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L'Avènement du Grand Monarque

L'Avènement du Grand Monarque

Révéler la Mission divine et royale de la France à travers les textes anciens.

Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

D’OU VIENMENTLES MOINES ?

ÉTUDE HISTORIQUE

PAR

le R. P. Dom BESSE;

Bénédictin de l'abbaye de Ligugé

IV.

ASCÈTES CHRÉTIENS

 

Il importe, avant de continuer cette étude, de déterminer exactement le sens qu'il convient de donner au terme ascèse; ce sera le moyen de dire en quoi l'essence de la vie religieuse consiste.

L'ascèse parfois signifie tout cet ensemble d'exercices et de vertus par lesquels une âme lutte contre elle-même et ses tendances mauvaises pour surmonter ses défauts et atteindre un certain degré d'union avec son Créateur. Entendue dans ce sens, l'ascèse appartient à la simple vie chrétienne.

Mais nous lui donnons ici une acception moins large elle embrasse un certain nombre de vertus, dont l'Evangile ne fait pas une obligation générale de là le nom de conseils, qui leur est habituellement donné. Ceux qui en font la règle de leur vie pratiquent un christianisme plus parfait et ils réalisent en eux une ressemblance plus grande avec l'idéal divin qu'est Jésus-Christ.

Ces conseils se trouvent à la base de toute vie religieuse. La vie religieuse a pu, il est vrai, depuis le IVe siècle jusqu'à nos jours, revêtir des formes extrêmement variées et subir les phases d'une évolution qui est loin de son terme dernier.

Elle s'est divisée et subdivisée en ordres multiples chacun d'eux se ressent du caractère de son fondateur et du milieu qui l'a vu naître et grandir.

Malgré cette diversité extraordinaire, qui lui permet de répondre aux besoins des temps et des hommes, la vie religieuse a conservé et elle conservera toujours dans son but et dans ses moyens essentiels une admirable unité. Son but est la perfection de la vie chrétienne, ou l'union plus étroite avec Dieu ses moyens se réduisent à la pratique des conseils.

Du but de la vie religieuse, il n'y a rien de particulier à dire. Les conseils évangéliques, qui constituent son essence, peuvent être confondus avec l'ascèse, Ils sont au nombre de trois : pauvreté, par laquelle un homme renonce à tous ses biens et à la possibilité d'en acquérir de nouveaux et se condamne librement à. ne jouir d'aucun des avantages procurés par la richesse, tels que le bien-être dans la nourriture, l'habitation et le vêtement la chasteté, par laquelle il renonce au ménage et a ses jouissances légitimes et enfin une obéissance plus complète à la volonté de Dieu. Dans la vie cénobitique, l'obéissance a pour objet la volonté du supérieur et la règle. L'ermite, dans les premiers siècles surtout, n'avait ni supérieur ni règle sa propre conscience lui en tenait lieu l'Evangile, les Ecritures et les exemples des saints personnages, ses devanciers, lui fournissaient l'expression des divines volontés.

Il y a eu constamment, au sein de l'église, des chrétiens qui ont voué la pratique de ces conseils.

On peut suivre cette tradition depuis l'heure présente jusqu'au début du IVe siècle et à la fin du IIIe. Les ascètes que nous rencontrons à cette époque ne sont pas des individus isolés menant une existence dont ils ont eux-mêmes crée le type. Ils appartiennent à une institution qui est indépendante d'eux. C'est elle qui les a devancés et englobés. Elle existait et fonctionnait sur la terre d'Egypte, lorsque saint Antoine, le patriarche de la vie monastique, résolut d'embrasser la vie parfaite (271). Il trouva des ascètes déjà anciens, qui se réclamaient d'une tradition.

D'où venaient-ils? quel est le point initial de cette tradition ? Franchissons l'intervalle de deux siècles et demi qui nous sépare de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ, et voyons s'il a vraiment formulé les conseils de pauvreté, de chasteté et d'obéissance, qui constituent l'essence de la vie religieuse.

Jésus-Christ ne s'est pas contenté de proclamer bienheureux les hommes qui ont l'esprit détaché des biens terrestres[1].

Il imposait à ceux qui voulaient le suivre la vente de tous leurs biens et un renoncement absolu.

Cette obligation pesait sur les apôtres d'une manière toute spéciale. Notre-Seigneur, dans le but de la leur rendre plus douce, leur faisait des promesses magnifiques[2]. Il recommandait, en termes délicats, la pratique de la virginité[3].

Le mariage était l'un des biens auxquels il fallait renoncer pour devenir son disciple. L'obéissance à la volonté de son Père fut de sa part l'objet de fréquentes recommandations. Si l'on ajoute à cela tout l'ensemble des prescriptions qui remplissent l'Evangile et dont la pratique se retrouve plus tard dans la vie de tous les ascètes, les enseignements du Sauveur paraissent la base de la vie religieuse et la promulgation de ses vertus fondamentales.

A-t-il fallu attendre trois siècles pour les mettre en pratique? Non, certes.

Jésus-Christ n'a rien enseigné dont il n'ait d'abord lui-même donné l'exemple. Sa virginité dépasse tout ce dont l'homme est capable. Il  fut pauvre au point de n'avoir pas même une pierre où reposer sa tête. La conformité à la volonté paternelle fut sa préoccupation constante aussi ascètes et moines de tous les siècles ont-ils pu vénérer en lui un modèle accompli. Il ne s'en est pas tenu là. Une vie érémitique et un jeûne de quarante jours l'ont prépara aux trois années de son ministère au milieu des juifs[4]. La solitude conserva toujours pour lui un charme puissant.

Comme Jean-Baptiste, il eut des disciples, qui vivaient en sa compagnie, dans le but de mieux suivre ses enseignements. On ne pouvait mériter cet honneur sans quitter fortune et famille pour mener avec lui une existence chaste et pauvre et exécuter les volontés divines. Les disciples de Jésus formaient une communauté ascétique, qui le suivait partout et dont il était le chef, on pourrait dire l'abbé. De saintes femmes les accompagnaient. Tout parmi eux était en commun. Le Maître en désignait un qui tenait la bourse et faisait face aux dépenses. Leur régime était frugal et austère.

La Cène fut le dernier acte que Jésus et les siens accomplirent ensemble avant sa mort. Dispersée un instant par la Passion, la communauté se reforma promptement. Elle se trouva sur la colline des Oliviers pour suivre du regard le Maître allant au ciel et pour recevoir sa bénédiction dernière. Elle revint ensuite attendre dans le Cénacle la descente promise de l'Esprit saint.

Cette communauté ascétique, gouvernée par les apôtres, fut le noyau du Christianisme. Les conversions, que provoqua la prédication de saint Pierre, ne tardèrent pas à la grossir considérablement.

Il y en eut trois mille dès le premier jour.

Les nouveaux frères vendaient leurs biens, dont le prix était versé dans une caisse commune. Ils habitaient ensemble des maisons consacrées à la communauté[5]. Joseph, qui reçut plus tard le nom de Barnabé, vendit de la sorte un champ, dont il donna le prix aux apôtres[6]. On connaît le châtiment que le ciel infligea à Saphire et à Ananie, en punition de leur manque de franchise [7].

Les apôtres avaient le gouvernement de cette communauté chrétienne; ils administraient ses ressources et veillaient à ce que chacun se trouvât pourvu du nécessaire. Mais les progrès de la foi, en augmentant le nombre des disciples, les mit dans l'impossibilité de suivre par eux-mêmes tous les détails de l'administration temporelle. Ils choisirent sept diacres, afin de se décharger sur eux de ce soin absorbant[8]. La multitude toujours croissante des fidèles, la pauvreté qu'ils avaient embrassée avec tant de générosité et les désordres occasionnés par la persécution ne tardèrent pas à créer une situation extrêmement pénible. Les nouveaux frères, surtout ceux qui se convertirent hors de la Judée, se cotisèrent pour leur venir en aide[9]. Le soulagement des chrétiens de Jérusalem fut longtemps un objet de vive sollicitude pour saint Paul au cours de son apostolat parmi les Gentils.

Saint Augustin et quelques-uns des organisateurs du cénobitisme ont vu dans cette Eglise primitive un type que les monastères devaient reproduire.

il ne faudrait cependant pas faire de ces  premiers chrétiens des moines semblables à ceux du IVe et du Ve siècle. Tous pratiquaient, il est vrai, une pauvreté vraiment religieuse ils vivaient soumis aux enseignements et aux ordres des saints apôtres. Mais la chasteté leur était-elle imposée? Peut-on admettre qu'elle ait été pour eux une règle générale? C'est, il semble, une chose assez invraisemblable. Cette vertu néanmoins fut très en honneur dans cette chrétienté naissante. Les apôtres la pratiquaient eux-mêmes.

Le souvenir du Sauveur et ta présence  de sa mère lui étaient une haute recommandation.

Saint Paul ne la prescrivait pas à tous mais il la présentait comme un conseil dont la pratique rend extrêmement agréable au Seigneur[10]. Sa doctrine ascétique n'a rien de commun avec celle des manichéens et des hérétiques qui condamnaient le mariage. Car si l'apôtre exalte la virginité, il ne refuse pas à l'union de l'homme et de la femme la dignité qu'elle tient du Créateur.

L'Eglise a toujours su maintenir intact cet enseignement traditionnel.

Les Eglises, fondées ailleurs par les apôtres, ne suivirent pas l'exemple de Jérusalem. Les fidèles conservaient leurs biens et restaient chacun chez soi. Cette communauté, bien que très éprouvée par les persécutions, put se maintenir jusqu'à la destruction de la ville sainte par Titus. Mais si elle n'offrit point un type invariable à toutes les chrétientés naissantes, n'y eut-il pas un peu partout des hommes et des femmes, que le désir d'honorer Jésus-Christ par une imitation plus parfaite détermina à marcher sur ses traces?

L'absence de renseignements précis sur l'organisation des Eglises primitives et sur l'état des chrétiens ne permet de citer aucun fait. Néanmoins on peut, sans témérité, affirmer que l'enseignement des apôtres répandit avec l'Evangile l'amour de la perfection chrétienne et la pratique intégrale des conseils, sur lesquels elle repose.

La tradition de l'ascèse commença avec le Christianisme.

Les ascètes furent-ils nombreux ? Quelle forme extérieure prit leur existence? Purent-ils former des communautés? Ne restèrent-ils pas plutôt enfermés dans leurs habitations privées en évitant de manifester par des signes trop visibles une profession qui, à cette époque de persécutions, aurait certainement crée pour eux un danger grave? Cette situation leur était imposée par les circonstances pénibles au milieu desquelles le Christianisme eut à se développer, il faut dans de pareilles conditions s'attendre et deviner leur présence, plutôt qu'à la constater par des témoignages évidents. N'est-ce pas, au reste, le cas de la plupart des institutions ecclésiastiques ?

Ces hommes, voués à la recherche d'une perfection plus haute, libres parce qu'ils étaient chastes et pauvres, préparés par là même à tous les dévouements, appliqués par goût et par devoir à l'étude et à la contemplation de la vérité divine, formaient au sein des Eglises une catégorie de parfaits tout désignés pour recevoir le caractère et les fonctions du sacerdoce. Préposés au gouvernement de leurs frères, ils conservaient, avec une fidélité plus grande, l'image et le sou- venir des saints apôtres. Ce ne fut pas cependant une règle absolue. De pareils choix étaient dans la nature des choses mais nous ne saurions dire dans quelle mesure les firent le clergé et les fidèles.

Les vierges, recrutés parmi les hommes et parmi les femmes, avaient dans l'Eglise de Smyrne une place assez importante pour saint que Ignace les mentionnât, en écrivant à saint Polycarpe. Cette vertu leur conférait une dignité très appréciée. Elle aurait même pu les entraîner aux séductions de la vaine gloire. Aussi le saint martyr, afin de leur épargner cette tentation, les invite-t-il à rester humbles, en songeant que leur virginité doit être l'honneur non d'un homme, mais du Créateur de la chair. La complaisance qu'ils prendraient en eux-mêmes leur causerait la mort spirituelle[11].

Le nombre des continents des deux sexes était considérable au milieu du IIe siècle. Leur vertu honorait l'Eglise et la doctrine religieuse qui l'inspirait. Aussi saint Justin est-il fier d'offrir à l'empereur Antonin le pieux (v. 150) le beau spectacle de l'innombrable multitude des chrétiens qui pratiquaient une chasteté austère. Il en connaissait beaucoup, et parmi eux des  hommes et des femmes, qui, nés de parents fidèles, avaient consacré leur corps à Dieu dès l'enfance par la virginité. D'autres, qui semblent plus nombreux, convertis au paganisme, avaient d'abord goûté aux plaisirs de la luxure[12]. Le noble célibat des ascètes chrétiens n'avait donc rien de commun avec le célibat honteux des Grecs et des Romains qui, trouvant lourds les liens du mariage, cherchaient dans la liberté un moyen de satisfaire plus à l'aise des passions brutales[13].

Ce n'était pas pour nos continents un état transitoire ils lui conservaient leur fidélité toute la vie. L'amour de Dieu et la ferme espérance de lui être unis plus étroitement par la chasteté de l'esprit et du coeur leur donnaient cette force[14].

Ils pratiquaient individuellement l'ascèse, sans quitter leur famille ni la cité, vivant ainsi dans l'église locale. On les désignait sous le nom d'ascètes, de continents, d’eunuques ou de confesseurs. Les femmes étaient nommées vierges sacrées ou simplement vierges. Vierges et confesseurs formaient, avec les veuves restées fidèles à leur viduité, après un court mariage, une aristocratie religieuse au sein de la communauté chrétienne.

Ils avaient leur place marquée à l'église et une mention spéciale dans les prières publiques. On leur prodiguait les témoignages de respect[15].

Mgr Duchesne donne sur les rites qui accompagnaient la bénédiction des vierges et la tradition du voile des détails pleins d'intérêt, mais on peut se demander si elles étaient usitées à l'époque reculée qui retient notre attention. Il faut, pour savoir avec quelque certitude quels pouvaient être la situation et le genre de vie des femmes ascètes, attendre Tertullien et saint Cyprien[16]. Et encore sont-ils loin de satisfaire une légitime curiosité.

Plusieurs sectes hérétiques affectèrent alors une allure ascétique plus ou moins caractérisée. Il faut citer les manichéens, les encratites et certains gnostiques. Ils n'eurent, que je sache, aucune influence sur le développement de l'ascèse chrétienne. Tous partaient d'un point diamétralement opposé, la condamnation comme mauvaise des choses dont ils s'abstenaient tandis que les vrais enfants de l'Eglise déclaraient bonnes toutes les créatures de Dieu. La privation volontaire qu'ils s'imposaient leur était inspirée par le seul  désir d'imiter et d'honorer Jésus-Christ. Les montanistes affectaient une vie particulièrement austère, dont leur fondateur avait donné l'exemple le premier. Tertullien s'était déjà fourvoyé dans leurs rangs lorsqu'il écrivit son traité sur le voile des vierges, son Exhortation à la chasteté, ses opuscules du manteau, de la monogamie et de pudicité, où l'on peut glaner quelques indications sur la vie ascétique.

Il était encore libre de toute erreur, lorsqu'il faisait, dans son Apologétique, une allusion délicate aux hommes qui étouffaient en eux les flammes de la luxure par la continence virginale et portaient jusqu'à une vieillesse extrême la pureté de l'enfance[17]. Beaucoup parmi eux avaient l'honneur de remplir les fonctions ecclésiastiques.

Personne n'en était plus digne[18]. La virginité puisait toute sa noblesse dans cette pensée qui reviendra fréquemment sous la plume des écrivains ecclésiastiques c'est une alliance mystique avec le Seigneur.

Ces vierges, hommes et femmes, nous l'avons dit précédemment, passaient leur vie au sein de la famille. Leur ascèse était toute privée et l'Eglise n'avait pas jugé bon, pour la mettre à l'abri ; de la soumettre aux règlements dont l'expérience montra plus tard la nécessité. Ce ne fut pas sans graves inconvénients.

Lorsque la persécution sévissait, un souffle de ferveur soulevait les âmes et les maintenait à une certaine hauteur. Il fallait aux chrétiens une provision habituelle d'héroïsme pour se tenir prêts à affronter le martyre au moment voulu de Dieu.

Cette perspective, l'isolement où la crainte les rejetait et aussi un recrutement restreint qui se faisait parmi des hommes d'élite assuraient au Christianisme une supériorité morale et facilitaient à ses enfants la pratique des vertus extraordinaires.

Dans de pareilles conditions, les ascètes sentaient autour d'eux un niveau très élevé, où leur vocation se trouvait à l'aise.

La 'paix relative dont jouirent les fidèles pendant la première moitié du me siècle compromit une situation aussi avantageuse pour les âmes. Le courage faillit les conversions perdirent en qualité ce qu'elles gagnaient par le nombre. L'atmosphère religieuse fut moins pure, et le relâchement se glissa bientôt parmi les vierges. C'était visible, surtout à Carthage. Aussi saint Cyprien crut-il devoir, dans les premiers temps de son épiscopat, leur rappeler les vertus de pauvreté, de modestie et de mortification, qui faisaient à leur virginité une parure traditionnelle[19].

A l'époque où Tertullien et saint Cyprien parlaient en Occident des vierges ou des ascètes, Clément d'Alexandrie et Origène signalaient leur présence dans les églises orientales. Ces contrées devaient être plus tard le berceau du monachisme proprement dit. Il est bien naturel que l'ascèse s'y soit développée plus qu'ailleurs. Les ascètes chrétiens dans Alexandrie se vouèrent, avant Plotin et Porphyre, à la recherche de la divine sagesse par la pratique des plus belles vertus pour obtenir l'union avec Dieu. Clément trace le portrait de ces vrais gnostiques dont la grande occupation était d'honorer le Verbe et le Père partout et toujours.

Leur vie ressemblait une fête ininterrompue; le monde leur devenait un temple. L'amour de la solitude les portait à fuir les assemblées frivoles.

Bienveillants, doux, affables, patients, austères et chastes, ils tendaient constamment à la perfection de lâchante. Pourrait-on être surpris des lumières que leur communiquait la Sagesse divine[20]? Clément songeait à ces mêmes gnostiques quand il exposait ailleurs le sens des paroles que !e Sauveur adressait au jeune homme de l'Evangile « Vas vendre tes biens, distribue le prix aux pauvres et viens à ma suite ». Ce lui fut une occasion de célébrer les avantages, de la pauvreté volontaire. Elle ouvre avec la chasteté le chemin qui conduit à la vie éternelle promise par Notre-Seigneur [21]. Ce langage pourrait, de nos jours, être tenu devant des moines et des moniales.

Origène donnait un enseignement ascétique plus caractérisé encore. Il commença lui-même par vivre en ascète. Au témoignage de saint Pamphile, de saint Grégoire le Thaumaturge et d'Eusèbe, son existence fut celle d'un gnostique, pauvre et austère. L'excès auquel le poussa la crainte de perdre la virginité montre l'estime qu'il faisait de cette vertu. Il s'exerçait au jeûne, à l'abstinence et aux veilles saintes. La contemplation de la vérité, l'étude des Ecritures et l'enseignement de la sagesse absorbaient ses journées. Un pareil homme, doué d'un tel génie, sut communiquer à ses disciples l'amour de la gnose. Ils menaient ensemble une existence qu'il ne serait pas téméraire d'appeler monastique. Le maître put donner fréquemment sa pensée sur l'ascèse et les exercices qui la doivent accompagner. Bornemann a réuni et comparé tous les textes disséminés dans ses écrits. Ils lui permettent de conclure que Origène recommandait la pratique du détachement et de la pauvreté volontaire, de la virginité, de la contemplation, de la solitude, des divers exercices ascétiques et même de la vie commune, toutes choses qui caractérisaient la vie des ascètes des trois premiers siècles et des moines de l'époque postérieure[22].

Ses enseignements montrent quelle place importante l'ascèse chrétienne s'était faite à Alexandrie.

Rappelons que cette même cité avait vu naître et grandir une communauté juive de Thérapeutes.

Et à l'époque où Clément et Origène arrivaient, le mysticisme néo-platonicien y prenait son essor. Ascètes et néo-platoniciens obéissaient à deux courants bien distincts et, s'il y eut quelque influence de l'un sur l'autre, c'est au premier que revient cet honneur.

L'ascèse se développa ailleurs que dans Alexandrie.

On la trouva florissante sur les bords du Nil, vers le milieu du ni*  siècle. Sans parler du cas isolé de saint Paul qui s'enfonça le premier dans le désert, il y avait auprès du village de saint Antoine des hommes voués à la recherche de la perfection. Les chrétiens, mus par cette pensée, vivaient isolés à une petite distance des lieux habités. C'était alors la coutume générale en

Egypte, dit saint Athanase. Les vierges avaient des monastères. Antoine y plaça sa jeune soeur.

Pour se ménager les avantages d'une formation sérieuse, il fixa lui-même son séjour auprès d'un ascète, qu'il prit pour modèle. C'était un vieillard.

Le jeune moine visitait souvent les anciens de la contrée pour mieux apprendre à leur école les règles de l'ascèse. Cela se passait en 271[23].

Lorsque saint Pakhôme voulut, après les persécutions, embrasser la vie religieuse, il chercha dans le désert le vieux solitaire Palamon, qui lui transmit les lois ascétiques il affirmait les tenir lui-même de ses anciens. Les débuts d'Antoine et de Pakhôme nous mettent donc en présence d'une tradition religieuse qui s'en va rejoindre celle dont les écrits d'Origène et de Clément conservent l'écho et se perdre avec elle dans les origines du Christianisme.

La Palestine, qui avait vu la première communauté ascétique, n'en perdit pas complètement le souvenir durant les persécutions. L'évêque de Jérusalem, Narcisse, qui déjà vivait en ascète, pour échapper aux calomnies accréditées contre sa personne, s'enfonça sur la fin du IIe siècle, dans un désert, où il passa de longues années[24]. Vers le terme du siècle suivant, un disciple d'Origène, Pamphile, prêtre de Césaree, abandonna fortune et honneur pour embrasser les exercices austères de la sainte philosophie. Parmi les chrétiens qui reçurent avec lui la palme du martyre durant la persécution de Maximin II, se trouve l'ascète Pierre Apselame[25].

Nous sommes beaucoup moins renseignés sur la présence de l'ascèse en Occident. Sulpice Sévère, en racontant la vie de saint Martin, parle des solitaires, qui vivaient dans l'Italie septentrionale, non loin de Pavie. Leur exemple inspira au jeune Martin le désir de mener lui-même la vie monastique. Il avait alors une douzaine d'années.

Ce qui nous porte à 330 environ[26].

Tels sont les faits qu'il nous a été possible de recueillir sur l'ascèse chrétienne durant les trois premiers siècles de notre histoire. S'ils nous permettent de conclure avec certitude à son existence, nous ne saurions leur emprunter les indications nécessaires pour avoir une idée précise de ce que pouvait être cette institution. Elle nous est apparue vivante surtout à l'époque voisine, de la paix de l'Eglise. Ce fut alors le commencement d'une évolution qui devait aboutir au monachisme du Ive siècle. Les lettres apocryphes de saint Clément aux Vierges des deux sexes pourraient bien être l’œuvre d’un évêque, préoccupé par cette phase nouvelle dans laquelle entrait le développement de l'ascèse[27]. Il n'y aurait aucune témérité à faire siennes les paroles suivantes de Tillemont « Les ascètes estoient ordinairement seuls ou fort peu ensemble. On en voyait rarement cinq ou six, ou dix au plus dans un mesme lieu, qui se soutenoient les uns les autres (mais sans aucune subordination) et sans autre discipline que les régles générales de la crainte de Dieu et qui ne se maintenaient ainsi qu'avec beaucoup de peine dans la piété[28]. »

Il y eut surtout pour imprimer à cette évolution son caractère un homme qui eut sur l'avenir du monachisme une influence décisive, saint Antoine.

Quand fut close l'ère des persécutions, il vit croître considérablement le nombre de ses disciples.

Ils peuplèrent les solitudes égyptiennes. Les moines, qu'il n'avait pas initiés personnellement aux exercices de l'ascèse, se réclamaient de son nom et voulaient être de ses disciples. Ce fut l'un de ses fils spirituels, saint Hilarion, qui propagea en Palestine la vie monastique.

L'admiration profonde de saint Athanase pour le patriarche des solitaires contribua beaucoup à l'extension de son influence. Aussi trouvons-nous le nom et la vie de saint Antoine au berceau du monachisme à Rome   et à Trêves. C'est cette même vie qui provoqua la vocation monastique dé saint Augustin et prépara ainsi la diffusion de la vie religieuse dans l'Afrique romaine.

Dans l'Asie Mineure, saint Basile fut le propagateur du monachisme. Mais avant de se mettre à l'œuvre, il alla recevoir les leçons des maîtres de l'ascèse en Egypte et en Palestine.

L'arianisme, en exilant les défenseurs de l'orthodoxie, provoqua un va et vient entre l'Orient et l'Occident, qui eut les conséquences les plus heureuses. Si Rome et les Gaules apprirent de la bouche d'Athanase les merveilles de la Thébaïde, Hilaire de Poitiers et Eusèbe de Verceil purent contempler de leurs yeux l'efflorescence orientale de la vie religieuse. La piété, qui poussait les Occidentaux à visiter Jérusalem et les lieux saints, leur fut une occasion nouvelle de puiser directement aux sources de la vie religieuse. Les invasions barbares accentuèrent cette émigration. Si saint Jérôme, fixé auprès de la grotte de Bethléem, se contentait de stimuler par ses lettres le zèle des Romains et des Romaines, Rufin et Cassien allèrent dire, le premier en Italie et le second en Provence, ce qu'ils avaient vu ou entendu pendant leur séjour en Palestine ou en Egypte.

La persécution ne faisait plus couler le sang des chrétiens. Il n'y avait donc plus de martyrs.

L'héroïsme cependant n'abandonnait pas la chrétienté.

Lésâmes, qui subissaient son impulsion, prirent le chemin de la solitude où les exemples de saint Antoine et de ses émules les encourageaient à s'immoler elles-mêmes par une existence faite de sacrifices.

 

V

LA VIE MONASTIQUE AU IVe SIÈCLE

 

Le IVe siècle fut pour la vie monastique une ère de diffusion et d'organisation. Il ne lui fallut pas moins de cent ans pour s'installer dans l'Empire Romain. Les chrétiens orientaux lui tirent l'accueil de beaucoup le plus empressé. Il y eut de très bonne heure autour de leurs moines une littérature abondante, qui permet de reconstituer facilement l'idée qu'ils se faisaient de l'ascèse et la manière dont ils la pratiquaient.

L'Occident se montra tout d'abord plus réservé.

Mais le même enthousiasme finit par le saisir et par lui imprimer un élan presque égal vers les exercices de l'ascèse monastique. L'Italie et la Gaule attendirent le milieu du IVe siècle et l'Afrique romaine connut les moines plus tard encore. La péninsule Ibérique et les îles de Bretagne les virent paraître vers la même époque.

Quelle fut la cause de cette lenteur ? Dans la période des origines chrétiennes, le foyer de la vie et de l'action se trouva presque toujours placé en Orient. Toujours son rayonnement demanda un temps plus ou moins long avant d'atteindre les contrées occidentales. C'était dans la nature des choses.

Là comme en Egypte et en Palestine, ce développement se fit par l'influence des grands saints, qui inaugurèrent la vie monastique. Quelles qu'aient été l'étendue et la profondeur de leur action personnelle, on les voit partout agir et parler en pleine conformité d'esprit et de doctrine avec les solitaires égyptiens. Les Pères du désert furent longtemps les maîtres, dont les enseignements avaient force de loi, et les types que l'on cherchait à imiter. Il ne faudrait pas cependant exagérer cette tendance des ascètes occidentaux à marcher sur les traces de leurs frères de l'Orient.

Au lieu de s'en tenir à une imitation servile, ils se préoccupèrent d'adapter aux exigences des moeurs et des tempéraments un genre de vie assez souple pour satisfaire les aspirations ascétiques des habitants de toutes les contrées.

En Orient comme en Occident, les moines devinrent extrêmement nombreux. Les chiffres  donnés par saint Jérôme et Pallade pour la Thébaide et par Sulpice Sévère pour les régions occidentales de la Gaule sont manifestement exagérés malgré cela, l'ensemble des renseignements que nous possédons permet d'affirmer que, une fois implantés dans un pays, les moines s'y multiplièrent très rapidement. On a tenté de nos jours de donner à ces multitudes ascétiques des explications toutes naturelles, empruntées aux  crises sociales et agricoles que traversait l'Empire on a beaucoup parlé aussi de l'influence exercée par les invasions barbares. Il est impossible de vérifier ces assertions. Mais on peut affirmer sans crainte que ces motifs ne suffisent point à expliquer ces migrations nombreuses vers la solitude, l'un des phénomènes les plus curieux de l'histoire au IVe siècle. Il y a là une poussée extraordinaire imprimée par l'Esprit de Dieu qui anime l'Eglise aux âmes généreuses. Elles s'en vont toutes à la recherche de l'union avec Dieu par la fuite du monde, la lutte contre soi-même et la pratique des enseignements de l'Evangile.

Plusieurs parmi les moines ont eu l'occasion de révéler le mobile de leur vie. Nous pouvons les croire sur parole.

Dans cette merveilleuse efflorescence du monachisme, tout ne fut pas admirable. On trouvait parfois, déguisés sous des dehors religieux, des hommes indignes, dont la conduite scandaleuse contrastait singulièrement avec la sainteté qu'ils affectaient, Il n'est pas facile de dire exactement jusqu'où allèrent ces abus déplorables, qui sont l'escorte honteuse de notre pauvre humanité.

Mais, quels qu'en aient été le nombre et la gravité, ce ne furent jamais que des faits isolés, déshonorant leurs seuls auteurs, sans atteindre une institution, entourée d'estime par les évêques et les fidèles. Les mauvais moines trouvèrent dans les moines vertueux des censeurs parfois très sévères.

Les religieux menaient pour la plupart une existence austère et sainte. Leurs vies, racontées par des biographes souvent contemporains, peuvent être rangées parmi les récits les plus édifiants. Leur influence se fait encore sentir sur l'ascèse chrétienne. Malgré la répugnance qu'ils inspiraient aux païens et à des hommes légers n'ayant de chrétien que le nom, ils eurent aux yeux du peuple un prestige avec lequel le clergé dut lui-même compter. Les prêtres et les clercs finirent par subir leur influence, en se rapprochant de leur manière de vivre dans la mesure du possible.

Il serait intéressant de suivre à travers toute l'histoire de l'Eglise cette action du monachisme sur le clergé, si cela ne nous entraînait hors du cadre qui nous est tracé par le présent travail.

Bornons-nous à dire que l'élévation d'un grand nombre de moines à la dignité épiscopale ou sacerdotale contribua beaucoup à la rendre efficace et profonde.

En Egypte, les religieux se recrutèrent surtout dans les rangs du peuple et dans les classes moyennes. L'aristocratie fournit bientôt son contingent.

La noblesse et ce que nous appellerions aujourd'hui la bourgeoisie influente donna aux solitudes de la Syrie et de la Cappadoce de nombreux ascètes. L'élite du patriciat romain embrassa le même genre de vie. Les vocations ne furent pas moins nombreuses dans les premières familles gallo-romaines.

La grande majorité des moines se contentait d'une culture intellectuelle très ordinaire. On vit néanmoins se confondre parmi eux des hommes qui avaient reçu, aux plus célèbres écoles de l'Empire, une formation littéraire et philosophique très développée. Il suffit de citer les noms de saint Basile, de saint Grégoire de Nazianze, de saint Jean Chrysostome, de saint Jérôme, de saint Augustin. Et ils ne furent pas les seuls. Le monachisme apparut comme un refuge céleste aux âmes élevées~ que soulevait de dégoût la décomposition du vieux monde païen.

On n'ajoutait pas grande importance, dans ces milieux ascétiques aux études profanes. Il n'y vint à l'idée de personne d'ouvrir des écoles pour initier la jeunesse à leur connaissance. La science de Dieu et des choses divines satisfaisait pleinement leur curiosité. Ils auraient été facilement portés à envelopper dans le même sentiment de mépris et d'horreur le culte des idoles et la littérature et la philosophie païenne.

Les chrétiens de cette époque allaient avec une grande simplicité. Ils se faisaient un idéal ascétique très large de là des variétés surprenantes et d'étranges singularités. On serait très embarrassé de formuler avec quelque précision les pensées qui animaient toutes leurs pratiques.

Il y avait des ermites et des cénobites. Toutefois les solitaires, voués à un isolement absolu, furent très rares. Cet état ne jouit pas d'un grand crédit parmi les hommes en qui on peut vénérer les maîtres de l'opinion monacale. Les dangers moraux et matériels qu'il présentait légitimaient suffisamment cette réserve prudente. Les uns ne s'éloignaient pas trop des pays habités: les autres rapprochaient assez leurs cellules pour participer dans une certaine mesure aux avantages de l'association. La demeure de l'ermite portait le nom de monastère tout aussi bien que la maison où habitaient plusieurs cénobites. C'était d'ordinaire une pauvre cabane, construite en terre, en bois ou avec des cailloux. Quelques-uns trouvèrent plus simple d'utiliser les cavernes naturelles, les grottes funéraires des anciens Egyptiens ou encore les sépulcres abandonnés dans le voisinage des villes. Il y en eut qui, jugeant superflue l'habitation la plus modeste, vécurent en plein air.

Le groupement érémitique le plus ancien et le plus important est celui qui se forma dans la basse Thébaïde autour de saint Antoine. Il est surtout connu grâce à la popularité dont jouit en Orient et en Occident la biographie du célèbre anachorète écrite par son admirateur et ami, saint Athanase. L'influence d'Antoine se fit sentir bien au-delà de ce groupe. Les principaux Patriarches de l'Egypte monacale réclamaient l'honneur d'être ses disciples. Sa doctrine, ses exemples et le prestige de son nom contribuèrent pour une part très large à préciser l'organisation de l'ascèse et à lui donner la forme monastique sous laquelle le IVe siècle nous la montre.

Son disciple, saint Hilarion, propagea la vie solitaire en Palestine. Deux mille ermites environ, dissémines des rives de la Méditerranée aux confins du désert, le vénéraient, comme un maître.

Ce ne turent pas les seuls anachorètes de la Palestine et de la Syrie.

Les groupes érémitiques de Nitrie et de Scété, en Égypte, dans le désert qui s'étend à gauche du Nil, comptèrent quelques milliers de moines.

Nous les connaissons grâce aux écrits de Pallade, de Rufin et de Cassien. Leur vie était mieux organisée que celle des disciples d'Antoine. Le désert habité par eux avait des limites déterminées.

Ceux qui avaient besoin d'une retraite absolue se retiraient plus loin. Les autres habitaient des cellules pas trop séparées ce qui leur permettait des relations charitables. Ils se réunissaient tous le  samedi et le dimanche pour assister, dans une église commune, aux offices liturgiques. Le groupe était gouverné par le sénat des anciens et administré sous leur contrôle. Les religieux que recommandaient l'âge et l'expérience recevaient le  nom d'abbé. Chacun avait d'ordinaire quelques disciples. C'était une organisation absolument originale. Elle différait beaucoup, malgré certaines ressemblances, de celle adoptée par les laures de la Palestine. Les laures étaient régies par un chef unique. Les frères habitaient seuls des cellules isolées il y avait un monastère où ils se préparaient, dans les exercices de la vie commune, à la solitude. La séparation des demeures n'était pas tellement le signe distinctif de la vie érémitique que les cénobites ne l'aient jamais adoptée. Ils ne songeaient guère, à cette époque, surtout quand ils étaient nombreux, à construire une vaste maison capable de les abriter tous. Une agglomération de cabanes leur parut généralement préférable.

Ce fut le système de construction en usage à Tabenne et dans les monastères qui suivaient la règle de saint Pakhôme. Chaque monastère formait une cité entourée de murs, distribuée en quartiers et en rues. Il y avait une église commune, un réfectoire et d'autres salles. Le monastère de Saint-Martin à Marmoutiers avait une organisation analogue, mais plus restreinte, car les moines étaient beaucoup moins nombreux.

Le groupe pakhomien est l'un des plus intéressants qui se rencontre dans l'histoire. Non seulement on y vit dès le début une règle précise, laissant fort peu de chose à l'arbitraire mais toutes ces communautés formaient entre elles une fédération ou congrégation organisée avec force et sagesse. Il y avait un supérieur général, un procureur général et des supérieurs généraux toutes choses qui offrent quelque ressemblance avec les ordres religieux modernes. L'Occident connut Tabenne par la traduction hiéronymienne de sa règle et par une version latine de la vie de son fondateur. On en retrouve plus d'une fois la trace sous la plume de saint Benoit.

Les cénobites menèrent souvent une vie commune plus étroite. Toute leur existence se passait dans une maison avec réfectoire, dortoir communs, etc. C'est le système qui prévalut dans la suite.  Il est, en particulier, à la base de la règle bénédictine et de celle de saint Basile. Les constructions ordinaires suffisaient aux besoins de ces moines au sein des villes et dans les petites localités. Cassien, saint Jérôme et divers hagiographes fournissent des renseignements sur la manière dont ces cénobites comprenaient et pratiquaient l'ascèse, sans qu'on puisse généralement déterminer avec exactitude les lieux auxquels se rapportent les détails par eux donnés. Les usages suivis en Palestine présentaient, avec ceux de l'Egypte, des différences très sensibles. On ne les retrouve nulle part mieux que dans les premiers livres des institutions de Cassien.

Saint Basile, lui, régna sur les monastères du Pont et de la Cappadoce. Il eut pour auxiliaire saint Grégoire de Nazianze. Les deux règles de saint Basile retracent exactement la physionomie des communautés d'hommes ou de femmes formées par lui. Il ne faudrait cependant pas y chercher la méthode rigoureuse et précise des règles modernes. C'est un code plutôt moral que disciplinaire, complété par les traditions monastiques générales ou locales et surtout par l'autorité du supérieur, à qui saint Basile fait la part très large.

Ces règles sont devenues, avec les additions que leur ont imposées les conciles, les empereurs byzantins et les réformateurs, la norme des monastères orientaux. Rufin les fusionna dans une version latine, qu'il destinait aux monastères de l'Occident. Fut-elle suivie intégralement quelque part, en Italie ou dans les Gaules? Il est difficile de le dire. Mais on peut affirmer que les organisateurs de la vie monastique des siècles suivants, saint Benoît en particulier, y puisèrent comme à une source très pure.

On ne saurait trop dire ce que fut, en Italie, le monachisme au IVe siècle. Il n'est resté de cette époque aucun monument qui en donne une idée exacte. Un fait néanmoins mérite d'être signalé.

Sait Eusèbe, évêque de Verceil, frappé par le grand ascendant que la pratique des vertus monastiques donnait aux moines, voulut donner ce prestige aux membres de 'son clergé les prêtres

et les clercs de son Eglise embrassèrent la vie religieuse et, dans la suite, se recrutèrent parmi les moines. C'est le premier exemple de cette union du monachisme et de la cléricature dans un diocèse. Il  sera, nous le verrons, reproduit ailleurs.

Le monachisme africain fut établi sur cette base, par saint Augustin, non pas au début de conversion, sa mais après son élévation sur le siège épiscopal d'Hippone. Il transforma vite sa maison en monastère et les clercs qui habitaient avec lui, durent tous embrasser la vie religieuse.

Ses disciples, appelés au gouvernement de diverses Eglises africaines, prescrivirent à leur clergé une vie semblable. Les monastères épiscopaux ne furent pas les seuls de cette contrée. Augustin avait d'abord fondé à Tagaste un monastère laïque. Il y en eut, en particulier, dans le voisinage de Carthage. L'évêque d'Hippone s'occupa très activement des communautés religieuses d'hommes ou de femmes. Ses écrits renferment des témoignages variés de sa sollicitude. Voici les trois plus importants. C'est, en premier lieu, une lettre qu'il écrivit à la supérieure et aux moniales d'un monastère de sa ville[29].

Les législateurs monastiques de la Provence et de la Gaule méridionale lui ont fait de larges emprunts.

On en retrouve quelques passages dans la Règle de saint Benoit. Des monastères l'ont même adoptée tout entière et en ont fait leur règle véritable.

Les discours 355 et 356 d'Augustin, qui portent le titre De vita et moribus clericorum suorum[30] , renseignent abondamment sur l'organisation de son monastère, ils ont fait faire un grand pas à la, législation monastique, par l'institution de la désappropriation complète ou du testament, qui doit précéder la profession religieuse. Son livre du Travail des moines[31] précise avec toute la force désirable l'obligation où est le religieux de gagner sa vie par un labeur assidu. C'est une doctrine sage et féconde que les fondateurs d'ordre des âges suivants se sont fidèlement transmise les uns aux autres.

Nous ne voyons pas les moines de l'Afrique romaine à travers les récits merveilleux qui abondent en Orient. Les mille détails de leur vie intime nous apparaissent beaucoup moins. Mais l'histoire nous les montre qui s'organisent et s'orientent sous l'action lumineuse de saint Augustin.

Impossible de saisir le terme vers lequel tend leur évolution. On les sent néanmoins engagés dans une voie qui, en passant par les premiers monastères provençaux, par Subiaco et le Mont-Cassin, où ils retrouveront l'action orientale, par Luxeuil, où fusionneront moines latins et moines celtes, par saint Boniface et par le puissant organisateur que fut saint Benoît d'Aniane, les mènera à Cluny et à Citeaux. Durant cette procession séculaire, le monachisme apparaît toujours semblable à lui-même. L'étonnante facilité, qui lui permet de s'enrichir et de se dépouiller afin de donner pleine satisfaction à des aspirations multiples, ne brise jamais son unité merveilleuse, qui a sa cause dans la notion si simple de la perfection évangélique, telle que la comprit l'ascèse primitive.

Enveloppée dans sa simplicité durant les trois premiers siècles, l'ascèse s'épanouit au grand air, quand sonna la fin des persécutions.

Elle s'enrichit presque aussitôt de manifestations extérieures nombreuses et variées, qui furent comme son efflorescence nécessaire. Les moines se distinguèrent davantage de la roule des chrétiens par un costume spécial leurs pratiques de pénitence et de mortification furent mieux déterminées la prière en commun ne tarda pas à être soumise à des règles fixes. Les groupes érémitiques et les cénobites furent les premiers, cela se comprend sans peine, à fixer ainsi leurs usages par la coutume et la tradition, avant qu'on ne songeât à les codifier dans des règles proprement dites.

Les moines formaient alors un état intermédiaire entre les clercs et les laïques. Il n'y avait dans leur profession rien qui les autorisât à se mêler aux fonctions cléricales. Mais, comme nous l'avons dit plus haut, les vertus qu'ils pratiquaient et la grandeur morale qu'ils acquéraient ainsi les signalaient trop à l'attention des fidèles et à leur estime pour qu'on ne conférât point à quelques-uns d'entre eux le sacerdoce ou la dignité épiscopale. Les moines clercs formèrent à Verceil et en Afrique des communautés à part.

Ailleurs ils vécurent soit dans les monastères au milieu des religieux laïques, soit auprès de l'église confiée à leur sollicitude. Us eurent ainsi à remplir toutes les fonctions inhérentes à la cléricature.

Mais quel qu'ait été le nombre des moines investis de cette dignité, la grande majorité resta laïque, et il n'y eut aucune confusion entre ce qu'on pourrait appeler l'ordre des moines et l'ordre des clercs. Chrétiens voués à la recherche de la perfection, ils ne restèrent, pas étrangers aux préoccupations religieuses de leurs contemporains.

Les grands intérêts de la foi les passionnèrent souvent. Et on les vit se mêler aux luttes doctrinales, qui désolèrent la chrétienté. Leur intervention détermina, en plus d'une circonstance, les fidèles à se prononcer en faveur de l'orthodoxie. Malheureusement, ils ne surent pas toujours discerner la vérité de l'erreur.

La propagation du Christianisme parmi les païens et les barbares, l'instruction religieuse des populations ignorantes, l'assistance des indigents, le soin des malades, la rédemption des captifs et la plupart des œuvres de miséricorde excitèrent souvent leur zèle. Il  ne faudrait point envisager tous les solitaires de cette époque primitive comme des contemplatifs, étrangers à la société et à ses besoins. Beaucoup, parmi eux, menèrent au service du prochain une vie très active.

Il leur fallait travailler afin de pourvoir aux besoins de leurs corps. L'agriculture fut naturellement leur occupation préférée. Mais le sable du désert et les rochers des montagnes, qui fournirent une retraite à tant de solitaires, ne leur donnaient pas toujours la possibilité de l'exercer.  On les voyait alors se livrer à la confection d'ustensiles, qu'ils allaient vendre aux marchés du voisin. Quelques-uns, ceux de Scété en particulier, quittaient leur solitude à l'époque des récoltes et se louaient en qualité de moissonneurs, dans la vallée du Nil, moyennant une rétribution qui leur assurait le pain de l'année.

En somme, et pour terminer, on trouve dans les écrits et dans la vie des moines du IVe siècle les principes sur lesquels repose la vie religieuse des siècles postérieurs. Aussi tous les fondateurs et réformateurs d'ordre, tous les docteurs de la vie ascétique y ont-ils puisé des maximes et des exemples appropriés à leurs desseins. Cette harmonie et cette continuité sont la manifestation la plus éclatante de la vitalité des institutions monastiques et de la confiance que leur avenir peut inspirer[32].


[1] Beati pauperes spiritu. MAT. V, 3. [2] MAT. x, 9,10,XIX,16-29.[3] Id, XIx,12. [4]  MATH. IV. [5] « Omnes etiam qui credebant erant pariter et habebant omnia communia. Possessiones et substantias vendebant et dividebant illa omnibus prout cuique opus erat »  Act. apost., II, 44, 45, Iv, 34, 35. [6] Id. V, 36, 37. [7] Id. v, 1-11.[8] Id. VI, 16. [9] Id. XI 29, 30. [10] I Cor. VII. [11] SAINT IGNACE, Epist ad Polycarpum, c. v. Pat. gr., t. IV, col. 723. [12] SAINT JUSTIN. Apologia I pro Christianis, 15. Pat. Gr., t. VI, col 350 [13] Cf. id. t. XXIX, col. 374. [14] ANTEGANORE, legatio pro Christianis, 33. Pat.gr., t. VI, col. 966. [15]  Cf. Mgr Duchesne, Origines du culte chrétien, p. 404-406 (2e éd.) [16]  Les renseignements fournis par Mgr Witpert dans sa savante étude (Die gottgeweihten Jungfrauen in den ersten Jahrhunderten der Kirche. Freiburg 1892) sont presque tous de la fin du siècle. [17] TERTULLIEM, Apologeticus, c. IX. Pat. Lat., t.I col. 327. [18] Id., Liber de exhortatione castitatis c. xIII. Pat. lat., t. II, col. 930. [19] SAINT CYPRIEN, Liber de habitu virginum. Pat. lat., t. IV, col. 439-464. [20] CLÉMENT D'ALEXANDRIE, Stromatum, lib. VII, C. VII. Pat. gr., t. tX, col. 449-472. [21] Id., Liber quis dives salvetur, col. 663-651. [22] BORNEMANN, In investiganda monachatus origine quibus de causis ration habenda sit Origenis. Goettingue, 1881. [23] S. ATHANASE,Vita S.antonii, 2,3. Pat. Gr., t. XXVI, col. 542-545. [24] ESCEBE. Historia eccles., t. VI, c. 9. Pat. gr., t. XX, col. 538.539. [25] Id. DE martyribus Palestnae, c.10,11. Ibid, col 1498.1499. [26] SULPICE SEVERE, Vita S. Martini, II, ed. Halm, 112. [27] Pat.gr., t.I, col.350-4.[28] TILLEMONT, Mémoires pour servir à l’histoire ecclésiastique des six premiers siècles, t. VII, p. 177. [29] SAINT AUGUSTIN, Epist. 211. Pat. lat., t. XXXII, col. 960-965. [30]  Pat. lat., t. XXXIX, col. 1568-1581. [31]  Pat. lat., t. XL, col, 347 et s. [32] Voici la liste de quelques ouvrages sur le monachisme du Ive siècle dont la lecture peut être recommandée : BULTEAU, Essai de l’histoire monastique en Orient (Paris’ 1678, in-8) _ TILLEMONT, Mémoires pour servir à l’histoire ecclésiastique des six premiers siècles, tommes VI à XIII. _ DOM BULTER, The Lausiac history of Palladius (Cambridge, 1898.)_ LABEUZE, Étude sur le cénobitisme Pakhomien (Louvian, 1898.)_ DOM BESSE, Les moines d’Orient (Poitiers, 1900) ; Le monachisme africain. (Ibid).

 

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