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L'Avènement du Grand Monarque

L'Avènement du Grand Monarque

Révéler la Mission divine et royale de la France à travers les textes anciens.

Publié le par Rhonan de Bar
Publié dans : #ETUDES HISTORIQUES SUR LIEUX SAINTS

VUE PITTORESQUE DE LA

CATHÉDRALE D'AMIENS.

F.T JOLIMONT.1824.

Vers le milieu du quatrième siècle, sous le règne de l'empereur Gratien, la première Église chrétienne du diocèse d'Amiens fut élevée par saint Firmin, deuxième du nom, fils ou proche parent du sénateur Faustinien, et troisième évêque d'Amiens. Ce généreux confesseur la fit construire en un lieu depuis long-temps consacré, par la piété de sa famille, à la sépulture des fidèles morts pour la religion, et où reposait déjà le corps de saint Firmin-le-Martyr, premier évêque d'Amiens, immolé pour prix de ses vertus et de son apostolat, dans la citadelle de la ville, l'an 3o3.

Cette Église, instituée sous le titre de Notre-Dame-des-Martyrs, peut être considérée comme la première Cathédrale d'Amiens, et fut le siège de l'évêque pendant plus de deux siècles.

Il paraît qu'on avait insensiblement perdu la tradition du lieu où étaient déposés les restes du martyr saint Firmin, puisque vers l'an 613, saint Salve, neuvième évêque d'Amiens, en faisait la recherche, et découvrit miraculeusement son tombeau sous l'autel de son Église. Cet événement fut signalé, disent les chroniques et les légendes, par de nombreux miracles; une odeur suave se répandit au loin dans l'air, des malades furent guéris, et la nature au milieu de l'hiver se couvrit de verdure et de fleurs. Les habitans des villes voisines, avertis par tant de prodiges, accoururent pour implorer l'intercession du saint et rendre hommage à ses reliques. Leurs dons furent si considérables, que l'on résolut d'en consacrer le produit à bâtir une nouvelle Église dédiée à saint Firmin, sur le lieu même de son supplice, et d'y déposer son corps1. Lorsque l'édifice fut achevé, saint Salve y transporta en grande pompe l'objet de tant de vénération, et y établit son siège épiscopal, après avoir laissé à Notre-Dame-des-Martyrs quelques prêtres pour en faire le service, et avoir changé son nom en celui de Saint-Acheul, qu'elle porte aujourd'hui.

Cette seconde Cathédrale2 existait encore au neuvième siècle; brûlée par les Normands en 881, plusieurs fois depuis reconstruite ou réparée par suite de divers événemens, elle fut enfin entièrement réduite en cendre par le feu du ciel, en 1218, ainsi que tous les titres, les martyrologues et les archives de l'évêché et du chapitre.

Deux ans s'écoulèrent sans qu'on s'occupât ou sans qu'il fût possible de reconstruire une nouvelle Église. Cependant la nécessité d'un lieu convenable pour la réunion des fidèles et pour placer décemment le corps de saint Firmin, ainsi qu'une relique non moins précieuse, le chef de saint Jean-Baptiste récemment apporté des Lieux-Saints, détermina l'évêque Evrard à demander à son clergé et aux peuples des secours, pour relever de ses ruines le temple du Seigneur; la voix du pasteur fut entendue, et chacun s'empressa d'y répondre avec zèle. Robert de Lusarches, dont le nom est du petit nombre de ceux des architectes de ce temps qui soient parvenus jusqu'à nous, fut chargé des plans et de la construction de l'édifice. A cette époque, l'enthousiasme pour les monumens religieux était porté au plus haut degré3 de toutes parts s'élevaient ces magnifiques basiliques qui font encore le plus bel ornement de la plupart de nos villes, et il s'était établi entre les divers architectes une rivalité qui tournait au profit de fart.

Robert s'efforça donc d'égaler, ou même de surpasser les plus beaux édifices de ce temps, et jeta les fondemens de la Cathédrale actuelle en 122o. La première pierre en fut posée par l'évêque Evrard, sous le pontificat d'Honoré III et le règne de Philippe - Auguste; mais ni le fondateur, ni l'architecte ne purent jouir de leur ouvrage, car à-peine l'édifice s'élevait-il à quelques pieds de terre que l'évêque Evrard mourut, et probablement Robert de Lusarches lui-même, puisque trois ans après, sous l’Épiscopat de Godefroi d'Eu, qui succéda à Evrard, la conduite des travaux fut confiée à un nommé Thomas de Cormont. Ceux-ci eux-mêmes ne virent élever l’Église que jusqu'aux voûtes; plusieurs évêques succédèrent à Godefroi, et Renaud de Cormont remplaça depuis son père dans la conduite de cette entreprise, avant qu'elle fût entièrement achevée.

Il paraît qu'alors, comme de nos jours, on commençait de vastes édifices , sans trop prévoir quand et comment on les pourrait finir : l'argent manqua lorsque les travaux étaient environ à la moitié de leur exécution. Arnoult, évêque en 124o, fut obligé de faire un nouvel appel au zèle et à la piété des fidèles. Il ordonna des processions solennelles où l'on porta la châsse de saint Honoré ; et fit faire des exhortations dans toutes les Eglises du diocèse. Ces moyens eurent un plein succès; les travaux furent continués avec activité, et cette superbe basilique terminée en 1288, 68 années après le commencement des travaux. On fit alors graver au milieu de la nef, sur des lames de cuivre disposées autour d'un disque de marbre noir, l'inscription suivante, dont les historiens nous ont conservé la connaissance, mais qui n'est plus lisible, aujourd'hui:

En l'an de grâce mil deux cens

Et vingt fut l'œuvre de cheans

Premierement encommenchiée

A dont iert de chest Évechié

Everard Éveque beniis

Et le Roi de France Loys,

Qui fust fil Philippe-le-Sage

Chil qui maistre étoit de l'ouvrage

Maistre Robert étoit nommé

Et de Lusarches surnommé

Maistre Thomas fu après lui

De Cormont, et après cestui

Son fil maistre Renaud qui mettre

Fit a chest point chi ceste lettre

Que l'incarnation valoit

Treize cents ans douze en falloit.

EXTÉRIEUR.

L'Église Notre-Dame d'Amiens ne présente en-dehors que peu de parties remarquables, et ce monument, si vanté, ne mériterait point par sa construction extérieure d'être placé au rang des plus belles Cathédrales de France, si d'ailleurs l'admirable ordonnance du plan et les beautés nombreuses que nous indiquerons particulièrement en décrivant l'intérieur, ne le faisaient regarder avec raison comme un des chefs-d'œuvre de l'architecture du moyen-âge. Cet extérieur cependant offre peu de défauts, et aucun qui soit essentiel; seulement les ornemens de détail y paraissent trop rares, et l'aspect général, quoiqu'imposant par son élévation, manque de cette élégance de formes et de cet artifice de structure qui surprend, et que l'on admire dans beaucoup d'édifices moins importans ou moins en réputation que celui-ci.

Le portail principal, qui, sous beaucoup de rapports, rappelle celui de la Cathédrale de Paris, dont les lignes et le genre de décoration sont à peu-près semblables, en diffère cependant beaucoup dans la distribution relative de chacune de ses parties. Les proportions médiocres des tours, leur peu d'élévation, leur inégale hauteur, et l'échelle en général trop petite adoptée pour toute cette façade, par rapport au reste du monument, peuvent être regardés comme des défauts; mais considéré isolément, ce portail a des formes plus sveltes, plus d'élégance dans la disposition des lignes et des ornemens; et les trois grandes portes d'entrée4 ont beaucoup plus de régularité, de grandiose et de magnificence que dans celui de Paris. Ces portes occupent toute l'étendue de la partie inférieure, s'avancent jusqu'au niveau de la saillie des contre-portes, et forment ainsi une espèce d'avant-porche, qui, détaché du fond, et laissant en retraite tout le reste du portail, lui donne plus de grâce et de légèreté. Un style uniforme d'ornemens décore ces superbes entrées: il consiste en un stéréobate continu parsemé de caissons ou petite basreliefs, et surmonté d'un rang de colonnes légèrement engagées, dont chacune porte en avant une statue de grande proportion élevée sur une console et surmontée d'un dais, le tout terminé par de profondes voussures, dont les arcs multipliés sont remplis d'une grande quantité de figures d'anges, de séraphins et d'autres personnages, en rapport avec le grand tableau en relief sculpté sur le fond ou tympan; enfin les pignons triangulaires ornés de chardons, qui surmontent ces trois portes, se détachent d'une manière pittoresque sur des renfoncemens obscurs, et l'arc d'ouverture de chacun est enrichi d'un cordon à fleurs et d'une dentelle en pierre délicatement travaillée.

Le reste de cette façade se compose principalement d'une galerie à jour, en forme de péristyle, qui règne dans toute la largeur, et dont les arcades sont ornées et subdivisées dans le goût du siècle, surmontée d'une autre également à jour, et dont les entrecolonnemens sont remplis, comme autrefois à Notre-Dame de Paris, par les statues colossales de vingt-deux Rois de France jusqu'à Philippe-Auguste; enfin d'une très-belle rose que nous décrirons plus amplement en parlant des vitraux peints, et d'une balustrade à hauteur d'appui qui forme le couronnement. Là se termina long-temps le portail de la Cathédrale d'Amiens, qui formait ainsi un parallélogramme parfait; et son aspect considéré isolément, offre, comme nous l'avons remarqué à la Cathédrale de Paris, la sévérité de ligne et le grandiose des plus beaux monumens de l'antiquité.

Les deux tours et la petite galerie qui les unit à la base, n'ont été élevées que plus d'un siècle après l'achèvement total de toute l’Église, et ne furent terminées telles qu'elles sont, qu'en 1401. Tout porte à croire que Robert de Luzarches ne les avait point comprises dans son plan, ou du-moins elles eussent été plus en harmonie avec le reste5 mais on crut devoir par ce moyen donner plus d'élévation au portail qui se trouvait beaucoup au-dessous du pignon de la nef; ces tours étaient d'ailleurs, à cette époque, non-seulement un objet de mode, mais encore elles constataient, par leur nombre et leur élévation, différens degrés de suprématie dans les Églises. On sait que les Cathédrales métropolitaines, certaines collégiales et les Abbayes de fondation royale avaient seules le droit d'avoir deux tours ou clochers d'une égale hauteur; les Cathédrales suffragantes en avaient deux, mais inégales; enfin les autres Églises de paroisse ou de simple monastère, n'avaient droit qu'à un clocher5. C'est ainsi que, dans tous les temps, le génie de l'artiste est souvent obligé de se soumettre à des lois bien étrangères à l'art.

Le grand portail de la Cathédrale d'Amiens a 15o pieds de largeur,et 130 pieds de hauteur, jusqu'à la naissance des tours, 21o pieds jusqu'au sommet de la tour du nord, et 19o pieds jusqu'au sommet de la tour méridionale. Elle est précédée d'une place de trop peu d'étendue, ce qui nuit à son aspect et au développement de ses proportions. Cette place est divisée en deux parties: l'une, élevée de plusieurs marches, forme le parvis proprement dit, et est de niveau avec l'intérieur de l'Église; l'autre, beaucoup plus basse, suit l'inclinaison naturelle du coteau sur lequel la Cathédrale est construite.

C'est sur cette place que, le 9 août 1594, se retrancha le duc d'Aumale, gouverneur de l'ancienne Picardie et un des chefs de la Ligue, poursuivi par le parti royaliste qui venait de crier Vive le Roi, et d'arborer des fleurs blanches aux chapeaux : il s'empara du parvis Notre-Dame et s'y barricada avec 25o hommes; mais la barricade fut forcée par Montcaurel avec 5o cuirassiers que les ligueurs croyaient de leur parti. Plusieurs de ceux-ci furent tués, et le duc d'Aumale forcé de se retirer.

La façade méridionale est entièrement à découvert : des constructions étrangères ne dérobent la vue d'aucune partie, et l'aspect en est fort beau; c'est surtout en la considérant à quelque distance que l'on peut juger de la prodigieuse élévation des combles6, des proportions imposantes de l'édifice, et des beautés ou des défauts de la structure.

Cette façade présente trois entrées ou portes latérales; l'une, vers le chœur, est appelée porte du Puits-de-1'Œuvre, parce qu'elle donne sur une petite cour où se trouve un puits, près duquel était encore il y a peu d'années, une table en pierre qui servait à régler le compte des ouvriers et les devis de l'entreprise, lors de la construction de cet édifice;: la seconde est appelée porte Saint-Christophe, parce qu'on voit près d'elle une statue colossale de ce Saint7. Cette porte est placée sous la tour méridionale dite de l'Horloge, qui est ornée de quelques statues, dont deux représentent, l'une un évêque, et l'autre le seigneur de Dommélieu, auquel se rattache une anecdote assez singulière, rapportée par les historiens de la ville d'Amiens8. Sur le mur de la nef, depuis la tour jusqu'à la croisée, on remarque aussi quelques sculptures représentant deux Anges, une Annonciation, un saint Nicolas, et deux villageois,homme et femme, avec chacun un sac; près d'eux on lit cette inscription en caractères du XIIIe siècle : Les bonnes gens des villes9 d'entour Amiens qui vendent woides10 ont faicte cette chapelle de leurs omones. On y voyait encore Adam et Eve, que le chapitre fit ôter un peu avant la révolution, à cause de leur nudité; enfin le pignon de la croisée de ce côté offre un portail assez riche, nommé portail SaintHonoré, dont les bas-reliefs représentent les principaux faits de la vie de ce saint prélat : une très-belle rose remplit toute la partie supérieure de ce portail, qui est flanqué de deux tourillons surmontés de petites campanilles pyramidales.

Le portail et. la façade septentrionale n'offrent presque rien de remarquable; les piliers des contre-forts sont ornés de quelques statues d'un style plus moderne que celui de la principale façade; celles que l'on voit sur le côté de la tour dite de Saint-Firmin, représentent la Vierge tenant l'Enfant-Jésus endormi : un Ange à ses pieds joue du violon; puis un Roi de France , que l'on croit être Charles V ; le cardinal La Grange son ministre, un saint Jean-Baptiste, un prince royal et un comte d'Amiens; les autres représentent des évêques, et deux femmes, dont une paraît être la reine Blanche, mère de saint Louis; enfin la figure de saint Firmin le confesseur est placée sur le portail de la croisée, qui de là s'appelle portail Saint-Firmin, et dont elle est à-peu-près l'ornement le plus important. La partie supérieure, qui ne paraît pas avoir été entièrement terminée, est remplie par une rose d'une très-grande dimension, dont la forme est masquée par des jambes de force d'un effet désagréable, construites pour lui donner plus de solidité, mais exécutées avec tant d'art qu'elles ne s'aperçoivent point à l'intérieur; derrière le chevet, il existait autrefois un cloître aujourd'hui presque entièrement démoli, dont les murs étaient ornés de peintures à fresque, représentant la fameuse danse Macabre11.

Du milieu de la croisée s'élève, comme nous l'avons déjà dit, un clocher en forme d'aiguille, construit en charpente revêtue de plomb, par un simple ouvrier nommé Louis Gandon, en 1629, d'une manière fort ingénieuse12, eu égard surtout aux difficultés qu'il y eut à surmonter. La forme en est élégante et légère; il est presque tout à jour, et la plus grande partie en a été dorée; sa hauteur, depuis la voûte jusqu'à la croix, est de 208 pieds. Lorsque des étrangers visitent cette belle cathédrale, on a soin de leur faire parcourir les galeries extérieures qui règnent tout autour de l'édifice au-dessus des bas-côtés: cette promenade n'est point sans intérêt pour les curieux : la disposition des contreforts, des arcs, des piliers butants, des pyramides à travers lesquelles on découvre des points de vue magnifiques, offrent une multitude d'aspects très-pittoresques, dont l'artiste a eu l'heureuse pensée de donner une idée dans un des dessins de ce recueil.

INTÉRIEUR.

Si quelque enthousiaste exclusif de l'architecture antique pouvait refuser encore de reconnaître dans un grand nombre des édifices religieux du moyen âge, ces beautés réelles et ces parties qui honorent l'art, comme produit d'une combinaison réfléchie, et non l'effet d'un hasard heureux, il lui suffirait sans doute, pour revenir à la vérité, d'observer avec autant de bonne foi que d'attention l'intérieur magnifique de l'église que nous décrivons : il reconnaîtrait bientôt, avec tous ceux dont le jugement n'est point assujéti à des préjugés d'école, tout le génie qui a présidé à la construction de cet édifice, la science profonde et le bon goût dont l'architecte a fait preuve dans l'ordonnance du plan, si vaste, si régulier et en même temps si varié; dans la distribution si pittoresque des masses et des vides, enfin dans l'accord et le calcul si judicieux des plus admirables proportions. En effet, il est peu de temples de ce genre dont l'intérieur offre tout-à-la-fois autant d'immensité, de grandiose, d'unité de style et d'élégance, autant de perfection, en un mot, dans l'ensemble et dans les détails; et c'est particulièrement en cela, comme nous l'avons déjà fait observer, que l'église d'Amiens a toujours été réputée comme un des chefs-d'œuvre du temps.

Nous n'essaierons point de donner de ce monument des descriptions minutieuses, inutiles lorsque le lecteur a sous les .yeux des dessins exacts et multipliés, et toujours fastidieuse par la répétition obligée des termes techniques. Les ressources du langage, les dessins eux-mêmes, quelle que soit leur parfaite exactitude, ne peuvent d'ailleurs donner qu'une connaissance incomplète des objets à ceux qui ne les ont point vus en réalité. C'est sur le lieu même que l'observateur peut jouir intégralement de l'ensemble et de chaque partie de l'édifice : là seulement l'œil se dirige à volonté sur tous les points, rien n'échappe à son active curiosité, et l'esprit peut juger avec plus de certitude. Ainsi, le but principal de ces sortes de Recueils., composés de vues pittoresques et de courtes notices, productions si utiles et si agréables toutefois, est suffisamment rempli, en indiquant succinctement les dimensions générales, le caractère distinctif de la structure, et les particularités les plus remarquables, soit de l'art, soit historiques, du monument dont on veut seulement rappeler le souvenir aux contemporains, ou le conserver à la postérité13.

Le plan, en forme de croix latine, offre une étendue de 45 pieds dans sa plus grande longueur, et 98 de largeur dans œuvre ; la croisée a 182 pieds de longueur sur 44 pieds 4 pouces de largeur; et la hauteur totale de l'édifice, sous clef de voûte, est de 132 pieds. De vastes bas côtés, bordés de chapelles, règnent autour de la nef et du chœur, et les voûtes sont élevées sur 126 piliers,dont la structure et les proportions, variées dans leurs positions respectives, sont non moins agréables par leur aspect que savamment disposées: les uns offrent une colonne isolée supportant le poids des massifs, et cantonnée en forme de croix, de quatre autres colonnes d'un beaucoup moindre diamètre, sur lesquelles reposent les retombées des arcs ; tels sont ceux des travées de la nef et du chœur; d'autres sont composés de petites colonnes isolées, réunies sur une même base autour d'un pilier central, et sont appelés piliers sonnans, à cause de la propriété qu'ils ont de rendre un son lorsqu'on les frappe d'un corps dur; on en voit plusieurs de cette espèce engagés aux massifs des chapelles autour du chœur14; enfin les quatre gros piliers du centre de la croisée, et la plupart de ceux qui sont inhérens aux murs ou aux parties latérales de l'édifice, sont en faisceaux plus ou moins composés, et s'élèvent d'un jet de la base à la naissance des voûtes. Le pavé curieux, à compartimens de pierres noires et blanches15, la galerie continue, ornée de fenêtrages à jour, qui surmonte tout autour de l'église les arcades des travées, et la dimension et la beauté des vitraux, particulièrement de trois roses16 (16), complètent le système de décoration architecturale de cet intérieur,et répond dignement à sa grandeur et à sa magnificence.

Ici, comme dans la cathédrale de Paris et dans beaucoup d'autres monumens de la même époque, on peut remarquer le passage du style des douzième et treizième siècles à celui des quatorze et quinzième: les piliers cessent d'être simples, uniformes, ronds; ils commencent à se cantonner en faisceaux, deviennent anguleux et plus sveltes; les arcs ogives sont plus ouverts, et la pointe en fer de lancette est beaucoup plus rare; les ornemens et les découpures en trèfle, exclusivement en usage jusqu'alors, s'allient avec la rose à quatre compartimens, les fleurons, les feuillages, et déjà l'on voit naître des divisions plus compliquées. Cette observation est d'autant plus remarquable dans la cathédrale d'Amiens, que presque partout ailleurs ce passage forme des contrastes frappans dans chaque portion qui correspond aux diverses époques; tandis qu'ici les deux styles sont fondus sans transition sensible, et conservent à l'ensemble de la structure une unité réelle sans monotonie, qui constitue une des perfections les plus remarquables de cet édifice.

L'intérieur de l'église d'Amiens ne présente pas seulement un chef-d’œuvre d'architecture ; mais les mausolées, les morceaux de sculpture et les objets curieux qu'il renferme ne sont pas moins admirables par leur nombre considérable, leur magnificence et le mérite de l'exécution. Ajoutons à cela, que les fureurs de l'impiété et les dévastations révolutionnaires n'ont point exercé leurs funestes ravages dans ce temple si riche de monumens de tous les âges; des mains profanes n'ont point expulsé des cendres illustres de leurs pompeux sarcophages, et les pieux habitans peuvent encore adresser au ciel leurs humbles prières devant les images sacrées que leurs ancêtres ont honorées pendant tant de siècles. Hommage en soit rendu à ceux qui surent détourner de leurs murs ce fléau destructeur dont gémit encore en France le génie des arts; ils ont acquis des droits éternels à la reconnaissance publique!

Au nombre des objets curieux, la cuve baptismale, que l'on croit antérieure à la construction de l'église actuelle, c'est-à-dire à l'an 122o17; le grand crucifix donné par saint Salve, évêque, qui occupait le siège d'Amiens dans le septième siècle18 : la tribune et le buffet des orgues19 ; les huit tableaux exécutés en relief dans des enfoncemens ornés de sculptures à jour, dans le goût gothique, qui décorent les parties latérales de la croisée20 ; ceux du même genre sur l'extérieur des murs qui forment la clôture du chœur21; les stales et les boiseries du chœur, magnifique chef-d'œuvre du commencement du seizième siècle, aussi surprenant par la profusion des détails que par l'élégance des formes et la délicatesse du travail22 ; les grilles et les ornemens du sanctuaire23 ; la richesse de la plupart des chapelles, ornées de tableaux et de belles statues de marbre24 ; et la chaire, ouvrage moderne d'une grande beauté25, fixent particulièrement l'attention des curieux. Au nombre des mausolées, nous citerons comme dignes de remarque ceux tout en bronze des évêques Evrard et Gaudefroi, fondateurs de l'église, monumens du treizième siècle26, placés à l'entrée de la nef; ceux des chanoines Mifry et Niquet, de M. et Mme de Sachy, dans les bas-côtés de la nef; de Claude Pierre, chanoine, de l'évêque Sabatier, du cardinal Hemard, dans la croisée; celui de François Faure, évêque d'Amiens, dans la chapelle de Saint-Jean Baptiste; enfin, ceux de l'évêque Ferry de Beauvoir, de son neveu Adrien de Hannecourt, de Charles de Vitry, receveur des gabelles, et du chanoine Lucas27, adossés aux murs de clôture du chœur. Un intérêt particulier se rattache au plus grand nombre de tous ces monumens , c'est qu'ils sont l'ouvrage d'artistes que la ville d'Amiens se glorifie d'avoir vus naître : les Blasset, les Dupuis, les Vimeu se sont fait un nom distingué dans les arts, et ont consacré leurs chefs-d'œuvre à l'ornement de la mère église de leur pays natal.

Peu de monumens ont été visités par autant de monarques et de personnages illustres que ne l'a été celui-ci : Henri V, roi d'Angleterre, Charles VII, Louis XI, Charles VIII et la reine Anne de Bretagne, Louis XII, François Ier, Henri II, Charles IX, Henri IV, Louis XIII, Louis XIV, l'infortuné Jacques H, roi d'Angleterre, et le czar Paul Ier, ont laissé à la cathédrale d'Amiens des souvenirs de leur présence et de leur piété. C'est dans les murs de cette célèbre basilique que fut célébré, en 1193, le mariage de Philippe-Auguste, roi de France, avec Ingelberge, qui y fut couronnée Reine la même année, et celui de Charles VI et de la fameuse Isabeau de Bavière. Saint Louis y signa, en 1258, avec Henri HI, roi d'Angleterre, le traité qui assurait à ce dernier une partie de la Guienne et du Limousin; Philippe-le Hardi y conclut aussi un traité de paix avec Edouard Ier, roi d'Angleterre, en 1279; enfin Philippe-de-Valois y reçut avec un grand cérémonial, et en présence des Rois de Bohême, de Navarre et de Majorque, la foi et hommage, à titre de vassal, d'Edouard IH, qui venait de succéder au trône d'Angleterre.

1 Cet emplacement faisait partie de celui de l'Église actuelle. 2 C'était un Édifice fort simple et en grande partie de charpente, lignis tabulisjabricata. 3 On allait jusqu'à démolir les anciennes Églises pour en construire de plus magnifiques.4 La porte du milieu, la plus grande des trois, est appelée la porte du Sauveur, parce que Notre-Seigneur est représenté sur le trumeau en pierre qui partage la porte en deux: il foule aux pieds un dragon et un lion, et le socle est orné de pampres et de ceps de vigne enlacés dans les replis d'un serpent; d'un côté du même socle on voit un chien, et de l'autre un coq; au-dessous est la statue d'un Roi de France, tenant d'une main son sceptre et de l'autre un lambel: on suppose que ce doit être Dagobert, qui le premier fonda des Églises en France; mais il est plus probable que ce soit saint Louis, qui occupait le trône de France lorsqu'on achevait de décorer cette façade, et qui avait acquis tant de titres à cette espèce d'hommage. Plusieurs emblèmes sont sculptés sur les diverses faces des pied#-droits, tels que les arbres de la science du bien et de la science du mal, etc. Les statues des côtés latéraux représentent les douze Apôtres et quelques-uns de leurs disciples. On reconnaît, dans les cartouches ou petit» bas-reliefs des socles, les diverses corporations des arts et métiers qui, par leurs dons, avaient contribué à l'édification de cette Basilique, et diverses allégories sur les vertus civiles et religieuses; enfin le relief du fond offre, comme à Paris, le tableau du jugement dernier en plusieurs parties: la résurrection des morts, saint Michel qui pèse les âmes, le partage des élus et des réprouvés : ceux-là sont conduits dans les demeures célestes au bruit des concerts des Anges ; ceux-ci, nus et enchaînés, sont traînés par des Démons dans les enfers; au-dessus le Père Éternel est environné de saints Patrons du diocèse et des Anges qui semblent intercéder en faveur des hommes. La porte à droite est appelée Porte de la Mère de Dieu ; son image orne le trumeau du milieu: elle écrase la tête du serpent. Les statues et les reliefs du pied-droit et des côtés latéraux représentent des sujets et des personnages de l'ancien et du nouveau Testament; le tympan offre plusieurs tableaux : dans l'un on voit les Patriarches; au-dessus la mort, la résurrection et l'assomption de la Vierge. La porte à gauche est nommée Porte Saint-Firmin, parce que la statue de ce martyr y est également représentée, ainsi que les principaux faits de sa vie, sur le pilier du milieu; sur les faces latérales sont sculptés, dans des médaillons, les douze signes du zodiaque et les douze mois de l'année figurés par les travaux des champs; les statues sont celles de saints Évêques honorés dans le diocèse d'Amiens > et le tableau du fond offre divers personnages religieux et des traits de la vie de saint Firmin-le-Martyr. 5 Il en était de même dans les châteaux et les manoirs seigneuriaux: le nombre, et quelquefois la forme des tours et des tourelles, indiquaient le degré de puissance et l'étendue de la juridiction du châtelain.6 Le faîte de la toiture se trouve ainsi, à-peu-près, à la même hauteur que le sommet des tours de Notre-Dame de Paris, et à 5o pieds de plus que lu partie correspondante dans ce dernier monument. Il est orné d'une petite dentelle en plomb. 7 On avait soin de placer à l'entrée des Églises, dans les douzième et treizième siècles, une figure de ce Saint, parce qu'on était persuadé qu'il suffisait de le voir pour être préservé de mort subite. 8 Le seigneur de Dommélieu avait déshérité son neveu, et donné tous ses biens à l’Église d'Amiens ; celui-ci, pour s'en venger, tua son oncle au moment où il entrait dans l'église : tel est le fond de cette histoire, dont les détails, rapportés par divers auteurs, peuvent servir à l'étude des mœurs du temps ( Voir les divers historiens de la ville d'Amiens). 9 Villes pour villages, du mot latin villa. 10 Woides de la gaude: on appelait marchands de woide et de gaude, les grainetiers. 11 On y voyait la mort menant en branle le pape , les rois, les cardinaux, les évêques, les moines, les philosophes, et des personnages de tous les rangs. Cette peinture, qui a été souvent reproduite, avait été composée sur une satire en vers attribuée à Jean Macabre. 12 Voir l'Histoire de la cathédrale d'Amiens, par M. Rivoire, p. 85 et suiv. 13 Ces recueils seraient moins superficiels, et d'une utilité beaucoup plus réelle pour la science et pour l'art, si l'ignorante indifférence, disons-le, de la plupart des Amateurs, et la parcimonie dont on use en général en France dans toutes ces entreprises, permettaient d'y joindre des plans, des coupes et des élévations. On peut prendre connaissance des détails que nous ne pouvons relater ici, sur le plan général de l'église ci-joint, et dans les différentes histoires de la ville et de la cathédrale d'Amiens, telle que celle publiée par le P. Daire, 2 vol. in-4t, Paris, 1757 ; les Antiquites de la Taille d'Amiens, par le chanoine de La Morlière, 1 vol. in-fol., Paris, 1642 ; et enfin la Description de la cathédrale S Amiens , par M. Rivoire, Amiens , 18o6 , qui renferme sur ce monument tous les renseignemens qu'on peut désirer. 14 Nous avons remarqué, en décrivant la cathédrale de Paris, des piliers offrant la même disposition et le même phénomène. 15 Ce pavé est aujourd'hui en très-mauvais état : on y remarque plusieurs pierres sépulchrales chargées d'inscriptions, dont quelques-unes ne sont pas sans intérêt. 16 Ces vitraux ont beaucoup souffert des injures du temps; à l'exception de quelques-uns de ceux de derrière le chœur, il en reste peu d'entiers : les trois roses ont seules conservé leur beauté primitive, et elles égalent ce qu'on connaît de plus magnifique en ce genre; l'artiste a eu, dit-on, l'intention d'y représenter, par les couleurs et les sujets qui y sont peints, les emblèmes des quatre élémens. 17 Cette cuve, en pierre très-dure, a 7 pieds 9 pouces de longueur, a pieds de largeur, 16 pouces de profondeur, et contient ia5 pintes d'eau ; elle est décorée, aux quatre angles, des figures de quatre prophètes : on lit encore les noms de Zacharie et de Jaël ; elle repose sur cinq petits pilastres carrés en pierre, élevés eux-mêmes sur une base commune, sur laquelle on remarque quelques fragmens de pavés émaillés fort anciens. 18 La haute antiquité de ce momument paraît authentique : la tradition porte qu'il fut trouvé dans la mer, près la ville de Rue, avec des circonstances miraculeuses ; les marins et les habitans du pays ont pour lui une grande dévotion : il a 6 pieds de haut, et la figure de Notre-Seigncur, au lieu d'être nue, est revêtue d'une tunique longueplissée à petits plis, et liée par le milieu du corps d'une ceinture. La tête a un caractère sévère , et son aspect produit dans l'âme une impression qu'il serait difficile de définir. 19 Ces orgues furent commencées en i4aa, et terminées en 1429; elles sont un don de Charles Le Mire, valet-de-chambre du roi Charles VI, et de son épouse. Par reconnaissance, l'église éleva à ses donateurs un tombeau près de celui de l'évêque Evrard; ils y étaient représentés tenant des orgues dans leurs mains, avec une inscription à leur louange : cette tombe en cuivre a été enlevée en 1793. La boiserie, ornée de peintures , et qui a conservé sa forme primitive, est fort curieuse; et nous pensons qu'il n'en existe peut-être pas aujourd'hui en France d'aussi ancienne. La tribune, toute en bois, est d'une très-grande hardiesse. 20 Ceux de la partie méridionale de la croisée représentent divers sujets de la vie de saint Jacques-le-Majeur; ceux de la partie septentrionale, des sujets de l'Ancien et du Nouveau-Testament : le style des figures, les costumes, la composition quelquefois singulière des sujets, et les idées bizarres de l'artiste , rendent ces tableaux fort précieux pour l'étude des mœurs et des usages du moyen âge. 21 Ils sont dans le même goût que les précédons, et représentent, ceux à droite, des sujets pris dans la vie de saint Firmin ; ceux à gauche, divers traits de la vie de saint Jean-Baptiste. 22 Elles sont en bois de chêne et de châtaigner, et furent données par Adrien de Hannecourt, doyen de l'église d'Amiens, en 1519 : deux maîtres menuisiers d'Amiens en exécutèrent le travail, sous la direction de Jean Turpin, fort habile ouvrier; elles ont coûté 9,488 livres, somme très modique comparativement au prix qu'elles coûteraient aujourd'hui. 23 Ces ornemens modernes datent de la moitié du dix-huitième siècle. Malgré leur magnificence, on regrettera toujours ceux qu'on a détruits, qui étaient non moins riches et beaucoup plus en harmonie avec le reste de l'édifice ; et l'on ne peut que déplorer la fatale manie qui naquit à cette époque , et fit culbuter tant de monumens curieux par leur antiquité, pour y en substituer à grands frais d'autres qui n'attestent trop souvent que le mauvais goût du siècle. 24 Ces chapelles sont au nombre de vingt-cinq; les plus remarquables sont celles de Notre-Dame-Dupuy et de saint Sébastien, dans la croisée; de saint Jean-Baptiste, à gauche du chœur, et celle de la Vierge, dont l'autel est orné d'un groupe en marbre, représentant l'Assomption, chef-d’œuvre du sculpteur Blasset. 25 Elle est regardée comme l'une des plus belles qui soient en France ; elle est l'ouvrage d'un artiste estimable d'Amiens, M. Dupuis, alors octogénaire. Elle a coûté 36,ooo francs. 26 La tombe de l'évêque Evrard est représentée dans l'ouvrage si précieux pour les antiquaires, intitulé: Monumens Français inédits, que nous devons au zèle et aux connaissances étendues de M. N.-X. Villemin, qui en a gravé et colorié lui-même la plupart des planches avec un soin extrême. 27 Remarquable surtout par un enfant qui pleure, dont l'expression est admirable. Le chanoine Lucas, homme très-bienfaisant, avait fondé à Amiens un établissement de charité en faveur des orphelins.

 

Photos source internet. (BNF pour le plan).
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