Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
L'Avènement du Grand Monarque

L'Avènement du Grand Monarque

Révéler la Mission divine et royale de la France à travers les textes anciens.

Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

 

LE CULTE DE SAINT LAZARE A AUTUN.

PAR MGR JEAN SÉBASTIEN ADOLPHE DEVOUCOUX.

Il est rare que la fondation des édifices religieux d'une grande importance ne se lie pas à quelque fait merveilleux dont la trace est restée profondément gravée dans les traditions populaires.

« L'évêque d'Autun Aganon, dit l'auteur de l'Autun Chrétien[1], se trouvant dans une grande oppression causée par la violence de Robert, duc de Bourgogne, convoqua un concile à Autun, pour chercher par l'avis des prélats de son voisinage les moyens de mettre en sûreté les biens de son Église, et jouir de la paix et tranquillité dont il avoit besoin pour la gouverner. Ce concile fut tenu en l'an 1055. Les histoires ne font aucune mention du succès de cette assemblée. Mais on peut juger avec raison qu'il fut heureux, et qu'il obligea Robert de changer de conduite, de donner la paix à Aganou, et d'empêcher les désordres et les brigandages qui se commettoient impunément dans toute l'étendue de ses Etats. Car on voit que ce même duc, quelque temps après, ayant appris qu'un gentilhomme d'Autun possédé du démon en avoit esté délivré par les mérites et l'intercession de saint Lazare, il fit bâtir cette auguste église qui est aujourd'hui dédiée en son honneur, et qui n'aïant pas été achevée de son temps, le fut de celuy d'Hugues son fils et successeur, pendant qu'Estienne Ier en tenoit le siège. »

Le récit de Saulnier contient quelques inexactitudes que Gagnare a relevées. Quant à nous, il nous semble convenable de citer textuellement l'auteur contemporain qui a rapporté les circonstances du concile, que l'on place communément à l'an 1063.

« Je vais raconter, dit l'auteur de la Vie de saint Hugues, abbé de Cluny [2], des choses prodigieuses, mais je les tiens du témoignage authentique de Geoffroi du Mont-St-Vincent et de Rainaud d'Autun. Le duc Robert opprimait Haganon, évêque d'Autun, d'une manière très dure, et la Bourgogne avait à souffrir des diverses incursions d'un grand nombre de malfaiteurs. A cette occasion les évêques Geoffroi de Lyon, Hugues de

Besançon, Achard de Chalon et Drogo de Mâcon, s'assemblèrent à Autun et prièrent Hugues, abbé de Cluny, de venir diriger leurs délibérations par sa sagesse. Il se trouvait là une grande multitude d'hommes illustres et un peuple immense qui demandait par des cris incessants qu'on obtînt enfin la paix. Le duc, ou plutôt le tyran, vint lui-même à Autun ; mais par un orgueil plein de malice il refusa d'entrer dans l'assemblée. Le vénérable Hugues, excité par les ardeurs de la charité, alla trouver cet homme indomptable, lui adressa de vifs reproches, et, au grand étonnement de tout le monde, il l'amena avec lui comme s'il eût été une douce brebis.

Les évêques ayant supplié Hugues de parler en faveur de la paix, la foule gardant un respectueux silence, et semblant comme attachée à la bouche du saint homme, il dit : « Que ceux qui désirent la paix, qui aiment Dieu, nous écoutent et nous secondent ! que celui qui n'est point le fils de la paix, qui ne vient point de Dieu, mais est notre ennemi, que celui-là, je le lui ordonne au nom du Dieu tout-puissant, se retire du milieu de nous, et ne mette pas obstacle à l'oeuvre du ciel ! » A peine avait-il prononcé ces mots, qu'un personnage d'une haute stature, et au regard farouche, sortit avec une foule d'autres et disparut. Parmi la multitude des spectateurs, il ne s'en trouva pas un qui pût reconnaître aucun des fuyards. La surprise fut universelle. On se demandait l'un à l'autre quels pouvaient être ces gens, et pour toute réponse à cette question on disait que, selon toute apparence, les démons avaient quitté visiblement l'assemblée à la voix du saint, et s'étaient ensuite évanouis comme des ombres.

Après la retraite de ces mauvais esprits, la parole du saint fut tellement efficace que, par son ordre, le duc lui-même pardonna aux meurtriers de son fils et accorda la paix à l'Eglise. 0 bienheureux homme ! dont Satan ne pouvait soutenir la présence, à l'aspect duquel Satan ne savait résister. Cette merveille fut dépassée par une autre merveille. Pendant tout le temps que le saint homme fit entendre ses saints enseignements, on vit apparaître sur sa tête une sorte de blanche colombe. Ceux qui virent ce prodige en glorifièrent Dieu, car tous ne méritèrent pas cette faveur.

Etienne, archiprêtre de Perrecy, nous a attesté de la manière la plus positive que, malgré son indignité, il avait contemplé ce miracle.

Quoi qu'il en soit d'un fait qui peut facilement s'expliquer par la surexcitation des esprits et par les grâces nombreuses que Dieu accordait à saint Hugues, le duc Robert résolut de satisfaire à des voeux si unanimes, fondés sur la justice. D'ailleurs Hélie, sa femme, fille de Dalmace de Semur et d'Aremburge de Vergy, était la propre soeur de l'abbé de Cluny. Le meurtrier de Hugues, fils du duc Robert, était Guillaume, comte de Nevers, qui avait voulu venger l'incendie de la ville et de l'église de Saint-Brice, situées entre Auxerre et Avallon. Depuis quelques années la principale église de cette dernière ville possédait un ossement de saint Lazare. C'était un don du duc Henri. Vers le temps du concile dont nous venons de parler et auquel prit part l'archevêque de Besançon, des liens de confraternité s'établirent entre les chanoines d'Autun et ceux de la capitale de la Séquanie.

Ceux-ci commencèrent à honorer spécialement saint Lazare, et à inscrire sur leur martyrologe l'annonce suivante[3]  : « Le premier septembre, à Autun, réception du corps de saint Lazare, que le Seigneur Jésus ressuscita d'entre les morts. » Ce corps précieux, transporté de Marseille à Autun, dans l'un des deux siècles précédents, était en effet déposé sous une tombe, non loin de l'autel de St-Nazaire. On voyait sur cette tombe la châsse d'argent qui avait servi à la translation[4].

Les voyages à la Terre-Sainte, si nombreux à cette époque, donnèrent un élan de circonstance au culte d'un saint regardé dès les premiers âges du Christianisme comme le protecteur des pèlerins [5]. Les Croisades augmentèrent cette dévotion des peuples. En 1077, le duc Hugues, petit-fils de Robert, avait donné au chapitre d'Avallon une statue d'or représentant l'ami et l'hôte de Jésus-Christ. Dès l'année 1106, le pape Paschal II consacra, sous l'invocation de Notre-Dame et de St-Lazare, l'église de ce chapitre qui venait d'être reconstruite. En outre du concile tenu à Autun, en 1065, il y eut en cette ville des conciles en 1077, en 1091, en 1100. Le projet d'une expédition contre les Mahométans, conçu par saint Grégoire VII, exécuté par Urbain II, occupait alors tous les esprits. Il en était question à chaque réunion d'évêques[6]. Dans l'année même où la croisade fut résolue et proclamée au concile de Clermont, alors que la proposition du père commun des fidèles fut accueillie avec le cri « Dieu le veut, » répété par mille bouches, le Souverain-Pontife vint à Autun et y passa plusieurs jours [7].

Afin de mieux assurer le succès de l'entreprise annoncée, il s'appliquait à pacifier les Eglises et à concilier tous les intérêts. Il encourageait aussi les actes d'expiation.

Parmi les exemples de pénitence donnés par des seigneurs qui après avoir persécuté l'Eglise l'avaient consolée par leur piété et leurs aumônes, on citait Hilduin, comte d'Arcis-en-Champagne. Ce seigneur, pour expier ses injustices, avait suivi en pèlerinage à la Terre-Sainte Adson, abbé de Monthier-en-Der.

On disait de plus qu'il avait imité Waimer, duc de Champagne, conduit jadis par saint Bercaire au tombeau du Christ pour obtenir que Dieu lui pardonnât d'avoir été le bourreau de saint Léger. Saint Bercaire, selon une conjecture de Mabillon[8] confirmée par les monuments, était ce moine, ami dévoué de l'évêque-martyr, qui l'avait averti des funestes desseins du roi Childéric. C'était à lui que saint Léger avait confié l'administration d'un établissement de charité, nommé Matricula, qui occupait, sur l'un des côtés de l'atrium de la Cathédrale dédiée à saint Nazaire, remplacement où s'élève aujourd'hui l'église Saint-Lazare [9]. On sait que le duc Waimer avait assiégé Autun vers 675, et que saint Léger s'étant livré à lui, pour éviter à sa ville épiscopale et à son peuple les terribles conséquences d'une prise d'assaut, ce seigneur inhumain lui fit arracher les yeux. Touché par la patience du généreux martyr, qu'il avait conduit en Champagne, Waimer essaya de lui faire oublier son crime et vint déposer à ses pieds sa part des trésors enlevés à l'église d'Autun. Ces richesses furent rapportées dans la cité par le moine Berton. C'est dans le lieu même, témoin de l'amour de saint Léger pour son Eglise et pour les pauvres ; c'est dans le lieu où ce grand évêque avait été menacé de la mort par le roi Childéric, où, après avoir distribué tous ses biens à ses enfants spirituels, il leur avait annoncé sa résolution de donner sa vie pour eux ; c'est là, et aussi près de la tombe qui recouvrait les précieux ossements de saint Lazare, qu'Urbain II fit restituer au chapitre d'Autun et la garde du trésor de la Cathédrale, et l'église de Couhard[10], où, selon une tradition locale, saint Léger avait enduré le plus douloureux supplice. Il semble que l'idée de la réparation due aux injustices dont saint Léger et ses oeuvres avaient été l'objet, se soit trouvée inséparable alors des idées de pénitence, de satisfaction et de générosité que rappelle le nom de l'hôte et de l'ami de Jésus-Christ. La famille des ducs de Lorraine, qui comptait saint Léger parmi ses plus illustres membres, se glorifiait aussi du nom de Gérard de Roussillon [11]. Or, ce héros des poèmes carlovingiens est celui auquel on attribue la fondation de l'abbaye de Vézelay et du chapitre d'Avallon[12].

C'est à son influence que les moines de Vézelay assuraient devoir la possession des reliques de sainte Madelaine, et il y a bien de l'apparence que la translation du corps de saint Lazare de Marseille à Autun se fit par ses soins. C'est l'opinion de l'homme savant qui a le mieux étudié la question[13].

De tous les comtes d'Autun, ceux qui contribuèrent le plus à faire restituer à l'église Cathédrale les biens donnés par saint Léger, furent Richard-le-Justicier et son fils Raoul. On sait que Richard descendait de Bavin ou Beuve des Ardennes, et était frère de Boson, d'abord comte d'Autun, puis roi de Bourgogne et de Provence. Un fils de Richard[14], nommé Boson, s'établit en Champagne ; il fut très puissant et étendit sa domination sur les terres de Toul et de Verdun. Au commencement du douzième siècle, un comte de Bar, allié à la famille des ducs de Bourgogne, vint résider à Autun[15] . C'est à ce moment que les restitutions prennent un caractère d'expiation plus marqué, et que l'érection d'une grande église en l'honneur de saint Lazare couronne pour ainsi dire les oeuvres réparatrices ; c'est alors aussi que les fils de saint Bercaire et de saint Mansuet établissent des confraternités avec ceux des monastères bourguignons que les comtes de Bar protègent d'une manière spéciale[16].

Le dernier jour du concile tenu à Autun, en 1100, par le légat du Saint-Siège Hugues de Die, le duc de Bourgogne, Eude I, cousin germain et beau-frère d'Ermentrude de Bar et de Gui, archevêque de Vienne, depuis pape sous le nom de Callixte II, vint déposer sur l'autel de Saint-Nazaire une charte par laquelle il renonçait à d'injustes usages et restituait à la mansecapitulaire la terre de Chenôve, une de celles que saint Léger avait données à son Eglise par testament. En signe de réconciliation et pour que la mémoire s'en conservât plus sûrement, il donna un baiser à l'un des chanoines[17].

En 1113, le chapitre d'Autun présenta à Hugues II, fils d'Eude, le témoin de l'acte de son père et la charte elle-même. Les conditions de la convention avaient été si peu observées qu'il fallut, pour convaincre le duc de son devoir, le verdict d'un jury composé de dignitaires de l'Eglise et d'officiers du duc, parmi lesquels se trouvait Tescelin Sorus, père de saint Bernard[18]. Théobald de Damas, l'un des jurés, formula le verdict ainsi qu'il suit : « Nous sommes d'avis qu'en vertu de son droit et de la remise faite par le duc, l'Eglise d'Autun est appelée à jouir de la terre de Chenôve, de ses dépendances, des hommes qui l'habitent et qui l'habiteront, en toute liberté et sans contestation aucune. » Le duc se soumit aussitôt ; et pour sanctionner cette reconnaissance d'un droit, il fut dit que celui qui oserait en violer la teneur encourrait l’anathème de saint Léger, évêque et martyr[19].

En 1077, le duc Hugues I, frère d'Eude, renonçant à tous ses droits sur l'église d'Avallon, l'avait donnée à l'abbaye de Cluny [20]. En 1116, le pape Paschal II reconnut que cette donation avait été faite contrairement aux droits des évêques d'Autun. Il décida en conséquence que l'église de Sainte-Marie et de Saint-Lazare d'Avallon appartiendrait à ces évêques ; que les biens qui en dépendaient seraient employés, partie à leur usage, partie à celle des clercs et des pauvres.

Il prononça ensuite un anathème contre ceux qui oseraient attenter à ce droit solennellement établi, et causer des vexations à ses légitimes possesseurs[21].

L'année 1119 fut marquée par des évènements bien glorieux pour la Bourgogne et particulièrement pour Autun. Le pape Gélase II, dans l'intention de réunir un grand nombre d'évêques pour terminer la grave question des investitures, se rendait à Vézelay où il avait donné rendez-vous au roi Louis-le-Gros. En arrivant de Lyon à Mâcon, il tomba malade d'une pleurésie.

Se sentant atteint mortellement, il se fit transporter à Cluny, afin de terminer ses jours au lieu même où il avait autrefois embrassé la vie monastique.

Quelques jours après son arrivée il y mourut saintement. Un grand nombre de prélats et de seigneurs s'étaient rendus dans cette ville pour les funérailles de Gélase. Les cardinaux qui s'y trouvaient presque tous pensèrent que le bien de l'Eglise exigeait que l'on procédât immédiatement à l'élection d'un nouveau pape. Leur choix tomba sur Gui, archevêque de Vienne. Ce prélat, distingué par ses vertus et par sa sagesse, était fils de Guillaume, comte de Bourgogne, oncle de la reine de France, parent de l'Empereur et du roi d'Angleterre. Elu, le premier jour de février, il se rendit à Vienne où son couronnement eut lieu le neuf du même mois. Après avoir tenu un concile à Toulouse au mois de juin, puis un autre à Reims au mois d'octobre, il résolut de se rendre à Rome, passant auparavant quelques jours, soit à Autun, où résidait sa soeur Ermentrude de Bar, soit à Cluny, lieu de son élection. Le 21 décembre, il se trouvait à Saulieu. Plusieurs cardinaux et archevêques l'accompagnaient, et les évêques d'Autun, de Langres, d'Auxerre et de Nevers, s'étaient rendus auprès de lui. Il présida à la translation solennelle des reliques des SS. Andoche, Tyrse et Félix, qui furent portées, de la crypte qui les avaient conservées pendant 900 ans, dans l'église supérieure[22]. Le 23 du même mois il approuva la charte dite de charité, qui réglait les rapports des maisons de l'ordre de Cîteaux avec l'abbaye-mère[23].

Il arriva à Autun assez à temps pour célébrer solennellement la fête de Noël, dans l'église de Saint-Nazaire, près de la tombe renfermant le corps de saint Lazare. Turstin, archevêque d'Yorck, et Brunon, archevêque de Trêves, étaient venus dans cette ville afin de converser avec lui sur de graves affaires[24].

Ce dernier venait spécialement réclamer contre les entreprises d'Etienne, fils d'Ermentrude de Bar. Ce neveu du pape et ancien chanoine d'Autun, devenu évêque de Metz, voulait se soustraire à la juridiction du métropolitain de Trêves. Callixte passa les fêtes près des membres de sa famille. Il était à Cluny, le jour de l’Epiphanie ; de là il se rendit à Rome. On le vit bientôt embellir la capitale du monde chrétien. Il fit même reconstruire la basilique de Saint-Pierre qu'il dota des plus riches ornements.

Le séjour du pape Callixte à Autun détermina sans doute la construction de l'église Saint-Lazare, car cette année est celle que nos historiens locaux les plus anciens indiquent pour le commencement des travaux [25]. On doit regarder Thierry de Montbelliard, comte de Bar, et Ermentrude sa femme, soeur du Souverain-Pontife, comme les principaux bienfaiteurs de cette église, car jusqu'au dernier siècle leurs tombeaux élevés se virent dans le choeur de Saint-Lazare.

Il est certain que le duc de Bourgogne Hugues II, leur neveu, contribua de son côtéà l'érection de ce grand édifice. Eude, son père, pour faciliter l'entreprise, avait cédé la terre dite le Champ de Saint-Mansuet [26].

Cette terre, qui occupait un des côtés de l'ancien atrium de Saint-Nazaire, était précisément l'emplacement de la matricule, ou trésorerie fondée par saint Léger et sujet de tant de luttes.

 

[1] Page 32. [2] Bolland. die 29 aprilis, p. 659. [3] Bolland. mens. Junii, t. vi, part. 1, p. 507. — Monuments inédits sur l'Apostolat de sainte Madelaine, etc., T. I, p. 723, note a. [4] Procès-verbal du douzième siècle, que nous traduirons plus-bas. [5] Hist. des Ordres religieux, 1714, in.4°, liv. I., p. 262. [6] Hist. de l'Eglise de France, par M. Guettée, T. IV, p. 328, id. p. XXVIII et suiv.

[7] Domnus Papa Urbanus, cum Galliaruin partes quamplurimas permeasset, viris religiosis concitatus, ad usque urbem Heduorum pervenit, quo in loco ab episcopo et a clero cum suis non indecenter exceptus, cum dies perpaucos demoraretur, Agano praefatae urbis episcopus et cum ipso B. martyris Nazarii universus canonicorum conventus Sublimitalis ipsius praesentiam adiverunt. — (Chartular. Eduense citatum in Gall. Christ., T. IV, col. 83 Instrum.) [8] Acla SS. ord. S. Bened. saecul. secund., p. 831. — Il est dit positivement dans la vie de saint Bercaire que saint Léger était l'un de ses principaux protecteurs. Aussi le nom du saint évêque d'Autun paraît-il dans les chartes de fondation des divers monastères dus au zèle de saint Bercaire. Il est évident que saint Léger mit sous sa direction l'organisation établie par lui pour le service de l'église Cathédrale d'Autun.[9] Hist. de saint Léger, par D. Pitra, p. 208, 194, 456. [10]Altare quippe principale S. Nazarii martyris et ecclesias Casleii (Cheilly) et Cucurbitissae villae (Couhard-), Thesauri quoque custodiam. — Gall. Christ., T. IV, col. 83 Instrum. [11] Voir le tableau généalogique de la famille de saint Léger. — Histoire de saint Léger, p. 420. [12] Gall. Christ., T. IV, col. 466. — Histoire de Chatillon, par Gustave Lapérouse, p. 103. Histoire de Bourgogne, par D. Plancher, T. I p. 138. [13] Monuments inédits sur l'Apostolat de sainte Marie-Madelaine, etc., p. 727 et suiv.[14] D. Plancher, T.I, p. 237, 238.[15] Hist. de l'Eglise d'Autun, p. 330.[16] En 1020, le roi Robert tint un concile à Héry, sur les limites des diocèses d'Auxerre et d'Autun. Les reliques de saint Bercaire furent apportées à ce concile. (Acta ord. S. Bened. secul. secund., p. 859.) Ce n'était pas la première fois qu'elles étaient venues en Bourgogne ; car, pendant les courses des Normands, elles furent transférées près les rives de la Saône, parce que ce pays se trouvait sous la protection de Raoul, fils de Richard-le-Justicier (id. p. 846). — L'abbaye de Monthier-en-Der fut réformée au dixième siècle par celle de Saint-Evre de Toul, qui possédait alors le corps de saint Mansuet. (Ibid. p. 848. — Bolland., die 3 sept., p. 626.) En 1119 le pape Callixte II releva les reliques de saint Andoche, à Saulieu. Peu après les moines de Saint-Mansuet de Toul établirent une confraternité entre eux et ceux de l'abbaye de Saint-Audoche de Saulieu. (Courtépée, édit. nouv., T. IV, p. 97.)[17] Gall. Christ., T. IV, col. 87 Instrum. Le siège épiscopal d'Autun était alors occupé par l'un des plus entreprenants de ses évéques. Il se nommait Norgaud, nom qui rappelle celui du comté de Nortgaw, appartenant à l'une des branches les plus certaines de la famille de saint Léger. Le comté de Nortgaw, situé dans ce qu'on appela le palatinat de Bavière, avait été l'une des stations des Burgondes, aussi bien que la résidence des Boii. [18] L'année 1113 est celle ou saint Bernard, âgé de 23 ans, quitta le monde et se rendit au monastère de Citeaux avec trente de ses amis.[19] Si quis hoc violare prarsumpserit, ferialur analhemate S. Leodegarii episcopi et martyris. (Gall. Christ.) [20] D. Plancher, T. I, p.273. [21] Gall. Christ., T. IV, col. 88. [22] Tous les ans, la veille de Saint-Thomas, on annonçait jadis à Saulieu les indulgences par la concession desquelles le Souverain-Pontife termina celle translation. Comme l'église était très fréquentée ce jour-là par les étrangers, il y avait une brillante illumination qui a été très longtemps en usage. (Courtépée, T. IV, p. 97.) [23] Datum Sedeloc iper manum Chrysogoni s. R. E. diaconi, cardinalis ac bibliothecarii. X. kal. januarii, indictione XIII, Incarnationis Dominiez, anno M. CXIX, pontificatus autem domini Calixti secundi, Papoe anno primo. [24] Turstinus archiepiscopus Eboracensis ita Gelasius excepit in solemnibus processionibus equitando factis, quando more apostolico coronatus fuit, sicut in die Natali Domini, Augustodunum, et, die Epiphania;, Cluniaci, episcopus Ostiensis, qui magister inter eos el dignior erat, eum parem esse voluit. (Critic. Pagi ad anum 1119.) Bruno, archiepiscopusTrerirensis, placui1 Romam tendere, ut renovaret privilegia sedis suae. Cum igilur Augustodunum usque processisset, Callixtus Papa ibi ei occurrit, et eum amicè suscepit, et cum eo in eodem loco Nalalem Domini celebravit. Transactis autem diebus solemnibus, pariter Cluniacum iter dirigeret. — (Scriptor anonymus Trevirensis Historiae, T. XII. Spicilegii Acheriani, p. 248). — Histoire manuscrite des Evêques d'Autun à l'année 1120.) [25]Estienne premier du nom, 52mt évesque d'Ostun, Vivoit du temps du pape Calixte second du nom. Lequel Calixte est issu de noble famille de Vienne et estoit appellé auparavant en son propre nom Guy, environ l'an de Nostre Seigneur 1120, auquel temps l'Esglise Saint-Ladre a commencé d'estre construicte. — (Manuscrit composé par Bonaventure Goujon, p. 87, 88.) [26] «Le corps de Monsieur saint Ladre estant à Marsaille…, de là fust apporté en la ville d'Ostun et chasteaul et mis en la chapelle de Saincte-Croix, estant en l'esglise Cathédrale. Puis le duc Hude donna la place où est l'esglise du dict Saint-Ladre qui s'appelloit le Champ Saint-Mens. » — (Notes manuscrites du quinzième siècle, dans les liasses du procès entre Autun et Avallon, archives de l'Evêché.) Saint Mansuet est appelé vulgairement saint Mansu. On découvre facilement la raison qui fit mettre sous son patronage la trésorerie ou marguillerie de l'Eglise d'Autun. Le grand nombre des pèlerins qui visitaient le sanctuaire ou reposait le corps de saint Mansuet, avait engagé les évêques de Toul à fonder près de ce sanctuaire un grand établissement d'aumônes appelé la marguillerie de saint Mansuet. (Matricula Domin Mansueti. — Voir Bolland., T. I, sept., p. 625, 626.) La réputation dont jouissait cet établissement en fit un modèle pour les institutions du même genre.

 

 

LE CULTE DE SAINT LAZARE À AUTUN. MGR ADOLPHE DEVOUCOUX
LE CULTE DE SAINT LAZARE À AUTUN. MGR ADOLPHE DEVOUCOUXLE CULTE DE SAINT LAZARE À AUTUN. MGR ADOLPHE DEVOUCOUX

Voir les commentaires

Publié le par Rhonan de Bar

Dormeuse du Val de l’Or d’antan, suave face songeuse de pierre.

De vos pensées absconses surgissent nuages épais et verts lierres.

Ô combien dans les cieux, la danse des doux amoureux, princière.

Et la valse des oiseaux épris à vos oreilles murmurent Lumière!

Et ici-bas la belle endormie, songeuse dentelée cède à l’étrange.

Pégase ailé, myosotis étoilés, sphère où règnent les Archanges.

Les cygnes sur les eaux, blancheur immaculée, ô divine louange !

Veut que des flots agités, des eaux la fleur renaissante…tout change !

 

RHONAN DE BAR.

Oeuvre de Valérie Aslan de Fontanaille. Texte Rhonan de Bar.

Oeuvre de Valérie Aslan de Fontanaille. Texte Rhonan de Bar.

Voir les commentaires

Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #SYMBOLISME CHRETIEN

Cet opuscule (93 pages) fait état du Tétradyme à travers les différentes civilisations. En effet, croire que le Tétramorphe est spécifiquement de culture chrétienne relève d'une erreur. Après un survol général de l'historique, nous nous sommes attachés à révéler, autant que possible, le symbolisme qui s'en dégage.

Prix à déterminer. ©Rhonandebar.

 

Voir les commentaires

Publié le par Rhonan de Bar

Que la Lumière soit ⚜️⚜️⚜️. Rhonan de Bar. 

Voir les commentaires

Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #PRESENTATION LIVRES

Retrouvez mon article sur Bourges, ville secrète et sacrée dans le numéro 122 de  la revue Liber Mirabilis dont voici le lien : http://www.liber-mirabilis.com/lm122bourges-et-ses-mysteres-c2x33019043

Je suis heureux d'avoir rejoint la revue "de sagesse et philosophie hermétiques". Je remercie également Jean-Marc Savary de m'avoir intégré à l'équipe éditoriale. Vous pouvez me retrouver dans la vidéo qui suit : https://www.youtube.com/watch?v=KI-2vf-VaSk

Rhonan de Bar.

Voir les commentaires

Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

EXTRAITS DE LA MONOGRAPHIE

DE LA CATHÉDRALE DE CHARTRES. PAUL DURAND,

EXPLICATION DES PLANCHES.

PLANCHE 3.

(Planche II de la table in-folio.)

PLAN A LA HAUTEUR DES GALERIES.

Après les détails dans lesquels nous venons d'entrer au sujet de la planche précédente, nous aurons peu de chose à dire sur ce second plan.

Ce qui frappe au premier coup d'œil, c'est la forme si visible de la croix, résultant de la rencontre de la nef et du chœur avec les transepts. L'intention symbolique étant connue et certaine, nous n'avons pas à en parler.

Les contours de cette croix sont accompagnés dans toute leur étendue par un triforium ou petite galerie garnie de colonnettes, supportant des arcs en ogive et formant une décoration élégante tout autour de l'intérieur du monument. Au moyen de cette galerie, fort étroite du reste, on peut suivre avec sécurité le contour de la nef, des transepts et du chœur, parties qui sont toutes de la même époque.

Ce triforium s'arrête à la grande façade Ouest, à l'extrémité de la nef, du côté de l'Ouest. Là se trouve, à la même hauteur, la grande rose occidentale, devant laquelle la galerie fait défaut, et l'on ne peut passer d'un clocher à l'autre.

Nous trouvons sur cette planche l'indication des nervures des voûtes hautes, qui n'ont point été indiquées dans la planche précédente. Nous reconnaissons que la nef est formée de neuf travées, puis d'un carré central, ensuite du chœur à quatre travées et d'un rond-point; enfin des transepts, ayant chacun trois travées.

En dehors de ces parties, nous voyons le dessus des toits situés au-dessous de ce plan. Les bas-côtés de la nef et la première portion du chœur sont simples et à une seule pente.

Les chapelles et la seconde portion des bas-côtés du chœur sont recouverts de toits, dont plusieurs sont de forme pyramidale.

Enfin, l'on domine la toiture des deux porches latéraux, celle de la sacristie et celle de la chapelle de Saint-Piat.

Les contreforts et les arcs-boutants, tranchés par les sections faites à une hauteur déterminée, ne paraissent point ici avec le volume considérable qu'ils nous ont montré plus bas.

Cette même planche nous permet de saisir la disposition et l'emplacement des huit tours et des clochers qui accompagnent le vaisseau de la cathédrale. On en- voit ici la section qui, à chacune des tours, interrompt l'indication des pentes des toits, des bas-côtés et des chapelles. En voici l’énumération : Les deux grands clochers à la façade occidentale; leurs dimensions sont bien plus considérables que celles des six autres tours, comme le plan le fait bien comprendre ; Deux tours à l'extrémité du transept Sud ; Deux tours à l'extrémité du transept Nord ; Et enfin deux tours placées sur les deux flancs du chœur.

Ces tours nombreuses, si elles eussent toutes été terminées et surmontées de flèches pyramidales, eussent produit un effet merveilleux. Elles n'avaient pas pour unique but la décoration ou l'embellissement du monument. Dans l'intention du constructeur, elles avaient une véritable fonction d'utilité : c'était de fournir, par des masses résistantes, des points d'appui robustes qui venaient renforcer les contreforts et les arcs-boutants. La hauteur considérable où s'élèvent les voûtes de la cathédrale et leur immense largeur réclamaient des moyens énergiques et d'une grande puissance pour résister à leur poussée considérable.

En ceci, comme en tant d'autres points, il faut reconnaître combien, à cette époque reculée, la science de l'art de bâtir était perfectionnée en France, et combien la disposition savante de ces différents membres d'un monument avait pour résultat d'obtenir une solidité durable et un aspect satisfaisant pour la vue. Ces deux conditions ne sont jamais séparées dans les œuvres du moyen âge comme dans celles de l'antiquité ; en est-il de même dans les œuvres modernes.


PLANCHE 4 : GRAND PORTAIL.

La porte d'un édifice est, de toutes ses parties extérieures, la plus importante. C'est dans sa construction, - dans sa disposition et dans sa décoration que l'architecte met en œuvre toutes les ressources de la science et de l'art. C'est là que se trouvent toujours les inscriptions capitales; c'est là que la sculpture et la peinture déploient toutes leurs richesses et captivent notre attention pour nous plaire et pour nous instruire. Le nom même de façade donné à l'ensemble d'un portail exprime bien l'idée que l'on attache à cet ensemble de constructions ; car, de même que la face d'un personnage exprime et représente à elle seule ce personnage tout entier parce que c'est sur le visage que se peignent les passions et le caractère de chaque individu, de même sur la façade d'un monument nous trouvons de suite des indications et des avertissements, sorte de préparation nécessaire à quiconque va pénétrer dans son intérieur.

La grandeur et la beauté d'une porte ont donc été, de tout temps et en tout pays, l'indice de l'usage et de l'importance du monument auquel elle donne accès. Le moyen âge en ceci, principalement en France, nous offre des exemples d'une incomparable beauté. Cette époque, vraiment extraordinaire, a produit à son origine des ouvrages qui l'emportent sur tout ce que nous connaissons des œuvres, justement vantées, de l'antiquité profane, grecque ou romaine. Il nous semble permis d'affirmer que, dans le monde occidental, rien ne saurait entrer en comparaison avec les portails des cathédrales de Paris, de Reims ou d'Amiens.

Lorsque, par un faible effort de notre esprit, l'on se représente ces belles constructions, telles que les avaient conçues leurs auteurs et avant qu'elles n'eussent subi les outrages du temps et les injures, encore plus funestes, de la main des hommes, notre imagination ne peut rien se figurer de plus splendide et de plus magnifique que ces belles pages d'architecture avec leurs innombrables statues et leurs décorations, répandues avec abondance et profusion sur d'immenses surfaces.

La cathédrale de Chartres n'est pas de celles qui frappent la vue par la magnificence et la splendeur de leur grand portail; ce sont les deux porches latéraux qui exciteront notre admiration. Ici, la façade occidentale forme comme un hors-d'œuvre à l'ensemble si harmonieux et si homogène que le 13ième siècle a produit. L'incendie qui avait dévoré la précédente cathédrale (celle du 11ième et 12ième siècle) n'avait point endommagé la façade primitive; elle était encore en place, accompagnée des deux clochers : l'un était entièrement achevé depuis une vingtaine d'années seulement et devait être fort admiré; le second était privé d'une flèche terminale. Quelque goût que l'on eût pour la nouveauté, on ne pouvait pas raisonnablement penser à refaire à neuf, au moins immédiatement, des constructions aussi énormes, et le maître des œuvres songea plutôt aux moyens de souder ces portions de l'ancienne église à celle dont il avait conçu le plan et qu'on devait désirer voir s'élever au plus tôt.

Quelles que soient les raisons qui nous aient conservé ces portions de l'église du 12ième siècle, nous devons nous en féliciter, car nous trouvons là des détails très précieux et pleins d'intérêt pour l'histoire de l'art et du symbolisme à ces époques reculées. Le public et surtout les antiquaires trouvent ici des compensations et sont amplement dédommagés; ils ne songent pas, en présence de tels objets d'étude, à s'affliger de la disparate qui existe entre le frontispice de la cathédrale et le reste du monument.

Examinons sommairement, en les énumérant, les différentes parties que reproduit cette gravure d'ensemble. D'autres planches nous donneront des détails; nous pourrons les examiner alors avec plus de facilité, La façade entière peut se diviser en trois parties : une médiane, et deux latérales formées par les clochers.

Les trois grandes portes que nous voyons au milieu, et les trois hautes fenêtres qui les surmontent, faisaient partie de la façade de l'église du 12ième siècle. Il faut savoir tout d'abord que cette façade, beaucoup moins élevée que celle qui existe aujourd'hui, n'était pas alors au nu des faces antérieures des clochers. Elle était reportée en arrière de toute l'épaisseur de ces clochers, c'est-à-dire d'une dizaine de mètres.

Entre ces deux clochers se trouvait à rez-de-chaussée un porche profond, s'ouvrant au dehors par trois arcades à jour, semblable aux porches de Vézelay, de Saint-Benoît-sur-Loire, de Paray-le-Monial et d'autres églises du 11ième  et du 12ième siècle. C'est au fond de ce vestibule, et à l'abri des intempéries atmosphériques, que s'ouvraient les trois belles portes, entourées de statues, de bas-reliefs et d'ornements sans nombre, aujourd'hui pâles et décolorés, mais apparaissant autrefois resplendissants d'or et enluminés des couleurs les plus vives et les plus harmonieuses. Des traces nombreuses en sont encore visibles.

Lorsque l'on peut examiner le monument sur place, on reconnaît avec évidence comment cette portion de façade a été transportée de sa première place à celle qu'elle occupe aujourd'hui. Les assises de pierre ne se suivent pas avec exactitude et n'ont aucune liaison avec les clochers; on retrouve à l'intérieur de l'église, sur les clochers, les mêmes moulures et les mêmes ressauts qu'à l'extérieur.

Au-dessus des trois portes règne une corniche supportée par des modillons sculptés suivant le style du XIIe siècle; ce sont des têtes humaines ou des animaux fantastiques.

Sur cette corniche reposent les bases de deux faisceaux de colonnettes engagées, qui encadrent les trois fenêtres placées au-dessus des portes.

De plus, de chaque côté de la fenêtre du milieu, il y a aussi des pilastres et des colonnettes qui supportent des groupes de sculptures à leur partie supérieure. D'un côté, on voit un lion dévorant une tête humaine qu'il tient entre ses griffes; de l'autre côté, il ne reste plus qu'une énorme tête de taureau. Ce sont des imitations, lourdes et grossières de ces représentations si fréquentes en Italie à la porte des églises, mais rares en France. La tradition et l'usage vont s'affaiblissant; ils existent cependant encore ici, et rappellent à notre esprit l'avertissement de l'apôtre saint Pierre : Sobrii estote et vigilate quia adversarius vester Diabolus lanquam leo rugiens circuit, quœrens quem devoret, avertissement que les Offices de l'Eglise nous rappellent souvent et sous des formules variées.

Les trois grandes fenêtres nous montrent aujourd'hui de grandes surfaces, sans aucune division ni aucun compartiment. Ordinairement, à cette époque, l'armature en fer qui supporte les panneaux est placée en dehors et forme une sorte de décoration, ôtant à une grande superficie la nudité qu'on peut blâmer ici. Nous attribuons cette imperfection à quelque restauration inintelligente faite autrefois à ces fenêtres : le démon de la restauration a passé par là.

C'est à cette hauteur que se termine la partie de la façade appartenant au 12ième siècle. Avant de nous élever plus haut, remarquons la suite des claveaux qui, de chaque côté, se voient près des clochers. Ce n'est pas, comme on pourrait le penser, le commencement d'inclinaison du pignon primitif; il devait être un peu plus haut. C'est plutôt, pensons-nous, un arc de décharge destiné à reporter en dehors, contre la masse des clochers, le poids des constructions supérieures et à protéger les arcs formant le haut des fenêtres.

Au-dessus du bandeau ou corniche qui est au-dessus devait être le pignon de la façade primitive, qui laissait ainsi dégagée de toute construction la portion des clochers placée à cette hauteur. Qu'on se figure combien le - clocher vieux, ainsi isolé, devait paraître élancé et élégant.

A la place de ce pignon primitif on a placé une grande rose, destinée à éclairer la nef de la nouvelle cathédrale, dont la hauteur surpasse de beaucoup celle de l'église du XIIe siècle, soit que celle-ci eût une voûte en pierre, soit, ce qui est plus probable, qu'elle fût surmontée, comme l'église de Saint-Remy à Reims et d'autres églises contemporaines, d'une voûte en bois.

Nous aurons à nous occuper plus loin de cette rose, œuvre du commencement du 13ième siècle, en examinant la planche IX sur laquelle sont réunis les détails de son architecture et de sa sculpture. Nous ferons ici quelques remarques seulement. Ces immenses fenêtres circulaires qui se voient aux extrémités des nefs de nos grandes églises en sont un des plus beaux ornements. Celle-ci peut être mise au-dessus de tout ce .que nous montrent nos monuments du moyen âge. Nulle part on n'en voit une aussi robuste, aussi ferme, et décorée avec-autant de gout; nulle part on n'en voit une offrant, comme celle-ci, les conditions de solidité et de durée aussi savamment et aussi artistement combinées.

Ce ne sont pas de ces meneaux grêles et délicats qui nous surprennent par leur élégance et leur légèreté; c'est une réunion de petites ouvertures , richement brodées sur les bords, dont l'ensemble forme à l'extérieur une immense décoration, circonscrite dans un grand cercle de moulures et de feuillage sculpté, tandis qu'à l'intérieur les vitraux qui garnissent ces ouvertures semblent, par un effet d'optique, ne former qu'une seule fenêtre.

Il faut noter que le centre de cette rose n'est pas exactement au-dessus de la porte principale. Il est reporté, d'une manière fort appréciable à la vue, sur le côté gauche; on ne saurait expliquer la cause de cette irrégularité.

Au-dessus de la rose règne une corniche formée par des fleurons qui datait du 14ième siècle. Depuis peu d'années, on les a refaits complètement en se conformant au motif existant. Cette corniche supporte en encorbellement une balustrade derrière laquelle est un passage qui, à cette hauteur, met en communication les deux clochers. Au-dessus de ce passage se trouve la galerie des Rois. Cette rangée de statues est un accessoire important et, pour ainsi dire, obligé des portails des grandes cathédrales. Elle se compose ici de seize statues, placées chacune sous une arcature ogivale et trilobée reposant sur des colonnes. Il faut convenir qu'ici l'effet est loin d'égaler celui de la galerie des Rois de l'église Notre-Dame à Paris. Nos statues paraissent placées à une trop grande hauteur; elles cachent une partie du pignon supérieur et coupent d'une manière disgracieuse la base du grand triangle ou pignon qui termine ordinairement les façades des églises du moyen âge. Ces statues royales ont suscité bien des discussions et des controverses. Quels sont les rois qu'elles représentent? Les archéologues ne sont pas d'accord pour répondre à cette question. Pour les uns, ce sont des rois de France; pour les autres, ce sont des rois de l'ancien Testament, ancêtres de Jésus-Christ. On a souvent cité le passage d'un manuscrit du 13ième siècle dans lequel un paysan, prenant la parole en regardant les rois de la cathédrale de Paris : ce Voilà, dit-il, Pépin, voilà Charlemagne"; mais on peut supposer qu'il faut prendre ces paroles dans un sens ironique et qu'on a voulu rappeler une erreur populaire.

Le roi terrassant un lion serait alors David, et le roi tenant une croix serait Salomon prophétisant le supplice du Sauveur, et non Pépin le Bref ou Philippe Auguste.

Il nous semble que nous trouvons à Chartres même, dans la cathédrale, une représentation iconographique qui doit nous faire regarder ces statues comme des rois de Juda. La grande rose septentrionale nous montre peints sur verre douze de ces rois; leurs noms écrits auprès d'eux ne laissent à cet égard aucune incertitude, aucun doute possible. Ces rois, solennellement rangés en cercle, entourent dans les espaces célestes Jésus-Christ enfant, reposant sur les genoux de sa sainte mère, la Vierge Marie.

Ne devons-nous pas voir dans cette galerie seize rois de Juda, formant un cortège d'honneur auprès de Jésus-Christ et de la Sainte Vierge, qui sont placés au-dessus d'eux, sous un édicule, renfermant aussi deux anges?

Il faut noter que, parmi ces statues, la septième (en commençant par la gauche) est moderne. Un accident avait fait disparaître celle qui se trouvait là. Or, entre les mains de ce nouveau roi on a mis un rouleau sur lequel on lit : CAPITULARIA, donnant à entendre que la statue représentait Charlemagne, la restauration voulant consacrer l'opinion qui voit ici les rois de France. Cette restitution pourra, dans l'avenir, être une cause d'erreur pour les antiquaires, ce qui est certainement regrettable.

Puisque je suis en train de censurer les restaurations, j'ajouterai quelque chose encore à ce propos. La statue de la Sainte Vierge portant l'Enfant Jésus, et les deux anges qui les accompagnent, et dont nous venons de parler, sont aussi une œuvre moderne. Ces statues étaient dans un tel état de destruction qu'il fallut, dans ces dernières années, les refaire à neuf. Il faut convenir que ce travail a été fait avec grand soin et par un artiste de talent. Je me permettrai seulement de demander pourquoi l'on a mis des flambeaux entre les mains des anges au lieu des encensoirs que tenaient les statues anciennes ? Il y avait ici une particularité qu'il faut consigner dans notre travail. Ces encensoirs étaient en cuivre, et leurs cordons formés par de fines tiges de fer. On trouvait là un exemple de l'association du métal et de la pierre dans la sculpture, association que les artistes contemporains pourraient considérer et imiter utilement. -Aux meilleures époques de l'antiquité, et aussi assez fréquemment au moyen âge, ce procédé était employé. Certains détails, certains accessoires des statues ou des bas-reliefs présentent une grande fragilité et se cassent facilement s'ils sont exécutés en pierre ou en marbre; l'emploi du métal permet d'exécuter ces parties avec légèreté et solidité. Pourquoi l'art moderne n'admet-il point cette ressource ingénieuse ? L'exemple que nous donnent les âges précédents ne pourrait-il pas être imité?

La pointe du pignon de cette façade supporte une grande statue de Christ. Il est debout, enveloppé d'une simple draperie, qui laisse apercevoir la plaie de son côté. Les mains ouvertes et étendues montrent la trace des clous dont elles furent transpercées. Lorsque l'on considère cette belle et simple figure du Sauveur, la mémoire vous rappelle une strophe de la Prose que l'on chantait il y a peu d'années dans nos églises le jour de l'Ascension, avant le regrettable changement de liturgie, cause de l'anéantissement de nombreuses traditions antiques dans les églises de France. Le sculpteur du XIVe siècle qui avait exécuté cette statue avait probablement présente à l'esprit cette strophe, que nous transcrivons ici :

Patri monstrat assidue

Quœ dura tulit vulnera,

Et sic pacis perpetuae

Nobis exorat fœdera.

Après avoir examiné la partie médiane de la planche IV, nous allons porter nos regards sur les clochers qui l'accompagnent. A droite, ou du côté méridional, est le clocher vieux. C'est une des plus belles productions de l'architecture du 12ième siècle, et parmi les nombreux clochers se terminant par une flèche en pierre, c'est incontestablement celui de France qui occupe le premier rang.

Depuis sa base, qui repose sur un soubassement garni de moulures d'une exécution fort remarquable, jusqu'au sommet de la pyramide, on peut suivre une gradation de décorations qui accompagnent avec goût et avec intelligence la construction et la disposition de l'intérieur.

L'étage inférieur, ou rez-de-chaussée, contient une vaste salle, dans laquelle prend naissance un des deux escaliers descendant dans l'église souterraine. On entre dans ce vestibule par une porte située du côté du Midi et par deux autres situées côté du Nord. A l'extérieur, sur la face occidentale, sont deux petites fenêtres et deux arcades aveugles s'élevant assez haut et indiquant au dehors la hauteur de cette salle.

L'escalier dans sa partie supérieure est en hors-d'œuvre du côté Est.

Au-dessus de la corniche, ornée de modillons, est le sol d'un premier étage où se trouve encore une grande salle, dont la hauteur s'élève jusqu'à la seconde corniche accompagnée, comme la première, d'une rangée de modillons ou de corbeaux. Sur sa face extérieure nous remarquons deux fenêtres encadrées dans des arcades supportées par des colonnettes avec leurs chapiteaux; au-dessus, sont des arcades appliquées contre un mur plein, et dont la destination est d'orner avec simplicité une grande surface dont la nudité n'aurait rien de satisfaisant pour la vue.

Depuis le sol, que supporte la voûte de cette salle, jusqu'au sommet de la flèche, l'intérieur de ce clocher est entièrement vide. Avant les restaurations qui ont été faites après l'incendie de 18 36, l'œil étonné plongeait dans les profondeurs-de ce cône immense sans rencontrer aucun arrêt, aucun obstacle, aucun point saillant. Les parties inférieures étaient éclairées par les fenêtres basses et par les grandes lucarnes situées au-dessus; mais, toute la partie haute dans l'intérieur de la grande pyramide étant dans l'obscurité, on restait frappé d'étonnement par l'aspect fantastique de cette immense construction. Depuis l'incendie de 1836, un plancher en fer et en poterie, établi au bas de la pyramide, s'oppose à ce coup d'œil extraordinaire.

Si nous examinons l'extérieur de ces parties élevées, nous ne pouvons qu'admirer l'ingénieuse disposition des fenêtres et de leurs accessoires.

Des lucarnes, surmontées de pyramidions et de gâbles percés à jour, s'élèvent plus haut et accompagnent avec grâce la base de la grande pyramide.

Les faces de cette pyramide sont décorées d'écaillés et de gros cordons, fort saillants, interrompus de distance en distance par des têtes de monstres dévorants; ils se terminent à leur partie supérieure par des fleurons en forme de lis. Les angles sont aussi garnis de ces cordons, sur lesquels la lumière est comme accrochée, ce qui produit un effet des plus heureux pour la vue.

La sculpture des chapiteaux, des animaux fantastiques et des ornements les plus originaux, tout à fait remarquable, mérite d'attirer l'attention.

Nous sommes ici en présence d'une des merveilles de l'architecture française au 12ième siècle, et nous devons tous admirer sans réserve ces beautés extérieures; pour l'homme de l'art et pour le théoricien pouvant se rendre compte des difficultés de construction et d'exécution qui se sont rencontrées pendant, qu'on élevait dans les airs cette flèche gigantesque, l'étonnement et l'admiration ne peuvent se lasser dans leur contemplation.

La solidité de ce clocher n'est pas moins surprenante que sa beauté.

Voici près de huit siècles qu'il affronte les injures destructives des intempéries, si violentes dans ces régions élevées de l'atmosphère, et pendant ce laps de temps il a subi les épreuves de deux incendies effroyables sans être ébranlé.

Lorsqu'on regarde attentivement sa partie supérieure, on aperçoit au sommet des indices d'une restauration qui ne semble pas fort ancienne. La pierre n'est pas de la même couleur et les écailles ne sont pas d'un travail aussi soigné que dans la partie inférieure de la pyramide. Nous avons pu nous convaincre de ce fait, et nous pouvons en donner la date. Après l'incendie de 1836, on fit faire à l'intérieur de cette flèche des échafaudages afin d'examiner si la construction n'avait pas subi quelque avarie. J'eus la curiosité de monter sur ces échafaudages, et arrivé presque au sommet, à la hauteur où se trouve, du côté de l'Est, une petite fenêtre et où commence l'échelle de fer qui va de ce point au pied de la croix, j'ai pu copier l'inscription suivante, gravée sur une des pierres qui font partie de la construction : -

M. DE. MONTIGNI. ABBÉ - D'IGNI - ET DOYEN-DE-CETTE ÉGLISE M'A - POSÉE LE 5 JUILLET .1753.

Je n'ai pu avoir la mesure exacte de la partie du clocher refaite à cette époque; on peut l'évaluer à environ 12 mètres.

Nous n'avons pas mentionné au rez-de-chaussée de ce clocher une statue d'ange, tenant un cadran solaire, parce qu'elle appartient autant à la face Sud qu'à celle du couchant. La statue est du XIIe siècle, mais le cadran a été refait au 16ième. Il ne faut pas le passer sous silence.

Du côté gauche de la façade, ou au Nord, s'élève le clocher neuf.

La salle du rez-de-chaussée, comme celle du clocher que nous venons de décrire, sert aussi de vestibule et contient un des deux grands escaliers par où l'on descend dans les cryptes, ainsi que nous l'avons dit ailleurs. Les deux étages inférieurs sont contemporains du clocher vieux et les dispositions en sont pareilles. La décoration des fenêtres et des arcades qui les entourent est semblable aussi, quoique moins riche et moins élégante.

A la hauteur de la galerie des Rois; la tour reste carrée, mais la date de la construction n'est plus la même; à partir de ce- niveau jusqu'à l'arc de la grande fenêtre que nous voyons ici, c'est une œuvre du 14ième siècle. Puis, le sommet de cette fenêtre et le haut de ce même étage ont été exécutés au 14ième siècle et font partie de la flèche qui termine ce clocher. Précédemment, un clocher en bois, recouvert de plomb, occupait ce sommet du clocher Nord. Il fut dévoré par un incendie en i5o6, comme cela se lit encore sur une table de pierre placée à l'intérieur, sur laquelle est gravée une inscription de huit vers.

C'est sur le sol qui recouvre la voûte de cet étage ou de cette salle que prend naissance la flèche du clocher neuf[1]. A cet endroit et derrière la seconde balustrade elle a pour bases ou pour points d'appui huit piliers, qui déterminent sa forme octogonale et que renforcent quatre autres piliers, un à chaque angle de la tour. Chacun de ces quatre piliers angulaires reçoit deux arcs-boutants, qui vont en remontant s'appliquer contre la grande flèche et affermissent sa base. La flèche, depuis cet endroit jusqu'au sommet, est construite avec une extrême élégance, et toutes ses surfaces, fort compliquées, sont couvertes de sculptures à jour d'une extrême délicatesse. Au milieu de ces petites pyramides, de ces clochetons et de ces pinacles, où les motifs d'architecture les plus variés sont répandus à profusion, on remarquera que l'élément hagiographique n'est pas absent et qu'il vient là, comme dans toutes les productions du moyen âge, apporter la vie et la pensée.

Chacun des quatre piliers angulaires dont nous venons de parler abrite, sous des dais très finement sculptés, trois statues de saints : ce sont les Apôtres, accompagnés des signes caractéristiques qui les font reconnaître. Toutefois, il y a ici une infraction à la nomenclature habituelle; car, parmi les personnages figurés, on reconnaît saint Jean-Baptiste à son agneau et à la légende ecce agnus Dei qu'il tient en main. 'Saint Jean étant l'un des grands patrons de la cathédrale, on l'a mis à cet endroit à la place de l'un des douze Apôtres; il remplace saint Jude. Aux pieds de chaque saint, il y a les écussons portant les armoiries, fort mutilées aujourd'hui, d'un donateur.

Ce n'est pas tout. Si vous élevez votre regard un peu plus haut, vous pourrez distinguer, sur cette planche IV, la statue de Jésus-Christ, complétant cette assemblée sacrée. Cette statue est placée sur le gable à jour qui surmonte l'arcade du milieu. Le Sauveur est représenté bénissant de la main droite, et de la gauche tenant le globe du monde. Sur ce globe est implantée une croix en fer, garnie de pointes sur lesquelles on peut assujettir des cierges. Il est peu probable que le vent, qui règne toujours avec violence à cette hauteur, ait jamais permis d'y faire une illumination durable. Les pieds du Christ écrasent un démon, dont la figure énergique et violente est sculptée à cette place. Sur le soubassement de cette statue, à sa partie postérieure, on lit, écrite en beaux et grands caractères gothiques, cette inscription :

1513 Jehan de Beance macon qui a faict ce clocher m'a faict faire –

Que n'avons-nous pu trouver aussi en quelque coin la signature du maître des œuvres, de l'architecte de la grande cathédrale du 13ième siècle?

Malgré ce qui a été avancé au sujet de cette prétendue humilité si fort admirée chez les artistes du moyen âge, je suis convaincu, pour ma part, qu'il y a ici erreur et exagération. En aucun temps, en aucun pays, un homme de génie et de talent ne s'est soustrait aux justes éloges que ses œuvres méritaient. Que ces hommes aient donné des preuves de désintéressement, on ne peut en douter; car, pour eux, les richesses de ce monde n'étaient point ce qu'ils enviaient le plus : ils en faisaient bien souvent le sacrifice avec générosité; ce dont ils étaient avares, c'était de la gloire et des louanges, prœter laudem nullius avari. Ces louanges et cette honorable réputation, on en était aussi désireux au moyen âge que dans l'antiquité, et plus que de nos jours, où l'on met le profit en première ligne. Nous accordons volontiers que parmi ces artistes la vertu d'humilité et d'abnégation fut pratiquée par eux : mais comment leurs contemporains ne les ont-ils loués et célébrés? Dès les temps les plus anciens nous voyons Moïse inscrire dans les livres saints et nous transmettre avec de magnifiques éloges les noms des artistes Beséléel et Ooliab, qui travaillèrent à la construction du tabernacle et de ses accessoires. L'Italie du moyen âge nous a conservé avec un soin jaloux beaucoup de noms de ses artistes et nous les cite avec orgueil. Comment expliquer que nous n'avions de notre moyen âge, et surtout de la belle époque des 12ième et 13ième siècles, le nom de presque aucun de ces hommes de génie qui ont produit alors tant de chefs-d'œuvre dans tous les genres. Par quelle inexplicable fatalité la France a-t-elle laissé tomber dans le gouffre ténébreux de l'oubli le souvenir de ses artistes et de ses poètes, à la plus belle période de sa gloire! Voilà un sujet d'études et de méditations bien digne d'occuper les philosophes, et je ne puis douter que ces questions ne soient éclaircies quand on daignera s'en occuper.

Achevons cependant notre description, en nous élevant dans les plus hautes parties du clocher neuf.

L'étage qui se trouve à la même hauteur que la statue du Christ est un chef-d'œuvre d'élégance et de légèreté qui séduit les regards ; le mérite de cette construction a d'autres avantages que de plaire aux yeux. La science et l'art qui ont inventé et exécuté cette œuvre satisfont notre esprit et augmentent notre admiration. Cette planche, et d'autres que nous verrons plus loin, permettent de se rendre compte des combinaisons et des moyens employés par Jean de Beauce dans cette création de son génie. Toutefois, il nous semble indispensable, si l'on veut en connaître tout le mérite, de venir faire cette étude sur place, en présence du monument lui-même.

L'étage où nous sommes contient une salle octogonale, dont la voûte en pierre a pu arrêter l'incendie de 1836 et l'empêcher d'atteindre le beffroi auquel est suspendu le timbre de l'horloge. Il y a dans cette salle une grande cheminée, dont le tuyau, disposé avec intelligence, traverse les sculptures et les ornements supérieurs, sans se dissimuler et sans nuire aux décorations environnantes. Une cheminée est indispensable en cet endroit, car c'est là que se tiennent les guetteurs; ils sont exposés pendant les longues nuits d'hiver à la rigueur du froid et du vent, qui ne seraient pas supportables sans le secours d'un peu de feu. En 1674, la négligence de ces hommes occasionna un incendie dont on a voulu conserver le souvenir dans l'inscription suivante, fixée au mur :

OB VINDICATAM SINGULARI DEI MUNERE

ET A FLAMMIS ILLEASAM HANC PYRAMIDEM

ANNO 1674 NOVEMB. 15 PER INCURIAM VIGILU

HIC EXCITATO AC STATIM EXTINCTO INCENDIO

TANTI BENEFICII MEMORES SOLEMNI POMPA

GRATIIS DEO PRIUS PERSOLUTIS DECANU

ET CAPITULUM CARNOTENSE HOC POSTERI

TATI MONUMENTUM POSUERE

On a aussi gravé, au-dessus d'une des deux portes de cette salle, cette pensée que contient le psaume CXXVI (verset 1), et dont le sens est bien applicable à ceux qui occupent ce poste d'observation :

NISI DOMINUS CUSTODIERIT

CIVITATEM FRUSTRA

VIGILAT QUI CUSTODIT EAM

Au-dessus de cette salle est le dernier étage, formé par une lanterne ou galerie à jour, dans laquelle est une charpente supportant le timbre de l'horloge. C'est une belle cloche, pesant environ 5,ooo kilogrammes, et dont la circonférence dépasse six mètres.

Le nom du fondeur : Petrus Savyet, me fecit. On voit entre les vers, des ornements, tels que des monogrammes de Jésus et de Marie, les armes de France, des dauphins, et la tunique de Notre-Dame, telle qu'elle fut adoptée au XVe siècle pour les armes du Chapitre.

Cette inscription ne nous donne pas seulement la date de la cloche; elle fait allusion à un fait historique, l'entrevue du Camp du drap d'or entre François Ier et Henri VIII; elle nous apprend le nom du fondeur et se pare d'ornements royaux et ecclésiastiques.

C'est au-dessus de cette lanterne à jour que commence la flèche aiguë qui s'élance dans les airs avec élégance et légèreté. Ses faces sont recouvertes d'imbrications à nervures comme des feuilles, et les angles sont renforcés par des cordons, d'où sortent de distance en distance des expansions végétales, en forme d& crochets recourbés, qui ôtent à cette pyramide l'uniformité de la ligne droite.

La pointe extrême de ce clocher ayant été ébranlée et fort endommagée par un violent ouragan le 12 octobre 1690, on fut obligé de la refaire à neuf, ainsi que nous l'apprend Sablon, l'un des historiens de la cathédrale. En 1691, cette pointe du clocher fut rétablie, en pierre de Vernon, sous la conduite de Claude Auger, artiste lyonnais, qui l'éleva de 41 pieds plus haut qu'elle n'était, et, pour affermir davantage son ouvrage, il reprit et reposa les assises à plus de 20 pieds au-dessous de la fracture. Le même artiste fit exécuter un support en cuivre pour la croix qui est au sommet du clocher. Autour de ce support, des serpents s'entrelacent et forment une garniture à jour. Sur le renflement de ce support il y a, d'un côté, une Vierge assise sur des nuages, portant l'Enfant Jésus sur ses genoux : le relief est assez peu saillant; du côté opposé on lit l'inscription suivante :

OLIM LIGNEA TECTA PLUMBO DE COELO TACTA DEFLAGRAVIT ANNO M DVI VIGILANTIA VASTINI DES FVGERAIS SVCCENTORIS

ARTE JOANNIS DE BELSIA M D XVII AD SEXPEDAS LXII OPERE LAPIDEO EDVCTA STETIT AD ANNVM M D C LXXXX QVO VENTORVM

VI CVRVATA AC PCENE DISJECTA SED INSEQVENTI ANNO M DC LXXXXI PARI MENSE DIE PROPE PARI QVATVOR PEDIBVS ALTIOR OPERE

MVNITIORI REFECTA JVSSV CAPITVLI D. HENRICO GOAVLT DECANO CVRA ROBERTI DE SALORNAY CANONICI ARTE CLAVDI AVGÉ LVGDVNENSIS

CONFERENTE IN SVMPTVS MILLE LIBRAS PHILIP. GOVPIL CLERICO FABRICAE SACRVM NVBIBVS CVLMEN INFERT QVOD FAX1T DEVS ESSE DIVTVRNVM.

IGNACE GABOIS FONDEVR

Cette inscription est formée de cinq lignes superposées. Les caractères sont en relief, excepté la signature du fondeur, qui est gravée en creux. Après avoir ici examine étage par étage les dispositions et la construction de ces deux clochers, et après avoir passé plusieurs années à leur pied, je demande la permission de résumer en peu de mots l'impression qu'ils produisent sur notre esprit.

Premièrement : ces deux clochers, d'époques fort différentes, sont chacun dans leur genre une démonstration manifeste de la supériorité de Fart français au moyen âge sur celui des autres pays. Strasbourg, Vienne, Anvers, ont des flèches beaucoup plus élevées que celle de Chartres, on ne peut le nier; en Angleterre et en Suisse, on voit des clochers tout à jour et d'une légèreté de sculpture extraordinaire. Cela n'est pas contestable; mais sous le rapport du bon gout et du bon sens nous ne connaissons rien qui 1'emporte sur les œuvres françaises, dont la cathédrale de Chartres nous donne des exemples si précieux.

Secondement: le clocher du 12ième siècle, œuvre simple, robuste et inébranlable, rappelle à notre pensée la puissance épiscopale et ecclésiastique aux époques où cette puissance était si grande et si respectée, aux époques où les sciences, les lettres et les arts étaient cultivés avec ardeur et désintéressement dans les écoles et dans les monastères. Le monde traversait en ce moment ce qu'on pourrait appeler la phase de l'autorité et de la théocratie. Les hommes de ces temps héroïques, étaient soulevés et emportés par un enthousiasme qui leur a fait produire des merveilles en tout genre. C'est le siècle des grands poèmes, des grands monuments et des Croisades !

Le clocher du 15ième siècle, construction élégante et légère, mais fragile, nous transporte à ce moment brillant où toutes les connaissances humaines, s'émancipant et secouant le joug de toute autorité, ont produit des œuvres élégantes et légères aussi, comme les monuments contemporains, dont le charme et la grâce captivent et enchantent ceux qui les voient; mais elles ne présentent plus les mêmes conditions de stabilité et de durée. Le monde s'est transformé; il se vante de renaître. Les traditions antiques sont abandonnées; elles tombent dans le dédain et l'oubli. En pratique, en réalité elles ont cessé d'exister, quoiqu'en théorie elles conservent une apparence de vie ; mais ce n'est qu'une vie factice, et seulement un sujet d'occupation et de discussion pour les savants et les érudits.

Pour nous, hommes du 19ième siècle, faut-il se réjouir de cette évolution dans les habitudes humaines, ou faut-il en gémir ? C'est une question à laquelle je ne me permettrai pas de répondre ! Je laisse à nos maîtres la tâche de prononcer un jugement. Mais tous, nous sommes obligés de méditer sur ces questions intéressantes.

Il nous reste à examiner sur cette planche, avant de la quitter, les deux parties que l'on aperçoit de chaque côté des clochers : ce sont les extrémités des transepts qui se projettent en dehors du corps de la cathédrale.

A chacun de ces deux côtes, nous voyons une des tours non terminées qui flanquent les portails latéraux. Le parti de décoration adopté par l'architecte n'est pas identique, comme l'examen le fait reconnaître.

Plus au dehors sont les profils des deux porches latéraux, pour lesquels aussi la variété de composition existe pareillement. Le porche du Midi est orné de statues et de clochetons sur sa partie supérieure : cela n'a jamais existé du côté du Nord ; il est vrai que ce dernier n'est pas terminé.

Au sujet de ces deux porches, nous ferons deux remarques : 1° Par une exception fort rare (je n'en connais pas d'autre exemple dans l'architecture du moyen âge) on trouve en ces deux constructions, si remarquables à tous égards, l'emploi de la plate-bande remplaçant 1'arc en plein cintre ou l'arc en ogive; 2° Le contrefort qui s'élève jusqu'au haut de l'édifice est en porte-à-faux et s'interrompt au niveau du toit des deux porches. Par ce système d'allégement, la lourde masse de ces contreforts se trouvant supprimée en approchant du sol, les sculptures avoisinant les portes prennent une expansion et une importance que rien ne vient arrêter.

Du côté du Sud, on aperçoit au pied du clocher vieux la statue d’une auge, surmontée d'un dais et soutenant un cadran solaire: nous en avons fait mention plus haut.

Du côté du Nord, est un petit édicule refait au 16ième siècle, contenant, comme nous l'avons dit, le mouvement de l'horloge. Tout à fait à gauche on aperçoit le bâtiment de la sacristie, dont on voit une des deux fenêtres.

N'oublions pas de mentionner, tant à droite qu'à gauche, deux de ces petites portes signalées dans notre description de la crypte, lesquelles sont percées au bas dans le massif des contreforts. Enfin, par une dernière observation, nous signalerons la crête qui couronne le haut du toit dans cette planche et dans d'autres de ce même ouvrage; c'est une chose projetée et non exécutée.


 

[1] C'est-à-dire sans séjour. —  Les cloches de la cathédrale sont aujourd'hui à cet étage.

 

EXTRAITS DE LA MONOGRAPHIE  DE LA CATHÉDRALE DE CHARTRES.  PAUL DURAND
EXTRAITS DE LA MONOGRAPHIE  DE LA CATHÉDRALE DE CHARTRES.  PAUL DURAND
EXTRAITS DE LA MONOGRAPHIE  DE LA CATHÉDRALE DE CHARTRES.  PAUL DURAND

Voir les commentaires

Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #SYMBOLISME CHRETIEN

CRÉDENCE HÔTEL DES FRÈRES LALLEMANT.

BOURGES ET SES MYSTÈRES.

Étude arithmosophique. À paraître prochainement dans la Revue LIBER MIRABILIS sur :

http://www.liber-mirabilis.com/PBSCCatalog.asp?CatID=214615.

 

Voir les commentaires

Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #SYMBOLISME CHRETIEN

L'ICONOGRAPHIE DU COEURDE JESUS

DANS LES ARMEES CONTRE-REVOLUTIONNAIRES DE LA VENDEE.

 

Sous ce titre j'ai déjà donné dans Regnabit, au fascicule de janvier dernier, les images d'insignes en étoffe, marqués du Sacré-Coeur et portés par les combattants, pendant les guerres épiques de la Vendée-Militaire [1] contre la Révolution.

Plusieurs insignes, de même origine, m'ont été communiqués depuis lors avec des garanties parfaites d'authenticité, et le fait que chaque combattant faisait composer son insigne du Sacré-Coeur comme il le voulait, selon son goût, me permet de les reproduire ici sans avoir à craindre la monotonie, car si la pensée maîtresse qu'ils proclament tous est unique, leur variété de dessin en fait une série charmante en sa beauté naïve : toutes les femmes de nos vieux héros : châtelaines titrées et fermières, bourgeoises et servantes, n'ont-elles pas alors « travaillé à faire des sacrés-coeurs », à « broder des insignes de la rébellion » ? Ce sont là les propres termes des jugements qui ont condamné, pour ce fait, nombre d'entre elles à mourir.

Et puis, pour ceux qui savent exactement ce que fut, en ses nobles motifs et dans ses péripéties tragiques, la sublime surgie de la petite contrée fidèle contre la grande nation en délire de révolte, ces pauvres « scapulaires » fanés rappellent tant d'héroïque et désintéressée bravoure, tant d'esprit de sacrifice, tant de traditionnelle et chrétienne fidélité à tous les devoirs, qu'on les peut regarder tous, comme d'émotionnants souvenirs, souvent même comme les saintes reliques de vrais martyrs.

INSIGNES DU COMTE DE LUSIGNAN.

En cette croisade volontaire, où plus cordialement qu'en nulle autre, le gentilhomme et le paysan servirent fraternellement le plus haut idéal dans le même dévouement et dans les mêmes souffrances, le plus illustre nom du Poitou pouvait-il demeurer loin de la lutte héroïque ?

Le vieux sang poitevin qui avait, six siècles plus tôt, donné des rois aux trônes de Jérusalem, de Chypre et d'Arménie coulait alors chez nous dans les veines d'un tout jeune enfant, Tite-Marie-Louis, comte de Couhé-Lusignan. Il n'avait pas encore quinze ans sonnés au jour de mars 1794 qui le vît quitter le château maternel de Villemort, non loin de Poitiers, pour courir rejoindre « l'Armée Catholique et Royale » au centre de la Vendée. Et telle y fut sa jeune vaillance et la sûreté de son bon sens militaire que le 10 mai 1795, il était nommé capitaine de cavalerie à l'État-Major Vendéen.

II portait alors sur le plastron de son habit un petit disque de satin blanc avec un Sacré-Coeur surmonté d'une croix brune dont chacun des bouts se fleurit d'un lys rouge. Par une singularité qui surprendre cœur de l'image du comte de Lusignan est mi-partie vert, mi-partie  rouge... Espérance et Sacrifice ? Peut-être. Dans le haut du disque, l'acclamation vendéenne : DIEU ET LE ROI.

Cet insigne vénérable, souvenir d'un héroïque enfant, est aujourd'hui précieusement conservé par son petit-fils, mon très sympathique collègue des Antiquaires de l'Ouest, le comte Hugues de Lusignan.

La vie militaire de Tite de Lusignan ne fut ensuite qu'unesérie d'aventures, fort honorables pour lui, du reste : Fait prisonnier avec d'autres officiers vendéens, le 17 novembre 1795, au Bois-Giraud, en Anjou, il est condamné à mort et cependant relâché, le 8 décembre, en raison de son jeune âge. Aussitôt il passe en Sologne où M. de Phélypeaux, dont il devient l'aide de camp, essayait d'organiser un mouvement contre-révolutionnaire.

Fait de nouveau prisonnier il est incarcéré durement à Orléans, puis à Châteauroux, et trouve encore le moyen de se faire relâcher.

Sitôt libre, le 31 août 1796, il rejoint l'armée vendéenne en Anjou, où d'Autichamp le nomme Major de division, sous ses ordres.

La Révolution s'achève par le Directoire et l'Empire, et sitôt que Louis XVIII revient, le comte de Lusignan le rejoint et s'engage dans sa garde. Lors du retour de Napoléon, il conduit le roi jusqu'à la frontière et court à franc-étrier rejoindre à Saint-Aubin-de-Baubigné, chez La Rochejaquelein, les chefs Vendéens qui organisaient alors la seconde prise d'armes de la Vendée et qui l'accueillirent en lui présentant le brevet d'adjudant général.

Et quand, en 1832, la duchesse de Berry essaie, en faveur de son fils exilé, le  jeune Henri V de soulever la Vendée contre l'usurpateur du trône, Tite de Lusignan est encore là ! et les siens conservent, de ce vain effort, un lot d'insignes du Sacré-Coeur, préparés d'avance en Vendée et que la princesse distribuait elle-même à ses partisans. Ces insignes sont  tous faits d'après un même modèle : sur un rectangle de flanelle blanche, un cœur enflammé en drap rouge porte une croix de même couleur ; au-dessus, le cri de la double fidélité vendéenne : DIEU ET LE ROI.

INSIGNE DU MARQUIS DE RAZILLY

Jean, marquis de Razilly, était issu d'une antique' et noble lignée des frontières de Touraine et de Loudunois, qui commence à Renaud de Razillé, témoin au cartulaire de l'abbaye de Fontevrault, en 1110. Il naquit à Philadelphie, pendant que son père servait à Saint-Domingue, comme officier, aux hussards de Rohan.

Au premier retour de Louis XVIII en France, Jean de Razilly monta, comme aspirant de première classe sur le brick « Le Railleur » ; mais au retour de Napoléon, le marin quitta son navire et vint à Château-Gonthier s'engager dans les rangs des Chouans manceaux qui, de concert avec les Vendéens se soulevaient alors en faveur des Bourbons. Il y fut nommé lieutenant, rallia le pays insurgé, et prit part à tous les mouvements qui s'y déroulèrent jusqu'au retour définitif du roi. Ce fut en cette campagne qu'il porta le scapulaire que me communique la haute et bonne amitié de son petit-fils, M. le comte Odart de Rilly.

C'est un rectangle de flanelle jaune suspendu à un galon d'attache ; en son milieu le Coeur de Jésus en étoffe rouge, porte une blessure noire ; une couronne vert pâle l'entoure, au-dessus de laquelle s'érige une grande croix en chaînette d'argent qui part du Coeur.

Au bas de l'insigne, deux fleurons sont faits de même façon que la croix.

Avec son étoffe fanée, ses dentelures effilochées, l'un de ses coins arraché, le « scapulaire» de Jean de Razilly a l'allure magnifique d'un vieux drapeau qui a fait la guerre.

N'aurait-il point orné, dix-neuf ans plus tôt, la poitrine de cet autre marquis de Razilly, Michel-Robert, oncle de Jean et officier de marine comme lui, qui après s'être engagé au régiment des Émigrés de Condé, passa en Angleterre pour venir aider les Vendéens et fut assez heureux pour échapper au massacre, après le combat de Quiberon. En l'examinant, tout porte à le croire.

INSIGNE DE JEAN L. HOMMEDÉ.

Très simple et très joli ce petit scapulaire qui porte sur son revers, en écriture du temps, cette inscription : Jean L. Hommedé capitaine de paroisse. Sur un fond d'étoffe noire il porte un Cœur de drap rouge surmonté d'une grande croix de même couleur ; le tout est entouré d'une double palme verte.

Ce Sacré-Coeur fut recueilli en Vendée par l'illustre artiste graveur Octave de Rochebrune. Il appartient aujourd'hui à sa fille, Mme la comtesse du Fontenioux et c'est à son fils, le comte Raoul de Rochebrune, l'érudit archéologue et collectionneur, que je dois l'avantage de le reproduire ici.

Les capitaines des paroisses, chefs locaux des paysans vendéens, furent souvent des héros magnifiques dont les gestes égalèrent en sublime noblesse ceux des types les plus achevés de l'ancienne grande chevalerie ; tels Joseph Bonin, de Saint-Amand-sur-Sèvre, qui s'était fait une légendaire et terrible épée d'estoc avec la queue d'une poêle, et qui fut, avec son ami Texier, de Courlay, l'un des plus braves compagnons de la Rochejacquelein et l'un des artisans delà victoire de Boismé ; tel Jacques Vendangeon, dit « Jacques le Sabreur», qui eût la magnanimité d'arrêter les gens de sa paroisse lorsqu'ils voulurent tuer à leur tour ceux qui venaient mettre à mort son père, ses parents, ses amis, parce que ces massacreurs venaient de se constituer prisonniers ; tel le capitaine des Cerqueux-de-Maulévrier, Devaux, qui prit part à cinquante-six batailles, et le père François Suire qui mourut en martyr ; tels maints autres, et surtout Pierre Bibard, le capitaine de la Tessoualle qui fut l'un des plus admirables paysans de la Vendée : Prisonnier depuis neuf jours à Fontenay-le-Comte et brutalisé sans répit pendant ce temps par un geôlier bestial, Bibard, sitôt la ville conquise par les Vendéens, prend sous sa protection son bourreau et lui sauve la vie.

En apprenant, par d'autres prisonniers, ce trait de grandeur d'âme, La Rochejacquelein se jette au cou du paysan, l'embrasse en lui criant devant toute l'armée : « Mon vieux Bibard, je ne voudrais pas, pour un verre de mon sang, que tu te fusses montré moins généreux ». Quelle accolade rituelle valut jamais pour un baron des temps épiques, celle du glorieux marquis vendéen au paysan Bibard ! Je répète que ces laboureurs en armes portaient en eux des âmes de vrais chevaliers ! Après le sacrifice de leur bien et celui de leur vie, très souvent ils surent faire le sacrifice, plus difficile, de leurs sentiments les plus naturels, les plus légitimes. C'est pourquoi fleurissaient parfois sur les lèvres de ces simples des mots que Corneille aurait adorés !

Voilà ce que furent les coeurs des Vendéens couverts par le Coeur de Jésus !

INSIGNE DE PROVENANCE CHOLETAISE.

J'ai reçu d'une vénérable religieuse communication du pauvre et vieux « scapulaire» que voici, et qui provient des environs de Cholet :

Sur un rectangle de bure élimée, à la trame grossière, aux bords festonnés en ondulations, un Coeur de drap rouge a été cousu.

Ce Coeur et la croix qui le surmonte sont faits du même morceau d'étoffe ; du Coeur tombent quatre gouttes faites chacune d'un «point» de laine, deux de laine rouge, deux de laine blanche.

. . . «Voyant qu'il était déjà mort, les soldats ne lui rompirent point les jambes.

Mais l'un d'eux lui ouvrit le côté avec une lance et il en sortit du sang et de l'eau .»

(En l'Évangile de Saint-Jean, chapitre XIX, versets 33 et 34.)

Le sang et l'eau, les gouttes de laine rouge et les gouttes de laine blanche !...

L'Évangile était aux temps anciens le seul livre vraiment familial de nos paysans de l'Ouest, et dans les longues veillées de l'Avent et du Carême, pendant que les hommes tressaient des paniers ou des ruches et que les femmes filaient le chanvre et le lin, une voix de jeune fille lisait les saints récits. Aujourd'hui encore, en nombre de paroisses des cantons de Châtillon-sur-Sèvre, de Moncoutant et de Cerizay, (Deux-Sèvres) — le cœur de l'ancienne Vendée-Militaire — c'est un honneur dont les mères sont fières quand un enfant du grand-catéchisme peut réciter de mémoire, la Passion selon saint Matthieu.

Et voilà comment il se fait qu'une pauvre Vendéenne en cousant sur un bout de grosse étoffe l'image du Coeur de Jésus, put avoir la pensée heureuse d'évoquer non seulement le sang, mais encore l'eau dont parle l'Évangile.

Je ne connais aucun autre exemple de ce fait, ni en peinture, ni en broderie ni en aucun art : les simples ont parfois, dans le domaine de la piété, des intuitions et des idées magnifiques qui échappent aux savants et dont les habiles demeurent étonnés.

INSIGNE ANONYME DE LA

COLLECTION ROCHEBRUNE.

M. le comte Raoul de Rochebrune a bien voulu m'offrir un autre insigne des guerres vendéennes provenant également de la collection du grand artiste, son père.

C'est un « scapulaire » ovale en flanelle blanche, à pourtour dentelé ; le coeur en étoffe rouge est rembourré de façon qu'il ait un relief convexe, il est ceinturé d'une couronne d'épines ; de petites flammes rouges sortent du coeur au pied de la croix qui est de même couleur. Une fine broderie ovale en soie verte entoure le coeur.

Primitivement, l'ovale de flanelle blanche dentelée, seule, était attaché à l'habit par un galon qui demeure à son revers.

Plus tard on plaça au-dessus de ce galon une grande croix de flanelle blanche meublée d'une croix rouge plus petite, faite en molleton, alors que le coeur est en serge rouge, plus vieille.

Donc deux parties distinctes dans cet insigne ; je crois que, porté pendant la première grande guerre, il fut utilisé encore au second soulèvement, et augmenté alors de la grande croix plus récente que la partie ovale, mais ancienne quand même.

SACRÉ-COEUR

DE CATHERINE JOUSSEMET DE LA LONGEAIS

Dans le numéro précité de Regnabit [2],  j'ai déjà donné le dessin qui orne une image de papier authentiquement attribuée à Catherine Joussemet de la Longeais, laquelle fut condamnée à mort, à Nantes, pour avoir été trouvée munie de plus de deux cents dessins du Sacré-Coeur, faits par elle et qu'elle distribuait aux combattants de l'Armée Vendéenne.

Aujourd'hui Mme Pervinquière, de la Roche-sur-Yon, (petite-nièce de Catherine Joussemet me transmet une autre image, également dessinée et peinte par la pieuse victime, et qui est conservée avec vénération par Mme de La Borde, en son château de Boisniard, près Chambretaud (Vendée).

Au milieu de l'image, le Coeur de Jésus blessé, peint en rouge pâle, est surmonté d'une gerbe de flammes qu'une croix, rouge aussi, domine. Le coeur occupe le centre d'une large couronne d'épines.

Ce dessin, entièrement fait et coloré à la main, est placé au milieu d'un rectangle que forment quatre traits orange.

Autour de leur bord extérieur se déroule, en écriture cursive, l'inscription suivante : O Sacré-Coeur de Jésus, Coeur de mon doux Sauveur, donnez au mien pour vous une pareille ardeur.

Derrière l'image une autre inscription nous dit que Catherine Joussemet, de la Roche-sur-Yon, a été fusillée à Nantes, en janvier 1794, pour avoir suivi l'Armée Vendéenne jusqu'à Savenay, et avoir distribué des emblèmes religieux ! Ainsi l'image du château de Boisniard confirme la note de B. Fillon, déjà publiée dans Regnabit et relative à l'autre image, celle de la collection Parenteau. L'une et l'autre affirment que Catherine Joussemet de la Longeais, ancienne religieuse de la Congrégation des Filles de Notre-Dame, a été condamnée à mort et fusillée pour avoir fait et répandu parmi les Vendéens des images du Coeur de Jésus.

Sa condamnation est donc des mieux caractérisées parmi celles que motivèrent le port et la propagation des images et insignes du Sacré-Coeur pendant les guerres contre-révolutionnaires de l'Ouest.

L. CHARBONNEAU-LASSAY.

Loudun (Vienne)

 

[1] Rappelons qu'on désigne en histoire sous le nom de Vendée-Militaire toutes les parties du Poitou, de l'Anjou et du Nantais qui se coalisèrent contre la Révolution pour la défense armée des droits légitimes de l'Église et du Roi de France. [2] Avril 1922, page 459.

Voir les commentaires

Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #SYMBOLISME CHRETIEN

L'ICONOGRAPHIE EMBLEMATIQUE DE JESUS-CHRIST.

LA MAIN

Nous avons vu précédemment[1] comment l'emblématique médiévale de l'Occident, après celle des Grecs de Byzance, adopta, pour représenter le Seigneur Jésus-Christ sous l'aspect du corps humain, le thème du Tétramorphe des visions d'Ezechiel, avec, parfois, des détails tirés des tableaux merveilleux de l’Apocalypse de saint Jean.

Cet art qui reflète la mystique des temps anciens, prit aussi, pour symboliser le Rédempteur, plusieurs des parties de ce même corps humain, figurées séparément des autres.

En premier lieu, ce fut la main qui fut ainsi représentée.

Cette élection n'était point une étrange innovation, car la main ouverte a été, quasi sur tous les points de la terre, l'un des plus anciens emblèmes religieux.

LA MAIN EMBLÉMATIQUE DANS LES ANCIENS PAGANISMES.

Assez inconsidérément, me dit-on, d'aucuns ont demandé pourquoi, quand il s'agit seulement ici d'étudier les emblèmes qui ont figuré la personne de Jésus dans les arts chrétiens, je m'attarde d'abord à rechercher les sens dont les anciens paganismes ont doté, au cours des âges antérieurs, les diverses représentations de ces mêmes emblèmes ?

C'est que j'estime, et d'autres avec moi, que les emblèmes religieux ont été des facteurs choisis de Dieu pour maintenir et idéographier, au milieu des peuples égarés, des vérités nécessaires et des pensées substantielles ; que les emblèmes ont eu leur place et leur rôle, chez ces nations, dans la préparation providentielle du monde entier à la venue du Messie ; et qu'il est hautement instructif de voir comment ils ont été chargés, par l'âme antique en quête de vérité, de tout ce qu'elle concevait de bon, de juste, de grand et de confiant à l'égard d'une Divinité qu'elle ne devinait qu'à travers des ombres épaisses ; de voir enfin comment, au moment de l'établissement du Christianisme, ces emblèmes, venaient des cultes les plus divers, et chargés souvent d'un sens unique ou de significations analogues, étaient arrivés, pour ainsi dire, à leur maturité, remplis, ainsi que de bons fruits le sont de sucs nutritifs, de tout ce que l'être humain avait pensé de meilleur, en sorte que, pour nombre d'entre eux, l'Église n'eût qu'à les prendre pour les appliquer, en manière d'hommage ou de prière, au Christ Jésus.

L'emblème de la Main est un de ceux qui, depuis les origines, ont traversé les millénaires en gardant partout son ensemble de significations et sa vogue. Partout, quand la main fut l'emblème de la Divinité, elle signifia souveraineté suprême et vertu créatrice, force divine et irrésistible, pouvoir de commandement, de justice et de direction puissance de protection, d'assistance et d'inépuisable munificence. Partout, quand elle interpréta l'âme de l'homme, en l'accomplissement de ses obligations religieuses, elle fit les gestes pieux d'adoration, de vénération, d acclamation, d'invocation, c'est-à-dire satisfit aux devoirs de l'hommage et de la prière.

Jetons les yeux sur les plus lointains débuts de l'humanité dans nos pays d'Occident : Dès la base des temps quaternaires, alors que l'homme vivait en compagnie de la fausse effrayante des espèces d'animaux disparues de notre sol et, comme ces bêtes, habitait des cavernes ou d'obscurs repaires, déjà, sur les parois rocheuses de ces retraites souterraines, dans les grottes de la Font-de-Gaume et de Cabreret, par exemple, la Main étendue s'érige, montrant sa paume, telle que nous la voyons porter encore en amulette aujourd'hui.

Or, ces grottes où, d'ordinaire, on ne pénètre que par d'étroits et longs couloirs qu'il faut suivre en rampant, ces grottes étaient le plus souvent des temples ! C'est ainsi qu'en 1912, au Tuc d'Andoubert, dans l'Ariège, M. le comte Bégouen découvrit, au bout d'une galerie d'un accès quasi impossible, et à 700 mètres de l'entrée, la salle sacrée où les sauvages préhistoriques de l'époque Aurignacienne venaient adorer, les deux bisons d'argile qu'ils avaient modelés et dressés pour servir leur obscure conception de la Divinité, en demandant à celle-ci de leur être favorable[2].

Main emblématique de la grotte de Font de Gaume Cf. Th. Ménage. Les Religions de la Préhistoire, p. 179.

Laissons couler les millénaires... Voici que le sauvage d'Occident a perfectionné, si l'on peut dire, son outillage et amélioré ses conditions d'existence. Il ignore encore l'usage des métaux et bien rares sont les témoignages venus jusqu'à nous de ce que son âme pensait. Pourtant, deux petites briques ont été mises à jour le 1er mars de cette année 1926, par M. Fladin, près Ferrières-sur-Sichon (Allier), dans un terrain où le docteur Morlet, de Vichy, releva les preuves d'une importante station néolithique; or, sur chacune de ces briques se voit une main, semblable à celles des grottes préhistoriques du Périgord et de l'Espagne[3].

Regardons maintenant vers l'Orient. Dans cette ancienne Égypte que la soif de la vérité mal connue d'elle, semble avoir fait penser plus que tous les autres peuples païens, nous voyons aussi la Main vénérée et utilisée religieusement. Image d'Ammon en tant que Dieu bon, la main distributrice de ses faveurs terminait chacun des rayons qui tombaient du disque solaire[4] ; et nous la voyons ainsi sur les murs des temples et des hypogées où l'art est si pur.

Mains de ta grotte des Cabrerets {Lot)— peintures préhistoriques sur roche.

Main sur brique néolithique de Glozel près de Ferrières-sur-Sichon, d'après un croquis de M. le Comte Fr. de Rilly. 

Par ailleurs, les scènes religieuses figurées sur les monuments égyptiens des plus belles époques, par exemple celles pratiquées pour la naissance des Pharaons, au cours desquelles de très nombreux opérants accomplissaient ensemble des passes magnétiques, nous persuadent au mieux de l'importance des gestes rituels de la main, importance si grande aussi dans les cérémonies des liturgies chrétiennes[5].

Monument d'Ejlatoun, région d'Iconim.

Dans la vie ordinaire du peuple, on la portait sur soi, cette Main divine, gravée sur une pierre fine que traversait une cordelette à laquelle on faisait un noeud soir et matin jusqu'à ce qu'elle eut sept noeuds ; et sur elle on récitait des prières dont la vertu obtenait, disait-on, douze heures durant, la protection divine pour celui qui la portait : D'autre fois cette Main était taillée en ronde bosse dans une cornaline[6].

Chez certains peuples orientaux, comme chez les Égyptiens, la pose d'adoration que les arts d'alors nous font connaître comportait l'agenouillement et l'élévation au niveau de la tête des deux mains ouvertes[7]. C'est la position donnée à l'être humain suppliant dans les petites statuettes votives d'Asie- Mineure, ainsi que dans les figurations des personnages, debout devant le disque solaire, sur la grande roche sculptée d'Eflatoun, en Lycaonie.

Ce sera plus tard celle des errants chrétiens dans les temps primitifs de notre culte, et c'est encore celle du célébrant pendant une grande partie du sacrifice de la Messe.

En pleine Asie, dès l'origine du culte boudhique la main fut l'image symbolique du dieu Siva, soit que, main droite, elle tienne la hache ou le tambourin, ou que, Main gauche, elle supporte l'antilope emblématique ou la corde repliée[8].

En Grèce antique, l'assistance divine, dans les cultes de toutes les divinités à qui l'on demandait le don de la santé, comme Asclépios et Hygie, fut figurée par la Main divine ; et il en fut de même relativement aux divinités qui présidaient aux oeuvres de la gestation et de la naissance de l'homme, comme Arthémis Eilithye et Héra. L'étude du culte de Sabazios, en Phrygie, révèle qu'on lui offrait de nombreuses mains votives justement regardées comme l'image emblématique de celle de ce Dieu.

Avec une signification analogue, la main apparaît à Cartilage sur les stèles que caractérise le triangle mystérieux de la déesse Tanit[9].

Chez les Gaulois, elle marquait les monnaies de plusieurs tribus, par exemple les statères d'or des Santons et des Pictons.

Stèle punique (Carthage) à la Bibliothèque Nationale de Paris. 

Et M. Gaidoz rapproche la Main divine chrétienne des mains qui se voient, dit-il, sur certaines rouelles gauloises[10]. A Rome même elle était frappée sur les monnaies dites « quadrans », et paraissait, en des conditions particulières, crut-on tardivement[11], sur quelques insignes militaires.

Il serait facile d'amplifier de beaucoup cette documentation pré-chrétienne, mais ce rapide coup d'oeil sur l'ancien monde suffit, me semble-t-il, pour montrer comment l'un des tout premiers emblèmes religieux du monde a traversé, en nombre de nous inconnu, les millénaires après les millénaires sans changer beaucoup d'aspect ni de signification[12], pour arriver, à l'heure prévue d'En-Haut, à servir directement le Dieu véritable et son Christ.

Statère d'or des Gaulois du Poitou, IIe -I S. av. J.-C. Collection Charbonneau-Lassay.

 

[1] Regnabit, juillet-août 1926, p. 114-125. [2] Cf. Comte Bégouen. Les statues d'argile de la caverne du Tuc d'Andoubert (Ariège)- In l'Anthropologie. T. XXIII, an. 1912. [3] Cf. AEsculape juillet, 1926. [4] Tombeau d'El-Armana. Cf. E. Amélineau. Hist. de la sépulture et des funérailles dans l'Ancienne Egypte. In Annales du Mus. Guimet. An. 1896, T. II, p. 650 et pl. C.II. [5] Cf. Alex. Moret , Rois et dieux d'Egypte, p. 23. fig. 3. [6] Cf. Ph. Virey, La religion de l'Ancienne Egypte p. 223-229. [7] Papyrus du Caire. Cf. Alex. Moret, Mystères Egyptiens, IV. p. 200. Pl, VII, 2. [8] Cf. Q. Jouveau-Dubreuil Archéologie du Sud de l'Inde, T. II, (iconogr.) p. 20, fig. 3. [9] Cf. Perrot et Chipiez, Hist. de l’Art dans l'Antiquité, p. 325, fig. 168. [10] Cf. Gaidoz. Le Dieu Gaulois du Soleil et le symbolisme de la Roue. [11] Cf. entre autres, Ovide, Fastes, III, 115-118. [12] Un auteur, M. J. Baissac, (Les origines de la Religion 1899) a cru pourtant qu'aux sens indiqués au début de ces lignes s'en était ajouté un autre : dans son ouvrage, qui n'aboutit du-reste à aucune conclusion nette, il prétend que le signe de la main ouverte ou légèrement repliée des temps anciens se rapportait au symbolisme de la fécondité humaine, ce qui paraît fort contestable. Au demeurant cette signification n'aurait point détourné de lui nos premiers symbolistes chrétiens, mais j'avoue que l'interprétation de M. Baissac ne me parait pas fondée. Il ne faut pas — non plus qu'aucun rapprochement soit fait entre la Main religieuse et sacrée qui nous occupe et les petites mains obscènes, de métal ou de pierre fine, que les débauchés des derniers temps des paganismes grec et romain ont mis en vogue. Ces dernières ne relèvent que de l'iconographie pornographique.

LA MAIN DANS L'EMBLÉMATIQUE CHRÉTIENNE.

Ainsi donc, au moment de sa naissance, l'emblématique chrétienne trouva partout le signe de la Main révéré des peuples pour des raisons que l'enseignement doctrinal pouvait très opportunément accueillir. La Main devint donc, très vite, l'un des emblèmes affectés particulièrement au Père tout-puissant et tout bon, et au Christ, sauveur des hommes et chef de l'Église.

Insigne de puissance créatrice, la Main fut donc consacrée à symboliser Celui dont saint Jean nous dit « que tout a été fait par Lui, que rien n'a été fait sans Lui », et que « le monde est son ouvrage[1] » ; insigne d'éternelle royauté, de force, de commandement, de domination, la main ouverte convenait au « Saint d'Israël » à qui Moïse fait dire par avance : « Je lève ma main vers mon ciel et je jure par mon éternité[2] »,  à Celui qu'en son Office du ive dimanche de l’Avent, l'Église, après Isaïe, acclame comme le Dieu fort, le Dominateur, le Prince pacifique ; insigne de bénédiction, de secourable assistance, de munificence et de tous dons parfaits, la Main bénissante convenait pour évoquer, Celui à qui l’Église adresse la parole de David : « Tu ouvres ta main, Seigneur, et tu rassasies de tes biens tout ce qui respire[3] » ; insigne de justice, la Main étendue convenait à Celui qui doit un jour juger la terre.

D'après saint Augustin et les Pères de l'Église ce fut la main gauche que l'emblématique des premiers siècles consacra surtout comme qu'emblème de la justice du Christ-Roi, lors que la droite fut l'image de sa miséricorde, de sa bonté, de sa générosité.[4]

En règle générale, quand elle symbolise Jésus-Christ et non le Père, la Main est posée sur une croix, placée entre l'Alpha et l'Oméga, ou porte un nimbe cruciforme, ou bien domine des scènes ou figure en des places qui ne prêtent pas à équivoque.

A cette règle qui n'aurait jamais dû être enfreinte, il n'y eut du reste, qu'assez peu d'exceptions. Ce fut à cette Main divinement secourable que Constantin fit appel quand, après sa conversion, il ordonna la frappe de nouvelles monnaies. Comme sur celles qu'il avait précédemment émises il y fut représenté sur un char que quatre chevaux emportent vers le ciel, seulement, sur les plus récentes, il lève la main vers une autre Main tendue qui, du haut des cieux, s'abaisse vers lui, et qui ne peut être que celle du

Christ dont il venait de reconnaître la Divinité.[5]

Vers la même époque, ou peu après, la Main fut sculptée sur la couronne triomphale de lauriers qui encadre le monogramme du Seigneur dans la riche décorationd'un  sarcophage de Bordeaux[6]. (1) Au Ve siècle, les artistes de Ravenne la posèrent sur la croix elle-même, à la place du Crucifié, entre les sigles glorificateurs Sol et Luna.

 

La Main sur la Croix au Ve s. Ravenne, (Musée National) Cf. L. Bréhier — L'Art Chrétien, p. 82, fig. 23.

Sur notre sol, aussi, la Main du Christ fut représentée comme un emblème de sa protection désirée, demandée et obtenue pour les fidèles et pour le royaume des Francs : le prologue tout entier de la Loi salique est un reflet de cette croyance en la protection du Sauveur sur le royaume de Clovis : « Vive le Christ, qui aime les Francs », disent les premiers mots.

Les plus beaux exemples figurés de ce recours et de cette confiance nous sont donnés par l'art des enlumineurs carolingiens.

Dans tous les livres du roi Charles le Chauve que possède notre Bibliothèque Nationale, comme sur l'un au moins de ceux que nous avons de Charlemagne, son grand-père[7], nous voyons la main protectrice sortir d'un nuage au-dessus de la tête du Roi, et d'elle s'échappe des rayons de grâces qui sur son front descendent[8].

Les enluminures du célèbre « Sacramentaire » de Drogon, fils de Charlemagne, abbé de Luxeuil, puis évêque de Metz (826-855), nous montre la Main symbolique au-dessus du pontife qui célèbre la Messe ; au-dessus, aussi, du martyre de saint Étienne[9].

Cette dernière scène suffirait à nous convaincre que c'est bien la main du Fils, à qui le martyr vient de rendre témoignage, et non celle du Père omnipotent ; car, en d'autres images, c'est le Christ Lui-même qui apparaît au diacre qui meurt pour Lui en disant à ses bourreaux : «Je vois le ciel ouvert, et Jésus, le Fils de l'homme debout à la droite de Dieu.[10] »

Avant de franchir le seuil du second millénaire, jetons un coup d'oeil sur un livre précieux de l'ancienne abbaye de saint Gall.

Le reclus Hartker, en costume monastique du Xe siècle, s'y trouve à genoux, offrant son livre au saint Patron de l'abbaye ; au-dessus d'eux une main droite, apposée sur une croix, fait le geste de bénédiction.

La Main bénissante du Christ sur l'Antiphonaire de St Gall, Xe siècle.

Et pour clore cette revue de nos dix premiers siècles chrétiens, voici la main du Seigneur faisant l'un des gestes les plus émouvants de l'ancienne iconographie chrétienne, le geste sensible de la bonté, le geste du Coeur.

C'est un sarcophage du IVe siècle ou du Ve qui nous la montre ainsi[11] (1) : main du Christ, du Bon-Pasteur, elle s'abaisse du ciel et caresse affectueusement la tête de la brebis, dont le regard et l'attitude disent tout l'élan reconnaissant de la brebis fidèle, ou, qui sait ? plutôt, peut-être, de la brebis égarée, revenue des ronces du sentier périlleux ; de la pauvre brebis coupable dont le retour occasionne, dans le paradis du pasteur compatissant, plus de joie que la fidélité des autres[12].

La main caressante sur un sarcophage du IVe ou du Ve s.

Pendant toute cette seconde partie du Moyen-Age qui commence à l'avènement des Capétiens pour se terminer avec les Valois directs, à la fin du XVe siècle, la Main garde,  dans la symbolique figurative du Seigneur Jésus-Christ, la même faveur qu'elle avait auparavant.

Elle fut très fréquemment représentée sur les constructions monastiques de l'époque romane, soit à l'extérieur, comme on le voit à l'abbaye de Sainte-Marie-aux-Dames, à Saintes, où elle apparaît sur l'archivolte du grand portail de l'église, dans un nimbe en ovale tenu par deux anges que domine l'Agneau mystique, soit encore aux clefs de voûte des sanctuaires ou des salles conventuelles, comme à l'abbaye poitevine de La Reau, où elle triomphe dans un nimbe cruciforme au milieu d'une ornementation magnifique.

Aux siècles suivants, nous la trouvons partout.

Quand elle n'est pas placée sur la croix ou sur le nimbe cruciforme elle montre la blessure du clou qui, sur la croix, la transperça, et des rayons ou des flots s'échappent souvent de chacun de ses doigts ; ainsi nous la voyons sur un célèbre tryptique de Notre-Dame de Chartres [13] : c'est la main au service du coeur, et qui sert de canal à ses bontés.

La Main bénissante sur clef de voûte de l’Abbaye de La Reau, en Poitou.

La Main du Christ sur tryptique de Notre-Dame de Chartres, XIIIe siècle. 

Il serait bien facile de citer ici un nombre très considérable de documents sur l'emploi de la Main du Sauveur durant le Moyen-Age on l'y voit partout, sur les enluminures, les émaux, les ivoires, les broderies d'église, les pièces d'orfèvrerie religieuse et notamment sur les patènes des calices, sur la sculpture monumentale, etc. etc. Je reproduis seulement, comme document de la fin du Moyen-Age, la Main du Sauveur sculptée au XVe siècle, dans le cadre de la couronne d'épines, au-dessus de l'autel de Notre-Dame, en l'ancienne chapelle conventuelle du prieuré des Carmes du Martray à Loudun ; n'est-elle pas là l'emblème de la ratification par Jésus-Christ lui-même des gestes par lesquels, en son nom, le prêtre bénit et absout?

La Main du Christ – Chapelle de l’Église du Martray, à Loudun (Vienne)— XVe siècle.

LA MAIN DU CHRIST SUR LES GANTS PONTIFICAUX ET SUR LES « MAINS DE JUSTICE » DES SOUVERAINS.

Au Moyen-Age, les gants des prélats, ceux qui leur servaient au cours des cérémonies pontificales, portaient, sur le dessus de la main, une broderie, ou plus généralement une plaque orbiculaire d'or, de vermeil ou d'argent, ornée d'un sujet emblématique qui, souvent, fut l'image de la Main du Christ, faisant le geste de bénédiction.

J'en donne ici comme exemple la plaque d'un gant liturgique de la cathédrale de Cahors ; c'est un objet XIIe ou XIIIe siècle[14],

Plaque de gants pontificaux Cathédr. — de Cahors—XIIIe siècle.

Il est bien évident que le symbolisme de cette plaque veut mettre en immédiate relation d'idée, j'allais dire en contact, la Main bénissante du Christ, auteur de tous les dons qui nous viennent du ciel, et celle du pontife, et que ce symbolisme veut affirmer que la main du p é at n'est que l'agent terrestre de transmission des bénédictions et des sentences du Sauveur.

Emblème de puissance, d'autorité et de justice souveraines durant les temps anciens, la Main étendue convenait au mieux en tant qu'insigne cérémonial de la majesté royale ; aussi, dès le XIIIe siècle, était-elle acceptée à ce titre par les souverains avec la couronne, le glaive et le sceptre.

Mais quel sens précis et spécifiquement chrétien s'attachait à cette Main emblématique ? Était-elle l'image hiératique ou héraldique de celle de Dieu le Père, de celle du Christ, de celle du Roi en tant qu'élu de Dieu ? Ou bien était-elle un simple idéogramme, l'emblème impersonnel de la mission royale providentiellement autorisée ?

Le plus ancien exemple que je connaisse de cette main souveraine figure sur une fibule bizantine en bronze représentant Rome sous l'image d'un empereur romain du Bas-Empire, asis sur un trône ; dans la main droite de ce personnage, une Victoire; dans sa main gauche un2 haute verge qui se termine par la Main souveraine ; or, celte Main, comme celle que j'ai citées plus haut, et d'où descendent des rayons ou des flots, de grâces, cette Main porte le trou du clou de la crucifixion[15].

Il semble donc bien que ce soit avec cette acception que nos rois Capétiens l'ont portée quand ils siégeaient « en majesté ». Léon de Laborde nous dit qu'elles étaient considérées au Moyen-Age comme représentant « l'intervention de la Divinité dans les actions du Fils de Dieu, et dans celles de ses créatures d'élite[16]». Ce qui revient à dire, si je comprends bien, que la main du Roi recevait de celle du Fils de Dieu bénédiction, pour voir et délégation pour accomplir sur terre, en son lieu et place, les actes providentiels de la Divinité. Et cela s'accorde avec l'esprit premier de notre monarchie française qui se reconnaissait mission de faire, dans le royaume et au-delà, « les gestes de Dieu» ; gesta Dei per Francos disaient les peuples chrétiens de ce temps-là.

Cette interprétation, qui me semble juste, n'explique cependant pas le nom que l'on donna pendant longtemps durant le XIVe siècle, par exemple, a cette sorte de second sceptre royal : on l'appelait baston à seigner, ce qui signifiait alors « bâton à bénir », à faire le signe de bénédiction.

La relation des funérailles du roi Charles VI, (1422), en parle ainsi : « En l'une de ses mains (le Roi tenoit un ceptre, et en l'autre main une verge, comme celle qui fut envoyée du ciel, car au bout avoit en semblance une main qui seigne ou bénit...le tout en façon d'argent doré ». — Cette désignation de « bâton à seigner » se retrouve sur de nombreux documents pour désigner  ce qu'on appela plus tard la « Verge de Justice » ou la « Main de Justice. » . M. Enlart en parle ainsi : « Lorsque le roi rend la justice, il tient un bâton terminé par une petite main bénissante, c'est la main de justice. Elle représente la main divine qui investit le monarque de son autorité. Ces mains étaient d'ivoire ou d'orfèvrerie et s'appelaient baston à seigner[17] ».

Bâtons à bénir... d'aucuns ont pensé que les Rois faisaient, avec cette verge d'or et d'ivoire, le geste de bénédiction de par la vertu de leur sacre ; mais cette consécration qui les revêtait, au nom de Dieu, d'une délégation, reconnue canoniquement par l'Église, au commandement et aux prérogatives souveraines, en même temps qu'elle leur en imposait les devoirs, ne leur donnait cependant pas qualité pour tracer sur les peuples le signe symbolique et liturgique de la bénédiction divine, car c'est un privilège réservé au sacerdoce ecclésiastique et que ne partage point le sacerdoce royal. Le plus vraisemblable est donc de regarder l'emblème de la « Main de Justice », comme celle du Christ qui, par sa main, bénissait le Roi et lui donnait mandat de régir et de juger, en son nom et selon sa loi, le peuple à lui confié ; et c'est en cet esprit que saint Louis parlait quand il disait n'être que le « Sergent du Christ ».

Main de Justice des Rois de France. — Musée du Louvre, XIIe s.

Que conclure de toute cette archéologie sinon qu'elle révèle, depuis l'enfance de notre race, une foi très vive de la réalité du gouvernement de la Divinité sur le monde, de son action sur chaque être venant en ce monde, et une confiance vraie en sa paternelle bonté. Et puis, quand, après l'avènement du Sauveur et l'établissement de son Église, elle nous montre l'art chrétien transposant au Christ, avec tous ses sens, le vieil emblème que les peuples de l'Ancien-Monde avaient vénéré, elle nous le présente surtout comme versant, à flots parfois, sur les martyrs qui souffrent, sur les saints qui prient, sur les rois qui siègent, sur les fidèles qui s'agenouillent dans les sanctuaires, ses grâces de bénédiction, d'assistance, de soutien, de réconfort, de consolation, tous les meilleurs dons de sa bonté, de son amour, c'est-à-dire de son Coeur.

L. CHARBONNEAU-LASSAY.

Loudun (Vienne).

 

[1] St Jean. Evangile I, 3 et 10. [2] Livre des Nombres XXXII, 40. [3] Livre des Psaumes, CXLV, 16.[4] Cf. D. de L, in Bull de saint François Xavier, de Paris, mars-avril. 1916, p. 13. [5] Cf. Cohen, Médailles impériales VII, p. 318, n°760— Eusèbe, Vie de Constantin IV, 73.—Maurice, Mem Soc Antiqu. de France. 1904, p._29 [6] Dom H. Leclercq, Manuel d'Archéologie Chrétienne, T. II, p. 307.[7] Cf. L. de Laborde Glossaire français du Moyen-Age, p. 160.[8] Bibliothèque nationale. Mss. lat I fol. 425. id. 1152. fol. 3. —Cf. C. Cahier. Nouveaux mélanges archéologiques, 1874, T. I, pl. VI.[9] Bibl. Nationale. Mss. lat. N°9, 428. [10] Actes des Apôtres, VII, 55-56[11] Grimouard de Saint-Laurent : Guide de l'Art chrétien T. I. p. 333, fig. 19 : et Manuel de l'Art Chrétien, p. 81. fig. 15.[12] Cf. St  Matthieu. Evang. XVII, 12-14.[13] Cf. Mgr Barbier de Montault, Le Trésor de Chervis-en-Angoumois, p. 116, et Traité d’iconogra. Chrétienne. T. II, p. 184, pl. XXIX. [14] D'après Cloquet, Eléments d'Iconographie chrétienne, p. 25.[15] Cf. Dom H. Leclercq. Dictionnaire de l’Archéologie Chrétienne et de liturgie. T. V, col. 1579. [16] L. de Laborde, Glosaire français du Moyen-Age. p. 160. [17] Eulart, Manuel d'Archéologie française, T. III, p. 393. — Cf. La Vie et  Arts liturgiques 1918 p. 434.

 

Voir les commentaires

Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #SYMBOLISME CHRETIEN

L'ICONOGRAPHIE EMBLÉMATIQUE

DE JÉSUS-CHRIST

Le Lion.

À Saint Bernard de Clairvaux.

Le Roi. Voici le Roi ; le premier de ces quatre rois que l'Eternel fit paraître aux yeux éblouis d'Ezéchiel sur les bords du Chobar[1], et que saint Jean reconnut en son éblouissante vision de Patmos, tout couverts d'yeux partout, et qui chantaient devant le trône de l'Agneau en agitant leurs ailes de feu : le Lion, roi des fauves ; le Taureau, roi des troupeaux ; l'Aigle, roi des airs, et l'Homme, roi du monde.

Mais ce lion-là, si roi qu'il fut, n'était pourtant qu'un serviteur ; c'est pourquoi, de concert avec l'Homme, l'Aigle et le Taureau, il acclamait Celui qui fut, Celui qui est, Celui Qui sera éternellement l'avenir, le Roi suprême des rois, tout à la fois Lion et Agneau, que Jean vit monter sur le trône de Dieu pour ouvrir le Livre sept fois scellé[2].

I—LE LION DANS LES ANCIENS PAGANISMES.

Autour de cette religion d'Israël sur laquelle planaient les voix formidables et les reflets des visions troublantes des Prophètes, bien des siècles avant que Jean eut reposé son front sur le Coeur du Messie et que l'Esprit fut en lui descendu, les paganismes d'Europe, d'Afrique et d'Asie avaient adopté l'image du lion pour figurer, comme ils se les imaginaient, les divers attributs de la Divinité.

Chez les Egyptiens, la déesse Sekhet portait noblement une tête léonine, et chez les Grecs quatre lions enrênés enlevaient dans un impressionnant galop, ou tiraient majestueusement au pas le char de Cybèle, la Mère des Dieux, la « Bonne Déesse », image illusoire, mais image quand même, de la bonté divine qui donne à l'homme tous les biens que produit la terre.

En Perse, le Lion était l'un des animaux sacrés du culte de Mithra. Les fêtes de ce dieu s'appelaient « Léontiques », et, souvent, sur les sculptures qui nous montrent Mithra sacrifiant le taureau, le Lion et le Serpent sont couchés sous l'animal immolé. Les initiés du IVe Ordre, dans les mystères mithriaques, se nommaient « lions » et «lionnes», et Mithra lui-même, «le Soleil Invincible», parait avoir été parfois personnifié par un dieu léontocéphale, c'est-à-dire qui portait une tête de lion sur un corps humain.

Ce fut sans doute le culte mithriaque, très en faveur dans les légions romaines d'Orient, qui fit adopter par grand nombre d'entre elles l'image du lion comme insigne militaire : la Ive légion, Flavia; la VIIe, Claudia ; la IXe, Augusta ; la XIIIe, Gemina ; la XVIe, Flavia ; la XXIe, Gemina, portaient le Lion comme marque distinctive[3].

Par ailleurs, le Lion prête ses griffes au Sphinx et son corps au Griffon, donnant à ces mythes, en même temps qu'une part de sa nature, une part aussi des qualités qui s'attachaient à lui, royauté, puissance, vigilance, courage et justice.

Royauté et puissance ; et ce fut sans doute pourquoi, sur leurs monnaies, Alexandre le Grand, et après lui Maximilien-Hercule, Probus, Gallien et autres souverains se casquèrent de la peau de la tête du lion[4].

Force et courage ; ce qui explique, en plus de l'influence mithriaque, son adoption comme insigne par les légions de Rome.

Justice ; car les Anciens disaient que le lion n'attaque sa proie que s'il est poussé par l'impérieux besoin de nourriture, et que, même en ce cas, il ne se jette jamais sur l'adversaire tombé à terre avant le combat. On racontait aussi que le lion savait se montrer reconnaissant d'un bienfait reçu, au point que les humains pouvaient recevoir de lui d'utiles leçons de juste gratitude.

Notre Moyen-Age conserva à la figure du lion le sens d'emblème de l'idée de justice ; souvent il sculpta son image au seuil des églises, et là, sous le regard de Dieu, dont on pouvait voir l'autel par la porte ouverte, les jugements étaient rendus, selon la formule alors en usage : inter leones et coram populo, entre les lions et devant le peuple assemblé[5]. C'était le tribunal sous la grande lumière du plein ciel que saint Louis, au siècle suivant, transportera, durant les chaleurs de l'été, sous son chêne de Vincennes.

Disons pourtant que malgré toutes les anciennes fictions qui faisaient au lion un piédestal de suffisant relief, sa fortune, dans la symbolique du Christ, fut moins brillante que celles, par exemple, du Poisson, de l'Agneau., du Pélican, de l'Ibis," de l'Aigle, pour ne parler que des animaux emblématiques. Ajoutons que la numismatique ancienne, reflet fidèle des paganismes d'alors, le montre aussi moins souvent sur les monnaies des souverains et des villes, que le Cerf, le Taureau, le Cheval, le Bélier, le Poisson, l'Aigle et l'oiseau qui sont aussi devenus, plus tard, des emblèmes de Jésus-Christ dans l'art et la littérature sacrés.

II —LE LION, EMBLÈME DE LA RÉSURRECTION ET

DU CHRIST RESSUSCITÉ.

Dans son excellent ouvrage sur « L'art religieux au XIIIe siècle, en France[6],» Emile Mâle, expliquant la présence du Lion emblématique sur un vitrail de Bourges qui le  montre près du tombeau de Jésus ressuscité, rapporte aussi la tradition en vertu de laquelle le Lion est devenu dans l'art chrétien, un emblème de Jésus-Christ en tant qu'Homme-Dieu ressuscité, et aussi en tant qu'auteur et principe de notre future résurrection : « Tont le monde, dit Mâle, admettait au Moyen-âge que la lionne mettait bas des petits qui semblaient morts-nés. Pendant trois jours les lionceaux ne donnaient aucun signe de vie, mais le troisième jour le lion revenait et les animait de son souffle. »

Les auteurs des Bestiaires du Moyen-âge ont pris sans doute cette fiction dans Aristote et dans Pline l'Ancien, bien que Plutarque, mieux informé des choses et des êtres de l'Orient, ait écrit que les lionceaux viennent au monde, au contraire, les yeux grands ouverts ; et que c'est la raison pour laquelle le lion, en certains peuples de son temps, était consacré au Soleil[7]; ce qui explique sa présence près de Mithra, le Sol ïnvictus.

Cuvier et les naturalistes modernes confirment l'opinion de Plutarque, mais c'est un fait que les auteurs et les artistes du Moyen âge ont travaillé d'après l'opinion contraire en «'appuyant sur l'autorité, très mince en cela, d'Origène [8] et du Physiologus.

Dans ce monde tout idéaliste qui cherchait à monumenter toute vérité par des symboles, la faveur de la fiction des lionceaux mort-nés et vivifiés le troisième jour par leur père fut grande ; elle eut la faveur de St Epiphane, de St Anselme, de St Yves de Chartres, de St Brunon d'Asti, de St. Isidore, d'Adamantius et de tous les physiologues[9]. « La mort apparente du (petit) lion représentait le séjour de Jésus-Christ dans le tombeau, et sa naissance était comme une image de la résurrection.[10] »

L'image était même double, car on pouvait y voir aussi le Christ qui, ayant souffert, est devenu « le premier de la résurrection des morts[11] » et qui est, selon saint Paul le principe, le gage et l'auteur de notre résurrection. Ainsi le Christ ressuscitera donc lui-même ses enfants.

Ecoutons Guillaume de Normandie qui écrivait son Bestiaire Le Lion ranimant le lionceau, détail d'un vitrai) de la Cathédrale du Mans. (XIIIe siècle.)

Divin, au début du XIIIe siècle [12] et que je crois pouvoir traduire ainsi que suit :...

Quant la jemele foone

Le foon thiet a terre mort ;

De vivre n'aura ia confort,

lusque li père, au tier zior

Le soufle et lèche par amor ;

En tel manière le respire,

Ne porreit aveir autre mire.

Autresi fu de Ihesu-Crist :

L'umanitè que por nos prist,

Que por l'amor de nos vesli,

Paine et travail por nos senti ;

Sa deité ne senti rien

Issi créez ; i ferez bien.

Quand Deix fu mis el monument,

Treis iorz i fu tant salement

Et au tierz ior le respira

Li père, qui le suscita

Autresi comme li lion

Respire son petit foon

... Quand la lionne enfante

Son faon tombe à terre, mort ;

De vivre il n'aura point faculté

Jusqu'à ce que le père, au troisième jour,

Le réchauffe de son souffle, et le lèche par amour ;

De telle manière, il le ranime.

Nul autre médecin n'y pourrait rien.

Ainsi fut-il de Jésus-Christ

L'humanité que pour nous il prit

Que par l'amour de nous il revêtit

Ressentit ses peines et son travail

Mais sa divinité ne sentit rien

Ainsi croyez, vous ferez bien.

Quand Dieu fut mis au tombeau,

Trois jours seulement il y resta,

Et au troisième jour le ressuscita,

Son Père qui le revivifia

De même que le lion

Ranime son petit faon.

III —LE LION, EMBLÈME DES DEUX NATURES DE

JÉSUS-CHRIST.

L'union hypostatique en Jésus-Christ des deux natures divine et humaine a été le thème de nombreuses images allégoriques, et nous la retrouverons en plusieurs autres emblèmes. Le Lion est certainement celui dans lequel les deux hypostases divine et humaine sont le moins ostensiblement différenciées.

Les Anciens s'accordaient à dire que toutes les qualités actives du lion sont localisées dans son train de devant, dans sa tête, son cou, sa poitrine et ses griffes antérieures, l'arrière-train, pour eux, n'avait que le rôle de soutien, de point d'appui terrestre.

Partant de cette donnée, ils firent du devant du lion l'emblème de la nature divine du Christ, et de la partie postérieure de Ranimai, l'image de son humanité.

Dans son Bestiaire[13], Philippe de Taun, l'aîné de Guillaume de Normandie, nous expose que, dans l'emblème dit lion,

Force de Deité

Demustre piz carre ;

Le irait qu'il a derere,

De, mult gredle manere

Dèhtustre Humanité

Qu'il out od deité

La force de la Divinité (de J.-C.)

Demeure dans sa large poitrine ;

Dans son train de derrière

Qui est fait fait de grêle manière

Demeure l'Humanité

Qu'il a avec la divinité.

S'appuyant sur saint Irénée,[14] Pierre Valérien écrira aussi en parlant du Lion : Auterioribus partibus coelestra refert, posterioribus terram. Et ici le lion emblématique rejoint les conceptions allégoriques qui se sont attachées aux Centaures et aux Griffons.

IV —LE LION EMBLÈME DE LA SCIENCE DE JÉSUS-CHRIST.

Le premier Physiologus, ce livre écrit au début du Christianisme, qui eut ensuite tant de variantes, et d'où sont sortis nos «Bestiaires» du Moyen-âge rapporte, au sujet du lion, une particularité qu'Elien[15] et plusieurs autres auteurs romains lui attribuent : celle de reconnaître l'approche des chasseurs ; aussi, disent-ils naïvement, quand il les sait à sa poursuite efface-t-il la trace de ses pas en fouettant le sable avec sa queue[16].  

De Guillaume de Normandie, au chapitre déjà cité :

De mult lolnz sent en la montalgne

L'oudor del veneor qui chace ;

De sa coue covre sa trace

Qu'il ne sache trouver, n'ùttaindre

Les convers ou il deit remaindre

De très loin sent en la montagne

L'odeur du veneur qui chasse ;

De sa queue couvre (efface) sa trace

Pour qu'on ne sache le trouver et l'atteindre

Dans les couverts ou il doit se tenir.

Nous avons vu par ailleurs que le lion sait, malgré toutes apparences contraires, que ses petits ne sont pas morts dès avant leur naissance, et qu'il connaît le secret de les ranimer.

D'après Pline[17], il sait aussi quand est violée la fidélité qui lui est due, et Jean Vauquelin traduit ainsi le vieux naturaliste romain : « Le lyon, par son odeur et sentement congnoist quand la lyonne s'est forfaicte en la compaignie du léopard, et l'en pugnist très-grièvement[18]. »

Donc, dans les fables très anciennes, comme le Christ dans les réalités du passé, du présent et de l'avenir, le Lion est celui qu'on ne saurait tromper, parce qu'il sait.

 

[1] Ézéchiel ch. I, 1, 10. [2] Apocalypse de saint Jean v, 8 et VI, 5, 6. [3] Cf. C. Renel, in Rev. His des Relig., ann 1903, p. 47. [4] Sans oublier le souvenir du Lion de la forêt de Némée qu'Hercule étrangla disait-on. [5] Au portail de l'église S» Porchaire de Poitiers, l'un des chapitaux porte l'image de deux lions avec l'inscription : Leones, xnome siècle. On trouve aussi [e lion au seuil de plusieurs églises antiques de Rome : celles de S' Laurent, hors les Murs, des Douze Apôtres, de S' Laurent, in Lucina, de S' Jean et S' Paul du Coelius, de S' Saba, etc.. Cf. Ciampini, Vt. Monutn. I, c. 3. [6]  P. 29. Paris, Colin, 1919.[7] Plutarque, Propos de table, Liv. IV, en. 5. [8] Origène, Homélie XVXII, ch. 49. [9] Cf. Huysmans, La Cathédrale édit. Crès. 1920 T : II, p. 220.[10] E. Mâle, ouvr. cité, ibid. [11] Actes des Apôtres, XXVI ,23.[12] Vers 1208. [13] Guillaume de Normandie. Le Bestiaire Divin.— La nature de Lion ; Edit. Hippeau, p. 194-106. [14] St Irénée, Hiéroglyphicorum, Lib. VI, c. 27. [15] Elien, Histoire des Animaux, Liv n, en. 30. [16] Cf. L'évêque Théobald, XIIIe siècle. Physiologus. Cap. de Leone. [17] Pline, Histoire Naturelle, VIII, 17. [18] J. Vauquelin, Propriété des animaux ; d'ap. Berger de Xivrey : Traditions tératologiques, p. 54.

V— LE LION, EMBLÈME DE LA VIGILANCE DU CHRIST.

 La vieille légende, accréditée également par les anciens auteurs latins, qui montré le lion dormant au désert, le jour ou la nuit, les yeux grands ouverts, ne pouvait être indifférente aux premiers symbolistes chrétiens. Que les faits allégués fussent réels ou non, que leur importait ? saint Augustin commentant une particularité assez étrange attribuée à l'aigle, ne nous dit-il pas qu'en symbolisme « l'important est de considérer la signification d'un fait et non d'en discuter l'authenticité[1]»?

Ce fut ainsi que l'idéalisme chrétien d'autrefois regarda toujours et en tout le symbole et non la chose, l'esprit qui vivifie, et non la lettre qui dessèche. Donc, il vit, dans le sommeil du lion aux yeux perpétuellement ouverts, l'image du Christ attentif qui voit tout, et qui garde nos âmes du mal, quand elles le veulent bien, en pasteur vigilant, en bon Pasteur.

Mais nos interprétateurs du Moyen-âge sont allés plus loin : Si le chrétien, selon le mot célèbre, est un autre Christ, à plus forte raison les Pontifes et les prêtres. C'est pourquoi, à l'adresse de ceux-ci ils joignirent au lion emblème de la justice sculpté au seuil des églises un autre sens que, dans ses Poésies Latines[2], Alciat exprime élégamment ainsi :

Est leo, sed custos, oculis quia dormit apertis ;

Templorum idcirco ponitUr ante fores.

«C'est un lion, mais aussi un gardien, parce qu'il dort les yeux ouverts ; — C'est pour cela qu'il est placé devant la porte des temples. »

Aussi, saint Charles Borromée, reprenant au XVIe siècle la symbolique des anciens Pères, donna-t-il, au IVe concile provincial de Milan qu'il présidait, le conseil d'orner les portes des églises de la figure du lion pour rappeler à ceux qui ont charge d'âmes la vigilance nécessaire[3].

Guillaume de Normandie, en son Bestiaire, souligne brièvement ce caractère emblématique du Lion, et donne l'interprétation suivante :

Qier quant il dort, li oil veille ;

E dormant a les euz overz,

E clers et luisanz et apers.

Quand le lion dort, son œil veille,

En dormant ses yeux sont ouverts,

Et clairs, luisants et avertis.

Or, comprenez ce que cela signifie :

Quand cest lion fut en croiz mis

Par les Ieves, ses anemis,

Qui le jugièrent a grant tort,

Humanité i soffrit mort

Quand l'espérit de cors rende,

En la saincte croiz s'endormi ;

E que la deité veilla.

Quand ce lion fut mis en croix

Par les Juifs, ses ennemis

Qui le jugèrent très iniquement

Son humanité souffrit la mort

Quand il rendit l'âme de son corps

Et sur la croix s'endormit ;

Mais sa divinité veilla.

Et le vieux poète est ici d'accord avec saint Hilaire et saint Augustin qui voient, dans la manière de dormir du lion, une allusion à la nature divine du Seigneur qui ne s'éteignit pas dans le sépulcre, alors que son humanité y subissait une mort réelle.

VI — LE LION, EMBLÈME DIRECT DE LA PERSONNE

DE JÉSUS-CHRIST.

Voici le Roi des rois :

Le lion senefie

Le fils saincte Marie ;

Reiz est Me gens

Sans nul rédutement

Le lion représente

Le Fils de sainte Marie

Roi de tous les peuples

Sans nul doute possible[4]

C'est jusque dans le Deutéronome que saint Ambroise, va chercher le plus ancien texte biblique qui fasse du lion un emblème de Jésus-Christ : Moïse y dit des fils du patriarche

Gad : « Gad a été comblé de bénédiction ; il s'est reposé comme un lion qui a saisi le bras et la tête de sa proie... [5]» Et le saint évêque de Milan regarde cette parole comme faisant de la tribu de Gad une excellente figure du Sauveur, victorieux de Satan, et qui, satisfait de son oeuvre terrestre, se repose dans le triomphe du ciel[6].

Mais le principal texte, formel celui-là, qui assimile le Christ au Lion nous est fourni par la vision de saint Jean décrite en son Apocalypse : Sur le trône qu'un arc-en-ciel entourait « comme une vision d'émeraude », et devant lequel étaient courbés les quatre animaux aux ailes palpitantes de flamme et les vingt-quatre vieillards couronnés d'or, voilà qu'apparut le Livre mystérieux, fermé de sept sceaux. Et l'Apôtre pleurait parce que personne au ciel n'était jugé digne de rompre les sceaux du Livre. Mais voilà qu'un des vieillards lui dit : « Ne pleure point ; voici le Lion de la tribu de juda, la racine de David, qui a obtenu par sa victoire d'ouvrir le Livre, et d'en lever les sceaux... Et je vis : et voilà au milieu du trône et des quatre animaux, au milieu des vieillards, un Agneau debout et comme immolé ayant sept cornes et sept yeux qui sont les sept esprits de Dieu[7]... »

Voilà donc le Christ vainqueur montré en tant qu'Agneau, parce qu'il est « doux et humble de coeur », ainsi qu'il l'a dit lui-même, et en tant que Lion, car il possède, dans sa plénitude, la force divine et victorieuse.

Lion et Agneau tout ensemble, ainsi l'acclameront l'iconographie et l'emblématique mystique de tous les âges chrétiens : Le Missel du XVe siècle de l'ancienne abbaye bénédictine de Nouaillé, près Poitiers, salue ainsi la Vierge féconde, en la Prose de l'Annonciation:

Tu parvi et magni

Leonio et Agni

Salvatoris Xpisti

Templum extitisti

« Tu fus le temple du Christ-Sauveur, Lion et Agneau, si petit et si grand !»

Et plus tard saint François de Sales écrira :

« C'est la vérité que les abeilles mystiques font leur plus excellent miel dans les playes de ce Lyon de la tribu de Juda esgorgé, mis en pièce et deschiré sur le mont du Calvaire et les enfans de la Croix se glorifient en leur admirable problème que le monde n'entend pas[8]».

Ecce vicit Leo de tribu Juda ! Voici le Lion de la tribu de Juda ! Cette acclamation sera l'une des paroles sacrées les plus répétées dans le symbolisme et l'hermétisme chrétiens ; et la foi, la confiance des peuples en la vertu des paroles saintes, lui attacheront même un pouvoir de protection spéciale en l'employant comme une sorte de formule d'exorcisme ou de talisman pieux.

«C'est ainsi qu'une amulette, probablement d'origine gnostique et par conséquent faite aux premiers siècles chrétiens, représente la chouette, image certaine de Satan, autour de laquelle se déroulent le mot Dominus entouré de sept étoiles, et l'inscription suivante : « Bicit te leo de tribu Juda radis David » (sic) Au revers, ces mots : « Jesu Xpistus ligavit te bratius Dei, et sigillus Salomonix abis notturna non babas ad anima pura et super quis vis sis » (sic) Ce qui doit se traduire :

« Il t'a vaincu le Lion de la tribu de Juda, le rejeton de David. Jésus-Christ, le bras de Dieu, t'a lié, et le sceau de Salomon. Oiseau nocturne ! puisses-tu ne jamais arriver jusqu'à l'âme pure, ni dominer sur elle, qui que tu sois [9]! »

Ailleurs, un clou magique de même époque porte ces mots : Vicit Leo de tribu Juda + radix David. Solomon + Davit filius Jesse[10] ».

Ces formules de conjuration ne laissent aucune place au doute ; c'est bien le pouvoir du Christ, Lion de Juda, qui est opposé à celui de Satan. (Et à celui des autres puissances mauvaises : « Qui que tu sois ! » crie le texte à la chouette infernale.)

Lampe chrétienne de Cartilage, (II- IV s.) Page 12

C'est Lui aussi, très vraisemblablement, qui apparaît au centre d'une lampe chrétienne de Carthage reproduite ci-contre d'après le R. P. Delattre[11]. De même sur le clocher de St. Front de périgueux, où la présence d'un Lion entre deux files de griffons peut bien représenter hiéroglyphiquement la descente de Jésus aux Enfers[12].

Le Lion Christ sur le Livre de Kells.

Le Livre de Kells, un des plus remarquables documents paléographiques d'Irlande, contient une miniature où le Lion-Christ apparaît au centre de quatre motifs qui sont très explicites sur sa nature divine : en bas, le boeuf et l'aigle de saint Luc et de saint Jean ; en haut, à la place de l'homme ailé de saint Mathieu et du lion de Saint Marc, le miniaturiste a peint deux flabella[13]. Le lion central est donc bien le Christ au milieu des animaux évangéliques.

Sculpture de Perros-Guirec d'après cliché photographique.

Un autre exemple encore plus certain, si possible. Le vieux portail roman de l'église de Perros-Guirec, en Bretagne, est orné d'un groupe de facture grossière représentant la Trinité ; le Père y est représenté par un vieillard, le Fils par un Lion, le Saint-Esprit par une colombe[14].

Le lion est bien aussi l'hiéroglyphe du Sauveur quand il nous est montré combattant le Serpent, le Dragon ou quelque autre bête mal famée, tel, par exemple, le lion que cite Martigny qui tient en ses griffes un porc-épic[15], ou bien ailleurs, un monstre humain. C'est l'éternel combat du Christ contre l'enfer ; cette interprétation s'impose trop d'elle-même pour qu'il soit besoin d'insister.

VI —LE LION MYSTIQUE DANS L'HÉRALDIQUE

NOBILIAIRE.

A grand seigneur, premier honneur : Voici le raz Tafari, l'actuel prince régent et l'héritier du trône d'Ethiopie qui s'avance, portant sur son sceau personnel le lion multi-séculaire des souverains d'Ethiopie et d'Abyssinie, ses ancêtres. Ce lion là porte sa croix sur l'épaule droite, et sa tête est coiffée du diadème en tiare des pontifes et des souverains orientaux. Un armorial du XVIIIe siècle que j'ai en mains, dont la première édition fut dirigée par le Chevalier de Jaucourt, représente le blason royal de ces Négus d'Ethiopie chargé d'un lion qui tient un crucifix, l'écu est timbré de la couronne d'épines, avec les fouets de la flagellation en sautoir. Leur devise était explicite : Ecce vicit Leo de tribu Juda. Le lion d'Ethiopie montre ainsi le Sauveur crucifié et proclame qu'il est « le Lion de Juda» ; c'est donc ici le symbole qui montre la divine Réalité.

Le lion des anciens rois d'Arménie tenait aussi la croix, mais il semble que ce fut en allusion à l'histoire de la dynastie de Léon d'Arménie, longue lutte contre l'Islamisme pour la défense de la Croix.

Même interprétation pour le lion du blason du cardinal Pasqua, de Gênes, 1565, qui tient la croix du bras senestre alors que le dextre s'élève en défense, toutes griffes dehors[16].

Mais le Lion assis du blason de la ville d'Arles-en-Provence, porte sur sa bannière, sur son « labarum », son nom : le chiffre du Christ, le X et le P superposés[17].

1°) Le Lion d'Ethiopie, sur le sceau du raz Tafaie. 2°) Le Lion héraldique d'Arles-en-Provence.

Et J. Roman cite le sceau d'un chevalier français d'époque capétienne où le Lion combat le Dragon, et qu'entoure la devise significative : Leo pugnat cum Dracone.[18] C'est encore la lutte éternelle entre le Christ et Satan dont je parlais plus haut.

De même que sur les insignes des légions romaines le lion symbolisait la force, la vaillance et la gloire militaires, ainsi portait-il aussi le même sens sur les milliers de blasons du Moyen-âge où il apparaît seul ; mais aussi, de même qu'on a pu dire, avec des éléments suffisants de crédibilité, que le terrible roi des déserts enfiévrés de soleil représentait en même temps, pour les Légions revenues d'Orient, le dieu Mithra, le «Soleil Invincible», de même aussi, certainement, et bien que nous ne puissions aujourd'hui que très difficilement reconnaître lesquels, nombre de lions des blasons féodaux ont dû, dans la pensée de ceux qui les ont choisis, représenter, en plus de leur sens profane de force et de courage, le Lion divin qu'exalte si intensément toute la littérature liturgique et mystique de cette même époque féodale.

Le Lion d'Ethiopie d'après un armorial du XVIIIe siècle.

VII — LE LION, EMBLÈME DE SATAN

Je n'ai pas trouvé d'exemple certain, dans les anciens arts figuratifs, où le Lion ait été employé pour représenter le fidèle chrétien ; mais il partage avec de nombreux autres emblèmes de Jésus-Christ le mauvais rôle de servir d'emblème à l’'anti-Christ, à Satan.

Dès l'aube de l'Eglise il eut assez souvent ce sens, en raison des paroles de saint Pierre : « Soyez sobres, mes Frères, et veillez ; car le diable votre adversaire, comme un lion rugissant, cherche à vous dévorer. [19]»

Souvent, en des scènes de l'ancien art chrétien où le Lion poursuit des cerfs, des biches timides ou d'innocentes gazelles le vulgaire ne voit que la poursuite banale de sa proie par le fauve affamé, alors que ces images sont en réalité l'illustration du texte de saint Pierre : « le démon votre ennemi, comme un lion rugissant, cherche à vous dévorer.

Nous retrouvons aussi le Lion-Satan dans celui que Samson vainquit et tua, et dans la gueule duquel il devait, en repassant, trouver le don providentiel d'un doux rayon de miel[20], et aussi dans le lion dont David, à son tour, fut vainqueur[21].

Le célèbre reliquaire de l'Abbé Bégon, du trésor de l'ancienne abbaye de Conques-en-Rouergue, IXe siècle, connu sous le nom de « Lanterne de saint Vincent » représente ce combat de David contre le lion et sur l'inscription mutilée qui souligne cette image on lit encore... sic noster David Satanam superavit. C'est donc bien «Notre » David-Sauveur, le nouveau David sous les traits de l'ancien qui terrasse Satan, le lion d'enfer.

Ainsi donc le noble animal offrit tour à tour à nos Pères, avec ses formes puissantes, ses qualités les plus éminentes pour les aider à glorifier, par analogies, le Rédempteur du Monde, ses mérites divins, son Œuvre et son triomphe ; et puis son caractère de fauve qui vit de proie, devint, sous la plume de premier des Papes, le motif de l'utile leçon de tempérance et de vigilance qui a plané depuis lors sur l'Eglise, et qu'elle répète chaque jour au peuple chrétien, en l'Office des Complies : « Soyez sobres, et veillez à vos âmes.»

 

 

[1] St Augustin, Corn, du Psaume C. II. [2] Embl. Ve.

[3] Cf. Martigny. Dict. des Antiquit. Chrét. p. 369, 2e col. [4] Bestiaire anglo, normand de Philippe de Chaux, XIIe siècle. [5] Deutéronome, XXXIII, 20. [6] Cf. S' Ambroise ; De bénedict. Pair. C. VIII. [7] St Jean, Apocalypse, V, 5. [8] St François de Sales, Traicté de l’Amour de Dieu. Édit. de 1617, p. 1078.[9] Cf. Dom Leclercq, Dict. d'Archéol. Chrét. T. III, vol I, col. 1467.[10] Ibid. T I, V. II col. 1837. [11] Ap. Rev. Art Chrétien ann. 1890, p. 137. [12] Cf. F. de Verneilh. Des influences byzantines, in Annales Archéol. Juillet août 1854, p. 235.[13] Revue de l'Art Chrétien ann. 1883, p. 493.[14] Document aimablement communiqué par MM. R. Guénon et Genty.[15] Martigny. Diction, des Antiquités chrétiennes, p. 369. 2 col. [16] La Colombière, La science Héroïque, Ed. de 1669, p. 248, n° 16. [17] Cf. J. Meurgey. La place des décorations dans les armoiries des villes de France, p. 1, grav. Paris 1924. [18] J. Roman Manuel de Sigillographie française, 1912; p. 154[19] Saint Pierre, 1er Epitre, v, 8.[20] Livre des Juges Ch.XIV. 5 et 8.[21] Livre des Rois Ch. XVII, 34 et suiv.

Voir les commentaires

<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 20 30 40 > >>

Articles récents

Hébergé par Overblog