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L'Avènement du Grand Monarque

L'Avènement du Grand Monarque

Révéler la Mission divine et royale de la France à travers les textes anciens.

Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #SYMBOLISME CHRÉTIEN

L'ICONOGRAPHIE DU SACRE-CŒUR DANS LES ARMEES

CONTRE-REVOLUTIONNAIRES DE LA VENDEE

LES ANCIENS BIJOUX : COEURS POITEVINS ET BAGUES.

LES AUTRES BIJOUX DES DERNIERS SOULÈVEMENTS.

Au lieu d'être presque toujours insignifiants comme ceux de l'industrie actuelle, les bijoux d'autrefois, le plus souvent, avaient un sens que leurs formes et leur décor manifestaient au premier regard, ou, tout au moins, une âme qui se laissait deviner aux yeux avertis.

Et si cela est absolument vrai pour les bijoux civils anciens, à plus forte raison le peut-on dire des bijoux religieux ; car si nos Pères s'en servirent souvent à titre de talismans pieux, s'ils furent à leurs yeux comme des prières que l'art avait eu le don de matérialiser, d'immobiliser dans la beauté des lignes, souvent aussi les portèrent-ils comme des manifestations extérieures de la foi, de la piété, des affections spirituelles ou des espoirs de leurs âmes. Ce fut bien là, au premier chef, le caractère des bijoux si frustes, si rudes ou si délicieusement naïfs qu'ils soient, qui furent créés durant les guerres contre-révolutionnaires en nos provinces de l'Ouest.

Nous avons déjà vu que le plus grand nombre de ces pieux objets affirmaient et glorifiaient en même temps un indomptable attachement à Dieu et au roi légitime de France. Ils furent d'énergiques professions de foi, d'éloquentes déclarations.

De ce que la persécution religieuse dont la Révolution, dès son début, souffleta la France, fit fabriquer en Vendée, deux ans avant le soulèvement militaire, des médailles de plomb et d'autres bijoux pauvres en honneur du Sacré-Coeur, nous pouvons sans hésitation conclure que tous les bijoux locaux plus anciens, représentant la même divine image, furent également portés avec ferveur durant cette épouvantable tourmente que tout un peuple brava, fièrement.

LE COEUR POITEVIN, SA DATE ET SES TYPES DIVERS.

Or, depuis deux siècles tout au moins, le Poitou était en possession d'un bijou local, unique en son genre dans l'écrin national des provinces de France ; c'est le Coeur-poitevin, simple ou double, connu aujourd'hui sous la désignation fautive de « Coeur-Vendéen ». Je dis fautive, car ce bijou est plus ancien que la création du mot géographique « Vendée », et, d'autre part, il fut anciennement porté autant dans le diocèse de Poitiers que dans le territoire actuel de celui de Luçon.

Ce bijou se compose essentiellement pour le Coeur-poitevin simple, d'un coeur formé d'une lame de métal, plate et étroite, en forme de coeur, laissant au centre un espace évidé. Derrière, une épingle à charnière dont la pointe s'engage dans un crochet servait à le fixer soit au vêtement, soit au chapeau.

Dans les coeurs-poitevins doubles, deux coeurs de même forme que le coeur simple mêlent harmonieusement, en se compénétrant, les courbes de leurs lignes.

Généralement le bijou est surmonté par une couronne ou un bandeau ondulé que domine la croix.

Avant la Révolution, ces coeurs étaient faits d'ordinaire en argent, quelquefois en cuivre, exceptionnellement en or. Leur surface est presque toujours ornée d'un dessin de lignes brisées, pratiqué à la pointé.

Le plus ancien type de coeur-poitevin que je connaisse est gravé profondément sur le chaton d'une bague de cuivre massive, du Musée des Antiquaires de l'Ouest, à Poitiers et de provenance locale. (Fig. I.) J'ai étudié cet anneau avec l'érudit archéologue et sigillographie M. Max Deloche, et nous le croyons au moins du XVIIe siècle.

FIG I : Bague cuivre.

A la fin du règne de Louis XIV, ou à la première partie de celui de Louis XV, j'attribue un grand coeur double de la collection du comte Raoul de Rochebrune (Fig. II). La couronne qui le surmonte est décorée de sept perles portant chacune un ornement étoile. Par sa forme extraordinairement arquée cette couronne autorise mon attribution chronologique car on la retrouve dans l'héraldique lapidaire de la même époque en Poitou. On la dirait copiée notamment sur celle qui surmonte l'écu de Pierre de Mondion en l'église de Chasseignes, près Loudun (Vienne). — 1733. —

Disons de suite au sujet des couronnes qui surmontent les coeurs poitevins anciens qu'on a presque toujours évité de leur donner le même nombre de perles qu'aux couronnes nobiliaires de comte et de vicomte, qui en portent respectivement, dans l'héraldique française, neuf ou cinq ; celles des coeurs poitevins en ont généralement sept ou six ; exceptionnellement trois fleurons (Fig. I et III). Quand le coeur porte une couronne non perlée le nombre des ondulations n'a rien de fixe, et va de trois à sept : voici deux coeurs anciens des Deux-Sèvres (Fig IV et V) qui ont vu l'époque héroïque. Le plus petit m'appartient.

Le XVIIIe siècle peut aussi revendiquer la charmante boucle-agrafe formée d'un cercle d'argent  que décorent trois petits coeurs doubles, couronnés comme les grands. (Fig. VI).

FIGURE II.

Cette même époque connut aussi un type de coeur simple, contourné et pointu traversé par  une flèche horizontale ou oblique qui se portait au ruban du chapeau d'homme.

 

FIGURE III. FIGURE V.

FIGURE IV. FIGURE VI.

Dans un article intitulé « Le Coeur Vendéen », paru en 1904, dans la Revue du Bas-Poitou, MM. Baudouin et Lacouloumère ont décrit ainsi le coeur poitevin que portait à son chapeau : « le célèbre Chef Vendéen de La Rochejaquelein. Ce coeur ovale, à pointe oblique à droite possédait une couronne à neuf dents ou perles, qui était surmontée d'une croix latine ornée ; de plus il portait une flèche à pointe gauche, presque horizontale. »

Le comte Raoul de Rochebrune possède, en sa riche collection, non ce coeur historique, mais celui que porta, également à son chapeau le neveu du grand La Rochejacquelcin, le général marquis Louis de La Rochejacquelein, tué sur les bords de l'Océan, au combat des Mattes, lors du second soulèvement de la Vendée, en 1815. (Fig. VII). C'est le même bijou que celui qui fut porté par son oncle, d'après les auteurs précités, à cette différence près que, sur le bijou de 1815, la couronne est surmontée non de perles, mais de flammes, et que la flèche est très oblique au lieu d'être horizontale, et que le coeur porte l'acclamation Vendéenne : Dieu et le Roy ! écrite en cette gothique, hésitante et fantaisiste par laquelle débute le romantisme.

FIG VII et VIII.

Je considère aussi comme postérieurs à la Révolution les coeurs anciens dont le milieu est orné d'une fleur de lys, c'est le type émis sous Louis XVIII et Charles X et qui fut très en faveur pendant la Chouannerie de 1830.

J'estime qu'il faut également attribuer au premier quart du XIXe siècle, sinon plus sûrement peut-être, au règne de Louis XVI, une bague magnifique, de fabrication poitevine, qui appartient à Mme Lartigue, de Loudun, (Fig. VIII). Sur monture d'or son double coeur-poitevin est décoré d'une lumineuse écharpe de diamants qui en suit tout le pourtour. Au centre du cœur la carnation se lit dans les reflets presque mauves d'un rubis et la couronne traditionnelle est ici remplacée par un motif d'orfèvrerie que rehaussent trois petits diamants. Le cercle d'or s'attache aux coeurs par un fleuron dont les anciens orfèvres du Poitou ont fréquemment usé.

Porté loin de son berceau par des hasards dont il gardera le secret, ce charmant et somptueux bijou a été retrouvé, vers 1857, à l'île de Cuba.

L'industrie moderne a repris la fabrication du coeur-poitevin qu'elle a trop souvent orné en son milieu de motifs variés : crucifix, mouchetures d'hermine, étoiles, fleurs de lys déplorables de formes, flammes, etc. — Nombre de ces créations sont des altérations regrettables du type séculaire, mais au-dessus d'elles se placent les heureuses productions de la maison Gérard Lévrier, de Niort, qui entreprend de ramener le goût public vers les bijoux traditionnels de l'Ouest. Le double coeur-poitevin ci-contre (Fig. IX) n'est que le stricte fac-similé d'un coeur authentique ancien sur lequel la fleur de lys de la Restauration a été ajoutée. Il y a dans l'entreprise artistique de M. Lévrier autre chose que du mercantilisme.

SENS RELIGIEUX DU COEUR POITEVIN.

Ainsi donc le Poitou possède un bijou ancestral typique, très particulier d'aspect, très héraldique de forme, et qui n'a pu devenir traditionnel que parce qu'il possède un sens profond.

Ceux qui ne regardent les choses qu'en surface ne voient dans le double-coeur poitevin qu'un emblème de l'amour conjugal, quitte à ne savoir quel sens plausible attribuer au coeur unique, bien venu pourtant de la même pensée qui fit naître l'autre.

Dans l'article précité MM. Baudouin et Lacouloumère reconnaissent cependant que les cœurs poitevins sont le produit « d'une influence ignorée, probablement religieuse et d'origine étrangère, peut-être espagnole ». Je m'inscris absolument en faux contre cette dernière hypothèse, car les cœurs poitevins ne sont pas spéciaux aux rivages de l’Océan ou, de fait, une colonne espagnole a pris pied antérieurement à la seconde moitié du XVIIe siècle: l'aire de découverte des plus vieux de ces bijoux, porte autant sur les régions de Bressuire, Parthenay et Niort que sur la Vendée côtière ; certains même et des plus anciens, mais rares, proviennent des environs de Thouars, Loudun et Poitiers. Au XIXe siècle leurs centres de fabrication ont été Niort, Bressuire et les Sables d'Olonne.

FIGURE IX.

Quant au sens réel et premier du coeur-poitevin je crois être absolument dans la vérité en désignant le coeur simple comme une des figures les plus hiératiques, les plus stylisées, les plus héraldiques du Coeur de Jésus, et le double coeur comme celle des coeurs réunis de Jésus et de Marie.

Je trouve une confirmation nette, il me semble, de cette interprétation dans la composition d'un moule de cirier du Poitou, gravé avec soin sur bois des Iles et qui servait en 1710, à Migné près Poitiers, dans la fabrique d'objets en cire fondée « par sire François Courbe, maître cirier » (Fig. X).

FIG X

Ce moule qui appartient à M. Houdaille, notaire, a été publié par mon savant confrère de la société des Antiquaires de l'Ouest, M. Emile Ginot à qui je dois de pouvoir en reproduire ici l'empreinte.

Le motif central de ce moule donne exactement le dessin du double coeur-poitevin, moins les deux branches de l'intérieur qui ont été élidées pour faire place aux deux monogrammes de forme ancienne. IHS, Ihesus ; et MRA, Maria. Par amplification chacun des deux coeurs est encore désigné, celui de Jésus par le soleil et celui de Marie par la lune ; vieux symboles dont la signification ne laisse pas ici place à l'équivoque.

Sous les Coeurs-sacrés, figure un coeur de fidèle embrasé par l'ardeur de sa piété.

La signification du coeur-poitevin simple découle naturellement de celle que nous révèle le moule de cirier pour le cœur double : il ne peut être que l'image du Coeur de Jésus, seul.

J'ajoute ce rapprochement :

Aux XVIIe siècle et au XVIIIe, les religieuses du monastère de la Visitation de Loudun se livraient activement à la fabrication de petits objets de piété, notamment de miniatures peintes au centre de feuilles de vélifi découpées finement à jour.

Un grand nombre de ces images ont été conservées dans la région, et l'érudit archéologue loudunais Mgr Barbier de Montault, en a donné un lot de 315 au Musée de Poitiers. Une soixantaine représentent soit le Coeur divin, soit des coeurs de pieux fidèles et quelques unes de ces petites compositions mystiques nous montrent très explicitement figuré le Coeur de Jésus surmonté d'une couronne plus ou moins régulière de comte ou de vicomte ; c'est le thème du coeur-poitevin unique. Comment la signification n'en serait-elle pas la même ?...

C'est donc bien vraiment au Coeur de Jésus, que nos ancêtres ont voulu rendre hommage par le plus noble, et le plus particulier de leurs bijoux, parce qu'il est la plus noble partie du corps de Dieu fait Homme, et la source matérielle du sang qu'il a versé pour le salut du Monde.

COEUR POITEVIN PROFANE?

A titre de simple documentation je veux rapprocher ici du coeur-poitevin traditionnel et catholique un type de coeur, très rare, plus sobre, plus nu...

Celui que je figure ici provient d'Ardin, (Deux-Sèvres). Il n'a pour tout ornement qu'un relief léger sur ses bords (Fig. XI). MM. Baudouin et Lacouloumère en ont publié un qui n'a même pas cette légère décoration.

Je ne crois pas errer en attribuant ces froids et sévères bijoux aux groupes protestants du Poitou et en les regardant comme du XVIIe siècle.

Dans une autre de ses études (que je pas sous la main) M. Baudouin affirme que les Protestants de Bas-Poitou avaient adopté le Coeur, comme signe de ralliement à la fin des guerres religieuses du XV le siècle. Encore aujourd'hui, au cimetière protestant de Pouzauges (Vendée) la plupart des tombes sont surmontées d'un petit socle bas, en pierre, d'où part une longue tige de fer au sommet de laquelle un grand coeur plat porte l'épitaphe du défunt. Je n'ai pas rencontré cette particularité dans les autres cimetières protestants du Poitou.

Il serait intéressant de savoir si les Réformés d'autrefois attachaient une idée religieuse à leurs coeurs emblématiques, et laquelle ?

FIGURE XI.

LES BAGUES POPULAIRES A L'IMAGE DU SACRÉ-COEUR.

Les Musées et les collections du Poitou, de l'Anjou et du Nantais contiennent assez d'anneaux du XVIIIe siècle ornés de l'image des Coeurs de Jésus et de Marie pour que nous puissions être assurés que ces bijoux populaires, comme les coeurs-poitevins, ont eu la faveur des combattants de la Vendée Militaire.

Un modèle surtout me paraît avoir été assez répandu dans l'Ouest. C'est la bague dite « de la Sainte-Famille », au chaton de laquelle trois coeurs gravés en relief ou en creux se présentent en combinaisons diverses. J'en connais plusieurs et reproduis ici l'une de celles de la collection du comte Raoul de Rochebrune. (Fig. XII)

Ces anneaux pourraient bien être ainsi que les bagues de même genre qui leur sont contemporaines le reflet d'un des apostolats préférés des Sulpiciens qui mirent en vogue, à cette même époque, un monogramme pieux, jusqu'alors inusité, lequel réunit les trois initiales des noms de Jésus, Marie et Joseph.

Par ailleurs c'était un thème iconographique alors en faveur que de représenter, comme au rétable de la chapelle de l'Hotel-Dieu de Beaugé, par exemple, « la Trinité de la terre » en parallèle avec « la Trinité du Ciel » ; et Mgr B. de Montault[1], qui souligne cet usage fait observer qu'aux nombreux tableaux de ce temps qui représentent la Sainte Famille, les peintres n'ont jamais manqué d'irradier le ciel au-dessus d'elle. L'idée de cet emblème de gloire semble bien n'avoir pas été oublié sur la jolie bague de M. de Rochebrune. Elle apparaît également autour du triangle trinitaire placé au-dessus des Coeurs de Jésus, de Marie et de Joseph, sur le sceau, XVIIIe siècle, des Bénédictines de Saint-Jean-d'Angely.

FIGURE XII FIGURE XIII

M. Max. Deloche me communique une autre bague, de sa collection, de même époque que la précédente, et de provenance vendéenne. Elle porte en chaton un grand ovale cintré à l'extérieur duquel se voient les deux Coeurs-Sacrés, de forme bizarre, entourés de l'inscription : A LA GLOIRE DES CŒURS DE JÉSUS ET DE M. (Fig. XIII.)

Le culte du Coeur de Jésus entrant pour moitié, ou pour un tiers, dans la composition décorative de ces bagues, il m'a semblé qu'elles devaient être signalées ici.

LE COEUR DE JÉSUS ET LES BIJOUX DES DERNIERS SOULÈVEMENTS VENDÉENS.

La seconde prise d'armes de la Vendée-Militaire, contre Napoléon revenu de l'île d'Elbe, ne dura pas longtemps puisque le nouvel exil du roi Louis XVIII ne fut cette fois que de cent jours, du 20 mars au 20 juin 1815. Peu après son retour il se répandit dans l'Ouest quelques bijoux nouveaux qui glorifiaient la grande et double cause servie par la Vendée, depuis 1793, celle de Dieu et du Roi.

Sur quelques uns de ces bijoux le caractère religieux est manifesté par l'image du Coeur de Jésus. C'est le cas de cette fort jolie petite croix d'argent, de provenance choletaise, dont les bouts s'épanouissent en fleurs de lys. (Fig. XIV.)

La Chouannerie de 1832 eut aussi sa floraison de bijoux religieux-politiques, fabriqués, je crois en Angleterre.

On sait ce que fut ce mouvement :

En 1826, la Duchesse de Berry, avait fait en Vendée, au nom du roi Charles X, un voyage qui avait été un triomphe merveilleux.

Quatre ans plus tard, renversé du trône par son cousin Louis-Philippe d'Orléans, Charles X abdiquait en faveur du jeune Henri de France, duc de Bordeaux et comte de Chambord, fils du feu duc et de la duchesse de Berry, et prenait avec lui le chemin de l'exil.

FIG XIV

Deux ans après, la mère du jeune prince se souvint de l'accueil des Vendéens, et malgré le décret de bannissement qui la frappait comme son fils, bravant tous les dangers avec une vraie   crânerie de chevalier, elle se rendit en Vendée pour y organiser militairement la défense des droits légitimes du jeune Henri V.

Il y eut, certes, autour de la princesse de beaux dévouements chez les nobles et les chez paysans, il y eut des groupes isolés d'insurgés qui s'organisèrent, mais pas d'armée ; il y eut des coups de fusils tirés à travers les haies sur les soldats orléanistes, mais point de batailles.

La Vendée regardait Louis-Philippe comme un usurpateur, et il l'était ; mais il n'était point un tyran. Ses troupes en Vendée s'opposaient aux entreprises des légitimistes, mais en dehors de là ne persécutaient ni les prêtres, ni les nobles, ni les paysans restés fidèles au roi déchu. L'entreprise chevaleresque de la duchesse de Berry ne put réussir.

Bientôt traquée de toutes parts, se cachant sous le nom de « Petit-Pierre », la princesse voulut rejoindre son fils en exil et clandestinement avait déjà gagné Nantes pour, de là, prendre la mer. Ce fut en cette ville, qu'elle fut trahie et livrée à prix d'argent par Deutz, un de ces juifs qui surgissent toujours là où peut se répéter le geste de Judas. Elle fut aussitôt enfermée dans la citadelle de Blaye.

C'est à ces troubles insurrectionnels de 1832 que se rattachent les pendeloques d'argent formées de l'image du Coeur de Jésus soutenu d'une chaînette et surmonté d'une couronne de flammes et d'une croix ; sur le Coeur même l'inscription gravée à la pointe : DIEU ET LE Roi. HENRI V ou LA MORT, OU quelque autre acclamation de même inspiration. (Fig. XV).

En-dessous pend une petite médaille à l'effigie du jeune prétendant. La collection de M. de Rochebrune renferme un fort bel exemplaire de ce bijou.

FIG XV

Jusqu'à sa mort le comte de Chambord garda dans tout l'Ouest la fidélité du grand nombre.  J'ai vu ou recueilli en divers lieux de l'ancienne Vendée Militaire une variété considérable de médailles ou de petits bijoux frappés en son honneur, et sur quelques uns les Coeurs de Jésus et de Marie évoquent la grande dévotion vendéenne, par exemple cette médaille qui porte, d'un côté, le chiffre royal entouré de quatre couronnes ; de l'autre, le Coeur de Jésus avec le millésime 1792, date du voeu de Louis XVI au Sacré-Coeur, en la Tour du Temple, puis le Coeur de Marie au-dessus de l'année 1636 en laquelle, le 15 août, le roi de France institua la cérémonie votive qui porte encore le nom de « Procession du Voeu de Louis XIII ».

Cette série d'objets relativement récents pourrait s'allonger encore ; je la termine par une médaille commune en Vendée et dont le sens put  prêter à discussion. D'un : côté l'effigie du comte de Chambord, de l'autre une ancre, un coeur et une croix superposés symbolisent respectivement l'Espérance, la Charité, la Foi. (Fig. XVI). Cette interprétation est d'autant plus certaine que d'autres médailles du même prince, désignent ces mêmes vertus théologales par   leurs noms écrits mais ne les figurent pas par les emblèmes de l'ancre, du coeur et de la croix.

FIG XVI

C'est donc très vraisemblablement à tort qu'on a voulu voir sur la médaille qui nous occupe l'image du Coeur de Jésus figuré comme l'unique espérance du parti royaliste. A tout le moins doit-on dire que si cette idée a été sous-entendue elle n'est assurément pas exprimée explicitement.

J'arrête ici cette étude d'ensemble sur l'iconographie du Coeur de Jésus dans les pays d'Ouest insurgés contre la Révolution. J'ai dit quelles épreuves, quelles souffrances épouvantables, uels réels désastres cette surgie de tout un peuple, pour la défense des droits les plus sacrés, attira sur lui et sur son pays, et comment le culte ardent du Coeur divin fut pour ces héros si simples et si grands le plus puissant ressort et la suprême consolation.

Vieux scapulaires des combattants ; vieux bijoux fondus ou forgés dans le secret des hameaux ; vieux coeurs-poitevins des aïeux, sacrés dans la tourmente par l'héroïsme et par le sang des fils ; anneaux ou médailles à l'image du Coeur adoré où la fidélité au Roi s'unit à la fidélité à Dieu ; pauvres et saintes reliques d'une Foi qui ne voulut connaître ni capitulations ni compromissions, voilà les joyaux de l'écrin épique de la Vendée Poitevine, Angevine et Nantaise.

Et de cet ensemble ne se dégage-t-il pas un parfum pénétrant de poésie et d'héroïsme sacrés, d'autant que si quelques uns de ces témoins d'une lutte incomparable en sa beauté sont des produits industriels — et de combien haute inspiration — le plus grand nombre restent les créations de sentiments individuels et spontanés. Et leur groupement chante, il me semble, aussi bien que nul hymne fait de mots, les vertus de cette race qui sut traduire à sa manière, avec le sang des siens surabondamment répandu, la parole des Machabées : Mieux vaut pour nous mourir en notre simplicité que d'abandonner la Loi de notre Dieu et la cause de notre Roi.

Loudun (Vienne)

L. CHARBONNEAU-LASSAY.

 

[1] B. de Montault : Traité d'iconogr. Chrét. T. II, p. 126.

 

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L'ICONOGRAPHIE DU SACRÉ-COEUR

DANS LES ARMÉES

CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRES DE LA VENDÉE

DOCUMENTS DIVERS — L’ORDRE DE SAINT MICHEL DES CHOUANS.

Nous avons vu dans le précédent article comment avait commencé, sous les insignes associés du Sacré-Cœur de Jésus et de la cocarde royale l'héroïque révolte des pays d'Ouest contre la persécution que la Révolution faisait peser sur la France.

Tôt après la levée d'armes de Cathelineau, au Pin-en-Mauges, toute la région qui devait former la Vendée-militaire, Poitou, Anjou et pays nantais, fut sur pied. Avec Cathelineau, proclamé généralissime, d'Elbée, Bonchamp, Stofflet, menèrent les Angevins ; les marquis de Lescure et Henri de la Rochejaquelein avec MM. de Marigny, de Baudry d'Asson, de Sapinaud, de Royrand, de Beauvollier, La Ville-Beaugé, commandèrent les Poitevins dans les régions de Bressuire et de Parthenay ; les gars du Bocage, des Marais du Bas-Poitou et du Nantais marchèrent avec MM. des Essarts, des Nouhes, de Béjarry, l'épique chevalier Charette de la Contric et le prince de Talmont.

Le 2 mai 1793, la ville de Bressuire était prise ; puis ce furent Thouars, Fontenay-le-Comte, Cholet, Saumur, Chinon.

Le 18 octobre, les «Armées Catholiques et Royales» passèrent la Loire et furent successivement à Angers, Laval et Dol. Contre les Vendéens, victorieux de troupes locales, la Révolution envoya ses meilleurs généraux à la tête d'armées qui avaient fait leurs preuves contre l'étranger, et durant tout le temps que la Terreur pesa sur la Fiance la Vendée se battit jours et nuits, jusqu'à ce qu'enfin, ses premiers grands chefs étant morts dans la lutte et les revers étant venus, elle accepta l'amnistie que la Révolution lui offrit avec la tolérance religieuse.

Mais quand plus tard, en 1815, Napoléon, par son retour de l'île d'Elbe, fit que le roi légitime, après les Cent-Jours, prit  à nouveau le chemin de l'exil, la Vendée qui avait acclamé la restauration du trône de Saint-Louis, se redressa les armes à la main sous les ordres de Louis de La Rochejacquelein, de Suzannet, de d'Autichamp et des enfants des premiers grands chefs.

Et ces deux levées d'armes furent l'épopée la plus noblement désintéressée, la plus chevaleresque, qu'aucune province de France ait jamais écrite avec son sang en l'honneur de la fidélité à Dieu et de la fidélité au Roi, mandataire de Dieu ; et ces années de luttes héroïques, dit Mgr Pie[1], ont été remplies « par deux cents prises et reprises de villes, sept cents combats particuliers, dix-sept grandes batailles rangées », par l'incendie de centaines de villages, par l'holocauste effroyable de milliers  de combattants et de milliers de martyrs.

Nous avons vu que l'efficace piété qui soutint surtout le courage extraordinaire de ces héros paysans, et des gentilshommes qu'eux-mêmes mirent à leur tête, fut un culte ardent envers le Coeur blessé du Sauveur, le Coeur victime expiatoire dont ils portaient l'image en signe ostensible de ralliement, sur leur poitrine. En plus de cet insigne, rendu officiel, le culte du Sacré-Coeur se traduisit aussi chez eux par le port d'une foule d'objets marqués à l'image du Coeur divin.

Et voici quelques-uns de ceux qui nous sont restés [2] : . — Dès le début delà Révolution, deux années avant le soulèvement militaire, alors que déjà les objets religieux ne se fabriquaient plus nulle part et ne se vendaient plus au grand jour, on coulait clandestinement en Vendée, des médailles de plomb portant à l'avers le Cœur de Jésus, avec l'inscription : Ego dilexi vos in finem, je vous ai aimé jusqu'à l'infini, et la date : 1791 ; du côté revers, le Coeur de Marie avec la parole du Stabat Mater : Doloris pertransivit gladius.

Un exemplaire de cette médaille de plomb se trouvait dans la collection Parenteau, de Pouzauges, et doit être aujourd'hui au Musée archéologique de Nantes ; un autre en alliage d'argent et d'étain appartenait en 1898 au Frère Fulgent, directeur de l'école congréganiste de Châtil!on-sur-Sèvre (Deux-Sèvres). Je ne serais pas surpris que ces médailles aient été coulées à Saint-Laurent-sur-Sèvre, centre religieux de la Vendée, pendant la Révolution.

FIG. I. — Médaille en plomb nu étain et argent — 1791. Grandeur réelle.

— Petit Sacré-Coeur en cuivre fondu et martelé, destiné à   être porté comme médaille, recueilli aux environs de Saint-Amand-sur-Sèvre, (Deux-Sèvres).

FIG. II. —Petit coeur en cuivre rouge ; grandeur réelle, épaisseur : 2 millimètres.

 Il est épais, mais complètement plat, et la blessure au coup de lance n'y figure pas ; on ne saurait pourtant hésiter ni sur son caractère religieux, ni sur sa date. Il rappelle ces petits coeurs en plomb que les gens de Beaufou substituèrent, vers la fin du XVIIIe siècle, au coeur d'étoffe qu'ils portaient au revers de leur veste ainsi que nous l'avons vu en l'article d'Avril : c'est bien également un bijou pieux de paysan.

— Voici une autre médaille, qui me vient de ce bourg même de Moncoutant, (Deux-Sèvres), où fermenta le premier soulèvement armé de la Vendée contre-révolutionnaire : Un jour un Vendéen trouva ce jeton, vieux déjà de près de deux cents ans ; il y vit deux coeurs sous la couronne royale de France, deux coeurs royaux, et l'heureuse pensée lui vint d'en faire un objet de dévotion en transformant ces coeurs profanes en images de Ceux de Jésus et de Marie, et, tout simplement à l'aide d'un marteau et d'un bout d'acier, il frappa en creux sur celui de droite l'abréviation du Nom de Jésus : I H S, et sur l'autre l'initiale M du nom de Marie.

Un trou percé dans le haut de la couronne laissa passer l'anneau de suspension et la médaille fut ainsi parfaite. Mais si l'on regarde son revers on y voit deux figures de profil, superposées en perspective, portant la fraise au col et la couronne en tête ; et la légende latine qui les accompagne nous dit que ce sont les visages de « Louis XIII par la grâce de Dieu roi de France et de Navarre et d'Anne d'Autriche-Espagne ».

Et croyez bien que le Vendéen qui porta sur sa poitrine l'antique jeton du mariage royal, à la veille peut-être de donner sa vie pour son Dieu et pour le fils de ses Rois, fut certes fort heureux d'arborer son ingénieux insigne ou deux mêmes cœurs résumaient ses deux héroïques fidélités : Jésus et Marie, le Roi et la Reine de France !

Sur ce souvenir du mariage royal de 1615 les deux cœurs sont unis par trois banderolles où se lisent les noms des trois vertus théologales :. CARITAS, SPES, FIDES ; et, plus bas, un lis (mal représenté) avec les deux initiales : L (Louis) et A (Anne).

En dessous, le nom du graveur : HANS LAUFFER — Les Laufers étaient des médailleurs de Nuremberg qui frappèrent abondamment en l'honneur des rois de France Henri IV, Louis XIII et Louis XIV.

FIG. 3 — Jeton de mariage de Louis XIII, transformé en médaille de dévotion.

— Je tiens de mon très distingué confrère des Antiquaires de l'Ouest, M. Max Deloche l'empreinte d'un sceau contre-révolutionnaire vendéen de sa riche collection.

Dans le centre du plat oblong de ce sceau, l'écusson des Bourbons est sommé de la couronne royale ; tout autour, deux rameaux de chêne et de laurier l'accompagnent et sont réunis, j'allais dire noués ensemble, par l'image non douteuse du Coeur de Jésus, comme pour dire aux défenseurs de Dieu et du Roi que toute force et toute victoire ne leur pouvaient venir que par le Coeur du Sauveur tout-puissant.

Autour du cachet se déroule l'acclamation

Vendéenne: LA RELIGION ET LE ROY !

FIG IV. — Cachet contre révolutionnaire vendéen de la collection M. Deloche.

— Les combattants Vendéens ne se contentèrent pas toujours de porter sur leur poitrine l'image adorée du Coeur divin, ils en marquèrent aussi parfois leurs armes elles-mêmes ; témoin ce pistolet à pierre, grosse arme courte et trapue de fabrication anglaise, dont j'ai dû la connaissance à M. l'abbé Courteaud, curé d'Adilly, et qui provient de Neuvy-Bouin, (Deux-Sèvres). Sur sa crosse, le chouan qui s'en servit grava, à la pointe de couteau, deux coeurs ; l'un marqué de la croix et navré de la blessure est incontestablement le Coeur de Jésus et l'autre sommé d'une fleur de lys gauchement taillée, le Coeur de Marie.

FIG. V. — Cœur gravé au couteau sur un pistolet provenant de Neuvy-Bouin, (Deux-Sèves)

En les figurant ainsi, l’un au centre de l'autre, la main qui les grava, sut aborder, par la simple droiture de sa foi la grande thèse theologique chère au P. de Monttort : l’arrivée à Jésus en passant par Marie — et, pratiquement, la figuration des deux Coeurs ainsi l'un dans l'autre avait l'avantage de tenir peu de place sur le dessus bombé de la crosse de l'arme.

Dans le prochain article, consacré à ce qui fut, plus spécifiquement, le « bijou vendéen », nous verrons ces deux cœurs de la Vierge et de son Fils divin, associés en des formes plus artistiques, plus héraldiques, mais non pas plus clairement compréhensibles.

FIG. VI. — Plaque cordiforme en cuivre provenant de l'ancien Château de Cirezay (Deux-Sèvres). (1 /3) de la grandeur réelle)

— A titre de coeur fixé sur des armes, je figure ici, au tiers seulement de sa grandeur réelle, un coeur de cuivre, plat et légèrement  biseauté sur ses bords, qui fut recueilli par Mme de la Rochebrochard-Tinguy, en d'assez récentes réparations à l'ancien château de Cerizay, (Deux-Sèvres), et dont M. Gobillaud, maire de Moulins, a bien voulu m'envoyer le dessin exact. Six pointes rivées à la plaque de cuivre servaient à la fixer sur le cuir d’un baudrier de sabre. Je ne vois certes pas en cet objet une image du Coeur de Jésus, je le crois même détaché d'un harnachement de l'armée révolutionnaire, tant est frappante sa ressemblance avec des « retroussis » cordiformes, de fabrication nantaise qui portent l'inscription : RÉPUBLIQUE FRANÇAISE[3]. Mais le fait qu'il a été trouvé au château de Cerizay qu'occupèrent les Vendéens, caché avec une grande médaille octogonale représentant l'Annonciation me fait le regarder comme un trophée ramassé sans doute sur le champ de bataille par un Vendéen qui, se méprenant sur l'origine et le caractère profane de ce coeur l'aura caché au même titre et avec le même sentiment de piété que la médaille de la sainte Vierge trouvée avec lui.

N'est-ce pas le cas de se souvenir que la bonne et droite intention purifie tout, divinise tout ?

— Je dois à l'extrême obligeance de M. le comte Jean de Villoutreys de pouvoir donner ici un document inédit, et tout de premier ordre, qui nous révèle comme certaine l'existence, jusqu'ici à peine soupçonnée, d'une sorte d'ordre ou de société, un peu secrète peut être, parmi les insurgés catholiques et royalistes, l'ordre de Saint Michel des Chouans. (On sait que le nom de Chouans — altération du mot « chat-huant »— fut donné aux insurgés de l'Ouest, en 1793, parce qu'ils se reconnaissaient et se comprenaient la nuit, à distance, en imitant certaines variations du hululement des hiboux).

Le curieux document de M. de Villautreys est un exemplaire du diplôme même de cet ordre : sous les armoiries royales accompagnées de la devise vendéenne : DIEU ET LE ROI, il porte le texte suivant :

De par le ROI DE FRANCE ET DE NAVARRE

SALUT à vous Frères de l'Ordre Royal de St-Michel, surnommés CHOUANS, appuis de la Religion et du Trône.

FIG. VII. — Brevet de l'ordre de St-Michel des Chouans.

Nous, Membres du Conseil, en correspondance avec les puissans Concurrateurs, avons délivré et délivrons par cette présente à brevet de propagandiste de l'Ordre de CHOUANS Royalistes, en foi de quoi avons signé le présent.

Je multiplirai votre race comme les Étoiles qui sont au Firmament, comme les grains de Sable qui sont au bord de la Mer.

FAIT au Conseil de l'an de grâce 179

Et au-dessous, comme sceau de l'Ordre, le Coeur de Jésus dans les fulgurations d'une gloire entourée de ces mots : VOILA LE COEUR QUI A TANT AIMÉ LES HOMMES ET DONT IL EST SI PEU AIMÉ.

C'est l'abrégé du texte même donné par Ste Marguerite-Marie que voici littéralement : Voilà ce Coeur qui a tant aimé les hommes qu'il n'a rien épargné jusqu'à s'épuiser et se consommer pour leur témoigner son amour, et pour reconnaissance je ne reçois de la plupart que des ingratitudes par leurs irrévérences et leurs sacrilèges et par les froideurs et les mépris qu'ils ont pour moi dans le sacrement d'amour[4].

Il n'est pas douteux que les créateurs de l'ordre de Saint-Michel des Chouans,  connaissaient ce texte, et le timbre de leur diplôme, que je reproduis ici en ses réelles dimensions, reste le document le plus précis et le plus parlant du culte du Cœur de Jésus dans les Armées contre-révolutionnaires de l'Ouest.

FIG. VIII. — Timbre de l'ordre de St-Michel des Chouans.

Nous sommes jusqu'ici sans aucun renseignement concernant cette organisation de St-Michel qui semble avoir été assez mystérieuse et dont la création, j'imagine, a peut-être suivi de très près la pacification apparente de la Vendée, vers 1795.

Je soupçonne aussi qu'à elle doivent se rattacher les coquilles de plomb et d'étain coulées en Vendée, soit dans les toute dernières années du XVIIIe siècle, soit lors des soulèvements de 1815 et de la chouannerie de 1830. Je donne ici la reproduction de deux types différents de ces coquilles. L'une d'elles (Fig. IX) représente à mes yeux le premier modèle, et je le tiens de M. le chanoine Pierre Charbonneau, ancien curé de Bressuire, le Sacré-Coeur y figure seul au centre de la concavité de la coquille.

FIG. X FIG. IX : Coquilles d'étain et de plomb d'origine vendéenne.

L'autre (Fig. X) se trouve dans la collection Parenteau. C'est le type de 1830 ; l'initiale du Comte de Chambord, Henri V de France, y sert de garde, j'allais dire de custode.au Coeur de Jésus, et tout autour une banderolle porte ces mots : N.-DAME ET SAINT MICHEL PRIEZ NOUS.

L'invocation à l'archange victorieux y figure ici à double titre, d'abord parce qu'il fut le protecteur officiel de la Monarchie française, puis, parce que le Comte de Chambord naquit le jour de la fête de saint Michel, 29 septembre.

Le moule qui servit à couler cette coquille provient du château de l'Angebaudière, commune de La Gaubretière (Vendée). En 1898 il appartenait à la famille de Saint-André[5].

La noblesse de Poitou comptait sous Louis XV et Louis XVI un certain nombre de chevaliers de l'ancien grand Ordre Royal de Saint-Michel fondé par Louis XI, en l'illustre abbaye du Mont ; je ne serais nullement surpris que l'Ordre de Saint-Michel des Chouans ait été organisé plus ou moins directement par l'un d'entre eux.

On sait que le collier de l'Ordre fondé par Louis XI était formé de cordelières entrelacées et de coquilles d'or, et que l'un des principaux insignes des pèlerins à l'abbaye du Mont, fut dès le Moyen-Age, la coquille de plomb au centre de laquelle l'archange vainqueur, l'épée levée et les ailes ouvertes, prêt au vol de gloire, foule aux pieds le Dragon vaincu.

Le fait que nos coquilles vendéennes portent le Sacré-Cœur au lieu de l'image archangélique ne saurait suffire pour détruire l'hypothèse d'une relation entre elles et l'ordre de Saint-Michel des Chouans, puisque le diplôme de cette société que nous devons à M. le comte de Villoutreys, porte lui-même, comme sceau, le Coeur de Jésus aux lieu et place du sceau de l'ancien ordre de Louis XI où figurait le combat de l'Archange et de Satan.

Loudun (Vienne)

L. CHARBONNEAU-LASSAY.

(à suivre)

 

[1] Mgr. Pie : Oraison funèbre de la marquise de La Rochcjacquelein. [2] Les objets figurés en cet article ont été gravés sur bois par l'auteur, en grandeur réelle, sauf indication contraire. [3] Cf. Parenteau : Inventaire Archéologique. P. 99, pl. 46, Nos 8 et 9. [4] Mgr Gauthey : Vie et Œuvres de Ste Marguerite-Marie. T. II, p. 102. [5] Parenteau. Inventaire Archéologique. P94, pl 46 , n°10.

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #AU FIL DU TEMPS

L’exposition

«  Alphonse DAUDET »

Ce Nîmois connu mais pas assez reconnu

organisée par  Monsieur  Christian Lacour

en partenariat avec la fédération des associations

« éternel Alphonse Daudet »

Librairie Papeterie Éditions LACOUR-OLLÉ

25 Boulevard Amiral Courbet 30000 Nîmes.

Horaires d’ouverture

du lundi au samedi de 9h à 19h au premier étage. Entrée Libre.

Depuis notre dernière visite auprès de la Vénérable Maison des Éditions Lacour, le musée Daudet, qui se voulait de prime abord un essai, a pris bien de l'importance et les visiteurs affluent de toutes parts, pour découvrir, ou redécouvrir ce grand auteur qu'est Alphonse Daudet, puisque l'on ne peut parler de lui qu'au présent. En effet, réduire l'écrivain à ses célèbres "Lettres de mon Moulin" c'est le réduire à ce qu'il n'est pas! Bien au contraire, auteur engagé, il a laissé plus de 50 ouvrages, tous horizons confondus, que les Éditions Lacour-Ollé se chargent actuellement de rééditer http://www.editions-lacour.com/alphonse.daudet-20-1354.php

À découvrir http://www.editions-lacour.com/midi.libre.redecouvrir.alphonse.daudet-35-147.php

ou sur youtube dans ce court métrage de présentation https://www.youtube.com/watch?v=9u0skmp6HO4

Nous vous invitons a pousser la porte du 25 boulevard Amiral Courbet. À vous laisser conquérir par l'ambiance chaleureuse des lieux. Nous vous laissons vous imprégner de cette essence mystérieuse même qui compose l'oeuvre magistrale d'Alphonse Daudet.

Mais la Maison Laour-Ollé, outre sa qualité d'éditeur, c'est aussi une librairie Papeterie et cadeaux qui regorge de trésors. Quiconque pénètre dans les lieux, ne peut être que séduit par la diversité des nombreux articles qui s'y trouvent. Faute de pouvoir vous y rendre, ce que nous vous conseillons de prime abord pour les chanceux résidant à proximité, nous vous invitons à consulter les liens suivants :

http://htpps://www.instagram.com/librairiepapeterielacour

https://www.lacour-olle.com/index.php/boutique-lacour-olle

Chères lectrices, chers lecteurs

Nous vous invitons à partager en masse les liens ci-dessus. Nous vous convions, pour que perdure cette vénérable Maison, à la faire connaître à vos amis, à vos proches, à tous ceux dont vous serez sûr(e)s qu'ils ne resteront pas insensibles au contexte actuel. Par avance, Nous vous remercions.

Rhonan de Bar en la cité Crista Arnaudorum.

Photos 2018.
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Photos contextuelles. CL.
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Photos musée Alphonse Daudet. © Rhonan de Bar
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Photos musée Alphonse Daudet. © Rhonan de Bar
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Photos musée Alphonse Daudet. © Rhonan de Bar
Photos musée Alphonse Daudet. © Rhonan de Bar

Photos musée Alphonse Daudet. © Rhonan de Bar

La Vénérable Maison Lacour Ollé, c'est aussi cette anecdote qui fait que, comme nous disions supra, une fois que l'on a pénétré dans les lieux, il est bien difficile de ne pas s'y attacher. 

Nous sommes en 2014, un taxi s'arrête devant notre magasin, un homme habillé de noir, une chevelure indisciplinée et le regard pétillant en descend, très rapidement il m'explique qu'il est attendu au salon de la biographie et qu'il souhaite absolument ramener à Paris, des objets qu'il vient de découvrir dans notre magasin d'art. C'est Monsieur Gonzague Saint Bris. Tel un enfant, il pénètre dans les lieux et en 15 mm fait son choix, il est au milieu de l'histoire de France et des fleurs de lys, les objets lui parlent. Il m'explique alors que même à Paris, il n'existe pas un tel magasin. Je lui précise qu'il est dans la plus vieille librairie-papeterie de France, la 7ème génération, fasciné, il rencontre alors Christian LACOUR-OLLE et signe notre livre d'or...  Chaque année, il ne manquera pas de venir nous rendre visite. Ironie de l'histoire dans quelques jours, le Prince Charles Emmanuel de Bourbon-Parme, notre auteur faisait partie de ses invités pour la forêt aux livres ... Nous tenions à rendre hommage à ce grand écrivain, ce défenseur de l'histoire de France, cet amoureux du Lys. Merci Monsieur Saint Bris.

Maud CHAUDRON

 

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

PREFACE

 

Le lecteur trouvera dans ce volume l'histoire complète et détaillée des tombeaux de la royale église de Saint-Denis. Toutefois, je ne veux point tromper sa bonne foi : le présent volume n'est pas une réédition du travail que j'ai publié, d'abord en 1866 chez Rouquette, sous ce titre : Extraction des cercueils royaux à Saint-Denis en 1793, puis encore en 1868 et sous le même titre, mais avec de nombreuses additions, à la librairie Hachette. Je me suis aujourd'hui borné à habiller de neuf les quelques exemplaires de cette dernière édition qui me restaient, en y ajoutant divers documents nouveaux, que je publie pour la première fois.

Ces documents figurent dans un supplément annexé à ce volume et lui donnent une petite physionomie d'actualité qui a son intérêt. Je veux parler d'abord du récit de l'abbé Testory, qui doit trouver sa place, à la honte de nos  ennemis, dans toutes les histoires futures de l'abbaye de Saint-Denis. Ce récit est une pièce précieuse; qui vient se joindre, hélas! à tant d'autres pour montrer à quels barbares nous avons eu affaire, combien nous avons dû supporter d'humiliations et de destructions, et surtout combien les merveilles de notre belle France ont excité de jalousies chez nos inexorables vainqueurs. Car c'est la jalousie seule qui a pu les pousser à «vandaliser » des monuments comme ceux que renferme la basilique de Saint-Denis. Au point de vue de l'attaque et de la victoire, de quelle utilité pratique pouvait bien leur être la démolition de nos tombeaux séculaires, et comment s'expliquer autrement la destruction de nos colonnes et de nos statues? La somme des gracieusetés prussiennes, dont la France doit toujours garder le souvenir, à propos de cette cruelle lutte, se trouve ainsi accrue de la déposition irréfragable d'un témoin oculaire.

Je signale encore au lecteur, comme une relation d'un haut intérêt historique, les détails que je lui donne sur la mort, et surtout sur la découverte du cercueil du cardinal de Retz.

Ce supplément complète l'histoire de l'église de Saint-Denis et de ses tombeaux. D'ailleurs, cette histoire pourrait être modifiée un peu tous les jours. Aujourd'hui la basilique a encore un caveau vide qui ne s'ouvrira peut-être jamais : le caveau impérial est fermé; quel César futur y viendra dormir un jour?... Mais j'oublie que chez nous les rois ne meurent plus sur le trône, et que maintenant nous ne voulons même plus de roi !... Cette belle et admirable basilique verra-t-elle jamais le renouvellement des splendides cérémonies qui l'ont illustrée jadis ? ou bien son histoire est-elle subitement terminée? Son histoire, c'est celle de la monarchie tout entière, celle de nos grandeurs et de nos abaissements; c'est aussi l'histoire de l'humanité et elle offre l'exemple le plus terrible qui lui ait encore été donné du néant et des grandeurs de ce monde. Ces rois, ces reines, ces princes, si grands, si puissants, si glorieux, qui semblaient devoir dormir là leur éternel et dernier sommeil... en un jour de démence publique leurs royales cendres ont été jetées au vent, et ce qui restait de leurs corps augustes a été brûlé dans de la chaux. Et sur ces restes profanés et dispersés, une populace ivre vint danser la Carmagnole et jurer qu'elle n'aurait jamais plus de tyrans. Et pourtant elle en a eu bien d'autres, et de bien grands, pleins de force, de grandeur et de génie, et de bien ignobles aussi, choisis jusque dans son sein ! Saint-Denis!

Ce  « cimetière des tyrans», disait encore Marat, qui a exercé, lui aussi, son genre de royauté sur cette même populace, et qui, comme les rois qu'il avait tant conspués, passa à son tour du Panthéon à l'égout !

 

GEORGES D'HEYLLI.

Février 1872.

 

Après cette préface de l'auteur, le lecteur peut retrouver l'ensemble de l'ouvrage de Georges d'Helly :

LES

 

 TOMBES ROYALES

 

DE SAINT-DENIS

 

HISTOIRE ET NOMENCLATURE DES TOMBEAUX.

EXTRACTION DES CERCUEILS ROYAUX EN I793

CE QU'ILS CONTENAIENT.

LES PRUSSIENS DANS LA BASILIQUE EN 187I.

 

en format PDF qui devait paraitre aux Éditions Lacour et qui n'a pas vu le jour. Je m'excuse par avance des éventuelles erreurs qui pourraient résulter de la retouche du texte effectuer par mes soins. Je vous en souhaite une bonne lecture et une bonne découverte.

Rhonan de Bar. 10 Mai 2020

 

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES SUR HERALDIQUE

 

LES

MYSTÈRES

DU BLASON

 

DE LA NOBLESSE ET DE LA FEODALITE

 

CURIOSITÉS-BIZARRERIES ET SINGULARITÉS

 

Gourdon_Genouillac.gif

 

PAR

II. GOURDON DE GENOUILLAC

CHEVALIER DES ORDRES DU CHRIST ET DES SS-.MAURICE-ET-LAZARE

 

 

PARIS

E. DENTU, ÉDITEUR

LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES

PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS

 

   PREFACE

Les études héraldiques ont eu pour moi un attrait qui m'a fait leur consacrer tous mes soins. Je les ai commencées par distraction, et j'ai fini par m'y livrer avec ardeur, au fur et à mesure qu'il m'a été donné de constater combien elles m'ouvraient de champs vastes et inconnus dans le domaine de l'histoire.

Car je l'ai déjà dit ailleurs, l'histoire des familles nobles est une mine inépuisable de renseignements pour établir celle de la France, et, appelé par la nature de mes travaux à compulser chaque jour les chartes et les manuscrits qui dorment non seulement dans nos grands dépôts publics de Paris ou de la province, mais encore dans les archives particulières des châteaux — j'ai trouvé parfois des documents curieux dont je prenais précieusement note sans but déterminé — et tout simplement pour satisfaire mon désir de collectionneur.

Car j'avoue ici mon faible, je collectionne les curiosités nobiliaires et héraldiques — comme d'autres les autographes — ou la faïence.

Et chaque fois qu'une amitié ou une confraternité héraldique m'appelle dans quelque vieux castel provincial — il est rare qu'après avoir fouillé ses archives de fond en comble, je n'en revienne pas avec quelque trophée à ajouter à ma collection.

Le nouvel ouvrage que j'ai l'honneur d'offrir au public, qui accueille avec tant de bienveillance chacune de mes productions — est donc écrit à peu près sans méthode — sur des notes prises çà et là au hasard — au milieu de toutes celles qui encombrent mes cartons. — J'ai tâché en lui donnant une forme légère de le rendre plus agréable à la lecture.

Toute science a son côté amusant — c'est celui-là que j'ai essayé de faire ressortir.

Si je crois devoir mettre en tète de ce livre ces quelques mots de préface, c'est pour assurer mes lecteurs que si le titre de l'ouvrage éveille la curiosité, ils peuvent être certains qu'il ne contient pas un mot qui puisse être en désaccord avec mon amour pour la science héraldique. —Ce n'est pas un frondeur qui parle— mais un simple curieux — qui n'ayant pas encore mérité le lourd titre de savant — peut, sans déroger à une gravité qui ne lui est pas imposée — cueillir çà et là les quelques fleurs que le soleil a fait pousser par hasard dans le champ aride de la science dont je suis un des fervents adeptes.

 

CHAPITRE PREMIER

L'ART HÉRALDIQUE 

LES SAVANTS AUX PRISES AVEC LE BLASON

 

La science héraldique, si dédaignée pendant les cinquante premières années qui suivirent la révolution de 1789, tenait jadis le premier rang parmi celles dont se composait l'éducation d'un homme.

Depuis cette époque, on s'habitua à la considérer comme une connaissance tout à fait superflue et bonne tout au plus pour ces maniaques qui, en plein dix-neuvième siècle, rêvent le retour de la féodalité et demandent le rétablissement du droit du seigneur.

Car il fut longtemps de bon goût de traiter de fou celui qui s'avisait de dire que la France avait eu de grandes pages dans son histoire avant 1789 et d'accuser quiconque osait soutenir que les rouages féodaux formaient un mécanisme ingénieux, de vouloir ramener le droit du seigneur.

Toutefois, depuis les vingt dernières années que nous venons de traverser, une réaction s'est produite.

Les gens intelligents, les penseurs, les artistes, tous ceux qui jugent les choses, non avec l'opinion des autres, mais avec leur esprit ou leur bon sens, ont compris qu'il y avait autre chose qu'une question de parti dans le blason qui, après tout, n'est qu'une science, — et que, rendre une science responsable des sottises que débitent en son nom ceux qui en ignorent les premiers éléments, c'était faire bon marché de la logique et du raisonnement.

Ce fut alors que nombre de gens désireux de s'instruire, s'enquirent des livres qui existaient sur la matière, les compulsèrent, les étudièrent et purent se ranger ensuite à l'avis de Gérard de Nerval qui, le premier, osa dire aux incrédules : «La connaissance du blason, c'est la clef de l'histoire de France.»

Aussi, depuis ce moment, ce fut à qui publierait de nouveaux livres sur l'art héraldique, afin de suppléer à tout ce que les anciens laissent d'obscur ou d'incomplet.

Nous avons écrit la Grammaire héraldique ; nous n'avons donc pas à rappeler ici ce que nous avons dit touchant les règles qui sont définies dans ce livre, auquel nous nous permettons de renvoyer pour apprendre la connaissance proprement dite de la langue du blason.

Le lecteur a peut-être remarqué que nous venons d'employer trois expressions différentes pour qualifier le blason : — science, art, langue.

C'est qu'en effet, et chose peu commune, le blason est tout à la fois une science, un art et une langue.

Est-ce cette triple dénomination qui a fait du blason une énigme dont le sens caché est plein de mysticisme aux yeux des profanes ? C'est possible.

Toujours est-il que toutes les personnes étrangères à la connaissance des armoiries croient à l'existence d'une secrète signification des lignes qui entrent dans la composition du blason, et qu'elles ne manquent jamais de s'écrier à la vue d'un écu :

— Que veut dire ce lion rouge, cette étoile bleue ou cet arbre vert?

Devant cette question, si simple en apparence ; l'héraldiste reste muet ou cherche un biais pour ne pas répondre :

 — Je n'en sais rien.

C'est cependant la vérité ; personne ne le sait, pas même le possesseur de l'armoirie, qui serait fort embarrassé de donner les raisons qui motivent la présence, dans son écu, de grains de sel, de glands, de bonnets, ou de toutes autres figures qui ne sont pas précisément de nature à éveiller dans la pensée une idée de noblesse.

Lorsque les souverains s'arrogèrent le droit exclusif de conférer des armoiries, ce fut bien souvent un caprice de leur royale volonté qui régla la composition des écus bizarres qu'on rencontre parfois dans les armoriaux.

Le roi soleil — Louis XIV — se plaisait à en imaginer de singuliers ; — dans ses moments de joyeuse humeur, il ne dédaignait pas le mot pour rire, — et ce mot, il le perpétuait en l'imposant aux générations d'une famille qui, en recevant la noblesse, se trouvait désormais dans l'obligation de porter dans ses armes une oie, un lapin, une feuille de chou, ou quelques autres meubles peu faits pour y figurer.

Ces meubles fantaisistes ne se trouvent pas, il est vrai, dans les armoiries des vieilles familles de France, qui empruntèrent au souvenir des croisades, aux grandes expéditions militaires, ou à la possession de hautes charges, les pièces de leur écu, ni dans celles de la noblesse impériale où sont ordinairement retracés des signes particuliers à certaines fonctions, ou servant à rappeler quelque fait d'armes spécial. — Telles sont la pyramide, indiquant que l'anobli a pris part à l'expédition d'Egypte, l'épée pour les comtes militaires, etc.

Donc, à l'exception de diverses pièces ou figures destinées à consacrer un épisode quelconque de l'histoire d'une famille, la généralité des autres est due au bon plaisir du souverain, et plus souvent encore à celui du juge d'armes chargé de la composition des armoiries.

Aux siècles passés, et particulièrement aux dix-septième et dix-huitième, tout était prétexte à blason, et les écrivains d'alors s'ingéniaient de cent façons pour appliquer jusqu'aux jours de la semaine et aux différents âges de l'homme, les couleurs héraldiques.

Commençons par l'étymologie de ces couleurs — et esquissons en quelques mots celle du blason, après quoi, laissant à part tout le côté aride de la science héraldique, nous nous attacherons à en extraire les détails, piquants par leur originalité, et qui ont le mérite d'être peu connus ; — et si nous sommes parfois obligé de mêler le burlesque au comique, nous prions le lecteur de nous excuser, en lui rappelant que nous n'inventons rien et que tous les faits que nous racontons sont puisés à des sources authentiques.

Il est fort possible qu'en d'autres contrées, la langue du blason ait été employée longtemps avant qu'elle ne fût connue en France, mais tout en admettant cette supposition, il est évident qu'elle différait essentiellement de celle qui, depuis les croisades, s'est universellement répandue dans toute l'Europe.

L'Allemagne seule peut revendiquer la prétention d'avoir vu naître les armoiries régulières ; voici à quelle occasion, dit la tradition : Lorsque Henry l'Oiseleur fit la guerre aux Hongrois, il se vit dans la nécessité d'implorer le secours des princes ses voisins, qui lui amenèrent des renforts considérables d'hommes d'armes et lui permirent de conclure une trêve d'une année avec ses ennemis.

Une fois la trêve jurée, Henry se demanda si, au bout de l'année, il retrouverait prêts à combattre les hommes dont il disposait, grâce à l'appui qu'il avait reçu des princes germains, et dans la crainte que, rentrés chez eux, ils ne voulussent plus lui venir en aide au moment du danger, il invita tous ces vaillants défenseurs de sa couronne à passer l'année de repos, qui leur était accordée, dans Magdebourg, la capitale de son duché de Saxe.

Les princes acceptèrent la proposition, et la ville s'emplit des alliés d'Henry.

Mais ce n'était pas tout que de les empêcher de s'éloigner, il fallait aussi les empêcher de s'ennuyer. C'était plus difficile.

Pour y parvenir, le rusé empereur imagina les tournois, qui devaient, après avoir servi d'amusement dans le duché de Saxe, devenir le suprême jeu des gentilshommes de toutes les nations.

Il est convenu que c'est du mot sonner de la trompe ou blazen (en allemand) qu'est venu le nom blason, parce qu'à la suite de cette sonnerie, un héraut donnait à haute voix l'explication des armoiries de chaque chevalier.

Nous ne nous appesantirons pas sur ce point.

À ces mêmes tournois, les gentilshommes ornèrent la partie supérieure de leurs casques de figures bizarres, d'animaux, d'oiseaux, de tours, de clochers, de trompettes, de cors, de plumes, etc… ce fut l'origine des cimiers.

Pour compléter l'étrangeté de cet accoutrement, les héros de ces fêtes attachèrent à leur coiffure de grandes bandes d'étoffe découpées, qui, partant de la tête, descendaient jusqu'au milieu du corps et ressemblaient à des guirlandes de feuillage.

Ce furent les hachemens ou lambrequins.

Les princes et les seigneurs allemands qui se divertirent ainsi en compagnie d'Henry l'Oiseleur, imaginèrent encore de costumer leurs pages ou varlets d'une façon grotesque, en les travestissant en lions, en ours, en chiens, en phénix, en griffons.

Quelques-uns conservèrent leur visage découvert, ci se contentèrent de s'habiller en lions, en sirènes, etc.

Lorsque le combattant n'avait plus besoin de tenir à la main son écu, il le donnait à son valet, transformé en animal, et qui prenait le nom de support, quand sa tête était masquée, et de tenant lorsqu'elle était découverte.

Voilà, dit-on, l'origine des tenants et des supports.

Elle repose sur une donnée assez fragile. Cependant, il faut l'accepter à défaut d'autres.

L'exiguïté du nombre de pièces, dites héraldiques, qui se trouvent représentées sur une grande quantité de blasons, a toujours paru singulière.

Elle s'explique cependant facilement.

Les armoiries les moins compliquées sont, sinon les plus honorables, du moins les plus anciennes, la raison en est toute simple.

Le premier homme d'armes qui a voulu faire remarquer sa présence par celle de son écu, n'a eu besoin pour cela que de le colorier à l'aide de la première couleur venue.

Le second a dû nécessairement en choisir une autre.

Or, une fois les sept couleurs primitives employées, le huitième chevalier s'est trouvé dans la nécessité — pour se distinguer des autres — de peindre l'écu de deux couleurs.

Puis, après les avoir alternées de toutes les façons, un autre fit plus, il peignit un fond, et traça une barre verticale, oblique ou horizontale par-dessus.

De là, les pals, les barres, les bandes, les croix, etc.

Revenons aux couleurs.

En première ligne vient la couleur rouge, appelée en blason gueules.

On ne s'imagine guère à combien de controverses a donné lieu la recherche de l'étymologie du mot « gueules » qui fit le désespoir des savants en science héraldique.

Eh! mon Dieu, ces savants ressemblent à beaucoup d'autres : s'ils sont quatre à discuter sur un point douteux, chacun d'eux émet une opinion qui diffère de celles de ses collègues ; opinion dont il ne veut pas démordre, ce qui éternise tellement la question, qu'elle finit par rester à l'état de problème à résoudre.

Ah ! lorsque les savants au lieu d'être quatre sont dix, c'est bien différent, — il y a dix avis divers.

Donc, pour ce qui concerne la couleur rouge ou gueules, un de ces savants a prétendu que gul en langue persane signifiait rose, et que ce fut par cette raison que les Français, grands admirateurs de la fleur de ce nom, auraient donné celui de gul, en le francisant par gueules, à la couleur rouge.

D'abord, quoique les roses revêtent de nos jours les plus brillantes couleurs, et que les horticulteurs en aient 'découvert de jaunes, de bleues, voire même de noires, la nuance de la généralité n'est pas rouge, et le fût-elle à l'époque des croisades, il me semble qu'il eût été bien plus simple alors de se servir du mot rose que de celui de gueules, emprunt bâtard fait au persan.

Un second savant fait dériver ce mot de sang.

Mais il oublie de développer sa théorie, et je préfère m'arrêter au dire du troisième, qui soutient que la couleur gueules est ainsi nommée parce que c'est celle de l'intérieur de la  bouche.

Celui-là pourrait bien être seul dans le vrai.

Le bleu ou azur vient de la couleur du lapis lazuli, dont les Espagnols ont fait azul et les Français azur.

Le vert ou sinople doit cette dernière dénomination à la ville de Sinope.

Lorsque les croisés se trouvèrent en vue de Sinope, plusieurs d'entre eux lurent frappés de la magnificence des arbres qui y croissaient en grande abondance; la beauté de leur feuillage d'un vert clair et transparent leur plut si fort, qu'en souvenir du plaisir qu'ils avaient éprouvé en considérant cette éclatante verdure, ils firent peindre tout ou partie de leur écu d'une couleur se rapprochant du vert qui les avait tant charmés et à laquelle ils donnèrent le nom de sinople.

Le noir ou sable, n'en déplaise aux érudits qui ont essayé de faire croire que le sable de Jérusalem est noir, doit uniquement son nom au sabellina pellis, petit animal fort commun dans les environs des lieux saints.

Le pourpre est, la couleur de ce nom, seulement le pourpre héraldique tire un peu sur le violet.

Le vair (fourrure) est la représentation de la robe du petit-gris ou écureuil du Nord, nommé vairii par les Latins, vaïo par les Italiens et enfin vair en vieux français.

C'est.de cette fourrure qu'était faite la fameuse pantoufle de Cendrillon, que la majorité des lecteurs de Perrault ont métamorphosée en pantoufle de verre, sans avoir jamais voulu renoncer à la joie qu'ils éprouvaient, en se représentant Cendrillon dansant toute une nuit avec une pantoufle si fragile, sans la casser.

J'avoue que la chose méritait la peine d'être remarquée. C'est probablement pour cette raison que nous avons vu, dans plusieurs éditions des contes de Perrault, le verre soigneusement conservé, à la honte du pauvre vair sacrifié.

L'hermine doit son nom à l'animal dont le blason s'est emparé de la fourrure. Il pullulait, dit-on, en Arménie, que les anciens Gaulois appelaient volontiers Herminie, d'où est venu hermine.

Ces fourrures étaient autrefois portées par les hommes d'armes comme doublures de leurs manteaux. Ce fut au milieu des combats que des chevaliers, tels que Thomas de Coucy et le sire de Longueval s'avisèrent, surpris par les infidèles, qui leur avaient enlevé leurs cottes d'armes et leurs bannières, de couper ces manteaux et de s'en faire des étendards, autour desquels accoururent se ranger leurs écuyers et leurs suivants.

On sait qu'il y a en blason, outre les couleurs ou émaux, deux métaux : l'or et l'argent.

Voici comment un héraldiste du dix-septième siècle symbolise les métaux et les émaux.

« L'OR. — L'or, comme le plus excellent et le plus noble des métaux, signifie dans les vertus chrétiennes la foi, la justice, la tempérance, la charité, la douceur, la clémence et l'humilité.

Dans les vertus et les qualités mondaines, il dénote la noblesse, la chevalerie, la richesse, la générosité, la splendeur, la souveraineté, l'amour, la pureté, la netteté, la santé, la constance, la solidité, la gravité, la joie, la prospérité, la longue vie et même l'éternité. »

Le brave héraldiste eût aussi bien fait de dire en deux mots que l'or dénotait toutes les vertus et toutes les qualités, chez celui qui le possède.

Il y a bien des gens qui, de nos jours, pensent de même.

Il est vrai que le naïf auteur a le soin d'ajouter :

« Il n'est pas besoin de mettre ici que Jésus-Christ sur le mont Thabor se transfigura, luisant comme le soleil, en couleur d'or, pour marquer la prééminence de ce métal sur les autres.

« L'ARGENT. — Après l'or, l'argent, comme le plus considérable et le plus lumineux de tous les métaux, entre les vertus et les qualités spirituelles signifie l'humilité, l'innocence, la pureté, la félicité, la virginité, la tempérance et la vérité.

« Entre les vertus et les qualités mondaines, il signifie la beauté, la gentillesse, la franchise, la blancheur.

« L'argent est au respect de l'or, ce que la lune est au respect du soleil, et comme ces deux astres tiennent le premier rang entre les autres planètes, de même, l'or et l'argent excellent sur le reste des métaux, et sont employés par leur dignité dans les armoiries, à l'exclusion des autres métaux.

«L'azur, qui représente le ciel, signifie la justice, l'humilité, la chasteté, la joie, la loyauté, l'amour et la félicité éternelle.

« Entre les vertus mondaines, l'azur symbolise la louange, la beauté, la douceur, la noblesse, la victoire, la persévérance, la richesse, la vigilance et la récréation. »

Quant au gueules, c'est la justice, l'amour de Dieu, la vaillance, la hardiesse et l'intrépidité, la cruauté, la colère, le meurtre et le carnage.

On s'étonnera peut-être de ce que la même couleur symbolise la justice, l'amour de Dieu, le meurtre et le carnage, mais c'est ainsi, —et l'héraldiste auquel nous empruntons ces détails, ne s'embarrasse pas pour si peu.

Continuons : « Le sable, ou couleur de la terre, signifie deuil, affliction, simplicité, humilité, douleur, sagesse, science, prudence, gravité et honnêteté.

« Le sinople représente l'honneur, la courtoisie, la civilité, l'amour, la vigueur, la joie et l'abondance.

« Et enfin la pourpre qui symbolise la foi, la chasteté, la tempérance et la dévotion, signifie entre les vertus mondaines, la noblesse, la grandeur, la souveraineté, la gravité, la récompense d'honneur, l'abondance, la tranquillité et la richesse.»

On a probablement remarqué que des couleurs différentes ont absolument la même signification ;— nous avons cité ces prétendues symbolisations pour montrer combien elles sont abusives et puériles.

Un autre héraldiste, contemporain du premier, appliquant le blason à tout ce qui lui passe par la tête, donne des armoiries au printemps, auquel il consacre le sinople ; à l'été, qu'il gratifie de gueules, à l'automne qu'il dote de l'azur et, enfin, à l'hiver dont l'écu est de sable!...

Les jours de la semaine sont ainsi blasonnés : Dimanche, l'or ; —lundi, l'argent ; — mardi, l'azur ; — mercredi, le gueules ; — jeudi, le sinople ; — vendredi, le sable; — samedi, le pourpre.

Il partage la vie de l'homme en sept couleurs héraldiques : L'âge d'argent qui conduit à sept ans; — d'azur, de sept à quinze ; — d'or, de quinze à vingt-cinq ;

— de sinople, de vingt-cinq à trente-cinq ; — de gueules, de trente-cinq à cinquante ; — de pourpre, de cinquante à soixante-dix ; — de sable de soixante-dix à cent.

Ce n'est pas tout, les tempéraments ont également part à cette distribution héraldique : on voit le tempérament sanguin blasonner de gueules ; le cholérique, d'azur ; le flegmatique, d'argent ; le mélancolique, de sable.

Puis viennent les vertus et les qualités :

Or, foi ; — gueules, charité ; ——sinople, force ; — pourpre, attrempance ; — argent, espérance ; — azur, justice ; — sable, prudence.

Les éléments : Le feu, gueules, — l'eau, argent ; — l'air, azur ; — la terre, sable.

Les pierres précieuses : Le rubis, gueules ; — la topaze, or ; — l'émeraude, sinople ; —le saphir, azur ; — la perle, argent ; — le diamant, sable.

Tout cela est longuement expliqué dans un petit volume extrêmement rare et qui a pour titre : le Blason des couleurs en armes, livrées et devises.

C'est pousser trop loin la manie du symbolisme, mais encore une fois les premiers héraldistes expliquaient tout, — même ce qu'ils ignoraient.

Rabelais s'est élevé avec force contre l'auteur de ce livre, et voici le jugement qu'il porte sur lui :

« Je ne sçai quoi premier en lui je doibve admirer ou son oultrecuidance ou sa besterie.

« Son oultrecuidance, qui sans raison, sans cause et sans apparence, ha ausé prescribre de son autorité privée, quelles choses seraient dénotées par les couleurs : ce qu'est usance des tyrans, qui veulent leur arbitre tenir lieu de raison ; non des sages et sçavants, qui par raisons manifestes, contentent les lecteurs,

« Sa besterie, qui ha existimé que sans aultres démonstrations et arguments valables, le monde régleroit ses devises par ses impositions badaudes...»

Les animaux tiennent une large place dans le blason.

Naturellement on a dû leur assigner une signification ; ainsi ; en prenant au hasard, nous voyons que selon l'opinion de graves écrivains dont les noms faisaient autorité :

Le Griffon est le symbole de la force jointe à la vitesse et à la diligence.

Le Lion et le Léopard indiquent la force, la magnanimité et la vaillance.

Le Cerf est habituellement concédé à un homme adonné au plaisir de la chasse et qui dans le temps d'une paix tranquille ou d'une retraite glorieuse, s'occupe à cette guerre innocente. — Mais le cerf indique aussi le succès et la rapidité.

Le Bœuf et le Taureau signifient le labeur et l'agriculture, la patience et l'assiduité au travail.

Et à l'appui de cette opinion, on cite les monuments antiques décorés de têtes de bœuf désarmées, enlacées de festons et couronnées de fleurs qui, selon Pierrus, symbolisent la récompense des longs travaux.

Les Brebis et autres bêtes à laine, qui sont l'image de la douceur et de la mansuétude, marqueraient aussi les pays riches et abondants en pâturages.

Le Bouc et la Chèvre dénotent la pétulance, ou désignent un terroir montagneux, plein de roches et d'escarpements.

Par le Cheval on a toujours indiqué l'image de la guerre, à l'exception cependant des chevaux nus et paissants, qui figurent le repos.

La Licorne représente l'amour.

Le Chien, la vigilance, la fidélité et l'affection.

Le Chat, l'indépendance.

Le Loup, l'homme cruel et sanguinaire, — un conquérant enclin au meurtre et au pillage.

Le Renard, un esprit malicieux, fin et rusé.

Le Lièvre, un cœur pusillanime.

L'Ane, le travail et la patience.

L'Ours, un homme trop adonné aux choses terrestres.

Le Castor, l'adresse et la persévérance.

L'Aigle symbolise la puissance, la domination, de même que l'Arc et le Chêne.

Les Aiglons et les Lionceaux expriment la volonté qu'ont les descendants d'une famille de suivre les traces de leurs ancêtres.

Les Alérions et les Merlettes représentent les ennemis désarmés et mis hors de combat.

Le Vautour et les autres Oiseaux de proie et de fauconnerie sont le partage des hommes de guerre.

La Colombe est l'image de la société conjugale, de l'humanité, de la douceur et de la fécondité, de la clémence, de la simplicité et de l'union.

Le Cygne démontre une vieillesse glorieuse et honorable.

Le Perroquet marque l'éloquence.

Le Corbeau, la médisance, la dissension et la discorde.

Le Paon, l'opulence pompeuse et éclatante.

Le Coq, la bravoure et la hardiesse, la fierté et le courage.

Le Pélican, le dévouement.

La Grue et le Héron, la vigilance.

La Chouette, la science.

La Cigogne, la reconnaissance et la piété filiale.

Le Dauphin exprime le commandement sur mer.

L'Olivier est le symbole de la paix ; — le Cyprès, celui de la mort et de l'affection — la Vigne, c'est la joie et la récréation ; — le Figuier, la douceur et la tranquillité de la vie.

Le Pommier et son fruit représentent l'amour.

La Grenade, l'union.

La Rose, la grâce et la beauté.

Le Lis, l'espérance — comme toutes les Fleurs, d'ailleurs — et les Fruits, la fécondité. -

Le Chou indique la joie troublée.

Faut-il encore citer la Balance, comme signe d'équité et d'impartialité ; — le Caducée, comme un gage de paix et de concorde ; — le Chandelier, qui montre la foi orthodoxe ; — le Chérubin, la science religieuse ; — une Foi, la sincérité et la réconciliation; — le Cœur, la ferveur religieuse ; — la Comète, la renommée ; — les Etoiles, le bon et le mauvais destin ; — la Palme, la victoire ; — le Chapeau, la liberté…

Dans la nomenclature des symboles applicables aux diverses pièces qui entrent dans la composition des armoiries, l'héraldiste Baron, arrivé aux mots sanglier et porc, prétend que ces animaux représentent l'homme d'un naturel voluptueux et peu enclin aux exercices d'honneur et de vertu.

C'est peu flatteur pour les familles qui ont des sangliers ou des porcs dans leurs armoiries ; — aussi, désespéré sans doute d'être dans la nécessité d'avancer une opinion si désobligeante, le Baron se hâte-t-il de lui donner une application toute spéciale, ce qui peut passer pour une subtilité des plus adroites...

Et d'abord il va au-devant de l'objection qu'on ne manquera pas de lui opposer.

« Je ne doute pas qu'on ne me puisse objecter que ce que j'ai avancé ci-devant semble se contredire, en ce qu'ayant dit que les armes et tout ce qui les remplissoit étoit la marque et le caractère de la noblesse et de la vertu : que cependant, ceux qui portent en leurs armes, de tels animaux et autres semblables qui dénotent des qualités vicieuses, ont de très-mauvaises démonstrations pour la marque et principe de leur famille. Il est aisé de parer à ce coup d'estocade : Je réponds donc que véritablement les armes et tout ce qui les compose ont été données et prises pour les raisons ci-dessus et que, pour cela, on se sert de ce qui y entre, pour mieux faire entendre en considération de quoy on a été annobly, et que bien souvent une victoire ou quelque service important en a été la cause.

Bien souvent on la désigne par la chose vaincue, terrassée, surpassée et surmontée ; comme par exemple, lorsqu'un capitaine ou commandant a abattu ou désarmé son ennemi, ou conquis quelque place sur un prince ou un seigneur vicieux, et lorsqu'il voudra perpétuer cet exploit dans l'éternel souvenir des hommes ; pour lors il prendra pour armes un animal ou autre chose qui marquera les habitudes vicieuses de celui qu'il aura vaincu ; s'il a passé pour un voluptueux et adonné à l'intempérance, il pourra mettre pour mémoire un porc dans ses armes. »

Ainsi voilà qui est entendu : En ce cas le porc ne désigne pas l'anobli— mais bien son ennemi.

Ce n'est pas généreux, après avoir vaincu quelqu'un, de faire peindre un porc dans ses armes pour perpétuer dans l'éternel souvenir des hommes la mémoire de son adversaire !

Il serait véritablement fâcheux, d'ailleurs, qu'on personnifiât l'image grossière d'un porc dans un écusson. — Quand il y figure, c'est généralement par allusion au nom de famille — ou en raison de quelque événement particulier— ou enfin par caprice royal — mais nous ne saurions trop le répéter, il serait absurde de se fonder sur les figures meublant un écu, pour en tirer une analogie avec le caractère ou les défauts ou qualités — de celui qui en obtint la concession.

Mais c'est assez, nous craindrions, en poussant plus loin cette nomenclature, de lasser la patience du lecteur, qui sait parfaitement que tous ces emblèmes s'emploient aussi en dehors de la langue du blason, auquel nous avons hâte de revenir.

Un autre admirateur de cette science, Oronce Finé, dit de Brianville, conseiller et aumônier du roi, publia vers 1660 le Jeu des armoiries qu'il dédia à S. A. R. de Savoye.

C'étaient des cartes ordinaires, portant chacune le nom d'un souverain ou d'une province et donnant l'explication des armoiries du monarque ou de celles du pays ; les as et les valets étaient changés en rois et chevaliers.

Avec ces cartes on jouait au hère, au malcontant ou au coucou, jeux aussi inconnus de nos jours que les cartes héraldiques, dans lesquelles nous avons trouvé cependant des renseignements assez curieux et qui apprennent, entre autres particularités :

Qu'il faut regarder comme une fable le dire de certains auteurs qui prétendent que les armoiries des rois de France, prédécesseurs de Clovis, étaient trois crapauds.

Il est vrai que d'autres soutiennent que ces armoiries furent : les uns trois couronnes, les autres trois croissants, ou bien encore un dragon étranglant un aigle' à l'aide de sa queue.

Oronce Finé nie tout cela. Quant aux fleurs de lis :

« Elles furent prises (dit-il), par Clouis après qu'vn saint hermite de Joyennal luy eut dit qu'vn ange les luy auoit apportées du ciel pour en orner l'escu de France. Ceux-là n'en tombent pas d'accord qui disent qu'on n'en trouve point de vestige auant Louys le Jeune. Ses successeurs en semèrent leurs escus iusques à Charles VI qui les réduisit à trois. »

Baron confirme cette opinion, et dans son Art héraldique s'exprime ainsi : «Au temps que Clovis, premier roy chrétien, se faisoit baptiser à Rheims, furent changées (les armoiries) en trois fleurs de lys d'or en champ d'azur qui, par un miracle singulier, parurent dépeintes sur un étendart de soye blanche qui fut apporté du Ciel par un Ange qui mit cet oriflame entre les mains d'un saint Hermite vers Saint-Germain-en-Laye, pour le présenter à ce grand prince et augmenter, par le présent l'éclat de la Cérémonie de son baptême qui fut le jour de Noël, l'an 496. »

Les fleurs de lis ont, d'ailleurs, donné lieu à de nombreuses dissertations touchant leur origine et leur signification.

Nous nous garderons bien de reproduire ici les opinions les plus contradictoires qui ont été émises à ce sujet, depuis celle qui soutient que les fleurs de lis ne sont que des crapauds mal dessinés, jusqu'à celle qui prétend qu'elles représentent les fleurs croissant sur les bords du Nil et qu'on confond à tort avec le nénuphar.

M. Borel d'Hauterive a dit, avec beaucoup de bon sens, que rien ne justifiait la nécessité de chercher l'origine des fleurs de lis ailleurs que dans la plante elle-même. Nous sommes entièrement de son avis.

M. Borel d'Hauterive aussi fixe à l'année 1376 la réduction à trois du nombre de fleurs de lis meublant l'écu des rois de France, et explique que le motif fut en l'honneur de la sainte Trinité.

« Le symbole du royaume de France se compose de trois et non de deux fleurs de lis pour porter en soi le type de la Trinité, et les trois lis ne forment qu'un symbole, comme les trois personnes ne forment qu'un Dieu. »

Ces détails ont, été puisés par lui à une source non suspecte, clans une charte donnée par le roi Charles V, le 14 décembre 1579. Ils sont donc exacts.

Pour les passionnés du Blason et de l'Héraldique, le site suivant leur permettra de découvrir un panel de vocabulaire élargi. www.blason-armoiries.org

 

 

 

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #SYMBOLISME CHRÉTIEN

L'Iconographie emblématique de N. S. J. C.

LE SYMBOLISME DE LA ROSE

Le lis est la perle des fleurs, et la rose en est l'escarboucle admirable. Il en est le roi ; elle, la reine incontestée. Par leur  éclat, par leur grâce parfaites, par l'arôme embaumé qui s'envole de leurs calices, ils se partagent l'empire de la beauté florale et l'admiration des hommes. Aussi, après les paganismes qui les avaient honorés, la Religion Chrétienne, qui choisit pour relier l'homme à Dieu ce qu'il y a de plus excellent sur terre, prît elle le lis et la rose pour matérialiser en symboles profonds le Seigneur Jésus-Christ, la Vierge, sa mère, et les certitudes et les grandes espérances que nous tenons de lui.

La rose, surtout, fut l'élue de la symbolique chrétienne.

Dans deux précédents articles relatifs à la Rose emblématique dont Luther fit orner son anneau, j'ai dit comment le Moyen-âge en France, en Allemagne, en Angleterre, fit de la Rose la fleur héraldique et mystique de la Passion, des saintes Plaies et du Sang du Sauveur[1]. A l'appui de cette thèse, dix documents iconographiques sont venus apporter l'incontestable témoignage des siècles passés, mais ce n'est là que l'un des aspects emblématiques de la Rose, et, sans revenir sur ce que j'en ai déjà dit, je me propose de résumer aujourd'hui ses autres significations mystiques.

1. - LA ROSE EMBLÈME DE L'HUMANITÉ DU CHRIST

L'Église de Dieu n'est pas un corps venu spontanément à la vie sous un geste de son Fondateur, et, tout aussitôt, cristallisé dans une immutabilité de fossile : C'est, au contraire, un organisme vivant qui se développe et qui agit avec une exubérance de sève indéfectible. En puissance si l'on peut dire, elle exista sur terre depuis le moment où la générosité divine marqua du rayon surnaturel l'Ame et le front de l'Homme ; et tout le long des siècles pré-chrétiens, elle vécut dans les âmes des justes du monothéisme Israélite, et dans celles des justes dispersés dans les paganismes de partout.

Les uns et les autres, les derniers surtout, moins servis par des textes remplis de vérité, avaient choisi, pour exprimer leurs croyances diverses en la Divinité et les espoirs qu'ils avaient en elle, des emblèmes variés dont beaucoup répondaient à des idées déjà justes, ou qui devaient le devenir avec l'avènement sur terre du Rédempteur.

Quand ce Christ attendu eût accompli sa mission sur la terre, quand son Église fut établie et quand, ensuite, elle se créa des codes, des textes de prière, des liturgies et un symbolisme, elle  accepta, pour se les assimiler, d'anciens emblèmes et même d'anciens rites païens qui pouvaient, s'accorder avec son dogme, sa morale et ses origines ; souvent elle dût cependant rectifier, modifier le sens des premiers et, aussi, épurer la signification et la liturgie des seconds, en sorte que sous la main de ses pontifes, de ses artistes et de ses lettrés, ce qui était déjà bon devint excellent pour l'aliment des âmes et l'élévation des esprits.

La Rose, emblème déjà reçu dans presque tous les paganismes de l'ancien monde fut parmi les premiers que l'Église accepta d'eux. Aussi, sans que nous puissions toujours déterminer quel sens lui fut attaché, si même, parfois, si elle y parait à titre d'emblème ou de simple élément décoratif, nous la trouvons dans l'ornementation des Catacombes et des monuments chrétiens des premiers siècles.

Mais, très vite, son sens mystique s'affirma et se précisa.

Le Chrisme à la Rose sur terre cuite mérovingienne. Musée des Antiquaires de l'Ouest à Poitiers.

C'est ainsi que nous la voyons entrer, dès le début du Ve siècle, à Kokanaya de Syrie, dans la composition du Chiffre de Jésus-Christ, le Chrismon cruciforme[2] et, très peu après, décorer le centre de grands monogrammes sur les briques mérovingiennes du Poitou et du Nantais. C'est là un des plus anciens-exemples français de l'apposition de la Rose sur un autre emblème particulier à la personne de Jésus-Christ ; coutume qui devint fréquente au Moyen-Age. C'est ainsi que nous l'avons déjà vu, dans les articles précités où nous avons étudié peintures ou sculptures médiévales qui montrent la Rose au lieu et place des blessures du Sauveur, ou bien servant d'écrin à l'image de son Coeur.

Il est bien évident que dans toute cette emblématique, la fleur mystique représente tout à la fois le corps souffrant et le sang de Jésus, son sang qui, sur un vitrail du XIIIe siècle et sur un moule à hosties du xne, se transforme en roses[3], et que nous l'avons vu, sur un tableau d'autel d'origine fontevriste, couler le long de la sainte lance et s'amasser, comme dans une coupe précieuse, au coeur d'une rose de pourpre[4].  Et quand, sur un de leurs insignes emprunté à l'héraldique des anciens Rose-Croix du Moyen-Age, nos actuels Francs-maçons attachent la Rose sur la croix, leurs rituels précisent que c'est une évocation du corps de Jésus-Christ crucifié[5].

2. - LA ROSE, IMAGE DE LA BEAUTÉ DU CHRIST

Si la Rose rouge eût plus spécialement la mission de représenter le Sauveur en sa Passion, ainsi que le reconnaît la Vitis mystica, si longtemps attribuée à la plume de saint Bernard[6], cette même fleur en ses couleurs joyeuses, blanc, rose et jaune de toutes nuances, figura aussi la beauté parfaite de son Humanité, de même que l'éclat de son corps glorifié fut souvent interprété par la Rose d'or.

Guillaume Durand, évêque de Mende au XIIIe siècle, écrivait : « Dans le sens spirituel, la Rose désigne cette autre Fleur qui, dans le Cantique des Cantiques a dit d'Elle-même : Je suis le lis des vallées ; et dont le prophète parle ainsi : Une tige sortira de la racine de Jessé, et une fleur croîtra de cette tige. C'est là véritablement la Fleur des fleurs, c'est-à-dire le Saint des saints qui, par-dessus toutes autres fleurs, réjouit la vue, car il est le plus beau des enfants des hommes.[7] »

Et, vers le même temps, le bienheureux Raymond Lulle, cet homme étrange dont la pensée s'arrêta à toutes les sciences connues de son temps, et que l'Espagne surnomma « le Docteur Illuminé », nous dit, en son Livre « L'Ami et L'Aimé », que l'Ami, entrant dans le Verger d'Amour, admira la Rose et la loua «parce qu'aux yeux corporels elle est la plus belle des fleurs, de même qu'aux yeux spirituels l'Aimé (le Christ) est le plus beau et le plus agréable de tous les autres aimés ».

Les figurations anciennes qui nous montrent l'image, ou bien les initiales de Jésus, dans le centre d'une rose épanouie, le plaçant ainsi au coeur de l'emblème qui, même dans les arts profanes symbolise la beauté, n'ont certainement pas d'autre sens que celui d'exalter l'incomparable beauté du Seigneur. Je donne ici en exemple, choisi parmi beaucoup, deux de ces roses idéales ; la première est sur un bois taillé des çollections de la Société des Antiquaires de l'Ouest, à Poitiers ; la seconde, sur un cuivre gravé du Musée du Hiéron à Paray-le-Monial. Ces deux petites oeuvres d'art sont  du XVIIe siècle ou du XVIIIe, Regnabit en a déjà publié une du même genre où la fleur et sa tige sont entourées des mots : Flos de radice Iessé [8]; c'est l'illustration, à quatre siècles de distance, du passage de Durand de Mende cité plus haut.

Bois gravé du Musée des Grandes-

Écoles à Poitiers. Cuivre gravé du Hiéron.

3. - LA ROSE, FLEUR D'AMOUR.

Par exception, la Rose n'a pas été utilisée comme tant d'autres emblèmes pour figurer par opposition, selon les circonstances et les modes d'emploi, tantôt Notre-Seigneur Jésus-Christ et tantôt Satan.

Étant exempte ainsi de symbolisme démoniaque que pourrait-on reprocher à la Rose ? Serait-ce d'avoir été chez les païens, d'abord, et d'être resté depuis l'emblème de l'amour profane ?... Mais la faculté donnée à l'être humain d'aimer  avec son coeur de chair et avec ses sens n'est-il pas l'un des dons les plus délicats que Dieu lui a faits ? et s'il lui défend d'en abuser, et d'en mal user, cette défense est commune à l'amour et aux plus excellents des autres dons que nous tenons de sa bonté. Si la Rose fut, au titre d'emblème de l'amour profane et voluptueux, la fleur de Vénus, elle reste dans l'Église du Christ, la fleur ardente et douce de l'amour légitime et de la charité, de la Charité dans toutes les acceptions théologiques et philanthropiques de ce mot, comme elle doit à son parfum d'y être aussi la fleur de la Joie.

En tant qu'emblème de la Charité, la Rose eut le double sens religieux de symboliser l'amour infini du Rédempteur pour l'homme et l'amour reconnaissant de l'homme pour son Sauveur. Et la première de ces acceptions ne donne-t-elle pas à l'utilisation de la Rose comme écrin du Sacré-Coeur[9], autant que son titre de fleur de la Passion, une raison de haute convenance ? En cela comme en tout, nous voyons justifier les conceptions de l'ancienne emblématique chrétienne.

Cuivre grévé du Hiéron.

4. - LA ROSE, SOURCE DE VIE

C'est sous cet aspect que le symbolisme de la Rose plonge ses racines le plus avant dans le lointain des civilisations humaines.

Les érudits qui approfondissent les origines, les manifestations artistiques quasi toujours emblématiques, et les coutumes des anciens paganismes, savent quels rapports d'interprétation y rattachaient la Rose à l'organe physique de la Maternité[10] ; ils connaissent les étroites relations d'idée qui rapprochaient souvent, jusqu'à n'en faire qu'un seul et même emblème sous des formes différentes selon les pays, la Coupe, la Rose et la Fleur de Lotus ; et aussi, parfois, et avec des différenciations, le Coeur.

La Vie est la suprême expression, la plus merveilleuse manifestation de l'OEuvre divin sur la terre ; elle est le premier des dons que Dieu nous a faits et celui qui nous permet de bénéficier des autres. Dans quasi tous les pays riverains de la Méditerranée orientale, la Rose fut la figure allégorique, gracieuse et chaste, de l'admiration et de la reconnaissance humaine pour ce don de la Divinité qui permet à l'être vivant de perpétuer sa race par la transmission de la vie, et de collaborer ainsi à l'Oeuvre créateur. Cette conception religieuse que les classes sacerdotales, au moins, de tous les paganismes anciens ont connue, se cache, sans doute, sous bien des figurations incomprises de la Rose sur les monuments antiques ; peut-être même faut-il la voir jusque dans la Rose que les Lydiens de Rhoda placèrent sur leurs monnaies, encore qu'elle interprète, en blason parlant, le nom grec de leur ville, Rhôdon, (rose). La fleur ainsi représentée est la « rose simple » dont le type linéaire, vu de profil[11], s'apparente avec celui de certaines variétés occidentales d'églantines que les traditions de quelques-unes de nos provinces françaises rattachent aussi, de même que de la « rose trémière, » au symbolisme de la fécondité.

J'ajoute que la Rose de Rhoda de Lycie ressemble étrangement aussi à des représentations orientales de la fleur du Lotus.

La Rose sur Monnaie de Lycie.

Qu'on ne s'illusionne pas : le caractère emblématique de la Rose dans les cultes d'avant notre ère ne pouvait ni choquer les premiers symbolistes chrétiens, ni les faire hésiter à prendre cette fleur comme un des emblèmes personnels du Christ béni...

N'avait-il pas été, en maints endroits des Écritures, annoncé par les prophètes comme un germe de vie ? n'est-il pas le Vivificateur du monde, l'auteur de toute vie ?... Bien plus, n'a-t-il pas dit de lui-même : Je suis la Vie !...

C'est pourquoi nous trouvons encore au Moyen-âge, en pays chrétiens d'Occident et d'Orient, la Rose, emblème de Jésus-Christ, avec son sens antique de « porte de vie ». Et voilà qui explique, par analogie, l'idée que nos vieux iconographes ont eue, de nous montrer sous les apparences gracieuses de la Rose, les quatre blessures des membres et celle du Coeur de Jésus ; c'est que d'elles flue le sang divin qui est pour les âmes un germe de vie spirituelle : « Si vous ne mangez ma chair et ne buvez mon sang vous n'aurez pas en vous la vie !» ...J'ai dans mon voisinage immédiat un témoignage singulièrement curieux de ce symbolisme médiéval du Christ germe de vie : On sait, — d'ordinaire très vaguement— que la croix gammée, le « Swastika » des cultes de la Haute Asie, fut aussi, dans notre Occident, l'un des emblèmes du Christ. En Orient, il représente, entre autres sens à lui donnés, le mouvement apparent du soleil, en somme la vie cosmique, car le mouvement est l'une des manifestations de la vie ; et, par certaine conception qui ne saurait être exposée ici, ce signe du swastika se rattaché aussi à l'origine physique de l'être humain.

Les roses hermétiques du monastère des Carmes de Loudun.

XV-XVI. s.

Or, à la fin du XVe siècle, ou au XVIe, un moine carme du monastère de Loudun, frère Guyot, peupla les murs de l'escalier de sa chapelle de tout une série d'emblèmes ésotériques de Jésus-Christ, dont quelques-uns, plusieurs fois répétés, sont d'origine orientale, tels le Swastika et le Sauwastika, l’Aum et le Serpent crucifié. Dans cette série, la croix d'abord, puis le Swastika, font corps avec la rose mystique représentée sous forme d'un huit feuilles à pétales entrelacés[12], puis sous celle d'un quatre feuille héraldique.

L'apposition du swastika sur cette dernière rose réunit donc deux emblèmes de Jésus-Christ qui sont en même temps deux hiéroglyphes relatifs à l'éclosion de la vie humaine. Le frère carme Guyot, qui mit ces deux signes réunis au centre même de sa signature, se montre trop savant es-science d'ésotérisme sacré pour qu'aucune de leurs significations ait pu lui échapper, d'autant qu'elles étaient connues de tous les hermétistes d'alors...

Même encore en cette extrême fin du Moyen-âge, et lorsqu'ils ne sont destinés-à verser que du vin ou de l'eau, les vases et les fontaines dont l'orifice d'épanchement sont modelés en forme de rose, sont aussi, par intention expresse de leur auteur ou par tradition d'atelier, des emblèmes hermétiques du Sauveur, présenté comme source et fontaine de vie.

L'art tout actuel vient de produire un délicieux bijou monastique qui s'accorde, beaucoup plus qu'on ne le penserait au premier regard, avec cette riche et substantielle emblématique de la piété d'autrefois : A la «Semaine des Liturgies,» qui s'est tenue à Paris en décembre 1925, le Révme Dom Gabarra, abbé de l'Abbaye parisienne de Sainte-Marie de la Source, de l'ordre de saint Benoît, portait une légère crosse d'ivoire sculpte dans la volute de laquelle s'épanche, sortant du calice d'une Rose, une source symbolique. Les Bénédictins de l'Abbaye poitevine de Ligugé décrivent et expliquent ainsi la crosse de Dom Gabarra : «C'est une tige d'acajou rouge, liée de distance en distance d'un fil d'argent qui forme noeud, et épanouie au sommet en un lys d'argent. Du centre de la fleur symbolique de la Vierge Marie s'élance un pistil qui forme le corbin de la croix et se termine en rose— rosa mystica—. Du coeur de celle-ci, jaillit une source — fons hortorum— qui se perd en ruisselets à travers la volute et complète la série des images mariales, tout en rappelant l'emplacement de l'abbaye parisienne, et le mot dont on la désigne volontiers : la Source[13]. »

L'oeuvre a été ciselée par l'artiste Fernand Py, mais de qui est le thème de sa composition ? Je veux absolument douter qu'un bénédictin ait pu réunir la Rose et la source en ne leur donnant que la signification mariale, très accessible au vulgaire et très juste du reste, mais qui ne peut en rien l'empêcher d'avoir aussi le sens, bien autrement substantiel en tant qu'aliment d'âme, de source de vie ; d'autant que ce titre convient aussi à la Vierge, mère de l'auteur et du dispensateur de toute vie, du Verbe créateur.

Et si l'on veut jouer sur le nom géographique de la nouvelle abbaye parisienne, un monastère bénédictin n'est-il pas, de nos jours surtout, — et je sais que la maison conventuelle de Dom Gabarra l'est excellemment — une « source » abondante de vie spirituelle et intellectuelle ?

 

[1] In Regnabit, n° de mai 1926, et n° janvier 1925. [2] Cf. Doms Cabrol et Leclercq, Dict d'Archeol chret ; et de liturgie, T. III, vol. 1, col. 1507. [3] Cf. Mgr Barbier de Montault. Traité d'Iconogr. chrét. T. II, p. 155. [4] In Regnabit, janv. 1925, p. 106. (grav) [5] Cf. Recueil de la Maçonnerie, adhonhiramite IIe Partie, p. 120. [6] cf. E. Mâle, L'art religieux de la fin du Moyen-âge en France. p. 108. [7] Guillaume Durand. Rational des divins offices. Liv. VIe c. 53,9. [8] Regnabit janv. 1925, p. 166. [9] Sculpture et peinture du XVIe siècle, in Regnabit mai 1924 p. 458, 459[10] cf. in Ern. Crawby The mystic Rose, Londres, 1902. [11] Cf. A. de Barthélémy. Nouveau manuel de numismatique ancienne ; Atlas XII, nos 427 à 432.  [12] L 'Angemne du blason.[13] Bulletin de St Martin et de St Benoît, Janv. 1926, p. 17.

5. - LA ROSE, EMBLÈME DE JÉSUS-CHRIST

RÉSSUCITÉ

ET DE LA RÉSURRECTION DES FIDÈLES.

« Si le Christ n'est pas ressuscité, vaine est ma prédication, et vaine aussi votre foi », dit saint Paul en sa première lettre à ses convertis de Corinthe[1] ; et tout aussitôt il ajoute : «... le Christ est ressuscité d'entre les morts, et il est ainsi les prémices de ceux qui dorment » ; puis il proclame qu'Il est le principe de toute résurrection[2].

L'emblématique chrétienne est en si parfait accord avec le dogme de la revivification future que tout emblème de la résurrection est devenu, par là-même, emblème du Premier des ressuscites, du Christ principe et gage de notre renaissance mystérieuse.

Et cette foi en la résurrection du Seigneur et de ses fidèles est certainement l'idée qui a fait créer, ou conserver, par la symbolique chrétienne le plus grand nombre d'emblème qu'une même signification ait réunie.

La Rose est un de ces emblèmes empruntés aux anciens cultes et consacré, avec son même sens à Jésus-Christ ressuscité d'entre les Morts et à l'espérance que nous avons de ressusciter comme lui.

Cette idée de résurrection, n'est pas une croyance d'origine exclusivement chrétienne. Longtemps avant notre ère, Job criait à Dieu son espérance : « N'est-il pas en votre pensée, Seigneur, que l'homme frappé de mort reprenne la vie ?...

Pendant ces jours d'épreuves et de combats, j'attends la venue de ma transformation... Je sais que mon Rédempteur est vivant, et qu'au dernier jour je sortirai de la terre, ressuscité ; que de nouveau je serai revêtu de ma peau, et que, dans ma propre chair, je verrai mon Sauveur. Je le verrai moi-même; mes yeux le contempleront; et ce sera toujours moi ! Voilà l'espérance qui repose en ma poitrine[3]. » — D'autre part, vers la même époque, les cultes païens d'Asie rêvaient d'un Dieu humain victorieux de la mort. A leur contact, peut-être, vers le VIIe siècle avant notre ère, les sanctuaires grecs s'ouvraient à des dieux fictifs morts et ressuscites, pauvres mythes dont quelques-uns ressemblent en quelque manière a des figures annonciatrices du Christ attendu : Athis, Adonis, Sabazios, le dieu solaire phrygien, et Zagréus, rené de son propre coeur...

Dans tous ces paganismes, la Rose figurait nettement la brièveté de la vie ; on la prenait comme image de la destinée de ceux qui mouraient jeunes, de même que, près de trois mille ans plus tard, Malherbe dira, parlant de la fille de son ami du Périer :

 

« ...rose elle a vécu ce que vivent les roses

L'espace d'un matin »...

 

Mais en même temps, en Orient, puis à Rome, s'attachait à la fleur emblématique l'idée d'une résurrection possible : Chaque printemps, les roses que l'hiver avait fait disparaître ne revenaient-elles pas parer la terre et l'embaumer ?

« La rose, dit dom Leclercq, avait dans l'antiquité un sens funéraire déterminé ; elle symbolisait la rapidité de la vie, de cette vie trop courte et comme inachevée... de ceux qui meurent avant le temps. Rosa simil floruit et statim periit, dit une inscription[4]. C'est surtout en Italie que ce rôle funéraire est dévolu à la rose à tel point que la fête des morts s'appelait rosalioe. Chaque année, au retour de la saison des fleurs, au mois de mai, les familles et les confréries célébraient les « rosalies » Ainsi la rose devenait l'emblème d'une sorte de résurrection.»

L'érudit bénédictin écrit ces lignes à propos d'un exemple bien suggestif de l'emploi de la rose en tant qu'emblème de la résurrection attendue par l'âme chrétienne :

Au Musée Quimet reposent deux corps, momifiés naturellement, transportés là d'Antinoé d'Egypte, sans que rien ne soit changé ou déplacé de leur toilette et de leur mobilier funéraires.

L'un des deux squelettes porte des chaînes et des ceintures de fer effrayantes, et, de son cou, pend un énorme cercle de fer qui se termine sur la poitrine par une croix en tau, de façon que croix et collier reproduisent l'ancienne «clef de vie» des égyptiens païens. Cet homme, un pénitent, se nommait, dit une inscription, Sarapion ; la femme, Thaias. Et les érudits ont voulu voir en eux le bienheureux ermite Sérapion et la pénitente, Thaïs, qu'il convertit à la vie chrétienne, ce qui est au moins fort vraisemblable. Or, après quinze siècles de ténèbres, la  pauvre morte reparut à la lumière tenant encore dans sa main desséchée, la rose emblématique, desséchée comme elle, mais toute vivante cependant de l'impérissable espérance qu'elle symbolise...

Si en Occident, certains mystiques du haut Moyen-âge, comme l'auteur de La Clef du pseudo-Méliton, et plus tard Durand de Mende[5] considèrent seulement les roses, celles qui sont rouges, comme l'emblème du sang du Christ et des martyrs et, celles qui sont blanches, comme l'image de la pureté de Marie et de celle des vierges, la plupart des auteurs cependant gardèrent à la Rose toutes les diverses attributions symboliques que j'expose en ces pages.

Le Moyen-âge, par la main souveraine du Pontife romain, consacra expressément et liturgiquement la Rose en tant qu'emblème de Jésus-Christ ressuscité.

On sait que, chaque année depuis de très longs siècles, au IVe dimanche de Carême, le Dominica rosarum, le Pape bénit solennellement une branche fleurie de rosier d'or. Au cours de prières spéciales, le pape, assis devant l'autel, verse avec une petite cuiller d'or, dans la capsule disposée au coeur de la plus belle des roses du rameau, un peu de baume et de musc ; puis, la capsule refermée, il asperge et encence la fleur précieuse.

Dans un sermon prononcé à cette occasion, le pape Innocent ni, qui mourut en 1216, disait que les parfums mystiques dont il venait de sacrer la fleur d'or figuraient le Corps du Christ, son Ame et sa Divinité.[6] Mais, en ce même XIIIe siècle, Pierre de Mora, cardinal de Capoue, expliquait comment la rose d'or-papale figure surtout le Sauveur ressuscité : « Nous lisons, dit-il que le Seigneur Jésus, voulant fortifier les disciples contre le scandale de ses humiliations, leur prédit souvent la gloire de sa résurrection, et même il en montra l'éclat à trois d'entre eux dans sa transfiguration lumineuse sur le Thabor.

« C'est pour marcher sur les traces du divin Maître que, le quatrième dimanche de Carême... le Souverain Pontife, portant une rose d'or à la main, annonce aux fidèles la gloire de la résurrection.

« Celle-ci est, en effet, figurée par la fleur. Notre-Seigneur a dit que « sa chair refleurirait comme elle ». Parmi les beautés passagères, nulle n'est égale à celle de la fleur... Or, parmi les fleurs la rose est la plus belle. C'est donc à juste titre qu'elle a été choisie pour figurer cette gloire que l'oeil n'a point vue, que l'oreille n'a point entendue, que le coeur ne saurait comprendre.

« Pourquoi une rose d'or que l'on oint de musc et de baume ? L'or, le plus précieux des métaux, est bien propre à représenter les splendeurs de la gloire de Jésus-Christ en sa résurrection.

« Le baume préserve les corps de la corruption ; il exprime ici l'immortalité du Sauveur ressuscité. « Le musc, parmi les aromates est le plus odoriférant. C'est un signe de la renommée du Christ dont la résurrection s'est répandue en tout lieu comme une bonne odeur[7]...»

Les papes ont coutume d'envoyer solennellement chaque année cette précieuse fleur de résurrection à l'un des grands personnages du monde qu'ils veulent honorer, et ces joyaux bénits furent toujours en honneur dans les trésors princiers.

L'Inventaire de l'orfèvrerie du roi Charles v de France, pour l'an 1380, porte cette indication.

« Un rosier d'or, à tenir en sa main, ouquel a il pommelles tons, et est la rase tut le pape donne le iour de la mi-caresme, au plus noble ; pesant marc et demy ».

Et l'Inventaire du trésor des ducs de Bourgogne, dressé en 1467, indique à son n°3101 :

« Ung arbre d'or, en manière 4e rosier, où il y a au-dessus une rose et dedens ung saphir qui poise ensemble, I marc VI onces. »

La rose d'or que le Pape Pie XI, glorieusement régnant, à offert, en 1925, à la reine des Belges est une branche artistique en or très pur, comme les roses et les feuilles qu'elle porte. Elle est fixée dans un vase de vermeil décoré d'un côté de l'écusson pontifical, et portant, de l'autre, l'inscription : Elisabeth, Belgarum .reginoe, anno XXV conjugi, Aug. Pius X.

— En Orient, il est un autre genre de fleurs, étrangères au rosier, auxquelles s'attachent, même en Palestine, et depuis bien plus de mille ans, la dignité d'emblème de la résurrection.

Elles sont connues sous le nom de « Roses de Jéricho » ; on les appelait autrefois « Roses des Pèlerins », ou « Roses des Croisés », et les botanistes les connaissent sous ceux d'Astericus pygmeus et d'Anastatica hierochunta.

Après leur maturité, l'astérique et l'anastatique (en grec, anastasis-resurrection) se dessèchent ; on les recueille alors ; Si, plusieurs années après, on trempe leur racine dans l'eau ou si l'on asperge abondamment leurs feuilles desséchées, elles se détendent, s'ouvrent à nouveau et reprennent de suite leur aspect de vie première qui dure... ce que durent les roses.

C'est cette particulière faculté de ressusciter en apparence qui valut à ces plantes d'être assimilées au nom et au symbolisme de la Rose, et la grande faveur dont elles jouirent durant le Moyen-âge dans toute la chrétienté.

6. - LA ROSE, EMBLÈME DU CHRIST

BONHEUR ÉTERNEL DES ÉLUS.

Jésus-Christ n'est pas seulement le Rémunérateur des Justes, il a promis d'être lui-même leur récompense. Il ne s'est pas donné seulement comme l'auteur et le principe de notre vie physique et intellectuelle d'ici-bas, 11 a dit qu'il était la Vie même, la Vie éternelle : « C'est moi qui suis le pain de vie...Celui qui en croit ma parole, je le ressusciterai au dernier jour… Si quelqu'un mange du pain que je suis il vivra éternellement…et vivra par moi.[8] » Cette vie de félicité éternelle, ce Jésus qui doit être lui-même cette vie et cette récompense sans égales et sans fin, la Rose en a été, aussi, l'image merveilleuse.

Emblème de la source de vie physique, de la vie retrouvée après la mort par la résurrection ne convenait-il pas qu'elle le soit aussi de ce bonheur du ciel désiré « qui est Dieu même.»

Cette conception symbolique que le Moyen-âge a aimée, le génie de Dante [9] l'a merveilleusement évoquée quand il décrit le ciel comme une série de cercles mystérieux qu'une croix partage en quatre zones, ainsi que l'était le pentacle d'Ezéchiel, une croix, au centre de laquelle «la sainte milice » des Elus apparaît, dans l'atmosphère enveloppant d'un bonheur inouï, sous la forme toute blanche d'une rose immense. Et au coeur de la rose, et sur la rose, rayonne, dans un jaillissement de splendeur sans pareille l'Intelligence suprême et la Lumière éternelle !....

La Rose blanche sur la Croix. Insigne maçonnique.

Cette Rose blanche posée sur la croix au milieu des orbes célestes, les groupes hermétiques chrétiens du Moyen-âge l'avaient adoptée comme hiéroglyphe de Jésus-Christ, récompense et bonheur des saints. C'était notamment l'insigne de cette Fraternité des Rose-Croix qui était, à l'origine, un groupement spécifiquement catholique[10] et dont les Francs-maçons d'aujourd'hui, qui ont gardé pour un de leurs grades l'insigne de la Rose blanche, ne sont qu'une piètre contrefaçon.

Ainsi donc, dans la symbolique chrétienne, la Rose se présente comme l'un des emblèmes les plus riches en aspects divers, avec ses sens multiples de fleur d'Amour et de Charité, de Source de vie, d'image de l'Humanité du Sauveur, de sa Beauté, de sa Passion sanglante, de sa Personne ressuscitée

et de notre future résurrection, d'emblème, enfin, de l'éternelle félicité promise par Lui et en Lui. Voilà, en résumé, ce que nos pères ont fait de la Rose dans le trésor des emblèmes du Seigneur Jésus-Christ. Tout ce que je pourrais dire de plus serait de trop ici ; j'ajoute seulement, comme un nécessaire hommage à leur piété et à leur génie, que si nos anciens symbolistes chrétiens ont été de grands artistes, ils ont été aussi de merveilleux poètes.

Loudun (Vienne)

L. CHARBONNEAU-LASSAY.

Figuration d'un Moule de cirier de poitevin, XVIIe siècle. — Voir Ginot. Moule de Cirier Poitevins, XVII» XVIIIe siècle. — Planche III.

 

[1] 1er aux Corinth. xv, 14. [2] Id. xv, 20-21. [3] Job, xiv-xix.[4] Corp Rhenanorum, in-4 Etberfelde, 1867, n° 1053.[5] Dom Leclercq. in Diction. d'Archéolog. Chrét. et de liturgie. T. I, vol. II, col. 2339.[6] Sermo in dominica Laetare, seu de Rosa. cf. O'Kelly de Qalway,- Dict. Archeol. et expl. du Blason, 1901, p. 406. [7] Traduct du Chanoine Lerwey. Histoire et symbolisme de la liturgie 3e part. p. 465.[8] Cf. St Jean Evang. ch. VI. [9] Dante. La Divine Comédie. Le Paradis chant XXXI, XXXII. [10] Cf. R. Guénon L'Esotérisme de Dante, Paris, Bosse 1925.

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #SYMBOLISME CHRÉTIEN

LE CŒUR HUMAIN ET LA

NOTION DU CŒUR DE DIEU

DANS L'ANCIENNE ÉGYPTE.

Pour un nombre encore trop considérable de catholiques, la piété envers le Coeur Divin est une conception tardive, née au XVIIe siècle de la spiritualité sentimentale répandue par les Jésuites et autres prédicateurs. Ce n'est, pour quelques autres — parmi ceux mêmes qui sont bien obligés de reconnaître que la foi du Moyen-âge, surtout, a honoré et adoré comme nous le Coeur rédempteur— ce n'est qu'une idée germée dans l'esprit si pieux de cette société médiévale toute imprégnée de poésie très tendre en même temps que d'un réalisme surprenant. Pour un peu ne dirait-on pas que le culte du Coeur, centre de tout l'amour sauveur, dériverait à la fois des « Cours d'Amour » et des méditations exaltées des moniales ?

En tous cas il est admis par eux, quasi comme de science certaine, que l'âme chrétienne du premier millénaire n'a pas eu, n'a pas pu avoir, même l'ombre d'une pensée pour le Cœur de chair de Jésus, foyer de ses sentiments affectifs, et que cette conception est située tout à fait en dehors du domaine qui lui était accessible.

A plus forte raison leur paraîtra-t-il absolument stupéfiant que le Sacerdoce tout entier d'un peuple païen des toutes premières civilisations humaines ait eu pour le Coeur du Dieu Unique — placé par lui, tel qu'il le pouvait concevoir, au-dessus de ses dieux— une pensée, une attention si particulière qu'elles lui a fait attribuer en partage à ce Coeur tout ce que la Divinité même possède de perfections : puissance créatrice, science, beauté, bonté et justice infinies, et que de cette idée, ce Sacerdoce ait pétri toute la nation avec ses souverains superbes, ses artistes, ses savants et ses architectes étonnants.

Voilà pourtant ce que les découvertes faites, en ces vingt dernières années surtout, par les hautes études d'égyptologie permettent d'affirmer sur documents matériels positifs : écrits, inscriptions lapidaires, sculptures, objets d'art, etc..., toutes choses dont le témoignage admirable ne saurait être discuté.

***

Dès le temps de ses premières dynasties historiques, vers 3.300 à 2.600 avant Jésus-Christ, l’Égypte, nous est révélée par les monuments comme une nation extrêmement civilisée ; les statues et sculptures que nous avons de ce temps sont d'un art dont la perfection nous confond, et, quand les Pharaons de la IVe dynastie, Chéops, Chéphrem et Mycerinus élevèrent, ou laissèrent élever par les Prêtres les mystérieux sanctuaires que sont les Grandes Pyramides de Gizeh, entre 2.840 et 2.680 avant notre ère, la science des Égyptiens en astronomie, cosmogonie, géométrie et géodésie était telle qu'il a fallu nos instruments perfectionnés d'aujourd'hui pour les rejoindre, et leurs méthodes mathématiques leur ont permis de résoudre,  dans le domaine des sciences susdites, des calculs tels que nos savants en demeurent stupéfaits[1]. (1)

Or, avant et encore à cette époque, alors que les Pontifes de Memphis et de Thèbes étaient les gardiens de la science comme de la religion en Égypte, on y conservait encore le culte du vrai Dieu, altéré il est vrai, mais nettement désigné par les hiéroglyphes des monuments des IIIe et IVe dynasties par exemple, comme étant le Dieu Un, le Dieu unique. Entité spirituelle, Il y apparaît comme tout à fait différent des dieux qui ne furent que des totems ou bien des ancêtres divinisés, à commencer par Atoum (l'Ancêtre[2]) dont l'un des fils, Osiris, devint l'un des ministres de la Divinité unique chargé notamment de présider au pèsement des âmes sur le seuil du «royaume des transformations».

Quant au Dieu Unique personnifié souvent par le Soleil, on l'appela selon les lieux, les temps et les Ecoles sacerdotales, Amon, ou Râ, ou Aton, et certaines de ses perfections furent personnalisées sous d'autres noms. Le culte assez tardif de certains animaux ne fut qu'une déformation d'un totémisme qui parait avoir été, à l'origine, purement héraldique.

C'est de ce Dieu unique que parle le païen d'Egypte qui écrivit en ce temps là le papyrus du British-Museum où nous lisons cette expression : « Dieu grand, Seigneur du ciel et de la terre, qui as fait toutes les choses qui sont. 0 mon Dieu, o mon Maître, qui m'as fait et m'as formé, donne-moi un oeil pour voir, une oreille pour entendre tes gloires !... » Où trouve-t-on dans les classiques de Rome et de la Grèce antiques, des prières semblables à cette prière[3].

Ce qui ressort, dès le premier contact que l'on prend avec les ouvrages spéciaux qui traitent des dernières découvertes religieuses de l'Égyptologie[4], c'est que le peuple Égyptien garda longtemps la notion de vérités premières et que, d'autre part, encore qu'il ne fut pas « la nation en qui toutes les nations ont été bénies [5]», il dut y avoir dans ce peuple, et surtout dans son Sacerdoce et dans son élite intellectuelle, des âmes très hautes, spirituellement très pures, que Dieu favorisa de lumières et d'intuitions merveilleuses. Ne nous en étonnons pas : Melchisedech dont parle la Genèse et les trois Mages des Évangiles n'étaient point des Hébreux, et pourtant le premier préfigura l'Eucharistie et les seconds découvrirent le Christ nouvellement né : «l'Esprit de Dieu souffle où il veut». C'est pourquoi nous trouvons dans les textes sacrés de l'Egypte des passages tels que devant eux, de très grands savants d'aujourd'hui n'hésitent pas, tel Alexandre Moret, professeur au Collège de France et Directeur de l’École pratique des Hautes Études, à regarder comme une sorte de pré-christianisme certains chapitres des écrits théologiques de l'Ancienne Égypte ; aussi Moret, dans son magnifique ouvrage Mystères Égyptiens intitule hardiment l'un de ses plus beaux chapitres : « Le Mystère du Verbe Créateur ».

Ce sont les restes de ces très anciennes croyances des beaux temps de la splendeur égyptienne qui, recueillis dans les Livres Hermétistes, étonnaient à un point si étrange nos premiers docteurs chrétiens que l'un d'eux, Lactance, (f 325), disait : «Hermès a découvert, je ne sais comment, presque toute la Vérité ».

***

Voyons maintenant, d'après les plus anciens documents certains, quelle place étonnante est faite au coeur humain dans cette conception de psychologie religieuse que n'avait point encore, ou que très peu, pénétré le polythéisme et la zoolâtrie des derniers siècles de la décadence égyptienne. Dans les hiéroglyphes, écriture sacrée où souvent l'image de la chose représente le mot même qui la désigne, le coeur ne fut cependant figuré que par un emblème : le Vase. Le coeur de l'homme n'est-il pas en effet le vase où sa vie s'élabore continuellement avec son sang ? le vase où naissent et grandissent et où meurent les passions bonnes ou mauvaises qui régissent sa volonté et le dominent parfois au point de tyranniser à son intelligence.

Le vase, emblème hiéroglyphique du mot « cœur ». 

Tout à la naissance du genre humain, que raconte à sa façon la pyramide du Pharaon Pepi II, Atoum, le premier homme, tire ses enfants de son propre sein en partageant son coeur en neuf fractions, et chacune d'elle devint un être humain complet ; ainsi naquirent les dieux et déesses ancêtres Toum, Shou, Tafnouit, Seb, Nouît, Osiris, Isis, Set et Nephtys. Et cela pour donner à entendre que l’homme transmet la vie par son cœur, comme plus loin nous verrons le Verbe de Dieu créer la vie avec son cœur.

Et quand Ramsès II reproche à ses officiers d’avoir été mal asisté par eux au cours d’une bataille : «  je ne vous porte plus dans mon cœur », leur dit-il ; puis se tournant vers son père qui est au ciel, Dieu-Ammon, il ose lui parler ainsi… »Que fais-tu donc, ô mon père Ammon ? Est-il d’un père de ne pas veiller assez sur son fils…Et que sont ces Asiatiques pour ton Cœur ?[6]... »

C’est donc bien du Cœur de Dieu, d’Ammon-Dieu qu’il s’agit, mais seulement, et cela est bien de toute évidence, du Cœur métaphorique de Dieu en tant que foyer des affections divines ; mais certains de nos textes de liturgie catholique ne l’adjurent-ils pas en des accents parfois quasi semblables ?

Oh ! le cœur humain, comme l’Egypte idéaliste l’a aimé ! qu’on lise la fable si poétique de Bitaou qui s’est sacrifié lui-même, mais dont le cœur ne veut pas mourir renait et se transforme à chaque fois qu'un nouveau coup, de lui-même mortel, vient le frapper ; jusqu'à ce qu'enfin Anubis ranime Bitaou en retrouvant  son coeur errant et en le mettant dans l'eau.

Et Bitaou revient vers la vie en rapportant son coeur.

Mais c'est surtout dans le jugement des âmes, au sortir de la vie terrestre que le coeur apparaît comme le résumé complet de l'homme. Cette pesée des actes délictueux de chaque humaine existence est exprimée sur les monuments de l'ancienne Égypte par des scènes sculptées assez comparables en somme à celles qui nous montrent, sur nos églises romanes et gothiques le jugement particulier des actes de nos vies, avec saint Michel qui pèse de petites âmes en présence de l'ange commis à notre protection et de Satan, notre accusateur.

La Vérité et le Cœur dans la balance du jugement. Détail des peintures du cercueil d’une prêtresse d’Amon. Cf Ph. Virey Religion de l’Ancienne Égypte, p 157

Que nous montre la sculpture égyptienne ? Devant le trône d'Osiris, chargé du jugement des Morts, et qu'entourent ses assesseurs, et près de Maât personnification divine de la Vérité, une balance s'érige ; à côté d'elle, ou au-dessus d'elle, un monstre hybride, « La Dévorante », justicier de la Divinité, s'apprête à s'emparer de l'âme si la juste pesée est en défaveur de celle-ci.

Dans un des plateaux repose le coeur seul du défunt sous l'apparence du vase hiéroglyphique dans lequel sont les œuvres mauvaises de la vie qui va être jugée. Alors Maât-Vérités avance, détache de sa coiffure la plume blanche d'autruche qui la caractérise, quelquefois s'asseoit elle-même dans le plateau[7], mais, comme elle est substance spirituelle, seule la plume blanche pèse de son poids si léger... et l'équilibre parfait doit aussitôt se faire entre le vase-coeur et la plume immaculée, faute de quoi c'est le monstre justicier qui triomphe, et l'âme ne sera pas reçue dans le royaume des transformations heureuses.

Voyez : Sur la pierre de son tombeau c'est Ramsès VI que la belle déesse-ancêtre, Isis, fille d'Atoum, amène par la main devant le tribunal terrible de son frère Osiris, et devant celui-ci et ses assesseurs, devant l'incorruptible Maât-Vérité, le Pharaon fait son « mea non culpa », puisqu'ici le mal commis seul entre en question :

Et Ramsès commence : « Hommage à Toi, Dieu grand qui possède la certitude ! Je viens vers Toi, ô mon Seigneur, je me présente pour contempler ta gloire. Je te connais, je connais ton Nom et je connais les noms des quarante-deux divinités qui sont avec toi dans la salle de Vérité..

Je n'ai pas mis l'iniquité à la place de la droiture.

Je n'ai pas fait ce que détestent les dieux.

Je n'ai pas tué ni fait tuer perfidement.

Je n'ai trahi personne.

Je n'ai pas fait verser les larmes des pauvres » etc. Quarante-trois chefs d'accusation sont ainri rejetés par le Pharaon qui conclut en criant : « Je suis pur, je suis pur, je suis pur ! »

Et pendant que la Vérité le regarde et s'apprête à laisser tomber dans le plateau de la balance sa plume terriblement légère, le scarabée de pierre fine, qui occupe dans la momie royale le milieu du coeur, répète en invocation la parole magique qui fut dite sur lui quand il fut consacré par les hiérodules : « 0 coeur, qui étais mon coeur sur la terre, toi qui me viens de ma mère et m'es nécessaire pour mes transformations, ne témoigne pas contre moi, n'accable pas ton père, c mon coeur ! »

Mais Maât-Vérité vient de laisser tomber la plume de son diadème, les deux plateaux de la balance oscillent, et s'arrêtent au point précis de l'équilibre parfait. Ramsès est justifié.

— Sur sa stèle funéraire, conservée au Musée de Turin, et traduite par Chabas, Béka, avant de dérouler comme Ramsès VI son « mea non culpa » le résume d'avance, par ces mots vainqueurs « Je fus un homme juste, véridique et bon, ayant mis Dieu dans son coeur[8]». Dieu, Béka dit bien Dieu, en hiéroglyphes : «Nouter» et non pas un des dieux. Béka comprenait au mieux que ne pouvait pas être condamné un coeur en qui Dieu résidait et qui vivait de lui, puisqu'il le possédait au centre même de sa vie !

Après lui, et quasi dans le même sens, le livre des Cantiques fera dire à l'âme : « Pone me ut signaculum super cor tuum ».

O Dieu placez-moi comme un sceau sur votre coeur ! « Et bien plus de mille ans après une autre parole, plus expressive encore, celle de saint Paul, lui fera écho : « Non, ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ Jésus qui vit en moi!...»

Ainsi donc, pour l'Égypte religieuse le coeur était tout dans l'homme : le siège de ses facultés intellectuelles, comme aussi des passions qui, avec elles, gouvernent sa volonté, le vase de vie où l'âme laissait en quittant le corps le dépôt des actions accomplies avec lui, le tabernacle enfin où le juste portait la Divinité quand par ses vertus, ainsi que Béka s'en glorifiait, il avait mis Dieu même en lui.

L'attention de la pensée égyptienne allait trop au cœur humain et lui faisait, en dehors de son rôle physique, une part d'importance trop grande pour qu'elle ne remontât pas, d'elle-même, vers le coeur de cette Divinité unique que le Sacerdoce de ce pays reconnaissait comme possédant la toute-puissance et toutes les perfections jusqu'au dernier degré de la totalité et de l'infinité.

C'est le Pharaon Anémophis IV, dit Kounaton, dont le buste superbe et gracieux est au Louvre, et la Reine Nefer-Neferiou-Aton, son épouse, qui composèrent ensemble les cantiques splendides que plusieurs monuments encore debout nous ont conservés. Dans l'un de ces hymnes, adressé à Dieu, à Dieu-Aton, c'est-à-dire considéré sous l'emblème radieux du disque solaire, nous lisons, au hasard d'un très long texte, des paroles comme celles-ci : »

Tu as créé la Terre dans ton Coeur, alors que tu étais tout seul... tu as fait lès saisons de l'année pour faire naître et croître tout ce que tu as créé... tu as fait le Ciel lointain pour te lever en lui et tu vois de là, tout ce que tu as créé, toi tout seul... Tu parais sous la forme d'Aton vivant, tu te lèves rayonnant, tu t'éloignes, et tu reviens ; tu es dans mon coeur[9].

C'est donc, d'après l'hymne d'Aménophis-Kounaton, du Coeur même de Dieu qu'est parti le geste divin du grand acte créateur : « Tu as créé la Terre dans ton Coeur... »

Même assurance nous en est donnée encore par l'inscription funéraire d'un prêtre de Memphis dont le texte et le sens ont été précisés par MM. Breasted, Maspéro et Erman ; il en ressort que les théologiens de l'Ecole de Memphis distinguaient dans l'oeuvre du Dieu Créateur le rôle de la pensée créatrice, qu'ils appellent la part du Coeur, et celui de l'instrument de la création, qu'ils appellent la part de la Langue. Donc en Dieu tout Verbe est un concept du Coeur, et pour se réaliser il a besoin de la parole ; ainsi se forme tout acte divin en pensée du Coeur, en émission de la langue.[10]

Le Coeur de Dieu est donc regardé par les sages d'Egypte non seulement comme le foyer initial de la puissance créatrice mais aussi comme le siège de la pensée divine, et c'est par son moyen que Dieu possède la science infinie de toutes choses.

Sur le papyrus de Leyde on lit, à propos de Dieu, désigné sous le nom d'Ammon : Son Coeur connaît tout, ses lèvres goûtent tout.

Une autre école théologique que font connaître des monuments de l'époque des Ramessides (XIXe dynastie ; vers 1250 avant notre ère) nous expose une autre théorie théologique d'après laquelle Dieu—le Dieu unique dont la nature—(littéralement : le Nom ) est tout mystère — nous est présenté comme formé de trois entités divines qui font une véritable trinité-unité : Phtah, Horus et Thet. Phtah est la personne suprême et représente l'Intelligence divine ; Horus, selon une tradition alors déjà ancienne, en est le Coeur ; Thot est le Verbe, instrument des oeuvres divines.

Et Phtah est ainsi désigné comme étant l'Etre Suprême parce que la triade entière procède en quelque sorte de lui ; il est selon le texte même du document précité: « Celui qui devient Coeur, Celui qui devient Langue[11] ».

La seconde personne de cette trinité, Horus, le Coeur divin, futreprésenté dans l'emblématique sacrée sous la figure de l'épervier, du faucon.

Dès le temps de la IVe Dynastie, c'est-à-dire près de trois mille ans avant notre ère, il portait, sur la bannière souveraine du Pharaon Çhéphrem la double couronne des Egyptes du Nord et du Midi, et dans la formule hiéroglyphique de son nom apparaît le Vase-Coeur.

Le faucon-roi, le faucon-dieu fut le totem, c'est-à-dire le génie et le symbole familial des Pharaons considérés en tant que fils, en tant qu'émanations terrestres de la Divinité, comme il fut aussi l'emblème d'Horus, Coeur de Dieu. Sur la belle statue du même Chéphrem, l'épervier sacré appuie son coeur contre la nuque du Pharaon qu'il protège et lui enserre la tête de ses ailes éployées.

Je me demande si cette pose n'indique pas beaucoup plus qu'une simple protection ?... Elle est, certes, expressive puisque l'oiseau divin couvre de son coeur le cervelet même du souverain au point le plus sensible, au niveau du « Pont de Varole », et que son corps abrite ce faisceau de nerfs cervicaux que certains anatomistes appellent, « l'arbre de vie » ; mais n'y aurait-il pas plus encore ?

Nombreuses sont les sculptures sacrées d'Egypte qui nous montrent des prêtres, des orants ou d'autres opérateurs usant de passes magnétiques sur un sujet ; une assistance entière parfois en favorise un personnage d'élite, par exemple un Pharaon naissant, et un texte formel nous dit de la Pharaonne régnante Hatshopsitou que « les dieux lancent constamment leurs fluides de vie derrière elle chaque jour[12]».

Le nom d'Horus sur la bannière Royale de Chéphrem, d'après Maspéro. 

S'agirait-il, dans le contrat si suggestif qui les assemble d'une sorte de communication, de transmission de cette nature, d'une manière de communion intime par émanation et par absorption des chauds fluides divins entre le coeur de l'Oiseau dieu et le cerveau du Pharaon Chéphrem?...

Statue de Chéphrem. Musée du Caire.

Quelque mille ans après lui, quand sur son trône, le premier de ses trônes, le fastueux Tout-Ankh-Amon, siégeait dans tout l'éclat de sa magnificence, ses deux bras reposaient aussi, nus, entre les ailes étendues du grand épervier de lapis-lazuli... et chez les Egyptiens comme chez les Hébreux c'était aux bras que s'attachait l'idée de puissance, d'autorité.

Je ne veux point exagérer, ni faire du système et dire que la théologie parfois si bizarre de l'ancienne Egypte a contenu en elle, si l'on peut dire, une sorte de préhistoire de notre culte catholique du Coeur divin, non ; mais j'ai cru qu'il était bon tout de même d'exposer ici quelle grande part a fait dans sa pensée, et quelle place et quel rôle a su reconnaître au Coeur du Dieu tout puissant, omniscient et tout bon, la religion de ce peuple païen ; religion grossière et matérielle par certains côtés, quasi dépourvue d'ascétisme, et, d'autre part, si haute en certains dogmes et si éloquemment expressive en ses formules d'adoration et de prières.

Et j'ose penser que si nos saints docteurs des siècles du Moyen-âge avaient connu les données que les découvertes de ces derniers, temps nous ont révélé sur les idées et les choses de l'ancienne Egypte nous en trouverions sans doute aujourd'hui le reflet dans la patristique du Sacré-Coeur, et peut-être même dans la liturgie : le rituel romain admet bien, dans l'office des Morts le témoignage des oracles sibyllins en accord avec ceux du roi-prophète: « ...tetse David cum Sibylla ».

Assurément il n'y a pas à mettre en parallèle, d'une part, le Coeur physique de Jésus qui fut adoré en premier lieu, comme la principale des blessures rédemptrices et.la source corporelle du Sang sauveur, et, d'autre part, le Coeur purement métaphorique que les Egyptiens ne pouvaient regarder que comme le foyer de la beauté et des autres perfections divines ; mais il reste ce fait que pour le Coeur de Dieu, comme pour le cœur humain ils représentèrent ce coeur, métaphorique ou corporel, séparément du reste de la forme humaine par un commun emblème consacré, le vase hiéroglyphique, d'un symbolisme si parlant. Il reste que plus qu'aucun autre peuple ancien ce fut à travers son Coeur qu'ils regardèrent la Divinité, qu'ils s'adressèrent à Elle et l'adjurèrent de les prendre en pitié, comme ils adjuraient leur propre coeur de ne pas témoigner contre eux à l'heure suprême. ! Et les textes hiéroglyphiques ne nous laissent point entrevoir que1cette attention de l'âme égyptienne envers les Coeurs de Dieu et de l'homme ait en rien répondu à un état d'esprit particulièrement sentimental. L'élite religieuse d'Egypte, si égarée qu'elle ait été dans sa théologie, générale,, nous apparaît comme trop scientifique, comme trop spéculative, pour s'être laissée conduire en ce qui nous occupe, par la douceur du sentiment plutôt que par des réflexions sérieuses et raisonnées.

L. CHARBONNEAU-LASSAY

Loudun (Vienne).

[1] Voir abbé Moreux : La Science Mystérieuse des Pharaons, Paris, Doin 1923. [2] Très assimilable à l'Adam de La Bible. [3] Cf. Ph. Virey- La Religion de l'ancienne Egypte p. 13. [4] J'appuie toutes les pages qui vont suivre surtout sur quatre ouvrages récents : La Religion de l'Ancienne Egypte, (1910), par Ph. Virey, ancien attaché à la Mission archéologique française au Caire ;  La Science Mystérieuse des Pharaons, 1923, par l'abbé Th. Aloreux, directeur de l'Observatoire de Bourges ; Rois et Dieux d'Egypte, 1923, par Alex. Moret, professeur au Collège de France ; Mystères Egyptiens 1923, par Alex. Moret. Et aussi les différents ouvrages de l'illustre savant Maspero. [5] Genèse, XXII, 18. [6] Cf Virey. Ouvrage cité p.117.  [7] Maât tient alors dans sa main « le signe de vie » petite croix en forme de Tau munie d'une boucle à son sommet (voir la gravure) [8] (1-2) Ch. Ph. Virey. Ouvrage cité. p. 63.  [9] Cf. Moret. Rois et dieux d'Egypte, p. 64. [10] Cf. Moret. Mystères Egyptiens, p. 122. [11] Cf. Moret. id. p. 126. [12] Cf. Moret. Rois et dieux d'Egypte, p. 20.

 

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Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #SYMBOLISME CHRÉTIEN

L'ICONOGRAPHIE ANCIENNE DU COEUR DE JÉSUS.

L'Image du Coeur-Sacré et les Armoiries des Souverains.

Depuis qu'un homme eut l'audacieuse et providentielle idée de résumer toute la personne du Fils de Dieu fait Homme dans la seule représentation de son Coeur, il est arrivé plusieurs fois que, pour faire honneur à cette divine image, des souverains l'ont prise pour emblème ou l'ont associée aux insignes de leur dignité suprême ; et parfois aussi des sujets l'ont revêtue des marques distinctives de la royauté, ou l'ont mis en contact avec le blason de leurs princes, soit pour placer ceux-ci sous sa protection, soit pour unir dans un commun et plus grand hommage le Coeur du Seigneur des Rois et leur propre souverain d'ici-bas.

De ces formes de glorification— de la glorification la plus haute sur terre après l'acte d'adoration— quelques rares témoignages nous sont restés ; et, à l'heure où de divers côtés, Rome est sollicitée d'établir la fête spéciale du Règne social de Jésus-Christ, il m'a paru opportun de grouper ici ceux que j'ai pu retrouver et d'y étudier ceux que d'autres ont déjà signalés.

I. — LES ARMOIRIES ROYALES DU PORTUGAL

L'un des plus anciens auteurs qui, en deçà des Pyrénées, se sont occupés de la signification du blason royal de Portugal, Antoine Ginther curé de Sainte-Croix de Biberach (Wurtemberg), se trompe étrangement à son sujet.

Ce blason se doit lire ainsi en langage héraldique régulier : « D'argent à cinq écussons d'azur posés en croix, chargés chacun de cinq besants d'argent mis en sautoir ; à la bordure de gueules chargée de sept châteaux castillans d'argent, maçonnés de sable[1]. »

Et voici ce que Ginther en écrit :

« Alphonse I, Roi du Portugal, sur l'ordre de Jésus-Christ qui lui apparut pendant la nuit, fit peindre et sculpter, non seulement sur les drapeaux et étendards se son armée, mais aussi sur son blason, les cinq plaies sacrées de son Rédempteur, et il plaça au milieu le S. S. Cœur de Jésus, transpercé par la lance ; et le lendemain, ayant élevé cet écu pendant le combat contre les Maures, le roi vit ses ennemis terrifiés, dispersés et détruits d'une façon merveilleuse. C'est depuis ce jour les Rois de Portugal portent cet écu que sacré en guise de blason[2] ».

Ginther évoque ici le combat d'Ourique où le comte Alphonse Henriquez défit, en 1139, cinq rois maures, et fut proclamé roi du Portugal sur le champ de bataille. Dès le matin il avait en effet dit à ses troupes comment la nuit précédente Jésus-Christ lui avait promis la victoire en lui disant de prendre pour enseigne l'image de ses Cinq Plaies ; et voici comment il les disposa sur l'écusson royal qui devint par là une sorte d'ex-voto solennel : Sur chacun des cinq écussons d'azur des rois vaincus qu'il posa en croix, en monument de sa quintuple victoire ; il plaça le signe, déjà bien des fois séculaire, des Cinq-Plaies, c'est-à-dire cinq ronds d'argent en sautoir qui ne sont que la stylisation de cinq blessures[3] . Mais Ginther dépasse la vérité en ajoutant que le nouveau roi y plaça également l'image du Coeur de Jésus.

Blason des Rois du Portugal.

Je sais bien que la spiritualité ,1a mystique, la littérature pieuse peuvent dire, avec raison souvent, que la plaie du côté de Jésus, c'est son Coeur même. L'iconographie n'admet pas ce genre d'interprétation, l'héraldique non plus ; pour elles la plaie du côté est la représentation naturelle ou stylisée de la blessure faite à la surface du corps du Sauveur, et rien de plus ; elle n'est pas la plaie du Coeur ni donc le Coeur ; elle n'est que l'ouverture externe de la voie de grâce ouverte par le fer du soldat et peut conduire la pensée jusqu'au Coeur, mais elle ne le représente pas.

Le roi Alphonse ne mit pas le Coeur de Jésus sur son blason comme l'ont répété à tort après Ginther, plusieurs auteurs français.

Certes la notion du culte du Coeur Sacré pouvait très bien n'être pas étrangère à la piété du vainqueur d'Ourique : Français de race par son grand-père le duc Henri de Bourgogne, arrière-petit-fils du roi Robert de France, il était en correspondance avec le premier des grands apôtres du culte du Coeur de Jésus, cet autre bourguignon illustre saint Bernard ; et celui-ci lui envoya, quand il fonda son abbaye d'Alcobaça, de ses propres moines de Citeaux, pour la peupler. Mais quand même nous saurions qu'avec eux le roi pria nommément le Coeur du Sauveur, Cela ne changerait rien à la rectification héraldique que je viens de faire du texte de Ginther.

L'emblème particulier du roi Dom Ferdinand

de Portugal.

II. — L'EMBLÈME DU ROI FERDINAND DE PORTUGAL

Dans le même ouvrage précité, Ginther parle aussi d'un emblème héraldique adopté par le roi de Portugal don Fernando, qui régna de 1367 à 1383.

« Jadis Ferdinand, Roi de Portugal, dit-il, prit comme symbole familial (selon le témoignage de Typotius—Symb. L. I.) deux cœurs : le très sacré Coeur de Jésus, blessé et cruellement percé par le fer de la lance, et, placé près de ce divin Coeur, et à sa gauche son propre coeur sans blessure avec ces mots : Cur non utrumque. Pourquoi pas tous les deux!..Cur non utrumque » ? Ce que les iconographes et les mystiques on traduits : Pourquoi tous deux ne serait-ils pas blessés.

Je reproduis ici l'image même du livre de Ginther, d'après un calque de M. l'abbé Buron. Et je dois souligner qu'il y a désaccord entre le texte de l'auteur et la gravure qui l'accompagne : l'emblème royal, composé au XIVe siècle y est traité dans un style tout à fait XVIIe s. et je n'y vois point la lance, mais une épée ; et le second coeur est vulnéré comme l'Antre ; le premier s'y montre glorifié d'une couronne de roses, fleurs de la Passion, le second porte des épis mûrs ; c'est ici le cas de rappeler que le froment a parfois symbolisé la Terre dont il est le fruit sur tous autres précieux.

Les symbolistes et les auteurs portugais reconnaissent bien dans le premier de ces deux coeurs celui du Sauveur et dans l'autre celui du roi Ferdinand, et malgré le caractère énigmatique de l'emblème en question je ne vois pas bien quelle raison majeure pourrait nous imposer le rejet de leur opinion. Les uns reconnaissent, dans la juxtaposition du coeur royal, du Coeur divin et dans la devise, l'expression du désir qu'eut le roi de participer mystiquement à la blessure du Coeur de Jésus ; d'autres y voient au contraire le symbole du Coeur de Jésus « pénétrant le coeur du souverain portugais, jusque dans ses pensées et dans ses replis les plus secrets[4] »

Nous savons que le Coeur de Jésus fut représenté dans la Péninsule Ibérique avant le règne de Ferdinand qui mourut le 22 octobre 1383, et le moule à hosties gothique avec réminiscences d'art roman du Musée épiscopal de Vich, où II nous apparaît seul sur la Croix du Calvaire, nous en est un témoignage qui ne saurait être contesté[5].

III. — LE BLASON MYSTIQUE DE LA BIENHEUREUSE JEANNE DE VALOIS.

Un siècle après que le roi Ferdinand de Portugal eut quitté ce monde, ce fut la plus noble fille de la terre de France qui prit à son tour l'image matérielle du Coeur de Jésus, et l'accola en véritable union à ses propres armoiries familiales. Jeanne de France, de la branche de Valois, fille du roi Louis XI et soeur du roi Charles VIII, avait été mariée à son cousin le duc d'Orléans qui devint à son tour roi de France, en 1498, à la mort de Charles VIII. Ce prince fit alors annuler son mariage en cour de Rome, pour cause d'étroite parenté, d'une part, et, d'autre part, comme l'ayant contracté sans liberté, sous la pression redoutable du roi Louis XI. Jeanne de France reçut alors le duché de Berry et prit le nom de Jeanne de Valois.

Le coeur brisé, car elle aimait son mari et ne se consola jamais de sa disgrâce, Jeanne se retira en sa ville de Bourges où elle fonda en 1501, pour vivre avec elle dans la prière et les austérités, l'ordre des Annonciades.

Tant que Jeanne de Valois fut duchesse d'Orléans et pendant le peu de temps qu'elle fut reine de droit, elle porta comme armoiries d'alliance deux écus d'azur à trois fleurs de lys d'or, sommés de la couronne fleurdelysée, l'un du chef de son père, l'autre de celui de son mari Louis de Valois, duc d'Orléans ; quand, répudiée, elle vécut à Bourges et qu'elle s'y fut donnée toute à Dieu, elle remplaça l'écu du roi, son mari, par celui du Roi du Ciel, Jésus-Christ : Parti, à dextre d'argent au Coeur de Jésus-Christ de gueules, navré d'une blessure ouverte en fasce et cantonné de quatre autres blessures en sautoir, aussi de gueules et saignantes ; à senestre, de gueules à l'Hostie d'argent issante d’un calice d'or[6] ».

L'Art Catholique[7] vient de reproduire en réduction la belle gravure de Claude Gellé, XVIIe siècle, qui représente la Bse Jeanne. L'écu mystique au Sacré-Coeur et au calice y figure à sa droite et l'écu de France à sa gauche. De préférence à ces deux écussons séparés, j'ai mieux aimé donner ici le vrai blason d'alliance qui nous occupe, d'après une ancienne gravure sur bois, jadis à feu Guy Jouanneaux, qui fut un délicat lettré poitevin ; elle aussi date vraisemblablement du XVIIe siècle, mais les deux blasons accolés ont été certainement copiés par le graveur sur un document du siècle précédent.

Les armoiries mystiques de Jeanne de Valois

Sous une même et commune couronne fleurdelysée, les deux blasons y sont juxtaposés en véritables armoiries d'alliance entre Jésus-Christ et la Maison de France dans la personne de Jeanne de France, l'Epoux à droite, l'épouse à gauche.

IV. — LE SACRÉ-COEUR DE LA STALLE ROYALE A WINDSOR

(ANGLETERRE)

Dans le choeur de la Chapelle Saint-Georges du château royal de Windsor, au sommet de la stalle des Souverains anglais, qui est du début du XVIe siècle, et au-dessus de la place de la Reine, le Coeur de Jésus, entouré de la couronne d'épines et navré d'une blessure d'où sort un bouillonnement de sang se montre, glorieux, entre l'Agneau immolé sur le Livre Apocalyptique sept fois scellé, et la Main divine qui le désigne aux adorations de tous.

J'en donne ici la représentation d'après l'ouvrage du R. P. Alet, S. J. La France et le Sacré-Coeur (p. 261). J'aurai à en reparler au stricte point de vue archéologique et chronologique, et ne veux que souligner ce fait que si le Sacré-Coeur n'y est pas entouré du sceptre, de la couronne et des autres insignes de la royauté, la main qui L'a voulu ici, l'y a placé au-dessus de tous les attributs suprêmes qu'il domine, au sommet même du trône occupé par la majesté royale en prière devant toute puissante Majesté divine.

Pour mémoire, je rappelle seulement un autre document iconographique anglais où l'hommage royal est en quelque sorte aussi rendu au Sang de Jésus-Christ issu de son Coeur ; c'est le vitrail XVe siècle de Sidmouth Church sur lequel les Cinq Plaies saignantes sont toutes couronnées de diadèmes d'or[8].

Le Sacré-Coeur sur la stalle royale de Winsdoor.

V. — L'INITIALE DU TITRE DU « TRÉSOR DES PAUVRES 1527. »

La couronne d'or des rois, ce fut aussi, vers la même époque, un modeste artiste de France qui la posa sur le Coeur du Seigneur : « Le XVIIII iour daoust mil cinq cens XXVII » on acheva d'imprimer à Lyon, sous les presses de « Claude Mourry, dit Le Prince », demeurant « auprès notre dame de Confort, Le trésor des pouvres selon maistre Arnoult de Villenove, maistre Bêrard de Solo et plusieurs aultres Docteurs en mêdicine de Montpellier », La page première de cet ouvrage, tout entière gravée sur bois, fut ornée de l'image d'un docteur installé devant son « poulpitie » chargé de livres, et dont un ange nous présente, sur une banderolle, le nom : » Maistre Arnoult de ville nove ». Au-dessus de cette composition se trouve le titre susdit dont la première lettre, un L majuscule s'accompagne d'un écusson chargé d'un coeur que surmonte la couronne. Certes, un graveur plus heureux aurait peut-être mieux situé et plus marqué la blessure du coeur, mais les rares artistes d'aujourd'hui qui gravent le bois avec l'outillage simpliste des graveurs de la Renaissance savent combien il est facile même avec de l'habileté, de manquer un trait en d'aussi petits sujets : un défaut du bois, un léger mouvement, un rien suffit.

Parce qu'il s'agit du « Trésor des Pauvres », d'aucuns diront je le sais bien, que ce coeur n'est que l'emblème de la Charité, je ne disconviens pas qu'il le soit et ce sont les Litanies liturgiques du Sacré-Coeur qui leur répondent : « Cor Jesu fornax ardens caritatis » le Coeur de Jésus est une fournaise ardente de charité. Charité d'un Dieu pour les hommes, d'un homme pour ses frères souffrants, trouvez donc un emblème qui, mieux que le Coeur de Jésus, la puisse heureusement et pleinement symboliser[9].

VI. — LA MARQUE PROFESSIONNELLE DES IMPRIMEURS VÉRARD ET LE CARON

Peut-être les lecteurs de Regnabit se souviennent-ils comment aussi, contemporain de Claude Mourry, l'imprimeur parisien Anthoine Vérard plaça sur sa marque commerciale, qu'adopta aussi Pierre Le Caron, le Coeur de Jésus, figuré au milieu d'un texte de prière, dans les nuages qui dominent le blason royal et la couronne de France, au-dessus de son propre coeur[10].

L'initiale du « Trésors des Pauvres ».

VII.— BLASON D'UNE BIBLE DE LA ROCHE-CLERMAULT (INDRE-ET-LOIRE)

J'ai relevé il y a quelque vingt ans sur une Bible in-4° du presbytère de la Roche-Clermault, près Chinon, le dessin colorié que voici :

Au revers de la couverture de cuir fauve un écusson orbiculaire, ou rondache d'azur, porte un Sacré-Coeur couleur de chair, au-dessus des trois fleurs de lys royales ; autour de l'écusson deux palmes vertes. Et le tout est dessiné dans ce style particulièrement lourd de la seconde moitié du règne de Louis XIV. P Nous avons vu, il y a quelques années, le descendant du prétendu Louis XVII — Naundorf adopter un arrangement analogue pour le « nouveau blason de la Maison de Bourbon » à cette différence près que deux lys furent placés en chef de l'écu, le Sacré-Coeur au centre et un lys en pointe.

Le blason de la Roche-Clermault semble bien n'être qu'une marque de dévotion d'inspiration particulière due au même sentiment qui fit naître le dessin que fit exécuter sur tous les livres manuscrits de son abbaye de Ste Croix de Poitiers, Ordre de St Benoît, Mme l'abbesse Flandrine de Nassau (1579-1640) et où figurait le Coeur de Jésus[11] ; à moins toutefois que la Bible de la Roche-Clermaultne soit une épave du grand monastère de la Visitation de Loudun, situé à cinq lieues à peine et dont la bibliothèque et les nombreux objets pieux ont été dispersés dans toute la région, à la Révolution.

Bible de La Roche Clermault (I.-&-L.)

Fondé en 1648, ce monastère a été de bonne heure un ardent foyer de diffusion des images du Sacré-Coeur sur tout le pays ; mais je souligne bien que je n'indique cette hypothèse d'origine au blason de la Roche-Clermault que comme une possibilité, dépourvue de tout soutien documentaire jusqu'aujourd'hui.

VIII. — SCULPTURE DE LA RUE DE LA JUIVERIE, A FRÉJUS

C'est encore grâce à Mlle Berthier, de Cannes, que j'ai pu relever, en mai dernier, dans la petite rue de la Juiverie, et près la Place du marché, à Fréjus un fort joli médaillon de bois sculpté au début du XVIIIe siècle, et alors incrusté dans une curieuse porte plus ancienne.

Médaille de porte ; rue de la Juiverie, Fréjus.

Il montre un coeur en relief, surmonté de la croix, et sur la surface duquel sont les trois fleurs de lys de France. Du pied de la croix partent deux guirlandes végétales ; le tout un peu corrodé par le temps.

Quelle interprétation donner à ce motif ?

Ou bien il est l'image du coeur de celui qui le fit sculpter et qui voulut ainsi proclamer son double et vif amour pour la Religion, symbolisée par la croix, et pour la Maison royale de France ; ou bien c'est le Coeur de Jésus — encore qu'il ne porte pas la trace du coup de lance— et, même en le regardant avec les yeux de l'époque qui l'a produit, c'est bien là la première pensée qui vient d'elle-même à l'esprit : le Coeur de Jésus à la protection de qui un fidèle sujet confie la personne de son roi, une sorte de « Domine salvum fac Regem », chanté par le ciseau ; « Que Dieu vous ait en sa sainte garde », écrivaient toujours à leurs sujets nos anciens rois en terminant leurs lettres, « Que Dieu garde en son coeur notre Roi ! » semble répondre ici le notable de Fréjus qui de ce joli médaillon timbra sa porte...

Et maintenant, quelles conclusions générales tirer des documents iconographiques que nous venons d'examiner ?

Aucune, pour l'instant.

Je n'ai voulu que grouper ici les images antérieures à la Révolution qui montrent, en contact avec l'idée de royauté terrestre et les emblèmes des souverains d'autrefois le Cœur du Seigneur Jésus-Christ, espérant que d'autres y trouveront utilité pour leurs propres travaux, qu'il s'agisse de l'histoire ou de l'iconographie du culte du Sacré-Coeur.

L. CHARBONNEAU-LASSAY.

LOUDUN (Vienne)

La Terre dans le Coeur de Jésus. Motif central d'une gravure allemande de 1708 — Le Hiéron — Paray.

 

[1] Cf. M. L. Nouvelle Méthode raisonnée du blason ou de l’Art Héraldique du P. Ménestrier. Lyon, Bruysset-Ponthus, 1770 ; p. 394. — Ajoutons que dès le début du XVIIe s. les châteaux de Castille du blason royal de Portugal se simplifièrent en sept tours uniques ; les documents plus anciens portent les châteaux plus nombreux ; ainsi les armoiries portugaises sur la quatrième marque de l'imprimeur parisien Gilles Hardouin (1491-1521) portent douze châteaux donjonnés.— Les châteaux de Castille, sur les armoiries du comté de Poitou ont, à la même époque, subi semblable simplification. [2] Ginther : speculum amoris et doloris in sacratessimo ac divinissi mo Corde Jesu. Augsbourg J. J. Lotteri 1731-p. 68. [3] Et non des besans (pièces de monnaie orientale) comme le disent les traités de blason des trois derniers siècles. [4] Cf. Antonio Caétano de Sou/a i Hist. genealogica da casa Real Portuguza Usbonne, J. a. de Sylva 1735. T. I. p. 429. [5] C. L. Charbonneau-Lassay, in Regnabit. N° sep. 1922. p. 280-285. [6] On sait que l’expression a « de gueules » indique en blason la couleur rouge, comme « d'azur » désigne le bleu. [7] 6, Place St-Sulpice, Paris. [8] Cf. L. Charbonneau-Lassav. Les Sources du Sauveur, in Regnabit août sept. 1923. p. 204. [9] Je dois la connaissance de ce document, et beaucoup d'autres secoursintellectuels pour le travail que je poursuis, à l'une des très dévouées amies de Regnabit, Mlle Madeleine Berthier, directrice et fondatrice de la Firme des Beaux-Livres.—Bien respectueux et très vifs remerciements. [10] Cl. L. Charbonneau-Lassay. Les Marques des premiers imprimeurs français. in Regnabit janv. 1924. [11] Cf. Mgr Barbier de Montault : Pays, et Monum du Poitou. Paris, May et Motteroz, 1890, Ps. I, p. 167.

 

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L'Iconographie du Cœur de Jésus

LE CHRIST ASSIS DE VÉNIZY ET SON BLASON.

Les trois derniers siècles du Moyen-Age ont été vraiment un monde bien étrange, et bien puissamment expressif. A aucun moment de sa vie l'humanité n'a, autant qu'à cette époque, senti dans ses mains vibrer son âme sous les grands souffles de la Foi.

Voilà pourquoi les artistes d'alors ont été si personnels dans leurs conceptions sans pourtant qu'aucun d'eux paraisse avoir violé la discipline d'art, large et précise à la fois, qui imposa des formes générales à chacun de ces trois siècles admirables.

Les artistes de France, délestés de toutes les vieilles influences des paganismes morts, créateurs de l'art le plus beau, le plus aérien qui fut jamais, tenaient alors le premier rang dans le monde ; et parce qu'ils étaient de sincères et profonds scrutateurs d'âmes, ils surent excellemment créer d'impressionnantes attitudes.

Tout pétris d'esprit chrétien, et souvent même de vraie science spirituelle, ils prosternèrent leurs plus beaux talents devant deux, surtout, de grands dogmes de la foi chrétienne : au mystère de l'Eucharistie ils élevèrent d'incomparables églises, pour Celui de la Rédemption, ils les peuplèrent de merveilles d'art qui restent parmi les oeuvres les plus parlantes et les plus pathétiques du génie humain.

Les arts du XIe siècle et du XIIe n'avaient montré sur la croix que le Dieu triomphant par elle ; le XI IIe y plaça « l'Homme de douleur » et glorifia les instruments de son supplice ; le XIVe conçut un Christ convulsé, tordu par la souffrance et le couronna d'épines ; le XVe le montra au contraire pendant lamentablement à la Croix, exangue et droit, presque fantomatique.

Héritier de l'enthousiaste adoration des générations précédentes pour le Sang du Sauveur, pour cette rançon de pourpre payée à la Justice au nom de l'Humanité, ainsi rachetée, ce siècle quinzième sut faite jaillir de sa foi des créations d'un pathétique étonnant.

C'est ainsi qu'en l'honneur de ce sang sacré, et pour en montrer l'efficace vertu de purification et de rédemption, il inventa ces impressionnantes « fontaines de Vie » où tout un peuple de pécheurs parfois, se baigne dans des vasques profondes qu'emplit le Sang divin, tombé des plaies du Crucifié.

Plus, il imagina ces troublants « pressoirs divins » où le corps même du Christ remplace la cuvée de vendange foulée et d'où le sang s'échappe à flots. Il blasonna, sur de grands écussons de pourpre, non plus seulement l'image emblématique des saintes plaies, mais le Coeur et les mains et les pieds, percés de la lance et des clous. Et, comme incomparables « monstrances » pour ces mêmes blessures rédemptrices, il créa les Christs et les Vierges dits de pitié.

Cela, pour exalter, pour magnifier les souffrances corporelles de Jésus, et pour lui clamer la reconnaissance émue du monde rédimé.

Mais il voulut aller encore plus loin. Il voulut montrer aussi les douleurs intimes du Coeur même du Rédempteur pendant sa Passion.

Et, sur la terre de France, un humble artiste se trouva qui osa aborder avec sérénité ce déroutant problème. Et de sa prière et de son ciseau naquit un type sculptural nouveau, le plus poignant peut-être que jamais homme ait créé dans le domaine de l'art chrétien. Si belle fut trouvée son oeuvre qu'aussitôt, d'un bout du royaume à l'autre, on en fît des reproductions.

Pour situer son thème, l'artiste choisit l'instant de la Passion qui précède immédiatement le crucifiement : Jésus est arrivé à la limite dernière des forces humaines : Déjà, la veille, dans les affres du Jardin, son corps s'est trempé d'une sueur épuisante de sang ; et, depuis, ses nerfs se sont crispés sous les sarcasmes, les crachats, les soufflets, les brutalités sans nom de la tourbe qui l'a pourchassé de chez Anne chez Caïphe, de là chez Pilate, puis chez Hérode, et de nouveau chez Pilate.

Dans ce terrible trajet, son sang a coulé surabondamment sous les morsures du diadème d'épines, sous les verges et les fouets surtout d'une flagellation terrifiante. Trois fois il est tombé sous le poids du gibet qu'on lui a fait monter d'en bas, sur ses épaules tuméfiées.

Enfin, le voilà rendu !...

Le voilà rendu là où il doit mourir. Et c'est le moment tragique où l'artiste médiéval le prend, l'assied sur un quartier de roche, et, dans cet arrêt relatif des tortures extérieures de son corps, nous le présente pour nous montrer ce qui se passe en Lui.

Dévêtu et lié de cordes, ne gardant plus que sa couronne déchirante, de toutes ses plaies réouvertes par l'impitoyable arrachement de son vêtement, le sang descend librement tout le long de son corps, et, lentement, sa vie perle et s'égoutte par tous ses pores.

Maintenant, il regarde, de ses yeux d'homme, les bourreaux qui remuent sa croix et jettent devant lui les clous et les marteaux effrayants, pendant que ses yeux de Dieu s'affligent sur des visions d'ordre spirituel et prophétique : l'amoncellement des humaines et futures culpabilités et l'inutilité de son sacrifice pour des légions d'âmes parmi celles qui les commettront....

Épouvantes de la chair qui frémit jusqu'au coeur, épouvantements de l'esprit plus inexorables encore.

Et dans toute l'âcreté de cette angoisse portée à son paroxysme, le condamné est seul au milieu de ses persécuteurs.

Ses amis les plus chers l'ont abandonné ; le premier d'entre eux l'a renié, et il le sait ; Marie, sa mère, et Jean le bien-aimé, et les saintes compatissantes qui ont osé l'aborder pendant la montée douloureuse ont été repoussés ; le Cyrénéen même est parti.

Jésus est seul.

N'est-ce point-là le Vae soli ! du Livre de l'Ecclésiaste, dans toute sa froide et inexorable cruauté ? Malheur sur l'homme qui est seul quand la douleur agriffe son coeur et laboure son corps !

Voilà la phase, l'instant inaperçu souvent de la Passion du Sauveur qu'évoquent les Christ-assis des artistes du XVe siècle. Et cette image suscita, dès sa création, une telle ferveur de piété que les sculpteurs d'alors la taillèrent à profusion.

J'en connais en bois peint auxquelles leurs auteurs n'ont demandé qu'une attitude, qu'ils ont du reste su faire infiniment émouvante, tout en ne demandant aux formes de  l'anatomie humaine que le point de départ suffisant à leur poème. D'autres, ciselés dans la pierre avec une maîtrise admirable, sont de vrais chefs d'œuvre dans le plein sens du mot.

Je ne veux décrire ici que celui de la petite église campagnarde de Venizy, dans l'Yonne, en raison d'une particularité de l'ornementation de son socle qui ne peut pas ne point intéresser les lecteurs de Regnabit.

Le Christ-assis de Venizy est fixé dans la pose commune à toutes les statues de ce genre. A ses pieds, un crâne humain atteste que le rocher sur lequel il repose appartient au sommet du Golgotha qui s'appelle en latin Calvarius mons ; le Mont du Crâne. Un cercle fait d'une seule branche épineuse enserre le front divin, et les cheveux s'abandonnent en longues mèches, lourdes de sang glauque et figé. Une corde descend du cou entre le torse et le bras droit, se noue doublement aux poignets qu'elle rassemble et s'en vient entraver les deux jambes à mi-chemin des pieds aux genoux.

C'est bien là le grand sacrifié, dans toute l'angoisse de la suprême attente. Tout à l'heure on le prendra, car ainsi ligoté il ne saurait marcher, on le jettera sur la croix étendue à terre et les clous, un par un, feront crisser, en les disjoignant sous les coups répétés des marteaux, les os des quatre membres.

Mais, comme je l'ai déjà dit, à la minute précise où le sculpteur nous le donne à contempler, c'est le coeur seul qui souffre, mais effroyablement! Et tout en taillant dans la pierre son œuvre pieuse et tragique, le vieil imagier, pensant aux statues des souverains et des grands de son époque, s'est dit qu'à ce roi de douleur, aussi, il fallait un blason. Alors, sur un bel écusson il cisela ce motif étrange, mais combien significatif : Le Coeur de Jésus, membré de deux mains et de deux pieds percés par les clous de la Passion.

Le Coeur, lui, n'est pas blessé, c'est le Cœur du Rédempteur cloué à la croix, mais encore  physiquement vivant.

Assurément de telles figurations étonnent et choquent les yeux d'aujourd'hui, encore trop habitués aux fadaises de la béate imagerie, dite de piété, du XIXe siècle. Les vieux artistes des siècles de foi vivante taillaient dans la pierre ou le bois comme les auteurs d'alors écrivaient sur le parchemin rude, et le réalisme des uns et des autres était débordant de sens et de vie.

Les prédicateurs répétaient que le Sauveur des hommes ne s'est laissé « clou ficher en croix » que par immensité d'amour, qu'il était tout amour, tout cœur ! et dans sa rectitude de conception toute simple, l'imagier figura le Crucifié divin ainsi qu'il l'entendait dire : tout cœur.

Le Christ-assis de Venizy (Yonne). FIN DU XVe SIÈCLE.

Hauteur de la pointe de l’écusson au sommet de la statue : 1 m. 25.

Hauteur de l’écusson seul : 0 m. 105.

Seulement, telle est la supériorité en puissance de l'image stabilisée devant les yeux, sur la parole qui «frappe l'air une demi-seconde et s'envole, que nous entendons sans peine aucune décrire des choses qui, matérialisées devant nos yeux, heurtent et déroutent nos actuelles délicatesses. Nos artistes français du XVe siècle, sans avoir été pourtant d'un réalisme aussi rude que ceux d'Angleterre et d'Allemagne, ne les auraient point prises en pitié : Dans leur symbolisme religieux ils recherchèrent avant et sur toutes autres choses la puissance d'expression. Il fallait pour qu'ils leur puissent plaire, que les emblèmes exprimassent, jusqu'à les crier, les vérités ou les choses qu'ils devaient figurer ostensiblement. Et, pour si étrangement bizarre qu'elle soit à nos yeux, nous sommes bien forcés de reconnaître que l'image du Cœur crucifié de Venizy possède à son actif cette entière plénitude d'expression.

Je ne crois pas en effet qu'il eut été possible d'affirmer plus explicitement par la sculpture que le Cœur de Jésus fut tout à la fois le principe et le point de départ de notre rédemption, le physique et sensible où vinrent aboutir les souffrances inouïes du Rédempteur, et aussi la source naturelle et première qui fournit aux blessures du supplice le sang qu'elles répandirent avant que « tout fut consommé ».

Maintenant, c'est à l'éminent maître Emile Mâle que je vais emprunter le dernier mot de ces pages. Parlant en son dernier ouvrage[1] des œuvres les plus pathétiques inspirées par la piété aux artistes du XVe siècle, il précise fort justement que « ce qu'ils ont voulu glorifier ce n'est pas la souffrance, mais l'amour ; car, ce qu'ils nous montrent, c'est la souffrance d'un Dieu qui meurt pour nous. La souffrance n'a donc de sens que quand elle est acceptée avec amour, quand elle se transfigure en amour : «aimer» reste au XVe siècle, comme au XIIIe le suprême enseignement de l'art chrétien ».

L. CHARBONNEAU-LASSAY. 1924

 

[1] L'Art religieux à la fin du Moyen-Age en France, p. 97. Paris, Colin 1922.

 

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L'ÉGLISE PAROISSIALE

DE

SAINT-GERMAIN-EN-LAYE

 

Saint-Germain-en-Laye, nommé d'abord Lida, ensuite Ledia, Leia, Germanopolis Ledia, enfin Montagne-du-Bon-Air en 1793, était autrefois une ville essentiellement religieuse : Outre les églises de la Paroisse, de Saint-Léger, de Saint-Eloi ou des Recollets, elle avait les chapelles de Sainte-Radegonde, du Château-Vieux, du Château-Neuf, du Prieuré ou Saint-Nom de Jésus, de Saint-Michel, de la Muette, des Vieillards, de la Charité, des Ursulines, de la congrégation des hommes et des femmes, de Saint-Thomas de Villeneuve, de Saint-Fiacre, de Saint-Sébastien et de Saint-Remi. Çà et là -s'élevaient des croix qui ont disparu depuis la Révolution française. — Nous citerons entre autres la croix du Marché, au pied de laquelle se trouvait le carcan public[1], la croix Dauphine sur la place qui en conserve le nom, la croix de la Mission dans la rue de la Grande-Fontaine, la croix de la Paroisse et celle de Filliacum-Curtis (Fillancourt).

Dans notre antique et belle forêt plusieurs chênes étaient ornés de petites  statues de saints : tels étaient les chênes de Sainte-Barbe, de Saint-Joseph, de Sainte-Anne, de Saint-Hubert, de Saint-Léger, de Saint-Yves, de Sainte-Honorine, de la Vierge et de Sainte-Geneviève. Ce fut aussi sous l'influence d'un esprit éminemment chrétien, que furent fondés l'Hôtel-Dieu(1225), dans un emplacement voisin de la Gour-Larcher (rue de Paris, entre les numéros 40 et 42), l'hospice de la Charité en 1670,entre la rue de Poissy et la rue aux Vaches (maintenant rue de la République), l'hôpital des Vieillards, en 1678,dans la vallée de Fillancourt et l'Ecole des frères, en 1745; ces derniers installes d'abord dans une maison appartenant à la Fabrique, furent cinq ans après transférés rue de Pontoise, dans l'hôtel de la Chancellerie.

Une étude sérieuse de tous ces pieux et vénérés souvenirs fournirait matière à un livre qui ne serait pas moins attrayant qu'instructif. Amateur des vieilles gloires de notre patrie adoptive, un jour, s'il plaît à Dieu, malgré l'insuffisance de nos ressources, nous essayerons d'accomplir cette oeuvre intéressante. Aujourd'hui, c'est à notre église paroissiale et à ses dépendances que nous dédions la présente notice. Ce monument, dont l'origine remonte au commencement du XIe siècle, a subi de nombreuses transformations ; nous aurons soin de les faire connaître aussi exactement que possible ; puis, après quelques mots sur l'ancien Prieuré, nous consacrerons un chapitre spécial aux prêtres. Qui ont exercé les fonctions curiales dans notre cité depuis le XVe siècle, jusqu'à nos jours. Nous avons pensé qu'il était convenable, disons mieux, qu'il était juste, de perpétuer la douce mémoire de ceux qui furent nos pères dans la foi chrétienne. Colligite fragmenta ne pereant. « Recueillez les fragments afin qu'ils ne périssent pas. »

 

I

Église primitive —brûlée par les Anglais, elle est rebâtie sous le règne de Charles V, dit le Sage ; agrandissement, cloches, chapelles, cimetière, fontaine de Charles IX.

 

A l'endroit où s'élève aujourd'hui notre église paroissiale, il y avait dès le principe une humble chapelle sous le vocable de Saint-Gilles, patron d'un grand nombre de monastères ; elle dépendait-alors d'un village qui a joui d'une certaine réputation jusqu'en 1793/mais dont il ne reste guère plus que le souvenir, Saint- Léger-des-Bois ou en Laye[2].

A la place de cette antique chapelle, un roi de France que sa dévotion a rendu célèbre, Robert-le-Pieux, fit édifier, vers l'an 1020, une église qu'il dédia à saint Vincent et à saint Germain. Il existe plusieurs saints du nom de Vincent, mais ici, et les historiens sont unanimes sur ce point, il s'agit de Vincent diacre, Espagnol de naissance et l'un des plus illustres confesseurs de la foi. Quant à saint Germain, est-ce l'évêque d'Auxerre, contemporain de sainte Geneviève, ou bien l’évêque de Paris, grand aumônier du roi Childebert ? D'après un auteur qui écrivait en 1647, ce serait l'évêque d'Auxerre[3].

Nous lisons aussi dans un martyrologe portant la date de 1686, et composé spécialement pour notre église paroissiale. «On garde dans cette église un morceau du crâne de saint Germain apporté de la ville d'Auxerre par Robert, roi de France, lequel pour réparer les torts, griefs et dommages faits à l'église d'Auxerre, pendant le siège qu'il avait mis devant cette ville, apporta ladite relique et fonda cette église à l'honneur de saint Germain en la forêt de Laye[4] ».

Dans le cas où cette opinion serait réellement établie, la fête patronale de notre cité devrait avoir lieu le 31 juillet et non pas le 28 mai, comme cela se pratique habituellement.

Selon d'autres historiens, parmi lesquels nous remarquons le savant abbé Leboeuf, le patron titulaire de notre paroisse serait, au contraire, St Germain, évêque de Paris[5].

Ce dernier sentiment, que nous trouvons également dans un « Propre » de l'an 1769, nous semble mieux fondé. Déjà, sous le règne de Robert-le-Pieux, voulait-on indiquer l'évêque d'Auxerre, on ajoutait l’épithète : « Antissiodorensis » tandis que l'on disait tout simplement saint Germain, lorsqu'il était question de l’évêque de Paris ; mais, faute de preuves concluantes, nous laissons aux érudits le soin de trancher la controverse.

Robert-le-Pieux enrichit notre église de bienfaits et de privilèges, qui furent confirmés par ses successeurs, comme l'attestent plusieurs lettres patentes dont nous possédons des copies parfaitement authentiques.

Voici en quels termes débute une charte donnée par Louis-VI, dit le Gros, l'an de grâce 1124 : Universa bénéficia quae antecessores nostri Francorum reges ecclesiae Beati Vincentii et Sancti Germani de Leia, videlicet Robertus rex qui ecclesiam ipsam a fundamento fundavit et Henricus rex ipsiu & filius et Philippus pater noster conlulerunt, concedimus et firmamus.[6] « Nous accordons et  confirmons tous les bienfaits qui ont été concédés à l'église de Saint-Vincent et de Saint-Germain-en-Laye par les rois, nos prédécesseurs, savoir : Robert, fondateur de cette église, Henri, son fils et Philippe, notre père». En quoi consistaient ces bienfaits ? C'étaient diverses donations, parmi lesquelles figurent la terre de Fillancourt, l'autel d'Orgeval-en-Pincerais, celui de Boran-en-Beauvoisis et l'église de Sainte-Marie, dans l'Ile-de-France ; c'était aussi le droit de percevoir la dîme sur les terrains d'Auvert, de Montfort, de Triel et de Charlevanne [7].

Cette église, que Robert-le-Pieux avait entourée d'un monastère dont nous parlerons plus loin, était restée depuis son origine dans une indépendance absolue de tout Ordinaire, quand Imbert, évoque de Paris, obtint qu'elle fût mise sous son autorité  ; mais bientôt ayant reconnu le peu d'importance d'une concession qu'il avait d'abord ardemment sollicitée, il en abandonna sans peine le gouvernement spirituel aux bénédictins de Colombes (diocèse de Chartres)lesquels en avaient déjà la possession temporelle ; ceux-ci se chargèrent définitivement de son administration vers 1090, après que Philippe Ier, roi de France, eût fait reconstruire en partie les bâtiments du monastère.

Lorsque St-Germain-en-Laye devint résidence royale et, par conséquent, localité importante, on vit un autre évoque de Paris, Maurice de Sully, soutenir, contrairement aux bénédictins de Colombes, que l'église et le monastère étaient sous quelques sa juridiction, attendu, disait-il, qu'ils se trouvaient situés dans son diocèse et que depuis longtemps, il avait préposé un prêtre aux habitants du lieu. Deux chanoines, désignés pour arbitres, mirent fin à ce débat par une transaction signée l'an de grâce 1163, le 13 des calendes de mai.

Voici les principales conditions qui furent  stipulées entre les deux parties : « Si l'église de St-Germain avait besoin d'une nouvelle consécration, elle serait faite par l'évêque de Paris ; à celui-ci appartiendrait également le droit de donner la tonsure et de conférer les ordres sacrés à ceux de la ville qui voudraient se consacrer à Dieu ; l'abbé de Colombes recevrait dudit pontife les pouvoirs spirituels et la charge d'âmes ; il pourrait, s'il le voulait, charger des fonctions curiales, dans ladite église, ceux des curés voisins relevant du diocèse de Paris, soit celui d'Aupec, soit celui de Mareil ; il ne devait être soumis ni au droit de visite, ni au droit de synode, mais en signe de respect et de  soumission, il ferait hommage d'un besan à chaque évoque de Paris, l'année de son élévation à l'épiscopat[8]

A partir de cette époque, notre église ne porte plus dans les anciens titres le vocable de Saint-Vincent, mais uniquement celui de Saint-Germain ; elle fut incendiée par les Anglais en 1346, sous la conduite du Prince-Noir, quelques jours avant la fameuse bataille de Crécy ; reconstruite pendant le règne de Charles V, celui-là même qui, selon Christine de Pisan, fist moult reidifier le Castel de Saint-Germain, on y éleva deux clochers d'inégale hauteur et aux flèches très élancées. Les rois François Ier, Henri II et Charles IX déléguèrent sur les coupes des forêts de Laye et de Marly les fonds nécessaires à ses réparations annuelles. En 1586, deux chapelles (Saint-Michel, Saint-Pierre et Saint-Paul) y furent bâties aux frais de messire et vénérable Dominique Boullard, curé de la paroisse ; Henri de Bourbon, prince de Condé, lui donna de superbes ornements le jour où en présence de toute la maison royale, (23janvier 1596), il y fit sa profession de foi catholique ; en 1610, elle s'enrichit des reliques de Saint-Victor pape et de Saint-Honoré, évêque[9]. Au milieu du chœur apparaissait une belle châsse où étaient conservés plusieurs ossements de Saint-Clément et de Saint-Charles Borromée[10].

En mars 1632, durant la fête d'un de ces grands pardons que l'on nomme Jubilé, on vit se presser dans son enceinte une foule considérable  de prêtres et de pontifes, parmi lesquels figuraient les cardinaux de Lion et de Richelieu ; elle reçut de la reine Anne d'Autriche un grand soleil en vermeil paré de riches émeraudes ; Louis XIII à qui elle était redevable d'une magnifique croix tout en cristal, y vint en 1638,entouré des princes et des seigneurs de la cour, rendre à CELUI de qui émane toute puissance, de solennelles actions de grâces, pour la victoire remportée sur les Impériaux devant la ville de Rhinfeld ; on remplaça en 1660 ses deux clochers par une tour fort basse, mais très solide ; son campanille renfermait alors quatre cloches : là première portait le nom de Marie, à cause de la chapelle de la Vierge ; la seconde due aux libéralités de Jean de la Salle, capitaine du Roi, s'appelait Jérémie ; on nommait la troisième Catherine[11] et la quatrième Marguerite pour rappeler la mémoire de deux princesses, dont l'une était sœur et l'autre fille de Henri II.

Le premier novembre 1670, Hardouin de Péréfixe, archevêque de Paris, après un vif démêlé avec Monseigneur de Chartres, vint prendre possession de notre église paroissiale par un service solennel où parut toute la Cour [12]. Louis XIV lui témoignait une affection particulière : nous lisons dans les auteurs contemporains qu'il lui accorda plus de cent mille francs et que maintes fois il y présenta le pain bénit avec une magnificence vraiment royale. En 1677, on y construisit un portail surmonté de deux frontons triangulaires et dont le plus grand était intercepté par une rosace. Quelques années après, cet édifice étant insuffisant à contenir le nombre toujours croissant des fidèles, on résolut de l'agrandir en prenant sur la cour du prieuré le terrain qui serait nécessaire. Messire Jacques Desoleux, alors prieur, fut obligé d'en céder 23toises de long sur 4 de large pour placer la sacristie et les salles destinées aux catéchismes ; mais comme il ne pouvait en aliéner les fonds, il fut passé entre lui et les marguilliers, Antoine, porte-arquebuse du roi, et François Ferrand, seigneur de Fillancourt, un acte par lequel la paroisse s'engageait à faire célébrer tous les ans une grand'messe à l'intention du prieur, quel qu'il fût, et à lui payer une redevance annuelle de six sols ; au moyen de cet accord, on put faire travailler à la démolition d'un ancien bas-côté dont les arcades et les piliers se trouvaient minés par les eaux. Le 12 septembre1681, vers quatre heures, une grande partie du chœur et de  la grande nef s'écroula pendant l'office ; mais heureusement il n'y eut personne de blessé ; Colbert se transporta sur les lieux pour vérifier l'état des bâtiments et sur le compte qu'il en rendit, Louis XIV ordonna une reconstruction générale.

Dans cette église, dont le célèbre artiste Israël Silvestre nous a laissé une gravure, reposaient les cendres de Jacques Hecquet, de Boullard et de Claude Benoist, curés de la paroisse ; outre le maître autel, elle avait les chapelles de St-Roch, de St-Sébastien, de St-Michel, des apôtres Pierre et Paul, de St-Firmin, de St-Glaude, de St- Crespin, de St-Fiacre, de St-Nicolas et de l'Annonciation. Celle-ci avait été fondée en 1598 aux frais de Louis Alberti[13].

C'était auprès de l'église (place actuelle de la paroisse) que se trouvait le premier cimetière public de Saint-Germain. Dans ces âges de foi, nos pères n'avaient pas songé, sous prétexte de salubrité, à transporter leurs chers défunts loin des habitations ; mais ils aimaient à les posséder au milieu d'eux. Et pourquoi cela ? Ils pensaient sans doute que la vue des tombeaux, salutaire pour eux-mêmes, devait l'être également pour les morts, en rappelant ces derniers à leur souvenir, quand l'heure de la prière les appelait au Temple.

On voyait aussi sur cette même place une pyramide en pierre, aux armes de

France, surmontée d'un globe qui portait une couronne royale. Le pied de la colonne était environné d'un bassin auquel on arrivait par trois marches circulaires et qui recevait les eaux d'une fontaine perpétuelle ; dans plusieurs grandes circonstances, la fontaine jeta du vin.

Ce monument encore debout en 1807 avait été bâti en mémoire de la naissance de Charles-Maximilien, plus tard Charles IX.

 

[1] On appelait carcan un cercle de fer au moyen duquel l'exécuteur des hautes œuvres fixait par le cou, à un poteau, celui était convaincu d'avoir commis certains crimes. [2] Précis historique de Saint-Germain-en-Laye (1848), par MM. Rolot et de Sivry, page 92. [3] ANDRÉ DUCHESNE, Antiquités des Villes de France, page 219. [4] JACQUES ANTOINE, Marguillier, porte-arquebuse de Louis XIV, ouvrage manuscrit, conservé dans les archives de la Fabrique.

[5] Histoire du diocèse de Paris, tome 7, page 211. [6] Voir DOM MARTENE. Amplissima Collectio scriptorum veterum, tome 1 ; Antoine l'Aîné, Histoire des Antiquités de Saint-Germain- en-Laye et des environs, ouvrage manuscrit dont notre bibliothèque municipale possède une copie.[7] Charlevanne, ainsi nommé d'une vanne ou pêcherie, dont l'origine remonte à Charles Martel, était situé sur les bords de la Seine, près Rueil ; voir la preuve de ce fait dans l'Histoire de Saint-Germain-en-Laye, par GOUJON, page 314. Charlevanne ne fut donc pas le nom primitif de notre cité, comme l'ont prétendu bien à tort auteurs. [8]Voir pour les détails : Gallia Christiania, tome VIII, colonne 1254 et aux Preuves, colonnes 388, charte LXIV ; Antoine l'aîné, ouvrage déjà cité. Le besan, monnaie de Byzance ou de Constantinople représentait sept francs d'aujourd'hui. [9] Voir dans les archives de la un Fabrique procès-verbal relatif à ces reliques.

[10] Ce dernier était le patron du clergé de la Paroisse, voir Propre de 1769, page. 129, 4 novembre. [11] Cette troisième cloche s'étant sera refondue cassée et bénite en 1739. Voici quelle en était la suscription : « L'an 1730, je lus nommée Louise par Louis Quinze, roi de France et de Navarre et par la reine Marie-Félicité de Leczinska, son épouse. » [12] L'évêque de Chartres prétendait que la cure de Saint-Germain ressortissait de son diocèse ; mais il fut débouté de ses prétentions par un arrêt du Conseil d'Etat. Voir à ce sujet Gallia Christiana, tome VII colonne 183 ; Antoine l'aîné, Antiquités de Saint-Germain. [13] On trouve un plan de cette église dans, le martyrologe manuscrit de l'Eglise paroissiale de Saint-Germain-en-Laye. Par Jacques Antoine, marguillier.

II

Reconstruction de l’Église sous les auspices de Louis XIV. — Première pierre, feu de joie, façade. — Projets d'agrandissement sous Louis XV, médailles. État de l’Église au moment de sa démolition en 1824.

 

La première pierre du nouvel édifice lut posée par le duc de Noailles, chargé de représenter Louis XIV. Au jambage d'une petite porte qui menait au Prieuré, on déposa trois médailles, dont deux en argent aux effigies du roi et de la reine ; dans la troisième qui était en plomb furent gravés les titres du duc de Noailles et les noms des marguilliers, Antoine et Ferrand, avec l'inscription suivante : Cette église a été rebâtie du règne et des bienfaits de Louis XIV, dit Le Grand, en 1682[1]. Ce fut Hardouin--Mansard, architecte de la couronne, qui dirigea les travaux ; on les poussa avec une telle activité qu'ils furent achevés dans l'espace d'une année. Le10avril 1683, veille des Rameaux, l'archevêque de Paris, Monseigneur François de Champvallon, vint consacrer le nouveau temple, et les habitants, en reconnaissance des bontés de Louis XIV, arrêtèrent qu'on fêterait tous les ans l'anniversaire de sa naissance (5 septembre), par une procession autour de la ville, qui serait suivie d'un Te Deum et d'un feu de joie. Après le décès du roi, un service des morts devait remplacer la procession. Cet hommage fut rendu notoire par une épigraphe sur un marbre blanc que l'on plaça dans le choeur de l'Eglise. A ce sujet, l'archevêque de Paris fit un mandement dans lequel il exhortait les paroissiens à se rendre exactement à cette cérémonie qu'il célébra lui-même, pour la première fois, en présence du clergé et du marquis de Montchevreuil, gouverneur de St-Germain. Jacques II, roi d'Angleterre et la reine, son épouse, Marie d'Esté, n'oublièrent jamais, pendant leur séjour dans notre ville, d'assister à cette fête. C'étaient eux-mêmes qui 'allumaient le feu[2].

La façade de cette église se composait de deux parties distinctes : le clocher et le portail. Le clocher, à forme rectangulaire, était armé de deux contreforts entre lesquels on remarquait une porte à cintre surbaissé et couronnée d'un attique supporté par deux consoles. Une plaque encastrée dans un chambranle ornementé faisait connaître l'époque où le bâtiment avait été construit. Le campanille ouvert d'arcades ayant chacune quatre abat-sons se terminait par une balustrade dont les angles étaient ornés de Vases en forme d'urne funéraire.

Le portail présentait aussi, du moins dans sa partie basse, la surface d'un rectangle ; au centre s'ouvrait une grande porte à laquelle on montait par neuf marches que séparait un palier intermédiaire ; dans l'imposte deux dauphins soutenaient un écusson timbré de la couronne royale ; on voyait ensuite deux anges, un lis à la main, tourner leurs regards vers l'effigie de sainte Véronique, au-dessous de laquelle on avait gravé la face de l'Homme-

Dieu ; les statues de saint Germain et de la Sainte Vierge surmontaient deux petites portes bâtardes presque à niveau du sol ; ces statues étaient couronnées d'arcades et de macarons ; au-dessus de l'entablement était un acrotère avec un oculus qui avait à droite et à gauche des attributs héraldiques. Dans le tympan rayonnait un soleil ; assis sur le fronton, deux anges, aux ailes éployées, se trouvaient séparés par une croix latine.

On peut voir, dans le martyrologe de Jacques Antoine, un plan de cette église en 1682 ; soixante-quatre ans après, Louis XV ordonna de lui donner de plus amples proportions et pour assurer l'exécution de ses ordres, il assigna par un édit du 20 juillet 1746 certaines sommes annuelles qui, s'étant accumulées, formèrent, au bout de 18ans, un capital assez élevé pour pouvoir commencer les travaux ; de tous les plans qui avaient été présentés, on adopta celui de M. Nicolas Potain, parce qu'il offrait au clergé et à la ville une foule d'avantages notables. Ce fut le duc d'Ayen qui posa au nom du roi la première pierre, le 20 novembre 1766, dans le quatrième pilier à gauche, quand on entrait par le grand portail ; on mit dans cette pierre, enfermées dans un coffre de bois de cèdre, six médailles d'égale grandeur : une en or du poids de six jouis de 24livres deux en argent valant chacune 9 livres et trois de bronze ; elles portaient d'un côté : Lud. XV, rex christianiss, et de l'autre : Pietas Augusta novi sancti Germani templi primum lapidem posuit anno M.DCCLXVI [3].

Cette première pierre fut bénite par messire Jérôme Legrand, curé de la paroisse ; la justice qui assista en robe à cette cérémonie était composée de MM. Claude Jouanin, lieutenant ; Plouvyé, Duchateau, Blondeau, Panniers, procureurs ; Parizot, greffier ; Séjourné, huissier et premier audiencier ; Mathieu Bataille, Jacques Cordier, huissiers priseurs et Lemoine, huissier de police ; on y remarquait aussi MM. Potain, architecte, Leroux, Foulon, Sandrier et Gaudron, entrepreneurs[4].

Les travaux se poursuivirent assez activement jusqu'en 1787, année où l'intendant du roi invita l'architecte à réduire ses premiers plans par mesure d'économie.

Cette réduction opérée, on adjugea l'entreprise aux frères Sandrier, moyennant la somme de 359.400 livres, qui devait leur être payée au fur et à mesure de l'avancement des travaux, à la charge par eux de les avoir terminés dans l'espace de trois ans ; mais les versements n'étant effectués qu'à de grandes distances et par acomptes insuffisants, les sieurs Sandrier se virent forcés de ralentir les travaux, lesquels allaient être entièrement suspendus par les événements de la Révolution française. Le 21août 1816, le conseil municipal demanda l'allocation annuelle de la somme de 15.148fr. 51cent., à l'effet de reprendre les constructions abandonnées.

A cette époque, notre église était partagée en deux grandes nefs ; égales et voûtées ; celle du choeur et celle de la Vierge. On entrait dans la première par la porte principale, tournée alors sur la place de la paroisse. Là étaient l'orgue, placé dans une tribune-de-bois que supportaient deux colonnettes de fer, le banc de l'oeuvre surmonté d'un Christ, un grand aigle qui servait de-pupitre et la chaire donnée par Louis XIV en 1681[5].

Des colonnes corinthiennes dont le soubassement portait les chiffres entrelacés d'Anne d'Autriche et de Louis XIII, ornementaient le retable du Maître-Autel [6].

Un porche sombre, percé sous le clocher, donnait accès à la nef de la Vierge, qui était séparée de celle du choeur par trois arceaux reposant sur des piliers carrés ; l'autel était orné de colonnes couronnées d'un fronton circulaire ; au bas delà nef se trouvaient les fonts baptismaux et une porte qui communiquait avec la chapelle du Prieuré, au moyen d'une galerie couverte [7].

Avant la Révolution, cette église était richement pourvue d'ornements de toute espèce, comme le prouve l'inventaire qui en fut fait en 1743 ; dans son enceinte avaient eu leur sépulture Louis Lenormand, sieur de Beaumont et gouverneur de Saint-Germain, Ramsay, chevalier baronnet d'Ecosse, le duc d'Orléans, second fils du roi Henri IV, messires François Converset et Pierre Cagny. Ces deux derniers avaient été curés de la Paroisse.

Là aussi furent placés quelques restes de Jacques II, roi d'Angleterre, de sa femme Marie d'Esté et de leur fille Marie-Louise.

[1] On a dit parfois que ces médailles avaient été retrouvées en 1824 ; c'est erreur. Les médailles retrouvées en une constataient la 1824 sous Louis pose de la première pierre dessous XV, comme nous le disons ci-dessous. [2] Voir l'abbé Leboeuf Diocèse de Paris, t. VII. Paris, p. 223 ; Mercure de Septembre, 1695 ; Goujon, Hist. de St-Germain, p. 315 ; Rolot et de Sivry, Précis, p. 195. [3] Ces médailles ont été retrouvées en 1824 ; celle en or est à la bibliothèque municipale ; elle s'était égarée, on vient de la remettre à sa place : les cinq autres avaient été déposées dans le trésor de la Fabrique ; il n'en reste plus que deux, une en argent et l'autre en bronze. [4] Nap. Laurent, dans l'Industriel de Saint-Germain-en-Laye, 1868, 5 décembre, page 195. [5] Cette chaire actuelle se trouve dans l'église. [6] Elles ornent aujourd'hui l'autel de la chapelle Sainte-Anne. [7] Pour plus de détails voir Rolot et Sivry.

III

Église actuelle : Façade, clocher, orgue, sanctuaire, Notre-Dame-de-Bon-Retour, peintures d'Amaury Duval.

 

Une loi du 21 juillet 1824 ayant autorisé la ville à faire un emprunt de quatre cent mille francs et à s'imposer extraordinairement pendant douze années, les constructions de l'église furent reprises et conduites sous la direction de M. Moutier, architecte et de M. Malpièce, vérificateur expert, mais avec de grandes modifications dans les données primitives de M. Nicolas Potain[1] . Monseigneur l'évêque de Versailles consacra le nouvel édifice le 2 décembre 1827. Quelques années après, d'énormes vices de construction donnèrent lieu à un grand procès contre MM. Moutier et Malpièce[2]. La ville Payant perdu fut contrainte de faire à ses propres frais la restauration générale d'un monument pour l'édification duquel elle s'était déjà imposé de bien lourds sacrifices Les travaux commencés en 1849, sous les ordres de M.Nicolle, architecte, furent confiés aux entrepreneurs et artistes suivants : Blard, maçonnerie ; Bayonne , charpente ; Lerenard, serrurerie ; Féry, menuiserie ; Monduit, plomberie ; Blanchin, peinture ; Sauzin, aîné, Delafontaine et Oltin, sculpture ; Amaury Duvaly. Peinture monumentale (fresques) ; Gornuelle, vitraux.

La façade de l'église est précédée d'un vaste perron en pierre, élevé de neuf marches et entouré d'une grille de fer due à la piété de madame Oger, née Lecomte. Sur ce perron s'élève un portique soutenu par six colonnes, dont quatre de face et une de chaque retour ; le plafond en plates-bandes forme des caissons qui produisent un bel aspect, entablement est couronné d'un fronton triangulaire dans lequel apparaît sculptée en bas-relief la Religion assise sur un trône ; à l'un de ses côtés sont la Foi, l'Espérance, la Charité, et à l'autre saint Mathieu, saint Marc, saint Luc et saint Jean avec leurs attributs : L'homme, le lion, le bœuf et l'aigle[3]. Au-dessus de la porte principale on lit ces mots : D.O.M. SVB.INV. S. GERMANI. « Au Dieu très bon, très grand, sous l'invocation de saint Germain ».

Le clocher se trouve à l'extrémité de l'église : C'est une tour carrée reposant sur quatre piliers réunis au moyen d'une double voûte d'arête et formant un petit porche auquel on arrive par un perron de 13marches[4]. Le campanille a des pilastres surmontés d'arcades à jour et couronnées d'un entablement. Le toit est à quatre plans inclinés ; on y remarque à la partie inférieure un cordon d'antéfixes renfermant chacune une croix grecque pâtée ; autour du cadran de l'horloge sont les douze signes du zodiaque en bas-relief avec quatre têtes d'ange soigneusement sculptées. Nous lisons au-dessus delà frise : AEDIFICA VIT CIVITAS SANCTI GERMANI. ANNOM DCCCXXVII « Construit par la ville de Saint-Germain, l'an 1827. « Sur la face nord, à un mètre environ du sol, est cette inscription : Ville de Saint-Germain - en - Laye. Nivellement, repère central 66 m. au-dessus de zéro de l'échelle du pont de la Tournelle. Le zéro de l'échelle du pont de la Tournelle à Paris est à 26m.25c. au-dessus du niveau de la mer.

Bâtie sur un plan en forme de croix, l'église se compose d'une grande nef flanquée de deux côtés latéraux ; le fond est demi-circulaire; il n'y a pas ici de voûte, mais un plafond formant des caissons renforcés : C'est un lointain écho des riches plafonds que l'on admire dans plusieurs basiliques de la Ville Eternelle ; à droite et à gauche de la grande porte, on apercevait en 1817deux belles statues en pierre représentant saint Pierre et saint Paul ; vers 1855, elles furent transportées sous le portique de la chapelle Sainte-Anne où nous regrettons de ne plus les voir ; que sont-elles devenues?

Nous l'ignorons. Le grand orgue, œuvre de Clicquot, le plus célèbre facteur du XVIIIe siècle a subi en 1852 une métamorphose qui le place au nombre des meilleurs instruments dont s'honore la capitale ; il a quarante jeux et quatre claviers dont un de pédales ; ajoutons qu'il possède plusieurs jeux des vieilles orgues, tels que tierce, quarte, quinte et nazard.

A gauche, entre deux colonnes, est la chaire que supporte un superbe lion doré ; elle avait d'abord été faite pour la chapelle du château de Versailles ; le maréchal Anne-Jules de Noailles l'obtint de Louis XIV et les marguilliers François Ferrand et Jean Antoine la firent transporter à Saint-Germain en 1681 ; il est probable, dit un historien moderne, que plusieurs des illustres orateurs du XVIIe siècle y sont montés pour faire entendre ces voix puissantes dont l'écho est arrivé jusqu'à nous.

Dans l'ancienne église, la chaire était appliquée contre le mur gauche qui formait un des-côtés de la rue de la Paroisse ; son escalier était d'une grande richesse, on l'a remplacé par un tambour sans valeur ; les peintures primitives qui faisaient admirablement ressortir tout le fini du travail, ont également disparu. Au milieu apparaissait un écusson portant les armes de France aux trois fleurs de lys avec deux coqs gaulois pour supports ; on lui a substitué, en 1830, une croix rayonnante surmontée d'une corbeille de fruits et de fleuri[5]. Nous n'approuvons pas ces changements que nous taxerions volontiers de vandalisme.

L'orgue du choeur, remarquable par la puissance et la variété de ses timbres, possède dix jeux et deux claviers ; il sort de la maison renommée du facteur Cavaillé-Coll. Quant au grand orgue dont nous avons parlé précédemment, qui passe communément pour être l'œuvre de Clicquot, il serait, d'après M. Arthur Coquard, contemporain de Louis XIV ; commencé en 1698, il aurait été complété en 1709.

Dans quelle mesure les Clicquot qui sont très postérieurs y ont-ils mis la main ?

C'est un point ajoute M.Coquard que nous que nous n'avons su élucider[6].

Les stalles proviennent de l'ancien hôpital des vieillards dans la vallée de Fillancourt. Le sanctuaire se trouve séparé du choeur par une balustrade en marbre à hauteur d'appui ; la grille de communion, d'un beau travail, était jadis dans la chapelle du Château-Vieux de Saint-Germain. Revêtu de marbre et de jaspe, le maître-autel est d'une forme noble et sévère. Les candélabres à branches que nous y remarquons, à droite et à gauche, tenus par deux anges, sont une donation de Notre-Dame-des-Victoires.

Autrefois, la partie circulaire était fermée par une grille de fer couronnée de fleurs de lys ; nous y voyons aujourd'hui neuf colonnes ioniques sur lesquelles repose une demi-coupole dont nous parlerons plus loin[7].

Quelques auteurs ont écrit que notre église était orientée. Plût à Dieu qu'ils eussent dit vrai, mais ils se trompent.

Une église est orientée lorsque son chevet regarde le levant ; lorsque, pendant la célébration des saints mystères, nous avons le visage tourné vers ces plages d'où nous vient la lumière, image du Christ, la lumière par excellence. Dans cette disposition de nos temples, il y a un magnifique symbolisme que les architectes du moyen-âge avaient soin de ne pas oublier. Or, ici, quand le prêtre est à l'autel, ce n'est pas vers l'endroit où le soleil se lève, mais c'est au contraire vers l'occident que nous tournons les regards.

A gauche du sanctuaire, dans les bas-côtés, il est une statue de la Vierge tenant dans ses bras l'enfant Jésus ; trouvée sur la place du Château, lors des fouilles pour la construction de la nouvelle église, elle fut déposée dans un jardin du voisinage, où elle resta environ cinquante ans, exposée aux intempéries des saisons, jusqu'au jour où le curé de la paroisse, le vénérable M.Collignon, la fit transportée dans l'ancienne sacristie[8] (1835).

C'est par les soins de notre dernier et regretté pasteur, M.Louis Chauvel, qu'elle fut placée, le 25mars 1868,à l'endroit où elle reçoit aujourd'hui nos pieux hommages ; il y eut à cette occasion une cérémonie très émouvante, suivie du chant d'un cantique dont voici le début:

 

Ah ! la voilà La Madone chérie,

Qui si longtemps à nos yeux se voila

Elle revient dans sa chère patrie

Et nous crions d'une voix attendrie

Ah ! la voilà.

 

Cette statue, un des plus purs spécimens de la statuaire catholique au moyen-âge, remonte au 13e siècle ; le bloc de marbre où elle fut taillée était sorti des carrières.de Mesnil-le-Roy et tiré du banc royal. Quelques-unes de ses parties, qui avaient clé endommagées, furent rétablies dans leur état primitif par M. Dagand, d'après les indications de M.Millet, l'habile architecte si connu dans notre cité. C'estau pinceau de M.Desouches qu'est due l'ornementation[9](1).On invoque cette statue sous le titre de Notre-Dame de Bon-Retour. Un bref du Saint-Père, daté de Rome, 5 mars 1869, contresigné par le cardinal Paracciani Clarelli, approuve le vocable et accorde à cette dévotion des grâces spirituelles, entre autres une indulgence plénière à tous ceux qui, vraiment pénitents, après avoir confessé leurs fautes et s'être nourris du pain eucharistique, vénéreront dévotement la susdite statue, le jour de l'Annonciation de la Bienheureuse et Immaculée Vierge-Marie, ou l'un des sept jours suivants, au choix de chacun[10].

Les peintures à fresques sont l'œuvre de M Amaury Duval, un des premiers élèves du célèbre Ingres. Voici, en commençant par la droite, une description sommaire de celles qui décorent la nef, le chœur et la demi-coupole du sanctuaire.

Au-dessus de l'entablement de la nef entre les croisées, nous apercevons six grands tableaux portant les titres suivants : Merces, Misericordia, Redemptio, Humilitas, Caritas, Verbum ; ils sont accompagnés de petits cadres avec des figures qui viennent compléter la signification du sujet principal. Dans tous ces, tableaux on a gravé des textes empruntés aux Saintes Ecritures, mais que l'œil distingue bien difficilement ; afin qu'ils ne restent plus lettre morte pour le commun des fidèles, nous avons eu la précaution de les reproduire et de les interpréter.

1° Merces (récompense). Le père de famille distribue un égal salaire aux ouvriers qui ont travaillé dans sa vigne.

Comme l'un d'eux blâme sa manière d'agir, Amice, lui dit-il, non fado tibi injuriam, nonne ex denario convenisti mecum ?

St Matthieu, chapitre XX, verset 13. « Mon ami, je ne te fais point d'injure ; n’étais-tu pas convenu avec moi d'un denier[11]

La figure d'un jeune homme drapé en bleu dans le premier plan témoigne au contraire sa joie et son étonnement.

Derrière le père de famille, un ouvrier satisfait de son salaire paraît s'inquiéter fort peu de cette générosité ; à gauche est un homme d'âge mûr plongé dans la réflexion. Ce sujet est tiré de la Parabole : Les Ouvriers dans la Vigne. Le père de famille, c'est Dieu ; par la vigne il faut entendre l'église, c'est-à-dire la société des disciples du Christ. Les ouvriers ce sont les hommes qui sont appelés à travailler à l'œuvre du salut.

Madeleine, pénitente, celle dont il a été dit qu'il lui sera beaucoup pardonné, parce qu'elle avait beaucoup aimé. Ubi abundavit delictum, superabundavit gratia Epître de St Paul aux Romains,V. 20.

«Là où il y a eu abondance de péché, il y a eu aussi abondance de grâce. »

3°La femme qui a retrouvé sa drachme. Congratulamini mihi quia inteni drachmam quam perdideram. St Luc XV,9. « Réjouissez-vous, car j'ai trouvé la drachme que j'avais perdue. »

Misericordia. Groupe de onze personnes. C'est le retour de l'enfant prodigue ; il se jette aux pieds de son père qui lui ouvre les bras avec tendresse et commande à ses serviteurs de lui apporter ses premiers habits ainsi que ses anciens ornements. Comme l'aîné manifestait un certain mécontentement, il est bien juste, lui répond son père, que je témoigne ma joie : Perierat et inventus est, S. Luc. XV. 24«Mon fils était perdu et il est retrouvé.»

5° Le Bon Pasteur. Plein de joie, il place sur ses épaules la brebis égarée qu'il vient enfin de retrouver : Cum invenerit eam, imponitin humeros suos gaudens, S. Luc XV.5.

Le Centurion. A la vue des prodiges qui s'opèrent à la mort du Christ, il s'écrie : Vere filius Dei erat iste, S. Mat. XXVII.54. « Certainement cet homme était fils de Dieu. » D'après une respectable tradition, ce centurion s'appelait Longin ou Longis ; il reçut en Cappadoce la palme du martyre et les Grecs célèbrent sa fête le 16 octobre.

7° Redemptio. Jésus meurt sur la croix. Tradidit semetipsum pronobis, épitre de S.Paul aux Ephésiens.V. 2. « il s'est livré lui-même pour nous. » Quatre anges reçoivent dans des coupes le sang qui découle des mains mutilées du Sauveur. Au pied de la Croix est un admirable groupe de huit personnes parmi lesquelles nous remarquons le disciple bien aimé, Saint-Jean ; il soutient la Vierge qui vient de s'évanouir.

8° Le bon larron. Domine memento mei S. Luc. XXIII. 42. « Seigneur, souvenez-vous de moi. « Il paraît qu'autrefois les Juifs croyaient s'assurer l'entrée du Paradis, en assistant à la mort d'un juste, et en se recommandant à ses prières.

Aujourd'hui encore, l'Israélite sur son lit de mort adresse à Dieu cette demande : « Quand je mourrai, pensez à moi dans la Vie Eternelle, afin que j'aie part au jardin de l'Eden. » Le bon larron est honoré à Rome sous le nom de Saint Dima.

Saint Pierre. Tibi dabo clavesregni coelorum, S. Math. XVI. 19. « Je te donnerai les clefs du royaume des Cieux.» Vient ensuite le texte suivant : Dedit semetipsum pro nobis ut nos redimeret ab omni iniquitate. « Il s'est donné lui-même pour nous, afin qu'il nous délivrât de toute iniquité.»

10° Humilitas. Ce n'est pas la Cène, comme nous l'avons entendu dire quelquefois ; le sujet est emprunté à la parabole du Christ sur ceux qui ont été invités. Ne prenez pas la première place, mais bien la dernière afin que le maître vous dise : Amice, ascende superius, S. Luc. XIV.10 « Ami, montez plus haut. »

11° Le Publicain. Deux hommes allaient au temple pour prier ; l'un était Pharisien, c'est-à-dire du nombre de ces sages qui faisaient profession d'une très haute vertu ; l'autre était Publicain. C'est ce dernier qui est justifié par l'humilité de sa prière : Deus, propitius esto mihi, S. Luc XVIII. 13. « Mon Dieu, soyez-moi propice. »

12° Veuve donnant son obole. «Celui qui donne au pauvre ne connaîtra pas  d'indigence. » Qui dat pauperi non indigebit, proverbes, XXVIII.verset 27.

13° Caritas, groupe de neuf personnes. Un homme venant de Jérusalem tombe entre les mains de voleurs qui le laissent à demi-mort. Passent un lévite et un prêtre sans être touchés de son infortune ; sur ces entrefaites arrive un Samaritain qui le relève et le place sur son cheval : Samaritanus autem misericordia motus est, S. Luc X. 33«Mais le Samaritain fut ému de compassion.»

14° La glaneuse. Allusion à la bonté de Booz qui commande à ses moissonneurs de laisser tomber à dessein plusieurs épis, afin que Buth puisse les ramasser : Nesciat sinistra tua quid faciat dexteratua, S. Mathieu VI. 3. «Que votre main gauche ne sache pas ce que fait votre droite. »

15° Un guerrier. Il remet l'épée dans le fourreau ; « Bienheureux les pacifiques. » Beati pacifici, S.Mat.V; 9.

16° Verbum. C'est le Sermon sur la montagne. L'homme Dieu, au milieu de ses apôtres, résume toute la doctrine de l'Evangile et proclame les huit béatitudes. Docebat eos clicens, S. Mat.V. 2. « Il les enseignait, en disant. »

17° Une femme. Son nom n'est pas arrivé jusqu'à nous ; elle venait de s'écrier : Heureuses les entrailles qui vous ont porté, quand Jésus lui répondit : « Bien plus heureux sont ceux qui écoutent la parole de Dieu ». Beati qui audiunt verbum Dei, Saint-Luc, XI, 28.

18° Le Bon Semeur. Semen est verbum Dei, Saint-Luc, VIII, 11. «La semence est la parole de Dieu. » Nous lisons ensuite ces mots ; Fides ex auditu, auditus autem per verbum Dei, Saint-Paul aux Romains. X. 27. «La foi vient de l'ouïe ; or l'on entend par la parole de Dieu » Sur l'arc-doubleau qui est devant nous, on remarque deux anges, dont l'un dans l'attitude de la douleur présente la croix à l'adoration des hommes, tandis que l'autre, aux traits graves et majestueux, client à la main le livre des Saintes Ecritures.

Dans le choeur, entre les demi-rosaces, sont représentés les évangélistes et leurs attributs, puis quatre anges avec la trompette, la balance, le glaive et la palme.

Sur la demi-coupole du sanctuaire, le Christ dans sa gloire, appelle les bénis de son père à venir prendre possession du royaume préparé pour eux dès la constitution du monde : Venite, Benedicti Patris mei, possidete paratum vobis regnum a constitutione mundi. On voit à sa droite : saint Louis, roi, saint Joseph, saint Jacques le mineur (Humilitas), sainte Fr. De Chantal, sainte Elisabeth de Hongrie, saint Martin (Caritas), sainte Geneviève, sainte Marthe, saint Germain (Fides); et à sa gauche : le bon larron, Madeleine, Marie d'Egypte (Poenitentia), le Centurion, saint Paul, saint Augustin. (Gratia), saint Etienne, saint Laurent et saint Denys (Martyrium). Au-dessus de la tête de saint Laurent, apparaissait, il y a quelques années, la trace d'un obus que les Prussiens avaient lancé sur notre cité le 28 septembre 1870.

On a dit au sujet de ces peintures : Si l'on peut en regretter la tonalité un peu sourde, le dessin et la composition font un grand honneur à M. Amaury-Duval[12].

 

[1] On ne conservait guère que la colonnade de la nef et les premières fondations. [2] Voir à ce sujet Pièces relatives à l'église Saint-Germain, par M. de Breuvery, maire ; on peut les consulter soit à la Fabrique, soit à la Bibliothèque municipale. 

[3] Ces sculptures sont l'œuvre de M. Ramey fils. [4] La grille de fer qui enferme ce perron séparait dans l'ancienne église le chœur de la nef. [5] Voir MM. Rolot et de Sivry, précis historique, page 50. [6] Voir journal le Monde 1er novembre 1888. [7] Dès le principe, il y avait seulement cinq colonnes ; les autres ont été ajoutées beaucoup plus tard : Notes fournies par le vénérable frère François Xavier. [8] Cette sacristie est aujourd'hui une dépendance de la chapelle Sainte-Anne. [9] Voir Notice sur Notre-Dame de Bon-Retour, par M.Devrais, ancien vicaire de la paroisse. [10] Ce bref est affiché dans plusieurs endroits de l'église. [11] Le denier alors usité chez les Juifs valait environ 10 sous de notre monnaie. [12] M. Amaury-Duval est décédé en 1885 ; il avait envoyé à l'Exposition Universelle 1855 les quatre cartons de peintures qui ont pour titre : Redemptio, Verbum, Misericordia, Humilitas.

 

IV

Sacristie — Chapelles — Ancien

Prieuré.

 

La sacristie actuelle n'a été terminée qu'en 1845 ; voici les principaux objets que l'on y conserve :

1° Deux christs en ivoire, d'un travail vraiment digne de remarque ; l'un, dont la croix d'ébène massif, renferme une parcelle de la vraie croix, sert à l'église pour l'adoration du Vendredi saint. D'après une note qui nous a été fournie par un de nos anciens vicaires, aujourd'hui curé du Vésinet, M. l'abbé Bergonier, sa Sainteté Pie VII aurait eu ce Christ à son usage, pendant sa captivité à Fontainebleau (1812).

2° Un médaillon avec une parcelle du manteau de saint Joseph et d'un os de saint Louis de Gonzague ; le titre qui atteste leur authenticité est daté de Rome 18 octobre 1804. C'est un don de M.Dubusc, ancien secrétaire en chef de notre Hôtel de Ville.

3° Un reliquaire d'argent de forme ovale et fermé par un verre de cristal ;  il contient une parcelle de la vraie croix, du  voile de la sainte Vierge et quelques restes de saint Pierre, de saint Paul, de sainte Anne et de Philippe de Néri. (Authentique datée de Versailles, 2 décembre 1829.)

4° Plusieurs ossements dans un reliquaire, mais dépourvus de toute date authentique. Ne serait-il pas utile de jeter sur ce point quelque lumière ? Nous soumettons la question aux autorités compétentes.

5° Sept reliquaires dont six en métal doré ; ils renferment des parcelles de saint Laurent, diacre et martyr, de saint Jean-Baptiste, de saint Louis, roi de France, de saint Philippe, apôtre, de saint Denys évêque et martyr, de saint Jacques le Majeur, de saint Martin, évêque de Tours, de saint François-de-Sales, de saint Germain, évêque d'Auxerre, et de saint Charles Borromée. (Don de M. Albert Vasserot, ancien architecte des hospices civils de Paris, décédé dans notre cité, rue de Pontoise, n° 21.)

6° Plusieurs tableaux, entre autres ceux qui représentent Louis XIII, Anne d'Autriche, Saül évoquant l'ombre de Samuel, Elie jetant son manteau à Elysée, l'Annonciation, la Nativité et les quatre parties du monde en adoration devant le Sacré-Coeur. Notre église possédait autrefois les sept sacrements de Poussin, dont quatre entre les croisées de la nef et les autres dans l'hémicycle du chevet. Nous n'avons pu savoir ce qu'ils étaient devenus.

Six chapelles ouvrent sur les bas-côtés ; nous en ferons la visite en commençant par la droite, quand on entre dans l'église (porte principale). Nous disons la droite pour nous conformer au langage ordinaire des-architectes ; ce serait, au contraire, la gauche, si nous suivions les enseignements de la liturgie chrétienne.

1° La première chapelle renferme un mausolée qui a été bâti à la mémoire de Jacques II, par le prince régent d'Angleterre, depuis roi sous le nom de Georges IV[1]. Ce mausolée, tout en marbre blanc, est couronné d'un fronton triangulaire dont les angles et le sommet sont ornés de motifs symboliques. On lit sur l'architrave : Regio cineri pietas regia, c'est-à-dire ; A la cendrée d'un roi, la piété royale. Entre les pilastres qui soutiennent l'architrave est une table d'où se dégagent en bas-relief les armes de la Grande-Bretagne ; l'écu est surmonté de la couronne royale et entouré de l'Ordre de la Jarretière avec ces mots : Honi soit qui mal y pense ; il a pour supports à droite un léopard et à gauche une licorne colletée et enchaînée ; suit la devise : Dieu et mon droit. Au-dessous est gravée en lettres d'or l'inscription suivante :

 

Ferale quisquis hoc monumentum suspicis

Rerum humanarum vices meditare.

Magnusin prosperis, in adversis major

Jacobus II Anglorum rex

Insignes aerumnas dolendaque fata

Pio placidoque obitu exsolvit

In hac urbe

Die XVI septembris anni MDCCI

Et nobiles quaedam corporis ejus partes

Hic reconditae asservantur

 

« Qui que vous soyez, à la vue de ce monument funèbre, méditez les vicissitudes humaines ; grand dans la prospérité, plus grand encore dans les revers, Jacques II, roi d'Angleterre, voit finir ses malheurs insignes et ses tristes destinées, par une mort pieuse et paisible, dans cette ville, le seizième jour de septembre 1701 ; ici sont conservées « quelques-unes des parties les plus nobles de son corps[2]».

Le soubassement du tombeau est décoré de deux urnes en demi-relief et flanqué de deux petits autels funéraires. Celui de gauche porte ces trois hexamètres :

Qui prius augusta gestabat fronte coronam,

Exigua nunc pulvereus requiescit in urna;

Quid solium, quid alta juvant? Terit omnia lethum.

 

« Le prince qui naguère ceignait d'une couronne son front auguste, repose maintenant vile poussière dans cette petite urne ; à quoi sert un trône? A quoi servent les grandeurs ? La mort broie tout. »

On lit sur l'autel de droite :

 

Verum laus fidei ac morum haud peritura manebit ;

Tu quoque,summe Deus, regem quem regius hospes

Infaustum excepit, tecum regnare jubebis[3]

 

« Mais le renom de sa foi et de ses moeurs restera impérissable ; vous  aussi, Dieu tout puissant, vous ferez régner avec vous ce même prince qu'un  hôte royal accueillit dans son infortune[4]».

 

Les murailles de cette chapelle sont parsemées des attributs héraldiques de la couronne d'Angleterre, le lion, le léopard, la licorne, le J couronné et le blason royal. A la voûte est une belle peinture qui représente saint Georges à cheval et perçant de sa lance un dragon ailé. On la doit à l'habile pinceau de M.Amaury-Duval.

2° Chapelle Saint-Charles Borromée— Archevêque de Milan au XVIe siècle, ce saint était autrefois, comme nous l'avons déjà fait observer, le patron du clergé de la paroisse. —Dans le tableau de l'autel il est représenté parcourant, pendant la peste, les rues de sa ville épiscopale, la croix à la main, les pieds nus et la corde au cou[5].

3° Chapelle Saint-Joseph. Elle a été construite par les soins de M. le curé

Louis Chauvel. Au-dessus de l'autel est une Sainte Famille que l'on doit au pinceau d'une artiste qui a laissé au milieu de nous les meilleurs souvenirs, Mme de Lacroix. Un cartouche que soutiennent deux anges avec ces mots : Ite ad Joseph, couronne le retable. A la voûte, une fresque d'Amaury-Duval nous montre le Christ dans la maison de Simon le pharisien, Madeleine se jette à ses pieds qu'elle oint de ses parfums et essuie de ses cheveux.

Entre cette chapelle et la suivante étaient jadis les statues de deux évangélistes.

4° Chapelle du Sacré-Coeur. A droite est un tableau où le bon pasteur tend les mains vers la brebis égarée[6] ; à gauche, dans un magnifique vitrail, Nôtre Seigneur découvre son divin coeur à la Bienheureuse Marguerite-Marie [7](2). De chaque côté de l'autel se trouve un joli reliquaire avec des authentiques qui portent les noms suivants : saint Sulpice, saint Louis, roi de France, saint Vincent, martyr, saint Hyacinthe, sainte Placide, sainte Valentine, saint Basile, martyr, saint Eugène, saint Félix, martyr, sainte Juste, saint Bon martyr, saint Just, sainte Anne, sainte Félicité, sainte Blanche, saint Justin, sainte Modeste, saint Donat, martyr, sainte Victoire, saint Sévère. Les colonnes corinthiennes du retable proviennent de l'ancienne chapelle de la vierge ; la frise porte ces mots : cor Jesu miserere nobis.—Ex corde scisso ecclesia Christo jugata nascitur[8]. En face de cette chapelle, auprès de quelques marbres ex voto, se trouve une véritable effigie du visage sacré de Notre Seigneur: Vera effigies sacri vultus Domini Nostri Jesu Christi.

Un diplôme daté du 18 novembre 1887 nous apprend que cette effigie est très religieusement conservée et honorée à Rome, dans la sacro-sainte basilique de Saint-Pierre au Vatican : Quae Romae in sacro sancta basilica S. Petto in Vaticano religïosïssime asservatur et colitur.

5° Chapelle de la Sainte-Vierge.— Elle occupe l'emplacement de l’ancienne sacristie.

Son autel est privilégié, altare priviligiatum, c'est-à-dire que l'âme du défûnt, pour laquelle on y célèbre la messe, reçoit la grâce d'une indulgence plénière ; le bref du pape qui accorde cette faveur insigne est daté de l'an 1841. Au-dessus de l'autel, dans une niche cintrée, la Vierge tient dans ses bras l’Enfant Jésus.

Du côté de l’Epître nous remarquons deux tableaux : Un crucifiement, œuvre de M. Ansiaux et l'Institution du Rosaire par St-Dominique, fondateur de l'ordre des Frères prêcheurs. A gauche, un vitrail nouvellement inauguré présente, dans sa partie supérieure l'ange Gabriel, un lys à la main, annonçant à Marie qu'elle deviendra

la mère de Dieu : Ave Maria. Au-dessous sont Notre-Dame-de-Bon-Retour

et le véritable portrait de notre dernier pasteur avec ces mots : «Né en 1810, ordonné en 1834, à la mémoire de M.l'abbé Louis Chauvel, curé en 1859, décédé en 1894.» Une fresque représentant la Vierge entourée d'anges décore la voûte en demi-coupole.

6° Chapelle St-Vincent-de-Paul.— Ce saint prêtre méritait bien un souvenir dans notre église. C'est lui en personne qui, l'an 1643, installa dans notre ville les soeurs de charité. Dans le tableau du retable il est représenté exposant devant les dames de la Cour la malheureuse situation des enfants trouvés. La femme que l'on aperçoit dans le premier plan est Mme Legras, née de Marillac ; restée veuve elle se donna tout entière au service des malades et des pauvres[9].

7° Chapelle St-Louis.—C'est encore une fondation de l'abbé Louis Chauvel. Le tableau qui orne le retable figure la translation de la Couronne d'épines, que St-Louis, pendant sa résidence au château de St-Germain, avait obtenue de l'empereur de Constantinople ; il la porta lui-même depuis Sens jusqu'à Paris, pieds nus et la tête découverte. La fête de ce pieux monarque, que l'on célébrait dans notre cité, sur le parterre, le 25 août, a été supprimée en 1893, afin de donner plus d'éclat à l'antique fête des Loges [10].

8° Chapelle des Fonts baptismaux.— On y remarque une vasque ovale qui semble très ancienne ; elle est ornée d'une guirlande en pierre sculptée ; derrière ce bassin, on aperçoit, dans une niche cintrée, le Baptême du Christ par St-Jean-Baptiste. Celui-ci tient d'une main une coquille et de l'autre une croix enroulée d'une banderole avec ces mots : Ecce Agnus Dei. En 1848 on y voyait sainte Anne faisant lire la Sainte Vierge.

A l'église paroissiale se trouve contiguë la chapelle Sainte-Anne, que l'on appelle aussi chapelle basse ou du Prieur ; elle était autrefois sous le vocable du Saint Nom de Jésus[11]. Son entrée principale, qui donne sur la place du Château, présente un joli portail de quatre colonnes doriques. Cette chapelle a subi, en 1865, d'importantes réparations[12] ; le chœur fut séparé de la nef par un arc doubleau qui repose sur deux piliers où l'on voit deux reliquaires dont l'Un renferme quelques restes de sainte Anne. La porte du tabernacle est décorée d'un Christ en relief qu'accompagnent les quatre évangélistes[13]. Le retable envieux chêne a deux colonnes corinthiennes cannelées, dont le soubassement porte les chiffres entrelacés de Louis XIII et de sa royale Epouse[14].Une belle statue, de grandeur naturelle, représente sainte Anne faisant lire la sainte Vierge ; elle fut bénite le 16 janvier 1866 et les prières usitées dans ces circonstances furent suivies du chant d'un cantique composé par le-R. P. –Mansion et mis en musique par le neveu de ce dernier. Au-dessus de l'autel, un tableau figure l'apparition du Christ à Emmaüs ; c'est l'œuvre de M. Couverchel, un des premiers élèves d'Horace Vernet ; il a choisi le moment où les deux disciples reconnaissent Notre-Seigneur à la fraction du pain ; le disciple de gauche, Cléophas, est plongé dans un recueillement d'adoration, tandis que celui de droite, dont le nom n'est pas venu jusqu'à nous, exprime, par son attitude, un profond étonnement.

Jadis, il y avait à la place de cette toile un Père Eternel, à la barbe blonde, une main appuyée sur le globe terrestre avec ces mots : Fiat terra et terra facta est[15]. Du côté de l'évangile, une statue en pierre, représentant la Vierge et l'Enfant Jésus, mérite une mention particulière ; elle se trouvait primitivement dans l'Ecole des Frères, alors rue des Bûcherons, n°9. Comment était-elle venue en ce lieu ? On l'ignore. Les Frères l'apportèrent plus tard dans le bâtiment occupé aujourd'hui par l'Ecole Communale, rue de la Salle ; c'est de là que, par les soins de M. l'abbé Chauvel, elle fut transférée dans la chapelle Sainte-Anne. On a dit qu'elle était aussi précieuse que la statue de Notre-Dame de Bon-Retour. Les traces de peinture que l'on y avait remarquées semblaient lui donner une très ancienne origine[16].

Outre l'apparition du Christ à Emmaus, on voit dans cette chapelle les tableaux suivants : Résurrection de Lazare, par Laire ; Le Bon Samaritain de Comeiras ; La Juive Esther aux pieds d'Assuerus, qui passe pour une copie de Rembrandt Van-Ryn, peintre célèbre né en Hollande en 1606 ; Baptême du Christ par saint Jean-Baptiste ; Madeleine pénitente ; Sainte Famille et une Déposition du Christ au tombeau, copie fort remarquable d'une toile de Michel-Ange de Caravage[17], dont l'original est au Vatican. Cette dernière copie écrivaient en 1848 MM.Rolot et de Sivry, venait de la Maison des missionnaires du Mont Valérien où elle avait été déposée par Mgr Forbin Janson, évêque de Nancy.

La chapelle Sainte-Anne, avons-nous dit, s'appelait également chapelle du Prieur ; c'est en effet un dernier vestige du monastère que les Bénédictins de Colombes érigèrent en prieuré vers 1090 ; il avait eu pour fondateur Robert-le-Pieux, comme nous l'apprend une charte datée de l'an 1073, et dont voici le début : Ego Philippus, gratia dei, Francorum rex, notificare volo tam praesentibus quam aetali posterum quatenus avus noster Robertus rex in honorem Dei et sancti Germani apud silvam quai Leia vocatur quoddam construxit monasterium[18].

«Moi, Philippe, par la grâce de Dieu, roi des Francs, je veux qu'il soit notifié aux générations présentes et futures, que le roi Robert, notre aïeul, a fondé un monastère dans la forêt de Laye en l'honneur de Dieu et de Saint-Germain. »

Louis VI, dit le Gros, lui fit diverses donations en 1122 : Il se disposait à bâtir une forteresse à Charlevanne, près Rueil, quand les religieux de notre prieuré lui députèrent un de leurs moines, Robert, pour l'informer que cette dernière localité, la plus belle partie de leurs revenus, leur avait été concédée par les rois ses prédécesseurs ; Louis VI leur répondit que loin d'avoir l'intention de révoquer les privilèges dont ils pouvaient jouir, sa piété le portait au contraire à les confirmer et même à les accroître ; en conséquence, il leur abandonna Charlevanne avec son église, en échange du terrain dont il avait besoin pour construire son château qu'il résolut, dès lors, de faire élever dans notre ville ; il ordonna au moine Robert de déposer l'acte de donation sur l'autel de Saint Germain, tant en son nom qu'en celui de sa royal épouse, Adélaïde :

Proecepit monacho ut poneret hoc donum super altare sancti Germani ex sua parte necnon ex regina Adeladis. A ces libéralités il ajouta, quelquetemps après, un muid de grain sur le moulin bâti par Barthélémy de Fourqueux, le chauffage sur la forêt, et le droit de pâture pour cent porcs. C'est aussi de Louis-le-Gros que le prieur obtint le droit d'infliger aux coupables les châtiments encourus par les lois ; à partir de ce moment, il prit le titre de Seigneur de Saint-Germain, et, pour preuve de sa juridiction, il fit dresser des fourches patibulaires sur l'ancienne route de Poissy, dans un endroit appelé Clos-Victor [19].

Vers 1140, Nivelon, surnommé Paganus de Thorate donna à notre prieuré un muid de blé apud Stagnum (Etang-la-Ville) quand il quitta les vanités du

Siècle pour se retirer dans le couvent de Marly[20]. Il fut statué en 1163 qu'il serait compris désormais dans le diocèse de Paris ; un de ses moines devait célébrer chaque jour la messe et les vêpres dans la chapelle que Philippe-Auguste avait fondée dans le château de Saint-Germain, sous l'invocation de la Bienheureuse Vierge Marie[21]. Saint Louis le déchargea en 1228 de l'obligation où il avait été jusque-là de fournir un certain nombre de lits complets pour le roi et les gens de sa suite. Vers 1547, ses bâtiments subirent de grandes transformations[22].

Lorsqu'il fut réuni à la paroisse en 1693, il se trouvait limité par le château et ses dépendances, par les rues des Bûcherons, de la Surintendance des Louviers, du Vieux-Marché, de Paris, du Poteau-Juré et du Vieil-Abreuvoir ; un mémoire écrit en 1682 porte qu'il y avait plus de 250 maisons dans la justice de ce prieuré ; dans les anciens documents il est désigné sous le nom d'abbatiola.

Le premier prieur dont les annales locales ont conservé le souvenir, s'appelait Ulric ; il fut envoyé, vers 1090, à Saint-Germain, par les Bénédictins de Colombes[23] .

 

 

[1] Le 26janvier 1857, l'ambassade d'Angleterre versa à la ville de St-Germain-en-Laye, 1,255fr. ; donnés par la Reine Victoria pour la restauration de cette chapelle. [2] Ces restes de Jacques II furent transférés ici en 1827 auparavant, ils reposaient dans une ancienne chapelle qui fut démolie en  1824, quand on construisit le clocher actuel. Voir dans La Liberté de Seine-et-Oise, Notre Notice sur Jacques II. [3] Ces inscriptions ont été composées par M. L’abbé Collignon, curé de la paroisse, décédé en 1843.  [4] Allusion à la généreuse hospitalité que Louis XIV accorda à ce monarque exilé : il mit à sa disposition le château de Saint-Germain. [5] Ce tableau, œuvre de M.Garnier, a été donné à l'église par Mme Oger. [6] On attribue ce tableau à M. Tournier. [7] Marguerite-Marie, dont le nom de famille était Alacoque, naquit en 1647, dans le Charollais, au hameau de Lhautecour, diocèse d'Autun. [8] Ces dernières paroles dont le sens est que l'Eglise a pris naissance dans le cœur de Jésus, sont tirées de l'Office du sacré-coeur. Hymne des Matines, 3e strophe. [9] Ce tableau a pour auteur Mlle Boucharlat. Jenny Boucharlat. [10] Voir brochure sur les Loges, 1893, par M.M. Dulon et Corti.[11] Nous lisons dans un Propre de l'an 1769: « Office du saint Nom de Jésus, titulaire de la Compagnie de Charité, établie dans l'église de Saint-Germain-en-Laye dont la fête se célèbre le 2e dimanche après l’Epiphanie.» [12] C'est alors qu'elle fut placée sous le vocable de sainte Anne. [13] Ces figures sont l'œuvre de M. Dagand. [14] Elles proviennent du Maître-Autel de l'ancienne église. [15] Ce vieux tableau est aujourd'hui dans la salle de la Maîtrise. [16] Renseignements fournis par le vénérable Frère François-Xavier. [17] Michel-Ange Caravage, que l'on nomme aussi Amerigi, naquit dans le Milanais en 1590. [18] Voir cette charte dans le manuscrit d'Antoine : Recueil des Antiquités de l'Eglise royale, du château de Saint-Germain-en-Laye et des lieux dépendant de son gouvernement. [19] Sous le règne de Louis XIV, ces instruments de supplice seront transférés, près de Fourqueux ; le nom de Chemin de Justice resté au terrain qui longe la Maison Verte indique la voie que l'on suivait pour s'y rendre. [20] L'abbé Leboeuf, Diocèse de Paris, tome VIII, page 243.

[21] On lit en effet dans une charte donnée par Philippe-Auguste 1223: Capella nostra quam in honore Beatae-Virginis in domo nostra Sancti Germani in Laia fundavimus. (Archives nationales, J, 461. n°10).C'est donc à tort que l'on attribue à saint Louis la fondation de cette chapelle. [22] Ils furent destinés aux offices et communs du château. [23] L'abbé Leboeut, Hist. Du Diocèse de Paris, tom.VII, p. 212.

 

L'ÉGLISE PAROISSIALE DE SAINT-GERMAIN-EN-LAYE. J. DULON
L'ÉGLISE PAROISSIALE DE SAINT-GERMAIN-EN-LAYE. J. DULON

Pour les images, veuillez consulter l'excellent site suivant : https://saint-germain.paroisses-stgermainenlaye.net/eglise-saint-germain-actuelle/

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