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L'Avènement du Grand Monarque

L'Avènement du Grand Monarque

Révéler la Mission divine et royale de la France à travers les textes anciens.

Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #CHEVALERIE

HISTOIRE DE LA CHEVALERIE.

DEUXIÈME PARTIE.

COUP D'OEIL GÉNÉRAL SUR LA CHEVALERIE A SON ÉPOQUE DE COMPLÈTE FORMATION : CÉRÉMONIES, MOEURS, USAGES. (XIIIeSIÈCLE.)

CHAPITRE VII.

  1. La chevalerie complète. — II. Éducation chevaleresque : le page, l'écuyer. — III. Armement du chevalier. — IV. Devoirs du chevalier.

I.

La chevalerie est complète au 13ième siècle. Esprit religieux, tempéré par un généreux esprit d'humanité, esprit amoureux et galant, empire des dames, esprit de vaillance et de point d'honneur, rite, règle morale, fêtes, tournois, étiquette, romans de chevalerie, tout cela existe, est rassemblé, épanoui, et forme un ensemble brillant qui mérite véritablement le nom de chevalerie. Vous ne voyez plus le chevalier batailleur du 11ième siècle, homme grossier, sans principe moral et sans culture extérieure. Vous ne voyez plus le chevalier féroce de la première croisade, sans autres sentiments que celui de sa force et celui d'une piété farouche et haineuse. Vous ne voyez plus le chevalier troubadour, galant, impie, ne faisant que l'amour, chantant, courant le monde.

Toutes ces figures, qui ont passé successivement sous nos yeux, se sont rapprochées, touchées, confondues, comme dans un songe, et transformées en une figure nouvelle, le chevalier du 13ième siècle, le chevalier complet. Car c'est ainsi que les choses humaines changent à chaque instant d'aspect et composent incessamment des types plus parfaits.

Il faut donc s'arrêter au 13ième siècle pour examiner la chevalerie, et parce qu'elle est complète alors, et parce qu'elle commence à s'altérer ensuite. Bientôt elle va s'imiter elle-même, se raffiner à dessein, tomber dans l'affectation et l'extravagance. Certes, elle sera grande et sérieuse jusqu'à la fin avec les hommes sérieux ; mais trop de fois elle deviendra jeu, spectacle, fantaisie bizarre. C'est le sort de tout ce qui végète en ce monde où tout végète, plantes, animaux, hommes, sociétés, moeurs, institutions, de n'arriver à la maturité que pour passer bientôt à la décomposition, de naître et mourir sans cesse.

II.

Il faut bien se figurer que les chevaliers étaient l'aristocratie au moyen âge; Il fallait, au 13ième siècle, quatre quartiers de noblesse pour être fait chevalier ; plus tard on fut moins exigeant. Il n'y avait point de rapport entre les titres féodaux et le titre de chevalier. Les premiers marquaient une puissance politique, le second une simple dignité militaire et sociale. Les ducs, les comtes, tous les possesseurs de fiefs, tous les riches hommes, comme on les appelait, recherchaient et acquéraient la chevalerie ; les cadets, les déshérités de la noblesse féodale l'obtenaient également. Elle rassemblait sous le même nom les puissants et les faibles, les riches et les pauvres, et mettait de l'égalité au moins dans l'aristocratie.

Le chevalier n'était pas seulement un soldat : c'était un gentilhomme qui tenait son rang dans le camp et dans le château, dans les combats et dans les fêtes, en face de l'ennemi et auprès des dames.

C'était à la fois l'aristocratie de l'armée et la haute société du monde féodal. Il était plus encore : un protecteur du faible, de la religion, un gardien de la paix publique. On verra un peu plus loin toute l'étendue de ses obligations.

L'éducation chevaleresque devait donc former à la fois un soldat, un galant homme et, si je l'ose dire, un magistrat. Nous formons dans nos lycées des hommes plus éclairés et plus instruits; nous n'y formons ni des hommes de société ni des hommes de guerre. L'éducation chevaleresque avait une tâche plus vaste.

Elle ne séquestrait pas l'enfant. A peine retiré des mains des femmes à l'âge de sept ans, et confié à celles des hommes, il devenait page et commençait parla pratique même son éducation. Il servait à table, versait à boire, exerçait ainsi ses mains à l'adresse, son corps aux mouvements gracieux et aux bonnes manières, ses lèvres à l'aisance, à l'agrément, à la convenance parfaite du langage, son esprit à l'attention, à l'empressement de rendre service. Attaché à quelque personnage de distinction, homme ou femme, il accompagnait son maître ou sa maîtresse, portait leurs messages. Qu'on ne dise point que c'était une éducation de laquais. Cette domesticité de noble à noble n'avait rien d'humiliant. Le jeune page était comme en famille ; c'était comme s'il eût servi son père ou quelqu'un des siens. D'ailleurs on ne bornait point là son éducation. On prenait grand soin de lui enseigner la décence, les bonnes moeurs, le respect de la chevalerie et des preux, l'amour de Dieu et des dames.

Des simulacres enfantins des tournois le préparaient aux luttes sérieuses d'un âge plus avancé. Il passait ainsi sept années, attendant avec impatience ses quatorze ans pour sortir de pages et porter le beau nom d'écuyer.

Devenir écuyer, c'était en quelque sorte devenir homme. C'était la toge, comme disait Tacite de la framée des jeunes Germains. L'écuyer recevait l'épée : c'était son insigne. On ne lui mettait pas entre les mains de quoi donner la mort sans lui faire comprendre par une certaine solennité l'usage sérieux qu'il en devait faire. Son père et sa mère, cierge en main, le conduisaient à l'autel. Le prêtre y prenait l'épée et la ceinture, les bénissait et les attachait au côté du jeune homme.

L'écuyer débutait par des services peu différents de ceux du page; c'étaient les services de la salle à manger et du salon. Il était écuyer tranchant, comme Joinville qui, dans sa jeunesse, à la cour de saint Louis, tranchait devant le roi de Navarre; ou bien écuyer d'échansonnerie, de paneterie ; ou bien il était chargé de dresser les tables, de donner à laver à la fin du repas, d'enlever les tables, de préparer la salle pour le bal, de faire les honneurs. Ici l'écuyer était à la fois acteur et serviteur.

Il dansait avec les demoiselles de la suite des hautes dames, et, dès que la fatigue suspendait la danse, il courait chercher les rafraîchissements.

Aujourd'hui un cavalier fait quelques pas pour enlever sur le plateau qui circule une glace qu'il apporte à sa danseuse. L'écuyer faisait bien davantage. C'était lui-même qui portait par toute la salle les épices, les dragées, les confitures, le vin au miel qu'on appelait claré, le piment, le vin cuit, l'hypocras, enfin tous les toniques rafraîchissements dont nos pères faisaient usage. Je pense que ces rafraîchissements pouvaient avoir un peu plus de saveur présentés par un jeune et bel écuyer que par un domestique, et ce n'était peut-être pas l'épisode le moins piquant du bal. Un service supérieur à celui-là, et plus noble dans l'opinion du temps, était celui de l'écurie. Des écuyers habiles et éprouvés tenaient école et enseignaient aux écuyers plus jeunes l'art de soigner et de dresser les chevaux. Cet art était fort important.

Dans les tournois, dans les combats singuliers, la plus légère faute du cheval pouvait compromettre toute la justesse du coup de lance et toute l'adresse du cavalier.

L'écuyer entretenait les armes de son maître en bon et bel état, lui tenait l'étrier quand il montait à cheval, portait les diverses pièces de son armure, menait derrière lui les chevaux de bataille ou de rechange. Un chevalier n'avait pas toujours le corps chargé de sa lourde armure. Il la quittait ordinairement quand il entrait dans une église ou dans une noble maison. Souvent même il se rendait au combat avec un simple chaperon sur la tête et son seul haubergeon sur le corps. Ses écuyers portaient derrière lui, l'un son heaume, l'autre son écu, d'autres ses brassards, ses gantelets, sa lance, son pennon, son épée : arrivés en présence de l'ennemi, tous se réunissaient autour de lui, lui ajustaient les diverses pièces de son armure et lui mettaient en main les armes offensives.

Ils ne le quittaient pas dans le combat, tenaient tout prêts derrière lui un cheval frais, de nouvelles armes, l'aidaient à se relever s'il tombait, paraient les coups dont il était menacé.

Après ces divers services, l'écuyer arrivait enfin à celui qui était le plus estimé de tous, parce qu'il le rapprochait plus intimement de la personne même du seigneur ; et mieux valait, ce semble, soigner le seigneur que soigner ses chevaux. L'écuyer de corps était appelé écuyer d'honneur. Il accompagnait son maître dans sa chambre, l'habillait et le déshabillait. Au combat il portait sa bannière et poussait son cri de guerre. J'ai dit son maître, et maître était le mot consacré. C'était une domesticité dérivée des moeurs de la Germanie et changée par le changement des moeurs. Le compagnon rie déshabillait point son chef, qui ne quittait guère ses vêtements grossiers, et ne le couchait pas, faute de lit. Mais de la forêt germaine au luxueux château seigneurial du 13ième siècle, la distance était grande : le moyen âge était fort bien couché. Il inventa les grands, hauts, larges et bons lits qu'on ne voit plus que dans les musées. Pour les vêtements, ils étaient encore amples au temps de saint Louis; mais, cinquante ans plus tard, ils devinrent si justes et si compliqués qu'il était bon d'être aidé pour s'en défaire ou pour les mettre. Et qui eût voulu laisser aux valets le soin délicat de la personne du seigneur? On a vu se conserver jusque dans les cours modernes cette domesticité de la noblesse, mais avec d'autant plus de servilité que les mœurs s'en éloignaient davantage.

L'écuyer de quatorze ans, tout fier de porter l'épée encore lourde pour sa main, n'était qu'un apprenti. Mais l'écuyer de corps était accompli; il ne lui restait plus qu'à voyager pour compléter l'éducation chevaleresque. Permission obtenue, il se rendait dans les cours des pays éloignés, attentif à suivre partout les tournois, à observer les armes, les manières de combattre, les usages. C'était une étude sérieuse. L'écuyer diligent prenait des notes sur ses tablettes. Après cela, le noviciat de la chevalerie était terminé pour lui : les chevaliers le considéraient presque à l'égal d'un d'entre eux. Il était digne de devenir chevalier lui-même. Mais souvent il éloignait volontairement cet honneur, soit à cause de la dépense, soit pour attendre quelque occasion solennelle ; les plus pieux ne se croyaient pas dignes avant d'avoir combattu les infidèles; quelques-uns, conscience ou timidité, redoutaient d'aborder un rôle plus difficile que celui d'écuyer : car, comme dit un vieux livre de chevalerie, « vaut mieux être bon écuyer que un pauvre chevalier. »

III.

Sept ans poupon, sept ans page, sept ans écuyer, et le jeune noble était majeur; le bourgeois, à quatorze ans. Cette grande différence montre combien la profession de chevalier était jugée exiger plus de force et de sens que les humbles professions du peuple. On pouvait donc devenir chevalier à vingt et un ans. On vit dès l'origine quelques rares exceptions, et des chevaliers de dix-sept ou même de quinze ans; c'est qu'un développement précoce du corps et de l'esprit, peut-être quelques actions héroïques, les en rendaient dignes.

Dans la décadence de la chevalerie, on fit sans aucune raison des chevaliers de huit ans. Quant aux souverains et aux princes du sang, on pense bien qu'ils n'avaient que la peine de naître : ceux-là gagnaient la chevalerie sur les fonts de baptême. On faisait toucher à la petite main du petit être inerte une épée nue, et voilà un chevalier. Du Guesclin fit ainsi chevalier le duc d'Orléans, frère de Charles VI.

C'était une belle cérémonie que l'ordination d'un chevalier. A celle-là était réservé tout l'éclat, toute la pompe; à celle-là tout l'appareil, toute la minutie des rites, toute la rigueur des préceptes. L'Église ne consacrait pas seule le chevalier, comme l'écuyer; mais elle avait les prémices de cette consécration. La prise d'armes du chevalier commençait comme une prise de froc monacal. Par cette intervention dans un acte aussi important, l'Église se flattait de dominer l'esprit de la société militaire.

On doit reconnaître que, si elle cessa bientôt de le dominer, elle avait contribué beaucoup à l'élever.

Voici le postulant, un beau jeune homme, dans la force de l'âge, vigoureux, en belle chair et bonne santé. Il faut mortifier un peu cette chair : d'abord des jeûnes rigoureux, des nuits passées en prière dans la vaste et sombre église, ou dans la chapelle du château, en compagnie de ses parrains et d'un prêtre : c'est la veille des armes. Là son esprit se recueille, s'isole du monde, se prépare aux pensées sérieuses. Après cette retraite et cette pénitence, il se confesse, il communie. La purification des sacrements ne suffit point, on veut encore y ajouter des symboles visibles de pureté ; on lui fait prendre un bain, on le revêt d'habits blancs : double toilette du corps et de l'âme. Mortifié, confessé, lavé, voilà, ce semble, les espiègleries du page ou les méfaits de l'écuyer suffisamment effacés. Il est bon maintenant de lui renouveler un peu son catéchisme, car il faut que le chevalier sache bien ses devoirs de chrétien et qu'il ait présents à l'esprit les dogmes qu'il doit défendre. On ne lui épargne point les sermons, on lui explique les principaux articles de la foi et de la morale chrétienne. Après cela la préparation est complète : il prend son épée, la pend à son cou, se rend à l'église, et se présente à l'autel après la messe chantée; le prêtre célébrant prend l'épée, l'épée déjà bénie autrefois quand l'écuyer la reçut : mais depuis, qui sait les péchés qu'elle a commis ? il la bénit encore et la lui rend.

Le postulant a fini avec l'Église; maintenant c'est à la société laïque et militaire qu'il va demander une autre consécration. Le seigneur, assis dans sa chaire, l'attend, en grande réunion, soit dans l'église, soit dans la cour ou la grande salle du château. Le postulant le va trouver à pas lents et graves, les mains jointes, l'attitude recueillie, l'épée toujours pendue au cou. Arrivé devant le seigneur, il s'agenouille. « A quelle intention, lui demande

celui-ci, souhaitez-vous d'obtenir la chevalerie ? Si c'était pour être riche, vous reposer et vous faire honneur à vous-même plutôt qu'à la chevalerie, vous en seriez indigne et seriez à l'ordre de la chevalerie ce que le clerc simoniaque est à la prélature. » Il répond qu'il ne cherche ni la richesse, ni le repos, ni un vain éclat, mais qu'il travaillera à honorer la chevalerie. On lui lit un Serment en vingt-six articles, il les jure, et le seigneur lui accorde la chevalerie. Aussitôt un chevalier, plusieurs même s'approchent de lui. Ils lui attachent les éperons, en commençant par la gauche, ils lui passent le haubert, lui ajustent la cuirasse, les brassards, les gantelets, enfin lui ceignent l'épée.

Il se laisse faire, toujours à genoux, levant vers le ciel ses mains et ses yeux corporels et spirituels.

Alors le seigneur se lève de son siège et, prononçant ces paroles : « Au nom de Dieu, de saint Michel et de saint Georges, je te fais chevalier, » il lui donne trois coups du plat de son épée sur les épaules ou sur le cou. C'est la colée ou accolade. Quelquefois un léger coup de la paume de la main sur la joue remplaçait le coup de l'épée : c'était la paulmée. Les paroles pouvaient varier aussi, et le postulant désigner le saint de sa dévotion particulière.

Par la vertu de l'accolade, le chevalier est créé, adoubé (adopté). On lui donne le heaume, l'écu, la lance, qu'il peut porter désormais, et on lui amène son cheval. Il s'y élance et le fait caracoler avec la joie naïve de ce jeune héros de roman qu'Alexandre vient d'armer chevalier. « Adonc regarde haut et bas, et lui est advis que c'est belle chose d'un homme quand il est armé. Il prend son heaume, son écu, saute sur son cheval, se dresse et s'affermit sur ses étriers, se rassemble dans ses armes et se met à brandir sa lance autour de sa tête, souhaitant de tout son coeur d'avoir quelqu'un avec qui jouter. » -

Après avoir témoigné sa joie et son orgueil par une brillante parade, le nouveau chevalier doit chevaucher parmi la ville, se montrer à tous, pour que chacun sache qu'il est chevalier et désormais obligé de défendre et maintenir l'honneur de la chevalerie.

La cérémonie tout à fait achevée, les fêtes commencent à la cour du seigneur ; grands festins, joutes, tournois, tous les divertissements des fêtes de chevalerie ; grande distribution de présents : le seigneur ne s'y doit point épargner : riches robes, manteaux fourrés, armes, joyaux, tout le monde, chevaliers et écuyers conviés à la fête, se pare de ses largesses. Le nouveau chevalier aussi serait honni s'il ne se montrait pas en ce jour aussi généreux qu'il peut l'être. Il doit bien faire des cadeaux, lui qui vient de recevoir le magnifique cadeau de la chevalerie.

L'ordination du chevalier était à elle seule le sujet d'une fête brillante. Mais ordinairement elle recevait encore un bien plus grand éclat de la circonstance solennelle que le futur chevalier avait soin de choisir. C'était quelque grande fête de l'Église, surtout la Pentecôte, quelque grande solennité de la cour, publication de paix ou trêve, sacre ou couronnement des rois, naissance, baptême, fiançailles, mariages des princes ; on choisissait encore volontiers le jour où quelque prince recevait la chevalerie. Philippe, fils de Philippe le Bel, fit chevalier, à la Pentecôte, ses trois fils, et ceux-ci firent aussitôt quatre cents chevaliers. Ce fut une grande fête, comme on le pense bien, et par la solennité religieuse, et par la qualité des trois principaux impétrants, et par le nombre des autres. Le chevalier aimait à dater sa chevalerie de quelque journée importante. C'est pour la même raison qu'on faisait beaucoup de chevaliers sur les champs de bataille.

Là toute la cérémonie se bornait à l'accolade. On en fit quatre cent soixante-sept avant celle de Rosebecque, cinq cents avant celle d'Azincourt. Mais je ne crois pas que cet usage ou au moins cette prodigalité se rencontre au 13ième siècle. Il y avait quelques inconvénients à faire des chevaliers avant la bataille. Deux armées se trouvèrent un jour en présence. Le combat étant retardé, on fit par passetemps des chevaliers ; puis le combat n'eut pas lieu et l'on se sépara sans avoir fait autre chose. Un lièvre passa devant le front de l'armée française : les chevaliers de ce jour furent appelés chevaliers du lièvre. Brantôme, au 16ième siècle, était aussi d'avis qu'il valait mieux donner la chevalerie après qu'avant le combat ; car tel recevait alors l'accolade qui ensuite « s'enfuyait à bon escient de la bataille.... et voilà une chevalerie et une accolade bien employées. »

IV.

Le bruit des fêtes dissipé, le chevalier se trouvait en présence de ses devoirs : Chevaliers en ce monde-cy Ne peuvent vivre sans soucy.

C'était une sorte de magistrature publique dont on venait de l'investir, et même une sorte de sacerdoce. Les écrivains ecclésiastiques qui ont écrit sur la chevalerie aiment à comparer l'ordre de la chevalerie avec celui de la prêtrise, les ornements du prêtre à l'autel avec les armes du chevalier. Ils comparent aussi la société à un corps dont l'Église est la tête, les chevaliers les bras, et les artisans les membres inférieurs. Les bras doivent défendre la tête, d'où ils tirent leur influence, et les membres inférieurs, qui leur donnent la nourriture.

A la messe, pendant l'évangile, le chevalier tenait son épée nue, la pointe en haut, prêt à défendre par le fer le livre et la doctrine. Ces mêmes écrivains exigent des chevaliers sept Vertus dont trois théologales : foi, espérance et charité, et quatre cardinales : justice, prudence, force et tempérance. Un romancier plus mondain exige à son tour largesse et courtoisie : pour lui ce sont les vertus principales, les deux ailes de la chevalerie.

Voici quelques vers d'Eustache Deschamps, poète du 14ième siècle, qui résument avec concision tous les devoirs de la chevalerie :

Vous qui voulez l'ordre de chevalier,

Il vous convient mener nouvelle vie,

Dévotement en oraison veiller,

Péché fuir, orgueil et vilainie ;

L'Église devez défendre,

La veuve, aussi l'orphelin entreprendre (protéger) ;

Être hardis et le peuple garder,

Prud'hommes loyaux, sans rien de l'autrui prendre :

Ainsi se doit chevalier gouverner.

Humble coeur ait, toujours doit travailler

Et poursuivre faits de chevalerie,

Guerre loyale ; être grand voyagier,

Tournois suivre, et jouter pour sa mie.

Il doit à tout honneur tendre

Pour qu'on ne puisse en lui blâme reprendre,

Ni lâcheté en ses oeuvres trouver ;

Et entre tous se doit tenir le moindre :

Ainsi se doit chevalier gouverner.

Il doit aimer son seigneur droiturier,

Et dessus tout garder sa seigneurie;

Largesse avoir, •être vrai justicier;

Des prud'hommes suivre la compagnie,

Leurs dits ouïr et apprendre,

Et des vaillants les prouesses comprendre,

Afin qu'il puisse les grands faits achever,

Comme jadis fit le roi Alexandre :

Ainsi se doit chevalier gouverner.

Admirables commandements de la chevalerie ! Honneur à ce vieux et mâle langage dont chaque vers trace un devoir, non pas seulement d'honnêteté, mais de vertu militante et infatigable, de protection des faibles, de recherche constante de l'honneur et de la gloire légitime, de noble galanterie, de libéralité, de modestie, de loyauté, de fidélité, d'étude des bonnes moeurs, d'empressement à s'instruire. C'est dans ce moule que furent jetées ces vieilles maximes héroïques dont l'accent retentit encore trois siècles plus tard dans le grand écho de Corneille :

Fais ce que dois, advienne que pourra.

Et cette autre, à la fois de loyauté dans le combat et de modestie dans la victoire :

Un chevalier, n'en doutez pas,

Doit férir haut et parler bas.

Et cet admirable cri des hérauts d'armes dans les tournois en l'honneur des vainqueurs :

Honneur aux fils des preux !

Non pas honneur aux preux! car, dit un vieux livre, « nul chevalier ne peut être jugé preux si ce n'est après le trépassement. Nul n'est si bon chevalier au monde qu'il ne puisse faire une faute, voire si grande, que tous les biens qu'il aura faits devant seront annihilés. »

Preux était un noble adjectif ; le preux n'était pas seulement le vaillant, c'était celui qui remplissait tous les devoirs de la chevalerie.

C'est par cette belle règle de conduite et ces principes élevés que se formèrent ces types de chevaliers dont la France s'est honorée depuis le 13ième siècle jusqu'au 16ième.

On est émerveillé de voir apparaître une telle beauté morale au milieu de la barbarie féodale. Qui donc dompta et adoucit le féroce batailleur? Qui, de la belle féodale, fit un chevalier? Deux grandes puissances du temps : l'Église et les dames. Nous avons assez parlé de l'Église; parlons des dames.

CHAPITRE VIII

Les dames. — L'amour. — Le mieux de tout bien.

Les femmes, qu'on appelle la plus belle moitié du genre humain, ont toujours obtenu l'amour, quelquefois l'obéissance des hommes. La dure antiquité païenne ne s'était guère laissé séduire. Elle avait joui de la femme par le droit du plus fort, sans lui rien céder. La bonté d'âme des peuples germaniques, la douceur de l'Évangile, un état politique différent, ouvrirent à la pauvre opprimée une carrière qu'elle parcourut bientôt en triomphe.

La loi salique est la seule des lois barbares qui exclue la femme de quelque partie de l'héritage paternel. On en a fait, une très-fausse application au trône de France. Dans tous les autres codes barbares, la fille succède, à défaut des fils, à tous les biens paternels. Quand ces biens, avec le régime féodal, devinrent des fiefs, l'héritière reçut avec la terre les titres, la puissance militaire, les droits de justice. De telles héritières étaient respectées

comme une puissance et courtisées comme une fortune. Éléonore de Guyenne épousa le roi de France et le roi d'Angleterre. Elle aurait épousé, si elle eût voulu, tous les rois de l'Europe. Les Sarrasins s'étonnèrent quand leur prisonnier, Louis IX, traitant pour sa rançon, leur demanda d'écrire d'abord à la reine. Il leur dit que c'était bien raison qu'il fît ainsi, puisqu'elle était « sa dame et sa compagne. »

Héritière féodale, châtelaine, compagne et égale du seigneur, associée à son existence et à ses titres, duchesse s'il était duc, comtesse s'il était comte, et même chevaleresse (equitissa, militissa) s'il était simplement chevalier, la femme tenait un noble rang dans la société féodale.

Elle obtint de bonne heure davantage : sa faiblesse gracieuse lui valut une déférence qu'on est assez surpris de trouver d'abord dans les cloîtres.

A Fontevrault, plus tard au Paraclet, et dans la plupart des lieux où se trouvèrent réunis un couvent d'hommes et un couvent de femmes, les femmes avaient la supériorité sur les hommes, et l'abbesse sur l'abbé, au moins pour les choses temporelles. La charte de Bigorre, dès 1097, favorisait une dame autant qu'une église ou un monastère : celui qui se réfugiait auprès d'elle était en sûreté pour sa personne, à la condition de restituer le dommage.

Cette nouvelle situation de la femme rendit l'amour de l'homme plus respectueux; le mysticisme chrétien le rendit plus idéal. C'est au commencement du 12ième siècle qu'Héloïse et Abélard s'aimèrent. Tout le monde sait comment ils s'aimèrent, avec quel dévouement audacieux, avec quelle délicatesse profonde et quelle rare noblesse de sentiments. Abélard offre à Héloïse la réparation du mariage : Héloïse la refuse. Elle veut demeurer amante et non devenir épouse, afin que son amour soit toujours un libre don de son âme, et non une nécessité de l'union conjugale. Ce désintéressement étrange, ce sacrifice suprême, c'est l'héroïsme de l'amour féminin. A cette hauteur, On est dans le sublime. On est tout surpris de voir jusqu'où atteignit le plus délicat des sentiments humains au commencement du XII° siècle, en ces temps barbares. Héloïse et Abélard n'appartiennent point, il est vrai, au monde chevaleresque; ils vivent à l'ombre de l'église et du cloître, dans les travaux les plus purs de la pensée. Mais ces deux mondes, celui qui méditait et celui qui combattait, n'étaient pas si complétement séparés. Abélard, sans aller plus loin, n'était-il pas, par sa naissance, noble et destiné à porter les armes, si son grand esprit n'eût dédaigné ce métier brutal ? Il était l'aîné de sa famille ; il se fit le cadet, et il se jeta dans ces superbes luttes de la parole - et de la pensée, si supérieures aux combats de la lance et de l'épée.

L'amour, animé d'une tendresse si sublime dans l'obscure retraite des bords de la Seine, s'inspirait, à la même époque, dans le monde chevaleresque et brillant du midi de la France, des plus nobles pensées. Les troubadours l'ennoblirent en le chantant. Ils ne le représentèrent pas seulement comme un plaisir, mais comme le ressort de l'âme et le mobile des belles actions. « Quiconque veut aimer, disait déjà Guillaume de Poitiers, doit

être prêt à servir tout le monde ; il doit savoir faire de nobles actions et se garder de parler bassement en cour. » Cette théorie se répandit et se compléta.

Un siècle après, Raimbaud de Vaqueiras l'exprimait admirablement par ses vers et par toute sa vie.

Ce troubadour, né près d'Orange en Provence, était fils d'un vieux chevalier pauvre et idiot ; il laissa le triste héritage paternel, et se lança à la cour brillante de Boniface, marquis de Montferrat.

Il y fut fait chevalier. Bientôt il s'éprit de la soeur du marquis. Elle n'était pas mariée et, portait ce nom de Béatrix, si commun dans ces contrées, mais depuis environné par Dante des rayons de la gloire céleste. Raimbaud célébrait sa Béatrix dans de tendres chants; il l'appelait, par quelque allusion que j'ignore, son beau chevalier.

Pourtant il n'osait lui avouer son amour. Il imagina d'explorer, par une voie détournée, l'esprit de la princesse, et de chercher à reconnaître d'avance l'accueil qu'il en pouvait espérer. Il lui de manda un entretien, des conseils dans une situation difficile. Quand ils furent seuls, il lui confia qu'il aimait une grande dame de la cour, une sévère beauté, qui le tenait, sans le savoir, dans une dure souffrance; car il n'avait pas encore osé lui parler, et pourtant il se sentait mourir. Que devait-il faire? Parler, et affronter une réponse redoutable, ou se taire, et mourir dans le silence?

« Bien convient-il, Raimbaud, lui répondit Béatrix d'une voix douce et rassurante, que tout fidèle ami qui aime une noble dame craigne de lui montrer son amour. Mais plutôt que de mourir, je lui conseille de parler et de prier la dame de le prendre pour serviteur et pour ami. Et je vous assure bien que, si elle est sage et courtoise, elle ne tiendra pas la demande à mal ni à déshonneur, et qu'au contraire elle n'en estimera que davantage celui qui l'aura faite. Je vous conseille donc de dire à la dame que vous aimez ce que ressent votre cœur, et le désir que vous avez d'elle, et de la prier de vous prendre pour son chevalier. Tel que vous êtes, il n'y a dame au monde qui ne vous retînt volontiers pour chevalier et pour serviteur. »

Béatrix parlait pour elle-même, et le savait bien.

Fidèle à sa promesse indirecte, elle adopta Raimbaud pour son chevalier. Cette union de coeur, si gracieusement nouée, ne dura pas : je ne sais à qui fui la faute, mais Raimbaud fut inconsolable.

Un regret mélancolique anime toutes ses chansons, et les dernières de sa vie parlent encore de son beau chevalier. Il choisit bien d'abord une autre dame : elle fut infidèle au bout d'un an ! Ainsi maltraité par l'amour, un chevalier n'était qu'un matelot sans étoile. Raimbaud chercha des distractions, un but, dans les travaux de la vie chevaleresque. « Ma dame et mon amour ont beau m'avoir faussé leur foi et mis à leur ban, s'écrie-t-il, ne croyez pas que je renonce aux entreprises glorieuses et que j'en laisse déchoir mon honneur. Galoper, trotter, sauter, courir, les veilles, les peines et les fatigues, vont être désormais mon passe-temps. Armé de bois, de fer, d'acier, je braverai chaleur et froidure; les forêts et les sentiers seront ma demeure ; les sirventes et les descorts mes chants d'amour, et je maintiendrai les faibles contre les forts. Néanmoins.... « Oh! la chose difficile en chevalerie que de se passer d'amour! Raimbaud ne peut se faire à cette idée qui le tourmente sans relâche. « Néanmoins.... ce serait un honneur pour moi de trouver une noble dame", belle, avenante et de haut prix, qui ne se fit pas un plaisir de mon mal, qui ne fût point volage, ni crédule aux médisants, et ne se fît pas prier trop longtemps; je m'accorderais volontiers à l'aimer, s'il lui plaisait... » Entendez-vous ses griefs discrètement exprimés? Mais il triomphe enfin, il brusque, il rompt avec l'amour. « Ma raison surmonte enfin la folie qui m'a possédé tout un an, pour une infidèle de coeur

bas. La gloire me plaît tant qu'elle suffit pour me donner de la joie et dissiper mon chagrin en dépit d'amour, de ma dame et de mon faible coeur : je suis affranchi de tous les trois, et j'apprendrai à noblement agir sans eux. J'apprendrai à bien servir en guerre, parmi les empereurs et les rois, à faire parler de ma bravoure, à bien faire de la lance et de l'épée. Vers Montferrat, vers Forcalquier, je vivrai de guerre, comme un chef de bande. Puisqu'il ne me revient aucun bien de l'amour, je m'en dégage, et que le tort en soit à lui. » A la profondeur des regrets et du dépit du chevalier, mesurez celle de sa déchéance, telle qu'il la ressentait dans son âme. Renoncer à l'amour!... c'est sagesse, disent à leurs fils les pères vénérables. O anciens de ce temps-ci, vous ne l'entendez point comme les anciens de ce temps-là ! Renoncer à l'amour, pour tout chevalier, vieux comme jeune, c'était folie, et la sagesse était dans l'amour.

Qui ne sait que l'homme trouve toujours une théorie prêle pour se justifier? Ainsi fait Raimbaud.

Il imagine un paradoxe, oui, un paradoxe antichevaleresque, et le voici : « Un homme peut bien, s'il veut s'en donner la peine, être heureux et monter en prix, sans amour : il n'a qu'à se garder de bassesse et mettre tout son pouvoir à bien faire. »

Mais il sent si bien la témérité, la fausseté de ce qu'il avance, qu'il y revient aussitôt et confesse enfin la vertu de l'amour dans cette strophe remarquable : «Toutefois, si je renonce à l'amour, je renonce, je le sais, au mieux de tout bien. L'amour améliore les meilleurs et peut donner de la valeur aux plus mauvais. D'un lâche, il peut faire un brave; d'un grossier, un homme gracieux et courtois ; il fait monter maint pauvre en puissance. »

Jeté dans la quatrième croisade, à la suite du marquis de Montferrat, qui devint roi de Thessalonique, comblé par lui de terres et de richesses, il se sentait toujours chevalier imparfait, parce qu'il n'avait, plus d'amour. Il voyait bien chaque jour de belles armures, de bons hommes d'armes, des machines de guerre, des combats, des sièges ; il entendait crouler tours et murailles ; il courait par tout sur son beau destrier,- en belle armure, cherchant combats et prouesses et s'avançant en pouvoir et en honneur: mais tout cela n'était rien.

« C'en est fait; j'ai perdu mon beau chevalier! Ah! je me sentais bien plus puissant quand j'aimais et j'étais aimé, quand mon coeur était exalté d'amour! »

Veut-on savoir comment finit le désolé Raimbaud ?

Il fut tué dans un combat contre les Turcs ou les Bulgares, et termina sa triste existence bien loin des lieux où avait commencé son malheur.

On ne saurait trouver ailleurs une plus parfaite expression des sentiments de la chevalerie sur l'amour. L'antiquité, par ses traditions, ses poètes, avait méprisé l'amour de la femme, comme la femme elle-même. Hercule, aux pieds d'Omphale, prend la quenouille; Pâris, le ravisseur d'Hélène, n'est qu'un homme de peu de valeur ; Énée ne s'arrête au rivage de Carthage que par une malédiction de Junon. Même dans l'histoire, le sort d'Antoine et de Cléopâtre était devenu comme un apologue qui prouvait les funestes effets de l'amour sur la vertu de l'homme. L'homme, en aimant la femme, devenait femme, perdait sa virilité et sa vertu. Et voici maintenant que le moyen âge honore l'amour de la femme comme la femme elle-même. Cet amour devient un sentiment qui ennoblit l'homme au lieu de l'avilir, le transforme en bien, le transfigure par une sorte de magie, exalte et élève ses forces au-dessus de l'ordinaire. Sans l'amour, il n'est ni méchant ni bon, il n'est rien; il est comme mort. L'amour le conduit au mieux de tout bien, suivant la belle expression du poète, l'anime du feu sacré et de cette noble exaltation que les Provençaux appelaient le joy ; on disait qu'un chevalier devait être joyeux, c'est-à-dire exalté, héroïque. Le joy est le

masculin de la gioia, la joie, la gaieté, qui est aussi un épanouissement de l'âme. « J'entends par joie, dit Spinoza, une passion par laquelle l'âme passe à une perfection plus grande, et par tristesse une passion par laquelle l'âme passe à une moindre perfection. » Voilà les troubadours d'accord avec le plus rigoureux des philosophes.

CHAPITRE IX.

De la pureté de l'amour chevaleresque.

Cet amour, père des nobles actions, devait, selon les bonnes règles de la chevalerie, demeurer un amour pur. Ce n'était autre chose qu'une vassalité, un hommage à la manière féodale. Seulement le suzerain était une femme ; les titres de suzeraineté, la beauté et la grâce; le fief, l'amour; et les services, des actes d'héroïsme et de courtoisie. La cérémonie de cet hommage était tout à fait semblable à celle de l'hommage féodal. Le chevalier se mettait à genoux devant sa dame, plaçait ses mains dans les siennes, et se déclarait ainsi son chevalier; elle, de son côté, s'avouait la dame du chevalier et lui donnait son amour. Quelquefois aussi l'amour chevaleresque prenait la forme, non moins chaste, d'un voeu monastique. Au milieu du 13ième siècle, cent chevaliers se tonsurèrent pour la comtesse de Rodez.

Le chevalier exigeant n'entend rien à l'amour, si j'en crois un troubadour. Ce n'est plus amour, ce qui tourne à la réalité. C'est assez qu'un ami ait de sa dame anneaux et cordons, il doit s'estimer l'égal du roi de Castille. Belle théorie, beau troubadour ! L'avez-vous bien pratiquée ? Je ne le pense pas, car vous avez composé, ou, si ce n'est vous, c'est quelqu'un des vôtres, certain chant bien joli, mais d'un usage bien profane. Quand un chevalier passe la nuit dans les bras de sa maîtresse, il laisse au pied de la tour un ami dévoué qui guette la venue du jour et lui chante l’aubade à la première aube. L'ami veille au pied de la tour et prie Dieu et le fils de Marie de protéger son compagnon en adultère : «Roi de gloire, vraie lumière, Dieu puissant, secourez, s'il vous plaît, fidèlement mon compagnon; je ne l'ai pas vu depuis la nuit tombée, et voici bientôt l'aube. Beau compagnon, dormez-vous encore? C'est assez dormir.... J'ai vu, grande et claire à l'orient, l'étoile qui amène le jour. J'entends gazouiller l'oiseau qui va cherchant le jour par le bocage et j'ai peur que le jaloux ne vous surprenne, car voici bientôt l'aube. Beau compagnon, mettez la tête à la petite fenêtre, regardez le ciel et les étoiles qui s'effacent.... » Longtemps le guetteur chante en vain. Enfin il est entendu, et une douce voix murmure dans le silence : « Ah ! plût à Dieu que la nuit n'eût pas de fin, et que la guette ne vît ni jour ni aube! mon ami ne s'éloignerait pas de moi. O Dieu! ô Dieu! que l'aube vient vite! Beau doux ami, encore un jeu d'amour dans ce jardin où chantent les oiseaux !... 0 Dieu ! ô Dieu! que l'aube vient vite! »

CHAPITRE X.

L'amour chevaleresque et le mariage.

Amour et mariage étaient considérés comme deux choses, non-seulement distinctes, mais contradictoires. Le mari qui eût voulu être le chevalier de sa femme eût fait une sottise, une chose inutile, sans objet et même contraire à l'honneur, suivant un troubadour. Car, dit-il, la bonté ni de l'un ni de l'autre ne pourrait s'en accroître ; il n'en résulterait pour eux rien de plus que ce qui existait déjà. Faveurs d'amour peuvent se mettre à haut prix; faveurs d'épouse sont exigibles et ne s'appellent plus faveurs.

Une noble dame mariée était courtisée par deux chevaliers ; elle préféra l'un d'eux et le prit pour son chevalier, promettant à l'autre de le prendre à son tour, si le premier venait à mourir ou était infidèle : il n'était pas permis à une dame d'avoir deux chevaliers. Ce fut l'époux qui mourut, et le chevalier de la dame devint son époux. L'autre se présenta et rappela la promesse. « Quoi! Lui dit la dame, n'ai .je pas toujours mon chevalier

Il n'y voulut point entendre. « Ce n'est plus voire chevalier, lui disait-il ; c'est votre époux. On ne peut être à la fois époux et chevalier de la même dame. Il meurt comme chevalier de sa dame, celui qui devient son époux. » Le cas était litigieux : il fut porté à Éléonore de Guyenne, qui avait une grande réputation d'habileté à juger les procès d'amour; elle donna raison au plaignant, et obligea la dame de le nommer son chevalier.

Si le mariage est une nécessité sociale et l'amour une nécessité naturelle, et si pourtant ils ne peuvent se confondre, il faut trouver moyen de les faire vivre l'un à côté de l'autre : nos ancêtres y avaient réussi. A l'union grave, tranquille, indissoluble, consacrée par l'Église, la société chevaleresque adjoignait ou opposait une autre union passionnée, volontaire et libre. Les deux sexes étaient unis par deux liens différents : celui de la loi et celui de l'amour, toujours séparés. C'étaient comme deux mariages d'espèces diverses : l'un pour engendrer des enfants, l'autre de belles actions. La contrefaçon chevaleresque du mariage avait le plus grand succès en dépit de l'Église, parce qu'elle était d'accord avec les passions. L'Église et l'époux défendaient le mariage consacré ; la société chevaleresque prenait fait et cause pour l'amour. On en a déjà vu plus d'un exemple. En voici un célèbre qui flotte entre l'histoire et la légende.

Guillaume de Cabestaing était le plus charmant des pages, le mieux appris, le plus courtois, enfin une promesse du plus accompli chevalier. Il devint écuyer au service de Raimond, seigneur du château de Roussillon. Un jour de belle humeur et d'aveuglement conjugal, ce seigneur voulut faire une galanterie à sa femme, et lui donna Guillaume comme écuyer d'honneur. La dame était jeune et belle : elle fut touchée du présent. La vue du bel écuyer troublait Marguerite; la vue de Marguerite troublait le bel écuyer. Il célébrait dans des chansons une châtelaine qu'il n'osait nommer. Un jour il rencontra Marguerite au détour d'une allée, tomba à ses pieds, avoua tout. Marguerite s'évanouit sur un banc de gazon : en rouvrant les yeux elle vit le bel enfant à genoux près d'elle, confus et pleurant son extrême audace; enivrée, elle l'attira sur ses lèvres, et Guillaume, la prenant pour sa dame, lui jura un pur et éternel amour. Si le serment fut gardé de tout point, je ne sais. Un jour, des propos médisants arrivent à l'oreille de Raimond; la colère s'empare de lui, il monte à cheval et court vers un de ses domaines où Guillaume s'exerçait à la chasse au faucon.

« Le nom de la dame que tu aimes ? lui crie-t-il du plus loin qu'il l'aperçoit.

–Seigneur, vous savez que les lois de la chevalerie ordonnent que l'on ne cache rien à sa dame et que jamais on ne parle d'elle.

– Son nom ! » répond Raimond en fureur en portant la main à son épée.

Forcé de parler, l'écuyer nomme Agnès, soeur de Marguerite. Raimond, douteux, le mène chez Agnès. Celle-ci s'étonne d'abord, puis devine l'embarras de Guillaume et s'avoue sa dame. Le jaloux était joué, tout allait bien. Marguerite perdit tout par un excès d'amour. Elle fut jalouse d'Agnès, et lui envia ce court instant où Guillaume l'avait nommée sa dame. Elle exigea des chansons où elle fût elle-même clairement désignée par son nom de Marguerite. Ces chansons tombent aux mains de Raimond. Il feint d'ignorer, il emmène Guillaume en chasse, tout seul avec lui, dans une forêt voisine. Le ciel est sombre, la forêt est sombre, le chevalier est sombre. Il chevauche en silence, vite, longtemps, dans des lieux déserts : Guillaume le suit. Tout à coup il se retourne, et, d'une voix tonnante : « Traître et déloyal écuyer, s'écrie-t-il, tu as attenté à l'honneur de ton seigneur légitime ! voici ton châtiment; » et il lui plonge son épée dans le sein. Puis il lui coupe la tête, l'éventre et lui retire le foie; il rentre : « Prépare, dit-il au cuisinier, ce foie de sauvagine; c'est le mets favori de ma femme. » La dame prend son repas ; l'époux la suit des yeux avec une joie féroce. Quand elle a fini :

« Comment avez-vous trouvé ce gibier, madame ?

— Excellent, monseigneur.

— Je le crois bien, dit le barbare en montrant la tête livide du pauvre écuyer, car c'est ce que vous avez le mieux aimé.

— Oui, excellent, reprend Marguerite, folle de douleur, et ce mets est si délicieux que je n'en veux plus manger d'autre.»

Elle s'élance par la fenêtre et tombe morte au pied des murs.

Un cri d'horreur s'éleva dans tout le Midi. Seigneurs, chevaliers, dames et damoiselles crièrent vengeance contre le monstre qui avait violé toutes les lois de la chevalerie par un acte d'épouvantable férocité. Alfonse, roi d'Aragon et comte de Provence, fit arrêter Raimond, son vassal, comme félon et traître, ravagea ses terres, incendia son château et fit réunir dans un même et somptueux tombeau les restes de la belle Marguerite, dame de Roussillon, et ceux du bel écuyer Guillaume de Cabestaing.

Les Grecs se sont coalisés pour Ménélas ; les chevaliers auraient pris les armes pour Paris, à condition que Paris eût été bon chevalier!

 

Saint Matthias 2016.

HISTOIRE DE LA CHEVALERIE. J.LIBERT
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