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L'Avènement du Grand Monarque

L'Avènement du Grand Monarque

Révéler la Mission divine et royale de la France à travers les textes anciens.

Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ARCHEOLOGIE CHRETIENNE

L'ICONOGRAPHIE EMBLÉMATIQUE DE JÉSUS-CHRIST

LE CERF & LA BICHE

Si l'on ne regarde que le nombre limité des monuments iconographiques qui le représentent, on est autorisé à croire que le Cerf emblématique n'a joui que d'une faveur limitée chez les Chrétiens des trois premiers siècles. Cependant, même à cette époque, il fut certainement l'un des animaux symboliques acceptés, de la façon la plus certaine et la mieux définie, comme image allégorique de Notre Seigneur Jésus-Christ, et du chrétien fidèle.

À ce titre, le Commentaire du Physiologus, dit de saint Épiphane[1], consacre au Cerf un de ses vingt-six chapitres en lesquels sont greffés sur les données contestables ou non des anciens naturalistes grecs et latins des développements d'exégèse religieuse. Et les idées relatives au Cerf que le vieux monde présentait au nouveau symbolisme chrétien pouvaient admirablement servir le but didactique et anagogique que celui-ci se proposait d'atteindre.

I. — LE CERF EMBLÈME DU CHRIST COMBATTANT.

En effet, naturalistes et poètes anciens : Pline[2], Théophraste[3], Xénophon[4], Elien[5], Martial[6], Lucrèce[7] , et bien d'autres ont présenté le cerf comme l'ennemi particulier et implacable de tous les serpents qu'il poursuivrait de sa haine jusque sous terre.

En écho à cette antique croyance je reproduis ici un marbre romain du Musée de Naples [8]qui nous montre le combat du cerf contre le serpent. (Fig. I) : Sous la vigoureuse contraction du reptile qui s'enlace autour de lui le noble  animal est tombé sur ses genoux, mais il a pu saisir la tête de son ennemi et l'écrase entre ses dents ; alors, l'étreinte qui l'oppresse se relâche, il se relève victorieux: c'est ce qu'indiquent le mouvement de la patte droite de son train de devant et le flottement de la queue du serpent.

À la vérité, sur l'antagonisme de ces deux animaux les Anciens n'ont fait que transposer à notre cerf d'Europe les moeurs d'animaux orientaux d'espèces voisines de la sienne : En Afghanistan il existerait réellement une variété de cervidés ou de capridés qui font la guerre aux serpents, et même souvent les dévorent. Les Persans nomment ces animaux des pausens[9]. Les derniers Mazdéens de cette région voient dans le duel du pausen et du serpent l'image allégorique de la lutte victorieuse du Principe bon, Ormuzd, contre le Principe mauvais, Ahriman.

Et comme le pausen est souvent atteint de calculs du foie ou de la vessie, on le tue pour se les procurer comme des talismans précieux contre la morsure des serpents et des scorpions du Péïchawer.

(FIG. I). Marbre du Musée de Naples. Art romain préchrétien.

Citant ce passage de l'historien hébreu Josèphe, mort vers 95 de notre ère : « les ibis saisissent les serpents et les dévorent comme font les cerfs[10] », Boissier observé qu'une seule espèce de cervidés paraît avoir cette particularité d'appétit.

C'est, dit-il, le Chevreuil odoriférant ou Cerf musqué, qui vit en Asie. Son odeur étourdit le reptile qui ne se défend pas, ne fuit pas, et se laisse mettre à mort par son impitoyable adversaire[11].

À partir du IVe siècle surtout, tous les écrivains mystiques se sont emparés des instincts du cerf musqué et du pausen pour les concéder gratuitement à notre cerf d'Europe, et faire ainsi de lui un opportun emblème de Jésus-Christ. A citer, pour cette époque, saint Ambroise et saint Augustin ; au Ve siècle, saint Eucher de Lyon; plus tard saint Bernard, saint Bonaventure, saint Brunon d'Asti, Hugues de saint-Victor, et autres. Pour eux, le Cerf emblématique fut l'image du Christ écrasant sous son pied ou broyant dans sa bouche la tête de la puissance infernale.

Ainsi nous le montre une mosaïque de St Clément de Rome où nous voyons, au pied de la croix, le serpent qui se développe en un cercle au milieu duquel un Cerf se penche vers sa tête pour l'écraser.

Les Bestiaires, notamment, ces étranges et précieux écrits dérivés de l'antique Physiologus applaudirent à ce symbolisme attribué au Cerf, et le redirent unanimement :

« Ne devons mettre en oubliance

Le dit, ne la senefiance

Del cerf, qui estrangement ovre (opère).

Quer il menje la colovre... »,

dit le Bestiaire Divin de Guillaume le Normand (XIIe siècle) ; et il ajoute :

Autresi (ainsi) fist Nostre Seignor

Iésu Crist, nostre Sauveor

Quand les portes (puissances) d'enfer brisa,

Et le Deable défola (écrasa du pied[12]).

Les écrits spéciaux de cette époque médiévale insistent surtout sur l'ingénieux moyen qu'ils disent être employé par le Cerf pour forcer son ennemi a sortir de son ténébreux repaire :

Écoutons le Bestiaire en prose de la Bibliothèque de l'Arsenal :

« Li cers est beste de grant sens... de telle nature, se il trovast un serpent en une fosse (en son trou) il iroit et empleroit sa boce pleine d'aighe et l'espandroit el pertuis ou lé serpent seroit ens. Et lors, s'en ist le serpens por l'ésprit que il cers a en sa bouche, et le trait fors et défoule à ses pieds et ôcit. Tôt altresi nostre Sire Ihu Crist quand vit le diable abitant en l'umaine nation il espandit la fontaine de sapience en nous... ».

Par ailleurs, un écrit de même époque, mais de l'autre bout de la Chrétienté, le Bestiaire Arménien dont le P. Ch.Cahier, S. J. a publié la traduction, nous dit : « Le cerf est l'ennemi du serpent. Le serpent pour l'éviter va se cacher dans le trou d'une roche. Mais le cerf emplit d'eau sa bouche, et va dégorger dans la fente où s'est réfugié le reptile. Si le serpent, forcé dans sa retraite, vient à quitter son trou, aussitôt le cerf le met en pièces ; s'il demeure il n'échappe pas à la mort, car il est noyé. De même, notre Sauveur a tué le démon, le grand dragon, et par l'eau céleste qui avait sa source dans sa divine sagesse, et par son ineffable vertu. Le serpent invisible ne peut tenir contre une eau de cette nature, mais périt aussitôt[13]».

Le même savant jésuite fait justement remarquer que les auteurs du Moyen-âge ont appliqué au Cerf qui chasse ainsi le serpent de son trou, la parole de saint Paul[14] : « Le Seigneur Jésus exterminera l'impie par le souffle de bouche[15] ».

(FIG. II). Cerfs du Bestiaire divin de Guillaume le Normand. —

Je donne ci-contre (Fig. II) un motif tiré d'une miniature d'un manuscrit médiéval du Bestiaire Divin de Guillaume de Normandie, dans laquelle nous voyons, d'une part, un cerf jetant l'eau de sa bouche sur le trou du reptile, et, à côté, le Cerf lui brisant la tête entre ses dents.

Une autre miniature de même date, sur le manuscrit du Bestiaire de l'Arsenal nous montre le cerf qui vient d'inonder le repaire du serpent-dragon et qui s'apprête à lui briser la tête. (Fig. III)[16] (i).

Faisant ainsi du Cerf l'un des emblèmes du Christ combattant, les anciens firent de l'eau qu'il rejette de sa bouche pour relancer son adversaire, l'image allégorique de la Parole victorieuse du Sauveur, de son Verbe ; c'est pourquoi, après avoir décrit le geste du cerf, Guillaume le Normand ajoute que notre Sire, dans la suite des siècles, occira le diable félon par l'esprit qui jaillira constamment de sa bouche bienheureuse[17]... Et plusieurs des écrivains spirituels ci-dessus nommés ont commenté aussi ce rapprochement entre l'eau buccale du cerf et la divine Parole du Sauveur.

Comprend-on maintenant l'existence des nombreuses variétés d'amulettes formées des « issues » du cerf, et utilisées jadis à rencontre des venimeux serpents terrestres et du Serpent infernal ?

(FIG. III). Cerf du Bestiaire de l'Arsenal.

Au Ier siècle de notre ère, Pline conseillait gravement, comme refuge assuré contre les serpents, de dormir sur une peau de cerf, ou de s'oindre de la présure d'un faon tué dans le sein de sa mère[18].

Dans l'Inde, les anciens Brahmanes formaient avec de la corne de cerf calcinée, un conglomérat qu'ils nommaient « pierre serpentine », et qui protégeait, disaient-ils, contre les reptiles [19]; ce qui se rapproche de l'utilisation, dans le même but, des calculs de foie du pausen dont il est ci-dessus question.

Mme Félicie d'Ayzac a cité, pour la France, toute une suite d'objets de ce genre : amulettes de corne et de dents de cerf, vêtements de poil ou de cuir, drogues composées de graisse, de moelle ou de sang de cerf mêlés d'estragon, de sariette, de myrthe, etc., etc. Le tout à l'encontre de toutes bêtes venimeuses [20].

(FIG. IV). Agrafes en forme de Cerfs.Angers Poitiers bronze et grenats bronze et malachites. VI-VIII s.

Une formule magique de conjuration, et sans doute fort ancienne, tirée du traditionisme suisse[21], que cite Boissier[22] , avait le même but qu'ont bien pu viser aussi les médaillons ou bijoux anciens qui portent l'image du cerf, et dont le caractère religieux et cynégétique n'est pas apparent (Fig. IV).

II. — LE CERF ET LA LUMIÈRE.

Une conception que je crois plus ancienne en Europe que les traditions relatives à la haine du Cerf pour le serpent, mettait le premier des deux en relation avec l'idée, ou si l'on veut, avec le culte de la Lumière.

L'art pré-mycénien nous montre en effet assez souvent le cerf attelé au char solaire, et il semble, dit Déchelette[23], que la mythologie grecque ait connu le souvenir de ce privilège que le cerf partagea avec le cheval, puisqu'elle le consacra à la divine Arthémis, soeur d'Apollon, née avec lui en nie de Délos, et qui participait à sa nature.

Par ailleurs, nous savons que le faon du cerf et de la biche fut l'un des attributs d'Apollon, le dieu de lumière lui-même, et Pausanias parle de statues de ce dieu qui le montraient portant un petit faon dans sa main[24]. Vers la fin du siècle dernier, et comme pour appuyer le vieil historien grec, on découvrait à Tralles la main de bronze d'une statue d'Apollon avec, sur sa paume étendue, la statuette d'un faon couché[25] (Fig.V).

En Orient, un parallélisme certain relia le combat d'Orrnuzd et d'Ahriman à celui du Soleil et de la Nuée, au combat aussi du Pausen et du Serpent ; ce dernier animal, chtonien et ténébreux, fut dans tout le vieux monde l'hiéroglyphe de l'ombre dangereuse et des mystères souterrains.

(FIG. V). Le Faon sur la main d'Apollon Art grec ancien.

Dans la mythologie de la Grande Grèce et du monde romain nous voyons Cadmos qui tue le Serpent-dragon, puis Apollon qui met à mort le python pour lui ravir le trépied prophétique. Sur un cratère grec du Musée du Louvre, l'artiste céramiste a bien eu soin de figurer une partie du disque du soleil rayonnant au-dessus du Cadmos qui brandit son arme sur le vaincu, et ailleurs Apollon ne lâche la sienne que pour prendre dans sa main, étant vainqueur, le faon timide du cerf.

Les mêmes rapports d'idée ont-ils existé dans la primitive mystique chrétienne entre le combat du Cerf-Christ, qui est « la Lumière du Monde », et le Serpent-Satan qui fut toujours dans la pensée et dans le vocabulaire chrétien a le Prince des Ténèbres » ? Les débuts de notre symbolisme chrétien n'ont pas encore été suffisamment observés ni assez scientifiquement étudiés pour qu'il soit possible de répondre encore, avec certitude, ni oui, ni non.

 

[1] St Epiphàne, archevêque de Salamine, (310 à 403). [2] Pline, Hist. Nat. VIII, 50. [3] Théophraste; Decausis vegetationis, liv. IV, 10. [4] Xénophon, Géoponiques, XIX, 6. [5] Elien, Hist. des Animaux, XI, 9. [6] Martial, Op. XII, 29. [7]Lucrèce, Op. VI. [8] Cf. M. Albert, in Revue Archéologique, 2 Ser, T. XLII (1881) p. 93. [9] Sf. M. Karil, Les Afghans'; in Revue du Monde Catholique. T. VI (1880), 33, P. 401.[10] Josèphe, Antiquités judaïques, II. [11] Cf. Boissier, Les cerfs mangeurs de serpents, in Revue Archéolog, 4 Ser. T. IX, 1907, p. 224. [12] Le Bestiaire Divin de Guillaume, clerc de Normandie. Edit. Hippeau, p. 277-278. [13] C. Cahier Du Bestiaire in Nouveaux mélanges archéologiques. 1874, p. 136. [14] St Paul : IIe Ep. aux. Thessalonciens II. 8. [15] Cf. C. Cahier Bestiaires, in Mélanges archéol. T. III, p. 267. [16] Ibid. T. II. PI. XXII. [17] Le Bestiaire divin. Edition Hippeau, p. 27. [18] Pline. Hist. Natur. VIII, 50 et XXVIII, 42. [19] Cf. R. p. Feyjoo, Lettres érudites ; Ap. Landrin, Dict. de Minéralogie. P- 335 [20] F. d'Ayzac, Iconogr. du cerf, in Revue de l'Art chrétien, T. VIII, (1864), P 335. [21] Archives suisses des Tradit. populaires, Ann. 1908,  Liv. p 109. [22] Boissier, Revue Arcltéolog. 1908, p. 424. [23] J. Déchelette, Le culte du Soleil, aux temps préhistoriques, in Revue Archelog. T. XIII (1909), p. 314. [24] Pausanias, Voyage historique.  [25] Cf.- Institut de correspond, hellénique, séance du , 21 mai 1876, et Revue Archéol. 2 Ser. T. XXXIII (1876), p. 291.

III. — LE CERF ET LES CHASSES LÉGENDAIRES.

Toute manifestation du Christ aux hommes, toutes et chacune de ces épiphanies intimes, si fréquentes dans la vie des âmes, sont des illuminations de grâce, des dons de connaissance et de lumière spirituelles dont il favorise celles qu'il lui plaît de choisir et d'attirer plus près de Lui : Dans la « Légende dorée » de la seule hagiographie occidentale plusieurs scènes de chasse, très connues, nous montrent Jésus-Christ empruntant la forme du cerf pour se manifester ainsi à des âmes d'élite. Les plus populaires sont les chasses de saint Hubert et de saint Eustache.

Voici ce qu'un très vieux récit de France raconte sur le dernier de ces deux saints : Il était un païen nommé d'abord Placide, vertueux, du reste, et rempli de bonté pour tous les malheureux. Un jour qu'il chassait avec quelques amis, ils lancèrent ensemble une troupe de cerfs superbes. Bientôt, quittant ses compagnons, Placide se jeta éperdument à la poursuite du plus grand et du plus beau des cerfs qui s'était séparé du reste de la bande.

Et voilà qu'au bout d'une course folle le cerf s'élança soudain sur le sommet d'un rocher, et là, se retournant vers le chasseur, lui dit : « Placide, pourquoi ne pas me suivre sur les hauteurs ? Je suis le Christ qui t'aime et que tu sers sans le connaître encore : tes aumônes, ton esprit de justice me plaisent et c'est pourquoi je me suis fait Cerf magnifique pour l'attirer à moi».

— « Seigneur, si vous êtes ce Christ dont on parle tant, répondit Placide, expliquez vos paroles, et je croirai en Vous ». Et le Cerf divin répondit : « Je suis le Christ. C'est moi qui ai fait le ciel et la terre, et le soleil et la lumière et les saisons. J'ai tiré l'homme du limon terrestre, et, plus tard, pour le sauver de ses iniquités, j'ai pris chair d'homme, puis  mort en croix; et puis, après trois jours passés dans l'ombre du sépulcre, j'ai repris la vie pour toujours. Et maintenant je t'attends ; viens à moi, Placide : je suis le Christ ! ».

Et voilà qu'aux yeux ravis du bon païen, le Cerf grandit immensément et se fondit bientôt dans l'éblouissement d'une lumière intense. Et, dans cette lumière, apparaissait à son tour un homme crucifié dont les quatre membres et le Coeur saignaient...

Peu à peu, le rocher reparut dans son âpre nudité de toujours, et Placide s'en fut ; puis abandonnant tout, et jusqu'à son premier nom, se donna tout entier au Christ qui, par la voix du Cerf merveilleux, avait illuminé son âme.

La légende de la chasse de saint Hubert que rapportent Beile, Surius, Malanus et autres anciens auteurs, et que raconte si bellement la grande frise, sculptée à la fin du XVe siècle au portail de la chapelle royale du château d'Ambroise, n'est que le double de la légende de saint Eustache. Tous les artistes de l'ancienne France qui les ont voulu représenter l'une et l'autre ont placé entre les bois du cerf l'image du Crucifié divin afin de bien exprimer la substitution de l'un à l'autre.

Et ce détail rappelle qu'un jour saint Félix de Valois, voulant se désaltérer à l'eau d'une fontaine à demi-glacée, vit apparaître sur l'autre bord un beau cerf qui portait dans sa ramure une croix mi-partie rouge et mi-partie bleue. Bientôt, sous les efforts de Félix, la froide fontaine au Cerf vit naître, près d'elle, l'abbaye de Cerfroid, et la croix rouge et bleue du Cerf devint l'insigne de l'Ordre des moines Trinitaires fondé par Félix à Cerfroid pour la rédemption des captifs[1].

Dans tous ces récits, le Cerf s'affirme comme la forme empruntée par le Sauveur pour se manifester à des âmes terrestres et les éclairer sur ce qu'il attend d'elles : Les bijoux anciens qui portent une « rencontre » de cerf avec le crucifix sur le front, ou le monogramme du Christ dans sa ramure ou bien au-dessus d'elle[2] (Fig. VI) ne sont que les hiéroglyphes de ces manifestations de la lumière surnaturelle.

LE CERF ET L'HÉRÉSIE.

L’héraldiste français O'Kelly de Galway dont l'oeuvre, très inégale en ses diverses parties, prouve au moins qu'il a connu certaines traditions anciennes fort oubliées, dit que le Cerf fut, jadis, « un symbole du Sauveur basé sur la haine de cet animal contre le serpent, type de l'hérésie[3] ».

O'Kelly ne nous dit point comment l'idée d'hérésie est venue prendre place dans le symbolisme du Cerf; ne serait-ce point à cause de l'antique idée de lumière attachée à lui, et que l'hérésie, dont le serpent fut en effet l'un des emblèmes, est en réalité une ombre malfaisante jetée sur la pure lumière de la vérité doctrinale, une ombre de mort pour les âmes que le Christ, par son église, combat toujours victorieusement ?

Mamachi[4] est le plus satisfaisant quand il rappelle qu'en raison de la rapidité de la course du cerf devant les chasseurs, cet animal fut pris par les fidèles des premiers siècles comme emblème de ce qu'ils devaient croire et faire à rencontre de l'hérésie des Cataphrygiens qui soutenaient qu'un chrétien n'a pas le droit de fuir devant le martyre quand il le peut sans renier sa foi, erreur à laquelle Tertullien lui-même a prêté l'appui de son grand talent[5].

(FIG. VI). Le Cerf et le Monogramme sacré sur la tapisserie chrétienne d'Akmin (Égypte). IIIe ou IVe s.

Mais en cette occurence le Cerf n'est que l'image du chrétien prudent et non du Christ ; ajoutons aussi que le cerf sait bien souvent mourir en beauté, tête aux chiens.

LE CERF ET L'IDÉE D'ABONDANCE.

Chez les Gaulois, au temps du druidisme, le dieu Cernunnos était le mythe auquel les hommes demandaient tous les biens; et l'image de ce dieu de l'Abondance le montrait, le plus souvent, sous une forme humaine surmontée d'une forte ramure de cerf.

Ainsi voit-on Cernunnos sur un autel gaulois de Paris[6] (2), et sur une autre sculpture de Reims. A l'époque gallo-romaine, le dieu apparaît parfois avec la corne d'abondance et la patère[7]. Enfin, une stèle du Musée de Luxembourg, de cette même époque gallo-romaine où la richesse se concrétisait définitivement surtout dans le numéraire métallique[8], représente, non plus Cernunnos homme cornu, mais le Cerf lui-même, son emblème, jetant par sa bouche une pluie de pièces de monnaie (Fig. VII). On voit que l'idée avait glissé du dieu cornu à l'animal qui, d'abord ne lui prêtait que sa ramure.

Quand on sait combien les traditions celtiques ont été tenaces en notre race et dans ses coutumes, (au point qu'elles se retrouvent encore dans les nôtres), on peut se demander avec raison si les populations chrétiennes des temps mérovingiens, qui ont usé maintes fois de l'image du Cerf comme emblème du Christ, ne l'ont parfois considéré avec un regard chargé du reflet des vieilles croyances qui l'avaient promu à la fonction de distributeur des biens de ce monde. L'iconographie ancienne, qui a soulevé pour nous assez largement le pan du voile au-dessus des pensées des hommes d'autrefois, ne nous a pas encore tout montré, et nous ne tenons encore d'elle aucun document probant sur la possibilité que je me permets d'exposer ici : Ce sera peut-être son cadeau de demain.

(FIG. VII). Partie d'une sculpture gauloise du Musée du Luxembourg.

LE CERF ET LA VIE.

Le Cerf partage avec le Taureau et le Bélier l'honneur de représenter Jésus-Christ dans sa triple qualité de Père, de Chef, de Guide vigilant du troupeau chrétien composé de l'Église, son Épouse, et de leurs enfants.

Son attitude en forêt autorise en effet ce symbolisme ; il est parfait quand, en tête de sa harde de biches et de faons qui sont son amour et son sang, il va sous bois, le regard en éveil et l'oreille attentive, prêt à prévenir ceux qu'il aime au moindre danger.

LE CERF EMBLEME DES APOTRES.

Dès le IVe siècle, saint Jérôme[9] compara au Cerf, à cause de la rapidité de sa marche, non seulement saint Paul, le grand voyageur apostolique, mais tous les premiers prédicateurs de l'Evangile, et fit du cerf l'emblème de l'activité que doivent avoir tous ceux qui se consacrent aux travaux de l'apostolat.

Cette conception persista longtemps chez les auteurs spirituels ; c'est ainsi que nous la retrouvons au VII6 siècle dans Bède le Vénérable [10] et plus tard dans des oeuvres de saint Bruoon d'Asti [11] et de ses contemporains.

LE CERF EMBLÈME DE L'AME CHRÉTIENNE. — LA SOIF ARDENTE DU CERF.

Les premières paroles du Psaume XLIIe[12] imposèrent à l'antique symbolisme chrétien l'image du Cerf comme l'emblème de l'âme fidèle qui aspire vers Dieu : « Comme le cerf altéré aspire après les sources d'eau — ainsi mon âme soupire après toi, ô mon Dieu ! — Mon âme a soif du Dieu vivant ! ».

Et les artistes penchèrent les lèvres du Cerf vers les ondes du Jourdain, où Jésus reçoit le baptême de Jean, ainsi qu'on le voit sur une fresque de la catacombe romaine de Pontien[13] ; ou bien ils lé Courbèrent sur la vasque eucharistique toute remplie du sang « du Dieu vivant » (Fig. VIII[14]) ; on les inclinèrent vers les quatre sources qui jaillissent du monticule de l'Agneau, ainsi qu'on le voit sur un précieux sarcophage de Marseille [15].

Dans toutes ces œuvres de l'art chrétien des cinq premiers siècles, c'est d'abord la soif  de l'approche de Dieu par la purification baptismale que nous voyons symbolisée; puis la soif aussi, d'une 'union plus intime par la participation au Sang eucharistique. Le premier de ces deux désirs fut plus particulièrement exprimé dans la décoration des Baptistères par l'image du Cerf buvant, comme à Valence[16], à Salone[17], etc., où il est l'emblème certain du Catéchumène admis, selon son ardent désir, à la réception du baptême. Ailleurs et Surtout dans l'art médiéval d'Occident, le Cerf penché sur le vase eucharistique ou sur la source vivifiante personnifie la Dévotion et son ardent désir d'union à Dieu[18].

LES « POURSUITES» ALLÉGORIQUES DU CERF.

Un thème iconographique, d'époque mérovingienne et qui paraît avoir été plus particulièrement répandu dans la région de l’Aquitaine-Seconde ; diocèses de Poitiers, Angers, Nantes, Tours, Angoulême, Saintes et Bordeaux, nous montre la figure d'un Cerf, poursuivi par des chiens, sans chasseur, et qui fuit, vers une croix derrière laquelle se courbe la palme, récompense des victorieux (Fig. IX).

(Fig. VIII). Lampe chrétienne de Carthage. Époque romaine.

Ce sujet décore, d'ordinaire, le médaillon central de petits plateaux de terre cuite dont la fabrication semble aller du Ve siècle au VIIe; il exprime, si l'on veut, la victoire de l'âme sur le mal par la fuite des agents du péché, ou mieux encore la poursuite de l'âme chrétienne par toutes les tentations, par toutes les épreuves de la vie figurées ici en accord1 avec l'expression de David : « Mes ennemis m'ont environné comme une bande furieuse de chiens », poursuite contre laquelle il n'y a pour l'âme de sûr et victorieux refuge que dans le Christ-Sauveur figuré ici par sa croix qui conduit à la palme : « Puis, mon Bien-Aimé, dit l'Épouse du Cantique, cours et sois ainsi semblable aux jeunes cerfs sur les montagnes où croissent les baumiers [19].

Mais l'âme n'est point délaissée de Dieu pendant l'épreuve ; c'est pourquoi plusieurs représentations de la poursuite du Cerf nous montrent à côté du fugitif, soit le monogramme du Christ[20], soit la Colombe, son pacifique emblème [21], soit le Soleil divin au centre duquel rayonne le monogramme du Non sacré, X sur P, XPistos[22].

(FIG. IX). Deux «poursuites» du Cerf. Collection Parenteau.

AUTRES FIGURATIONS EMBLÉMATIQUES DU CERF-FIDÈLE.

Tout le long du cours des siècles les artistes chrétiens se sont servis du Cerf, en diverses manières pour représenter l'âme fidèle : A l'Ermitage de San-Bandelio, X-XIe siècle, le Cerf s'avance vers la roue mystérieuse du Christ-Soleil ; au-dessus de la porte de l'église abbatiale de Saint-Jouin de Marnes (Deux-Sèvres), XIIe siècle, deux Cerfs goûtent le fruit de l'Arbre de Vie ; un petit sceau du XVe siècle, mis en vente à Vichy, en 1924, portait le Cerf blessé d'une flèche partie du ciel, image de l'amour ou de la grâce de Dieu ; et ce même sujet décore également une bague mérovingienne de la collection Parenteau, à Nantes[23] ; une image peinte, du XVIIIe siècle, appartenant à M. Claude de Monti, comte de Rezé (1018) montre le cerf couché dans les fleurs, au pied d'une croix : C'est l'emblème de la tranquillité en Dieu, le plus précieux des bonheurs de ce monde !

SYMBOLISME DE LA BICHE ET DU CERF RÉUNIS :

Après l'art du paganisme qui l'avait attachée au char de Diane, le très ancien symbolisme chrétien s'est occupé de la Biche en même temps que du Cerf.

Il fit même de l'une, en même temps que l'autre, l'image du Christ combattant le Serpent maudit. Et Rhaban-Maur, au IXe siècle, en exposait la raison en se basant sur ce passage de saint Grégoire : « C'est la coutume de la Biche d'exterminer tous les serpents qu'elle rencontre et de les mettre en pièces avec ses dents [24]».

(Fig. X). Le Cerf et la Biche. Sarcophage de Ravenne (IV"-V* s.)

Réunie au Cerf, nous voyons la Biche boire avec lui au fleuve de vie qui coule aux pieds de l'Agneau divin, ainsi nous les montre une cassette d'argent trouvée dans le sol de l'église primitive d’Ain-Zizara (Tunisie), IHe-IVe siècle[25].

La même scène est interprétée sur la grande sculpture d'un très beau sarcophage de Ravenne où le couple gracieux se désaltère au liquide vivifiant d'un imposant canthare [26] (Fig. X).

Dans l'une et l'autre de ces deux pièces d'art nous lisons le plus bel emblème de la vie conjugale et chrétienne qui ait été conçu : l'époux et l'épouse puisant le réconfort à même source de foi, et demandant ensemble le bonheur au Christ, unique et vraie source de vie, de sagesse, de justice, de douceur et de paix ; le bonheur terrestre, qu'en attendant l'autre, de hautes âmes qui le veulent savent trouver en Lui, dans la vie à deux, au-dessus, et voire même à rencontre des ordinaires  cupidités et des orgueils vulgaires, et jusqu'au milieu des épreuves.

L'art du second millénaire a délaissé cet éloquent et bel emblème : l'art d'aujourd'hui s'honorerait en le reprenant.

L. CHARBONNEAU-LASSAY.

Loudun (Vienne).

 

 

[1] Cf. G. M. Zadac, in La Science Historique, 1927. P- 37,39. [2] Tapisserie d'Akmimo sur le Nil, III" IV« siècle. Cf. Dom H. Leclercq. Dict. d'Arch. chrét, T. I, vol I, col. 1052. [3] O'Kelly de Galway, Dict. de la Science du Blason, p. 115. [4] Mamachi, Origines Chrétiennes, III, c. 89. [5] Tertullien, De coron, milit. c. I. — Cf. Martigny, DM. des Antiquit. Chrét. P- 136. [6] Cf. Camille Gullian, Gallia p. 217. [7] Cf. G. Welter, Une nouvelle forme de Cernunnos. in Revue Archéolog. 4 Sér. T. XVII (1911) p. SS. [8] A Reims Cernunnos encorné de bois de cerf vide un sac de grain, autre emblème d'abondance. Cf. G. Dottin. La Religion des Celtes, p. 20. [9] St Jérôme, In Isaiam, c. XXVIII. [10] Bède, In Psalm. XXVIII. [11] St Brunon d'Asti. De novo mundo, et In Gènes. XLIX, 6. [12] Ps. 41 de la Vulgate, v. I et 2. [13] Cf. Dom Leclercq, in Diction. d'Archéolog. Chrét. T. II, vol. II, col. 3.301.[14] Cf. P. Delattre, Lampes chrétiennes de Carthage, in Revue de l'Art Chrét. ann. 1891, p. 139, n° 90. [15] Cf. Milin, Midi de la France, PI. LIX, n» 90. [16] Cf. D. Leclercq. Op. cit. [17] Cf. Mgr. Barlieu de Montault, Bibliographie, in Revue de l'Art Chrétien 1883, (tiré à part, p. 9). [18] Cf. B. de Montault, Traité d'Iconographie chrétienne, T. I. Liv. V. p. 207. [19] Salomon, Cantique des cantiques, VIII, 14.[20] Bordeaux, Cf. Camille Jullian, Inscription romaine de Bordeaux, T. II, p. 58. [21] Nantes et Rezé, cf. F. Parenteau. Catalog. Raisonné de l'Exposit. de Nantes, 1872. PI. XI ; et Inventaire Archéolog. p. 44, pl. XXI, n° 2 et 10. [22] St. Just. sur Dive M. et L. Cf. L. Ch. L. dessin inédit. [23] Parenteau, lavent. Archéolog. p. 56, PI. XVIII, n° 18. [24] Rhaban-Maur, In Hierem. Comment. VII, 14.[25] Lettre de J. P. d'Olivier à Pécrèsc, in Mém. de la Soc. des Antiq. de France. Ann. 1903, p. 35.[26] Cf. H. Leclercq. Manuel d'Archéolog. Chrét. T. II, p. 310.

 

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