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L'Avènement du Grand Monarque

L'Avènement du Grand Monarque

Révéler la Mission divine et royale de la France à travers les textes anciens.

Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #MARTYRS DE FRANCE

Le " champ des martyrs" de l'île Madame.


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Le cimetière de Brouage.

 

Or, la mort, comme on l'avait prévu, comme il le fallait pour faire place à d'autres, et hâter pour les matelots le pillage des derniers effets, fauchait dans le tas, et allait d'une vitesse toujours s'accélérant «Bah ! si le scélérat meurt, disait au début un médecin en ordonnant une dose d'émétique à tuer un cheval, ce posera un ennemi de moins pour la République !» On jeta

d'abord tout simplement les cadavres à l'eau. Mais les courants très forts de flux et de jusant charrièrent ces épaves affreuses sur les bords du fleuve et jusque dans Rochefort Les riverains empestés jetèrent les hauts cris. Alors on les enfouit, çà et là, dans les hautes boues, autour du Fort-Lupin, du Fort-Vaseux, du Port-des-Barques ou dans le sable des Iles, surtout de l'ile d'Aix où l'on peut plus facilement accoster. Les confrères étaient là pour la corvée, qui de la barque jusqu'à terre, enfonçant sous leur fardeau, dans l'eau ou la vase, trébuchant dans les galets et sur la «hanche», obtenaient quelquefois de la pitié des voisins une brouette pour finir le trajet

Mais l'été venu, c'est la pestilence que portent en leurs flancs les deux navires et qu'ils répandent avec leurs morts sur toute la côte. Le conseil de santé de Rochefort s'alarma. A la visite d'un chirurgien, il y a déjà eu cent douze morts sur les Deux Associés depuis trois mois; il y en a deux cent quarante-trois en août, et cent quarante-quatre malades. Et maintenant, chaque matin, c'est dix, douze et jusqu'à quatorze cadavres qu'il faut remonter du charnier par l'écoutille...

Sans doute, dit le rapport d'un major, si ce système n'avait d'autres inconvénients que de débarrasser la société de grands coupables, on pourrait fermer les yeux sur ce fléau destructeur, mais on ne peut favoriser le développement d'une maladie contagieuse sans compromettre le reste de la société qu'elle peut atteindre...

On n'a pas osé, comme quelques-uns en ont émis l'idée, supposer une révolte et mitrailler toute cette prêtraille, ou empoisonner ses aliments. Alors, après qu'on a essayé de se débarrasser des malades en les versant par cinquante et soixante sur deux chaloupes non pontées, où, ballottés sans relâche, baignant dans l'ordure et l'eau, ils périssaient encore plus vite, au 18 août on prit le parti de tout jeter, moribonds et morts, avec leurs infirmiers fossoyeurs sur ce rocher de l'ile Madame, autre ponton à peu près détaché du continent et presque aussi flottant que les autres.

Et voilà comme elle fut, la pauvre île déserte et sans gloire, l'autel, où pendant deux mois d'un été torride, toute celte souffrance brûla pour Dieu, comme elle devint la tombe solitaire et muette où trois cents de ces martyrs trouvèrent le sommeil de la terre en attendant le grand réveil...

Descendus par des palans dans des barques, portés pour finir d'atterrir sur les épaules des confrères qui se sont faits leurs infirmiers, près de deux cents moribonds, dont trente-six rendirent le dernier soupir dans ce débarquement, el que d'autres devaient suivre, vinrent donc échouer là, et nus sur la terre nue, finir leur vie de souffrance comme l'Enfant Dieu avait commencé la sienne !

On leur donna pourtant de quoi se bâtir quelques baraques et quelques tentes. Et puis, l'île était à peu près déserte, séparée de la terre habitée par toute la longueur de la Passe-aux-Boeufs. Ce n'était qu'un radeau de misère, mais le radeau était pour ainsi dire à eux... Aussi ceux qui réchappèrent de ce naufrage devaient en garder à tout jamais quelque douceur dans le souvenir el un attendrissement de gratitude.

Ici, sous le plein ciel du bon Dieu, devant la pleine mer que la plupart n'avaient jamais connue, dans celte lumière limpide où ils revoyaient, après leur ténébreux cauchemar, de la verdure, des papillons, des oiseaux, de la vie, l'âme enfin renaissait, devenait plus capable de sentir la souffrance et de l'offrir à Dieu.

Ici on pouvait, un peu plus libres sous la surveillance moins impitoyable, faire quelques pas dans le champ devenu depuis « le Jardin des Prêtres », cueillir des mûres aux haies, de l'oseille sauvage et du fenouil, vrai régal, à marée basse ramasser, parmi les roches, des crabes, des moules, des escargots de mer...

Ici, malgré les sentinelles, un peu d'humanité pénétrait par les pêcheurs allant et venant, avec lesquels on échangeait quelques propos, et, du côté de la terre, par le pourvoyeur installé au fortin ruiné de Port-des-Barques.

Ici, dans l'île aussitôt consacrée à la Vierge du 15 août, on pouvait prier, chanter, se soutenir, s'édifier les uns les autres, tirer les quelques bréviaires échappés aux perquisitions, se donner autrement que dans le noir du cachot les hosties qu'un prêtre avait réussi à garder sur sa poitrine, les gouttes des saintes huiles miraculeusement conservées par un autre.

Ici surtout après avoir enduré sous le frêle abri des terres la bonne souffrance, et baisé le petit crucifix que (…) d'eux tailla dans un morceau de buisson au couteau on pouvait mourir en paix...

On ne s'en fit pas faute, de bien souffrir, ni de bien mourir, puisque près de trois cents, comme j'ai dit, ont été mis en terre là. Mais des traits d'héroïsme et de sainteté, des mots de piété sublime ont fleuri sur cette pauvre lande, qui fut à la fois champ du martyre et champ du repos.

Dans ce cadre de solitude presque aimable, cette sombre tragédie eut son horreur adoucie et atteignit la suprême beauté. Ici la nature, connue Véronique au Calvaire, essuya, lava de leur sang ces crucifiés. C'est ici que la pensée supporte b mieux d'évoquer leur image et de méditer sur tout le poème de leur martyre.

L'éclaircie fut courte d'ailleurs, et de quelques semaines seulement, car l'automne vint, avec les bourrasques d'équinoxe, et les coups de vent, d'une violence, sur celte fin de la terre, à tout emporter. Les rafales crevant la toile des tentes et les paquets d'eau ruisselant sur les grabats forcèrent, en octobre, à rembarquer sur les pontons ceux qui restaient de ce massacre.

On se trouvait, il est vrai, plus au large puisque, des huit à neuf cents de cette fournée, il restait à peine un tiers.

Mais l'hiver fut cette année-là terrible et pendant trois mois, sur te pont couvert de neige ou de verglas, les pieds mouillés, grelottants sous les haillons trempés par la pluie, et cinglés par la bise, comme ils durent envier leur repos à fous ces morts dont ils avaient, à quelques encablures, le lieu de sépulture sous les yeux!

C'est à la fin de décembre que la tempête qui les avait assaillis au large rejeta près d'eux dans cette même rade de la Charente, en face Port-des-Barques, les trois navires qui étaient allés le mois précédent charger à Blaye et à Bordeaux les sept cents prêtres enfermés au fort Pâté et au fort du lia, Or, ceux-là aussi, en leurs prisons de terre, avaient durement souffert ; ceux-là aussi avaient payé, à la mort le lourd tribut de plus de deux cents victimes.

Pourtant, voici qu'après s'être crus les plus malheureux des hommes en revoyant, sans pouvoir reconnaître leurs parents, leurs amis, ce troupeau hâve d'ombres en guenilles, avec les visages terreux, aux yeux hagards ou éteints, et dont la misère comme une lèpre avait fait tomber les cheveux et la barbe, ils éclatèrent en sanglots. Ce furent eux qui, se faisant les pourvoyeurs de leurs confrères, les ravitaillèrent eu partageant avec eux leur linge, leurs vêtements, leurs souliers, leur argent. Et c'est encore avec les témoignages des uns et des autres une émouvante histoire à écrire.

Mais de terre commençait à venir un souffle moins dur qui faisait les bourreaux tremblants de peur et complaisants par lâcheté, qui mettait dans le coeur des victimes l'espoir de la délivrance.

La délivrance vint lentement et ne vint pas pour tous. C'est grâce à des libérations presque individuelles qu'un certain nombre, à partir de février jusqu'en avril, furent acheminés sur Saintes, la bonne ville qui leur fut hospitalière et vraiment maternelle, et puis obtinrent peu à peu d'être rapatriés en leur pays. Mais ils en laissaient derrière eux cent-cinquante qui furent, pendant quatre longs mois, emprisonnés, oubliés à Brouage.

Brouage, la ville de Richelieu, la ville morte qui, sur la plaine de Broue morne comme une steppe, dresse ses bastions en ruines et ses tourelles en encorbellement où poussent les arbres entre les pierres, fut le terme dernier de ce douloureux calvaire et elle est une station marquée des futurs pèlerinages.

Soit, en effet, dit M. le chanoine Lemonnier, que certains ecclésiastiques fussent plus compromis que leurs confrères, soit que les listes eussent été faites avec précipitation, il en restait, après l'appel des libérés et les ravages des épidémies, encore cent quarante-sept, presque tous appartenant aux diocèses du Midi et venus par les négriers de Bordeaux.

Comme ils étaient pour la plupart rongés du scorbut et qu'on craignait la contagion, sauf sept moribonds qu'on porta à l'hôpital de la marine à Rochefort, on poussa le lamentable troupeau vers la vieille citadelle abandonnée où il n'y avait rien de prêt pour les recevoir, ni médecins, ni remèdes, ni lits, ni paille. On les enferma dans l'ancien couvent des Récollets et dans l'église paroissiale. Six mois après on en était encore à demander pour eux un officier de santé, des matelas et des couvertures !

Et les lettres du juge de paix de Maronnes, celles de deux officiers de santé de passage à Brouage, les montrent « presque nus, couchant dans des locaux immondes, souvent sur des planches, n'ayant pas seulement de paille (et l'on est en novembre), atteints de fièvres tenaces, ou de dysenterie violente.. Depuis quinze jours, huit ont succombé et dans ce moment le nombre de ceux qui se portent passablement suffit à peine pour porter les défunts en terre... » Un peu plus tard, en février 1796, c'est l'ordonnateur du port qui informe la marine qu'il ne peut plus fournir de vivres aux détenus de Brouage, car « le port et la ville sont à la veille de manquer de pain! »

Mais ceux-là aussi, sans doute, au milieu de leurs misères, avaient peu à peu joui de quelque liberté. Car une tradition affirme que, dans une ancienne casemate qu'on montre formant grotte au fond du jardin du commandant de la place, sur une pierre d'autel en débris, ils auraient, à un certain moment, célébré la messe. Et sur les voûtes de la porte nord de l'église, et dans les guérites des remparts, on trouve, gravés dans la pierre, comme les graffites des catacombes, laides croix, des monogrammes du Christ, et quelques inscriptions qui sont sans doute la marque de leur passage.

Or, voici qu'en 1910, la pauvre église de cette petite cité déchue et morte, qu'habitent seuls, au milieu des fièvres de marais, quelques pêcheurs, s'en allait en ruines, comme les remparts. Mais Brouage est la patrie de Champlain, le fondateur de Québec ; il y a son petit monument Pour sauver le sanctuaire où il avait, il y a deux siècles et demi, reçu le baptême, on s'adressa — la France est si loin ! — au maire de Québec, on implora son secours. Et tout de suite la Société Saint-Jean-Baptiste, fondée là-bas pour la conservation de la langue et de la foi française, forma un Comité spécial, ouvrit une souscription et envoya six mille francs pour réparer l'église.

Trait touchant, bel exemple, et toutefois un peu humiliant.

Faudra-t-il aussi tendre la main par delà les mers pour qu'au cimetière on relève les sépultures des prêtres qui sont morts là et qu'un monument, élevant au-dessus de terre leurs noms, apprenne à saluer en Brouage non plus seulement une grande ruine mélancolique, mais un tombeau sacré ?...

Le registre de l'état civil de la commune énumère, en effet, quarante-deux décès ecclésiastiques. Et lorsqu’en mars 1796 on se décida à fréter une barque pour transporter ce qui restait à Saintes, ils n'étaient plus que soixante-treize !

Hélas, de ces survivants de Brouage, de l'île Madame et des pontons, que la faim et la maladie avaient faits spectres, combien en réapparut-il en leur pays, après qu'ils eurent encore jalonné de leurs cadavres les routes du retour ?...

On le saura au juste quand charpie diocèse aura dressé son bilan et de chacun de ses « martyrs » établi le dossier. Rouen, par exemple, qui en avait vu partir quatre-vingt?, n'en vil revenir que huit.

J'ai dans les mains la brochure de deux prêtres bourbonnais qui donne pour leur diocèse à peu près les mêmes chiffres.

C'est le poème en vers latins d'un de ces vieux humanistes comme il y eu avait beaucoup dans le clergé de l'ancien régime, Dumonet, principal du collège de Mâcon, qui, témoin de tant de choses affreuses et de traits admirables, mais croyant la persécution à sa fin et se croyant près d'être sauvé, se mil sur place, et sans plus attendre, à célébrer le martyre de ses confrères en hexamètres, comme avait fait Prudence au IVe siècle,

 

Quod fidei patuere oculis miracula nostris !

 

A peine l'avait-il achevé qu'il le signa de son sang, étant décédé, comme dit l'acte dressé à bord, le 27 fructidor, an IIe de la République, une et indivisible (29 janvier 1793), sur l'île Citoyenne, d'une fièvre putride.

L’autre, Antoine Lequin, prieur-curé de Loriges eu Bourbonnais, recueillit le poème, et durant les quelques semaines où, avant de le libérer, on le détint à Saintes, dans le couvent des Filles Notre-Dame, il le retoucha, le compléta, le traduisit, y ajouta des notes, un catalogue, et data le tout de Saintes, le 30 mars 1795.

Rien de plus sinistre que les tableaux qu'il a dressés des soixante-seize ecclésiastiques séculiers et réguliers partis comme lui-même pour la déportation de la maison de Sainte-Claire de Moulins. Il y en a un où ils sont inscrits par rang d'âge : Le P. Loir, capucin,

77 ans : mort; — Charles Godin, curé, 75 ans: — mort; le P. Imbert, ex-jésuite, 75 ans : mort... Vous entendez sonner vingt-neuf fois ce glas avant d'arriver à Lequin lui-même, 60 ans, qui est le seul échappé do sa génération ; car le glas après lui recommence à tinter et je compte encore douze coups, douze victimes, avant de trouver un autre survivant, Jean Dhérat, chanoine de la sainte-chapelle d'Aigueperse, qui n'a que 50 ans !

Un autre tableau les classe d'après leurs titres : et je vois treize chanoines, trente-trois curés, desservants ou vicaires, dont il est mort trente ; treize religieux, capucins, récollets, bénédictins, jésuites, cordeliers, minimes, trappistes de Septfonts, sur lesquels il en a survécu deux ; et des prêtres non bénéficier, et deux frères de la Doctrine chrétienne, morts aussi tous les deux. En dehors de l'épiscopat — qui a eu ses martyrs aux Carmes — tous les degrés de la hiérarchie, et tous les ordres religieux, ont fourni des victimes au sacrifice, et toutes les classes sociales, races de patriciens, familles d'artisans, ont de leurs enfants, leurs saints, ensevelis là... et depuis plus d'un siècle ignominieusement abandonnés...

 

 

Gabriel AUBRAY.

 

A suivre…

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