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L'Avènement du Grand Monarque

L'Avènement du Grand Monarque

Révéler la Mission divine et royale de la France à travers les textes anciens.

Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #SYMBOLISME CHRETIEN

L'ICONOGRAPHIE EMBLÉMATIQUE

DE JÉSUS-CHRIST

Le Lion.

À Saint Bernard de Clairvaux.

Le Roi. Voici le Roi ; le premier de ces quatre rois que l'Eternel fit paraître aux yeux éblouis d'Ezéchiel sur les bords du Chobar[1], et que saint Jean reconnut en son éblouissante vision de Patmos, tout couverts d'yeux partout, et qui chantaient devant le trône de l'Agneau en agitant leurs ailes de feu : le Lion, roi des fauves ; le Taureau, roi des troupeaux ; l'Aigle, roi des airs, et l'Homme, roi du monde.

Mais ce lion-là, si roi qu'il fut, n'était pourtant qu'un serviteur ; c'est pourquoi, de concert avec l'Homme, l'Aigle et le Taureau, il acclamait Celui qui fut, Celui qui est, Celui Qui sera éternellement l'avenir, le Roi suprême des rois, tout à la fois Lion et Agneau, que Jean vit monter sur le trône de Dieu pour ouvrir le Livre sept fois scellé[2].

I—LE LION DANS LES ANCIENS PAGANISMES.

Autour de cette religion d'Israël sur laquelle planaient les voix formidables et les reflets des visions troublantes des Prophètes, bien des siècles avant que Jean eut reposé son front sur le Coeur du Messie et que l'Esprit fut en lui descendu, les paganismes d'Europe, d'Afrique et d'Asie avaient adopté l'image du lion pour figurer, comme ils se les imaginaient, les divers attributs de la Divinité.

Chez les Egyptiens, la déesse Sekhet portait noblement une tête léonine, et chez les Grecs quatre lions enrênés enlevaient dans un impressionnant galop, ou tiraient majestueusement au pas le char de Cybèle, la Mère des Dieux, la « Bonne Déesse », image illusoire, mais image quand même, de la bonté divine qui donne à l'homme tous les biens que produit la terre.

En Perse, le Lion était l'un des animaux sacrés du culte de Mithra. Les fêtes de ce dieu s'appelaient « Léontiques », et, souvent, sur les sculptures qui nous montrent Mithra sacrifiant le taureau, le Lion et le Serpent sont couchés sous l'animal immolé. Les initiés du IVe Ordre, dans les mystères mithriaques, se nommaient « lions » et «lionnes», et Mithra lui-même, «le Soleil Invincible», parait avoir été parfois personnifié par un dieu léontocéphale, c'est-à-dire qui portait une tête de lion sur un corps humain.

Ce fut sans doute le culte mithriaque, très en faveur dans les légions romaines d'Orient, qui fit adopter par grand nombre d'entre elles l'image du lion comme insigne militaire : la Ive légion, Flavia; la VIIe, Claudia ; la IXe, Augusta ; la XIIIe, Gemina ; la XVIe, Flavia ; la XXIe, Gemina, portaient le Lion comme marque distinctive[3].

Par ailleurs, le Lion prête ses griffes au Sphinx et son corps au Griffon, donnant à ces mythes, en même temps qu'une part de sa nature, une part aussi des qualités qui s'attachaient à lui, royauté, puissance, vigilance, courage et justice.

Royauté et puissance ; et ce fut sans doute pourquoi, sur leurs monnaies, Alexandre le Grand, et après lui Maximilien-Hercule, Probus, Gallien et autres souverains se casquèrent de la peau de la tête du lion[4].

Force et courage ; ce qui explique, en plus de l'influence mithriaque, son adoption comme insigne par les légions de Rome.

Justice ; car les Anciens disaient que le lion n'attaque sa proie que s'il est poussé par l'impérieux besoin de nourriture, et que, même en ce cas, il ne se jette jamais sur l'adversaire tombé à terre avant le combat. On racontait aussi que le lion savait se montrer reconnaissant d'un bienfait reçu, au point que les humains pouvaient recevoir de lui d'utiles leçons de juste gratitude.

Notre Moyen-Age conserva à la figure du lion le sens d'emblème de l'idée de justice ; souvent il sculpta son image au seuil des églises, et là, sous le regard de Dieu, dont on pouvait voir l'autel par la porte ouverte, les jugements étaient rendus, selon la formule alors en usage : inter leones et coram populo, entre les lions et devant le peuple assemblé[5]. C'était le tribunal sous la grande lumière du plein ciel que saint Louis, au siècle suivant, transportera, durant les chaleurs de l'été, sous son chêne de Vincennes.

Disons pourtant que malgré toutes les anciennes fictions qui faisaient au lion un piédestal de suffisant relief, sa fortune, dans la symbolique du Christ, fut moins brillante que celles, par exemple, du Poisson, de l'Agneau., du Pélican, de l'Ibis," de l'Aigle, pour ne parler que des animaux emblématiques. Ajoutons que la numismatique ancienne, reflet fidèle des paganismes d'alors, le montre aussi moins souvent sur les monnaies des souverains et des villes, que le Cerf, le Taureau, le Cheval, le Bélier, le Poisson, l'Aigle et l'oiseau qui sont aussi devenus, plus tard, des emblèmes de Jésus-Christ dans l'art et la littérature sacrés.

II —LE LION, EMBLÈME DE LA RÉSURRECTION ET

DU CHRIST RESSUSCITÉ.

Dans son excellent ouvrage sur « L'art religieux au XIIIe siècle, en France[6],» Emile Mâle, expliquant la présence du Lion emblématique sur un vitrail de Bourges qui le  montre près du tombeau de Jésus ressuscité, rapporte aussi la tradition en vertu de laquelle le Lion est devenu dans l'art chrétien, un emblème de Jésus-Christ en tant qu'Homme-Dieu ressuscité, et aussi en tant qu'auteur et principe de notre future résurrection : « Tont le monde, dit Mâle, admettait au Moyen-âge que la lionne mettait bas des petits qui semblaient morts-nés. Pendant trois jours les lionceaux ne donnaient aucun signe de vie, mais le troisième jour le lion revenait et les animait de son souffle. »

Les auteurs des Bestiaires du Moyen-âge ont pris sans doute cette fiction dans Aristote et dans Pline l'Ancien, bien que Plutarque, mieux informé des choses et des êtres de l'Orient, ait écrit que les lionceaux viennent au monde, au contraire, les yeux grands ouverts ; et que c'est la raison pour laquelle le lion, en certains peuples de son temps, était consacré au Soleil[7]; ce qui explique sa présence près de Mithra, le Sol ïnvictus.

Cuvier et les naturalistes modernes confirment l'opinion de Plutarque, mais c'est un fait que les auteurs et les artistes du Moyen âge ont travaillé d'après l'opinion contraire en «'appuyant sur l'autorité, très mince en cela, d'Origène [8] et du Physiologus.

Dans ce monde tout idéaliste qui cherchait à monumenter toute vérité par des symboles, la faveur de la fiction des lionceaux mort-nés et vivifiés le troisième jour par leur père fut grande ; elle eut la faveur de St Epiphane, de St Anselme, de St Yves de Chartres, de St Brunon d'Asti, de St. Isidore, d'Adamantius et de tous les physiologues[9]. « La mort apparente du (petit) lion représentait le séjour de Jésus-Christ dans le tombeau, et sa naissance était comme une image de la résurrection.[10] »

L'image était même double, car on pouvait y voir aussi le Christ qui, ayant souffert, est devenu « le premier de la résurrection des morts[11] » et qui est, selon saint Paul le principe, le gage et l'auteur de notre résurrection. Ainsi le Christ ressuscitera donc lui-même ses enfants.

Ecoutons Guillaume de Normandie qui écrivait son Bestiaire Le Lion ranimant le lionceau, détail d'un vitrai) de la Cathédrale du Mans. (XIIIe siècle.)

Divin, au début du XIIIe siècle [12] et que je crois pouvoir traduire ainsi que suit :...

Quant la jemele foone

Le foon thiet a terre mort ;

De vivre n'aura ia confort,

lusque li père, au tier zior

Le soufle et lèche par amor ;

En tel manière le respire,

Ne porreit aveir autre mire.

Autresi fu de Ihesu-Crist :

L'umanitè que por nos prist,

Que por l'amor de nos vesli,

Paine et travail por nos senti ;

Sa deité ne senti rien

Issi créez ; i ferez bien.

Quand Deix fu mis el monument,

Treis iorz i fu tant salement

Et au tierz ior le respira

Li père, qui le suscita

Autresi comme li lion

Respire son petit foon

... Quand la lionne enfante

Son faon tombe à terre, mort ;

De vivre il n'aura point faculté

Jusqu'à ce que le père, au troisième jour,

Le réchauffe de son souffle, et le lèche par amour ;

De telle manière, il le ranime.

Nul autre médecin n'y pourrait rien.

Ainsi fut-il de Jésus-Christ

L'humanité que pour nous il prit

Que par l'amour de nous il revêtit

Ressentit ses peines et son travail

Mais sa divinité ne sentit rien

Ainsi croyez, vous ferez bien.

Quand Dieu fut mis au tombeau,

Trois jours seulement il y resta,

Et au troisième jour le ressuscita,

Son Père qui le revivifia

De même que le lion

Ranime son petit faon.

III —LE LION, EMBLÈME DES DEUX NATURES DE

JÉSUS-CHRIST.

L'union hypostatique en Jésus-Christ des deux natures divine et humaine a été le thème de nombreuses images allégoriques, et nous la retrouverons en plusieurs autres emblèmes. Le Lion est certainement celui dans lequel les deux hypostases divine et humaine sont le moins ostensiblement différenciées.

Les Anciens s'accordaient à dire que toutes les qualités actives du lion sont localisées dans son train de devant, dans sa tête, son cou, sa poitrine et ses griffes antérieures, l'arrière-train, pour eux, n'avait que le rôle de soutien, de point d'appui terrestre.

Partant de cette donnée, ils firent du devant du lion l'emblème de la nature divine du Christ, et de la partie postérieure de Ranimai, l'image de son humanité.

Dans son Bestiaire[13], Philippe de Taun, l'aîné de Guillaume de Normandie, nous expose que, dans l'emblème dit lion,

Force de Deité

Demustre piz carre ;

Le irait qu'il a derere,

De, mult gredle manere

Dèhtustre Humanité

Qu'il out od deité

La force de la Divinité (de J.-C.)

Demeure dans sa large poitrine ;

Dans son train de derrière

Qui est fait fait de grêle manière

Demeure l'Humanité

Qu'il a avec la divinité.

S'appuyant sur saint Irénée,[14] Pierre Valérien écrira aussi en parlant du Lion : Auterioribus partibus coelestra refert, posterioribus terram. Et ici le lion emblématique rejoint les conceptions allégoriques qui se sont attachées aux Centaures et aux Griffons.

IV —LE LION EMBLÈME DE LA SCIENCE DE JÉSUS-CHRIST.

Le premier Physiologus, ce livre écrit au début du Christianisme, qui eut ensuite tant de variantes, et d'où sont sortis nos «Bestiaires» du Moyen-âge rapporte, au sujet du lion, une particularité qu'Elien[15] et plusieurs autres auteurs romains lui attribuent : celle de reconnaître l'approche des chasseurs ; aussi, disent-ils naïvement, quand il les sait à sa poursuite efface-t-il la trace de ses pas en fouettant le sable avec sa queue[16].  

De Guillaume de Normandie, au chapitre déjà cité :

De mult lolnz sent en la montalgne

L'oudor del veneor qui chace ;

De sa coue covre sa trace

Qu'il ne sache trouver, n'ùttaindre

Les convers ou il deit remaindre

De très loin sent en la montagne

L'odeur du veneur qui chasse ;

De sa queue couvre (efface) sa trace

Pour qu'on ne sache le trouver et l'atteindre

Dans les couverts ou il doit se tenir.

Nous avons vu par ailleurs que le lion sait, malgré toutes apparences contraires, que ses petits ne sont pas morts dès avant leur naissance, et qu'il connaît le secret de les ranimer.

D'après Pline[17], il sait aussi quand est violée la fidélité qui lui est due, et Jean Vauquelin traduit ainsi le vieux naturaliste romain : « Le lyon, par son odeur et sentement congnoist quand la lyonne s'est forfaicte en la compaignie du léopard, et l'en pugnist très-grièvement[18]. »

Donc, dans les fables très anciennes, comme le Christ dans les réalités du passé, du présent et de l'avenir, le Lion est celui qu'on ne saurait tromper, parce qu'il sait.

 

[1] Ézéchiel ch. I, 1, 10. [2] Apocalypse de saint Jean v, 8 et VI, 5, 6. [3] Cf. C. Renel, in Rev. His des Relig., ann 1903, p. 47. [4] Sans oublier le souvenir du Lion de la forêt de Némée qu'Hercule étrangla disait-on. [5] Au portail de l'église S» Porchaire de Poitiers, l'un des chapitaux porte l'image de deux lions avec l'inscription : Leones, xnome siècle. On trouve aussi [e lion au seuil de plusieurs églises antiques de Rome : celles de S' Laurent, hors les Murs, des Douze Apôtres, de S' Laurent, in Lucina, de S' Jean et S' Paul du Coelius, de S' Saba, etc.. Cf. Ciampini, Vt. Monutn. I, c. 3. [6]  P. 29. Paris, Colin, 1919.[7] Plutarque, Propos de table, Liv. IV, en. 5. [8] Origène, Homélie XVXII, ch. 49. [9] Cf. Huysmans, La Cathédrale édit. Crès. 1920 T : II, p. 220.[10] E. Mâle, ouvr. cité, ibid. [11] Actes des Apôtres, XXVI ,23.[12] Vers 1208. [13] Guillaume de Normandie. Le Bestiaire Divin.— La nature de Lion ; Edit. Hippeau, p. 194-106. [14] St Irénée, Hiéroglyphicorum, Lib. VI, c. 27. [15] Elien, Histoire des Animaux, Liv n, en. 30. [16] Cf. L'évêque Théobald, XIIIe siècle. Physiologus. Cap. de Leone. [17] Pline, Histoire Naturelle, VIII, 17. [18] J. Vauquelin, Propriété des animaux ; d'ap. Berger de Xivrey : Traditions tératologiques, p. 54.

V— LE LION, EMBLÈME DE LA VIGILANCE DU CHRIST.

 La vieille légende, accréditée également par les anciens auteurs latins, qui montré le lion dormant au désert, le jour ou la nuit, les yeux grands ouverts, ne pouvait être indifférente aux premiers symbolistes chrétiens. Que les faits allégués fussent réels ou non, que leur importait ? saint Augustin commentant une particularité assez étrange attribuée à l'aigle, ne nous dit-il pas qu'en symbolisme « l'important est de considérer la signification d'un fait et non d'en discuter l'authenticité[1]»?

Ce fut ainsi que l'idéalisme chrétien d'autrefois regarda toujours et en tout le symbole et non la chose, l'esprit qui vivifie, et non la lettre qui dessèche. Donc, il vit, dans le sommeil du lion aux yeux perpétuellement ouverts, l'image du Christ attentif qui voit tout, et qui garde nos âmes du mal, quand elles le veulent bien, en pasteur vigilant, en bon Pasteur.

Mais nos interprétateurs du Moyen-âge sont allés plus loin : Si le chrétien, selon le mot célèbre, est un autre Christ, à plus forte raison les Pontifes et les prêtres. C'est pourquoi, à l'adresse de ceux-ci ils joignirent au lion emblème de la justice sculpté au seuil des églises un autre sens que, dans ses Poésies Latines[2], Alciat exprime élégamment ainsi :

Est leo, sed custos, oculis quia dormit apertis ;

Templorum idcirco ponitUr ante fores.

«C'est un lion, mais aussi un gardien, parce qu'il dort les yeux ouverts ; — C'est pour cela qu'il est placé devant la porte des temples. »

Aussi, saint Charles Borromée, reprenant au XVIe siècle la symbolique des anciens Pères, donna-t-il, au IVe concile provincial de Milan qu'il présidait, le conseil d'orner les portes des églises de la figure du lion pour rappeler à ceux qui ont charge d'âmes la vigilance nécessaire[3].

Guillaume de Normandie, en son Bestiaire, souligne brièvement ce caractère emblématique du Lion, et donne l'interprétation suivante :

Qier quant il dort, li oil veille ;

E dormant a les euz overz,

E clers et luisanz et apers.

Quand le lion dort, son œil veille,

En dormant ses yeux sont ouverts,

Et clairs, luisants et avertis.

Or, comprenez ce que cela signifie :

Quand cest lion fut en croiz mis

Par les Ieves, ses anemis,

Qui le jugièrent a grant tort,

Humanité i soffrit mort

Quand l'espérit de cors rende,

En la saincte croiz s'endormi ;

E que la deité veilla.

Quand ce lion fut mis en croix

Par les Juifs, ses ennemis

Qui le jugèrent très iniquement

Son humanité souffrit la mort

Quand il rendit l'âme de son corps

Et sur la croix s'endormit ;

Mais sa divinité veilla.

Et le vieux poète est ici d'accord avec saint Hilaire et saint Augustin qui voient, dans la manière de dormir du lion, une allusion à la nature divine du Seigneur qui ne s'éteignit pas dans le sépulcre, alors que son humanité y subissait une mort réelle.

VI — LE LION, EMBLÈME DIRECT DE LA PERSONNE

DE JÉSUS-CHRIST.

Voici le Roi des rois :

Le lion senefie

Le fils saincte Marie ;

Reiz est Me gens

Sans nul rédutement

Le lion représente

Le Fils de sainte Marie

Roi de tous les peuples

Sans nul doute possible[4]

C'est jusque dans le Deutéronome que saint Ambroise, va chercher le plus ancien texte biblique qui fasse du lion un emblème de Jésus-Christ : Moïse y dit des fils du patriarche

Gad : « Gad a été comblé de bénédiction ; il s'est reposé comme un lion qui a saisi le bras et la tête de sa proie... [5]» Et le saint évêque de Milan regarde cette parole comme faisant de la tribu de Gad une excellente figure du Sauveur, victorieux de Satan, et qui, satisfait de son oeuvre terrestre, se repose dans le triomphe du ciel[6].

Mais le principal texte, formel celui-là, qui assimile le Christ au Lion nous est fourni par la vision de saint Jean décrite en son Apocalypse : Sur le trône qu'un arc-en-ciel entourait « comme une vision d'émeraude », et devant lequel étaient courbés les quatre animaux aux ailes palpitantes de flamme et les vingt-quatre vieillards couronnés d'or, voilà qu'apparut le Livre mystérieux, fermé de sept sceaux. Et l'Apôtre pleurait parce que personne au ciel n'était jugé digne de rompre les sceaux du Livre. Mais voilà qu'un des vieillards lui dit : « Ne pleure point ; voici le Lion de la tribu de juda, la racine de David, qui a obtenu par sa victoire d'ouvrir le Livre, et d'en lever les sceaux... Et je vis : et voilà au milieu du trône et des quatre animaux, au milieu des vieillards, un Agneau debout et comme immolé ayant sept cornes et sept yeux qui sont les sept esprits de Dieu[7]... »

Voilà donc le Christ vainqueur montré en tant qu'Agneau, parce qu'il est « doux et humble de coeur », ainsi qu'il l'a dit lui-même, et en tant que Lion, car il possède, dans sa plénitude, la force divine et victorieuse.

Lion et Agneau tout ensemble, ainsi l'acclameront l'iconographie et l'emblématique mystique de tous les âges chrétiens : Le Missel du XVe siècle de l'ancienne abbaye bénédictine de Nouaillé, près Poitiers, salue ainsi la Vierge féconde, en la Prose de l'Annonciation:

Tu parvi et magni

Leonio et Agni

Salvatoris Xpisti

Templum extitisti

« Tu fus le temple du Christ-Sauveur, Lion et Agneau, si petit et si grand !»

Et plus tard saint François de Sales écrira :

« C'est la vérité que les abeilles mystiques font leur plus excellent miel dans les playes de ce Lyon de la tribu de Juda esgorgé, mis en pièce et deschiré sur le mont du Calvaire et les enfans de la Croix se glorifient en leur admirable problème que le monde n'entend pas[8]».

Ecce vicit Leo de tribu Juda ! Voici le Lion de la tribu de Juda ! Cette acclamation sera l'une des paroles sacrées les plus répétées dans le symbolisme et l'hermétisme chrétiens ; et la foi, la confiance des peuples en la vertu des paroles saintes, lui attacheront même un pouvoir de protection spéciale en l'employant comme une sorte de formule d'exorcisme ou de talisman pieux.

«C'est ainsi qu'une amulette, probablement d'origine gnostique et par conséquent faite aux premiers siècles chrétiens, représente la chouette, image certaine de Satan, autour de laquelle se déroulent le mot Dominus entouré de sept étoiles, et l'inscription suivante : « Bicit te leo de tribu Juda radis David » (sic) Au revers, ces mots : « Jesu Xpistus ligavit te bratius Dei, et sigillus Salomonix abis notturna non babas ad anima pura et super quis vis sis » (sic) Ce qui doit se traduire :

« Il t'a vaincu le Lion de la tribu de Juda, le rejeton de David. Jésus-Christ, le bras de Dieu, t'a lié, et le sceau de Salomon. Oiseau nocturne ! puisses-tu ne jamais arriver jusqu'à l'âme pure, ni dominer sur elle, qui que tu sois [9]! »

Ailleurs, un clou magique de même époque porte ces mots : Vicit Leo de tribu Juda + radix David. Solomon + Davit filius Jesse[10] ».

Ces formules de conjuration ne laissent aucune place au doute ; c'est bien le pouvoir du Christ, Lion de Juda, qui est opposé à celui de Satan. (Et à celui des autres puissances mauvaises : « Qui que tu sois ! » crie le texte à la chouette infernale.)

Lampe chrétienne de Cartilage, (II- IV s.) Page 12

C'est Lui aussi, très vraisemblablement, qui apparaît au centre d'une lampe chrétienne de Carthage reproduite ci-contre d'après le R. P. Delattre[11]. De même sur le clocher de St. Front de périgueux, où la présence d'un Lion entre deux files de griffons peut bien représenter hiéroglyphiquement la descente de Jésus aux Enfers[12].

Le Lion Christ sur le Livre de Kells.

Le Livre de Kells, un des plus remarquables documents paléographiques d'Irlande, contient une miniature où le Lion-Christ apparaît au centre de quatre motifs qui sont très explicites sur sa nature divine : en bas, le boeuf et l'aigle de saint Luc et de saint Jean ; en haut, à la place de l'homme ailé de saint Mathieu et du lion de Saint Marc, le miniaturiste a peint deux flabella[13]. Le lion central est donc bien le Christ au milieu des animaux évangéliques.

Sculpture de Perros-Guirec d'après cliché photographique.

Un autre exemple encore plus certain, si possible. Le vieux portail roman de l'église de Perros-Guirec, en Bretagne, est orné d'un groupe de facture grossière représentant la Trinité ; le Père y est représenté par un vieillard, le Fils par un Lion, le Saint-Esprit par une colombe[14].

Le lion est bien aussi l'hiéroglyphe du Sauveur quand il nous est montré combattant le Serpent, le Dragon ou quelque autre bête mal famée, tel, par exemple, le lion que cite Martigny qui tient en ses griffes un porc-épic[15], ou bien ailleurs, un monstre humain. C'est l'éternel combat du Christ contre l'enfer ; cette interprétation s'impose trop d'elle-même pour qu'il soit besoin d'insister.

VI —LE LION MYSTIQUE DANS L'HÉRALDIQUE

NOBILIAIRE.

A grand seigneur, premier honneur : Voici le raz Tafari, l'actuel prince régent et l'héritier du trône d'Ethiopie qui s'avance, portant sur son sceau personnel le lion multi-séculaire des souverains d'Ethiopie et d'Abyssinie, ses ancêtres. Ce lion là porte sa croix sur l'épaule droite, et sa tête est coiffée du diadème en tiare des pontifes et des souverains orientaux. Un armorial du XVIIIe siècle que j'ai en mains, dont la première édition fut dirigée par le Chevalier de Jaucourt, représente le blason royal de ces Négus d'Ethiopie chargé d'un lion qui tient un crucifix, l'écu est timbré de la couronne d'épines, avec les fouets de la flagellation en sautoir. Leur devise était explicite : Ecce vicit Leo de tribu Juda. Le lion d'Ethiopie montre ainsi le Sauveur crucifié et proclame qu'il est « le Lion de Juda» ; c'est donc ici le symbole qui montre la divine Réalité.

Le lion des anciens rois d'Arménie tenait aussi la croix, mais il semble que ce fut en allusion à l'histoire de la dynastie de Léon d'Arménie, longue lutte contre l'Islamisme pour la défense de la Croix.

Même interprétation pour le lion du blason du cardinal Pasqua, de Gênes, 1565, qui tient la croix du bras senestre alors que le dextre s'élève en défense, toutes griffes dehors[16].

Mais le Lion assis du blason de la ville d'Arles-en-Provence, porte sur sa bannière, sur son « labarum », son nom : le chiffre du Christ, le X et le P superposés[17].

1°) Le Lion d'Ethiopie, sur le sceau du raz Tafaie. 2°) Le Lion héraldique d'Arles-en-Provence.

Et J. Roman cite le sceau d'un chevalier français d'époque capétienne où le Lion combat le Dragon, et qu'entoure la devise significative : Leo pugnat cum Dracone.[18] C'est encore la lutte éternelle entre le Christ et Satan dont je parlais plus haut.

De même que sur les insignes des légions romaines le lion symbolisait la force, la vaillance et la gloire militaires, ainsi portait-il aussi le même sens sur les milliers de blasons du Moyen-âge où il apparaît seul ; mais aussi, de même qu'on a pu dire, avec des éléments suffisants de crédibilité, que le terrible roi des déserts enfiévrés de soleil représentait en même temps, pour les Légions revenues d'Orient, le dieu Mithra, le «Soleil Invincible», de même aussi, certainement, et bien que nous ne puissions aujourd'hui que très difficilement reconnaître lesquels, nombre de lions des blasons féodaux ont dû, dans la pensée de ceux qui les ont choisis, représenter, en plus de leur sens profane de force et de courage, le Lion divin qu'exalte si intensément toute la littérature liturgique et mystique de cette même époque féodale.

Le Lion d'Ethiopie d'après un armorial du XVIIIe siècle.

VII — LE LION, EMBLÈME DE SATAN

Je n'ai pas trouvé d'exemple certain, dans les anciens arts figuratifs, où le Lion ait été employé pour représenter le fidèle chrétien ; mais il partage avec de nombreux autres emblèmes de Jésus-Christ le mauvais rôle de servir d'emblème à l’'anti-Christ, à Satan.

Dès l'aube de l'Eglise il eut assez souvent ce sens, en raison des paroles de saint Pierre : « Soyez sobres, mes Frères, et veillez ; car le diable votre adversaire, comme un lion rugissant, cherche à vous dévorer. [19]»

Souvent, en des scènes de l'ancien art chrétien où le Lion poursuit des cerfs, des biches timides ou d'innocentes gazelles le vulgaire ne voit que la poursuite banale de sa proie par le fauve affamé, alors que ces images sont en réalité l'illustration du texte de saint Pierre : « le démon votre ennemi, comme un lion rugissant, cherche à vous dévorer.

Nous retrouvons aussi le Lion-Satan dans celui que Samson vainquit et tua, et dans la gueule duquel il devait, en repassant, trouver le don providentiel d'un doux rayon de miel[20], et aussi dans le lion dont David, à son tour, fut vainqueur[21].

Le célèbre reliquaire de l'Abbé Bégon, du trésor de l'ancienne abbaye de Conques-en-Rouergue, IXe siècle, connu sous le nom de « Lanterne de saint Vincent » représente ce combat de David contre le lion et sur l'inscription mutilée qui souligne cette image on lit encore... sic noster David Satanam superavit. C'est donc bien «Notre » David-Sauveur, le nouveau David sous les traits de l'ancien qui terrasse Satan, le lion d'enfer.

Ainsi donc le noble animal offrit tour à tour à nos Pères, avec ses formes puissantes, ses qualités les plus éminentes pour les aider à glorifier, par analogies, le Rédempteur du Monde, ses mérites divins, son Œuvre et son triomphe ; et puis son caractère de fauve qui vit de proie, devint, sous la plume de premier des Papes, le motif de l'utile leçon de tempérance et de vigilance qui a plané depuis lors sur l'Eglise, et qu'elle répète chaque jour au peuple chrétien, en l'Office des Complies : « Soyez sobres, et veillez à vos âmes.»

 

 

[1] St Augustin, Corn, du Psaume C. II. [2] Embl. Ve.

[3] Cf. Martigny. Dict. des Antiquit. Chrét. p. 369, 2e col. [4] Bestiaire anglo, normand de Philippe de Chaux, XIIe siècle. [5] Deutéronome, XXXIII, 20. [6] Cf. S' Ambroise ; De bénedict. Pair. C. VIII. [7] St Jean, Apocalypse, V, 5. [8] St François de Sales, Traicté de l’Amour de Dieu. Édit. de 1617, p. 1078.[9] Cf. Dom Leclercq, Dict. d'Archéol. Chrét. T. III, vol I, col. 1467.[10] Ibid. T I, V. II col. 1837. [11] Ap. Rev. Art Chrétien ann. 1890, p. 137. [12] Cf. F. de Verneilh. Des influences byzantines, in Annales Archéol. Juillet août 1854, p. 235.[13] Revue de l'Art Chrétien ann. 1883, p. 493.[14] Document aimablement communiqué par MM. R. Guénon et Genty.[15] Martigny. Diction, des Antiquités chrétiennes, p. 369. 2 col. [16] La Colombière, La science Héroïque, Ed. de 1669, p. 248, n° 16. [17] Cf. J. Meurgey. La place des décorations dans les armoiries des villes de France, p. 1, grav. Paris 1924. [18] J. Roman Manuel de Sigillographie française, 1912; p. 154[19] Saint Pierre, 1er Epitre, v, 8.[20] Livre des Juges Ch.XIV. 5 et 8.[21] Livre des Rois Ch. XVII, 34 et suiv.

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