se liguèrent et entrèrent en campagne.

Thiébault, à la tête de ses vassaux directs, auxquels il joignit des mercenaires, livra bataille aux mécontents près de Lunéville, les vainquit, les dispersa et poursuivant énergiquement sa victoire, bannit les plus dangereux et démantela leurs châteaux.

En 1305, nous le retrouvons près de Philippe le Bel, qu'il accompagne à Lyon pour assister au couronnement du pape Clément V. Il manqua de périr pendant la cérémonie, par suite de l'écroulement d'un mur qui écrasa plusieurs gentilshommes et lui cassa une jambe et un bras.

Cette catastrophe le retint assez longtemps éloigné de ses États. Lorsqu'il y rentra, il les trouva en proie à des ravages qu'y exerçait sans résistance le comte de Vaudémont, Henri III. Ayant rassemblé à la hâte quelques soldats, il essaya de se défendre, mais fut battu deux fois à Réméréville et à Pulligny et obligé, pour en finir, de donner la main de sa soeur au vainqueur.

Il sortit avec plus d'honneur d'une guerre avec Renaud de Bar, évêque de Metz, qui refusait d'admettre le droit conféré au Duc par le pape Clément V de lever des décimes sur les biens ecclésiastiques pour aider les chevaliers hospitaliers à conquérir sur les Turcs File de Rhodes. L'évêque entraîna dans son parti son frère Edouard Ier, comte de Bar, et le comte de Salin. Ses forces étant de beaucoup supérieures, le belliqueux prélat s'empara de Lunéville et alla assiéger Frouard. Le Duc sut par d'habiles manoeuvres compenser l'avantage du nombre.

Tandis que les alliés se formaient en bataille dans une plaine au confluent de la Moselle et de la Meurthe, Thiébault s'empara d'une colline et s'y retrancha. Les Messins impatients commencèrent à gravir la hauteur ! Alors les cavaliers lorrains mirent pied à terre et firent rouler des cailloux et des rochers sur les assaillants. Déconcertés par cette avalanche, l'évêque

et ses amis reculent en désordre. Les Lorrains les suivent, reprennent l'offensive et, étant remontés à cheval, les culbutent et achèvent la déroute. Les comtes de Bar et de Salm restent prisonniers. L'évêque, plus heureux, s'échappe (1308).

Au retour d'un voyage qu'il fit en Italie, Thiébault tomba malade et se crut empoisonné (1309), mais il continua à s'occuper de ses affaires. Il faillit se brouiller avec son grand ami Philippe le Bel pour une question de monnaie soulevée par la commune de Neufchâteau. On sait que le roi de France ne se faisait aucun scrupule de falsifier les monnaies pour se créer des ressources. Les Neufchâtelois à tort ou à raison — à tort, suivant toute probabilité, — accusèrent le duc d'imiter l'indélicatesse du roi. Thiébault irrité fit arrêter les bourgeois qui le calomniaient.

Une sédition éclata. Les habitants sollicitèrent l'intervention du suzerain. Philippe aussitôt fit occuper militairement la ville, mit en liberté les prisonniers et des troupes menacèrent la Lorraine. Le Duc, trop faible pour affronter une lutte ouverte, entama des négociations.

Une autre affaire lui causa de graves soucis et il n'en vit point la fin. Nous voulons parler du procès des Templiers. Ces religieux-soldats avaient de nombreuses commanderies en Lorraine. Ils furent poursuivis comme en France, évidemment à l'instigation de Philippe IV. On manque de détails précis sur ce qui fut fait. Il parait que les enquêtes ne révélèrent aucune charge sérieuse contre les chevaliers. Leur plus grand crime était leurs richesses. Ils furent enveloppés dans le désastre qui les atteignit en France.

Après la suppression de Tordre, les chevaliers furent bannis et leurs biens distribués aux Hospitaliers et à d'autres maisons religieuses. Il est probable qu'il resta une partie des dépouilles entre les mains des seigneurs et peut-être du prince. Il semble qu'il n'y eut de violences commises que dans une seule de ces maisons. Quelques chevaliers s'étaient retirés dans la commanderie de Brouvelieures, perdue au milieu des Vosges, espérant y rester cachés. Mais une nuit la population du voisinage, ameutée on ne sait par qui, assaillit cet asile massacra les chevaliers, pilla la maison et la rasa jusqu'au sol (1313).

Le duc Thiébault ne fut pour rien dans ces violences : il était mort le 12 mai 1312.

[1] Ce qui n'empêchait pas ce roi si paternel d'agréer et de goûter très fort un mémoire dans lequel était développé un plan de conquête de la Lorraine. On procéderait par le ravage et l’incendie des campagnes. «La vie des hommes serait épargnée.... On se contenterait de leur couper une main et un pied pour ne pas précipiter leurs âmes dans l'enfer. » Voir un curieux résumé dans Digot,T II, p. 186.

 

Blason Lorraine.

Blason Lorraine.

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LE RAYON SOUS LA CENDRE.

Le Roi n'est pas mort, puisque nous sommes, nous Monarchistes, vivants.

RHONAN DE BAR.

Lous XX. Procession du 17 mai 2014.

Lous XX. Procession du 17 mai 2014.

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LES BOURBONS.

CHAPITRE III.

ANCIENS SEIGNEURS DE BOURBON.

LOUIS Ier, SURNOMMÉ LE GRAND ET LE BOITEUX, DUC DE BOURBON, COMTE DE CLERMONT ET DE LA MARCHE, SEIGNEUR D'ISSOUDUN, DE SAINT-PIERRE LE MOUTIER, DE MONTFERRAND, DE CREIL ET DE GOURNAY ; ROI TITULAIRE DE THESSALONIQUE ; PAIR ET GRAND CHAMBRIER DE FRANCE.

Louis Ier (fils du précédent), comte de Clermont et premier duc de Bourbon, né en 1279, fut appelé Louis-Monsieur du vivant de son père; il succéda, l'an 1310, à Béatrix, sa mère, dans la sirerie de Bourbon. Il fit ses premières armes à la bataille de Furnes, en Flandre (1297). L'an 1302, à la funeste journée de Courtrai, il sauva l'armée  française d'une destruction totale. Deux ans après, il eut part à la victoire de Mons-en-Puelle. En 1308, Philippe le Bel lui conféra la charge de grand chambrier de France, qui demeura dans la maison de Bourbon jusqu'en 1525, époque de la défection du connétable de Bourbon. En 1312, le concile de Clermont, qui prononça la dissolution de l'ordre des templiers, ayant décrété une croisade, Louis-Monsieur, nommé généralissime de cette expédition, se rendit à Lyon pour réunir les croisés ; mais l'enthousiasme de ces saintes entreprises était passé, la croisade n'eut pas lieu, et le prince n'en recueillit que les vains titres de roi de Thessalonique, que le duc de Bourgogne, Eudes, lui céda moyennant une somme de quarante mille écus. Sous les règnes des trois fils de Philippe le Bel, Louis-Monsieur continua de jouir d'un grand crédit. Rien dans la vie publique du comte de Clermont ne lui fit plus d'honneur que la loyale fermeté avec laquelle, lors de la mort de Louis X le Hutin, il soutint la loi salique et sut affermir la couronne sur la tête de Philippe le Long (1316), malgré les efforts du duc de Bourgogne et du comte de la Marche pour élever au trône Jeanne de France, fille du feu roi. Ce qui rendit cette circonstance bien remarquable, c'est que le comte de la Marche devait, douze ans plus tard, être appelé lui-même sur le trône, en vertu de ce principe fondamental de la monarchie française qu'il avait voulu méconnaître.

Lorsque le nouveau roi, par une sage ordonnance sur les monnaies, voulut ôter aux grands vassaux le droit de frapper des monnaies d'or et d'argent, Louis-Monsieur, qui venait de succéder à son père dans le comté de Clermont, entra des premiers dans les vues de Philippe le Long, et lui vendit, moyennant quinze mille livres, le privilège qu'il avait d'en fabriquer dans le Bourbonnais et le Clermontois. Sous Charles IV, dit le Bel, la guerre ayant éclaté contre l'Angleterre, le comte de Clermont prit les places de Montségur, de Sauveterre, de Saint-Macaire et d'Agen; et, de concert avec le comte de Valois qui prit Bordeaux et Bayonne, réduisit la Guienne qui par un traité fut rendue au roi Edouard II, à l'exception de l'Agenois, qu'on réunit à la couronne. Cependant Charles IV, né à Clermont en Beauvoisis, désirait joindre cette ville aux domaines royaux. Il donna au comte, en échange de son apanage, le comté de la Marche et les villes d'Issoudun, de Saint-Pierre le Moutier et de Montferrand. Il érigea de plus le Bourbonnais en duché-pairie, par lettres du 27 décembre 1327, dans lesquelles il s'exprimait ainsi : Nous espérons que la postérité du nouveau duc, marchant sur ses traces, sera dans tout temps l'appui et l'ornement du trône. Ce nouveau duc, en adoptant pour lui et pour sa postérité le nom de Bourbon au lieu de celui de Clermont, retint dans son écu les armes de France qui rappelaient sa royale origine. Lorsque Charles le Bel descendit à son tour dans la tombe avant l'âge, comme ses frères, et comme eux sans laisser d'héritier (1328), le duc de Bourbon se prononça avec une nouvelle force pour la loi salique en faveur de Flandre ; il contribua au gain de la victoire de Cassel. Cependant Edouard III chicanait sur la nature de l'hommage qu'il devait au roi de France, prétendant qu'il n'était que simple et non pas lige. Le duc de Bourbon, envoyé à Londres, amena l'Anglaisa accomplir son devoir féodal; le 6juin 1329, Edouard rendit l'hommage à Philippe de Valois dans la cathédrale d'Amiens. Pour prix de tous ces services, le roi de France remit en pur don au duc de Bourbon le comté de Clermont, qu'il érigea en pairie (1331). En 1333, ce monarque ayant concerté à Avignon avec le pape le projet d'une croisade, Bourbon se crut enfin, à la veille de reconquérir les états dont il portait le titre ; mais les menées d'Edouard contre Philippe de Valois firent encore avorter ce projet. La guerre ayant enfin éclaté entre les deux rois, le duc de Bourbon suivit Philippe de Valois en Flandre pendant les campagnes de 1338, 1339 et 1340; puis, après la trêve d'Espléchin, fut un des plénipotentiaires au congrès d'Arras, qui se termina par une trêve de deux ans. Le duc de Bourbon n'en vit pas la fin ; il mourut vers la fin de janvier 1341, à l'âge de soixante-deux ans, et fut inhumé comme son père aux Jacobins de la rue Saint-Jacques. De Marie de Hainaut, qu'il avait épousée en 1310 et qui mourut en 1353, il eut deux fils, Pierre Ier, dont la postérité s'éteignit en 1527; Jacques de Bourbon, comte de la Marche, tige commune des maisons qui occupent encore aujourd'hui les trônes de France, d'Espagne et de Naples; car, par une coïncidence assez remarquable, ce comte de la Marche se trouve également le treizième aïeul, dans la branche aînée des Bourbons, des rois Louis XVI, Louis XVIII, Charles X, et, dans la branche cadette, de Louis-Philippe Ier.

LES BOURBONS.

CHAPITRE IV.

ANCIENS SEIGNEURS DE BOURBON.

PIERRE Ier, DUC DE BOURBON, COMTE DE CLERMONT, PAIR ET GRAND CHAMBRIER DE FRANCE, SOUVERAIN-CAPITAINE EN LANGUEDOC, GUIENNE, GASCOGNE, POITOU, BERRI, LA MARCHE, AUVERGNE ET BOURBONNAIS.

Pierre Ier, formé à l'école d'un père grand homme de guerre et grand homme d'état, ne dégénéra point du sang dont il était sorti; sa naissance, son courage et la faveur du roi, dont il avait épousé la soeur, l'appelaient aux grands emplois de la monarchie ; il justifia autant dans les conseils que dans le commandement des armées le choix de Philippe de Valois.

Lorsque, dans la querelle engagée au sujet de la succession de Bretagne, Philippe se fut prononcé pour Charles de Blois (1341), le roi d'Angleterre Edouard III embrassa la défense de Jean de Montfort, rival de ce prince. Il s'agit alors de conquérir la Bretagne sur Montfort et sur les Anglais : le roi réserva l'honneur de cette expédition au duc de Normandie, héritier de la couronne ; mais pour suppléer à l'inexpérience du jeune prince, qui faisait ses premières armes, il lui donna pour conseil le duc de Bourbon, Jacques de Bourbon, comte de la Marche, et le comte d'Alençon. Les succès de cette campagne furent rapides. Bientôt une trêve fut conclue avec le roi d'Angleterre ; mais Edouard ne tarda pas à la rompre (1345). Ses troupes conquirent la Guienne française, le Périgord, l'Angoumois et la Saintonge, remportèrent une victoire complète à Auberoche, et se rendirent maîtresses d'Aiguillon qui passait pour une place imprenable : toutes les provinces d'au-delà de la Loire furent menacées du même sort.

Dans ces circonstances, Philippe de Valois confia au duc de Bourbon le soin de sauver la moitié de la monarchie : il lui donna un pouvoir sans bornes pour commander en Languedoc, Gascogne, Guienne, Berri, Auvergne, la Marche et le Bourbonnais ; le duc était le maître de lever des troupes et de l'argent, de donner des lettres de grâce, d'anoblissement et de légitimation, d'accorder des privilèges et des franchises aux villes et aux communautés, d'établir des foires, d'évoquer à lui tous les procès civils et criminels; en un mot, l'exercice du pouvoir suprême lui était dévolu dans toute son étendue.

Le duc de Bourbon arriva à Cahors sans troupes et sans argent, n'ayant pour lui que son nom et son courage. Son premier soin fut de prodiguer les grâces et les caresses, pour réconcilier la noblesse et le peuple avec le gouvernement : il racheta à ses dépens plusieurs barons faits prisonniers par les Anglais à la journée d'Auberoche, entre autres Roger de Cominges, d'une des plus grandes maisons du royaume. La générosité du prince ranima l'amour de la patrie presque éteint dans tous les coeurs ; il profita du zèle qu'il avait inspiré pour ordonner à tous les gentilshommes et roturiers de son gouvernement, depuis l'âge de quatorze ans jusqu'à celui de soixante, de se rendre auprès de lui ; il choisit ceux qui lui parurent les plus propres à la guerre, les arma et les exerça. C'est avec le secours de ces milices qu'il vint à bout, non-seulement d'arrêter les Anglais, mais encore de reprendre presque toutes leurs conquêtes, et surtout les places situées sur la Dordogne ; il se préparait au siège de Bordeaux, lorsque le duc de Normandie lui ordonna de venir le joindre devant Aiguillon.

Cette place, quoique défendue par l'élite des troupes anglaises, n'aurait pu éviter de succomber sans la puissante diversion du roi Edouard en Normandie. Ce prince, entraîné par le fameux Geoffroi d'Harcourt, trouva cette province dans le même état où ses généraux avaient trouvé la Guienne française ; tout plia sous la terreur de son nom ; les villes n'attendaient que sa présence pour se soumettre ; Caen, dont le comte d'Eu, connétable de France, avait entrepris la défense, fut emporté d'assaut : Edouard pénétra jusqu'aux portes de Paris ; il livra les environs de la capitale au fer et au feu. Philippe de Valois se hâta demander une partie de l'armée, qui assiégeait Aiguillon, et les chefs en qui il avait le plus de confiance, entre autres le duc de Bourbon, le comte de la Marche et le maréchal de Montmorency. Le roi était à Saint-Denis, occupé à rassembler toutes les forces de la monarchie. Ce prince fit partir sur-le-champ le duc de Bourbon pour le Beauvoisis, avec ordre d'arrêter la marche d'Edouard, qui dirigeait sa retraite vers les Pays-Bas, emportant avec lui les dépouilles de la Normandie et de l'Ile-de-France. Le duc harcela l'ennemi et donna au roi le temps de se mettre en route avec une armée où l'on comptait plus de cent mille hommes et presque pas un soldat. La bataille de Créci fut livrée bientôt après (1346). Si, dans cette fatale journée, Philippe de Valois donna l'exemple de la valeur la plus déterminée, s'il combattit jusqu'à la nuit, il fut dignement imité par le duc de Bourbon, par Jacques de Bourbon, comte de la Marche, par le maréchal de Montmorency, par Jean de Hainaut, par Montfort, par d'Aubigny et par soixante hommes d'armes, restes héroïques de cette armée immense qui, le matin, couvrait les plaines du Ponthieu. Cette défaite coûta trente mille hommes à la France. La plupart des écrivains ont ajouté à la liste des morts le nom du duc de Bourbon; c'est une erreur. Pierre Ier ne fut que blessé ; il devait mourir pour la patrie dans une journée encore plus funeste.

La désertion de presque tous les barons eût laissé, pour ainsi dire, le roi sans troupes, si le duc de Bourbon, le comte de la Marche, Montmorency et quelques seigneurs dignes encore du nom français, ne fussent restés auprès de lui avec les soldats levés sur leurs domaines. Le monarque parut sensible au zèle et à la grandeur dame des deux princes de Bourbon ; il fit don au puîné du comté de Ponthieu, confisqué sur Edouard III. Puis, pour sauver Calais, assiégé par le roi d'Angleterre, il confia la moitié de son armée au nouveau comte de Ponthieu, dont les premières opérations furent signalées par des succès. Mais la situation des habitants de Calais devenait de jour en jour plus déplorable. Résolu de tout hasarder pour les sauver, Philippe de Valois rappela le comte de Ponthieu et s'avança contre les Anglais (1347) avec soixante mille combattants. D'abord il envoya défier Edouard à un combat singulier à la tête des deux armées, ou bien à une bataille générale ; le monarque anglais ne parut pas plus ému du cartel qu'il ne l'avait été du désespoir des Flamands.

Philippe se disposait à livrer l'assaut au camp des assiégeants qu'Edouard avait rendu inattaquable : le duc de Bourbon et les autres chefs représentèrent au roi que c'en était fait de la France s'il exposait a une défaite l'armée qui en était l'unique ressource. Philippe céda à leurs conseils et se retira, abandonnant les habitants de Calais aux rigueurs de la destinée.

Cependant Humbert, dernier dauphin de l'illustre et ancienne maison de la Tour-du-Pin, avait jeté les yeux sur le duc d'Orléans, second fils du roi, pour lui donner ses états; il lui préféra ensuite Charles, l'aîné des petits-fils de France; mais tandis qu'on le croyait plus disposé que jamais à terminer cette grande affaire, Humbert recherchait l'alliance de Jeanne de Bourbon. Le roi le prévint habilement; il donna la princesse à son petit-fils : alors le dauphin abdiqua en faveur du prince, possesseur de l'épouse qu'il s'était destinée, et alla s'ensevelir dans l'ordre des Jacobins. Jeanne de Bourbon, fille aînée de Pierre Ier et d'Isabelle de Valois, à l'âge de quatorze ans fut donc unie à l'héritier de la couronne.

Philippe de Valois étant mort, le roi Jean lui succéda. La première démarche de celui-ci fut un attentat contre le droit des gens : il fit arrêter et conduire au supplice, presque sans forme de procès et sur quelques soupçons vagues d'infidélité, le connétable d'Eu, prisonnier des Anglais, et par conséquent mort civilement; les grands, à la tête desquels on voyait les ducs de Bourbon et de Bourgogne, le comte d'Armagnac, le duc d'Athènes, de la même maison que le connétable, et de plus son beau-frère, assistèrent à l'exécution nocturne de cet infortuné. D'autres actes, et surtout la faveur de Charles d'Espagne, sur qui s'accumulèrent toutes les grâces, irritèrent la noblesse contre le souverain. Le roi de Navarre, Charles le Mauvais, fit assassiner le favori, revêtu de la charge de connétable (1353).

Après bien des agitations douloureuses, l'intérêt de l'état l'emporta chez le roi sur le ressentiment : il manda le due de Bourbon et le cardinal de Boulogne, leur confia un pouvoir illimité, et les chargea de ramener à la cour le roi de Navarre qui venait de l'outrager si cruellement. Pour achever de se réconcilier avec ses sujets, Jean disposa de l'épée de connétable en faveur de Jacques de Bourbon, comte de Ponthieu, qui, par ses vertus et ses exploits, avait mérité le surnom glorieux de Fleur des Chevaliers. C'est de ce héros, auteur de la branche de Bourbon-la-Marche et de Bourbon- Vendôme, que descendent tous les princes de la maison royale.

Soit que le duc de Bourbon et son collègue fussent persuadés qu'on ne pouvait acheter trop cher le repos de l'état, soit plutôt qu'ils se fussent laissé séduire par l'éloquence et les promesses artificieuses du roi de Navarre, comme celui-ci s'en vanta dans la suite, ils lui accordèrent des conditions si favorables, que Charles le Mauvais, quand même il aurait sauvé l'état, n'eût osé en exiger de semblables. Quoi qu'il en soit, le duc de Bourbon amena le roi de Navarre, après lui avoir donné pour otage le second fils de France. Jean le reçut dans son lit de justice, au milieu des seigneurs du sang, des pairs et des grands officiers de la couronne, environné de tout l'éclat de la puissance royale. Charles parla avec tant d'audace et de fierté, que Jean ordonna au connétable de l'arrêter.

Aussitôt Jacques de Bourbon, assisté des deux maréchaux de France, se saisit du roi de Navarre et le conduisit prisonnier dans une des chambres du palais. Mais les deux reines douairières de France, l'une tante, l'autre soeur de Charles le Mauvais, implorèrent sa grâce, et Jean pardonna à son gendre ; alors le connétable alla reprendre le prisonnier et le ramena dans la salle; Charles se jeta aux genoux de son souverain avec les deux reines et le remercia. Le roi néanmoins regrettait cet acte de faiblesse. Il s'en prit au cardinal de Boulogne, dont la prévarication avait transpiré, et le chassa de la cour et du royaume. Il s'en fallait bien qu'il eût la même idée du duc de Bourbon, puisqu'il le chargea de la mission la plus importante qu'il pût lui confier : il s'agissait de la paix avec l'Angleterre.

Le pape Innocent VI avait entrepris de réconcilier la France et l'Angleterre, et les deux rois avaient accepté sa médiation ; mais la négociation du duc de Bourbon n'aboutit qu'à une prolongation de la trêve, qui laissa respirer la France un an de plus.

Quelque temps auparavant (1354), le duc avait reçu une ambassade de Pierre Ier, roi de Castille, qui lui demandait en mariage Blanche de Bourbon, la seconde de ses filles. Le duc donna à la princesse une dot qui répondait à l'éclat de sa naissance. Le roi, cousin germain de Blanche, y ajouta des sommes considérables : elle lut mariée comme l'eût été une fille de France ; elle eut en dot trois cent mille florins. Le sort de Blanche, mariée à un prince farouche, violent et sanguinaire, fut misérable et tragique ; la déplorable destinée de cette reine de Castille causa en Espagne les révolutions les plus sanglantes.

Charles le Mauvais, sur le point d'être encore une fois arrêté par ordre du roi Jean, se sauva à Avignon, et de là en Navarre, d'où il retourna en Normandie,  plus fier et plus terrible ; il était à la tête d'une armée anglaise. Au lieu de se saisir de son apanage, le roi, son beau-père, s'était contenté de le proscrire par des arrêts ; il fallut de nouveau rechercher le rebelle. Ce furent le connétable Jacques de Bourbon et le duc d'Athènes qui le ramenèrent à la cour, après lui avoir accordé de nouveaux avantages, et surtout une amnistie générale pour lui et ses partisans, tant publics que secrets. Ce fut alors que Charles le Mauvais produisit la liste des derniers ; à la tête de cette liste se trouvait le nom du duc de Bourbon, oncle du roi, beau-père de l'héritier de la couronne. Ses regrets pourtant furent si sincères, que Jean continua de le mettre, comme auparavant, à la tête des armées et de lui confier les principaux soins du gouvernement.

La trêve était expirée avec l'Angleterre (1355), et déjà Edouard III inondait de troupes la Picardie, tandis que son fils, le prince de Galles, se préparait à soumettre les provinces voisines de la Guienne. Le roi Jean partagea la défense de l'état entre lui et les princes de Bourbon; il envoya le connétable contre le prince de Galles, et marcha lui-même contre Edouard avec une armée commandée sous ses ordres par le duc de Bourbon. Le roi d'Angleterre évacua la Picardie, mais le connétable fut moins heureux contre le prince de Galles.

Le roi lui avait associé dans le commandement les comtes d'Armagnac et de Foix, et la discorde qui s'éleva entre les généraux nuisit au succès de la guerre. Pour comble de malheur, Jacques de Bourbon se vit abandonné d'un corps de troupes italiennes, que le roi soudoyait, et qui n'eut pas honte de déserter au milieu de la campagne. Le connétable vit le prince de Galles porter le fer et le feu dans toute l'étendue du Languedoc et des provinces voisines ; dans sa douleur, il remit au roi l'épée de connétable, sans se retirer toutefois du service.

La patrie avait plus que jamais besoin de défenseurs. Le frère du roi de Navarre venait de livrer la Normandie aux Anglais. Jean vola dans celte province avec les deux princes de Bourbon et presque toutes les forces du royaume (1356); mais bientôt il dut marcher contre le prince de Galles, qui avait tenté de passer la Loire pour joindre en Normandie l'armée anglaise et marcher de là sur Paris. Ce fut aux environs de Poitiers que le roi de France, à la tête d'une armée de quarante-huit mille hommes d'armes, accompagné de ses quatre fils, du duc d'Orléans, son frère, du duc de Bourbon, de Jacques de Bourbon, comte de la Marche, de tous les princes du sang et de presque tous les chevaliers du royaume, se flattait de rendre enfin avec usure au prince de Galles et aux Anglais tous les maux que lui et son père en avaient reçus. Personne n'ignore les circonstances et l'issue de cette bataille, la plus mémorable de ce siècle et la plus funeste à la France. C'est en défendant la personne du roi que le duc de Bourbon tomba mort à ses pieds ; la destinée de son frère, le comte de la Marche, et de son fils naturel, Jean de Bourbon, seigneur de Rochefort, ne fut guère moins glorieuse et moins déplorable : percés de coups, il furent renversés et pris à quelques pas du roi.

Le corps du duc de Bourbon fut transporté du champ de bataille aux Jacobins de Poitiers, où il demeura en dépôt, sans qu'on osât lui rendre les derniers devoirs. Pierre 1er était mort chargé de dettes et d'anathèmes. Pour l'obliger à les payer, ses créanciers, selon l'usage du temps, avaient eu recours, mais en vain, aux foudres de l'Église; on le traitait après sa mort en excommunié ; peut-être même que ce prince, arrière-petit-fils de saint Louis, beau-frère du roi Philippe de Valois, de l'empereur Charles IV, du roi de Bohême, père des reines de France et de Castille, mort en combattant pour la patrie, aurait été privé à jamais de la sépulture, sans la piété de son fils. Louis II, duc de Bourbon, âgé seulement de dix-huit ans, se hâta d'offrir au pape Innocent VI tous ses biens, pour satisfaire les créanciers de son père. Ce ne fut qu'à ce prix qu'il obtint du pontife la révocation de l'anathème lancé contre l'auteur de ses jours; il alla lui-même chercher à Poitiers ses tristes restes, les conduisit à Paris, et les fit inhumer avec beaucoup de pompe, sous un tombeau de marbre noir, aux Jacobins, dans la chapelle de Bourbon.

Pierre Ier, duc de Bourbon, laissa d'Isabelle de Valois, son épouse : 1° Louis II, duc de Bourbon ; 2° Jeanne , reine de France ; 3° Blanche, reine de Castille ; 4° Bonne, comtesse de Savoie; 5° Catherine, épouse de Jean III, comte d'Harcourt ; 6° Marguerite, épouse d'Arnaud Amanieu, sire d'Albret; 7° Isabelle, non mariée ; 8° Marie, prieure de Poissy, et un fils naturel, Jean, seigneur de Rochefort.

HISTOIRE DE LA MAISON DE BOURBON. AGUSTE SAVAGNER.

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LES BOURBONS.

CHAPITRE II.

ANCIENS SEIGNEURS DE BOURBON.

ROBERT DE FRANCE, COMTE DE CLERMONT, BARON DE BOURBON ET DE CHAROLAIS,

SEIGNEUR DE CREIL, DE GOURNAI ET DE SAINT-JUST.

Robert de France, sixième fils de saint Louis, venait de perdre son père devant Tunis (1270). Il avait à peine atteint l'âge de porter les armes, qu'il accompagna le roi Philippe le Hardi dans son expédition des Pyrénées (1271) contre Roger Bernard, comte de Foix. Le jeune comte de Clermont se montra digne héritier de la valeur de ses ancêtres; il força des postes, prit des villes et se couvrit de gloire. Quelques années après, le roi lui fit épouser Béatrix de Bourgogne, princesse du sang, fille unique et héritière de Jean de Bourgogne, baron de Charolais, et d'Agnès, dame de Bourbon et de Saint-Just. Ce fut au milieu des fêtes préparées pour ce mariage que Philippe le Hardi lui conféra l'ordre de la chevalerie. Cette cérémonie fut suivie de joutes et de tournois où Robert se fit admirer ; mais la réputation qu'il y acquit lui devint funeste. L'arrivée du prince de Salerne, héritier de la couronne de Sicile, prince du sang de la branche d'Anjou, donna lieu à de nouvelles fêtes guerrières.

Impatient de signaler et son adresse et sa force, le comte de Clermont voulut être le principal tenant du tournoi : il reçut de si furieux coups sur la tête, que son esprit et son corps s'en ressentirent également. Il survécut quarante ans à ce déplorable accident. Certainement il eut des intervalles lucides, puisqu'on le voit admis dans les conseils et chargé de négociations très-importantes. Ce fut lui qui, ayant pour collègue le roi de Navarre, depuis Louis X, son petit neveu, et le prince Louis de Clermont, son fils, négocia et conclut heureusement un traité perpétuel de ligue offensive et défensive entre Philippe le Bel et l'empereur Henri VII (1310). Il avait déjà témoigné beaucoup de fermeté et de vigueur en défendant les droits de son épouse contre sa belle-mère, Agnès de Bourbon. Cette princesse, après avoir épousé en secondes noces Robert II, comte d'Artois, entreprit (1282) de démembrer la baronnie de Bourbon en faveur de ce prince, dont elle n'avait point d'enfants. Robert de France réclama l'appui des lois : le parlement, à la tête duquel était Philippe III, déclara de nouveau, ainsi qu'il avait été fait sous Philippe-Auguste, la baronnie indivisible, et l'adjugea dans toute son étendue à la comtesse de Clermont.

C'est ainsi que le Bourbonnais, cette belle province, le Charolais, plus fertile encore, et la seigneurie de Saint-Just entrèrent dans la maison de France, beaux et vastes domaines, qui, joints au comté de Clermont et aux seigneuries de Creil et de Gournay, formèrent aux descendants de Robert un patrimoine qui répondait à la splendeur de leur naissance. Mais de tous les événements auxquels le comte de Clermont eut part, nul ne le toucha plus que la canonisation du roi Louis IX, son père (1297). Philippe le Bel consacra au nouveau saint la fête la plus magnifique : on leva le corps à Saint-Denis, et on le porta à la Sainte-Chapelle de Paris, où il fut exposé pendant plusieurs jours à la vénération publique. Le roi ne voulut confier qu'à lui-même, aux comtes de Valois et d'Évreux, ses frères, au comte de Clermont, son oncle, et aux deux fils de ce prince, tous fils ou petits-fils de saint Louis, le soin attendrissant de rendre à Saint-Denis les reliques du bon roi : ils chargèrent sur leurs épaules ce glorieux fardeau et le transportèrent à pied au milieu des bénédictions du peuple[1]. Le comte de Clermont ne s'en tint point à de stériles hommages envers l'auguste auteur de ses jours ; il marcha sur ses traces avec autant de joie que de courage : comme lui il fut bon, juste, généreux, compatissant, chaste, et partagea ses biens avec les pauvres ; il fonda l'hôpital de Saint-Julien de Moulins, et mourut en 1317. Il fut enterré à Paris, aux Jacobins de la rue Saint-Jacques, sous un tombeau de marbre, au-dessus duquel on voyait sa statue. Le couvent et le tombeau ont été détruits durant les orages révolutionnaires du dernier siècle.

Le célèbre Santeul consacra l'épitaphe suivante à ce père de tant de héros et de rois :

« Hic stirps Borbonidum, hic primus de nomine princeps

» Conditur ; hic tumuli, velut incunabula regum,

» Hue ventant proni regali e stirpe nepotes :

» Borbonii hic régnant, invita funere, mânes, »

Robert, avant sa mort, avait eu la joie et la consolation de voir ses deux fils combattre en héros pour la patrie, et lui rendre les services dont ses infirmités ne lui permettaient plus de s'acquitter.

 

[1] Le dessin ci-contre représente fidèlement la châsse de saint Louis, telle qu'elle existait avant la révolution. Elle est placée sur un brancard, soutenu de six lances ou bannières, nombre égal à celui des fils qu'avait eus saint Louis; les ornements» accessoires sont appropriés à la touchante cérémonie de la translation. Au-dessous on voit les armes de Robert de France et de Béatrix de Bourgogne, son épouse.

CARTEL ALLÉGORIQUE DE LA TRANSLATION DES RELIQUES DE SAINT LOUIS.CARTEL ALLÉGORIQUE DE LA TRANSLATION DES RELIQUES DE SAINT LOUIS.

CARTEL ALLÉGORIQUE DE LA TRANSLATION DES RELIQUES DE SAINT LOUIS.

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