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L'Avènement du Grand Monarque

L'Avènement du Grand Monarque

Révéler la Mission divine et royale de la France à travers les textes anciens.

Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #SYMBOLISME CHRETIEN

L'ICONOGRAPHIE ANCIENNE DE JESUS-CHRIST, POSTERIEUREMENT A LA RENAISSANCE.

I. — LE COEUR ET LE MONOGRAMME I. H. S.

II. — LE COEUR ET LES TROIS CLOUS.

Si nous n'avons qu'une confusion véritable en iconographie sacrée relativement aux représentations du Cœur de Jésus-Christ exécutées au temps de la Renaissance et dans les trois siècles qui vinrent après elle, cela me partît tenir principalement, à deux causes : La première est l'abandon regrettable dans lequel les artistes d'alors laissèrent tomber les règles raisonnées que le Moyen-âge avait établies pour faire exprimer à l'iconographie et à l'emblématique chrétiennes leur plein sens.

La seconde est que les iconographes actuels n'ont pas encore fait, en ce qui concerne les représentations du Coeur de Jésus-Christ, assez de rapprochements et de comparaisons, entre les documents nombreux qui nous sont restés des quatre derniers siècles.

Pour pouvoir regarder en sécurité d'appréciation les représentations pieuses du coeur, exécutées depuis la fin du Moyen-âge, et distinguer si nous devons y voir le Coeur du Seigneur ou celui du fidèle, souvent plus ou moins assimilé à celui du Maître divin, il me semble nécessaire d'étudier trois questions :

1° La juxtaposition du coeur avec le monogramme de Jésus-Christ: I. H. S.

2° La réunion plus ou moins immédiate du coeur et des trois clous emblématiques.

3° La belle et séculaire doctrine de l'Habitat spirituel dans la plaie latérale du Crucifié, qui devint, au XVe siècle, l'habitat mystique de l'Ame dans le Coeur même de Jésus.

Je ne toucherai aujourd'hui que les deux premières de ces trois questions, la troisième fera le sujet d'une prochaine étude.

Avant toutes choses, il est opportun de souligner les constatations suivantes qui, relativement à l'iconographie du Coeur de Jésus-Christ, sont rigoureusement exactes :

Durant le XVIe siècle, les artistes grisés par le néfaste enthousiasme, alors général, pour le vieil art païen de la Grèce et de la Rome antiques, méprisent le code iconographique établi par le Moyen-âge. Cependant, si violées qu'elles soient par eux, les anciennes règles de l'iconographie religieuse et de l'héraldique nobiliaire surtout, se maintiennent, durant ce siècle, mieux que les autres; et si, dans les travaux d'art religieux, elles ne sont plus considérées comme des préceptes impératifs, elles subsistent encore à peu près, à titre de coutumes ou de traditions d'atelier.

Au XVIIe siècle, l'oubli se fait plus grand à leur égard, et au XVIIIe, ainsi que durant les trois quarts du XIXe, au moins, c'est l'incompréhension et l'anarchie à peu près complètes dans l'imagerie dite « de piété ». Il en sortit des oeuvres qui, pour bien intentionnées qu'elles furent, n'en restent pas moins de vrais non-sens, de puérils et inconscients outrages à la Beauté religieuse.

I— LE COEUR ET LE MONOGRAMME DU NOM DE JÉSUS.

Quelques années seulement après le drame rédempteur du Calvaire, saint-Paul, s'adressant à ceux des Philippiens qu'il avait convertis, leur écrivait les pages inspirées dans lesquelles il glorifie si magnifiquement le Nom souverain qui règne sur le Ciel, la Terre et les Enfers, le Nom de Jésus[1]. (1) Peu après lui, saint Jean, dans son Apocalypse, désignait le même Nom divin comme le signe des Elus de Dieu. Alors, d'un bout à l'autre du Monde Romain, dans les chrétientés naissantes de Jérusalem et de Damas, de Tyr et d'Antioche, d'Alexandrie et de Carthage, d'Athènes, de Naples et de Rome, sur le Nom de Jésus se concentrèrent toutes les adorations, vers lui se tendirent toutes les mains suppliantes ; et dans les amphitéâtres, les arènes, et dans tous les lieux de supplices le sang de millions de martyrs coula pour lui.

Afin de pouvoir l'honorer partout, le porter sur eux comme un talisman divin et le graver, au même titre, sur les objets quotidiennement à leur usage, les fidèles l'abrégèrent en des assemblages de lettres, connus d'eux. Et bientôt, quand l'heure de Dieu eut sonné, l'empereur de Rome, Constantin, plaça sur son étendard et sur la bombe de son casque le Monogramme du Nom de Jésus-Christ. Depuis lors ce fut, et ce sera, tant que durera sur terre la race des hommes, un hymne sans fin à la gloire du Nom sacré.

Parmi ces groupements de lettres qui résumèrent le Nom de Jésus, celui qui fut le plus employé, depuis le Moyen-âge jusqu'à nous, se compose des trois lettres I. H. S. tirées du mot grec IHCOYS, lesous.

A partir de la seconde moitié du XVe siècle, alors que, depuis deux cents ans les artistes avaient pris l'habitude heureuse de représenter le Coeur de Jésus-Christ comme image de la source du Sang rédempteur et comme emblème de son amour qui le fit couler, l'image de ce Coeur divin et aussi celle du coeur du chrétien furent représentés fréquemment en juxtaposition avec le Monogramme de Jésus-Christ, mais en reflet de deux pensées bien différentes.

De ce que, généralement, on ne connaît plus aujourd'hui ces pensées oubliées qui présidèrent à la représentation des coeurs de Jésus et du fidèle près du Monogramme, il résulte, pour les non-informé?, une incapacité complète de distinguer ces deux coeurs l'un de l'autre, d'où de regrettables méprises.

Certains auteurs tout récents en sont même arrivés à regarder comme étant image du Coeur de Jésus tout coeur juxtaposé au Monogramme I. H. S.

Précisons d'abord une question de situation, de positions respectives entre le coeur et le Monogramme dans la composition des motifs où ils entrent tous deux ; car selon le cas, le coeur est figuré au-dessous, au-dessus du Monogramme, ou sur les lettres même qui le composent ; parfois, au contraire, c'est le Monogramme qui est inscrit sur le coeur.

Et rappelons que toute la symbolique des deux siècles XIVe et XVe découle, surtout, de l'héraldique et de l'emblématique de la belle époque médiévale qui les a précédés ; or, dans ces deux branches du grand art du Moyen-âge, il y eut pour les figurations de personnages et pour les emblèmes chargés de les représenter, une attitude, une position qu'on pourrait appeler, «l'attitude, la position d'hommage».

Elle tire son origine de ces cérémonies solennelles d'hommages-liges que les vassaux prêtaient à leurs suzerains, aussi bien dans les milieux ecclésiastiques que dans la société féodale laïque : Dans les deux cas, le vassal se mettait à genoux aux pieds de son seigneur. L'art des enlumineurs et surtout celui des compositeurs sigillographes, notamment des graveurs de sceaux ecclésiastiques retinrent cette «position d'hommage»: Si les hauts prélats, Évêques et grands Abbés, se firent représenter eux-mêmes, assis ou debout, dans la double ogive de leurs sceaux en navette, les autres ecclésiastiques y figurèrent, le plus souvent agenouillés au bas du sceau dont le haut est occupé par l'image de leur patron baptismal, ou par celui de leur église, de leur prieuré ou simplement du lieu qu'ils habitaient. A partir du début du xive siècle, et même un peu plus tôt, cette composition ; se modifia en ceci que les personnages agenouillés, les mains jointes et levées— comme dans l'hommage-lige — vers l'image sainte, y furent remplacés, représentés, par leur écu d'armoiries, ainsi «posé en hommage.»

Le blason personnel ou de famille, joue alors son seul rôle vrai; et rationnel qui n'est que d'être le signe sensible, visible et quasi hiératique d'un homme qu'on ne voit pas, et dont il tient la place au même titre, qu'un nom tient, au bas d'un écrit, celle du signataire ; au même titre qu'un cierge représente et remplace un fidèle au pied d'un autel.

J'en donne ici comme exemple le sceau de frère René Deblet prieur de Notre-Dame de Sales en 1i'a'rhidiocèse de Bourges, au XIVe siècle.

L'écu de Deblet s'y voit en hommage aux pieds de la Vierge, patronne de son prieuré.

Vers la fin du XVe siècle il vint aux artistes, aux iconographes la pensée de placer ainsi le coeur du chrétien fidèle, du mystique, tel un blason en hommage, sous le Nom sacré du Rédempteur.

II y signifiait non seulement l'hommage, mais, la prière, mais l'ardeur de l'amour quand, ce qui est assez fréquent, ce coeur est enflammé.

Aussi,—à moins qu'ils n'aient été tracés par des mains inconscientes— les coeurs aussi placés sous le Monogramme 1. H. S ne portent-ils jamais la blessure de la lance. S'il en est autrement, ils représentent bien évidemment le Coeur de Jésus-Christ, mais le Coeur de Jésus mis par l'ignorance à une place tout à fait injustifiable, parce qu'irrationnelle. On en trouve d'assez rares exemples à la fin du XVIe siècle ; et au XVIIe au XVIIIe et au XIXe le cas devient fréquent parce qu'alors on ne se rend plus compte de rien, et qu'on connaît mieux les attributs mythologiques que l'emblématique chrétienne. J'ai vu ce non-sens du Coeur de Jésus au-dessous de son Monogramme sur de nombreuses patènes de calices, de cette pauvre époque, en Poitou, Anjou, Touraine, Provence et autres lieux.

Sceau du prieur René Deblet. XIV, siècle, (d'après empreinte sur cire.)

Je donne ici en exemple de l'emploi rationnel du cœur fidèle un bois gravé du Musée des Antiquaires de l'ouest à Poitiers : le coeur, blessé des clous dont nous parlerons plus loin, s'y voit sous le Monogramme. XVIIe siècle. Rien ne s'oppose, par contre, à ce que le coeur fidèle ainsi placé sous le Monogramme y soit inscrit dans l'auréole même du Nom divin, parce que le Christ attirant à lui l'Ame fidèle l'introduit en quelque Sorte dans son propre rayonnement ; et c'est la récompense de sa fidélité et de sa ferveur. C'est ainsi qu'on le voit au frontispice de l’Amour de Jésus, par le Récollet, Barthélémy Solutive, 1623, et sur une autre image de la même planche poitevine gravée, qui porte celle qui précède.

Quand, au contraire, le Coeur est placé sur le Monogramme même, ou au-dessus, c'est toujours, qu'il soit blessé ou non, — et il l'est neuf fois sur dix— c'est toujours le Coeur du Seigneur, parce que, dans ce cas le Monogramme I. H. S. est un dénominatif qui se rapporte au coeur et le détermine. C'est ainsi qu'il apparaît au-dessus de Janus, sur un cartouche initial du mois de Janvier d'un calendrier liturgique du XVIe siècle[2].

A plus forte raison est-ce toujours aussi le Coeur sacré quand il fait corps avec le Nom de Jésus, où s'y montre attaché, ainsi qu'on le voit sur une des plaques en métal du Hiéron de Paray[3] et sur le médaillon central d'une chasuble brodée du Musée Historique de Tissus à Lyon, d'époque Louis XIV reproduit ci-dessous.

1°) Épreuve d'un bol gravé du Musée des Antiq. de l'Ouest, à Poitiers, XVIIe siècle. 2°) Le Coeur fidèle dans l'auréole du Nom divin. Musée des Antiq. de l'Ouest. Page 18

Et nul doute ne devrait être également possible quand le coeur lui-même porte le Monogramme, tel celui du Paradisius animae, imprimé au XVIe siècle. Mais, parfois, au XVIIIe siècle, le I. H. S. dans un coeur indique seulement la présence de Jésus, par sa grâce, dans l'âme du fidèle, ou son intime souveraineté sur cette âme qui fait du Nom sacré sa marque, son sceau.

Le Sacré-Coeur au-dessus du monogramme.

Miniature du XVIe siècle.

C'est ce qu'il faut lire sur l'ex libris tampon, apposé sur un exemplaire de 1709 des Conférences ecclésiastiques du diocèse d'Angers publiées par ordre du Rme évêque Poncet de la Rivière.

Médaillon central d'une Chasuble d'époque Louis XIV. 0.28 x 0,23. Musée historique dos Tissus, à Lyon.—N- 1376.

L'admirable mouvement de zèle parti de Paray, qui activa merveilleusement la piété envers le Coeur de Jésus, ne provoqua, dans son iconographie, aucun retour vers l'ordre, si tant est que l'imagerie religieuse qui fut postérieure à ce mouvement n'ait pas augmenté encore la confusion. Enfin lés déplorables fantaisies, élucubrées au xixe siècle pour le populaire, en arrivèrent à franchir de plain-pied les frontières du ridicule avec leurs compositions saugrenues où s'entremêlent des anges béats, des marmots extasiés, des fleurs quelconques, des cœurs sans caractères distinctifs et des volées de colombes qui tirent eh haut d'autres coeurs par des guirlandes ou des attaches invraisemblables ; tout l'arsenal enfin de l'art (?) essoufflé et geignard que nous avons connu, qui eut son apogée vers 1880, et qui, fort heureusement, achève d'agoniser.

1°)Vignette frontispice du Paradisius animae XVIe siècle.

2°) Bois tampon frappé sur un livre angevin du XVIIIe siècle. Cabinet de l'auteur.

 

[1] I. Epit. aux Philippiens ch. II. [2] L. Ch. L. Un emblème du mois de Janvier in. Regnabit, mai 1925, p. 484. [3] L. Ch. L. Documents espagnols du XVIII siècle, in Regnabit. Juin 1923,

 

II — LE MONOGRAMME I.H.S. LE COEUR ET LES TROIS CLOUS.

Le plus connu de ces motifs qui rassemblent à la fois le sigle L H. S., le coeur et les trois clous, est incontestablement celui qui sert de chiffre héraldique au sceau armoriai de la Compagnie de Jésus.

Vignette frontispice de la Grammaire, du R. P. Gaudin.

S.J. — XVI-XVII s.

Il consiste essentiellement en un cartouche, de forme variable, au milieu duquel triomphe le monogramme du Nom de Jésus, I. H. S. placé au centre d'une gloire rayonnante. Ce monogramme est surmonté de la croix ; et, au-dessous de lui se tient, en situation d'hommage, un coeur non blessé qui porte trois clous.

Je le reproduis d'après le bois officiel, qui fut confié, en 1761, aux imprimeurs poitevins Jean et J. Félix Faulcon, pour le frontispice des Principes de la Grammaire, du R. P. Jean Gaudin. S. J. ouvrage qui fut adopté dans tous les collèges français de la Compagnie[1].

Cette composition d'art héraldique religieux date de la dernière partie du XVIe siècle, mais le blason primitif de la Compagnie, déterminé par son fondateur, saint Ignace de Loyola, ne comportait que le Monogramme I. H. S. au milieu d'une gloire, et, au-dessous, trois clous, mais pas de coeur.

Qu'est donc le coeur qui figure dans les armes des Jésuites depuis 1586, au moins, puisqu'on le voit sur le frontispice du, Ratio Studiorum publié alors par les Jésuites de Rome ? Dans son Histoire de la dévotion au Sacré-Coeur dont je me suis occupé dernièrement et qui contient des chapitres de haute valeur, le R. P. Hamon estime que ce coeur chargé de trois clous, n'est pas celui de N. S. Jésus-Christ mais bien le coeur emblématique du Jésuite.

Il a parfaitement raison. Les clous, bien qu'ayant servi à crucifier le corps du Rédempteur, ne suffisent point, depuis la Renaissance, à désigner un coeur comme représentant le sien.

Depuis la fin du XVe siècle, les Jésuites ne sont point du reste les seuls religieux qui ont utilisé le coeur chargé ou navré de trois clous ; avec ou sans le Monogramme, les Carmes, les Franciscains, les Bénédictines de Fontrevault, les Visitandines et presque toutes les familles religieuses en ont fait autant : c'est que ce coeur représentait tout simplement celui du mystique et spécifiquement, à son origine, le coeur monastique le coeur du Religieux. Reportons nous- au temps qui vit naître cet emblème, au troisième tiers du XVe siècle. Depuis deux siècles, déjà, les artistes de tous genres représentaient le Coeur de Jésus-Christ, les écrivains et les prédicateurs, notamment les Chartreux, et les Franciscains [2]; le montraient à l'élite des fidèles en leur répétant : Contemplez-le, puis modelez votre coeur défectueux sur ce Coeur tout parfait. C'était leur répéter la parole du texte saint: - « Allez, et faites selon le Modèle qui vous est montré ». ©es lors l'iconographie, comme la vie spirituelle, connut le thème du coeur fidèle s'essayant à s'assimiler à celui de Jésus-Christ, assimilation audacieuse, certes, à laquelle le mystique ne pouvait travailler efficacement que par une épuration toujours plus grande de sa vie,  une ascension constante de ses pensées, âpre labeur que seul pouvait soutenir un ascétisme austère.

Et l’Église n'a point alors, que je sache, en rien bridé cette conception spirituelle, ni son interprétation par l'iconographie.

Bien mieux ses écrivains la servirent. Un de leurs écrits les plus intéressants sur ce sujet, et le plus connu depuis que l'iconographe poitevin, comte Grimouard de Saint Laurent, on a étude la précieuse vignette frontispice dans la Revue de l'Art Chrétien[3], est l’Exercice du Coeur Crucifié[4], par le Cordelier Pierre Regnart du couvent de Fontenay-le-Comte, en Poitou. L'auteur y ait les exhortations et y expose les méthodes propres à « crucifier » son coeur à l'imitation spirituelle de celui de Jésus. Dans l'art de l'époque, c'était en effet une pratique courante que dé figurer Je Coeur de Jésus-Christ seul sur la Croix ; tel nous le montrent le moule a hosties de Vich, XIIIe ou XIVe siècle[5] ; le moule à plomb de confrérie de Champigny-sur-Veude, XVe siècle[6] ; la marque commerciale de l'imprimeur Levet, XVe siècle[7] ; et surtout le blason sculpté du Christ assis de Venezy[8]  où le sculpteur, voulant montrer que le Christ est tout coeur et que ce fut l'amour de son Coeur pour nous qui le fit se laisser crucifie eût l'extraordinaire idée de crucifier ce Coeur sacré par des mains et des pieds qui partent directement de lui sans que ni corps ni tête soient présents sur la Croix ; image dont on peut discuter et critiquer le thème mais dont il faut bien reconnaître l'étrange puissance d'évocation... Voilà ce que l'on peignait et ce que l'on sculptait peu avant la composition de l’Exercice du Coeur Crucifié.

Le livre de Regnart fut à l'unisson de l'art et de la « spiritualité de son époque. Et la gravure de son titre dont, très vraisemblablement, il détermina lui-même la composition, nous montre un coeur posé sur une croix au centre d'une effrayante couronne d'épines ; au milieu de ce Coeur un écusson découpé porte le seul monogramme du Nom de Jésus[9]. » Trois clous s'enfoncent dans ce Coeur, dont la crucifixion n'est qu'idéale, et né l'y clouent point ainsi que le dit le P. Hamon[10], puisque leurs pointes ne peuvent atteindre que le vide derrière le coeur ; et que ceux du haut sont au-dessous des bras de la croix. Et ces trois clous s'appellent Povreté. Chasteté[11], Obédience, qui sont les noms des vertus qui font l'objet des voeux religieux que St François, père spirituel du cordelier Regnart, a tant exaltés Sur le Coeur et autour de lui, fleurissent les vertus principales de la vie religieuse : la Patience, la Charité[12], la Pénitence, l’Atrempance (tempérance), la Paix, la Joie, la Longanimité.

Tout le sens que contient cette composition est donc dominé par les noms des trois vertus que symbolisent, que personnifient, si l'on peut dire, les trois clous nommés Pauvreté, Chasteté Obéissance. Sans doute aucun, l'inspirateur de la gravure a voulu montrer que c'est par la pratique de ces vertus, dans le cadre de la vie religieuse, caractérisée par les trois Voeux, que se peut le mieux réaliser cet «exercice du Coeur crucifié» ; par lequel ce coeur tend à ressembler, à s'assimiler à celui de Jésus-Christ.

Gravure du titre de l'Exercice du Coeur Crucifié, de P. Regnart. (Reproduction par procédé pictographique d'après Grimouard de Saint-Laurent).

Et les noms de ces trois clous éclaire et explique le mystère de leur présence dans le coeur emblématique que presque tous les ordres religieux et les Congrégations à voeux temporaires ont employé, depuis le XVIe siècle, dans des compositions variées et qu'ils ont si souvent placé en position d'hommage au pied du Monogramme dé Jésus-Christ pour y représenter toute leur famille religieuse.

Quelquefois les clous font abondamment saigner le coeur, pour lequel les trois voeux sont une épreuve, une pénitence, encore qu'ils donnent à la fois joie et sécurité spirituelles.

Ce côté pénitentiel est une analogie dé plus avec le Coeur du Maître. Le coeur du blason de Jean de Newland, abbé de saint-Augustin de Bristol nous en offre un exemple, et le R. P. Hamon, à rencontre de ce qu'il en dit[13] ; peut le ranger parmi les simples coeurs fidèles. Au début de mes recherches sur l'iconographie du Coeur dé Jésus-Christ, en 1917, j'ai pensé aussi, un instant, qu'il était l'image de celui devant qui tout genou doit fléchir.

Tous les iconographes l'affirmaient. Des rapprochements, des comparaisons et l'étude de l'iconographie générale du coeur au XVe siècle me l'ont fait vite remettre à sa place, au milieu des coeurs monastiques épris de l'idéal désir de se modeler sur le Coeur souffrant de Jésus-Christ.

A l'exemple, ou plus exactement à l'imitation, un peu trop entière en cela, des religieux qui prononçaient vraiment les vœux effectifs de Pauvreté, Chasteté et Obéissance[14], de nombreuses confréries, congrégations laïques, et autres groupements pieux adoptèrent, durant les XVII et XVIIIe siècles, l'emblème du Monogramme et du Coeur percé de trois clous ; les Confréries de Pénitents, du Bon-Secours, de la Bonne-Mort, etc. l'adoptèrent unanimement dans la France, l'Espagne, l'Italie.

Je dois à Mlle M. Berthier, la pieuse et zélée fondatrice de la firme des Beaux-Livres (Vichy et Cannes) de pouvoir reproduire ici le cartouche sculpté sur la façade de la chapelle des Pénitents Blancs à Biot, près Antibes, au diocèse de Nice. Sous le Monogramme le coeur de la Confrérie est traversé des trois clous mystiques et le coeur du Pénitent habite le coeur confraternel où il a trouvé un refuge, un havre protecteur.

Blason de Jean de Newland— Bristol, (Angleterre). XVe Siècle.

Il est bien évident que dans le cas de ces associations pieuses, dont les membres n'étaient pas liés par des voeux, les clous n'avaient plus leur vrai sens initial ; ils n'étaient plus qu'une tradition incomprise. La chapelle de Biot est datée 1612, et en 1613 le Jésuite Nigronus, qui écrivait à Rome, ne savait déjà plus ce que signifiaient les clous que saint Ignace avait fait entrer dans le blason de sa Compagnie. St. Ignace qui vécut les vingt dernières années du XVe siècle et qui fonda sa société à peu près à l'époque ou le cordelier poitevin Regnart écrivit son Exercice du Coeur Crucifié connaissait et comprenait l'iconographie mystique de son temps; cent ans après lui elle n'était plus comprise.

Ce fut bien pis durant les siècles qui suivirent et qui la défigurèrent.

***

Que conclure de cette longue dissertation ?

D'abord qu'il s'en dégage, j'ose croire, la règle générale que voici : Quand l'image du Coeur de Jésus accompagne le Monogramme I. H. S., elle doit normalement, être placée sur lui ou au-dessus.

Et la place, qui convient seule à l'image du coeur fidèle est qu'il soit mis en hommage au-dessous du Monogramme.

Nombre d'exceptions à cette règle ont été commises durant les trois derniers siècles surtout, par des ignorants qui n'ont rien su distinguer dans les convenances relatives aux images du Coeur de Jésus et du coeur du fidèle.

Enfin, la présence des trois clous sur ou dans un coeur qui ne porte pas nettement la blessure du coup de lance, désigne les trois principales vertus monastiques qui font l'objet des trois voeux des Réguliers. Parfois même, isolés du coeur comme sur le sceau primitif, de la Compagnie de Jésus, les trois clous n'ont pas d'autre signification.

Sculpture de la chapelle des Pénitents de Biot. {Alpes Maritimes) (1612)

— Et ces pages ne feraient-elles qu'aider à faire réserver aux seules représentations du Coeur de Jésus-Christ quelques-unes des adorations et des prières qui ne sont dues qu'à Lui, qu'elles seraient, j'ose croire amplement justifiées.

En tous cas, je les dédie à ceux qui s'imaginent que je suis trop porté à voir en toute figure ancienne du coeur Celui de Jésus-Christ. L'écrin de vraies perles iconographiques anciennes que je connais à l'avoir de ce dernier est trop riche pour que je sois tenté d'y laisser glisser trop facilement des contrefaçons

(A suivre...)

L. CHARBONNEAU-LASSAY.

Loudun (Vienne)

 

[1] La Grammaire du P. Gandin eut plusieurs éditions antérieures à celle de 1761. Le bois frontispice paraît avoir été gravé à la fin du XVIe siècle ou au début du XVIIe siècle bien antérieurement à la première édition de l'ouvrage qui le porte.[2] Par Franciscain j'entends ici tous tes fils spirituels de St-François d'Assise. [3] Cte-Grimouard de Saint-Laurent : Les Images du Sacré-Coeur au point de vue de l'histoire et de l'art, in Revue de l'art chrétien avril-juin 1879 p. 330. » [4] Imprimé à Paris, en la rue Neuve-Notre-Dame, à l'Escu de France. [5] Voir Regnabit. N° septembre 1922, p. 280. [6] Regnabit. N° octobre 1922, p. 395. [7] Regnabit. N° janvier 1924, p. 116. [8] Voir Regnabit N° d'avril 1923. p. 381. [9] Et non pas les deux monogrammes de Jésus et de Marie ainsi que le dit le R. P. Hamon. Histoire de la dévotion au S.-C. p. 335-336. [10] ld. p. 336. [11] Le graveur de P. Regnart, par une évidente et incontestable distraction a écrit sur le clou inférieur : Charité, répété sur le haut du coeur. [12] Grimouard de St-Laurent, répété par Hamon, voit dans l'encadrement qui porte le mot charité l'image de la Lance. Cette opinion au moins très contestable, me laisse très sceptique. [13] Voir ouvrage cité, p. 334.  [14] Les voeux des Tertiaires laïcs des grands ordres ne sont que des vœux de dévotion, et non des voeux de religion.

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