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L'Avènement du Grand Monarque

L'Avènement du Grand Monarque

Révéler la Mission divine et royale de la France à travers les textes anciens.

Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #EN FAVEUR DE LA MONARCHIE

DE L'UNITÉ NATIONALE


PAR


LE COMTE DE FALLOUX


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I

 

Vous portez atteinte à l'unité nationale! Voilà l'un des reproches les plus fréquemment adressés aux catholiques, et, selon moi, le plus blessant. Je voudrais examiner ici la valeur de cette accusation; je voudrais, sans personnalités, sans amertume, rechercher comment notre unité s'est fondée, développée, et, à travers d'inévitables crises, perpétuée.

On a nommé l'histoire la sage conseillère des princes, il faut qu'elle devienne aussi la sage conseillère des peuples, et on peut lui demander aujourd'hui d'éclairer ce grave sujet.

« Nous sommes nés, tous tant que nous sommes, dans une puissante, inclination de faire ce qu'il nous plaît », a dit Bossuet (1). Il aurait pu ajouter : Faire ce qui nous plaît ne nous suffit pas; nous voulons aussi l'imposer à autrui, et, quand nous sommes les plus forts, nous aimons à nous assujettir jusqu'à la pensée du plus faible. La plupart des nations, à leur origine, comptent des vainqueurs et des vaincus, et l'unité se forme alors par les envahissements du vainqueur. Le vaincu disparaît, ou du moins s'efface devant le conquérant, et cela dure autant que dure l'empire de la force', mais souvent ce qu'on avait plié se redresse, ce qu'on croyait mort revit, et l'histoire du monde enregistre presque autant de représailles que de défaites. Ne point exagérer la victoire est donc la meilleure manière d'en user et la plus sûre garantie de sa durée. A la longue, les peuples l'ont compris, et les hommes d'État, dignes de ce nom, ont tenté d'imprimer à la puissance plus de retenue et de modération. Quand ils y ont réussi, ils ont été salués par le respect de la postérité, et c'est un des caractères de notre civilisation que d'avoir de mieux en mieux compris, de mieux en mieux pratiqué les conditions de l'unité moderne, en nous conduisant, d'étape en étape, de l'unité nationale dans la contrainte à l'unité nationale dans la liberté.

En cela, comme en tant d'autres choses, la France a été une grande initiatrice. Le royaume très chrétien fondé par une conversion, éclairé par des apôtres, gouverné, illustré par des évêques, eut d'abord le christianisme pour inspiration de ses progrès. Charlemagne et saint Louis en furent les législateurs et les héros. Jusqu'au seizième siècle, l'unité nationale se confondit avec l'unité catholique.

Quand éclata le protestantisme, l'unité ne se laissa point attaquer et briser sans résistance ; le sang coula ; la guerre religieuse, la plus douloureuse et la plus funeste de toutes, porta partout la désolation et ne recula point devant l'appel à l'étranger. La France huguenote invoqua l'aide des Anglais et des Allemands ; la France catholique invoqua le secours de l'Espagne et de l'Italie. Le meurtre prit toutes les formes, même les plus odieuses, et ce fut à bout d'efforts et de luttes que les deux partis commencèrent à écouter les hommes qui imploraient une trêve et qui parlaient de tolérance. Michel de l'Hospital fut à la tête de ceux-là (2). Secondé par des coeurs généreux, par des esprits élevés, le Chancelier fit entrevoir, à travers les passions déchaînées, les solutions pacifiques; mais, comme tous les précurseurs, il vit souvent ses conseils méconnus ; il mourut dans la disgrâce, et quand Henri III, chef d'une ligue qui était l'organisation régulière de la guerre civile, fut frappé d'un coup de poignard, le beau royaume de France se trouvait à la veille d'un démembrement. La loi même de la succession au trône était contestée; on proclamait un monarque in parti bus, et le légitime héritier mettait cinq ans à gagner de batailles en négociations, de traits de courage en traits d'esprit, de traits d'esprit en traits de bonté, l'incomparable et impérissable nom d'Henri IV.

Une fois maître de son royaume, assurément par droit de conquête autant que par droit de naissance, ce prince avait une belle occasion pour s'accorder à son tour les jouissances du despotisme ; il lui était bien aisé de prendre son épée pour sceptre, de tirer une éclatante revanche de la Saint-Barthélémy et d'humilier les catholiques devant les souvenirs du protestant; il lui était également aisé de renier le protestantisme qui lui avait coûté si cher et de se jeter dans la réaction catholique qui lui avait ouvert les portes de Paris ; mais ni l'une ni l'autre de ces extrémités ne pouvait tenter un prince modèle accompli du capitaine et du politique. Il repoussa toutes les suggestions de la colère ou de la rancune, considéra les deux camps comme les deux moitiés de la France, les unit d'abord dans son coeur de roi, puis, les forçant à vivre en paix, il promulgua l'Édit de Nantes.

L'unité française en fut-elle compromise?

Cette magnanimité était-elle une imprudence ? Etait-ce un nouveau germe de discorde ou le terme de soixante ans d'anarchie? La réponse à cette question est écrite partout.

L'Édit de Nantes prit aussitôt et gardera le titre de grande pacification; il produisit un apaisement soudain et fécond. Il explique et résume tout le règne d'Henri IV, ce règne qui, dans sa plénitude, dura seize ans à peine et qui laissa dans l'âme des peuples un souvenir qui n'a pas d'égal. Son successeur politique fut le cardinal de Richelieu. Ce prince de l'Église proposa-t-il à Louis XIII de déchirer l'Edit de Nantes? Non, pas même en face d'exorbitantes prétentions et d'attentats à main armée. La Rochelle appela encore l'étranger à son aide. Le baron de Chantal, fils de sainte Jeanne de Chantal et père de Mme de Sévigné, fut tué de vingt-sept coups de pique en repoussant les Anglais descendus dans l'île de Ré. C'était bien là un péril pour l'unité nationale; cependant le cardinal de Richelieu, satisfait de la répression, répudia la vengeance. Il réduisit les protestants au devoir, non à la servitude ou à l'extermination.

Le maréchal de Gassion, élève de Gustave-Adolphe, vit accueillir ses services, et près du grand Condé décida de la victoire de Rocroi. Turenne, neveu du prince d'Orange, pouvait être tenté par une haute fortune en Hollande; la liberté religieuse lui fit préférer la France, et il avait atteint déjà le comble de la renommée, lorsque lentement, volontairement, il abjura le protestantisme pour devenir l'exemple du chrétien, comme il avait été l'exemple de l'homme de guerre. Fléchier, prononçant son oraison funèbre, put lui appliquer ce verset des Saintes Ecritures : « Tout le peuple le pleura amèrement, et, après avoir pleuré pendant plusieurs jours, ils s'écrièrent : Comment est mort cet homme puissant qui sauvait le peuple d'Israël? »

Le soleil de Louis XIV inclinait vers son couchant, lorsqu'on parvint à ramener ce prince à l'idée de l'Unité selon le despotisme ; l'édit de son glorieux aïeul fut révoqué. Grande faute, dans ce grand règne, trop inaperçue par les plus illustres contemporains, et, depuis, presque universellement déplorée. On n'avait voulu ni prévu la persécution ; on y fut conduit cependant. L'émigration protestante dépassa toutes les prévisions; elle porta au delà de nos frontières une science, une industrie, qui firent plus d'une fois défaut à la mère-patrie, des ressentiments qui lui causèrent plus d'un préjudice.

Les effets en ont survécu même à l'ancien régime, et, dans la première moitié de notre siècle, le descendant d'un des proscrits de 1685 présidait les conseils de la Prusse. Cent années de silence et d'apparent oubli ne cicatrisèrent point cette plaie. Louis XV n'y fut pas plus sensible qu'à tout autre grief de la justice et de l'opinion, mais Louis XVI s'en émut. Turgot et Malesherbes, ses premiers conseillers, qui, malgré l'inévitable influence de leur siècle sur leurs vues, auraient peut-être sauvé la monarchie si on leur en avait laissé le temps, cultivèrent dans le coeur du jeune monarque la pensée d'une équitable réconciliation entre tous ses sujets : l'état civil fut rendu aux protestants. Beaucoup, parmi les bannis, acceptèrent avec reconnaissance le bienfait et se hâtèrent de rentrer en France; mais le souvenir de la souffrance et de l'injure demeura dans l'âme de quelques-uns, et ce souvenir se retrouve en traces visibles dans l'histoire de la Révolution. Est-ce donc l'Édit de Nantes ou sa révocation qui avait compromis l'unité nationale?

Nos institutions sortirent du creuset de 89, les unes pures de rouille et d'alliage, les autres anéanties ou transformées dans des conditions sur lesquelles l'expérience n'a point encore prononcé. La Constituante, se jetant imprudemment dans une mission qui n'était pas la sienne, voulut donner au catholicisme une constitution civile qui plaçait le clergé français entre l'apostasie et la résistance. Le résultat de cette folle entreprise fut de conduire à l'échafaud les membres du clergé dont elle n'avait pas fait des renégats ou des émigrés. Les mécomptes de la Constituante devinrent les fureurs de la Convention. Que ne se préoccupait-on alors de l'unité nationale? Deux cents ans auparavant on versait le sang pour la religion, en 93 on versa le sang contre la religion ; les rôles furent renversés, mais la tyrannie qui change de drapeau ne change pas pour cela de caractère. Les massacres de Septembre et le long règne de la Terreur firent pâlir les horreurs du seizième siècle. La protestation ne pouvait se faire attendre : la Vendée en eut l'immortel honneur; elle fut vaincue, mais point domptée. L'occasion eût paru belle à un esprit vulgaire pour en finir avec le vieux culte, avec ce qu'on appelait, alors comme aujourd'hui, la vieille superstition; mais Bonaparte en savait plus long que les médiocres déclamateurs, et il ne s'arrêta même pas devant la répugnance opiniâtre de quelques-uns de ses compagnons d'armes. L'homme de génie qui allait tirer des ruines du passé la société de l'avenir, commença son œuvre réparatrice par la restauration religieuse.

La première chose qu'il voulut faire et qu'il fit; le grand acte qui, à l'égal de la victoire, lui rallia le plus de suffrages et lui donna le plus de prestige, fut la réouverture des églises.

Le Consulat est, de l'aveu de tous, la belle page de l'histoire de Bonaparte ; il eut vraiment alors la grandeur du coup d'oeil, de l'énergie et de l'impartialité ; il eut le mérite toujours rare de voir plus vite et plus loin que la plupart de ses contemporains; il ne sépara point sa propre grandeur de la grandeur de la France ; il ressaisit d'une main sûre les éléments dispersés de l'existence d'un grand peuple, et cette clairvoyance souveraine se traduisit en deux conceptions qui demeureront les plus justes titres de sa renommée : le Concordat et le Code civil.

Le Concordat, ce fut la vie morale rendue à la France ; le Code civil, ce fut la société moderne tirée du chaos révolutionnaire pour vivre et pour durer. Les articles organiques sont promptement tombés en désuétude; ils n'exprimaient pas la véritable pensée de leur auteur, un historien bonapartiste l'affirme aujourd'hui ; ils ne représentaient qu'une concession forcée et n'avaient pour but que de faire accepter le Concordat lui-même (3). Le Code civil a été amélioré dans quelques articles ; il peut l'être encore, mais cette double conception, promptement devenue presque aussi européenne que française, n'en a pas moins pénétré nos moeurs. La société catholique était calmée, parce qu'elle était rassurée sur sa foi. La Vendée avait eu deux pacificateurs, Hoche et le Concordat. La société  civile était satisfaite, non parce que chacun entrait en possession de ce qu'il avait préféré ou rêvé, mais parce que l'unité nationale avait rencontré un organisateur puissant. A partir de ce jour, la France reprit sa marche ascendante, et Napoléon put tomber sans emporter avec lui aucun des grands lambeaux de la vitalité française. Infidèle à sa première sagesse, il a plus que personne contribué à la destruction de sa propre grandeur; il n'a pu toutefois entamer le granit de ces deux principaux monuments : l'architecte a péri, l'œuvre a survécu.

Après l'Empire, la Restauration inaugura la liberté politique; le gouvernement de 1830 l'a développée après l'avoir compromise; mais ce qui s'est maintenu, ce qui s'est fortifié par les épreuves mêmes, c'est le sentiment de l'unité par la liberté. La patrie a fait comme la famille, elle n'a plus reconnu ni aîné ni cadet; elle a traité tous ses enfants sur le même pied ; elle a laissé à chacun le soin de sa vocation, le libre essor de ses aptitudes et une égale part dans l'héritage commun. Elle n'a plus cherché le lien social dans la subordination de tous à quelques-uns, mais dans le respect de la conscience de tous et dans la plus grande somme pour tous du bien-être général. Cela peut donner lieu d'un côté à des regrets inutiles, d'autre part à des convoitises exagérées, mais du moins cela ne fait plus de doute pour personne, et si l'unité française est aujourd'hui plus inattaquable que jamais, c'est par là.

Dans un grand pays protestant qu'on aime à citer, la tolérance a suivi une marche plus lente, mais elle n'en est pas moins arrivée au même terme. L'Angleterre nous avait devancés et nous a toujours surpassés dans la pratique du régime constitutionnel ; pour la liberté religieuse, nous lui avons donné une leçon dont elle a fini par profiter. Henri VIII et Marie Tudor voulurent imposer, par des supplices trop semblables, leur foi si différente.

Le dernier mot de la tyrannie restant au protestantisme, l'Irlande acheta par trois siècles de martyre l'honneur de se personnifier dans O'Connell, tribun qui devint libérateur parce qu'il portait en lui-même toute la modération et toute l'énergie du chrétien.

O'Connell émancipa son pays et sa religion ; par lui les catholiques prirent leur place dans le parlement anglais, non comme des ennemis, mais comme des frères loyalement réconciliés.

La proscription légale ne disparut pas seule, les préjugés mêmes s'évanouirent; les trois royaumes purent réellement et sincèrement s'appeler les Royaumes-Unis, et récemment un Irlandais catholique, sous-secrétaire d'État au ministère de la guerre, entrait, pour prix de ses services, à la Chambre des lords, sous le titre de lord Emly. L'unité anglaise, comme l'unité française, a été bien servie par la liberté religieuse s'alliant à la liberté politique; les mêmes exemples et les mêmes idées font leur chemin dans toute l'Europe. La Suisse y revient, la Prusse entrera forcément dans la même voie, si elle veut garder et fortifier sa prépondérance en Allemagne ; et si la Russie consent à faire pour la Pologne ce que l'Angleterre a tant hésité à faire pour l'Irlande, elle en recueillera les mêmes fruits.

Quant à la France, l'éducation publique était restée en dehors des évènements de 1814 et de 1830. Un malaise latent existait à cet égard sans s'accuser hautement. Le monopole subsistait; mais faire, comme l'avait imaginé le fondateur de l'Université, des moines ou même d'honnêtes célibataires sans la religion, est une entreprise au-dessus des forces humaines. L'esprit et les bonnes intentions

de M. de Fontanes y échouèrent.

L'évêque d'Hermopolis, l'évêque de Beauvais, M. de Vatimesnil, tentèrent de nouveaux efforts ; aucun ne réussit complètement. C'est alors que se produisirent les premières réclamations en faveur du droit des pères de famille.

La liberté d'enseignement avait été inscrite dans la Charte de 1830 sans beaucoup de réflexion et plutôt comme figurant avec bonne grâce dans une nomenclature générale de toutes les libertés; mais ce point de départ constitutionnel servit bientôt à d'ardentes revendications et devint promptement une sérieuse préoccupation de l'opinion publique.

La Révolution de Février trouva les choses en cet état. Avec son habituelle sagacité, M. Thiers ne tarda pas à comprendre la portée de cet évènement soudain ; il sentit que la notion du pouvoir avait subi un rude échec et que, si l'on n'y cherchait pas un contrepoids moral, la France pouvait être rapidement précipitée dans les abîmes ; il ne craignit pas de se l'avouer à lui-même et de professer franchement que l'état démocratique en général, que l'état républicain en particulier, a besoin du frein religieux et qu'aucune pénalité, qu'aucune mesure répressive, allât-elle jusqu'à la déportation, ne peut remplacer, chez un peuple maître de lui-même, l'intime discipline du coeur et de la volonté.

Les radicaux affectent de dire qu'à cette époque l'esprit de M. Thiers fut étrangement troublé et que son éminent bon sens lui fit alors défaut. Rien n'est moins vrai; jamais M. Thiers ne se montra plus manifestement homme d'État; ses discours, durant cette période agitée et périlleuse, furent ceux d'un véritable ami de son pays, et sa fermeté égala sa clairvoyance. Ceux qui ont le droit de critiquer son oeuvre, n'ont pas le droit d'en méconnaître le caractère et le succès. La loi de 1850 fut son ouvrage le plus durable, le seul durable peut-être. Il s'est trompé dans e rêve caressé de sa jeunesse, la Révolution de 1688 transportée d'Angleterre en France; il s'est trompé sur l'Egypte; il s'est trompé sur la coalition qu'à coup sûr il n'avait point formée pour M. Guizot et qui ne profita qu'à M. Guizot ; il s'est trompé sur la campagne des banquets qui, dans sa pensée, devait aller à peine jusqu'à M. Odilon Barrot et qui ne s'arrêta qu'à M. Ledru-Rollin. Sur tous ces points, l'évènement lui infligea un douloureux démenti.

La leçon de 1848, du moins, ne fut pas perdue pour lui comme pour quelques autres; il ne voulut pas non plus qu'elle fût perdue pour la France. Non, M. Thiers ne s'est point laissé entraîner par une passagère frayeur. Non, il ne s'est pas trompé sur la nécessité de résoudre enfin par la liberté les questions d'éducation laissées depuis quarante ans dans le faux ou dans le vide : il ne s'est point trompé sur la nécessité d'armer, autant qu'on le peut, d'une forte conviction religieuse, les générations appelées à se mesurer désormais avec toutes les épreuves, toutes les tentations de la liberté. Il ne s'est pas plus trompé sur la loi de 1850 qu'Henri IV sur l'Édit de Nantes, que Napoléon sur le Concordat (4). La gloire est moins grande parce que les difficultés furent moindres, mais le service rendu n'en est pas moins digne de la reconnaissance nationale. M. Thiers n'eut point, comme Henri IV, à faire plier des hommes encore haletants des ardeurs du champ de bataille et qui ne connaissaient, ainsi que leur siècle, d'autre noblesse et d'autre ambition que celles du soldat. M. Thiers n'eut pas non plus, comme le premier Consul, à dompter des révolutionnaires encore sanglants des meurtres de 93 ; il n'eut point à faire ouvrir les portes de Notre-Dame par des jacobins encore amoureux de la déesse Raison. Il ne trouva devant lui qu'une révolution effrayée d'elle-même, un parti conservateur mûri par ses propres revers, un épiscopat exemplaire, pacifique et calme, un pape que n'alarmait aucun esprit libéral. Cependant, pour rapprocher ces éléments, pour les coordonner, pour les fondre dans une loi, il fallait une sûreté d'intuition et une autorité qui s'imposât. On peut donc affirmer, malgré le tumulte actuel, que ce fut là le point culminant de la carrière de M. Thiers, parce que ce fut son acte le plus désintéressé. Jusque-là il avait involontairement confondu l'esprit d'opposition et l'esprit de gouvernement; il avait cédé à des irritations jalouses qui lui avaient fait dépasser le but ou méconnaître le péril; souvent il avait gâté par l'impatience ce qu'il eût pu mener à bonne fin par le sang-froid. En 1849, en 1820, il fut, sinon supérieur à lui-même, du moins véritablement lui-même; aucune brigue personnelle, aucune compétition de pouvoir n'étant en jeu, il ne consulta plus que son patriotisme et le patriotisme étincelait en lui quand il n'était pas voilé par l'égoïsme.

C'est d'ailleurs par l'irrécusable témoignage des faits que la loi de 1850 peut se défendre. Elle fonctionne depuis vingt-neuf ans ; quelle plainte a-t-elle soulevée parmi les hommes spéciaux et les juges compétents ? Quel conflit s'est élevé entre l'Université et le clergé, soit à Paris, soit en province, soit dans le Conseil supérieur de l'instruction publique, soit dans les conseils départementaux? Tout au contraire, les liens d'estime et de confiance réciproques se sont de jour en jour resserrés, et les deux émules ne se sont jamais rendu plus de justice qu'en se voyant de près dans une action commune.

Et voilà ce qu'en pleine paix des esprits et des consciences, vous venez attaquer brusquement, violemment, outrageusement! Quoi! l'unité nationale s'est, depuis trois siècles consolidée par la liberté : elle n'a été passagèrement troublée que par le despotisme, et vous, vous, la République d'apaisement et d'avenir, vous reniez les traditions de la liberté pour recommencer le néfaste travail de tous les depostes ! Quoi ! le seizième siècle a pu faire vivre en bonne harmonie Sully et le

P. Cotton, et le dix-neuvième ne pourrait souffrir, côte à côte, sous le même ciel, le Rationalisme et la Foi ! Malesherbes a su devancer son temps, et vous voulez faire rétrograder le nôtre ! Le premier Consul a signé le traité de paix de la République française avec Pie VII, et vous ne pouvez pas le pratiquer avec Léon XIII ! Le duc de Wellington a mis sa main dans la main d'O'Connell, et vous ne pouvez pas laisser la vôtre dans celle de M. Thiers! M. Guizot tenait à honneur de recevoir le P. Lacordaire à l'Académie, et vous, à deux pas de la Roquette et d'Arcueil, vous poursuivriez à outrance tout ce qui porte un nom ou un habit religieux !

 

(1)Sermon pour une vêture.

(2)Voy. Des Luttes religieuses au seizième siècle, par le vicomte de Meaux.

(3)L'Église et l'État au concile du Vatican, par M. Emile Ollivier.

(4)Dans la République française du 14octobre 1879, M. Jules Favre attribue aux champions de la Société de Jésus l'assimilation de la loi de 1850 à l'Édit de Nantes. M. Jules Favre se trompe : ce rapprochement est d'un champion déclaré de la société moderne, le P. Lacordaire.

 

A suivre.

Comte de Falloux.

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